Écrits du Canada français, 1 janvier 1963, No 16
BIBLIOTHEQVE MINT=5VLPICEmn^ r ' 4?' 4” f 4p 4p /,v 4/A— I .)mmi mummmmumuumuM '4e''4e V» ! Anne HÉBERT LE TEMPS SAUVAGE Théâtre • Roland % GIGUÈRE ADORABLE FEMME DES NE1GI L’IMMOBILE ET L’ÉPHÉMÈRE Poèmes • Gilles MARCOTTE ESSAI SUR LE ROMAN CANADIEN-FRANÇAIS • André BELLEAU DU CMADA FRANÇAIS MONTRÉAL Claire TOURIGNY XVI Fernand OUELLETTE ECRITS DU CANADA FRANÇAIS NOTE DE GÉRANCE Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de rédaction.Le prix de chaque volume: No 1 à 13 — $2.50 A compter du No 14 — $3.00 L’abonnement à quatre volumes: $10.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada FRANÇAIS.Le comité de rédaction: Robert Elie Gérard Pelletier Jean-Louis Gagnon Marcel Dubé Gilles Marcotte Pierre Elliot Trudeau Administrateur: Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 1029, côte du Beaver Hall Montréal 1 ECRITS DU CANADA FRANÇAIS -â> XVI 1963 MONTRÉAL Tous droits réservés, Canada, 1963.Copyright by Les Ecrits du Canada français, 1963. 5 0 M MAIRE ANNE HÉBERT Le Temps sauvage (Théâtre).9 ROLAND GIGUÈRE Adorable Femme des Neiges suivi de l'immobile et l’Ephémère (Poèmes) .109 CLAIRE TOURIGNY La Crue (Théâtre).129 ANDRÉ BELLEAU Trois nouvelles.189 FERNAND OUELLETTE Le Soleil sous la mort (Poèmes) .219 GILLES MARCOTTE L’Expérience du vertige dans le roman canadien-français (Essai).229 ANNE HÉBERT LE TEMPS SAUVAGE Pièce en quatre actes 206588 PERSONNAGES AGNÈS JONCAS, 50 ans FRANÇOIS JONCAS, 60 ans leurs enfants: HÉLÈNE, 22 ans SÉBASTIEN, 20 ans LUCIE, 17 ans MARIE, 15 ans CAPUCINE, 10 ans ISABELLE, 20 ans (la cousine) L’abbé JEAN BEAUMONT, 58 ans ANNE HÉBERT — Née à Sainte-Catherine, près de Québec.Etudes à Québec.Fait de longs séjours en France.« Pigiste » à l’Office National du Film et Radio-Canada.A publié en 1942, Les Songes en Equilibres (Editions de l’Arbre) en 1950, Contes (Editions Beauchemin) en 1953, Le Tombeau des Rois, poèmes (à l’Institut Littéraire du Québec) en 1958, Les Chambres de Bois (aux Editions du Seuil, Paris) en I960, Poèmes (aux Editions du Seuil, Paris). ACTE PREMIER À la campagne chez les J ON CAS.C’est l’hiver.Grande salle haute aux murs de bois patiné.Poutres au plafond.Bibliothèque aux rayons à moitié vides.Poêle de fonte.Mitaines, foulards, vestes d’enfants pendus près du poêle.Au fond, une sorte d’arche découvre la chambre d’Agnès.On voit un lit, une commode.À gauche, chambre des filles.À droite, chambre de Sébastien.Les chambres sont fermées avec des rideaux, sauf celle d’Agnès qui est grande ouverte.Un escalier conduit à la galerie du premier étage, là ou se trouve la chambre de François.Donnant sur la salle, véranda où s’amassent des tas d’objets hétéroclites et usés.Vieux sofa.Skis.Bottes de neige.Bûches empilées.Peintures naïves accrochées au-dessus du sofa.Un peu de neige est entrée à travers la moustiquaire d’une des fenêtres.Dans la véranda, Lucie astique des skis.Sans en avoir l’air, elle suit des yeux chacun des mouvements d’Agnès dans la salle.Agnès, vêtue de noir, est debout comme pétrifiée dans un rêve.Un coffre de bois ouvert d’où s’échappent des vêtements en désordre.Sur la table, chandail de grosse laine, gants de tricot, châle, vietix manteau d’astrakan.Agnès s’ap- 12 ANNE HÉBERT pioche de la table et se met à trier des gants dépareillés.Elle en essaie quelques-uns.Ses gestes sont exagérément lents, comme si elle s'appliquait à dominer une grande nervosité.Hélène et Marie, immobiles, contemplent leur mère.Agnès leur parlera sans se retourner, toute droite, essayant ses gants, interminablement.AGNÈS — Vous feriez mieux d’aller vous promener, toutes^ les deux, au lieu de rester là, comme des statues! HÉLÈNE On dirait que tu es en grand deuil! AGNÈS — Je suis en grand deuil.Agnès enlève ses gants.AGNÈS, à Hélène — Donne-moi le châle, là, dans le coffre.Hélène se penche vers le coffre, prend le châle et le tend à sa mère.Agnès met le châle sur sa tête, sur ses épaules, comme si elle revêtait un uniforme lourd et religieux.Hélène et Marie regardent Agnès avec une sorte d’étonnement craintif.MARIE— Tu vas partir demain pour toute la journée?AGNÈS — Pour toute la journée.Marie tourne autour de la table.MARIE — C’est horrible toutes ces choses noires! C’est à cause de ma tante Nathalie?Agnès examine le manteau sur la table.AGNES, excédée — C’est à cause de tante Nathalie, comme tu dis.Lucie, depuis quelques instants, va de-ci, de-là, dans la piece feignant de ne pas s’intéresser à Agnès.Elle s’apprête à mettre du bois dans le poêle.Agnès voit le geste de Lucie et sursaute. LE TEMPS SAUVAGE 13 AGNÈS, à Lucie—Laisse, Personne, à part moi, ne sait faire du feu convenablement dans cette maison.LUCIE — Je t’assure que je sais très bien.Agnès prend la place de Lucie devant le poêle.AGNÈS — J’ai une terrible journée devant moi, demain.Hélène met de l’eau sur le feu.Marie prépare des tasses.HÉLÈNE — Je vais faire du thé.AGNÈS — Mets l’eau chauffer.Je ferai le thé moi-même.LUCIE, comme si elle risquait à poser une question depuis longtemps préparée — Elle était comment ma tante Nathalie?Hélène et Marie s’arrêtent et attendent la réponse d’Agnès qui tisonne le feu.Agnès s’arrête pour parler, impassible comme si cela ne la concernait pas.AGNÈS — Très belle et traître, comme l’innocence; une garce que ça s’appelle.Sa beauté avait quelque chose d’insolent et de victorieux.Et puis, elle est morte après une longue maladie.La vie qui manque peu à peu dans un aussi bel édifice, et voilà que la justice est rendue.Agnès se remet à tisonner le feu avec humeur.LUCIE — Qu’est-ce quelle t’a fait, ma tante Nathalie?AGNÈE — Tu me casses la tête avec tes questions! LUCIE, farouche et têtue — Je veux savoir.AGNÈS — Qu’est-ce que tu veux savoir?LUCIE — Tout.Je veux tout savoir.Il y a trop de silence dans cette maison.On étouffe.AGNÈS — De quoi te mêles-tu! Mon Dieu de quoi te mêles-tu! LUCIE — Pourquoi vivons-nous si loin des gens?Pourquoi faut-il que ma tante Nathalie meure pour que tu te 14 ANNE HÉBERT décides à lui rendre visite?Et ma cousine Isabelle, pourquoi ne l’avons-nous jamais vue?AGNÈS — Tu parles beaucoup trop, Lucie.Moi, je ne m’interroge jamais sur quoi que ce soit, et je déteste que l’on me pose des questions.S’il y a des choses cachées dans mon cœur, cela ne me regarde pas ni toi, ni personne.Une seule chose est claire: c’est ma volonté de vous garder tous ici, dans la montagne, le plus longtemps possible, à l’abri du monde entier, dans une longue enfance sauvage et pure.Qu’as-tu besoin d’en savoir davantage?LUCIE, avec une sorte de rage — Je ne suis plus une enfant! Agnès prépare le thé.Elle se retourne brusquement vers Lucie.AGNÈS — Tant pis pour toi.C’est comme si tu me déclarais la guerre.Silence.LUCIE, qui n’en démord pas — Emmène-moi avec toi à Montréal demain, je t’en prie.AGNÈS — La ville est mauvaise comme un champ d’herbe à puces.L’air qu’on y respire est pollué, l’eau qu’on y boit sent l’eau de javel, et les enfants s’étiolent là-bas comme des oiseaux en cage.LUCIE — L’air, 1’ ’eau, les oiseaux, les enfants, çà m’est égal tout çà! Je veux marcher dans les grandes rues pleines de monde et de bruit.Je.AGNÈS, interrompant — Ce n’est vraiment pas le moment, je t’assure.Tu ne te rends pas compte, non?C’est inouï à la fin! Pour la première fois depuis vingt ans je quitte ma campagne, ma maison, mes enfants, j’entreprends ce voyage insensé en plein hiver.Quatre heures de train pour célébrer, au bout de la ligne, la mort de quelqu’un qui me fût amer et doux, comme personne au mon- LE TEMPS SAUVAGE 15 de, et tu voudrais que je t’emmène parmi les cierges et les glas, les couronnes mortuaires, les litanies du curé et les papiers du notaire?Non, non, ce n’est pas possible! LUCIE — Ce n’est pas cela.Il n’y a pas que la mort et les cérémonies d’enterrement.Si je te gêne tant, c’est à cause de cette cousine Isabelle que tu veux réclamer au notaire, comme ta part d’héritage, pour nous l’imposer à tous, comme une famille de surcroît.AGNÈS, très ferme — J’ai l’intention de ramener Isabelle avec moi dans cette maison, demain soir.Cette petite n’a plus que nous au monde à présent.On enterre sa mère, la maison et les meubles vont être vendus pour dettes.LUCIE — Ce n’est pas une raison pour l’emmener ici.On étouffe déjà avec toutes ces filles dans la maison! Sébastien le dit souvent.MARIE — Moi, j’ai très hâte de la voir, la cousine Isabelle! LUCIE — Moi, je la cracherais bien tout de suite, loin d’ici, pst.comme une cerise pourrie.HELENE — Il ne vient jamais personne ici.LUCIE — J’aimerais qu’il vienne un garçon, et non cette fille! ^ AGNÈS — Cette petite est certainement difficile et très mal élevée.Mais, telle quelle est, avec son malheur et sa pauvreté, c’est la fille de ma sœur, mon propre sang, et elle a sa place dans ma maison, comme vous tous.LUCIE—Comme tu dis cela! On dirait que tu récupères un objet perdu AGNÈS — Qu’est-ce que vous attendez?Le thé va être froid.Marie et Hélène s’approchent de la table.Lucie retourne dans la véranda et se met à dégivrer une vitre avec sa main. 16 ANNE HÉBERT LUCIE —Il neige, ça va certainement finir en tempête.Demain, le sentier ne sera plus praticable, vous verrez.AGNES — Cesse de prédire des catastrophes, comme ton père, et ferme la porte, tu nous fais geler jusqu’aux os! Lucie revient dans la salle et se sert du thé.LUCIE — Moi, je l’aime bien, mon père.Mais je préfère encore mon frère Sébastien.Tout à fait comme Maman, d’ailleurs.AGNES, excédée et très lasse — Bois ton thé, au lieu de dire des sottises.LUCIE — Emmène-moi à Montréal avec toi.Je voudrais aller à l’école étudier, apprendre, comprendre.AGNES, têtue — Il n’y a rien à comprendre.LUCIE — Si, si, tout est à comprendre et à découvrir: la vie, la mort, le monde, tout, tout! AGNES — Vivre ne te suffit donc pas, sans commentaires, ni bavardages?LUCIE —La vie d’ici n’est pas suffisante.Demande à mon frère et à mes sœurs?Et puis, moi, je pense à l’esprit qui anime les choses et les êtres, à l’esprit de colère qui est en moi, par exemple, et je voudrais l’appeler par son nom.Qu’est-ce qui fait ci, Qu’est-ce qui fait ça?Et pourquoi sommes-nous au monde comme des bêtes perdues?AGNES, hors d’elle — Tais-toi, je t’en prie, tais-toi! Et puis, demande à ton père.Le rêve semble le contenter cet homme, mais il a lu tant de livres qu’il a certainement en tête quelques réponses toutes prêtes à t’offrir.LUCIE — Je monte le voir.Je lui apporte son thé.N’empêche que sans ce vieil homme que tu méprises, je serais plus ignorante que la taupe qui creuse son terrier et qui a du sable plein les yeux.Je sais à peine lire et écrire, et le peu que je sais, je l’ai appris mêlé à des contes et à des sornettes. LE TEMPS SAUVAGE 17 Lucie se dirige vers l’escalier, une tasse à la main.HÉLÈNE, tranquillement—Ce n’est pas la peine, Papa est sorti.AGNÈS, sidérée — Sorti?Mais ce n’est pas possible! HÉLÈNE — Il est passé par la cuisine comme je rangeais l’armoire.Il a dit qu’il allait à la poste et qu’il attendait une lettre.Capucine était avec lui.AGNÈS — Une lettre! et de qui, pour l’amour de moi?LUCIE — Nous ne recevons jamais de courrier.MARIE, faisant le compte — Si, le catalogue des fruits et légumes, et puis, parfois.LUCIE, interrompant — Pour ce qui est des nouvelles importantes: la mort d’une tante inconnue, l’existence d’une cousine également inconnue, on nous télégraphie, c’est plus sûr et, comme çà, tout le village est immédiatement au courant.Je suis sûre que le nouveau curé sait déjà.Silence, Hélène est penchée sur sa couture.Agnès examine un petit cabas qu’elle vient de sortir du coffre.Lucie fait une patience de cartes sur la table.Marie court dans la véranda et cherche parmi les skis.MARIE, appelant Hélène — Hélène! Viens vite te promener avec moi! Je prépare tes skis! HÉLÈNE — Je n’ai pas fini de raccommoder le chandail de Sébastien! Lucie ramasse brusquement son paquet de cartes sur la table.LUCIE, à Hélène — Quelle vieille fille tu fais! HÉLÈNE — Ce n’est pas vrai.Tu mens.MARIE — C’est Papa et Capucine! Ils arrivent! François entre tenant Capucine par la main.Capucine court à sa mère. 18 ANNE HÉBERT AGNÈS — Capucine, ma petite fille, te voilà donc! Mais d’où viens-tu?CAPUCINE — Du village, de la poste.J’ai vu beaucoup de petits enfants qui patinaient sur la rivière.AGNÈS — Je défends que l’on patine sur la rivière! François semble très fatigué.U boite, va de ci, de là, dans la pièce cherchant quelque chose.Il enlève ses gants, défait à moitié sa veste.Agnès déshabille Capucine.Lucie met de l’alcool dans une tasse de thé qu’elle offre à son père.Agnès soudain alertée se retourne vers François.AGNÈS — François, tu boites beaucoup ce soir?FRANÇOIS, qui boit — Cette promenade dans la neige m’a complètement épuisé.AGNÈS — C’est une folie! À ton âge, comment peux-tu surestimer tes forces à ce point! FRANÇOIS — Avant de me mettre en route, tout me semblait si léger, si facile.Je croyais pouvoir marcher pendant des milles et des milles sans aucune fatigue.AGNES — Demain, tu verras, tu ne pourras plus bouger du tout! FRANÇOIS — Quel malheur qu’un jour j’ai eu cet accident de voiture, moi qui aimais tant me promener dans la campagne.Agnès s’approche de François et regarde la tasse avec inquiétude.AGNÈS — Tu ne devrais pas boire cela.LUCIE — C’est Sébastien qui l’a rapporté de chez Bertrand.AGNÈS — Cet alcool est frelaté! Agnès renverse la tasse de François qui se met debout avec peine et regarde Agnès. LE TEMPS SAUVAGE 19 AGNÈS — De l’alcool de bois, tu peux en mourir! FRANÇOIS — Mourir, moi?Je crois que j’aurais très peur de mourir.François enlève sa veste.AGNÈS — Tu as pris la veste de Sébastien! FRANÇOIS — Cette veste est à moi.AGNÈS — Tu divagues.Cette veste est la veste de mon fils! FRANÇOIS — C’est lui qui me l’a prise! AGNÈS — C’est moi qui lui ai dit de la prendre.Qu’as-tu besoin d’une veste comme celle-là, toi qui ne peux faire deux pas dans la neige sans te plaindre, comme un vieux boiteux que tu es! François détourne la tête.Il se rassoit.Du revers de la main il jette sa tasse à terre.La tasse se casse.Hélène ramasse les débris.FRANÇOIS — Ah! la vie est maudite, et je n’ai jamais rien fait de bien et de fort! François se relève comme si la douleur dans son genou devenait intolérable.FRANÇOIS — Ah! quelle douleur, quel ennui! Le rhumatisme se réveille dans mon genou comme une couronne d’épines.C’est signe de tempête.Oh, il va neiger, neiger.Agnès a pris la veste et Vexamine.AGNÈS — Mais, que fait Sébastien?Que fait Sébastien qu’il ne rentre pas?LUCIE, qui refait sa patience sous l’œil intéressé de Marie.— Il prépare ses pièges comme d’habitude, tu sais bien.AGNÈS — Non, je ne m’habituerai jamais à cela.Ces expéditions en pleine forêt, ces longues heures à l’affût dans la nuit, la neige et le froid, ces pièges, ces collets, ces bêtes qu’on traque, qu’on tue et qu’on écorche.(Elle respire la veste puis la rejette avec dégoût) Cette odeur de sang et 20 ANNE HÉBERT de vieux tanin qui s’attache à mon fils, non, je ne puis supporter cela! Lucie prend la veste avec un grand respect et va l’accrocher au mur.Elle revient à ses cartes.FRANÇOIS — Ton fils devient trappeur.C’était à prévoir.Crois-tu donc qu’on puisse impunément lâcher des enfants dans la montagne comme des chèvres sans que la barbarie les reprenne peu à peu?{S’adressant aux enfants comme s’il racontait une histoire) Qu’elle drôle d’histoire tout de même.Un jour, Agnès, votre mère, a pris pour époux le boiteux, votre père et, dès quelle eût mis au monde ses petits, les a pris entre ses dents, comme une chatte traquée, et s’en est allée les cacher, très loin, dans la montagne.CAPUCINE — Raconte! Raconte l’histoire de Maman changée en chatte! Capucine court à son père qui la prend sur ses genoux.Agnès se lève brusquement, va à la table et appelle Capucine pour l’enlever à son père.AGNÈS — Capucine, ma petite, tu n’as que faire d’écouter ces pauvres rengaines, regarde plutôt ce manteau, ces gants, ce petit cabas.Tout en parlant, Agnès à déposé les vêtements sur la table comme un étalage.Capucine court à sa mère.CAPUCINE — C’est pour quoi faire toutes ces choses noires?AGNÈS, comme si elle se parlait à elle-même — Je dois partir en train, demain, très tôt, pour un long voyage, malgré l’hiver et la neige.FRANÇOIS, dans un cri — Agnès, que se passe-t-il donc?Tu veux me quitter?Ah non! ce n’est pas possible! Cela LE TEMPS SAUVAGE 21 même que j’ai toujours craint comme la fin du monde arrive aujourd’hui?AGNÈS, très lasse — Mais non, mais non, vieil homme.Rassure-toi.Je vous quitte tous pour la journée de demain, la journée seulement, le temps de dire adieu à Nathalie qui est morte et de ramener sa fille avec nous.FRANÇOIS, comme s’il sortait d’un rêve — Ah! c’est vrai que la petite Nathalie est morte! Agnès s’arrête, demeure immobile soudain touchée au cœur.AGNÈS — La petite Nathalie, comme tu dis, la toute petite Nathalie, si fragile entre mes bras, et voici que sa vie est comble comme un trésor fermé.Longtemps elle eût un visage d’enfant facile à lire, puis, un jour, tout s’est brouillé sur sa petite face.Elle s’est mise à rayonner de malice, de ruse et d’ingratitude.Agnès range les vêtements restés sur la table.Lucie s’approche de sa mère.LUCIE — Ce n’est pas la peine de parler pour dire les choses à moitié.Qu’est-ce qu’elle t’a fait, ma tante Nathalie?Agnès gifle Lucie.AGNÈS — Occupe-toi de ce qui te regarde! LUCIE — Ah! la vie de famille est pourrie! Elle vous déchire le cœur et vous aiguise les griffes! Lucie se précipite dans la véranda.François atterré essaie de la retenir.FRANÇOIS — Tu ne te rends pas compte, Lucie, ma petite fille, Nathalie s’est très mal conduite avec ta mère, elle l’a gravement offensée et trahie.AGNÈS, appelant — François! LUCIE — Elle se croit la plus forte à présent parce que ma tante Nathalie est morte; et, si la mort ne vengeait pas 22 ANNE HÉBERT les vivants?Et si c’était le contraire?Ah! elle serait bien attrapée! On entend un long cri sauvage venant de l’extérieur.Lucie se précipite vers la porte, tandis que François rentre dans la salle en mettant ses mains sur ses oreilles.LUCIE — C’est Sébastien! C’est Sébastien qui rentre! C’est le signal! Il faut répondre tout de suite! Lucie ouvre la porte de la véranda et crie entre ses doigts.Capucine et Marie accourent auprès de Lucie.Hélène hésite, regarde sa mère puis son père.François s’assoit tandis qu’Agnès se lève toute droite.Hélène se rassoit.Silence — Attente.Le cri de Sébastien se rapproche.FRANÇOIS — Quels cris sauvages! Ces enfants sont possédés.J’en ai le cœur saisi chaque fois! Sébastien rentre très enneigé.Les trois sœurs entourent Sébastien qui leur tend, à mesure qu’il les enlève: mitaines, passe-montagne, foulard.Lucie parle à son frère rapidement, le prend à part, s’arrangeant pour lui bloquer le plus longtemps possible, le passage vers Agnès qui attend dans la salle.LUCIE — Qu’est-ce que tu as fait toute la journée dehors, Sébastien?Sébastien éclate de vie.Il rit, se moque de lui-même et de sa joie même.SÉBASTIEN — Des affaires! Des fourrures magnifiques en beaux lots bien triés, vendues d’un coup à Chatillon.On partage, Bertrand et moi.Je suis riche! AGNÈS, appelant — Sébastien! MARIE et CAPUCINE entourent leur frère — Sébastien! Sébastien! LE TEMPS SAUVAGE 23 Sébastien a un mouvement vers la salle.Lucie le retient, se penche vers lui.LUCIE — Toi, mon frère Sébastien, je te reconnaîtrais, les yeux fermés, entre mille autres garçons, rien qu’à ton odeur.SEBASTIEN, repoussant Lucie — Laisse-moi passer.LUCIE — Tu empestes le renard et les piastres! Sébastien entre dans la salle.Il embrasse Agnès.AGNES — Sébastien! Tu n’es pas raisonnable! Toute la journée dehors par ce froid, et sans ta veste de mouton.Tu me fais mourir de tourment.Sébastien enlève ses bottes.Capucine lui apporte des bottes plus légères.SEBASTIEN — Mourir de tourment?Mais, c’est vivre cela, vivre fortement jusqu’à la dernière minute.A chacun sa part: toi, tu te tourmentes et moi, je me bats: contre le froid, contre la neige, contre le vent qui brouille les pistes, contre les pièges, contre le rat musqué et le castor, contre la belette, le chat sauvage et le petit lapin, contre les rapaces et les voleurs.et je gagne par surcroît, comme si le grand plaisir de ce monde ce n’était pas le corps à corps de la bataille.LUCIE — Et le corps à corps de la vie de famille?Où est le plaisir, où est la joie?çà, je me le demande! SEBASTIEN — Le temps joue pour nous, ma sœur; bientôt nous serons tous grands comme des arbres! Sébastien fait quelques pas de danse avec Lucie.On entend mêlés aux rires « Grands comme des arbres.» « Toute une forêt d’arbres malfaisants! » Puis Sébastien court vers Agnès et se jette à ses genoux. 24 ANNE HÉBERT SÉBASTIEN — J’ai faim! J’ai soif! Je suis fourbu! Je rentre au bercail! Me voici à tes pieds, implorant ta grâce, première femme de mon cœur! AGNÈS, ravie — Fou! Fou! Cet enfant est fou! Mon fils est fou! SÉBASTIEN — Je suis bien comme cela, la tête sur tes genoux, comme lorsque j’étais petit! Mais je ne puis rester ainsi.Sébastien se lève brusquement.SÉBASTIEN — J’ai très faim et très soif! Comme un or-gre! Ees sœurs s’empressent pour servir Sébastien.AGNÈS, à ses filles — Je ferai moi-même le thé.(À Sébastien) Sébastien, qu’as-tu à passer tout ton temps avec ce Bertrand?Tu sais bien que je n’aime pas cet espèce de rodomont sans feu ni lieu qui fait du « trappage » ici et là, et fabrique de l’alcool de bois.SÉBASTIEN, soudain grave — Tu ne peux comprendre.Bertrand est mon frère et mon compagnon, mon partenaire et mon complice, mon rival et mon adversaire.Sa force et sa ruse maintiennent en alerte de grandes vertus brutes en moi.Le qui-vive est notre cri de ralliement quotidien et l’espèce de loyauté farouche qui existe entre nous est affaire d’homme.AGNÈS — Toi, un homme?Mon pauvre petit! tu ne seras sans doute jamais un homme.Qui est jamais tout à fait un homme ou une femme dans ce pays d’avant la création du monde?Tu peux jouer le jeu, mais moi, je ne suis pas dupe.Ne vous ai-je pas tous faits et mis au monde, petits et misérables, à ma ressemblance et à celle de Dieu le Père qui est au ciel.Amen.SÉBASTIEN — J’ai l’expérience de la forêt plein les yeux, plein le nez, plein les oreilles, collée à mes mains, à mes LE TEMPS SAUVAGE 23 pieds, s’attachant à tout mon corps comme une possession, et personne au monde ne pourra empêcher que j’appelle cela ma vie d’homme et que j’y tienne comme à ma peau.Je goûte ma vie comme du sel.LUCIE — C’est moi qui ressemble le plus au sel, dans cette maison.Et je ne suis pas contente d’être ici.Je connais l’envoûtement de cette forêt dont tu parles si bien, mais je voudrais être ailleurs, dans une grande ville civilisée et sûre.AGNÈS — Ma fille Lucie a de la suite dans les idées.SÉBASTIEN — Un jour, si l’envie m’en prend, je troquerai la forêt « pour une grande ville civilisée et sûre.» Toutes les bêtes à poils et à plumes, tout le bois debout, en échange de l’aventure de mon choix.Vous verrez.Regardez, je suis déjà riche et cela ne fait que commencer.Sébastien sort une liasse de billets de sa poche qu’il montre à sa mère et à ses sœurs.Agnès détourne la tête.AGNÈS — Méfie-toi, Sébastien.Cet argent vient de la forêt.Il n’est pas bon de vendre ce que l’on aime.SÉBASTIEN — Les choses que l’on aime le plus se vendent le plus cher.AGNÈS — Dépense cet argent tout de suite et qu’on n’en parle plus.SÉBASTIEN — Tu as tort de mépriser l’argent, et puis, tu semblés oublier que nous vivons tous à même ton héritage.Rien de plus gratuit qu’un héritage, n’est-ce pas?Et, à quoi bon faire la fine gueule.Sans l’héritage que fît notre mère Agnès, nous serions tous chez le diable, notre père François avec nous, à mendier, comme des saints humiliés.AGNÈS — Il ne faut pas parler de cela. 26 ANNE HÉBERT SÉBASTIEN — Notre père François, lui, n’a jamais gagné un seul petit sou pour faire bouillir l’étrange marmite de cette maison; mais, il en coûte si peu de vivre à la campagne.AGNÈS — Sébastien, je t’en prie.SÉBASTIEN — Les affaires sont les affaires! A la petite Nathalie, notre tante, la maison de la rue Saint-Marc; à notre mère, Agnès, l’argent liquide.A chacune des deux sœurs, sa part claire et nette.Et la vie de famille continue! Nous en sommes à la X génération.Elle a tant d’étages et d’embranchements la vie de famille! Une tante par-ci, une cousine par là! Et les grands parents tout au bout qui ont l’air de dormir au cimetière, sans oublier les ancêtres nés dans les vieux pays.Tant de passés s’empilent en caves et en greniers que la génération actuelle en est réduite à se disputer dans des chambres hantées.MARIE — Puisque tu es si riche, Sébastien, offre-moi des patins.CAPUCINE —Oh, Sébastien! moi aussi je veux des patins! Sébastien donne des billets à ses deux sœurs.SEBASTIEN — Des patins, des skis, de la neige, tout l’hiver, ce que vous voudrez, mes petites belles, allez! Sébastien s’approche d’Hélène.SÉBASTIEN — Et toi, Hélène, douce sœur aînée, laisse un peu ta couture et fais un vœu.HÉLÈNE — Je voudrais que personne ne se dispute jamais.SEBASTIEN —Et Y ennui?As-tu pensé à l’ennui qui fondrait sur nous comme la peste si on cessait de se disputer?mais, pour le fil, les aiguilles, la laine, que sais-je, je suis là. LE TEMPS SAUVAGE 27 Sébastien dépose un billet sur la table près d’Hélène qui n’y touche pas.Sébastien s’approche de Lucie qui est dans la véranda.La conversation entre le frère et la sœur est rapide, un peu en retrait comme une confidence, une sorte de blague à peine esquissée.SÉBASTIEN — Et toi, Lucie?qu’est-ce qui te ferait plaisir?LUCIE — Moi?Je voudrais un renard vivant, sans mal et sans blessure, tu m’entends?SÉBASTIEN — J’entends.Tu l’auras ton renard vivant.Je te l’attraperai.Tu l’auras sans autre tare que la honte et l’angoisse de la bête captive.Ne lui ressembles-tu pas déjà, nerveuse et fine, finaude et lustrée, pas contente d’être en cage, hein?Sébastien fait mine de vouloir caresser les cheveux de Lucie qui se recule brusquement.LUCIE — Laisse-moi tranquille! Agnès s’empare des billets de Marie et de Capucine par surprise.AGNÈS — J’ai toujours défendu que l’on patine sur la rivière! CAPUCINE et MARIE protestent — « Mon argent! C’est à moi que Sébastien l’a donné.— Je voulais des patins! — Des patins.» AGNÈS, tranquillement — Vous aurez des mitaines et des foulards, à la place.C’est moins dangereux.Sébastien rafle le billet d’Hélène resté sur la table.SÉBASTIEN — L’injustice appelle l’injustice.Retiens cela, toi qui es si sage, et tu deviendras encore plus sage.LIÉLÈNE — Oh Sébastien! C’était pour de la laine orange et des aiguilles neuves! 28 ANNE HÉBERT SÉBASTIEN — Tu n’avais qu’à ne pas laisser traîner ce billet! Sébastien rend le billet à Hélène.SÉBASTIEN — Tu fais vraiment trop pitié, sœur Elélène.Sébastien, mal à l’aise, s’approche de son père, le portefeuille à la main.SEBASTIEN, en lui-même — Pour celui-ci l’injustice est plus grande encore, indélébile comme une tache de naissance.François semble perdu dans ses pensées.Sébastien se tient debout devant lui — Silence.SEBASTIEN —Tu sais, si tu veux une veste neuve pour remplacer celle que j’ai prise.FRANÇOIS — Vous êtes tous méchants, entêtés et fous.Qu’ai-je besoin d’une veste neuve?Je suis vieux et je boite.L’hiver est cruel.Qui parle de sortir par un froid pareil?Ni veste, ni bottes, ni promenades.Ta mère me l’a bien dit: je suis vieux et je boite.Ah! les curés ont bien raison: « La vraie vie est ailleurs.» « Être au monde comme n’y étant point.» Et voici que toute absence sera magnifiée par les anges durant l’éternité.François se détourne.Sébastien va sur la véranda et se met à peindre sur un carton posé sur ses genoux.Capucine le regarde et lui tend des pots de gouache.CAPUCINE — Fais-moi une maison, Sébastien, avec un soleil dans le ciel et de l’herbe tout autour de la maison, et des arbres aussi, beaucoup d’arbres.Depuis quelques instants Agnès suit des yeux Lucie qui prépare le thé.Lorsque Lucie s’avance vers Sébastien avec le plateau, Agnès intervient et s’empare du plateau qu’elle met de côté. LE TEMPS SAUVAGE 29 AGNÈS — Je l’ai dit cent fois: personne, à part moi, ne sait faire le thé dans cette maison.Agnès s’approche du poêle et recommence à préparer le thé.À l’arrière plan on entend les voix de Sébastien et de Capucine: « Le rouge, Capucine! » « un soleil, Sébastien! » « Le jaune, Capucine!» « Le ciel, Sébastien!» « le bleu, Capucine! » « Des arbres, Sébastien! » « Le vert, Capucine! » « Une grenouille Sébastien! » « Grenouille toi-même, Capucine! » AGNÈS — Cette eau n’est pas bouillante.Avant que vous ne deveniez tous grands comme des arbres malfaisants, je demeure la maîtresse absolue du thé, et pour le reste.Profitant de Vinattention d’Agnès, Lucie verse de l’alcool dans la tasse de thé de François qui boit une grande gorgée.FRANÇOIS — N’empêche que la petite Nathalie est morte, hier, à midi.Agnès soudain se met à trembler.AGNÈS — Ah! quelle journée terrible j’ai devant moi demain, quelle journée terrible! Agnès se précipite vers Capucine étonnée et la prend dans ses bras.Sébastien accroche sa dernière peinture au mur.Agnès amène Capucine dans la salle.AGNÈS — Capucine ma toute petite! Comme tu es petite et fraîche! Dis-moi que rien ne te manque ici et que la campagne garde les enfants de tout malheur?Marie qui est dans la véranda se met à crier.MARIE — Maman! Maman! Tu ne peux deviner qui s’en vient par ici?Capucine, Sébastien et Lucie se précipitent à la fenêtre s’emparant, à tour de rôle, de la place 30 ANNE HÉBERT de Marie pour contempler l’abbé se dirigeant vers la maison.SÉBASTIEN — Ah! Ça alors! C’est incroyable! Capucine se retourne vers sa mère pour raconter.CAPUCINE — Maman! Maman! Une visite! C’est Monsieur le nouveau curé qui vient nous voir! Il a beaucoup de misère pour marcher dans la neige! AGNÈS, furieuse puis atterrée — Le nouveau curé! Que vient-il faire ici?Personne ne l’a invité que je sache! C’est insensé.Il se croit tout permis.Ma maison n’est pourtant pas un moulin.Je ne le recevrai pas! Vous savez bien que je ne veux voir personne aujourd’hui.Agnès a un mouvement de retraite vers sa chambre.On frappe à la porte.Agnès hésite et revient sur ses pas.AGNÈS — Impossible de se cacher dans cette maison! Les jeunes filles hésitent à ouvrir.François se lève avec peine et se dirige vers la porte.On frappe encore.FRANÇOIS — Le nouveau curé?Et si c’était Dieu qui l’envoyait?Il faut ouvrir.François se dirige vers la porte.Sébastien s’approche d’Agnès pétrifiée de colère.SÉBASTIEN, continuant la phrase de François — Et si c’était le diable qui l’envoyait cet homme, faudrait-il le laisser mourir de froid dehors?François, Marie, Lucie, Capucine sur la véranda.L’abbé Beaumont entre.On entend sa voix qui dit: « Je suis le nouveatt curé de Ste-Thérèse.» François dit: « Bonjour, Monsieur le Curé! » Tout cela est confus pendant que Sébastien parle à Agnès. LE TEMPS SAUVAGE 31 SÉBASTIEN — Que veux-tu qu’il vienne faire ici?Il soupèse, mesure et énumère les âmes de sa nouvelle paroisse afin de les faire entrer toutes dans son grand livre de comptes.La légalité est avec lui.Ne sommes-nous pas dans la limite de son territoire?Notre-Seigneur et Maître fait sa tournée.Tout le monde va y passer, tu verras, toi comme les autres et la petite Capucine qui a déjà l’âge de messe et de raison.L’abbé entre dirigé par François qui est à la fois embarrassé et ému.FRANÇOIS — Entrez donc, Monsieur le Curé.Sébastien s’est assis sur une marche dans l’escalier.Il salue cavalièrement lorsque François le présente à l’abbé.FRANÇOIS, présentant sa famille à l’abbé — Ma femme, mon fils Sébastien, mes filles: Lucie, Hélène, Marie, Capucine.L’abbé fait un pas dans la direction d’Agnès qui ne bouge pas.Aucune main n’est tendue au prêtre.L’abbé est à l’extrême gauche de la scène.Agnès à l’extrême droite.Toute l’attention porte sur leurs deux silhouettes noires parallèles.L’ABBE — Je suis le nouveau Curé.On m’a appris au village la triste nouvelle de la mort de votre sœur, Madame.Je voudrais vous assurer de toute ma compassion.(// hésite et dit plus bas) et de mes prières, si vous me le permettez.AGNÈS — Je vois que vous êtes déjà très bien renseigné.Les nouvelles vont extrêmement vite dans ce village.Je ne doute pas de votre bonne intention, Monsieur le Curé.Mais il n’entre pas dans mes habitudes de permettre que l’on me plaigne ou que l’on prie pour moi.Question d’orgueil et respect de l’indépendance d’autrui.Seuls sont avec 32 ANNE HÉBERT moi dans mon malheur aujourd’hui et n’ont le droit d’y être que ceux-là que j’y ai mis moi-même volontairement, selon les lois du sang les plus strictes et les plus étroites.L’ABBÉ — Je m’excuse, Madame, je ne voulais pas m’imposer, mais vous savez que le devoir d’un curé est de veiller sur chacun de ses paroissiens, d’avoir part à sa joie, ou à sa peine, dans la mesure où Dieu le permet.J’aimerais vous répéter aujourd’hui, en prenant sur moi votre deuil, le mot de Saint-Paul: « Ne pleurez pas les vôtres comme ceux qui n’ont pas d’espérance ».AGNÈS — Que savez-vous de mon deuil et de mon espérance, comme vous dites?Qui peut savoir ce qui se passe au fond d’un cœur humain?Qui a le droit de savoir?Personne, personne! Je vous trouve bien présomptueux, Monsieur l’abbé.Oh, je sais, tous vos paroissiens sont à vous et vous êtes à tous vos paroissiens.Et bien, non, justement! Je ne marche pas.Ma terre, ma maison, mes enfants, mon mari et moi-même demeureront, en dépit de tout, cette petite enclave libre, cette épine amère au cœur béni de votre paroisse.Pour votre plus grand bien sans doute, Monsieur le Curé.L’ABBÉ — Monsieur l’abbé Joly, mon prédécesseur, m’avait pourtant prévenu.Mais, je vous l’avoue, j’espérais renouer des liens, ramener des brebis au bercail.Cette démarche m’a tant coûté! Je rêvais, comme un enfant, d’inscrire tous vos noms, par rang d’âge sur le registre de paroisse.SÉBASTIEN — Ce sera pour une autre fois, Monsieur l’abbé Joly vous a sans doute dit que nous n’allions jamais à l’église?FRANÇOIS, humilié, confus — J’y vais quelquefois, mais le village est si loin et je boite terriblement.Sébastien descend les marches de l’escalier. LE TEMPS SAUVAGE 33 SÉBASTIEN — Nous vivons tous comme des sauvages dans cette maison.Depuis longtemps notre mère Agnès ne prétend-elle pas régner seule ici?Bénir ou maudire à son gré, sans église ni curé?Ne craint-elle pas plus que tout au monde l’influence magique rivale des cloches et des messes, des cierges et de l’encens?(Un temps) Vous prendrez bien un petit verre pour vous réchauffer, Monsieur l’abbé?L’ABBÉ — Je ne sais.LUCIE, timidement — Ou une tasse de thé?L’ABBÉ — Une tasse de thé, oui, c’est cela, une tasse de thé bien chaud.Il fait si froid dehors, et avec cette neige accumulée dans le sentier.FRANÇOIS — Il y a bien trois milles du village à ici.Lucie offre le thé à l’abbé.LUCIE —Voici le thé.L’abbé prend la tasse et reste debout.Personne ne l’a invité à s’asseoir.À l’autre bout de la salle Agnès semble troublée, irritée par chacune des paroles ou des gestes de l’abbé.On sent qu’elle voudrait se justifier.AGNÈS — Buvez votre thé, tranquillement, Monsieur l’abbé.(Très agacée) Le chemin pour venir jusqu’ici n’est guère facile et vous avez vraiment beaucoup de mérite.Sébastien se sert à boire.SÉBASTIEN — Vous n’avez sans doute pas le temps de vous asseoir, Monsieur le Curé?Soyez raisonnable.Rendez-vous compte à la fin (Il désigne Agnès).La robe noire de ce royaume, c’est elle.Le prêtre et le démon, c’est elle; le pain et le vin, le juge absolu, le cœur et la tête, c’est elle, elle, elle seule! AGNÈS — Sébastien, tu dis des sottises. 34 ANNE HÉBERT Agnès s’approche à grands pas de l’abbé qui a déposé sa tasse et semble vouloir partir.AGNÈS — Monsieur le Curé, vous m’entendrez bien, avant de partir?N’est-ce pas votre habitude de confesser les gens, quitte à leur refuser le bon Dieu après?Ecoutez-moi, je vous prie.Avant son mariage, mon père a été séminariste et mes deux grands-pères également.Tous les jours mon père lisait son bréviaire, comme un moine, dans 1 espoir de se faire pardonner une vocation perdue.Je suis née d’une race de défroqués et de forçats innocents.Tous les dimanches la maison était pleine de curés.Nous n’avions qu’à nous taire, surtout les femmes.Qu’il fût question de beau temps, de politique, d’art ou d’éducation, eux seuls possédaient la vérité, et nous n’avions qu’à nous en féliciter intérieurement, ma mère, ma sœur et moi.Très tôt l’infaillibilité de certains prêtres m’a humilié l’esprit et rompu le cœur, tandis que l’on m’attachait la culpabilité au cou, comme une meule, pour me noyer.Si vous n’aimez pas ce que je dis, vous n’aviez qu’à ne pas venir ici, dans cette maison qui est mienne, là où je me suis juré de garder mes enfants barbares et innocents.Sans s’en rendre compte Agnès a pris devant l’abbé une attitude de pénitente qui énumère ses fautes.L’abbé a également l’air d’un confesseur grave et attentif derrière son guichet.AGNÈS, se redressant — Et pourtant, je crois au Christ, et j’accumule les péchés sur ma tête et sur celles de mes enfants.L ABBE, au comble de la gêne — Madame, je vous en prie, Madame.AGNÈS — À la mort de mes parents, je me suis occupée de l’éducation de ma petite sœur Nathalie, découvrant ainsi le seul honneur et le seul prestige accordé à la fem- LE TEMPS SAUVAGE 35 me, dans ce pays: la maternité.Car, que vous le vouliez ou non, le culte de la mère fait pendant au culte du prêtre.SÉBASTIEN — La liberté des enfants de Dieu est effrayante et court les rues comme une souris affolée! AGNÈS — Il ne fallait pas venir ici, Monsieur l’abbé.Il ne fallait pas venir.Je ne vous pardonnerai jamais cette confession que je viens de faire.En vertu de quel vieux pouvoir occulte, de quelle magie tenace m’avez-vous extorqué cet aveu?Au nom de quelle loi souveraine me tourmentez-vous?Je vous hais.Voici que j’ai parlé de moi, du fond de mes entrailles, devant vous et devant mes enfants.Ma nuit est ouverte et, je m’étais juré d’y vivre et d’y mourir! Agnès, s’affaisse sur une chaise.Tous sont sidérés.L’abbé se dirige lentement vers la porte.Lucie suit les gestes de l’abbé avec une attention extrême.Elle lui tend ses mitaines comme si elle servait à une cérémonie qu’elle ne comprend pas mais qui la fascine.Lucie, après avoir ouvert la porte à l’abbé, reste quelques instants sur la véranda.Tous les autres personnages demeurent figés dans les mêmes attitudes.Le premier, Sébastien tente de réagir.Ses paroles détonnent dans le silence général.SÉBASTIEN — Il est gentil le nouveau curé dans son accoutrement de vieille dame, tout maigre et raboteux, un peu comme un vieil arbre, malgré qu’il ne soit pas vieux, une espèce d’air noueux qu’il a, comme çà.LUCIE — Une vraie confession, cela se fait à deux: donnant, donnant.AGNÈS — Qu’est-ce que tu dis? 36 ANNE HÉBERT LUCIE, s’approchant — Je dis qu’une vraie confession cela se fait à deux.Confidence pour confidence.Tu aurais pu lui permettre d’avouer à son tour, au nouveau curé, comme cela vous auriez traité d’égal à égal.Ton orgueil aurait été sauf.AGNÈS —Tu es folle! LUCIE — J’aimerais savoir ce qui se passe derrière sa face de Curé.Il doit en avoir lourd sur le cœur comme tout le monde.AGNÈS — De quoi te mêles-tu?De quoi te mêles-tu, mon Dieu! LUCIE Cet homme est un étranger, un pur étranger.Cet homme n’est ni mon père, ni mon frère.Et moi, cela me repose l’âme de penser qu’il y a des étrangers qui vivent dans le monde avec leur confession étrangère sur le bout de la langue.AGNÈS — Tu divagues.Et moi, j’ai mes bagages à faire et, cette longue nuit à passer qui est avant la journée de demain.Agnès termine ses bagages et ses préparatifs de voyage très rapidement avec des gestes sûrs comme si rien au monde ne pouvait la détourner de sa résolution profonde.Rideau LE TEMPS SAUVAGE 37 ACTE DEUXIÈME Le lendemain PREMIER TABLEAU Parloir du presbytère.Un côté de la pièce est déjà blanchi à la chaux.Chaise et bureau très simples.Croix noire.Caisses de livres à moitié répandus.De l’autre côté de la pièce papier fleuri au mur, fauteuils de peluche, lampes pré-tentieuses et bon marché, reproductions religieuses de mauvais goût.Tout cela en désordre comme dans un déménagement.L’abbé Beaumont est assis à son bureau l’air fatigué et irrésolu.Lucie arrive et se tient dans la porte timidement.L’abbé se retourne et l’aperçoit.L’ABBÉ — Ah! Vous êtes là, Mademoiselle! LUCIE — J’arrive à l’instant.L’ABBÉ — Entrez, je vous en prie.Lucie reste dans la porte, sur ses gardes, prête à fuir.L’ABBÉ — Mais, entrez donc, asseyez-vous.Lucie fait un pas et examine la pièce d’un air soupçonneux.LUCIE — Vous déménagez? 