Le devoir, 6 février 1993, Cahier D
I) K V 0 I H S A M E I) I I) I M A X (' Il K F K V II I E t* *>*» W&i A#> f ppk *• /*¦' % *0* : ••• '* >n,ït 'S0$% LES HERBES ROUGES/ROMAN PAULINE HARVEY Un homme est une valse 164 pages — 14,95 $ ?LE DEVOIR ?PAULINE HARVEY UN HOMME EST UNE VALSE LES HERBES ROUGES / ROMAN ;>i h 15'j- •)ru U oz (IfJë *H/.£wte te /ignés £age 2 Bandes dessinées Page 4 Le bloc-notes Page 5 Marie-Claire Blais Page 6 ?i André Brochu ¦>! i-?- Confidences d’un introverti ;PAU LE DES RIVIÈRES LE DEVOIR ' ne reproduction de La fiancée juive de Rembrandt tente d’égayer son morne et modeste bureau universitaire.Sur le mur opposé, il a placé l’affiche d’un colloque récent sur Victor Hugo.On le voit: André Brochu reste!fidèle aux classiques qui ont bercé sdn enfance à Saint-Eustache.«À sept, huit ans, j’avais déjà de grands modèles.Je lisais Hugo, Cor-nçillq et Racine, à un âge où je ne pouvais les comprendre».Notre hé-ra's annoncait-t-il déjà, à ce tendre âgje, sa vocation future?Il faut croire qiie oui puisque pour son sixième anniversaire, il demandait non pas un avion, un camion ou des petits soldats mais un dictionnaire Larousse.Souhait qui fut promptement exaucé par les parents, trop heureux d’encourager les penchants intellectuels de leur rejeton.Le futur écrivain n’a pas nécessairement évolué dans le merveilleux monde de Disney tout au long de son enfance.Il se demande si ses parents ne l’ont pas «un peu trop poussé».Mais surtout, son tempérament introverti lui a fait pousser bien des soupirs d’envie devant ses petits camarades d’alors, robustes, rieurs et cruels.Et tout cela, on le retrouve dans le dernier roman de Brochu, La vie aux trousses, qui s’attarde aux grandes tranches de la vie de Sylvain Mercier, à neuf ans, à 19 ans, puis à 29 ans.«Verlaine ne disait-il pas préférez les impairs?Le neuf est plus poétique, à mons avis que le dix.Le 10, 20,30, c’est le langage de la télé.Très peu pour moi».Brochu puise sa logique dans la poésie, à laquelle il succombe en accordant le dernier mot.«Avec ce roman, mon projet était d’écrire une autobiographie fictive.Le recours au je est très utile et permet de déployer des ressources stylistiques».Et le style, ce n’est pas ce qui manque dans la prose de Brochu.Une belle tension accompagne le roman, avec un héros qui s’attache à son intériorité mais qui ne cesse de la combattre en même temps et qui réussit à rejoindre le monde dans de grands élans.Non sans une dose d’humour.L’auto-déri-sion, qui est un peu devenue la marque de commerce de l’auteur, surtout depuis qu’il s’est mérité le prix du Gouverneur général pour La croix du Nord, est ici mise en sourdine^ Cette fois, les angles sont arrondis et la tendresse reconquiert ses droits.Ancji é Brochu est un doux.Entre ses cours, il s’adonne à la marche et à la cueillette des champignons, pour lesquels il nourrit une véritable passion.Il a même été vu sur les pelouses de la ville Mont-Royal, son pe-tit sac à la main, piquant ici et là quelques girolles.Mais ï 'écrivain — un des plus prolifiques au Québec — ne pourrait publier à ce rythme s’il ne s’imposait une routine d’écriture.Tous les matins («3(54 jours par année, précise-t-il, parce que je prends congé le jour de: l’An en grand paresseux que je suis»), de 8 h 30 à 9 h 30, il écrit.Cela dure depuis cinq ans.S’il est en voyâge ou qu’il ne peut trouver la quiétude recherchée, il s’enferme clans la voiture pour ne pas rompre avèc son habitude.«Je suis porté à me donner des routines.Ainsi, je fais VOIR PAGE I)-2: CONFIDENCES Boudés par le Québec, les meilleurs publient à Paris, Londres, New York el surtout.Toronto.e ne ferai plus jamais de livre au Québec!» lance Darcia Labrosse, mi-triste, mi-triomphante.Elle a illustré une vingtaine d’albums québécois pour enfants mais depuis trois ans, nos éditeurs l’ignorent complètement.L’an dernier, Darcia Labrosse a acheté un billet d’avion pour Londres où elle a pris rendez-vous avec le patron d’Andersen Press, un des plus grands éditeurs de livres pour enfants au monde.«Je suis sortie du bureau avec un contrat en poche, dit-elle.L’éditeur voulait non seulement mes images, mais aussi des textes refusés par tous les éditeurs québécois à qui je les ai présentés».Son premier album chez Andersen Press, Greg’s My Egg! est un petit bijou d’humour et de fraîcheur que les enfants québécois découvriront dans quelques années grâce à un éditeur français.ou ontarien.Au milieu des années quatre-vingt, les éditeurs québécois ont découvert que les collections de romans poche pour la jeunesse coûtaient moins cher à produire et se vendaient mieux; ils ont délaissé progressivement l'album.L’an dernier, on a publié au Québec 39 albums de fiction — dont une dizaine de produits dérivés de séries télévisées — et quelque 120 romans.Une poignée d’éditeurs publient de l’album au compte-goutte et la qualité n’est pas toujours éloquente.Les meilleurs illustrateurs québécois publient maintenant à Paris, New-York, Londres et.Toronto.En six mois, l’illustrateur Pierre Pratt a vendu 25 000 exemplaires en anglais et 2500 exemplaires en français de Follow that hat/Léon sans son chapeau (finaliste au prix du Gouverneur général en 92) chez l’éditeur toron-tois Annick Press qui a déjà vendu les droits à un éditeur allemand.Hélène Desputeaux a illustré Purple, Green and Yellow/Violet, Vert et Jaune de Robert Munsch chez le même éditeur: 300 000 exemplaires vendus en quelques mois.Hélène travaille aussi pour la France et l’Australie.Mireille Levert, plusieurs fois finaliste au prix du Gouverneur général, illustre pour Annick Press et Hyperion, une maison new-yorkaise fondée par Disney.Suzanne Duranceau travaille avec Hyperion et Harper & Collins en plus de Scholastic, une maison torontoise qui, comme Annick Press, publie dans les deux langues.VOIR PAGE D-2: ILLUSTRATEURS «Mon chapeau, En six mois, l’illustrateur québécois Pierre Pratte a vendu 25 000 exemplaires en anglais et 2500 exemplaires en français de Follow that hat /Léon sans son chapeau, que l’on voit ici au moment des retrouvailles.LIVRE mon chapeau, mon chapeau, mon chapeau, mon Bref, son chapeau. I) E V 0 I R S A M K I) I M A X CHE FEVRIER IVRES T T E R, A STÉPHANE BAILLARGEON Cette semaine, Michael Ondaatje, un auteur canadien, fait la une du magazine Time! En fait, c’est une machine à écrire qui fait la couverture.Mais elle est là pour rappeler qu’Ondaatje et quelques autres auteurs des anciennes colonies britanniques ont renouvelé la littérature et la langue anglaises, au cours des dernières années.En 1992, Ondaatje s’est mérité le prestigieux Booker Prize, équivalent anglophone du Concourt.Il a déjà obtenu deux fois le Prix du Gouverneur général du Canada, notamment pour «The Skin of the Lion», traduit en sept langues, dont le français.Boréal a déjà publié de lui Le Blues de Buddy Bolden.Connue V.S.Naipaul, Saldam Rushdie Ben Okri, Vi-kram Seth ou le prix Nobel Derek Walcott, tous ces autres écrivains «multiculturels» qui se méritent les faveurs du Time, Ondaajte puise dans sa riche expérience personnelle pour alimenter ses ouvrages de fiction, romans, poèmes ou pièces de théâtre.Ondaajte est né au Sri Lanka, a été éduqué en Grande-Bretagne et a émigré au Canada en 1962 IÎ habite Toronto.Cette ville est d’ailleurs décrite par un des éditeurs cité dans le Time comme «le nouveau centre littéraire de l’émisphère Nord»! Pauvre Montréal! Les éditions Autres rives Mais voilà justement qu’Autres Rives, une nouvelle maison montréalaise a décidé de se spécialiser dans la publication d’ouvrages de cette riche et méconnue littérature canadienne-anglaise, enrichie par tant de Néo-Canadiens venus de toutes les rives du monde.La maison entend aussi explorer les rivages de la littérature érotique contemporaine québécoise, en commençant en mars prochain avec Le livre de la connaissance, de Gérald Robitaille, publié en anglais, à Paris, en 1964, par cet ancien secrétaire particulier d’Henry Miller.?Point d’ironie, prise deux Le second numéro de Point d’ironie, le Bulletin du Centre de diffusion du livre de Montréal, pose justement la question «Li littérature étrangère est-elle passée de mode?» On y déplore un prétendu repli sur soi de l’édition francophone de ces deux ou trois dernières années.On y regrette aussi le mini-boum des années 1980, qui, avec des maisons comme Actes Sud, avait un peu remis les horloges de l’Hexagone à l’heure mondiale.Le Bulletin présente donc quelques incontournables livres étrangers publiés récemment.La DG de la BQ et de Liberté Marie-Andrée Lamontagne vient d’être nommée directrice générale de la collection «Bibliothèque québécoise».Cette collection de livres de poche a été créée en 1988 par Fides, Hurtubise HMH et Leméac.Elle comprend maintenant 73 titres, des classiques d’ici, d’Hono-ré Beaugrand à Michel Tremblay.Marie-André Lamontagne assume aussi depuis peu la direction de la revue Liberté.Erratum Deux erreurs se sont glissées dans l’article de Marie-Claire Girard de la semaine dernière, sur la rentrée littéraire d’hiver et du printemps.11 fallait lire que le recueil de Paul Chanel-Malenfant s’intitule Le Verbe être (Hexagone) et que Madeleine Gagnon va publier La Terre est remplie de langages (Vlb).Toutes nos excuses.ENTRE LES LIGNES Après le désert Un univers où les gens ne trichent pas l'HOMME FLAMBÉ Michael Ondaatje, traduit de l'anglais par Marie-Odile Portier Masek, Paris, ed.de l’Olivier, 1992.Depuis quelques années, les lettres canadiennes anglaises se sont enrichies de toute une faune d’origine étrangère qui colore son paysage littéraire et l’ouvre sur d’autres mondes.On peut envier à nos voisins anglos le flot de ses écrivains venus d’ailleurs, comme ce Michael Ondaatje d’origine sri lankaise transplanté à Toronto qui remportait en 1992 à Londres le prestigieux Booker Prize pour un livre habité de poésie et de mystère.The English Patient.Les éditions de l’Olivier le publient aujourd’hui en français, dans une belle traduction de Marie-Odile Fortier Mask sous le titre L’homme flambé.Il a une écriture somptueuse et minée.Somptueuse, par ses images qui s’épanouissent et se tordent comme des lianes et des fleurs de jungles.Minée par ces trappes qui s’ouvrent à tout moment sur le chemin linéaire de la narration par où le rêve et l’allégorie s’engouffrent.Si bien que le lecteur soit perd pied, soit accepte d’entrer dans une exigeante, belie et sulfureuse aventure intérieure et sensorielle.La langue d’Ondaatje est remplie d’odeurs, de sons, de lumières qui prennent le relai des monologues ODILE TREMBLAY ?intérieurs entrecroisés.Cela crée d’étranges asociations d’idées et des niveaux de sens basculant sans prévenir.