La vie des communautés religieuses /, 1 novembre 1980, Novembre
®l .Il des communautés religieuses .¦ ; » *¦**: _________________¦ novembre 1980 La vie des communautés religieuses Directeur : Laurent Boisvert, o.f.m.Comité de rédaction : René Bacon, o.f.m.René Baril, o.f.m.Pierre BisaiIIon, o.f.m.Laurent Boisvert, o.f.m.Odoric Bouffard, o.f.m.Secrétariat : Rita Jacques, s.p.Bérard Charlebois, o.f.m Rédaction et administration : La vie des communautés religieuses 5750 boulevard Rosemont Montréal, Canada H1T 2H2 Tél.: 259-6911 Courrier de la deuxième classe Enregistrement n° 0828 Composition : Graphiti Impression: L'Éclaireur Ltée La revue paraît dix fois par an Abonnement : de surface: $ 8.00 (32 FF) (205 FB) par avion: $10.00 (45 FF) (255 FB) Sommaire Vol.38 — Nov.1980 Richard Bergeron, o.f.m.Jésus et les «maganés» André Parenteau, f.i.c.«Dieu seul»: perspective périmée ou toujours valable ?Jésus est venu pour servir et son service s'adresse de préférence aux petits et aux laissés pour compte, aux pauvres et aux humbles, aux prostituées et aux publicains.L'A.précise l'attitude de Jésus à l'égard de ces personnes, qui symbolisent l'homme en situation de besoin ; il décrit ensuite son attitude face aux structures qui écrasent l'homme et aux gardiens de ces structures.Il nous appartient de lire le présent à la lumière de Jésus et de nous engager toujours plus dans la construction du Royaume.La maxime spirituelle «Dieu seul» est-elle aujourd'hui périmée ou conserve-t-elle encore sa pertinence?La réponse à cette question implique des options doctrinales, spirituelles et pastorales.L'A.présente divers témoignages, favorables ou défavorables, à l'usage de cette devise-programme.Il précise ensuite en quels cas et à quelles conditions son utilisation dans la vie est encore théologiquement justifiée.265 Jésus et les «maganés» Richard Bergeron, o.f.m.* Le Nouveau Testament présente l'événement Jésus comme un service dans l'amour.Diakonein est le verbe utilisé par Jésus pour qualifier sa carrière publique.«Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir».Diakonein signifie «servir les tables».Jésus est comme un garçon de table dont le service consiste autant à laver les pieds des convives qu'à mettre les couverts et à leur apporter la nourriture.Service de qui?Jésus s'adresse de préférence aux petits et aux laissés pour compte, aux pauvres et aux humbles, aux prostituées et aux publicains.Il est venu « non pour les justes, mais pour les pécheurs» (Mt 9,13).Il se sent «envoyé vers les brebis perdues de la maison d'Israël» (Mt 15,24).À ses yeux, «ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin du médecin, mais les malades» (Mt 9,12).Voilà les termes utilisés par les Évangiles pour désigner les premiers bénéficiaires du service de Jésus.Ces différents termes ne désignent pas, à mon avis, autant de catégories sociales.Ils visent cependant des personnes concrètes, de toutes classes sociales.Mais au-delà des personnes concrètes, ils visent l'homme en situation de besoin, ou mieux les composantes possibles d'une situation existentielle profondément brisée.Comment désigner cette situation ?I.Essai de typologie 1.Le marginal La typologie de la marginalité recouvre-t-elle adéquatement la réalité visée?La marginalité se définit toujours par rapport aux * Faculté de théologie.Université de Montréal.266 structures dominantes, qu'elles soient religieuses, socio-politiques, économiques et culturelles.Est marginal celui qui ne peut se conformer à une règle établie; celui dont la vie ou la situation est en rupture avec une praxis reconnue comme normale ou avec un système dominant.La marginalité ne se comprend qu'en référence à un modèle pratique socialement réalisé.La marginalité peut être passive ou active.Le marginal passif est celui dont la situation objective ne peut trouver place à l'intérieur de la structure dominante.C'est un élément inassimilable, un résidu irrécupérable, un rebut du système.Rejeté du corps social comme un indésirable, le marginal est la victime et la honte de toutes les structures dominantes.Le marginal actif se coupe lui-même du système établi, par une décision personnelle.La marginalité active est un acte de liberté et d'autonomie.Elle s'enracine dans une conscience malheureuse et dans la préhension de valeurs contraires aux structures dominantes; et elle s'exprime dans un refus plus ou moins global.La typologie de la marginalité me paraît inadéquate pour recouvrir le type d'existence visé par le service de Jésus.Et ce, pour deux raisons; premièrement parce que la marginalité, se définissant en référence à une norme, est de ce fait trop étroite pour couvrir la réalité évoquée par les divers vocables évangéliques mentionnés plus haut; deuxièmement parce que, dans bien des milieux, la marginalité revêt une signification active, au point que beaucoup se glorifient d'être marginaux et que la marginalité est devenue un titre d'honneur.2.Le distant La typologie de la distance conviendrait-elle mieux?1 Le concept de distance est de plus en plus utilisé soit pour recouvrir celui de marginalité — auquel cas il possède un sens identique, soit pour 1.A.Charron a bien analysé la typologie de la distance dans son article « Les divers types de distants» dans Nouveau Dialogue, avril 1975, pp.3-9.267 le supplanter — auquel cas il revêt une signification propre.La distance alors se définit, non plus par rapport à un système dominant, mais par rapport aux diverses composantes d'un modèle d'existence cohérent et globalisant.La distance fait référence à un modèle théorique et abstrait.Est distant celui qui dans sa vie et dans sa pensée s'éloigne de l'une ou l'autre des composantes de ce modèle théorique.Prenons l'exemple de la foi chrétienne comme type d'existence cohérent et intégral.Comme modèle abstrait, la foi comporte des doctrines, une praxis morale, une appartenance communautaire.Est distant de la foi chrétienne idéale et intégrale, celui qui refuse telle ou telle doctrine, telle ou telle attitude morale, telle ou telle pratique sacramentaire.La distance n'est jamais qu'active; elle n'est jamais imposée de l'extérieur.C'est une situation objective qui dépend toujours de l'individu.Elle a sa source ou bien dans l'ignorance et l'inconscience, ou bien dans la décision libre de l'individu qui prend ses distances par rapport à l'une ou l'autre des composantes du modèle théorique2.L'individu a toujours la possibilité de combler, s'il le veut, l'écart qui s'inscrit entre lui et le modèle théorique.Lorsqu'elle est issue d'un choix, la distance est un signe de courage, de liberté de pensée, d'autonomie intellectuelle.Elle est généralement saluée aujourd'hui comme la manifestation d'une maturité humaine, culturelle et même spirituelle.La typologie de la distance me paraît peu appropriée pour recouvrir la réalité évangélique dont nous parlons: d'une part le concept de distance est trop étroit puisqu'il ne se conçoit qu'en rapport à un modèle idéal; d'autre part la distance désigne une situation subjectivement positive.2.Lorsque la distance devient profonde et publique, il est à peu près inévitable que le système qui promeut le modèle théorique taxe le distant d'hérésie, de révisionnisme, et l'excommunie du groupe, de la communauté ou du parti qui se réclame du modèle théorique.Le distant devient alors un marginal.268 3.Le «magané» Je propose, pour ma part, la typologie du «magané» parce qu'elle est foncièrement passive et qu'elle vise directement l'existence humaine.Le magané se définit par rapport aux trois relations existentielles qui sont constitutives de l'identité personnelle: le rapport avec le monde dans lequel l'homme est planté par sa corporéité, le rapport avec autrui qu'il côtoie journellement et avec lequel il vit dans une organisation sociale déterminée, et enfin le rapport avec Dieu auquel sa finitude et sa contingence le renvoient sans cesse.Le