Le Canada-français /, 1 juin 1937, La Gaspésie ethnique
Géographie LA GASPÉSIE ETHNIQUE Le Deuxième Congrès de la Langue française va tenir ses assises à la fin du mois de juin.A cette occasion, les Comités régionaux et locaux sont à dresser l’inventaire des gains et des pertes de notre langue.Ils enquêtent dans l’industrie et le commerce, dans le monde agricole, le monde professionnel, les milieux ouvriers et mesurent l’ampleur des conquêtes et des défaites.Sans doute le travail d’épuration de notre parler a sa valeur et son importance.Il aide à l’organisation civile du territoire conquis, et assure la permanence de la conquête.Aussi nous gardons-nous bien de le mésestimer.Cependant, à l’occasion du Congrès, il y a une autre revue à faire, celle des gains territoriaux de notre nation.Elle est particulièrement pleine d’encouragement celle-là, e e en leçons pour l’avenir.Dans les provinces de l’Ouest, en Ontario et dans les provinces Maritimes, la nation française a fait de belles conquêtes.Dans la province de Québec, elle continue d’occuper les cantons de l’Est ; mais c’est en Gaspésie qu’elle s’est le plus signalée.L’on nous pardonnera cet orgueil régional.Chez un Gaspésien, il est bien légitime.Il est pardonnable aussi si l’on prend la peine de jeter un coup d’œil sur l’histoire du développement de notre petit pays.La Gaspésie de 1937 La Gaspésie est une péninsule qui s’avance dans le golfe Saint-Laurent ; elle est bornée au sud par la baie des Chaleurs et au nord par le fleuve Saint-Laurent.L’on comprend souvent dans la Gaspésie la vallée de la Matapédia et le comté de Matane.Les intéressés eux-mêmes protestent.Allez dire à un citoyen de Val-Brillant ou d’Amqui, de Matane ou de Métis qu’il est un Gaspésien, il croira que vous voulez plaisanter ou que vous ne savez pas où est la Gaspésie.00 LA GASPÉSIE ETHNIQUE 969 Si vous soutenez aux gens de Bonaventure et de Gaspé que les comtés de Matapédia et de Matane font partie de la Gaspésie, ils croiront que vous ne connaissez pas votre géographie.Pour les Gaspésiens, en effet, la Gaspésie est un petit pays qui commence quelque part entre Matapédia et Ristigouche du côté de la baie des Chaleurs, comprend la partie est de la péninsule et se termine quelque part aux environs de Cap-Chat sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent.Ces bornes sont exactement celles du diocèse de Gaspé.La population de la Gaspésie est encore dispersée sur un mince ruban qui court le long de la mer.Les quelques établissements de colonisation de l’intérieur ne sont, en effet, que les exceptions d’une règle encore générale.Aussi le touriste qui veut visiter notre petit pays, n’a qu’à en faire lentement le tour.Comme sur le ruban d’un appareil cinématographique, les petits villages et hameaux passeront un à un dans son champ de vision.Il verra Sainte-Anne de Ristigouche avec sa mission indienne, Saint-Jean l’Évangéliste et son église style moderne, Saint-Omer, Carleton, Maria, New-Richmond, Caplan, Saint-Siméon, Bonaventure, New-Carlisle, Paspébiac, Hopetown, Saint-Godefroi, Shigaw^ake, Port-Daniel, Gascons, Newport, Chandler, Sainte-Adelaïde, Grande-Rivière, Sainte-Thérèse, L’Anse-du-Cap, Barachois, Saint-Georges, Douglastown et Gaspé.En remontant vers Cap-Chat, il trouvera Cap-aux-Os, Cap-des-Rosiers, l’Anse-au-Griffon, Rivière-au-Renard, Saint-Maurice, Cloridormes, Grande-Vallée, Madeleine, Mont-Louis, Rivière-Claude, Rivière-à-Martre, Saint-Joachim, Sainte-Anne-des-Monts et Cap-Chat.Notre touriste sera tout étonné d’entendre du français partout.Rares sont, en effet, les endroits où il ne sera pas compris s’il parle français.Dans la liste des paroisses que nous venons de donner, il a été étonné de trouver plusieurs noms d’origine anglaise.Et cependant qu’il parle français à New-Richmond ou à New-Carlisle, il a au moins cinquante chances sur