«Nuits froides dans le désert.Il arracha un fil à la horde des nuits et le porta à sa bouche comme s’il s’agissait d’un aliment.» Le roman affiche un temps: les premiers mois de l’après-guerre, en 1945.Et un lieu: un ancien couvent couvert de fresques transformé en hôpital militaire près de Florence.Mais le cadre reste flou.Des personnages, on ignore beaucoup de choses.L's morceaux de leur passé flottent à la dérive.Mais tous ont survécu à l’enfer de la guerre et se sont rapprochés d’eux-mêmes.Dans l’univers d’Qndaatje, les gens ne trichent pas.A défaut de tout se dire.Ils se souviennent, ils se cherchent, ils se frôlent.Sartre ne disait-il pas que la vie commençait de l’autre côté Michael Ondaatje a érigé un château de cartes au dessus d’un labyrinthe.du désespoir?La guerre les a tous flambés.Comme le patient anglais.Ils sont épuisés.Et seuls contre le reste du monde.11 y a Hana, infirmière de l’hôpital qui refuse du quitter les lieux après la guerre, même s’ils sont truffés de mines, refusant d’abandonner son grand brûlé parce qu’il y a quelque chose en lui, une sorte de sainteté qu’elle veut apprendre, par quoi elle espère se dérober au monde adulte.Mais ce blessé est-il vraiment anglais?Rescapé du désert où il fut brûlé vif puis sauvé et transporté par des Bédouins qui le dorlotaient et le nourissaient comme un enfant, le patient anglais, soupçonné d’espionnage, est un corps noir qui appartient à l’ombre.Il n’a plus de visage, sauf une oreille écoutant Hana lui faire la lecture et une bouche qui parle encore et se souvient du désert, «un endroit plein de poches, le trompe-l’oeil du temps et de l’eau».Mer de sable qui a englouti la femme qu’il aimait.«Les mers se retirent.Pourquoi pas les amoureux?» Dans la galerie de portraits esquissé, apparaît aussi Caravaggio, ex gentleman cambrioleur transformé en espion qui, après avoir survécu à la torture (on lui a coupé les pouces), bourré de morphine, voit se dérouler sa vie et sombre avec ses souvenirs.Quand à kip, le sikh sapeur, il vient désamorcer les mines laissées sur le passage de la guerre en entretenant avec ces mécanismes bourré d’explosifs un rapport intime nourri de vraies affinités psychiques.Lui et Hana se retrouvent la nuit venu pour évacuer dans l’amour les tensions du jour et le poids des souvenirs.La morphine est ici une présence aussi animale que dans l’univers de Burroughs ou de Cocteau.Elle enveloppe de brouillard et de songes les mots, les gestes de ces grands blessés d’où émergent leurs confidences chuchotées.«D’un amant les femmes veulent tout.Et trop souvent je sombrais.Ainsi les armées disparaissent-elles sous les sables».Les livres sont pour ces habitants de File déserte à quoi ressemblent ces lieux dévastés comme des pensées nourissant leurs monologues, de la Bible au Dernier Mohican, à un roman de Kipling ou de Stendhal, volumes dans le volume, tels des poupées gigognes.«Suis-je juste un iivre, demandera un des personnages (.) une créature pleine de corridors, de mensonges, de végétation en folie, de sacs de pierres?».L'Homme flambé est une construction fragile et complexe, une sorte de château de cartes érigé au dessus d’un labyrinthe.On s’y aventure dans un rêve, sans clé, porté par la beauté et des images et ce flot de vie et de liberté, «je n’avais qu’un désir, écrit Ondaatje, marcher sur une terre privée de cartes».L A V I 1’ R I N E I) l! L I V R E TRADUIRE Revue Liberté, no 205 février 1993,227pages Un numéro spécial sur la pratique et la théorie de la traduction au Québec comme ailleurs.Les étemels problèmes de relation entre la forme et le fond et le sempiternel constat que, décidément, les Québécois connaissent bien mal les auteurs canadiens-anglais.Des réflexions de David Homel, Hubert Nyssen et une dizaine de chantres de «ce geste d’amitié».En prime, des textes inédits de deux écrivains de la Saskatchewan et d’une Américaine.MOTEURS ET PROPULSIONS IJopold Cohen Presses-Pocket, 127 pages L’histoire de ces machines qui facilitent le quotidien: la machine à vapeur aux sources de la révolution industrielle, les moteurs à combustion interne du début du siècle, les turbo-machines et les moteurs à réaction, le moteur électrique.Leurs principes, leurs utilisations, leurs histoires sont situés et expliqués dans un langage simple avec une foule d’illustrations.Du bonbon.Éü'ilriini L L .CrK-: LE MONTRÉAL DE CHARLIE KING Maurice Chenier et Charlie King Publication Wine & Dine, 185 pages.Le texte de Chenier brosse à grands traits l’histoire des 350 premières années de Montréal.Ix“s photos de King, ancien photographe du Weekend Magazine, témoignent des 50 dernières années de l’ancienne métropole du Canada.Les reproductions ne sont pas renversantes, mais on y découvre tout de même des détails intéressants.Far exemple la chienne Pilote, reproduite avec le major Lambert Closse sur un monument du Vieux-Montréal, parce qu’elle a sauvé Maisonneuve et plusieurs colons en détectant des Iroquois venus leur tendre une embuscade.L’OUEST LITTÉRAIRE VISION D’ICI ET D’AILLEURS Robert Vian Éditions du Méridien, 163 pages Invité au Manitoba comme professeur de français à l’Université de Brandon, l’auteur s’est laissé interpellé par des écrivains majeurs de l’Ouest canadien, Léo-Paul Desrosiers, Georges Bugnet, Robert de Roquebrune, Maurice Constantin-Weyer et bien entendu Gabrielle Roy.L’enchaînement des chapitres reflète un cheminement personnel, une découverte affective de l’Ouest et de ceux qui l’ont célébré en français.DES FEMMES ET DES HOMMES DE L’ABITIBI-TÉMISCAMINGUE Francis Proulx (éd.) D'ici et d’ailleurs, 413 pages Une autre façon de reconsidérer les idées reçues sur «la région aux 100 000 lacs» et «le paradis de la chasse, de la pêche et de la mine».Le livre fait le tour de l’Abitibi-Témiscamingue en compagnie des personnalités qui l’ont forgée depuis le début du siècle.Des gens de tous horizons, des arts et des lettres, comme des professions libérales et du milieu des affaires.S.B.x jr®** CONFIDENCES «Je puise en moi des réalités sociales et je les vis par l'imaginaire.» André Brochu SUITE DE LA PAGE D-l 15 minutes d’éducation physique tous les matins».Mais sa grande routine, celle qu’il pratique depuis 29 ans, c’est l’enseignement universitaire.Promu professeur à 21 ans, il n’a depuis jamais quitté l’Université de Montréal.Les cours QUESTIONS D’ACTUALITÉ MONTREAL AU PLURIEL MONTREAL AU PLURIEL Huit communautés ethno-culturelles de la région montréalaise Alberte Ledoyen Alberte Ledoyen L’existence de comportements d’exclusion envers les minorités est un phénomène connu.Toutefois, l’ampleur réelle et les effets possibles des pratiques discriminatoires sur leur insertion demeurent méconnus.Aussi, cette étude exploratoire cherche à mettre en lumière les conditions socio-économiques et les difficultés d’intégration des groupes ethniques de la région montréalaise.329 pages • L’IMMIGRATION POUR QUOI FAIRE?Denise Heily «Un ouvrage fort intéressant pour mettre à jour nos informations et nos perceptions de l’immigration dans un contexte social tendu! [.] un retour sur les inquiétudes et les projets d’avenir de la société québécoise, à travers ses penseurs et ses décideurs.» Marie-Thérèse Lacourse, Nuit Blanche 229 pages • 24 $ INSTITUT QUÉBÉCOIS DE RECHERCHE SUR LA CULTURE 14, rue Haldimand, Québec (Québec) G1R4N4 Téléphone: (418) 643-4695 • Télécopieur: (418) 646-3317 ont changé, les étudiants également mais André Brochu reste fidèle au milieu qui l’a reconnu et accueilli dans les enlevantes années de la Révolution Tranquille.«Au début, j’étais un jeune Turc, avec une façon d’analyser tout à fait nouvelle pour l’époque, mais qui respectait la critique thématique», qu’il n’a jamais abandonnée.Il fut au nombre des fondateurs de Parti Pris, revue de combat indépendantiste.Il nuance: «Moins politisé que les autres, j’étais un littéraire.Sinon, j’aurais sans doute été marxiste.J’ai simplement été souverainiste.Et le demeure, c’est très lié à mon travail d’écrivain».«Ecrire, poursuit-il, c’est participer à une activité culturelle qui n’a de sens que si le Québec s’épanouit pleinement, et en français».La persistance des convictions de l’écrivain n’étonne guère, car Brochu n’aime pas les ruptures.A tout, il reste fidèle.A son travail, à ses amitiés, à ses convictions.«J’aimerais être extraverti et m’intéresser à toutes sortes de choses.Mais ce n’est qu’un voeu.réalisé en partie par l’écriture.Je puise en moi des réalités sociales et je les vis par l’imaginaire.» Lorsque l’écrivain se sent trop à l’étroit, il prend la plume et s’envole.sur papier.Bon voyage M.Brochu! LIBRAIRIE HERMÈS ILLUSTRATEURS S'expatrier pour percer 562 jours par annee I 120, ave.laurier ouest outremont, montréal tel.: 274-3669 SUITE DE LA PAGE D-l Littérature Business «Au Québec, la littérature jeunesse est devenue une business», dit Stéphane Poulin, qui a publié chez Annick Press et vient de recevoir un à valoir de 10 000 $ de l’éditeur new yorkais Simon & Schuster.«Une poignée de petits éditeurs continuent à produire des albums par passion.Au Canada anglais, c’est différent.Les anglophones font des albums parce que pour eux, c’est essentiel.C’est une question d’identité.Ils ne veulent pas que le phénomène Sesame Street se répète dans l’édition.Et ils sont particulièrement heureux de travailler avec des illustrateurs québécois parce que nos images sont tçès différentes de ce qui se fait aux Etats-Unis».En 1984, Marie-Louise Gay arrachait les deux prix du Conseil des Arts, catégorie illustration: en français pour la série Drôle d’école aux éditions Ovale et en anglais pour Lizzy's Lion chez Stoddart.Depuis, elle a illustré six albums chez Stoddart traduits en français par la maison Héritage.