rapport avec le monde est peut-être le plus déterminant.L'esprit est présent au monde par le corps.Qui dit monde dit cosmos, matière, biens matériels, etc.La relation avec le monde pose le problème de l'avoir.Et l'avoir est déterminant dans l'éclosion et la structuration de la personne.L'identité personnelle se fait par le passage de l'avoir à l'être ; elle est le fruit d'une assimilation ontologique de l'avoir.Les Évangiles parlent de «riches» et de «pauvres» pour désigner des aspects opposés du rapport de l'être et de l'avoir.Une carence des biens matériels provoque la dégénérescence de la personne et une trop grande possession engendre une inconscience corrosive pour la personnalité.Le rapport à autrui joue un rôle essentiel dans la détermination de l'identité personnelle.L'homme est fondamentalement un être relationnel.Il se personnalise par la relation ; il est à l'image de ses relations.Personne n'est une île.La haine, l'amour, l'accueil, le refus qualifient profondément notre personnalité.Toutes les relations humaines peuvent se ramener à deux types: rapport de domination qui est à la source de toute exploitation, injustice, aliénation, et rapport de service dans l'amour qui seul est respectueux des droits et des libertés.Les Évangiles parlent des «petits» (Mt 11,25) pour désigner ceux dont la situation sociale est aliénante, et de «grands», de «maîtres» (Mt 20,25), ceux dont la relation de domination est source de leur propre déshumanisation.Enfin le rapport avec Dieu est fondamental, puisque l'homme ne peut subsister que par l'action créatrice de Dieu.L'homme est 269 une créature finie qui ne porte pas en soi la raison ultime de son existence.Il ne peut prétendre à l'autosuffisance : il est en essentielle dépendance ontologique par rapport à Dieu.La relation créationnelle et rédemptionnelle entre Dieu et l'homme est constitutive de l'être humain.La brisure de cette relation met en cause la plénitude absolue de l'homme et son identité fondamentale et ultime.Les mots «pécheurs» (Mt 9,13), «publicains», «prostituées» dans les Évangiles évoquent l'idée de dépersonnalisation causée par un bris de la relation de l'homme avec Dieu ; et le mot «juste» (Mt 9,13) évoque l'idée d'aliénation causée par l'orgueil et la suffisance que peut engendrer la pratique de la loi et des vertus.Le magané est celui qui est atteint dans l'un des trois rapports fondamentaux et constitutifs de l'être humain ; son identité personnelle est alors profondément mise en cause.Le magané est donc un être aliéné qui vit dans une situation désespérante car il n'a rien à attendre ni du monde, ni de la société, ni de Dieu, ou des trois à la fois.Il ne peut pas s'en sortir.C'est un «malade» (Mt9,12) qui a perdu contact avec son être profond et qui attend tout du prochain ; c'est un «possédé» (Le 37-42) radicalement dépossédé de lui-même ; c'est un «perdu » (Mt 1 5,24) qui ne peut se retrouver que s'il est trouvé et sauvé par Dieu.Tout ce qui précède fait comprendre à l'envi pourquoi il est difficile de préciser le sens des mots évangéliques «pauvres», «petits», «pécheurs», (et leurs contraires «riches», «grands», «justes»), car ces mots visent une réalité matérielle et sociale, une réalité existentielle et enfin une réalité spirituelle.Résumons dans un tableau récapitulatif: carence —?«pauvre» = magané Rapport au monde abondance —?«riche» = maganant 270 service — «petit» = magané Rapport à autrui domination — «grand» = maganant inimitié — «pécheur » = magané Rapport à Dieu amitié — «juste» = maganant magané aliéné, dépersonnalisé Rapport à soi maganant r aliéné, dépersonnalisé Ainsi donc, par « magané », j'entends ceux qui sont brisés dans leur identité personnelle à cause d'une situation de pauvreté, d'injustice et de «péché»; par « maganants», j'entends ceux dont la situation de richesse, de pouvoir et de vertu est source d'exploitation et d'aliénation.Ces maganants sont aussi brisés dans leur identité personnelle que les maganés — même si leur déshumanisation se camoufle sous de brillantes apparences.Notons que le discours réprobateur de Jésus sur l'argent, le pouvoir et la religion n'est pas motivé par le seul fait que ces choses sont sources d'aliénation pour autrui [argent malhonnête (Le 16,9), pouvoir qui écrase (Mt 20,25), loi qui est pesant fardeau (Mt 23,4)], mais aussi par le fait que ces choses sont causes d'inconscience, de somnambulisme, et donc de dépersonnalisation, de ceux qui les possèdent [riche qui boit et dort (Le 12, 16-20; 16,19), le pouvoir qui rend cruel et injuste (Mt 14, 1-12), la loi qui rend aveugle, hypocrite (Mt 23,15-16) et méprisant (Le 18, 9-11)].271 II.Jésus et les maganés 1.Priorité aux maganés Jésus est consumé intérieurement par la mission reçue de Dieu au baptême.Cette mission, Jésus l'a portée comme un projet à réaliser.Le mot «projet» convient bien au caractère spécifique de la pratique historique.Le projet est un choix déterminé, fondé sur une manière de comprendre, d'organiser et de transformer la réalité.Ce choix, qui détermine l'existence concrète et la praxis historique commande une série de développements qui sont exigés de lui et élimine les choix qui ne sont pas compatibles avec lui.Le mot projet souligne les éléments de liberté et de responsabilité inhérents à la détermination historique.Qui dit projet, dit décision, liberté, tâtonnement, échec éventuel, reprise, etc.Le projet de Jésus avait comme visée globale de créer parmi les siens une espérance nouvelle et décisive et de faire d'Israël une communauté d'espérance.Jésus est porté par une espérance ardente et cette espérance est devenue attente active du Règne de Dieu.Jésus est mobilisé totalement par cette attente ; rien de sa vie n'est intelligible sinon en fonction de cette attente.Jésus se donne comme projet de faire communier les siens à sa propre espérance.Les Évangiles témoignent de cet immense bouillonnement d'espérance suscité par le passage de Jésus.On court vers lui dans l'espoir d'être guéri, d'être libéré de Satan.On attend de lui la délivrance d'Israël.Les situations les plus désespérées trouvent une issue heureuse.Ce qui était perdu est retrouvé; ce qui était rejeté est accueilli; ce qui était condamné est sauvé.Il faut attendre et espérer; il faut veiller et prier, car toute espérance est possible.Rien n'est impossible à Dieu.Cette espérance décisive que veut créer Jésus est destinée à rejoindre finalement tous les hommes.Mais Jésus se sent envoyé à Israël qui est le peuple élu de Dieu.C'est à Israël d'abord qu'il doit proclamer la parole d'espérance.Et à l'intérieur d'Israël, c'est aux maganés qu'il est envoyé: je suis envoyé aux brebis perdues 272 d'Israël.Les premiers bénéficiaires de sa parole d'espérance, ce seront les «pauvres», les «petits», les «publicains», les «prostituées», les «malades», les «pécheurs».Le Dieu de Jésus est un Dieu d'élection.Il n'aime pas tous les hommes d'un amour général et sans relief; il aime tous les hommes d'une façon unique et particulière.L'amour de Dieu n'est ni neutre, ni indifférent.C'est un amour qui a ses préférences.Dieu fait des choix; son amour est sélectif et électif, tout en étant universel.Dans son amour, Dieu donne sa faveur aux «défavorisés»; sa préférence aux «rejetés».Pour lui les «derniers» sont les «premiers».Ce n'est ni par stratégie apostolique ni par une prise de conscience aiguë de leur condition sociale que Jésus va en priorité vers les maganés.Ce n'est pas non plus à cause de leurs bonnes dispositions morales, ni parce qu'ils sont plus pieux, mieux disposés, plus accueillants.L'attitude de Jésus s'enracine non dans la psychologie du magané, mais dans la «psychologie» de Dieu, Père et Seigneur.En sa qualité de Père et de Roi, Dieu est le défenseur attitré, le protecteur des pauvres et des faibles.L'exercice de la justice divine est une oeuvre de sollicitude paternelle et d'amour compatissant à l'égard des petits et