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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
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No 22
Genre spécifique :
  • Revues
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Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1966, Collections de BAnQ.

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vebeC ^ibliotijèqueJ^atîonalf bu (Ûuébec ."Ssï\ S5;&r- t J 2 DUCANAti FRANCMl Alec Pelletier: Le Festin des Morts Jacques Languirand:.Les Cloisons Michel Greco: Les Pigeons d'Arlequin.Alice Lemieux-Lévesque: Poèmes.NOUVELLES Eloi de Grandmont: Coeur de Pierre Précieuse.André Brochu: Thèmes et Structures de "Bonheur d'Occasion" Rossel Vien: La Correspondance de Sara Riel. # BIBLIOTHEÇVE # .SAINTvSVLPirE MONTREAL mm ?i' /^i///^jIl/,/i'il| 'l l' i)ll>il ) |>iiiMirirT))li|)7n| iii7iiiiiiiiiiiiri ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Note de gérance Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de rédaction.Le prix de chaque volume : $3.00.U abonnement à quatre volumes : $10.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada français.Le comité de rédaction : Marcel Dubé Robert Élie Jean-Louis Gagnon Gilles Hénault Gilles Marcotte Jean Simard Administrateur : Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 1029, Côte du Beaver Hall, Montréal i MONTREAL, 1966 Tous droits réservés, Ottawa, 1966 (C) Copyright by Les Écrits du Canada français, 1966 SOMMAIRE ALEC PELLETIER Le Festin des morts (Scénario) .9 JACQUES LANGUIRAND Les Cloisons (Théâtre) .69 MICHEL GRECO Les Pigeons d’Arlequin (Théâtre) .99 ANDRÉ BROCHU Thèmes et structures de Bonheur d’occasion (Essai) .163 ALICE LEMIEUX-LÉVESQUE Poèmes.209 ÉLOI DE GRANDMONT Coeur de pierre précieuse (Nouvelle) .217 ROSSEL VIEN La Correspondance de Sara Riel 243 EM ALEC PELLETIER LE FESTIN DES MORTS SCÉNARIO ALEC PELLETIER —Née à Montreal, participe à la fondation des journaux de jeunes JEC et François, y collabore pendant plusieurs années.Auteur de contes à la radio, de séries d’émissions hebdomadaires pour la télévision, scénariste de trois films à l’ONF, d’un long métrage, Le Festin des Morts. Découverte du continent vide et sauvage.Alternance de deux séries de plans : 1 ) Travellings-avant pris à très haute altitude en avion.Pas de nuage; mais une légère brume qui traîne en filasse.La surface du golfe est brûlante de soleil.La terre de la côte est noire et comme à contre-)our.Contraste violent entre la brillance de l’eau et la moiteur ombrée du sol.La caméra pénètre vers l’intérieur suivant le fil lumineux d’une rivière qui sourd des terres.2) Travellings-avant pris du sol, dans une forêt clairsemée.La caméra, en contre-plongée, vise droit dans le soleil.La cime des arbres formant silhouettes défile sur la gauche du cadre, en bordure.Lumière de midi.Ce dernier plan se transforme à la fin.Les pietix d’une palissade sticcèdent en effet aux arbres de la forêt.La caméra prend du rectd, fait un rétablissement pîiis découvre le village huron.Les images de cette séquence seront contretypées pour obtenir un contraste plus dur.Line jotcrnée de grande chaleur, le soleil à son couchant.La caméra décrit un village huron comme une prison de bois sec et mort, plantée au milieu de l’immensité.La grande forêt nordique.La palissade, les huttes, les charognes.Pas de verdure à l’intérieur de l’enceinte. 12 ALEC PELLETIER Quelques postes de travail : Vendrait où Von fabrique les canots, celui où Von broie le maïs.Là, le décor a une saveiir de santé domestique; ailleurs par contre c’est la barbarie, la sauvagerie mystérieuse et menaçante : têtes d’animaux sur les piquets, signes cabalistiques flous et incompréhensibles.De la négligence, de la saleté.Des feux qui brûlent sans surveillance.Fumées lentes.Des chiens courent dans le décor.On ne voit d’abord pas un homme.On devine tout au plus des 07nbres qui bougent imperceptiblement au fond des cabanes.SPEAKER — Au centre du Canada, dans la région des grands lacs, vivait au 17e siècle une nation d’indiens sédentaires agricoles, que les Français appelaient : Hurons.En 165 8, la famine et de graves maladies inconnues de ces Indiens ravagèrent les villages, déjà menacés par l’hostilité croissante de leurs voisins iroquois.Affolés, les Elurons accusèrent les missionnaires jésuites, qui séjournaient chez eux depuis cinq ans, de leur avoir jeté un mauvais sort.Les chefs se réunirent et parlèrent de les faire mourir.La caméra découvre, accroupi sur une sorte de tréteau au milieu de la place, un Indien immobile : le sorcier.Il est couvert d’une robe étrange (écorce bariolée) et porte tin grand masque.La caméra l’observe com?ne pour vérifier s’il est homme ou objet.Peine perdue.Il ne bouge pas.La caméra cherche près des cabanes en quête de présence humaine.Un enfant pleure quelque part.Des chiens se chamaillent. LE FESTIN DES MORTS 13 Un Indien, tout nu ou quasi, sort en coup de vent de l’ 'une des huttes.Il court de toutes ses forces mais près de terre, d’îine façon anormale, comme s’il était blessé.Il tourne presque sur place puis entreprend de grimper sur le toit de sa cabane.Il se hisse par coups brusques très rapidement.A contre-jour il se dresse, noir, contre le ciel.Dans un geste démesuré, il crie au soleil.CINQUIEME CHEF HURON — Si tu es avide de chair, Oki des blancs, va chez nos ennemis, les Iroquois.Puis il se replie sur lui-même tombant à genoux sur le toit et secoué de sanglots.Une ombre longue et ample vient se profiler sur une partie du décor plus bas.Elle flotte légèrement.(Celiti que nous appelons le narrateur est un jeune jésuite.) NARRATEUR (off) — Dans une heure nous serons jugés ! Combien de temps nous reste-t-il à vivre ?L’Indien sur son toit jette un coup d’oeil vers cette ombre.Puis il s’enfuit prestement, dégringolant sans noblesse de son perchoir, et disparaît.A la source de l’ombre, la caméra découvre la soutane et le long manteau romantique d’un père jésuite.Le père est jeune.Visage à la fois vulnérable et fermé.Il se dirige vers une hutte au fond de la place.Sur le tréteau, le sorcier observe.Derrière son masque, ses yeux s’animent.Il attend que le jésuite passe puis, se dépouillant de ses hardes, il saute sans bruit et marche derrière lui.Le sorcier est difforme, boiteux et peut-être bossu. 14 ALEC PELLETIER Une très longue cabane, ronde de toit et dont les parois sont d’écorce.Des treillis de bois supportent de chaque côté de l’allée centrale les tablettes en échelle qui servent de lits aux Indiens.Cinq ou six feux s’échelonnent en bordure de l’allée centrale.L’atmosphère est enfumée.Une quinzaine d’indiens se sont juchés sur les tablettes à un bout de la maison.Quatre jésuites se tiennent au centre de l’allée, juste devant un feu au boiit du corridor humain que forme cette assemblée.Il y a silence autour dît feu.Les palabres sont terminés au moment où commence la séquence.Les orateurs se sont épuisés en vain.Rien n’est résolu.Le narrateur entre de l’extérieur où il fait encore jour, en soulevant la peau qui pend devant la porte.Les yeux baissés, d’un pas contrôlé, il traverse l’assemblée pour rejoindre ses confrères jésuites.NARRATEUR {off) — Les capitaines de guerre et les capitaines des nations .L’épidémie a suffi pour les retourner contre nous.Les avions- nous si mal aimés ?Les visages hurons sur son passage.Les jésuites sont groupés derrière Brébeuf comme derrière l’oie capitale.Brébeuf est un géant paisible et attentif.Il regarde les Hurons qui, ayant épuisé leur rhétorique sans épuiser leîir angoisse, regardent n’importe où mais ailleurs : le feu, la fu?née de leur pipe, ou encore ce voisin qui gratte ses puces.Le narrateur s’est rangé juste derrière Brébeuf, humble soldat qui rejoint son peloton.Il se tient les yeux baissés.A ce moment, pris d’une rage soudaine, un Huron LE FESTIN DES MORTS bondit vers le feu et saisit un tison ardent; atteignant immédiatement le paroxysme de la haine, il hurle.SIXIEME CHEF HURON — On doit se débarrasser des robes noires avant qu’ils ne nous exterminent entièrement.Et il dresse le tison à deux doigts du visage de Bré-beuf.(N.B.Comme pour iTndien qui crie au soleil dans la séquence précédente, la colère doit apparaître ici tout de suite à l’état pur, sans crescendo.Ces premiers comportements forcenés doivent aider le spectateur à comprendre à quel degré de violence l’épidémie et la cruauté iroquoise ont haussé les émotions.) Comme l’assaillant hésite devant Brébeuf, le narra-teur veut faire tin pas et s’interposer pour protéger son supérieur.Brébeuf le retient d’un petit geste de la main.Seul maintenant face au Huron et continuant le geste même qui a retenu le narrateur, Brébeuf amicalement prend le bras qui tient le tison et l’abaisse tandis que le sauvage, peu à peu vaincu et dominé, ferme les yeux.Le sauvage a laissé tomber son tison.Alors s’élève une voix aigrelette de vieillard.C’est un vieux capitaine aveugle qui parle.PREMIER CHEF HURON — Allons ! mon neveu, révèle-nous la cachette.Lâche seulement le mot.Où as-tu caché cette pièce d’étoffe qui sème chez nous la mort ?Ne crains point.Il ne te sera fait aucun tort. 16 ALEC PELLETIER BREBEUF Nous ne voulons que le bien du pays et aucune étoffe n’en pourrait causer la ruine.Si vous ne me croyez point, envoyez chez nous.Qu’on y visite partout.Et si vous craignez de vous tromper, comme nous avons diverses sortes d’habits et d’étoffes, jetez tout dans le lac.TROISIEME CHEF HURON — Voilà justement comment parlent les coupables et les sorciers.BREBEUF — Comment veux-tu donc que je te parle ?PREMIER CHEF HURON — Encore si tu nous disais ce qui nous fait mourir.BREBEUF — C’est ce que je ne sais pas, et que je ne puis vous dire.Mais néanmoins, puisque vous me pressez si fort, il faut que je vous parle.Je vous ai déjà dit souvent, mes frères, que nous n’avions aucune connaissance de cette maladie .Des signes de lassitude se manifestent dans l’assemblée.BREBEUF — Dieu dans son admirable Providence récompense les bons et châtie les méchants.Il faut tenir pour rien les malheurs de cette vie.Dans l’éternité bienheureuse, Dieu .Un capitaine indien se lève et, se moquant, interrompt Brébeuf.SENENTSI, TROISIEME CHEF HURON — Hé ! Quelles gens sont ceux-ci ?Ils ne se lassent point de nous tenir cent fois le même langage.Le remue-ménage croissant, la fatigue des corps qui se détendent, se lèvent, circulent, P atmosphère qui change rapidement, tout cela attire les femmes qui étaient au loin dans la cabane.L’une d’elles apporte un chaudron de cuivre fumant : la sagamité. LE FESTIN DES MORTS 17 En s’en approchant le capitaine indien continue sa harangue.Ils parlent sans cesse de leur Oki, de ce grand esprit qu’ils adorent, de ce qu’il a commandé, de ce qu’il défend, de l’Enfer et du Paradis.Assentiment de l’assemblée tandis que les premiers morceaux de nourriture commencent à circuler de 7nain en main.ASSEMBLEE — Ho ! Ho ! Lancinante, revient la voix du vieux capitaine, perdue dans le brotihaha.PREMIER CHEF HURON — Ce capot, cette robe que vous avez ensorcelé, l’avez-vous enterré près d’ici ou aux Trois-Rivières ?Visiblement lassés, quelques-uns se lèvent et quittent la réunion.Les autres chefs se rapprochent des pères.L’un d’eux vient tout près de Brébeuf.Il parle à voix basse, doîicement, comme un honnête homme et avec l’allure de la plus grande sincérité, presqtie avec sympathie.QUATRIEME CHEF HURON — Vous autres, les robes noires, tout ce qui vous intéresse, c’est la mort, l’éternité.Puis s’adressant à la galerie : Mes frères, vous savez bien que je ne parle quasi jamais.Néanmoins, il faut que je parle ici puisque tous les autres capitaines sont morts.Et peut-être que se sera le bien du pays qui s’en va, perdu.J’ai vu autrefois des maladies dans le pays; mais je n’ai jamais rien vu de semblable.Mais dites-nous, qu’attendons-nous pour nous défaire d’eux, pour exaucer leurs voeux. 18 ALEC PELLETIER Tout le inonde se tait, chacun retrouvant pour soi, soudain à vif, l’amertume du débat.La caméra se fixe sur le visage du narrateur qui pendant cette longue pause cherche comment vont tourner les choses.Comme malgré lui, son regard une seconde se fait suppliant à l’endroit du chef huron qui vient de parler.Celui-ci, sans baisser la tête, souriant presque d’aménité, négligeant Brébeuf, s’approche du jeune jésuite.QUATRIEME CHEF HURON — Eh bien ! nous, si on te fend la tête, nous n’en dirons mot.Il passe outre et sort.Les autres Indiens l’imitent.La caméra cadre tour à tour les yeux du narrateur, les yeux du sorcier, le visage fermé et imperturbable de Brébeuf.Celui-ci amorce le départ.Prenant inconsciemment la file les uns à la suite des autres, les missionnaires, ombres plus noires sur la place vide et sombre, retournent à leur maison.Chacun est plongé dans ses pensées et les garde pour soi.Derrière, de la maison du Conseil, arrivent un éclat de voix, un rire, une lueur rouge.Brébeuf marche devant.Un Indien sort de la nuit et s’approche de Brébeuf, en courant d’une drôle de façon et en poussant de petits cris.SENENTSI — Mes neveux ! C’est décidé, vous êtes morts.Les Attiguenongnahac vous viendront fendre la tête lorsque ceux du bourg seront allés à la pêche.Je l’ai appris du Capitaine.Le narrateur qui venait derrière a tout entendu; les autres se rapprochent. LE FESTIN DES MORTS 19 BREBEUF — Merci, Senentsi.Puis plaçant simplement une main sur P épaule d’un des pères qui se trouve près de lui, Brébeuf se retourne et continue son chemin.Géant imperturbable, mystérieusement paternel, toujoitrs imprévisible.Le narrateur et les autres le suivent, tandis que iTndien resté sur place exécute malignement un pas de danse.Les jésuites habitent une cabane huronne.Elle est plus grande, mieux jointe-, mais malgré tout, pas tellement différente de la maison du Conseil, par exemple.On a cependant dressé deux cloisons et façonné des portes de menuiserie pour isoler la chapelle de la salle commune.La salle commune : « Où est notre cuisine, notre menuiserie, notre moulin ou lieu à battre le blé, notre réfectoire, notre salle et notre chambre.Aux deux côtés, à la façon des Hurons sont deux é tablé s, qiTils nomment Endicha, sur lesquelles sont des caisses pour mettre nos habits et autres petites commodités : mais au-dessous, au lieu que les Hurons y logent leur bois, nous avons pratiqué des petites cabanes pour nous coucher .Nous n’avons que la terre pour châlit, pour paillasse et pour matelas, quelques écorces ou quelques branchages cotiverts d’une natte de jonc; car pour les linceuls et couvertes, nos habits et quelques peaux en font office.» (Relations - 1635, p.32.) 20 ALEC PELLETIER Au centre de cette pièce, un grand feu et des chaudrons.Sur le mur, une horloge avec tout à côté, sur une tablette, ces objets qui semblaient miraculeux aux Indiens : un prisme, une loupe, un aimant.La chapelle : Sur l’autel, un crucifix, les chandeliers, une lampe du sanctuaire, le tout en métal brillant.Sur les murs, deux grands tableaux représentant le Christ et la Vierge (un christ imberbe) vus de pleine face et grandeur nature.A l’autre bout, un grand tableau du jugement dernier où les démons enfournent les damnés que dévorent des dragons et des serpents.L’ameublement est presque inexistant.Quelques tabourets de bois, un ou deux prie-Dieti façonnés sommairement.Pas de lumière saitf celle qui vient delà porte ou des chandeliers.Pas de feu non plus au centre de la pièce.Quand commence la séquence, les jésuites achèvent leur repas dans la salle commune.Forcés qîi’ils sont de toujours cohabiter, le silence leur est naturel.Ce soir il est simplement plus lourd.Ils sont accroupis vaguement autour du feu, vidant leurs écuelle de bois.Brébeuf, deboîit, s’occupe déjà depuis un bon moment à récurer les casseroles.Le narrateur se lève et va vers un baquet d’eau où chacun vient à toiir de rôle déposer son plat vide.Il fera la vaisselle.Brébeuf, qiù a terminé sa corvée, enlève une sorte de tablier qu’il portait.Il s’y essuie les doigts, l’accroche et s’en va dans la chapelle dont il ouvre les portes et où il disparaît.Il s’est arrêté juste un instant pour dire : BREBEUF — Je vous invite à demeurer ce soir en oraison.Chacun se retrouve solitaire en soi-même.Les autres LE FESTIN DES MORTS 21 jésuites semblent hésiter un instant sans trop savoir que faire.Puis un à un ils rejoignent Brébeuf dans la chapelle.Bientôt l’on entend des voix masculines et basses qui psalmodient les litanies de la Vierge.Le narrateur est resté seul dans la salle commune.Depuis le début de la séquence, la caméra concentrait son attention sur lui, de toute façon, en autant que le permettait la nécessité de décrire Vaction.NARRATEUR (off) — Mais comment donc, mon Dieu, en sommes-nous venus là ?Il y a cinq ans à peine, nous arrivions si fermement décidés à conquérir ce troupeau.Il frotte toujours les écuelles, et dans sa tête comme sur l’écran se glissent des images.Ainsi commence une série de flashback qui illtis-treront la réflexion du narrateîir.C’est une nuit d’insomnie à laquelle nous allons participer avec celui-ci, creusant sans cesse et comme en vain, les leçons du souvenir.Au pied du Cap Diamant, dans une clairière ail bord du fleuve, face à un débarcadère rtidimentaire, la foule des Murons (guerriers, vieillards, femmes et enfants), participe distraitement au rituel d’un Conseil avec les blancs.La caméra s’attache d’abord à décrire les costumes, les attitudes, les maquillages, la sauvagerie de cette foule.C’est un peu comme un piqtie-nique.NARRATEUR (off) — Nous venions de rentrer de France après la restitution de Québec par les Anglais; Monsieur de Champlain les accueillait.Au centre de la place, le gouverneur, M.de Champlain, quelques soldats et officiers en beaux atours, 22 ALEC PELLETIER palabrent avec les capitaines hiirons.L’heure est à l’éloquence.Les missionnaires (Brébeuf, le narrateur et un vieux père que nous ne connaissons pas) en l’honneur desquels cette fête a lieu, se tiennent un peu en marge.Le narrateur pour sa part n’en croit pas ses yeux.Un chef indien déclame déjà depuis quelque temps.C’est le même personnage que le vieux chef aveugle du début, mais plus jeune forcément, portant beaîi, fier, hiératique et le regard clair.DeiLX Indiens, comme s’ils attendaient ce signal, s’avancent portant des paquets de fourrure qu’ils déposent aux pieds du gouverneur.La foule immédiate, celle qiii entoure de plus près les dignitaires, manifeste son approbation.Le narrateur regarde avec amusement des adolescents qui se tiraillent au-delà du cercle cérémonial, une femme qui taloche amicalement un marmot, nombre de signes semblables de vie et d’un peu d’ennui.Un autre capitaine s’est levé et dit : QUATRIEME CHEF HURON — Les Français n’étant plus ici, la terre n’était plus la terre, la rivière n’était plus la rivière, le ciel n’était plus le ciel.C’est le capitaine indien le plus amical qui parle.Le narrateur l’écoute avec un grand sourire de joie, oubliant pour un instant sa propre timidité.C’est quelque chose d’un peu inouï pour lui que ce spectacle.Il arrivait de France dans un pays barbare, se préparant à y souffrir « mille morts », comme disent les Relations.Mais voilà qu’au lieu de cet enfer, il est accueilli, lui et les autres jésiiites, dans LE FESTIN DES MORTS 23 l’affection, le pittoresque, la poésie.Un moment d’irréalité.QUATRIEME CHEF HURON — Mais au retour de nos frères les Français, tout est retourné à son être : la terre est redevenue terre, la rivière est redevenue rivière, le ciel a paru ciel de nouveau.Quand les Français n’étaient plus là, nos nations vivaient dans la crainte et la peur.Mais maintenant les Français sont là, et cela suffit à jeter la terreur chez nos ennemis.Je dis aux jeunes de toutes nos nations : Prenez garde, maintenant, écoutez bien ce qu’on nous dit.Ne venez pas nous dire plus tard que nous n’avons pas parlé de tout ceci en plein Conseil : je vous avertis, afin que par après vous obéissiez.Mais justement les jeunes Indiens sont distraits et il faut qu’un vieillard donne une poussée à celui d’entre eux qui avait mission de remettre les colliers de wampum, car il lorgnait vers une jolie fille.Il s’avance néanmoins, distribuant d’un air penaud les colliers à Champlain, aux officiers, à chacun des pères.La foide manifeste chaque fois son approbation : TOUS — Ho ! Ho ! Pîiis l’attention des capitaines se tourne vers les chaudrons qui cuisent un peu partout sur des feux.Les harangues sont terminées et c’est le temps de banqueter.Nombre d’indiens de tous âges se pressent autojir de Brébeuf, le touchant, tentant de l’attirer ici ou là, lui manifestant intérêt, affection, attachement.Un peu moins sûrs, quelques Indiens s’approchent quand même du narrateur, y compris deux jeunes filles peu timides.C’est à qui l’apprivoiserait. 