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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
No 31
Genre spécifique :
  • Revues
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    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1971, Collections de BAnQ.

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«•'TfhK: MH*. üibliotïjèque J^attonal?bu (©uébet m m ¦P tn ie ' s anciens ! Jean-Paul Audet Le monde et l’histoire dans la pensée juive ancienne Gilbert David Presqu’ll Claire France Jacques Languirand urogue et Louis-Philippe Hébert Jean-Jacques Hamm Alpha, ou les Morts d’N Yvon-André Lacroix La Confédération, couronnement de dix années de mauvaise administration j Note de gérance Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de direction.Le prix de chaque volume : $3.00.U abonnement à quatre volumes : $10.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada français.Le comité de direction : Gilles Marcotte Jean Simard Marcel Dubé Georges Cartier Fernand Dumont André Major Gertrude LeMoyne Edmond Labelle Administrateur : Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 380 ouest, rue Craig, Montréal 126 Dépôt légal — Ier trimestre 1971 Bibliothèque Nationale du Québec Copyright © Les Écrits du Canada français TABLE DES MATIÈRES LOUIS-PHILIPPE HÉBERT Comment Antonio perdit la raison .11 Nouvelle JEAN-JACQUES HAMM Alpha, ou les morts d’N .29 Nouvelle CLAIRE FRANCE Poèmes .55 JACQUES LANGUIRAND Drogue et Communication .75 Poème GILBERT DAVID Presqu’Il .91 Roman JEAN-PAUL AUDET Le monde et l’histoire dans la pensée juive ancienne .141 Essai YVON-ANDRÉ LACROIX La Confédération, couronnement de dix années de mauvaise administration .159 Texte ancien f LOUIS-PHILIPPE HÉBERT COMMENT ANTONIO PERDIT LA RAISON (version définitive) NOUVELLE LOUIS-PHILIPPE HEBERT Né à Montréal, en 1946.Après des études classiques, travaille comme stagiaire à l’Office National du Film; comme professeur de français au secondaire; a fait des textes pour des émissions de télévision éducative, et des textes d’accompagnement pour des spectacles audio-visuels.Co-directeur et co-fondateur de la revue Le Nouvel Obsédé, revue d’humour et de littérature, à Montréal en 1969.A publié dans plusieurs revues comme Passe-Partout, Les Ecrits du Canada-Français, La Barre du Jour, Liberté, etc.A publié les livres suivants : Les épisodes de l Oeil, poèmes (Editions Estérel), Les mangeurs de terre, proses (Editions du Jour), et prépare Le petit catéchisme, poèmes (Editions de l’Hexagone). lorsque l'ascenseur sombre.la chaise qui roule la roue les premiers écrits les vieilles le voisin un tour de roue le sommeil d’Antonio la bassine la descente intérieure la reine ! l’autobus les quatre antonios la fin du rêve Lorsque l'ascenseur sombre le déposa sans bruit sur le trente- j deuxième étage de la quatorzième section, où vibrait une lumière étourdissante, il ne bougea pas de sa chaise — sa chaise en suspension au-dessus du tapis tant les fibres se repliaient avec douceur — et, de la tête enfouie, il salua une dernière fois les porteurs dont Tuniforme, à travers la couverture de laine qui mêlait sa couleur épaisse aux renflements moelleux du tapis, brillait jusqu'à lui.Il glissa ensuite une main droite dans la poche interne de son cocon pour en sortir du bout des doigts deux boulettes de papier; elles tombèrent en pourboire et s’ouvrirent au contact avec le sol : à l’intérieur, c’est-à-dire écrit sur le côté noir de la feuille froissée, son nom antonio, en lettres minuscules à l’encre, noir donc invisible, et sur le côté blanc, l’envers, le même mot imbibé de la même encre mais, par la transparence, dans une langue étrangère.Le geste avait été trop lent, et avant la fin de la dernière étape minutieuse de ce dépliement et le début de la lecture qu’il aurait supposée, l’ascenseur avait repris les deux garçons qui rajustaient, ' durant la descente, la casquette sur leur tête; le silence qui s’était posé sur leurs vêtements depuis qu’ils avaient pris en charge le nouvel arrivant, se perpétua jusqu’au sous-sol le plus profond de 1 immeuble.Un hurlement ne paraissait pas désirable. COMMENT ANTONIO PERDIT LA RAISON 13 la chaise qui roule Pourtant par petits cris, des centaines de pieds plus haut, le-tranger se relevait sur sa chaise pour laisser poindre deux yeux comme des limaces roses et rapides qui, le long des murs et des plafonds, en contournant les divers objets décoratifs et fleuris, évitant l’escalier de justesse, roulèrent au hasard dans le corridor.Elles furent assez vives pour trouver la chambre que ses parents lui avaient léguée, avant qu’il ne perde patience; il la reconnut à la dimension exceptionnelle de la porte, juste d’une hauteur suffisante pour permettre l’entrée d’une personne assise.De ses deux mains supérieures, il manoeuvra les roues majeures de la chaise, tandis que les inférieures guidaient les deux autres, au moins de la moitié plus petites, par coups de poing appliqués délicatement sur leur surface chaude et tournoyante; camouflé dans la couverture, la tête rentrée, seules les mains ténues et roses en mouvement, il avançait d’un élan sans accroc vers son héritage.Le coeur ballant demotion, avant d’ouvrir cette dernière porte, il s’assura de la différence des autres, telle que spécifiée par le testament : de I taille normale, « humaine », chacune identique l’une à l’autre, et marquée du même numéro, celui de l’étage, trente-deux, et percée plus haut que sur sa porte par le même petit trou à capuchon de verre.Il put ainsi apercevoir quelqu’un qui sortait de l’ascenseur et entrait, debout et solennel, dans une chambre voisine, et il se perdit en pensée à le suivre auprès de sa femme, de ses enfants joyeux et des meubles confortables qui l’attendaient, et par-dessus son épaule les plats fumant sur la table.Les chaises statiques.Le danger du temps perdu le ramena à sa porte; il l’écarta de la main au ras du sol, et le véhicule bondit, dégringola l'escalier à deux marches et le projeta sur un amas de sciures où il s’endormit enfin.A son réveil, il déroula sa tête de la couverture, puis tout son corps, en fit un paquet qu’il plaça au fond de la chaise, et la poussa vers l’extérieur, car il n’en voyait plus l’utilité, son voyage définitivement rendu à terme. 14 LOUIS-PHILIPPE HÉBERT la roue Il s’appuya, essoufflé par l’effort, contre la porte close et contempla l’étendue de ses possessions : une fenêtre droit-devant lui, de même format que la porte, une petite bassine où l’eau se renouvelait sans cesse comme par miracle, des raisins surtout et d’autres fruits séchés perlant sur le sol, et, ce qui le frappa d’admiration, une roue à l’échelle gigantesque; elle occupait à elle seule plus de la moitié sud de la pièce, posant dans chaque coin un triangle d’ombre grise quelle formait avec les murs, et la moitié nord s’emplissait de la fenêtre et sa lumière.Une roue à échelle, est-ce à dire : deux cerceaux de fer massif réunis l’un à l’autre par les extrémités d’un barreau qui se multiplie à intervalle régulier, une roue à échelle qui tenait près du mur grâce à un essieu central que l’on avait cloué au coeur de celui-ci ?Mais cette installation loin d’être évidente d’où il regardait, la chose, cette circonférence qui pouvait l’inclure tout entier en elle-meme, semblait suspendue dans l’air par sa propre force centrifuge.les premiers écrits Il s’approchait de la roue, la tête stupéfaite, les yeux et le cerveau hors d’eux-mêmes, lorsqu’il buta contre une pile de papiers noirs et blancs que ses parents avaient eu la bonne attention de prévoir pour lui, ainsi qu’un encrier tout près.Il plongea son ongle dedans et se mit à gratter son nom des centaines de fois, en tous sens, sur la page noire, puis quand il la crut comblée, il courut en gloussant vers la fenêtre pour retourner la feuille et constater 1 effet de la signature sur le blanc.Il aurait pu passer cette première journée à écrire ainsi, les allers-retours du papier à la vitre embuée d’un tout petit cercle opaque là où son nez se collait, comme si la moiteur du museau faisait le pont entre la chaleur tropicale de la chambre et le froid nu de l’extérieur. COMMENT ANTONIO PERDIT LA RAISON 15 les vieilles Le froad, plutôt un vent nordique qui ne trouvait pas d’issue entre les quatre sections de l’édifice, s’alourdissait en bloc sur le dos courbé des vieilles femmes assises par terre, muettes et maigres dans leur surplus de vêtements, attendant qu’il tourne au noir pour se rapprocher insensiblement avec l’ombre de la porte centrale dont l’emplacement, vu du trente-deuxième étage, n’était marqué que par le va-et-vient oisif des porteurs mis à leur disposition, qui stoppaient soudain pour rajuster un pli dans leur unifonne, et, confus, leur jetaient un regard complice qui ne laissait pas de doute sur leurs intentions, auxquelles elles répondaient en choeur par un hochement de tête, puis elles retournaient au creux des voiles noirs et des dentelles blanches.En étirant ses yeux vers le haut de la fenêtre, l’observateur distinguait les sursauts des lèvres supérieures d’où s’échappait un mince filet de sang, qui caillait sur place, et les bouts de doigts qui s’agitaient en-dessous, mais ne pouvait imaginer la nature exacte de leur occupation, ni l’objet quelles fixaient et qui semblait se déplacer entre les quatre murs de la section.Plus tard, c’était un enfant, trop jeune pour se tenir debout, qui les cernait à quatre pattes, ensuite accomplissait une spirale compliquée par les escaliers qui montaient et descendaient tout autour, et venait les flairer, mais dès quelles sortaient une main véreuse et tentaient de flatter le duvet sur sa tête, il choisissait une nouvelle victime plus éloignée du groupe et reprenait le même manège ou, l’inventaire des mortes et des vivantes terminé, il se dirigeait vers une autre section, et avant de disparaître, surveillait le travail des porteurs qui soulevaient délicatement les mortes et les posaient sur des chaises qu’ils faisaient rouler jusqu’aux premières marches d’un escalier dont ils déclenchaient le mécanisme.Souvent l’enfant restait immobile, un sourire figé, jusqu’au retour des chaises vides.Durant ees courts moments d’activité, l’édifice était secoué par le vrombissement des moteurs, et Antonio, délogé, se hissait à nouveau sur le rebord de la fenêtre, une feuille de papier neuve à la main et les autres mains baignées d’encre, et profitait du répit, 16 LOUIS-PHILIPPE HÉBERT lorsque tout cessait, pour signer son nom sur le côté noir de la feuille autant de fois que le lui permettait un deuxième enfant qui répétait le trajet du premier, en dénonçant les cadavres lui aussi, et en aussi grand nombre, de sorte qu’Antonio pouvait déduire qu’une journée de lumière complète suffisait à peine pour libérer le parterre et procéder, durant la nuit, à l’organisation de la prochaine épuration qui devait avoir lieu, certainement, le lendemain.Il se surprenait, quand son poil roulait sur la sciure et les raisins secs, de l’efficacité d’un tel système, quoiqu’il se demandât toujours ce qui pouvait motiver les agonisantes à sortir de leur chambre avant qu’elles n’y pourrissent.Bien sûr, comme tous les locataires à perpétuité de 1 immeuble, elles avaient l’usage d’une chaise roulante, et, dans les endroits difficiles, des porteurs à leur service; mais comment pouvaient-ils les diriger vers la place, les convaincre étant exclus, de leur exécution quelles connaissaient sûrement pour l’avoir observée comme lui du haut de leur fenêtre ?Et une fois rendues là, pourquoi conservaient-elles ces gestes tranquilles de mères qui ont tout leur temps ?Il armait pu passer la fin de la journée à penser ainsi, contemplant le ciment qui se vidait sous lui, où les petits amoncellements de vêtements semblaient fondre et couler vers les escaliers avec 1 aide bienveillante de