38 ANNE HÉBERT L’ABBÉ — Oui, c’est-à-dire que je m’installe.Je fais place nette.Je ne trouve pas que toutes ces fanfreluches conviennent à un parloir de curé.LUCIE — L’ancien curé s’en contentait bien, lui.L’ABBÉ — Le plus dûr, c’est de décoller le papier du mur.LUCIE—'Vous allez scandaliser vos paroissiens, Monsieur le Curé.Lorsqu’on est curé, il ne faut pas jouer aux pauvres parmi les pauvres.Cela fait poseur et puis ça les insulte, les vrais pauvres qu’on s’amuse à faire semblant, comme çà, juste pour la bonne conscience.L’ABBÉ — Je voudrais que cette pièce soit dépouillée comme doit l’être une salle de presbytère dans un tout petit village perdu.L’abbé constate que Lucie n’a pas bougé.L’ABBÉ — Mais, asseyez-vous donc.Lucie s’assoit.Elle est mal à l’aise et semble ressasser dans sa tête des choses difficiles à dire.Un temps.L’ABBÉ — Vos parents vont bien, Mademoiselle?LUCIE — Ma mère est partie ce matin pour Montréal.Mon père dort, je crois.L’ABBÉ — Et vous, Mademoiselle?LUCIE, étonnée — Moi?L’ABBÉ — Qu’est-ce que je puis faire pour vous?LUCIE — Depuis hier, depuis votre visite à la maison, j’ai envie de vous parler.Lucie se lève brusquement.LUCIE — Et puis non, je préfère m’en aller.Je n’ai pas l’habitude de la conversation.Çà gâte la langue de ne jamais parler qu’en famille.L’ABBÉ — Et moi, si vous croyez que j’ai l’habitude de la conversation, comme vous dites. LE TEMPS SAUVAGE 39 LUCIE — Vous leur parlez pourtant aux gens d'ici.Ils vous écoutent.Ils vous parlent aussi?L’ABBÉ — Ils me parlent?Et je leur parle?Ils viennent me voir pour que je m’adresse à eux en latin.Comme cela on est bien tranquille, rien à comprendre.Je les baptise, je les marie, je leur donne la communion et l’absolution.Mais pour le reste, personne ne se parle.Tout se passe entre la misère et eux, entre les compagnies de bois et les bûcherons, entre l’ignorance et l’exploitation, entre la naissance et la mort de créatures vivantes humiliées à la face de Dieu.Je fais des gestes rituels sur des têtes inclinées et j’ai l’impression de bénir le malheur, de lui donner droit de cité, alors qu’il faudrait prêcher la violente et dure justice.LUCIE — Ayez pitié de moi aussi, car je suis vivante et injuste, comme la vie.L’ABBÉ — Je me suis laissé emporter.Je m’excuse.Mais vous, Mademoiselle, j’aurais préféré que vous ne veniez pas.«Vivante et injuste», vous êtes là devant moi qui m’appelez avec tant de force.Parfois, j’aimerais être sourd et aveugle.C’est trop dur à porter la vie des autres lorsqu’on ne peut rien pour eux.Tenez, hier soir avec Madame votre Mère, j’ai été au-dessous de tout.Je n’ai pas su trouver les mots qu’il fallait.Je me suis conduit comme un enfant qui répète sans conviction une leçon galvaudée depuis deux mille ans.Parfois, lorsque je parle au nom du Christ, c’est comme si j’employais ce nom en vain.Votre Mère s’en est bien rendue compte, elle, et me voici chargé du même coup de toutes les vieilles impostures cléricales et du poids excessif d’une âme offensée.LUCIE — Si c’est de ma mère que vous parlez, je me permets de vous rappeler que je suis ici pour mon propre compte et que je n’aurais de cesse que vous me répondiez. 40 ANNE HÉBERT L’ABBE — Que voulez-vous savoir?LUCIE — Tout, exactement tout.Je veux tout savoir.Mais nous avons le temps.Je reviendrai.Vous voulez bien que je revienne?Un autre jour, car ce jour-ci, voyez-vous Monsieur le Curé, est un jour rare entre tous, ma mère ne rentrera pas avant ce soir.Je veux voir la tête que fait la maison lorsque les souris dansent tout alentour.Je reviendrai.Et puis, prêtez-moi des livres, je vous en prie.L’abbé a un geste large vers les caisses de livres par terre.Lucien le regarde étonnée puis se décide à choisir des livres.L’abbé vient à son aide et met des livres plein les bras de Lucie.Rideau DEUXIÈME TABLEAU La salle chez les Joncas.On entend un air de jazz très vif joué sur un vieux phono posé par terre dans la véranda.Sébastien, Marie et Capucine écornent la musique d’un air ravi.Au fond de la pièce, Hélène, visiblement agacée par le phono, achève de nettoyer un fanal.Elle met un chandail sur ses épaules et traverse la salle et la véranda, son fanal à la main.Au moment ou Hélène ouvre la porte, elle se bute sur Lucie qui entre avec ses livres.Le phono s’arrête dans un couac.Sébastien remonte le phono.LUCIE — Il neige et il poudre à vous couper le souffle! HÉLÈNE — Le train aura sûrement du retard.Il faut que Maman voit le fanal, allumé de très loin, ce soir en rentrant, il fait si noir dans le sentier. LE TEMPS SAUVAGE 41 Hélène sort.Le phono repart.Lucie ferme la porte.Sébastien s’avance vers Lucie en esquissant un pas de danse.Il prend au passage quelques fleurs séchées qui traînaient sur l’appui d’une fenêtre et les offre à Lucie qui examine les fleurs avec surprise.SÉBASTIEN — Tu vois bien, ce sont des immortelles! On dit que çà porte malheur.Lucie, d’un geste brusque, jette les fleurs à terre.LUCIE — Pourquoi me les offres-tu, alors?Sébastien hatisse le son du phono.Il essaie d’entraîner Lucie dans sa danse.LUCIE — Laisse-moi tranquille! Je veux lire! Lucie s’installe sur le sofa avec ses livres.Hélène rentre.HÉLÈNE — Et puis, nous sommes en deuil.Je ne trouve pas que cette musique soit très appropriée.SÉBASTIEN — Ma pauvre Hélène! tu confonds tout, comme d’habitude.C’est à Montréal que l’on célèbre la mort de tante Nathalie.Maman y est en ce moment, mais ici, il s’agit de fêter la venue parmi nous de la cousine Isabelle.Je ne trouve pas que cette musique soit déplacée, au contraire.LUCIE, le nez dans son livre — Et puis, tu pourras lui offrir des immortelles, en guise de couronne, à la cousine Isabelle! SÉBASTIEN — Elle a vingt ans Isabelle.Je suis sûr qu’elle est très jolie, pleine de manières et d’expérience.Ah! la vie d’ici va changer! LUCIE, sans quitter son livre — Moi, je suis sûre qu’elle a mauvais genre, cette fille, un peu comme Nora au village ^ ANNE HÉBERT c[ui guette les bûcherons a leur sortie du bois pour les saigner à blanc, comme une belette.Isabelle sera bientôt ici avec nous pour vivre, dormir, manger, comme çà, tous les jours, comme une nouvelle petite sœur, et nous ne la connaissons pas encore.N’est-ce pas extraordinaire! SEBASTIEN, u l ifitBYition clê Eucic — Eu ne peux savoir jusqu à quel point tout cela est extraordinaire! Sebastien j approche de Eucie et lui enlève son SÉBASTIEN —Tu lis trop! Lucie tente de reprendre son livre.Sébastien ouvre le livre et lit la signature sur la page de garde.SÉBASTIEN, lisant — Jean Beaumont, pst.Hum! le nouveau curé! Lucie reprend son livre.LUCIE Je lis, et toi, tu fais de la peinture.Tout cela pour dire que la vie dans cette maison n’est pas suffisante; et puis, moi, je ne moisirai pas longtemps ici, çà, je te le jure! SÉBASTIEN Et c est Monsieur l’abbé qui t’aidera à préparer ton évasion, comme çà, tout doucement, avec des livres et des sermons?Méfie-toi, Lucie.L’éloge de la resignation se cache sans doute la-dedans, et tu risques fort de sécher sur place, plutôt que de prendre le large si tu te laisses endoctriner.LUCIE Tu ne comprends rien! Et puis, occupe-toi de tes oignons.Un temps.Sébastien hésite à parler à Lucie, puis le fait à mi-voix sur un ton de confidence.SEBASTIEN C est moi qui partirai le premier! LUCIE — Qu’est-ce que tu dis? LE TEMPS SAUVAGE 43 SÉBASTIEN — Moi, la forêt d’ici, je la connais comme ma main.Depuis longtemps j’ai envie d’aller plus loin.Tu sais, comme lorsqu’on est tout petit et qu’on rêve d’atteindre la ligne d’horizon, de la sentir sous ses pieds, mais, la ligne d’horizon bouge toujours et, la dernière terre est toujours à redécouvrir.Et bien, je partirai et repartirai, encore et encore, sans me lasser, jusqu’à ce que je trouve.LUCIE — Jusqu’à ce que tu trouves quoi?SÉBASTIEN — Une vie où je serai le maître.LUCIE — Et où iras-tu?SÉBASTIEN — Longtemps j’ai cru que la ligne d’horizon c’était le grand Nord, les glaces, la neige, les fourrures rares et magnifiques.LUCIE — Et maintenant?SÉBASTIEN — La vie est à prendre et, peut-être plus que la vie même, comment savoir?Je veux risquer le tout pour le tout.LUCIE — Je ne comprend pas.Toi, si net et dur, tu parles maintenant des fleurs plein la bouche, comme un homme saoul qui a des visions.SÉBASTIEN — Mettons que j’ai des visions, comme tu dis.Quelles existent seulement hors de moi ces visions, nettes et dures.Et, c’est peut-être cela la dernière terre à découvrir et à posséder.Sébastien défait un rouleau de papier en désordre.Il étale ses peintures devant Lucie.LUCIE — Tu te prends pour un vrai peintre.Toi, Sébastien?SÉBASTIEN — Moi, Sébastien, je serai un grand peintre! LUCIE — Tu rêves! Et tout cela parce qu’un homme barbu, des couleurs plein les ongles, s’est arrêté ici, l’été dernier et a regardé tes barbouillages sans rire? 44 ANNE HÉBERT SÉBASTIEN — Cet homme savait regarder.Et peindre aussi.Cela se voyait dans sa façon de regarder.Il m’a dit que c’était très bien, il m’a donné son nom et son adresse à Montréal: Jim Ladouceur Farilbaldie qu’il s’appelle.Avant, je ne savais pas ce que je faisais, j’ignorais que c’était de la peinture, j’avais tant de joie avec les couleurs et mes imaginations que cela me suffisait.Mais maintenant.Sébastien examine ses toiles avec contentement.SÉBASTIEN — Je trouve que c’est très bien.Et çà! Et çà! Il faut absolument que ce soit beau, rare, unique, irréfutable, ou ça ne vaut pas le coup.Comment savoir?A qui demander conseil?J’irai à Montréal.Le barbu m’a dit qu’il me ferait travailler.Je verrai d’autres peintres, beaucoup de peintres, j’aurai un atelier, je travaillerai.Et puis, je suis riche! J’ai les moyens de m’offrir un séjour en ville.Un lot de fourrures superbes en vrac sur le comptoir et Chatillon qui achète et paie comptant.Ah! je ne suis pas en peine pour vivre.iJJn temps) Mais, avant de partir, je veux voir Isabelle.LUCIE — Tu partiras très vite, dis, Sébastien?Tu partiras?SÉBASTIEN — Ce que j’ai une fois décidé, personne ne peut m’en faire changer.LUCIE — Merci Sébastien.Bon voyage, Sébastien, Bonne chance, Sébastien.Bonne peinture, Sébastien.Bon génie, Sebastien.Et, vite, Sébastien avant que n’arrive la cousine.SÉBASTIEN — Quelle drôle de fille tu fais, Lucie! LUCIE — Ne suis-je pas ta sœur préférée?{Avec désespoir) Et puis, un jour, moi aussi je partirai, je partirai.Capucine et Marie surgissent sur la véranda.Elles entourent Sébastien dans un grand chahut: « C’est moi ta préférée, dis Sébastien?— Non, LE TEMPS SAUVAGE 45 c’est vioi! — Cest moi que tu aimes le mieux.Dis-le que c’est moi?» Sébastien se défend en riant.SÉBASTIEN — Toutes des préférées! Toutes des pestes et des bêtes à Bon Dieu.Hélène est demeurée dans la salle.Elle se lève un peu raide sans faire un pas.HÉLÈNE — Sébastien! J’ai recousu la doublure de ta veste, viens voir.Sébastien va vers Hélène, examine la veste qu’elle lui tend et l’enfile.SÉBASTIEN — Merci, Hélène.Tu es gentille.Bon, je vais à la gare chercher la mère et la cousine, comme çà, la famille sera au complet.Bertrand me prête sa voiture.Marie et Capucine accompagnent Sébastien fus-qu’à la porte.Lucie s’est replongée dans un livre.LUCIE — Attention, Sébastien! La ligne d’horizon, c’est comme le mirage dans le désert, çà donne soif pour rien.Et puis, si tu veux mon avis: Isabelle aussi, c’est comme la ligne d’horizon.Sébastien hausse les épaules et sort.Au bruit de la porte refermée, François sort de sa chambre et se penche au-dessus de la rampe de l’escalier.FRANÇOIS, appelant — Sébastien! Sébastien! François descend l’escalier lentement.Il n’est pas rasé.FRANÇOIS — Et le courrier?Sébastien va penser de rapporter le courrier?HÉLÈNE — Avec toute cette neige, je doute qu’il aille à la poste.FRANÇOIS — Ah! la tempête est arrivée! Je la sentais dans ma jambe depuis deux jours déjà.Ah! quel ennui! 46 ANNE HÉBERT II va neiger longtemps et personne n’ira plus à la poste.Et cette lettre que j’attends.Et Agnès qui est partie par un temps pareil.François se promène dans la salle comme une âme en peine.FRANÇOIS — Que fait Agnès, qu’elle ne rentre pas?LUCIE — Le train n’arrive qu’à sept heures habituellement, et, avec cette tempête.FRANÇOIS —Ah! quelle horrible et longue journée j’ai passée là-haut, tout seul.LUCIE — Pourquoi n’es-tu pas descendu?FRANÇOIS — Je déteste cette musique déchaînée que vous vous plaisez à écouter.Et puis, le rhumatisme dans ma jambe, l’absence d’Agnès, l’espoir de cette lettre que j’attends, mêlé à la crainte de la recevoir; enfin, tout cela m’a tellement pesé tout le jour que je n’arrivais pas à bouger du tout, pris dans une glue, triste à mourir.LUCIE — Tu attends une lettre, toi?FRANÇOIS — Ah! Cette journée tourne à vide comme une vis folle! François se remet à marcher de long en large.U se sert à boire.Depuis quelque temps Hélène, aidée de Marie, prépare le repas.FRANÇOIS — La maison n’a plus de pôle.Si Agnès ne rentre pas ce soir, je me saoule à mort, comme un cochon, j’en ai envie depuis si longtemps.LUCIE — Papa, je t’en prie, l’alcool de Sébastien est dangereux, tu le sais bien.FRANÇOIS — J’aurais très peur de mourir, bien sûr mais, qui sait, une fois bien saoul, je ne m’apercevrai peut-être pas du passage de vie à trépas?LUCIE — Peut-être que non, comme tu dis.Mais peut-être que oui.Alors, fais attention, à cause du passage, comme LE TEMPS SAUVAGE 47 tu dis.Et puis, Maman va rentrer d’une minute à l’autre avec la cousine.FRANÇOIS — Ah oui! C’est vrai, la fille de Nathalie va venir habiter ici avec nous.Jolie maison, jolie famille! Et quel pauvre visage j’ai à montrer et quelle pauvre misère! C’est peut-être cela une Sainte-Face, un visage d’homme si défait et humilié, si avoué dans sa destruction qu’il ne ressemble plus à rien du tout.LUCIE — Es-tu donc si malheureux?Tu joues avec ton malheur.FRANÇOIS, en écho — «Je joue avec mon malheur».Peut-être que oui, peut-être que non, qui sait?Sans doute oui et non.La vérité est comme du sable, elle s’infiltre partout.Les plus grands jeux inventés par l’homme simulent la vie et la mort à s’y méprendre.François repousse son verre avec brusquerie.Il monte l’escalier et entreprend de se faire la barbe après avoir accroché une glace à un rayon de sa bibliothèque.Marie et Hélène mettent le couvert.Lucie met des bûches dans le poêle.LUCIE — Viens, Capucine, que je te raconte une histoire! Lucie prend Capucine sur ses genoux.LUCIE, racontant — « Le grand diable arrive dans sa maison pour dîner.Il est enragé de faim.Il dit à sa femme d’une voix terrible: « J’ai faim! » Sa femme saute dans la marmite et chauffe le poêle dessous la marmite.Elle sort de la marmite et elle dit: « Ah! je suis bien fatiguée! » CAPUCINE, elle rit — Elle n’a pas de bon sens, ton histoire! On entend des bruits de voix, des exclamations confuses. 48 ANNE HÉBERT HÉLÈNE — Les voilà qui arrivent! Je reconnais la voix de Maman.Capucine et Marie bondissent vers la porte suivies d’Hélène qui s’attarde.Lucie, un peu à l’écart, affecte un air détaché.Agnès, Isabelle et Sébastien entrent.Capucine saute dans les bras de sa mère.Sébastien, très attentif auprès d’Isabelle, porte la valise de la jeune fille.Isabelle est en deuil, très élégante malgré la neige qui couvre son manteau.Hélène, Marie et Capucine entourent Agnès, la débarrassent de ses bottes et des paquets.Isabelle est seule au milieu de tous.Sébastien est allé porter la valise dans la chambre de droite.Lucie examine Isabelle avec une malveillance évidente.François, descend l’escalier, rasé de près, vêtu d’une veste propre.Il s’avance très homme du monde, vers Isabelle.Il lui tend la main.FRANÇOIS —- Bonjour, je suis l’oncle François.François embrasse Isabelle.ISABELLE — Bonjour.Je suis Isabelle.Sébastien revient précipitamment, s’empresse auprès d’Isabelle.Il hésite puis embrasse sa cousine parodiant gauchement le geste de son père.SEBASTIEN -— Bonjour.Je suis Sébastien.ISABELLE — Je le sais déjà.Bonjour, Sébastien.SÉBASTIEN, désignant ses sœurs — Celle-là, c’est Hélène, et puis voici Marie et Lucie, et là, la petite Capucine.Les cousines se saluent à distance.Les filles, sauf Lucie qui surveille toujours Isabelle, entourent Agnès. LE TEMPS SAUVAGE 49 AGNÈS — Ah! quel voyage! J’ai failli mourir de la gare à ici.Impossible d’avancer dans la neige.On ne voyait rien à deux pas devant soi.J’ai le cœur qui bat, qui bat.François aide Isabelle à enlever son mantea-u.Il la fait asseoir et s’apprête à la débarrasser de ses bottes.Sébastien tourne autour d’Isabelle.U examine son manteau.SÉBASTIEN — C’est du faux vison! ISABELLE, elle hausse les épaules — Bien sûr! SÉBASTIEN — Je connais les fourrures.Depuis longtemps je fais du trappage.Très brusquement Sébastien aide son père à se relever pour prendre sa place aux pieds d’Isabelle.Il retire les bottes de sa cotisine avec maladresse.AGNÈS — Mais qu’est-ce que vous attendez pour servir?Il est huit heures passées! Hélène et Marie s’affairent autour de la table, Agnès examine tout, l’air excédé.AGNÈS — Que je manque un seul instant dans cette maison et le désordre se glisse partout.EIELENE — Maman, je t’assure.J’ai tout fait pour que tu sois contente! Agnès continue son inspection.AGNÈS — Le pain est rassis! Et ce torchon?Vous avez vu ce torchon?Et cette odeur épouvantable, qu’est-ce que c’est?LUCIE, tranquillement — C’est l’ail que j’ai mis dans le ragoût.AGNÈS — De l’ail! Quelle horreur! De quoi te mêles-tu, mon Dieu! De quoi te mêles-tu! Allons à table.Isabelle, prends cette chaise, là, tout près de moi. 50 ANNE HÉBERT Tout le monde s’installe à table.Sébastien apporte des verres qu’il offre à Isabelle, Agnès et François.Agnès boit une gorgée puis repousse son verre.AGNÈS — Sébastien! Que nous sers-tu là?Tu veux nous empoisonner?Ne bois pas Isabelle.François vide son verre.Il parle avec animatioyi s’adressant à Isabelle comme s’il racontait une histoire.FRANÇOIS — Le monde est plein de poison, celui-là ou un autre.Moi, j’attrape les poisons en plein vol, pst.(// fait le geste d’attraper une mouche).L’été, les plantes vénéneuses me choisissent, sept ans et sept quarantaines d’herbe à puces.Et l’hiver, cent petits baromètres s’installent dans mon genou droit afin de prédire le temps qu’il fait à même mes os.Aie! AGNÈS — Tu parles beaucoup, vieil homme.SÉBASTIEN — Un jour, quand je serai riche et que j’aurai une ville à mon nom, j’installerai un bel alambic sur la place, bien au centre, comme une fontaine, à la portée des simples d’esprit.La poésie et la musique leur sortiront du cœur comme leur propre sang.AGNÈS, suivant son idée — Quelle journée! J’en ai la gorge serrée.A mon âge, avec cette tempête, un pareil voyage, c’est insensé! ISABELLE — Il fait très froid dans cette maison.AGNÈS — Le feu s’éteint! Ah! mes filles sont sottes! Agnès va ranimer le feu.AGNÈS — Quand donc apprendrez-vous que le bois vert ne donne ni chaleur, ni éclat! Ah! on pourrait croire que ma maison a été livrée à elle-même toute la journée! Ce n’était vraiment pas la peine de mettre au monde quatre filles vivantes! LE TEMPS SAUVAGE 51 Agnès reprend sa place à table.AGNÈS — Mon Dieu, quelle horrible journée! Il n’y avait que moi et Isabelle dans l’église, ce matin.Une messe de pauvre à l’heure des pauvres.Ah! les curés savent ce qu’ils font! Pas moyen de s’y tromper, l’église était déserte.Rien ne m’a été épargné; ni l’encan, ni la vue des créanciers, cette pauvre Nathalie était rongée de dettes.Les meubles de famille en vrac sur l’escalier, comme des objets volés.J’ai racheté la table de mon père.Je l’ai disputée à une Anglaise qui sentait le tabac.Une horreur après l’autre.Et ce voyage en train qui ne finissait plus.Il fallait déneiger les voies à mesure.ISABELLE —A moi non plus, rien n’a été épargné aujourd’hui, je vous assure.Je vous prierai de m’excuser.Si 1 une de mes cousines veut bien m’indiquer ma chambre.Isabelle se lève de table.Hélène se lève aussi et veut conduire Isabelle.HÉLÈNE — Venez, c’est par ici.Hélène se dirige vers la chambre de droite suivie d’Isabelle.Agnès se lève à son tour et rappelle Isabelle.AGNÈS, voix contenue — Isabelle, viens.Viens plus près que je te regarde encore un peu.Isabelle s’approche d’Agnès qui la regarde intensément.AGNÈS — Comme tu ressembles à Nathalie.Ne me regarde pas ainsi.Ces yeux trop grands ouverts, cette façon hautaine sous la fatigue et la peine, ces mains blanches, ces cheveux lourds et ce beau visage aveugle.Tout le mal du monde pourrait s’y cacher sans que personne ne s’en doute; en tout bien, tout honneur! Quel masque que la beauté sur un jeune visage.Tu lui ressembles tant, c’est insensé! Tu me blesses et tu m’épouvantes, mais je veux 52 ANNE HÉBERT te garder là, sous mes yeux, le plus longtemps possible.Et si j’y croyais moi, à ta petite âme pure?Si je me laissais prendre une seconde fois, au risque de l’amour et de la trahison?Enfant.Oiseau.Petite, toute petite.Agnès qui s’était approchée d’Isabelle jusqu’à la regarder et à la toucher de tout près comme un objet à la fois précieux et dangereux s’éloigne brusquement.Isabelle saisie, fascinée, ne parvient pas à bouger.AGNES — J’ai des droits sur toi, jusqu’à ta majorité.Tu vivras ici, avec mes enfants.Toute ma famille doit dormir avec moi, sous mon toit.Et puis, tu ne sais pas ce que c’est que la vie à la campagne.Certain désert, certain silence effacent à la longue tout chagrin et usent les plus beaux visages comme l’eau.ISABELLE — Tante Agnès, vous êtes comme le démon.SÉBASTIEN — Il faut dormir Isabelle, dormir, oublier.Demain, vous verrez comme c’est beau la neige étale, après la tempête.ISABELLE — Pourquoi êtes-vous venue me chercher?Mon Dieu qu’ai-je à faire ici?Je pouvais très bien me tirer d’affaires toute seule.HÉLÈNE — Venez, Isabelle, venez! Isabelle et Hélène entrent dans la chambre de droite.Silence — Tout le monde autour de la table semble pétrifiés.FRANÇOIS — Ah! je crève de honte! Que n’ai-je su accueillir la fille de Nathalie avec les mots de compassion et de tendresse qu’il fallait.François monte l’escalier lentement.AGNÈS — Je ferai tout ce qu’il est en mon pouvoir, quoi qu’il m’en coûte, pour garder Isabelle dans ma maison. LE TEMPS SAUVAGE 53 François disparaît dans sa chambre.Hélène revient et dessert la table avec Marie.Elles chuchotent toutes les deux.HELENE — Cela me gêne horriblement cette fille inconnue qui s’installe dans notre chambre pour dormir.MARIE — Et pour elle, tu crois que c’est drôle?HELENE —Ah! j’ai sommeil, moi! Rideau TROISIÈME TABLEAU Sébastien s’avance avec précaution jusqu’à la véranda, il traîne un sac de toile, il entasse dans le sac des papiers, des pots de couleur, des vêtements qu’il sort de sous le sofa.Isabelle paraît dans la salle.Elle marche lentement, semble accablée.Elle a remis son manteau sur ses épaules.Elle frissonne.Elle s’assoit près de la table, demeure immobile un instant.Puis elle se met à pleurer, la tête dans ses mains.Elle tourne le dos à Sébastien qui la regarde avec une très grande attention.Il s’avance vers elle.Isabelle qui a entendu des pas se ressaisit et se retourne vers Sébastien.ISABELLE — J’ai très froid.SEBASTIEN, embarrassé — Vous voulez boire quelque chose?ISABELLE, avec hésitation — Bon, je veux bien.Sebastien regarde autour de lui avec précaution. 54 ANNE HÉBERT SÉBASTIEN — Il ne faut réveiller personne.Venez par ici.Isabelle suit Sébastien sur la véranda.Sébastien offre à boire à sa cousine.ISABELLE — Çà brûle! SÉBASTIEN, s'excusant — Vous aviez froid, alors?.Isabelle regarde les bagages de Sébastien.ISABELLE — Vous partez en voyage?SÉBASTIEN — Oui, je pars.ISABELLE — Par ce temps?Il faut avoir une envie terrible de partir.SÉBASTIEN — Depuis longtemps j’ai une envie terrible de partir.ISABELLE — J’ai faim.Sébastien offre un fruit à Isabelle.ISABELLE, mordant dans le fruit — Vous allez loin?SÉBASTIEN — Jusqu’à Montréal.Isabelle se remet à pleurer.ISABELLE — J’y étais ce matin.(se reprenant) Mais, j'y retournerai.Je ne pourrai jamais vivre ici.Sébastien ne répond pas et continue de faire un rouleau avec ses peintures.ISABELLE — C’est vous qui faites cela?SÉBASTIEN — Je suis peintre! Isabelle examine les peintures et éclate de rire.SÉBASTIEN — Pourquoi riez-vous?ISABELLE — Parce que cela me met en joie! Sébastien! Vous peignez comme un douanier! SÉBASTIEN — Comme un quoi?ISABELLE — Comme un douanier! Comme un innocent, un primitif, un tout petit enfant! Et toutes ces couleurs crues qui éclatent! Ô Sébastien, merci! C’est comme si la joie m’était rendue d’un coup! LE TEMPS SAUVAGE 53 SEBASTIEN, vexé — Vous ne savez pas ce que vous dites.ISABELLE — Si, je sais très bien.J’ai connu des peintres et des artistes.Il en venait souvent à la maison voir Maman.SEBASTIEN — Vous lui ressemblez à votre mère?ISABELLE, avec une sorte de rage douloureuse — Oui, je lui ressemble, je lui ressemble.SEBASTIEN — Vous êtes belle.Gêné par ses dernières paroles Sébastien examine le manteau d’Isabelle.SÉBASTIEN — Je connais les fourrures, les pièges, la chasse, le grand bois l’été comme l’hiver, des coureurs de bois, des filles de village, mais, une fille comme vous, Isabelle, c’est la première fois.Sébastien retourne à ses bagages.Isabelle prend une cigarette dans son sac.ISABELLE, ton très las — Vous avez du feu?Sébastien, surpris, fouille dans ses poches.Il trouve une allumette et s’approche d’Isabelle dont la main tremble.Un instant Sébastien tient l’allumette tout près du visage d’Isabelle.Il la regarde.SÉBASTIEN — Vous tremblez?ISABELLE — Je suis si lasse! SÉBASTIEN — Personne ne fume ici.Attention, cette odeur de cigarette peut vous trahir.ISABELLE — Je ne comprends pas.SEBASTIEN — Il n’y a que trois chambres habitables ici, l’hiver.Je dors à gauche.Là, ce sont mes sœurs.Là, Agnès se tient au centre de sa demeure, comme une reine.ISABELLE — Et mon oncle François?SÉBASTIEN — C’est un faux bourdon que la reine a relégué là-haut depuis la naissance de Capucine.Il ne des- 56 ANNE HÉBERT cend que rarement.Agnès reconnaît dans l’ombre la respiration de chacun.Pas un songe, ni un pleur qu’elle ne perçoive dans la nuit.ISABELLE — On s’habituera à ne jamais pleurer tout haut, à ne jamais rêver qu’à bouche fermée.Mais, ce dortoir de filles respirant tout contre mon lit, non! non! je ne le puis supporter.SÉBASTIEN — Vous arrivez trop tard, Isabelle.Il fallait venir lorsque vous étiez petite.Ma mère adore les tout petits enfants.Elle vous aurait aimée et vous auriez été, du même coup, mêlée aux enfants d’Agnès et confiée aux mêmes génies sauvages.ISABELLE — Vraiment, Sébastien, nous aurions été ensemble, tous les jours, vous et moi, liés par la même vie quotidienne?SÉBASTIEN, se reprenant — Ce qui n’a pas eu lieu n’existe pas.ISABELLE, dans un souffle — En êtes-vous sûr, Sébastien, que ce qui n’a pas eu lieu n’existe pas déjà entre nous, terriblement présent?SÉBASTIEN — Je pars ce soir, c’est décidé! ISABELLE — Qu’est-ce donc qui vous menace de si près qu’il vous faut partir à l’instant même, en pleine tempête?SÉBASTIEN — Je ne reviens jamais sur une décision.Je prends le train demain matin.Un ami m’offrira l’hospitalité pour la nuit.J’éviterai ainsi les scènes d’adieux, la famille en rang qui agite des mouchoirs.ISABELLE — Et ma tante Agnès pleine de larmes sèches qui retient son fils comme un poulain qui se cabre.SÉBASTIEN — Il ne faut pas parler d’Agnès.ISABELLE — Mais moi, Sébastien, je suis là.SÉBASTIEN — De toutes les personnes que je connais, LE TEMPS SAUVAGE SI vous êtes bien la dernière que j’aurais voulu trouver sur mon chemin au moment de mon départ! Sébastien se détourne et feint de ranger des couleurs.ISABELLE — Sébastien, regardez-moi, je vous en prie.SEBASTIEN — Je vous ai bien regardée, allez, lorsque vous êtes descendue du train, avec ma mère.C’était extraordinaire de vous voir et d’être vu par vous.Et, c’est à ce moment précis que j’ai décidé de partir sans plus tarder.Ma liberté est à ce prix.ISABELLE — Quel bel exercice de volonté! Vous me faites beaucoup d’honneur! SEBASTIEN — Beaucoup plus que vous ne pouvez croire! J’ai résolu de devenir un grand peintre.C’est une faim que j’ai.Je serai un très grand peintre, ou rien du tout, comme mon père.ISABELLE —- C’est un défi?SÉBASTIEN — Ma vie m’appartient et j’ai l’intention de la posséder à fond sans partage, ni reprise.ISABELLE — Et la douceur, Sébastien?Et le malheur qui fond sur nous, sans crier gare?SÉBASTIEN — Je ferai en sorte qu’aucune douceur ne me désarme, et si le malheur vient, je lui ferai face, comme une bête blessée qui s’échappe du piège et va lécher ses plaies plus loin, ruminant la prudence et l’astuce, en guise de convalescence.ISABELLE — Vous êtes bien sûr de vous, Sébastien! Et moi, je n’ai plus ni feu, ni lieu.J’ai suivi ma tante comme une somnambule.Et puis, il y a eu cet interminable voyage en train, avec les vitres aveuglées par le givre.Ma tante était assise en face de moi, taciturne, blanche et droite.J’évitais de la regarder, mais je sentais ses yeux fixés sur moi.J’étais comme prise au piège.Et maintenant, 58 ANNE HÉBERT ii va falloir vivre ici, jour après jour, avec cette femme qui me fait peur.Je voudrais avoir la force de fuir! SÉBASTIEN — Et où iriez-vous, Isabelle?ISABELLE — Je ne sais pas.Fuir, m’échapper, courir à perte d’haleine, dans la neige, à travers champs et bois, jusqu’à ce que je tombe de fatigue et de froid.SÉBASTIEN — Isabelle, vous êtes trop belle pour le désespoir! Sébastien, très embarrassé par le chagrin d’Isabelle, déballe une de ses peintures qu’il lui offre avec gaucherie.SÉBASTIEN — Et puis, tenez, je vais vous faire un cadeau.C’est ma plus belle peinture, la plus drôle diriez-vous.Si vous avez envie de rire en la regardant, et bien tant mieux, je serai content! Isabelle regarde la peinture.ISABELLE — Merci Sébastien! Vous avez raison.C'est la plus drôle (Elle sourit).SÉBASTIEN — Je connais déjà un peintre à Montréal.J’ai son nom et son adresse, là, sur ce papier.Sébastien tend un papier à Isabelle.ISABELLE — C’est un bon peintre et qui sait dépister le don chez les autres.Un temps — Sébastien et Isabelle sont debout, éloignés l’un de l’autre, se regardant avec embarras.ISABELLE — Ma tante Agnès sait que vous partez?SÉBASTIEN — Non, pas encore.ISABELLE — Elle va être très fâchée lorsqu’elle saura?Silence lourd de Sébastien.ISABELLE, avec effort — Si vous le voulez, Sébastien, c’est moi qui le lui apprendrai. LE TEMPS SAUVAGE 59 SÉBASTIEN, étonné — Vous Isabelle?Bon, si vous voulez, si cela peut vous faire plaisir?ISABELLE — N’est-ce pas ainsi que vous voulez que je sois, invulnérable et dure, tout juste bonne à annoncer les mauvaises nouvelles?SÉBASTIEN — Quelle drôle de fille vous faites! ISABELLE — Alors, c’est décidé, vous partez?SÉBASTIEN — C’est décidé! Sébastien boucle son sac.ISABELLE — Au revoir, Sébastien! Je ferai votre commission.Sébastien hésite.U s’avance vers Isabelle.Il s’arrête.SÉBASTIEN — Au revoir, Isabelle! ISABELLE — Au revoir, Sébastien! Sébastien prend son sac et ses skis.Isabelle suit chacun de ses mouvements.Sébastien sort sans se retourner.Isabelle demeure seule, immobile comme une statue.Après un moment, Agnès apparaît en robe de chambre dans l’encadrement de sa chambre.Elle parle d’abord comme en rêve, puis se réveille peu à peu.AGNÈS — Cela sent la fumée ici! Je déteste que l’on fume! Mais, qui a fermé la porte si fort?Je suis sûre qu’on a fermé la porte! Mon Dieu, qui est sorti dans la tempête et la nuit?Isabelle se retourne et fait face à Agnès.ISABELLE — C’est votre fils qui est parti.Moi seule aurais pu le retenir et, je ne l’ai pas fait.{elle pleure) Et je ne l’ai pas fait.Rideau 60 ANNE HÉBERT ACTE TROISIÈME Quatre mois plus tard.C’est le début du printemps.La salle chez les Joncas.Agnès, enveloppée d’un châle est assise, accablée, inerte.Va-et-vient joyeux de Marie, Hélène et Capucine qui entrent et sortent avec animation.MARIE, qui rentre — La rivière déborde.On a ouvert les digues.C’est plein de billots qui descendent.HÉLÈNE — Quel beau soleil et quelle odeur de terre! Capucine court à la chambre de droite.CAPUCINE — Isabelle! Isabelle! Viens voir! C’est le printemps qui arrive.AGNÈS, à elle-même — Ah! cet hiver a été long! J’ai perdu toutes mes forces.Mon Dieu, fermez cette porte! Hélène ferme la porte.AGNÈS — Il fait froid comme en hiver.Il ne cessera donc jamais de faire froid dans ce pays.Toutes les nuits, il gèle encore.Je ne dors plus et j’entends la terre qui gèle et les graines qui meurent.Il n’y aura ni fruit, ni fleur d’ici longtemps.HÉLÈNE, à sa mère — Tu veux un autre châle peut-être?AGNÈS — Pauvres filles qui me regardez les yeux ronds, qui attendez que je commande et que je gouverne, que je sache vouloir à votre place.Allez donc, petites sottes.Vous m’ennuyez.Mais je vais durer jusqu’à ce que Sébastien revienne. LE TEMPS SAUVAGE 61 MARIE —Tu as besoin de quelque chose?AGNÈS — De rien, ni de personne, je t’assure.Que je dure seulement jusqu’à ce que Sébastien revienne! Hélène et Marie parlent à mi-voix.HELENE — Quel hiver étrange et lourd.L’arrivée d’Isabelle, le départ de Sébastien, cette longue maladie de Maman.MARIE — Le départ de Sébastien l’a clouée sur place comme une morte.On dirait que Maman est empoisonnée de colère et de chagrin.HÉLÈNE — Moi, je crois que Sébastien est parti à cause d’Isabelle.Lucie est sortie silencieusement de sa chambre pieds nus, vêtue d’une vieille robe de chambre.Elle se sert du café.LUCIE —Tu es folle! Sébastien est parti parce qu’il ne pouvait plus vivre avec la famille sur le dos.Capucine est revenue sur la pointe des pieds.Elle écoute la conversation.CAPUCINE — Sébastien écrit des lettres à Isabelle! Je le sais! Je sais tout, moi! Capucine vêtit courir à sa chambre.Lucie la retient par le bras.LUCIE — Si Maman t’entendait! Et puis Isabelle est une menteuse! Tu peux le lui dire de ma part.Sébastien ne lui a pas écrit une fois, une seule fois, tu m’entends! Capucine se sauve.HÉLÈNE — Tu semblés bien sûre de ce que tu dis, Lucie.LUCIE — Tu ne peux savoir jusqu’à quel point je suis sûre de cela.HÉLÈNE — N’empêche que Sébastien aurait dû écrire à Maman, au moins pour lui dire où il se trouve. 62 ANNE HÉBERT François vient de sortir de sa chambre tout endimanché.Il commence de descendre l’escalier avec précaution comme quelqu’un qui s’évade.HÉLÈNE — Tous les jours Isabelle va à la poste avec Papa.Et, ce matin, ils ont décidé d’aller à la messe ensemble.François cherche son chapeau.Il continue de marcher très doucement voulant passer inaperçu.Il parle à mi-voix.FRANÇOIS — Mon chapeau! Où ai-je mis mon chapeau?Lucie se retourne brusquement vers son père.LUCIE —Tu sors?François a l’air d’un enfant heureux pris en faute.FRANÇOIS — C’est dimanche.Je vais à la messe avec Isabelle.Lucie veut attirer l’attention d’Agnès qui semble ne se rendre compte de rien.LUCIE, à Agnès — Tu entends ce qu’il dit?Agnès feint de ne rien entendre.François a retrouvé son chapeatt.FRANÇOIS — Il faut se dépêcher.Il est presque huit heures.François se dirige lentement vers la porte.Lucie le rejoint.LUCIE — Tu semblés bien content d’aller à la messe avec Isabelle?François tente d’ouvrir la porte pour s’échapper.Lucie le retient.Isabelle et Capucine paraissent dans le fond de la scène.Isabelle met ses gants avec soin.FRANÇOIS — Content, oui, très content! LE TEMPS SAUVAGE 63 LUCIE — Et Isabelle aussi est contente.Elle aime bien se promener avec toi, Isabelle; Seulement, tu oublies Agnès (elle désigne sa mère).Depuis longtemps ne prétend-elle pas garder la haute main sur les gens de sa maison.Et ne craint-elle pas plus que tout au monde que l’on aille à la messe, le dimanche comme la semaine.AGNES, voix détachée comme venant d’un autre monde.— Mon pauvre François! Lucie est mauvaise, comme d’habitude.Soit, je déteste que l’on aille à l’église et, tu le sais bien.Si tu m’obéis, tu te crois voué au feu éternel et, si tu oses me braver, encouragé par cette petite sotte d’Isabelle, tu te sens également coupable.Tu es tout de suite puni dans un cas comme dans l’autre.Ah! je te connais bien, tu ne saurais être heureux à cause du remords.FRANÇOIS — Mon Dieu, que faire?Que faire?J’ai pourtant promis d’aller à la messe ce matin.J’irai puisque je vous dis que j’ai promis d’y aller.François va pour sortir précipitamment.Agnès le rappelle.AGNES — François, n’oublie pas la poste, tu sais bien que j’attends une lettre de Sébastien! FRANÇOIS —Je sais.François sort.Isabelle qui a suivi la scène traverse la salle et se dirige à son tour vers la porte.Capucine l’accompagne puis la quitte brusquement pour montrer sa coiffure à sa mère.CAPUCINE — Maman! Regarde comme c’est joli, là, sur ma tête, ce ruban bleu! C’est Isabelle qui.ISABELLE — À tout à l’heure.Je vais à l’église avec mon oncle François.Isabelle sort.Agnès semble se rendre compte de la présence de Capucine.Elle arrache le ruban des cheveux de la petite fille. 