24 ALEC PELLETIER Elles rient.Des enfants ont pris les mains du narrateur et V entrai lient à la suite de Brébeuf.Une jeune fille, dans un geste d’audace câline, appuie sa tête contre son bras.Port embarrassé, il se hâte de rejoindre le groupe de Brébeuf.Les Indiens qui s’étaient groupés autour de Brébeuf, entraînant ce dernier ainsi que le narrateur vers les canots amarrés à la rive, « caressant » les pères, comme disent les Relations.La voix « off » du narrateur savoure le souvenir.LE NARRATEUR (off) — Ils étaient environ soixante hommes en leur assemblée, sans compter les jeunes qui erraient, épars, çà et là .En retour de leurs présents, le Sieur de Champlain leur avait fait distribuer des fruits apportés de chez nous.Nous leur disions que nous allions avec eux pour vivre et mourir; que, dorénavant, ils étaient nos frères et que nous serions de leur nation.Voilà que maintenant, ils réclament notre mort.Demain, à notre tour, nous serons écorchés comme des bêtes.Coupe à la séquence suivante par l’intervention d’éclats de rire sur la bande sonore.La caméra cadre tour à tour des visages d’hommes et de femmes qui rient.Le maximum de méchanceté et de bestialité sans cependant tomber dans le ridicule.C’est le début d’une séquence racontant les tortures que les H lirons firent subir à un prisonnier iroquois en présence des jésuites.La caméra ne fait pas un travail chronologique.Elle ne raconte pas les rites de la torture heure par LE FESTIN DES MORTS 25 heure, minute par minute.Elle montre plutôt pêle-mêle, selon la logique d’un rêve, les images horribles qu’a conservées le souvenir : série de gros plans de visages, de tisons ardents, de chairs labourées, le tout se déroulant à la lumière des flammes qui dansent.N.B.: Les Relations regorgent de récits oïl les images les plus cruelles nous sont présentées.Tout y est, depuis les femmes qui arrachent les doigts des prisonniers avec leurs dents et les mangent devant eux, jusqu’aux pires crucifixions.Il faudra essayer plusieurs choses au tournage, selon les possibilités de trucages convaincants; puis par la suite au montage, porter grande attention potir que les plans utilisés restent fidèles aux intentions de cette séquence, aux normes d’un certain goût (si tant est qu’on peut parler de gotit), à une rigueur parti-culière d’émotion que dicte le commentaire : NARRATEUR (off) — Plus bas, d’abord ne lui brûler que les jambes, afin de mieux prolonger les délices de la souffrance qu’endure cet Iroquois prisonnier.Fête lente.Jouissances primitives de la vengeance assouvie.Feu, dards, pointes rougies subtilement glissées sous les ongles, sur la chair et tous les membres.Doucement sans se presser, comme des caresses raffinées.Plus tard, l’huile bouillante.Patience, pas un geste du rituel de la torture ne sera oublié.Un jour, deux jours, quatre peut-être.Est-ce bien lui, le prisonnier ?Méprisant.Superbe.Il chante, il raconte ses combats, ses triomphes. 26 ALEC PELLETIER En guerrier intrépide, il apprivoise sa mort.Ce sera sa mort à lui.Seigneur ! Suis-je spectateur, suis-je prisonnier ?Combien de temps me faudra-t-il endurer cette fête extravagante de la souffrance ?Encore, si je pouvais seulement crier.La caméra reprend peu à peu son récit sur im ton ordonné, réaliste, chronologique ; elle révèle la présence du narrateur, de Brébeuf.Celui-ci s’avance vers l’Indien qui préside à ces fêtes.BREBEUF — Capitaine, c’est à mon tour de voir le prisonnier.Tout s’arrête.Le capitaine, interdit, regarde Brébeuf et ensuite le prisonnier.Le capitaine reprenant contenance s’adresse au prisonnier.DEUXIEME CHEF HURON (souriant, s’adressant au prisonnier) — Sus donc, mon neveu, aie bon courage, prépare-toi à la nuit et ne te laisse pas abattre par la crainte des tourments.Personne ici ne te fait aucun mal, te voilà parmi tes parents, tes amis.Quel genre de supplice as-tu choisi ?PRISONNIER — Je mourrai par le feu.DEUXIEME CHEF HURON — Par le feu, c’est une belle fin.Je vais de ce pas voir à préparer ton banquet d’adieu.(A Brébeuf) Echon, je te prête notre captif.Il part.Le prisonnier a tin regard reconnaissant pour le père.Ce dernier lui porte à boire dans une écuelle.Le prisonnier a les mains toutes endolories.Il essaie en vain de tenir l’écuelle.Le père reprend l’écuelle et donne à boire au prisonnier. LE FESTIN DES MORTS 27 BREBEUF — Tes mains n’en peuvent plus.Bois, je tiens l’écuelle.PRISONNIER — Enoske ! On m’a dit que tu connaissais un chemin qui mène à l’autre vie et qu’on nomme le ciel.BREBEUF — Oui.C’est pour cela que je suis ici.Dis-moi, veux-tu connaître ce chemin seulement parce que tu vas mourir ?PRISONNIER — La mort ne me fait pas peur.Je chanterai jusqu’à la fin.SEPTIEME CHEF HURON — Echon, est-ce vrai que ton Dieu aime tous les hommes, les Iroquois aussi bien que les Hurons ?BREBEUF — Oui, à la condition que nous croyions en lui et que nous observions ses commandements.Un curieux mouvement se crée dans la cabane; tout le monde se groupe autour du père et du prisonnier.Les mains de Brébeuf tracent en Pair comme des incantations près du corps du prisonnier.La caméra fixe les yeux ébahis, troublés du prisonnier, des Hurons, et finalement du narrateur.NARRATEUR (off) — Voici les loups comme des brebis.N’ayant que répondre, vont-ils confesser qu’il n’y a qu’un Dieu ?C’est un grand avantage d’avoir l’adresse et le maniement de la langue pour gagner leur confiance.Brébeuf, à voix basse, baptise iTroquois avec un peu d’eau qu’il tient au creux de sa main.Un cri vient ]eter l’épouvante : c’est le capitaine huron qui revient, portant un chaudron d’eau bouillante. 28 ¦ ALEC PELLETIER DEUXIEME CHEF HURON — Ho ! Echon ! Je t’apporte de l’eau pour le baptiser ! Et ce disant, il déverse le chaudron sur la tête du prisonnier.Brébeuf en reçoit un peu sur la main.Le sortilège est rompu.Le tintamarre s’élève.Cris du prisonnier, hurlements des femmes, des chiens et des vieux.La torture recommence.Brébetif recule lentement.Du reste de la séquence de torture, nous ne verrons presque rien : des plans éloignés du prisonnier qu’on fait danser sur des braises, des plans indistincts de silhouettes qîii se pressent contre le feu, qui donnent des coups, etc.Et totijours, en très gros plan, formant l’élément visuel le phis important de cette fin de séquence, les yeux du narrateur dont l’expression même nous racontera la suite du supplice.Dans la salle commune, le feu n’est plus que braises.Les autres )ésuites se sont retirés dans leur réduit.Le narrateur est seul, à genoux devant le baquet d’eau, près du feu.Il se lève sans ranger les objets autoîir de lui; il hésite, tourne un peu sur place, puis il va vers la chapelle.NARRATEUR (off) — Qu’est-ce qui nous attend demain ?Est-ce la fin de tous nos efforts en ce pays ?Seigneur ! Je n’ai pas toujours compris ma vie; mais ma mort, je veux la comprendre.N’avons-nous pas tout fait pour nous glisser doucement dans le creux de leurs jours ?Matins de lumière ! LE FESTIN DES MORTS 29 Il entre par le fond.A Vautre extrémité, sur Vautel, le Saint-Sacrement est exposé devant deux petites bougies qui seules éclairent la pièce.Face à Vautel, agenouillé contre la terre battue, Brébeuf est en oraison.Le narrateur, debout un instant, ne sait que faire.Il a fermé la porte derrière lui.Il s’agenouille.Un garçonnet indien Vétire sur le pas de la porte d’une cabane.NARRATEUR (off) — .Beauté des gestes ! Ils vivaient pareils à la fleur, Pareils aux arbres.Comment annoncer à ces Hurons sauvages qu’ils avaient une âme ?La caméra regarde s’éveiller le village.Tendresse des mères indiennes pour leurs petits.Vulgarité domestique du premier repas.Les )eux des enfants qui commencent.Des hommes vont s’affairer à préparer divers travaux ou à ne rien faire du tout : fumer une pipe, perdre du temps.Au milieu de cette activité détendue, nous retrouvons Brébeuf.Il est en chemise et en pantalon indien.Il s’occupe à dessiner îin plan dans le sable, tandis qu’un groupe d’indiens le regardent faire d’un air mi-distrait, mi-engagé.BREBEUF — Cette fois, avant de planter et de poser vos pieux, nous allons auparavant tirer une ligne droite.Il parle avec la poésie de l’architecte, de l’ingénieur occidental perdu au milieu de la brousse.Ainsi nous ferons un beau fort carré, sans courbe fantaisiste.De plus, à chaque coin, nous bâtirons une tourelle. 30 ALEC PELLETIER Elles serviront de tours de garde aux sentinelles.Ainsi postés, armés d’arquebuses et de mousquets, ils pourront garder et défendre tout un village.Les Hurons le regardent faire mi-ahuris, mi-distraits.Ils n’ont pas l’air de tenir beaucoup à travailler.Le cinquième chef huron accompagne cependant Brébeuf qui se lève et marche vers un empilement considérable de troncs d’arbres qui se trouve non loin.Brébeîif cherche une pièce de bois dans cet empilement.Le sorcier huron est survenu derrière lui; il a dit quelques mots au chef indien qui s’éloigne un peti à sa suite.Pendant ce temps Brébeuf, ayant trouvé la pièce de bois qu’il cherchait, s’en charge les épaules.Elle est très lourde et le missionnaire comptait stir l’assistance de l’Indien pour le transporter.BREBEUF — Aiandacé ! Brébeuf, dont la force est censée être énorme, se charge tout de même de la pièce de bois.Il commence à marcher vers la palissade tout en appelant une seconde fois.BREBEUF — Aiandacé ! Comme l’Indien ne vient pas encore, le père se retourne.La caméra suit son regard.On voit détaler le sorcier difforme, cependant que l’Indien vient finalement retrouver Brébeuf.BREBEUF — Je n’ai pas bonne opinion de cet homme.L’Indien a pris son bout de la pièce de bois que Brébeuf transportait et tandis que tous deux peinent sous ce fardeau, ils échangent un bref dialogue. LE FESTIN DES MORTS 31 CINQUIEME CHEF HURON — Bah ! C’est un sorcier.Il est le gardien de nos coutumes.Il en faut.Puis, plus loin : Notre sorcier n’a pas beaucoup d’esprit ; ne te soucie pas, je lui dirai qu’il fait mal.BREBEUF — Ce n’est pas assez.S’il était Français, on le mettrait à mort.Car si nous protégions les ennemis de Dieu, il se fâcherait contre nous.La caméra laisse filer Brébeuf et iTndien.Plus loin elle retrouve le garçonnet du début de la séquence.Il court silencieusement derrière le sorcier, clopinant comme lui pour se moquer de sa difformité.Le sorcier s’en aperçoit finalement, se retourne et fait îine telle face que le bambin, pris de frayeur, se met à courir.La caméra le suit alors que sa fuite se transforme peu à peu,, par la grâce du matin, en danse à travers le décor du village.Puis l’enfant s’arrête brusquement, surpris par une étrange apparition.Dans le couloir formé par les parois extérieures des deux cabanes, le père narrateur attend.Il est en surplis et en bonnet carré.Il passe devant une très belle jeune Indienne, vue de dos et mie jusqu’à la taille, qui pille le maïs et jette sur lui un regard d’abord curieux puis tout de suite indifférent.Le narrateur est seul siir la place dti village tandis que la vie s’affaire tout autour.Le père Brébeuf s’approche, suivi d’un groitpe de 32 ALEC PELLETIER jeunes sauvages avec qui il cause et rit.Le narrateur reste à l’écart avec son bonnet carré et son surplis.Etranger.La caméra cadre Brébeuf.Brébeuf, apercevant le narrateur, vient vers lui, le désarme de son bonnet carré et de son surplis.Il l’entraîne.Brébeuf a amené les Hurons et le narrateur vers un endroit où l’on travaille à la palissade.Deux Indiens cherchent tout près de là à soidever un pieu.L’un crie à Brébeuf.CINQUIEME CHEF HURON — Echon ! Echon ! Il désigne la bille de bois à Brébeuf qui s’approche, la mesure des yeux, puis sourit, la soulève et la transporte sur son épaule vers la palissade en construction, aux cris admirai if s des sauvages, suivi d’un Indien qui trottine derrière.Brébeuf s’éloigne, laissant le narrateur derrière lui.La caméra siiit Brébeuf et l’Indien qui reprend la conversation.CINQUIEME CHEF HURON — Ce sorcier se vante beaucoup; mais il n’est pas méchant.Tu ne dois pas trop tenir compte de lui.Toi, Echon, tu es plus grand sorcier que lui.Ce sont les femmes qui ne t’aiment pas.Brébeuf reste silencieux et poursuit son chemin.Bientôt derrière, l’Indien poursuit : Tu sais bien, Echon ! Tu dis qu’un homme ne doit tenir qu’une femme.Mais les femmes étant en plus grand nombre que nous, si LE FESTIN DES MORTS 33 chaque homme n’en peut épouser qu’une, les autres sont pour souffrir.La caméra retrouve le narrateur à l’écart.Solitaire au milieu des Indiens, ses pensées semblent avoir coulé au même rythme.NARRATEUR (off) — J’étais étranger; mais je me disais : « Veut-être, si je persévère, ma tristesse se changera-t-elle en joie ?» Il faudrait une longue patience pour traquer ces hommes dans leur entendement.(Les Murons avaient pour coutume de tenir parfois ce que les Relations appellent un « festin à tout manger ».Les invités qui s’y aventuraient n’avaient pas le loisir de quitter avant que les plats soient complètement vides.) La séquence qui va suivre met en scène certains des Indiens et la vieille grand-mère que nous avons déjà vus.Le narrateur est le seul blanc présent.C’est le soir.Auprès des feux, hommes et femmes sont accroupis.On distribue de grandes pièces de chair à chacun.Le capitaine sert lui-même le jeune jésuite.DEUXIEME CHEF HURON — Nous t’avons invité à un festin à tout manger, tu dois tout acepter et ne rien laisser dans ton écuelle.NARRATEUR (sync.) — Il m’est défendu de manger de la viande, le vendredi.Si tu me permets, je ne prendrai qu’une part de ce potage au poisson.Le capitaine tend l’écuelle à une jeune femme qui, souriant d’un air entendu, s’approche du jésuite pour la lui remettre. 34 ALEC PELLETIER DEUXIEME CHEF HURON — En vérité, tu aimes bien l’autre vie, pour te priver ainsi de manger de la viande à certains jours.NARRATEUR — Oui, je l’aime en effet.DEUXIEME CHEF HURON — Moi, je le hais, ton ciel; car il faut mourir pour y aller et c’est de quoi je n’ai pas envie.NARRATEUR (sync.) — Cette vie sur terre est misérable et l’autre est pleine de délices.DEUXIEME CHEF HURON — Si je croyais vraiment comme toi à ton ciel, je me tuerais sur l’heure pour y aller.NARRATEUR (sync.) — Dieu nous défend de nous tuer ou de tuer autrui, et si je me faisais mourir, je descendrais en enfer avec les démons et j’endurerais une vie de malheur.DEUXIEME CHEF HURON — Eh bien ! Qu’à cela ne tienne, ne te tue pas toi-même, mais moi je te tuerai pour te faire plaisir; ainsi tu iras à ton ciel et tu jouiras enfin des plaisirs dont tu as si bien envie.Tu veux que je te rende ce service ?NARRATEUR (sync.) — Non, je ne peux consentir à ce que tu m’ôtes la vie parce qu’alors je contribuerais à ma mort.DEUXIEME CHEF HURON (riant bien) — Oh ! Oh ! Je vois bien que tu n’as pas encore envie de mourir, pas plus que moi.Et ce potage t’agrée bien.Il se tourne vers la vieille grand-mère qui mangeait tout à côté.DEUXIEME CHEF HURON — Remplis à nouveau son écuelle, c’est aujourd’hui festin à tout manger.La vieille se lève et s’approche avec son bon sourire.Le narrateur veut retenir son écuelle qu’il vient à peine d’entamer. LE FESTIN DES MORTS 35 Le capitaine la lui arrache des mains et la tend à la vieille.Celle-ci va à la soupière, y plonge l’écuelle et Ven sort pleine de sagamité.Dedans, il y a aussi une main humaine déchiquetée.Avec le même bon sourire, la vieille revient vers le narrateur qui se presse d’horreur contre la paroi d’écorce derrière lui.Le capitaine lui passe l’écuelle sous le nez.DEUXIEME CHEF HURON — Notre prisonnier est mort avec courage.Sa chair te soutiendra.Mange.Le jeune jésuite se lève et sort en courant sous la huée des Indiens.Il court de toutes ses forces.Il traverse la place, longe des cabanes, franchit le passage qui sert de porte à la palissade, traverse les champs de maïs, s’abat finalement contre un arbre.(Pendant cette course, on n’a entendu que le bruit de sa respiration.) Il est secoué par des soubresauts.Collé au tronc de l’arbre, qu’il enserre de ses deux bras, il vomit contre les racines.Tout à coup autour de lui apparaissent des visages, ceux des convives dît banquet.(On entend des rires furtifs, tout autour, puis quelques éclats plus gras.) La caméra reste sur le narrateur prostré contre terre qui ne bouge plus.La caméra ensuite se lève vers l’horizon.En plan accéléré, on voit passer les nuages de la nuit puis l’amorce de l’aube, enfin le lever du soleil. 36 ALEC PELLETIER Le narrateur soulève alors la tête, regarde ce spectacle en essuyant sa bouche.NARRATEUR (off) — Passées les épreuves des débuts, vint l’été des pierres brûlantes, du maïs séché; lentement le pays crevait dans l’attente.Un long défilé d’Indiennes qui remontent de la rivière où elles sont allées quérir de l’eau dans des pots de terre.A la file, elles vont arroser les plants de maïs.Panorama : le champ de maïs séché, qui ressemble à une plantation de canne à sucre.La caméra répète quelques-uns des plans de la séquence du début qui établissaient le village vide et désolé.Au terme d’un panoramique, elle s’immobilise sur la croix qui se trouve à la porte de la chapelle des jésuites.La caméra s’éloigne pour découvrir le sorcier accompagné d’un groupe de jeunes Indiens qu’il mène dans un jeu de tir à l’arc.C’est à qui ficherait une flèche dans le bois de la croix.Evidemment ce jeu s’accompagne de quolibets destinés à provoquer les pères qui se cachent peut-être derrière les portes de la chapelle.Tout à fait inattendu, le narrateur surgit par l’ar-rivière et arrache l’arc des mains d’un tireur.NARRATEUR (sync.) — Arrêtez ! Malheureux, arrêtez ! Comment osez-vous donc abattre le symbole de notre salut à tous ?Il parle d’un ton pressé, haletant, maîtrisant mal un tumulte intérmir.Les mots se bousculent. LE FESTIN DES MORTS 37 ¦ Dieu, créateur du ciel et de la terre, a envoyé son propre fils sur la terre pour vous arracher des griffes de Satan et c’est par la Croix qu’il a accompli ce miracle de Rédemption.Ce sont bourreaux ignorants et stupides comme vous qui l’ont torturé et mis à mort.Ouvrez vos oreilles ! Qu’attendez-vous pour comprendre ! Il a crié.Médusés par son exaltation, les Indiens le regardent comme un fou.Lui qui ne parle jamais, lui habituellement si timide, il n’en finit plus.Mais le sorcier veille au gram et entreprend de lui donner la répliqïie : SORCIER — La maison des Français est une maison de démons.Ils ne sont venus ici que pour nous faire mourir.Il faut abattre cette croix; sinon, jamais la sécheresse ne prendra fin.NARRATEUR (sync.) — Vous accusez la croix d’être le sortilège qui vous apporte la sécheresse; mais il y a longtemps que ce châtiment vous est dû pour le mépris que vous avez toujours fait de nos saints mystères.Vous avez grand tort de faire ce que vous faites.Vous montrez bien que vous ne croyez pas à ce qu’Echon vous a enseigné.Vous avez préféré croire en vos charlatans, en vos sorciers qui n’ont aucun pouvoir et voilà que vous êtes punis.LE SORCIER (désignant la croix) — Je sais que l’oiseau-tonnerre a peur de ce bois.Cette couleur est comme un feu ardent qui divise les nuées en deux, quand elles viennent à passer et les empêche de tomber en pluie.Prouve toi-même que cela n’est pas la vérité.Les Indiens regardent le narrateur et puis se regardent entre eux.La plupart ont le même âge que lui ou peu s’en faut. 38 ALEC PELLETIER Ils le toisent et le mesurent à nouveau.Pîiis Vun se risque.Il bande rapidement son arc et décoche une nouvelle flèche contre la croix.Le narrateur veut s'1 inter poser.Cautre Itii donne une bourrade qui l’envoie rouler par terre.C’est Brébeuf qui survient et l’aide à se relever.NARRATEUR (sync.) — Père supérieur ! Vous les voyez ! Quel blasphème ils ont osé.BREBEUF — J’ai vu, j’ai entendu.NARRATEUR (sync.) — Arrêtez-les.Vous saurez les convaincre.Brébeuf prend fermement le jeune père par les épaides et lui fait faire demi-tour.Il le ramène vers la maison des pères, laissant son bras autour de lui.BREBEUF (à voix basse, confidentiel) — Méfiez-vous de vos emportements.Le zèle trop ardent brûle plus qu’il réchauffe.Pour les convertir, il n’y faut pas tant de science que de bonté et vertu bien solide.Ils sont arrivés à la chapelle.Le narrateur se retourne pour voir ce qui advient du jeu des Indiens.Brébeuf fait de même.Il n’y a pas une seule flèche dans la croix et pourtant les archers continuent de s’efforcer à atteindre leur cible.Brébeuf se tourne vers son compagnon.BREBEUF — Voyez, Dieu ne permet pas qu’ils y parviennent.Les sauvages n’entendent pas bien notre théologie mais ils entendront parfaitement notre douceur, notre humilité et la grâce de Dieu.si Dieu le veut.Le jeune père a la tête dans ses deux mains.Il la relève, regarde Brébeuf qui prie sans bouger, LE FESTIN DES MORTS 39 devant le Saint-Sacrement.Lampe du sanctuaire, rutilence de Lostensoir dans Vobscurité.NARRATEUR — Que faire de la force si elle nous égare ?Me suis-je trompé en venant ici ?Que ne m’as-tu emporté lorsque la maladie nous frappa à notre tour ?Des bruits de tambours croissent jusqu’à devenir insupportables.Le narrateur s’éveille, l’esprit très embrumé.Peu à peu il distingue l’image d’un visage horrible qui s’agite au-dessus de lui.NARRATEUR (sync.) — J’ai soif.S’il vous plaît, un peu d’eau.Le champ s’élargit.On reconnaît peu à peu que c’est le sorcier, masqué comme pour une cérémonie, qtii danse en agitant sa cymbale juste au-dessus de la tête du narrateur.(Un aboiement de chien, des chants d’oiseaux, le cri lointain d’un coq, se mêlent au bruit du tambour.) NARRATEUR (ojj) — La tête me fait mal, au milieu de tout ce bruit dehors.dedans.Le narrateur est étendu sur ime paillasse près de la porte, dans la chapelle.En tournant la tête, il voit d’autres jésuites également étendus.T out autour du sorcier, un groupe de sauvages circulent en curieux, contemplant avec intérêt chacun des pères, s’esclaffant, riant.C’est à lui cependant, le narrateur, que le sorcier semble réserver ses attentions.Brébeuf, très affairé, va d’un grabat à l’autre, suivi d’un Indien qui porte un tablier 40 ALEC PELLETIER et un baquet d’eau.Mais voilà que Brébeuf accourt vers le lit du narrateur et interrompt le sorcier.BREBEUF — Laissez le père en repos.SORCIER — Je ne suis pas de l’ordinaire des hommes.Je suis comme un démon; aussi n’ai-je jamais été malade.Trois ou quatre fois, le pays a été affligé de cette contagion, je ne m’en suis pas remué davantage pour cela; je n’ai jamais appréhendé le mal, j’ai des remèdes pour m’en préserver.BREBEUF — Moi non plus, je n’ai jamais été malade.Les Indiens qui remplissaient la cabane se sont rassemblés autour du lit du narrateur pour assister à cette confrontation.Le sorcier, bien aise de cet auditoire, continue : SORCIER — Pourtant, si tu veux me donner quelque chose, je me fais fort, dans peu de jours, de te remettre sur pied tous tes malades.Je t’enseignerai les racines guérisseuses; mieux que cela, je prierai moi-même l’esprit.Brébeuf lui répond mi-grave, mi-souriant.BREBEUF — Bah ! La prière que tu ferais ne vaut rien; tu as un pacte avec le diable.(Toujours souriant) Tu ne connais pas le vrai Dieu, auquel seul il est permis d’adresser des voeux et des prières.Quant à tes remèdes, nous sommes prêts à les employer.Un autre père s’éveille en gémissant, au-delà du cercle des spectateurs.Brébeuf doit aller vers lui et laisser le sorcier en plan.Le sorcier, face aux Indiens, se pavane, reprend son tambour, sa cymbale.NARRATEUR (sync.) — Mon ami, je t’en prie, un peu plus bas.