quelques uniformes.le voisin Un peu plus loin, entre la quatorzième et la treizième section, son voisin immédiat, celui qu’Antonio avait si mélancoliquement observé en arrivant à la porte de sa chambre, attendait, les deux pieds sur le trottoir, les souliers si lourds que tout le corps balançait à partir des semelles qui servaient de point d’appui, l’autobus qui devait le mener à son travail, sans doute quotidiennement, et dont les pneus, facilement repérables par 1 odeur de caoutchouc chaud, commençaient à gravir la pente derrière la douzième section.Un dernier rayon de soleil, emporté par le pare-brise du véhicule dont les têtes sortaient par toutes les fenêtres ouvertes, éclatait COMMENT ANTONIO PERDIT LA RAISON 17 ^ sur son chapeau métallique, et il s’appliquait à le diriger sur le sol, j en essayant de frapper la pointe de ses pieds, mais le rayon fuyait I toujours à quelques pouces de réussir.C’est alors que son attention se porta sur une boulette de pa-I pier que le vent balayait dans l’ombre puis ramenait sous la lumière.Il l’attrapa, se rétablit de la contorsion dangereuse qu’il avait ) dû faire, l'ouvrit un peu avec ses ongles, et en lisant sur le côté I blanc oinotna, fut pris de panique, ne sachant où courir à toutes | jambes, vers la montée lente de l’autobus, vers les vieilles, ou vers 1 la première section où son observateur le perdit de vue.Antonio ne s’arrêta pas à la cause de sa frayeur subite, ni à se i demander pourquoi, avant de détaler, le voisin avait fixé la fenêtre ) de sa chambre, très exactement et sans hésitation la fenêtre de sa ) chambre; il avait tout juste eu le temps de se laisser choir dans un ) coin où l’autre ne pouvait l’apercevoir.En se relevant de la bassine, le poil mouillé qui collait à la [ peau, il frissonna en se rappelant qu’ici il ne craignait rien, que l’au-t tre, même s’il avait reconnu son voisin, ne pouvait rien tenter pour ^ l’expulser, puisque la chambre lui appartenait de droit familial.un tour de roue Pour se sécher, il voulut mettre à l’essai son second divertissement, plus physique, et s’accrocha à maintes reprises, en chutant sur le plancher de tout son poids, où les brins de nourriture s’entortillaient à son poil humide et l’alourdissaient sensiblement, avant de parvenir à pénétrer dans l’appareil aussitôt mis en branle, qui faisait voler de toute part l’eau et les fruits et les touffes de fourrure arrachées.Les pattes tendues vers l’avant, sur un échelon qui glissait aussi vite sous lui et offrait un nouvel échelon pour repartir de plus belle, les pattes rendues derrière, plus il montrait d’enthousiasme à monter, plus la roue s’emballait, les pattes ramenées vers l’avant, les quatre mains fermées ouvertes, plus elle roulait et plus elle lui permettait de goûter au double plaisir d’être en même temps au 18 LOUIS-PHILIPPE HÉBERT sommet et à la base de la chambre qui s’élevait et redescendait sous ses yeux; toujours en mouvement, il poursuivait son propre corps qui se rapprochait à chaque bond pour le fuir du même coup, si bien que, souvent, après un effort plus intense, il se laissait balancer jusqu’en amère, les larmes aux yeux de sueur et de joie.Il en avait oublié de manger.Il y avait un peu partout sur le : plancher de la laitue encore fraîche, et d’autre racornie, et d’épuise- j ment, il lâcha tout et atterrit sur cette nourriture qu’il commença à grignoter sans distinction du bout des dents.Puis il courait, tantôt à la porte pour saisir par le verre grossissant de sa perforation la course d’un compagnon d’étage, tantôt à la fenêtre pour mieux comprendre l’arrivée d’une foule de garçons ; en uniforme, et tâcher de reconnaître ceux qui lui avaient servi de | porteurs.Il se lassa vite pourtant de cet exercice : que lui impor- 1 taient les entrées et les sorties, puisqu’il était ici, à l’aise, et que la roue vibrait encore des mouvements secs qu’il lui avait donnés.le sommeil d’Antonio Il dormit sa digestion lente, tandis que dans ses rêves montait la rumeur blanche de son nom à l’envers noir : oinotna .Par groupe de trois ou quatre, les uniformes verts circulaient dans les passages étroits de l’édifice, une lampe jaune à la main, et s’arrêtaient devant les ascenseurs, en chuchotant avant d’y prendre place, debout dans ee même espace vide que laissait un autre groupe, armé de la même manière, qui montait maintenant un escalier droit devant lui et se perdait au rythme du moteur accroché au plafond ou, le pied posé sur l’étage supérieur, il se mouvait silencieusement vers les portières mécaniques qui s’ouvraient à leur approche, puisque sans bruit un autre groupe l’avait rejoint, et livraient au cours de l’ouverture de nouveaux et très jeunes garçons, de récents conscrits sans doute, chemises vert pâle, cravate nouée noire absente mais remplacée par une corde qui entoure la taille, ou le cou, ou les bras, les yeux fixés à d’épaisses lunettes, qui les saluaient de la tête en signant dans l’air un mot de passe, que l’autre groupe ne pouvait vraisemblablement voir qu’à l’envers, et mar- COMMENT ANTONIO PERDIT LA RAISON 19 chaient tous ensemble d’un seul pas jusqu’à l’escalier central qui les reprenait, en route vers le sous-sol, tandis qu’un troisième groupe, devenu invisible, était aspiré par la montée subite de l’ascenseur.Les groupes qui, successivement, atteignaient le dernier sous-sol, étaient projetés à l’extérieur des sections habitées; là, un système semblable mais plus à découvert les propulsait d’un palier à .autre sur un échafaudage métallique, une partie du vaste complexe encore inachevée, où la croissante circulation devenait plus évidente pour l’observateur du trente-deuxième étage de la quatorzième section, quoiqu’absolument endormi, qui obtenait sous les paupières le seul jeu des grains de lumière, à la dérive dans sa tête, mais soigneusement organisé au-dehors, qui écrivait sur le ciment noir un nom jamais achevé puisque la dernière lettre terminée, la première s’effaçait depuis longtemps, alors qu’un groupe suivant en recommençait patiemment le tracé.Devant les fenêtres de la douzième section, le même phénomène se reproduisait par l’apparition d’une lumière dans une chambre, qui s’éteignait quelques secondes plus tard et se rallumait à la vitre voisine, tandis oue le sommeil de l’Antonio était secoué par l’éclat qui avait à peine le temps de l’envahir et la noirceur de le replonger au fond d’un rêve.Le jour apaisa les lueurs furtives et les transforma, avec les déplacements d’ombre et de soleil, en légers frappements aux portes; ainsi, en l’espace de quelques minutes, tout l’édifice s’éveillait pour tomber dans la tiédeur du matin.Antonio se réveilla deux mains de chaque côté d’une feuille quadrillée.la bassine Antonio se donna une heure pour s’ébattre dans la bassine, simulant parfois de se lever, puis s’engloutissant, la tête sous l’eau battait des quatre mains dans l’air, ou, celles-ci enfouies dans le liquide noir, le corps et surtout le ventre au fil de l’eau, il en contemplait la finesse produite par la réfraction.L’encre ne réussissait pas à dissimuler entièrement la blancheur des poils qui perçait, hirsute, mal écrite, réverbérant le tracé des intestins sur la peau de la queue au museau, et c’était par l’effet d’un 20 LOUIS-PHILIPPE HÉBERT mouvement circulaire à travers la répétition des barreaux de la roue qu’un lecteur éventuel regardant en arrière par un miroir pouvait lire un nom, à consonnanoe étrangère, sur une fourrure.Mais nul lecteur, par aucune fenêtre, pas de miroir, et rien qui ne ressemblait à une roue à l’intérieur de l’eau de la bassine qui débordait, si ce n’était un animal, un rat, à l’oeil humain, dont le nom faisait le tour du corps et dont il ne pouvait se débarrasser.Et les remous, l’eau jaillie et drainée simultanément, ne le les- j sivaient pas comme une succion interminable empêchait une sortie ¦ rapide.Le ventre pointant le nombril hors de l’eau, les yeux roses se perdaient à suivre les contours des membres interrompus par la surface du liquide.la descente intérieure Puis, par un effort sans proportion, le sortie eut lieu.Il s’éten- I dit mollement dans la partie lumineuse, rectangulaire, de la chambre, et se laissait sécher en regardant distrait l’arrivée, des centaines ! de pieds plus bas, des chaises roulantes encombrées de masse lourde I de vêtements où se cachaient les vieilles, et les cent pas des porteurs dont luniforme brillait avec autant de distinction, l’élégance des gestes était aussi indiscutable, que la veille; d’une main, il classait les feuilles en deux amas différents selon qu’il en avait fait ] usage ou non, et de l’autre, il manoeuvrait la roue qui prenait petit à petit de la vitesse.Ses deux autres mains s’occupaient à effilocher une laitue.Rien n’avait réellement changé, le crut-il, dans le paysage de 1 béton qui l’entourait, sauf peut-être que tout semblait s’être légèrement rapproché du point d’observation.Convaincu qu’il s’agissait là d’un simple effet de l’habitude, mais pour en avoir le coeur net, il compta les étages de l’énorme section opposée, en se donnant comme référence la fenêtre qui lui faisait | face: trente-et-un.Il recommença plus consciencieusement: de bas I en haut, trente-et-un toujours.Il courut à la porte, s’arrêta, l’entrebâilla; le couloir était vide; il sortit vivement la tête et vérifia en un coup d’oeil le numéro sur les portes : trente-et-un.Non seulement sa chambre, mais toutes celles i de l’étage étaient descendues d’un degré durant la nuit.il 21 COMMENT ANTONIO PERDIT LA RAISON la Reine ! Il reprit son poste d’observation à temps pour assister à la sortie des vieilles.Les fenêtres, au niveau du sol, s’abattaient et, touchant le ciment, proposaient une plate-forme inclinée sur laquelle les roues des chaises ne tardaient pas à se poser, puis glisser en entraînant leur contenu de lingeries et de peaux molles jusqu’aux bras des porteurs qui les recevaient et les rassemblaient en groupe de quatre au centre de la place, dans un désordre que les occupants tâchaient de réduire en se dirigeant, par secousses nerveuses, les unes vers les autres pour former une seule ligne, et la boucler comme un cercle dont chaque morceau s’affaissait sous l’effort.C’est cette activité qu’il avait surprise tout à l’heure, mais il n’avait pu en voir la signification parce que son début s’était vraisemblablement produit dans une autre section, à moins que les sections elles aussi, durant le jour, changent d’emplacement par un mouvement circulaire du même genre que celui, ascendant et descendant, des étages.Il trembla comme la section entière, lorsque les fenêtres de son premier étage silencieusement penchèrent vers le sol et laissèrent échapper un nombre identique de chaises, puis se refermèrent.Déjà un enfant rampait autour d’elles, et le cri vibra longtemps entre les murs lorsqu’elles, lui arrêté vis-à-vis et les fixant tour à tour, le reconnurent : oinotna ! Les derniers échos se décomposèrent en multiples grains sonores, sur les fenêtres jusque dans l’armature métallique, l’édifice entier en gargouillis comme le ventre d’un ordinateur, les feuilles perforées et une lectrice courant sur les carrés où se dressaient tant bien que mal les vieilles, les carrés dans un élan élastique filant dans le ciment l’un après l’autre, mais sans ordre géométrique et pourtant l’un à la suite de l’autre exactement, grugés, semble-t-il, par le bruit mécanique des étages et des chambres que les ascenseurs et les escaliers mobiles emportaient dans leur courant, replaçant chacun des blocs devant d’autres blocs qui, à leur contact aussitôt étaient déplacés.Antonio prisonnier de sa roue qui le renversait, elle-même attirée ou attirant le mouvement général des chambres qui passaient à toute vitesse devant sa fenêtre, les feuilles voltigeaient parmi les raisins et les laitues montrant leur face brillante d’un coup et