64 ANNE HÉBERT AGNÈS — Je déteste que l’on coiffe les enfants comme des filles de cirque! CAPUCINE, criant — Mon ruban! Le beau ruban que m’a donné Isabelle! (Capucine sort en courant).MARIE — Comme Isabelle est élégante! Tu as vu sa robe?Et ses talons?Isabelle m’a dit que j’avais de jolies jambes.HÉLÈNE — Les jambes servent à marcher: jolies ou laides, çà n’a aucune importance.LUCIE, à Agnès — Isabelle par-ci, Isabelle par-là! on n’entend que ce nom-là à coeur de journée! Avant, c’était toi la maîtresse et, maintenant, c’est Isabelle, et tu supportes cela?AGNÈS —• Tais-toi.Je t’en prie, tais-toi! LUCIE — Non, je ne me taierai pas.J’en ai gros sur le coeur.Je voudrais parler et crier.Je voudrais que tu m’écoutes et que tu me parles.AGNÈS — Tais-toi.LUCIE — Je te dérange?Tu aimes mieux faire la sourde et la muette, simuler la morte comme si rien était?AGNÈS — Je puis très bien simuler la morte, comme tu dis.Je n’ai déjà que trop parlé lorsque ce petit curé est venu ici comme un voleur! Je n’ai plus qu’un désir: retourner en arrière, retrouver la nuit et le silence.Seule l’absence de Sébastien m’atteint et me touche.Je rumine mon chagrin comme une bête.LUCIE — Il n’y a pas que l’absence de Sébastien qui te tourmente.Et ce chagrin que tu as, tu ne le rumines pas comme une bête.AGNÈS — Tu ne sais pas ce que tu dis.LUCIE — Je sais très bien que tout, exactement tout, ce qui se passe ici, tu le réfléchis dans ton cœur, sans fin, comme une mauvaise rengaine. LE TEMPS SAUVAGE 65 AGNÈS — Quand donc apprendras-tu à t’occuper de ce qui te regarde?LUCIE — C’est drôle, il me semble que tout me regarde.C’est une idée que j’ai comme ça.AGNÈS, comme à elle-même — La plus grande réussite de ce monde ce serait de demeurer parfaitement secret à tous et à soi-même.Plus de question, plus de réponse, une longue saison, sans âge ni raison, ni responsabilité, une espèce de temps sauvage, hors du temps et de la conscience.Lucie sort un cahier et un livre et se met à écrire sur la table.LUCIE — Moi, je ne suis pas patiente! et je voudrais que ma vie s’éclaire un peu! HÉLÈNE — Tu crois peut-être que la littérature et l’algèbre vont t’ouvrir toutes grandes les portes du monde?LUCIE, évasive — Je ne comprends pas ce que tu veux dire.Hélène montre le livre sur la table.EIÉLÈNE — Ne fais pas l’hypocrite! Et ça?Silence buté de Lucie.Hélène découvre des livres cachés sous le sofa.HÉLÈNE — Et ça?et ça?LUCIE — Je te défends de toucher à ces livres! Ils sont à moi.HÉLÈNE — À toi?Et comment aurais-tu quelque chose à toi?Sébastien t’a donné de l’argent pour acheter des livres?Marie fouille parmi les livres MARIE — Oh! il y a des romans aussi! Lucie bondit sur ses sœurs et reprend les livres qu’elle fourre dans les poches de sa robe de chambre. 66 ANNE HÉBERT LUCIE — De quoi vous mêlez-vous?HÉLÈNE, brandissant un cahier — Tu oublies ton cahier d’écolière! Quelle jolie écriture et quelles jolies phrases! C est de toi?Il doit être ravi ton professeur, le nouveau curé, d’avoir une élève aussi brillante! LUCIE, reprenant son cahier— À chacun sa vie.Toi, tu reprises des vieux tricots et moi, j’étudie.De quoi te plains-tu?HÉLÈNE — Me plaindre, moi?Et de quoi veux-tu que je me plaigne.De rien, de rien, je t’assure.La vie est mal faite, c’est tout.Qu’y pouvons-nous faire?LUCIE — Si la vie est mal faite, c’est à nous de la refaire.Et puis chacun pour soi.Lucie s’en va dans sa chambre.La scène entre les trois sœurs s’est passée à mi-voix avec de sourds éclats.Agnès n’a pas bougé.Après le départ de Lucie, Agnès met une bûche dans le poêle.AGNÈS — Ah! ce feu tire mal! Il n’y a que la colère qui me réchauffe le cœur.Ah! que je suis fatiguée d’attendre, que je suis fatiguée.Lucie revient dans la salle.Elle s’est habillée à la hâte et elle a mis un vieux chapeau sur sa tête.Stupeur d’Hélène et de Marie en apercevant leur sœur.MARIE — Mais qu’est-ce que tu fais?Pourquoi es-tu costumée comme cela?LUCIE, voix très haute à l’intention d’Agnès — Je vais à la messe! Lucie court à la véranda.Avant d’ouvrir la porte, elle se retourne vers Agnès et répète sa phrase plus haut.LUCIE — Bonjour! Je vais à la messe! LE TEMPS SAUVAGE 67 On entend une cloche d’église qui tinte au loin.AGNÈS — Petit singe! Tu en seras quitte pour tes frais.Il est trop tard maintenant! Voici le sanctus qui sonne.Lucie sort.La cloche tinte de nouveau.Agnès incline la tête.AGNÈS — Mais qui aura pitié de nous?Mon Dieu qui aura pitié.Rideau DEUXIÈME TABLEAU Le parloir du Presbytère.Lucie est assise perdue dans ses réflexions.Isabelle entre à son tour venant de l’extérieur.Les deux cousines se reconnaissent avec surprise.LUCIE — Salut Isabelle! ISABELLE — Ah! c’est toi, Lucie! LUCIE — Mais qu’est-ce que tu fais ici?Papa n’est pas avec toi?ISABELLE — En sortant de la messe, mon oncle François est allé à la poste.Et moi, je cherche le dernier « Bulletin des Écoles » pour le lui remettre.Monsieur le curé m’a dit qu’il se trouvait ici, sur la table.Isabelle fouille parmi les journaux empilés sur la table.LUCIE — Comme tu le soignes «ton oncle François», et comme tu es contente de toi, lorsque tu le soignes.Une vraie bénédiction réciproque.Tu charmes toute la famille, avec tes minoucheries; sauf moi et Agnès, bien entendu.Tu rêves et tu racontes des histoires.Mais, je sais que tu mens. 68 ANNE HÉBERT ISABELLE — Que veux-tu dire?LUCIE — Sébastien ne t’a pas écrit une seule fois! ISABELLE — Cela ne te regarde pas.LUCIE — Tu lui as bien appris sa leçon à Capucine! La petite raconte à qui veut l’entendre qu’Isabelle reçoit des lettres de son cousin Sébastien, les lit toute seule sous les arbres, les cache sous son oreiller, fait semblant d’avoir un secret.ISABELLE — Tais-toi! LUCIE — Non, je ne me taierai pas.Je sais que tu as la langue bien pendue et que mon père et mes sœurs t’écoutent avec ravissement.Mais moi, je ne suis pas dupe.Sébastien ne t’a pas écrit une fois, une seule fois, tu m’entends! ISABELLE — Laisse-moi passer.LUCIE — Tu ne me demandes pas d’où je tiens mon assurance et ma certitude?ISABELLE — Laisse-moi passer.LUCIE — Tu ne connais pas Sébastien, tu ne sais pas que l’ambition le brûle et le tient.Soit, il convoite le génie de toute son âme comme un beau terrain de chasse à conquérir.Mais il faudra qu’il soit reconnu de tous.Mon frère a la tête dure, ce qu’il s’est une fois juré de faire, il le fait.ISABELLE — Moi aussi j’ai la tête dure.Je crois qu’un jour Sébastien aura besoin de mon aide pour qu’on l’accueille et qu’on le reçoive là-bas.Alors, j’attends qu’il m’appelle et.LUCIE — C’est déjà fait.ISABELLE — Je ne comprends pas.LUCIE—Sébastien a peut-être besoin de ton aide, comme tu dis, seulement il a sans doute également besoin d’un intermédiaire puisque c’est à moi qu’il écrit.Ecoute bien: LE TEMPS SAUVAGE 69 Sébastien a griffonné ces lignes au crayon sur un bout de papier.Lucie sort une lettre de sa poche.LUCIE, lisant — « Arrange-toi pour savoir d’Isabelle les noms de quelques peintres que recevait ma tante Nathalie, dans sa maison de la rue Saint-Marc.Je préfère ne pas écrire à Isabelle.Je suis seul comme on ne peut se l’imaginer.Le Barbu m’a presque tout de suite laissé tomber.Il est toujours en chasse au loin, à l’affût de jeunes talents.« Mais bien peu de ces talents, proclame-t-il, ne résistent, une fois sortis de leur brousse ».Je voudrais tant approcher un grand peintre.Travailler avec lui.Crois-tu que le nom de ma tante Nathalie puisse me servir de mot de passe?Je tiens à mettre toutes les chances de mon côté.Qu’en penses-tu?La grande ville est fermée et bruyante.Les saisons sont à peine perceptibles ici.Je tiens bon.Je m’entête et je peins sans arrêt.Réponds-moi tout de suite.Sébastien ».Isabelle arrache la lettre des mains de Lucie.ISABELLE — Donne-moi çà! LUCIE, tendant la lettre à Isabelle — Tu vois?Je n’ai rien inventé ni caché.Tout est là, écrit sur ce papier.ISABELLE, après avoir jeté un coup d’œil — T’écrire à toi, Lucie.Te demander cela à toi! Vouloir se servir du nom de Maman! Quelle honte! Et toi, tu devrais rentrer sous terre! LUCIE — Tu parles beaucoup avec Hélène et Marie.Mes soeurs se pâment d’aise en écoutant tes récits.Parfois je t’écoute aussi, sans que tu le saches.J’ai retenu comme cela, au passage, les noms de quelques peintres qui fréquentaient le salon de ma tante Nathalie.Et puis non, je ne répondrai pas à Sébastien.J’ai honte, comme tu dis.Honte de moi, honte de Sébastien.Honte à mourir depuis 10 ANNE HÉBERT toujours, honte de ma mère et de mon père, honte de ma tante Nathalie.Honte du monde entier.J’ai honte de toi aussi, Isabelle, de tes airs sucrés et de tes mensonges.ISABELLE — Laisse-moi tranquille! Je t’en prie, laisse-moi tranquille! François paraît sur le seuil.Il n’ose entrer.LRANÇOIS — Isabelle! Viens vite! Il faut rentrer.Et toi aussi, Lucie.Si Agnès nous voyait, comme ça, tous les trois, en plein presbytère! ISABELLE, très lasse — Venez, mon oncle François.Rentrons.La route est longue d’ici la maison.Et il ne faut pas trop vous presser, de peur de vous fatiguer.FRANÇOIS — Comme tu es bonne et douce, Isabelle.ISABELLE, brusquement — Je ne suis ni bonne ni douce! Votre fille Lucie est plus fûtée que vous.Elle sait que je mens.Elle me l’a dit.Et sa manière de dire les choses ressemble étrangement à celle de ma tante Agnès.LUCIE — Ce n’est pas vrai! Isabelle et François sortent.Eucie reste seule un instant.L’abbé Beattmont entre par la droite.Lucie sursaute.LUCIE — Bonjour Monsieur le curé! L’ABBE — Bonjour.Vous n’êtes pas venue à la messe ce matin?LUCIE — Non, je ne suis pas allée à la messe.Mon père et Isabelle y étaient, eux.Çà ne vous suffit donc pas?Et puis, c’est çà la communion des Saints, l’économie du salut, la reversabilité de la grâce, comme on dit dans vos bouquins.Des gens qui vont à la messe pour ceux qui n’y vont pas, des gens qui ont honte pour ceux qui n’ont pas honte, des gens qui sont méchants pour ceux qui croupissent dans le sucre, des gens qui sont vraiment jaloux pour ceux qui font semblant d’aimer.Isabelle joue les amou- LE TEMPS SAUVAGE 71 reuses et moi je suis jalouse.Et voilà! A chacun sa place et les hommes sont bien gardés.La terre peut tourner tout doucement, sans que personne n’oublie personne.Mais moi, cela me fatigue à la longue.J’aimerais bien oublier toute ma famille en vrac, comme du lest qu’on jette pardessus bord.L’ABBÉ — Peut-être faut-il accueillir le plus de gens possible, aimer le plus de gens possible, élargir son horizon à la mesure du monde.LUCIE, interrompant — Noyer sa famille dans une grande foule bruyante, çà me plairait assez.Mais encore faut-il apprendre à respirer.Moi, j’ai la respiration courte et, plus j’accueille de gens, plus je respire mal! C’est un peu comme si j’agrandissais ma famille sans fin.Tenez, il y a quelques mois, je ne connaissais pas ma cousine Isabelle et je ne vous connaissais pas non plus, Monsieur l’abbé.Hé bien, il y a des moments où je ne vous aime pas du tout ni vous, ni Isabelle.Oh non! là, pas du tout, du tout.L’ABBÉ — Tant pis! La haine n’est-elle pas le risque de la charité?La haine, l’amour, et si ce n’était que l’envers et l’endroit d’une même feuille?LUCIE — Personne ne se rencontre jamais pour vrai.Un petit bout de vie par-ci, un petit bout de vie par-là.Ma mère qui se laisse abattre comme la première venue; mon père qui n’est pas là; Sébastien qui fait la brute; Isabelle qui prend des airs; vous Monsieur l’abbé, qui persistez à garder vos secrets de curé et moi, ma vie à moi, ma vie pleine de noeuds et tellement mêlée à d’autres vies que cela fait un écheveau inextricable que je voudrais défaire avec mes dents.L’ABBÉ — Peut-être faut-il apprendre à les voir dans la lumière, un par un, ces fils embrouillés? 72 ANNE HÉBERT LUCIE — J’aimerais parfois que vous me donniez de vraies réponses de curé: pan! pan! sans réfléchir, du tac au tac, la bonne réponse qui va avec la bonne question, comme pour la table de multiplication.Affirmez donc, très rapidement que vous êtes sûr de Dieu, des hommes, de l’ordre du monde?Je voudrais que quelqu’un soit sûr de quelque chose et me le dise en pleine face.L’ABBÉ — Hier soir, j’ai lu une phrase de Franz Yon Bouder, et j’ai pensé à vous en la lisant.L’abbé sort un feuillet de sa poche.L’ABBÉ — Je l’ai notée là.{il lit) « La seule preuve possible de l’existence de l’eau, la plus convaincante et la plus intimement vraie, c’est la soif.» LUCIE, après un silence recueilli — C’est beau ce que vous lisez là! L’ABBÉ — La soif des hommes aussi est belle et terrible.Le plus grand scandale de ce monde serait que l’eau n’existe pas.LUCIE — Vous croyez au Christ, Monsieur l’abbé, dans le fond de votre cœur, là, où la table de multiplication ne fonctionne plus?L’ABBÉ — Je crois à la soif de Dieu, et de toutes mes forces, j’appelle cela une preuve de l’existence de Dieu.Silence.L’ABBÉ — Vous m’avez apporté votre version latine et l’explication de texte?Lucie tend ses cahiers à l’abbé.LUCIE —Voilà.L’abbé feuillette les cahiers de Lucie.L’ABBÉ — Je verrai cela plus tard.Ma ménagère doit s’impatienter.C’est dimanche.Ne sentez-vous pas le bon ragoût qui embaume tout le presbytère? LE TEMPS SAUVAGE 73 LUCIE — Bon.Je rentre, (silence) Vous la trouvez jolie vous, Monsieur l’abbé, ma cousine Isabelle?L’ABBÉ — Jolie et si fragile! Ce n’est vraiment pas la peine d’être jalouse, je vous assure.Vous, Lucie, vous êtes dure comme la terre et forte comme la soif.LUCIE — Merci, Monsieur l’abbé.Il me semble que je respire mieux.L’abbé et Lucie se serrent la main.Lucie sort.TROISIÈME TABLEAU La salle.François dans la salle.Isabelle rentre dans la véranda et sort le phono de sous le sofa.Elle sursaute en entendant François qui chantonne.FRANÇOIS — « Mon cœur est en fraude ».Bah! je ne retrouve plus les mots ni la mélodie.ISABELLE — Ah! C’est vous, mon oncle! Je vous croyais là-haut! C’est vous qui chantez?FRANÇOIS — C’est une vieille chanson que j’ai perdue.Je n’arrive plus à.Mais, où donc est passée Agnès?Je ne comprends pas.Elle qui ne quitte plus son fauteuil, la voilà partie avec les enfants?ISABELLE — Capucine et Marie ont réussi à l’emmener promener du côté de la rivière.Il fait si beau! C’est ce que nous a dit Flélène qui partait les rejoindre.Vous vous souvenez?FRANÇOIS — Je me souviens.C’est égal, je ne comprends pas.Agnès qui refuse obstinément de bouger.Une promenade du côté de la rivière?Non, non, ce n’est pas cela.Elle sait pourtant que je ne puis supporter la maison 74 ANNE HÉBERT vide.Je suis sûr quelle l’a fait exprès.Agnès est fâchée contre moi parce que je suis allé à la messe.Non je ne puis supporter la maison vide et le blâme d’Agnès.C’est trop.Puisque je vous dis que je ne puis supporter cela.Isabelle cherche des disques.FRANÇOIS — En sortant de l’église, tout à l’heure, il m’est venu une brusque envie de chanter, comme un élan de joie, mais c’est fini.Je recommence à boire.J’ai déjà rompu la promesse faite pendant la messe.ISABELLE — Vous aviez promis de ne plus boire?FRANÇOIS — Cela me paraissait facile de ne plus boire.Je me sentais miraculeusement en paix avec Dieu.Mais, 1 envers de cette paix, c est cette terrible réprobation d Agnès sur moi.Non, je ne puis supporter cela.Je bois pour échapper à Dieu et à Agnès.Je ne puis contenter 1 un sans mécontenter l’autre.Et, plus je bois plus je me sens coupable.Je n’en sortirai jamais.C’est un cercle vicieux.Agnès a raison, je suis voué au remords.Isabelle remonte le phono.ISABELLE — La vie est pleine d’enchantements mauvais.Qu’y pouvons-nous faire?FRANÇOIS — Le bonheur çà se paie.Plus on est heureux, plus on est puni, çà, c’est certain.Alors, je fais très attention de ne pas céder au bonheur.Il aurait peut-être mieux valu que tu ne viennes jamais ici, Isabelle.Tout est si compliqué depuis que tu es là.ISABELLE — Rassurez-vous, je partirai dès qu’il me sera possible de le faire.FRANÇOIS — Isabelle, je suis parfois si content que tu sois là.Mais, c’est très difficile.C’est comme si tu exigeais de moi des choses trop hautes que je ne puis faire.Et puis non, va-t-en! Rien que de te savoir là, comme tu es, secrète et pure, j’éprouve une telle humiliation. LE TEMPS SAUVAGE 73 ISABELLE — Pourquoi me parlez-vous comme cela?Personne ici ne me connaît.Je suis parmi vous tous comme une étrangère.FRANÇOIS — Cela a commencé avant ton arrivée, Isabelle.Dès que j’ai su que tu devais venir, j’ai eu envie d’effacer le passé.J’ai voulu tout recommencer à neuf, devenir un homme courageux, un homme qui travaille et que l’on respecte.J’ai écrit à la Commission scolaire pour lui demander le poste d’instituteur qui sera bientôt libre au village.J’attends une réponse.Tous les jours je vais à la poste.Mais je tremble chaque fois et je voudrais n’avoir jamais écrit cette lettre.ISABELLE — Vous voulez devenir instituteur?FRANÇOIS — J’ai fait l’école normale et j’ai les diplômes qu’il faut.Mais, pour les petits de cette maison, je n’ai pu que tout juste leur apprendre à lire et à écrire.Agnès les a lâchés très tôt dans la montagne, affirmant que la vraie vie n’était pas dans les livres.Allez donc lutter contre les prestiges de l’eau et de la forêt! Je suis resté, comme cela, des chiffres et des mots plein les bras, tandis que les enfants grandissaient en toute ignorance, comme des mauvaises herbes, des espèces de fougères folles.ISABELLE, comme si elle se parlait à elle-même — Moi, j’ai vu beaucoup de choses dans les livres et dans la vie.Lorsque j’étais pensionnaire chez les Soeurs, j’étudiais et je priais.Et, pendant les vacances, je lisais tous les romans qui me tombaient sous la main.Maman n’était pas sévère et m’oubliait volontiers parmi les invités, à la plage, en voiture, au salon, comme un petit témoin sans importance.Les grandes personnes ne se gênaient guère pour parler devant moi leur propre langage que je retenais très facilement.Bientôt on ne me cacha aucun secret.On prétendit que j’étais une enfant précoce et l’on me fit toutes sortes 76 ANNE HÉBERT de compliments et de caresses.J’ai fait semblant d’être avec eux tous, mais dans mon cœur, j’étais enfermée comme une prisonnière que rien ne peut atteindre.FRANÇOIS — Isabelle, il ne faut pas parler de tout cela.ISABELLE — Puisque je vous dis que rien ne m’a jamais fait ni mal ni bien.Je connais la vie, toute la vie, et c’est comme si je n’avais pas vécu.Regardez-moi bien (elle s’approche de François) de plus près encore.Touchez mon visage si vous voulez.Vous voyez bien qu’il n’y a rien à voir?Je suis lisse et douce comme une morte.Sœur Agathe disait qu’on pouvait lire jusqu’au fond de mes yeux comme dans une source limpide.Je me souviens, c’était justement au retour des vacances, après un été de sable et d’eau.Petit Poucet brûlé, j’avais suivi ma mère couleur d’ocre et de miel.Elle changeait d’homme comme on change de chemise.L’un me donnait des bonbons, l’autre m’embrassait, un troisième me lançait des pierres.Et je me souviens de deux femmes assises sur le sable qui parlaient d’un enfant qui ne devait pas naître.Sœur Agathe m a emmenée a la chapelle.Elle m’a dit que je priais comme un ange.Ce n’était pas vrai! Je ne priais nullement.Je ne pensais à rien, j’étais comme cela, nulle part, avec personne.Mais regardez bien mon visage, vous apercevez quelque chose?Une ombre de peine, peut-être?Non, non, rien, n’est-ce pas?Ah! je suis bien gardée.Je puis refléter à volonté celle que l’on veut que je sois.Tenez, avec vous, mon oncle François, c’est facile, c’est un peu comme avec Sœur Agathe.Je fais l’ange et je vais à la messe parce que vous me désirez ainsi dans vos rêves.FRANÇOIS — Isabelle, je t’en prie, tais-toi! ISABELLE — Vous avez raison.Que notre cœur dorme sous la pierre.Pourquoi le déranger?Et si la vérité se trouvait cachée là-dedans?Elle nous sauterait bien au LE TEMPS SAUVAGE 77 visage, la vérité, comme une bête enragée qu’on a enfermée tout le jour.Quelle horreur! Un coup de griffe par ci, un coup de dent par là! Et voilà qu’on est tout abîmé.Isabelle pleure.FRANÇOIS — Ne pleure pas Isabelle.ISABELLE — C’était amusant de faire semblant de recevoir des lettres de Sébastien.Capucine le croyait et Marie aussi.Elles m’avaient promis de n’en rien dire à ma tante et, lorsque ces deux petites filles me regardaient, j’avais l’impression de porter une auréole et d’être vraiment une fille très mystérieuse, une sorte d’héroïne.Mais, votre fille Lucie sait démasquer les gens et ne tolère pas longtemps que l’on s’abuse soi-même.FRANÇOIS — Lucie est une fille entière et violente.ISABELLE — Et moi?Moi?Qu’est-ce que je suis?Qu’est-ce que je fais ici?Isabelle met un disque et fait partir le phono.On entend le même air de jazz qu’au deuxième acte.Le phono s’arrête brusquement.FRANÇOIS — Isabelle, ta musique me brise les os.Pourquoi joues-tu des choses aussi barbares?ISABELLE—Elle était belle la chanson que vous chantiez tout à l’heure?{elle dit lentement)'.« Mon cœur est en fraude » .François essaie de retrouver l’air, puis y renonce.FRANÇOIS — Bah! je ne me souviens plus.C’est inutile de chercher, ce qui est perdu est bien perdu, n’est-ce pas?Isabelle essaie de faire repartir le phono.FRANÇOIS —C’est la cinquième fois que le poste d’instituteur est libre au village, je n’ai jamais osé le demander mais, cette fois, je l’ai fait et j’attends des nouvelles.C’est très grave, que va dire Agnès?ISABELLE — Voilà.C’est arrangé. 78 ANNE HÉBERT Le phono repart et s’arrête.FRANÇOIS — Un jour, j’ai épousé Agnès.C’est à n’y pas croire! Elle, la grande fille droite, elle a accepté tout à coup le petit boiteux qui rêvait d’elle depuis si longtemps! Elle s’est mise bien vite à parler d’enfants et de campagne et, je l’ai suivie dans cette vieille maison quelle venait d’acheter dans la montagne.ISABELLE — Ma tante Agnès a toujours eu la passion des enfants.Cela a commencé par sa petite sœur Nathalie, puis elle l’a abandonnée comme on arrache de son jardin un plant de mauvaises herbes.FRANÇOIS — Agnès me l’a répété cent fois.Comment travailler tous les jours, sortir beau temps, mauvais temps, avec cette douleur qui s’exaspère dans mon genou, au moindre choc?Et cette misère que j’ai au cœur, si elle montait jusqu’à mon visage?Comment la cacher aux regards étrangers?Lorsqu’on est instituteur, on vous regarde tout le temps.Parfois, il faut bien que je me cache ou je crèverais de honte.Ici, je me cache quand je veux.Je puis me cacher des jours et des jours, sans qu’on sache si j’existe ou non, et, sans que je le sache bien moi-même.Je m’enferme là-haut.Je lis, je dors, je rêve.Je ne bouge plus.Le phono repart.ISABELLE — Que dites-vous de cette musique?La vie est en ordre, un peu trop dure peut-être?Quelle jolie chambre de sapin vous avez là-haut! et des livres, du papier, une plume, de l’encre, une place à la table commune, le manger et le boire assuré! Elle vous doit bien cela la grande femme amère que vous avez servie loyalement au temps de ses maternités.FRANÇOIS — Isabelle, tais-toi! Je t’en prie.Tu joues avec le malheur de cette maison. LE TEMPS SAUVAGE 19 ISABELLE — Le malheur de cette maison?Et si j’en faisais une chanson?Une chanson pour mon oncle François?Isabelle chantonne tandis que le jazz joue en sourdine.ISABELLE — « Belles noces, son coeur Son cœur est en fraude La chèvre noire Veille sous les pins Ses flancs sont lourds De cent mille petits chevreaux Pleure le vieux biquet Qu’on a mis au grenier.» Isabelle arrête le phono.FRANÇOIS — Pourquoi chantes-tu des choses aussi folles et méchantes?Je t’en prie, sois douce, Isabelle.Sois bonne et généreuse.Fais que je ne sois plus un lâche, mais un homme.Non, non, ne me regarde pas, je ne pourrais supporter que tu me regardes.ISABELLE — Il faut regarder mes yeux, voir qu’ils sont bien comme vous désirez qu’ils soient, limpides comme une source, disait Sœur Agathe.Voyez vous-même?François appuie sa tête stir les genoux d’Isabelle.ISABELLE, très doucement — Je vous en prie, mon oncle François.Relevez-vous.Votre peine je l’éprouve à même ma solitude, comme une pierre que je voudrais fondre entre mes deux mains.Isabelle aide François à s’asseoir dans un fauteuil.Elle lui met u-ne couverture sur les genoux.ISABELLE—Reposez-vous, mon oncle François.Reposez-vous un peu.François ferme les yeux de fatigue. so ANNE HÉBERT FRANÇOIS — Que fait Agnès quelle ne rentre pas?ISABELLE — Ah! mon Dieu! Qu’est-ce que je suis venue faire ici?Pourquoi est-on venu me chercher?Dès qu’elle m’a aperçue, ma tante Agnès m’a regardée comme une sorcière appelant de toutes ses forces une seule image sur mon visage.Malgré moi, tout ce qui en moi ressemblait à ma mère s’est noué dans mon cœur comme un bouquet mauvais.Et, je l’ai jeté, ce bouquet, à la tête de ma tante.Elle me fait peur.Ah! je voudrais que l’on me regarde et que l’on me voie pour moi-même, pour ce que je suis au plus profond de moi-même; seule et unique dans mon cœur fermé.François semble dormir.Isabelle met un chandail et sort.Depuis quelques instants Sébastien rôde autour de la maison.U semble attendre quelqu’un.Isabelle descend les marches et se dirige vers la droite.Sébastien fait quelques pas silencieusement derrière Isabelle puis, l’appelle à mi-voix.Isabelle sursaute et se retourne vivement.SÉBASTIEN, appelant — Isabelle! Isabelle! ISABELLE, sidérée -— Sébastien! SÉBASTIEN, très embarrassé — Tu vois, je suis revenu.ISABELLE, également mal à l’aise — Vous êtes revenu.SÉBASTIEN — La ville, c’est étouffant à la longue.ISABELLE — La ville, c’est comme l’eau salée, çà vous porte, on ne sait où, mais çà bouge, on est entraîné malgré soi, tandis qu’ici, comme eau douce.SÉBASTIEN — Isabelle, il ne faut dire à personne que je suis revenu?ISABELLE — C’est un secret?SÉBASTIEN — Un secret?Si tu veux.ISABELLE — Un secret.Bon.C’est drôle. LE TEMPS SAUVAGE 81 SÉBASTIEN — Je suis revenu pour quelques jours seulement.J’habite chez Bertrand, tu sais bien, un peu en retrait de la route, une cabane de bois rond, sous les arbres, du côté des fours à bois?ISABELLE — C’est le printemps qui t’attire?La rivière, les lacs délivrés, la pêche, peut-être?SÉBASTIEN — La rivière est très haute.C’est magnifique.Isabelle, je voudrais te voir, te parler.ISABELLE—Me parler?Tu n’as qu’à t’expliquer avec Lucie, elle fera la commission, sois-en sûr! SÉBASTIEN — Lucie t’a parlé de la lettre que je lui ai envoyée?ISABELLE — Lucie m’a fait lire la lettre que tu lui avais envoyée.SÉBASTIEN — Je regrette pour la lettre.J’avais besoin de me venger de toi, je crois.Ma liberté à Montréal était toute empoisonnée par toi! Mais sitôt ma lettre mise à la poste j’ai eu un tel regret, une telle envie de te revoir que je suis parti.Silence embarrassé.SÉBASTIEN — Depuis ce matin, je rôde autour de la maison.Je voulais te voir, toi, mais pas les autres.Essaie de t’échapper cet après-midi ou demain ou après-demain.Je suis là pour quelques jours.Ne dis pas non, tout de suite.Réfléchis.Ne dis pas non, je t’en prie! ISABELLE — Ta mère et tes sœurs vont revenir d’une minute à l’autre.SÉBASTIEN — Elles se promènent au bord de la rivière.Mais toi, Isabelle, comme tu as parlé longtemps avec mon père, ça n’en finissait plus.Isabelle veut rentrer.Sébastien la retient.SÉBASTIEN — Tu trouveras bien le moyen de t’échapper, dis, Isabelle?Je t’attendrai.Nous irons nous promener 82 ANNE HÉBERT dans la campagne, tous les deux.J’ai de nouvelles peintures très drôles, très belles, à te montrer, tu sais.Voix de François qui appelle — Isabelle?Où es-tu, Isabelle?ISABELLE — C’est mon oncle François qui m’appelle.Isabelle commence de monter les marches de la véranda, Sébastien la retient par le bras.SEBASTIEN — Je suis revenu pour toi, Isabelle.Isabelle se dégage et monte les marches.Elle se retourne pour répondre.ISABELLE — Pour moi, Sébastien?Vraiment pour moi?Comme c’est bizarre! Vous êtes sûr qu’elles sont si drôles que ça, vos peintures?Et puis, moi, je veux bien me promener avec vous dans la campagne, Sébastien! Isabelle monte les marches précipitamment.Sébastien s’éloigne.Dans la salle, François très inquiet, s’est levé.Isabelle entre très animée.FRANÇOIS — Mais où étais-tu donc?Isabelle?Ne me laisse pas seul, je t’en supplie.Je me sens seul à mourir.Mais que fait donc Agnès, qu’elle ne rentre pas?Isabelle fait partir le phono.ISABELLE — Quelle jolie musique, n’est-ce pas?Ça me raccroche le cœur, comme un orage qui lave tout, jusqu’à l’écho derrière lui! Agnès, Hélène, Marie et Capucine rentrent.Agnès a l’air exténuée.AGNÈS — Ah! quelle promenade exaspérante! Il a fallu faire des détours dans l’herbe mouillée.Les champs bas sont tout inondés.Je suis morte de fatigue! Agnès arrête le phono.AGNÈS — Ma maison résonne au loin comme une case de nègres voudous! J’ai pourtant défendu de jouer ce disque insensé.Mais toi, Isabelle, tu prétends passer outre LE TEMPS SAUVAGE 83 mes défenses, comme une mauvaise petite sorcière que tu es! Agnès laisse tomber le disque qui se casse.ISABELLE — Tant pis.À chacun son tour d’être sorcière.Et puis, moi, je n’en suis pas à un disque près.J’ai la vie devant moi, toute la vie.FRANÇOIS — Mon Dieu, Agnès, que cette promenade a été longue! J’ai cru que tu ne rentrerais jamais.AGNÈS — Tu sais bien que je suis toujours là, que je ne pourrai jamais m’empêcher d’être là, comme la terre même de ce monde et que je rêve de vous enfermer tous, comme des tourbes noires, au plus creux de mon cœur.Lucie qui rentre écoute attentivement la dernière phrase de sa mère.Elle laisse tomber un livre qu’elle tenait à la main.Rideau 84 ANNE HÉBERT ACTE QUATRIÈME C’est l’été.Journée chaude et humide.L’atmosphère est étouffante.PREMIER TABLEAU La cabane chez Bertrand.Agrès de chasse et de pêche.Peintures accrochées au mur.Dans un coin un chevalet avec un portrait d’Isabelle.Sébastien et Isabelle s’embrassent.SÉBASTIEN — Isabelle! Comme tu es belle! ISABELLE — Depuis un mois qu tu es revenu et que tu te caches chez Bertrand, depuis un mois que je viens ici, chaque jour, je suis toute à toi.Tu le sais bien.Et avant toi, il n’y a eu personne.SÉBASTIEN — Cela me rend fou de joie et d’orgueil d’être le premier.Regarde-moi.Tu es belle.ISABELLE — Ça me sert à quoi d’être belle puisque tu veux me quitter.Un temps.ISABELLE — Et si je te demandais de m’emmener avec toi, à Montréal?SÉBASTIEN, s’éloignant — Et si je ne voulais pas que tu viennes. LE TEMPS SAUVAGE 85 ISABELLE, voix à peine perceptible — Je sais que tu as besoin de moi.SÉBASTIEN, détournant la tête — J’apprendrai à me passer de toi.ISABELLE, timidement gravement — Et si je t’aimais, Sébastien?SÉBASTIEN — Je ne te croirais pas, Isabelle.ISABELLE — Et si toi, tu m’aimais, Sébastien?SÉBASTIEN — Je ferais comme si de rien n’était et je partirais tel que convenu.ISABELLE — Ah! comme cela est amer.Depuis si longtemps je suis enfermée dans le fond de mon cœur, et voici que tu me tires vers le jour.Je vis pour la première fois.Ne m’abandonne pas, je t’en prie.SÉBASTIEN — Isabelle, tais-toi.ISABELLE —Ne m’as-tu pas dit: « Je suis revenu pour toi.Je n’en pouvais plus de vivre sans toi, mais que personne d’autre ne sache que je suis ici.» SÉBASTIEN — Je t’ai dit cela.Et c’était la vérité.Mais maintenant il faut que je parte.ISABELLE — Partir! Tu n’as que ce mot à la bouche! Depuis le premier instant que je t’ai vu, le soir même de mon arrivée chez ma tante Agnès.SÉBASTIEN — Si je reste ici un seul jour de plus, la forêt me reprend comme une maladie.Cet après-midi j’ai avi-ronné longtemps sur la rivière.J’ai sauté les rapides chez Gouge.J’étais trempé.Mon canot sautait comme un bouchon.La moindre inattention et j’allais me fracasser sur les rochers, le moindre écart et j’étais désarçonné.Mais je maitrisais parfaitement mon canot.Et j’ai gagné! ISABELLE — N’étais-tu pas heureux?SÉBASTIEN — Parfaitement heureux, et je me disais: ¦ 86 ANNE HÉBERT « C’est ça la vraie vie.» Et j éclatais de certitude et de force.ISABELLE — Et avec moi, Sébastien?SEBASTIEN — Avec toi, je suis trop heureux.Je me méfie de cette paix victorieuse qui me monte à la tête.Pour réussir je dois demeurer en guerre et en armes.Mon séjour à Montréal a été un échec.Je veux retourner là-bas comme on reprend un examen raté.Travailler.Préparer une exposition.Vendre mes toiles.Toutes mes toiles.Je reviendrai.Mais pas avant, tu comprends.ISABELLE — Non, je ne comprends pas.Qu’est-ce que cela veut dire « réussir?» N’est-ce pas faire ce que l’on aime avec le plus d’élan possible?SÉBASTIEN — Faire ce que l’on aime?Ce serait trop facile.Il s’agit de choisir et d’aller jusqu’au bout de son choix.Toi, tu me coupes le souffle et tu voudrais m’enchaîner à tes jupes.Isabelle va au chevalet.ISABELLE — Et ça?C’est moi! Moi, vue par toi, exprimée par toi! Et j’étais de moitié dans la chance qui t’a favorisé au moment où tu peignais cette toile.Ose dire le contraire?Sans ma couleur à moi, sans ma forme à moi, aurais-tu peins avec autant de bonheur?SÉBASTIEN — Je suis fier de cette toile comme je suis fier de ton visage et de ton corps, Isabelle.Mais c’est autre chose.Toi, tu restes toi.Et ma toile c’est moi.C’est mon plaisir à moi avec les couleurs et les pinceaux.Qu’un jour, un marchand de tableaux me paye très cher ce plaisir-là, et ce sera comme un beau lot de fourrures vendues à Chatillon.ISABELLE — Je ne comprends pas! Je ne comprends pas! Moi, quand je dis « toi » je ne pense pas à m’approprier ta personne pour en faire quelque chose d’autre, une pein- LE TEMPS SAUVAGE 87 ture qui se vende bien.Je t’aime comme tu es, en chair et en os.Ça me plaît que tu sois toi, irrévocablement toi, toi, toi, même si tu es un monstre, Sébastien.Et puis ça m’est égal de ne jamais réussir quoi que ce soit, pourvu que tu me prennes et me gardes.SÉBASTIEN — La colère te donne un éclat et un feu que je ne te connaissais pas encore.Viens tout près.ISABELLE — Je ne comprends pas! Un garçon et une fille qui sont l’un à l’autre, comme nous sommes l’un à l’autre, avec tant de joie, est-il possible, qu’un jour, ils se séparent comme des étrangers?(un temps) Si tu me quittes, j’en mourrai, Sébastien.SÉBASTIEN — Je reviendrai.Tu sais bien que je reviendrai.ISABELLE — Ce ne sera plus jamais pareil.Nous serons vieux, tous les deux.Et je n’ai pas envie d’attendre.Un jour, tu me verras arriver à Montréal, chez toi, et je dormirai dans ton lit, toute la nuit, comme une vraie femme que l’on garde et que l’on ne chasse pas après l’amour, comme une fille.SÉBASTIEN — Viens Isabelle.Allons nous baigner.À chaque jour suffit sa dispute.La rivière est là, tout près.Viens.ISABELLE — Tu ne me feras pas changer d’idée aussi facilement, Sébastien.Écoute.Tu ne peux partir sans moi.Je connais cette ville, ce milieu dont tu rêves.Je t’aiderai.Nous serons deux pour « réussir ».SÉBASTIEN — C’est étrange, Isabelle, mais je n’arrive pas à te séparer de la vie d’ici.Je me défends de toi comme je me défends de la forêt que j’aime.Tu fais partie du paysage de mon enfance.Et puis tu ressembles trop aux femmes de ma famille, toi-même ma cousine et ma fa- 88 ANNE HÉBERT mille.J’ai besoin de vie nouvelle, de vie neuve, tu comprends?ISABELLE—Cette image que tu te fais de moi, je voudrais la briser comme un miroir! Et puis tu peux te baigner seul dans « ta » maudite rivière! Moi, j’ai connu d’autres plages autrement agréables, et l’océan qui est vivant et qui balaye tout.Bonsoir Sébastien.Isabelle fait un mouvement pour s’en aller.Sébastien la rappelle.SÉBASTIEN —Isabelle! Isabelle se retourne.ISABELLE — Avant de « réussir », comme tu dis, tu pourrais peut-être apprendre ton métier, pratiquer un peu, mûrir ton œuvre.Le Christ a médité son message trente ans, avant de se lancer dans la vie publique! Et puis, Jésus-Christ, lui, au moins, il était sûr de son talent et de sa mission.Tandis que toi?Y-a-t-il seulement un don de peintre en toi?Tu ferais mieux de t’interroger sur l’authenticité de ton génie, au lieu de jouer les durs et les ambitieux.Tu rêves de gloire.Au fond tu n’es qu’un rêveur, comme ton père! SÉBASTIEN — Va-t-en! Va-t-en, Isabelle Simon, fille de Nathalie Simon! Va-t-en! Isabelle sort en courant.Après une seconde d’hésitation Sébastien part à sa suite.DEUXIÈME TABLEAU La salle.La véranda.Un tout petit espace au pied de l’escalier de la véranda.Vieille pompe.Fauteuils de toile. LE TEMPS SAUVAGE 89 Agnès coud allongée dans un fauteuil.Hélène et Marie sont assises dans les marches de la véranda.Hélène coud.Dans la véranda Lucie lit couchée sur le sofa.AGNÈS — Depuis longtemps il n’a pas fait un été pareil.Plusieurs puits sont à sec au village.Et la poussière de la route monte jusqu’ici, par moment, comme une averse brûlée qui vous pique les yeux, vous irrite la gorge.François passe comme une âme en peine venant de la droite.FRANÇOIS — Et cet orage! Il ne crèvera donc jamais! Depuis le temps que je le sens dans ma jambe! François entre dans la maison.AGNÈS — Nous avons de la chance d’habiter dans la montagne.Trois sources vives jaillissent au fond du puits.Mais il faut être prudent, ménager l’eau comme s’il n’y en avait pas de reste.On ne sait jamais.Tous les jours je surveille le niveau du puits.Il a à peine baissé, malgré la grande sécheresse.Et Isabelle?Qu’est-ce qu’elle fait qu’elle ne revient plus?MARIE — Isabelle a promis de nous rapporter des citrons du village.AGNÈS — Ces filles sont folles! Il leur faut de la limonade à tout prix! Au risque de crever sur la route dans la poussière et le feu.Ah! je déteste ces journées immobiles, blanches et crayeuses.Ce soleil invisible vous consume jusqu’aux os.Je n’en puis plus.Je vais marcher un peu.Agnès s’éloigne par la gauche.HÉLÈNE — Et si quelqu’un vient du village pour nous demander de l’eau?AGNÈS, se retournant — Quelle drôle d’idée! Tu sais bien qu’il ne vient jamais personne ici.Et puis je défends que l’on parle avec les gens. 90 ANNE HÉBERT Agnès s’en va.HÉLÈNE — Elle en met du temps, Isabelle! Voilà deux heures qu’elle est partie! MARIE — Tous les jours c’est la même chose.Isabelle disparaît tout à coup comme une ombre.Tu crois quelle étudie avec le nouveau curé, comme Lucie?Hélène hatisse les épaules.MARIE — Bon.Moi, je vais me baigner dans la rivière.Tu viens, Hélène?HELÈNE — Je veux finir de coudre cette robe pour Capucine.MARIE — Tant pis pour toi.Bon, j’irai seule.Marie sort par la droite.Agnès très agitée revient par la gauche.Lucie se montre en haut des marches de la véranda.AGNÈS — Je viens de voir un homme qui se dirigeait du côté du puits.Lorsque je me suis approchée, il s’est sauvé dans la forêt.Lucie descend les marches et s’approche de la pompe.LUCIE — Il venait sans doute chercher de l’eau, cet homme.Ce n’est pas pour rien que le puits d’Agnès est perché au contrefort de la montagne.Tu leur coupes l’eau à la source, aux gens du village.En temps ordinaire, personne n’en souffre.Mais avec cette sécheresse, c’est normal qu’on vienne puiser de l’eau, chez toi, non?AGNÈS — Je ne permets pas que l’on vienne chez moi, ni pour de l’eau, ni pour autre chose.Cet homme est disparu du côté du bois.Il marchait avec précaution comme une bête qui suit une piste et qui embrouille sa trace derrière elle.Lucie boit à la pompe. LE TEMPS SAUVAGE 91 LUCIE — C’était sans doute le fils des Michaud.Je lui ai déjà donné de l’eau, hier.AGNÈS — Tu lui as déjà donné de l’eau, hier?Mais de quoi te mêles-tu?LUCIE — Il avait très soif, ce garçon.L’eau de la rivière n’est pas potable, tu le sais bien.Et le puits chez les Mi-chaud est à sec, depuis deux jours déjà.AGNÈS — Le garçon des Michaud! Comment peux-tu te permettre d’offrir à boire à ce rustaud, et malgré ma défense?Lucie sort par la gauche.Un temps.Isabelle paraît venant de la droite ses cheveux sont mouillés comme si elle sortait de l’eau.Elle essaye de se faufiler vers la maison.Agnès l’aperçoit.AGNÈS, très lasse — D’où viens-tu, toi?ISABELLE — Du village.Isabelle tente de monter les marches.Agnès la rappelle.AGNÈS — Isabelle! Je te demande d’où tu viens?ISABELLE — Du village.Je l’ai déjà dit.AGNÈS — Et tu as oublié les citrons?François se montre dans la véranda et écoute attentivement.ISABELLE — J’ai tout oublié, sauf la poste, à cause de mon oncle François qui attend une lettre depuis si longtemps.AGNÈS — Moi aussi j’attends une lettre depuis si longtemps.Tu semblés l’oublier?Silence embarrassé d’Isabelle.AGNÈS — Tu as passé l’après-midi à la poste, je suppose?ISABELLE — Bien sûr que non! Mes cheveux sont mouillés, ma robe me colle à la peau.Je sors de la rivière et j’ai un coup de soleil.Je suis pleine de sable.Lorsque l’on 92 ANNE HÉBERT m’embrasse, je grince sous la dent comme des épinards.Et puis je goûte l’huile de soleil et la sueur de ce garçon qui m’embrassait il y a quelques instants, au bord de la rivière.Et voilà! AGNÈS — Qu’est-ce que tu dis?François descend les marches de la véranda.FRANÇOIS — Isabelle, ma toute petite fille.Ce n’est pas possible.Le malheur est arrivé.C’est ma fille la plus belle qu’on insulte et qu’on outrage.François rentre dans la maison.AGNÈS — Isabelle, je veux savoir.Qui est ce garçon?ISABELLE — Je vous demande pardon, tante Agnès.Et puis je suis si malheureuse.AGNÈS — Mon Dieu, Isabelle, on t’a fait du mal?Qui t’a fait du mal?Dis, je veux savoir?Qui?Silence d’Isabelle.ISABELLE — Laissez-moi.Je veux rentrer, me changer de robe.AGNÈS — Isabelle, écoute-moi, regarde-moi?Isabelle veut rentrer.Agnès la retient.AGNÈS — Tu es ma fille.Tu m’entendras bien, tout de même.Ce garçon dont tu parles n’est qu’un lâche, un pilleur d’innocence, un voleur d’enfant.ISABELLE — Ah je ne regrette qu’une chose c’est de n’avoir pas su garder mon secret.Mais j’existe soudain si fort dans mon cœur que je ne puis plus me taire.Ma vie éclate dans mes veines et il faut que je le dise.Je suis fatiguée de me taire, je suis fatiguée de sortir en cachette, je suis fatiguée de marcher sur la pointe des pieds, je suis fatiguée de dissimuler ma joie ou ma peine.Je n’en puis plus d’enfouir mon visage dans mes mains comme une lampe qui brûle. LE TEMPS SAUVAGE 93 Isabelle cache son visage dans ses mains.Agnès s’approche d’Isabelle qui découvre son visage et regarde Agnès.AGNES, doucement — Tu as la fièvre, il faut te reposer.Un temps.AGNES, presque bas — Son nom?Dis-moi son nom?Silence d’Isabelle.AGNES, éclatant — Le premier venu, un paysan, un chemineau, un coureur de bois, que sais-je! Ah! quelle honte! Quelle misère! Et puis j’aurais dû m’en douter.Pour une filles de ton espèce, nul lieu de ce monde n’est vraiment désert.Tu ferais surgir des hommes sur la lune.Chaude, odorante, comme le pain qu’on sort du four, tu ressembles à cette petite Nathalie qui s’est perdue.ISABELLE —Ah! vous n’auriez pas dû dire cela, tante Agnès! Vous n’auriez pas dû! Tant pis.Vous allez tout savoir.Le nom de ce garçon.c’est Sébastien.AGNES — Sébastien! Ce n’est pas possible! Capucine arrive en courant par la droite.CAPUCINE — Maman! Maman! AGNES — Qu’est-ce qu’il y a encore?CAPUCINE — Sébastien est revenu! AGNES, en écho — Sébastien est revenu.Isabelle s’éloigne un peu.CAPUCINE — J’ai vu Sébastien près de la rivière.Je lui ai parlé.Il m’a embrassée.Il m’a dit que j’avais grandi et.AGNES — Sébastien est revenu.CAPUCINE — Il m’a dit comme ça qu’il viendrait à la maison, ce soir.AGNES — Sébastien va venir à la maison, ce soir! Mon fils va daigner descendre chez moi, comme un évêque qui fait sa tournée pastorale.Et pourquoi n’est-il pas venu ici tout de suite?Et depuis quand est-il arrivé? 