(Le coq chante.) LE FESTIN DES MORTS 41 SORCIER — Tu n’as pas d’esprit: voilà un oiseau qui parle plus haut que moi et tu ne lui dis rien.Eclats de rire des spectateurs.Le narrateur ferme les yeux.NARRATEUR (off) — Rien dire.Ne plus rien dire.Ni au coq, ni au vent, ni à ce vieux charlatan malin.Seulement s’agripper à l’espérance.Et pourtant, il nous a fallu des mois, des années, avant de recevoir enfin notre premier baptisé.Il pleut doucement à Vextérieur de la chapelle.A Vintérieur de celle-ci, cependant, il y a fête.On a décoré le plafond et les cadres de portes, de guirlandes et de fougères.Il y a des fleurs sauvages stir l’autel.La caméra, dans cette première partie de la séquence, se fait aussi joyeuse qu’il soit possible.Elle découvre le groupe des participants au baptême d’un adolescent indien.NARRATEUR (off) — Nous avions si grande peur que le Saint Baptême ne fût profané.Nous étions trop exigeants.Il y a là le néophyte, entouré de Monsieur Gand, son parrain (un « dignitaire » français) et de quelques jésuites, dont Brébeuf qui baptise.L’officiant essîiie le front du néophyte, lit ensuite quelques oraisons puis, la cérémonie terminée : BREBEUF — Jean, Simon, Mathieu, va en paix.Tu es désormais chrétien, fils de Dieu et délivré du démon, promis au bonheur du Paradis si tu sers dévotement Notre-Seigneur.Les assistants donnent l’accolade au nouveau baptisé qui est habillé à la Française et de toute évi- 42 ALEC PELLETIER dence inconfortable dans ce travesti.Le ]eune Indien et M.Gand, suivis du narrateur, arrivent à la porte intérieure de la chapelle.La caméra coupe à Vextérieur où un groupe de sauvages guettent leur sortie.Ils apparaissent, souriants.Des Indiens s’approchent, sérieux, touchent les habits français du baptisé.M.Gand pose la main sur la tête d’un enfant du groupe.Il continue de pleuvoir.Le sorcier ne participait pas à la fête; grimpé sur son tréteau habituel, il observait de loin.Mais voilà qu’il se dresse dans sa camisole d’écorce et derrière son masque et qu’il interpelle le père du baptisé, un chef indien amical.SORCIER — Ils t’ont volé ton fils, Chibanagouch.Tu n’as donc pas la force de défendre les tiens ?Cette interpellation a surpris tout le monde.Le père du baptisé s’approche du tréteau, suivi de la foule : QUATRIEME CHEF HURON — Personne ne m’a volé mon fils.SORCIER — Mais tu vois bien que ce n’est plus là un Huron.Qui pourrait dire qu’il est de la nation huronne ?Et maintenant ils vont l’amener avec eux.QUATRIEME CHEF HURON — Oui, pour l’instruire de ce qu’ils savent et que nous ne connaissons pas.SORCIER — Prends garde, Chibanagouch.Tout ce qu’ils savent, c’est de répandre la peste.Le sorcier désigne Brébeuf du doigt dans la foule : Veux-tu que ton fils soit comme celui-là, qu’il apprenne comment on fait pour exterminer tous les peuples sous prétexte de les rendre heureux ? LE FESTIN DES MORTS 43 C’est l’apprentissage de la mort qu’il fera auprès d’Echon.Il apprendra à traiter avec l’Iroquois.Il jettera l’esprit de la grande famine sur la cabane de ses frères.Il aura commerce avec les démons.Voilà ce qu’enseigne Echon.Les Indiens qui entourent Brébeuf le regardent et s’écartent imperceptiblement de lui.Brébeuf élève la voix avec assurance.BREBEUF — Cet homme parle à l’étourdi.Mille fois, vous l’avez vu, qui extravague.Selon le propre de la fausseté, il dit un jour une chose et le lendemain une autre, s’embarrassant d’une infinité de contradictions.Tandis que nous, nous vous disons conformément et consécutivement toujours les mêmes paroles.Depuis neuf journées, Chibanagouch et son fils comme tous ceux-là qui viennent prier Dieu à notre chapelle, ont supplié avec nous le Seigneur qu’il libère la pluie si cela ne contrevenait pas à sa très Sainte Volonté.La pluie ne tombe-t-elle pas aujourd’hui ?Est-ce là oeuvre de famine, oeuvre de pestilence ?La réplique est accablante.Les Hurons rient.L’un s’aventure même à se baisser pisqu’à une flaque d’eau et à tenter d’en lancer contre le sorcier.Celui-ci se sauve dans sa cabane.SORCIER — Chibanagouch, quand ton fils sera parti, il sera perdu pour toi.SENENTSI, TROISIEME CHEF HURON — Nikanis !.Le narrateur sort de son rêve.Tout près de lui, dans la chapelle se presse une ombre qui l’appelle.Nikanis !.Effrayé tout d’abord, il s’écarte un peu de cette ombre qu’il ne reconnaît pas, tant à cause de l’obscurité que par suite des émotions qui l’occu- 44 ALEC PELLETIER paient.Il se lève pourtant et distingue confusément un sauvage.Mes neveux ne dorment pas ?.Le narrateur entraîne le sauvage vers la salle commune : NARRATEUR (sync.) —Chut ! Le père supérieur est en oraison.En franchissant la porte et en entrant dans la salle commune, le narrateur a reconnu son interlocuteur malgré P obscurité.Il demande un peu, craintivement : .Senentsi ?LTndien rit.SENENTSI — Oui.Moi non plus, je n’ai pas sommeil.Tu veux me tenir compagnie ?.Le narrateur a )eté un peu de bois sur la braise du feu.La flamme danse.Il observe l’homme qui s’installe.Il est rond, un peu ridicule, avec, à prime abord, quelque chose de bouffon dans le visage.Les yeux cependant guettent sans cesse et sont très vifs.Tu ne manges pas ?Le narrateur se lève et cherche.NARRATEUR (sync.) — Non.Je dois dire la messe quand le soleil sera levé.Le père a ouvert un coffre sur une tablette au-dessîis des réduits où dorment les autres )és7iites.Il y puise des raisins secs qu’il place dans un cornet de bouleau.Il apporte ce cornet au sauvage.Voici quelques raisins secs; c’est tout ce qui me reste.L’air enthousiaste du sauvage fait sourire le père. LE FESTIN DES MORTS 45 Toi, au moins, tu ne crois pas que tout ce qui vient des robes noires est empoisonné.Autrement, tu ne mangerais pas avec un tel appétit.SENENTSI — Ce sont des mauvaises langues qui parlent ainsi.NARRA TEUR (sync.) — Oui, mais il reste que la plupart les croient.SENENTSI — Je sais.Que veux-tu, ce sont vos ennemis, les Anglais et les Basques qui ont d’abord inventé ces mauvais bruits.Ils les ont racontés à nos sorciers, les femmes ont cru les sorciers; elles ont répété ces bruits à leurs hommes; puis la peste est arrivée.Tout le monde pense que c’est par votre faute.NARRATEUR — (Il soupire.Pause.) Le sauvage continue de déguster ses raisins.Il réfléchit tout haut.SENENTSI — Non, ce sont des pures histoires inventées pour vous nuire.Comment ! Toi et tes compagnons robes noires, vous auriez quitté votre beau pays pour venir ici, tout exprès empoisonner les Hurons ?Ça serait manquer d’esprit.D’abord, qu’est-ce que cela vous donnerait ?Plus de Hurons, plus de fourrures pour les Français ! NARRATEUR — Voilà ! Mais, Senentsi, si tu ne crois pas à ces fables répandues contre nous, pourquoi ne le dis-tu pas au reste de ta nation ?Pourquoi, ce soir, devant l’Assemblée, n’as-tu pas pris notre défense ?SENENTSI — La peste est là.Notre nation se meurt.NARRATEUR (sync.) — Mais tu viens de dire toi-même que ce n’est pas à cause de nous ! 46 ALEC PELLETIER SENENTSI — Non.Mais je vois bien que votre Dieu est profondément fâché contre nous, parce que nous refusons de croire et de lui obéir.(Pause) Cette année encore, vous avez couru tout le pays.A peine avez-vous trouvé Huron qui voulut abandonner nos coutumes et tout ce que Dieu défend.Alors la maladie s’est répandue partout, et le pays se voit ruiné.NARRATEUR (sync.) — Rendez -vous à Dieu, Senentsi.Qu’attendez-vous ?SENENTSI — Non.Tel n’est mon sentiment.NARRATEUR (sync.) — Tu dis toi-même que Dieu est fâché.SENENTSI — Mon sentiment serait qu’on vous ferme toutes les cabanes, et que si vous parvenez à entrer et que vous parlez de Dieu, on se bouche les oreilles, on se penche la tête pour ne pas vous entendre et cela sans disputer un mot contre vous.Ainsi, n’ayant rien entendu, nous serions moins coupables, et Dieu ne nous punirait pas si cruellement.Le père est tout perplexe devant cette logique.Il va pour expliquer, mais le sauvage s’installe pour dormir.SENENTSI — Maintenant, laisse-moi dormir.Mon corps est fatigué.Il se recroqueville auprès du feu et semble s’endormir immédiatement.Le narrateur en a le souffle coupé.NARRATEUR (off) — Ils ne veulent pas voir ce qu’ils voient.N’est-ce pas là vraiment résister à l’Esprit-Saint ?Plût à Dieu que ce malheur ne se retrouve que parmi les Hurons.(Pause) Et s’ils étaient réprouvés ?Et si Dieu ne les voulait pas dans son Paradis ? LE FESTIN DES MORTS 47 Et si le martyre était un piège ?Que cette nuit est longue à finir ! Un frais murmure d’eau sur la bande sonore conduit à la séquence suivante.Sur le bord d’un ruisseau, le narrateur et un autre père font la lessive de la petite communauté.Us paraissent très jeunes, presque des adolescents.Ils frottent le linge, riant et causant.La caméra fait fête de tout : l’eau, la verdure, le soleil.L’AUTRE PERE — Après le dîner, j’allais saluer le capitaine de Nesle dans son vaisseau.Quantité de petits sauvages nous suivaient.Je les fis chanter en sauvage dans le navire.Nos Français y prenaient grand plaisir.Soudain, l’un des deux pères glisse par mégarde à l’eau avec sa soictane.Le voilà tout trempé et, sur la rive, son confrère s’esclaffe en lui tendant la main pour l’aider à sortir.Puis le rieur tombe à son toiir dans l’eau.Ils se bousculent et se chamaillent un instant, jouant à qui sera le plus fort et fera tomber l’autre.Des rires discrets interrompent leur jeu.Derrière un bouquet d’arbres, des jeunes filles indiennes s’amusent doucement de leur situation et de l’ouvrage de femme qu’ils faisaient.Ils détalent en vitesse, relevant de peine et de misère leurs malencontreuses soiitanes mouillées.La caméra, à la télé photo, suit en gros plan le narrateur qui court.Tout l’arrière-paysage est flou.Cette course, commencée dans le ridicide et le rire, prend vite un caractère dramatique. 48 ALEC PELLETIER (La séquence que voici, comme plusieurs des suivantes, doit viser, entre autres choses, à établir Limage de ce que fut l’horreur de cette maladie qui décima effectivement les Hurons.) Dans les longues maisons, on mourait par dizaines et les jésuites baptisaient avec plus de succès.La séquence s’ouvre avec un cri.La belle Indienne hurle, face à la caméra : BELLE INDIENNE — Mais pourquoi donc veux-tu que mon mari aille au ciel des Français ?Il n’y connaît personne.Il n’y a aucun parent.C’est au narrateur qu’elle s’adresse.Celui-ci, pardessus son épaule, tâche de parler à un chef qui se meurt.NARRATEUR (sync.) — Au lieu de brûler éternellement en enfer, tu iras au ciel.Il veut s’approcher du malade, mais la femme le repousse aussitôt.BELLE INDIENNE — Non.N’écoute pas ce qu’il dit ! NARRATEUR — Mais je veux lui donner, par le baptême, le plus grand cadeau qui soit, le ciel.BELLE INDIENNE — Non ! Il n’a pas envie, pas plus que moi, d’aller dans ton ciel.D’ailleurs les Français qui y sont n’auront garde de lui donner à manger.Le père regarde le malade.Il voit qu’il est très bas.Il jette regard défiant à la femme et va pour passer outre.La femme, sans hésiter, s’empare d’un tison ardent et fonce sur le père.BELLE INDIENNE — Sors d’ici ! Va-t’en ou je te brûle. LE FESTIN DES MORTS 49 Epouvanté et poursuivi par la femme huronne, le père ramasse ses choses et sort précipitamment.Rendu dehors, le père toiit effrayé et surtout humilié, regarde derrière lui.La cabane s’est refermée.NARRATEUR (off) — Tant de moribonds, Tant de morts, Empestaient l’air.Je me répétais : « Si je recule, je suis parjure ! » Le vent torture le grand manteau du narrateur.Le village est désert.Le père malheureux erre de cabane en cabane, hésitant parfois longuement devant l’une ou l’autre, sans toutefois risquer d’y entrer.Puis finalement, devant la dernière, il se décide.Un haiit-le-coeur saisit le narrateur dès son entrée.La pestilence.Il y a des corps malades partout sur les « enticha ».Dans toutes les positions, quelques-uns sont morts ou semblent l’être.Une bande de chiens hurlent devant lui et montrent les dents.Il avance tout de même.Il n’y a pas de feu dans la cabane.La seule lumière vient des trous du plafond.Il va ainsi dans le corridor de la maladie et passe outre à une vieille qui, accroupie fait boire quelqu’un.Il est presque à l’autre bout de la cabane; mais il décide de revenir sur ses pas.Il se penche sur la vieille.Elle essaie de soigner une fillette que nous avons vue dans une séquence antérieure.L’enfant est à l’article de la mort. 50 ALEC PELLETIER NARRATEUR (sync.) — Si tu permets, je baptiserai ton enfant; ainsi au lieu d’aller brûler dans l’enfer, elle ira au ciel.GRAND-MERE Tu as bien fait de venir nous visiter.Fais tout ce que tu voudras.Je te la donne.Alors il s’assied à la place que la vieille lui cède près de l’enfant.Il prend aussi le gobelet d’écorce qu’elle tenait.Avec une infinie douceur et une infinie attention, il verse l’eau sur le front de l’enfant, prononçant tout bas les paroles du baptême.(Le moment a une très grande importance dans le scénario.Le baptême, c’était la justification objective de tout ce que faisaient et enduraient les jésuites en Nouvelle-France.Des êtres délicats, cultivés, studieux et souvent très sensibles, venaient s’enfermer en pleine barbarie, à l’autre bout du monde au-delà d’un océan d’eau et d’un océan égal de forêt, juste pour vivre ce petit moment : donner le baptême.Le dialogue n’y peut rien mais il faudra que la caméra comme le comédien rendent sa pleine valeur à cet instant.Grand-mère pleure à côté.Le narrateur a placé une main sur l’épaule de cette vieille et la caresse tandis que son regard se perd en une sorte d’extase.NARRATEUR (sync.) — L’occasion d’une belle mort est si précieuse que ton coeur doit se réjouir.Ta petite fille est au ciel avec les anges.Ne pleure plus.Mais quelqu’un le toiLche et il se retourne.CAPITAINE MONTAGNAIS — Permets-moi de te reconduire.C’est un grand vieillard très droit et très maigre qui parle.Il porte l’habit des Montagnais. LE FESTIN DES MORTS n Avant même que le narrateur ait pu répondre, le capitaine a ramassé le bréviaire que le narrateur avait posé près de la fillette et il attend le départ.Le père se penche sur la vieille.NARRATEUR (sync.) — Si tu as besoin de moi, je viendrai.Il lui fait une petite croix sur le front, avec l’autorité que la situation lui a redonnée.Puis il emboîte le pas au Montagnais.Au sortir de la cabane, le vieil Indien a pris contre le mur extérieur une sorte de paquet, recouvert d’écorces, qu’il y avait posé apparemment avant d’entrer.Il suit ensuite le père, semblant un peu penaud.Il hésite, puis s’arrêtant, ouvre br7isquement le paquet d’écorces devant le père.Le paquet recèle le corps d’un tout petit enfant décédé.Alors la caméra remarque les yeux creusés du vieillard, le visage noble, vide de sang, la stature droite.Il n’est pas beaucoup mieux que mort lui non plus, si ce n’est cette atroce souffrance qui l’habite et l’anime tout entier.Devant le petit cadavre, le narrateur est partagé entre l’horreur de la situation et la compassion qui monte en lui et à laquelle il n’ose donner libre cours.CAPITAINE MONTAGNAIS — J’ai marché une semaine pour te l’apporter.Mon gendre et moi, nous disons que s’il est dans votre terre des morts, les Français le reconnaîtront comme un des vôtres et ainsi l’amèneront dans votre beau ciel.Puis lourdement le narrateur se résigne et dit ce qu’il doit dire.NARRATEUR (sync.) — Ton petit fils n’est pas baptisé ? 52 ALEC PELLETIER CAPITAINE MONTAGNAIS — Baptise-le maintenant si tu veux.NARRATEUR (sync.) — Je ne puis pas, puisqu’il est mort.Et ton petit-fils n’étant pas chrétien, il n’a pas de place parmi les Français.Déçu, le vieil Indien regarde le père.Puis il referme le paquet, se l’accroche sur le dos, fait demi-tour et s’en va.NARRATEUR (sync.) — Attends ! Si toi et ton gendre voulez entendre parler des joies du ciel et des tourments de l’enfer, dès demain, nos pères ou moi-même irons te visiter là où tu as dressé ta cabane.Le vieillard s’arrête et répond poliment.CAPTITAINE MONTAGNAIS — Je te remercie, mon neveu.Nous y repenserons.Il s’en va.NARRATEUR (off) — Gauche, maladroit.Pendant cette partie du commentaire (off), le film déroulera un montage de plans tournés l’hiver et visant tous à reproduire une certaine qualité du paysage physique.(Il s’agit de communiquer une idée ambiguë de l’hiver canadien, saison lumineuse, de calme et de silence, saison également du froid intolérable, de la solitude et de la détresse.) .Je n’ai pas su le retenir.Mais cet échec fit naître une résolution farouche : Coûte que coûte, crever le mur des lois, des coutumes.Ainsi, peu de temps après, lorsque j’appris que cet homme était malade, à mon tour je marchai six jours durant vers sa cabane montagnaise. LE FESTIN DES MORTS 53 La cabane des Montagnais est différente des longues maisons qu’habitent les Murons.Elle est ronde, plus petite et ressemble davantage à la « teepee » mythologique.Une très brève scène a permis d’en établir l’extérieur.On a vu le narrateur se présenter dans la neige, près de la cabane, et soulever la peau qui sert de porte.A l’intérieur, on aperçoit, étendu sur un grabat, le capitaine montagnais.Beaucoup de petits enfants se pressent autour de lui et, dominant la scène, un sorcier montagnais fait ses danses et ses cris.NARRATEUR (sync.) — Arrête ! Ce n’est pas ainsi.Dieu ne s’accorde point de vos sorcelleries.Le jongleur s’interrompt.Il regarde le père et puis le malade.Le malade à son tour regarde le père qui a encore l’air furieux.Alors, dans le but d’apaiser le père, le malade lui dit : CAPITAINE MONTAGNAIS — Nikanis ! Pourquoi te fâches-tu ?Cet homme m’est venu soigner selon la coutume de notre nation.JONGLEUR MONTAGNAIS — Tu n’as point d’esprit.Tu as fait ce que tu as pu pour guérir notre frère et tu n’as pas réussi.Je veux aider à mon tour et tu te fâches.Tu devrais comprendre que ce n’est pas trop de deux personnes pour guérir et soigner une si grande maladie.Fais de ton côté, et laisse-moi faire à ma manière.Voilà comment il faut s’accorder.Le narrateur crie à tue-té te. 54 ALEC PELLETIER NARRATEUR (sync.) — Non ! Ce n’est pas ainsi.Dieu ne s’accorde point de vos sorcelleries.Toute Vassistance reste interdite.Plusieurs vont protester ou se moquer quand le malade leur fait signe.CAPITAINE MONTAGNAIS — Laissez -moi, mes amis.En silence et comme à regret, ils sortent.Le père reste seul en compagnie du malade.Il s’approche et prend naturellement, comme inconsciemment, la pose habituelle du confesseur.Le menton repose sur les mains ]ointes.Les yeux se ferment pour se faire plus discrets.CAPITAINE MONTAGNAIS — Tu vois, je te donne raison et je laisse ceux de ma nation.Maintenant, baptise-moi.NARRATEUR (sync.) — Je ne suis pas certain que tu sois prêt.CAPITAINE MONTAGNAIS — Si je meurs sans baptême, tu dis que j’irai dans des feux qui jamais ne s’éteignent; tu vois que je vais mourir.Pourquoi retardes-tu tant ?Le père sort son étole d’un petit sac qu’il porte en bandoulière.C’est la nuit.On voit quelques soldats français et un officier en grande tenue.Ils portent des flambeaux.Il y a du vent.On voit également les cinq pères jésuites en surplis, le manteau flottant au vent.Et puis une foule sombre d’indiens.Deux rituels entremêlés se déroulent : l’absoute que chante péniblement un missionnaire et la cérémonie huronne qui consiste essentiellement dans le LE FESTIN DES MORTS 55 dépôt des dons faits par les parents et amis à la dépouille du défunt.Sur le cadavre, on )ette toutes sortes d’objets dans la fosse : fourrures, flèches, carquois, etc.Il y a un peu d’eau au fond du trou.Le père narrateur, voyant s’exécuter le rituel montagnais de la mort, s’approche de ceux qui vont déposer d’autres objets : longues pipes, nourriture, etc.NARRATEUR (sync.) — Cela ne sert de rien à une âme qui va au ciel.JONGLEUR MONTAGNAIS — Et nous, à quoi veux-tu que ça nous serve puisque ces objets étaient à lui durant sa vie ?Tu ne comprends pas, tous ces articles ont perdu leur usage avec la mort de notre ami.Laisse-nous agir selon nos coutumes.La scène qui suit se déroule à la seule lueur des feux dans l’atmosphère enfumée, comme à l’habitude, d’une longue cabane.Elle a potir but de recréer le passage suivant des Relations : « Dans le pays des Murons, il se fait des assemblées de toutes les filles d’un bourg auprès d’un malade.Chacune choisit son compagnon, elles en avertissent le maître de céré?nonie.Elles s’installent d’un bout à l’autre de la cabane et passent ainsi toute la nuit, pendant que deux capitaines, aux deux bouts de la cabane, chantent et sonnent de leur tortue, du soir au lendemain matin.D’autres dansent et tournent autour du malade, et chantent.Quelques-uns apportent des plats remplis de victuailles.Un capitaine crie, etc.» (Relations — 1639, p.84.) 56 ALEC PELLETIER Et en disant cela, ils jettent des présents sur le malade : du tabac, des porcelaines, des fourrures.Le malade est le mari de la belle Indienne, le septième chef huron.Il est presque à P agonie mais s’efforce de suivre le rituel.La belle Indienne se trouve à ses côtés, courageuse et éplorée.NARRATEUR (off) — Toutes ces coutumes qui n’ont pas de sens pour l’homme de l’ancien monde !.Le narrateur, présent à ces fêtes étranges, veut surtout baptiser le malade, mais l’on peut penser que le spectacle qui lui est offert le bouleverse.— Comme disent les Relations : « Si vous allez dans leurs cabanes .vous y trouverez une petite image de l’Enfer, n’y voyant pour l’ordinaire que feu et fumée, et les corps nus deçà et delà noirs et à demi-rôtis, pêle-mêle avec les chiens .Tout y est dans la poussière et si vous entrez dedans, vous ne serez pas au bout de la cabane, que vous serez tout couvert de noirceur, de suie, d’ordure et de pauvreté.» (Relations - 1939, pa.57.) Le moribond lève la tête vers sa femme.SEPTIEME CHEF HURON (à sa femme) — Sa présence ici, m’épouvante.(Pause) Et si son ciel était vrai ?Le narrateur détourne les yeux.Il voit au milieu de toute la fumée et des danses endiablées, le mourant, maître du festin, qui, maintenant assis à l’indienne, reçoit des présents.