Paris-Canada : organe international des intérêts canadiens et français, 1 janvier 1903, jeudi 15 janvier 1903
[" 21e ANNÉE Paris, 15 Janvier 1903 Le Numéro 25 Centimes N» 2 PARIS-CANADA Organe Bimensuel des Intérêts Canadiens et français FRANCE Abonnkmsnts\t: Unau.10 fr.Les Annonces et Réclames sont reçues au Bureau du Journal.Annonces, .la\tligne.1\tfranc.sRéclames.'\t\u2014 .2\t\u2014 ^aits-Divers,\t\u2014 .3\t\u2014 SOMMAIRE Le Conservatisme canadien.Darbois Canadiens d\u2019Autrefois.Saint-Denis Echos.Jean Carignan.La Concurrence canadiene.D.Les Canadiens à Paris.Jean Carignan Le capital américain au Canada Prospérité au Canada.Une Colonie française.Don Benoit Bibliographie LE CONSERVATISME CANADIEN Il semble que M.Pierre Leroy-Beaulieu, ¦en conclusion de son intéressant article dans Y Economiste français sur le Développement du Canada, s\u2019exagère l\u2019impressionnabilité de l\u2019opinion publique en Angleterre au sujet des choses canadiennes.Son commentaire n\u2019en est pas moins à retenir.L\u2019invasion américaine du Canada n\u2019est pas «ans préoccuper l\u2019opinion publique en Angleterre.Elle introduit un élément dont les idées et les habitudes sont assez différentes de celles -des vieux Canadiens de l\u2019Est.Entre les provinces de l\u2019Est et de l\u2019Ouest-Canadien il n\u2019y a qu\u2019une médiocre cohésion naturelle ; il y a des rapports beaucoup plus étroits au contraire, entre les provinces de l\u2019Ouest et les Etats-Unis.Aussi peut-on craindre que l\u2019arrivée de cette foule d\u2019Américains n\u2019affaiblisse les liens qui unissent le Canada à la mère-patrie ; beaucoup de prudence sera nécessaire, plus nécessaire encore que par le passé, dans les relations de l\u2019Angleterre avec sa plus belle colonie, et les fantaisies impérialistes pourraient être nuisibles ici.Mais quelque soit son avenir politique, le Canada, la grande réserve de terre vierge de l\u2019Amérique du Nord, paraît assuré d\u2019un développement économique rapide et brillant.Il est à présumer que sir John Colomb connaissait mieux les préoccupations de l\u2019opinion publique en Angleterre, lorsque répondant à sir Charles Tupper, qui lui reprochait son défaut de concours dans l\u2019affaire du câble du Pacifique, il lui disait :«J\u2019en agirai toujours ainsi ; je m\u2019opposerai à toute subvention ou garantie demandée à l\u2019Angleterre par le Canada, tant que le Canada persistera à ne rien taire pournotre flotte de guerre.» La situation, de part et d\u2019autre, se résume donc comme suit: Les impérialistes anglais disent aux Canadiens : Donnez-nous des soldats et des marins, et nous Directeur : HECTOR FABRE BUREAUX : 10, $ae de Home, 10 - PARIS (8e) vous alimenterons de capitaux; et les Canadiens répondent: Donnez-nous des capitaux, si vous jugez que ce soit dans votre intérêt comme dans le nôtre; autrement, ne nous demandez autre chose que ce que nous vous offrons spontanément.Les Américains, eux, n\u2019envisagent, selon leur habitude, que le côté affaires.L\u2019impérialisme a été, en Angleterre et au Canada, un mouvement tout sentimental qui n\u2019a atteint qu\u2019un petit nombre d\u2019esprits enclins aux chimères; il a à peine effleuré la surface des choses et a aussitôt disparu sous le flot des courants contraires, comme en témoigne le langage tenu par sir John Colomb, impérialiste désillusionné.Par bien des côtés, quoi qu\u2019on en pense, tous les Européens se ressemblent, et l\u2019Anglais, que, sur le continent, on dit si positif, se rapproche du Français, en ce sens qu\u2019il est tout d\u2019abord frappé du bel aspect des choses.La même culture, des traditions similaires sorties d\u2019un si longpassé, les ont formés.Les Américains, seuls, sont vraiment positifs; nous nous en rapprochons, nous rompons avec ce que le consul américain à Montréal, appelle, dans son rapport analysé plus loin, notre conservatisme, lorsque nous prenons l\u2019attitude en effet, un peu roide et toute moderne, que nous reproche sir John Colomb.Nos représentants à la Conférence coloniale ont sagement agi en refusant de se laisser prendre dans ce que sir Wilfrid Laurier a appelé Y engrenage militaire', dût-on par là ralentir l\u2019élan financier anglo-saxon.Ils avaient certainement envisagé l\u2019effet que pouvait avoir sur l\u2019opinion anglaise une pareille attitude; mais mieux vaut pour nous un plus faible concours financier que le lourd fardeau d\u2019armements qui, par la force des choses, une fois sur nos épaules, deviendrait chaque année plus lourd et plus inquiétant.Le Canada s\u2019ouvre à tous : nous ne demandons à personne d\u2019y venir déposer des capitaux, s\u2019il n\u2019espère y trouver bénéfice.Les sentiments n\u2019en restent ni CANADA Abonnements : Un an.,.