94 ANNE HÉBERT ISABELLE — Depuis un mois.Et je l’ai vu tous les jours chez Bertrand et.AGNÈS — Depuis un mois! Et toi, Isabelle, tu l’as vu tous les jours! Ah! le ciel s’occupe de nous, c’est certain! Isabelle monte les marches en courant et disparaît dans la maison.Elle entre dans la chambre de droite.François descend l’escalier de sa chambre et s’assoit dans la véranda.Agnès entre et se trouve nez à nez avec François.Elle s’assoit.Dehors les enfants se dispersent.AGNÈS — J’ai poussé Isabelle à bout.J’ai voulu savoir.Depuis quelque temps déjà je sentais quelle me cachait quelque chose.J’ai voulu savoir.Et je tremble comme si j’avais attiré la foudre sur nos têtes.L’impudeur de cette enfant me stupéfie et l’aveu de son amour me déchire comme si je prenais soudain conscience de l’unique bien de ce monde.Isabelle et Sébastien! Non, ce n’est pas possible! Je voudrais pouvoir fermer les yeux, ne plus voir, ne plus entendre, ne rien comprendre de ce qui se passe ici.FRANÇOIS —¦ Il est trop tard maintenant.AGNÈS —Trop tard pourquoi?FRANÇOIS — Trop tard pour fermer les yeux, trop tard pour ne plus voir et ne plus entendre, trop tard pour ne rien comprendre de ce qui se passe ici.Trop tard pour tout.Trop tard pour qu’Isabelle redevienne une enfant.Trop tard pour l’empêcher d’être heureuse ou malheureuse sans toi.Les choses ont commencé de se faire et de se dire, hors de toi.Et une fois que cela a commencé, ça n’en finit plus.AGNÈS — Que maudit soit celui qui le premier a osé rompre le silence de cette maison! LE TEMPS SAUVAGE 95 FRANÇOIS — Depuis toujours je n’ai fait que me plaindre avec de si pauvres paroles incohérentes et vaines.Mais Lucie était encore toute petite que déjà elle osait voir la vérité et prenait plaisir à la nommer avec insolence et justesse.AGNES — Très tôt Lucie s’est permise de m’interroger et de me juger.Et je l’ai crainte à cause de cela, comme il n’est pas permis de craindre ses enfants.Depuis si longtemps j’ai choisi d’être confondue au mystère de ce monde.J’ai préféré demeurer ignorante et noire, enfouie dans ma grande nuit maternelle.Sébastien m’a quittée sans un mot.Il s’imagine un homme parce qu’il fait des gestes d’homme avec cette petite fille Isabelle.Mais moi, je sais qu’il n’est qu’un enfant et qu’il craint plus que tout au monde de se trouver face à face avec moi, sa mère.Et Isabelle chavire, pieds et poings liés, aux bras de ce petit garçon égoïste et buté.Ah! la vie est mal faite! Je suis si lasse, si lasse.FRANÇOIS — Agnès, rattrape-les donc au bord du temps sauvage, ces enfants que tu as livrés aux pouvoirs occultes de cette pauvre terre en friche.Tu les as enfermés dans l’ignorance et le silence.Et voici que les questions et les réponses éclatent de tous côtés.AGNES — Ah! je les ai bien désirés, mes petits! Je n’étais qu’une petite fille sans lait, ni seins, et déjà il me semblait qu’un bataillon d’enfants appelait dans mes veines.Par cinq fois j’ai fleuri dans les larmes et le sang.Un fils et quatre filles, ma chair et mes os.Et voici que j’ai trouvé Isabelle en remplacement de Nathalie.Isabelle si fragile et vulnérable que j’ai cru pouvoir à jamais être sa force et sa volonté même.Ah! je voudrais que régnent à jamais l’hiver, la maison fermée et mon cœur seul en guise de feu. 96 ANNE HÉBERT FRANÇOIS — Et moi?Moi?Tu m’oublies comme un serviteur pitoyable.Et pourtant sans moi, tu devenais stérile et sèche comme un paquet d’épines.Dis, tu t’en souviens, lorsque tu m’as dit que tu voulais bien devenir ma femme, tu as ajouté: « Prenez-moi comme je suis, sans amour, et donnez-moi beaucoup d’enfants, car cela seul pourra faire que je consente encore à vivre ».Dis-le, une fois, une seule fois, que je t’ai sauvée du désespoir et de la mort?Agnès, ma femme, dis-le, je t’en prie?AGNÈS — Tais-toi, je t’en supplie.Tais-toi.FRANÇOIS — C’est maintenant que je parle de ces choses, car la parole a commencé de me tirer les secrets du cœur.Depuis qu’Isabelle est ici, je n’ai qu’à lui faire signe et elle m’écoute et elle m’entend.Elle me parle aussi cruellement sur moi.Ma vie devient plus claire et plus terrible.AGNÈS — Isabelle n’a que faire de notre pauvre histoire.Cris d’oiseaux.Agnès met ses mains sur ses oreilles.AGNÈS — Les engoulevents! François se met à parler comme s’il racontait une histoire ancienne.FRANÇOIS — Les nuits sont courtes en juillet.Les engoulevents crient parfois au cœur de la ville jusqu’au matin.Tu entends?C’est une drôle de petite note déchirée qui s’étire et qui appelle ô si semblable à la voix du désir dans la nuit.AGNÈS — Je ne puis souffrir ce cri d’oiseau! FRANÇOIS — Il y a des choses comme cela, parfois, qu’on ne peut supporter.De toutes petites choses qui, un jour, ont existé au moment précis où notre vie se trouvait comble de quelque événement important.Un cri d’oiseau dans la nuit, une fleur dans la cretonne des rideaux.Et LE TEMPS SAUVAGE 97 voilà lorsque ces petits signes reviennent on a si peur de retrouver l’événement-même, enfoui au fond de notre mémoire que les oreilles vous bourdonnent, que le cœur se pince et se déchire.C’est terrible la mémoire lorsqu’elle se montre à l’horizon comme une marée en marche.AGNÈS — Tais-toi, je t’en prie, tais-toi! FRANÇOIS — L’été quelle drôle de saison, tout de même.Nous nous sommes mariés en été, Agnès, tu te souviens?FRANÇOIS — Laisse, mon pauvre François.Ce n’est pas la peine, je t’assure.Tout cela est très loin, rangé, perdu, fini.Cris (Toiseaux.Agnès sursaute.FRANÇOIS — Les engoulevents! Tu vois bien que le passé est proche, sensible et déchirant.La mémoire est ouverte comme un coffre qui contiendrait des fantômes.Nathalie, quelle petite fille rayonnante.Elle vous prenait le cœur à deux mains, comme rien.Un jour cette petite fille n’a eu au monde que sa grande sœur Agnès.AGNÈS — Un jour, moi, la fille sans grâce, j’ai pris ma petite sœur avec moi.Je l’ai élevée, choyée comme ma fille première-née.Nos parents étaient morts ensemble, d’un seul coup, dans un accident d’auto.Mais l’enfance de Nathalie a passé en coup de vent.Un jour, l’enfant candide a pris le fiancé de sa grande sœur, comme cela, pour rien, juste pour prendre et être prise, car elle était faite pour prendre et être prise.FRANÇOIS — Tu te souviens?Le temps était pareil à aujourd’hui; lourd et malfaisant.Des engoulevents emplissaient la nuit.Je te suivais partout comme un chien perdu qu’on chasse et qui s’obstine.Nous sommes entrés ensemble dans la maison de la rue Saint-Marc.La petite 98 ANNE HÉBERT Nathalie achevait de s’habiller.Le fiancé cherchait ses boutons de manchettes sous le lit.AGNES — Non! Non! Je t’assure que je n’ai rien vu de tout cela.Pourquoi me tourmentes-tu, François mon mari?FRANÇOIS — Dis-le, une fois, Agnès ma femme, une seule fois, que je t’ai sauvée du désespoir et de la mort?AGNES — Et puis quelle importance cela peut-il avoir?Je n’ai toujours eu qu’une seule idée en tête: cette grande maison perdue à la campagne que je rêvais d’acheter et de remplir d’enfants sauvages et purs.FRANÇOIS — Et la petite Nathalie, tu l’as laissée se perdre, loin de toi, comme une folle qu’on laisse à sa folie?AGNES — Je l’aimais bien pourtant, cette petite.Mais à vingt ans elle m’avait déjà trompée avec tous et chacun.Je l’ai fuie comme on fuit la trahison et le mal.Mais Isabelle c’est autre chose.Elle me prend mon fils, et pourtant, c’est étrange, je n’arrive pas à lui en vouloir.Je tremble pour sa vie à elle, car je connais Sébastien.FRANÇOIS — Sébastien est tel que tu l’as fait et tu peux être sûre d’avance du malheur d’Isabelle, sans qu’il te soit nécessaire d’intervenir.AGNES — Mais qu’est-ce qui te prend?Non seulement tu réveilles le passé à petits coups précis, mais tu te mêles d’interpréter ce qui n’existe pas encore, dans cette région vague de mon âme là où certaines pensées ne se formeront peut-être jamais?Serais-tu voyant et charlatan, par-dessus le marché?FRANÇOIS — Petit prophète, tout petit prophète pour le malheur, rien que pour le malheur.Aie! mon genou! Il y aura l’orage, vous verrez! (un temps) Et je t’ai suivie dans la montagne.Je t’ai épousée.Je t’ai aimée comme un simple d’esprit. LE TEMPS SAUVAGE 99 AGNÈS — Tu parles bien pour un simple d’esprit! Que t’arrive-t-il donc?FRANÇOIS — C’est Isabelle qui me parle et m’écoute.Elle fait que je me vois pour la première fois et que je te vois aussi.Bientôt je jugerai la vie aveugle qui nous a fait naître démunis et pervers.Isabelle sort de la chambre de droite une lettre à la main.ISABELLE — Mon oncle François, je m’excuse.Mais j’ai oublié de vous remettre cette lettre qui est pour vous.Je l’ai rapportée de la poste, tout à l’heure.Isabelle donne la lettre à François qui se trouble, tourne l’enveloppe entre ses doigts n’arrive pas à l’ouvrir.FRANÇOIS — C’est de la Commission Scolaire! Non! Non, je ne pourrai jamais lire cela! Je voudrais dormir, dormir, et faire comme si cette lettre ne m’était pas adressée.N’y a-t-il aucun moyen pour que les choses ne soient pas?Qui peut empêcher cette lettre entre mes doigts d’exister, d’avoir été écrite et de m’être destinée?Et dire que c’est moi qui ai commencé, qui ai écrit le premier, qui ai exigé une réponse.Ah! je supplie Dieu d’effacer cette demande rédigée de ma main, de faire qu’elle n’ait jamais existée.Vous savez bien que je rêvais comme d’habitude.Cette fois c’était d’une grande classe bourdonnante d’enfants ignares qu’un seul maître éclaire et guide.Mais ce n’était qu’un rêve.Je ne suis tout juste bon à prédire le temps qu’il fera! François monte à sa chambre.Isabelle s’esquive vers la porte.Agnès la rappelle.AGNÈS — Je ne te demande pas où tu vas?Silençe çl’JsabflM.». 100 ANNE HÉBERT ISABELLE — Sébastien a dit à Capucine qu’il viendrait ici, ce soir.AGNÈS — Il a dit cela.Ecoute bien, Isabelle.Quand un garçon quitte sa mère, sans un mot, et qu’il demeure éloigné d’elle, des mois, sans trouver moyen de lui écrire une seule fois, et bien ce garçon est un lâche et un ingrat.Il n’y a rien de bon à attendre de lui.Silence obstiné d’Isabelle.ISABELLE — Quand une fille qui n’a jamais vécu, comme moi, découvre sa vie et que cette vie a le beau visage de Sébastien, le cœur dur de Sébastien, il est trop tard pour retourner en arrière, et la vie de cette fille sera comme elle sera, ni plus, ni moins.François revient.FRANÇOIS — Le poste d’instituteur m’est refusé! J’en meurs de honte! AGNÈS — Ah! tu avais demandé un poste d’instituteur, toi?François cherche à retenir Isabelle qui s’en va.FRANÇOIS — Isabelle, reste.Je t’en prie.Je voudrais te parler.Me voici au comble de la détresse.Tu ne peux me repousser, toi qui a déjà si bien commencé de m’écouter, de me comprendre?ISABELLE — Je voudrais que vous soyez heureux, mon oncle François.Si vous saviez comme je le voudrais, mais je ne puis que le souhaiter, que le souhaiter.Isabelle sort de la maison et s’échappe par la droite.FRANÇOIS — Je suis tout seul ici! Bon, rêvons un bon coup.Et que la vraie vie aille se faire pendre ailleurs! François se sert à boire et monte précipitamment Tesçali&r .son- vjsxre à Itt.•piain.Agnès qui semgd'aji.'FntHclitf [par: 'lç.\ dçpfiïï: d’Isabelle se LE TEMPS SAUVAGE 101 rend compte de la présence de François et veut le rappeler.AGNÈS, appelant — François! François! Ecoute! Descends.J’ai à te parler.Tu sais, cette petite phrase que tu m’as suppliée de te dire, tout à l’heure?Hé bien, je vais te la dire, maintenant.Ecoute, je t’en prie, {elle murmure avec beaucoup de peine) « Un jour, c’est vrai, toi, François mon mari, tu m’as sauvée du désespoir et de la mort.C’est la vérité.» Ecoute.Maintenant, ou jamais.J’ai besoin de te la dire maintenant, cette petite phrase difficile à prononcer, entre toutes.J’étouffe avec cette petite phrase maudite dans la gorge.François, descends vite, ou il sera trop tard.François, je n’en puis plus d’être seule avec cette petite phrase empoisonnée sur le cœur.François! Lucie arrive lisant dans un cahier ouvert.Elle a des lunettes sur le nez.LUCIE — « Il est toujours trop tôt ou trop tard pour quelqu’un.Chacun est emprisonné dans son temps propre.Et les minutes de vérité de l’un ne coïncident que rarement avec celles de l’autre ».AGNÈS — Qu’est-ce que tu dis?Mais où as-tu pris ces lunettes?LUCIE — Dans le coffret, sous le sofa.Il est bien mon paragraphe sur la non-coïncidence des minutes de vérité?AGNÈS — Tu joues un jeu dangereux, Lucie.Pourquoi se mêler de définir, d’expliquer, de dépister dans leurs limbes protectrices nos actes et nos pensées les plus secrètes?Pourquoi vouloir à tout prix tirer au grand jour ce qui doit mourir?S’il était en mon pouvoir d’écarter la lumière qui monte de toutes parts ici; oui, je le ferais.Je jure que je le ferais.LUCIE — Je cherche une équation juste pour situer les gens de cette maison, la formule d’égalité entre des gran- 102 ANNE HÉBERT deurs qui dépendent les unes des autres.Papa, toi, Sébastien, Isabelle, moi.AGNÈS — Ma fille est folle! LUCIE, suivant son idée'—Lorsque j’aurai trouvé cette parfaite formule, je serai légère et pourrai entreprendre de grandes études abstraites et pures.AGNES —Tu veux entreprendre « de grandes études abstraites et pures », toi?C’est le nouveau curé qui t’a mis cela dans la tête?LUCIE — Je t’en prie.Dès l’automne, je pourrais aller à Montréal.AGNÈS — J’ai fermé les yeux sur tes visites au curé, par lassitude et par ennui.Mais pour tes « grandes études », tu n’as qu’à continuer sans moi.Et si l’argent te manque, tu peux toujours chercher la formule des alchimistes.LUCIE — C’est trop injuste.Pourquoi ne veux-tu pas comprendre, à la fin! Agnès en jetant un coup d’œil par la fenêtre aperçoit l’abbé Beau-mont qui vient par la droite.AGNÈS — Ton professeur s’en vient par ici.Tu peux le recevoir, toute seule, moi j’ai autre chose à faire.LUCIE — L’abbé Beaumont vient te faire ses adieux.Il quitte Sainte-Thérèse.Il veut te demander quelque chose.AGNÈS — Mais qu’est-ce qu’il veut donc, cet homme?LUCIE — La permission pour les Michaud de prendre de l’eau à notre puits, et puis.AGNÈS—Les Michaud! Dix enfants, la mère, le père, la grand-mère, les chiens, les chats, sans oublier l’écurie et la basse-cour! Tu veux donc que notre puits tarisse?LUCIE — Il y a de l’eau dans ce puits pour dix générations de bêtes et de gens! LE TEMPS SAUVAGE 103 AGNÈS — Tant mieux et j’en suis fière! J’ai l’impression, grâce à ce puits, de garder bien en mains les sources du monde.Et cela me rassure.Agés rentre dans sa chambre.Lucie va ouvrir à l’abbé Beaumont.L’abbé entre.Lucie le fait asseoir dans la véranda.LUCIE — Ma mère s’est sauvée en vous voyant arriver.Mais elle n’a pas défendu que je vous reçoive.L’ABBÉ, très mal à l’aise — Je ne viens pas ici de bon cœur.Mais j’ai cru de mon devoir d’intervenir, ainsi que vous me l’aviez demandé, auprès de Madame votre mère, afin que vous puissiez poursuivre ces études qui vous tiennent à cœur.Et il y a les Michaud, vos plus proches voisins, qui ont un urgent besoin d’eau potable.Mais je ne suis sans doute pas la personne qu’il faut pour demander ces choses à Madame Joncas.Je dessers plutôt que je n’aide ceux-là mêmes que je voudrais secourir.LUCIE — Vous manquez d’audace et de conviction, Monsieur le curé.Demandez au nom de votre Christ et ne cherchez pas midi à quatorze heures.L’ABBÉ — Je ne me sens pas ce courage, ni ce droit.LUCIE — Usez de vos privilèges.L’ABBÉ — Cela serait du chantage.LUCIE — Jean Beaumont, curé de Sainte-Thérèse, je vous trouve bien peu sûr de vous et de ce Dieu que vous représentez.L’ABBÉ — Pauvre enfant, que vous êtes abrupte et directe.Devant vous je perds la face et ne trouve plus aucune parole consolante qui rassure comme un masque de paix.Et puis, je suis mort de fatigue.Cette chaleur qu’il fait me tue.Je n’ai pas dormi de la nuit.Toute la nuit j’ai tenu compagnie à un mourant qui n’en finissait plus de mourir et qui exigeait, dans la peur et l’angoisse la plus 104 ANNE HÉBERT totales, que je lui promette, au nom du Christ ressuscité, la vie éternelle et la joie éternelle.LUCIE — Et alors?L’ABBE — Et alors, j’ai promis.J’ai promis la vie éternelle et la joie éternelle, au nom du Christ ressuscité.J’ai fait cela.Et ce vieux paysan qui allait mourir et qui souffrait comme on peut souffrir lorsqu’on va au bout de son mal, sans calmant ni secours, cet homme est parti dans la mort, comme on bascule dans le vide.Non, ce n’est pas la compassion qui a manqué, ni l’amour dans mon cœur d’homme, ça je le jure.Je n’étais qu’amour et compassion pour ce vieillard en croix.Et je n’ai pas réussi à le convaincre de la vie éternelle.LUCIE — Si c’est la foi qui manque il ne faut plus être prêtre.L’ABBÉ — Vous parlez hors du mal et de l’angoisse des hommes.Rien n’est aussi simple, ni aussi clair en moi.Mais je quitte Sainte-Thérèse.Je veux réfléchir loin du ministère.Repenser sa foi, lorsqu’on a commencé cette folie, ou ce crime, il faut aller jusqu’au bout.Comme si ce n’était pas assez de miser sur la charité, comme un aveugle.La foi est gratuite comme la vie.La foi est biologique et fait partie du sang et des os.Malheur à qui met le scalpel dans son propre corps, l’esprit se retire et la vie s’effrite, tel un mur de briques dont on a enlevé le mortier.Avant ma naissance, dans le ventre-même de ma mère, j’avais déjà partie liée avec la foi.Si on m’enlève ce don initial, je ne serai plus rien, ni vivant ni mort, un amas de pierres décousues.Ne suis-je pas né avec le baptême sur la langue devançant le sacrement à l’église?Il aurait sans doute mieux valu ne pas remettre en question le bien fondé de ma naissance catholique. LE TEMPS SAUVAGE 105 LUCIE — Et bien, moi, ma vie est décousue d’avance.Je n’ai jamais eu aucune cohérence, ni appui, ni héritage en droit, sauf la révolte.Je chercherai par mes propres moyens le sens et la vertu de cette terre.Je trouverai, car vous m’avez appris l’honneur et la vérité indiscutable de la soif.De cela je vous suis reconnaissante et aussi de me parler comme vous le faites, sans feinte, ni réserve.C’est ma première expérience hors de l’enfance, et à cause de cela je ne vous oublierai jamais, Monsieur l’abbé.L’ABBÉ — Je ne vous oublierai pas, Lucie.Je vous dois la conscience de plus en plus nette de l’exigence en moi.Grâce à vous, tout au long de nos rencontres, j’ai appris à vérifier la moindre de mes paroles, afin que chacune d’elles soit le signe juste d’une expérience vécue.Cet exercice de connaissance et de lucidité m’a conduit à cette confrontation avec ma pauvre vérité.Et je vous devais cet aveu et cette misère sans masque, comme un don à votre mesure.Adieu Lucie.Nous ne nous reverrons sans doute jamais.Je voudrais vous demander de prier pour moi, si la prière demeure cette façon de penser à quelqu’un en lui voulant du bien, à la face de Dieu.LUCIE — Si la prière demeure ce que vous dites, je vous promets de penser à vous de cette façon-là.Agnès qui a entendu- la conversation s’avance vers l’abbé, insolente et méprisante, voulant le potisser à bout.AGNÈS — Vous voulez me parler, Monsieur l’abbé?Vous voulez me demander quelque chose?Ou plutôt deux choses exactement?Nommez-les bien clairement ces deux choses.Et demandez-les moi.Silence de l’abbé.AGNÈS — Je vais vous aider, Monsieur l’abbé.Il s’agit de permettre à mes voisins de s’approvisionner d’eau chez 106 ANNE HÉBERT moi, n est-ce pas?Il s’agit également d’autoriser ma fille Lucie à poursuivre ses études au collège et à l’université?C’est bien cela?L’ABBÉ — Oui, tout à fait cela.AGNÈS — Et bien, faites vos demandes au nom du Christ, Monsieur l’abbé?Dépêchez-vous?L’ABBÉ, avec effort — Je vous fais ces demandes, au nom de votre fille Lucie, et au nom de ces pauvres gens, vos voisins, et en mon nom propre aussi.AGNES —Il s’agit de me forcer la main.Ne l’oubliez pas.Ni ma propre fille, ni vous, Monsieur l’abbé, ni ces gens qui n’ont pas d’eau ne font le poids.Agissez sur mon cœur dur de vieille baptisée, s’il est encore en votre pouvoir de le faire?L’ABBÉ — Je ne peux pas.Je vous assure que je ne peux pas.Non, non, je ne peux pas.AGNÈS — Comme vous savez vous confesser doucement.A chacun son tour.Pour ce qui est de l’aveu de son âme, nous devrions être quittes, vous et moi?Sébastien et Isabelle entrent.AGNÈS — Mais moi, moi, qui osera m’accuser de faire fausse route?Quoiqu’il arrive je suis absoute d’avance.Lorsque j’étais enfant, pas plus haute que la table, je faisais de grandes colères folles.Rien n’y faisait, ni les réprimandes, ni les corrections.Puis, un jour, on fit venir le curé qui me lut un évangile sur la tête pour m’exorciser.Je ne fis plus de colère.Je devins très sage et douce, en apparence guérie, mais toute livrée en dedans de moi au plus noir des démons; la culpabilité.Je n’aurai jamais assez de fautes à commettre pour justifier ce remords originel.Sébastien, Isabelle, Lucie, vous Monsieur l’abbé, et ce pauvre homme là-haut, vous êtes tous là après moi pour que je dise les choses que vous voulez que je dise, pour que je LE TEMPS SAUVAGE 107 donne les choses que vous voulez que je donne, et moi, je dis « non » et « non » à cœur de journée, à tous et à toutes.Si je me venge, je demeure encore en dessous du mal qu’on m’a fait.Je ne fais que nourrir l’injustice première dont on m’a chargée.Cela je l’affirme en pleine lumière et connaissance.Malheur à qui a lâché la lumière sur moi.Mais qui osera me convaincre de péché?Moi, la mère?Et toi, Sébastien, pourquoi es-tu parti comme un voleur?Et pourquoi reviens-tu avec ta cousine Isabelle.Vous voulez que je bénisse vos amours puériles et peu sûres?LUCIE — Toi Sébastien, un homme libre?Tu n’es qu’un affranchi.Tant de femmes dans le monde, il fallait que tu t’amouraches de ta cousine! Capucine, Marie et Hélène entrent.AGNÈS — Et vous, les petites, qu’est-ce que vous voulez?Ne pouviez-vous donc pas rester tranquilles à profiter de cette journée d’été?Que voulez-vous donc?Sans doute des permissions, vous aussi?Venez-vous réclamer vos vies avant l’heure, afin que j’apprenne très tôt à me passer de vos petits visages?MARIE — Maman! Il faudrait un grand seau pour donner de l’eau au petit Michaud?François descend l’escalier.AGNÈS — Et toi, vieil homme?Qu’as-tu à me demander?Tu exiges peut-être de moi un grand amour sans faille, d’un seul tenant, jusqu’à la mort?FRANÇOIS — La chaleur est insupportable là-haut.L’orage ne peut plus tarder maintenant.L’ABBÉ — Je voudrais me retirer.Un petit garçon apparaît sur la véranda avec deux seaux.AGNÈS — Et celui-là qui est-il?Que vient-il faire ici, ce petit rastaquouère? 108 ANNE HÉBERT MARIE — Celui-là c’est le petit Michaud qui est allé chercher deux seaux.AGNÈS — Le petit Michaud! Qu’il entre! Et puis asseyez-vous, Monsieur l’abbé! Et toi aussi, Sébastien! Et Isabelle aussi! Vous voyez bien que ma maison est ouverte comme un moulin, une loterie, un bazar, que sais-je, une grande place où chacun prend ce que sa soif lui commande de prendre.LUCIE — Ta maison souffre violence et tu n’y peux rien.AGNES — Qui pourra empêcher que je me reprenne en main, à la source de ma vie?LUCIE — Le temps qui passe peut très bien empêcher cela.La force de l’âge est remise entre d’autres mains.Lucie aperçoit le petit garçon qui n’a pas bougé.LUCIE — Ah! tu es encore là, toi! Lucie pousse Marie et le petit garçon dehors.LUCIE — Allez vite.Le puits est dans la cour.Rideau ROLAND GIGUÈRE ADORABLE FEMME DES NEIGES suivi de L’IMMOBILE ET L’ÉPHÉMÈRE ROLAND GIGUÈRE — Né en 1929.Poète et artiste graphique.Fonde en 1949 les Editions Erta qu’il dirige encore aujourd’hui.Collabore à plusieurs revues de poésies et d’arts plastiques canadiennes et étrangères.A publié quelques recueils de poèmes dont Faire naître, 1949; Yeux fixes, 1951; Images apprivoisées, 1953; Les Armes blanches, 1954; Lieux exemplaires dans les Écrits No III, en 1956. I Nous sommes loin d’ici sur les chemins de neige nous sommes loin delà veille sans lendemain nous sommes seuls et le silence prépare un jeu parfait à l'ombre même de nos désirs nous appartenons à tous les futurs puisque ta réalité est possible puisque tu es réelle au coeur des neiges éternelles je laisse mon dernier regard à l’orée de ta beatité ROLAND GIGUÈRE 11 Pour ta réalité offerte mille légendes dorées pour ta beauté secrète une ceinture d’astres légers ADORABLE FEMME DES NEIGES 113 III Hier tu n’étais pas aujourd’hui tu flambes ardente au courant des saisons tu ruisselles aux flancs des falaises et te courbes dans le noir ailleurs pour te posséder on détruit ton visage on t’invente une histoire 114 ROLAND GIGUÈRE IV Les midis sont pâles dans ce pays d’où je viens et la lune rouille sur les remparts il y a des jours où tout est vain sauf ton image sauf la blancheur de ton corps sur ces terres amères le calme pèse nos paroles aux heures creuses et la force notis vient d’un autre âge pour croire aux adages qui hantent nos hivers ADORABLE FEMME DES NEIGES 115 V La pointe du jour c’est ton sein gauche appuyé sur le soir et le soir tu entres pour passer la nuit nue sous les abat-jour de parchemin sur lesquels on écrit une phrase éblouie adorable femme des neigei 116 ROLAND GIGUÈRE VI C’est un printemps de sang nouveau que ton visage de nuage ovale à ma fenêtre c’est la merveille à ma porte que ton corps d’étoile polaire sur mes rivages à la lisière de ta flamme se consument les lourds fagots d’hier la main haute sur les orages le ciel sur tes épaules se repose mais dis-moi à quelle source vas-tu boire? ADORABLE FEMME DES NEIGES 117 VU Quand un navire échoue sur une île jière sa figure de proue devient une déesse familière on met aux récifs des couronnes de fleurs on fête la tempête on affole la rose des vents l’épave prend un air de triomphe pour sombrer dans de telles eaux 118 ROLAND GIGUÈRE VIII Tu es venue au temps de l’abandon alors que les lauriers gisaient dans l’étang tu es venue au temps de la défaite alors que le froid dans l’âtre était roi l’air était fané quand tu es venue avec ton sourire d’algue fraîche la bouche pleine d’une sève inépuisable la vie facile jouait déjà dans ton halo car l’ombre ne voyage pas avec toi ADORABLE FEMME DES NEIGES 119 IX Paisible et lente tu t’avances dans les heures chaudes du sommeil et sur ton lit de fougères le matin Ui te combles de rébus pour dérouter les plus sombres avenirs tu te livres au présent toute nue sans savoir si demain la mémoire te suivra dans les méandres de ton errance sans feu ni lieu dit-on de toi mais en tout lieu on ne parle que de toi et tu embrases chaque espoir de voyance 120 ROLAND GIGUÈRE X Tu vois la parole est rare et précieuse maintenant qîie nous sommes seuls parmi ces soleils il n’y a plus d’opaque il n’y a plus d’ornière et les fléaux passent bien au-dessous de notre ciel ADORABLE FEMME DES NEIGES 121 XI Je laisse mes rênes à leur destin je te tiens pour toute lumière et mes mains te serrent pour garder l’empreinte de ta présence je froisse ta chair pour en tirer les éclats je m’aveugle à ta foudre je m’abîme en toi 122 ROLAND GIGUÊRE XII Les mouvements de ton corps sont les marées qui m’emportent loin loin d’ici vers des mers sans adieu vers des mers sans merci en amont des rivières qui portent mes désirs d’amour à bon port tu t’inscris lumineuse de tous feux ravissante et ravie ma caravelle suit la courbe de ta vie. DIALOGUE ENTRE L’IMMOBILE ET L’ÉPHÉMÈRE L’immobile c’est vous, l’éphémère c’est tout ce que vous aimez.L’immobile est vieux, millénaire et grave.L’éphémère est jeune et enjouée.L’IMMOBILE — Voici le gel! C’est le vent du nord! Je ne saurai donc jamais d’où vient ce chemin qui meurt à mes pieds.Pourtant, c’est aussi par là que je suis venu.L’ÉPHÉMÈRE — On t’a amené ici les yeux fermés?L’IMMOBILE — Non.Je regardais les étoiles.On m’a laissé ici sous la Grande Ourse.J’étais heureux.J’ai dit oui et j’ai pris racine.L’ÉPHÉMÈRE — Et l’es-tu encore heureux?L’IMMOBILE — Bien sûr puisque je l’étais quand je suis arrivé et que rien n’a changé depuis, mais je suis trop confortable: les fleurs toujours à gauche, l’allée centrale comme une flèche morte, les réverbères glacés.J’aimerais aller aux îles pour voir les grands palmiers.L’ÉPHÉMÈRE — Les grands palmiers ont une ombre étroite et dans cette ombre naissent de fragiles légendes.L’IMMOBILE — Et les coquillages.L’ÉPHÉMÈRE — Les coquillages racontent des histoires salées aux enfants sages. 124 ROLAND GIGUÈRE L’IMMOBILE — Et la mer.L’ÉPHÉMÈRE — La mer est vieille et fatiguée, elle ne peut même supporter les barques les plus légères, elle est trop molle, c’est une soie usée.L’IMMOBILE — Soit! Je reste.Mais parle-moi de l’été.Es-tu soleil?L’ÉPHÉMÈRE — Parfois soleil, parfois papillon.Je suis ce que j’aime à l’instant où j’aime.Et j’aime toujours.L’IMMOBILE — Tu es reine! L’ÉPHÉMÈRE — Je suis reine un jour ou déesse une nuit, le lendemain je suis une bergère heureuse ou fée dans un château antique.L’IMMOBILE — Rêve.rêve tout haut et emporte-moi! L’ÉPHÉMÈRE — Je suis une caravelle sur une rivière d’ivoire; la rivière a une coiffure fraîche et balance la tête sur son oreiller bleu.C’est le matin.De jeunes sirènes se lavent les seins et sourient; on les appelle Merveilleuses ici et on se découvre quand on les aperçoit; elles ne cherchent jamais à fuir; elles sont la santé, l’abondance, elles portent bonheur.L’IMMOBILE — Continue! L’ÉPHÉMÈRE — Je suis une figure de proue devant son miroir, je vois les vagues qui me lèchent le ventre et mes cheveux mêlés aux cordages, mon corsage ouvert à l’aventure.Ma voix est perchée sur le grand hunier, ma voix vole et apaise.C’est le calme.L’IMMOBILE — Tu apaises.Tu calmes.Continue.Sois mes yeux, sois mes ailes. L’IMMOBILE ET L’ÉPHÉMÈRE 125 L’ÉPHÉMÈRE — Je plane au-dessus d’un champ de lavande.Les bêtes sont couchées sur leur destin dans des étables chaudes.Je fais mon miel; à chaque jour sa fleur, à chaque jour son miel.C’est l’heure des confidences: le vent murmure qu’il n’y aura pas d’orage cette année, le vent est de notre côté, les jours sont longs et clairs.On s’épanche.L’IMMOBILE — On est bien.On se sent tout petit comme dans un panier d’osier.On est fruit au soleil, on mûrit doucement.L’ÉPHÉMÈRE — Oui, mais toujours trop vite.Moi, je voudrais rester verte encore longtemps, attendre patiemment la chaleur, vingt, trente, soixante saisons de soleil et me répandre en floraisons.L’IMMOBILE — Tu es pêche à la peau rose?L’ÉPHÉMÈRE — Non, je suis rose.L’IMMOBILE — Comme tu es belle! L’ÉPHÉMÈRE — Je suis la fierté du jardin, l’orgueil du jardinier.On fait la pluie pour moi, la pluie et le beau temps; on me met dans une cage de verre pour me faire admirer.On m’aime, on me tue par amour.L’IMMOBILE — Moi, on ne me regarde même pas, on oublie que je suis là.Je dois voir et entendre des choses atroces, toujours les mêmes.L’ÉPHÉMÈRE — Tu es trop sombre.Si seulement tu reflétais quelque chose, une simple lueur.L’IMMOBILE — Une lueur? 126 ROLAND GIGUÈRE L’ÉPHÉMÈRE — Une clarté.C’est triste, tu ne réfléchis rien, sinon on viendrait souvent te voir.Je les connais, ils vont là où ils peuvent se voir, toi tu les absorbent au lieu de les refléter.L’IMMOBILE — Je ne comprends pas.De qui parles-tu?L’ÉPHÉMÈRE — De ceux qui t’ignorent.L’IMMOBILE — Laissons cela! Parlons métamorphoses, parlons printemps! L’ÉPLIÉMÈRE — A coeur ouvert les feuilles sont vertes.L’IMMOBILE trop.L’ÉPHÉMÈRE court.L’IMMOBILE — Alors imagine un printemps long comme une attente de printemps.L’ÉPHÉMÈRE — Je ne suis pas d’humeur à être saison.L’IMMOBILE — Alors sois ce que tu veux.Une lune de lait, un œil magique, une herbe folle ou un calendrier.L’ÉPHÉMÈRE — Lundi, mardi, mercredi.Jeudi je suis la roue de fortune des amants menacés, mes rayons font ma force et la force n’a pas d’âge.Je suis née dans un pays barbare où le geste est parole, où les astres font la loi.Souviens-toi des mots-éventails: « je multiplie mes visages ».J’arrive à la fête quand le sang est versé et que les coeurs battent dans les verres de cristal, j’improvise alors une douce farandole pour la folle du logis.Nous — C’est joli mais trop court, tu résumes — C’est comme cela le printemps, c’est L’IMMOBILE ET L’ÉPHÉMÈRE 127 ferons l’amour avant la nuit et vendredi nous sera clément.Je suis l’abandon sur les pentes nobles du jour.L’IMMOBILE — Je me souviens d’une grande voiture de blé renversée sur un tapis rouge.L’ÉPHÉMÈRE — C’était moi.L’IMMOBILE — Je me souviens du chant de la cigale avant la débâcle.L’ÉPHÉMÈRE — C’était moi.L’IMMOBILE — Une perle noire se cachait dans des eaux précieuses.L’ÉPHÉMÈRE — C’était moi.L’IMMOBILE — Mais pourquoi n’avoir rien dit?Pourquoi ces voiles?L’ÉPHÉMÈRE — Je ne te connaissais pas.Tu étais si lointain.L’IMMOBILE — C’est vrai, j’étais lointain.Et les plus belles paroles se disent à voix basse, comme des secrets.L’ÉPHÉMÈRE — J’étais secrète.J’étais sacrée.L’IMMOBILE — Aujourd’hui tu me parles comme une fontaine.Tu m’abreuves, tu me désaltères.L’ÉPHÉMÈRE — Je suis oasis dans ton désert.L’IMMOBILE — J’aurai éternellement soif.Ah! fais-moi ruisseau! L’ÉPHÉMÈRE — Je ne le peux pas.Le ruisseau naît ruisseau et la pierre naît pierre.Moi, je suis à la fois pierre et ruisseau, soleil et hiver, désir et présence.Mais je ne suis toujours que de passage. 128 ROLAND G1GUÈRE L’IMMOBILE — Que deviendrai-je quand tu ne seras plus là?L’ÉPHÉMÈRE — Ce que tu étais.L’IMMOBILE — Je ne le pourrai pas.L’ÉPHÉMÈRE — Alors tu m’imagineras partout.J’habiterai ton silence, je ferai mon nid dans la rondeur de ta solitude, je serai ton ombre.Tu compteras les jours sur les plumes de ma tête, tu verras défiler tes rêves dans mes yeux, les mouvements de mon corps seront les marées qui t’emportent.Je serai ce que tu appelles, ce qui te manque.Je serai l’air pur que tu respires et le sable fin de ton lit; je serai la voix qui t’annonce la venue du jour et la tombée de la nuit; je serai ton parfum préféré, le pétale qui t’effleure, le velours sur ta joue; je serai l’allée centrale qui va vers toi, ta lumière et ta demeure.Je serai ta bonté, ta force, ta santé.Je serai tout ce que tu es, ce que tu n’es pas et ce que tu voudrais être; je serai à ton image et je serai l’image du monde que tu rêves; je serai ce que tu hantes et ce qui te hante; je serai ton paysage, plus grand et plus vert que nature, je serai ta nature même.L’IMMOBILE — Une dernière fois encore.L’ÉPHÉMÈRE — Je suis une libellule dans la rose des vents.Le vent m’emporte! Adieu! Adieu! L’immobile recèle l’imprévisible, souviens-toi! Adieu! L’IMMOBILE — Adieu! .Je vais vivre maintenant. CLAIRE TOURIGNY LA CRUE Pièce en trois actes CLAIRE TOURIGNY — Née à Magog en 1942.A fait ses études primaires à Magog et ses études classiques à Sherbrooke.En 1958 et 1961 a obtenu des prix pour des pièces de théâtre au Concours des Jeunes auteurs.Dans la même année, en octobre, La Crue fut primée.Fait partie d’une troupe de théâtre amateur, L’ATELIER de Sherbrooke.En octobre 1962, entre dans la Société des auxiliaires féminines internationales et se prépare à des études de sociologie à l’Université de Montréal. PERSONNES MARTHE — L’épouse AUBE — La vierge ANNE — La mère ÈVE — La sourde L’ÉTRANGÈRE GUILOU — L’enfant berger DÉCORS Toute Vaction se passe dans la pièce centrale d'une villa perdue.C’est un salon rustique à décor assez libre; peut-être un foyer au centre, quelques fauteuils, une petite table ronde.L’on voit [ou l’on devine) d’un côté une large fenêtre donnant stir l’extérieur.Au fond, du côté opposé, une entrée.Des tentures en abondance, de toutes les teintes et de toutes les étoffes, aideraient à constituer l’atmosphère de lourdeur des deux premiers actes, à la condition qu’elles soient retirées au troisième.Si possible, la fenêtre sera placée de biais de telle sorte que pour le spectateur, la personne postée devant la vitre soit à peine de profil. ACTE PREMIER SCÈNE PREMIÈRE Marthe, Aube, Ève et Anne.Dix heures, par une nuit d’orage.La pièce est éclairée par deux lampes, posées sur la table et sur le foyer.D’un côté du feu, Marthe calée dans un fauteuil, brode méticuleusement une pièce de drap.De l’autre côté, Anne s’est installée un chevalet de fortune et peint presqu’avec rage une toile déjà barbouillée.La sourde est fixée, comme attachée à la fenêtre.Aube entre, tourne espièglement autour d’elles, examine la broderie de Marthe, risque un oeil sur la toile d’Anne et se retourne avec une mimique significative, puis finalement va se poster contre la vitre près de la sourde.MARTHE — Encore?AUBE — Encore.bien sûr, encore, encore! Tu ne voudrais pas qu’un orage semblable s’arrête comme ça, tout à coup et ha! voilà le ciel qui se dégage d’un seul coup d’épaule, et d’un horizon à l’autre, c’est le bleu bleu bleu avec le soleil qui éclate en plein centre, si fort que la terre gronde et palpite et s’ouvre par le milieu comme un fruit mûr pour boire boire boire! Mais oui, pourquoi pas?Pourquoi est-ce que ça ne serait pas vrai, là, tout de suite?MARTHE — Tu m’agaces quand tu rêves tout haut.AUBE — Moi, mes rêves, ce sont mes mots qui cascadent tout le temps parce que le jour où j’ai été capable de par- 132 CLAIRE TOURIGNY 1er, je suis devenue par le fait même incapable de me taire, ça je le sais.Toi, tes rêves sont des petits fils de toutes les couleurs, que tu mouilles en pointe pour les planter juste dans le bon trou de la bonne aiguille, — et je pique et je tire et je pique et je tire, et ça fait dans ton drap des petits chemins tout entortillés.Elle (elle montre Anne) elle est moins raffinée que toi.Ses rêves, ce sont ses tubes de couleur.Elle barbote dedans comme un gosse qui joue dans la bonne boue: un jet de vert dans ses cheveux, un jet de noir sur sa robe, un jet de bleu sur le mur, une flaque de rouge sur le plancher, et le reste sur sa toile.C’est un don qu’elle a.Incontestablement.Pour elle (elle montre Eve) ce n’est pas difficile de rêver, tout est rêve de l’autre côté de son mur.Et elle doit trouver que nous en faisons, de jolies marionnettes, quand elle nous voit gesticuler, babiller, grimacer devant elle, comme dans un film dont on aurait coupé le son.Nous rêvons toutes à notre manière, quoi, et nous rêvons autant l’une que l’autre.Mais dis-moi, comment pourrons-nous faire autrement, jusqu’à ce que nos hommes ne soient revenus?ANNE — Ils ne rentreront pas ce soir en tous cas, sois-en sûre.MARTHE — Évidemment, avec l’orage qu’il fait.AUBE — Ils ne rentreront pas ce soir, voilà.Ils ne rentreront pas ce soir et c’était entendu qu’ils rentreraient avant-hier.Ah! c’est vraiment drôle! MARTHE — Et qui es-tu pour te plaindre de la sorte?Il s’agit de mon mari, et je suis plus patiente que toi.AUBE — Mais c’est facile d’être patient lorsqu’on n’a plus rien à attendre.Toi, tu as trente ans.MARTHE, piquée à vif — Vingt-huit! AUBE — .et tu l’as ton gros mari, bien à toi, et tu as déjà une vraie poitrine, et tu. LA CRUE 133 MARTHE — Je te défends bien de dire que Jacques est gros et que j’ai une grosse poitrine.AUBE — Oh! pardonne-moi.je ne voulais que te faire plaisir.Et je t’assure, moi, que ce que je désirerais le plus au monde, ce serait d’avoir une vraie poitrine et un vrai mari.Et tu m’en veux de n’être pas patiente.Mais j’ai dix-huit ans, et j’ai encore tout à donner, et tu t’étonnerais parce que j’écrase mon nez contre la vitre, et tu voudrais que je n’attende rien! MARTHE — Ce n’est pas une raison pour faire une tête de croque-mort comme tu en fais une depuis que nous sommes seules.AUBE — Une tête de croque-mort.Comme tu n’as pas le sens des nuances! J’ai une tête de croque-vie, voilà ce qu’il faudrait dire.Je me meurs de croquer à belles dents à même la vie, et ça je ne pourrai le faire que bouche à bouche avec un homme plein, au moins aussi grand et aussi fort que ton Jacques, voilà ce qu’il faudrait dire! ANNE — En attendant, le superbe Jacques a des idées brillantes.MARTHE — Quelles idées?ANNE — Celle par exemple de nous avoir murées ici.AUBE — Mais quoi, il a raison! C’est un endroit merveilleux pour passer des vacances.Et si ces vacances durent six mois, c’est d’autant mieux! Un endroit calme, isolé, à l’abri des vacarmes de la ville.