Le Canada-français /, 1 décembre 1944, Le blason populaire canadien
Le blason populaire canadien Qui n’a pas entendu parler de gens dont le prénom ou même le nom de famille est oublié et qu’on désigne seulement par un sobriquet ou un surnom ?Les sobriquets, par exemple, de Marie-Scapulaire et d’Alexis-le-Trotteur, sont familiers, mais qui sait le nom de baptême de ces deux personnages ?Ces surnoms les caractérisent si bien, ils sont employés pour les désigner par tant de monde, qu’il faut la curiosité d’un archiviste pour découvrir le nom authentique.Quelques amis parlaient un jour du Père-la-Poussière.Il s’agissait de M.E.-Z.Massicotte, historien archiviste, et patient chercheur qui a bien remué de la poussière, pendant sa longue vie, dans ses archives et les bibliothèques, pour reconstituer notre petite histoire.A la campagne, on se rappelle certains individus, souvent les plus populaires, à qui l’on ne donne pas d’autre nom que Rossignol, Ticoq, Noiraud, Père-Sainte-Face, Hermine-la-Maline, Pet-en-Beigne, Pochu et bien d’autres aussi pittoresques.N’est-ce pas là une réplique populaire ou un équivalent, parmi le bas peuple, de sobriquets royaux, tels: Charles le Chauve, Philippe Le Bel, et Richard Cœur-de-Lion ?Pour définir ce phénomène du folklore et de la linguistique, on peut chercher les relations qu’il y a entre des appellations comme Janvier la Fesse-Coupée et le terme de science folklorique, blason populaire.Un linguiste à qui j’ai demandé des précisions sur l’étymologie du mot blason, m’a répondu que l’expression (( blason populaire » lui semblait une sorte de contradiction.Si le blason, comme nous l’apprennent les dictionnaires, est l’ensemble d’emblèmes consacrés par l’art héraldique pour distinguer une famille noble ou un ancien chevalier, je comprends mal, disait-il, qu’on puisse parler de blason populaire.A cela on peut répondre que le blason populaire est justement la contre-partie du blason chevaleresque.Les petites vol.XXXII, n° 4, décembre 1944. 260 LE CANADA FRANÇAIS gens et le menu fretin n’ont pas d’actions d’éclat ni de grandes aventures dont ils puissent s’enorgueillir.Us n’ont que leur observation, leur humour, leur sens aigu du ridicule, et ils blasonnent sans merci à leur façon.A.Canel, dans son Blason populaire de la Normandie donne la définition suivante: « Dans notre vieil langage, blasonner signifie à la fois dire du bien ou du mal, louer ou médire; mais le blason populaire s’inspire plutôt de la satire que de l’éloge.Il est la contre-partie du blason chevaleresque.Le blason populaire embrasse toutes les expressions vernaculaires consacrées par l’usage pour qualifier un individu, un groupe, un peuple.Il appartient à la parémio-graphie; c’est une branche de la nombreuse famille des proverbes ».Canel définit encore le sobriquet: « Une sentence exprimée en un mot, tandis que le proverbe est une sentence exprimée en plusieurs mots ».Les dictionnaires, toutefois, n’ont pas encore consacré cet usage du mot blason.Il ne faut pas s’en étonner puisque ces répertoires du langage suivent l’usage et ne consacrent que les mots ou les sens particuliers qui ont généralement cours.Dans une étude portant sur le Canada, M.Marius Barbeau a déjà accepté la définition de Canel; c’est ce que nous faisons nous aussi: « Le blason populaire tel que nous l’entendons ici, écrit-il, comprend les sobriquets collectifs, soit de familles déterminées, soit d’habitants de certains districts, et les sobriquets individuels ».Au Journal of American Folklore ', M.Barbeau a traité surtout du blason populaire des comtés de Beauce, de Gaspé et de Témiscouata.Ainsi donc le blason populaire compris de la sorte embrasse toutes les expressions d’usage qualifiant les personnes et les lieux.Ces expressions touchent à des circonstances historiques, à des observations de mœurs, et à des parti- 1.No 130, oct.-déc., 1920, Blason, géographie et généalogie populaires de Québec, pp.316-66.Le Canada Français, Québec, BLASON POPULAIRE 261 cularités personnelles ou locales.Il ne faut pas restreindre le blason populaire aux sobriquets s’appliquant seulement aux personnes et impliquant la dérision.Selon Canel le sobriquet, à l’origine, aurait été « un geste, un acte outrageant de la nature de la chiquenaude, de la croquignole.D’injure en action, il serait devenu injure en parole ».