des sans-défense.Le privilège du magané s'enracine dans la fonction royale de Dieu.L'oppression du faible a assez duré.Dieu se doit de lui faire justice.On verra alors l'éclatante revanche des pauvres et des opprimés.Dieu renversera les puissants de leur trône et il élèvera les humbles; il comblera de biens les affamés et renverra les riches les mains vides (Le 1, 52-54).Protégés du Seigneur, les maganés sont les premiers bénéficiaires du royaume.Aussi Jésus va-t-il vers eux proclamer sa Bonne Nouvelle d'espérance.Il mange avec les publicains et les pécheurs: il accueille les petits: il va à la recherche de la brebis perdue.L'avantage des maganés, c'est leur propre détresse.L'attitude que Jésus manifeste à l'égard de ce qui est perdu, révèle que l'exercice de la bienveillance de Dieu ne présuppose pas la repentance et les bonnes dispositions.Elle est, au contraire, conditionnée 273 par la situation extrême dans laquelle sont plongés ceux qui sont perdus.La seule justification du privilège des maganés se trouve dans la sollicitude paternelle de Dieu qui entend s'exercer d'abord à leur profit.2.Attitude face aux maganés a) Le vivre-avec.Jésus ne se contente pas de parler aux maganés, il vit avec eux, partage leur condition d'existence: il vit dans la pauvreté, dans l'itinérance, dans la simplicité.Il communie à leur inquiétude : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez» (Mt 6,25).Il compatit à leur souffrance par sa souffrance.Il console les affligés: «Ne pleurez pas» (Mc 5,38); et il porte avec eux le fardeau de la vie : «Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau» (Mt 11,28).Il partage le mépris dont on les accable: c'est «un ami des publicains et des prostituées» (Mt 21,31 ; 11,19).On lui crie des noms comme on fait aux petits et aux laissés pour compte: «C'est un fou» (Mc 3,21); «il délire» (Jn 10,18); «c'est un glouton et un ivrogne» (Mt 11,19).Il est compté parmi les pécheurs; il appartient bien «à cette masse qui ne connaît pas la loi, à cette race des gens maudits» (Jn 8,49).Jésus vit donc en mauvaise compagnie.«Il mange avec les publicains et les pécheurs» (Mt 9,10; Mc 2, 15-16).«En Orient l'accueil à la même table signifie jusqu'aujourd'hui l'octroi de la paix, de la confiance, de la fraternité et du pardon ; la communauté de table est une communauté de vie.Les repas pris par Jésus en compagnie des publicains et des pécheurs ne sont pas seulement l'expression de son humanité incomparable, de sa largeur d'idées sociales et de sa compréhension à l'égard des victimes du mépris ; le sens de son geste est plus profond encore : ils sont l'expression de la mission et du message de Jésus (Mc 2,17), ce sont des banquets eschatologiques, des prémices du festin du salut des derniers temps (Mt 8,11 ), dans lesquelles est présente dès maintenant la communion des saints»3.La commensalité de Jésus avec les maganés signifie leur inclusion dans la communauté du salut.3.W.Kasper, Jésus le Christ, Paris, Cerf, 1976, pp.147-148.274 Solidarité, communion de vie, partage des mêmes conditions existentielles: voilà la première caractéristique de l'attitude de Jésus vis-à-vis des maganés.b) L'accueil inconditionnel.Jésus ouvre son cœur à tous les petits et il les accueille sans condition, ni question.Accueil sans condition : Jésus va aux gens tels qu'ils sont et n'exige rien d'eux.Il refuse toute discrimination ; il ne fait pas acception de personne.Il n'exige pas qu'autrui soit O.K.pour l'accueillir.Il n'accueille ni par intérêt personnel, ni par volonté de puissance; il n'accueille pas pour convertir ou gagner l'autre à ses idées, à sa doctrine.La personne elle-même est l'unique motif de l'accueil de Jésus.Accueillir pour lui, c'est ouvrir sa porte, laisser entrer chez soi; c'est permettre à l'autre d'exister pour soi.Accueillir, c'est nommer.On est accueilli lorsqu'on cesse d'être un publicain pour devenir Zachée ; lorsqu'on cesse d'être une prostituée pour devenir Marie-Madeleine.Accueil sans question.L'accueil de Jésus s'accompagne du refus de faire enquête.Qui es-tu ?D'où viens-tu ?Qu'as-tu fait ?Es-tu honnête?L'accueil n'est jamais le fruit d'une investigation.Jésus est un fin connaisseur du cœur humain.Il a confiance en l'homme — sans naïveté (cf.Jn 2,24).Et cette confiance hisse Jésus au-dessus des tabous et des préjugés: les païens sont des chiens, les publicains sont des pécheurs, les samaritains sont des infidèles, les pauvres sont des paresseux, etc.L'accueil de Jésus ne se laisse arrêter par aucune barrière.C'est un accueil totalement inconditionnel.c) Un engagement authentique.Dans toutes ses rencontres, Jésus fait montre d'une étonnante maîtrise, d'une grande liberté et d'une remarquable autorité.Il parle et agit «avec autorité», nous disent les évangiles.Mais cette maîtrise et cette autorité ne hissent pas Jésus au-dessus du petit peuple.Jésus ne plane pas dans les sphères de la neutralité et de l'impassibilité.Son autorité ne le met jamais au-dessus du sentiment ou de l'émotion.Il n'est jamais imperturbable et ne regarde jamais la situation de haut.275 L'accueil de Jésus porte toujours le sceau d'un engagement authentique et d'une prise en main passionnée de la situation.Les Évangiles insistent sur ce point.Les verbes qu'ils utilisent pour décrire le comportement de Jésus en font foi.Empruntons quelques exemples à l'évangile de Marc.Jésus «appelle» (1,19), « menace» (1,25), «est ému de compassion» (1,41 ), «s'irrite» (1,43), «s'étonne» (6,6), «prescrit» (6,8), «ordonne» (6,39), «oblige» (6,45), «a pitié» (6,34), «pousse un gémissement» (7,34), «gémit du fond de l'âme» (8,12), «interroge» (8,23), «donne des baisers» (9,36), «touche» (1,41), «culbute les tables» (11,15).Jésus ne regarde jamais froidement les hommes dans le besoin; il ne connaît rien du flegme de celui qui se met au-dessus des situations.Il s'inscrit à l'intérieur de la situation et il se laisse affecter par elle.Il fait sienne la cause du magané.Ce faisant, il témoigne non seulement de sa grande empathie et de la qualité de son cœur, mais aussi du pathos de Dieu lui-même auquel il communie.Le concept fondamental pour désigner le Dieu de Jésus, ce n'est pas Yapatheia, c'est-à-dire l'immutabilité, l'incapacité de changer, d'être affecté par quelque influence externe, d'être bouleversé par l'émotion.Le trait fondamental du Dieu de Jésus, c'est le pathos, c'est-à-dire l'émotion, la convulsion, l'inquiétude, la colère.Par son engagement «pathétique» en faveur des maganés, Jésus nous révèle donc une qualité insoupçonnée de Dieu.d) La personne avant tout.L'action de Jésus est anthropocentrique et existentielle.Elle vise toujours l'homme en situation.Pour Jésus, ce qui compte c'est l'humain.La personne avant toutes choses.Jésus s'est mis au service des personnes, particulièrement des plus maganés.Et il entend mettre toutes choses au service de l'humain.À ses yeux, les structures n'ont aucune signification sinon en fonction de l'homme qu'elles doivent servir.Tout est fait pour l'homme : la loi, l'autorité, la religion.