— je pense bien! il faut une journée en camion pour atteindre notre petit paradis.— Et toute la journée, nous pouvons coudre, broder et peindre, bercées par la musique enchanteresse de la pluie.tenez, je parierais que cette nuit, les tuiles du toit vont commencer de dégringoler.L’escalier va devenir une jolie cascade, et nous aurons en surplus d’adorables pièces d’eau pour enjoliver notre petit refuge.¦ 134 CLAIRE T0UR1GNY MARTHE — Aube, je ne supporterai pas de t’entendre plus longtemps.AUBE — Oh, petite soeur, pardonne-moi.Je ne peux pas me taire, tu sais bien que c’est au delà de mes forces.Et si je me moque, c’est tout gentiment, parce que je trouve ça joli ou que je n’ai pas autre chose à dire.Mais en ce moment, si j’arrêtais une minute de parler.c’est pour la même raison que toi-même, tu enfiles, défiles, et coupes, et tires, et casses, c’est pour la même raison qu’Anne n’a pas cessé de barboter dans ses couleurs depuis la tombée de la nuit.C’est quand même un petit peu affolant cette pluie pluie pluie qui n’en finit plus de pleuvoir; on dirait deux mains lourdes sur nos épaules, et tous nos membres qui se vident par le milieu, et tout à coup, ce masque sur le visage.Anne arrache d’un geste sec sa toile du chevalet et se retourne, calme, vers Aube: ANNE — Petite soeur, comme tu es fatiguée, pourquoi ne vas-tu pas dormir?AUBE — Mais je ne peux pas aller dormir! Il me faut rester debout, et bouger, et rire, tu ne comprends donc pas?Je ne peux pas m’asseoir et tortiller des fils de broderie, je ne peux pas rester sur place et asperger de peinture des verges et des verges de toile! (Elle arrache des mains d’Anne la toile détachée).Oh! que c’est beau.Une mère avec son enfant.Mais tu as oublié de faire les bras de la mère, et la tête du bébé.Pourquoi?Ça fait un bébé mort, et sa mère qui ne peut même pas le prendre dans ses bras.Ça fait une mère qui ne peut même pas nourrir son bébé parce qu’il est mort.Pourquoi n’as-tu pas fait un bébé vivant?Un vrai petit bébé tout rond, et on plonge la face dans son ventre, et il rit, il se débat, il nous empoigne le nez et les cheveux! Un vrai petit bébé tout LA CRUE 135 plein, tout nu.Pourquoi as-tu fait un bébé mort?Et sa mère qui ne peut même pas le tenir dans le rond de ses bras.Mais la sourde s’est avancée, elle veut prendre la toile dans les mains d’Aube.AUBE, à Anne — Elle la veut.Je la lui donne?ANNE, marche vers la fenêtre — Bien sûr.Tu ne t’es pas gênée, toi, pour me la prendre des mains.AUBE, à Eve — Tiens ma pauvre petite.Ce n’est pas bien joli.Anne aurait quand même pu se forcer pour faire une tête à son bébé.Je ne l’ai jamais vue si négligente.Mais la sourde fait « non » de la tête et croise ses bras comme en berceau.AUBE — Va, un jour je lui volerai ses couleurs et je t’en ferai, un vrai bébé, avec un mère faite toute en bras, comme Marthe qui est née rien que pour prendre et pour garder.MARTHE, à Anne qui se bât avec la fenêtre — Qu’est-ce que tu fais là, toi?ANNE — Mais j’essaie d’ouvrir! On étouffe ici.MARTHE — Folle, avec l’orage qu’il fait, tu ne t’aperçois pas que nous serions inondées?AUBE — Oh! Ce serait gentil.Le salon, changé en aquarium.On n’aurait plus qu’à libérer les poissons rouges, et on les sentirait nous chatouiller délicieusement les chevilles.MARTHE, lève les bras au ciel — C’est vous trois, toutes les trois qui auriez besoin d’aller dormir! Depuis ce matin, depuis qu’il a commencé de pleuvoir que vous êtes là, aux aguets, à attendre.Eve a passé la journée dans la fenêtre, le front contre la vitre, à regarder la pluie.Toi tu n’es pas restée tranquille une minute, tu as été impatiente comme si tu avais attendu ton mari au lieu du mien. 136 CLAIRE T0UR1GNY Anne a été encore pire que vous deux parce quelle ne guettait rien.Elle peut toujours se battre avec la fenêtre, je l’ai verrouillée de l’extérieur, dès qu’il a commencé de pleuvoir.ANNE — Oh! quelqu’un vient.AUBE, bondit — Ce sont les hommes qui rentrent?ANNE — Quelqu’un vient.Aube et Ève se sont ruées vers la fenêtre.Bruit dans l’entrée.Une musique de flûte, imperceptible tout à l’heure, jaillit soudain, en notes très pures.MARTHE — Qu’est-ce que je disais?Vous avez grand besoin d’aller dormir.C’est tout bonnement notre coquin de petit berger.AUBE — Guilou?Ce n’est pourtant pas l’heure de la soupe.MARTHE — Non, mais il sait bien, le morveux, qu’on va lui en donner quand même.Entre Guilou, mouillé, avec son bâton plein de boue et sa flûte qu’il tient cachée sous sa pèlerine.SCÈNE II Marthe, Aube, Anne et Guilou MARTHE — Ah! te voilà fripouille, à l’heure où tu devrais être à l’abri dans ton lit comme un bon garçon.Laisse ton bâton dans l’entrée, tu es crotté.Et enlève-moi ce manteau, il est trempé, tu vas t’éternuer les poumons.Je t’apporte une couverture et de la soupe.Mais ce que tu mériterais, c’est un énergique tam-tam quelque part et tu sais où. LA CRUE 137 AUBE — Oh! laisse-le tranquille, quand même.Comme si c’étaient des manières pour accueillir un hôte si distingué! Le petit pâtre s’incline, raide, devant Marthe qui s’est emparée de son manteau.GUILOU, rieur — Madame.Marthe disparaît, scandalisée.AUBE — Alors, petit berger brave, il a fallu que tu sois bien courageux pour venir jusqu’ici par une nuit semblable.Tu as dû en voir des sorcières, avec leur tête fourchue et les flammes rouges qui sortent de leur bouche, et des nains bossus qui ricanent en montrant leurs griffes, et des chauves-souris immenses, qui viennent battre des ailes à deux pouces de ta tête, oh!.GUILOU — C’est drôle, je ne les ai pas vus.Mais je crois bien qu’ils s’étaient cachés, parce qu’il me semblait voir leurs yeux qui frétillaient dans le creux des branches: à chaque coup de foudre, ils devenaient tous ensemble fixes, et blancs comme les yeux de quelqu’un qui.mais je n’avais pas peur, vous savez.J’ai un bâton solide, j’ai déjà tué deux coyotes avec, et tout seul.Pas tous les deux ensemble, mais quand même.AUBE — Petite chenille, tu ne nous avais pas dit cela! Te voilà donc un vrai berger, maintenant.Tes frères ne s’étaient pas trompés.GUILOU — L’ainé de mes frères m’avait dit: « Prends sept de nos chèvres et amène-les plus bas dans la vallée, près de la rivière.Il n’y a plus assez d’herbe par ici.Tu trouveras une cabane pour toi, où il y a des vivres pour une saison.Reviens à l’automne.Et méfie-toi des coyotes ».Alors vu que j’ai dit oui, j’étais responsable.Marthe vient de rentrer avec une couverture et un bol qui fume. 138 CLAIRE TOURIGNY MARTHE Eh bien moi, mon bonhomme, si j’avais été ton frère aine, je t aurais dit: « Mes chèvres peuvent bien crever, avant de t’envoyer tout seul les garder je vais au moins t’apprendre qu’à minuit, un berger dort quand il est bon berger, et ne vas pas se balader dehors quand il fait un orage à ne pas voir à deux pas devant soi.GU1LOU C est a cause des chèvres que je suis sorti, madame.Il y a eu la foudre, juste à côté de leur caverne.J’ai eu peur quelles ne prennent panique, je me suis habillé et j ai couru les voir.Elles étaient toutes tassées au fond de la grotte, les unes contre les autres, en bêlant de peur.Je les ai appelées, je les ai caressées, je leur ai joué un petit air de flûte, et elles sont redevenues tranquilles.MARTHE — Et après, tu n’es pas rentré chez toi?GUILOU, piteux — Non.Je ne suis pas rentré chez moi.(Marthe lève les hr as au ciel.Il continue).C’est tellement curieux, la nuit, surtout quand il fait orage.On ne reconnaît plus rien, même plus nos amis arbres, même plus nos amis chemins.La plaine change complètement de face, et de voix.On croit rêver mais c’est toute la journée qu’on a rêvé, et maintenant.non, je sais que c’est vrai: lorsque je suis sorti de la caverne, j’ai entendu nettement, quelqu’un se plaindre.se plaindre.puis appeler.Anne n'a pas quitté la fenêtre même à l’entrée de l’enfant.Mais en entendant ces mots, elle se retourne, comme si elle avait été mordue.ANNE — Où était-ce?GUILOU — Tout près d’ici.Tellement près que j’ai cru d’abord que ça pouvait être madame ou bien une des mademoiselles.Alors je suis venu.ANNE — Il y a quelqu’un dehors, c’est cela! Il faut y aller tout de suite. LA CRUE 139 MARTHE — Ah, non! Te voilà folle encore une fois! Tu vas rester ici, m’entends-tu?Je ne te permettrai pas de faire un pas dehors maintenant.Anne est sortie dans l’entrée en retirant son surtout de peintre, elle rentre avec deux manteaux.ANNE — Quelqu’un nous attend et nous l’attendons aussi, allez! GUILOU, se lève — Je vais avec vous.MARTHE — Toi tu vas rester ici jusqu’à ce que ton manteau soit séché! ANNE — En voici un sec.Il ne restera pas sec longtemps de toute façon.Elle même a enfilé son imperméable et aide l’enfant à s’habiller.MARTHE — Anne! est-ce que tu m’entends ou bien si tu es devenue vraiment furieuse?Il n’y a personne dehors à cent milles à la ronde, et ce que ton morveux a entendu, c’est un renard ou bien une chouette qui braillait.Enlève-moi cet imperméable tout de suite! ANNE, à Guilou — J’ai pris une lampe de poche.Viens, tu vas me guider.MARTHE — Anne! Sortie d’Anne et de Guilou.SCÈNE III Marthe, Aube et Ève MARTHE — Les voilà partis.Ah, c’est du propre! Mais qu’est-ce donc que j’ai fait au ciel pour qu’il me jette une soeur démente sur les bras! AUBE — Oh! Voilà quelle pleure maintenant.Voyons, grande soeur, il ne faut pas pleurer pour ça.Les larmes, 140 CLAIRE TOURIGNY c’est bon pour arroser les radis et les radis n’ont pas du tout besoin d’être arrosés cette nuit, crois-moi.Elle va rentrer, notre pauvre folle.Elle ne trouvera personne, elle va se mettre à grelotter et à avoir la frousse.elle sera là dans dix minutes je t’assure.Elle en aura été quitte pour une douche froide et un bon rhume de cerveau.MARTHE — Elle ne m’écoute plus, je ne suis rien pour elle.AUBE — Mais elle t’aime, et tu le sais bien, voyons! Ne dis pas de bêtises.MARTHE — Je ne la possède plus.Je sens qu’elle m’échappe comme l’eau entre les doigts ouverts.AUBE — Oh! pour ça, bien sûr.Qui peut se vanter de la posséder, notre petite soeur Anne?Elle est comme le cheval sauvage, qui est roi dans ses plaines, et à qui personne encore n’a pu passer le harnais.Je ne sais quelle peur la nourrit, et en même temps quelle force.Tu te rappelles le chasseur Sylvain?Elle l’aimait.Ils étaient tous les deux comme Jacques et toi; tous les deux comme sortis du coeur de la terre, éclatants et nus en face l’un de l’autre, fous d’une soif qu’ils ne pouvaient étancher que l’un à même l’autre.Anne s’est sauvée.Elle lui a dit « va-t-en, je ne t’aime pas.Tu es laid et tu sens la bête.Va-t-en, ne me cherche plus».Mais la nuit, elle se levait, haletante de fièvre, et se jetait dans l’herbe, les bras en avant, pour mordre sauvagement la terre.Oh, ces tristes plaines où personne encore n’a pu la rejoindre! Marthe, pourquoi est-ce qu’elle dessine toujours des mères sans bras?MARTHE — Est-ce que je peux savoir, moi?Demain, ce sera des pères sans jambes, ensuite des fils sans oreilles ou des filles qui n’ont pas de seins.Elle est presque sadique, tiens. LA CRUE 141 AUBE — Non, je ne croirai jamais, je n’accepterai jamais de croire quelle refuserait la vérité d’un enfant-Marthe, depuis cinq ans bientôt que Jacques est avec toi, pourquoi est-ce qu’il ne t’a pas encore donné de fils?MARTHE — Mais pauvre nigaude, tu crois peut-être que les bébés, ça nous tombe du ciel, comme les alouettes?AUBE, exaltée — C’est presque comme ça! Cette force neuve, soudain, qui entre par tous les pores de l’être, et si violemment qu’il faut sortir de soi, sortir tout soi-même dans un autre qui est soi.Et cet élan est tellement fort qu’il produit une troisième personne, née de la fusion des deux « moi-même ».MARTHE — Oh! la, la, quelles phrases, on voit que tu n’est jamais allée avec un homme.AUBE — Ça ne sera plus bien long, maintenant.MARTHE — Alors je ne te conseille pas de lui faire ce genre de philosophie quand un homme viendra te prendre.AUBE — Et pourquoi?Si avoir un enfant n’est pas au moins aussi beau que je le pense, alors je ne le laisserai pas me faire un enfant.S’il se moque de moi et me dit (elle imite Marthe) « On voit que tu n’es jamais allée avec un homme », alors je ne le laisserai pas me faire un enfant.Mais non, il va comprendre.Il lit tellement fort dans mes yeux que devant lui, je suis toute chancelante.Il me dira, avec sa voix que je connais: « C’est beau ce que tu dis.Mais faire un enfant, c’est encore plus beau que cela.Viens.» MARTHE — De qui parles-tu donc?AUBE, tirée brusquement de son rêve — Moi?Je ne parlais pas.MARTHE — Qui est-ce?Pourquoi ne m’as-tu pas dit?I 142 CLAIRE TOURIGNY AUBE — Mais je t’ai tout dit, au contraire, je t’ai dit plus que tout.Pardonne-moi, grande soeur, si je suis un petit peu affolée.Demain tout ira mieux, parce qu’il arrêtera de pleuvoir.Et les hommes rentreront.Anne ne te fera plus pleurer, elle ne dessinera plus de monstres; j’arrêterai de parler parler parler de peur de penser une minute, nous retournerons a la ville, enfin.Eve ne restera plus dans la vitre, aimantée par je ne sais quoi; Eve aussi va recommencer à vivre à sa manière, tu verras.Nos vacances ont seulement été un peu trop longues, vois-tu, et les hommes, trop longtemps partis, avec cette pluie, comme une prison.MARTHE — Crois-tu que tout redeviendra comme avant?AUBE — Mieux qu’avant.Marthe, c’est tellement vrai ce que je disais à Eve tout à l’heure, tu es faite toute en bras, tu es née pour prendre, et pour garder.Tu vas pouvoir reprendre ton mari, et lui dire « c’est moi, je suis là.Donne-moi un enfant».Et il va vouloir tellement parce que tu es tellement belle et tellement forte avec tes mille bras, qu’il va t’en donner un, je le sais.(Avec une soudaine angoisse) Oh! Marthe, Marthe, rien ne redeviendra comme avant.MARTHE — Petite soeur, il se passera bien peu de temps avant que tu ne jettes ton corps dans les bras de quelqu’un.Mais pour maintenant, fais encore ce que je te dis et va dormir; je ne t’ai jamais vue si fatiguée.Emmène la sourde avec toi.AUBE — Ève ! MARTHE — Va la chercher, simplette, elle ne t’entend pas.AUBE — Tu as bien raison, elle ne m’entend pas, et tu as l’air de trouver cela tout naturel.(Plus fort) Ève! (elle se rapproche, hébétée) c’est effroyable ce mur qui la LA CRUE 143 sépare de moi.Je suis juste derrière elle, regarde, mon souffle est tout près d’effleurer son cou, et je lui dis: « Ève, mon amie, je suis là, retourne toi », et elle ne se retourne pas! Et pourtant, lorsqu’elle nous regarde, on dirait quelle voit au delà de nos paroles, on dirait quelle nous traverse d’un coup, tellement que ça nous glace jusqu’aux os, mais elle ne peut pas nous parler non plus parce qu’elle est sourde-muette.(Pause).Et moi je m’imagine qu’un jour, quelqu’un viendra et ce sera Eve, mais avec des oreilles et une voix.MARTHE — Va dormir, Aube, ton corps ne te soutient plus.Emmène la sourde en passant ton bras sous le sien, c’est encore mieux qu’une parole.AUBE, après un silence — Lorsqu’Anne rentrera, tu vas me prévenir?MARTHE — C’est elle-même qui montera t’embrasser.Bonne nuit.Sortie d’Aube avec Ève.SCÈNE IV Marthe, puis Guilou, Anne et l’étrangère Restée seule, Marthe montre, malgré son désir vif de se maîtriser, une grande agitation.Elle essaie de broder, pose son ouvrage, et va à la fenêtre.Naît une discrète musique de flûte, au dehors.Marthe sursaute, ouvre la fenêtre et appelle: « Anne! » Mais la violence de l’orage l’oblige à refermer.Alors elle court à l’entrée et appelle encore: « Anne! » Entre Guilou. 144 CLAIRE T OU RIGN Y GUILOU — Elle vient, elle est là.Entre Anne qui supporte l’étrangère à demi-inconsciente.MARTHE — Oh.ANNE — Approche donc le fauteuil, je pense quelle est blessée.MARTHE, hébétée — C’était donc vrai.ANNE — Toi, petit, va chercher l’eau, l’alcool et les bandages.Je vais essayer de voir son pied.Guilou disparait.Anne et Marthe aident l’étrangère à s’asseoir sur le fauteuil.MARTHE — Je reviens tout de suite.Elle disparaît.Très calme, Anne va suspendre son imperméable, puis revient vers le fauteuil où l’étrangère se ranime.ÉTRANGÈRE — Suis-je donc déjà?.ANNE — Oui, tu es enfin ici.Tu en as mis, du temps, pour nous rejoindre.Pour maintenant tu n’es pas trop mal.Mais n’ouvre pas tes yeux tout de suite.Je préfère te savoir ici que dehors, de toutes façons.ÉTRANGÈRE, après un temps — C’est vrai.J’en ai mis du temps pour vous trouver.ANNE — Tu n’auras plus à te hâter maintenant.Reste donc calme.Je m’occupe de ton pied.Guilou rentre avec des linges, un petit bassin et un flacon d’alcool qu’il pose sur la table.ANNE — Merci.(Elle lui remet le manteau dont elle a débarrassé l’étrangère).Tu veux bien aller ranger cela dans l’entrée?L’enfant obéit.Au même instant rentre Marthe avec une couverture et une tasse de bouillon. LA CRUE 143 MARTHE — Bon, vous vous en êtes occupés.Prenez aussi un tabouret pour son pied.Voilà.(A l’étrangère).Vous allez mieux maintenant?ÉTRANGÈRE — Beaucoup mieux, merci.MARTHE — C’était donc vous.Je croyais vraiment que l’enfant avait rêvé, et j’ai traité ma soeur de folle.ÉTRANGÈRE — Je comprends que ma présence ici ait de quoi vous étonner un peu.J’étais à la chasse depuis le matin, et j’ai trouvé si joli votre petit pont de bois, sur la rivière, que je n’ai pu résister à l’attrait de le traverser.Mais ces rives me sont tout à fait inconnues, et je n’ai pas tardé à m’égarer.MARTHE — Alors il s’est remis à pleuvoir.ÉTRANGÈRE — Il s’est remis à pleuvoir.Je me suis abritée, avec mon cheval, sous une touffe d’arbres serrés en lourds berceaux.Nous y sommes restés plusieurs heures, jusqu’au soir, puis la foudre a éclaté.Aussitôt mon cheval a été pris de panique.Il m’a emportée en pleine nuit dans une galopade folle, quand soudain, la foudre a frappé un arbre, juste devant nous.Alors la bête s’est cabrée, elle m’a projetée hors de selle et s’est enfuie.J’ai mis beaucoup de temps à grimper seule jusqu’ici.MARTHE — Comme c’est étrange.Et pourtant vous ne saviez pas que nous étions là.ÉTRANGÈRE — Les voyageurs perdus ont souvent de ces idées fixes.Aveuglés, blessés, égarés, ils savent exactement quelle direction prendre, et la suivent jusqu’au bout, et ne se trompent jamais.Vous avez raison, c’est parfois très étrange.ANNE, toujours penchée sur le pied de l’étrangère — Voilà, j’ai lavé votre blessure, il me reste à la désinfecter à l’alcool.Ce ne sera pas bien long. 146 CLAIRE TOURIGNY MARTHE — Vous passerez au moins la nuit ici.Nous avons une chambre libre à letage.Les draps sont même installés.On aurait dit que les petites vous attendaient, tenez.Elles ne sont pas restées tranquilles de toute la journée, même quand elles ont été sûres que mon mari ne pourrait pas rentrer ce soir.La sourde était littéralement aspirée par la fenêtre.Et lorsque Guilou a laissé entendre qu’il croyait avoir vu un égaré dehors, vous auriez dû voir Anne se lever.elle a presque oublié de prendre un manteau.L’enfant est parti avec elle sans même finir de prendre sa soupe, et ça je puis vous dire que c’est presque incroyable.(A Guilou qui s’est mis à jouer en sourdine dans l’encadrure de l’entrée).Ah! tu es encore là, toi.Tu vas passer la nuit ici, tiens.Je ne veux plus que tu retournes dehors.GUILOU — Oh! madame, c’est impossible.Je ne peux pas laisser mes bêtes seules pendant toute la nuit.Et maintenant qu’on a trouvé mademoiselle, je vais pouvoir partir.MARTHE — Couvre-toi au moins.Tu n’as même pas de foulard.Aller confier sept chèvres à ce garnement, c’est inouï!.ANNE — Prends aussi ma lampe de poche, ce sera plus prudent.GUILOU — Merci et bonne nuit! MARTHE — Bonne nuit! ÉTRANGÈRE — Bonne nuit, petit garçon.Sortie de Guilou.MARTHE — Quant à moi je vais aller voir à la chambre si tout est bien à l’ordre.ANNE — Tu es gentille.Je conduirai mademoiselle aussitôt que j’en aurai fini avec son pied malade.Dors bien, Marthe.Ton mari reviendra demain.Sortie de Marthe. LA CRUE 147 SCÈNE V Anne et l’étrangère ANNE, achève de fixer les bandages — Voilà.Tu n’auras qu’à bien te reposer et tu seras sur pieds avant trois jours.ÉTRANGÈRE — Tu as été bonne pour moi, Anne, et je t’en remercie.ANNE, se lève — Oh! ce n’est pas la peine.Dans les coulisses, l’enfant joue encore en sourdine.ÉTRANGÈRE — Tiens, le petit pâtre n’est pas encore parti.ANNE — A chaque fois qu’il nous quitte, il s’arrête toujours dans l’entrée pour flûter encore quelques notes avant de se sauver.ÉTRANGÈRE — L’étrange petit garçon.Je t’assure que de toute ma vie, je n’ai jamais rencontré un petit garçon plus étrange.ANNE — C’est un enfant de la montagne, il se nourrit de vent et de soleil.Il a des chèvres pour famille, et ses arbres, ses étoiles et ses chemins pour amis.Sa flûte est le seul bien qu’il possède au monde.ÉTRANGÈRE — Petit pâtre plus mystérieux que la flûte qu’il porte! Quelle transparence, quelle limpidité dans ce cri pur de sa musique.Lorsqu’il jouait, je songeais à la tige de cristal qu’un souffle pourrait fêler, la tige fragile comme l’eau et fuyante comme un rêve.Dès lors, je n’ai plus distingué la flûte et le farouche enfant.ANNE — Le premier jour qu’il nous a vues, il s’est sauvé à toutes jambes: depuis sa mère, tuée par un arbre sur 148 CLAIRE TOURIGNY sa montagne, il n’avait encore jamais vu de femme vivante.ÉTRANGÈRE — Pourquoi est-ce que tu le hais?ANNE —Moi!?! ETRANGERE — .est-il rien au monde de plus innocent et de plus démuni que cet enfant seul avec personne et qui n’a rien d’autre ami au monde que sa flûte douce?J’ai tellement de peine à concevoir qu’une femme puisse haïr un petit garçon comme celui-là.Pourquoi le détestes-tu à ce point?ANNE — Mais c’est ignoble ce que tu dis là! ÉTRANGÈRE — A la minute où il m’a entendue, je savais qu’il allait venir.De l’ornière où je m’étais coincé la cheville, je vous ai aperçus, fouettés par la pluie, et tu le tenais par la main.Avec ta lampe de poche, tu fouillais les taillis, et lui te disait: « Il me semble que c’était par là.» Mais soudain, tu as poussé un cri, et tu as pointé le chemin qui s’effondre dans la mare, en disant « Là! J’ai vu! » L’enfant aussitôt a bondi, sans voir à deux pas devant lui à cause de l’orage.Mais toi tu savais que c’était le chemin de la mare, car lorsqu’il s’est élancé, tu as laissé tomber ta lampe et tu as cherché appui à un arbre pour ne pas chanceler.Comme elle était loin, alors, la force arrogante dont tu te vois si fière! Tu te tenais à deux mains et tu attendais avec une véritable horreur le bruit de sa chute contre les rocs, et peut-être, son cri dément de bête que l’on noie.Mais c’est mon cri que tu as entendu.Mon appel qui l’a fait s’arrêter net, juste deux pas avant de culbuter.Quelques secondes plus tard, il m’avait découvert et te criait: « Venez, elle est là! » Anne doit s’appuyer à deux mains sur le bord de la table, sa tête vacille, et elle répond d’une voix de somnambule: LA CRUE 149 ANNE — En effet.Tu étais là.ÉTRANGÈRE — Et moi je me disais: « Quel étrange enfant que ce petit pâtre des montagnes, ce petit garçon plus fuyant et plus aérien que la musique de sa flûte.Il était pour moi comme le rêve d’une chair qui n’aurait jamais pu concevoir ».ANNE — Assez! Cette fois c’est assez.Je ne suis pas stérile, et malgré tes yeux d’aigle qui veulent tout percer, tout disséquer, tout mettre à nu, tu t’es trompée, je ne suis pas stérile.C’est Sylvain qui n’a jamais pu me donner de fils.Oh! l’étrange désespoir de la vierge qui est comme la rivière bouillante, faite pour être bue et mangée, mais qui glisse et coule entre les doigts, sans jamais pouvoir être consommée par une bouche humaine.Anne aurait donc été née pour se livrer à un époux stérile! Je lui disais: « C’est moi, je suis là.Mais prends-moi puisque je suis là.» Dieu, est-il possible que même en me tenant dans ses bras, il n’ait jamais pu me rejoindre?Je l’ai chassé, puisqu’il ne voulait pas de moi, je lui ai crié de me laisser seule et de ne plus jamais me rechercher nulle part.Le lendemain, on a trouvé dans la forêt ses deux bottes lacérées, sa ceinture rompue, et les loques de sa veste tachée de sang.On m’a dit: « Anne, tu peux te réveiller maintenant parce que celui qui t’aime est mort».Pause.ETRANGERE — Tu n’as pas changé de visage.Ou plutôt tu as souri, d’un sourire étrange.Et le soir même qui a suivi, tu t’es enfuie jusqu’à une cave noyée de lumière rouge, de musique trépidante et de bière capiteuse.Tu es allée t’asseoir près du premier buveur, celui qui était le plus jeune et le plus fort, celui qui avait les yeux les plus étincelants.Tu as bu à même son verre et tu lui as dit, les lèvres entr’ouvertes: « Toi, est-ce que tu veux de moi?» 150 CLAIRE TOURIGNY ANNE — Eh bien oui! il a voulu! Et il a été capable lui, de m’en faire, un enfant! (Silence).Tu l’aimes, la vérité crue, comme la viande rouge d’une bête qu’on n’a même pas encore tuée.Tu peux t’en gaver maintenant.ETRANGERE — Est-ce donc cela que tu appelles « vérité »?Tu te noies dans la rêverie la plus fausse que j’aie encore jamais connue, et tu oses parler de vérité?ANNE — Moi, je rêve! Depuis trois mois, je suis dévorée par le dedans, et celui qui mange à même moi prolonge celui qui m’avait mangée par le dehors durant toute une nuit.C’est cela, ma vérité.ÉTRANGÈRE — C’est ton rêve le plus odieux parce que Sylvain n’est pas mort.Pause.ANNE — Répète encore ce que tu viens de dire.ÉTRANGÈRE — Sylvain n’est pas mort, et c’est là la seule vérité qui puisse être vraie pour toi.ANNE — Sylvain n’est pas mort, c’est vrai, c’est vrai, Sylvain n’est pas mort, et cela, je l’ai compris à la minute même où j’ai vu cet enfant qui est le rêve vivant de ma chair! Le fils que Sylvain ne m’a jamais donné, c’était lui, et je reconnaissais tous ses traits et la transparence de sa voix, et la courbe de ses cils, et la hardiesse de sa tignasse noire, et tous ses gestes de petit garçon qui veut faire l’homme.Avant même de le voir, lorsque j’ai entendu sur la colline la cascade fascinante de sa flûte, la vérité toute nue m’a sauté au visage.Sylvain est là, il est vivant.ÉTRANGÈRE — Ne cherche donc plus à t’échapper, en sauvant tes os contre la vie même de ton seul enfant.Celui qui doit mourir, c’est l’imposteur qui te dévore les entrailles depuis déjà onze semaines.ANNE — Ah, non! Ne surestime pas ta force! Ne te crois pas plus forte que mon fils! Je ne te laisserai pas LA CRUE 151 me le tuer.Dès demain, nous allons tous partir d’ici.Le père de mon fils va venir me reprendre, cette prison va se défaire en pièces et tu ne pourras plus rien contre moi.ETRANGERE — Demain, nous ne partirons pas et personne ne pourra venir nous chercher.ANNE — Qu’oses-tu dire?ÉTRANGÈRE — Tu ignores donc pourquoi je suis restée prisonnière sur ces rives?La pluie a gonflé la rivière jusqu’à la faire déborder de son lit.La rivière est furieuse, elle bouillonne et arrache les troncs d’arbres tout au long de son parcours.Le pont est en morceaux, il n’y a plus de pont.Anne ne laisse entendre qu’un faible cri et disparaît, chancelante, comme une bête blessée à mort.U étrangère restée seule, sur son fauteuil comme sur tm trône, psalmodie d’une voix lente et posée'.ÉTRANGÈRE — « Pour moi, je vais amener le déluge, les eaux sur la terre, pour exterminer de dessous le ciel toute chair ayant souffle de vie: tout ce qui est sur la terre doit périr ».— RIDEAU — 152 CLAIRE TOURIGNY ACTE DEUXIÈME Trois jours plus tard, vers quatre heures du soir.Ciel lourd et gris, la pluie n’a pas encore cessé.SCÈNE PREMIÈRE L’étrangère, puis Guilou L’étrangère vient de rentrer de dehors, elle va suspendre son manteau, refait sa chevelure.Après un temps, entre Guilou qui secoue dans la porte ses bottes remplies de boue.ÉTRANGÈRE — Alors?GUILOU —Rien.Et vous?ÉTRANGÈRE — Rien moi non plus, bien sûr.(Silence).Je crois bien qu’il est inutile de la chercher plus longtemps.GUILOU — Quoi?C’est vous qui dites ça?Alors qu’elle vous a sauvée, vous nous dites de l’abandonner, vous choisissez de la laisser mourir dehors! ÉTRANGÈRE — Petit garçon, petit garçon, je n’ai jamais dit cela! Elle est vivante et elle va revenir, voyons! Seulement, ce n’est pas nous qui pourrons aller la chercher, elle va revenir toute seule.Est-ce que tu comprends cela? LA CRUE 153 GUILOU — C’est vous qui ne voulez même pas comprendre.Elle est dehors depuis trois jours et trois nuits déjà, en plein orage, avec rien à manger.Si encore il s’était agi de moi.Un homme, ça peut toujours jeûner, et se défendre quand même, un homme, c’est grossier comme un arbre, et il faut le cogner longtemps avant de pouvoir l’abattre.Mais une dame.tenez, c’est comme de l’eau, il suffit de la toucher pour la faire trembler sur toute sa surface.Il s’est appuyé dans le cadre de l’entrée et flûte doucement un thème vague et lointain.ÉTRANGÈRE — « Il était une fois un petit pâtre courageux, et qui avait une flûte merveilleuse pour endormir ses chèvres, sa peur, et son chagrin.» GUILOU, s’arrête net de jouer, puis, après un silence — Mademoiselle Anne, elle est tendrement fragile.Ne le dites à personne, n’est-ce pas?mais je suis déjà beaucoup plus fort quelle.Quand je l’amenais voir mes chèvres, c’était toujours moi qui écartais les troncs et les pierres sur notre chemin.Elle, elle ne pouvait même pas les soulever.Elle me disait en riant: « Alors, petit homme fort, je te laisse t’occuper de cela ».Et moi j’étais drôlement content.Le jour où j’ai tué les deux coyotes, tout seul, rien qu’avec mon bâton, oh! j’aurais tellement tellement voulu quelle soit là et me voit faire.Mais je n’ai même pas osé lui en parler après.ÉTRANGÈRE — Tu l’aimes beaucoup, n’est-ce pas?GUILOU — Madame Marthe, elle est bien drôle, elle me traite toujours de canaille, de garnement et de fripouille, et elle me bourre de laine et de soupe.Je crois quelle m’aime bien.Aube, je suis comme son petit frère, on a tellement de plaisir ensemble, on s’est chamaillé dès le premier jour.Mais Anne, avec elle ce n’est pas la même CLAIRE TOURIGNY 154 chose.Il me semble que bien avant de la voir, je me l’étais imaginée.Quand je me tordais une cheville, ou qu’on m’enlevait ma part de soupe, ou bien qu’une de mes chèvres se noyait, je n’avais qu’à me fermer les yeux pour sentir comme deux bras qui m’entouraient, et une voix comme la sienne — vous savez sa voix comme la voix d’un ruisseau l’hiver, quand la neige le recouvre.— elle me disait « pauvre Guilou.» Je sais bien que mon nom est curieux, je n’en ai jamais eu d’autre.Mais du plus loin que je me souvienne, personne encore ne m’a dit « pauvre Guilou ».C’est pourtant simple et je ne sais pas pourquoi je me sentirais si consolé.ETRANGERE — Pauvre petit enfant, pauvre pauvre Guilou.GUILOU — C’est cela, c’est presque comme ça qu’elle dirait.— Mais je suis plus bête qu’une pierre, parce que je joue tout le temps à l’homme fort quand je suis avec elle.Et quand elle n’y est pas, je m’imagine quelle me prend dans ses bras et me dit « pauvre, pauvre Guilou.» (Silence).Croyez-vous quelle me déteste?ÉTRANGÈRE — Petit garçon, que vas-tu imaginer là?GUILOU — On n’abandonne pas ceux qu’on aime.ÉTRANGÈRE — Non.Parfois on essaie de se sauver d’eux, mais sois tranquille: on ne réussit jamais.Rame.GUILOU — J’aurai beaucoup de peine de quitter madame Marthe quand elle va s’en aller.Et puis Aube, qui se chamaillait déjà avec moi, tout de suite le premier jour et j’étais si content.Mais depuis quelle est partie.non, ce n’est pas la même chose.Et tant qu’elle était là je ne savais pas.Et vous, qui dites tout le temps des choses curieuses, avec vos yeux comme des pointes de couteau, vous ne savez pas non plus! LA CRUE 155 SCÈNE II Guilou, l’étrangère, puis Aube AUBE, dans la coulisse — C’est bon, c’est bon, je ne sais pas et je te laisse tranquille! (Elle entre).Ah! vous êtes là.Et bien sûr, vous n’avez rien trouvé.ÉTRANGÈRE — Bien sûr, nous n’avons rien trouvé.AUBE — Si au moins vous aviez rapporté un gant, une épingle de sa jupe ou un bouton de sa chemise, je vous assure que ça m’aurait rendu service.Marthe refuse désormais de nous voir tant que nous ne lui rapporterons pas une trace d’Anne.Elle s’est emmurée dans sa chambre, elle a éparpillé des verges et des verges d’étoffe sur le plancher, des soies, des velours et des crêpes, elle a baissé toutes les tentures, elle est même allée fermer les volets de l’extérieur.Si nous osons faire un seul pas dans le corridor de sa chambre, elle se met à gémir et à nous clamer que nous ne savons rien de ce qu’elle souffre, que nous n’avons jamais aimé notre petite soeur, que nous n’avons jamais pu la comprendre et que nous la laisserions mourir plutôt que de lever deux doigts pour elle, oh!.ÉTRANGÈRE — Elle est fatiguée.Tout à l’heure, elle va prendre un bon somme et se réveillera beaucoup plus calme, tu verras.GUILOU — C’est cela.Dormez donc vous aussi, et vous vous relèverez guérie pour toujours.Seulement il faudrait plus que ça pour guérir Guilou, pour guérir la petite brute qui mange des racines, et qui dort à même la terre, et qui n’a d’autre ami au monde que sa flûte de bois.Dormez donc, et j’irai tout seul fouiller la rivière, mais je 156 CLAIRE TOURIGNY ne reviendrai pas tout seul pour vous dire: « C’est fini, oublions ».Mes montagnes à moi ne finissent pas, et mes chemins ne finissent pas, et moi aussi, je suis de ceux qui ne vont pas finir.ETRANGERE, sourit — Va donc, petit garçon, et peut-être bien que tu la trouveras, celle que tu cherches.GUILOU, très près des larmes — Peut-être.mais alors je ne sais pas si je la ramènerai ici.Sortie de Guïlou.SCÈNE 111 Aube et l’étrangère ÉTRANGÈRE, sans arrêter de sourire — Pauvre petit enfant, pauvre pauvre Guilou.AUBE — Voilà.Lui aussi a perdu la tête, lui aussi est comme un petit poulain fou, qui écume et qui piaffe, et encore, sa peur n’est qu’une peur d’enfant.Jugez un peu de l’état de Marthe.ÉTRANGÈRE — L’état de Marthe m’inquiète moins.Je t’ai déjà dit qu’elle sera beaucoup mieux tout à l’heure lorsqu’elle aura dormi, prends donc patience.AUBE —• Mais pourquoi est-ce qu’ils s’affolent comme ça quand ils ne peuvent rien faire de toutes façons?Oh! vous pourrez dire, comme Marthe, que je suis une méchante petite fille sans cervelle et que j’ai mon coeur comme une vilaine pierre des chemins.Ça peut bien être vrai, je ne sais pas.Seulement voyez-vous, moi j’ai confiance en ma petite soeur, même si elle a eu l’air de se sauver, même si elle semble ne plus devoir revenir.Vous-même qui connaissez Anne — ne me dites pas non, vous tra- LA CRUE 137 versez toujours les gens de part en part dès la première fois que vous les voyez — alors dites-moi: croyez-vous vraiment quelle serait allée se jeter à la rivière, comme ça, par peur ou pour le plaisir?ÉTRANGÈRE — Mais non, elle ne s’est pas jetée à la rivière.AUBE — Je suis contente de voir qu’au moins vous, vous savez.Tous les autres sont fous! Excepté Ève parce qu’elle ne sait pas.Et l’enfant parce qu’il a du chagrin.ÉTRANGÈRE — Il ne reste que Marthe.AUBE — Marthe, c’est tous les autres et c’est pire.Elle a tellement de bras.Elle est ici terriblement chez elle.Elle possède, elle prend.Même son mari, elle l’a pris, elle le possède.C’est pour cela quelle ignore tout de la confiance et quelle va jusqu’à enlever toute confiance à ceux qu’elle possède.Mais Anne peut vivre hors de Marthe, et cela, il faudra bien que Marthe le comprenne un jour.Voix de MARTHE, courroucée, dans la coulisse — C’en est trop! Cette fois c’en est trop.SCÈNE IV Aube, Marthe et l’étrangère MARTHE — Tu as osé dire cela.Ecoute-moi bien, petite soeur: envers les vivants, tu garderas toujours ta grossièreté de petite fille gâtée qui prend tout de tout le monde et qui ne doit rien à personne.Mais les morts ont au moins droit à un peu de ton respect.AUBE — Tu n’as pas le droit de dire qu’Anne est morte! 