Élargissant la définition de Canel et de Barbeau, on peut classifier sous l’étiquette de blason populaire les noms géographiques qui ont trait à des faits historiques, à des caractéristiques locales, et qui viennent de l’humour populaire Il s’en faut de beaucoup cependant que tous les noms géographiques fassent partie du blason populaire; la plupart ne sont que des répétitions et des clichés apportés ou appliqués à neuf par les découvreurs et les pionniers.Dans le Québec proprement dit, on baptise plutôt du nom des saints les bourgs ou villages qui s’échelonnent comme les litanies le long du Saint-Laurent.Mais le village des Belles-Amours, la concession de Saint-en-Peine, la Rivière qui Mène-du-Train, le rang de Brise-Culottes font partie du blason populaire; ils sont de la même veine que les sobriquets personnels; ils sont issus d’esprits observateurs et gouailleurs.Celui qui appelle son voisin Arthur Trompe-la-Mort, parce qu’il est trop maigre, peut tout aussi bien appeler l’église de son village, La Flûte, parce qu’elle est trop longue.Canel fait remarquer qu’en France, cette faculté de bla-sonner tend à disparaître.Au Québec où rien ne s’oublie et dont la devise est « Je me souviens », cette ancienne habitude, d’ailleurs fort estimable, n’est pas près de s’éteindre.Nous avons hérité ce don de « sobriqueter » nos villages, nos campagnes, les lieux géographiques.Les relations des premiers explorateurs prouvent que nos voyageurs, nos canotiers et nos coureurs de bois ont richement blasonné la géographie de l’Amérique, et que certains des nôtres n’ont pas encore renoncé à cette prérogative.Le blason populaire se divise donc en blason géographique et en blason personnel; ce dernier peut se subdiviser en blason individuel, familial ou régional.Les exemples qui suivent sont tirés d’observations faites à la campagne, où la manie de blasonner existe plus qu’ailleurs.Dans les vol.XXXII, n° 4, décembre 1944. 262 LE CANADA FRANÇAIS villages où les gens se connaissent plus ou moins intimement, la matière à blasonner est riche et abondante.Voici des exemples de blason individuel.Dans la Mata-pédia, par exemple, le Père-des-Chiens était connu à vingt milles à la ronde.Très pauvre et assez lourd d’esprit, le bonhomme élevait des chiens et en faisait commerce.Ces animaux le suivaient partout, et personne ne connaissait son vrai nom, on le surnomma Père-des-Chiens.Langlois Bonnes-Patates est un habitant qui, à la manière des colporteurs, vend ses patates aux portes.A ceux qui lui disent: « Je n’en ai pas besoin )) ou « J’en ai déjà acheté », il répond invariablement: « Ce ne sont pas des bonnes patates comme les miennes ».Les Primards Loups-Cerviers tiennent leur nom de leur père, qui, aux veillées où il allait, racontait une histoire de loups-cerviers à faire dormir debout.Les gens aiment quelquefois se payer une pinte de bon sang au dépens des voisins ; ils ne font pas les choses à moitié.Gagné Caplan en sait quelque chose.Originaire de Rivière-Blanche où le caplan (petit poisson blanc de mer) abonde, Gagné se plaignait de ne pouvoir en pêcher au lac de Val-Brillant, près duquel il était venu s’établir.Quelques paroissiens qui connaissaient ses goûts lui dirent, un jour, qu’à une extrémité du lac ils avaient déjà pris beaucoup de caplans.Berné par ces malins, Gagné attelle la grise au « banneau » et il va y pêcher le caplan.Il revint bredouille, « jurant, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus ».Il devint la fable du village.Le nom de Caplan lui est resté.Voici maintenant des exemples de blason de famille.Les surnoms donnés aux familles sont très nombreux dans le Québec.Cela peut s’expliquer non seulement par le goût de blasonner, mais aussi par la nécessité de distinguer certaines familles les unes de sautres.Aux Trois-Pistoles, château-fort des Rioux, on compte plusieurs noms qui distinguent telle branche d’une famille d’une autre: Rioux Batoche, Pichelotte, du Bocage, de la Grande-Maison, les Rats, et les Maringouins.Le Canada Français, Québec, BLASON POPULAIRE 263 Un surnom donné à une personne quelquefois aussi passe à la famille entière.Ainsi par exemple, dans la Matapédia, la famille des Ouellette fut surnommée « les Casses », à cause d’un ancêtre qui, été et hiver, portait un casque de fourrure; à la fin le couvre-chef n’était qu’un vague morceau d’étoffe; au Cap Saint-Ignace, la famille de Godreau, qui appelée « les Rats grillés » parce que, dit le docteur Cloutier de cet endroit, ils ont des yeux de rongeurs et le teint très noir; dans Rimouski, la famille de Tremblay qui fut baptisée Les Papes, est bien connue; elle est ainsi caractérisés parce que les Tremblay « étaient en moyens », qu’ils faisaient instruire leurs fils, et que bon nombre d’entre eux étaient élevés à la prêtrise; dans Matane, les Fournier sont Les Mouches, les Tardif Les Riches, les Pelletier Les Pieds, les Maltais Les Croches, et les Caron des Jigueux.On donne aussi des surnoms aux habitants de certains villages et de certaines régions.Les