« Le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat» (Mc 2,27).La pire profanation de l'homme, c'est de le mettre au service de l'institution, de la structure.276 Comme Dieu, Jésus aime l'homme, qui a un prix immense à ses yeux.Et cela, non seulement parce que l'homme est l'image de Dieu, mais parce qu'il est l'image défigurée de Dieu.Il aime l'homme non seulement en sa qualité d'image divine, c'est-à-dire en ce qu'il est beau, sain et lumineux, mais aussi en sa qualité d'image satanique, c'est-à-dire en ce qu'il est laid, pécheur et maladif.Jésus aime l'homme non malgré son péché, mais jusque dans son péché.L'homme est un pécheur aimé.C'est au service de cet homme blessé, et du plus blessé que Jésus se dépense de toutes ses forces; c'est à son service que doivent se mettre toutes énergies humaines et toutes structures.C'est au plus laid et au plus brisé que doit aller notre attention, car c'est là que l'image de Dieu est la plus profanée.Derrière le visage défiguré du magané se profilent les traits de la sainte face à l'agonie.Laisser un magané dans le besoin, c'est un sacrilège, c'est un blasphème contre Dieu.L'homme blessé avant toute chose, voilà le principe directeur de l'attitude de Jésus face aux maganés.3.Attitudes de Jésus face aux «maganants» Un dernier mot sur les «maganants», c'est-à-dire les structures qui écrasent et aliènent l'homme, et les gardiens de ces structures.Les structures maganantes dans les Évangiles sont l'argent, la loi, la religion et le pouvoir politique.Le discours de Jésus sur l'argent est très révélateur : on ne peut servir l'homme et l'argent, pas plus qu'on ne peut servir Dieu et l'argent.L'argent est quasi fatalement une source d'exploitation d'autrui.On ne peut s'enrichir sans appauvrir quelqu'un d'autre.La loi, bonne en soi, peut devenir un «fardeau impossible à porter» (Mt 23,4; Le 11,46).La religion — même la religion révélée — devient elle aussi source d'aliénation lorsqu'elle prétend monopoliser la relation de l'homme à Dieu, c'est-à-dire lorsque ses représentants et ses prêtres se substituent à Dieu : le temple est un lieu d'exploitation et une caverne de voleurs.Quant au pouvoir politique, nous savons que les «chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands 277 sous leur domination» (Mt 20,25).Somme toute, toute structure devient maganante dès qu'elle met l'homme à son service.L'attitude de Jésus face aux structures maganantes, c'est la contestation.Jésus conteste toutes structures aliénantes.Il les dénonce dans leur prétention de s'ériger en idole, c'est-à-dire de devenir une fin alors qu'elles ne sont qu'un modeste moyen.Il critique ouvertement les institutions les plus saintes comme la loi et le temple.Sa contestation ne vise pourtant pas la révolution, ni le remplacement des institutions.Jésus n'a pas de programme socio-politique à implanter à la place des vieilles institutions.D'autre part il ne propose pas un programme de réformes des institutions désuètes.On «ne met pas de vin nouveau dans de vieilles outres» (Mt 9,17).Jésus n'est ni un révolutionnaire, ni un réformiste.C'est un contestataire.Et sa contestation consiste à critiquer et à dénoncer toute structure qui perd sa visée anthropologique, qui cesse d'être au service de l'homme.Quant aux gardiens des structures maganantes, ils reçoivent également les foudres de Jésus.Ces maganants sont les riches, les pharisiens, les prêtres et les scribes, les autorités civiles.Tous exploitent la situation, chacun à sa façon : le riche par son argent, le pharisien par la loi et ses bonnes oeuvres, le prêtre par sa religion, le scribe par sa théologie, le chef d'état par son pouvoir policier.Le maganant est celui qui utilise une structure, une institution à son propre profit.Ce faisant il réduit l'autre à l'état de moyen et d'objet.Il le dépersonnalise.Devant les gardiens des structures maganantes, Jésus opte pour une attitude de provocation.La contestation vise les structures, la provocation vise les hommes favorisés et endormis par les structures.Pro-vocare signifie appeler en avant.La provocation consiste à secouer le «possédant» de sa torpeur, à le faire réagir.Aux yeux de l'évangile, le «possédant»est celui qui est riche de son avoir, de ses vertus, de sa sécurité matérielle, de son pouvoir et autorité et qui s'endort dessus.Il est inconscient de la misère qui l'entoure; il est sourd au cri d'appel du magané.C'est un somnambule qui traverse la vie en posant des gestes vides et en donnant un spectacle creux.278 La provocation de Jésus vise à secouer la torpeur des maganants.Provoquer, c'est piquer au vif, atteindre le talon d'Achille.La pauvreté de Jésus est une provocation pour le riche ; sa liberté par rapport à la loi et la religion est une provocation pour le pharisien et le prêtre; son discours sur la volonté de Dieu est une provocation pour les scribes; et son annonce du Royaume est une provocation pour l'autorité civile.À tout cela s'ajoute la prétention provocante de Jésus selon laquelle son humble existence coïncide avec la venue du Règne de Dieu.Y avait-il pire provocation?Y avait-il chose plus choquante?Trop choquante même; car «bienheureux celui pour qui cette provocation n'est pas un objet de chute» (Mt 11,6; Le 7,23).Jésus a inscrit sa provocation dans son discours parabolique.La parabole, en effet, est un genre littéraire spécialement conçu pour provoquer.Ch.Dodd écrit: «La parabole a le caractère d'une sommation, en ce qu'elle incite l'auditeur à porter un jugement sur la situation imaginée et le met au défi, directement ou indirectement, d'appliquer ce jugement à la situation réelle, historique»4.Les paraboles ne sont pas des oeuvres d'art et n'entendent pas proposer des principes généraux.Selon J.Jérémias, elles «correspondent à une situation de conflit: elles justifient, défendent, attaquent, provoquent; elles sont — non pas exclusivement, mais en grande partie du moins — des armes de combat.Chacune d'elles exige une réponse sur-le-champ»5.La parabole est l'arme privilégiée de Jésus pour mener sa provocation auprès des gardiens des structures maganantes.Conclusion Il faut se garder d'une imitation servile de l'attitude de Jésus ; il faut se garder également d'identifier le magané à une classe sociale et de croire que l'évangile propose un programme socio-politique.Certes, au nom de l'évangile on peut privilégier, dans son service, l'une ou l'autre catégorie de maganés, comme on peut — 4.The Parables of the Kingdom, London, Nisbet, 1961, p.11 5.Les paraboles de Jésus, Le Puy.Mappus, 1962, p.25.279 toujours au nom de l'évangile — opter pour l'un ou l'autre programme socio-politique, comme on peut encore — toujours au nom de l'évangile — choisir un service visant directement l'homme en situation ou une intervention visant le changement des structures.Il faut toujours être attentif à ne pas réduire l'évangile aux dimensions de son projet personnel.Jésus se refuse à l'embrigadement et vouloir l'enfermer dans un modèle pré-défini, c'est le charcuter.Ce qu'il est urgent de faire, c'est de se «souvenir» de Jésus.Le souvenir n'est pas une rêvasserie stérile: c'est une catégorie théologique.«Faites ceci en mémoire de moi».Le souvenir est un geste herméneutique.Se souvenir, c'est interpréter la situation présente à la lumière de l'événement Jésus: se souvenir, c'est aménager le présent en référence à cette interprétation.Faire mémoire signifie comprendre et organiser le présent à partir du passé de Jésus en vue de faire surgir un véritable futur pour tout homme.280 « Dieu seul » : perspective pémirée ou toujours valable ?André Parenteau, f.i.c.