«En 10 ans, aucun éditeur québécois ne m’a sollicitée pour faire de l’album», dit-elle.Récemment, la maison Ovale a déclaré faillite.La série Drôle d’école est présentement soldée à 99 sous! Pendant ce temps-là, ses albums parus chez Stoddart sont traduits en quinze langues.Hors du Québec, le salut Michèle Ix-mieux fut une des premières illustratrices québécoises à percer ailleurs.Elle a publié de merveilleux albums en Allemagne et aux Etats-Unis mais rien au Québec depuis 12 ans.«Pendant 10 ans, chaque année, à la Foire du livre de Bologne, les éditeurs québécois m’ont rencontrée et ils ont vu mes livres exposés, raconte Michèle Le-mieux.Un seul d’entre eux a manifesté de l’intérêt mais le projet a finalement été abandonné».Pourtant.Son premier album hors Québec, Quel est ce bruit?paru en Allemagne en 1984, a été repris récemment par Kids Can Press, un éditeur torontois: 65 000 exemplaires en deux ans! Pour la version française, les enfants québécois ont le choix entre Scholastic et Gallimard.Un autre album, Magie d'hiver déjà traduit en 13 langues — en français chez Scholastic — vient de réapparaître en édition de luxe chez le géant Hachette.Lorsque le Children’s Book Center au Canada anglais m’a approchée pour faire la promotion de mes oeuvres et m’aider à trouver un éditeur canadien, déclare Michèle Lemieux, j’ai été vraiment touchée.Au Québec, je n’existais plus depuis mon premier livre paru ailleurs».Ceux qui restent Gilles Tibo, prix du Gouverneur général 1992 pour Simon et la ville de carton aux éditions Toundra, est un des rares illustrateurs à ne pas avoir déserté le Québec.Chez Toundra, une petite maison montréalaise fondée il y a 25 ans — la première au Canada à se spécialiser en littérature jeunesse — tous les albums paraissent en français et en anglais.Les droits de la série Simon ont déjà été vendus à de nombreux pays.«Si Toundra disparaît demain, je m'exile», dit Gilles Tibo.Philippe Béha a plutôt choisi de gagner son pain avec l’illustration éditoriale.En 10 ans, ses 98 albums parus au Québec lui ont valu des droits annuels dérisoires.Il continue d’illustrer des albums pendant ses loisirs, pour le simple plaisir d’inventer de belles images pour les enfants d’ici.Les éditeurs québécois se plaignent d’un marché trop restreint, üi maison Pierre Tisseyre, un des derniers éditeurs importants à publier plusieurs titres par année d’illustrateurs différents, vient de décider d’abandonner l’album.«En général, les albums québécois se vendent environ 600 exemplaires la première année et 300 à 350 les années suivantes.Il faut des années avant d’écouler les stocks.Ce n'est pas payant», dit Robert Soulières, directeur chez Pierre Tisseyre.Pourtant, de beaux albums comme Le père de Noëlle ont été très bien accueillis par la critique comme les consommateurs: 9000 exemplaires en moins de deux ans.Aux éditions du Raton Laveur, Michel Luppens réussit à publier quatre albums par année.«De façon artisanale, dans mon sous-sol, précise-t-il.Mais ça marche.Scholastic achète nos livres pour les classes d’immersion.Mais que font les fées avec toutes ces dents?illustré par Philippe Béha est notre meilleur vendeur: 20 000 exemplaires en français et 50 000 en anglais en deux ans.Mais je publie aussi des livres moins commerciaux comme Câlinette, en sachant que Scholastic ne les achètera pas, parce qu’à mon avis ce soflPdes iivres importants».L'éditeur québécois Michel Quin-tin a décidé, pour survivre, de s’ouvrir au Canada anglais en fondant Michel Quinlin Publishers il y a deux ans.Il a déjà 14 titres sur le marché au Canada anglais et des droits vendus au Danemark.«L’album québécois?C’est faisable! dit-il.Mais c’est moins rentable que le roman jeunesse.Il faut y croire.Produire des albums par passion.Avec un grain de folie.Et beaucoup d’énergie».Aux éditions Chouette, Christine L’Heureux a vendu 200 000 exemplaires de la série Caillou, des albums pour bébés illustrés par Hélène Desputeaux.Sa collection pour les plus vieux a dû être abandonnée mais l’éditrice ne s’avoue pas vaincue.«Il faut exploiter notre électricité! On a de bons illustrateurs et je compte bien trouver une formule efficace pour les faire travailler.C’est inadmissible que les éditeurs torontois perforaient mieux que nous sur notre propre marché». L E I) E V 0 I R , S A M E 1) 1 (i I) 1 M A X (' Il E E E V H I E H I !» !» A I) 3 LIVRES Jusqu’au bout du désir LA VIE AUX TROUSSES André Brochu, Montréal, XYZ éditeur, 1993,250 pages.PIERRE SALDUCCI / l : , • Après La Croix du nord (un court roman qui à la surprise générale avait obtenu le Prix du Gouverneur général en 1991) et L'Esprit ailleurs (un recueil de nouvelles), certains avaient gardé l’impression qu’André Brochu n’était pas toujours un auteur accessible.Il est vrai que son souci de confronter sans cesse le divin et le sexuel, un certain aspect cérébral ainsi qu’une écriture parfois un peu abstraite peuvent éventuellement le rendre austère.Im Vie aux trousses, le nouveau roman de André Brochu, tombe juste à point pour renverser ces a priori.En effet, tout en restant fidèle à son univers, l’écrivain transcende ici ses propres références pour accéder à un stade d’accomplissement inégalé.La Vie aux trousses se divise en trois parties principales (neuf ans, 19 ans et 29 ans) qui sont autant d’étapes marquantes dans la vie de Sylvain Mercier, personnage central et narrateur du roman.A 9 ans, le jeune garçon souffre d’un incorrigible complexe d’infériorité et vit comme un supplice l’écrasante supériorité qu’il attribue à ses camarades.C’est l’âge où le moindre problème prend des proportions considérables, autant les leçons de piano que les relations avec le frère aîné ou la jeune soeur; l’âge aussi où la lecture et l’écriture apparaissent déjà comme des réponses possibles à trop de crises existencielles.A19 ans, le goût pour les lettres se confirme en même temps qu’explose la passion sexuelle et que s’impose la prise de conscience politique.C’est l’époque où Sylvain Mercier découvre ses capacités et prend confiance en lui.Il quitte sa famille pour s’installer en ville.Enfin, à 29 ans, bien qu’il semble confortablement installé dans sa vie familiale et celle à l’université, Sylvain continue à remettre en cause ses valeurs pour aller jusqu’au bout de son désir et de lui-même.Orchestré comme une introspection permanente, autant sociale qu’individuelle,La Vie aux trousses est un enchantement du début à la fin.André Brochu n’a jamais été aussi loin dans l’exploration de ses thèmes, avec autant d’émotion, d’authenticité et'même d’humour (surtout dans la première partie).Il décortique le mode de fonctionnement de ses personnages (que de rencontres saisissantes et troublantes!) avec une justesse étonnante et son roman nous ramène aux meilleures heures du roman psychologique québécois.Les rapports de Sylvain avec les divers membres de sa famille, ses sentiments amoureux, ses aspirations intellectuelles, tout est remarquablement évoqué.Mais il y a plus encore.La Vie aux trousses est surtout un hymne au désir et à la passion, un texte qui s’écrit à même les fondements de notre être et de nos pulsions.Initiations sexuelles diverses, scènes de masturbation, par-touze, expériences homosexuelles, rien n’est épargné et André Brochu va au fond des choses avec une telle sincérité et une langue si raffinée qu’il évite tous les pièges de l’érotisme à deux sous, racoleur et sensationnel.Ses pages sur la culpabilité et sffir la conscience sont de pures merveilles.La Vie ata trousses est un roman en tous points admirable qui consacre André Brochu parmi les écrivains majeurs du Québec actuel.La revanche de Maria Chapdelaine FRANCINE BORDELEAIJ Une autre «suite» pour Maria Chapdelaine, orthodoxe celle-là, écrite par Philippe Porée-Kurrer et illustrée par Yvonne Tremblay-Gagnon.LA PROMISE DU LAC Philippe Porée-Kurrer JCL, 1992, 512 pages Et voici qu'après avoir été revue et corrigée par Ca-brielle Gourdeau dans Maria Chapdelaine ou le paradis retrouvé (qui valut à son auteure, l’an dernier, un Ro-bert-Cliche contesté), l'héroïne de Louis Hémon, qui nous laissait sur la promesse d’épouser Eutrope Gagnon «le printemps d’après ce printemps-ci», est l’objet d’une autre «suite», orthodoxe celle-là.Résultat d’une commande (à Philippe Porée-Kurrer pour le texte, à Yvonne Tremblay-Gagnon pour les illustrations) passée par l’éditeur sague-néen Jean-Claude Larouche qui nourrissait ce projet depuis longtemps, La Promise du Imc est mine de rien en train de devenir un petit phénomène: on en est déjà à réimprimer ce roman lancé en novembre et une entente de coédition a été conclue avec la maison française Pygmalion.Le récit s’étend sur moins de deux années.Maria découvrira la «grande ville» (Chicoutimi), rompra sa promesse avec Eutrope, fera un mariage d’amour avec Charlemagne (sorte de clone amélioré de François Paradis).Comme chez Louis Hémon, dont Porée-Kurrer emprunte le style et l’écriture par souci de véracité, la trame romanesque est un prétexte pour recréer le Québec rural d’an-tan.Bien documenté, rempli de grands sentiments et de bonnes intentions, nostalgique à souhait, La Promise du Imc a tout pour plaire à ceux qui ont aimé un roman comme Les Filles de Caleb, par exemple.Il faut toutefois interroger ce projet qui consiste, comme le dit si bien l’édi- teur, à marcher «sur les traces de Louis Hémon».On ne peut ainsi mettre en doute les recherches historiques de l’auteur, sauf en ce qui concerne un point fondamental: l’accueil plus que mitigé que reçut le Maria Chapdelaine original.Dans un article éclairant du Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, Nicole Deschamps nous rappelle qu’à l’époque, seules les élites religieuses du temps, occupées à mousser la colonisation du territoire québécois, ont applaudi au récit.Les réactions furent tellement négatives qu’un certain Chatigny de Montigny prit la défense de l'auteur dans un essai intitulé La Revanche de Maria Chapdelaine.En 1950, dans les pages du DEVOIR, André Laurendeau faisait valoir que dès sa parution.Maria Chapdelaine proposait, du Québec une image dépassée.A l’instar de certains lecteurs d'aujourd’hui qui s’acharnent à en faire une grande oeuvre, Porée-Kurrer continue pourtant à voir dans le roman une sorte de Germina québécois.Pis encore, à la fin de La Promise du Lac, Maria n’aura pas évolué d'un iota.Elle aurait cependant pu habiter à la ville, occuper un emploi bien rémunéré, s’émanciper en somme; mais la ville c’est