cent de recevoir une réponse dans sa langue.Nous irons plus loin.Qu’il essaie de parler anglais à Carleton et à Chandler.Par politesse, on lui répondra probablement en anglais, mais dans quatre-vingt-dix pour cent des cas, il découvrira un accent français dans ce verbe anglais.La population de ces deux localités à nom anglais est, en 970 LE CANADA FRANÇAIS effet, exclusivement française.En retour, notre touriste rencontrera des gens de langue anglaise dans des localités à beau nom français comme Grande-Rivière et l’Anse-du-Cap, mais la bonne majorité de la population y est de race française.Enfin en remontant de Rivière-au-Renard vers Cap-Chat, non seulement il n’entendra plus d’anglais, mais encore, s’il ne parle pas lui-même le français, il a plus d’une chance de n’être pas compris.De prime abord, cet état de choses peut être assez difficile à comprendre.Il ne l’est plus pour celui qui s’est penché sur l’histoire de la population de la Gaspésie et y a étudié l’apport de chaque élément ethnique au grand tout d’aujourd’hui.Les groupements initiaux Faire la synthèse de l’histoire de la population de la Gaspésie, ou, pour mieux dire, condenser en quelques pages un sujet sur lequel on a écrit des volumes, n’est pas mince tâche.Aussi devrons-nous nous en tenir aux traits principaux et laisser aux lecteurs plus avides le soin de lire les ouvrages traitant ce sujet.Avant même que Québec ne fût fondé, il est admis couramment aujourd’hui que la Gaspésie était visitée par les pêcheurs des côtes d’Europe.Les Français y venaient-ils ?Le fait suivant nous porterait à le croire.Lorsqu’en 1511, soit près d’un siècle avant la fondation de Québec, la reine Jeanne II d’Espagne voulut avoir des pilotes capables de conduire ses explorateurs vers « les terres nouvelles du nord », ce sont des Bretons qu’elle envoya chercher l.Il est plausible de croire que, dès cette époque, il y existait des établissements de pêche, de caractère plus ou moins permanent toutefois.Nombre de Seigneuries y étaient établies dans la première période du régime français.En 1672, Pierre Denys, le neveu de Nicolas, demeurait à Barachois, dans le comté de Gaspé-Sud aujourd’hui.C’est là que le père Chrestien Leclerc le trouva en 1675.Il était bien logé.Il avait « des entrepôts, une habitation donnant du logement pour 1.A la vérité, la Bretagne n’était pas alors définitivement rattachée à la France mais elle était déjà sous l’influence française et l’accord fut complété en 1532, soit deux ans avant le premier voyage officiel de Jacques Cartier. LA GASPESIE ETHNIQUE 971 quinze personnes, des étables, des défrichements, des jardins, des instruments agricoles, des embarcations, des bestiaux, des porcs, des volailles, et quantité d’autres marchandises ».En 1688, Denis Ri vérin était installé à Matane, et en 1691 il ouvrit le Mont-Louis, dans le comté actuel de Gaspé-Nord.Il a dû établir des postes plus bas, car, dans les sables de l’embouchure de la rivière Madeleine, l’on a trouve des monnaies d’or de France datées de l’an 1660.Avant 1700 en tout cas, tout le littoral de la Gaspésie était concédé et, de cette date à la conquête, plusieurs établissements ont eu le temps de prendre de l’importance.Mentionnons ceux de Pabos, Grande-Rivière, Percé et Gaspé.Ce sont les notes du capitaine Bell de l’armée de Wolfe qui nous l’apprennent.A Grande-Rivière, le capitaine compta soixante bonnes bâtisses et autant de bateaux de pêche.A Gaspé, il prit possession « d’établissements vastes et prospères et d’armements de pêche qui comprenaient vingt-cinq bateaux ».Cependant cette prospérité, les colonies anglaises du sud nous l’enviaient et la guerre de conquête fut fatale à la population de la Gaspésie.Pillés à maintes reprises, de 1755 à 1759, nos établissements furent finalement détruits par Wolfe dans ses deux dernières expéditions.La population