Le Canada-français /, 1 février 1938, Un manuel de philosophie
Philosophie UN MANUEL DE PHILOSOPHIE Les comptes rendus se succèdent du Cursus Philosophiœ de l’abbé Henri Grenier.Et tous, unanimement, d’en dire beaucoup de bien.Appréciations flatteuses qui sont méritées.Car le nouveau manuel marque un véritable progrès dans le domaine philosophique chez nous.Et il est bon de le signaler.Depuis 1909 le volume en usage pour l’enseignement de la philosophie dans nos séminaires et collèges classiques était les Elementa Philosophiœ Christiana de l’abbé Stanislas Lortie.Pendant plus de vingt-cinq ans, cet ouvrage, en trois tomes, a été le texte dont se sont servies quelques générations de professeurs et d’élèves.Dans le recul du temps, on aperçoit mieux les défauts de ce manuel.Mais la plus élémentaire justice nous oblige à dire qu’il avait de grandes qualités.Et pour l’époque c’était un généreux effort qui dénotait le noble souci et la louable ambition de fournir à nos écoliers les moyens de s’initier à la philosophie de saint Thomas d’Aquin tant recommandée par l’immortel Léon XIII et ses successeurs.Et si l’auteur des Elementa eût vécu,— il est mort en 1912,— il aurait certainement corrigé son œuvre au long des années.Car lui, plus que tout autre, se rendait compte que la première édition n’était point une édition ne varietur.Mais n’empêche que les éditions multiples, successivement parues,— tout immuables qu’elles aient été,— répondaient toujours, dans une large mesure, aux légitimes exigences des élèves et aussi de leurs professeurs.Le regretté abbé Lortie continuera de mériter de ses compatriotes la reconnaissance à laquelle ont sans cesse droit ceux qui travaillent au perfectionnement intellectuel de leurs semblables.Et la patrie canadienne-française le comptera toujours au nombre de ses plus grands bienfaiteurs.Mais il ne fallait point que l’admiration pour un manuel se mût en fétichisme.Aussi bien, tout en appréciant les immenses services rendus par les Elementa Philosophiœ 586 LE CANADA FRANÇAIS Christianœ, fut-il de bonne guerre d’admettre que les besoins nouveaux réclamaient un nouveau manuel.Sans doute on chuchota de çi de là que Lortie corrigé pouvait encore satisfaire les plus exigeants.Finalement, l’opinion prévalut qu’un tout autre texte s’imposait.Et parurent, à quelques mois de distance, les deux premiers volumes du Cursus Philosophies.Le troisième et dernier sera prêt pour septembre prochain.Un gros succès de librairie.Pourquoi ne pas le proclamer ?N’est-ce pas une preuve convaincante de la valeur du Cursus?Toutes les maisons affiliées à Laval et un grand nombre de celles qui sont affiliées à Montréal l’ont adopté.Et les lettres arrivent à l’auteur qui disent la grande satisfaction des professeurs.Bons juges, ils sont heureux d’écrire à un confrère, qui n’ignore pas ses responsabilités, que son travail leur facilite grandement la lourde tâche qui leur incombe.Il n’entre point dans les cadres de ce modeste article de donner une analyse complète du Cursus Philosophiœ.Quelques courts aperçus, de façon à justifier le très bienveillant accueil dont il fut l’objet, c’est tout le but que nous nous proposons.Et tout d’abord, ce qui frappe avant tout, c’est la brièveté du manuel.Vraiment, une concision qui, à certains endroits, déconcerte quelque peu.Et immédiatement, on se dit par devers soi que les élèves vont trouver le texte un peu, voire trop aride.Et le mot si connu,— difficile,— se présente tout naturellement.Un mal pour un bien.C’est le cas de répéter l’aphorisme.Mon Dieu, il faut bien que les élèves aient quelque chose à faire, et les professeurs aussi.Je le sais, quelques-uns soutiennent que le texte que l’on met entre les mains de nos écoliers doit être dilué autant que possible.Concession, ce semble, à la paresse.Il y a assez d’autres choses qui la favorisent.tandis que la concision force son homme à piocher les paragraphes pour en découvrir toute la substantijique moelle.Elle le contraint à penser, plutôt, à repenser les idées de l’auteur.Et,-— gaudens gaudebo,— elle l’oblige à prendre des notes.Oh ! incomparable remède à la maladie épidémique dont souffrent nos philosophes en herbe, pour ne parler que d’eux, la maladie dangereuse qui UN MANUEL DE PHILOSOPHIE 587 s’appelle la passivité.On écoute le professeur, les yeux dans le vague.Comme des auditeurs qui ont hâte de voir arriver la fin de la classe.Et la fin de la classe arrive.Demandez à nos passifs écoliers ce qu’ils ont retenu.On comprend dès lors la question étonnante que se posent un trop grand nombre de nos bacheliers : la philosophie, à quoi bon ?Nos professeurs, au surplus, trouveront dans cette brièveté un immense avantage, qui est celui