la géhenne et Maria, toujours avec son Charlemagne qui supporte mal qu’une femme mariée travaille, retournera à la campagne où elle mettra au monde de nombreux enfants.Gabrielle Gourdeau avait au moins le mérite de déconstruire le mythe de la Maria procréatrice.Porée-Kurrer, lui, propose un idéal féminin somme toute décourageant.Que de telles idées trouvent encore preneurs à la veille du XXIe siècle devrait nous laisser pour le moins songeurs.Comme une tornade, un bulldozer Sylvain Rivière fonce et poursuit toujours L’ERRANCE ESI AUSSI UN PAYS Sylvain Rivière Guérin littérature, Montréal, 1992, 255 pages.PIERRE SALDUCCI Tout d’abord, qu’on ne s’y méprenne pas: L’Errance est aussi un pays de Sylvain Rivière est bien un recueil de nouvelles comme l'écrit l’éditeur au dos de la couverture et non un roman comme il est indiqué en page de garde.Il s’agit d’un recueil de 12 nouvelles, généralement construites autour d’un personnage central haut en couleurs, qui abordent le plus souvent les thèmes de l’attachement au pays et des rapports amoureux.Ainsi, dans une Gaspésie omniprésente qui tient à la fois de la légende d’autrefois et de la réalité actuelle, des êtres égarés et en quête de vérité connaîtront des destins à la mesu- re de leurs obsessions et de leur folie.De cet ensemble, quatre nouvelles se distinguent surtout: «L’Errance est aussi un pays», qui est une belle histoire d’amour et de mer, «Le Gas-pésian-pis», qui propose une variation humoristique et savoureuse à partir du Manneken-Pis, «Les Joue-ries du vent sur la mer», un conte sensible dans lequel une femme a le pouvoir d’indiquer à travers son regard le temps qu’il fera en mer et, éventuellement «Trousse-jupon», une fantaisie sur les rapports homme-femme.Les autres textes sont beaucoup plus ordinaires parfois même d’un niveau franchement inférieur, allant de la grosse farce trop appuyée («La Belle Province», «Les Portes du temps») au discours poético-philoso-phique éthéré («Le Voyageur de l’intérieur», «Le Passeur d’âmes», «Le Pays dans le pays»).Quoi qu’il en soit, avant même d’être un bon ou un mauvais écrivain, Sylvain Rivière est surtout un phénomène auquel il est intéressant de se confronter au moins une fois.En effet, peu d’auteurs d’aujourd’hui s’aventurent à écrire encore comme lui.Son style se situe au point de rencontre de la tradition orale du conte et d’un parler rabelaisien revu et corrigé via l’Acadie et la Gaspésie, totalement étanche à la modernité.Le résultat est très touffu, même fouillis, un peu vieillot parfois, avec des images désuètes, tandis que l’auteur n’hésite pas à faire appel à de vieux mots disparus ou à des néologismes inventés pour l’occasion.Et puis, il y a cet humour tout autant particulier.Sylvain Rivière joue avec les mots, avec les sons qu’il fait rebondir à loisir comme dans «cet avorton du fond de caneçon ne méritait même pas de porter son nom.bon!» Il s’amuse aussi avec certaines expressions dont il use et abuse, proposant par- fois un emploi douteux ou audacieux des termes, pour le pire comme pour le meilleur.Ainsi, trouve-t-on «l’homme gagne sa vie à la sueur de son front et non le front à la sueur de sa vie», tout comme «les larrons se faisaient aussi rares que l’occasion», etc.Qu’il écrive ou qu’il raconte, Sylvain Rivière n’y va pas par quatre chemins et son langage souvent cru n’est pas des plus précieux.Ses procédés paraissent plutôt faciles et répétitifs, sa syntaxe est parfois incompréhensible, son humour est grivois, un peu lourd, pas toujours de très bon goût et il arrive même qu’on n’arrive pas à voir où il veut en venir mais il semblerait qu’il s’en moque.Sylvain Rivière fonce et poursuit toujours, emporté par son élan, sans s’encombrer de détours, comme une tornade, un bulldozer.On quitte son livre pas forcément fasciné mais pour le moins décoiffé et les cheveux tout en désordre.Petits délires pour rituels privés EN FRAUDE DANS LE MOUVEMENT DES AUTRES Jean Potvin, Montréal, VLB éditeur, 1992, 145 pages PIERRE SALDUCCI Un peu plus tard dans la soirée, j’ai compris que j’avais été mêlé En fraude dans le mouvement des autres par accident à un rituel privé», cette réflexion d’un des personnages de la nouvelle «Le V de la victoire» résume ¦à elle seule le recueil entier de Jean Potvin.En effet, En fraude dans le mouvement des autres propose neuf nduvelles qui mettent généralement on scène des «rituels», ternie que l’auteur reprend d’ailleurs plusieurs fois dans ses nouvelles.Ce sont des rituels «privés» car, comme l'indique le titre du recueil, il s’agit le plus souvent de pénétrer l’intimité physique ou spirituelle de divers personnages ou de couples, d’intervenir dans leur vie, dans leur «mouvement», et cela de façon clandestine, comme en fraude.Ces «rituels privés» prennent le plus souvent la forme de petits délires qui échappent à la réalité du commun des mortels.Ainsi, «Haute tension» raconte le combat tl’un homme avec les livres de sa bibliothèque dont il a décidé de se débarrasser; «Mirage» évoque la rencontre de deux couples sur fond de plage, de fantasme et de «cène de ménage; «Ix* V de la victoire» nous transporte dans une société future où les signes ont changé de sens et dans laquelle, notamment, on ne se serre plus la main de la même façon qu’aujourd’hui; «Ix- monstre en soi» met en scène un homme qui se bat contre un monstre qui lui apparaît sans cesSe et qui n’est nul autre que lui-même; «Par un beau mont Royal d’avril» décrit la petite Jean Potvin folie d’un jeune couple qui, par un beau dimanche d’avril, décide d’aller faire de la provocation sur le mont Royal, principalement en allant au cimetière insulter les morts avant de se nouvelles jeter dans le lac des Castors, etc.Conformément à son projet, Jean Potvin nous place en permanence en situation de voyeurs mais, hélas, de voyeurs que le spectacle indiffère.Tout comme le narrateur dans «Le V de la victoire» qui déclare avoir assisté «par accident» à un rituel privé, le lecteur se demande sans cesse ce qu’il fait là et ne peut s’empêcher de penser à son tour qu'il est également mêlé «par accident» à des récits qui ne le concernent pas ou à des réalités qui ne le touchent pas.Déjà handicapés par des sources d’inspiration qui oscillent entre le trop confus et le trop banal, les récits de En fraude dans le mouvement des autres sont de plus affaiblis par un »! b Auteur manque d’intensité dramatique.En ef- fet, Jean Potvin ne parvient pas une seule fois à donner un minimum d’efficacité à ses textes.Le plus souvent anecdotiques, encombrées de toutes sortes de détails et de détours superflus, les nouvelles s'achèvent généralement sur des chutes molles, dénuées d'impact, qui ôtent aux récits toute résonnance.Par ailleurs professeur de français et traducteur (il a déjà traduit deux romans de l’écrivain argentin Pablo Ur-banyi), Jean Potvin ne se révèle pas ici un nouvelliste très convaincant.De l’érotisme au fantastique, en passait par l’humour, l'écrivain mêle les genres et s’essaie à plusieurs dans le même recueil, sans parvenir à trouver celui qui lui convient vraiment.En bout de ligne.En fraude dans le mouvement des autres s’avère un recueil très ordinaire en bien des points, qui ne réussit pas un seul instant à capter l’attention.SiltNCE, ON COUDE mm SILENCE, OH COUPE! Projetule-lettrc- Sun existant-ciméranua\-mi•ntu'iJau .- mai -hctiu-fréu tourmty.tu • vj m ¦ 4M ¦ »çi’.liYtn • Ju ¦ trauul ¦ ih>t'-urv çcmrdÛNnin u'iim «ï \.iùium Écrît (Tune seuIe OaIeîne, cIans un siylE Aussi cru QUE CE Qu'il A À cJ i RE, CE ROMAN, QUi RÉVÈIe IeS (Iessous du mOîeu du CÎNÉMA QUÉbÉCOis, SAURA EN AMUSER OU EN AC,ACER plus d'uN ! Collection L'Arbre 116 pages 14,75$ À surveiller chez votre libraire H IUI Ht Scènes de la vie ordinaire LES FAUX DÉPARTS Marie Gaudreau VLB, 1992, 224 pages N*rl« UiutftMu Les faux départs vl» éAltttur FRANCINE BORDELEAU Je ne comprends pas trop ce qui pousse certains de nos romanciers à refaire encore et encore, sous forme de chroniques à la Francine Noël, l’histoire récente du Québec.Il s’agit toujours de montrer l’évolution socio-politique du pays, de la grande noirceur duplessiste à aujourd’hui.Nous sommes en terrain connu et ce genre de roman se digère facilement.Reste à savoir où ça mène.Dans Les Faux départs se déploie le destin d’une famille banale — comme il se doit — sur 30 ans.Fin des années 50.Cécile Dalpé, petite oie blanche de Sillery, se marie «obligée» avec Jacques Lauzon, petit macho ordinaire converti aux vertus de la violence conjugale et familiale qu’il inflige, à des degrés divers et pour des raisons futiles, à son épouse et à ses cinq enfants.Drames familiaux, réussite professionnelle puis faillite totale à l'occasion de 10 voyages qu’effectue la maisonnée.La chronique n’est pas une forme qui se prête à l’approfondissement.On découvrira donc la psychologie des personnages via des anecdotes qui se veulent des saynètes.Et cette psychologie, ici, est assez sommaire.Pas de révélations fracassantes sur les tenants et aboutissants de la névrose familiale: le mari est violent pour cause de frustration, sa femme endure pendant un bon moment puis divorce (dans la foulée des années 80), les enfants s’en sortent comme ils peuvent Famille, folie et violence ordinaires, en somme; on reconnaît nos parents ou leurs voisins.Ce récit sans surprise est raconté dans un style hyper-réaliste.On en garde une impression de déjà lu, de déjà vu.Et on se demande à quoi tient ce désir forcené de nous ramener à un passé aussi rédhibitoire peuplé de personnages aussi médiocres.HENRY STEINBERG «S© LES DESSOUS DU PALAIS «s© et la justice n ’aura plus de secrets pour vous.352 pages 22,95 $ I LE DE V 0 I R , S A M E D I (i I) I M A N C II E K E V K I E R I D 9 3 LIVRES LIVRES JAUNIS GILLES ARCHAMBAULT ?Sur fond de neige AGA6UK Yves Viériault, Montréal, l'Actuelle, 1971 Les connaissances ethnographiques d’Yves Thériault étaient-elles profondes?C’est la question qu’on se pose par les temps qui courent.Me jugera-t-on sévèrement si j’avance que la réponse m’importe autant que celle qui a trait au sexe des anges.Comme tout écrivain véritable, notre homme était un prédateur.Il prenait son bien où il le trouvait.Au reste, le champ d’exploration qu'il s’était choisi à cette occasion n’était pas très fréquenté.Plus encore, il