(Relations - 163 8, p.82.) Le narrateur fait quelques pas, s’approche.Le mourant l’aperçoit.La belle Indienne aussi.Celle-ci tendrement prend la tête de son mari et la tourne vers elle, comme pour le distraire du narrateur. LE FESTIN DES MORTS 57 LA BELLE INDIENNE (à son mari) — Tu n’as rien à redouter.La couleuvre a parlé.Elle a bien dit que tu recouvreras la santé, si tu n’acceptes pas la parole des Français .Le maître du festin se dégage la tête.Il est comme fasciné par le visage du narrateur.La femme ne trouve pas les mots tout de suite.Elle le rassure par des caresses, puis comme une mère réconfortant son enfant : .Souviens-toi, dans ton songe, tu es allé dans l’autre monde.(Il soupire, hoche la tête) .Tu as rencontré tous les gens de ta famille et tous les amis disparus, et pourtant, tu n’as rien vu de ce que disent les Français.Il n’y a pas d’autre réponse.(Pause.Mélancolie de l’époux.) .(La belle Indienne s’animant, et comme pour mieux le distraire) Je t apporterai ce que tu as de plus beau et peindrai de rouge ton visage; ainsi, dans l’autre monde, tu seras dans le même équipage et appareil que les autres et n’auras rien à redouter.Le narrateur devine que le mourant subit l’envoûtement de sa femme et qu’il ne peut rien.La belle Indienne peint lentement de rouge le visage de son mari.Celui-ci regarde d’un air bientôt méprisant le narrateur qui rende.Il fait signe à un assistant qui se remet à l’éventer avec une aile de coq d’inde.Le narrateur s’apprête à quitter la scène et passe parmi les cotiples langoureux et tendres.NARRATEUR (off) — Entre toutes, la fête la plus voluptueuse où, selon le voeu du malade, des jeunes étaient conviés à l’amour.Ils croyaient capter dans l’étreinte le fluide de vie qui donne la guérison.Le deuxième chef huron, qui semble l’un des maîtres de la cérémonie, entonne comme en une sorte d’oraison : 58 ALEC PELLETIER DEUXIEME CHEF HURON — Dieu de la vie, Dieu de l’amour, voici qu’on t’appelle.Voici ce qu’on t’apporte.Le chef huron est vêtu de façon éclatante, tout encollé de longues plumes sur les mains, la poitrine, les jambes.Il est comme un oiseau écarlate.Une fille s'approche de lui tandis qu’à l’arrière, d’autres Indiennes font de même, chacune à l’endroit de son compagnon.DEUXIEME INDIENNE — Je t’ai apporté pour la cérémonie un bonnet, une plume, une ceinture, des chausses, des souliers, tous ornementés de rouge.Je t’aime et en cette considération, je veux que dorénavant, tu me sois semblable; et comme je suis tout de feu, que tu sois aussi au moins en couleur de feu.La fille porte tous ces vêtements sur elle.L’Indien la contemple.Il sourit à la donatrice.Ils se regardent.Elle se rapproche de lui, enlève les dons : ceinture, chausses.Elle flatte le visage de l’Indien et commence à l’apprivoiser.L’agitation et la danse ont cessé.Une Indienne chante gravement en inscrivant sur un bâton ce qui semble être les paroles de sa mélopée.Plus loin une autre femme huile le dos de son homme.Un chien jappe.Le narrateur est maintenant pressé de sortir.La caméra montre en quelques plans abstraits des gestes d’amour, allant d’un couple à l’autre.Le narrateur est figé.Il voit le dos d’un Indien, puis le visage d’une Indienne, au paroxysme de l’étreinte.Le narrateur penche la tête, possédé soudain du plaisir de l’autre. LE FESTIN DES MORTS 59 De Vextérieur arrive le bruit d’un crépitement sourd de tambours énervés.NARRATEUR (off) — Temps lointain du noviciat où par le jeûne et le cilice, j’éprouvais mon corps pour le mater.J’inventais des pénitences, alors que j’ignorais la forme même de mon désir.Eve qui donne cette soif et cache Ton visage, mon Dieu ! Eve pourtant que tu as créée.Le narrateur n’en peut plus.Il se rapproche à pas brefs de l’autel où achèvent de brûler les bougies, et de Brébeuf qui s’est abîmé dans l’oraison.L’autre est inaccessible.Ber du, à bout d’espoir, le narrateur se laisse tomber à nouveau à genoux, un peu en retrait, près de Brébeuf.NARRATEUR (off) — Où sommes-nous, Seigneur ! Je touche aux confins de moi-même.Tu nous as donc envoyés parmi eux pour que notre flamme s’éteigne avant même que d’avoir éclairé ?Pourquoi ?Du fond de l’abîme, j’ai crié vers toi, Seigneur ! La nuit de ton agonie, tu as demandé à tes apôtres de veiller avec toi.Tu les en as priés.Je vois mon abîme d’orgueil, de convoitise, de concupiscence.Qui suis-je pour invoquer la douceur de ta Présence ?Ne m’abandonne pas en cette nuit noire.Je perds pied Parle, je ne sais plus ce que tu attends de moi .Silence absolu sur la trame sonore.La caméra cadre les yeux du narrateur.Il hésite, il flanche et puis d’un coup : .Tu ne réponds pas.Tu ne réponds jamais.Et si j’endurais ce silence pour rien, et que Tu n’existais pas ? 60 ALEC PELLETIER Alors comme d’un coup, le feu semble envahir la chapelle sans rien dévorer.Le narrateiir se voit au beau milieu avec Brébeuf.La trame sonore ronfle d’un immense incendie.Puis, toute une vision très brève mais amenée de façon aussi brusque et aussi percutante que possible : 1 ) D’abord des démons, sotis forme de sauvages, harcèlent Brébeuf et un autre père.(Tourner en rappel direct de l’imagerie religieuse consacrée aux Martyrs canadiens.) 2) Le village entier semble flamber, et puis la forêt elle-même.La vision s’efface.L’ostensoir est là, bien précis.Une bougie s’éteint.Une lumière pâle arrive du trou dans le toit.Brébeuf se signe.Il se lève, fait une génuflexion, puis dit sur le ton le plus simple du monde : BREBEUF — Venez, père.Ce sera bientôt l’heure de la messe.Il faut se préparer.Et sans attendre, le géant va vers une corde qui pend à l’arrière, près de la porte de la salle commune.Il tire.Une cloche sonne.Le narrateur, tou)ours à genoux devant l’autel, ne bouge pas.La lumière du matin a dissipé toutes les fantasmagories.Les pères sont rassemblés, propres, disciplinés, recueillis.Avec eux quelques Murons ont pris place dans la chapelle.Ceux-ci sont vêtus à la française.Brébeuf, en habit de célébrant, s’est retourné vers les siens et leur parle d’une voix calme, un peu monotone. LE FESTIN DES MORTS 61 Vendant qu’il parle, après avoir examiné son comportement à lui, la caméra prendra longuement en observation le visage de chacun des pères pour tâcher de deviner comment précisément chacun accepte sa mort.BREBEUF — Nous sommes peut-être sur le point de répandre notre sang, et d’immoler nos vies en l’honneur de Jésus-Christ.J’ai donc rédigé au nom de tous un testament, que je laisserai entre les mains d’un chrétien affidé, et qu’il portera à nos pères à Kébec, en son temps.Pour ma part, je crois que c’est une faveur singulière de la Bonté divine que de nous faire endurer quelque chose pour son amour.C’est maintenant que nous nous estimons vraiment de sa compagnie.De plus, comme il est important que ce peuple sache l’affection que nous lui portons, et le peu d’état que nous faisons de cette vie misérable, nous donnerons un festin d’adieu tel qu’ils ont coutume de faire quand ils approchent de la mort.Solennellement, à tour de rôle, les pères vont signer le testament que Brébezif a déposé sur l’autel.Dehors, à travers la brume, le soleil se lève .comme tous les matins.Les pères ont décoré la salle : fougères, fleurs, etc.Ils ont allumé toutes les bougies qu’ils possèdent.Un grand feu flambe.Sîir les « entichas », les caisses ont disparu.A la place, on a mis de la nourriture en aussi grande abondance qu’on pouvait.La salle est comble.Un grouillement humain qui déborde dans la chapelle et à l’extérieur.Tous les capitaines que nous connaissons sont là, de même que certaines femmes.Un ou deux garçonnets ont réussi à se glisser dans cette foule. 62 ALEC PELLETIER Chacun des pères joue humblement le rôle de serviteur, sauf Brébeuf qui, au milieu de la place, fait un sermon.BREBEUF — Mes frères ! Grâce à vous et par vos soins nous allons mourir.Dieu nous avait donné le privilège de venir parmi vous, porter Sa Parole, et partager votre vie.Vous nous avez reçus à bras ouverts comme des anges du paradis.Nous avons voulu par toutes les bonnes volontés du monde vous tirer de l’enfer et vous enseigner le chemin du ciel.Je veux vous dire que nous vous avons beaucoup aimés.Main-tentant que vous avez décidé de notre fin, je tiens à vous dire en mon nom et au nom de mes compagnons que nous ne craignons pas la mort puisque maintenant nous allons à la rencontre de Dieu .Les convives sont silencieux.Les visages sont fermés.Tantôt les Indiens échangent entre eux des coups d’oeil mystérieux; mais la plupart du temps, leur attitude est simplement raide et secrète.Comme ils sont très nombreux, cela crée une atmosphère étrange.La caméra repère les visages qu’elle connaît et les interroge, comme pour deviner s’ils se laisseront fléchir ou si, au contraire, la mort des jéstiites est irrémédiablement décidée.De même que l’homme est maître du canot qu’il a fait canot, de la cabane qu’il a faite cabane, de même Dieu est maître de tout, puisqu’il a créé le ciel et la terre qui porte les hommes.Il est le Maître de la vie.Ce pèlerinage de la caméra noiis fait revoir un à un tous les acteurs du drame, tous ces personnages indiens que nous avons connus.Senentsi se trouve sur le chemin du narrateur qui LE FESTIN DES MORTS 63 circule parmi les convives, une large soupière dans les mains.A voix basse, en remplissant une écuelle, le narrateur demande : NARRATEUR (sync.A SenentsiJ — Tu as bien mangé ?.Senentsi, comme écoeuré, se lève sans répondre.Le narrateur le suit un instant, misérable mais impuissant à retenir la question qui lui presse les lèvres : .Senentsi, dis-moi, c’est pour cette nuit ou pour demain à l’aube ?Mais Senentsi a fui.baisant semblant de ne rien entendre, il a franchi la porte.Le narrateur continue sa tournée.Luis, quand sa soupière est vide, il la dépose plus calmement, et se dirige à son tour vers Vextérieur.Le narrateur fait quelques pas.La nuit est très lumineuse : lune, étoiles brillantes.Brébeuf survient derrière le narrateur.BREBEUF — Pour moi, ils n’ont pas dit leur dernier mot.NARRATEUR (sync.Après une pause) Le corps est peu de chose.Pourtant, il n’est pas aisé de penser que ces mains, ces jambes, ces bras deviendront leur nourriture .Brébeuf hausse les épaules et regarde son confrère en souriant.Je devrais crier d’horreur et pourtant je ne peux pas.C’est comme si j’allais assister à ma propre naissance.(Bause) Et vous, mon Père, ça ne vous fait rien de penser qu’on vous déshabillera et que vous serez complètement nu devant tout le village ?BREBEUF — Non, puisque ce sera la volonté de Dieu.Je ne songerai pas à moi-même mais à Notre-Seigneur qui a subi le même sort. 64 ALEC PELLETIER NARRATEUR (sync.) — Et le feu .n’avez-vous point horreur du feu ?BREBEUF — Je le crains, mon ami, car la piqûre d’une mouche est capable de m’impatienter .J’espère que Dieu m’assistera.Le troisième chef huron, Senentsi, arrive à son tour.Les deux se détournent.Il va parler à voix basse, sans joie.SENENTSI — Echon, j’ai une grande nouvelle pour toi et tes frères .(Pause) Etonnés, ils le regardent.Ils attendent.Les Capitaines des Nations ont refusé.(Pause) Les Durons ne veulent pas être responsables de votre mort .Pause.Visage serein de Brébeuf.Visage attristé du narrateur.Vous pouvez dormir paisiblement.Le Conseil et tous les capitaines sont repartis.BREBEUF (sync.) — Tu es sûr de ce que tu avances ?Tu dis bien la vérité ?SENENTSI — Un Huron n’a pas deux paroles.(Puis à voix basse, comme se parlant à lui-même.) Mais il aurait mieux valu pourtant que nous eussions eu le courage de nous débarrasser de vous.Senentsi disparaît dans la nuit.Le narrateur reste seul.Plan du village indien éclairé par les feux de camps.BREBEUF — Je vais porter la nouvelle à nos pères.NARRATEUR (off) — La bonne nouvelle, hélas ! Je devrai donc reprendre cette vie, Seigneur.Seigneur, vous m’en demandez trop .Délivrez-moi de moi.On coupe au narrateur qui a plongé son visage dans ses mains. LE FESTIN DES MORTS 65 Brébeuf s’approche du )eune père et va lui parler .-mais devinant le drame qui se joue dans l’âme de son confrère, il demeure silencieux et attend .Le narrateur découvre lentement son visage.NARRATEUR (sync.) — Père Brébeuf, ça vous est égal de ne pas mourir demain ?BREBEUF — Moi ?Oui ! Que voulez-vous, mon nom le dit.Je suis un boeuf, et ne suis propre qu’à porter la charge.NARRATEUR (sync.Amer et sur un ton à peine perceptible) — Pour moi, le corps est un cheval rétif, dur à dompter.Je rêvais du martyre .tout le long, je croyais mourir pour Dieu, alors que .BREBEUF — Les pensées qui nous viennent dans de pareils moments ne dépendent pas toutes de notre volonté.(Pause) La faute, c’est de se croire à l’abri de Satan.(Pause.Puis hésitant) Vous ne vous êtes jamais habitué à ce pays ?NARRATEUR (sync.) — Non.Et je me rends compte, cette nuit, que je ne m’y ferai jamais.BREBEUF — Il faut s’abandonner à Dieu.Attendre pour savoir ce qu’il veut de nous.NARRATEUR (sync.) — Non, Père.Je sais bien que c’est en ce pays ma place, puisque l’obéissance m’y a conduit et m’y maintient.BREBEUF — Je ne veux pas vous voir retenu ici de force.L’Apôtre a dit : « Quand je distribuerais tous mes biens aux pauvres, quand je livrerais même mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité cela ne me sert de rien.» Il faudra peut-être songer à quitter ce pays.C’est le défi suprême.Brébeuf ouvre la porte.Le narrateur peut fuir, s’il le désire.Il hésite à peine un instant puis s’agenouille posément dans le sable. 66 ALEC PELLETIER NARRATEUR (sync.) — Le plus grand amour me commande de vivre ici.Il n’y a pas d’autre issue, Père ! Acceptez d’être gardien de mon voeu.(Calmement et très distinctement) Je jure de ne jamais chercher à quitter le Canada de par ma propre volonté.BREBEUF — Si cela peut vous faciliter l’obéissance, je veux bien.En ce qui me touche, je n’ai point besoin de faire de voeux.Je sais que j’y laisserai et mon coeur et ma vieille carcasse, dans ces forêts.Je n’y ai guère de mérite, j’aime ce pays.NARRATEUR (sync.) — Père, voulez-vous me bénir ?Le jeune père a un grand sourire sur les lèvres .l’abandon qu’il faudra toute une vie pour réaliser.BREBEUF — Allez en paix, mon ami.Dieu nous donne le jour pour agir et la nuit pour converser avec lui.L’hiver.La forêt.— Retour au narrateur.Il a un visage d’agonisant.La tempête hurle maintenant sur la trame sonore.Pîiis, la caméra s’élève doucement, irrémédiablement.SPEAKER — Après la peste, les guerres connurent leur apogée.Les Iroquois écrasèrent la nation huronne.Les missionnaires furent mis à la torture, brûlés, dévorés.C’est ainsi que mourut le Père Brébeuf .Le narrateur trébuche dans la neige, sans pourtant s’arrêter.Quant au jeune père, s’étant égaré dans les bois, il y mourut partie de faim, partie de froid, en allant quérir du secours pour ses Elurons.A travers la bourrasque, selon l’effet d’un truc d’optique, îin pâle soleil apparaît. LE FESTIN DES MORTS 67 Le narrateur marche vers cette lumière, levant les bras dans un geste grandiloquent et démesuré.Toujours le froid, la neige.Le narrateur avance vers l’orée de la forêt.Epuisé, il trébuche, se relève, poursuit son chemin.NARRATEUR (off) — Les Iroquois nous environnent, nous traquent comme des loups affamés.Seigneur ! Aie pitié de tous mes frères Hurons.De ceux-là qui restent et qui ont besoin de secours.De ceux-là surtout qui sont morts sans baptême.Mes amis, mes compagnons : Brébeuf, Lallemant, Garnier, Jogues, tous massacrés.Et moi, le plus indigne de tous, je reste.Qu’attends-tu encore de moi ?Mon Dieu, ne sois pas loin ! Proche est l’angoise.Que ce soit pour tout de bon qu’un jour je me donne à Toi; et que je t’appartienne, quand il te plaira.Depuis un bon moment, la caméra a perdu de vue le narrateur.En prenant de l’altitude, elle a retrouvé la forêt primitive, la tempête qui agite ses serpents de neige, les images du grand continent sauvage.FIN (Ce film a été tourné en 1964 par l’Office national du film, avec la collaboration de Radio-Canada, et réalisé par Fernand Dansereau.) JACQUES LANGUIRAND LES CLOISONS PIÈCE EN UN ACTE Le décor, aussi simple que possible, représente deux chambres mansardées d’un petit hôtel, séparées par une cloison — qui peut être imaginaire.Le décor sonore est particulièrement important : montage de bruits réalistes et parfois transposés.De préférence, diffusion stéréophonique.C’est le soir.Les personnages, dans la vingtaine, sont : ELLE LUI Note de l’auteur : Il s’agit de respecter les intentions.A la mise en scène, on pourra supprimer telle réplique, ou tel passage d’un monologue, si un mouvement ou une attitude en tiennent lieu.Tous droits réservés par l’auteur. LUI ELLE Il travaille à une petite table Dans l’autre chambre, au dans sa chambre.Il paraît vi- contraire très ordonnée, il siblement écoeuré de travail- n’y a encore personne.1er.(Cette pantomime doit permettre d’établir les lieux) Elle arrive à l’avant-scène — qui tient lieu de coidoir — avec ses valises imaginaires qu’elle dépose pour se reposer un moment; puis elle les reprend et commence à chercher sa chambre.A un moment, face au pîiblic, elle s’arrête comme devant la porte d’une chambre, et constate que le numéro ne correspond pas à celui de la clé, etc.Elle refera le ]eu devant la porte, imaginaire aiissi, de la chambre du ]eune homme.Elle finit par trouver sa chambre, et introduit la clé dans la serrure : Il a relevé la tête pour écou- Bruit de clé dans une serrure, ter. 72 JACQUES LANGU1KAND Tiens J un voisin.Je ne suis plus seul.(Un temps.) Quel est cet autre ?Age.Profession.Signes particuliers.Mâle ou femelle ?Rayez les mentions inutiles.Il marche, ou plutôt elle marche.Clac-clac clac.Les talons comme des petits marteaux sur le plancher.Elle va du lit au placard où elle range ses vêtements.Et du placard au lit.Elle entre et referme la porte : Bruit de porte.Elle pose ses valises sur le lit et commence à ranger ses vêtements.Elle referme ses valises et les glisse sous le lit.Buis elle se rend à la fenêtre qu’elle ouvre : Bruits lointains de la ville.Tiens ! Elle ouvre la fenêtre.Elle a bien raison, ça sent le renfermé.Si j’en faisais autant.Mais j’aurais l’air de l’épier.Ah ! si seulement vous vous étiez trompée de portes, nous aurions fait connaissance.Maintenant, elle regarde les toits, elle écoute les bruits de la rue : on dirait la mer au LES CLOISONS 73 loin qui vient se briser sur les rochers.Après tout, pourquoi n’ouvrirais-je pas ma fenêtre ?J’ai tout de même le droit d’ouvrir ma fenêtre si ça me plaît ! Il va à sa fenêtre et Louvre.En même temps, elle referme la sienne.Elle a refermé.La fraîcheur du soir le saisit.Il va pour refermer mais il s’arrête.Si je referme ma fenêtre tout de suite, j’aurai vraiment l’air de l’épier.Il reste devant sa fenêtre à grelotter.Je croyais être seule, et je découvre que je ne le suis pas.Pendant plusieurs minutes, rien ne bougeait dans la chambre à côté, comme si la vie s’était arrêtée autour de moi.Mais il y avait quelqu’un tout près, quelqu’un qui n’a pas remué pendant plusieurs 74 JACQUES LANGUIRAND minutes afin, peut-être, de m’écouter vivre.Un homme ou une femme ?Il éternue et referme vivement sa fenêtre.C’est un homme ! Elle sait maintenant que je suis un homme.Sur le point d’éternuer.Ah ! non, ce serait trop bête, il croirait que je lui réponds.Elle se pince le net pour éternuer sans bruit.On dirait qu’elle attend.Comme si elle n’osait plus bouger.On dirait qu’il attend.Comment est-elle ?Est-il ?Bah ! une affreuse mégère ! Pouah ! un vieux dégoûtant ! LES CLOISONS 75 Cabossée comme une vieille casserole ! Enroulé autour de sa canne ! Méchante et cruelle.Avare et vicieux.Il soupire.Les raisins sont trop verts ! J’allais le dire.Ce serait tout de même étonnant si ma voisine.Il s’assied sur le lit.Si mon voisin pensait à la même chose que moi.Elle s’assied sur le lit.Il rit.C’est idiot ! Il me semble, tout à coup, que si je la rencontrais sur le palier.Je n’oserai plus sortir dans le couloir. 76 JACQUES LANGUIRAND Allons ! Il se relève, se promène, s’agite, brouille les pistes.Je suis seul dans cette chambre.Ide m.Je fais ce qui me plaît ! Cette personne m’est étrangère ! Je ne peux tout de même pas rester immobile de crainte qu’elle n’interprète le fait de me rendre à la fenêtre, ou de m’étendre sur le lit, ou de me remettre à ma table de travail, comme une façon d’engager le dialogue ! Après tout, nous n’avons jamais été présentés ! Je ne peux tout de même pas, chaque fois que j’entrerai dans ma chambre, m’enfermer dans le placard ! J’ai le droit.Il se rend à l’évier et ouvre le robinet : LES CLOISONS 77 Bruit d'eau.De faire ce que je veux ! Elle se rend à l'évier et ouvre le robinet : Bruit d'eau.Etonné, il demeure un mo- Elle de même.Ils sont face à ment sans bouger devant le face — sans se voir, miroir.Comme c’est étrange ! Il me semble tout à coup que j’ai beaucoup à vous dire.Mais si j’étais vraiment en face de vous, je ne trouverais peut-être pas la force de me confier.Certains aveux très intimes, on dirait qu’on ne peut les faire qu’à des étrangers, — comme si on révélait l’essentiel de soi-même dès la première rencontre.Elle décroche.C’est peut-être pour cela que je l’ai quitté.Nous n’avions plus rien à nous dire.Il au- 78 Nous sommes peut-être des milliers qui vivent comme ça dans l’attente d’une rencontre, des milliers qui espèrent qu’un autre viendra les délivrer d’eux-mêmes.J’ai toujours été empêché de me donner — comme on se délivre d’un poids trop lourd.Mais ce soir, il me semble que je pourrais.Et pourtant, vous n’êtes pas avec moi ! Il ferme brusquement son robinet.JACQUES LANGUIRAND rait fallu trouver le courage de vivre ensemble la petite vie de tous les jours.Mais ce n’est pas ainsi que j’imaginais l’amour.Elle regarde de son côté.C’est idiot de vous en dire autant sans même vous connaître.Et maintenant, si je ferme mon robinet, vous allez interpréter ça comme un signe.Je ne peux tout de même pas laisser le robinet ouvert toute la nuit.Elle ferme son robinet. LES CLOISONS 79 Après un moment, il roiivre le sien lentement.Elle écoute, puis elle lui tourne vivement le dos comme pour échapper à cette curieuse étreinte.Je vous en prie, n’insistez pas.Jusqu’à maintenant, je pouvais me dire : c’est le hasard.Pourquoi avez-vous ouvert si tendrement votre robinet ?C’est trop bête de s’en remettre au hasard.Ah ! si vous saviez tout ce que j’ai mis de tendresse dans ce simple geste d’ouvrir le robinet.Avez-vous senti que je vous prenais doucement dans mes bras ?Répondez-moi.J’ai eu l’impression que vous me preniez doucement dans vos bras.Je me suis sentie fondre dans vos bras.Je ne veux pas ! Je vous en supplie ! Non ! 