subit le sort de la guerre.Elle fut tuée ou amenée prisonnière.Quelques personnes se réfugièrent dans la forêt.Vers la fin de cette guerre néfaste, la Gaspésie ne comptait plus qu’une centaine d’habitants.Les ancêtres de la population actuelle ont été de races et de nationalités bien diverses.Les Français du Canada et de l’Acadie, toutes les nationalités de l’Est de l’Europe y ont envoyé leurs contingents et les États-Unis même ont fourni leur part.Les hostilités duraient encore, le traité de Paris n’était pas signé que le repeuplement commençait.Dès décembre 1755, en effet, des Acadiens qui fuyaient la soldatesque de Lawrence avaient réussi à se rendre à Tracadièche (Carleton aujourd’hui).En 1758, d’autres s’étaient établis à Pointe-à-la-Garde.Ces derniers prirent part au combat de Ristigouche en 1760.Les survivants de cette bataille rejoignirent leurs frères de Tracadièche, puis allèrent fonder Bonaventure.A la suite de la révolution américaine, la Gaspésie reçut un autre contingent d’immigrants.L’on se rappelle qu’alors 972 LE CANADA FRANÇAIS un certain groupe de la population de la Nouvelle-Angleterre préféra rester sous l’égide du drapeau britannique et passa la frontière.Ces nouveaux venus, les Loyalistes, s’établirent tout le long du littoral sud de la Gaspésie et notamment à New-Richmond, New-Carlisle, Port-Daniel, l’Anse-du-Cap et Gaspé.Ces Loyalistes eurent la partie belle : le gouvernement du Canada leur concéda les plus beaux lopins de terre et leur donna de l’argent en quantité.Il espérait voir grandir et se fortifier ces colonies nouvelles ; mais la Providence, qui voulait garder la Gaspésie terre française, en a décidé autrement.Aujourd’hui, autour du village de New-Carlisle, on peut encore voir le tracé des rues de la ville projetée.Aucune maison n’y fut jamais construite.Sauf chez les catholiques, en effet, les familles anglaises ne sont pas très nombreuses et la jeunesse de langue anglaise émigre plus que jamais vers les centres anglophones de l’intérieur.Au cours du XIXe siècle, la Gaspésie a reçu un bon contingent d’Irlandais.Les uns ne nous étaient pas destinés et nous vinrent à la suite de naufrages, les autres à la suite des édits spoliateurs dont ils étaient victimes dans leur patrie.Ils s’établirent à Port-Daniel, Percé, Barachois, Douglas-town et Cap-des-Rosiers.Ce sont les ancêtres des Whalen, Kennedy, Miles, Maher, Kavanagh, O’Connor, Dunn, Glitton, Morris et Element d’aujourd’hui.Plusieurs de ces Irlandais parlent un français au-dessus de la moyenne.Écoutons pour nous en rendre compte un Cullen de Carie-ton, un Miles ou un Kennedy de Douglastown, un Dunn, un Whalen de Cap-des-Rosiers.Il y en a même un bon nombre à qui le français est de beaucoup plus familier que l’anglais.De l’île de Guernesey, nous vint une petite colonie qui se fixa à Grande-Grève, près de Gaspé.Et de celle de Jersey, nous en vint une autre.Elle a donné son nom à l’Anse-au-Jersey.dans la paroisse du Cap-des-Rosiers.Les îles Saint-Pierre et Miquelon enfin nous ont donné quelques pêcheurs de race française.Et pour terminer convenablement ce tableau, il ne faut pas oublier l’apport que les compagnies de pêche elles-mêmes ont fourni à l’établissement de la population sédentaire de la Gaspésie.Ces Compagnies amenaient non seulement leurs commis, mais encore des pêcheurs, et en nombre assez fort.Une partie de ces derniers venaient des îles Jersey mêmes, et LA GASPÉSIE ETHNIQUE 973 c’est ainsi que l’on trouve répandus un peu partout, dans la population actuelle, des Ahier, des Dumaresq, des Mauger, des Syvret et des Gérard.Les autres étaient des Européens d’un peu partout.Les archives de la paroisse de Paspébiac, dont le curé, Mgr Matte, est justement à faire l’étude, nous en donnent la preuve indiscutable.A part, en effet, les Jerseyais, les Acadiens et les Canadiens que l’on connaît déjà, on