* Le christianisme est la religion par excellence de l'Incarnation.Tributaire toutefois des coordonnées espace et temps, il ne peut manquer de s'en trouver conditionné.Ainsi Pie XII, ses successeurs et Vatican II ont-ils pu promouvoir à notre époque la «démocratie», la «liberté religieuse» et la «liberté de conscience», que pourtant Pie IX avait nommément censurées dans le Syllabus de 1864, temps où ces termes renvoyaient à une signification toute différente de celle qu'ils ont dans la seconde moitié de notre siècle.Or, nombreux ceux qui se demandent si ce ne serait pas aujourd'hui aussi le cas de la très ancienne maxime spirituelle «Dieu seul».La question n'est pas futile et il s'agit là, semble-t-il, de toute autre chose que d'une chicane purement théorique, qui ne changerait rien à rien.La maxime «Dieu seul», adoptée comme programme de vie chrétienne, est-elle théologiquement et pastora-lement à rejeter ou, dûment comprise, conserve-t-elle encore sa pertinence?Il pourrait y aller, entre autres, d'un des accents typiques de la spiritualité d'au moins une demi-douzaine de congrégations religieuses: Frères de l'Instruction chrétienne, Montfor-tains, Filles de la Sagesse, Frères de Saint-Gabriel, Soeurs de la Charité et de l'Instruction chrétienne de Nevers, Sœurs de la Sainte-Famille de Bordeaux («Gloire à Dieu seul»), etc.La question posée mérite donc non seulement d'être accueillie, mais encore prise au sérieux, au point d'être étudiée avec rigueur et avec sensibilité au contexte culturel, spirituel et pastoral de notre époque.Car, croyons-nous, la réponse apportée à cette * 6201.3e Ave Rosemont.Montréal, Qué.H1Y 2X6.281 question met en cause des options doctrinales, et surtout spirituelles et pastorales, qui ne devraient laisser personne indifférent.Nous laisserons s'affronter, dans une première partie, divers témoignages favorables ou défavorables à l'usage de la devise-programme « Dieu seul ».Nous nous attacherons ensuite à préciser en quels cas et à quelles conditions l'utilisation de la devise « Dieu seul» dans la vie peut, selon nous, non seulement garder sa rigoureuse justification théologique, mais aussi toute sa pertinence spirituelle et pastorale.I.Procès sommaire de l'orthodoxie de la maxime «Dieu seul» 1.Audition des témoins à charge L'attachement de certaines personnes à l'horizon «Dieu seul» ne serait-il rien d'autre que le vestige tenace de cette attitude spiritualisante bien connue de «fuite du monde et des hommes» parée, au surplus, d'un langage prétentieusement angéliste?En effet, écrit J.-Y.Lintanf, o.p., «une certaine conception du "détachement”, enracinée dans une tradition plus platonicienne et plus manichéenne qu'on ne le sait, a pu conduire à une spiritualité du "mépris du monde", se traduisant par une sorte d'inflation verbale, néfaste pour la vie comme pour la prédication chrétienne: "Dieu seul", "Dieu nous suffit", etc.»1.N'a-t-on pas, depuis assez longtemps et à juste titre, dénoncé une certaine contamination de la mystique chrétienne par la spéculation plotinienne sur le «seul avec le Seul»?Ainsi, par exemple, Jean Isaac, o.p., conscient du danger du narcissisme spirituel, nous met-il en garde contre «le mysticisme auto-excitateur du "seul à Seul” avec le Père»2.D'autres ne pourront s'empêcher de rapprocher la chrétienne maxime «Dieu seul » des rituels A/lahu Akbar (Dieu seul est grand !) 1.Sexualité, amour, charité, Paris, Cerf, 1974, pp.23-24.2.Réévaluer les vœux, Paris, Cerf, 1973, p.183.282 qui encadrent chacun des cinq moments journaliers de prière des musulmans.Peu s'en faut même qu'ils ne fassent dériver du solennel refrain islamique le leitmotiv chrétien lui-même, tant il leur semble pouvoir discerner, dans l'une et l'autre formule, le même accent âpre et impassible, et presque l'éclair même de l'impitoyable cimeterre ottoman.«Dieu seul».Le grand théologien allemand Paul Tillich, depuis quelques années disparu, recommandait souvent d’éviter le terme «seulement» dans les domaines théologique et spirituel.On n'a qu'à se rappeler, pour comprendre la raison de cette singulière mise en garde, que c'est justement au son tragique de cette épithète restrictive trois fois scandée que s'est consommée la Réforme de Luther (XVIe s.): «Sola Scriptura, sola Fides, sola Gratia.» «Dieu seul».Mais n'est-ce pas très précisément ce que proclamaient les jansénistes, ces tenants inconscients d'un néocalvinisme larvé?L'abbé de Saint-Cyran (XVIIe s.), confesseur des religieuses de Port-Royal, n'écrivait-il pas qu'«un chrétien à qui Dieu est tout considère le monde comme un néant»3?Et Pascal (XVIIe s.) lui-même, — dans un accès ou d'esprit de géométrie ou de fièvre janséniste, — ne tranchait-il pas : «S'il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui et non pas les créatures»?Les extrêmes se provoquant et s'appelant mutuellement, il n'y a pas lieu de se surprendre qu'au XIXe siècle, le très important disciple de Hegel, Ludwig Feuerbach, jaloux de cet «exclusivisme divin» tant exalté par le monothéisme, lui ait opposé un «exclusivisme humain» de sorte que, selon Feuerbach, «le tournant de l'Histoire consistera en ce que l'Homme prenne conscience que le seul Dieu de l'homme est l'Homme lui-même»4.Donc, non plus «Dieu seul» mais, par l'effet d'une révolution de cent quatre-vingt degrés, «l'Homme seul».Le marxisme athée n'est pas loin.Il peut naître : son lit est fait.3.Lettres chrétiennes, v.I.p.31.4.L'Essence du christianisme, p.27.283 En somme, l'arbre ne se juge-t-il pas à ses racines et à ses fruits?Vu ses racines incertaines et tant de fruits mal venus, ne faudrait-il pas désormais abolir résolument l'usage de la maxime «Dieu seul», source d'une vision tronquée de la réalité et de comportements extrémistes engendrant à leur tour l'extrême opposé ?2.Audition des témoins de la défense On a beau dire et beau faire, l'expression « Dieu seul » se trouve telle quelle dans la Bible.Ainsi, chante le psalmiste, «en Dieu seul le repos de mon âme»5 et, déclare Jésus, «nul n'est bon que Dieu seul»6.On repérerait sans peine de nombreux passages scripturaires exprimant un thème équivalent7.Comment, aussi bien, ne pas être frappé de trouver cette expression enchâssée dans cette jubilante hymne paléo-chrétienne qu'est la Gloire à Dieu : «Toi seul est saint»?Mais parcourons d'un regard à la fois plus large et plus perspicace l'histoire de l'Église.Parlant des moines qui se réclament de lui comme fondateur, saint Pacôme (IVe siècle) déclare: «Je n'ai jamais estimé moi-même être le père des frères, mais c'est Dieu seul qui est le Père»8.Saint Pierre Damien (XIe s.) note que Jean Baptiste «vaquait à Dieu seul»9.Le plus grand mystique de l'Incarnation, saint François d'Assise (XIIIe s.), ne se lasse pas, au mont de l'Alverne, de murmurer extatiquement : « Mon Dieu et mon Tout».Et ne sanctionne-t-il pas implicitement la perspective «Dieu seul» lorsqu'il écrit à la fin de sa Première Règle: «Ne désirons rien, ne veuillons rien d'autre que Dieu.Que rien ne s'interpose entre lui en nous»?Quand saint Bonaventure (XIIIe s.), son disciple, évoque dans le Breviloquium la traversée qui mène «de Dieu à Dieu par le chemin 5.Ps 62 (h 61).1.6.Le 18.19; Mc 10.18; cf.Mt 19.16.7.E.g., Ex 20.2-3; Is 46.8; Ps 115 (h 113B).1 ; I Co 3.23; 15.28; Ap 22.13.8.Première vie grecque.9.Sermon 23 (PL 144: 631).284 de Dieu», n'a-t-on pas sûrement là, ou jamais, le rigoureux équivalent de la formule «Dieu seul»?Maître Eckhart(Xllle-XIVess.), le profond mystique dominicain allemand, enseigne pour sa part dans ses entretiens spirituels: «Qui possède Dieu seul n'a en vue que Dieu seul, et toutes choses deviennent pour lui Dieu seul.Un tel homme porte Dieu dans toutes ses œuvres et en tous lieux, et toute l'activité de cet homme revêt uniquement le caractère divin»10.Quant à saint Ignace de Loyola (XVIe s.), il est admirable de constater que, tout compte fait, dans les seules Constitutions de la Compagnie de Jésus, il n'en appelle pas moins de 259 fois à "la plus grande gloire de Dieu", soit à peu près une fois par page»11.Du reste, dans ses Exercices spirituels, toute la substance, sinon la lettre, du thème «Dieu seul» ne ressort-elle pas avec un relief saisissant de la fameuse Méditation sur le Fondement : « Désirer et choisir uniquement ce qui nous conduit davantage à la Fin pour laquelle nous sommes créés»?Comment, au passage, ne pas rappeler le célèbre «Dieu seul est grand, mes frères» de Bossuet (XVIIe s.), et aussi le trigramme L.D.S.(Louange à Dieu seul) que le génial et très chrétien J.