me semble plus important de considérer qu’il nous entraîne dans une province de son imaginaire.C’est sa géographie qui importe.La fascination que l’on ressent à la lecture du roman est une preuve de la réussite de son entreprise.Yves Thériault nous raconte l’histoire d’un jeune chasseur inuit et de sa compagne.Leur amour s’accomplit au milieu de toutes les violences.La naissance de leurs trois enfants sera tout aussi menaçante.La vie se fraie un chemin tant bien que mal et il arrive qu’on la tienne pour peu importante.Agaguk lui-même tuera une triste nouvelle canaille et devra s’enfuir dans la toundra.On dit sans trop y penser que Thériault est un classique de nos lettres.On répète du même souffle qu’Agaguk est un chef-d’oeuvre.Comme vous tous, j’en conviens aisément.Il y a dans ce roman des pages inoubliables.Thériault est à son mieux quand il décrit la nature sauvage et qu’il dépeint l’amour physique.Les grandes solitudes enneigées l’inspirent tout autant que la farouche sensualité qui unit Iriook et Agaguk.Du grand écrivain, il a cette facilité de nous faire boire dans sa main.Il nous mène en bateau avec cette force de conviction que n’ont que les conteurs eux-mêmes conquis.Comment peut-on croire que cet homme pouvait se comporter en anthropologue?Il ne se préoccupe que de mener son intrigue à train d’enfer.Ses phrases sont courtes, se terminent souvent en coup de point.D ne se refuse pas toujours aux effets faciles.Mais que l’on essaie d’oublier son chasseur, lecture faite.Il vit en nous pour longtemps.Je pense parfois à Thériault quand on évoque un peu légèrement à mon sens le fait qu’il ait été un écrivain-vivant-de-sa-plume.Il vaudrait peut-être mieux évoquer une vie de forçat.On lui faisait grief de trop écrire, et rapidement encore on le payait médiocrement.11 ne semblait pas en être affecté, plutôt occupé à passer à la banque dès que faire se pouvait L’homme était fier de sa force.Quelque temps avant sa mort, il m’appelait pour un article à paraitre dans Livre d'ici.Il me sembla que les rôles auraient dû être renversés.Ses réponses m’auraient intéressé.Je connaissais trop les miennes.Je lui aurait demandé s’il lui arrivait encore de croire à de nouvelles histoires, liji qui en avait inventé tellement.Se sentirait-il bientôt la ferce d’entreprendre un livre de la taille d’Agaguk?I II a sûrement mieux valu que je ne sois pas à ce point indiscret.A soixante-sept ans, et après avoir tant écrit, il méritait bien de se reposer.Dommage qu’il ait été tenu pour assurer la matérielle de téléphoner à un cadet qu’il n’avait pas cessé d’impressionner.! Rosa-la-rouge UNE FEMME REBELLE, VIE ET MORT DE ROSA LUXEMBOURG de Max Gallo, Paris, Presses de la Renaissance, 1992, 394 pages MARCEL FOURNIER Romancier, historien et homme politique, Max Gallo a déjà publié des biographies de grands hommes.Robespierre, Jules Vallès, Garibaldi, Jaurès.Comme on le voit dans son dernier roman Im fontaine des innocents (Fayard, 1992), ce connaisseur de la classe politique française aime lever le voile de la vie publique des hommes et des femmes politiques pour découvrir leur vie privée, leurs amours.Il y a les idées, les programmes politiques; il y a aussi les passions.Et parfois, — c’est le cas de Rosa I-uxembourg —, une passion pour les idées, pour la vie politique.Née en 1871, cette Juive Polonaise devient au début du siecle l’une des figures centrales du mouvement socialiste en Allemagne, n’hésitant pas à polémiquer avec les grands leaders socialistes, de Lénine à Jaurès, et à s’opposer au nationalisme et au totalitarisme; excellente oratrice, elle est aussi l’auteur d’importantes études théoriques: Réforme sociale ou Révolution (1898), Grèves de masses, Parti et Syndicats (1906).L’accumulation du capital (1913).Ijc destin de ce «témoin exemplaire» d’une période agitée qui se termine par le massacre de la Première Guerre mondiale est tragique: antimilitariste, Rosa Luxembourg passe plusieurs années en prison et le 15 janvier 1919, elle est assassinée.Rosa-la-Rouge.Une femme fière, indépendante et rebelle.Une observatrice lucide, polémique, exigeante des événements; une femme engagée et solidaire, mais intringiseante.Gallo ne cache pas son intention de faire de Rosa Luxembourg l’authentique héroïne d’un roman vrai; il veut aussi tirer quelques leçons de l’histoire.Faut-il désespérer d’un socialisme qui ne fut qu’erreurs, leurres, crimes et tragédies?Pas tout à fait, répond un Max Gallo quelque peu bousculé par les événements récents mais toujours à ses convictions socialistes.11 reste l’exemple d’une Rosa Luxembourg qui s’est révoltée contre toutes les injustices, toutes les persécutions, tous les pouvoirs aveugles: un modèle de sincérité, d’élan de vie et d’humanité, de pensée libre.fer UN ORANU ROMAN fSOUIMAU; P;'JS DE 10000?EXlMPv AIRES EN SEPT LANGUES AGAGUK YVES THERIAULT DtMlna «fa 8 l'n.ti miRt ins n ns nirs XllVXiV- SIÈCLE 1 * f S* r rs-*- o*: LA SOCIÉTÉ JUIVE À TRAVERS L’HISTOIRE sous la direction de Shmuel Trigano, Paris, Fayard, 1992,2 vol.HISTOIRE UNIVERSELLE DES JUIFS sous la direction de Elie Bamavi, Paris, Atlas Hachette, 1992 YOLANDE COHEN Année de commémoration de l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492, 1992 marque le cinq centième anniversaire de l’exil des Juifs sépharades.Elle fut aussi une année où les publications relevant du large champ des études juives se sont multipliées, soulevant les questions de la persistance du peuple juif à survivre, et les conditions dans lesquelles cela fut possible.Pour qui est curieux de savoir pourquoi et surtout comment des communautés juives éparpillées à travers le monde ont réussi à transmettre leur identité pendant plus de cinq mille ans, je recommande une plongée dans deux sommes d’histoire.L’Atlas se présente sous la forme classique d’une traversée chornologique de l’histoire du peuple juif depuis la période biblique jusqu’à nos jours.La civilisation juive nous est présentée dans l’espace immense qu’elle a occupé (en Palestine et en exil), depuis 2000 ans avant notre ère jusqu’à la fin du XXe siècle, tandis qu’un tableau résume son évolution démographique (entre 0,6 % de la population mondiale à 16,6 % à ses extrêmes).L’histoire des temps bibliques est reprise à la lumière des travaux et découvertes archéologiques les plus récentes, en même temps que sont présentées les principales insitu-tions qui ont constitué la société juive en exil, comme la synagogue, la famille, la langue etc.Les auteurs réussissent à poser sinon à répondre à des questions comme celles-ci: qu’est-ce que la Bible?Et qui en sont les auteurs les plus probables?Pourquoi et comment s’est développée une religion monothéiste?Quelles furent les conséquences de la Shoa et comment l’Etat d’Israël fut-il constitué?etc.Une iconographie magnifique et des tableaux très clairs font de cet ouvrage un objet d’art et de réflexion sur l’histoire d’une très ancienne société humaine.Cest précisément cette question, de l’existence d’une société juive, sans Etat (pour la majeure partie de §on histoire, jusqu’à l’avènemeent de l’Etat d’Israël en 1948), mais non sans pouvoirs, que le • sociologue français S.Trigano veut éclaircir par les études qu’il a ressemblées dans les deux premiers volumes, d’un imposant ouvrage devant en totaliser quatre.Sous le titre «La Fabrique-du peuple», le volume premier vise à montrer ce qui constitue le peuple juif: c’est tout à la fois la religion, que l’étude du texte biblique et l’institution d’une société civile autonome.Le second thème est celui, privilégié entre tous, de l’Alliance (vol 2).Un très beau texte du politologue américain D.Elazar ouvre ce volume par l’analyse fine des liens d’alliance (convenant ou fédération en anglais) que le peuple juif a établis dès ses origines avec son Dieu et sa communauté.Deux beaux textes sur la famille et l’amour et sur les liens du mariage remettent bien des préjugés en question, comme celui de la soumission de la femme juive.On ne peut qu’applaudir à l’initiative de Trigano qui offre ainsi au public francophone des études peu ou pas connues, renouvelant notre compréhension des origines de la civilisation judéo-chrétienne et de ses aléas plus contemporains.Les questions que l’ensemble des auteurs soulèvent reflètent bien notre perplexité face à une histoire tellement chargée, mais dont on est pourtant bien incapable encore aujourd’hui de tirer des leçons.j Il A N I) I! S 1) I! S S I N E E S Le doux JACK Edith et Yann, Humanoïdes associés LES NUITS LES PLUS BLANCHES Dupuy et Berberian, Humanoïdes associés PIERRE LEFEBVRE Michel Greg affirme qu’il n’existe que deux sortes de scénariste de bande dessinée: ceux qui s’effacent devant leur dessinateur et ceux qui prennent le pas sur lui.Yann Le Pennetier fait à coup sûr partie de cette dernière catégorie.De la génération des 30-40, il est sans aucun doute celui qui peut allonger la plus longue, et la plus prestigieuse, brochette de dessinateurs.Conrad (les Innommables), Hardy (La Patrouille des libellules), Le Gall (Théodore Poussin), Bodard (Nicotine Goudron), His-laire (Sambre) et combien d’autres encore ont tous travaillé avec lui à un moment ou l’autre de leur carrière.Mais peu importe qui l’illustre, et peu importe pour qui il écrit, Yann fait, irrémédiablement, du Yann.L’ensemble de son oeuvre trouve peu d’écho dans la BD contemporaine, à part peut-être chez le regretté Yves Chaland (Bob Fish, le jeune Albert) avec qui d’ailleurs il collabora également.Son travail est un harmonieux mélange de nostalgie et de cruel cynisme envers la BD des années cinquante (avec une prédilection pour l’écurie Dupuis).Il se dégage une atmosphère toute particulière de ses récits qui, non pas tour à tour mais bien simultanément, élèvent et détruisent leurs idoles.Faisant partie de ceux pour qui la BD fut omniprésente durant la prime jeunesse, Yann possède en ce domaine une culture phénoménale.Ses oeuvres s’adressent à un lecteur averti, capable de suivre et d’apprécier ses escapades au pays de la citation.Basile et Victoria, dessiné par Edith, dont le deuxième tome Jack vient de paraitre, est, parmi ses récentes créations, l’une des rares a avoir gardé un véritable équilibre.Sans s’inscrire à proprement parler dans la tradition des BD mettant en vedette des enfants, la