trouve des gens d’origine basque: les Aspirot, les Arrotsenat et les Castilloux ; des gens d’origine bretonne, ou française en tout cas: les Courtois, les Courtel, les Cronier, les Roussi, les Denis, les Chapados.On trouve aussi des Irlandais et des Anglais: les Fulham ou Fullem, les Day, les Donnely, les Brotherton ; quelques Portugais: les Joseph et les Jésus, et enfin quelques Allemands: les Anglehart et les Horth.Les ancêtres n’étaient peut-être venus que pour pêcher durant quelques mois, mais ils s’établirent bientôt dans le pays et firent rapidement souche.Le noyau initial est à Paspébiac.Les descendants forment maintenant la majeure partie de la population du district Pasbépiac-Newport et en l’on trouve d’assez forts groupes dans les paroisses de Pabos, Grande-Rivière et Percé.L’expansion de la race française Au début du régime anglais, les Acadiens étaient peu nombreux et relégués dans le haut de la Baie-des-Chaleurs.Ils étaient pauvres et proscrits.Les Canadiens sédentaires n’étaient guère plus nombreux et habitaient le littoral de Matane à Sainte-Anne des Monts.De Mont-Louis à Rivière-au-Renard, il y avait bien peu d’habitants.Gaspé et les gros centres de la Baie-des-Chaleurs étaient de petites villes loyalistes ou de riches campagnes.Et les compagnies de pêche continuaient d’importer des jerseyais et des gens d’autres nationalités.La race française était en minorité.Allait-elle être submergée ?Pas encore.Une fois de plus au contraire elle affirma sa force et sa vigueur.Au recensement de 1931, elle formait plus de 75% de la population de la Gaspésie, exactement 76J4% b 1.Tableau de la répartition de la population de la Gaspésie par nationalités au recensement de 1931. 974 LE CANADA FRANÇAIS Comtés Française Anglaise Sauvage Autres Nat Total Bonaventure.24.238 7.327 733 164 32.462 Gaspé sud et nord.29.243 8.197 21 227 37.675 Total 53.481 15.524 754 391 70.150 Les Français de l’Acadie furent les premiers arrivés.Ils s’installèrent à Carleton et à Bonaventure, mais ils ne tardèrent pas à déborder de ces deux endroits et à occuper l’espace qui les sépare.Ils fondèrent ainsi Saint-Charles de Caplan, Saint-Alphonse, Saint-Siméon, Saint-Elzéar et Maria ; puis Saints-Anges et Saint-Jules, paroisses détachées des deux localités anglaises de Cascapédia et de New-Richmond.En haut de Carleton, ils ouvrirent Saint-Omer, Saint-Jean-l’Êvangéliste et Matapédia.La Gaspésie était dépassée, mais ils ne s’arrêtèrent pas.Dans la vallée de la Matapédia, ils fondèrent la paroisse de Saint-Alexis.La poussée continua et des groupes d’Acadiens se trouvèrent mêlés aux Canadiens dans les paroisses de Causapscal, Lac-au-Saumon et Amqui.En bas de Bonaventure, ils organisèrent la paroisse catholique de New-Carlisle avec l’aide de quelques Canadiens et de quelques Irlandais catholiques.A Paspébiac, ils rejoignirent un bon groupe de leurs frères ramenés par la Cie Robin pour faire la pêche.Ils ont continué leur poussée du côté de Percé, et forment aujourd’hui d’assez forts noyaux dans certaines paroisses du versant nord.Aussi les beaux noms angevins, poitevins et bretons qui résonnèrent d’abord au Bassin-des-Mines en Acadie, les retrouvons-nous aujourd’hui dans la Baie-des-Chaleurs.Ce sont les Alain, les Allard, les Arsenault, les Bernard, les Babin, les Boudrault, les Bujold ou Bugeau, les Bourque, les Duguay, les Leblanc, les Poirier, etc.Et le parler du temps du Grand Roi résonne encore en ce coin de la Gaspésie, car nos frères d’Acadie ont su mieux que nous conserver et les locutions et la prononciation d’autrefois.Les Acadiens se sont tout de suite attachés à la terre.Ils voulaient une autre Acadie en Gaspésie.A la vérité, plusieurs durent faire la pêche, mais sous la direction de leur clergé et en particulier de l’abbé Bourg, ils abandonnèrent un à un ce métier de misère pour s’attacher au