$ 2 codes* Atlantic Cable Directory A.B.C.et WESTERN UNION TELEGRAPHIC Adresse Télégraphique : STAOACONA-PARIS TÉLÉPHONE : 218-03 plus ni moins vivaces au fond du cœur.Les Américains sont les bienvenus chez nous.Nos origines nous feraient incliner vers d\u2019autres races, auxquelles nousavons le juste orgueil de ressembler davantage; nous leur gardons leur place \u2014 il y a place pour tous \u2014- nous les invitons à venir la prendre; mais autant nous veillons jalousement sur notre patrimoine traditionnel, autant aussi, nous gardons notre entière liberté d\u2019action, reconnaissants, mais indépendants.Comme tous les autres peuples, nous nous préférons au voisin, fût-il plus grand, plus riche même et plus digne d\u2019envie.DARBOIS.Dans une chronique très intéressante, M.De Celles a rappelé les diverses missions accomplies en Angleterre par les hommes d\u2019Etat canadiens ; on pourrait dire, pour les premiers en date, à la recherche de la liberté, et plus simplement, à la conquête des garanties qu\u2019offre d\u2019ordinaire le régime constitutionnel.C\u2019étaient Papineau, Neilson, D.B.Viger, Morin, Cuvillier.Il indique la réception plutôt froide qui les y attendait et la fait contraster avec l\u2019accueil plus chaud qu\u2019y reçurent plus tard Cartier, et récemment Laurier.La différence est grande en effet ; mais peut-être nos glorieux devanciers s\u2019exagéraient-ils, dans leur chagrin patriotique, la rigueur du traitement dont ils étaient l\u2019objet.Ils arrivaient à Londres pleins de leur sujet, l\u2019esprit et le cœur remplis des griefs qu\u2019y avaient accumulé des injustices notoires, et que de longs débats parlementaires n\u2019avaient pas peu contribué à tourner à l\u2019aigre.Us tombaient en pleine indifférence ; ils se heurtaient à des ministres qui, absorbés par de plus grands objets, les renvoyaient à leurs commis ; à des- députés qui examinaient leur dossier gonflé outre mesure par les 92 résolutions au point de vue unique du discours à faire, et qui, n\u2019y PARIS-CANADA trouvant pas matière suffisante à éloquence, tournaient leur parole d\u2019un autre côté.Les harangues de M.Papineau ; les nobles indignations de M.Viger, provoquées surtout par des infractions au dogme constitutionnel ; les développements que, docile à l\u2019intention de M.Papineau, fidèle à son génie, M.Morin donnait aux moindres incidences, paraissaient aux plus libéraux anglais hors de proportion avec les choses elles-mêmes.Ce grossissement nuisait à l\u2019effet qu\u2019on cherchait à produire sur des esprits, non pas prévenus, mais distraits.En revenant sur ces événements, même aujourd\u2019hui, lorsqu\u2019un si grand apaisement s\u2019est lait, un écrivain aussi pondéré, aussi mesuré que M.De Celles emploie involontairement, pour les caractériser, des termes empruntés au vieux répertoire libéral, et qui paraissent un peu bien forts.Pour ramener les choses au point, il n\u2019est pas inutile de rappeler un spectacle analogue que de nos jours nous avons eu sous nos yeux.Dans la session qui suivit l\u2019établissement de la Confédération, nous avons entendu un grand orateur, M.Howe, dont le verbe égalait celui de Papineau, nous peindre l\u2019angoisse et l\u2019humiliation dont il avait été saisi lorsque, se rendant à Londres pour protester contre le régime fédéral qu\u2019on voulait imposer à sa province, il n\u2019avait recruté aux abords de Westminster que des députés faisant sourde oreille à ses cris, tandis que l\u2019ombre du sombre palais l\u2019enveloppait tout entier.Jamais la solitude, lorsqu\u2019elle se