série en demeure une ramification.Mais contrairement au To-toche de Tabary, aux As de Greg ou encore à Im Ribambelle de Roba, les enfants ne sont pas ici confinés au trajet maison-école-terrain de jeux.Basile et Victoria sont en effet de petits orphelins habitant le Londres victorien et vivant du commerce du rat, de diverses rapines ou encore de mendicité, avec une certaine dose de joyeuseté, car s’il est une chose introuvable chez Yann, c’est bien le misérabilisme.Jack, c’est bien sûr l’éventreur, les enfants ne vivant nulle part ailleurs que dans Whitechapel.De l’assassin, on ne verra que la silhouette tout au long de l’album.Loin d’être perçu comme une menace, il est pour les enfants une aubaine.D’abord, la vente de journaux à la criée se fait fort lucrative depuis son arrivée mais encore mieux: Scotland Yard offre 10 (XX) livres pour sa capture.La chasse à «l’éyentreur aux oeufs d’or» est ouverte.Le dessin d’Edith est simplement formidable.Depuis Conrad, le compère des premières heures, Yann n’avait trouvé chaussure allant si bien à son pied.Tout comme lui, elle allie le plus naturellement du monde innocence que 1 on et Tamer et perversion.Comme la plupart des dessinateurs «yan-nesques» son dessin possède une certaine nervosité fia ligne «crade» comme on dit, en France, par opposition à la ligne claire), mais chez Edith, cet aspect trouble est beaucoup plus redevable à sa mise en couleur qu’à son trait qui demeure, somme toute, précis.C’est également ses nuances de tons, se baladant essentiellement, entre l’ocre et le brun, le gris et noir, qui donne à son Londres et à ses habitants un aspect sombre et troublant.Plus dur que Sâti le premier album de la série, Jack demeure ce que Yann a réussi de mieux depuis longtemps et laisse espérer que cet auteur (trop?) prolifique n’a pas encore épuisé tout son talent.Le Salon de la bande dessinée d’Angouléme semble d'ailleurs de cet avis, lui ayant accordé le prix du meilleur album pour l’année 1992.Malgré ses qualités, je ne suis pas si sûr que l’album mérite un tel honneur, mais ne gâchez pas votre aisir pour si peu.Oasis J’ai déjà écrit dans ces pages tout le bien que je pensais d'un album intitulé M.Jean, l’amour, la concierge qui relatait, d’une façon qu’on ne peut qualifier que de charmante, les déboires, rêveries et angoisses d’un jeune écrivain parisien.Eh bien les auteurs, Dupuy et Berberian, se sont décidés à récidiver.Si ce deuxième tome, Les Nuits les plus blanches, n’apporte rien de résolument nouveau, il en poursuit néanmoins la veine avec brio.Le dessin de Dupuy est toujours aussi évocateur malgré son schématisme, et le ton, les thèmes des courts récits constituant l’album sont de la même eau que ceux du premier.Peu d’auteurs, en BD, ont su dépeindre le vague à l’âme de façon aussi juste sur un ton mineur, presque badin.Qu’il s agisse d’angoisses ou de simples tracas, Du-puy et Berberian nous les présentent d’une manière à la fois intime et distante.Ils effleurent la surface des choses en un pont si sensible qu’ils nous en font ressentir la profondeur.Ces deux-là pourraient être considéré comme Yan» par excellence.L’humour en BD étant de plus sous l’emprise du «bête et méchant*, M.Jean apparaît comme une oasis dans un désert d’aigreur.La preuve parfaite peut être gentil sans être mièvre.Basil et Victoria, partent à la chasse de Jack l’éventreur dans le deuxième tome leurs publié chez Humanoïdes associés. Il PHOTO D'ARCHIVES Québec and cultural Economie.quarterly ^^rrrrcuuu™.g.CULTURE • SOCIÉTÉ rERNATWNAl.ES L’AVENIR \T10N - SANTE - ECOM tMATION • RELATIONS REGARDS su jPORCESi FORCES BHL jouant aux échecs LISETTE MORIN ?r ' I l I Faune ; marginale LE FOU DES ROSES -p; (nouvelles) Mohqmed Choukri ! .Paris, 1992, Editions La Découverte ! !¦1 143 pages Il est rare qu’un ouvrage romanesque, précédé d’une préface, ait quelque chance de me retenir.Pour deux raisons: la première est que le préfacier est ordinairement fort complaisant, la seconde, qu’elle prétend non seulement informer les lecteurs sur l’auteur mais les influencer quant à l’importance de la lecture qu’ils vont entreprendre.Avec Le Fou des roses, l’honnêteté me commande d’avouer que, signée par Mohamed Berrada, cette préface était non seulement intéressante mais indispensable à la bonne compréhension des quatorze nouvelles que renferme le recueil.Sur la voie des aveux, j’ajoute que Mohamed Choukri était pour moi un inconnu, bien que, selon l’éditeur, «beaucoup de ses écrits ont été traduits en plus de douze langues».AU Liban comme à Casablanca, où ses nouvelles furent publiées en arabe, Choukri a été censuré: quelques-uns de ses récits ont semble-t-il été jugés outrageants.La traduction française, qui est de Mohamed El Ghoulab-zouri, a-t-elle atténué quelque peu la crudité de la langue, la réalité dite «foudroyante» de ses sujets?Peut-être-mais, de la première à la dernière de ces histoires, aucune ne m’a révulsée.Tout au contraire, ce style concis, presque laconique, éclairé de loin en loin par quelques séquences poétiques, m’a séduite du premier coup.Surnuancer et multiplier les contradictions En septembre 1950, Raymond Chandler, encore une fois, est déprimé.Il est en plein spleen; il cuve son blues.A cette sombre parenthèse, il y a trois sujets, trois moteurs.Cissy, sa femme adorée, perd son profil sculptée par un Al-fons Mucha californien au fur et à mesure que le mal progresse.Et d’un.Avec son agent, Carl Brandt, les relations deviennent aussi acides que sa frustration à l’endroit de ses éditeurs augmente.Et de deux.Cantonné, pour des raisons alimentaires, à collaborer avec les cinéastes d’un Hollywood qu’il déteste, il note, en date du 24 septembre 1950, ceci: «Je me suis laissé embarquer dans la rédaction d’un scénario pour Alfred Hitchcock (L’inconnu du Nord-Express, d’après le roman de Patricia Highsmith) et je n’arrive pas à faire autre chose, semble-t-il.L’intrigue est assez idiote et c’est plutôt une corvée.» Peu après, histoire de requinquer sa dynamo artistique, histoire de nourrir sa passion romanesque, il amorce la rédaction d’un roman qu’il veut long.Epais.Du genre 300 pages et plus.Ce sera The Long Goodbye (Sur un air de navaja) dont le cinéaste Robert Altman signera une adaptation débile.En 1952, Raymond Chandler termine la rédaction de ce roman qu’il considère comme le plus achevé.Il l’envoie à son agent qui l’envoie à son éditeur qui le renvoie en exigeant des coupes claires totalisant une bonne centaine de pages, sous prétexte qu’un polar doit être bref parce qu’un polar ça doit évidemment se lire vite.Très vite.Alors un ou deux zigotos, deux ou trois morphales, vont jouer les charcutiers.Ils vont couper ces cent pages qui se solderont par la rupture définitive de Chandler, le gentilhomme de La Jolla, en banlieue de San Diego, et de son agent, le triste Carl Brandt.Quarante plus tard, presque jour pour jour, Patrick Raynal, le patron de la Série noire, a ressorti la version originale de ce Long Goodbye.Il a fait appel au duo qui, sous la houlette de Marcel Duhamel, avait signé la traduction originale il y a belle lurette de cela.Ils ont pris leur temps.Ils ont pris le temps de soigner leur travail.Résultat, notre Philip Marlowe est plus amer qu’on ne l’avait pensé de prime abord.Il est plus vieillisant.Plus philosophe.Qui plus est, il ne faut pas attendre 100 ou 200 pages avant que le lecteur, avant que l’amateur de l’oeuvre de Raymond Chandler, fasse provision de bons mots, de délicieuses descriptions.Page 42, Philip Marlowe nous signale: «Il avait les cheveux blond sale, l’air visqueux.Son acolyte était grand, correct, plutôt bpau garçon.Il donnait une impression de méchanceté METICULEUSE.Bref, un salopard qui aurait de l’instruction.Tous deux avaient des yeux patients, précis, attentifs, froids, méprisants, des yeux de flics.Ils les avaient récoltés pendant leur stage préparatoire.» Cette réincarnation de 77te Long Goodbye de Monsieur Raymond Chandler, c’est la nouvelle du jour, du mois, du trimestre.du semestre.Chez San-Antonio, l’histoire ou plutôt l’intrigue est toujours secondaire.Plus proche d’un René Fallet que d’un Simenon, plus apparenté à Marcel Aymé ou à Alphonse Boudard qu’à Claude Aveline ou Alain Demouzon, San Antonio, tout naturellememt, est avide de mots rigolos comme il est consommateur de personnages du genre empaffés.Des deux, il est si amoureux, qu’il nous en refile à la tonne.Son dernier roman, Les soupers du Prince chez Fleuve noir, ne fait pas exception.On fait plus que rigoler, on se bidonne.L’histoire?Elle est d’autant plus simple, que le père San-Antonio multiplie les quiproquos.Edouard Blanvin, petit-fils d’une dame abonnée à L’Humanité, le quotidien des cocos, est amoureux des vieilles bagnoles qu’il répare pour des riches quidams.Question sentiment, il est plus précisément amoureux de Najiba qui, pour des raisons religieuses, ne peut pas être amoureuse d’Edouard.On se comprend?Bon.Najiba se plante.Elle a un accident.Elle tombe dans le coma.Edouard, envers et contre tous veut la sauver.Mais-Mais l’important, c’est pas ça.L’important, c’est ceci: «Et merde à l’avenir qui ne sera jamais que du présent arivé à bon port!» Qui dit mieux?Ix-s femmes et le hommes auquels l’auteur s’intéresse sont, il faut le rappeler, tous issus d’une faune marginale: ils ont été rejetés, ou par leur famille, ou par leurs amis, leurs voisins, le petit peuple marocain où ils vivent.Vivotent serait plutôt le terme exact.Ce qui ne les empêche pas de s’en évader, par la force de leurs songes ou de leur refus du réel.Violence sur la plage, où un certain Mi-moun se drogue à.la menthe sauvage, est tout à fait fascinant, aboutissant au bord de la mer et au plongeon — sera-t-il définitif?d’un être qui rêve d’une amante australienne, qu’il voudrait bien rejoindre un jour.Le Filet, dédié à l’enfant Chakib Bouzid, est un épisode de tendresse pour un petit garçon affamé, qui rêve d’imiter son père, un pêcheur «mort jeune (quand) il s’est noyé avec deux autres quand leur barque a chaviré».En attendant, il ramasse sur la plage des objets, de menus déchets abandonnés par les estivants, espérant les vendre à des copains, dans le quartier pauvre où il vit.Les douze nouvelle suivantes nous entraînent dans un monde beaucoup plus rude.Défense de parler des mouches et Bachir mort ou vivant seraient assez insoutenables sans ce qu’il faut bien appeler la complicité de Choukr, qui raconte tout, qui ne voile sans doute pas l’atrocité de certaines situations, mais en demeurant fraternel, proche du prisonnier, à peine sorti de sa geôle et (lui s’attend à subir encore la torture, et à Bachir, autrefois très riche, désormais ruiné et qui fréquente désormais, et tous les jours, un cimetière où reposent des bien nantis mais où il prétend enterrer.un chat! Décrétant, ce Bachir que «le cimetière est aussi pour les animaux».Les plus courts de ces récits — deux, trois pages — sont sans doute les plus troublants.Tel, celui qui s’intitule Les Poètes, qui se forment en cortège, ils sont neuf, jusqu’au lieu où ils sont invités à jeter leurs livres dans la poubelle: symbolique transparente et, bien entendu, intemporelle, les pêcheurs de lune n’inspirant sans doute, à Tanger comme ailleurs, que le mépris de la foule.Il y a également le peintre qui, ayant reçu commande de peindre un cercueil, s’y couche tous les soirs, et prétend même y entraîner une jeune femme.Enfin, et contrairement à l’habitude, c’est la dernière nouvelle, Le Fou des roses, qui donne son titre au recueil de Choukri.C’est cependant le texte le plus éclairant, et sur le talent de l’auteur et sur son projet littéraire.