80 JACQUES LANGU1RAND Ouvrez votre robinet ! Si je l’ouvrais, ce serait brutalement — pour vous gifler ! Ouvrez votre robinet ! Je ne peux pas.Hier encore, je me trouvais dans ses bras.Il m’a prise et j’étais heureuse.Mais au réveil, j’ai senti que ce n’était plus possible.Et j’ai décidé de partir.Il faut maintenant que je l’oublie.Laissez-moi le temps.Je ne peux pas me donner à vous ce soir.Même si j’avais très envie de me raccrocher à la vie, de la réveiller en moi par le plaisir de mon corps.Ah ! vous me faites dire des bêtises ! Je ne peux pas me donner à vous, et puis voilà ! Du moins, pas ce soir.Demain, peut-être.Si je me donnais à vous maintenant, j’éprouverais au réveil un tel dégoût de moi.Soyez raisonnable ! Je ne sais même pas votre nom.Il s*agenouille.Ouvrez votre robinet ! LES CLOISONS 81 Mais il se relève brusquement et referme le sien.Tant pis ! Il dégage et lui tourne le dos.Vous ne voulez pas comprendre.Maintenant, j’ai le coeur en écharpe.Oh ! je serais ridicule de dire que je vous aime, puisque je ne vous connais même pas.Mais j’ai besoin — comment dire ?— de célébrer la vie.Oui, c’est ça ! vous seriez la déesse de cette religion : la vie.Que je vous explique : les arbres, je les aime, mais je ne peux pas les prendre; les couchers de soleil et les bruits de la ville dans la nuit, je ne peux pas les prendre non plus; et pas Je vais l’ouvrir, soit ! Mais un tout petit peu seulement.Elle se rend à l’évier.Comme on donne un baiser fraternel, sur la joue.Elle est sur le point d’ouvrir son robinet.Elle demeîire devant l’évier sans bouger. 82 JACQUES LANGU1RAND davantage le rire des enfants dans les jardins et les nuages au-dessus de nos têtes ! Je ne peux pas caresser tous les êtres entrevus, tous les objets dont les formes me plaisent — la vie quoi ! Je ne peux le faire qu’à travers vous.Ce soir, j’ai l’âme d’un violoniste qui voudrait chanter le monde, mais à qui on refuserait un violon.Soyez mon violon, je vous en prie ! Je vous ferai chanter toute la musique que je porte en moi, qui ne demande qu’à jaillir de moi !.Mais nous sommes engagés dans un dialogue de sourds.Vous ne pouvez pas me comprendre.Elle ouvre un peu son robinet.Pourquoi me donnez-vous l’impression de m’avoir compris ?Vous êtes venue vous blottir doucement dans mes bras.Mais si je vous presse tout contre moi, vous allez vous débattre jusqu’à ce que je relâche mon étreinte.Il ouvre son robinet. LES CLOISONS 83 Elle referme aussitôt le sien et dégage en lui tournant le dos.Qu’est-ce que je vous disais ! C’est à croire que les violons n’aiment pas la musique.Ah ! vous êtes toutes les mêmes.Oui, tous les mêmes.On s’approche en confiance, on vous dit : prenez ce qu’on vous offre, pas davantage pour cette fois; laissez-moi le temps de vous aimer un peu, ou de vouloir aimer avec vous.Il faudrait vous violer ! Je vais dans le couloir, et je force votre porte : vous menacez de crier, je vous mets la main sur la bouche; vous vous débattez, je vous tords un bras.Avec les larmes, vous cessez de résister, vous cédez lentement.Pour la suite, il me suffit d’agir de façon à ce que vous n’ayez aucun regret ! Il se rend à la porte et Louvre : Bruit de porte. 84 JACQUES LANGUIRAND Elle se précipite vers la sienne, pousse le verrou et se tourne de manière à s’appuyer de dos contre la porte.Tu as entendu ma porte s’ouvrir.Maintenant, tu n’oses plus bouger.Tu attends.Moi aussi, j’attends.J’aurais dû, dans le même mouvement, me rendre à ta porte et frapper ! Maintenant, tu te demandes ce que je fais.Peut-être as-tu peur ?.Je vais te rassurer.Il traverse Vavant-scène.Elle se met de côté comme si elle craignait qu’il vienne regarder par le trou de la serrure.Maintenant, tu n’entends plus rien.Tu te dis que je suis à l’autre bout du couloir.A moins que tu ne penses à la serrure.Oui, c’est ça ! Tu crois que je vais regarder par le trou de la serrure.Tu me prêtes beaucoup de courage ! Rassure-toi, j’aurais trop peur d’être surpris.Mon coeur bat très fort. LES CLOISONS 85 Dans ce couloir sombre, le silence m’effraie.Mais ce n’est pas tout à fait le silence; il me semble que les battements de mon coeur résonnent très fort.Après un temps.Normalement, je reviens à ma chambre.Il traverse Vavant-scène.et j’entre ! Il referme la porte : Bruit de porte.Mais il demeiLre dans le couloir.Il fait quelques pas vers la porte de la )eune fille.Il regarde fixement du côté de la serrure.Elle éclate de rire.Ah ! si tu savais, si tu savais comme j’ai eu peur.J’étais une petite fille, et toi, le méchant loup.Je sentais ta présence dans le couloir.A un moment, il m’a semblé que tu approchais de la porte et que tu étais sur le point de te pencher pour mettre l’oeil à 86 JACQUES LANGUIRAND la serrure.Mon coeur battait très fort.La force me manquait de faire quelques pas pour fermer à double tour.Je m’attendais à ce que la porte s’ouvrît d’un moment à l’autre.Je ne sais pas ce que j’aurais fait.J’ai d’abord cru que je pourrais crier, appeler à l’aide ! Mais à la pensée de tous ces gens qui seraient venus me secourir, j’ai eu honte pour toi.Il m’a semblé que nous ne méritions pas ça.Si ma porte s’était ouverte, je crois que je me serais évanouie.C’était le seul moyen de t’échapper et d’empêcher que tu ne commettes un acte regrettable.C’est ridicule ! je te parle comme si je te connaissais, alors que je ne voudrais peut-être même pas t’adresser la parole si je savais qui tu es.Elle se rend à la fenêtre.Il s’est passé tant de choses entre nous, ce soir.Je me demande si j’oserai te regarder quand nous nous rencontre- LES CLOISONS 87 rons par hasard dans le couloir.Elle éclate de rire.Au fond, il ne s’est rien passé du tout ! Elle tire le rideau de la fenêtre.J’entends moins bien que dans ma chambre.Il me semble, mais je ne le jurerais pas, que tu viens de tirer le rideau de la fenêtre.C’est peut-être que tu vas te coucher.Il fait quelques pas vers la porte.Tu éteins le plafonnier.Il reste la lampe de chevet sur la petite table près du lit.C’est merveilleux, je te regarde vivre dans ma tête.Je suis attentif au moindre mouvement, beaucoup plus sans doute que si je me trouvais avec toi dans cette chambre.Maintenant, tu te déshabilles.Le moindre de tes gestes prend une importance extraordinai- Elle éteint le plafonnier, et se déshabille lentement, en partie derrière un paravent. 88 JACQUES LANGUIKAND re.Je ne sais pas si tu es comme moi sensible à l’atmosphère délicieusement intime de ces instants.Il me semble que je t’entends respirer, que le bruit léger des vêtements que tu retires parvient jusqu’à moi.Qu’est-ce que je verrais si j’avais le courage de regarder ?Il héüte.Il s’approche de la porte et se penche.Mais il se redresse aussitôt pour regarder à un bout du couloir puis à l’autre.Après un moment, il finit par mettre l’oeil à la serrure.Mais de sa propre porte.Je vois comme un bosquet touffu.L’image se précise : je vois maintenant, dans un cadre de forme phallique, un ensemble complexe où il entre un bout de lit, un morceau de paravent, un dossier de chaise, un journal et l’appui d’une fenêtre.On dirait les objets hétéroclites d’une vente à l’enchère.Dans ce décor, je devine une présence.Mais je ne vois pas la femme : comme toujours, elle se LES CLOISONS 89 déshabille en dehors du décor.La serrure n’est jamais à la bonne place.Ou c’est l’oeil qui devrait être à la place du nombril.Il se redresse.Mieux vaut rêver ! Il ouvre sa porte et rentre dans sa chambre : Bruit de porte.A ce bruit, elle sursaute.Vêtue de sa robe de nuit, elle se couvre rapidement d’un vêtement plus décent.Puis elle se rend à la porte et ferme à double tour : Bruit de la clé.Non ! Ce n’est pas vrai ! Je vous assure que je n’ai pas regardé ! Tout est fini entre nous ! Que je vous explique ! je me trouvais dans le couloir, et puis.Et puis, à quoi bon ? 90 JACQUES LANGUIRAND Vous ne voulez même pas entendre mes explications.C’est très mal ce que vous avez fait.J’imagine maintenant que vous êtes vieux, laid, méchant.Je ne vous le pardonnerai jamais : vous étiez si beau avant ! Essayez de comprendre qu’un jeune homme aussi bien qu’un vieux peut éprouver la tentation de regarder par le trou d’une serrure.Mais il résiste ! J’ai résisté, je vous le jure ! Comment vous croire ?Demain, je partirai.C’est moi qui partirai, et dès l’aube ! Qu’est-ce qui vous a poussé à regarder ?Puisque je vous répète que je n’ai pas regardé ! LES CLOISONS 91 Qu’est-ce qui vous a poussé à vouloir regarder ?Un instinct.D’ailleurs, vous le saviez que je voulais regarder, et vous n’avez rien fait pour m’en empêcher.Un instinct vous poussait, vous aussi, à vous laisser regarder.Quand je pense que nous serions tellement mieux tous les deux dans votre lit, ou dans le mien — ils sont tous les deux aussi merveilleusement étroits.Tout en parlant, il s'est rendu à la fenêtre.Il l'ouvre.Après un temps.Je vous en prie ! Après vous ! Oh ! Elle éteint la lampe de chevet.Elle a mis sa robe de chambre et se rend à la fenêtre.Elle ouvre en même temps que lui.Je n’en ferai rien.Il n’en est pas question ! 92 JACQUES LANGUIRAND Puisque nous ne pouvons pas, par pudeur, nous trouver ensemble à la fenêtre, je vous cède la place.Il referme sa fenêtre.En même temps, elle refer- me la sienne.Et elle éclate de rire.Vous riez ! Il rit.Non ! Cette fois, je vous ai entendue vraiment.Moi aussi ! Vous avez un rire jeune.Je ne savais pas qu’un jeune pouvait s’intéresser au spectacle d’un trou de serrure.Il y a des jours où on se sent tellement vieux ! Faites de beaux rêves ! Elle se couche.Vous vous couchez ? LES CLOISONS 93 Puisque j’ai sommeil.J’entends mal les bruits insolites de votre lit.Je vais éteindre : on entend mieux dans le noir.Je vais donc essayer de m’endormir sans bouger.Vous ne trouvez pas idiot d’être dans ce petit lit-là, et moi bientôt dans ce petit lit-ci ?C’est idiot, en effet.Mais que pourrions-nous faire d’autre ?Eh bien ! je pourrais, par exemple, frapper à votre porte pour vous demander des allumettes.Elle prend le ton qu’elle aurait dans cette situation.Je ne fume pas, monsieur.Excusez-moi.Idem.C’est ennuyeux.Mais dites-moi, mademoiselle, vous n’auriez pas un livre à me 94 JACQUES LANGUIRAND prêter ?Je n’arrive pas à m’endormir ?Idem.Commencez par vous déshabiller, monsieur.Ça favorise toujours le sommeil.A quoi bon ?Vous ne voulez pas jouer le jeu ! Je n’ai peut-être pas envie de le jouer ! Mais peut-être avez-vous envie de le jouer.Peut-être.Qui sait ?Dans ce cas, j’arrive pour vous demander des allumettes.Vous ne le ferez pas ! Pourquoi ?Parce que ça ne se fait pas.Avouez que ça devrait pouvoir se faire.Peut-être. LES CLOISONS 95 Alors, pourquoi ne le ferai-je pas ?Parce que vous ne pouvez pas le faire.Et pourtant, quand vous serez tout seul dans votre lit, vous regretterez de ne pas l’avoir fait.Mais si vous pouviez le faire, vous ne m’intéresseriez plus.Il me semble que je devrais pouvoir le faire, et que vous devriez admettre que je le fasse.Avouez que vous m’en voulez un peu de ne pas le faire ?C’est vrai.Je vous en veux de ne pas frapper à ma porte.J’imagine que le Prince Charmant se trouve dans la pièce à côté, et je lui en veux de ne pas venir me trouver.C’est ce que vous vouliez me faire admettre ?Oui.Maintenant, je vais a-voir le courage de le faire.Non.Pourquoi ? 96 JACQUES LANGUIRAND Parce que mon aveu, vous n’avez pas pu l’entendre.Vous l’avez imaginé seulement.Comme vous imaginez seulement que je m’intéresse à vous.C’est vrai.Si c’est vrai, c’est triste.Car je sais bien, moi, que je m’intéresse à vous.Et moi, je l’avoue un peu honteuse, je m’intéresse à vous.Il faudrait poursuivre réellement notre dialogue.Il faudrait.Mais ce n’est pas possible.Parce que, dans la réalité, il faudrait tout recommencer à zéro.Il commence à se déshabiller.Qu’est-ce que tu fais ?Je me déshabille ! ¦ LES CLOISONS 97 Tu renonces ?Je n’ai pas le choix ! Comme tu es bruyant ! Je jurerais que tu te trouves dans la même chambre que moi ! J’ai besoin de faire du bruit, beaucoup de bruit ! Pourquoi ?Pour que tu comprennes mon dépit.Je l’avais compris.Merde ! Tu n’as pas d’ordre.Tu lances tes vêtements n’importe où ! Il se couche.Puis il éteint sa lampe de chevet.Comme ça, dans le noir, j’ai l’impression d’être plus près de toi.Après un temps.¦ 98 JACQUES LANGUIRAND Et je te prends dans mes bras, et je t’embrasse sur tout le corps, et je me roule avec toi.Tu le sais au moins ?Je le sais.Elle soupire.Je donnerais dix ans de ma vie pour trouver le courage d’abattre cette maudite cloison.Il se retourne dans le lit.Et moi, vingt ans pour que tu viennes me retrouver en rêve.Elle soupire.Je vais essayer.Bonsoir, bonne nuit.Elle se retourne dans le lit.Bonsoir, bonne nuit.RIDEAU Paris, octobre-novembre 1962. MICHEL GRECO LES PIGEONS D’ARLEQUIN THÉÂTRE MICHEL GRECO — Etudes à l’Ecole des Beaux-Arts de Montréal avec Alfred Pellan.A Paris, une année à la Sorbonne, en Lettres et Philosophie.Téléthéâtres à Radio-Canada et nombreux textes radiophoniques.Présentement réalisateur de télévision à Radio-Canada. PERSONNAGES LUI ELLE : Epouse de lui CAMIONNEUR PROFESSEUR VIEILLE BELLE La pièce se déroule de P aube à P aube suivante; dans la ville; dans un quartier pauvre.DÉCORS 1 — Une rue sale, semée de déchets, de vieux journaux et de poubelles.2 — Un palier dans une maison d’appartements : un escalier; cinq portes.3 —E’appartement de lui et elle.Une alcôve qui sert de cuisine; une porte ferme la salle de bain; un paravent cache le lit.Dans un coin, une couchette d’enfant.Les meubles sont rares, vieux.LUMIÈRE Elle monte jusqu’au jour, baisse jusqu’à la nuit, se devine à l’aube suivante.Son mouvement, est interrompu detix fois : lors de l’épisode du carnaval où elle se fait criarde; lors de l’épisode de la mort de la fillette où elle est funèbre.MUSIQUE A.l’entracte.et durait les deux retrospectives. ¦ LA RUE Chtq heures du matin.Les premières lueurs de l’aube commencent à blanchir le ciel.LUI s’avance dans la rue, les mains sous les aisselles, vagabond triste et frileux.Il n’est plus ivre, mais tut reste de vapeurs d’alcool non encore dissippées alourdissent sa démarche, voilent ses yeux.Des taches douteuses souillent son pantalon; une manche de son veston, à demi arrachée, laisse paraître la doublure; une poche pend, déchirée.Le souvenir d’un événement cocasse le secoue d’un rire violent qui arrête son pas et se transforme graduellement en une plainte douloureuse qui l’épuise.Apitoyé, il s’intéresse à la blessure de son veston, au bouton du col de sa chemise qui se balance au bout de son fil, à la poussière qui ternit ses soldiers.Il veut rire encore mais l’éclat s’étrangle dans sa gorge.LUI — Abjection ! Il arrache le bouton et le lance au loin.LUI — Joyeux balayeur que ton destin guidera jusqu’à ce petit morceau d’écaille, sauras-tu qu’il fut témoin d’un moment d’humanité sans que rien de toute la souffrance du ¦ 102 MICHEL GRECO monde n’affecte son impassibilité ?Un seul mouvement de ton balai le projettera dans le calme, l’oubli et l’inutilité.Balayeur, sois béni de ta collaboration ignorante à la restitution de l’ordre dans les choses ! Je me demande si elle pense encore à moi.Il fait quelques pas.LUI — Je dois rentrer chez moi.Pour entrer, il faut ouvrir la porte qui ferme l’appartement.Pour arriver à la porte, je dois monter l’escalier, l’escalier qui me conduit au palier, devant ma porte.Pour entrer, il faut une clé, la clé qui fera tourner la serrure de la porte.J’aurai à actionner la clenche du loquet de la porte, à pousser la porte.à l’ouvrir sur chez-moi.C’est la méthode qui compte.Trouvons la clé.Il gratte le fond de ses poches.LUI — Vides ! Rageusement, il retourne ses poches.LUI — Elles sont vides : il n’y a plus rien dans mes poches — pas le plus infime grain de poussière.Ni poussière, ni clé, ni argent.Vides comme le coeur du monde, mes poches.Malgré les carrés de toile que j’y ai cousus moi-même avec une aiguille et du fil à broder violet.J’y vois encore le cheminement du fil en dessins capricieux.C’est joli, cette couleur de cardinal qui tapisse mes poches, ce soleil sombre dans l’ombre de mon pantalon ! Elle ne m’attend plus, c’est certain.Il lève les yeux vers la fenêtre.LUI — La fenêtre est éclairée.D’habitude, à cette heure du matin, la fausse lumière des ampoules dort quelque part, le long des fils.Un oeil blême sur un teint pâle. LES PIGEONS D’ARLEQUIN 103 Est-elle debout, à cette fenêtre, guettant, haletante, mon passage; assise, désespérée, sur le lit; couchée, fascinée par l’éclat de la suspension ?Ou veut-elle éclairer ses rêves, elle qui ne rêve pas ?Mais l’attente ne se fait pas à l’électricité ! elle palpite à la seule lueur du ciel, qu’il fût noir, bleu ou blanc.Cette clarté cadavérique n’a pas d’usage : il faudra en discuter.Voudra-t-elle que je lui parle ?Méditatif, il s’assied sur le trottoir.Mais un journal qui s’effeuille au vent attire son attention.Il le prend, l’ouvre, le parcourt.LUI — Vendredi.Je tiens dans mes mains le bilan d’un certain jour qui fut vendredi, le.Est-il mention de moi, dans ce bilan ?Suis-je détaillé par cette imprimerie noire ?Peut-être.N’y a-t-il pas quatre jours que je parcours le monde ?Quatre jours ! Quatre fois le tour de la terre sur elle-même; quatre fois le lever du soleil, quatre fois la nuit.Quatre bilans énormes, pleins de la respiration de l’univers.J’en étais, de ces quatre jours, je vivais ! L’écrit-on, ici ?avec mon nom, mon adresse, la couleur de mes cheveux, la longueur de mes membres, la forme de mon nombril ?Fébrilement, il tourne les pages, cherche du doigt.Déçu, il laisse retomber les bras.LUI — Non, monsieur, vous ne figurez pas sur nos listes.Nos journalistes avaient mieux à faire qu’à s’apitoyer sur vos misères.Ils ont porté leurs lunettes aujourd’hui sur le drame d’une chatte en chaleurs perchée au faîte d’un chêne qu’il a fallu abattre à coups de revolver à la suite de son refus de dégringoler malgré les bâtons et les pétards; sur une escarmouche sanglante au Népal au cours de laquelle un moine taoïste a trouvé le Paradis éternel des moines taoïste aux mains des rebelles socialo-radicalo-communisto-conservateurs 104 MICHEL GRECO de droite-moyenne; sur le sein gauche de la célèbre vedette de cinéma Véra Langélique que des mensurations répétées et précises ont révélé être d’un centimètre cube moins volumineux que son sein droit, détruisant ainsi l’illusion de la perfection de cet édifice anatomique tenu jusqu’à ce jour pour l’étalon de la moitié femelle de l’humanité; sur un champignon géant nullement atomique récolté dans le champ d’un paysan aux moustaches euphoriques.Mais ils n’ont pas su que moi, j’ai existé.Elle n’a pas prévenu la police; elle n’a pas signalé ma disparition.Elle n’a pas donné ma vieille photo de la plage aux journalistes, pour qu’ils la publient et que je sois facile à reconnaître si un badaud me croisait dans la rue.Elle ne m’a pas cherché.Il se lève.LUI — Nous finissions de rire au souvenir de cette baignade sous le petit pont de bois, nus tous les deux, parfumés d’algues et de soleil; et du garde champêtre dont les oreilles s’étaient enflammées quand il nous avait vus nous rouler dans les fougères.A bout de bras, sans nous regarder, il nous avait tendu nos maillots, en faisant un interminable discours sur la pudeur et le malheur qui guette « ceux par qui le scandale arrive ».Nous ne l’écoutions pas mais nous embrassions à pleine bouche; et lui se trémoussait, nos vêtements accrochés au bout des doigts, râlant.Souvenirs ! Elle riait encore au-dessus de la bouilloire à café : moi j’ai glissé à reculons jusqu’à la porte, je me suis coulé dehors.La dégringolade dans l’escalier, le marteau de bronze qui battait mes tempes ! que je disparaisse, qu’elle me remplace : je n’en peux plus de me haïr ! Pourquoi la lumière à la fenêtre ?Il veut connaître Vheure, à sa montre-bracelet. LES PIGEONS D’ARLEQUIN 105 LUI — Je savais bien que la rousse me chiperait ma montre; mais j’étais tellement saoul ! Quel jour ai-je été si riche.?Les hommes ne voulaient plus que je quitte la table.Les femmes avaient du sucre sur les lèvres; mon argent leur donnait des démangeaisons dans le sexe.L’antre de la bête, avec ses miroirs et ses odeurs ! La Rose s’est levée du lit pendant mon épuisement; je l’entendais vider mes poches, gémir en se caressant le ventre avec les billets de banque : elle se payait.Mais j’étais trop lourd pour la retenir, trop loin au fond du puits.Combien étaient-ils lorsqu’ils m’ont battu ?Trop ! Pourquoi ont-ils cru nécessaire de m’achever ?Plaisir, mépris ?J’ai mal à la tête.Ce phare à la fenêtre !.Il touche ses vêtements : se dégoûte.La poubelle attire son attention; et surtout le pantin de coton qui s’y accroche.Etonné, il s’approche, prend la poupée : il reconnaît l’objet.LUI — Notre arlequin.notre arlequin gisant dans la pourriture ! Comment es-tu venu là ?Ses yetix vont du pantin à la lueur de la fenêtre.LUI — Elle ne m’attend plus ! Ce n’est pas pour moi que brûle son ampoule : elle n’attend personne.Elle, avec un autre ! Elle, sa tête contre la tête de l’autre, elle regarde ma photo de carnaval, elle examine la forme de mes yeux, la couleur de mon absence.Délicieusement, tous les deux, ils me défont, brin par brin; ils dénouent tous les noeuds.Et moi je me désole, un pantin ridicule au bout du bras ! ¦ 106 MICHEL GRECO Rien ! Il ne me reste plus rien ! Je suis libre ! Il exécute une danse délirantey douloureuse ; lance la poupée dans Vair, la reprend, la relance, tournoie.et tombe, épuisé, s’agrippant à son fétiche.Prostré, il attend la fin du monde.Le temps passe.Le soleil monte.Le temps passe.Le CAMIONNEUR s’engage dans la rue en sifflotant.La vue de LUI l’amuse.CAMIONNEUR — Ab ! l’illuminé cuve son vin ! Entre deux hoquets, il médite sur la désespérance humaine ! Il lui tape sur l’épaule.CAMIONNEUR — Lève-toi: c’est froid, le ciment; ça glace les os.LUI lève un visage pathétique.CAMIONNEUR rit.CAMIONNEUR — Je vois ce que c’est ! Ton corps se refuse au lendemain, comme s’il craignait la lumière.Tu t’enivres pour tout oublier, mais déjà les souvenirs te remontent au cerveau.Je comprends.Moi, si on me donnait un peu d’autorité, je me débarrasserais du lendemain, d’un bon coup de pied.Bien sûr, ce n’est pas possible.