comtés de Montmagny et de L’Islet en ont beaucoup.Voulez-vous des exemples ?Les habitants de Saint-Cyrille sont Les Casses, parce qu’ils portaient leurs casques fort tard dans la saison; ceux de Saint-Eugène s’appellent les J’en-Peux-pus, parce que cette expression revenait souvent sur leurs lèvres, au temps du défrichement — la nature étant rebelle, et les hommes éprouvant beaucoup de difficultés; les habitants de Saint-Ignace au contraire s’appellent Les Vaillants, parce que toutes les fois qu’ils se rencontraient, ils posaient toujours la question: « Etes-vous vaillants?» Les Chiards-Blancs sont les habitants de L’Islet, qui se nourrissaient surtout de hachis au lard salé et aux patates; ce chiard est aussi appelé chiard de goélette.Il y a encore les Ki-Kits de Montmagny, les Cadenas de Saint-Jean-Port-Joli, les Foulons de Saint-François, les Pas-Pire de Sorel, les Coriaces de Saint-Joseph de Beauce, les Loups de Baie Saint-Paul, les Béliers des Éboulements, les Marsouins de l’île aux Coudres, les Anguilles de la Petite-Rivière, et combien d’autres encore.Qui ne connaît pas les Bluets du Saguenay et les Jarrets-noirs de la Beauce ?vol.XXXII, n° 4, décembre 1944. 264 LE CANADA FRANÇAIS Passons, si vous le voulez, au blason géographique.L’habitude de blasonner tombe non seulement sur les individus, les familles, et les habitants de certaines régions, mais encore sur les lieux géographiques comme les îles, les rivières, les lacs, en un mot à tout ce qui se trouve sur la route.Dans le Québec, plusieurs concessions sont appelées Vide-Poches.D’après un correspondant du Bulletin des Recherches historiques, les routes à la fonte des neiges sont tellement cahoteuses que les habitants, y passant en voiture, perdent le contenu de leurs poches de grain qu’ils portent à la meunerie ou au marché.Aux environs de Québec ces appellations abondent.On y trouve le Village-des-Punaises et la concession de Sainte-en-Peine.Celle-ci est ainsi nommée à cause de la grande pauvreté des habitants, et peut-être aussi parce qu’il y a bien longtemps quelques jeunes filles y attendirent en vain des maris.A L’Islet, on rencontre le village des Belles-Amours, la rivière Tortue; au Cap Saint-Ignace, le lac Au Diable; aux Trois-Pistoles, le Buttereau du Nègre, et la Pointe Hérissée, aux îles de la Madeleine.Les îles de la Demoiselle sont ainsi appelées parce que le sieur Roberval, venant au Canada, y avait débarqué sa nièce que les sourires d’un jeune officier du bord avait gagnée.Que de richesses il y aurait à sortir du comté de Lévis! Et le Saguenay regorge aussi de noms géographiques qui peuvent faire partie du blason populaire.Dans une conférence qu’il prononçait devant la Société du Parler français, l’abbé André Laliberté en énumérait quelques-uns.A propos d’un endroit surnommé l’Épouvante il dit: « Épouvante, dans le langage populaire, signifie enthousiasme bruyant et sans raison; or le premier qui explora le site de cette petite paroisse fut tellement frappé de la beauté de la chute, de la rivière, et de la qualité du terrain qu’il revint chez lui l’âme délirante: on alla voir; on reconnut vite que ni la terre ni le reste ne répondaient au lyrisme du découvreur et on se prit à appeler l’endroit l’Épouvante au père Vandal ».Cran-Chaud fut ainsi ap- Le Canada Français, Québec, BLASON POPULAIRE 265 pelé parce que deux femmes de petite vertu y avaient installé leurs quartiers et y donnaient des rendez-vous à toute heure.On trouve encore, dans le Saguenay, la Descente-desFemmes, Trompe-Souris, les Passes-Dangereuses, les Terres-Rompues, le Trou-de-deux-Heures, et beaucoup d’autres.La faculté de nommer, chez les Canadiens, a toujours été remarquable.Les découvreurs, les explorateurs, les coureurs de bois, ont tous semé sur leur passage tant de noms pittoresques que, de nos jours, on peut encore les retrouver dans toute l’Amérique du Nord, qu’ils ont sillonnée en tous sens.Par exemple, voici quelques noms relevés dans les seules relations des voyages d’Alexander Mackenzie, vers 1793.Cet explorateur voyagea de Montréal à l’embouchure de la rivière qui porte son nom, et à l’Océan Pacifique: Portage de la Loche, des Chats, des Chênes, du Capitaine, de la Grosse Roche, du Paresseux, de la Cerise, du Cheval de Bois, de la Cave.Passage des Allumettes; Lac de Pierres, des Chats, de l’Ile à la Croisée, du Serpent, du Bœuf, de la Souris.Il vaudrait la peine de codifier tous ces blasons, d’en faire un recueil pour tous les comtés de la province.On se rendrait compte que nos gens ont encore la langue bonne et l’esprit bien français.Marcel Rioux.vol.XXXII, n° 4, décembre 1944.
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.