158 CLAIRE TOURIGNY MARTHE — Et que voudrais-tu qu’elle soit devenue, folle, après trois jours dans un désert par cet orage infernal?AUBE — Toi tu serais morte.Pas elle.Elle est de ceux qu’on ne touche pas.Tu as donc oublié cette nuit quelle avait passée, perdue en forêt et cernée par les loups?Elle est restée immobile, la tête renversée, sans un souffle entre ses lèvres, et cela pendant toute la nuit.Les loups ont mordillé ses bottes et ses gants de cuir, ils ont haleté jusque dans son visage, mais ils sont repartis sans la toucher.Au matin, nous l’avons retrouvée intacte.Et pourquoi?Parce quelle était habitée.Habitée par Sylvain.MARTHE — Sylvain était mort depuis des semaines.AUBE — Un mort n’est pas mort pour celui qui continue de le chercher.Et la preuve que Sylvain n’était pas mort pour Anne, et qu’Anne croyait encore en lui, c’est justement que les loups l’ont laissée intacte, parce quelle était possédée.Toi tu ne sauras jamais ce qu’est l’abandon dans toute sa force inaltérable, car tu as toujours possédé, mais tu n’as jamais appartenu à personne.MARTHE, à l’étrangère — Mais faites-la taire, n’entendez-vous pas ce quelle dit?ÉTRANGÈRE — Aube, ne fais pas souffrir davantage ta soeur qui souffre.AUBE — N’est-ce pas elle qui est venue?J’étais bien avec vous, avec votre Paix, parce que même dans le désespoir, vous êtes calme et certitude.Pourquoi est-ce quelle est venue tout gâcher avec son fiévreux tourbillon de doutes, de colères, de désirs et d’exigences?Ne pourra-t-elle jamais un jour dire « je ne veux plus rien, j’appartiens et je suis, sans contrainte».?ÉTRANGÈRE — Ne la pousse pas à bout, et respecte ses morts, puisqu’Anne est morte! LA CRUE 159 MARTHE, sourdement — Oui, Anne est morte et je le savais.Je le savais depuis qu’elle souriait toujours, et qu’elle s’amusait à peindre des toiles étranges, et qu’elle échappait même au plus discret de mes regards.C’est moi qui l’ai presque élevée, et elle m’a fait cela.Toute petite, elle avait peur de tout et se cachait tout le temps sous mes jupes.Elle me disait « Marthe, je veux rester avec toi ».Oh! je ne puis plus supporter cette idée qu’elle ne reviendra jamais! ETRANGERE — Mais elle reviendra.Avant même que votre époux n’ait abaissé pour nous un pont nouveau sur la rivière, elle reviendra.Et c’est en cette minute que vous comprendrez vraiment sa mort.Elle ne vous verra même pas.C’est vous qui devrez aller à elle et lui dire « Anne, c’est moi ».Alors elle va vous sourire, de son sourire que vous connaissez; elle vous dira « Bonjour Marthe ».Alors vous comprendrez.AUBE — Cette fois c’est moi qui vous dis de la laisser.Je lui faisais moins de mal tout à l’heure, avec mes cris et mon tapage.Marthe.Mais Marthe est sortie.SCÈNE V Aube et l’étrangère AUBE — Que vous êtes dure.dieu, dieu que vous êtes dûre! Mais alors pourquoi est-ce que je vous trouve si belle et que je vous aime tellement?Pardonnez-moi, vous direz que je suis terrible.Mais je me lève la nuit, rien que par envie d’aller vous voir.Vous ne dormez jamais, n’est-ce pas?Toutes les fois où j’ai entr’ouvert doucement 160 CLAIRE TOURIGNY la porte de votre chambre, vous étiez debout, immobile et droite dans la fenêtre comme une statue de lune.On aurait dit que toute la nuit coulait sur votre corps, et seuls bougeaient vos cheveux libres, légers sur vos épaules.J’avais presque peur et je repartais sur la pointe des pieds en me disant « Je reviendrai tout à l’heure.Peut-être bien alors qu’elle dormira ».J’aurais aimé vous voir dormir, c’est tellement bizarre.Il me semble que je me serais approchée sans bruit et que j’aurais écarté doucement vos paupières avec mes doigts, pour voir si vos yeux sont les mêmes quand vous dormez, vos yeux étranges qui sont si bleus, comme des mers calmes, mais avec tant de remous et de larmes secrètes, cachées sous des tourbillons de poudre d’or.Et puis, je serais restée pendant des heures à vous écouter respirer, en guettant peut-être dans votre gorge une plainte vague et monotone, comme une musique lointaine.Mais vous ne vous plaignez jamais non plus, c’est vrai.Oh! vous me trouverez curieuse, têtue, butée, effrontée.mais c’est pour moi un si grand mystère que vous soyez avec nous depuis déjà trois jours.Je suis trop faible et trop naïve pour que vous ne me cédiez pas, et je veux savoir qui vous êtes, comment vous vous appelez.Si vous ne voulez pas me le dire, je vais pleurer, je vais trépigner, je vais frapper du pied par terre de toute ma force, jusqu’à ce que vous pleuriez aussi.Qui êtes-vous?Comment vous appelez-vous?ÉTRANGÈRE — Petite fille, petite fille, comme tu es amoureuse! AUBE, déconcertée — Pourquoi me dites-vous cela?ÉTRANGÈRE — Mais n’est-ce pas la première parole qu’il t’a dite?et depuis, elle est dans ta bouche comme un petit fruit capiteux que l’on peut mordiller pendant LA CRUE 161 des heures avec délices: il t’a demandé: « Qui es-tu?Comment t’appelles-tu»?AUBE — Et moi j’ai répondu: « Je suis Aube.Je m’appelle Aube.C’est un nom étrange, n’est-ce pas?J’aimerais mieux m’appeler Marthe ».ÉTRANGÈRE — Mais il t’a dit: « Aube, c’est joli, ça veut dire petite fille blanche.Ça me plaît beaucoup ».AUBE — Oui, mais au fond, il aurait mieux aimé que je lui dise Marthe.Alors va, je le veux si fort que je finirai bien par lui ressembler.Marthe, elle est tellement splendide, et tellement pleine et tellement vraie! Vous ne l’avez pas vraiment connue ici, parce que son mari est loin et qu’Anne s’est sauvée.Mais dès que Jacques reviendra, vous verrez.Elle reprendra sa certitude, et son assurance de Victoire, et son sourire satisfait.Elle est magnifique, alors, et Jacques avec elle est comme un dieu.Moi, je n’ai qu’une petite poitrine de rien, et je suis toiite faite en os, et lorsque Jacques me dit bonjour, il rit toujours en me tordant le nez.ÉTRANGÈRE — Mais s’il savait qu’à douze ans, lorsque tu as vu que c’était Marthe qu’il aimait, tu as voulu t’empoisonner.AUBE, sourit — C’est vrai.Avec de l’encre, figurez-vous! Deux pots d’encre coup sur coup, et je les ai avalés sans une respiration, le coeur soulevé.Puis accroupie et toute crispée, les yeux bouchés avec mes poings, j’attendais de mourir.Mais au lieu de voir saint Michel avec son épée rouge, c’est Marthe que j’ai vue courir sur moi en criant « Jacques! Viens vite, la petite a bu de l’encre! » Aussitôt, j’ai entendu le grand rire sonore de Jacques, et il m’a soulevée dans ses bras en disant: « Comment, petite che- 162 CLAIRE TOURIGNY nille, voilà que tu joues au papier buvard, maintenant! » Moi, je ne comprends pas pourquoi je n’étais pas morte, et j’ai répondu, affolée, que j’avais fait cela parce que je l’aimais.Il a ri encore plus fort et m’a dit qu’il ne fallait pas faire ça parce que lui n’aimait pas l’encre, mais que désormais, il m’achèterait de la limonade tous les jours.Marthe riait aussi, elle était encore plus belle que d’habitude; elle m’a dit: « C’est vrai, Jacques sera toujours avec nous désormais, nous allons nous marier.» ÉTRANGÈRE — Et maintenant, tu souris en te rappelant ce cauchemar de ton enfance.AUBE — J’étais une petite fille.ÉTRANGÈRE — Tu es encore une petite fille.Tu n’es toujours que cette gosse accroupie dans un coin, et qui, les deux poings sur les yeux, attend le miracle.AUBE — Mais oui, pourquoi pas?ÉTRANGÈRE — Tu attends encore saint Michel Archange! AUBE — Mais oui, pourquoi pas?ÉTRANGÈRE — Et tu l’attends avec autant de certitude que lorsque tu étais la petite fripouille qui joue au papier buvard.AUBE — Mais oui, pourquoi pas! ÉTRANGÈRE — Ton réveil sera terrible, petite enfant.AUBE — Il n’y aura pas de réveil parce que mon rêve est de chair, voilà ce que vous ne savez pas.Qu’un homme existe, qui soit la réplique de Jacques dans tous ses gestes et tous ses traits, jusqu’aux tendres inflexions de sa voix et à la douce brutalité de ses étreintes, et que cet homme ait été pour moi, à la seconde où je l’ai vu, mille fois plus aimable encore que Jacques dans mes passions exigeantes d’enfant, et que je sois, moi pour cet homme, LA CRUE 163 une petite chose merveilleuse que l’on regarde avec un ravissement stupéfait, oui, c’est le rêve le plus fantastique jamais imaginé par une enfant qui se meurt de rêve.Mais il sent l’homme, mon rêve, et il a une forte barbe qui pique, et une bouche sèche avide de soif pour moi, et des bras grossiers avec des veines qui sortent, et des mains avec des ongles qui entrent dans ma chair quand il me tient trop fort et qu’il oublie que je suis faite en chair.Il n’y a pas d’éveil pour un rêve comme celui-là.ÉTRANGÈRE — Et s’il allait ne pas t’aimer.AUBE — La nuit où j’ai dû partir pour m’isoler ici, il m’a dit « ne pars pas, je ne peux plus attendre ».Et comme je me riais de lui (on aime tellement être méchant avec ceux qu’on aime) il m’a dit « je t’attendrai donc nuit et jour, et lorsque tu vas revenir, je vais t’emporter comme une proie qu’on a épiée depuis des heures; nous nous marierons sans que personne ne le sache et je ferai de toi ma femme ».Et quand je me suis sauvée, il a dressé dans le vent sa veste rouge, comme un signe, sa veste qui sent le bois, et qui est si doucement rude lorsque j’y presse mon visage.ÉTRANGÈRE — Si tu l’avais aimé, tu ne serais pas partie.AUBE — Ce n’est pas vrai! ÉTRANGÈRE — Petite fille, cet homme est Jacques pour toi, mais toi, tu ne seras jamais Marthe.AUBE — Je suis trop laide, et trop maigre, n’est-ce pas?C’est cela que vous voulez me dire.Mais ce n’est pas ma faute si je suis maigre et laide, et que pour cela, vous me prétendez incapable d’aimer! ÉTRANGÈRE — Et si justement je te disais que tu es belle et d’une beauté que tu trouves beaucoup trop gran de pour toi, d’une beauté qui te fait peur et que tu essaies 164 CLAIRE TOURIGNY de cacher derrière ton front buté d’enfant terrible?Et si je te disais qu’a cause précisément de cette beauté, tu ne pourras jamais aimer ce triste héros de ta rêverie puérile?.Aube, l’heure est venue à présent, et le terme du songe.Eveille-toi, si tu es encore capable de m’entendre.Sors de ton rêve, debout! Au même instant jaillit du dehors une note de flûte aiguë, perçante, et longue, comme le hîir-lement d’un chien qui japperait à mort.AUBE, à bout de nerfs — Qu’est-ce que c’est?Très calme, l’étrangère se rend à la fenêtre.ÉTRANGÈRE — N’est-ce pas le petit pâtre, celui qu’on appelle Guilou?AUBE — Mais il n’a jamais joué comme ça, je ne l’ai jamais entendu jouer comme ça.ÉTRANGÈRE — Je vais voir.AUBE — Ne me laissez pas seule! ÉTRANGÈRE — Je te laisse avec Marthe.Elle vient.Sortie de l’étrangère, entre Marthe.SCÈNE VI Aube et Marthe AUBE — Marthe, oh! Marthe, pardonne-moi pour tout à l’heure, je suis toujours terrible quand j’ai peur.Et pardonne-lui aussi, elle est si étrange, elle est comme ces bêtes qui ne peuvent se nourrir autrement que par le sang des autres bêtes.MARTHE — Petite soeur, comme tu es nerveuse, viens t’asseoir, tu vas tomber faible.AUBE — Est-ce que tu me pardonnes? LA CRUE 165 MARTHE — Mais tout cela n’est rien, voyons.Je viens de dormir et ça m’a fait beaucoup de bien.AUBE — Te voilà donc mieux, et tu n’es plus fâchée contre moi?MARTHE — Mais non.Et je ne me fâcherai plus jamais, car je viens d’apercevoir, de mon balcon, des hommes attroupés sur l’autre rive.Ils préparent les travaux, Jacques est avec eux; je n’ai pas pu le distinguer, ils sont trop loin, l’air est plein de brouillard, et tous les travailleurs ont le même ciré noir, ruisselant d’eau.Mais ils vons venir, et nous nous jetterons dans leurs bras, n’est-ce pas merveilleux?AUBE, avec une espèce d’horreur — Je crois que ça ne sera plus bien long, maintenant.MARTHE — Oh, oui! Ce sera encore long; il faudra attendre que la pluie cesse, et que la rivière descende au moins de quelques pieds.Mais l’important est que les hommes soient déjà sur l’autre rive, et que Jacques soit parmi eux.Ils viennent, ils vont venir! AUBE — Oh! ce sera si beau, n’est-ce pas, de pouvoir de nouveau sortir libres dehors, et courir, et se rouler par terre, — comme lorsque tu nous amenais cueillir des fraises quand nous étions petites.MARTHE — Tu courais toujours la première, les bras ouverts, et c’était Anne qui avait peur de tout.Maintenant te voilà comme elle.Mais moi je ne peux quand même pas te cacher dans mon tablier, comme lorsque vous aviez six ans! AUBE — C’est vrai, tu ne peux pas.C’est avec tes enfants à toi que tu pourras le faire désormais.Car vous en aurez, des enfants, tu le promets? 166 CLAIRE TOURIGNY MARTHE — Mais oui, nous en aurons, pourquoi insistes-tu tellement là-dessus comme s’il s’agissait de tes enfants à toi.AUBE — C’est presque cela.Tu me laisseras les prendre dans mes bras et tu ne me gronderas pas si je leur donne trop de sucre?MARTHE — Attends, attends qu’ils soient faits quand même.Jacques est lent et calme, il n’a jamais aimé précipiter les choses.AUBE — Quand tu vas le revoir, tu seras comme ressuscitée.MARTHE —Oui.AUBE — Vous n’avez été que trop longtemps loin l’un de l’autre.MARTHE — Oui.Encore que je serai peut-être la seule à rentrer intacte de cette étrange prison.AUBE, gémit — Ne dis pas cela! Oh! comme je comprends, comme je comprends ce que j’ai fait tout à l’heure quand je t’ai parlé d’Anne.MARTHE — Il n’y a plus de mort, à présent, petite soeur.AUBE — C’est cela! C’est juste cela que je te disais! MARTHE — Aube, qu’est-ce que tu as?Dis-moi qu’est-ce que tu as ou tu vas me faire peur.AUBE, se dresse comme devant une vipère — Ils viennent! Ne les laisse pas entrer! Ne les laisse pas entrer! MARTHE — Qui donc?AUBE — Les voici! Ne les laisse pas, Marthe, ne les laisse pas entrer! MARTHE, énervée, court à la porte — Mais ce n’est que l’enfant qui rentre, avec l’étrangère! Qu’est-ce donc qui t’épouvante à ce point? LA CRUE 167 AUBE — Non, c’est vrai.II n’y a plus de peur, maintenant.Tu as raison, et c’est doux comme un velours noir dans lequel on s’enroule.C’est vrai, tu as raison.Elle a prononcé ces paroles en reculant machinalement contre le mur.Elle y restera comme crucifiée pendant les répliques qui vont suivre.Entrent Guilou et l’étrangère.SCÈNE VII Marthe, Aube, Guilou et l’étrangère MARTHE — Vous voici enfin.Que se passe-t-il?QUILOU — C’est très terrible, madame, je crois bien que c’est très terrible.ÉTRANGÈRE — Un homme que nous ne savons pas a voulu traverser la rivière, en pleine crue, avant que le pont ne soit baissé.Il a pris une barque, mais vous connaissez la force furieuse de l’eau.L’eau, c’est comme une bête docile, mais le jour où elle brise ses gonds et sort de ses propres limites, il faut attendre quelle se calme, ou alors.La rivière n’a fait qu’une bouchée de la barque et du batelier.L’enfant a retrouvé, dispersées le long de la grève, les pièces défaites du bateau.Puis l’homme, couché sur le sable.Je ne crois pas qu’il ait eu le temps de souffrir.Il a dû être tué contre les rocs, puis rejeté aussitôt sur le rivage.Les eaux l’ont emporté avec une telle violence que sa veste a été arrachée, mais il l’a tenue agrippée dans ses bras, comme s’il n’avait voulu la perdre pour rien au monde.GUILOU, sort la veste de son manteau — Voici. 168 CLAIRE TOURIGNY AUBE, bondit et lui arrache le vêtement — Le signe! le signe! Il m’avait dit « rappelle-toi! » Oh.l’odeur, l’odeur du bois.Il m’avait dit « rappelle-toi le signe! » Le signe rouge, et le sang, le sang de sa tête, lorsqu’il a frappé le roc.Oui! c’est cela, rappelle-toi, rappelle-toi! Le rouge, le signe rouge, le signe du sang, rappelle-toi le signe du sang! Elle s’est effondrée.L’étrangère psalmodie en somnambule, à l’avaîtt de la scène: ÉTRANGÈRE — « Pour moi, je demanderai compte du sang de chacun de vous.J’en demanderai compte à tous les animaux et à l’homme, aux hommes entre eux je demanderai compte de l’âme de l’homme ».MARTHE, emmène Aube qui trébuche à chaque pas —¦ Tu es malade.Viens, ne restons pas ici.GUILOU — Comme c’est étrange, regardez: voilà qu’il a cessé de pleuvoir.RIDEAU — LA CRUE 169 ACTE TROISIÈME Même décor qu’aux premiers actes, mais presque méconnaissable.Désordre du départ, malles ouvertes.Le soleil entre à grands flots par la fenêtre et par la porte.SCÈNE PREMIÈRE Aube, l’étrangère, puis Marthe AUBE — Alors la colombe, elle est revenue?ÉTRANGÈRE — Oui.Elle rapportait, en travers de son bec, une fine branche d’olivier avec des fleurs qui palpitaient au bout.Entre Marthe en coup de vent.MARTHE — Ils viennent, ils viennent, ils nous ont presque rejointes! Le pont sera terminé avant le coucher du soleil.ÉTRANGÈRE — Avant le coucher du soleil, votre mari pourra vous prendre dans ses bras.MARTHE — Oui.Je suis même descendue sur la berge la plus basse, là où j’aurais pu me noyer ce matin.Et Jacques m’a vue, de l’autre rive.Il a failli plonger! J’ai tiré mon mouchoir de mon corsage, et je l’ai lancé en plein vent; il est parti à la dérive comme une petite barque, et l’eau était bleue, bleue, comme je n’avais rien vu de bleu de toute ma vie.Tu te souviens, Aube, de ce que 170 CLAIRE TOURÎGNY tu me disais, la nuit même où le pont a été rompu: « Je rêve de la terre qui s’ouvre par le milieu.» AUBE — « .comme un fruit mûr, gonflé de grains, et qui n’en peut plus d’attendre, et qui éclate, victorieux, en plein soleil ».MARTHE — C’est cela, c’est cela! Et moi je disais que c’était très agaçant de t’entendre rêver tout haut.Mais c’est moi qui étais folle et je comprends tout maintenant.AUBE — Tout cela est déjà si lointain.Mais ne t’inquiète pas car je ne rêverai plus jamais à présent.MARTHE — Mais non, tu n’a plus besoin de rêver puisque tout est devenu vrai! Pardonne-moi si je perds un peu la tête.mais je n’en pouvais plus de ne pas avoir Jacques à mes côtés, de ne plus sentir son corps lourd près du mien si fragile; et moi je pouvais poser ma main sur lui, comme sur ma foi et sur ma certitude.ÉTRANGÈRE — Il sera là, avant l’arrivée de la nouvelle nuit.MARTHE — Les jours et les nuits désormais ne seront plus pour moi qu’une longue nuit de rêve, avec lui.Et personne jamais ne pourra m’éveiller.AUBE — Pour moi c’est le jour, le point central du jour, où l’on reste isolé, complètement nu, et frappé tout droit par un soleil impitoyable.MARTHE — Ne reste donc pas seule à te laisser brûler! Viens, je connais de petits cercles d’ombre calme où tu respirerais à l’aise, où tu redeviendrais la petite Aube que nous avons connue.Je te montrerai le chemin.Viendras-tu?AUBE — Je ne sais pas.MARTHE — Toi aussi tu préfères me quitter.AUBE — Peut-être. LA CRUE 171 SCÈNE II L’étrangère, Aube, Marthe, Guilou puis Anne GUILOU, entre affolé — Oh, pauvre Guilou, pauvre pauvre Guilou! C’est fait! C’est fini, pauvre Guilou! ÉTRANGÈRE — Petit garçon, qu’y a-t-il, qu’est-ce qui t’arrive?GUILOU — Mes sept chèvres, toutes les sept.Oh, pauvre Guilou.ÉTRANGÈRE — Qu’est-ce qu’on a fait à tes sept chèvres?GUILOU — Dans la rivière, toutes les sept! Je ne les avais pas vues.La pente avait été ravagée par l’eau.Elles ont glissé et culbuté toutes les sept.Oh, pauvre pauvre Guilou! Anne vient d’entrer, pâle, sans que personne encore ne l’ait vue.L’enfant se jette spontanément dans ses bras, sans se rendre compte tout de suite que c’est elle.GUILOU — Toutes les sept, noyées.Mes sept chèvres.Même celle qui me regardait avec des yeux si doux quand je jouais pour elle, sur la colline.ANNE — Mon petit garçon, mon pauvre Guilou, mon pauvre petit enfant.Stupeur d’Aube et de Marthe.L’étrangère sourit imperceptiblement.GUILOU — Je ne pourrai plus jamais remonter chez mes frères.Ils me diront « qu’as-tu fait des chèvres que nous t’avons données?» ANNE — Mon pauvre petit, mon grand homme fort, mon petit garçon. 172 CLAIRE TOURIGNY MARTHE, à l’étrangère — C’était vrai.Regardez, elle ne me verra pas.GUILOU — Jamais plus je ne pourrai rentrer chez moi.Je n ai plus rien.Me voilà seul maintenant.ANNE — Mais je suis là, moi.Subitement saisi, l’enfant recule devant elle en faisant « non » de la tête.GUILOU — Oh.Aube n’y tient plus, elle se jette fougueusement au cou d’Anne.AUBE — Anne, Anne, enfin! Je savais que tu reviendrais.Oh, pourquoi, pourquoi nous as-tu fait cela?ANNE — Attention, tu me fais mal.AUBE — Tu es blessée! C’est cela, tu es blessée, n’est-ce pas?Oh! tant de jours et tant de nuits dans ce désert.ANNE — Mais non, tout est bien, maintenant.Tout est bien, tout est fini.MARTHE, s’est rapprochée — Bonjour Anne.ANNE, sourit — Bonjour Marthe.MARTHE — Comme tu viens de loin! ANNE — Oui, je crois que je viens de très loin.GUILOU — C’est donc bien vrai?Je pensais vraiment, vraiment que vous étiez morte.ANNE — Sois tranquille, petit bonhomme, on ne meurt pas si facilement.GUILOU — Où donc êtes-vous allée?ANNE — Je suis grimpée jusqu’au flanc de la montagne, et je suis allée à la cabane de notre vieille ermite, celle qui vit toute seule avec la neige et les vents, et qui te dit quelle est ta grand-mère, quand tu lui amènes des chèvres à guérir.GUILOU — Vous êtes allée jusque-là toute seule?Et vous êtes revenue! LA CRUE 173 MARTHE, cède brusquement à l’exubérance — Oui, elle est revenue, et c’est tout ce qui compte! Anne, Anne, nous allons pouvoir partir d’ici maintenant.Les hommes ont presque achevé de construire le pont, ils ont maté la rivière, comme une bête farouche.Notre cauchemar est fini.Tout redeviendra comme avant, enfin, enfin! AUBE — Tout excepté tout, n’est-ce pas merveilleux.MARTHE — Je cours sur la grève pour crier à Jacques que tu es revenue.Il n’entendra pas, et même s’il entend, il ne comprendra rien parce qu’il n’a jamais pu savoir que tu étais partie.Ça n’a aucune importance.Je vais hurler, et en me voyant, il va se mettre à hurler aussi, tout ce qui lui viendra à l’idée, et il s’en foutera bien que je comprenne ou non.Anne est revenue, c’est cela que je vais crier, Anne est revenue, et il ne pourra pas ne pas comprendre! Elle sort, les bras ouverts.AUBE — Assieds-toi petite soeur, ton voyage a été exténuant.C’est moi qui devrais crier, n’est-ce pas, mais je suis aussi heureuse que Marthe, ça c’est vrai.On dirait que je suis devenue Marthe et que Marthe est devenue moi, mais ce n’est pas vrai.Je cours chercher Eve qui n’a pas pu t’entendre venir.Mais elle t’attendait peut-être encore plus que nous.Tu te souviens, la toile que tu as peinte la nuit même où tu devais disparaître?Eve l’a portée dans sa chambre et passait des heures et des heures à la regarder, les bras en berceaux, pendant ces jours et ces jours où tu as été partie.Il faut quelle sache que tu es revenue, oh! oui, il faut qu’elle sache! Elle sort.GUILOU — Et moi, savez-vous ce que je vais faire?Lorsque j’avais vu mes chèvres mortes, j’avais mis ma flûte dans un sac, et je l’avais enfouie dans la terre, pour ne 174 CLAIRE TOURIGNY plus jamais y toucher.Mais je ne savais pas que vous alliez revenir.Je vais ouvrir la terre et retrouver ma flûte.ANNE — Va, et tout de suite, garnement! On n’enterre jamais sa flûte parce qu’on a du chagrin.Sans ta flûte, tu n’aurais pas été mon petit garçon et je n’aurais pas été fiè-re de toi.GUILOU, sort en courant — Je vais jouer alors! Toute la journée.Et toute la nuit.Et toute la journée d’ensuite et toujours! SCÈNE III Anne et l’étrangère ÉTRANGÈRE, avance vers Anne restée debout — Anne, je suis très heureuse de te revoir.ANNE — C’est vrai.Tu peux être heureuse, puisque tout ce que tu avais prédit s’est accompli, mot pour mot, signe pour signe.Elle va chanceler.L’étrangère la retient.ÉTRANGÈRE — Reste debout.ANNE — Oui.Je sens ma force peu à peu qui rentre en moi, comme une source faible et patiente, dans une plaine nue, brûlée de part en part.ÉTRANGÈRE — Il est mort?ANNE — L’imposteur est mort.J’ai avorté sur la montagne de l’enfant que je portais depuis onze semaines.(Pause).Pourquoi as-tu été si dure?Pourquoi as-tu été si atrocement dure?Pourquoi t’es-tu jetée sur moi avec toutes tes griffes et toutes tes dents, alors que j’étais déjà par terre comme une pauvre chose disloquée?ÉTRANGÈRE — Si tu avais laissé vivre l’imposteur, si tu avais attendu qu’il se développe en toi et qu’il arrive à LA CRUE 175 terme, si tu avais attendu qu’il sorte vivant de toi, ton corps n’aurait jamais pu se refermer.Tu serais restée ouverte en deux, pour toujours.Mais tout s’est accompli maintenant, et tu es debout.Un enfant mort est beaucoup plus facile à tuer qu’un fils vivant, rappelle-toi.ANNE — C’était déjà mon fils vivant! Et lorsque tu as dit « celui qui doit mourir, c’est l’imposteur qui te dévore les entrailles », alors tu ne savais pas que cet imposteur était déjà mon fils vivant, car tes paroles n’auraient plus été humaines.ÉTRANGÈRE — Je suis celle qui n’a pas le droit d’être humaine.ANNE — Mais avais-tu vraiment le droit d’assassiner?A la minute où tu l’as condamné, j’ai senti, oui, j’ai senti dans mon ventre de femme mon enfant de femme qui se défaisait.Serais-tu assez peu humaine pour ne pas comprendre cela?Je me suis enfuie, comme une bête frappée à mort et qui va courir jusqu’au bout de son sang, j’ai couru toute la nuit et je portais dans mes entrailles mon fils mort qui se défaisait.La terre même tremblait de mon épouvante, et l’orage défaisait les sentiers à mesure sous mes pas.Quatre fois je suis tombée, quatre fois je me suis relevée comme une démente pour courir, courir, courir avec mon fils mort qui allait déjà couler de moi! ÉTRANGÈRE — « Pitié pour moi.car les eaux me sont entrées jusqu’à l’âme.J’enfonce dans la bourbe du gouffre et rien qui tienne; je suis entrée dans l’abîme des eaux et le flot me submerge.Je m’épuise à crier, ma gorge brûle, mes yeux sont consumés ».Pause. 176 CLAIRE TOURIGNY ANNE — La vieille ermite m’a retrouvée au matin, en travers de son seuil.Je lui ai dit: « Ne me touchez pas, car j’ai avorté cette nuit de l’enfant que je portais ».Mais elle a quand même voulu me prendre avec elle et m’a gardée jusqu’à ce que mon corps se referme.(Silence).Pourquoi au moins ne m’as-tu pas tuée aussi?ETRANGERE — Tu aurais donc voulu que reste seul au monde ce petit être que ses propres frères vont rejeter parce qu’il a perdu les chèvres confiées à sa garde?ANNE — C’est vrai.Tu as jeté ses chèvres à la rivière pour qu’il arrive nu devant moi, comme un nouveau-né dans mes bras, et je ne pouvais pas ne pas le prendre.C’est vrai, il est mon petit garçon.ETRANGERE — Et tu as vu?L’enfant aussi t’a reconnue.Ne l’abandonne pas maintenant.Lorsque tu étais partie, il te jugeait déjà comme une mère qui a rejeté son fils.Mais il a tout oublié, dès la minute où il a compris que tu étais là.ANNE, après un silence — Qu’as-tu fait de ma sœur Aube et qu’as-tu fait de ma sœur Marthe?ETRANGERE — Ce que tu sais qui devait être fait.ANNE — Pour la première fois, Marthe connaît la peur.Elle a cessé, et pour toujours, d’être Marthe la pleine, celle qui est sûre d’elle-même et sûre de tous.Et ma soeur Aube, qui justement n’était jamais certaine, et trouvait sa joie dans cela même quelle ignorait tout et appartenait à tout le monde, à elle tu as donné la certitude qui ne pardonne pas.ÉTRANGÈRE — J’ai tué tout ce qui devait être tué.Impitoyablement.Oui, je suis celle qui n’a pas le droit d’être humaine.Je suis celle qui doit tirer l’homme au delà de ses propres entraves. LA CRUE 177 ANNE — Est-ce la force du bien ou la force du mal qui te nourrit et fait de toi cette bête insatiable?ÉTRANGÈRE — C’est la force du bien car le bien seul ignore toute pitié.Le mal est une bête câline et exigeante, une bête qui caresse et qui supplie, et ses pattes sont lourdes et veloutées, et ses dents sont jaunes, tartreuses, gorgées de venin.Le bien seul est pur, éclatant, et coupe droit en pleine chair, comme une lame de chirurgien.ANNE — Ou bien comme une flamme crue qui dévore sans pitié tout ce qui n’est pas pur.Ce serait donc cela?Tu es la lampe qui porte le feu.Mais ce feu dévorant que tu portes, il te brûle toi-même dans ta propre chair, nuit après nuit, jour après jour.ÉTRANGÈRE — Je suis douce comme une huile pure, ou comme un baume.Regarde ma main, et sa ligne blanche et calme: ma main est faite pour pardonner.Mes yeux sont faits pour dire « viens, je suis celle qui guérit».Mais on n’a pas mêlé l’huile avec le baume qui apaise.On a versé l’huile dans la lampe.On m’a dit « Voici le feu.Jour et nuit tu lui serviras de nourriture ».Et moi j’ai répondu « Voici la lampe.Me voici! » ANNE — Et depuis, tu es brûlée par le milieu; tu as été donnée en pâture à la flamme.Tout le jour tu consumes ce qui est impur et faux.Toute la nuit tu te consumes toi-même, — pendant ces heures interminables de la nuit qui semble ne devoir jamais finir.ÉTRANGÈRE — La nuit je veille dans le silence, comme dans le temple veille la lampe patiente.Et c’est alors que coule en moi la vérité dont je vais nourrir ma flamme pendant tout ce jour qui va suivre.Je bois cette vérité où la nuit trouve sa propre essence, la vérité des hommes qui ont posé leur masque et cessé leur lutte pour une heu- 178 CLAIRE TOURIGNY re, qui s’abandonnent sans savoir, pour une heure de pauvre oubli.ANNE — Tu meurs mangée, minute après minute, c’est inhumain! ETRANGERE — C’est surhumain, mais sans ce feu que je porte dans ma chair, c’est l’homme qui ne pourrait plus être humain.Adieu Anne, mon amie.D’autres hommes déjà sont dans l’angoisse de ma venue prochaine.Je ne dois pas les décevoir.ANNE — Tu vas donc disparaître ainsi?ÉTRANGÈRE — Je laisserai derrière moi le signe, et vous comprendrez que je cesserai jamais d’être avec vous.ANNE — De quel signe parles-tu?ÉTRANGÈRE — Tu comprendras, lorsque le temps sera venu.VOIX D’AUBE, dans l’escalier — Anne! Anne est-ce que tu es là?ANNE — Oui, je suis là.AUBE — Viens vite! Ève dort depuis la nuit dernière, et je ne peux plus la réveiller! ANNE — Ève! Elle sort.SCÈNE IV L’étrangère, puis Guilou ÉTRANGÈRE — L’heure n’est plus loin, à présent.Trouvera-t-elle la force?Ou bien aurai-je fait tout cela en vain?Rour la première fois, elle s’assoit avec accablement, la tête dans ses mains.La musique de Guilou la fait redresser. LA CRUE 179 GUILOU — Elle n’est plus là?ÉTRANGÈRE — Mais oui, elle redescend dans une minute.GUILOU — Je suis content.Au moins je sais quelle n’est pas morte.Au moins je pourrai la voir avant que vous ne partiez.(Silence).Vous aussi, vous voilà seule à présent, n’est-ce pas?ÉTRANGÈRE — Je vais retourner chez les hommes, par-delà la rivière.Et toi, petit garçon, que vas-tu devenir?GUILOU, après un silence — Je ne sais pas.Je ne peux quand même pas retourner chez mes frères sans mes chèvres, vous comprenez.Quant à ma vallée d’ici, elle a tellement changé: vous avez vu ce sable qui couvre l’herbe, et ces arbres couchés, avec toutes leurs racines hors de la terre, comme des poignées de bras?.Je n’ai plus beaucoup de chemins par ici.J’irai peut-être chez l’ermite, parce que l’hiver est proche, puis au printemps qui suivra, je repartirai.(Silence).Au moins, je saurai quelle n’est pas morte.Elle m’a dit de ne pas enterrer ma flûte, et c’est vrai, j’ai encore ma flûte.Mais à vous, il ne reste plus rien, absolument rien.ÉTRANGÈRE — C’est vrai, je n’ai plus rien.Voilà pourquoi il me reste tout, absolument tout.GUILOU — Si vous restez ici, je pourrai vous garder avec moi, je suis déjà fort.Je me ferai chasseur.ÉTRANGÈRE — Jusqu’à ce que tu trouves l’« autre », c’est cela?GUILOU — Ah! vous saviez?Vous y croyez aussi, alors.ÉTRANGÈRE — Bien sûr.GUILOU — Mes frères ont toujours dit que c’était une histoire stupide.Ils se moquaient de moi quand je disais que je l’avais entendu.Et pourtant, je savais bien qu’il était là.A toutes les nuits qui ne sont pas comme les au- 180 CLAIRE T0UR1GNY très, quand le vent se tait et que même les rivières prennent leur voix de fille qui a des secrets, alors j’entends le pas de son cheval qui se rapproche, petit à petit, régulier et paisible, et c’est parfois si près que je me dis « cette fois, il va s’arrêter, il va venir ».Mais il ne trouve jamais de place nulle part, n’est-ce pas?ÉTRANGÈRE — Et pourtant, il suffirait d’une porte en-tr’ouverte pour qu’il entre doucement, et de cette heure, c’est la vie entière qui serait changée, tellement changée que tout aurait l’air d’être exactement comme avant, excepté tout qui serait changé.GUILOU — Alors pourquoi est-ce que personne ne laisse la porte ouverte?ÉTRANGÈRE — Ceux qui l’ont connu le croient tous mort.Les autres ne savent même pas qu’il existe, personne ne parle de lui.Dans les villes où sont les hommes, il se promène pendant des nuits entières, tout seul, sur les trottoirs déserts.Toutes les portes sont fermées pendant les rues et les rues.Personne qui ne sache.Tout le monde dort.Parfois il s’arrête et frappe dans une porte.Mais personne ne vient, alors il n’insiste jamais.GUILOU — Moi aussi je me ferai chasseur, et moi au moins je serai avec lui.Croyez-vous que je le trouverai?Et croyez-vous qu’il voudra me prendre avec lui?ÉTRANGÈRE — Tu n’auras pas la vie facile avec un ami comme celui-là! GUILOU, sourit — Pour ça, c’est bien certain.{Silence).Est-ce qu’Anne le connaît?ÉTRANGÈRE — Elle est fondue en lui depuis quelle est.Elle n’a jamais cessé d’être lui, même lorsqu’elle l’a chassé en criant « puisque tu es pour moi stérile, puisque tu ne peux pas me faire de fils, va-t-en et ne me cherche plus jamais! » LA CRUE 181 GUILOU — Elle a fait ça, elle?ÉTRANGÈRE — Oui, elle a fait cela.SCÈNE V L’étrangère, Guïlou et Aube AUBE, descend en courant de la chambre — Ève ne s’éveille plus, c’en est fait! Eve ne s’éveille plus! GUILOU — Elle est malade?AUBE — C’est fini, c’est fini, elle ne s’éveille plus.Anne est encore près d’elle et la secoue et la supplie et rien! Ève ne s’éveille pas! (Elle se retourne vers l’étrangère).C’est vous qui avez fait cela.Silence.AUBE — Non, pas sur elle.Pas sur ma petite soeur Ève qui n’avait même pas de bouche pour crier sa détresse au monde.Si vous avez fait cela.ÉTRANGÈRE — Petite fille, n’est-ce pas toi qui me disais que ta seule force, tu la trouvais dans ton abandon et ta confiance d’enfant?AUBE — Ne me laissez pas ainsi, ne m’accablez pas au-delà de mes forces! Maintenant je n’ai plus de chemins.ÉTRANGÈRE — A l’heure où tu n’auras vraiment plus de chemins, lorsqu’on t’aura tout enlevé, lorsque tu n’auras plus rien au monde pour toi, lorsque tu seras vide, vide à crier, alors tu sauras le chemin.AUBE — Cette heure est toute proche, maintenant. 182 CLAIRE TOURIGNY SCÈNE VI L’étrangère, Guilou, Aube, Marthe MARTHE, entre, dans un état inouï d’excitation contenue — Ils sont là.Nos bagages sont-ils bouclés?Ils seront là dans un quart d’heure! ÉTRANGÈRE — Dans un quart d’heure, oui.Regardez, le soleil est déjà tout prêt de se coucher.MARTHE — Nous ne verrons même pas la nuit, nous ne verrons même plus la nuit! (A Guilou) Petit garçon, j’ai aussi pensé à toi.Tu ne peux pas rester ici puisque tes chèvres sont mortes.Tu vas venir avec nous.Nous allons t’amener.Es-tu content?GUILOU — Oh oui! madame, je vous aime tellement, mais je crois bien que je devrai rester ici.C’est mon pays.MARTHE — Mais tu n’as nulle part où aller.GUILOU — Oui, je retournerai chez ma grand’mère, l’ermite.MARTHE — Bon, alors c’est parfait.Mais je te laisserai des manteaux avant de partir, fais-moi penser.(A l’étrangère).Et vous, n’est-ce pas que vous devez être heureuse de pouvoir rentrer?Vos parents doivent vous croire morte.ÉTRANGÈRE — Je serais morte, en effet, si vous n’aviez été là.MARTHE, tout en parlant, elle n’arrête pas de fermer les malles et de pousser les meubles — Mais le cauchemar est fini, maintenant.Aube, réveille-toi! Nous allons partir.Qu’est-ce que tu as?AUBE — Ève ne pourra pas venir avec nous.MARTHE — Que dis-tu?Te voilà folle maintenant? LA CRUE 183 AUBE — Elle s était enfermée clans sa chambre depuis la nuit dernière.Tout à l’heure, j’ai forcé sa serrure pour lui dire qu’Anne était revenue.Je l’ai trouvée endormie, la tête renversée, un sourire étrange sur sa bouche.Je n’ai pas encore pu la réveiller.MARTHE — Non, pas une fois encore.Non, c’est impossible à présent.C’est impossible! Hier encore, mais pas aujourd’hui.Ève! Qu’est-ce qu’elle a fait! Ève, Ève! VOIX D’ÈVE, à l’extérieur — Quelqu’un m’appelle?SCENE vu Marthe, Guïlou, Aube, Ève ÈVE — Je viens, je viens! Ah, bonjour Marthe.C’est toi qui m’as crié.Moment de stupeur, puis Marthe saisit Ève dans ses bras.MARTHE — Ève! c’est donc toi?ÈVE — Pardonne-moi.Je n’aurais jamais cru que mon sommeil durerait si longtemps.Je vous ai fait peur?MARTHE — Oui, oh oui! tu nous as fait peur.AUBE — C’est elle, cette fois c’est elle qui a fait cela! (Mais l’étrangère est disparue.) Où est-elle donc?GUÏLOU — Elle n’est plus là.Je ne crois pas quelle va revenir désormais.ÈVE — Qui est partie?GUÏLOU — L’étrangère.ÈVE — Oh! celle qui est venue pendant mon sommeil et qui avait un visage si doux et des mains comme des palmes.Elle était belle, n’est-ce pas?AUBE — Oui, elle était belle. 184 CLAIRE TOURIGNY EVE — En la voyant, je me suis sentie toute changée.C’était comme un murmure qui m’a remplie tout entière — comme le murmure de l’eau quand elle va crever la glace, ou bien le murmure des oiseaux qui chuchotent alors que dure encore la nuit.Et je me suis dit tout à coup « si j’allais me réveiller.» Et je riais doucement et j’entendais mon rire comme un écho entre mes tempes battantes.Je savais déjà.AUBE — Comme ton aurore doit être douce! Tes yeux sont plus clairs que des mers calmes, quand le soleil coule dessus.EVE — C’est Anne que j’ai vue la première.Elle était debout en face de mon lit et me disait « Eve, il faut que tu t’éveilles! Eve, ne me laisse pas ainsi seule avec personne, lève-toi si tu es vraie ».Je lui ai dit en riant « mais oui je suis vraie, de quoi donc as-tu si peur?Regarde, je me lève.» Et c’était vraiment alors pour moi l’ivresse de la résurrection.Anne est devenue très blanche elle a cherché appui contre le mur et elle a crié (mais je n’ai pas très bien compris ce qu’elle voulait dire:) « C’était cela, c’était donc cela le signe, le signe qu’elle avait prédit! » Je la regardais, toute stupéfaite.Elle m’a saisie dans ses bras en me disant: « descends vite, va vite les retrouver pour quelles comprennent », et elle s’est tout de suite élancée dehors comme un cheval fou; elle court déjà vers le pont.le pont est achevé.MARTHE — Le pont est achevé, Anne est revenue, Eve est revenue.Dieu! AUBE — Ne restons plus ici, courons vite les rejoindre, enfin! Sortons d’ici sans plus jamais détourner la tête, enfin, enfin! Elles ont saisi les malles et sortent. LA CRUE 185 SCÈNE VIII Guillou, puis Anne Guilou est resté seul, du côté opposé à l'entrée.On ne le remarque même pas tout de suite.Moment d’immobilité.Fuis il se lève et marche lentement vers la fenêtre.Le couchant baigne toute la pièce de lumière rouge mourante.Guilou essaie timidement sa flûte, joue quelques notes, puis s’effondre en larmes la tête contre le mur.Nuit complète.Murmures confus, appels indiscernables, chuchotements vagues, plaintes.Entre une femme qui porte une lampe.C’est Anne.Parmi les voix confuses, une voix se précise, et bientôt l’on n’entend plus qu’elle: C’est la voix d’Ève.VOIX D’ÈVE — Anne.Anne.Est-ce vraiment toi cette pauvre porteuse de lampe dans la nuit pleine?Comme je te reconnais mal.Qu’est-ce que tu as fait?Nous ne savons même pas que tu es partie.Nous te croyons tous endormie à l’arrière de la voiture.Et nous sommes heureux que tu puisses dormir.Demain matin seulement nous verrons que tu n’es pas là.Tu vas donc nous laisser toute la nuit nous repaître de ce rêve?Anne, qu’est-ce que tu as fait?Jacques tient le volant d’une main, et de l’autre, il tient sa femme Marthe.Ils sont beaux tous les deux.Beaux, adultes, souverains.Aube a posé sa tête sur mon épaule et me dit: « Parle-moi.J’aime t’entendre parler.Depuis si longtemps que tu avais dormi.» Et je lui parle, et elle garde ses yeux fixés dans la vitre, sur la route 186 CLAIRE TOURIGNY noire qui roule et roule et roule.Si nous savions que tu n’es pas avec nous! Anne, qu’est-ce que tu as fait?Pourquoi nous avoir quittés sans même nous le dire?C’est la nuit.Et la nuit, on ne doit jamais rester seul.Où donc es-tu allée, petite soeur, loin de ceux qui seuls étaient capables de t’aimer?J’essaie de croire que tu n’es pas partie, je tends l’oreille et j’essaie de t’entendre respirer derrière nous.Mais non, je n’entends rien, et pourtant, je ne suis plus sourde maintenant.C’est donc vrai?Tu aurais fait cette folie?Tu es retournée au lieu du cauchemar, et c’était là le secret que tu portais au fond de ton coeur.Le secret de ta démence, oui, car il faut que tu sois démente pour refermer de toi-même sur toi la porte du cachot! Et pourtant, tu avais en nous la porte de sortie, la seule qui soit vraie pour toi.Non, tu ne peux pas avoir fait cela! L’hiver est proche, écoute.Et les arbres sont déjà imprei-gnés de son haleine.L’hiver, le gel, le sol de pierre.Les arbres qui craquent, les ruisseaux écrasés sous la neige comme des insectes sous le pied.C’est la fin.Anne, est-ce que tu peux encore m’entendre?C’est la fin.Auras-tu jusqu’à ce point nourri ton rêve de somnambule?C’est ici que tu veux revenir pour y rester.C’est ici que tu veux revenir pour attendre jusqu’à ce que tes veines se dessèchent l’homme tué qui n’a jamais pu te donner d’enfant.Anne! Reviens, car dans une minute, il sera trop tard.Reviens, Anne.Anne.Anne.il est trop tard.Anne a posé la lampe sur la table et s’est assise, le visage dans ses mains.Silence.Puis peu à peu, les sanglots de Guilou se font plus nets et plus distincts.ANNE — Guilou.Est-ce toi que j’entends?Non petit earcon. LA CRUE 187 L’enfant se redresse.GUILOU —Qui est-là?ANNE — C’est moi.GUILOU, se réfugie contre elle, en larmes — Je croyais que vous m’aviez quitté pour toujours, cette fois.ANNE — Moi, j’aurais fait celà?GUILOU — Je croyais que vous n’alliez plus jamais revenir, et vous n’étiez même pas arrêtée me voir avant de partir.ANNE — Veux-tu que je te promette?Je ne te quitterai plus jamais.GUILOU — C’est bien vrai?ANNE — C’est pour cela que je suis restée.Parce que je voulais rester avec toi.Nous irons ensemble sur la montagne.GUILOU — La saison sera dure.Vous n’auriez peut-être pas dû revenir.ANNE — Et j’aurais laissé mon petit garçon tout seul pour la durée de tout l’hiver?GUILOU — Pardonnez-moi.Je crois bien moi aussi que je n’aurais plus été capable de rester seul.ANNE — Viens.Le soir est beau, c’est très calme dehors.Peut-être bien que cette nuit, nous allons entendre l’homme de la montagne?Par des nuits comme celle-là, je l’entends toujours.Et je discerne de très loin le pas tranquille de son cheval sur les pierres du chemin.GUILOU — Et si cette nuit, il allait venir assez près pour que nous puissions le voir?Moi, je ne l’ai jamais vu.Il doit être beau et fort, n’est-ce pas?Et triste aussi, dans son visage.ANNE — Oui.Il est tout cela.Et plus encore. 