«Ici, un poète estropié l'affirme, la misère est la compagne la plus empressée des petits comme des grands.La beauté survient, insolite, derrière les mornes petites portes.Cette beauté qui se vend dans les rues de la ville nouvelle».Cet éclopé de la vie, qui note tout, la démarche du fou des roses et de son amour des mouchoirs, écrit dans son journal «qu’on ne demande aucun compte à Dieu de ce qu’il fait et c’est eux qui devront rendre compte.Toute disgrâce qui vous touche par la droite vient de Dieu, et toute tribulation qui vous atteint par la gauche vient de vous-même».Prêcheur, ce poète, à la façon des serviteurs d’Allah, qui vocifère contre le sexe: «Sexe! Sexe! Sexe! lit est votre malheur.» Si l'on en croit son préfacier, Mohamed Choukri.dans un récit intitulé Im Tente, interdit au Maroc, «offre probablement l’exemple le plus accompli de la conception du sexe-dieu lorsque celui-ci devient une fête, un enlacement avec la mer et un contact corporel avec les éléments de la nature».Malheureusement, cette nouvelle n’apparaît pas dans Im Fou des roses.Et l’on n’indique pas si elle est disponible «A la Découverte», l’éditeur français, ou ailleurs.Dommage! Fallait-il s’attendre à un autre sort pour la première pièce, pour les débuts au théâtre d’un des intellectuels français les plus flamboyants et les plus dénigrés?U' philosophe de La barbarie à visage humain et de L'idéologie française, le présentateur des Aventures de la liberté, l’homme aux chemises blanches et aux colères noires, que l'on nomme familièrement BHL comme s’il s’agissait d’une marque de carrosse, était pour le moins «attendu» dès lors qu’il avait annoncé une pièce créée à la scène et semblait donc, comme Sartre et ses Mouches en 1942, avoir des velléités de dramaturge.Je n’ai pas vu la production du Jugement dernier, mise en scène par Jean-Louis Martinelli avec les comédiens Pierre Va-neck, Gisèle Casadesus, Jacques François, et Arielle Dombasle qui est la compagne de BHL à la ville, et je ne saurais dire si le four était surchauffé à l’Atelier, mais je viens de lire la pièce de Bernard-Henri Lévy, parue chez Grasset, et ma foi je crois comprendre le désastre du 24 novembre 1992.Le Jugement dernier, pièce en sept actes dont l’action s’étend sur deux journées, est assez habilement conçue quant à sa structure, comme une série d’auditions où un metteur en scène reçoit et entend sept individus (chaque audition sera un acte) qui sont non pas des acteurs en quête de contrats mais du «vrai monde», des hommes et des femmes retracés après enquête, des personnages réels qui ont, chacun à un moment donné et crucial de leur vie, vécu une des grandes heures du siècle.L’auteur, que l’on ne verra pas mais avec qui le metteur en scène communique par téléphone, aurait donc écrit une pièce sur l'histoire du 20e siècle, et l’idée, qui nous est expliquée par le metteur en scène, est d’en faire un spectacle de «théâtre-vérité» avec cette collection de spécimens humains, ce «bestiaire» qui réunit la dernière infirmière de Lénine, un chef de gare sur la route d’Auschwitz, un prof de marxisme qui a eu Fol Pot comme élève dans un lycée de Paris, un cardinal financier du Vatican, l’étudiant de la place Tien An Men, etc.L’histoire du siècle est faite, dit le metteur en scène, pour aboutir à un grand spectacle.Autant ce projet de pièce dans la pièce est mégalomane, autant l’entreprise théâ- trale générale de Bernard-Henri Lévy est ambitieuse.Ce projet de pièce, de l'auteur que l’on ne voit pas, sombrera vite dans son impossibilité, comme la pièce de BHL a échoué le soir de la première.Fort habile et aimant jouer avec le feu des idées et des risques, BHL, qui pouvait prévoir ou vouloir prévenir son propre échec théâtral, a fait en quelque sorte, avec une audace de hussard, une pièce sur l’échec d’une pièce fia pièce dans la pièce ne se fera pas, mais sera détournée de son sens par l’assistante du metteur en scène, une mythomane qui a une fausse identité.) et son personnage central va aller jusqu’à dire au public à l’acte trois: «c’est étrange un échec.j’ai commencé par le mettre en scène, au fond.».habitude fondamentale Si le défilé des témoins «réels» des échecs du siècle est intéressant, grâce aux dialogues bien ramassés par BHL, surtout celui du chef de gare à la retraite qui raconte sans remords le quotidien de sa tâche lorsqu’il fallait faire le comptage des Juifs empilés dans les trains et la désinfection des trains qui revenaient vides, et celui de l’étudiant de Pékin qui dit s’être posé par hasard devant le tank du 3 juin 89, et encore, avec un walkman sur les oreilles en écoutant Purple Rain de Prince!, la pierce par contre va s’alourdir au fur et à mesure des «auditions», à cause d’une propension très BHL à sur-nuancer ét à multiplier les points de vue et les contradictions.Cette habitude fondamentale de l’intellectuel à sa table de travail devient, dans un texte destiné au théâtre, de la manie, de la lourdeur, un cérébralisme qui dessèche jusqu’à la notion même de la dramaturgie et du spectacle.L’auteur invisible, dont on apprend qu’il n’existe pas, qu’il a été inventé par le metteur en scène qui finit par remettre au bon soin du public «cette humanité folle qui s’agitait dans mon cerveau et dont je n’ai su, au fond, que faire», c’est en quelque sorte Bernard-Henri Lévy lui-même qui veut témoigner de l’échec de l’auteur comme de l’échec du sens, et partant de l’échec du siècle même et de celui de l’histoire, dans une oeuvre théâtrale qu’il aurait bien aimé, cependant, tout de même, bien sûr, voir triompher.Pour abonnements : Téléphone (514) 286-7600 LE JUGEMENT DERNIER Bernard-Henri Lévy, théâtre, Grasset, 211 pages.La générale du 24 novembre 1992 au Théâtre de l’Atelier fut un des grands rendez-vous de l’automne théâtral du tout-Paris, ce genre de soirée où se croisent Régine et Régis Debray, Rika Zaraï et Roger Peyrefitte, Sapho et Sollers.Le four, bien sûr, fut à la hauteur des plus grandes espérances d’à peu près tout le monde.La critique fut de plus tout à fait unanime et absolument farouche.la pièce, qui vient d’ailleurs de quitter l’affiche samedi dernier, a subi un beau massacre.T R U F F O MISTO Bons mots et série noire THE LONG GOODBYE Raymond Chandler dans la Série noire.372pages.LES SOUPERS DU PRINCE San-Antonio dans Fleuve noir.412 pages.SERGE TRUFFAUT LE DEVOIR Une habitude fondamentale de Bernard-Henri Lévy, qui consiste à trop nuancer et a multiplier les points de vue, devient, dans un texte destiné au théâtre, de la manie, de la lourdeur, un cérébralisme qui dessèche jusqu’à la notion meme de la dramaturgie et du spectacle.Société d’édition de la revue FORCES, 500, rue Sherbrooke ouest, bureau 1270, Montréal (Québec) H3A 3C6 Un numéro double au prix régulier : 6,25 $ En kiosque et en librairie à compter du samedi 30 janvier 1993 Des synthèses, des témoignages, des interrogations, des projections.Ont collaboré a ce 100f; numéro : Roland Arpin.Claude Beland.Dr Pierre Bois.Pierre Bouchard.Dr Martial G.Bourassa.Gretta Chambers.Dr Michel Chrétien.Claude Corbo.Jacqueline Darveau-Cardinal.Jean-Paul Desbiens.Richard Drouin.Fernand Fontaine.Lise Gauvin.D'Jacques Genest.Jacques Girard.Claude Gravai: Jean Guertin.Jean-Paul L Allier.Ginette Laurin.Jean Marc Léger.Jean-Paul Lejeune.Robert Lepage.Danielle Ouellet.Jean Paré.Julie Pqyette.Pierre Péladeau.Guy Rocher.Françoise Têtu de Labsade et Lorraine Vaillanoourt À l'occasion de son 25e anniversaire, FORCES publie un numéro exceptionnel Une fête de la mémoire par le texte et l'image, et un éclairage inédit sur les décennies qui viennent.« L V I! E S Carnet 21 MARIE-CLAIRE BLAIS uelle fut la démarche intellectuelle de Barbara Vy lorsque Mary et moi venons la cueillir à l’aéroport de Tallahassé en ce triste jour d’hiver 1964 après un jeûne de trente jours dans cette prison du sud où elle a été séquestrée avec d’autres pacifistes américains dans sa lutte non-violente contre le racisme et l’armement nucléaire mondial?D’abord un esprit académique avide de connaissances, un poète qui écrit ses premiers poèmes à quinze ans, d’abord un écrivain.Barbara semble avoir soudain choisi l’action non-violente par nécessité spirituelle, dans un élan du coeur, elle qui était si blessée par l’injustice faite aux autres.Lorsqu’elle vient vers nous dans son manteau vert usé qui lui a servi de couverture en prison, Barbara est si décharnée, amaigrie, que Mary éclate en sanglots en la voyant; moi qui n’a vu Barbara que dans les dessins de Mary et sur les photographies, je suis choquée par sa maigreur cadavérique et la dureté des traitements quelle a subie en prison.Je reconnais des dessins de Mary le romantique modèle aux yeux bruns souvent inquiets, la tête inclinée et pensive sur un corps trop grand, les cheveux que Barbara coupe elle-même sont effrangés sur son front, tombent raides un peu au-dessus de Ja hauteur des épaules comme les cheveux d’un page.A la recherche d’une vérité d’un ordre supérieur qui est déjà, lorsque je la vois dans cet aéroport de Tallahas-sé où je me sens si mal à l’aise, la poursuite de toute sa vie, Barbara a déjà beaucoup écrit sur cette société américaine des années 50 et 60, l’un de ses articles, publié dans la revue Libération, exprime sa propre libération.