pi- 22 LOUIS-PHILIPPE HÉBERT votant sur leur faoe obscure, il pouvait penser, un moment, que les murs extérieurs, noirs, et les murs intérieurs, blancs, et plus souvent l’inverse, s’échangeaient par cubes solides les diverses positions à l’horizontale dp l’édifice qui s’étendait maintenant à perte de vue, présentant une surface unifonne que la succession périodique du jour et de la nuit transformait par découpures dentelées et l’effet d’un éclairage qui glaçait sa présence ou son absence dans les boîtes, le toit ouvert, où les locataires, couchés sur le dos, regardaient à travers la vitre tombée directement et sans brisures sur l’échiquier, le carrosse étincelant dont les roues arrière flottaient presque, tant leurs rayons s’étiraient, les roues avant minuscules, et par-dessus leurs yeux, quoique retenus par le verre, dangereusement fragile, les sauts perpendiculaires des chevaux, les sabots claquant, chacun dans leur direction, mais, grâce à des contorsions énergiques, les chevaux se rejoignaient pour se séparer à nouveau, tandis que la Reine droite malgré la lourdeur officielle de sa couronne haute dans le ciel et les boursouflures de sa peau et les vêtements, gonflée comme elle l’était, ce qui l’empêchait de s’écraser comme les éléphants porteurs de tour qui succombaient, affichait un sourire sinistre dont Antonio pouvait voir sur son passage royal la lèvre inférieure en moue, ce qui présageait mal de la tournure des événements guerriers qui obligeaient le pays à changer radicalement l’ordre des chambres pour en couvrir toute l’étendue d’abord, et reconstituer le même ordre mais en des points stratégiques, de sorte que le carrelage se retrouvait tout entier, en temps voulu, à la verticale, et menacerait, si cela s’avérait nécessaire, par le processus d’expansion rapide précédent, le territoire ennemi d’un envahissement total.On entendait de loin le sifflement des ascenseurs inutiles, en fait réduits à de minces surfaces carrées, sous la présence royale et poilue comme un chat, mais mues par un émouvant équilibre, une masse lourde et une masse légère en balance, un mécanisme cliquetant de rouages et de poulies en chute libre qu’une structure d’acier retirait ou laissait suivre son poids, la présence royale elle-même mue par un mécanisme interne, invisible de sorte qu’on voyait s’enfoncer la couronne dans la tête, la tête avalée par la poitrine, et le reste du corps les précéder toutes deux dans une descente molle, les surfaces carrées qui s’emparaient des membres du cortège et les conduisaient dans des cages de verre au coeur de l’édifice plat, où les entrées et les sorties se font grâce à une trappe qui reprend COMMENT ANTONIO PERDIT LA RAISON 23 aussitôt son apparence unie avec les cubes voisins, et dans l’édifice s’animent fébrilement les contrôles souterrains du royaume qui retourne, bloc par bloc, à sa forme primitive d’escalier gigantesque puis de masse imperméable que strient les contacts minces entre chaque partie blanche entourée de noires, si ce n’est aux quatre coins où les touchent des coins d’autre couleur, et cette couleur toujours blanche.Antonio, lui, agrippé à sa roue, seul point immobile de la chambre bouleversée lentement pour être restituée à son lieu initial : le trente-deuxième étage, comme il put le vérifier par l’orifice de la porte, et en recomptant avec soin les fenêtres face à la sienne, imaginait la lente et ponctuée reconstitution de l’immeuble, les garçons en uniforme montant et descendant d’escalier en ascenseur pour diriger le mouvement des machines, et Antonio roulant au-dessus du sol autoru de son propre corps participait aux élans qui déclenchaient l’élévation des chambres.r autobus Après l’orbite des lunes carrées, les vieilles n’étaient pas réapparues, et à leur place, l’autobus reposait désert comme oublié par la mécanique complexe qui avançait de corridor en corridor jusqu’aux toits, alors que, dans le calme du soir tombant, d’autres porteurs verts aussi propres qu’auparavant s’affairaient à en démantibuler la carrosserie, emportant vers les escaliers un piston ou un pare-choc ou un essuie-glace qu’ils recouvraient de vieux linges avant de l’asseoir sur les chaises dans des roues sur des marches qu’ils mettaient aussitôt en branle, sous l’oeil attendri de l’enfant qui donnait les ordres rapidement du bout du doigt, et qu’ils exécutaient avec méthode, dessérant délicatement chaque boulon, le glissant dans un mouchoir, les plus gros morceaux de métal dans des robes, et poussaient les chaises roulantes vers un escalier, tandis qu’aux fenêtres du premier étage, les vieilles observaient leur travail, attentives à la moindre erreur qui leur arrachait des petits cris d’indignation, et rendaient les porteurs, pris dans des gestes déjà difficiles, nerveux.i 24 LOUIS-PHILIPPE HÉBERT les quatre antonios C’est en grattant un morceau de laitue accroché entre ses dents et son nom sur une feuille qu’Antonio remarqua l’extrême noirceur de ses murs, et découvrit la blancheur qui entourait sa chambre.: Ainsi, d'ans le nouvel ordre, il avait hérité d’une case noire : épouvantable sursaut de bonheur, il trempa entièrement ses quatre mains dans l’encre, s’écarta, les jambes tendues, cloua ses ongles aux murs, et même si le grincement lui faisait horriblement mal, il manoeuvra tout son corps pour écrire, du milieu de la chambre, suspendu, d’un seul mouvement son nom sur les quatre murs.Il avait à peine terminé cette épuisante entreprise que l’autobus tombait avec fracas de ses derniers morceaux devant les murs à carrés blancs où s’inscrivaient les oinotna à l’infini, la Reine émergeant au centre de la place, mais son carrosse figé qui retenait les chevaux piaffant, le corps couvert de blanche écume, la Reine enduite de chats noirs qui répétaient l’appel au calme : un court-circuit s’était produit durant les déplacements des chambres, causé par un tournoiement inhabituel.les chambres avaient pénétré en grand nombre sur le territoire interdit où elles brûlaient maintenant .des recherches et des mesures de représailles étaient prévues pour les coupables .ou le coupable dont le nom apparaissait sur les murs.la fin du rêve Durant la nuit, les groupes de surveillance circulèrent affolés d’ascenseur en ascenseur, et au réveil, Antonio, qui avait rêvé à la peau ridée de la Reine sous sa fourrure, qu’elle camouflait certainement pour s’éviter le sort réservé aux vieilles, elle du haut de son énorme chaise roulante, que des porteurs un jour démantèleraient et distribueraient en pâture aux contrôles avec son corps coupé en lanières fines, et ses vêtements devenus flasques la feraient s’écrouler parmi les autres vieilles applaudissant, elle aurait beau se couvrir de félins, on en disposerait aussi avant qu’ils ne pourrissent, ses chevaux exilés, qui ne pouvaient être qu’un dernier vestige d’une splen- COMMENT ANTONIO PERDIT LA RAISON 25 deur passée, elle livrée par la fenêtre et les corridors, l’autobus rebâti pour des voyages à la recherche de sa descendance, que l’on réunirait sur la grande place pour en éliminer tous les membres, ex- Icepte un peut-être que l’on conserverait sur les toits avec quelques très anciennes parures comme un musée, Antonio lui-même sans doute.Antonio qui remontait à l’intérieur de sa roue, pas tout à fait sorti d un sommeil vague, la tête lourde, les mains dures à allonger, j pour en faire un dernier tour, de cette roue à échelles qui l’enroule } en lui-même et autour et le glisse constamment sur les échelons qui ne s arrêtent plus, les mains tendues vers l’avant mais toujours derrière, la roue qui lui promettait sans cesse de s’approcher de la 1 fin de son corps, de l’atteindre avant qu’il ne disparaisse complète-i ment suivant la tête tendue, en faire un dernier tour puis laisser le I mouvement s’éteindre en le faisant tournoyer plus qu’à l’habitude ^ dans sa chambre où son nom voltige noir sur noir dans les murs : et à l’envers dans tout le pays, tourner sans fin devant les yeux amusés des porteurs qui l’observent par la fenêtre, tandis que d’autres garçons en uniforme, arrivant d’on ne sait où, poussent une chaise roulante où une couverture de laine épaisse attend Antonio. . JEAN-JACQUES HAMM ALPHA, ou LES MORTS d’N NOUVELLE wm JEAN-JACQUES HAMM Né en France.Etudes de doctorat en littérature.Enseigne à l’Institut de Français de Queen’s University, Kingston, Ontario.A écrit une série de pièces : Caliban et son maître, La Cage, L’Odeur de l’Abattoir, La Tour.Prépare actuellement un ouvrage sur les idées politiques de Stendhal.A publié Lisborg les Bains, pièce en trois actes (1963).Ouvrage en voie de publication : Edition critique de la Némésis d’A.-M.Barthélemy. Crissements de pneus.Une ferrari décapotable, modèle grand sport, s’arrête à la hauteur d’N.— Puis-je vous emmener un bout de chemin ?Le conducteur est penché vers lui.Sourire des yeux.Ses che-rveux ont une couleur de cendre.Démarrage sec.V est vêtu d’un complet gris.Très chic.Une chemise blanche.Cravate de soie.Mains gantées.La voiture roule, souple comme une bête.De larges bandes de brume enveloppent une végétation qui se fait pauvre.Sur le sol exsangue, quelques touffes d’herbe.Un virage s’efface dans le rétroviseur.Là-bas, la rmasse sombre de la forêt s’estompe.La route reste vide; pas une voiture.Rien que la grisaille d’une soirée d’avril.A présent, des traînées de sable s’insinuent entre un reste de fougères et de mousses.La pluie tombe lourde et collante.L’obscurité tissue d’eau et de vent rejette, amenuise, le cône des lumières.D’espace en espace, un squelette d’arbre dresse des moignons mutilés.— Où m’emmenez-vous ?La nuit, sans doute.Le train.Bouteille que le virage fait rouler sous la banquette.Odeur de poussière.Texture granuleuse Ides sièges.Lumières au-delà de la vitre.On doit ralentir.Brume de novembre.Bruit mat de roues qui frappent un tablier de pont.Squelette des entrepôts.Poste d’aiguillage.Lucioles.Réverbères.Masse grise des quais.Arrêt brusque.La bouteille roule de nouveau sous la banquette.Il boutonne son manteau.Il prend la valise et pousse la portière.Le couloir se vide.Il avance.Il descend 30 JEAN-JACQUES HAMM sur le quai.Peu de voyageurs.La gare d’Arbor.Froide.Laide.Pas- | sage souterrain.Murs carrelés en blanc.A espaces réguliers, des ; panneaux publicitaires.Portes battantes.Contrôleur manchot.Kiosques fermés.Personne.Le visage n’est plus qu’une terre malléable, ravinée par le vent.Des globules d’eau s’accrochent aux cils, coulent le long des narines vers la bouche, y disparaissent.Plus bas, l’humidité s’infiltre dans les chaussures, dans le pantalon de velours.Les pieds, les genoux, sont glacés.La nuit, sans doute.Le train.Bouteille que le virage fait rouler sous la banquette.Odeur de poussière.Texture granuleuse des sièges.Obscurité au-delà de la vitre.On devait accélérer.Bruit mat de roues qui frappent un tablier de pont.Roulements de tambour.On devait accélérer.Accélérer.Kiosques fermés.Rues.Des flots de bijoux, de perles, de pierres précieuses nagent sur une mer de peluche bleue.Un magasin d’armes.Derrière le rideau de fer, des fusils, des pistolets, des couteaux.Plus loin, à l’étal d’un boucher, des cascades de jambonneaux, des saucissons secs, des crépinettes, face à un taureau en plâtre.Un panneau de néon vomit sa couleur rouge sur 1 asphalte.La nuit, sans doute.Le train.Bouteille que le virage fait rouler sous la banquette.Odeur de poussière.Texture granuleuse des sièges.Obscurité au-delà de la vitre.On accélère.Bruit mat de roues qui frapperaient un tablier de pont.Roulements de tambour.Eclairs de chaleur au loin.Au loin.N écarte le rideau de l’entrée.Une atmosphère enfumée.Un chanteur noir.Un saxophone, une contrebasse, une batterie.Quelques buveurs affolés au bar.Un couple dans un coin sombre.Il s’installe à une table.Un décolleté se penche vers lui.Et pour monsieur ?La serveuse virevolte et se dandine vers le comptoir.A coté d’N, un client dort à même la banquette.Là-bas, au fond, sur un ; ¦ALPHA, OU LES MORTS D’N 31 tabouret, deux yeux sombres s’attachent à N.Elle rejette la tête ten arrière.Un flot de fumée sort de ses naseaux.Elle écrase sa ci-arette, se lève et vient s’asseoir à côté de lui.N la regarde.Ses embres s’engourdissent.Une léthargie incontrôlable descend sur ni, l’enferme, l’enveloppe.Crissements de pneus.De larges bandes de brume enveloppent une végétation qui se fait pauvre.Un virage s’efface dans le rétroviseur.Là-bas, la masse sombre de la forêt s’estompe.Le globe rouge, éclairé de l’intérieur par une ampoule, projette une lumière de lupanar sur le visage des jeunes gens qui stationnent sur les marches devant la porte de la salle de bal.N, suivi de Vivi, se fraye un chemin dans la multitude endimanchée, lavée, parfumée.Au vestiaire, N rencontre son patron et Dinah, sa femme.