Ça vient avec le fond de la bouteille, le lendemain; ça se cache dans les plis des draps.Il faut que ça passe, comme le jour avant lui, et celui d’après.Pour le rendre moins sévère, il n’y a pas beaucoup de moyens : celui que je préfère, c’est de plonger dans le sommeil, en me couvrant bien du corps chaud d’une belle fille propre.Au réveil, le mal a disparu; et on a une peau luxueuse à caresser, doucement, sans se forcer. LES PIGEONS D’ARLEQUIN 107 Lève-toi : tu trembles de froid.CAMIONNEUR se penche; mais LUI a un mouvement des épatdes.LUI — Je tremble de fièvre, je n’ai pas froid.CAMIONNEUR — La fièvre : une chaleur hypocrite.Tu devrais t’en méfier.Moi non plus, tiens, je n’aime pas rentrer après une nuit trop riche : j’ai toujours envie de hanter les rues, de vagabonder sur les routes, pour me vider la tête.J’imagine que je blanchis en même temps que le ciel, que je me lave de ma nuit.Après je vais me coucher, de la manière que je t’ai dit.LUI — Je ne veux plus jamais me coucher.CAMIONNEUR — Drôle d’idée.Mais tu n’as que ça, de drôles d’idées.Tu veux toujours changer les choses, être pas comme les autres.Pourtant, cela, tu ne peux pas espérer le changer.Comme nous, tu devras te coucher pour dormir.LUI — Ni me coucher, ni dormir, jamais ! CAMIONNEUR — Régime sévère, difficile à suivre.J’ai lu dans un livre que l’expérience a déjà été tentée, mais sans succès.Les hommes ne résistent pas : ils perdent contrôle, s’endorment ou meurent.LUI — Peu m’importe.CAMIONNEUR — Pour un homme qui se prétend supérieur à nous tous, tu raisonnes bien mal, camarade.Si toutes tes idées sont de ce goût-là, pas surprenant que les gens te croient passablement détraqué.LUI — Je vous dis que peu m’importe de mourir.CAMIONNEUR — Et voilà ce que ça donne d’être savant ! Monsieur abandonnerait sans se défendre sa carcasse aux croque-morts qui ne pensent qu’à nous ficeler, à nous saigner, à nous remplir les veines d’un jus vert et puant; à nous ha- 108 MICHEL GRECO biller en curé et à nous offrir à grignoter sur un plateau d’ébène aux petits vers blancs.LUI — C’est cela que je veux.CAMIONNEUR — Farceur ! LUI — Laissez-moi tranquille.CAMIONNEUR — Alors ce n’était pas la peine, dis-moi, de gaspiller tes meilleures années, la tête fourrée dans des livres gros comme des maisons; et de nous fracasser les oreilles et le coeur avec des théories à n’y rien comprendre, puisqu’à la fin du compte tu finis par te saouler une fois par semaine et par vouloir te donner en pâture à la grande faucheuse.Valait mieux te taire, camarade, et nous laisser dormir en paix.LUI — Vous me fatiguez.CAMIONNEUR — Je sais bien que c’est l’alcool qui te fait divaguer : trop de plaisir rend triste.Allons ! ta femme est là, qui te baignera, te soignera, te cajolera, heureux homme, et te mènera paisiblement dans ses bras jusqu’à demain matin.LUI — Elle ne le fera pas.CAMIONNEUR — Elle te recevra en tempête, bien entendu; mais après, quand elle t’aura bien engueulé, elle se calmera, elle se ramollira.Les femmes, il faut savoir les prendre.LUI — Elle n’est pas comme toutes les femmes.CAMIONNEUR — Pour toi qui la vois tous les jours; mais pour moi au volant de mon camion de vingt tonnes, elle n’est pas différente des autres.Toutes, elles ont un ventre qui s’ennuie lorsqu’il n’est pas habité.Et si dans ce ventre il n’y a pas un poisson aveugle qui le suce par l’intérieur, elles cherchent à avaler ce qu’il y a dehors.Les fepimes se marient pour justifier leur ventre.Quand on sait cela, on ne craint plus de retourner à la maison après une bombe.LUI — Ne salissez pas le respect que j’ai de ma femme.C’est la seule belle chose qui me reste. LES PIGEONS D’ARLEQUIN 109 CAMIONNEUR — Je ne salis rien.Mais la différence entre nous, vois-tu, c’est que tu es un sédentaire.Moi, chaque huitième jour, je reviens ici, à mon appartement, après avoir traversé le pays d’un bout à l’autre.J’en connais des villes et des village bourrés de gars qui travaillent à la petite journée entre les quatre murs des bureaux, qui obéissent à des sadiques, qui cassent la croûte à heure fixe, qui aiment sèchement parce que la femme en a besoin une fois par semaine.Recroquevillés, ils vomissent de la suie jusqu’à ce que mort s’en suive.Je les regarde de loin, et c’est ma force.Mais toi, je te connais : tu voudrais faire comme eux et en même temps savoir pourquoi tu le fais; et les changer pour qu’ils ne le fassent plus.C’est impossible et ça t’épuise.Je ne salis rien, camarade : tout cela est déjà sale.Tu veux nettoyer : tant pis pour toi.Je te dis qu’il ne faut pas s’en mêler.Dans mon camion, je les traverse vite, les villes, pour me retrouver sans attendre sur mes routes dévorées de soleil ou noyées de pluie.Quand il faut que je m’arrête, je choisis une petite cabane en planches barbouillées de chaux.Il y a là-dedans un comptoir où j’achète ma pitance, et des filles derrière le comptoir, des filles qui ne demandent qu’à offrir leur peau douce à la caresse de mes mains.Arrosées de café, je dévore ces beaux fruits qui ne se cachent pas beaucoup, ou ces biches sauvages qui courent la campagne, ou même les oiseaux timides qui viennent changer les draps de ton lit, le matin, dans la chambre d’hôtel.LUI — Vivre, c’est plus que cela.c’est autre chose.CAMIONNEUR — Et ça recommence ! On ne peut donc pas te corriger ?Apprends qu’on doit se satisfaire de ce qui passe.LUI — Dites-moi que vous ne trichez jamais.CAMIONNEUR — Je mentirais. no MICHEL GRECO LUI — C’est cela, voyez-vous, cela qui est mal ! Moi, je voudrais ne pas être obligé de tricher pour qu’ensuite, je ne sois pas obligé d’avoir honte.CAMIONNEUR — Tu me fais rire, tiens ! Allons nous coucher : la honte ne résiste pas au sommeil.LUI — Elle nous reprend au réveil.C’est pour cela que je ne veux plus dormir.Au réveil, la honte m’étrangle.CAMIONNEUR — Et tu la laisses te gruger, ta honte, te grignoter comme un cancer.Quand on a des plaies, on met de l’onguent dessus et on les oublie; on ne perd pas son temps à les gratter pour en faire sortir le pus.Cesse de ruminer les péchés de la terre; ça ne réussit à personne ces choses-là : il n’y a que les confesseurs que ça amuse.LUI — Vous ne comprenez pas ! CAMIONNEUR — Il n’y a rien à comprendre à rien, ce n’est donc pas la peine de chercher.D’ailleurs le plus important pour l’instant est de dormir.Si tu ne me suis pas, je te laisse à tes misères et je vais me coucher.LUI — Ne m’abandonnez pas.CAMIONNEUR — Il faut te décider, mon vieux ! Après tout, une cuite, ce n’est pas la fin du monde.LUI — C’est la fin du mien, monsieur.Et je voudrais entraîner le vôtre à ma suite quand je m’abîmerai dans la mort.CAMIONNEUR — Tout ça pour un mal de tête ! Deux aspirines et tu n’y penseras plus, allez ! LUI est debout et montre au CAMIONNEUR son arlequin.LUI — Regardez.CAMIONNEUR — Qu’est-ce que c’est ?Un jouet d’enfant; une poupée.LUI — Un symbole, monsieur.Cet arlequin, c’est l’amour LES PIGEONS D’ARLEQUIN 111 de ma femme, c’est la mission que je me suis donnée.Je viens de le trouver dans une poubelle, parmi les déchets de cuisine.CAMIONNEUR — Je vais finir par croire que tu as vraiment perdu la boussole, sans remède.LUI — Riez monsieur sans remords, car devant vous sont maintenant les restes sacrés d’illusions détruites et d’humanité bafouée.CAMIONNEUR — C’est bien ma chance ! une fois seulement tous les huit jours je retrouve mon port d’attache; il faut que juste à ce moment-là, un illuminé saoul se mette en travers de ma route et m’assassine de grandes phrases alambiquées en agitant une marionnette sale et décolorée.C’est à devenir malade soi-même ! Allons, monsieur le philosophe : tout ça c’est des mots qui ne mènent à rien tandis que moi j’ai sommeil.Rentrons chez nous.LUI — Laissez-moi vous expliquer : il faut que vous compreniez.CAMIONNEUR — Je comprends que j’en ai soupé de ton histoire et que je veux m’en aller.Le CAMIONNEUR fait mine de partir, mais LUI s’accroche et le retient.CAMIONNEUR — Laisse-moi ! Divage si ça te chante, mais je te dis que j’ai sommeil.LUI — Ecoutez-moi ! Vous n’avez pas le droit de partir sans m’avoir entendu.CAMIONNEUR — Ecoute, il faut en finir.Entre à la maison, que je me débarrasse de toi.LUI — Je ne veux pas ! CAMIONNEUR — Alors lâche-moi et reste là.LUI — Je ne veux plus être seul.CAMIONNEUR — C’est trop, à la fin.Viens ! 112 MICHEL GRECO Le CAMIONNEUR entraîne LUI qui se débat.LUI — Je ne veux pas rentrer ! CAMIONNEUR — Excuse-moi d’employer les grands moyens mais je considère que ce serait dommage de te laisser aux mains de la police : ces gens-là ne t’écouteraient même pas.Tout compte fait, il vaut mieux se faire engueuler par sa femme que de se faire griller la plante des pieds par les forces de l’autorité qui vient de Dieu.Tirant, poussant, le CAMIONNEUR entraîne LUI hors de la vue.LUI — Vous n’avez pas le droit de me bousculer.CAMIONNEUR — Il ne s’agit pas de droit mais de raison.LUI — Laissez-moi ! CAMIONNEUR — L’épouse est le repos du guerrier, ou de l’ivrogne ! Avance, monsieur le philosophe ! Les deux disparaissent.Un moment.LE PALIER La VIEILLE sort de sa chambre; immédiatement, le PROFESSEUR Limite.Elle bondit.VIEILLE — Quand je sors vous sortez; quand j’entre vous entrez ! Vous n’avez aucune idée personnelle, monsieur, et moi je demande la paix.La paix en majuscules ! PROFESSEUR — La paix est en chacun de nous, mais elle meurt de nos folies.VIEILLE — Ne me servez pas de votre soupe insipide.Ma paix, c’est que vous ne me suiviez pas comme une ombre malsaine, pour épier chacun de mes gestes et vous en délecter ensuite vicieusement dans votre chambre, en imaginant je ne sais quelle entreprise honteuse. LES PIGEONS D’ARLEQUIN 113 PROFESSEUR — Vous me prêtez de l’imagination, ce que je n’ai pas.Ma vie s’est écoulée à tout apprendre, tout enseigner, ce qui exclut, vous en conviendrez, la nécessité de l’imagination.Vos insultes n’ont en conséquence aucun effet sur moi.VIEILLE — Un oignon séché, une branche morte, voilà ce que vous êtes ! Un débris sans vie qui ne peut exister qu’en fonction des vivants.PROFESSEUR — Je le voudrais que je ne saurais trouver de contrepartie à vos injures.VIEILLE — La paix ! Fichez-moi le paix ! Rentrez dans votre caverne, professeur, tissez votre toile d’araignée avec votre science stérile; mais ne troublez pas la paix des honnêtes gens.Soyez comme les pigeons que je nourris depuis cinquante-sept ans sans manquer un jour : innocents, cajoleurs, inoffensifs.PROFESSEUR — Inhumains.VIEILLE — Oui, et préférables aux humains de votre sorte.Ils ne me veulent aucun mal, eux.Ils ne m’assommeront pas durant mon sommeil pour procéder à des expériences inavouables; ils ne profiteront pas de ma bonté pour me voler; ils ne cultiveront pas de pensées lubriques en apercevant ma silhouette quand je vais à eux.Oui, monsieur le pervers : ils valent mieux que les humains, mes pigeons.PROFESSEUR — Peut-être avez-vous raison.Mais vous qui les connaissez bien, ces colombidés qui peuplent nos parcs et le toit de nos maisons, croyez-vous qu’ils soient capables de souffrance ?je veux dire, de cette sorte de souffrance de l’âme qu’éprouvent parfois certains humains, dans certaines circonstances ?VIEILLE — Voilà bien ce qui vous intéresse uniquement : la souffrance ! Je vous dis qu’ils souffrent, monsieur, quand des êtres de votre race rôdent dans leurs parages. 114 MICHEL GRECO PROFESSEUR — Vous leur prêtez des facultés que.VIEILLE — Je ne leur prête rien.Je leur donne mon pain, sans leur poser de question.Je laisse cela aux malades mentaux, aux obsédés.PROFESSEUR — Vous comprendrez que c’est dans un but scientifique que je vous expose le problème.Je croyais qu’il serait possible, grâce à votre aimable concours, d’établir une correspondance entre la souffrance hypothétique des pigeons — en admettant qu’elle soit vérifiable — et celle, possible et même probable, de notre voisine; car je ne doute pas que cette femme éprouve en ce moment une forme quelconque de souffrance morale occasionnée par les escapades répétées de son époux et surtout par cette dernière qui dure depuis quatre jours maintenant.N’est-ce pas qu’un esprit curieux et avide de connaissances.?VIEILLE — Elle ne souffre pas, monsieur, cette femme, croyez-en ce que je vous dis.Une femme ne souffre jamais d’être libérée de la présence d’un voyou abject et sans entrailles.PROFESSEUR — C’est une manière de voir la chose, je vous le concède.Mais supposons, ne fût-ce que pour les besoins de ma cause, qu’elle attende son mari.Déjà, dans le mot « attente », se bousculent une foule d’idées génératrices de conclusions plus ou moins précises mais s’ouvrant sur des perspectives illimitées — ne trouvez-vous pas ?Eliminons pour commencer.VIEILLE — Eliminons ce bavardage qui me fait perdre mon temps; mes pigeons m’attendent, et cela, sans perspectives illimitées mais dans un but précis : manger mon pain.La BELLE sort de sa chambre.BELLE — J’entends un croassement.Je ne me trompe pas : ce sont mes voisins. LES PIGEONS D’ARLEOUIN 11) PROFESSEUR — Vous arrivez à point, mademoiselle; vos lumières nous seront précieuses dans nos conjectures.Je prétendais.BELLE — Je connais vos prétentions : nos murs sont des haut-parleurs.PROFESSEUR — Ah ! Ainsi donc.BELLE — N’épuisez pas votre sénilité en de vaines théories, professeur.En ma qualité de vraie femme, je vous déclare que la voisine est là, derrière sa porte, brûlant de l’attente de son mari à la lueur d’une lampe qu’elle n’a pas éteinte depuis quatre jours.PROFESSEUR — Vous entendez ! Reste maintenant à découvrir ce qui.VIEILLE — Moi je dis qu’elle dort parce qu’elle a enfin trouvé le repos.A sa place, je dormirais.Stir la dernière réplique de la VIEILLE, la BELLE est allée coller son oreille à la porte de ELLE.BELLE — C’est que vous n’êtes plus une femme, la vieille ! VIEILLE — Ecoutez-la, celle qui l’est trop ! Animal à mamelles prétentieuses.BELLE — Si tu avais connu, cher vieux corbeau, la gloire de tenir une chair d’homme entre tes bras, tu pleurerais sans cesse le dessèchement de tes outres à lait et tu saurais qu’on n’est jamais trop femme.Tu te plaindrais à la lune chaque jour que la morsure de feu n’a pas ouvert toutes les pores de ta peau, chaque minute que tu n’as pas gémi sous le poids de l’homme.L’amour, la Vieille; l’amour, Professeur, ça entre par la peau.et sort par la tête.VIEILLE — La peau, l’amour et l’homme ! elle roule ces ordures sous sa langue avec délices, la sangsue ! 116 MICHEL GRECO BELLE — Toi qui es sèche comme le désert, ça t’embête que des filles aiment l’amour, en font leur pain de chaque jour, meilleur que celui que tu sers à tes pigeons, sorcière ! Ils en crèvent, de ton pain, tes pigeons ! PROFESSEUR — Nous nous écartons du sujet, je crois.Dans un grand vacarme, le CAMIONNEUR et LUI arrivent sur le palier, le premier traînant le second.LUI — Je ne veux pas ! Vous n’avez pas le droit de m’obliger à ceci ! Laissez-moi mourir tout seul sur le pavé.Il se cramponne à la rampe de l’escalier.LUI — Regardez ces vautours qui m’attendent pour me percer la poitrine et dévorer mes entrailles ! Je suis leur nourriture ! CAMIONNEUR — Imbécile ! ce ne sont que les voisins.LUI — Regardez-les se pourlécher ! ils se repaissent de ma souffrance.Que me voulez-vous, animaux malfaisants, amateurs de pourriture, oiseaux de malheur ?Vous emplir les yeux de mon délire, vous gaver de ma déchéance ?Vous jouissez, hyènes affreuses ! Qu’attendez-vous pour vous précipiter sur moi avec des cris de chouettes et des battements d’ailes ?Que je ne crie plus ?Retournez à vos perchoirs, hydres voraces, et tissez votre patience; car je m’amende, je tombe sur les genoux en implorant le pardon de toute la terre, comme un sacrifié.Accusez-moi, blâmez-moi, videz votre rage sur mes épaules; mais ne me jugez pas, car je n’ai de juge que ma douleur, de maître que mon mal, de comptes à rendre qu’à moi-même ! LUI se met debout, superbe.VIEILLE, dans un ricanement — Voilà votre réponse, professeur : les pigeons, ce n’est pas ça. ¦ LES PIGEONS D’ARLEQUIN 117 PROFESSEUR — Possible.Quoique.BELLE — Cessez de radoter, cadavres.Cet homme pense bien peu aux pigeons ou à vos ergotements.VIEILLE — C’est à soulever le coeur ! PROFESSEUR — Soulève à tout le moins un coin du mystère.Puisque.CAMIONNEUR — Il faut en finir.(A LUI) Prends ta clé, ouvre ta porte et cache-toi jusqu’à ce que tu sois calmé.LUI — Je n’ai plus de clé.(Il va au PROFESSEUR) On m’a tout volé : mon argent, mes clés, ma dignité, le respect de moi-même.Dites, monsieur : qu’est-ce qu’ils pourront faire de mes clés ?A quoi leur serviront-elles ?Quel est le sens de ce vol absurde, puisqu’ils savent qu’il leur sera inutile de s’introduire chez moi : ils m’ont dépouillé.Je ne comprends pas.PROFESSEUR — Problème intéressant.Si vous le désirez, nous l’étudierons ensemble.CAMIONNEUR — Il ne s’agit pas de comprendre quoi que ce soit mais de rentrer chez toi au plus vite.Frappe à la porte.LUI — Elle ne voudra pas m’ouvrir.CAMIONNEUR — Tu verras bien.BELLE — Ecoutez-moi, monsieur; elle vous ouvrira, je le sais.VIEILLE — Elle le chassera à coups de fusil dans les fesses.Et ce sera bien.LUI — C’est ce que vous feriez, n’est-ce pas ?VIEILLE — La question ne se pose pas.Et je m’assurerais de ne pas vous rater.Je serais certaine alors de gagner la considération sans réserve de la gent bien-pensante dont c’est le devoir d’exterminer la vermine.Je vous vois comme un de ces cafards qui hantent les garde-manger.On les empoisonne.¦ 118 MICHEL GRECO monsieur, les cafards, et sans remords.Vous ne méritez pas meilleur sort.LUI — Douce, vertueuse vieillarde ! que ta vertu pousse vertueusement au meurtre; juge envieux et maladif qui dans ta cervelle jaunie mijotes le projet assaisonné au fiel d’exterminer ceux dont les vertus ne sont pas les tiennes.Prêtresse de 1 intolérance ! comme il te plairait de déguster mes entrailles dans ta soupe.Vas-y, vantarde ! réjouis-toi : je suis disponible.Tu n’auras qu’à pousser un peu sur le couteau, en récitant des invocations à la Bêtise.VIEILLE —Ecoutez-le m’insulter ! Mais regardez-vous dans une glace, monsieur le molusque; osez considérer un seul instant dans un miroir la couleur de votre face; et ne parlez plus si vous ne voulez pas avaler votre langue de dégoût.Ma saine vieillesse ne se compare pas à la putréfaction de votre âme.BELLE — Ne vous affligez pas, monsieur.Les vieux, quand ils voient couler le sang, ne peuvent pas supporter d’entendre craquer leurs os.Ce qui importe seulement, c’est que votre femme vous attend depuis quatre jours derrière cette porte, qu’elle nous écoute et qu’elle espère de vous prendre dans ses bras en vous pardonnant.Frappez sans crainte.CAMIONNEUR — Et qu’on en finisse de ces drames ! Le jour est déjà levé depuis longtemps.Je n’ai pas encore dormi.LUI — Je voudrais que mon coeur se repose, que mon cerveau s’arrête de tourner en rond dans l’inquiétude et la honte.BELLE — Alors n’entrez pas tout de suite chez vous.Venez avec moi tous les deux : je vous ferai du café, je vous distrairai; nous parlerons de choses gaies.Quand vous reviendrez tout à l’heure, vous serez dans un meilleur état.CAMIONNEUR — Bonne idée, puisque de toute façon, j’ai perdu le goût du sommeil. LES PIGEONS D’ARLEQUIN 119 LUI — Je ne peux pas.BELLE — N’ayez pas de scrupule.Votre femme sait maintenant que vous êtes là, elle ne s’inquiétera plus.Vous lui devez d’être présentable.LUI — Justement : il faut qu’elle me voie comme je suis en ce moment pour que tout ceci ait une signification.BELLE — Je ne comprends pas.CAMIONNEUR — Ne t’arrête pas : il aime compliquer les choses.S’il était comme tout le monde, il ne ferait pas tant d’histoires à propos de tout et de rien.Mais c’est une maladie chez lui.Il faut qu’il invente, qu’il change, qu’il transforme, qu’il exagère.Résultat : il est devenu à moitié fou.Moi, j’accepte ton invitation, qu’il vienne ou non.LUI — Partez : laissez-moi seul ! BELLE — Venez avec nous.Je connais des trucs infaillibles qui vous redonneront le goût de vivre.VIEILLE — A chaque pas, nous retournons des pierres sous lesquelles grouillent des insectes répugnants.CAMIONNEUR, entraînant la Belle — Ne perdons pas de temps.Viens ! La BELLE et le CAMIONNEUR entrent dans la chambre de la femme.LUI s’assied sur une marche de l’escalier.La VIEILLE, avec un geste de dégoût, est partie en grommelant.Après un instant, LUI se tourne vers le PROFESSEUR qui se tenait à l’écart depuis longtemps, silencieux et attentif.LUI — Vous ?Pourquoi ne dites-vous rien ?Vous ne m’accusez pas comme les autres, vous ne m’insultez pas ?Vous ne me trouvez pas ridicule, ignoble, pitoyable, coupable ? 