-S.Bach (XVIIIe s.) traçait régulièrement au sommet de la page frontispice de ses compositions musicales?L’abbé Pierre Noailles fonde dans le Sud de la France, en 1 827, les Filles de Dieu seul.La Vénérable Jeanne Jugan, fondatrice des Petites Sœurs des Pauvres et, à ce titre, l'un des grands noms de la charité dans la France du XIXe siècle, proteste volontiers ainsi de sa fidélité: «Seigneur, je n'ai que vous!» De son côté, le Vénérable Libermann (XIXe s.) murmure sur son lit de mourant: «Dieu est tout, l'homme n'est rien.» Dans notre siècle même, Gide, alors bien inspiré, fait dire à l'un de ses personnages: «Dis-toi bien que Dieu seul n'est pas provisoire».Et Péguy chante dans son poème-fleuve Ève: «Vous savez que Dieu seul est le seul qui se donne», tandis que Claudel 70.Traités et sermons, Paris, Aubier, p.32.11.Voir A.Brou, s.j., La spiritualité de saint Ignace, Paris, Beauchesne, p.11.285 atteste, dans sa langue royale, que «tout est désert devant la Lumière qui monte».Bernanos, lui, ne peut manquer de reconnaître qu'« entre nous, il n'est qu'échange (et que) Dieu seul donne, lui seul»12.Les mystiques, il va sans dire, brillent comme des étoiles dans un pareil firmament.Tel, par exemple, Charles de Foucauld, écrivant de Béni-Abbès à sa cousine : « Rien n'est rien, comparé au Bien-Aimé»13.On a même réuni bon nombre de textes du Frère Charles de Jésus précisément sous le titre éloquent: En vue de Dieu seul'*.Les théologiens éminents de notre époque tiennent naturellement aussi leur partie dans ce concert mystique.Bornons-nous à citer Henri de Lubac, s.j.: «Dieu est (.) Celui qu'il faut aimer uniquement, sous peine de ne point l'aimer»15.Avons-nous assez illustré l'étonnante et significative constance du leitmotiv «Dieu seul» et de ses équivalents dans la littérature judéo-chrétienne pour être en mesure d'en établir maintenant le caractère profondément traditionnel et la rectitude doctrinale ?Plus d’un chrétien ne ferait certes guère difficulté à le concéder, sauf à faire remarquer du même souffle que, si orthodoxe et explicable qu'ait été, si l’on ose dire, la consommation de cette devise jusqu'à une époque récente, — disons, en gros, jusqu'à la dernière guerre mondiale, — le contexte anthropologique, sociologique, pastoral de notre temps et le souci même de l'authenticité spirituelle nous déconseillent vivement de perpétuer cette pratique ancienne, vu les ambiguïtés dont elle est porteuse.C'est à l'examen du fondement et de la valeur de cette réaction que sera réservée la deuxième partie de la présente réflexion.12.Les Enfants humiliés, Paris, Gallimard, 1949.13.Lettre à Marie de Bondy, 12 septembre 1902.14.Paris, Éd.Nouvelle Cité, 1975.15.Catholicisme (Coll.Unam Sanctam), Paris, Cerf, 1938.286 II.La devise «Dieu seul» est-elle encore aujourd'hui pertinente?Comme dans le cas de toute réaction spontanée de croyants, il est à présumer que ce n'est pas sans quelque raison que beaucoup de nos contemporains, voire peut-être nous-mêmes, se sentent plus ou moins perplexes, réticents ou gênés devant l'emploi, surtout public, de la formule «Dieu seul».Faut-il en incriminer la baisse du niveau de notre foi ou certaine capitulation devant le prestige ou le vertige de la sécularisation ?Sinon, d'où viennent les sentiments d'ambivalence et de malaise ressentis par beaucoup d'authentiques chrétiens devant le monolithisme escarpé de la devise «Dieu seul»?N'auraient-ils pas l'intuition, ne flaireraient-ils pas le danger qu'à prendre cette maxime trop à la lettre, ils risqueraient de s'ensabler dans le quiétisme ou le surnaturalisme ?Celui qui fait de la devise « Dieu seul » la loi de sa vie ne court-il pas en effet, s'il n'y prend garde, le risque de s'imaginer que, dans l'existence chrétienne, seuls comptent la prière, les sacrements, les récollections et les retraites, l'enseignement religieux et la prédication des ministres de Dieu, les «lectures pieuses» et les «conversations édifiantes», la fréquente référence à la présence de Dieu, la hantise des «fins dernières» et une telle préoccupation de l'au-delà qu'elle l'amène à faire bon marché du sérieux de ses responsabilités actuelles?Que devient alors et à quoi sert la liberté de l'homme racheté par Jésus, vivifié et guidé par l'Esprit?En fait, sa tentation est alors grande, au point de vue professionnel, de ne même pas soupçonner, de mésestimer et peut-être même de mépriser les exigences techniques de la compétence professionnelle.Au plan apostolique, il aura tendance à éviter comme peste de s'engager profondément dans quelque relation interpersonnelle que ce soit, et rechignera à cheminer longuement et patiemment avec les personnes en réglant fraternellement son pas sur le leur, jusqu'à l'heureux moment de pouvoir, sur quelque nouvelle route d'Emmaus, leur annoncer en clair le Seigneur Jésus.287 Au plan socio-économique, il sera enclin à simplifier outrageusement les choses, court-circuitera les médiations nécessaires, ignorera même l'existence de la « relation longue » (le détour par les institutions) et risquera le plus souvent de briller par son absentéisme dans le chantier où peinent les hommes, quitte, parfois, par ignorance, à leur tirer dans le dos sous le moindre prétexte.Au plan politique enfin, — au beau sens où ce terme peut concerner non seulement la société civile, mais aussi l'Église, l'Institut religieux, la petite communauté locale, — il se figurera aisément toujours vivre en régime théocratique ou monarchique, censurera et condamnera les personnes, y compris les préposés au service de l'autorité, sans même les avoir honnêtement entendues et stigmatisera les situations boiteuses sans jamais y déceler la moindre complexité et en scruter les diverses composantes.Si l'on ne tient pas à décerner à la devise «Dieu seul» un enterrement de première classe avec les honneurs de l'histoire de la spiritualité, il semble urgent de distinguer, au moins schématiquement et donc non sans quelque léger risque d'arbitraire, trois situations chrétiennes spécifiques appelant chacune un mode de réalisation de cette maxime spirituelle : la vie chrétienne séculière ; la vie monastique; la vie religieuse apostolique ou active, — en général certes, mais surtout celle des familles religieuses héritières de cette exigeante devise.1.La vie chrétienne séculière Sous le titre : «Je n'écrirai jamais en tête de ma vie », Henriette Charasson nous a livré, peu avant la dernière guerre mondiale, un poème admirable, généralement peu connu.Nous en reproduisons ici les premières lignes sans sentir le besoin de nous excuser de la longueur relative de la citation: Je n'écrirai jamais en tête de ma vie les mots DIEU SEUL, Car je ne Vous sépare point, mon Dieu, de l’amour humain, de la [beauté de cette terre.Je Vous sens partout, dans la fleur, dans le grand arbre, dans les [anciennes pierres.Vous m'attendez, mon Dieu, jusque dans le linceul.288 Il n'est rien qui ne vienne de Vous et, pur reflet de Vous, qui ne nous [éblouisse ! Tout m'est joie: le fruit, le soleil, la verdure, l'eau brillante qui court, Le vers harmonieux, le livre ému, le rond doré de l'abat-jour, Le bébé inconnu qui rit et, dans le ciel incomparable, le lent nuage qui [glisse.Tout m'est joie, et même la lutte, la peine, l'amertume, l'effort, Parce qu'ils me viennent de Vous qui m'avez créée pour le monde16.L'allergie spirituelle à la formule «Dieu seul», — parfois exprimée dès avant la dernière guerre mondiale, — se perçoit nettement dans le poème cité.Et, bien sûr, elle se comprend bien chez un chrétien appelé, dans le siècle et généralement dans les liens du mariage, à trouver Dieu précisément dans la chair et par la chair, comme aussi dans les conditions socio-économiques du monde des hommes.Non seulement cette sorte d'allergie se comprend bien, mais elle s'explique et, en un sens, se justifie paradoxalement en ce qu'elle est fondée sur un contresens ou, plus exactement, une lecture défectueuse et un mauvais déchiffrage de la devise «Dieu seul».La poétesse a en effet le sentiment, sans doute erroné, que vivre pour Dieu seul reviendrait à «séparer» Dieu de l'amour humain, de la beauté de cette terre, etc.Mais où donc a-t-elle pris cela?Quoi qu'il en soit, l'intuition qui lui fait croire que la maxime traditionnelle «Dieu seul», dans son interprétation orthodoxe, ratifierait une telle séparation est assurément défaillante.La vigueur de la réaction de foi d'Henriette Charasson n'en est que plus belle à voir et, en définitive, pourrait même être regardée comme une protestation passionnée contre toute perception rétrécissante ou déformante du «Dieu seul» des saints.La constitution conciliaire Gaudium et Spes a, pour sa part, et par deux fois au moins, sanctionné le bien-fondé de la formule «Dieu seul»: «Dieu seul, reconnaît Vatican II, peut pleinement répondre à la question insoluble que l'homme demeure à ses propres yeux (.), surtout à l'occasion des grands événements de sa 16.Sur la plus haute branche, Paris.Flammarion.289 vie » (n.21 ).