— Alors, on vient s’amuser ?— Il faut bien.— On dit que l’orchestre est du tonnerre.—Ah, les Blouboïs sont bons ! Vivi répète, pour la quinzième fois, une phrase entendue au oureau.Les deux couples se saluent et se séparent au moment l’entrer dans la salle enfumée où des corps appariés ronronnent en cadence au miaulement d’un saxophone.Vivi et N contournent la iipiste et s’avancent vers la table où sont assis V et Alpha, Pervenche, VIme Q et son mari.— Vous voilà ! — On pensait que vous ne viendriez plus.— Il a voulu aller au tournoi de tennis de table; un de ses copains / jouait.— Ça fait plaisir de vous voir.— Allez, petite Vivi, venez à côté de moi.Vivi se place à côté de V qui la prend par la taille.N s’assoit mtre Pervenche et Mme Q.V, le boute-en-train du groupe, se aenche vers Vivi, lui murmure quelques mots à l’oreille.Elle éclate ie rire.V rit aussi.A présent, comme l’orchestre se met à jouer, il .invite à danser.Un cavalier vient prendre Pervenche par la main.,M, par politesse, invite Mme Q.Son mari danse avec Alpha. 32 JEAN-JACQUES HAMM Mme Q se tient serrée contre N.Celui-ci sent un corps de fem- | me de trente ans vibrer entre ses bras.Ils se taisent.Leurs yeux se j rencontrent un instant, hésitent.— Ils jouent bien.Oui, c’est un bon orchestre.Crissement de pneus.Ils dansent.L’orchestre s’arrête.N et sa cavalière regagnent la ! table.— A boire, à boire, par pitié ! V gesticule, appelle la grosse serveuse et commande des bois- : sons.Monsieur Q raconte à Alpha une blague anglaise.Vivi se tourne vers N : — La prochaine est pour nous.Pervenche vient s’asseoir.— Alors, ma petite, on s’amuse ?Elle sourit à V.Toutes les femmes sourient à V.On dit que dans : sa jeunesse il fut un bourreau des coeurs.N voudrait parler a Pervenche, mais il ne sait que lui dire.Cette jeune fille de dix-huit i ans l’intimide comme l’intimident toutes les femmes qu il faut conquérir de haute lutte.— Un jerk ! Vivi et N se lèvent et rejoignent la piste de danse.Elle, le visage épanoui, danse avec frénésie, se fait remarquer, enregistre avec plaisir les regards provocateurs des hommes.N l’observe tout en se trémoussant devant elle et, soudain, au milieu de ce langage général, sur un fond de batterie et de cuivres, N comprend quil n’aime pas Vivi, qu’il ne l’a jamais aimée.Devant lui se tortille une femme qui se croit intéressante, que d autres lui envient, alors que lui voudrait ne l’avoir jamais connue.Et, tout en dansant, N pense i aux années à venir, aux années qu’il faudra partager dans le meme appartement, sous les mêmes couvertures.Années de soupe conjugale qui n’en finissent pas, si bien que, pour survivre, pour ne pas étouffer, il se ménage un modus vivendi fait de silence, de résignation, de rêves.I Crissements de pneus.La musique s’arrête.Vivi applaudit., Les danseurs attendent que l’orchestre enchaîne.Comme rien ne se produit, ils regagnent leur table.— Connaissez-vous cette histoire d’eunuques ? ALPHA, OU LES MORTS D’N 33 V monopolise la conversation.Tous les visages sont tournés vers lui.Pervenche rit, comme les autres.La musique reprend.A présent, N danse un slow avec Alpha.Les ongles, qu’elle a pointus, caressent la nuque d'N.— Vous n’êtes pas très bavard.— Non, c’est vrai.Et puis, les autres ont tant à dire.Un sourire bizarre fige le visage d’Alpha.— Vous êtes une énigme.— Vous trouvez ?— Oui.J’aime les énigmes.Pas vous ?N la regarde.Leurs deux corps se rapprochent.— Dites-moi : l’homme qui danse avec moi, est-il heureux ?— Bien sûr.— L’homme qui danse avec moi ment.Il n’est pas heureux.— Qui l’est ?— Il s’esquive, comme d’habitude.L’homme qui danse avec moi aime-t-il sa femme ?— Et vous, aimez-vous V ?— Non.Vous voyez que je suis franche.Soyez franc avec moi, vous n’avez rien à y perdre.— Et qu’ai-je à gagner ?— Beaucoup.Crissements de pneus.Alpha rapproche son visage de celui d’N.Ils dansent en silence.Un peu plus loin, derrière N, éclate le rire de Vivi.— Ecoutez-la, votre chérie.— Seriez-vous jalouse ?— Vous le savez très bien; nous sommes tous deux de la même race : celle des chercheurs, des étemels insatisfaits, des mythomanes, des criminels.— Je ne cherche plus, moi.— Pas encore.— Alors, les amoureux ?Gros rire de V qui tourne avec Vivi.Alpha et N sourient.Des bribes de paroles échouent contre eux.Paroles d’amour, mots usés par un colportage sempiternel et qui recréent sous leur masque, chaque fois qu’on les prononce, une horreur nouvelle. 34 JEAN-JACQUES HAMM N et Alpha regagnent leur table.Les danses succèdent aux danses.Les boissons consommées couvrent les faces d’un rouge jovial.Les plaisanteries fusent plus nombreuses et plus grossières.Crissements de pneus.A présent, et pour la première fois de la soirée, N retient entre ses bras le corps réticent de Pervenche.Il voudrait l’attirer à lui, mais elle lui résiste, se fait fluette.N se sent perdu.Pour compenser l’éloignement de ce corps pourtant si proche, N commence à parler : — Je vous ai vue l’autre jour.— Quand ?— Vous étiez à votre balcon, en train de tricoter.-Ah! — Que tricotiez-vous ?Il est trop tard.La question est par trop absurde pour qu’N ne sache que la conversation va gagner une impasse dont elle ne sortira plus.— J’aime les pull-overs.— Et ceux que vous avez vous vont bien.Elle rougit.— Vous êtes trop aimable.Le silence, de nouveau.— Je vous regarde souvent.— Vous m’observez ?— Non, je vous regarde.Tenez, quand vous arrosez vos géraniums, quand vous étendez votre linge, je vous regarde.— Et votre femme sait cela ?— Non.Pervenche rougit.— Vous .vous êtes jolie.Elle sourit.La musique s’arrête.Leurs corps regagnent la table où les attend le visage faussement extatique de Vivi.La nuit, sans doute.N marche.Autour de lui se déploient les rues d’Arbor.Il fait sombre.On dirait qu’un orage se prépare.Mais pour qu’il éclate, il faudrait qu’il fasse plus chaud, plus lourd.Or, les rues sont froides. ALPHA, OU LES MORTS D’N 35 Les arbres dénudés font penser à un paysage de novembre ou de mars.Aussi, les chances qu’un orage fonde sur la ville paraissent minimes.IM marche, dans la pénombre d mie journée grise, le long d une rue qui semble iermee a son extrémité, car un restaurant en occupe toute la largeur.Mais IM sait que la rue vire a angle droit et que, par consequent, il ne se trouve pas dans une impasse.N reconnaît donc la rue.La, sur sa gauche, il voit 1 imprimerie Martin ou ü taisait niiprnner ses cardes pour les visites dans la bonne société.A droite, le jardm de la tamiiie des Grandin.Longue palissade blanche.Lernere elle, un terrain de tennis ou il jouait au-tretois.Un inarcliand de pierres tombales du nom de iv.xVlarx.La villa d un de ses camarades.A gauche encore, la villa de 1 ancien marre, défait aux denneres élections municipales.Lncore à droite, la rue des Ventouses, un garage, quelques maisons.A gauche, 1 entrepot de la quincaillerie rimmel, la rue des Gisants, un marchand de vinaigre.N avance lentement.Une chose l’étonne pourtant : il marche ; au milieu de la rue.On lui avait toujoms reconunandé de marcher sur les trottoirs à cause des voitures.Mais là, il avance sur la ligne discontinue sans qu’aucune voiture vienne le déranger.11 aime marcher sur cette ligne discontinue.Autre remarque : la rue est déserte.-Et le silence.Las un bruit ne sort des cours, des maisons.Pas un chant d’oiseau.Les arbres sont figés sous le ciel lourd.L’entrepôt de la quincaillerie, habituellement vivant, paraît mort.N continue.A sa droite, la rue des Remparts.S’il poussait jusqu’au presbytère.Il prend la rue mal goudronnée.De part et d’autre, des jardins vides, une terre inerte.On doit être à la fin d’hiver.La rue fait un coude et voici la maison grise.H la reconnaît à l’oeil de boeuf qui surmonte le premier étage.Il sonne, mais la sonnette reste muette.La porte est entrebâillée.Il grimpe les marches du perron et entre.Le couloir vide a une odeur de moisi.Les pas d’N résonnent sur le plancher poussiéreux : pas sonores que n’étouffe aucun tapis, que ne brise aucun meuble.Des papiers jonchent le sol.De-ci, dedà, le papier peint s’est défait sous la moiteur des murs.N va de chambre en chambre.Dans un coin, la masse grise du crin surgit d’un coussin dépenaillé.Un froisse- Iment de papier.N se retourne.Une souris se sauve vers un trou._________________________________________________________________________ 36 JEAN-JACQUES HAMM N quitte le presbytère.L’idée lui vient à présent de revoir l’église au clocher pointu.Il prend la rue des Remparts en sens inverse, traverse la rue de la Vague - car, à en croire la plaque à l’angle de la rue des Remparts, tel était le nom de la rue où il marchait — et entre dans la rue des Gisants.N s’arrête.Devant lui se dresse la masse édentée et calcinée de ce qui fut l’église.Un jour de cendre se profile dans l’orifice vide des fenêtres.N revient vers la rue de la Vague.A présent, il voit sur sa gauche la maison du notaire.Sur sa droite, la cour d un marchand de combustibles.Enfin viennent le laitier, la pharmacie de la Couronne et, de l’autre côté, la Couronne où N se souvient d avoir fait danser Alpha.Devant lui, N reconnaît la masse grise du restaurant à la Rose.C’est là que se réunissait, une fois la semaine, la société de gymnastique.N se souvient d’en avoir été l’un des membres les plus actifs.Ne faisait-il pas facilement le triple saut périlleux et le soleil ?Il pousse la porte de la salle.Des bancs, des chaises vermoulues gisent pêle-mêle.Sur un billard crevé traînent des boules et des queues brisées.Des toiles d’araignées se propagent de verre en verre.Dans la salle de fête, N trouve les agrès rouillés.La scène est jonchée de panneaux crevés.Le rideau n’est plus qu’un lambeau rouge que les rats ont à moitié dévoré.N quitte ces lieux.A présent, il descend la rue des Artilleurs.On a mis le feu au poste de police.Quant à l’Hôtel de ville, vieille bâtisse à colonnes, il est ouvert à tous vents.C’est enfin la pharmacie du cerf, les chaussures Rata, le bureau de poste, quelques magasins d alimentation tous vides et, finalement, la banque, bâtiment prétentieux et laid.N tourne à droite et s’engage dans la rue des Râblés.Il la connaît bien cette rue, car elle mène à la maison de ses parents.Il sait qu’à gauche se trouve une épicerie où il allait faire des achats, se faufiler entre la masse des mégères et passer avant son tour.Un peu plus loin, des juifs, marchands de bestiaux.Enfin, après la boulangerie, la maison de ses parents.Elle aussi est vide.N parcourt les chambres les unes après les autres à la recherche de son enfance.Rien ne subsiste.Pas même une vieille tasse, une chaise, ALPHA, OU LES MORTS D’N 37 un jouet.Rien que la poussière et le silence.Les arbres de la cour ont été abattus.Le poulailler s’est affaissé et les cages de lapin ont été renversées.Des tuiles manquent au toit.N regarde autour de lui les vieilles poutres et les planches vétustes.Tout semble dormir.A présent, seul dans sa ville, N lutte contre la moisissure et la poussière, le chaos et la décrépitude.Crissements de pneus.Démarrage sec.De longues bandes de brume enveloppent une végétation qui se fait pauvre.Sur le sol exsangue, quelques touffes d’herbe.Un virage s’efface dans le rétroviseur.Là-bas, la masse sombre de la forêt s’estompe.La route reste vide.Alpha lève son verre et le porte aux lèvres jusqu’à ce qu’il soit horizontal.Le cognac lui brûle la langue, lui irrite la gorge et l’oesophage.Elle aime le cognac.Le verre est vide.Elle le pose, se lève, va au piano et s’assoit.Elle regarde V et N.Celui-là lui sourit.Les premiers arpèges éclaboussent le silence.Etincelles qui se muent en un feu d’artifice.Alpha, les yeux mi-clos, promène un regard de velours sur N.Il se lève, s’avance vers le piano.Alpha lui sourit.Les notes s’effilochent et les doigts ne caressent plus que love du visage aimé qui, à son tour, s’efface dans la pression des lèvres et le repli des paupières.Alpha et N se lèvent, sortent.V, resté seul, bat en silence la mesure de leurs pas.Une porte claque.Alpha tourne vers N la courbe humide de ses lèvres entrouvertes.L’encens de son corps happe N vers d’invisibles mailles, vers les grottes sous-marines où nage une faune de rêve.Les tentacules se referment sur la nacre et le hâle des corps.Kiosques fermés.N marche.Derrière lui, les rues d’Arbor se télescopent, s’enchevêtrent, se repoussent.Les maisons se surimpriment, s’effacent les unes les autres dans une translation continuelle, dans une giration infinie.Les rez-de-chaussée à arcades, les galeries de bois, les loggias, les baies encadrées de torsades, les encorbellements, les oriels, les pignons a volutes dessinent en lui le monde fané d’une enfance passée en ville. 