«Le voyage d’une femme vers l’expérience d’une vérité» personnelle.— «One woman’s journey towards truth, chronicle of a women's liberation», dans un long essai sur le cinéma américain des années 40, elle analyse à travers les héros des films de guerre ce sujet de la violence collective qui ne lui laisse aucun repos.En même temps son intérêt pour les arts a de multiples aspects, elle a déjà étudié la littérature et le théâtre lorsqu’elle était étudiante à Bennington College, son maître de dessin est George Grosz: elle enseignera le théâtre, sera nommée directrice de projets au Musée de New York, elle sera éditrice assistante avec l’écrivain Bessie Bruer, elle écrira un essai sur «Hamlet» dans lequel on sent déjà ses préoccupations féministes et c’est au retour d’un voyage en Inde quelle commence à lire Gandhi, et ce sont ces oeuvres de Gandhi qui l’aideront à cheminer vers l'action non-violente comme moyen d’opposition pacifique au racisme comme à la guerre du Vietnam.En 1960, elle a déjà visité Cuba et parlé avec Castro, elle est devenue un disciple de Gandhi et elle a rencontré les membres du Comité d’action non-violente: en 1961 elle est arrêtée avec ses amis pendant une manifestation de la brigade internationale pour la paix-international «peace brigade» — conférence contre les armes atomiques.En cette matinée de l'hiver où je la vois pour la première fois dans cet aéroport floridien où des policiers surveillent de loin, il me semble sentir si près de nous l’étroitesse de cette surveillance, les policiers ne sont pas là pour Barbara, mais pour un criminel qui est recherché, son effroyable maigreur attire vers nous tous les regards, Barbara n’est pas malheureuse comme nous le sommes pour elle, elle est fière de sa force et sereine après le combat, car elle voit désormais sa vie comme une incessante lutte dans la construction d’une société meilleure.Elle écrit dans cette prison de Birmingham son livre Prison Notes qui sera beaucoup lu par les futures générations de pacifistes et de résistants non-violents; c’est aussi le journal d’une révolutionnaire, d’une mystique qui croit en la prière et au jeûne, le récit d’une expérience de solidarité avec d’autres compagnons de lutte, dans l’amour et la privation.Dans ses livres, Barbara parle souvent des progrès que peut accomplir la conscience individuelle, elle dit que nous sommes sur la terre pour travailler sans relâche sur nous-mêmes.Dans cette rigueur concentrée, je la vois écrire des journées entières, se tenant droite devant sa machine à écrire, s’arrêtant parfois à midi pour boire une goutte de porto lorsque ses forces déclinent.Sa chambre de travail déborde de journaux, de livres sur Cuba, pendant ces années 60, lorsqu’elle répond au téléphone c’est pour avoir des nouvelles d’un ami qui sort de prison, de combattants qui font la grève de la faim pour le désarmement, à Washington Bay, un militant noir qui est avec elle pendant la Marche pour la Paix vers Cuba, est, avec Martin Luther King son lien de tendresse avec le peuple noir; ils se parlent presque tous les jours, par une affreuse ironie du sort, Ray est tué par un Indien à Wounded Knee, dans une manifestation pacifique pour la défense des droits des Indiens.Et cette disparition, comme celle de Martin Luther King est un immense chagrin dans la vie de Barbara.Ce jour est irréel dans cet aéroport où les Noirs n’ont pas accès aux lieux publics des Blancs, ce lieu semble maudit, avec cette figure souffrante de Barbara dans les rayons d’un soleil tropical, c’est ici dans cette ville encrée, sur ces plages de la Floride, que Barbara reprendra des forces, sans jamais pourtant recouvrer la santé car le jeûne a été trop sévère et excessif et a profondément dérangé son métabolisme.Je ne le sais pas alors, mais même si cela se fera en plusieurs années, c’est ce jour-là quelle commence à mourir de ce cancer de l'estomac qui l’emportera dans sa maison de Sugar Loaf, là où l’attend sa barque dans le canal.Cette évolution, ces progrès d’une conscience attentive aux déchirements du monde, à ses maux, à ses injustices, d’autres en ont hérité à la mort de Barbara, lorsqu’il n’y eut plus de promenade en barque sur le canal; ses écrits, ses livres continuent son travail, et rien, comme elle le disait, n’est encore achevé, sauf que très doucement, une conscience isolée grandit, se perfectionne quelque part dans une obscurité totale.ES S A 1 S QUÉBÉCOIS L’Homme de l’espace Mettre le sociologue au premier plan HOMMAGE À MARCEL RIOUX (SOCIOLOGIE CRITIQUE, CRÉATION ARTISTIQUE ET SOCIÉTÉ CONTEMPORAINE) Sons la direction de Jacques Hamel , et Louise Malieu, Ed.Saint-Martin, 228 p.Lundi dernier, la une du cahier B du DEVOIR suintait l’exotisme et la fiction.Sous le titre «L’ami américain», emprunté à Patricia Highsmith et Wim Wenders, on y trouvait une entrevue de Bob Moran, l’homonyme du héros d’Henri Verne, à la chevelure drue et au regard d’acier, qui a marqué mon enfance de jeune baby-boomer.En guise d’explication, un sous-titre: «L’homme qui a donné une seconde vie à l’usine GM de Sainte-Thérèse fait l’éloge de la différence culturelle».Curieux de connaître comment un grand patron venu du chaud pouvait expliquer de manière culturelle les excellentes performance de son usine, j’appris ainsi que, contrairement aux ouvriers américains qui encaissent l’argent de leurs vacances et continuent à travailler, les Québécois francophones, eux, tiennent à leurs vacances et, qu’au lieu de la ligne droite et de l’autoroute, ils ne détestent pas un petit détour par la montagne et le chemin de campagne.Ce fut la seule explication donnée pour la grande capacité de production de l’usine de Sainte-Thérèse: le tempérament «easy-going» des employés québécois était enfin étalé au grand jour.J’ai pensé plusieurs fois à cette entrevue en lisant l'Hommage à Marcel Rioux qui vient de paraître aux Editions Saint-Martin quelques semaines après sa mort.Cette maison d’édition très engagée socialement constitue sans doute un lieu d’accueil très approprié pour l’auteur de la célèbre Question du Québec, un livre qui se voulait une réponse au «what does Quebec want?» des Anglais.Je me souviens que l’apprenti professeur que j’étais il y a une quinzaine d’années aimait bien utiliser les essais de Rioux dans ses cours d’initiation à la culture québécoise ROBERT S A L E T T I ?(dans le contexte de l’école d’immersion où j’étais, on parlait même de «civilisation» québécoise, question d’en mettre plein la vue aux jeunes anglophones venus d’ailleurs), parce qu’ils permettaient de traiter de l’évolution du Québec très pédagogiquement, presque mécaniquement, qu’ils faisaient de nous, par exemple, un peuple de l’espace, comme les Américains, à l’opposé des Européens qui étaient des peuples du temps.Il n’y avait rien là-dedans de très original, ni de très profond, mais il était facile de faire discuter les étudiants à partir de catégories simples, fondamentales, à saveur plus heuristique que scientifique, comme l’espace, le temps, l’idéologie de rattrapage ou celle du dépassement.Cet Hommage à Marcel Rioux s’élabore à partir de trois pôles d’inégale importance qui guidèrent la démarche du sociologue: la sociologie critique, la création artistique et la société contemporaine.On n’insistera pas sur le troisième, qui apparaîtra évident à quiconque connaît au moins le nom de Marcel Rioux.Le second est plus surprenant.Je ne savais pas que Rioux avait été président de la Commission d’enquête sur l’enseignement des arts au Québec en 1968.Cette attention portée aux arts, marquée par l’urgence de reconnaître au concept de culture un caractère globalisant et fondateur jusqu’à en faire une totalité en soi, explique pourquoi des artistes comme Rolanfi Giguère, Marcelle Fer-ron, Jean Ethier-Blais et Gérald Godin prêtent leur voix à l’exercice de l’hommage.Mais c’est le premier as- pect, celui de la sociologie critique, qui, dans le recueil, est le mieux développé.Ainsi, dans le texte d’ouverture, Jacques Hamel et Louise Maheu tracent un portrait-bilan de l’œuvre de Rioux en insistant sur son inscription dans le courant de la sociologie appelé marxisme occidental, qui va grosso modo de Lukacs à Habermas en passant par Ernst Bloch.Il s’agit d’une forme douce de socialisme qui évite de privilégier en dernière instance la raison économique et qui, encore une fois, place la culture au centre des phénomènes sociaux.Dans le premier numéro de la revue Possibles, dont il fut un fondateur, Rioux définissait la sociologie critique comme une démarche explorant les possibles, une démarche se rapprochant de celle des créateurs et des artistes.Celle-ci débouchait sur deux buts bien avoués: l’indépendance du Québec et l’édification d’une société socialiste ou autogestionnaire.La suite des événements n’a pas donné raison à Rioux dont les derniers essais (Une saison à la renardière, Un peuple dans le siècle) furent d’ailleurs largement teintés de désabusement.Rioux a été un des chefs de file de ce néo-nationalisme québécois que François Ricard a dénoncé assez durement dans un article de Liberté où il s’en prenait à nos élites intellectuelles pour leur repli frileux sur la différence culturelle qui fonderait notre identité, une différence d’autant plus exaltée qu’elle reste toujours vague et imprécise, à la Bob Moran.A force de marquer des spécificités, prétendait Ricard, on noie l’identité dans une mer indifférenciée de cultures équivalentes.Et il est vrai que le regard de Rioux sur le monde en est davantage un d’anthropologue préoccupé par les cultures minoritaires que d’humaniste eu quête d’universel.Néanmoins, avec Guy Rocher et Fernand Dumont, Rioux a été un des sociologues québécois contemporains les plus en vue.La sortie de cet hommage était donc une question de temps, plutôt que d’espace.Champigny 4380, ST-DENIS MONTRÉAL, QC (514) 844-2587 MT-ROYAL DE 9H A 22H TOUS LES JOURS MÊME LE DIMANCHE Champigiiv J’ 4
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