fait autour d\u2019un orateur, n\u2019a été décrite en termes plus poignants par la victime ; on la voyait s\u2019étendre sur la petite province et le grand tribun en nappes profondes et M.Howe se débattre en vain pour la secouer.Certes, on ne saurait comparer la cause du Bas-Canada avant 1837 à celle de la Nouvelle-Ecosse après 1867 ; mais, toutes mesures gardées, on ne peut disconvenir que l\u2019excès que nous trouvions à l\u2019attitude de M.Howe devant les Communes d\u2019Angleterre nous aide à comprendre l\u2019exagération qui avait dû frapper le ministère anglais dans celle que prenait en toute occasion M.Papineau.Il ne faut pas relire les 92 résolutions votées, en 1834, par notre Chambre d\u2019Assemblée, et qui renferment tous nos griefs.Cela semble un peu vide à distance; trois ou quatre résolutions eussent suffi.Il n\u2019y a pas lieu d\u2019être surpris si ministres et députés anglais ne poussaient pas la lecture jusqu\u2019au bout; et on s\u2019explique aisément qu\u2019en 1828, ils préférèrent accorder la requête contre l\u2019Union des deux Canadas que de la lire, et dire à nos délégués : Retournez en paix dans vos foyers, vous n\u2019êtes point menacés de ce que vous redoutez.Il serait fort injuste cependant de ne point tenir grand compte à nos chefs d\u2019autrefois de leurs généreuses interventions, qui ont produit de si grands effets.S\u2019ils avaient été plus brefs, peut-être eussent-ils été plus écoutés et moins entendus.Les éclats de voix de M.Papineau ont traversé les mers et changé nos destins ; et si, aujourd\u2019hui, M.Laurier a pu, au sein de la conférence coloniale, en termes élégants et précis, dire ce qu\u2019il pensait, marquer la limite que le Canada ne veut pas franchir, il le doit au grand tribun qui, pendant tant d\u2019années, a versé sur nous des torrents d\u2019éloquence et dirigé sur Downing Street un feu bien nourri.Faut-il plaindre nos pères d\u2019avoir traversé des temps difficiles ?Ils y ont trouvé l\u2019emploi de leur génie ; ils ont montré des qualités de plus en plus rares, même parmi les hommes de bonne volonté.Ceux qui aimeraient à souffrir pour une noble cause n\u2019eh trouvent plus l\u2019occasion, et il y a des vocations libérales, si l\u2019on peut ainsi parler, comme il y a des vocations artistiques.Tel qui végète et s\u2019étiole dans ces temps prospères aurait trouvé son plein essor aux époques plus fortes qui nous ont précédés.Notre zèle n\u2019est plus sollicité que par des prospectus d\u2019affaires.Lorsqu\u2019ils séjournaient à Londres, dans cette énorme ville industrielle, M.Viger et M.Morin ne pensaient qu\u2019à leur petite patrie et au peu de réelle liberté qu\u2019on lui laissait.Ils ne regardaient point les beaux monuments, ils n\u2019écoutaient pas les bruits de la rue ; ils étaient tout entiers à leur tâche ; et ce serait ne pas entrer dans l\u2019esprit qui les animait que de regretter pour eux les démonstrations et les fêtes officielles auxquelles ils n\u2019assistaient pas.M.De Celles fait, en passant, une observation curieuse.On chercherait en vain dans les discours de M.Papineau et de ses amis une allusion à la France, qui, de son côté, nous avait bien oubliés.Dans ces discours, il 11\u2019est question que de liberté.C\u2019est le trait caractéristique qu\u2019on retrouve de nos jours dans les discours de leur héritier direct, M.Henri Bourassa.La renaissance du sentiment proprement français parmi nous date du voyage de M.de Belvèzeen 1855.Un autre trait à relever aussi dans les discours des orateurs canadiens d\u2019autrefois, c\u2019est qu\u2019on n\u2019y trouve nulle part ces effusions religieuses qui abondent dans les harangues des orateurs actuels et qui les font ressembler parfois à des homélies.L\u2019union intime de la religion et du patriotisme, de la politique et de la chaire, ne remonte qu\u2019à 1848, à l\u2019entrée en scène de la jeune école libérale qui, en frondant le clergé, l\u2019a amené à faire cause commune avec le parti conservateur jusqu\u2019à l\u2019apparition de Mercier dans l\u2019arène, Lorsqu\u2019on dit que c\u2019est la religion qui a conservé la nationalité française intacte au Canada, cela