38 JEAN-JACQUES HAMM N se souvient des arrière-cours humides où jamais le soleil ne fait son apparition; où une herbe maigre pousse d’entre les pavés; où, sur des murs lépreux et qui s’écaillent, les mains des enfants tracent à la craie d’irréelles créatures.On y voit ainsi des monstres, des rêves, ou simplement des silhouettes d’hommes et de femmes cohabiter, dans une odeur de poubelles, avec du linge toujours moite.Crissements de pneus.N se souvient du jardin de derrière la villa de ses parents.Là, sur cm carré de gazon, que les pommiers arrosent au printemps de pétales de fleurs, N et ses camarades jouent, se bataillent, s’entre-tuent, se relèvent, et ce jusqu’au moment où la cloche du goûter vient rassembler, autour d’une table bien mise, de petites frimousses de bourgeois.La nuit, sans doute.N ahane le long du couloir.La valise lui bat les jambes.Le numéro dix.Il introduit la clé munie dune poire.Déclic du pêne.La porte s’ouvre sur une chambre.Elle | est sordide.Papiers peints d’un gris sale.A gauche, en entrant, un lit à armature métallique, une table de rotin et une chaise.A droite, une armoire à glace — en face du Ht — un lavabo.Au-dessus du lavabo, un miroir.Une porte-fenêtre donne sur un embryon de balcon.Il fait froid.N s’affaisse sur le lit.Le couvre-lit est d’une couleur délavée, incertaine.Quelques reprises.N examine le mur près du Ht : pas trop de taches douteuses.N se voit dans la glace.Il a les traits tirés.Il bâille, s’étend dans un bruit de ressorts.Les pau- ! pières lui pèsent.N s’éveille ou tente de s’éveiller.Une masse de fer pese sur son corps.Ses paupières sont cousues.Il ne voit rien et ne peut rien voir.Ses lèvres sont muettes, et ses gestes se perdent dans le sable.Une large blessure rouge lui cisaille la gorge.Alpha le regarde mourir, assise sur le rebord de la fenêtre, les griffes plantées ¦ dans le bois.Autour d’eux, la ville étend, développe, retourne ses bras ou s’agglutinent la poussière, la bave et le sang.La rumeur de son clapotis enveloppe la chambre.Son souffle se mêle au râle | du mourant. ALPHA, OU LES MORTS D’N 39 Dinah, la servante, tortille de la croupe en hissant les bagages d N au cinquième étage.Elle halète, s’arrête un instant, repart et s arrête devant la dernière porte.Elle fouille dans ses poches, en extrait une clef et l’engage dans le canon de la serrure.N, qui la suit, hume sa sueur, l’odeur chaude d’un corps à peine dégagé de l’effort physique.C’est une odeur lourde de fille de salle; une odeur faite de bière, de fumée; une odeur de pauvresse.La porte s’ouvre enfin.Une chambre grise, quelconque.Dinah entre, pose la valise dans un coin, glisse les serviettes sur un porte-senrettes en bois, et s’assied, ou plutôt se laisse tomber sur le ht métallique.N ferme la porte d’un coup de talon, se dirige vers la fenêtre, jette un regard sur le vert sale des toits moussus, puis se tourne vers Dinah qui souffle comme une locomotive.— Ça grimpe ! — Ça grimpe ! Par l’échancrure du corsage, N aperçoit la chair dodue de la gorge.Un grain de beauté flotte sur une mer de blanc, de rose peut-ï être.De larges cercles de sueur gonflent les aisselles.Les jambes, fortes mais non grasses, s’écartent vers le bas.Plus haut, sous la jupe plissée, N devine de larges cuisses.Il vient s’asseoir à côté d’elle.La tête au creux de l’aisselle, N se sent happé, mordu, par le relent âcre et les vagues du remugle.Sous le jeu des doigts, les boutons cèdent et la profusion des seins jaillit.Leur goût salin tapisse la bouche gloutonne.Des gouttes de rosée perlent du pelage âcre.Les lourdes cuisses, le large bassin s’épanouissent en une masse vibrante; bête docile qui ahane au rythme des ressorts métalliques.Deux corps en sueur mêlent un instant leur lugubre pâmoison.Le cliquetis cesse.N plonge sa tête dans la moiteur de l’aisselle.Un instant de répit.Dinah se lève, titube vers le lavabo, se frotte avec du savon.Elle se passe une serviette entre les jambes, le buste penché en avant.Elle s’habille.Les formes amples réintègrent leur enveloppe de linge sale.Elle se passe un peu d’eau sur la figure, revient vers le lit d’N, effleure son front des lèvres.— T’es bon toi.La porte se ferme.N entend décroître un bruit de pas. 40 JEAN-JACQUES HAMM La nuit, sans doute.— Nom d’une calebasse ! V se tourne vers N et le regarde d’un air mauvais.— Tu as encore déplacé mes brosses.Tu es un bon à rien.On ne fera jamais rien de toi.N hausse les épaules.— Je n’ai pas besoin de vous.Je sais me débrouiller tout seul.S’il le faut, j’irai en ville.Je me débrouillerai.— Va; personne ne te retient ici.N sort de la chambre.Son beau-père range les brosses métalliques dans sa valise.Sa colère s’apaise peu à peu.Il se met à siffler une marche militaire.Crissements de pneus.Pervenche, les mains sur les côtés, jette un regard autour d’elle, s’empare d’un bibelot qu’elle déplace, tire les rideaux, fait couler de l’eau dans la bouilloire électrique et vient s’asseoir en face d’N.Elle a changé.Ses cheveux sont plus courts.Elle est maquillée, et sa robe sent la ville.C’est une femme à présent.Elle regarde N et lui sourit.— Depuis quand es-tu à Arbor ?— Depuis quelque temps.Un instant de silence.— J’étouffais là-bas.J’en avais assez de leurs commérages, de leurs mensonges.Je suis partie.Elle rit.Ses dents sont belles.— Et que fais-tu à Arbor ?— Je travaille dans une agence de voyages.Et toi, que fais-tu ?Attends, j’entends l’eau qui bout.Elle passe à côté de lui.Pervenche a changé.Elle s’est améliorée.Bruit d’eau.Elle revient portant un plateau.— Excuse-moi, je n’ai pas d’alcool.Je ne bois pas.Veux-tu une cigarette ?— Je veux bien.— Parle-moi de toi.Que fais-tu ? ALPHA, OU LES MORTS D’N 41 N se lève.Le dos, à force de s’être penché vers le sol, n’est plus qu’une longue plaie.N respire.Devant lui, il voit ses grands-parents, V et Alpha, qui ne cessent de piocher la terre.L’un, puis l’autre, se baisse, arrache des pieds de pommes de terre, les secoue, jette les pommes de terre derrière lui, fouille la terre, retire celles qui y étaient encore cachées, et les jette également derrière lui.N doit les ramasser.Il a deux paniers : l’un pour les grandes, l’autre pour les petites.Les premières serviront aux hommes, les autres seront utilisées pour nourrir les bêtes.Lorsque l’un des paniers est plein, N le porte vers un sac et l’y vide.Le champ est ainsi planté d’une ligne de sacs remplis et que l’on a adossés contre les ; sillons.Les mains d’N sont rigides, tant la terre y colle dans les articulations.Il a les ongles noirs.N est fatigué.N ne veut plus rien ramasser.Il le dit à V et Alpha.Ceux-ci se regardent, échangent un clin d’oeil, puis V s’approche d’N, le saisit par la nuque, l’abaisse et lui enfouit la tète dans la terre.N suffoque, étouffe, se débat.V le relève.N sent la terre crisser sous les dents.Son nez en est rempli.V regagne la houe et se remet à piocher.N se baisse, ramasse une balle faite de chiffons et vise la tête de V.Celle-ci s’effondre dans un bruit de boîtes de conserves vides.N se souvient du balcon du sixième où, entre quelques pots de géranium, il alignait, dans un bâillement, les soldats de plomb que V, son oncle, lui avait offerts pour son anniversaire.De derrière la porte-fenêtre, légèrement ouverte, monte le bruit régulier de la machine à coudre qu’Alpha, sa tante, actionne au moyen d’une pédale.N connaît bien la machine car, lorsque personne n’est là pour 1 observer, pour le gronder, il en actionne la pédale avec frénésie.N se souvient de la bibliothèque de son père, grande pièce aux murs couverts de rayons sur lesquels s’étale la profusion des livres, des dossiers.Une odeur de fumée, de tabac, flotte sur toute chose.C’est le sanctuaire de V, son père, dans lequel N ne pénètre que rarement, en cachette. 42 JEAN-JACQUES HAMM N marche le long des rues et tire de sa main gauche une voiture à ridelles.Dans sa main droite, N tient une balle faite de chiffons.Les rues sont vides.N sent qu’on l’observe de derrière les vitres.Il voit bouger les rideaux.Derrière lui, N entend le gémissement d’une bicyclette mal huilée.Elle se rapproche, le dépasse, et le corps de femme qui la monte tourne un instant son visage inerte, jette un regard, essaie de s’éloigner.Boum ! La tête heurtée par la balle, tombe à terre.Le corps s’éloigne sur la bicyclette.N ramasse la tête.Il la pose dans la voiture parmi d’autres têtes.N continue.Les rues sont vides.N sent qu’on l’observe de derrière les rideaux.N marche dans une ruelle où au rez-de-chaussée de maisons à encorbellements s’étalent les devantures des marchands de souvenirs.Tous les magasins de la rue vendent des églises en ruines, des thermomètres fixés sur des planchettes multicolores, des coquillages et d’autres babioles.N est seul dans la rue.A l’intérieur des magasins, personne.Ce doit être dimanche.Dans la rue, il fait beau.Le soleil, que l’on ne voit pas, brille.N suit la longue ruelle au bout de laquelle il aperçoit un mur de clôture blanc qui barre le passage.N pense que la rue est une impasse.Pourtant, aucune inscription ne l’annonçait.N avance toujours, en zigzaguant, d’une vitrine à l’autre.Il semble qu’il allonge ainsi le trajet à parcourir avant d’arriver à l’obstacle.Il s’arrête, semble prendre intérêt à des thermomètres pourtant semblables à ceux qu’il avait vus un peu auparavant, puis repart.N, approchant du bout de la rue, voit soudain à sa gauche une nouvelle ruelle que l’alignement des maisons lui avait cachée.Il s’y engage.De part et d’autre, ce sont toujours les mêmes échopes.La ruelle zigzague, puis s’arrête brusquement devant un mur.N est forcé de revenir sur ses pas.Le voilà de nouveau au croisement.A présent, il marche vers le mur blanc.La, dans une encoignure, il a aperçu une porte ouverte.Il y entre.Une lumière étrange arrose une cour de marbre blanc, entourée de hauts murs.Sur un banc de marbre, contre l’une des parois, un vieillard est assis.Il porte des lunettes noires et, dans ses mains, il tient une ALPHA, OU LES MORTS D’N 43 canne blanche brisée.N s’approche de lui, le regarde.Le vieillard a l’immobilité d’une statue.De longs cheveux ciselés tombent sur ses épaules.Son visage, sous l’effet de la lumière peut-être, semble sourire.N aperçoit une autre porte.Il se dirige vers elle et la franchit.Là un escalier circulaire reçoit une lumière diffuse par les vitraux roses des croisées.N commence à monter.Des bras sortent du mur, essaient de le retenir, de l’entraîner vers le mur.N se dégage.Sa marche devient plus haletante, plus irrégulière à mesure que s’affirment les bras.A présent ils ont la douceur du satin.N monte.Là-bas, au haut de l’escalier, il aperçoit un carré de ciel rose.Il se hâte.Mais un bras plus tenace l’a enserré à la taille.Des lèvres de miel s’approchent des siennes, se nouent à elles.N voit le carré de ciel rose s’éloigner au-dessus de lui.Le bras le rapproche de la muraille.N sent tout d’un coup le froid du marbre envahir ses veines.Un dernier soubresaut et N vient de se fondre avec le mur.Crissements de pneus.Long ahanement des corps.Turgescence qui meurt.Fatigue des yeux, des lèvres, des visages.Pervenche sent près d’elle la chaude odeur d’N.