sol.Ils s adonnèrent au défrichement et à la culture et y réussirent.Ils sont fiers et tous les Gaspésiens avec eux de nos belles LA GASPÉSIE ETHNIQUE 975 paroisses agricoles de la Baie-des-Chaleurs.Nos Acadiens sont restés profondément catholiques et d’une piété édifiante.De plus, l’esprit coopératif est très développé chez eux ; leurs coopératives de vente et d’achat et leurs caisses populaires sont des modèles à citer *.Les Français du Canada, de leur côte, avaient fourni à la Cie de la Baie d’Hudson ses meilleurs trappeurs, à nos compagnies forestières leurs meilleurs bûcherons.Au défrichement des terres, ils avaient donne et donnent encore les plus rudes colons.A la pêche, ils devaient offrir de forts gaillards, qui n’avaient pas froid aux yeux.C est la peche qui les a attirés en Gaspésie.C’est elle qui les y a retenus et, avec le temps, les a fixés au sol.Un bon nombre d entre eux sont devenus de solides agriculteurs.Cette émigration des nôtres n’était d’abord qu annuelle.En été, l’on prit l’habitude de descendre faire la pêche en Gaspésie ou sur la Côte Nord, comme en hiver, l’on montait dans les chantiers de la Gatineau ou du Saint-Maurice.Elle s’est faite ainsi durant tout le XIXe siècle.L’abbé Ferland, dans la relation de son voyage de 1830 en Gaspésie, note qu’en cours de route, il a dépasse plusieurs de ces voyageurs-pêcheurs.Et pourtant les voyages d aller dans les tempêtes du printemps, et ceux de retour dans les tempêtes d’automne, n’étaient pas des voyages de plaisir, surtout quand on se transportait dans les petites barques a voiles et a rames d’alors.Aussi, chaque printemps, plusieurs de ces hardis voyageurs décidaient-ils de ne plus revenir.Ils amenaient avec eux armes et bagages, femmes et enfants, s ils en avaient, et allaient s’établir « dans le bas ».De leur côte, au cours de ces pérégrinations, les jeunes gens faisaient la connaissance des jeunes filles des familles déjà établies ; une idylle s’ébauchait.La Gaspésie comptait ainsi chaque année un certain nombre de familles de plus.C’est de cette façon que Grosses-Roches, qui nous a donné Mgr Ross, l’évêque actuel de Gaspé, Cap-Chat, Sainte-Anne-des-Monts et Mont-Louis, de centres de pêche saisonnière 1.La Coopérative des pêcheurs de Carleton, fondée à l’automne de 1923, est la seule qui fut organisée dans un centre purement français.Tous ses membres et directeurs sont des Acadiens, et son gérant est un Canadien.Elle est devenue prospère avec les années, alors que toutes les autres coopératives du même genre établies en Gaspésie n’existent plus.Après quatorze années d’existence, elle est plus solide que jamais et exporte maintenant elle-même et directement ses poissons sur les marchés européens. 976 LE CANADA FRANÇAIS qu’ils avaient été au début, devinrent des centres de pêche sédentaire, puis des paroisses organisées.Et l’immigration se continuant toujours grâce à l’excédent des naissances sur les décès dans les paroisses-mères, Grande-Vallée, le Cloridormes, la Pointe-Frégate et la Pointe-Sèche (aujourd’hui Saint-\ von), le Grand-Étang, l’Anse-à-Valleau, la Pointe-Jaune et Petit-Cap s organisèrent à leur tour en centres de pêche sédentaire puis formèrent les trois paroisses de Grande-Vallée, Cloridormes et Saint-Maurice d’aujourd’hui.Les gens du bas de Québec ne s’arrêtèrent pas là.La poussée d avant a continué.Ils ont fourni un contingent considérable à la population de Rivière-au-Renard, de l’Anse-au-Griffon et du Cap-des-Rosiers.Ils pénétrèrent enfin en petits groupes un peu partout dans les autres centres de pêche du reste de la péninsule et même dans la Baie-des-Chaleurs.C est pourquoi, sur la côte nord de la Gaspésie en particulier, les beaux noms français qui nous sont familiers dans nos vieilles paroisses s’entendent couramment.Je cite de mémoire