doit s\u2019entendre de la vie sociale, de la famille, non de la politique.Nos pères étaient des libéraux d\u2019avant 89.Ici se détache des causeries de M.De Celles un petit tableau qui trouve naturellement sa place dans ce journal, qu'hier encore dirigeait le digne petit-fils du patriote dont le généreux écrivain rappelle la mémoire : Les événements du Canada, où notre existence semble si compromise, passaient inaperçus en France.C\u2019est à peine si un journal de Paris signale avec un air tout à fait indifférent et dégagé l\u2019insurrection de 1837.D\u2019un autre côté, les Canadiens ne comptent plus sur la France.Nous avons en vain compulsé les discours de M.Papineau et de ses amis pour y trouver un souvenir, une allusion au pays de nos origines.Les relations d\u2019affaires entre les deux pays étaient nulles.La première que l\u2019on connaisse remonte à 1815, et elle mérite d\u2019être notée, puisqu\u2019elle s\u2019est prolongée, en devenant entièrement canadienne, jusqu\u2019à nos jours Au cours de cette, année, M.Martin Bossange, alors libraire à Paris, ; établit une succursale de sa maison à Londres, par l\u2019entremise d\u2019un de ses commis, M.Dulau, à Soho Square, où se trouve encore un libraire de ce nom.l A la même époque, il fit partir un de ses fils pour Montréal avec quelques caisses de livres.Celui-cii ouvrit la première librairie importante au Canada; il n\u2019y fit pas un long séjour.Il épousa une Canadienne, Mademoiselle Fabre, sœur de M.E, R.Fabre,,a et rentra en France.Son négoce était passé aux] mains de Denis Benjamin Papineau, qui le céda; quelques années plus tard à M.Fabre.M.Fabre s\u2019établit d\u2019abord en face de la Cour \u2014 de l\u2019Audience, comme on disait autrefois àl Montréal \u2014 puis à l\u2019entrée de la rue Saint-Vincent! (vis-à-vis de ce qui fut plus tard l\u2019hôtel Richelieu).! C\u2019était une librairie dont la physionomie aurait® mérité d\u2019être esquissée et qui n\u2019avait guère lesjij allures d\u2019une maison de commerce.En y entrant, on ne remarquait pas tout d\u2019abord les volumes relégués tout au fond, sur des rayons, dans une jj vaste pièce qui avait presque l\u2019air d\u2019un salon.Ce® fut durant de longues années le rendez-vous des! patriotes- de Montréal et le pied-à-terre de leurs) amis de la campagne, venus à la ville pour y cher-.cher des nouvelles politiques et se mettre en com- P munion d\u2019idées avec les chefs.On était certain de trouver chez M.Fabre, après les heures de bureau, Papineau, Lafontaine, Viger, Cherrier, Rodier et leurs amis.Il était beaucoup moins question dans; ce cénacle des affaires de M.Fabre que de celles j du pays.Un vieil ami à moi, habitué de la maison, me disait un jour : « Je n\u2019ai jamais entendu qu\u2019un , mot dans cette boutique : la Patrie », mot presque sublime qui résume bien les préoccupations de ces j hommes si absolument dévoués à une grande cause.Jamais on n\u2019y parlait affaire ; M.Fabre et ses amis étaient bien au-dessus de ces misères.Aussi ne fit-il jamais fortune.Est-il besoin d\u2019ajouter que M.Fabre s\u2019était adjoint M.Gravel qu dirige encore aujourd\u2019hui cette librairie.Je n\u2019ai pas assisté bien entendu à ces réu- I nions quotidiennes, où l\u2019on ne s\u2019entretenait 1 que des intérêts du pays \u2014 on disait la 1 cause du pays \u2014 sans nulle arrière-pensée 1 ou visée d\u2019avenir personnel, sans nulle ambi- 1 tion; mais j\u2019ai connu intimement la plupart J de ces hommes d'un autre âge : M.Papineau, 1 auquel un séjour de plusieurs années en .: France avait donné une autre allure, sans 1 avoir diminué son aversion pour l\u2019Angle-1 terre; M.Morin, dont la modestie dépassait, ] si possible, le mérite ; M.D.B.Viger, I l\u2019honneur, la droiture même, dont la seule faiblesse était de ne croire qu\u2019à la liberté selon a les lois; M.La Fontaine, sage entre les sages, 1 libéral entre les libéraux, qui souriait à notre ] juvénile ardeur de jeunesse libérale.Noble phalange de grands citoyens auxquels I leur libéralisme et leur patriotisme assurent 1 l\u2019immortalité.SAINT-DENIS.E>CHO
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