188 CLAIRE TOURIGNY GUILOU — Quand je le verrai, il me semble que je voudrai me jeter devant son cheval, et me faire ouvrir, brûler, tailler en petits morceaux pour lui.ANNE, sourit — Ça ne te viendra même pas à l’idée.Tu ne feras que sourire, et ce sera si naturel.Viens, car il passera peut-être cette nuit.L’enfant prend la lanterne; ils sortent tous les deux.— RIDEAU — ANDRÉ BELLEAU TROIS NOUVELLES ANDRÉ BELLEAU — Né à Montréal en 1930, est diplômé en psychologie de EUniversité de Montréal.Il fut le premier rédacteur-en-chef de la revue Liberté.Il l’est à nouveau depuis six mois.Il y tint, jusqu’à tout récemment, la chronique littéraire.Depuis 1958, a écrit pour la radio une douzaine de textes dramatiques, de nombreuses études littéraires, et a collaboré étroitement à de grandes séries, telles Les Mondes imaginés et L'Homme américain.Les Mondes imaginés a remporté le prix de la meilleure émission éducative au dernier Congrès du Spectacle.Il fut également critique de télévision du Journal musical canadien.Actuellement, Directeur des Recherches à la Production française de l’Office National du Film.Il fut auparavant chargé de questions de personnel et d’organisation au gouvernement fédéral et en 1955, administra le service de santé pour les Indiens dans la région de Prince-Rupert en Colombie-britannique. Avril 1963 SOUS LE PONT DE L’EST Tout était saturé.Il ne pouvait prévoir qu’un jour les couleurs allaient tourner vers le gris.Il avait vingt ans.Le rebord des toits de la rue Papineau reflétait encore un peu de soleil.Ils avaient marché jusqu’ici.Elle portait une robe sans manches et des souliers plats, et s’efforçait de ne pas trop laisser paraître ce quelle pensait.La journée avait été très chaude.Il lui prit la taille, attendit un moment, et lui montra des yeux les maisons basses, au bas de la côte.— Je t’avais dit qu’un jour je t’emmènerais dans le quartier.Nous y voilà.Tiens.Là-bas, c’est la rue Ontario.C’est là qu’il commence.Sous le pont.Le pont, il donne son grand coup d’aile plus loin encore, au-dessus du fleuve.Et avant de s’envoler, il écrase.Il enfonce ses piliers dans les cours.Il crève les toits.En dessous, ça grouille.Ça grouille comme dans une soupe épaisse qu’on a oubliée sur le feu.Tu vois, il n’y a pas d’arbres.Ça grouille accroché aux piliers de béton.Lorsque nous étions enfants, nous tentions de grimper à ces colonnes débonnaires.L’une d’elles passait à un pied de la fenêtre de la chambre où nous dormions.C’était près du marché à foin.Mais nous ne réussissions jamais à grimper très haut.Aucun gars du quartier n’a réussi à grimper jusqu’à 192 ANDRÉ BELLE AU la large route, en haut, afin que le pont l’emporte dans son grand coup d’aile.— Mais il n’y a pas d’arbres, s’exclama-t-elle.Et regarde ces gens assis sur le trottoir.— Le monde est à leur porte.Tu habites un quartier neuf.Les maisons sont si grandes que jamais personne ne descend dans la rue.Qu’y ferait-on dans la rue?Et d’ailleurs, ce ne serait même pas une vraie rue.Ce serait tout au plus un couloir d’hôtel respectable où les gens se saoulent discrètement derrière leur porte, comme ton père.Dans une rue, les enfants jouent, se battent, braillent, les ivrognes titubent, les mères gueulent, les hommes sacrent, les gars pelotent les filles, les piétons se font renverser par les autos, les gens regardent passer les gens.Comme ici.Bien sûr, il n’y a pas d’arbres.Mais si tu savais la douceur de ce quartier les soirs de mai, les soirs comme celui-ci.Les briques rouges luisent doucement.Les maisons toutes petites n’en peuvent plus.Elles vomissent leur monde, comme ça, sur le trottoir.C’est tiède.Il n’y a pas d’arbres mais les seins des filles se mettent à pousser, les terrains vagues aidant.Ça vaut bien les bourgeons.J’ai envie de toi ce soir, j’ai envie de toi comme d’une de ces filles-là.Viens.— Jean! Sois gentil.Pas dans la rue, quand même.— Evidemment.Allons nous promener là-bas, près du parc.Ils achevaient la descente de la côte.Elle sembla un peu lasse.Lui n’y fit guère attention.Ils traversèrent la rue Ontario et au premier carrefour, allèrent à gauche.— Le parc! Nous appelions cela le parc.Regarde.Ce minable rectangle de sable avec le pont au-dessus et un des piliers planté droit au milieu.C’est ça qu’on nous offrait alors que nous avions besoin d’étendues immenses TROIS NOUVELLES 193 pour nos chevauchées fantastiques, nos razzias, nos tueries.Peut-être que tout a commencé là.— Qu’est-ce qui a commencé là?Oh! Attends que je me recoiffe un peu.— La vraie aventure.Pas l’aventure rêvée, mimée, avec des revolvers de fer-blanc et des costumes de mascarade.Non.La vraie.11 s’arrêta soudain.Deux ombres venaient à leur rencontre.L’une sifflait un air de façon un peu curieuse, comme s’il se fût agi d’un signe de reconnaissance.Se tournant vers elle, il chuchota.— Ne dis pas un mot et reste tout près de moi.Maintenant, le trottoir leur était barré.— Tiens! Si c’est pas Tit-Jean.Ça fait longtemps qu’on l’a vu dans le quartier celui-là.Et puis y est en bonne compagnie.Faudrait pas qu’y s’en aille sans qu’on ait la chance de le voir un peu.Pas vrai, Pédale?— Ouais.Après tout, Tit-Jean, c’était un de nos.amis.Il se chercha une contenance détachée.— Bonjour Guédille.Je ne t’avais pas reconnu.Comment vas-tu?— T’entends ça, Pédale?Y m’avait pas reconnu.À part ça, Tit-Jean, sais-tu que ma santé, elle t’a pas intéressé beaucoup depuis.depuis.ce qu’y est arrivé.Tu te rappelles, Tit-Jean, ce qu’y est arrivé?— Et toi Pédale, ça va bien?— T’as entendu ce qu’a dit l’autre?— Ecoutez les gars, laissez-nous passer.Nous sommes venus ici faire une promenade.— Ça va faire pour cette fois-ci, Tit-Jean.Mais reviens pas trop souvent.On aime pas ça nous autres les gars qui reviennent ici en parlant comme des tapettes puis en portant des bérets.Compris?Salut! . 194 ANDRÉ BELLEAU Les deux ombres s’éloignèrent.Quelques pas et le sifflement se fit entendre à nouveau.— J’ai peur, fit-elle.Allons-nous-en.Comment se fait-il que tu connaisses ces voyoux?— Ne parle pas comme ça.— Mais explique-moi! Et qu’est-ce qui est arrivé?Le plus grand des deux faisait allusion à quelque chose qui est arrivé.Et ne restons pas ici surtout! Vite, allons-nous-en.Pour toute réponse, il se mit à siffler l’air.Elle se radoucit.— Jean, je t’en supplie, parle-moi.— Tu dis que ce sont des voyous?— Mais tu les as vus Jean.Comment peux-tu en douter?Ils avaient l’air sinistre.— Des voyous, dis-tu?Tu en es sûre?— Où veux-tu en venir?Il souriait maintenant.— Nulle part sauf que, vois-tu, j’ai déjà été l’un deux.Et cette fois, il chanta l’air, à voix haute, tout en la tirant vivement par la main vers la rue Frontenac.Elle dut presque courir.— Ne t’alarme pas.Il n’y a aucun danger.Je les connais.Ils ont mon âge.Et ils sont beaucoup moins sinistres qu’ils en ont l’air.Du moins, pour l’instant.Il faut continuer désormais.Allons chez Rita.Je te raconterai.— Chez Rita, le restaurant, là au coin, tu vois?«La meilleure bière d’épinette à Montréal ».Cette enseigne doit remonter au temps de la crise.Chez Rita! Que de soirs passés sur le seuil de la porte, à lutiner les filles, ou à l’intérieur tout au fond, à tâter nos rêves lentement, religieusement, à nous saouler de toutes ces choses que nous nous sentions capables de faire, à écouter les plus TROIS NOUVELLES 195 grands qui revenaient de la rue Ontario ou de la rue Sainte-Catherine les poches pleines d’objets convoités et l’air terriblement sérieux.Que de soirs passés à apprendre, comme des élèves dociles, la vivante, l’unique tradition du milieu.Savoir distinguer le bien du mal, reconnaître le gars fort du gars faible, donner un coup de poing, tirer du poignet, conquérir une fille, répondre à l’injure.Savoir être un homme.Chez Rita, ce fut notre école, notre catéchisme.Allons.Viens.Entrons.Un bruit grêle de sonnette.L’endroit était profond mais étroit avec à gauche, le comptoir et ses tabourets, et le long du mur opposé, des tables en bois sans nappes.Un petit homme chauve passait lestement un torchon sur le comptoir.Son visage s’éclaira.— Mais, c’est Tit-Jean! Ça fait longtemps qu’on t’a vu.Ça c’est une surprise.Et légèrement embarrassé: — Bonsoir mademoiselle.— Salut Léo! Ça va?Je viens de rencontrer Guédille et Pédale.Puis il hésita.—• Ils sont.sortis?— Oui.Ils sont sortis il y a.deux mois.— Et Bric-à-Brac, il est encore.— Bric-à-Brac?.Il est pas encore.sorti.Ça va être plus long.— Je vois.Qu’est-ce que vous prenez?— Oh! Deux cafés seulement.Elle s’assit face à lui, à l’une des tables.Elle n’avait pas envie de parler et ne pensait plus à ses pieds qui lui faisaient mal, ni à ses cheveux qui se défaisaient.Des gouttes 196 ANDRÉ BELLE AU de sueur glissaient sur son visage et ses épaules.Il la trouva abandonnée et désirable comme le quartier lui-même.— Guédille, Pédale, Bric-à-Brac, ce furent les voisins de ma petite enfance, les amis, les vrais amis de mon adolescence.Mes parents ont déménagé ailleurs beaucoup plus tard.Ensemble nous avons ratissé les arrière-cours misérables, rampé sous les balcons bas, exploré les fonds de ruelle obscurs.Ensemble, nous sommes allés au parc.Le parc! Quand l’ennui venait avec le soleil tout blanc de l’été, le soleil qui nous volait notre dernier coin d’ombre, celui où nous fumions, accroupis, des cigarettes volées, le soleil qui fondait nos sales petites rues, changeait nos ruelles en lave fumante, alors nous grimpions aux piliers du pont.Que de fois avons-nous tenté l’escalade! Mais nous n’allions jamais très haut.Nous ne pouvions percer ce haut-fourneau de misère, échapper à cette métallurgie désespérée.Ensemble, nous avons bravé le maître à l’école, reçu la fessée stoïquement, sans une plainte, fumé nos premières cigarettes que l’on achetait deux sous la pièce chez Rita, proféré nos premiers sacres.Tu comprends?Mes parents, tu les connais.La mère de Guédille, elle, était veuve.Elle couchait avec tous les hommes du coin y compris, plus tard, les amis de Guédille.Malgré tout, ce n’était pas une mauvaise femme.Je le sais.Le père de Pédale était chômeur.Il n’a jamais cessé de l’être du reste.Pourtant, il était toujours ivre.Je n’ai jamais pu comprendre comment il faisait.Quant aux parents de Bric-à-Brac, c’étaient aussi de braves gens.Mais ils avaient tellement d’enfants qu’ils ne savaient pas où les mettre.Ma foi, je pense qu’ils n’ont jamais réussi à les voir tous ensemble.Il y avait toujours une ou deux sœurs aînées qui manquaient à l’appel, occupées à danser à la salle TROIS NOUVELLES 197 Luxor ou à vendre leur.Bon! N’insistons pas.Veux-tu un autre café?— Non, merci.Continue.— Lorsque nous eûmes dix-sept ans, nous étions prêts.Prêts pour la vraie aventure.Moi, j’étais à l’école primaire dite supérieure.Guédille, Pédale et Bric-à-Brac avaient laissé l’école dès la sixième année.Ils travaillaient comme manoeuvres à la McDonald Tobacco.Ils me donnaient de l’argent.Notre véritable formation, nous l’avions reçue chez Rita et à la salle de billard voisine.Là, on nous avait transmis la tradition orale, la sagesse du quartier.Plus question de taquiner les passants, de déclencher les sonnettes, de casser les vitres, de grimper aux piliers du pont.Il fallait faire autre chose.Il fallait faire autre chose avant que le pont ne nous écrase une fois pour toutes, avant de devenir, comme nos pères, de pauvres bons bougres à progéniture et à bricolage partagés entre leurs épouses énormes et leur bouteille de bière.Il fallait faire autre chose avant que le haut-fourneau ne se referme, avant que la vie ne nous mette le carcan dessus.Nous étions libres et forts comme des dieux.Comme les dieux, nous ne connaissions d’autre loi que la force.Nous savions entrer dans les tavernes la tête haute.Dans la rue, nous ne baissions les yeux devant personne.Et lorsqu’on nous voyait apparaître soudain à la salle Luxor, au beau milieu d’une danse, on sentait chez les gars et les filles présents une légère hésitation.Nous étions prêts.Prêts pour les grands coups.C’était une affaire de vie ou de mort.Je veux dire c’était une affaire de jeunesse.Il se leva et mit une pièce de monnaie dans le juke box.C’était un disque très populaire de Manda, forte commère qui chantait habituellement tout près, à la boîte coin 198 ANDRÉ BELLE AU Notre-Dame et Frontenac.La voix gouaillait, accompagnée par l’accordéon: J’ai des gros tétons Et j’m’appelle Manda.—• Nous avions formé un gang, avec ses lois non écrites et sa hiérarchie mystérieuse.Le chef était Bric-à-Brac.Nous l’avions choisi spontanément, sans trop savoir pourquoi.Il n’était jamais un exécutant d’ailleurs.Il se tenait à l’écart, faisant des signes à l’un et à l’autre.Je le revois avec son éternel cigare, un sourire indéfinissable aux lèvres.Car il souriait toujours.Alors que nous étions débraillés, il portait invariablement la cravate, le gilet et le veston.On le prenait pour un Monsieur.C’était un Monsieur.Mais je le savais capable de rages froides.Je l’ai vu dans le tunnel de la rue d’Iberville donner des coups de pied à un vieillard que nous dévalisions.Et ce faisant, il souriait, de son sourire indéfinissable.L’un de nous avait un hangar qu’il transforma en gymnase.Les lutteurs, les fiers-à-bras du quartier venaient s’y exercer.Nous restions là des soirées entières à admirer la force et à apprendre à la respecter.Nous savions qu’un jour, notre tour viendrait.— Pour me prendre dans tes bras peut-être?— Ou pour te porter jusque là-haut, où le pont brille.Au début, nous nous rendîmes coupables de grosses farces assez anodines.Notre champ d’opérations favori était le Parc Lafontaine.Les beaux soirs d’été, nous nous promenions au bord de l’étang.Sur un signe discret de Bric-à-Brac qui se tenait un peu loin, vlan! Nous jetions à l’eau les gens que nous jugions trop bien vêtus.C’était à en crever de rire.Les flics arrivaient toujours trop tard.Un soir, nous avions dérobé un des canards de l’étang et le panier à salade de la police nous courait dessus sur la TROIS NOUVELLES 199 pelouse, entre les arbres.Nous, on se passait le canard de main à main.Pendant ce temps, Bric-à-Brac, bien vêtu, le cigare à la bouche, dirigeait d’autres policiers vers un groupe d’honnêtes et paisibles citoyens qui n’avaient même pas eu connaissance de l’événement.Bris-à-Brac était superbe.Il jouait comme un grand seigneur.Pédale, lui, était l’exact opposé.Il était l’exécutant type.Il suffisait de lui dire: « Tu vois le gars de l’autre côté de la rue?Eh! bien, va lui casser la gueule.» Pédale y allait prestement, sans ajouter un mot.Un jour, il s’est fait coffrer, on 1 a pris en flagrant délit d’assaut sur une femme avec un bout de baïonnette qu’il avait volé à son frère aîné, lequel était allé à la guerre.Pédale était devenu intoxiqué.— Intoxiqué par l’alcool?— Non, par sa liberté, par sa force naissante, par tout ce qu’il avait accompli auparavant et par ce qu’il se sentait encore capable de faire.Pédale était devenu incontrôlable.C’était de la frénésie.On l’a mis en boîte.Il est sorti.depuis.Inutile de lui dire que ce qu’il faisait était mal.Car il était mû par des forces d’avant le bien et le mal.Le jeune mâle qui piaffe avant qu’on lui applique le harnais.Pédale piaffait comme un jeune cheval sauvage et dangereux.— Sortons, veux-tu?Elle désirait revoir la rue et les briques rouges sous les réverbères et les chaises sur le trottoir.Elle voulait marcher encore près de lui, sentir sa paume sur sa cuisse.— Quel beau soir! La rue est douce comme une fille.Tu vois le pont, au-dessus?Il brille comme l’espoir.L’espoir pour qui?— Marchons un peu.Je n’ai plus peur. 200 ANDRÉ BELLE AU — Les exploits du parc Lafontaine étaient plutôt frivoles.Bientôt, on se mit en tête de faire des choses plus sérieuses, beaucoup plus sérieuses.D’abord les incendies.Ça te surprend?C’était pourtant une tradition bien établie chez les adolescents du quartier de mettre le feu partout les jours de fête.On n’y échappait pas.Et puis la chose est arrivée.Quelle chose?— Ce à quoi l’autre a fait allusion tout à l’heure.Il y avait une bande dans le quartier voisin dont le chef s’appelait Monmon.Je n’ai jamais su quel nom se cachait sous ce sobriquet.Nous nous ignorions cordialement.Les deux bandes s’évitaient, je crois, opéraient dans des territoires différents.Or divers accrochages survinrent, d’abord au Parc Lafontaine que Bric-à-Brac tenait pour sa chasse-gardée, puis dans une salle de billard de la rue Ontario.Une sourde et malfaisante rivalité naquit entre les deux bandes.Un jour que nous étions à la salle Luxor en train de surveiller les filles, Monmon entra avec quelques-uns de ses gars et provoqua Bric-à-Brac.La bagarre faillit éclater.Ce jour-là, Bric-à-Brac décida d’en finir.On tint conseil dans l’ancien hangar devenu gymnase.La plan était simple, une sorte de raid dans les règles: Attaque en auto puis raclée à coups de poing.Ça devait avoir lieu le soir de la Saint-Jean-Baptiste.Le jour arriva.A sept heures, après le souper, nous étions tous dans la rue à surveiller l’auto décapotable qu’un inconnu venait de stationner.Sur un signe de Bric-à-Brac, nous sautons dedans.Guédille prend le volant.Pendant deux heures, nous parcourons le quartier en hurlant comme des triomphateurs.Guédille conduisait à une vitesse folle, zigzaguait entre les brasiers que les gars avaient allumés, projetait les poubelles sur TROIS NOUVELLES 201 les façades des maisons.Puis nous débouchons rue Ontario.Là-bas, sur le trottoir, Monmon s’en vient avec sa bande.Nous arrêtons à sa hauteur.Nous descendons en hurlant de plus belle.La bagarre éclate.Bric-à-Brac, selon son habitude, se tient à l’écart pour diriger les opérations.Puis je le vois s’approcher lentement de Monmon, en souriant.Qu’est-ce qui lui prend?Soudain, il met la main à sa poche, en tire un revolver.Monmon s’écroule sans un cri.Bric-à-Brac se tenait au-dessus, l’arme à la main, la tête légèrement inclinée.Il souriait, de son sourire indéfinissable.Pas une larme sur ses joues lisses de lait condensé.Il avait l’air d’un seigneur, d’un seigneur de Haute-Tartarie qui regarde décapiter ses esclaves pour tromper l’ennui du temps.Il s’est laissé emmener sans rien dire.Elle s’arrêta, s’accrocha à son bras et enleva sa chaussure.Un petit caillou tomba sur le pavé.Il l’attira à lui, dans l’ombre.Sa main errait légère.— Tu connais bien mes chemins, dit-elle.Une bouffée de musique venait de l’autre côté de la rue.— Nous sommes devant la salle Luxor.Viens.Montons.Je veux te prendre dans mes bras là-haut dans cette salle, afin que tout soit lié.Ils dansaient maintenant dans la pénombre.Lentement.Il continua à voix basse.— Bric-à-Brac écopa de dix ans.Guédillc de cinq.Moi, on m’accorda la clémence.J’étais plus jeune et je ne savais pas qu’il avait un révolver.Puis j’avais un oncle.Il paya mes études.Mais souvent, je revois Bric-à-Brac, debout près du cadavre, la tête inclinée, avec son sourire indéfinissable.Derrière lui, les brasiers flamblent comme une aurore.Ça me serre le cœur.Je veux te faire part d’un projet.¦ 202 ANDRÉ BELLE AU — Quoi donc?— Lorsque je serai médecin, je veux m’établir ici sous le pont.— Embrasse-moi.— Peut-être ai-je trouvé ce que je cherchais lorsque je grimpais aux piliers?— Peut-être.Au-dessus du toit, le pont scintillait.Puis il sembla que sa grande aile s’abaissait un peu pour les recouvrir. CE JOUR-LÀ À DECEPTION BAY Il poussa les assiettes sales, la boite de jambon entamée, vida sur la table le sac que l’avion avait jeté près de la tour, la veille.L’Eskimo était assis sur le bord du rocking-chair.Il y avait plusieurs lettres.Monsieur, vous trouverez ci-inclus la liste des fournitures expédiées à la Station dont vous avez charge.Auriez-vous l’obligeance d’indiquer, dans la colonne à droite, les quantités en votre possession à la date de réception de cette lettre.12 bonbonnes de propane 10 caisses de lait en poudre 3 paires de snow-boots.— Ça n’en finit plus.D’ailleurs, ils en mettent toujours trop.Je ferai ça demain.En voilà une autre.Mon cher Paul, j’espère que tu recevras ma lettre pour Pâques.C’est si loin ou tu es.A la maison, tout va bien.Ton père a pris une grosse grippe cet hiver.Imagine-toi que le petit de Gisèle a commencé à marcher.Comment ça va dans le Nord?Il a dû faire bien froid.Tâche de nous écrire.Ta mère, Cécile.— Ça, l’Eskimo, ce sont les petits bruits du Sud.Je sais que tu comprends rien mais je te parle quand même.Des fois, ils arrivent jusqu’ici.Au commencement, il y a sept ans, ils me rendaient nerveux.Je ne tenais plus en place.Je voulais partir pour aller voir ce qui se passait.Aurait fallu que ça se fasse tout de suite, sans perdre une minute.Mais je savais bien que c’était pas possible.Pas d’avion avant un mois ou deux.Alors, je brûlais.Je devenais tout 204 ANDRÉ BELLE AU essoufflé.Aujourd’hui, c’est plus la même chose.C’est rien que des petits bruits.Tu comprends?Bien sûr, tu comprends pas un mot.Ça fait rien.Encore une lettre de la Compagnie.Qu’est-ce qu’ils peuvent bien me vouloir?Cher monsieur, nous sommes heureux de vous informer que votre emploi à la station de Deception Bay prendra fin le mois prochain.En effet, la politique de notre entreprise est de relever de leurs fonctions, après sept années consécutives, tous les employés affectés à l’Arctique.Nous sommes certains que vous accueillerez cette nouvelle avec joie et que vous avez hâte de retrouver dans le Sud des conditions de vie plus normales.Nous tenons à vous remercier de vos excellents services.— Ouais.Notts sommes heureux de vous informer.Où est ce maudit classeur que je me débarrasse de toute cette paperasse?C’est comme les copies des rapports.Toujours là sur la table, en désordre.Non, non, l’Eskimo.Touche pas à ça.Celui-là, il va dans le premier tiroir.En voilà un qui est bon pour le panier.Ouais.Le mois prochain.J’avais complètement oublié.Y a fait un temps du diable toute la journée.Ça va être difficile de monter à la tour.Je pense que je vais prendre un bon coup de whisky.T’en veux, hein?La boisson, c’est pas pour les Eskimos.Tu fais mieux de rester-là.Le blizzard faisait craquer les planches de la baraque.— Le Nord, je sais ce que c’est.Toi aussi, tu sais ce que c’est.Pour commencer, c’est vrai.Ça existe.C’est pas rien qu’un sujet de film où des gars se font pourchasser par la Police montée.À Montréal, on s’aperçoit pas que ça existe.Faut aller dans une place comme Edmonton, une bien grosse ville pourtant.Là, le plus grand magasin est celui de la Compagnie de la Baie d’Hudson.On se promène dans l’avenue Jasper et on voit seulement des TROIS NOUVELLES 205 vitrines pleines de carabines, de bottes et de parkas.Les gens savent pas qu’on peut se promener en train au Yukon.Moi, je connais un type qui tient une buanderie à Whitehorse.Ça me fait penser à l’autre que j’ai vu dans l’avion.Il avait passé quatorze ans à Cape Dorset à soigner les Eskimos, je veux dire les gars comme toi.Pas moyen de lui arracher un mot.Y parlait jamais.Finalement, il s’est acheté une maison dans l’ile de Vancouver.Ouais.Le mois prochain.Ça, c’est du bon whisky.Va pourtant falloir que je monte à la tour pour faire mes observations.Ils vont me rejoindre au radio-téléphone à dix heures.Le salaud, va, le salaud.Il avait pas le droit de me frapper comme ça.C’était pas moi qui avait fait le coup.C’était Vaillancourt.Tu comprends, c’était Vaillancourt.J’étais même pas au courant.Y m’a battu sans me laisser parler.Ah! le salaud.Le salaud.Des fois, je me réveille la nuit.Je me mets à penser à ça.Je deviens tout en sueurs.J’ai comme de la misère à respirer.Tout ce que je lui dirais aujourd’hui si je l’avais devant moi.Je lui écraserais la face.Mais comment ça se fait que j’y pense encore?Ça c’est passé il y a quinze ans.J’étais au collège.Ouais.Le mois prochain.Cher monsieur, votre emploi à la Station.prendra fin le mois prochain.Y va falloir que je monte à la tour.Je me demande si elle pense encore à moi.Qu’est-ce que t’en dis?Il y a cinq ans, je lui ai écrit pour dire que je répondrais plus à ses lettres.Elle a même pas protesté.Peut-être qu’elle a pensé à moi aujourd’hui.Elle a peut-être du regret.Ou peut-être qu’elle est mariée.Quand je suis parti pour le Nord je me disais que je l’aimais.Deux ans plus tard, c’était plus la même chose.Je commençais à aimer ça être tout seul.Je lui ai dit de ne plus m’achaler.Elle a arrêté d’écrire.Je pense que j’ai été pas mal bête avec elle. 206 ANDRÉ BELLE AU Cest drôle, y a pas si longtemps, j’ai senti comme un pincement de cœur.L’idée m’est venue subitement d’essayer de lui envoyer un mot.Juste pour voir sa réaction au cas où elle aurait répondu.Mais c’est pas des choses à faire.Je suis pas pour m’embarquer dans cette histoire-là une deuxième fois.Le whisky, il est pas mal.A ta santé! L’Eskimo oscillait lentement dans le rocking-chair.Dehors, le blizzard ronronnait toujours.— Faudrait que je me fasse un peu de musique puis ensuite je vais monter à la tour.Il prit le pick-up dessous le lit et le brancha à la prise alimentée par le générateur Diesel.La lampe faiblit un peu.— Si je peux trouver un disque qui est pas égratigné.L’aiguille grincha et une voix sembla venir de très loin qui braillait: Après toi Je ri aurai plus d’amour.— Le mois prochain, qu’est-ce que je vais faire, hein, l’Eskimo?Des fois je me demande pourquoi je suis venu ici.Au collège, j’étais un type tranquille.Je disais jamais un mot.Y avait deux ou trois professeurs que je trouvais pas mal fatigants.Ils prononçaient des jugements comme les juges au Palais de Justice.Y avait aussi des gars qui me tombaient sur les nerfs.Je trouvais qu’ils parlaient, qu’ils riaient trop fort.Y se vantaient trop.À ce moment-là, j’ai commencé à m’intéresser à l’électronique.J’achetais des livres anglais et américains.J’étais capable de démonter les radios et les phonographes.Je connaissais les bonnes marques et les bonnes pièces.Quand il y en avait qui parlaient de radio devant moi, ça me choquait TROIS NOUVELLES 207 mais je disais pas un mot.C’étaient des fatigants.La mère à la maison criait tout le temps.Le père, lui, il avait décidé de se taire.Plus la mère criait, moins y parlait.Je faisais la même chose.Je le regardais et je savais qu’il me comprenait.Un beau jour, j’entre à la maison par la porte arrière.La mère était au téléphone.Elle disait: « Ce pauvre Paul, il est pas bien beau puis il est pas bien débrouillard.» Je suis sorti.Je suis allé m’acheter une pipe et un paquet de tabac.Je sais pas encore pourquoi j’ai fait ça.Je suis revenu en fumant.La mère s’est mise à crier.J’ai continué à fumer.J’achetais du tabac anglais.Là aussi, j’ai fini par connaître les bonnes marques.Je m’asseyais sur le balcon avec le père.On fumait ensemble.On disait jamais un mot.En arrière, la mère criait.Va pourtant falloir que je monte à la tour.Il est presque neuf heures.Je vais prendre un autre coup avant de monter.Quelque mois après, je l’ai rencontrée.C’est arrivé drôlement.Je sais pas pourquoi je te raconte tout ça même si tu comprends rien.Je la voyais passer dans la rue mais j’osais pas lui parler.Un jour, je m’en vais m’acheter un pocket-book.Dans ce temps-là, je lisais des romans de science.Le type du magasin me dit: « Écoute, Paul, viens donc jaser en arrière.» On était tout seul, sa femme était partie.Y me dit: « Paul, tu lis pas mal trop.Faudrait que tu te changes les idées.» J’ai pas répondu.— « As-tu une blonde?» — « Non » — « Faudrait peut-être que t’en cherche une.» — « J’en connais pas.Y a bien la petite Bouchard, mais » .— « La petite Bouchard?Je vais t’arranger ça mon Paul.» — C’est comme ça que c’est arrivé.Deux jours plus tard, quand elle a passé, elle m’a souri.Le lendemain, je lui ai téléphoné.J’étais content.J’ai commencé à sortir avec elle.C’était une fille qui lisait 208 ANDRÉ BELLE AU beaucoup.Je me suis mis à lire aussi.On allait dans les concerts ensemble.On est allé entendre Mantovani au Forum.Tout le temps, je me disais quelle pouvait bien me laisser si elle voulait.Elle connaissait des gars qui parlaient plus fort que moi.Moi, j’avais aucun droit.Je le savais.Je voulais pas m’imposer.Après six mois, elle me dit un soir: « Paul, on devrait se marier.» Ça m’a tellement surpris que j’ai pas su quoi dire.Finalement, j’ai dit: « Ça marche.» Mais j’avais pas d’argent.Alors on a décidé que je suivrais un cours et que j’irais dans le Nord.Pour quinze mois.Elle était supposée m’attendre.Quand je suis parti, je lui ai dit pour la première fois que je l’aimais.Elle m’a écrit pendant deux ans.Puis je lui ai dit de ne plus m’achaler.J’ai été pas mal bête avec elle.Maintenant, ça fait sept ans que je suis ici tout seul.Le pick-up recommençait la rengaine.Après toi.amour.toujours.ton sourire.yeux si bleus.— Ça fait sept ans que j’ai pas vu personne.Sauf ton respect, t’es pas un type qui parle beaucoup.Tu comprends ni le français ni l’anglais.Y a seulement le gars de Mékla-vik qui me parle une fois par semaine au radio-téléphone.C’est pour mon rapport.Il va m’appeler tout à l’heure.Faudrait bien que je monte à la tour.De temps en temps, l’avion passe pour me jeter mon sac.Y a des fois une lettre, mon tabac, quelques livres qui viennent de Montréal.Au début ça été dur.Chaque fois que je recevais une lettre, je voulais partir.Faut dire que c’est pas un pays, sauf ton respect encore une fois.C’est comme un désert.L’hiver, on cherche le soleil pendant quatre mois.Le reste du temps, il faut mettre des verres fumés pour sortir.J’ai lu un article où un gars appelait ça la magie blanche.Moi, je pense que c’est plus que la magie blanche.L’été, on voit seulement du roc.Du roc noir.Pas un brin d’herbe. TROIS NOUVELLES 209 Rien que le roc et l’eau.Parfois, des Eskimos rôdent autour.Tu dois les connaître.Y ont pas de noms.Ils sont numérotés: H-72, H-73, H-74.Toi aussi, tu dois avoir un numéro.Faut les numéroter, à ce qu’on m’a dit, parce qu’on peut pas écrire leurs noms.Le pays non plus, il a pas de nom.C’est un vrai désert.Je lui demande rien.Je demande rien à personne.Ouais.Le mois prochain, ça va être différent.Je me souviens pas de ce que j’ai fait hier, ni avant-hier, ni la semaine avant.C’est comme une sorte de pâte.Je suis dedans.Le matin, je me lève en pensant à rien.J’ai pas de regrets.Des fois, j’ai comme un pincement de cœur mais je sais bien qu’elle m’écrira pas.Les problèmes, y sont endormis.J’en ai plus.Je suis trop loin ou trop haut.Eux autres, en bas, y m’intéressent un peu mais ils me touchent pas.J’ai pas besoin de personne.Whisky.Les mots de la chanson se perdaient dans le blizzard.— Je vais te dire une chose.J’aime ça m’asseoir et penser.Je pense aux choses que je veux.Je m’arrête quand je veux.Y a rien pour remplacer ça et puis les livres.Pour commencer, je lisais des romans d’Ellery Queen que je faisais venir de la bibliothèque provinciale.Ensuite j'ai lu des biographies: La vie de Napoléon, la vie de Nostra-dumus.De ce temps-ci, je m’intéresse aux livres de guerre.J’ai étudié la guerre de 1914 et celle de 1939.Faut que j’écrive au Département da la Marine, aux États-Unis, pour avoir les photographies des bateaux allemands.Je veux les coller sur du carton.Mes livres, y sont tous soulignés.J’aime ça souligner les plus beaux passages.Ouais.Le mois prochain.L’avertisseur du radio-téléphone se mit à vibrer.L’Es-kimo s’arrêta une seconde. 210 ANDRÉ BELLE AU — Maudit! Le radio-téléphone.Bouge pas.Y est dix heures.Je suis pas encore allé à la tour.— Allô, Méklavik appelle Deception Bay.La voix parvenait à peine, tel un faible écho.L’Eskimo riait, silencieux.— Ici Deception Bay.J’écoute.Over.— J’ai pas de rapport à donner.Je suis pas allé à la tour aujourd’hui.Over.— J’ai bu mais c’est pas la question.J’ai reçu ma lettre.Over.— Je veux pas vous m’entendez.Je veux pas.Fichez-moi la paix.Il décrocha la hache du mur et l’abattit de toutes ses forces sur la boite de métal en hurlant longuement: "Over”, comme s’il s’infligeait le coup à lui-même.Le surlendemain, lorsque le pilote pénétra dans la baraque, il ne trouva qu’un disque qui tournait et un Eskimo hilare, oscillant lentement. LIGUORI Le gros lieutenant de police, affale dans le fauteuil basculant derrière le bureau, répond au téléphone.Avec l’index de sa main libre, il se cure les molaires, tandis que son regard pesant essuie avec lenteur, à travers la fenêtre, les murs gris de l’Hôtel-de-Ville, de l’autre côté de la rue Gosford.Dans la cellule adjacente, plus un bruit.Ils tendent l’oreille, tâchent de capter des bribes.La sonnerie les a fait sursauter.Enfin la caution qui s’annonce.Puis le déclic de l’appareil raccroché.Et le silence à nouveau.Et les pas qui ne viennent pas, qui se font attendre, impitoyablement.Alors le grand costaud aux cheveux roux s’approche et se met à fixer plus intensément encore le petit homme replet assis dans l’autre coin.Il éclate d’un rire royal, énorme, polymorphe, qui amenuise en roucoulement, ramasse son élan dans les contre-notes, se gonfle et roule vers des hauteurs niagariennes, retombe en cataractes tonitruantes.Le petit homme rond lève les yeux, gêné.L’autre fait un effort visible pour endiguer le flot.Ses lèvres palpitent.— Pardonnez-moi mon rire, Monsieur, mais je vous vois là, depuis tantôt, assis au fond de la cellule.Vous avez l’air si ahuri, si abattu, que c’est certainement votre premier séjour en ces aimables lieux.Je l’avoue, cet habitat me semble indigne de vous.Moi, c’est différent.J’y suis habitué.Je veux dire que j’y viens de temps à autre.Vous voyez?Je suis ingénieur mais depuis quelques années, mon occupation principale consiste à boire, oui, à boire du gin.Mes amis, mon médecin, ma femme, se de- 212 ANDRÉ BELLE AU mandent tous, avec la meilleure bonne conscience du monde, si je suis malade.Vous saisissez?On me fouille la pituite et du côté de l’inconscient.Cela me chagrine de les voir se compliquer les choses ainsi.Ils ne comprennent pas encore que la raison de tout cela est simple.C est que le gin, c’est.bon! Mais je vois que vous tenez un livre à la main.Puis-je en savoir le titre?— C’est un livre très sérieux et très important, Monsieur?.—- Dubé.— Moi, je me nomme Liguori, Liguori Chalifoux.Je disais donc Monsieur Dubé que c’est un livre très important.Ça s’appelle: «Comment séduire grâce aux ondes magnétiques » par Paul Jabot.— Ah! oui!.Les ondes magnétiques?Il s’esclaffe de plus belle.Puis il s’éclaircit la voix et se ressaisit.— Vous vous en êtes servi.beaucoup?— Pas encore, mais je compte commencer bientôt.Il y a plusieurs exercices à faire.Ce livre fut pour moi une révélation.Dites-moi, connaissez-vous la radiesthésie?—• La radiesthésie?Vaguement.— La radiesthésie est la réception au moyen d’un pendule ou d’une baguette des radiations émises par les minéraux et par les êtres vivants.Je puis vous en faire la démonstration, si vous désirez.— Vous êtes bien bon, mais ce sera pour une autre fois.Dites-moi plutôt, quel est votre métier?Tiens, je parierais que vous êtes sacristain.— Je suis responsable des factures chez Beaurivage.Vous connaissez?La grosse librairie.Livres scolaires.Articles de piété.Depuis trente ans, Monsieur.Oui, depuis trente ans! TROIS NOUVELLES 213 — Voilà une maison bien respectable! Et alors?Comment se fait-il que.Vous m’intriguez.— C’est une longue histoire, croyez-moi.Bien sûr, les événements qui ont précédé mon.arrestation sont banals et tiendraient en peu de mots.Mais avant d’en arriver là, avant de se décider un soir.Peu importe! Je fus raflé ce matin dans un débit de boisson clandestin.Le chevalier du gin se tirebouchonne, les mains sur les côtes.Il réussit à prononcer en poussant de faibles cris: — Un débit clandestin?Vous en êtes bien sûr?.Mais que diable faisiez-vous là?Le petit homme se lève offusqué, tourne vers la porte sa tête rondelette.Il y a un début de panique dans ses yeux bleus pâles, derrière les minces lunettes de laiton.Il hésite.— Ne vous moquez pas, Monsieur.Ce qui me chagrine dans tout cela, c’est que je pourrai pas participer ce soir au tournoi de jeu de dames du club « Chez Léo ».Je suis un très fort damiste, vous savez.L’an dernier, peut-être Lavez-vous vu dans les journaux, je remportai le championnat du club.Tenez, j’ai gardé les découpures d’un journal.— Bon! Bon! Je vous crois sur parole.Alors, racon-tez-moi ce qui s’est passé.