Bernatchez, Bérubé, Bélanger, Brousseau, Caron, Castonguay, Cloutier, Coulombe, Dufresne, Fournier, Hué, Jalbert, Joncas, Lapointe, Lemieux, Laflamme, Létourneau, Mathurin, Miville, Minville, Ouellet, Poitras, Richard, Thibault, etc.Et dans les centres de la baie de Gaspé et de la Baie-des-Chaleurs même, on rencontre des Boulay, des Dubé, des Couture, des Fortin, des Normand, des Chrétien, des Martin, des Lévesque, des Morin, des Chouinard, etc.Et pourtant pas plus sur le versant nord que dans la Baie-des-Chaleurs, la vie de ces colons-pêcheurs ne fut rose.Dans les premiers temps, les saisons d’hiver furent très rudes.C’est ainsi, par exemple, qu’à l’automne de 1847, trois des premiers colons de Grande-Vallée, Jean-Baptiste Caron, Étienne Fournier et sa fille Caroline mariée à un nommé La-vergne, firent naufrage en descendant à Grande-Grève et perdirent la morue séchée de la petite colonie, morue qu’ils allaient échanger pour les provisions d’hiver.Caron seul fut sauvé.Il remonta à travers les bois à Grande-Vallée pour prévenir les autres du désastre.Ce que fut l’hiver qui suivit, dans ces conditions pénibles, on peut aisément se l’imaginer.Les habitants durent vivre de hareng salé et de racines.Cependant, la Providence veillait ; aux premiers jours du printemps, une baleine vint s’échouer sur le rivage et fournir ainsi de la viande fraîche à la population affamée. LA GASPÉSIE ETHNIQUE 977 De centres de pêche qu’elles étaient à l’origine, plusieurs paroisses du nord sont maintenant de bons centres agricoles.Nommons Cap-Chat, Sainte-Anne-des-Monts et Mont-Louis.C’est la pêche qui domine dans le reste de cette partie de la Gaspésie.A la vérité, le domaine arable y est restreint et de culture plutôt difficile, mais ceux qui ont voulu l’exploiter sérieusement ont réussi.La langue française des gaspésiens Les Canadiens du versant nord de la péninsule jusqu à Rivière-au-Renard, parlent le français des vieilles paroisses agricoles du bas de Québec.Conversez avec un Létourneau, un Thibault, un Lemieux de Mont-Louis, un Minville, un Fournier ou un Caron de Grande-Vallée, un Francœur, un Coulombe ou un Poirier du Cloridormes, vous ne trouverez pas dans sa bouche un français inférieur à celui que parlent les descendants de ses ancêtres à Saint-Thomas de Montma-gny, L’Islet ou Saint-Roch des Aulnaies.Le vocabulaire y est le même, augmenté seulement de quelques termes de marine.Un léger accent, auquel on s’habitue sans difficulté, est spécial à cette région.Les Acadiens de la Baie-des-Chaleurs parlent encore le français d’autrefois.Us ont conservé certaines locutions originales et des façons de prononcer qui étaient courantes en France au dix-huitième siècle.Leur accent local semble assez prononcé mais on finit rapidement par ne plus le remarquer.Écoutez parler un Alain1, un Allard ou un Landry de Carleton, un Bernard, un Cyr ou un Vignault de Maria, un Gauthier de New-Richmond, un Poirier, un Bour-dages ou un Arsenault de Bonaventure, tous des Acadiens de vieille souche, vous serez surpris de la pureté de leur verbe.Dans les centres purement canadiens et purement acadiens de la Gaspésie, la langue du peuple a probablement moins de mots anglais que celle d’un Parisien des boulevards.Hélas, tel n’est plus le cas dans la région des populations mêlées, celle qui s’étend de New-Carlisle à Riviere-au-Renard.Là encore cependant il y a des îlots où la pureté de la langue française a été religieusement conservée.Mais 1.Le président du Comité régional d’organisation du Congrès de la Langue française à Carleton est M.J.-B.Alain, un cultivateur et un pêcheur de saumon. 