« L'Église sait parfaitement que Dieu seul, dont elle est la servante, répond aux plus profonds désirs du cœur humain, que jamais ne rassasient pleinement les nourritures terrestres» (n.41).Issus du document conciliaire vraisemblablement le plus proche de la sensibilité contemporaine, ce double témoignage n'en acquiert-il pas d'autant plus de poids et ne devrait-il pas aisément désarmer toute défiance irraisonnée?2.La vie monastique Il semble qu'on puisse affirmer non pas, bien sûr, que les contemplatifs réussissent automatiquement mieux à vivre pour Dieu seul que les chrétiens du temporel ou les religieux actifs, mais qu'ils en prennent du moins le parti d'une manière plus radicale en s'induisant en la tentation de se brûler aux flammes du Buisson ardent.Dans le Prologue de la Règle qu'il transmet à ses frères, saint Benoît (VIe s.) ne mentionne rien d'autre à poursuivre que la recherche de Dieu (Deum quaerere).Et il insiste pour qu'avant tout et par-dessus tout, l'Abbé sonde les motifs qui poussent l'aspirant au monastère.Est-ce Dieu lui-même que le candidat cherche ou recherche-t-il quelque autre chose?Saint Grégoire le Grand, pape bénédictin du VIe siècle, évoquant un jour la mémoire du grand saint Benoît, le décrivait comme «ne désirant quoi que ce fût qu'en vue de Dieu seul (soli Deo desiderans)», pour le servir et le glorifier17.Saint Thomas d'Aquin (XIIIe s.), du reste inspiré par la précédente remarque de saint Grégoire, déclare que « la vie contemplative, par laquelle quelqu'un se réserve et se voue à regarder Dieu seul » et à se laisser regarder par lui, est authentiquement fille de l'amour de Dieu 18.Comment, à ce propos, ne pas répercuter ici les affirmations décisives de ces héros du «Dieu seul» que furent, au XVIe siècle, saint Jean de la Croix : « Todo y nada (le Tout et le Rien)», et sainte Thérèse d'Avila : «Que rien ne te trouble, que rien ne t'effraie.Tout passe : Dieu seul demeure»?17.Dialogues, 1./, ch.8 (PL 77.185); 1.II.Prol.18.Ila-llae.q.188, a.2.290 «Vivre à Dieu (vivere Deo), estime Jean Leclercq, o.s.b., cet énergique raccourci dit toute l'aspiration que Dieu met dans le cœur du moine.Pas seulement vivre en présence de Dieu, mais vivre pour Dieu seul, sans autre intention que Dieu seul.La pensée du prochain trouve sa place dans la prière du moine, mais elle n'intervient pas dans la décision qui le fait moine»19.On vient de voir que le «Dieu seul» du moine ou de la moniale se vit sous le bénéfice, peut-on dire, d'une séparation effective du monde plus radicale que celle qui est professée et vécue par les membres d'instituts religieux de vie active.Le moine et la moniale n'en sont pas moins invités par Vatican II, tout comme leurs frères actifs et, cela, suivant une très ancienne tradition ecclésiale, à ne pas devenir «étrangers aux hommes et inutiles dans la cité terrestre», mais, au contraire, à «leur être présents d'une manière plus profonde dans la tendresse du Christ, afin que l'édification de la cité terrestre soit toujours fondée dans le Seigneur et dirigée vers Lui, et que ceux qui l'édifient ne travaillent pas en vain»20.3.La vie religieuse apostolique ou caritative Saint Thomas d'Aquin enseigne en propres termes que, « par le vœu de religion, on ne meurt pas seulement au péché, mais encore au monde, afin de vivre pour Dieu seul»21.Paul VI, s'adressant, le 23 mai 1964, aux membres de plusieurs assemblées capitulaires réunies, affirmait que, dans «la profession des vœux évangéliques, le fidèle se livre et se voue entièrement à Dieu, faisant de toute sa vie un service de Lui seul».Le décret conciliaire Perfectae Caritatis affirmait à son tour en 1965, à propos des religieux, que « non seulement morts au péché, mais encore en renonçant au monde, ils ne vivent que pour Dieu seul» (n.5).Il pressait les personnes consacrées de se rappeler que, «ne cherchant avant tout que Dieu seul, elles doivent unir la contemplation, par laquelle elles adhèrent à Lui de cœur et d'esprit, 19.« Vivre à Dieu seul», in Moines, Paris, DDB, 1953, p.192.20.Constitution dogmatique Lumen Gentium, n.46.21.Contra impugnantes Dei cultum, c./.291 et l'amour apostolique, qui s'efforce de s'associer à l'œuvre de la Rédemption et d'étendre le règne de Dieu» (n.5).Déjà, Lumen Gentium avait puissamment marqué que, «par la virginité ou le célibat, on se consacre à Dieu seul» (n.42).Dieu seul est donc, à un titre singulier, tellement la part d'héritage des religieux que, s'il n'en était pas ainsi, toute la vie religieuse, notamment le célibat voué et la vie en communauté fraternelle, perdraient leur raison d'être en tant qu'aménagement de la vie spirituellement et structurellement différent de celui des «chrétiens du temporel » (comme les appelait Jean Daniélou, s.j.).Il faut se souvenir que la vie religieuse ne consiste pas seulement en ce qu'une personne se consacre tout entière, une fois pour toutes, à Jésus-Christ seul, mais en ce que, dans et selon le cadre de vie qui est le sien, elle tende à approfondir de jour en jour sa relation d'amour à son Seigneur et de dévouement aux intérêts de son Royaume.Ceci a été très heureusement exprimé dans un Rapport de l'Épiscopat français : « Le Christ est l'Autre par excellence.Certes, il ne remplace pas tous les autres avec qui doivent se nouer des échanges et se réaliser des confidences.Mais une relation personnelle avec le Christ est plus nécessaire pour ceux qui veulent vivre dans le célibat, donc dans une certaine solitude.Il y a un aveu qui doit être fait face à Lui, une relation de confidence qui doit s'établir avec Lui.Le Christ lui-même n'a-t-il pas vécu cette confidence avec son Père, qu'il retrouvait dans une solitude priante?Par Lui, le Christ, celui qui choisit de vivre dans le célibat est conduit à se situer face à son Père, manifestant ainsi, par son attitude, que Dieu seul est Dieu»22.Quel acte évangélisateur, à la fois silencieux et parlant ! À qui serait, malgré tout, tenté de croire que vouer, dans le beau geste d'un moment, la pratique effective des conseils évangéliques n'est qu'une bouffée d'enthousiasme qui, vu les «lendemains qui déchantent», est condamnée à se dissiper bientôt devant 22.COLLECTIF, Construire l'Église ensemble.Rapport de l'Assemblée plénière annuelle de l'Épiscopat français à Lourdes, Paris, Fleurus, 1976, p.163.292 l'échec, il faut rappeler que ce qui détermine, alimente et assure la possibilité du cheminement continu du religieux, c'est l'espérance chrétienne qui, par définition, ne fait définitivement fond que sur Dieu seul.Car, écrit Mgr G.