— Tu m’aimes ?— Je t’aime, Pervenche.Je n’aime que toi, toi seule.Les stores vénitiens zèbrent la chambre d’une lumière incertaine.Une mouche promène sa pulsation sur les replis des draps.N allume une cigarette et la tend à Pervenche.La fumée monte, lente comme l’après-midi qui s’étire entre deux draps.A présent, N se trouve seul au fond d’une fosse vide.N voudrait bien en sortir, mais les parois sont trop hautes.N attend.Bientôt une rumeur monte de non loin de la fosse.Des gens s’approchent.N appelle.N commence à voir leurs têtes.Il y a là V, Alpha, Mme Q et son mari, Pervenche, Vivi sa mère, Dinah.Us sourient.N sourit aussi.Ils vont l’aider à sortir de la fosse.Mais que font-ils ?Ils se placent autour de la fosse.Ils ne font rien.Ils sourient.Et leurs mains ?Où sont leurs mains ?Pourquoi les tiennent-ils cachées der- 44 JEAN-JACQUES HAMM rière leur dos ?A présent, ils les découvrent.Dans chacune d’elles, N voit une balle faite de chiffons.Ils rient.N sait que tout est fini.Il les regarde les uns après les autres, puis le déluge s’abat.Chacun vise qui la tête, qui un bras, qui une jambe, qui une main.Le corps d’N tombe en morceaux.N n’est plus.Un dernier regard sur les débris, et les visages satisfaits des autres s’éloignent.Crissements de pneus.Démarrage sec.La voiture roule souple comme une bête.De larges bandes de brume enveloppent une végétation qui se fait rare.La route reste vide.La pluie tombe lourde et collante.L’obscurité tissue d’eau et de vent rejette le cône des lumières.D’espace en espace, un squelette d’arbre dresse des moignons mutilés.Alpha regarde les images du film érotique se mouvoir devant elle.Deux mâles nus s’affrontent au couteau dans une arène, devant un public de femmes déchaînées.Là, de grosses matrones, des vieilles édentées, des hydres échevelées mêlent leurs cris à la fureur des combattants drogués.Les sacs à main, les chapeaux, les gants, les chaussures tombent des gradins et roulent dans la sciure.Les combattants se jettent des regards de haine, se tailladent la chair jusqu’à ce qu’un coup mortel vienne proclamer le vainqueur.Celui-ci se tourne alors vers la matrone du jour, se prosterne devant elle, puis s’avance pour quérir sur sa bouche un bouquet de bave.Pervenche tourne les deux robinets, avance une main et règle la température.— Tu viens ?Deux corps mêlent sous la douche leurs caresses, et le ballet de leurs membres trace une toile irréelle où s’enferme une vivante et chaude chrysalide.Crissements de pneus.L’aube n’est plus qu’un long bruissement de bête éveillée.N regarde l’eau de plomb du fleuve.Les mains lui font mal.Il quitte la rambarde de fer et les glisse dans les poches de l’imperméable. ALPHA, OU LES MORTS D’N 45 Il frissonne.Autour de lui les mille papilles de la ville se sont (mises à vibrer.Des volets s’ouvrent; des piétons furtifs se glissent vers leur travail.Une distributrice de journaux passe à côté de lui.Tout entre en transe.On avait glissé le message dans son pardessus, hier, au restaurant.Il ne l’avait trouvé qu’en rentrant chez lui.dans la soirée.Une main avait tracé sur une feuille de papier bible : « Trouvez-vous au lever du jour sur le quai du marais glacé, face au numéro neuf.» Une écriture de femme, d’homme peut-être.Qui ?Alpha ?Un laquais sort du numéro neuf, traverse la rue et invite N à le suivre.Une cour, un escalier, des couloirs, une porte.L’homme l’ouvre et fait entrer N.La porte se ferme.Obscurité totale.Bruit de verrous.N essaie de trouver un orifice.Tout est fermé.Il attend.Il n’est nas seul.Il le sait.Près de lui.il sent la lourde resniration d’une femme.Et ce parfum, ce narfum de roses.Un frôlement.Deux bras s’attaehent à lui.deux lèvres.Les corps se nouent l’un à l’autre.De voluptueuses griffes lui déchirent le corps.Crissements de pneus.Une jaguar décapotable, modèle grand sport, s’arrête à la hauteur d’N.— Puis-je vous emmener un bout de chemin ?Le conducteur est penché vers lui.Sourire des yeux.Ses cheveux ont une couleur de cendre.La nuit, sans doute.Mme Q, grosse araignée velue, assise dans un coin de la chambre, les yeux exorbitants, attend qu’N rentre.On ferme une porte d’un coup de pied.Des pas traversent la cuisine.On ouvre la porte de la chambre à coucher.Mais, tout aussitôt, N est pris dans un filet gluant.Il se débat si bien, que tout son corps, ses membres, sont aspirés par la toile moite.Un dernier soubresaut et N s’immobilise.Mme Q soulève son corps velu et, lentement, grimpe vers la victime qui, les bras en croix, regarde venir le monstre à elle.Les pattes de devant agrippent la chair de la cuisse, une bouche affamée y plante des dents avides qui broutent les muscles.Elle se pourléche les babines inondées de sang.Les membres disparaissent dans l’énorme gueule velue.A présent, d’un coup ra- 46 JEAN-JACQUES HAMM pide, elle arrache le sexe d’N.Puis, elle s’attaque au ventre, le lacère, patauge dans les viscères, remonte vers le thorax, arrache les poumons et le coeur et d un coup de mâchoire, séparé la tete du reste du corps.En guise de dessert, elle croque les oreilles, le nez, les lèvres.Elle gobe la cervelle, puis, repue, elle retourne dans son coin.N se réveille.A côté de lui, le corps abondant de Mme Q s’étale dans la béatitude.N veut se lever, mais une patte velue s’abat sur son bras et le retient en vue d’un nouveau festin.Ses cheveux ont une couleur de cendre.Démarrage sec.V est vêtu d’un complet gris.Très chic.Une chemise de soie.Cravate de soie.Epingle de cravate.Mains gantées.La voiture roule, souple comme une bête.N ne sait pas jouer au ping-pong.V, son père, une raquette à la main, lui montre comment il faut la tenir, sous quel angle il faut la présenter à la balle.N fait mal ses devoirs.Ce n’est pas un élève doué.Jamais, il ne passera ses examens.N nest pas une lumière.Il lui faudrait des leçons particulières pour réussir.N danse très mal.Il n’est pas très souple.En plus de cela, il vous marche sur les pieds, vous les écrase.Il ne sait pas guider.On n’aime pas danser avec lui.N est un fils insupportable, mal élevé.On ne sait que faire de lui.Il finira mal.N est un amant fantasque.Qu’il me pèse ! Pourvu qu’il ne vienne pas me voir aujourd’hui.Il fait mal l’amour.N est paresseux, il n’aime aucun travail.Il n aime pas se fatiguer.Il n’a qu’une envie, c’est de rêver.A présent, des traînées de sable s’insinuent entre un reste de fougères et de mousses.La pluie tombe lourde et collante.L obscurité tissue d’eau et de vent rejette, amenuise, le cône des lumières.D’espace en espace, un squelette d’arbre dresse des moignons mutilés. ALPHA, OU LES MORTS D’N 47 — Où m’emmènes-tu ?V se penche vers Alpha.— Alors, cocotte, ça boum ?Le samedi soir, le beau-père et la mère d’N vont faire la nouba à l’extérieur.D’abord un bon petit restaurant où l’on mangera une choucroute à se faire éclater la baudruche.On l’arrosera de vin blanc.Ensuite, on se tartinera plein l’estomac de meringue Chantilly, de café et de cognac.Après, bras dessus, bras dessous, on ira au ciné se régaler de rigolades et de pitreries.Puis, l’on rentrera à la maison, on se couchera, on se breloquera l’autresol et l’on dormira dans le bruit sonore des ronflements.D’espace en espace, un squelette d’arbre dresse des moignons mutilés.— Où m’emmènes-tu ?— Je t’emmène au bord de la mer.La nuit, sans doute.Un globe jaune projette une lumière tiède sur la chambre en désordre où Pervenche, allongée sur le tapis, cuve son ivresse.Autour d’elle, en elle, les murs vacillent, se penchent, menacent de tomber puis, comme par miracle, se redressent.De légers picotements lui annoncent qu’ils sont là, qu’ils sont venus, et qu’à présent, ils envahissent la chambre de leur grouillement tumultueux.Ils sont partout.Ils lui pénètrent les oreilles, le nez; ils s’aventurent vers tous les orifices, vers toutes les pores.Ils l’envahissent, remontent canaux et vaisseaux, atteignent le cerveau, sont pompés vers le coeur.Ils sont partout.Elle gesticule; elle crie, mais aucun son ne sort de sa gorge.Us ont tué sa voix.A présent, ils la dévorent morceau après morceau.Déjà ses yeux ne voient plus; déjà, elle n’a plus à leur place que deux larges orbites vides qui rient à la lumière.Le lobe des oreilles, le pavillon a disparu.Les cheveux tombent les uns après les autres.Un énorme trou s’ouvre là où autrefois on voyait un nez.Ils lui arrachent les dernières dents. 48 JEAN-JACQUES HAMM Son corps se désagrège, tombe en morceaux, fond.Seule une main osseuse se crispe encore sur une bouteille vide.D’espace en espace, un squelette d’arbre dresse des moignons mutilés.— Où m’emmènes-tu ?— Je t’emmène au bord de la mer.Je te l’avais promis quand tu étais petit.Tu t’en souviens ?La nuit, sans doute.L’air est fétide.N et Dinah marchent à quatre pattes autour de la table.Leur groin au niveau du sol respire la poussière.De temps en temps, l’un ou l’autre s’arrête et lèche un trognon de chou ou une pelure de pomme de terre.Puis ils reprennent leur marche sans but.A heures régulières, iis gobent une auge nouvellement remplie et communient dans un bruit de mâchoires et de rots.Quand ils ont bien bâfré, quand leurs panses gazouillent, le mâle s’approche de la femelle, monte sur elle et la saillit.Puis, fatigués tous deux, ils s’allongent dans leur fange et dorment jusqu’à ce que leurs estomacs vides les réveillent pour d’autres besoins.Après cela, en attendant l’heure de la godaille, N et Dinah tournent à quatre pattes autour de la table.La nuit, sans doute.Du fond de son lit N écoute le bruit métallique que des chaussures à talons ferrés font sur les marches de pierre.A présent, il a reconnu les pas; ces pas d’abord hésitants, puis plus fermes, bien qu’ils soient amenuisés, viennent, il en est sûr, le quérir.Ce sera donc pour ce soù*.Il avait attendu tant de nuits, qu’il lui semblait qu’on l’avait oublié, qu’on lui avait pardonné et que les années, ayant guéri les plaies vives, avaient rendu son exécution inutile.Les pas progressent dans l’escalier.On doit être au cinquième étage.Il en reste quatre avant d’atteindre la mansarde, avant que la mort ne frappe.Que d’événements pourraient surgir avant que les pas n’atteignent le neuvième étage.La terre pourrait se mettre à trembler et engouffrer et la victime et l’assassin dans un même ALPHA, OU LES MORTS D’N 49 spasme.L’ombre aux pas métalliques pourrait s’effondrer d’une crise cardiaque, manquer une marche et se briser le crâne sur la pierre.L’arme quelle serre dans la main droite pourrait tirer et la blesser au pied, ou bien, elle ferait long feu au moment où .Les pas se rapprochent.N sait que rien ne viendra le sauver maintenant.Dans quelques instants, le cycle se fermera sur un bruit mat.Il ne criera pas.Peut-être aura-t-il le temps de s’expliquer une dernière fois avec l’autre, mais il ne le croit pas.Il sait que lorsqu’on a décidé de tuer, il vaut mieux faire la besogne le plus rapidement