de pousser plus outre leurs recherches personnelles.Voilà qui leur permettra de donner des cours vécus, partant, très intéressants.Et l’on ne dira plus après cela, avec un ancien,— un peu trop pessimiste, avouons-le,— que l’enseignement de la philosophie chez nous consiste à faire apprendre par cœur des formules sans les comprendre, comme des règles de grammaires, qu’on n’est pas capable d’appliquer.Exagération, sans doute, mais exagération tant que vous voudrez, exagération qui est passablement vraie ! Et tout cela nous permet d’affirmer que le nouveau manuel, à cause même de sa concision bien caractéristique, est très formateur.Il contribuera efficacement à « faire des cerveaux », pour nous servir d’un terme fort heureux employé par Son Éminence le Cardinal-Archevêque de Québec, à propos du Cursus Philosophies.Et nous ajouterons,— c’est à notre humble avis, la deuxième qualité du manuel,— qu’il est philosophique au total et thomiste (( cent pour cent », comme l’a écrit tout récemment à l’auteur le P.Vosté, O.P., professeur à l’Angélique, Rome.Philosophique.Expression qui peut surprendre.Elle veut dire, en l’occurrence, que le Cursus s’en tient aux strictes questions qui ressortissent à la philosophie.Par exemple, la division Wolfienne de la philosophie, division qui a prévalu trop longtemps, a eu pour malencontreux résultat d’encombrer les manuels de philosophie d’une foule de problèmes qui appartiennent à la science pure.D’où les conflits apparemment insolubles entre les sciences et la philosophie ; d’où ces objections quasi irréfutables nées de cette confusion.Nouveauté, c’en est vraiment une.Et qui se heurte à bien des conceptions auxquelles on tient mordicus depuis toujours.Heureuse nouveauté, ou, si l’on préfère, felix culpa.Ceux qui ont professé la philosophie pendant quelques années savent toutes les tortures,— c’est le mot,— 588 LE CANADA FRANÇAIS auxquelles les soumettait la réfutation de tous les systèmes en isme, en commençant par l’atomisme, pour la bonne raison qu’ils s’apercevaient facilement que ce laborieux et non satisfaisant travail eût dû être accompli dans un laboratoire et non dans une chaire de métaphysique.On parlera peut-être de l’audace du jeune professeur de notre Faculté de Philosophie.En guise de réponse, et non de justification, disons avec Péguy que « l’audace seule est grande ».Et c’est bien vrai ! Mais l’audace, si en réalité audace il y a, s’affirme encore plus au chapitre IV du premier volume (pp.362-367).On y appprend que la matière première, par une série d’évolutions qui se fait sous l’influence d’une cause spirituelle et intelligente, postule l’âme humaine comme sa perfection ultime et sa dernière actuation.C’est en cela que gît surtout le thomisme « cent pour cent » ! Le deuxième volume comprend uniquement la Métaphysique.Il a cent et quelques pages de moins que le premier.C’est dire que la concision en est aussi la précieuse qualité.Métaphysique ostensive et métaphysique défensive, selon qu’elle montre ce qu’est l’être et ses propriétés, ou selon qu’elle défend les premiers principes qui en découlent.Encore ici, de la philosophie, de la philosophie aérée, dégagée de toutes questions d’à côté qui encombrent encore trop de manuels et leur font commettre d’insolubles confusions.Et cela suffit.N’allons pas croire cependant que ces quelques lignes à l’adresse du Cursus Philosophiez le consacrent irrémédiablement tabou.Certes non.Nous pourrions, par exemple, reprocher au nouvel ouvrage quelques obscurités ou quasi-obscurités ici et là.Obscurités peut-être exigées par le développement de certains arguments.Plus de clarté tout de même dans la démonstration de telle ou telle thèse ne serait pas du luxe.Et puis, la langue, ordinairement conforme à la grammaire, les bons latinistes la souhaiteraient probablement plus élégante ! Enfin.des fautes d’impression déparent certaines pages.Ah ! ces typos.Naturellement c’est toujours de leur faute.Petites peccadilles, somme toute, qui n’enlèvent rien à la valeur intrinsèque du manuel.On ne cesse de le répéter, ce qui nous manque le plus, ce sont des têtes bien faites.Or, rien comme la philosophie ÜN MANUEL DE PHILOSOPHIE 589 thomiste pour redresser les esprits et les mettre sur la bonne voie.Et, sans donner plus qu’il ne faut d’importance aux manuels, quels qu’ils soient, nous croyons sincèrement que le Cursus Philosophies sera entre les mains de la génération montante un excellent instrument de travail.Ainsi nos jeunes pourront s’imprégner jusqu’à la moelle de cette philosophia perennis dont les bouleversements actuels démontrent de plus en plus toute l’urgente nécessité.Arthur Robert, ptre.
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