-M.Garrone, «l'espérance chrétienne est tout autre chose qu'un optimisme qui veut ignorer les difficultés et les échecs.Elle se définit par la confiance en Dieu seul, c'est-à-dire par une défiance de soi perpétuellement surmontée, par un usage de ses propres ressources comme de dons divins qui perdraient toute leur vertu dès l'instant où ils cesseraient d'être pour nous des dons accueillis et utilisés comme tels»23.Du bon usage de la maxime «Dieu seul» N'est-il pas légitime de parler d'une certaine bipolarité du programme de vie «Dieu seul»?Non pas sans doute en ce sens qu'il y aurait, d'un côté, Dieu, à l'instar d'on ne sait trop quel monstrueux moloch auquel il faudrait encore et toujours immoler tous les sacrifices humains possibles; et, de l'autre, la fourmilière humaine toute grouillante de misérables intérêts, toute palpitante de fragiles espoirs et, de toute façon, vouée à de pitoyables entreprises.Une saine réflexion théologique, grosse d'implications décisives, ne nous invite-t-elle pas plutôt à considérer que la face positive de cette maxime, c'est l'adhésion totale de notre être à Dieu et à son Projet, ce Projet faisant partie de son Mystère ?Et que sa face négative est non pas la négation ou le rejet à priori des créatures, mais le renoncement à tout ce qui, en elles et à propos d'elles (et nous en sommes !) entre en conflit avec Dieu et avec son Plan salvifique sur tous les hommes?Une fois qu'on a saisi et admis cela, on pourra, tant qu'on voudra, continuer à penser et à dire «Dieu seul», comme aussi à prier, par exemple, dans les mots mêmes de l'abbé Perreyve : Seigneur, mettez en moi (.) le sentiment de votre absolue suffisance.Faites que, partout où vous m'enverrez, je sois riche, vous possédant, 23.Foi et Pédagogie, Paris, Desclée, 1961, p.161.293 Seigneur; qu'il n'y ait pas de terre si étrangère, si vide d'amis, position si pauvre, vie si solitaire et si pénible où je ne sache me dire : «J'ai avec moi, là contre mon cœur, tout ce que je dois, tout ce que je puis avoir: j'ai mon Dieu! Mon Dieu est ma famille, mes amis, mes frères, ma gloire, ma richesse.Il est tout: mon passé et tout mon avenir.Il me suffit.» Et, d'une manière peut-être moins puissamment synthétique, mais, en revanche, prêtant moins à de possibles équivoques, on peut tout aussi bien prier avec Henriette Charasson, que nous retrouvons ici : Non, je ne dirai point: «Dieu seul», mais «Dieu et tout», «Dieu à la [ronde».Car vous remplissez de votre souffle cette terre où la vie jaillit même [de la mort.Ô mon Dieu, augmentez en moi cette joie qui est amour et cet amour [qui dans la joie ne cesse de renaître, Et permettez qu'en appuyant sur la pointe qui parfois me transperce la [chair.Je Vous sente encor là, sous cette déchirure, au centre de mon mal et [dans le fer, Comme ma seule raison d'être!24.Redisons-le, il n'est pas niable que la difficile devise « Dieu seul » ait parfois été mal comprise.Qu'elle ait parfois cautionné une forme ou l'autre de spiritualisme excessif, de surnaturalisme fort éloigné du réalisme de l'Incarnation, d'évasion pseudo-mystique «vers le haut», de mépris pratique de l'humain (pourtant créature de Dieu), de repli frileux loin des engagements apostoliques et sociaux qui eussent pourtant répondu aux attentes réelles de Dieu et de l'Église sur nous.Qu'elle ait été invoquée pour justifier certaines démissions, étroitesses, fermetures, certains raidissements ou, au rebours, certains emballements frisant le don-quichottisme spirituel.Chose certaine, ce n'est absolument pas ainsi que l'entendait le Vénérable de la Mennais, de même, sans doute, que Boudon, 24.Sur la plus haute branche, Paris, Flammarion.294 Louis-Maris Grignion et tant d'autres.Pour lui, et pour les quelque douze mille fils qui ont tâché jusqu'à présent de marcher sur ses traces pleines de lumière, l'expression «Dieu seul» était et est à comprendre dans son sens global, c'est-à-dire comme embrassant Dieu et son Dessein de salut sur tous les hommes.Bref, pour reprendre une formule de Joseph Cambier, s.d.b., il s'agit d'«un amour de "Dieu avant tout" qui s'exprime dans la ligne horizontale d'un dévouement profond au prochain»25.À nos yeux et pour nos coeurs aussi, cette devise ne peut faire moins que de concerner à la fois le Dieu de Jésus-Christ à aimer «de toute notre âme» et notre frère humain à servir avec ce «zèle de feu » et ce «courage de fer» que ses contemporains reconnaissaient à l'abbé Jean-Marie de la Mennais, infatigable chercheur de la Face de Dieu dans la foule des hommes et particulièrement des jeunes.25.Théologie de la vie religieuse aujourd'hui (Études religieuses/788), Bruxelles, Éd.du Cep, s.d., p.35.295 Retraites 1981 18 janvier-25 janvier (12hOO) (7 jours): P.Roland Fortin, s.j.22 février-28 février (15h00) (6 jours): P.Maurice Gingras, s.j.15 mars-22 mars (12h00) (7 jours): P.Marcel Grand'Maison, s.j.5 avril—11 avril (15h00) (6 jours): P.Maurice Gingras, s.j.12 avril—1 9 avril A.M.(7 jours): P.Marcel Grand'Maison, s.j.27 avril-1er mai (12h00) (5 jours): P.Fernand Bédard, s.j.— Sacerdotale 3 mai-10 mai (12h00) (7 jours): P.Donald S.McLeod, o.m.i.— Langue anglaise 10 mai-10 juin A.M.(30 jours): P.Jean Laramée, s.j.10 mai-17 mai (12h00) (7 jours): P.Roland Fortin, s.j.17 mai-24 mai (12h00) (7 jours): P.Hervé Gaulin, s.j.18 mai-22 mai (12h00) (5 jours): P.Fernand Bédard, s.j.— Sacerdotale 24 mai-30 mai (15h00) (6 jours): P.Maurice Gingras, s.j.31 mai-7 juin (12h00) (7 jours): P.Jacques Martineau, s.j.7 juin-14 juin (12h00) (7 jours): P.Hervé Gaulin, s.j.14 juin—21 juin (12h00) (7 jours): P.Jean-Charles Waddell, s.j.21 juin-28 juin (12h00) (7 jours): P.Marcel Grand'Maison, s.j.28 juin-5 juillet (12h00) (7 jours): P.Albert Roy, s.j.5 juillet—11 juillet (15h00) (6 jours): P.Maurice Gingras, s.j.5 juillet—12 juillet (12h00) (7 jours): P.Donald S.McLeod, o.m.i.— Langue anglaise 8 j u i I let—8 août A.M.(30 jours): P.Jean-Marie Rocheleau, s.j.12 j u i I let—19 juillet (12h00) (7 jours): P.Gilles Pelland, s.j.14 juillet—14 août A.M.(30 jours): P.Hervé Gaulin, s.j.19 juillet—26 juillet (12h00) (7 jours): P.Jacques Martineau, s.j.26 j u i I let—2 août (12h00) (7 jours): P.Gilles Pelland, s.j.31 j u il let—7 août (12h00) (7 jours): P.Édouard Hamel, s.j.31 juillet—9 août A.M.(8 jours): P.Pierre Gervais, s.j.16 août-23 août (12h00) (7 jours): P.Roland Fortin, s.j.30 août-6 septembre (12h00) (7 jours): P.Roland Fortin, s.j.20 septembre-26 septembre (1 5h00) (6 jours) : P.Maurice Gingras, s.j.4 octobre-4 novembre A.M.(30 jours): P.Hervé Gaulin, s.j.1 8 octobre-25 octobre (12h00) (7 jours) : P.Marcel Grand'Maison, s.j.22 novembre-29 novembre (1 2h00) (7 jours) : P.Roland Fortin, s.j.296 Thèmes des retraites P.Fernand Bédard, s.j P.Roland Fortin, s.j.P.Hervé Gaulin, s.j.P.Pierre Gervais, s.j.P.Maurice Gingras, s.j.P.Marcel Grand'Maison, s.j P.Édouard Hamel, s.j.P.Jacques Martineau, s.j P.Gilles Pelland, s.j.P.Albert Roy, s.j.La prière de Jésus.En Église avec Jésus de Nazareth.Comment assumer mon expérience spirituelle à la suite de Jésus et des apôtres.La vie selon l'Évangile.Se laisser transformer par le regard du Christ, révélation du Père.Dieu dans son amour créateur et rédempteur peut nous prendre infiniment en arrière pour nous amener infiniment en avant.Jésus, Marie, l'Église et nous.La liberté dans le Christ.Le Christ, Splendeur du Père.«Que Dieu brille dans vos coeurs pour faire resplendir la connaissance qui rayonne sur le visage du Christ» 2 Cor.4 : 6.La vie de Foi.P.Jean-Charles Waddell, s.j Les retraites de groupe commencent le soir à 20h et se terminent tel qu'indiqué.Nous insistons pour que tous soient présents dès la première rencontre et pour que personne ne parte avant la dernière.Qui prévoit l'impossibilité de suivre ainsi toute la retraite, est invité à faire plutôt sa retraite individuellement.Une vingtaine de retraites sur cassettes sont alors à votre disposition.Nous recevons également bien volontiers en retraite privée ou en récollection personnelle: prêtres, séminaristes, religieux, religieuses, laïcs seuls et couples mariés.Qui le désire peut compter sur le service d'un accompagnement quotidien ou occasionnel, au choix, après entente préalable avec l'un des Pères de la Maison.Lorsque leur agenda le permet, les PP.Jean-Paul Dallaire, Jean-Marc Daoust, Roland Fortin, Hervé Gaulin, Maurice Gingras, Marcel Grand'Maison, Jean Laramée, Paul Morisset et Jean Saint-Arnaud sont heureux de le faire.Les frais d'accompagnement sont laissés à la discrétion.MAISON DES JÉSUITES C.P.130, Saint-Jérôme, Qué.J7Z 5T8 (514)438-3593 la vie des communautés religieuses 5750, boulevard Rosemont Montréal, Québec, Canada H1T 2H2
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