possible, et surtout ne pas écouter la victime.Non, N n’aura pas cette ultime chance.Les pas se rapprochent.On est au septième à présent; N se demande s’il ne devrait pas se cacher sous le lit, dans l’armoire, sortir par la fenêtre et gagner les toits.N’est-ce pas là ce que l’autre désire ?Il aimerait peut-être trouver une chambre vide et s’en retourner soulagé de n’avoir pas eu à tuer.Est-ee pour cela qu’il avait mis ses chaussures ferrées ?Mais alors tout ne serait pas perdu?N hésite.Les pas se posent sur le palier, s’approchent de la porte.N, assis dans son lit, attend.Un passe-partout fait jouer le pene de la serrure.La porte s’ouvre brutalement.Un faisceau de lumière inonde le visage d’N et, presqu’aussitôt, un bruit mat, une douleur dans la poitrine, un liquide.Alpha, Pervenche, Vivi, Dinah, le travail, les jours de repos, le bal du samedi soir, Arbor, le soleil, une voiture, et de nouveau le soleil, une plage, du sable, des pins, la mer, la mer, la .A présent, N marche.Le vent frais de la mer lui fouette le corps, lui mord le visage, lui éraillé les cheveux.Les vagues surgissent des moellons, se dressent, s’écrasent sur la promenade et prolongent leurs dentelles d’écume jusque sur la façade des maisons.N sent la caresse de la mer sur les mains, les lèvres, les paupières.Le giclement marin, la turgescenoe fluide, enveloppent, gonflent son être.N marche, cerné par l’élément aqueux, bercé par les saillies humides de la brise, soulevé par les vagues.N danse, sautille, vacille comme la voile qui louvoie vers le port.Il se voit impondérable, immatériel, comme si le corps avait disparu, fondu, comme s’il ne subsistait de tout l’être de chair qu’un élan vivace, qu’un 50 JEAN-JACQUES HAMM souffle d’air et d’embnm, et qui giclerait d’à travers les vagues, s’élèverait, balayerait la promenade, friserait, raserait les murs, les ébrasements déserts, les fenêtres éteintes, et prendrait de l’essor vers les comiches, vers les toits où pourrit le lichen, s’enroberait autour des cheminées, danserait entre les mitrons sur un fond de grisaille, monterait, se rabattrait pour s’élever encore, d’un mouvement vivace et fugitif, comme le rayon glabre du phare, qui cisaille la nuit, comme les parcelles de lumière projetées dans le froid et qui retombent, mais à distance, portées par le vent du large, le vent lourd des nuits de tempête, le vent immense des cataclysmes qui jaillissent, écrasent et tuent jusque sur les falaises de calcaire, matière laiteuse teintée de vert, de gris sale, décorée de nids de mouettes, vastes oiseaux de la mer, de la mort qui plane sur les eaux devenues à présent immobiles, dociles, domptées par le jour qui renaît, pâle encore, enfermé dans sa gaine de froid et de brouillard, alors que déjà, mais à peine, la masse liquide, livide, s’éveille elle aussi, remue les bras, les membres, entre en vie, creuse les reins, meurt et renaît de son incessante morsure, de sa danse vibrante, fugace, et pourtant prisonnière, figée au coin d’un mur, à l’abri du vent, dans un imperméable gris, dans un visage tanné et dans le vol impassible des cheveux en bataille.N repart.Les vagues brûlent la terre de leur baiser acide, tuent les herbes, rouillent les rambardes de fer et ternissent les carreaux sombres des maisons neuves.C’est fini.N a fait jouer la porte d’un café.Le hurlement s’est tu.Seules des ombres glauques, fantômes de la mer, prolongent sans cesse leur escalade stérile, leur retombée morose.N ôte son imperméable et se tourne vers le comptoir.Une femme, plus très jeune mais encore belle, y essuie des verres.Il s’assied là, près de la mer, dans cette chaude alvéole, et attend.Le relent de la friture, le goût du pain frais, et qui craque sous la dent, le velouté du vin rouge, la saveur aigrelette de la salade, le moelleux du biftèque, l’arôme du café, la morsure du cognac, l’odeur de la cigarette, composent un monde fugitif mais réel, impalpable cependant, où éclôt, tout d’un coup, comme une bombe, mais en moins fort, au tréfonds de l’être, sublime et dorée comme la lumière qui se joue sur la coupe de fruits, évanescente et persistante, éclot la notion, mais qui est aussi sensation, qui est vision, virtuelle certes, incertaine, mais dont les vagues renaissent à tout ALPHA, OU LES MORTS D’N 51 instant, plus faibles peut-être, et qui s’effilochent, passent du plan de l’être au plan du souvenir, mais du souvenir présent, du souvenir vivant, présent et passé, amalgame de tout ce qui est, de ce qui fut, de tout ce qui, dans une immobilité éternelle, résiste aux vagues, à l’assaut des brisants, à la multitude nocturne des algues, au sommeil de la mort, éclot la notion, instantanée et éternelle, comme ce visage de femme plus très jeune mais encore belle, prise dans son instantanéité, dans sa beauté étemelle, et que rien ne fane, étemelle comme le silence des verres rangés sur la tablette, le silence de la glace murale, éclot la notion grandiose du bonheur qui ceint, qui caresse, qui vivifie toute chose.Et ce visage de femme plus très jeune, mais encore belle, avec déjà un peu de chair flasque, mais à peine, ce visage, mais le masque du maquillage le cache, le protège, ce visage las et qui pourtant pourrait encore aimer, et qui aime peut-être encore, ce visage radieux de vie, radieux de la notion de son existence, de sa plénitude, radieux de la source profonde, cachée, et qui ne cesse de couler, de s’écouler vers la lumière, vers le clair matin sur la plage vide, sur la mer étale qu’effleurent à peine les doigts du vent, ce visage, beau dans sa banalité de visage de femme aux cils légèrement teints, ce visage de rimmel, ce visage qui vit, et qui peut-être ne le sait pas, ce visage chante en N.Et chantent la table, la nappe de papier couverte de miettes, maculée de taches, la salière, le poivrier, le cendrier d’où montent les volutes de fumée, des flutes de fumée âcre, généreuse, la plante verte du comptoir, les bouteilles d’apéritifs, et la mer, la mer, immense oubli qui meugle derrière les rideaux tirés, derrière les vitres embuées, masse d’eau, masse de vie et de mort, tout chante.Et le corps d’N, assis sur une chaise, légèrement courbé, penché, rêveur, le corps d’N, fait de visages et de choses, le corps d’N, lourd du rimmel des vagues, du maquillage des pierres, de l’or des grenades et du vert d’yeux de femme plus très jeune mais encore belle, le corps d’N, ce corps qui attend, se protège, s’engonce en lui-même devant les brisants et l’embrun, devant la houle des marées, le flux et le reflux de la lumière du phare, de la lumière des algues agiles, amoureuses, envoûtantes, et le corps d’N, du fond de son alvéole, de sa carapace de corail, de sa coquille frêle et inerte, le corps d’N, lui aussi, chante, chante sous le vent frais qui fouette le visage, qui éraillé les cheveux et qui cisaille la peau. 52 JEAN-JACQUES HAMM La nuit, sans doute.Le train.Une main lourde s’abat sur l’épaule d’N.— Réveille-^toi, on arrive.Visage lugubre.Bouteille que le virage fait rouler sous la banquette.Odeur de poussière.Texture granuleuse des sièges.Lumières au-delà de la vitre.On ralentit.Brume de novembre.Bruit mat de roues qui frappent un tablier de pont.Squelette des entrepôts.Postes d’aiguillage.Lucioles.Réverbères.Masse grise des quais.Arrêt brusque.La bouteille roule de nouveau sous la banquette.— Attends; on sortira les derniers.De la main qu’il a libre, N prend la valise.Le couloir se vide.L’autre fait glisser la portière et tire N à lui.Ils avancent.Ils descendent sur les quais.Peu de voyageurs.La gare d’Arbor.Froide.Passage souterrain.Murs carrelés de blanc.A espaces réguliers, des panneaux publicitaires.Portes battantes.Contrôleur manchot.Kiosques fermés.Deux hommes en bleu les attendent.Ils sortent, vont vers un fourgon sombre, y bousculent N, s’installent à côté de lui, cadenassent la portière.— Pas d’embêtements, Victor ?— Aucun.Comme sur des roulettes.Crissements de pneus.Démarrage sec.La nuit, sans doute. CLAIRE FRANCE POÈMES CLAIRE FRANCE Voici des poèmes qui ne doivent rien aux modes actuelles.On bouscule les formes traditionnelles; Claire France les retrouve.On se délivre dans le cri; Claire France ne donne à entendre que les plus discrètes variations de l’âme quotidienne.Mais qu’importe l’ancien, qu’importe le nouveau ?Il y a des voix qui sont justes.Soulignons qu’avec ces poèmes Claire France fait sa rentrée littéraire.On lui doit déjà trois romans : Les enfants qui s’aiment (1956), Et le septième jour.(1958) et Autour de toi Tristan (1962).Ce dernier roman lui a valu, en France, le Grand Prix du Maine.G.M. POÈMES 55 Dans la pierre, le sel et l’indemne cresson Lame de glace au flanc, aile noire aux chevilles Abstraits d’amour, fous d’absenee nous avançons, Les doigts noués, comme un garçon près d’une fille.Comment, pourquoi ?Mais d’où ?mais de quand, ce frisson ?Un enfant nous a faits prisonniers de sa bille ! Mais de quel paradis, de quel ghetto, le son De ce toujours-jamais qui fracasse nos grilles ?Sirène des regrets, pleurs d’eau, désespoir vert Marée ivre de vie et d’âme bonne à boire Paysage explosé, noyau du coeur ouvert Que n’ai-je vu, de mes yeux vu mon propre vol ! Que n’ai-je sous mon pied reconnu mon vrai sol 1 Longue sera la terre et ronde la mémoire. 56 CLAIRE FRANCE Je me suis vue, inscrite au verso de mon oeil En moi-même gravée, à jamais illisible A l’avance accomplie, éparse, flèche et cible Cycle immobilisé, monolithe d’orgueil.Sigles de moi ! cheveux de sybilles en deuil Aube hiéroglyphique, automne irréversible Arbres arrachés vif au printemps d’une bible Signes, je vous perçois! j’apparais sur mon seuil.Vivante que je fus ! Je meurs par le regard Ah ! si close j’allais de la source à la pierre De rameur à l’oubli, de l’innocence à l’art.Serait-ce ainsi, troué de symboles béants Que l’on retourne au ventre amer des océans Infailliblement nu, sans meme une paupière. POÈMES 57 LA DANSE Tumulte de mon corps, imprenable puissance Des lianes, des noeuds, des flèches, des élans Rythme aux soupirs de feu, silence au souffle blanc Extrême nudité de l’art, de l’innocence.Les mondes et les temps se confondent, se chassent Un astre vient mûrir dans l’arbre écartelé L’oiseau fleurit.Dans un château démantelé Troglodyte futur naît un ange de glace.Et soudain, lance, gerbe ou fontaine, hydre ou faune L’arabesque androgyne jaillit, âcre à l’oeil Et la forme un instant dévaste comme un deuil Et l’univers a le goût parfait d’un fruit jaune.Ainsi prends-moi, enfin pacifiée, ô Danse Désaltérée à l’exact excès des rigueurs Epanouie aux rameaux secs de la vigueur Incassable, perdue et sauvée à l’avance ! 58 CLAIRE FRANCE L’oiseau mon fils est venu cette nuit La gloire astrale à son aigrette Il a voulu m’emmener avec lui Mais je n’étais pas prête Je n’avais pas assez chéri la terre Je n’avais pas assez connu ma mère.L’oiseau mon fils a chanté cette nuit L’absence astrale à son aigrette Il a voulu que je chante avec lui Hélas j’étais muette Je n’avais pas assez fêté la terre Je n’avais pas assez compris ma mère.L’oiseau mon fils a pleuré cette nuit La solitude à son aigrette S’il a fallu que je pleure avec lui Ma peine de planète C’est que j’avais voulu franchir la terre Et que je n’avais pas quitté ma mère. POÈMES 59 Je t’ai perdu sans te connaître T’ai trouvé sans t’avoir cherché Dès lors rien n’a pu m’empêcher De crever l’absence et de naître.Sauve de disciples, de maître Libre de vertu, de péché, Les pieds nus, le coeur mal léché J’attends sans huile à ma fenêtre.Ils sont faits mes trois petits tours Aigles et veaux, parlant d’amour M’ont hissée à telle que telle.Mais quand je dors contre ton front — Fleurs et rameaux, écorce et tronc — Arbre de nous deux, je suis belle. 