120 MICHEL GRECO PROFESSEUR — Vous faites tout cela vous-même, et mieux que personne, je crois.LUI — Il vous reste à m’encourager, à me redonner confiance.Vous avez le devoir de me remonter le moral, de m’indiquer la voie de l’expiation et du renoncement.Vous devez obligatoirement me parler de la résignation.PROFESSEUR — A quoi bon tout cela ?Quoi que je dise, je ne vous changerai pas; et c’est bien ainsi.Je ne peux certainement pas guérir en trois minutes le cancer qui vous ronge depuis vingt ans.LUI — Un cancer ! Comme vous comme pour les autres, je suis infecté, j’affiche une plaie suppurante.Dites ce que vous pensez, professeur : nous avons passé l’heure de la diplomatie et des ménagements.PROFESSEUR — Voilà bien votre erreur.Il n’y a qu’une loi universelle : c’est la tangente.On n’y déroge pas sans signer son propre arrêt de mort, sans être son propre bourreau.Que voulez-vous que je sois d’autre qu’un spectateur ?un spectateur assez peu intéressé en somme puisque je connais tous les rouages de la machine, toutes les issues possibles — elles sont bien peu nombreuses, les issues.J’assiste, monsieur, comme vous le disiez il y a un instant; j’assiste, et j’attends.LUI — Je vous demande une parole d’homme à homme, une parole que je puisse comprendre.PROFESSEUR — Je ne comprends rien à rien moi-même.On peut vivre des.siècles; tout apprendre, tout analyser, tout connaître; propager toutes les sciences et disséquer toutes les théories sans en être le moins du monde affecté.C’est la seule tragédie importante de notre condition, monsieur.Vous me demandez de vous transformer, ou de me faire autre, instantanément : combien naïf ! Je doute bien que les insultes ou les encouragements produisent l’effet que vous es- LES PIGEONS D'ARLEQUIN 121 pérez.Je suis très vieux, monsieur, et je sais une chose, une très petite chose en apparence bien insignifiante : il n’est pas vrai que le temps tisse sa toile comme l’araignée pour nous y emprisonner jusqu’à ce qu’il nous dévore.Le temps passe, monsieur, tout simplement.Il passe et nous passons avec lui, irrémédiablement, dans un souffle.Quand on sait cela.LUI — Vieux décrépit, fossile sans utilité ! Comment veux-tu que je me nourrisse de tes divagations si tu n’as pas trouvé une seule raison de vivre en cent ans d’existence ! PROFESSEUR — Ma raison de vivre, c’est de ne pas mourir.Evidemment, ce n’est pas.LUI — Oh ! désolation.J’ai cru qu’en le désirant assez fortement, je pourrais te guérir de ton indifférence; créer chez cette autre une faim qui ne soit pas celle de son ventre; trouver une vérité qui ne soit pas celle des pigeons ou des muscles.Mais triste humanité, tu ne sais pas que tu es infirme, et tu te moques de ceux qui te le disent.Tu traînes la conscience dans la boue et le ridicule; tu la dépouilles, tu la lapides; et le pauvre Arlequin prophète, humain aussi, n’en peut plus de la croix.Il te revient, humanité; il te dépasse dans l’abjection, et te demande pardon d’avoir eu une âme.PROFESSEUR — Curieux homme que vous faites ! Digne d’étude.mais je suis trop vieux, et la nécessité de m’intéresser à votre cas s’évanouit dès que je la considère un instant.LUI — Misère ! Misère de l’homme ! Comme un fou, il se saisit de l’arlequin qui traînait sur le sol, se précipite sur la porte 122 MICHEL GRECO de son appartement et se met à frapper à coups violents.LUI — Ouvre-moi, je suis revenu.Je te demande ta bénédiction, le pardon de mes fautes.Ma femme, sauve-moi ! PROFESSEUR — Etrange, que l’homme éprouve sans répit le besoin d’être sauvé de quelque chose.LUI frappe encore à la porte.LUI — Pourquoi n’es-tu pas venue m’arracher à cet enfer de chair et de ciment ?Tous les deux, nous nous serions échappés jusqu’au sommet de la plus haute montagne et l’humanité ne nous aurait plus jamais atteints ni blessés.Je courais entre les murs des maisons blêmes; je criais et tu ne m’entendais pas.Maintenant, m’entends-tu ?Ouvre-moi; cache-moi ! Délivre-moi du petit démon boiteux qui ricane dans mon dos ! Je mets mon sort entre tes mains; je m’abandonne à ta volonté.Mais par tout ce qu’il y a de bon en toi, je te supplie de ne pas me livrer à moi-même ! LUI frappe encore.Puis, lentement, il glisse contre la porte et tombe sur les geneux.PROFESSEUR disparaît dans sa chambre; mais il revient presque aussitôt avec une chaise qu’il installe sur le pas de sa porte.Il s’assied et regarde.LUI — Ouvre-moi ! Je te commande de m’ouvrir.Tu es ma femme; en qualité d’épouse, tu dois respect et obéissance à l’homme qui est le maître de ta destinée.Je ne te permets ni exigence ni caprice.A partir de maintenant, tu en passeras par où je veux, sans discuter.Ni ta colère, ni tes larmes, ni tes exhortations n’influenceront mes décisions.Je m’amuserai, je volerai, je tuerai les femmes si j’en ai l’envie; je LES PIGEONS D’ARLEQUIN 123 deviendrai ivre à en perdre la raison.et je n’entendrai pas un reproche sortir de ta bouche.Laisse-moi entrer chez moi sans plus attendre.Je l’ordonne.LUI frappe encore.PROFESSEUR bouge tin peu sur sa chaise.toussote.LUI se relève, affecte un air détaché.LUI — Après tout, qu’ai-je fait de si mauvais ?Les épouses comprennent qu’un homme a besoin de s’évader de la routine du ménage, parfois.Quelques jours de liberté, avec les amis, ne changent rien à l’affection que l’on éprouve pour sa femme.Au contraire : au retour, on est heureux de se retrouver.on se sent mieux disposé à affronter les difficultés, les problèmes quotidiens.Comme après une transfusion de sang, le corps est débarrassé de ses mauvaises humeurs; il est revivifié.Bien sûr.j’ai un peu exagéré.Mais passons l’éponge.Je sens qu’à l’avenir.Allons, sois gentille : ouvre-moi.LUI frappe encore; attend.Mais son désespoir l’emporte de nouveau.LUI — J3 ai besoin de toi.Ils m’ont battu, humilié, volé, jeté dans la rue comme un chien.Un peu de pitié.un peu d’amour ! CAMIONNEUR sort de chez BELLE.CAMIONNEUR — Ce n’est donc pas encore fini ! LUI — Je vous avais dit qu’il ne fallait pas revenir.CAMIONNEUR — Dors d ans l’escalier ou fiche le camp, mais qu’on ne t’entende plus râler; tu nous déranges, mon vieux.CAMIONNEUR à son tour va frapper à la porte.CAMIONNEUR — Laissez-le entrer, madame, que nous puissions enfin nous reposer.Vos histoires de famille ne nous intéressent pas; je vous assure que ce n’est pas la peine de 124 MICHEL GRECO tenir toute la ville sur les dents pour une pauvre petite cuite sans importance.LUI — Vous voyez bien que vous ne comprenez pas ! Personne ne comprend jamais.CAMIONNEUR — Je vous promets de veiller personnellement à ce qu’il ne recommence plus.Il fait pitié à voir, le cher homme.Un peu de générosité, madame.BELLE sort à son tour de la chambre.BELLE — Ne t’occupe pas de ça : ça ne nous intéresse plus.CAMIONNEUR — Il faut faire quelque chose; ça ne peut pas durer ainsi.BELLE — Tant pis pour lui s’il n’est qu’un imbécile, après tout.CAMIONNEUR — Pourtant, c’est toi, tout à l’heure, qui as insisté pour que je l’aide.BELLE — C’était avant que tu viennes chez moi.Je suis toujours sentimentale, avant.Viens : rentrons dans la chambre.LUI ne les voit ni ne les entend plus.Il frappe furieusement à la porte.LUI — Je me tuerai ! Je sauterai dans l’escalier; et lorsqu’on te rapportera mon cadavre, je serai une masse molle de chair saignante et d’os broyés.Je serai laid, et je garderai les yeux ouverts pour voir ta souffrance.CAMIONNEUR — Il va le faire : il est tellement bête ! Cette farce va tourner à la tragédie si on n’y prend pas garde.PROFESSEUR — C’est toujours ainsi.ou la réciproque.BELLE entraîne CAMIONNEUR dans la chambre.BELLE — Viens, je te dis.Nous ne sommes responsables de rien.et nous avons mieux à faire. LES PIGEONS D'ARLEQUIN 125 Arrive la VIEILLE.VIEILLE — Ils sont encore là, la lie de la création ! Avec un hatissement d’épaules, la VIEILLE entre chez elle.CAMIONNEUR — Nous avons fait ce que nous avons pu.Pour le reste.CAMIONNEUR et BELLE entrent dans la chambre de cette dernière.PROFESSEUR — Votre combat, monsieur, devient un duel; permettez-moi de me retirer, car vous n’aurez pas besoin d’arbitre.Le PROFESSEUR retire sa chaise et ferme sa porte après être entré à son tour dans sa chambre.Mais un instant plus tard, il l’entrebâille.LUI, resté seul, considère le pantin qui pend encore au bout de son bras.Pîiis il se remet à frapper à sa porte, jusqu’à ce qu’il s’épuise et tombe, frappant toujours.ENTRACTE 126 MICHEL GRECO L’APPARTEMENT Dehors, LUI frappe toujours à la porte.ELLE est adossée au mur, faisant face à la porte.De ses deux mains, elle se ferme les oreilles.Une souffrance infinie marque son visage.N’y tenant plus, elle se met à tourner en rond dans la pièce, comme un fauve harcelé; puis elle revient s’adosser au mur, fascinée par la porte, voûtée, les bras pendants le long du corps.Les coups cessent.Un long moment; incrédule, elle se redresse lentement.Elle se détend un peu.Avec un mélange de crainte et de soulage-ment, elle s’approche de la porte, écoute.tourne la poignée, hésite.ELLE ouvre la porte.LUI est par terre, épuisé.Il relève la tête sans comprendre.ELLE a un mouvement de recul : il lève les yeux sur elle.Se reprenant, elle va appuyer son front à la fenêtre, sans plus le voir.LUI se lève avec lenteur, s’appuyant au cadre de la porte.Il entre en hésitant, referme la porte.Il esquisse un pas vers elle, mais s’arrête, embarrassé.Il passe une main sur son visage, brosse ses vêtements. LES PIGEONS D’ARLEQUIN 127 LUI — Je suis sale.Il y a de l’eau sur le feu ?Mes mains sont enflées : j’ai frappé si longtemps.Regarde : la poche de mon veston est déchirée; quand tu auras une minute, tu voudras bien la recoudre, n’est-ce pas ?Tu entendais ce qui se disait, dehors ?Bien sûr, tu entendais.Des mouches ! Ils se délectent de tous les spectacles : ils espèrent s’envoler avec un peu de sang accroché à leurs six pattes velues.Je me demande s’il y a une utilité aux mouches.Peut-être que notre univers serait tout à fait différent s’il n’y avait pas de mouches.ELLE se tourne vers lui.LUI — Tu as maigri.Tu n’as pas mangé, je le sais.Tu ne manges jamais quand je pars.A mon retour, nous grignotons ensemble du pain et du pâté.Il y en a dans la glacière ?Tes yeux ont pris une couleur que je ne leur connais pas.Pourquoi m’as-tu ouvert ?Il enlève son veston, le dépose sur une chaise.LUI — Tu n’as pas mangé de quatre jours : c’est trop long.Le médecin, souviens-toi.Un moment de malaise, puis LUI syassied sur une chaise, affectant un air détaché.LUI — La voisine est infatigable : à cette heure du matin, elle a déjà invité le CAMIONNEUR chez elle.Il y a de ces femmes qui n’ont d’oreilles que pour « l’appel de la chair ».Elle m’a invité aussi, mais j’ai refusé, bien sûr.C’est une étrange couleur qu’il y a dans tes yeux : une couleur acide.Il ne fallait pas m’ouvrir.Si j’étais un pigeon, il me semble que je ne pourrais pas avaler le pain de la VIEILLE; il doit avoir un goût de sueur et d’amertume.Je le vomirais, caché dans les arbres.Ce silence !.Oublions ? 128 MICHEL GRECO LUI a un mouvement vers ELLE; mais elle recule, s’appuyant davantage au mur, droite, impassible.LUI — Je te fais peur ! Je te dégoûte peut-être.Oui, c’est cela : je te dégoûte ! Tu le savais avant de m’ouvrir; pourquoi m’as-tu laissé entrer ?Je ne reconnais rien ici.Toutes les choses sont à la même place, rien n’a été changé.mais rien n’est pareil.Je ne suis plus chez moi.Il vaut mieux que je parte tout de suite, sans explications : tu ne m’entendrais pas.et je ne saurais pas te dire.Il se lève, reprend son veston qu’il fait mine d’endosser.LUI — Je savais bien que je devais ne pas revenir.Mais j’avais cru distinguer le son de ta voix dans les bruits qui m’entouraient.Je suis venu sous notre fenêtre : longtemps je me suis demandé pourquoi elle était éclairée.J’ai imaginé des choses atroces, mais comme toujours je me trompais.Puis, le camionneur m’a entraîné; il m’a obligé à frapper à la porte, à t’appeler.Sans lui, je le jure, je ne serais pas monté.Il faut pourtant que nous nous parlions ! Je pourrai peut-être te faire comprendre, qui sait ?Quand je suis devant toi, il me semble que les choses deviennent plus claires, plus simples.Et j’ai envie de clarté, de simplicité.De nouveau, il enlève son veston.LUI — C’était comme l’hiver dehors.Il faisait froid partout, en moi surtout.Dans la fausse lumière du jour qui se levait, je croyais apercevoir ton visage, le chagrin qui torturait ton visage.C’est ton chagrin, plus que ton visage, que je voyais.Puis, j’ai pensé que tu n’étais pas seule, à cause de l’électricité.Mais tu es seule.et la couleur de tes yeux n’est plus la même.Pas une seconde je n’ai cessé de t’avoir dans la tête; les pires LES PIGEONS D'ARLEQUIN 129 instants, c’est quand je sentais que tu n’allais plus être là, dans ma tête.Pour te ramener, je plongeais plus loin dans la saleté, je m’enfonçais davantage.C’est cela qui est atroce.Tu ne veux pas m’entendre.Il faut pourtant que je te dise, pour que tu saches tout, qu’il n’y ait pas de mystère.Je ne cherche pas à expliquer mais à te montrer.Je sais bien que je ne change rien aux événements en le faisant.Le plus étrange, vois-tu, c’est qu’on revient toujours à son point de départ, comme si on était retenu par un fil à la jambe.Le temps n’a rien à y faire.Au fond, le PROFESSEUR a peut-être raison.On cherche à cerner le mystère de l’extérieur.et il est en nous, le mystère.Quand on veut couper le fil, on n’y parvient pas.C’est comme les pigeons de la VIEILLE : ils voudraient bien, un matin, ne pas répondre au rendez-vous, ne pas se précipiter sur la mie rance.Mais ils sont toujours là, chaque matin, à la même heure.L’habitude, certainement.J’espérais couper le fil : je n’y suis pas arrivé.Forcément, puisqu’il est au-dedans de moi, enroulé autour de mon âme.J’ai tout fait, crois-moi.Je sens que je n’arrive pas à te faire comprendre.Aide-moi : ce serait plus facile.Tu as espéré ma mort ?Si les rôles étaient renversés, j’aurais voulu te savoir morte, officiellement, en même temps que des millions d’autres personnes.ELLE — C’est maintenant que je meurs, en secret.ELLE le considère un instant, pjiis calmement va s'asseoir, les mains sur les genoux, gardant les yeux fixés sur LUI.LUI — Je ne suis pas entièrement responsable, tu le sais.Toi-même, tu dis toujours.Pourquoi m’as-tu ouvert ?Dans l’escalier, c’était encore possible de vivre; mais nous deux, ainsi face à face, sans nous 130 MICHEL GRECO voir.! Sur le palier, il y avait l’espérance que tu m’ouvrirais ton coeur, que tu me parlerais, que tu me pardonnerais.Mais je suis là, et tu ne dis rien.Cette pièce, qui était chez-nous, est devenue une prison.Je te le demande : aide-moi.ELLE — Je ne pourrais que te donner des mots; ils ne servent plus à rien.LUI — Ce ne sont pas des phrases que j’implore ! Comment veux-tu que je m’en aille maintenant ?Je ne le puis pas parce que je t’ai vue.Ton erreur fut de m’ouvrir la porte.Il fallait rester là, toujours, à compter les coups que je frappais, avec patience.Moi, qui sait, je serais redescendu après un peu de temps, me perdre dans l’hiver des rues.Et j’aurais gardé l’espoir qu’un jour, tu serais venue me chercher.ELLE — Tu as cessé de frapper; je t’ai cru parti.LUI — Alors, ce n’est pas à moi que tu as ouvert.ELLE — Non.LUI — Tu ne croyais pas me trouver derrière cette porte ?ELLE — Non.LUI — Une minute encore ! Tu devais être patiente une minute encore, et je n’aurais plus été là ! Et l’horizon serait demeuré infini.Mais à présent je suis devant toi, et il n’y a que des murs.C’est injuste.ELLE — N’accuse rien, ni personne.LUI — Qui pourrais-je accuser, ou quoi ?L’Injustice elle-même seulement ! Dresser une liste des accusations ?C’est à donner le vertige.Il faudrait, pour commencer, se trouver tout de suite en face de Dieu, sur le même pied, et discuter.ELLE — Commence par toi-même.LUI — Je l’ai fait ! C’est pour cela, c’est parce que je me suis accusé moi-même que j’ai voulu briser tous les ponts derrière LES PIGEONS D'ARLEQUIN 131 moi, m’anéantir.J’ai voulu tomber si bas que la pensée même de relever la tête contre quoi que ce soit devenait une pure fantaisie.J’ai tenté de couler à pic, si vite, si profondément, qu’il n’aurait plus été imaginable de remonter à la surface.Je n’ai pas réussi, tu vois, puisque je suis revenu et que j’ose encore t’adresser la parole.J’ose te demander de me reprendre, de me pardonner.Je ne promets rien : je m’abandonne à toi.Je serai ce que tu veux, ce que le monde veut.ELLE — Ça ne serait pas utile.LUI — Ne me rejette pas ! Je me noie : sauve-moi ! ELLE — Tu ne comprends pas que je ne peux plus ?LUI — Tu n’en as plus la force ?ELLE — Je ne suis pas en cause, souviens-t’en.LUI — Nous sommes tous en cause ! Ne me fais pas le seul responsable.J’ai péché, mais suis-je seul coupable ?Mille fois tu as dit que je menais une lutte désespérante, au-dessus des forces humaines.Je me suis donné pour mission d’abolir la saleté, la laideur, le péché, le médiocre; de rendre mon âme plus unie que la surface du lac le plus calme et d’entraîner à ma suite l’humanité entière.C’est absurde, irréalisable.Les dés sont pipés, irrémédiablement faussés.Comment changer la course des astres ! Icare a été précipité dans la mer pour avoir voulu s’approcher trop du soleil.ELLE — Il ne fallait pas imiter Icare; plutôt que de lier tes ailes à ton corps avec de la cire, tu devais chercher un autre moyen de t’approcher du soleil.Mais ne pas abandonner, ne pas tomber dans la mer ! LUI — Je n’ai pas le choix des moyens ! Je sais maintenant que l’on ne se bat pas à coeur nu contre le fait d’être homme.ELLE — On ne cesse pas de se battre par crainte des blessures.LUI — Les blessures ! Je suis couvert de blessures ! Corn- 132 MICHEL GRECO ment te dire ?on m’a appris qu’un poème n’est pas un bouclier, ou une arme.Quelques mots illuminés ne pèsent pas dans la balance de l’univers, je n’avais que cela à offrir : des mots triturés avec acharnement; un groupe misérable de quelques phrases accolées les unes aux autres, martelées à coups de patience et de larmes, forgées à coups de poing et d’exaltation.Et ma naïveté.Mais un oiseau sculpté ne peut espérer de niveler la montagne en la frôlant de ses ailes.Une goutte d’eau ne fait pas déborder la mer.Je l’ai cru pourtant.et vois ce qui est advenu de moi ! Battu, ridiculisé, enveloppé dans ma grandeur pourrissante.Aucun César n’a survécu à la foule des assassins qui se sont pressés autour de lui pendant tout un règne.César meurt.ou se joint à ceux qui veulent le tuer.Il se tue lui-même : il n’a pas d’autre issue.Confronté avec le mensonge, l’hypocrisie, l’intérêt, la laideur, je n’ai plus qu’à courber la tête, à m’intégrer.Crainte des blessures ?je les ai toutes reçues ! Que puis-je d’autre que de renoncer ?ELLE — Demeurer fier.LUI — Il n’y a plus de fierté en moi.Les hommes ont gagné.La beauté, la laideur sont des mots, des abstractions.Quand on sait cela, on s’assied sagement pour filer sans hâte sa part de destin.ELLE — Je ne veux pas être là quand tu seras confortablement installé dans la médiocrité.Ni voir l’oubli de ce que tu as été masquer tranquillement tes traits.J’aurais toujours en mémoire la pauvre tête de Jésus en mal de crucifixion que tu levais vers moi les soirs de ferveur, et je la regretterais.LUI — Je n’ai pas échappé à l’exécution.ELLE — L’intransigeance, la passion, la sainte souffrance qui marquaient ton visage : ces magnifiques accès de fureur LES PIGEONS D’ARLEQUIN 133 qui m’ont fait t’aimer et dont je veux seulement me souvenir.LUI — Je ne pense qu’à t’épargner.ELLE — Tu m’assassines ! C’est cela qu’ils veulent, les autres ! La déchéance n’est pas dans la faillite : elle est dans la fuite, dans l’abandon.LUI va à la fenêtre, regarde dehors.LUI — Le soleil est déjà haut dans le ciel; je ne savais pas qu’il pouvait être aussi sombre, aussi peu lumineux.Il se tourne vers elle.LUI — Tu as jeté notre arlequin.Il gisait parmi les ordures.ELLE — Tu as passé la porte; et tout de suite, il m’a semblé que l’appartement se vidait de sa substance.Les meubles, nos souvenirs, ta présence, cela s’évanouissait.Très longtemps, je suis demeurée assise là, sans pouvoir bouger.Je continuais d’exister, mais au centre d’une fin du monde, entourée d’une vie à laquelle je ne comprenais plus rien.Je n’étais pas dans le rêve : dans l’absence.Longtemps, très longtemps, je n’ai pas fait un mouvement, de crainte que j’allais.m’effriter.Puis, cette nuit, j’ai aperçu l’arlequin sur la commode.Je l’ai vu et il n’y eut plus que lui d’important.Il entrait en moi, comme un long couteau qui n’arrêtait pas de me fendre; jamais il n’en finirait d’entrer en moi, en me donnant cette longue douleur mouillée des couteaux qui taillent dans la chair.Notre arlequin, notre symbole était devenu ma douleur.Il me retenait à ton absence.Comme la main d’un noyé qui par miracle demeurée vivante s’accrocherait encore à la bouée.Cette main vivante, le noyé voudrait l’arracher pour que le calme de sa nuit sans fin ne soit pas troublé par cette chose monstrueuse qui tient encore à vivre.C’est pour cela, pour finir d’appartenir à notre monde évanoui que j’ai jeté notre pantin. 