— Il faut vous dire tout d’abord que je vis seul depuis dix ans.Depuis la mort de ma mère.Et depuis dix ans également, j’habite la même chambre, rue Laval.Ma logeuse est une femme que l’on dirait peut-être gentille.mais elle est un peu.autoritaire.Elle me bouscule: défense de faire ceci, défense de faire cela.Monsieur Li-guori, couchez-vous plus tôt, vous laissez brûler la lampe et ça coûte cher; Monsieur Liguori, vous avez mal fermé le robinet d’eau chaude.Enfin, vous voyez.Malgré 214 ANDRÉ BELLE AU toutes ces menues persécutions, je ne suis pas déménagé.On finit par souhaiter que les gens que l’on déteste et croit méchants agissent de façon détestable et méchante.Sinon, un lien se briserait en arrachant quelque chose de nous-même.Connaissez-vous la vie en chambre, Monsieur?C’est pourtant la plus dangereuse parce qu’à votre insu, lentement, inexorablement, elle vous engourdit et vous tue.Comme cet insecte dont j’ai oublié le nom qui paralyse sa victime avant de la dévorer.Lorsque vous vous sentez englué dans cette espèce de ronron sommeillant qu’est devenue votre vie quotidienne, lorsque vous vous surprenez à parler seul à haute voix, lorsque vous avez le sentiment que vous vous regardez vivre, comme un double, comme un autre vous-même auquel vous êtes tout à fait indifférent, alors le mal est fait.Vous arrivez du bureau le soir à six heures.Vous prenez dix minutes pour lire le journal.Puis vous sortez pour aller manger au plus proche restaurant.Ensuite vous remontez à votre chambre.Mais pour faire quoi, Monsieur?Dites-le-moi.Pour faire quoi?.— Oui, c’est ça, pour faire quoi?— Ah! Evidemment, j’exagère peut-être.Au fond, je n’aime pas tellement sortir et je déteste rentrer tard.Et puis je n’ai pas reçu d’augmentation de salaire depuis treize ans: je gagne exactement quarante-sept dollars par semaine.Oui.Oui.Chez Beaurivage, articles de piété et livres de classe.Ça vous limite, sans oublier les exigences de la morale.Je ne sais pas pourquoi je vous dis toutes ces choses.Ça.m’inquiète un peu.Moi qui suis d’un naturel plutôt fermé.Et je vous assure que je ne me suis jamais plaint de mon sort.Je n’aime pas les gens qui critiquent tout et veulent tout changer.D’ailleurs, je suis très préoccupé par mes recherches. TROIS NOUVELLES 215 — Ah! oui.Des recherches?.Vous faites.des.recherches?— Ses lèvres se tordent.— Oui, Monsieur, depuis presque huit ans, et elles ne sont pas encore terminées.Je collectionne des photographies sur l’histoire de l’aviation.J’en ai déjà plusieurs centaines.Ma grande idée, c’est de faire un film avec tout ça ou bien de les coller sur des grands panneaux, vous savez, les grands panneaux que l’on voit dans les expositions.Mais ça exige un travail énorme.J’écris beaucoup de lettres pour obtenir des renseignements.Tenez, la semaine passée, j’ai écrit vingt-huit lettres, Monsieur, oui, vingt-huit lettres.Je reçois des documents du Bureau historique de l’aviation de Washington, du Service des Archives d’Ottawa, d’Halifax, de Vancouver, de Londres, de Paris.Vous ne pouvez vous imaginer combien nous manquons de renseignements sur ces questions.Par exemple, je n’ai pu encore déterminer le nom du premier avion qui a traversé le détroit de Davis en 1919.J’ai dû écrire dix lettres à ce sujet.Dix lettres, c’est considérable.L’an dernier, j’ai exposé mes photographies « Chez Léo ».— Sacré Léo!.Mais vous ne m’avez pas encore expliqué comment il se fait que vous soyez ici, en cellule.Allons! Dites-moi.— J’y arrive, Monsieur, j’y arrive.Ce que j’allais vous dire, c’est que certains soirs, malgré tout, il faut sortir.Au mois de mai par exemple.Il faut sortir, sinon.Enfin, lorsque ça me prend, je vais marcher dans la rue Saint-Denis.C’est tout près de chez moi.Je regarde.Oh! Je sais.Les jeunes filles ont peur de moi.Mais.je regarde.J’aime beaucoup la rue Saint-Denis.Les soirs d’été, vers huit heures, le dôme de l’Institut des sourds-muettes brille comme un autre soleil.Plus bas, on voit le feuillage qui entoure Saint-Jacques.La rue Saint-Denis 216 ANDRÉ BELLE AU est belle, Monsieur.Hier soir, c’est là que tout a commencé.Je marchais, comme à l’habitude, lorsque sans trop m’en rendre compte je suis descendu.Oui, je suis descendu.D’ordinaire, je ne dépasse jamais la rue Sherbrooke.Hier soir, je me suis vu traverser la rue Ontario puis la rue.Sainte-Catherine.J’ai marché longuement vers le sud.A la fin, je me suis senti très fatigué.Je décidai d’entrer.dans une boîte de nuit.C’était la première fois, Monsieur, que j’allais dans un tel endroit.Il faisait très chaud et il y avait beaucoup de monde.Les tables se touchaient.On me fit asseoir à l’une d’elles.Je demandai de la bière, ce qui n’est pas dans mes habitudes.A la table voisine, il y avait une femme.seule.Son coude frôlait le mien.Au début, je ne lui accordai aucune attention puis je m’aperçus quelle était belle.Je la regardai.Elle me fixa droit dans les yeux.Elle me souriait.Et elle me dit doucement: « Viens t’asseoir près de moi.Il ne faut pas rester seul.Viens.Comment t’appelles-tu?Moi, je me nomme Flora.Tu as l’air doux, tu as l’air gentil.Si tu veux bien, ce soir nous allons sortir ensemble.Mais avant, nous irons prendre un verre à côté, juste un.Ça va?» C’est comme ça, Monsieur, que les choses se sont passées.Nous y allâmes, à côté.C’était un débit.clandestin.Je ne m’en aperçus pas tout de suite.Non.En fait, je ne m’en aperçus pas du tout.Nous allions sortir pour aller.chez elle lorsque la police fit irruption.Voilà pourquoi je suis ici.Les autres sont partis depuis longtemps.Des amis sont venus les libérer avec des cautionnements.Je dois vous dire que je n’ai pas beaucoup d’argent.L’ivrogne avait écouté la suite sans rire, sauf un gloussement de temps à autre.Mais maintenant, il ne peut plus se contrôler et il se gondole à nouveau. TROIS NOUVELLES 217 — Ah! Elle est bien bonne celle-là.Elle est bien bonne.Excellente.La sonnerie du téléphone.Il s’arrête soudain.Les pas tant attendus s’approchent.Le gros lieutenant ouvre la porte.— Le dénommé Dubé?— C’est moi.— Vous êtes libre.Il y a quelqu’un qui vous attend.Non, pas vous! Restez-là.Je vous ai dit qu’il vous fallait un cautionnement.Le gaillard roux se dirige précipitamment vers la porte puis se retourne.— Alors, adieu mon brave.Bonne chance.Ah! vraiment, elle est bien bonne, très bonne.De l’autre côté de la grille, dans le couloir le rire retentit.Mais le petit homme resté seul ne l’entend plus.Il écoute une autre voix qui lui murmure: — Tu as l’air doux Liguori, tu as l’air gentil.Si tu veux bien, ce soir, nous sortirons ensemble.Si tu veux bien.Viens.Viens. FERNAND OUELLETTE LE SOLEIL SOUS LA MORT extraits FERNAND OUELLET — Né à Montréal le 24 septembre 1930, licence en sciences sociales à l’Université de Montréal, en 1952.Publie Ces anges de sang (poèmes) aux Editions de l’Hexagone, en 1955; Séquences de l’Aile (poèmes) aux Editions de l’Hexagone, en 1958.Traduction de certains poèmes dans le livre de G.R.Roy Twelve Modem French Canadian poets (Ryerson Press of Toronto).Membre fondateur de la revue Liberté.Publication de Visage d’Edgar Varèse sous sa direction (Editions de l’Hexagone).1961, publication de poèmes dans la revue Esprit.1962, In La Poésie Canadienne d’Alain Bosquet (Editions Seghers-Editions HMH).1963, Poèmes et scénari pour Cantate radiophonique Psaume pour abri en collaboration avec le commentateur Pierre Mercure. Note Depuis Hiroshima et Nagasaki, depuis que leurs morts sont retournés à la glaise, la terre elle-même est plus pesante d’une autre angoisse.Par le blé, par la rose, par la neige, par le fleuve et par le soleil nous vient l’angoisse.Et cette angoisse je devais l’assumer poétiquement et humainement jusqu’au bout.Peut-on exorciser le futur?Je ne sais pas.Mais je sens que la charge spirituelle de ces poèmes agit contre l’événement.Il me fallait pâtir à travers la poésie (donc par ma sensibilité) un événement qui semble inimaginable et absurde.Mais les morts d’Hiroshima, eux, n’ont pas eu le temps de penser à l’absurdité de leur mort.C’est nous, les vivants, qui devons vivre leur angoisse.Et c’est beaucoup plus dans cette passion, que dans les poèmes eux-mêmes, que je vois une densité spirituelle appelant l’espérance sur nos têtes.Car, face aux morts d’Hiroshima, il n’y a pas de mots, d’images et de poésie possibles.Il ne reste qu’une profonde solidarité par la souffrance et le mal dévorant de la paix.F.O. LE MAL DE LA PAIX Il donnait l’amour solaire, l’homme qui maintenant amorce la mort.Elle couvrait la secrète angoisse de sa chair orange et blanche, la femme désormais en état de cendr Et combien rouge fut sa plainte, si intensément longue sous le ciel.0 la nuit nous traverse du poumon à la tête, de la plaie au silence.On sèche comme un paysage qui a soif depuis sa mémoire.L’enfant seul a de l’aube greffée aux sens. 222 FERNAND OUELLETTE J 50 MÉGATONNES Sur le globe au bout d’un fil, PÂQUES en vain apprivoise la froidure.O la cantate du blé ou se lève un jour de mots noirs.Avec des gestes d’ours tourne l’ange autour de l’aube.Face au miroir l’esprit flambe.Cours o funambule sur ta corde en givre! Le soleil se tait.L’atome se suicide.L’éternité se détache de l’homme. LE SOLEIL SOUS LA MORT 223 II À l'horizon le poumon rayonne en cris d’acier.Le sang sort des membres.La vie empierre les étoiles.De l’autre côté de terre, le cœur cherche le soleil pour s’y blottir.Mais la mort ensablant le cerveau écoute les derniers chants du rêveur.En plein regard l’esprit s’évapore. 224 FERNAND OUELLETTE III Entre les corps, entre les âmes, le mal est dur, fermé à l’air.Tendues les tempes tintent chez les hommes.Et le froid vient qui est grand sur l’espace.S’embrase l’infini! Le Christ en fusion s’adosse à l’amour.Tout lumière il dilue la mort.Que ses yeux ensemencent. LE SOLEIL SOUS LA MORT PSAUMES POUR ABRI l Les dieux dormaient les reins sur l’ombre, la parole pesante sur le sol.Vint la femme aux cils funèbres.Et l’écho de l’étoile filante a blessé les solitaires, a brûlé leur gorge la lamentation de l’éclair.Depuis le doute atteint le lierre.Le lilas est aveugle, le soleil illisible.Le peuple des ossements s’agite aux abîmes.Et la terre se fatigue, la terre se fatigue. FERNAND OUELLETTE 11 Alentour de l’homme au dernier jour.Il n’est plus de mouette ni ciel dans l’eau du fleuve.Rentre au creux de l’être avec ton astre.En ce temps de vertige, la chevelure des violettes pourrit sur l’épaule, la poitrine à musique s’éteint sur la cendre. LE SOLEIL SOUS LA MORT 227 III Un soir de grande désespérance, les corps ont pris pierre et se sont élancés dans leur cauchemar.Le cœur n’éclairait plus les désirants.Et l’âme de l’homme, la morte, comme un nuage d’insectes, a dévasté l’infini.Dans l’opacité de sa tête, qui pourra souffrir un nid de lumière?Le froid en lui, le soleil se décompose.Qui pourra mourir dans l'espace comme une mégabombe neigeuse? 228 FERNAND OUELLETTE GUERRE OU PAIX Cri de bête, feu et fer, la guerre frappe.Et le cœur, coupé du corps, tombe comme un crachat.Toute la terre secoue l’os, le noir silence sous l’herbe.Qu’il a mort le soleil quand l’homme se fait nuit.Debout! race de l’amour, la paix est vivante! Par nous le blé pense, la neige parle, et le temps moissonne et l’enfant le féconde.Qu’il a vie le soleil quand l’homme se fait jour! GILLES MARCOTTE L’EXPERIENCE DU VERTIGE DANS LE ROMAN CAN AD1EN-FR AN CAIS 4b GILLES MARCOTTE — Né en 1925, à Sherbrooke.Directeur littéraire à La Presse.A publié deux ouvrages: Le Poids de Dieu, roman, chez Flammarion, et Une littérature qui se fait, chez HMH.Le texte qu’on va lire a été présenté à l’émission Conférence, à Radio-Canada. Essayons d’entrer dans la peau d’un lecteur étranger et donnons-lui à parcourir, d’un coup, une vingtaine de romans canadiens-français parus au cours des quinze dernières années.Ce lecteur, faisons-le sévère, exigeant, impatient.Il ne connaît du Canada français que ce qu’on en sait d’ordinaire à l’étranger, c’est-à-dire fort peu de chose.Cette ignorance même lui est un gage d’intérêt.Il compte être dépaysé, obtenir à tout le moins une bonne pâture d’exotisme.Or, sur ce plan, il ne tarde pas à être déçu.Car, à de rares exceptions près, les romans qu’il parcourt ne lui donnent pas des images vives, saisissantes, du milieu géographique et social du Canada français.Les lieux, les situations, les personnages, ne lui semblent pas radicalement différents de ceux qu’il trouve dans la littérature de son pays ou de n’importe quel autre pays.Tout se passe comme si ces romans avaient été écrits dans une sorte de no man’s land.Il constate que le Canada ne vit plus à l’heure de Louis Hémon, mais il ne découvre pas l’image forte qui pourrait remplacer, dans son esprit, celle de « Maria Chapdelaine ».Sur le plan littéraire, non plus, aucune surprise ne lui est réservée.Les romanciers canadiens-français, en effet, ne semblent guère passionnés par les innovations formelles.Qu’ils écrivent correctement, sagement, ou qu’ils s’abandonnent à la fureur du verbe, on voit aussitôt qu’ils ne dépasseront pas les bornes généralement acceptées de l’art d’écrire.Allons plus loin: ils paraissent même, à de rares exceptions près, ne pas se préoccuper tout particulièrement de la forme de leurs ouvrages.Ils sont possédés d’un besoin d’expression tout à fait primordial, qui ne leur laisse pas le loisir de 232 GILLES MARCOTTE s’attarder à ce qu’on appelle la littérature.Ils ont quelque chose à dire, et de manière urgente, mais quoi?cela n’apparaît pas toujours clairement.Du besoin réel d’expression au prurit d’écrire, il n’y a qu’un pas, et notre lecteur se demande parfois si tout cela n’est pas un peu artificiel, un peu forcé.Il s’étonne, en particulier, de la consommation effroyable de désespoir, de haine, de sordide, que fait le roman canadien-français.Cette complaisance au noir ne serait-elle pas d’ordre strictement littéraire, comme un reflet des grands désespoirs européens?Ces cris de désespérance, ces sourds appels à la vie deviennent lassants, répétés indéfiniment de livre en livre, sous une forme à peine renouvelée.Pour un peu on y verrait des caprices, de simples foucades d’enfants gâtés.Oui, certes, nous l’entendons, votre plainte sempiternelle, nous le voyons, votre mur des lamentations, mais, que diable! n’avez-vous pas autre chose à nous offrir que ce monotone refrain?Là-dessus, le lecteur français — que nous avons voulu sévère, exigeant, impatient — refermera les livres, et se dira qu’il sera toujours temps de revenir voir, dans dix ou vingt ans, si la littérature canadienne-française a commencé d’exister.Lui donnerons-nous tort?Soyons tout à fait honnêtes et avouons que nous avons parfois ressenti, devant le roman canadien-français, le même sentiment d’impatience.Seulement, je me propose de voir pourquoi il en est ainsi.Et je récuserai d’abord le reproche d’imitation littéraire, de complaisance au noir, dans lequel on se réfugie d’habitude.Quelles que soient les influences qui s’y manifestent, le roman canadien-français n’est pas un roman d’imitation; les caractères — ou les carences — qu’on lui attribue sont trop communs pour qu’on ne soit pas tenté de L’EXPÉRIENCE DU VERTIGE 233 leur trouver une cause générale.Cette cause, ou ce conditionnement, je la nomme vertige.Mais je préviens aussitôt que, dans une matière aussi complexe, il serait illusoire de tout ramener à une seule cause, considérée de manière univoque.D’autres voies pourraient s’offrir à l’analyse.Je considère seulement que celle du vertige est valable, et réunit assez d’éléments divers pour être utilisée.Le vertige, qu’est-ce à dire?Référons-nous à sa notion la plus simple, la plus immédiate, celle que nous fournit le Petit Larousse: « Seulement d’un défaut d’équilibre dans l’espace.Étourdissement.» En un certain sens, toute œuvre littéraire, toute création esthétique, procède du vertige, d’un « défaut d’équilibre ».Le critique anglais V.S.Pritchett a écrit que l’écrivain existe « pour démontrer l’incommodité de la nature humaine ».Mais c’est que d’abord l’écrivain ressent, en lui-même et autour de lui, une telle incommodité.On peint, on compose de la musique, on écrit, parce que le sentiment d’un certain manque s’est imposé, que certains points d’appui se dérobent.La création artistique n’est qu’une tentative, souvent désespérée, pour combattre le vertige, pour retrouver des points d’appui, un équilibre.Or, on ne peut qu’être frappé par le fait que, dans le roman canadien-français, tous les points d’appui semblent s’être dérobés.On se trouve devant un extrême du vertige.Le fait est d’autant plus étonnant — du moins aux yeux de l’observateur superficiel — que ce roman s’inscrit dans une culture dont les valeurs semblaient puissamment assises: famille, religion, attachement à la terre, amour de la paix.D’autre part on ne voit pas se former, dans le roman canadien-français d’aujourd’hui, un nouvel ensemble de valeurs.Des amorces, seulement: la liberté, l’amour, quelques pages en fin 234 GILLES MARCOTTE de livre pour que tout de même la vie réaffirme ses droits.Et ceci encore doit nous avertir d’une profonde différence entre le jeu de massacre des littératures européennes et celui qui se joue ici.Les œuvres les plus férocément critiques du roman français — je pense à Sartre, à Camus, à Céline — ne démolissent qu’en fonction d’un idéal de reconstruction, d’un ensemble de valeurs qui pourraient fonder une vie nouvelle.Des valeurs existent: celles qui sont combattues, et celles qui sont proposées.Dans le roman canadien-français, par contre, on touche aussitôt le fond, et Ion y reste.Rien ne résiste au désespoir, et rien n’en procède.Des valeurs passent, ou plus justement des images de valeurs, mais si rapidement qu’on ne réussit à en retenir aucune.Les thèmes traités par les grandes littératures européennes, on les retrouve ici, car nos romanciers ont lu, et réfléchi; mais ils sont traités, projetés de telle façon, qu’ils ne forment plus qu’une vertigineuse, une étourdissante litanie d’absence.Ce vertige n’est pas un fait nouveau dans le roman canadien-français.Qu’on relise, si l’on en a le courage, l’« Angéline de Montbrun » de Laure Conan, ou, dans tel de ses romans historiques, l’interrogation d’une héroïne: « .Est-ce parce qu’avec un cœur débordant de vie, il faut habiter un monde vide?» Tous les personnages de Harry Bernard en sont la proie, et d’abord le personnage central de « La maison vide », M.Dumontier, fonctionnaire à Ottawa, qui se retrouve un jour face au néant de lui-même et du monde.Plus près de nous, des romanciers aussi peu portés à l’interrogation, à l’introspection, que Gabrielle Roy et Roger Lemelin, ont donné des gages au vertige existentiel: la première avec « Alexandre Chene-vert», petit employé miné par l’apparente inutilité de sa vie; le deuxième avec « Pierre le Magnifique » — et ce L’EXPÉRIENCE DU VERTIGE 235 dernier roman n’est peut-être aussi mélodramatique que parce que Lemelin a voulu traiter par le réalisme un drame qui exigeait des moyens plus subtils.Je cite quelques exemples entre cinquante; il ne serait pas malaisé de découvrir, dans les œuvres apparemment les plus sages, les moins révolutionnaires, de notre littérature romanesque, une expérience du vertige qui fait que tout à coup, sans que les raisons en apparaissent clairement, tout s’écroule, toutes les valeurs se renversent, et nous nous trouvons devant un spectacle désolé que rien ne peut racheter.Mais cette expérience, c’est dans les œuvres plus récentes quelle s’explique enfin totalement, sans détour, avec une nécessité inéluctable.Ouvrons l’un des romans qui ont compté au cours de la dernière année littéraire: « Le temps des jeux », de Diane Giguère.Il débute par une image particulièrement significative: l’héroïne, une jeune fille, « ouvrit la fenêtre, se pencha sur le seuil et ferma les yeux.Son corps oscilla dans la lumière.Il y avait longtemps quelle songeait à cette issue, mais elle perdait toujours courage au dernier moment.Elle ouvrit les yeux.La ville étincelait comme une crevasse criblée de soleil.Fermés à la lumière chaude de midi, les volets étaient repliés sur les façades de pierre et de brique comme des paupières closes.Au loin, le fleuve s’enroulait autour des grandes bâtisses qui longeaient le port.Prise de vertige, la nausée l’envahit et elle appuya ses coudes à la croisée.» Voici donc, sans préavis, le vertige, la nausée.L’héroïne sans doute a quelque raison d’être désemparée.De la vie, elle ne connaît que l’envers.Sa famille se réduit à une mère indifférente, un peu folle de son corps, engloutie par le rêve.Céline nous dit qu’elle hait sa mère, mais nous voyons bien que cette haine n’est que le retournement, l’envers d’un besoin désespéré d’attention, de cha- 236 GILLES MARCOTTE leur, de protection parentales.De même, ce n’est par perversité pure quelle s’empare de l’amant de sa mère, et pousse celui-ci à tuer sa femme.Céline hait, ravage et finalement tue parce qu’il lui est radicalement impossible de prendre la vie par le bon bout.A mi-chemin de ses rêves d’enfance dévastés et d’une maturité impossible à conquérir, elle cherche l’amour, le terrain sûr d’une rencontre avec le réel, et n’en atteint, dans sa fureur de vivre, que les contrefaçons.Il lui faudra aller jusqu’au bout de cette chute vertigineuse pour retrouver, non pas les valeurs perdues: la famille, l’amour, il est encore trop tôt, mais le plus rudimentaire espoir de vivre.Les valeurs sont aperçues, mais dans le vague, le lointain.« Peut-être qu’au tournant de cette rue, il y avait une épaule où dormir, une maison pour se reposer longtemps, reprendre une à une toutes les années.La douceur l’étraignit comme un sanglot.» Cette douceur, c’est le sentiment que la vie est possible, permise; que le monde n’est pas irrévocablement ennemi.Cela seul est sûr.En somme, les aventures, les sentiments décrits dans le roman ne constituent qu’une sorte d’existence pré-natale, où rien ne peut avoir sa forme pleinement humaine.Un grand débarras.Le véritable roman, l’aventure réelle, commence à la fin du livre.Cette structure psychologique du récit, nous la retrouvons dans un grand nombre des romans canadiens-français parus au cours des quinze dernières années: le désespoir, le dégoût, la longue chute, l’abandon de tout, et parfois, au bout du compte, la naissance d’un nouveau jour, une petite promesse de vie.Ainsi, dans « La fin des songes » de Robert Elie, la valeur amitié ne s’affirme enfin qu’après la décomposition, couronnée par le suicide, du personnage principal, Marcel.Celui-ci n’était pourtant pas, corn- L’EXPÉRIENCE DU VERTIGE 211 me l’héroïne de Diane Giguère, un adolescent victime d’une situation familiale faussée.Rien ne lui manquait — sauf la chance de croire en la vie, sauf la possibilité de mettre les deux pieds sur un sol ferme et de dire: « Voilà, je suis Marcel, un homme bien vivant, j’ai telle chose à faire, telle chose à vous offrir.» Rien ne lui manque, et tout lui manque, faute de trouver en lui-même et dans le monde l’indispensable point d’appui.Au cœur de ses certitudes les plus chères, de ses désirs les plus acharnés, un vide se découvre, un secret déséquilibre, qui ne cesse de grandir et à la fin l’absence prend toute la place.Le médecin de « Poussière sur la ville », le prêtre défroqué du « Temps des hommes », d’André Langevin, sont à peine moins démunis, et la pitié dans laquelle ils se réfugient ne marque qu’un léger progrès de l’espérance sur le suicide qui terminait le premier roman de l’auteur, « Evadé de la nuit ».L’appel craintif, timide, de la vie, s’élève sur des ruines longuement, complaisamment accumulées.Ici, encore, tout se passe comme si la simple possibilité d’exister était menacée par une faille secrète, innombrable.C’est un vertige semblable encore qui s’exprime dans le meilleur roman de Jean Simard, « Mon fils pourtant heureux », où le personnage principal ne retrouve un peu de foi en la vie qu’à la fin d’une longue descente dans le néant.Les romans d’Eugène Cloutier, « Les témoins » et « Les inutiles » témoignent dans le même sens.Dans ce dernier livre, Antoine et Jean finissent par quitter la ville où ils étaient venus chercher la seule valeur qui leur importât, l’amitié.Ils fuient la ville qui leur interdit de vivre, mais pour aller où?« — Enfin libres, tout à fait libres, cette fois! proclame Antoine.« Libres de souffrir », se dit Jean. 238 GILLES MARCOTTE Les deux amis tournèrent le dos à la scène, et s’enfoncèrent dans une ruelle mal éclairée en direction du port.» Antoine et Jean quittent la ville, comme d’autres se suicideraient.Pourtant Tailleurs n’est pas sans vertu.On pourrait même dire que le roman canadien-français découvre des valeurs dans la mesure où il s’éloigne de ses lieux d’origine.On peut comprendre, dans cette perspective, pourquoi un Yves Thériault cherche de plus en plus ses sujets d’inspiration dans l’exotisme — à tout le moins celui des personnages: « Aaron », « Agaguk », « Ashini », « Amour au goût de mer », « Les Commettants de Caridad ».Mais nous découvrirons une illustration plus convaincante des vertus de Tailleurs dans le roman de guerre de Jean Vail-lancourt, « Les Canadiens errants ».Si ses personnages se trouvent eux-mêmes dans la guerre, s’ils se découvrent soudain capables d’une noblesse et d’un courage qui leur étaient auparavant étrangers, ce n’est pas seulement parce qu’ils traversent chaque jour une expérience humaine intense, face à la mort; c’est aussi que leur aventure se déroule ailleurs.Le personnage principal, Richard Lanoue, n’avait-il pas dit qu’il était venu à la guerre « pour y mourir, ou en sortir comme un nouveau-né »?Le miracle, en effet, s’opère.Mais la « grandeur à bouche fermée » qu’il se forge là-bas, les valeurs d’amitié, de courage, d’abnégation, qui lui font enfin une vie humaine, tout cela s’effrite dès le retour à la vie civile, dès le retour ici.Son dernier recours est une fille de joie, qui lui dit: « T’as un p’tit air perdu qui trompe pas.Un p’tit air écarté.» En retrouvant le pays natal, Richard Lanoue semble renouer avec un très ancien vertige: « Il avait oublié la guerre, l’après-guerre, la Vie, et lui-même.» Les valeurs ne sont pas ici. L’EXPÉRIENCE DU VERTIGE 239 Avec ceux qu’on peut appeler les jeunes romanciers, ceux qui paraissent exprimer le plus exactement, le plus profondément aussi, la mentalité d’une certaine jeunesse, le mouvement s’accélère.La réflexion ordonnée, la rationalisation, qui chez leurs aînés opposaient des digues à la manifestation brutale du mal de vivre, n’ont plus cours.Le mouvement devient excessivement rapide, violent.Le vertige s’affirmant, dès le départ, avec la force d’un postulat absolu, on le vit avec intensité, on le provoque, on le pousse à bout.Il serait possible d’analyser de ce point de vue le roman de Jacques Godbout, « L’aquarium », bien que l’action s’en déroule dans cet ailleurs dont nous avons dit tout à l’heure qu’il pouvait être, pour les romanciers canadiens-français, le lieu des valeurs retrouvées.Mais les tropiques de « L’aquarium » sont moins un lieu qu’un prétexte: le bouillon de culture où peuvent se déchaîner, sans frein, les effets d’un vertige typiquement canadien-français.Il n’est pas jusqu’au style qui, avec ses sautes brusques, ses ellipses, ne traduise une sorte de glissement perpétuel, une impossibilité de prendre pied.Les manières du nouveau roman ne sont pas seules en cause, ici, et des critiques français, même, ont aperçu que « L’aquarium », malgré son exotisme d’apparence, transpose une expérience fondamentalement canadienne-française.De cette expérience, Marie-Claire Blais et Claude Jasmin sont actuellement les « révélateurs » les plus acharnés.Dès le départ, l’œuvre de Marie-Claire Blais s’installe dans le vertige pur, absolu.Rien ne rompt l’enchantement pervers suscité par la fascination de la chute.Les personnages du « Jour est noir », comme ceux de « Tête blanche » et de « La belle bête », habitent le lieu abstrait du rêve où ne s’exerce qu’une attraction, celle du plus radical vertige intérieur.Rien ne les distrait du cauchemar au- 240 GILLES MARCOTTE quel ils sont livrés: ni lieux, ni coutumes, ni les simples nécessités de la vie quotidienne.Les compensations, les contrôles de l’état de veille leur sont refusés.Ils sont passions, et passions extrêmes.Ils n’ont d’autre choix que de courir jusqu’au bout de leur destin, enchaînés par de purs désirs qui portent le signe de la chute.Patrice, le héros de « La belle bête », est le jouet des puissances destructrices qui l’entourent, celles de sa mère et de sa sœur Isabelle-Marie.Puissances destructrices, non par méchanceté réfléchie, mais par entraînement fatal: seul le mal existe, dans « La belle bête », non le péché.Tous les personnages du roman participent, à des degrés divers, de l’inconscience de Patrice.Mais celui-ci, seul, survit à l’hécatombe parce qu’en lui seulement l’inconscience est pure, totale.Il tombe, lui aussi, sa chute n’est pas moins vertigineuse que celle des autres, mais il tombe dans une aurore d’humanité: à la fin du roman, la belle bête retrouve enfin son âme.Ainsi le cheminement de ce roman est foncièrement semblable à celui de « La fin des songes » et du « Temps des jeux ».Une lente, infaillible, décomposition, la négation expérimentale, une à une, de toutes les valeurs, pour arriver finalement à un espoir de recommencement, à partir d’une valeur première qu’on peut définir comme la reconnaissance de la vie, de l’humanité.Cette rédemption, toutefois, Marie-Claire Blais ne l’accordera pas aux héros de ses romans subséquents, « Tête blanche » et « Le jour est noir ».Tête blanche, hanté sans cesse par « la soif de se venger de quelque chose », Tête blanche transformant son désespoir en méchanceté, ne sera pas racheté par la douceur d’Émilie.Et, dans « Le jour est noir », nous assisterons à la dégradation de toutes les amours, à la danse infernale de l’absence.Josué « avait choisi l’immatérialité comme on se damne » et Roxane L’EXPÉRIENCE DU VERTIGE 241 « entre seule dans la maison des morts ».La dernière phrase du roman: « Et tout recommencera comme aujourd’hui, comme hier.» Tout recommencera, c’est-à-dire que rien ne commencera vraiment; l’existence devient une giration perpétuelle, sans point d’appui, sans équilibre, sans espoir.Le vertige devient le mode même de l’existence.Ce vertige est passif, abandon à la fatalité la plus intérieure.Claude Jasmin au contraire — et cela fait l’originalité de son œuvre dans la production romanesque du Canada français — nous propose un vertige actif, remuant, plein de cris et de sauts.Le rêve n’est pas son élément naturel.Le cauchemar que vivent ses personnages est aussitôt projeté en situations concrètes, en gestes précis.Ils n’ont pas de prise solide sur les choses, mais du moins les choses leur sont présentes.Ils souffrent d’une solitude sans merci, mais du moins les autres existent, même si c’est hors de portée.Le meurtre stupide, atroce, qui termine le premier roman de Jasmin, « Et puis tout est silence », a tous les caractères d’un cauchemar, mais d’un cauchemar vécu parmi des choses réelles, par des êtres réels, et le narrateur peut dire en toute vérité: « Je ne rêve pas, pas du tout.» Ce n’est pas un jeu d’ombres portées.La longue marche forcée du héros de « La corde au cou », fuyant la police à la suite d’un meurtre, les folles randonnées des faux mais de « Délivrez-nous du mal », sont la transcription dans l’ordre physique d’une fuite, d’un combat extrêmement violent, qui ne sauraient être contenus dans les limites du rêve.Les personnages de Claude Jasmin ne se tiennent pas, au départ, pour battus.Victimes ils le sont sans doute, d’eux-mêmes et des autres, mais ils vont lutter jusqu’à la fin pour obtenir la certitude de leur droit de vivre.Possédés par le vertige, ils n’accep- 242 GILLES MARCOTTE tent pas que le monde leur refuse le signe d’une existence possible.Ainsi, le personnage principal de « La corde au cou » : « Où suis-je?J’ai marché durant mon sommeil! Cette nuit dure longtemps.L’eau dégouline de tous les arbres.Le chemin de sable s est volatilisé.Ai-je avancé dans la bonne direction?(.) Il devrait y avoir un poteau-indicateur ou une petite enseigne minuscule, mieux, des affiches tous les vingt pas.Oui, je mériterais cela ».Ces « affiches », ces signes, sont refusés, et le seul espoir, dans l’œuvre de Jasmin, s’exprime dans la prière d’André Das-tous, à la fin de « Délivrez-nous du mal » : « Mon Dieu, puisqu’il était impossible de me délivrer, moi, du mal, s’il vous plaît, eux, délivrez-les, s’il vous plaît mon Dieu.» Mais ce qui importe avant tout c’est que le signe de vie soit réclamé, tout au long, avec une forte et saine violence.La fatalité du vertige est exorcisée, par une volonté d’homme, dans la mesure même où le vertige déploie toute sa violence de destruction.Dans l’œuvre de Claude Jasmin, nous approchons d’une véritable catharsis du vertige, par la mise en œuvre de ses pouvoirs les plus étendus.Mais nous en approchons seulement, et je crois qu’il faudra encore beaucoup d’expériences romanesques, et audacieuses, exigeantes, pour que s’instaure, dans notre littérature, un authentique dialogue entre les personnages, entre les êtres et les choses.Notre roman appartient à ce que j’appellerais une littérature de purgatoire.C’est un douloureux passage, en effet, que décrivent les œuvres dont nous avons parlé.De Robert Elie à Marie-Claire Blais, d’André Langevin à Claude Jasmin, d’Eugène Cloutier à Diane Giguère, s’échelonne une litanie de malheur, de destruction, de manque à la vie, qui serait proprement désespérante si la nécessité même qui la dicte ne L’EXPÉRIENCE DU VERTIGE 243 laissait entendre, en même temps, un profond désir de présence au monde.Interroger le roman canadien-français contemporain sur le plan des valeurs, c’est découvrir d’abord quelles y sont niées, quelles y sont emportées, balayées, par un profond vertige.Pourtant, on ne saurait voir là qu’un nihilisme aveugle et négateur.Quelques valeurs apparaissent, en fin de course, dont on aperçoit quelles sont les plus générales, les plus communes.L’amitié, chez Robert Elie et Eugène Cloutier; la reconnaissance de l’âme, chez Marie-Claire Blais; la généreuse pitié, chez André Langevin; la recherche du père, chez Claude Jasmin; le plus humble aveu de la vie possible, chez Diane Giguère.De même, dans le roman d’Anne Hébert, « Les chambres de bois », Catherine quitte à la fin la vie des songes pour des amours réelles, et l’on a l’impression que la vie va commencer.Mais dans cette œuvre même, l’une des plus mûres du Canada français, la vie n’est que promise, elle n’est pas encore donnée.Et c’est pourquoi il est peut-être prématuré de parler de valeurs.Les jeux ne sont pas faits encore.Le réel ne s’est pas fait assez dense, assez présent, pour imposer définitivement une autre loi que celle de l’absence.Le roman canadien-français, dans ses résolutions, propose des notions de vie qui ne sont pas assez fortement imprégnées d’existence pour devenir d’authentiques valeurs.L’essentiel reste à venir.Nous devons nous satisfaire pour le moment qu’il soit, dans ses œuvres les plus fortes, convié, appelé avec une pathétique urgence.Pour expliquer de façon satisfaisante la situation du roman canadien-français, il faudrait avoir recours à plusieurs disciplines de recherche: psychologie, sociologie, histoire, voire la science politique.Il faudrait, en somme, pouvoir définir la situation de la communauté canadienne- 244 GILLES MARCOTTE française.Restons-en aux plus simples, aux plus générales évidences.Il est assez clair que la condition du Canadien français, depuis la Conquête, tout au moins, se définit par une insécurité profonde; nous avons vécu en serre close, surprotégés par notre désir même de survivance et par une Église repliée sur elle-même; et, en même temps, menacés par une nature physique sur laquelle nous ne sommes pas encore arrivés à nous assurer une prise solide.« Ces grands solitaires de l’esprit que sont en Amérique du Nord nos écrivains canadiens-français», disait René Garneau.Et non seulement les écrivains, mais les lecteurs tout aussi bien.Car, quoi que nous voulions, notre roman correspond à quelque chose d’essentiel en nous et parmi nous.Il ne rend pas compte de tous les aspects de notre existence mais il en exprime, dans le demi-jour du symbole, certains mouvements profonds.Ce n’est pas par hasard que la plupart de nos romanciers se rencontrent dans l’expression d’un vertige qui a presque toujours le même visage — et qui, d’ailleurs, se reconnaît également dans notre poésie.Ce vertige, les poètes d’abord l’ont reconnu, identifié, exprimé; on oserait même dire, à lire les œuvres les plus fortes de ces vingt dernières années, qu’ils en ont triomphé, et c’est pourquoi la poésie cana-dienne-française commence à déborder nos frontières traditionnelles, à offrir au monde un visage ferme, original.Si notre roman accuse un retard, j’émets l’hypothèse que c’est à cause des liens étroits que cette forme littéraire garde avec la vie des idées.Tous les romans ne sont pas des romans d’idées, des romans à thèse, mais tous font une consommation considérable des idées répandues dans le milieu où ils naissent.Un personnage de roman ne fait pas que sentir; il est inscrit dans une conjoncture sociale, dans une situation humaine, qui l’oblige à se penser, à se L'EXPÉRIENCE DU VERTIGE 245 définir lui-même, aussi sommairement que l’on voudra.Il n’a pas à découvrir des idées neuves, à les élaborer intellectuellement, mais toute une part de son existence est liée à un concert d’idées qui se sont développées en dehors de l’aire propre du roman.Le personnage de roman pense la vie, la mort, le social, le politique, le religieux, et comment le pensera-t-il si, dans le milieu qui est le sien, la réflexion n’a pas encore réussi à faire émerger certaines formes intellectuelles?Auxquelles il adhérera ou s’opposera, peu importe, mais du moins elles lui fourniront l’occasion d’un affrontement.Or il suffit de connaître tant soit peu notre milieu intellectuel pour constater que les idées y sont nombreuses, certes, mais aussi extrêmement fugitives.Elles se succèdent, se bousculent les unes les autres, dans un tohu-bohu qui est tout le contraire de la maturation.Elles ne sont pas aussitôt apparues, elles ne sont pas aussitôt nées, quelles apparaissent déjà vieilles, et prêtes à être mises au rancart.Les idées sont mobiles, fuyantes, fragiles, dans nos revues, comme le sont les personnages dans nos romans.On peut penser qu’une telle effervescence intellectuelle est tonique, après de longues années d’un immobilisme à tout le moins apparent.Et le roman lui-même, sans doute, est plus vivant au Canada français qu’il ne l’a jamais été auparavant.Mais prenons garde à ce que cette vie a d’un peu forcé, d’exagérément tendu.Elle se refuse à la réflexion, à la lente élaboration, à la prise en charge progressive de la diversité du réel.Elle refuse le temps et nous savons, surtout depuis Proust, que le roman est avant tout l’aventure du temps perdu et retrouvé.Il ne dépend pas des seuls romanciers que leurs œuvres expriment et accomplissent un dépassement du vertige.On est amené à penser que le.rorqajt canadaen-ifa/i.çais atteindra l’âge des 246 GILLES MARCOTTE valeurs — à la fois sur le plan de la morale et celui de l’esthétique — quand, dans notre milieu, se seront affirmées, inscrites dans l’existence, un certain nombre d’idées-forces. Achevé d’imprimer aux Ateliers Beauchemin Limitée, à Montréal, le vingt et unième jour de juin mil neuf cent soixante-trois. Imprimé au Canada Printed in Canada 206568 % 844.£ d 11 CCjl, vA LES ATELIERS DE RELIURE MARCEL BEAUDOIN JUIN 1964
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