978 LE CANADA FRANÇAIS règle générale, le mélange continuel des langues française et anglaise a produit les mêmes effets qu’ailleurs.La langue française a fait à sa voisine une multitude d’emprunts, qui ne furent pas tous heureux.Que l’on emprunte des termes anglais précis pour désigner des choses ou des objets dont le nom français n’est pas connu ou n’existe pas, c’est un mal, mais un mal dont les Français sont les premiers à souffrir.Mais que l’on francise (et avec quel triste succès, hélas) des locutions anglaises complètes, que l’on abandonne la syntaxe française pour employer des constructions anglaises, la chose n’est pas tolérable.Et ce mal est bien plus profond et bien plus dangereux pour l’avenir de la langue que le premier.C’est lui qui, ajouté à l’accent local, rend parfois le langage de ces populations mêlées moins intelligible au premier abord que celui du reste de la péninsule.La langue française a sa syntaxe à elle et un vocabulaire que plusieurs autres langues lui envient et avec raison.Il n’y a donc en principe aucune raison valable pour que le français que nous parlons en Gaspésie ne soit pas celui qui se parle ailleurs.Le clergé et nos maisons d’enseignement ont accompli sur la langue un beau travail d’amélioration et ils ont droit à la profonde reconnaissance de la population française de la Gaspésie.Qu’ils continuent leur œuvre si bien commencée.Dans un pays à population mixte, nous ne voulons pas bannir la langue anglaise.Ils se tromperaient grandement ceux qui nous prêteraient de telles intentions.Mais le but auquel nous devons tendre et de tous nos efforts, c’est de bien savoir les deux langues.Le français d’abord et en premier lieu parce que c’est notre langue maternelle.L’anglais ensuite parce que nous en avons souvent besoin dans nos relations avec le reste de la population.Nous parlerons français partout où nous avons droit et besoin de le faire, et nous parlerons un bon français.Nous parlerons anglais quand il le faudra, et nous parlerons un anglais aussi pur que possible, ne fût-ce que pour pouvoir donner à nos compatriotes anglophones, quand ils y ont droit, le même service que nous exigeons d’eux quand c’est notre tour.Les groupements acadiens et canadiens se sont prêté main forte pour faire de la Gaspésie la région la plus belle et la plus pittoresque de notre province.Qu’ils achèvent leur LA GASPÉSIE ETHNIQUE 979 œuvre en redonnant partout à leur langue la correction et la pureté, qui en sont la meilleure parure.Le Congrès de la Langue française, par ses Comités régionaux et locaux, a déjà sonné l’éveil.Souhaitons de tout cœur que le travail entrepris ne cesse pas au lendemain des assises du 27 juin prochain, mais se continue d’année en année jusqu’à la réalisation complète de l’idéal rêvé.Louis Bérubé.RECTIFICATION Nous avons reçu du Courrier des États-Unis la lettre suivante : Notre service de coupures nous envoie de France une page de votre publication (no 755) parue en avril de cette année, dans laquelle, sous le titre « Nos Frères des États-Unis », vous avez publié la phrase suivante : « .En 1828, naissait à New-York le Courrier des États-Unis, qui est disparu récemment après avoir fêté son centenaire d’existence .» Étant donné que le Courrier des États-Unis n’a pas di-paru et qu’il n’a aucunement l’intention de se joindre au groupe de publications qui ne sont plus, nous vous serions très obligés de bien vouloir imprimer une rectification dans un de vos prochains numéros.Nous nous faisons un plaisir de vous envoyer, sous pli séparé, les deux plus récents numéros du Courrier des États-Unis, qui paraît à New-York tous les mercredis et tous les samedis.En vous remerciant à l’avance et avec nos meilleurs souhaits pour la prospérité de votre entreprise, nous vous prions d’agréer, Messieurs, l’expression de nos sentiments les meilleurs.Courrier des États-Unis.Paul Langelier Bellevue, adjoint au Directeur général.Nous faisons avec plaisir la rectification demandée, et nous prions le Courrier des États-Unis d’excuser notre collaborateur, dont la bonne foi a été surprise.La Direction.
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