134 MICHEL GRECO Après, j’ai pu continuer d’attendre; j’aurais attendu jusqu’à l’infini.Mais tu es arrivé, je t’ai entendu sur le palier, tu as frappé à la porte.Pendant des siècles, j’ai entendu tes coups contre notre porte.Et malgré ma rage de t’ouvrir, de te serrer contre moi, je ne pouvais pas bouger.Il ne fallait pas que je t’ouvre.On n’a pas le droit de ressusciter les morts.LUI — Je ne savais pas que la lumière du soleil pouvait être aussi pâle.Pendant ce qui suit, la scène se transformera graduellement.Une musique de foire s'em-plifiera peu à peu; les éclairages deviendront violents, mouvants.Des rires, des cris joyeux empliront Pair.L’atmosphère prendra une qualité pyrotechnique.Un temps.LUI vient s’asseoir aaiprès d’ELLE.Sur le palier, les VOISINS.BELLE — On n’entend plus rien.Ils se sont réconciliés.VIEILLE — Ils se sont tués, certainement.Ces gens-là finissent toujours par se tuer.PROFESSEUR — Mais ils le font avec des clameurs.Un peu de patience : ils ne se sont pas encore tués; mais ça viendra.La mort est à la fin de toutes choses.BELLE — Je vous dis qu’ils s’aiment en ce moment.Enlacés, ils pensent à leurs premiers instants de bonheur.VIEILLE — Un bonheur auquel ils n’ont aucun droit; un bonheur volé aux honnêtes gens ! Ils reviennent sur les lieux du crime : c’est le moment de les surprendre.BELLE — Ne parlez pas de crime, la vieille.Ce ne fut jamais un crime de s’aimer.VIEILLE — L’amour ! Ils excusent tout par l’amour.Moi LES PIGEONS D’ARLEQUIN 135 je dis qu’ils sont suspects, ceux qui hurlent à l’amour au milieu de leurs misères; ceux qui retournent se cacher dans le silence de leurs souvenirs d’amour.Ils sont comme les criminels qui retournent sur les lieux de leur méfait pour s’inventer des justifications, des excuses.LUI — Je me rappelle : tu étais assise sur un banc et tu pleurais.PROFESSEUR — Même si j’essayais, je ne crois pas que je parviendrais à me souvenir de quoi que ce soit.D’ailleurs, je ne vois pas l’utilité de.BELLE — Allons, les vieux : nous n’avons plus à écouter; ceci n’est pas pour nos oreilles.Il s’échangera des paroles secrètes, des gestes sacrés.VIEILLE — Des saletés.PROFESSEUR — La saleté de l’un est le sacré de l’autre.C’est dans l’ordre.ELLE — Je m’étais perdue; en courant, j’avais foulé ma cheville.Et ce bruit, tout ce bruit me rendait folle.BELLE — Rentrez dans vos trous.De toute manière, vous ne comprendrez pas ce qui se passe.LUI — Je t’ai aperçue de loin.Ton chagrin me fit pitié parce que moi j’étais heureux parmi les gens qui jouaient à être des enfants.ELLE — Quand tu es arrivé devant moi, j’ai eu peur : je t’ai cru méchant.PROFESSEUR — Revenir en arrière, par la mémoire, pour saisir le sens des événements d’aujourd’hui : quelle illusion dérisoire.On n’explique jamais rien au passé.Si j’étais plus.BELLE — Tu divagues, professeur.Les moments d’amour sont toujours au présent.VIEILLE — La sexuelle s’énerve parce que des imbéciles entrent à reculons dans le ventre des horloges. 136 MICHEL GRECO Stir la scène, maintenant, l’atmosphère est devenue entièrement de foire.ELLE et LUI, dans leur comportement, ont rajeuni d’un peu plus de dix ans.LUI se lève; il se tient debout devant elle dans une attitude amusée.ELLE pleure, tête basse.LUI — On ne vient pas à la foire pour pleurer, mademoiselle.ELLE — Ma cheville me fait souffrir.Et je vous défends de m’adresser la parole.LUI — Une femme qui pleure ne peut rien défendre à personne, c’est connu.Qui êtes-vous pour vous montrer aussi naïve ?ELLE — Allez-vous-en, ou j’appelle à l’aide.LUI — J’y suis ! J’ai pour métier de sécher les larmes sur les doux visages des filles; d’ouvrir en sourire les lèvres crispées par le chagrin; je fais danser les infirmes, chanter les muets, rire les taciturnes.Je donne l’intelligence aux imbéciles et la grandeur d’âme aux mesquins.Dites-moi vos misères : je les transformerai en bonne fortune.ELLE — J’ai perdu mes amis.LUI — L’heureuse personne ! Sans amis, sans ennemi, donc libre d’aimer ou de haïr qui vous plaît.Il n’y a pas de quoi pleurer; réjouis-toi, belle égarée ! ELLE — Vous vous moquez de moi.LUI — Vaudrait-il mieux que j’ajoute mes larmes aux vôtres ?La tristesse de votre visage creuse une profonde blessure dans ma poitrine, me jette dans des tourments insupportables.Aurez-vous la cruauté de prolonger mon martyre ! Ne soyez plus triste : guérissez-moi.Riez, pour que cesse la souffrance d’un pauvre clown.ELLE — Si mon chagrin ne vous semble pas sérieux, retour- LES PIGEONS D’ARLEQUIN 137 nez vous amuser parmi ces gens qui ne demandent qu’à vous entendre.Posez un chapeau ridicule sur votre tête et faites vos cabrioles devant eux.LUI — Comment pourrais-je m’amuser, sachant qu’une jeune fille triste pleure toute seule sur un banc, quelque part ?La musique, les lumières, les manèges paraîtraient sinistres et faux.Les efforts de tout un peuple pour croire au bonheur deviendraient futiles.Vous voyez bien que votre devoir est de rire en ce moment.ELLE — Le vôtre est de ne pas vous imposer.LUI — Je ne m’impose pas : je laisse le destin nous réunir.Il m’a conduit devant vous; il exige que je vous console.ELLE — Ne vous inquiétez plus de mon sort, monsieur: le destin exige aussi que je ne vous écoute plus.LUI — Ne croyez pas cela : il a même délégué un émissaire.Regardez.Il lui montre l’arlequin.ELLE — Qu’est-ce que c’est ?LUI — Vous ne voyez pas ?ELLE — Une poupée de toile.LUI — Plus que cela, beaucoup plus que cela ! C’est Arlequin.N’a-t-il pas grande allure ?ELLE — Que faites-vous avec cette poupée ?LUI — Je vous l’ai dit.Ce pantin est doté de pouvoirs extraordinaires.Moi qui ne suis pas habile aux jeux du carnaval, j’ai frappé de trois balles successives trois coqs de car-ton-pâte dans un manège; comment expliquer cet exploit étonnant si ce n’est pas l’arlequin qu’on m’a remis en prix.C’est lui, j’en suis certain, qui dès que je l’ai eu en main, a dirigé mes pas jusqu’à vous; c’est lui qui vous empêche de partir malgré votre désir de le faire.Rien ne lui est impossible.Ne doutez pas que s’il en avait envie, il renverse- 138 MICHEL GRECO rait des montagnes; ou nous transporterait sur un souffle jusque dans un paradis de l’Orient.Arlequin mon ami, n’est-ce pas que c’est toi qui m’as conduit ici, en présence de cette jeune fille qui n’a plus de goût au bonheur ?ELLE — Vous voudriez que je croie cela ?LUI — Bien sûr.ELLE — Comment voulez-vous que je croie à une fantaisie ?Dans la réalité, monsieur, les pantins de toile n’ont aucun pouvoir, si ce n’est d’amuser les enfants.LUI — Et de faire vivre les poètes, mademoiselle.ELLE — Ils les font vivre dans le rêve.LUI — Qu’est-ce qu’on vous a donc appris à l’école ! Il n’y a de réel que la poésie; le reste est maquillage, illusion, jeu dérisoire.Si je vous vole brutalement un baiser, vous serez indignée, et vous me giflerez.Je courberai la tête, piteux, en vous demandant pardon, en vous racontant l’histoire de ma douloureuse vie privée d’affection; et touchée, vous baiserez tendrement mes lèvres.J’aurai satisfait mon désir, en jouant sur mes attitudes.Jamais vous ne saurez vraiment qui je suis.Eternellement trompée par une réalité qui n’est qu’apparences.ELLE — Mais si je vous demande maintenant qui vous êtes.?LUI — Je n’aurai pas le droit de vous mentir.ELLE — Vous serez sincère?LUI-J’ essaierai de l’être.ELLE — Et vous me direz la vérité ?LUI — Je vous parlerai d’une vérité qui est la mienne.ELLE — Dites-moi : qui êtes-vous ?LUI — Un arlequin fou qui veut en même temps croire aux hommes et à la bonté; qui veut les aimer, les aider, les LES PIGEONS D’ARLEQUIN 139 comprendre.et les changer en quelque chose de meilleur si cela est possible; qui veut qu’à la foire, ils n’aient plus besoin de se maquiller pour affecter d’être heureux; qu’ils ne se couchent plus le soir, dans leur lit, avec le goût amer de la défaite dans leur bouche.Je voudrais que les hommes ne trouvent plus jamais d’excuse pour la médiocrité ou la lâcheté.Un arlequin fou : voilà qui je suis.ELLE — Comment allez-vous faire ?LUI — Il ne fallait pas me poser cette question.ELLE — Vous ne savez pas ?LUI — Je crois le savoir, mais.Il doit être possible d’enfermer la mer dans les volutes d’un coquillage, de faire qu ’il n’y ait jamais plus d’hiver, mais.Prononcez mille fois le mot « amour », les hommes ne s’en aimeront pas mieux.Je ne puis que cela : prononcer le mot « amour » des millions de fois.ELLE — Peut-être serez-vous entendu.LUI — Peut-être.Il sort une feuille de papier de sa poche.LUI — Je l’ai écrit là-dessus, parmi d’autres mots, au milieu, au commencement, à la fin de phrases que je martèle, que je triture sans arrêt.ELLE — Lisez.LUI — Je ne peux pas.Il n’est pas terminé, ce travail de forçat; il ne le sera jamais parce qu’il est fait de beaucoup plus que de mots et de signes typographiques.Pour qu’il parvienne à son terme, il faudrait que je vive mille ans, que je meure cent fois et que je renaisse, toujours le même et toujours plus fort.Il faudrait certainement que le monde tourne dans l’autre sens et que les hommes ne soient plus ce qu’ils sont.ELLE — Arlequin vous aidera. 140 MICHEL GRECO LUI — Arlequin ne vaut qu’à la foire, pour consoler les jeunes filles qui pleurent.On ne peut pas toujours compter sur les poupées de toile.ELLE — Pourquoi pas ?LUI — Elles ne sont pas prises au sérieux; elles font rire.ELLE — Je ne ris pas.LUI — J’ai donc échoué dans ma mission.Je devais vous faire rire, rappelez-vous.ELLE — Vous m’avez parlé de choses que je ne connais pas : c’est plus important.LUI — Il ne me reste plus qu’à m’en aller; mais je ne poserai pas un chapeau ridicule sur ma tête.ELLE — Attendez.Puisque arlequin ne peut plus rien pour vous, peut-être que moi, je pourrais faire que la terre ne tourne plus dans le même sens, que la mer s’engouffre tout entière dans les volutes d’un coquillage, que les hommes soient différents de ce qu’ils sont.Je pourrais être un peu de la mer, un peu du mouvement de la terre, un peu des hommes.LUI —Vous.?ELLE —Moi.LUI — Vous me suivriez ?ELLE — Dans toutes vos expériences.Dans vos échecs, vos déboires, vos réussites.Vous avez peur ?LUI — Oui.ELLE — Moi je n’ai pas peur.Je suis forte.LUI — Vous m’offrez tout ! Vous me présentez à boire un vin délirant dans une coupe plus fraîche que le matin.Je ne sais pas si je saurais l’avaler.ELLE — Je vous apprendrai à le boire.LUI — C’est donc possible ! LES PIGEONS D'ARLEQUIN 141 ELLE — C’est possible.LUI — Arlequin ! Arlequin, c’est donc vrai : tes pouvoirs sont extraordinaires ! Ils s'embrassent longuement.En coulisse, la VIEILLE éclate de rire grassement.Rapidement, la scène redevient ce qu'elle était.ELLE et LUI reprennent leurs positions du début et se figent.VIEILLE — Ah ! monsieur le misérable voyou ! L’oeil à la serrure, vous vous délectez de spectacles abjects.Vous voilà dans une position bien digne de vous, PROLESSEUR, accroupi, les fesses battant l’air, vautré sur le bois de la porte, votre oeil exorbité fouillant les coins d’ombre malsaine ! PROLESSEUR — Je n’ai pu rien voir : ils ont laissé la clé dans la serrure.Connaîtrons-nous jamais le secret du mystère qui bouge derrière cette porte ?Je prétends que.VIEILLE — Votre oeil de poisson n’en aurait pas plus découvert que mon nez.Je sais, moi, ce qui se passe dans la caverne.Ils complotent, monsieur le professeur; ils complotent notre extermination à tous.Ils cherchent les moyens de nous réduire à l’impuissance.Ce que j’imagine me donne la nausée.PROFESSEUR — Votre émotivité fausse votre jugement.Car, sur le plan scientifique.VIEILLE — Votre science ne vaut pas mieux que votre bavardage.Trouvez un moyen de ramener la paix dans notre immeuble, de chasser ces microbes qui vicient notre atmosphère au lieu d’exercer les muscles de votre langue, monsieur l’indifférent.Agissez, s’il reste encore une parcelle d’énergie dans votre corps sénile. 142 MICHEL GRECO PROFESSEUR — Agir ?Je n’ai pas à bouger un doigt, madame.Ils travaillent eux-même à l’assainissement de votre atmosphère, et mieux que par aucun des moyens que nous pourrions inventer.Dans la chambre, la vie reprend.LUI — Nous avons échoué; l’amour seul est un adversaire bien faible à opposer au monde.Sa puissance n’est pas longue à se brûler à sa propre ferveur.Très vite, il n’est plus qu’un beau sentiment, tenu au chaud entre deux corps qui ne peuvent le transmettre.L’amour est une tour d’ivoire : il est absurde de vouloir en faire une arme de combat.ELLE — Ces paroles dans ta bouche ! Comme elles sont fausses.Tu disais pourtant.LUI — J’étais jeune; nous étions jeunes.Si l’amour avait changé ne fût-ce que le son d’une voix, la forme d’un mot, je croirais encore qu’il peut tout.Mais il n’a pas empêché qu’à cause de lui-même, je sois bafoué, refoulé jusqu’aux derniers retranchements de la dignité humaine.Mes plus hauts espoirs ont été ridiculisés, mes plus justes ambitions écrasées.Pour avoir prononcé trop souvent le mot « intégrité », on m’a déclaré hypocrite, menteur et fourbe.Il n’a fallu au monde que dix années pour m’assassiner : ne demande pas que je l’aime encore.ELLE — Mais nous : toi, moi, nous nous aimons.Cela est vrai, cela est intact.Rien, en dehors de nous, jamais, ne pourra le détruire.LUI — C’est cependant ce que tu fais : tu me refuses ta porte.ELLE — Il ne me reste qu’un moyen de nous sauver : c’est celui-là.LUI — Tu crois donc me sauver en me privant de toi ?ELLE — Cherche à comprendre ! Je t’ai vu devenir lâche, LES PIGEONS D’ARLEQUIN 143 abandonner ta foi.Peu m’importe qu’il t’ait fallu souvent plonger dans le gouffre avec ceux que tu devais combattre : cela fait partie de ta mission.Ce que je ne peux supporter, c’est que tu les méprises en les imitant; que tu leur concèdes une victoire qu’ils n’ont pas méritée.Nous deux ensemble, nous ne pouvons exister que dans la lutte.Sans elle, nous sommes des étrangers l’un pour l’autre.L’amour n’est pas un retranchement ou une retraite; c’est une impulsion, un moteur ! Il excuse les faiblesses mais il ne permet pas la lâcheté.Il m’est devenu impossible d’assister à ta chute plus longtemps.Ce ne sont pas tes échecs qui me désolent, c’est ta déchéance.Il faut que tu partes pour ne pas souiller l’immense amour que j’éprouve pour toi.LUI — Si tu m’aimes.ELLE — Je t’en supplie ! LUI — Comme je voudrais t’entendre ! Mais je sais seulement que sans toi, je suis plus infirme qu’un paralytique ! Je n’imagine pas de vivre si ma main ne pouvait plus jamais te toucher; je te demande l’aumône de ta présence.ELLE —Va-t’en.LUI — Demain.Oui, demain.Maintenant, je suis si fatigué.ELLE — N’attends pas.Ne me force pas à être méchante.LUI — Demain.Laisse-moi dormir un peu.Demain nous verrons clair, je te comprendrai.Attends demain.Regarde notre lit.Depuis quatre jours, nous n’y avons pas été ensemble.Oublions tout jusqu’à demain puisque nous nous aimons encore.ELLE — Tu me tortures.LUI — Ne me résiste pas.Pense que nous sommes les maîtres du monde quand nous nous tenons ensemble, serrés dans notre lit. 144 MICHEL GRECO ELLE — Tais-toi ! Tu ne vois pas que je vais céder.et qu’il faudra alors tout recommencer.Le peu de force qui me reste sert à me refuser à toi.Ne fais pas que je te haïsse.LUI — Demain.Oui, demain ! Je vais dormir, puis je comprendrai.Tu feras du café, et nous parlerons, longuement, paisiblement.Je suis fatigué ! Il va derrière le paravent, où est placé le lit.ELLE s’assied, immobile.La nuit tombe rapidement.Après un instant, des coiLps légers frappés à la porte la tirent de sa torpeur.On frappe de nouveau.Elle se lève avec effort et va ouvrir.Le CAMIONNEUR est dans la porte, souriant.CAMIONNEUR — Il cuve son vin ?Ça vous permettra de vous reposer de ses gérémiades.Elle s’écarte.Le CAMIONNEUR entre plus avant dans la pièce.CAMIONNEUR — J’espère qu’il n’a pas été trop méchant.Moi, j’ai mal dormi.Je me sens un peu responsable, car lui insistait pour ne pas monter.Je l’ai en quelque sorte forcé de vous voir.Mais je craignais que si je le laissais dehors, il ferait des drames; c’est toujours préférable d’éviter les drames.Il dort ?ELLE — Oui.CAMIONNEUR — Tant mieux.Vous vous fatiguez : vous avez les yeux cernés de noir.Vous allez vous ruiner à ce régime de misère.ELLE — Ne pensez pas à moi.CAMIONNEUR — Il faut bien que quelqu’un pense à vous.Bien sûr, je ne devrais pas mettre mon nez dans vos histoires.Mais je me considère autorisé, à cause de.parce LES PIGEONS D’ARLEQUIN 145 que vous êtes gentille et que je n’aime pas vous savoir malheureuse.ELLE — Ne revenons pas là-dessus, je vous en prie.CAMIONNEUR — Il faut pourtant regarder les choses en face.Ça ne peut pas durer comme ça.Il faut vous distraire, apprendre à voir le beau côté de la vie.Ce n’est pas en gaspillant votre jeunesse pour un ivrogne que vous vous remettrez.C’est maintenant qu’il faut agir.ELLE — Selon vous, que devrais-je faire ?CAMIONNEUR — Nous en avons déjà parlé, vous et moi.ELLE — Je vous ai dit alors que ce que vous me proposiez était impensable.CAMIONNEUR — C’est entendu : vous êtes honnête, fidèle, et tout le reste.Je ne veux pas en douter.Mais depuis notre conversation, les choses se sont aggravées pour vous, inutile de le nier.Vous avez dû réfléchir, reconsidérer certaines propositions.Après tout, je ne suis pas tellement désagréable.Rien ne nous empêche de devenir de bons amis, pas vrai ?Vous avez besoin de vous changer les idées : je suis un causeur plaisant.Dans ces conditions.ELLE — N’insistez pas.CAMIONNEUR — La philosophie et les grandes phrases, c’est très joli; ça s’enseigne dans les écoles et ça fait bien dans les livres.Mais vous et moi, ce n’est pas les livres qui nous feront voir la vie en rose.Vous vous étiolez; apprenez au moins à chanter, de temps à autre.ELLE — Il vaudrait mieux que vous partiez.CAMIONNEUR — Que je vous abandonne à votre triste sort ?Ça me fait mal au coeur d’y penser.Ne soyez pas entêtée.Je ne vous propose rien de mal.Quelques moments agréables, qui vous redonneront du courage : ce n’est pas la fin du monde.Dans quelques heures, je serai parti; et nous n’y penserons plus. 146 MICHEL GRECO ELLE — Allez-vous-en ! CAMIONNEUR — Pourquoi me résister ?Vous savez que j’ai raison.La vie, c’est un échange de chaleurs; je vois de la glace dans vos yeux, il y a du feu dans mes veines.N’allons pas contre la vie.Venez chercher un peu de soleil avec moi.ELLE — Je ne peux pas.CAMIONNEUR — Vous pensez à lui ?Il dort : il ne le saura jamais.D’ailleurs, de quel droit pourrait-il vous reprocher quoi que ce soit ?Le premier, il a ouvert les portes.ELLE — C’est à moi que je pense.Je ressemblerais à ce qu’il a toujours haï.CAMIONNEUR — Vous serez une femme qui aura goûté au bonheur.ELLE — Plus jamais il ne pourra poser sa main sur moi.CAMIONNEUR — Vous aurez la mienne.ELLE — C’est à lui qu’il faut penser; c’est lui qui est important.CAMIONNEUR — Vous serez plus forte.ELLE — Ah ! s’il n’avait plus besoin de moi.CAMIONNEUR — Le temps passe.Ne me résistez plus.Déjà, vous fléchissez.ELLE — Comme vous vous trompez.CAMIONNEUR — Peut-être.Vous n’êtes pas comme les autres.Je n’ai plus de mots pour vous convaincre : je vous comprends trop mal.Je ne saurais dire si vous avez raison; et je ne veux pas vous forcer.Ma porte est à côté.Trois coups, je vous ouvrirai.ELLE — Adieu.CAMIONNEUR — Trois coups. LES PIGEONS D’ARLEQUIN 147 Le CAMIONNEUR sort et referme la porte sur lui.ELLE, debout au milieu de la pièce, lutte contre elle-même en fixant de son regard le paravent derrière lequel LUI dort.Puis, résolument, elle se redresse.ELLE — Je t’aime tant ! ELLE sort.La nuit tombe presque tout à fait.VIEILLE, dehors — Les loups entre eux ! C’est infaillible.Les vers sont à l’intérieur, qui dévorent et liquéfient.Tous ! ils y passent tous ! Ecoutez, belle demoiselle; collez votre oreille à la porte, vous la spécialiste des corps nus : les pieuvres visqueuses joignent leurs membres.LUI, derrière le paravent — Où es-tu ?Je rêvais que tu étais partie.Je courais, cherchant à te rejoindre.Mais tu fuyais en m’appelant.Tu m’appelais.VIEILLE — C’est le tien qu’elle a choisi, la BELLE; le tien, parce qu’il part tout à l’heure.Elle croit qu’elle sera libre parce qu’il ne sera plus là.Erreur.Elle se salit d’une saleté qui ne se lave pas.BELLE — Garce ! Tu l’as laissée faire.VIEILLE — Défends ton bien toi-même.LUI — Je ne t’entends pas.Qu’est-ce qu’ils disent, dehors ?BELLE — Elle est avec lui, ELLE ! L’imbécile, la chienne ! Veux-tu que je te le décrive, madame la pucelle ?Cherche, cherche ! Il n’y a pas un grain de sa peau que je n’ai pas touché avant toi.Coule tes doigts le long de ses muscles : mes mains étaient là avant les tiennes.Ce que tu touches, c’est ma chaleur; ce que tu renifles, c’est mon odeur.LUI entre dans la pièce. 148 MICHEL GRECO LUI — Il me semblait que je te perdais.VIEILLE — Vieillissez, mes agneaux.Devenez pourris.Je vous bénis ! BELLE — Après toi, ce sera une autre; puis encore moi.et encore une autre.Il te jettera des pièces d’argent à la figure, quand il aura fini de toi dans une minute.Et il me reviendra; parce que moi, il ne me paie pas.LUI — Où es-tu ?BELLE — Et tu auras honte ! LUI, hurlant — Nathalie ! ! ! La porte s’ouvre.ELLE entre, tête basse.La porte demeure ouverte.LUI — Toi ?Toi aussi ?Pendant que je dors.Toi ?Je te poursuivais.et le sol était fait de feuilles mortes.Tu me tendais le bras, derrière toi, pour que je saisisse ta main; mais les arbres secouaient leurs branches, tendaient un mur de feuilles mortes entre nous.Toi aussi.J’ai ouvert les yeux : tu n’étais pas près de moi.Je t’ai appelée.Je me suis levé; j’ai marché jusqu’ici.Mais il n’y avait personne.Tu n’étais pas là.Il n’y avait personne.Toi aussi.Regarde-moi.Lève les yeux sur moi.ELLE — C’est pour toi que je l’ai fait.LUI — Es-tu capable de poser ton regard sur mon visage ?Peux-tu me regarder ?ELLE lève la tête.LUI — Tu es laide.Tu as de l’écume sur les lèvres.Essuie ta face. LES PIGEONS D’ARLEQUIN 149 ELLE — Je Lai fait pour toi.LUI — Qui es-tu ?Je ne t’ai jamais connue.Deux astres.Deux astres fixés dans leur orbite, perdus dans une nuit sans fin.Nous roulons, étrangers, sans mesure, sans nous connaître.Qui es-tu ?Autour de nous, lorsque tu m’as donné ta main dans le parc, gravitait cette minute; ignorée, elle attendait de se placer dans notre sillage.Quelle force a créé cette minute ?Quelle force nous a poussés l’un vers l’autre, qui maintenant nous divise ?Elle vient d’abolir l’horizon.Notre prison n’a nas de murs.Pourquoi fallait-il qu’aujourd’hui, tu veuilles nous ressembler ?Je croyais m’éveiller d’un cauchemar.et je plongeais dans la mort.Car c’est bien cela, la mort, la vraie; celle qui n’a ni enfer ni paradis; ni châtiment ni pardon.La mort de l’âme.C’est bien cela : une mort qui a l’air de ne pas avoir d’importance.Il me semble qu’en cette minute, je pourrai rejoindre Isabelle.ELLE — Que dis-tu ! LUI — Isabelle; notre douce Isabelle.ELLE — Ne rappelle pas cela ! LUI — Isabelle., sa figure pâle.Alors non plus nous ne savions pas que la mort fait partie de la vie; qu’elle est le revers de la vie.Nous refusions de croire.Mais il y avait la belle figure pâle sur l’oreiller; et les mains immobiles sur le drap; et le silence sur les lèvres.ELLE — Tu n’as pas le droit de rappeler cela.LUI — Nous étions encore vivants; mais le visage d’Isabelle avait pris la couleur du ciel de l’hiver.Et nous ne voulions pas le croire. MICHEL GRECO HO Eu transparence, à travers le décor, des ondes mouvantes de lumières blettes, mauves et blanches, créent une atmosphère d’«
de

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