60 CLAIRE FRANCE Pour ce cri de mon sang, ces larmes animales Pour cette vérité finale de tes yeux Pour cette humanité, cette étreinte de Dieu Je n’ai que tes châteaux, mémoire, et tes dédales.Quand on me trouvera gisante sur leurs dalles Victime d’anges morts et de monstres pieux Si ce gemme du Temps éclate, on verra mieux De qui je fus l’amante et de qui la vestale.En attendant, scellée entre calme et rafales A plat contre mon coeur, ma peine en camaïeu Femme neutre je bois, fixe comme un essieu Le son de l’univers et j’entends ses spirales. POÈMES DUO Un grand amour peut-il peser De tant d’ennui sur une épaule Faut-il qu’au front chagrin des saules L’oiseau répugne à se poser Que parfois le bruit des baisers Soit comme pluie à toit de tôle Quand soudain le corps épuisé — Deux nuits, deux silences, deux pôle Butte au mur de l’inapaisé.Que peut l’autre au tourment de l’un La mer est sèche pour la lune Dans l’orbite de la rancune Les pleurs tournent au lieu commun Pour ce vertige inopportun Le coeur n’est plus qu’une lacune Où la misère de chacun — Deux puits, deux cris, une infortune Va dormir sous un nom d’emprunt. 62 CLAIRE FRANCE Dès que j’entrai dans ce chaudron Et qu’on m’affadit de liquide Je m’étendis comme une ride Ah cet oignon près de mon front ! Ce sel, ce poivre, ce poivron Puis ce couvercle schizoïde Où sont tes clairières, Sylphide ?Ils ont oublié le citron.Déjà je sens que je mijote Qu’en mon schéma je me réduis Qu’ils me font cuire et que je cuis.Oui, je plais, fumet polyglotte Mais mon temps cru, las ! est fini J’aurai pris du bouquet garni. — POÈMES 63 Lenfant que je portais me porte A l’innocence et jusqu’au bout i Je ne suis qu’un Pourquoi debout ' Un Comment de nature morte Comme une éternité de porte Peinte en couleurs j’attends le loup Qui viendra tirer le verrou Que pas un Chaperon ne sorte ! J’ai des lutins plein mon soulier J’ai trois géants sous l’escalier Un croque-mystère à la bouche J’ai source aux yeux, soleil au poing Hélas vous ne m’aimerez point J’explose dès que l’on me touche. 64 CLAIRE FRANCE Silence, âpre silence, ô limbes de l’exil Que ne puis-je silence incarner ton mystère Et, filigrane avide aux cycles de la terre.Aller d’hiéroglyphe en signe, sans péril.Tes oracles, silence ô silence, faut-il Les assumer comme un frisson d’ionosphère Ou faut-il inventer leur réconfort austère Et les croire, et trouver son langage moins vil ?Prisonnière d’un astre figé je voudrais Immolée au symbole, arrachée à l’absence jaillir, diffuse et rare à la source du vrai Tant et tant éclater de force et de douceur Que je pourrais, rendue au regard de mes soeurs, Mourir infiniment de mon premier silence. — .POÈMES 65 Tendres si tendres que nous fûmes Etions moins tendres que cruels Suaves parlions d’arcs-en-ciel Puis les battions à nos enclumes ! Avons cueilli bien pâles roses Mangé trop peu de fruits volés Avons trouvé ruisseaux gelés Au jardin secret des osmoses.Mais le reflux de deux mémoires N’a pas suffi pour oublier Le moindre éclat de nos plumiers Le moindre trait de nos grimoires.Les mêmes abeilles sorcières Me déchirent dans ton regard Au bleu doux-amer de leur dard Fondent cent ans de souricières.Se peut-il que si long d’absence Ne fasse aucune maille au temps Tant de silence nul instant Tant de chemin nulle existence Et que malgré l’heure et l’usure Sans feu ni lieu, sans foi ni loi Je retrouve en face de toi Mes yeux d’enfant, ma démesure ?. 66 CLAIRE FRANCE Si j’entendais la voix rare des fruits aux branches L’arbre exhalerait ton nom Si j’étouffais le passé des canons Le silence aurait ta main blanche Et la paix ton front.Si je suivais l’exil génial d’une vague La mer aurait ton regard Si j’explorais les greniers du hasard Le berceau, la bêche, la dague Me diraient ton art.Si je sondais le coeur nombreux des capitales Ta multitude y battrait Si je perçais le mutisme du grès La forme infinitésimale Rendrait ton secret.Si j’ouvrais le destin d’une aube intemporelle Ton soleil y ferait loi Si j’errais seule aux brumes de la foi Et qu’un oiseau m’offrait son aile Il viendrait de toi.Et si je dépassais l’aire de toute chose Si je transcendais le jour Si je crevais l’horizon des toujours Si j’effeuillais le sens des roses J’aurais ton amour. POÈMES 67 Tout ce silence autour de vous Ce masque hardi de nonchalance Et pour moi seule cette enfance A votre nuque .ah ! ce remous ! Horizon neuf, printemps crayeux Vague impavide, algue démente Azur qui brûle, éclair qui chante Ainsi me sont venus vos yeux.De votre regard j’ai perçu A peine ce qu’une fenêtre D’un paysage peut connaître Est-ce tout ou rien ?L’ai-je su ?Etang pervers et ciel trompeur Y vois-je refus, piège ou signe ?Suis-je un coeur pur, un corps indigne Le monstre ou l’enfant pris de peur ?Je ne sais pas.J’erre sans nom Entre mes cris et vos silences Entre vos murs et mes distances Entre le rêve et la raison Et tout bas je dis votre nom. 68 CLAIRE FRANCE Je n’ai que nous, je n’ai que toi Où me suis-je donc égarée Je suis hâve, j’étais parée J’avais foule chaude, j’ai froid.Je n’ai que toi, je n’ai que nous J’éclate en noti'e chrysalide Assez de bonheur invalide J’aimais mieux les ailes des fous.Je n’ai plus rien, qu’un peu de foi Pas assez pour une montagne Mais encore trop pour ce bagne Il me faut retrouver ma loi Il me faut aller jusqu’à moi. POÈMES 69 FUTUROLOGIE Je connais un chien, je connais un lion L un est prince et met sa barbe en couronne Si l’autre est casqué c’est à la garçonne Les deux ont bon poil et bel ischion.Ils sont fort civils et de ion en ion Vont jusqu’à lécher mes yeux de madone Ils me font danser, chers 1 au téléphone Puis m’offrent amour et soupe à l’oignon.Un jour je verrai, ah cauchemardesque I Le fauve complet mordre le demi N’aurai plus qu’à fuir, ciel, mon salami ! Or j’attends déjà l’archange burlesque Qui viendra gratter d’un dextre soumis Cette étoile noire au ciel des amis.¦ . Quand tu débrouillais mes noeuds Quand tu tendais mes lianes Jusqu’aux ires des Dianes Jusqu’aux édens buissonneux, Soudain le ciel lumineux Ressemblait à mes guide-ânes Et j’errais dans les Guyanes Du subconscient matineux.Funambules de chevet Sur le fil de l’habitude Passaient les chevaux mauvais Et dans mon corps jeune en vain S’endormait un doux bovin Gorgé d’herbe à solitude. POÈMES 71 Quand j’entrai dans la rivière Cristalline d’un hautbois Cette note, la première.J’ai su que c’était ta voix.Quand je vis dans ma clairière Cet écureuil, cette noix, A ta gaieté prisonnière J’ai bien su que j’aurais droit.Et quand de rosée à rose Je connus — sourire, pleur — Ton printemps en symbiose, Je le posai, je le pose Au jardin de l’âme close Où la Mère est seule fleur. 72 CLAIRE FRANCE Quand je vis dans ses filets Les grands oiseaux de ma tête Toute nue et toute bête Je trouvai mes oiseaux laids.Mangea mon pain, but mon lait S'arma de mon arbalète Mit mon coeur à la diète Si bien que mon coeur meuglait.Lui, fleur à la tentacule Partit seul, s’en fut nantir Corps vacants de mon pécule.Et j’ai presque repentir Qu’il m’ait boutée à l’ovule Sans presque m’anéantir. JACQUES LANGUIRAND DROGUE ET COMMUNICATION POEME JACQUES LANGUSRAND Reporter et animateur à la radio et à la télévision pendant plusieurs années.Homme de théâtre, écrivain et designer.A publié une dizaine d’oeuvres dont un roman, Tout com-pte fait, et huit pièces de théâtre jouées parmi lesquelles Les grands départs, Klondyke (qui vient de paraître au Editions du Cercle du Livre de France, et plus récemment Man Inc., spectacle multi-média (théâtre et oinéma) créé au St-Lawrence Centre, à Toronto.Actuellement professeur à l’U-niversité McGill (creative writing), il poursuit des recherches en communication et achève un livre sur ee sujet : Grammaire ésotérique de la communication. Depuis plusieurs années, je fais des recherches en communication.C’est dans le contexte de ces recherches que j’ai fait l’expérience de la drogue.Enfin, ces recherches en communication aboutissent à la rédaction d’un livre qui doit paraître cette année — je veux dire : au cours de cette saison 70-71.Il s’intitule : « pour une GRAMMAIRE ESOTERIQUE de h COMMUNICATION.» Note pouvant servir d’introduction à l’expérience d’écriture automatique ou de commentaire J’ai écrit ce texte après avoir absorbé une dose de L.S.D.Il constitue une honnête expérience d’écriture automatique.Mais il ne témoigne, en fait, que de la première étape du voyage, alors que le conscient n’est pas encore submergé.Le conscient joue à la balle avec l’inconscient, il jongle avec les mots; il se promène comme au milieu d’une fête où les images se bousculent.A la seconde étape, les mots n’ont guère de sens.La perception sensorielle devient cosmique.Toute tentative de traduction en mots, en images, en sons, reste en deçà : elle témoigne de l’expérience, mais n’en communique pas l’essence.L’expérience de la drogue me paraît aussi incommunicable que celle de la mort.Pour autant qu’on puisse en juger.A mon sens, c’est bien de la mort qu’il s’agit : la perception se trouve accrue, la vie se précipite; l’expérience de la drogue me paraît constituer un emprunt sur la vie, une anticipation de la mort.1 C’est un voyage fascinant mais périlleux, aux confins de l’immortalité, — en quoi il a une valeur incontestable sur le plan initiatique.JACQUES LANGUIRAND 1.Dans « OPIUM » Jean Cocteau écrit : « La mort sépare complètement nos eaux lourdes et nos eaux légères.L’opium les sépare un peu.» C’est l’immortalité sous-jacente des hirondelles qui me fascine. 78 JACQUES LANGUIRAND Encore une page blanche ! Cette fois, j’ai l’impression que la page me dit : encore toi ! (RIRES) Louis a des animaux plein la voix1 Il tousse des ours en peluche joyeux avec des tambours et des oiseaux plein le son (Je pense au lapin de peluche qu’Orson WELLES avait offert à Jean COCTEAU).Une voix d’argile avec des profondeurs d’origine Mais les pianos ont les dents sales et j’ai froid dans le dos 1.Sur le pick-up un disque de Louis Armstrong. DROGUE ET COMMUNICATION 79 Crayon amer des labeurs Crayon des orthographes crayeuses au goût d’ardoise et d’effaces spongieuses La trompette de Louis a mal aux boyaux qui se nouent dans la gorge Le mal de lame est bleu Je voudrais être un instrument L’instrumentiste se prolonge Il dit : trompette Il danse Il chante Il pleure — comme une bête une bête de son un animal de peluche Je voudrais être un robinet d’écriture Quand je mourrai, je prendrai encore des notes et mon âme s’envolera par mon crayon 80 JACQUES LANGUIRAND (Je serais bien, n’était ce froid comme un frisson je suis le poil de ma peau qui frissonne) Je parlais plut tôt de .(RIEN) Je me souviens J’avais un gramophone à la place du ventre J’étais couché sur le dos et mon ventre était un gramophone (C’était pendant ma maladie de froid purulent.J’avais de l’eau en moi : j’étais une pompe .Quel rapport cela a-t-il avec le gramophone ?) Les sons gélatineux comme les horloges molles de Salvador (Les sons élastiques de l’électronique s’étirent — le temps s’allonge ou se comprime selon mon attention avec mes pulsations internes) DROGUE ET COMMUNICATION 81 La ballade se tortille autour de brindilles qui scintillent avec deux ailes comme les oiseaux J’ai toujours un peu froid dans les muscles La maudite pensée me survivra (le ventre grégaire) Et, pourtant, quand je mourrai je serai plus gai que maintenant La mort est blanche Les sons engrossés par le vent les sons comme le vent qui siffle dans des bouteilles (Le vent des haut-parleurs m’agace) Tout est musique musique et froid Quand je partirai, ce sera comme une note qui s’éteint Un rendez-vous avec soi dans un monde élastique vagineux moite et mat Je m’écoute écrire J’aime le bruit du feutre qui crisse sur la page Je regarde courir mon stylo Je regarde l’encre apparaître sur la page et je suis fasciné — 82 JACQUES LANGUIRAND Toujours le disque où les sons s’étirent, s’agglutinent, se coagulent en caillots sonores Je suis exactement dans l’état que décrivent les surréalistes, où les mots s’enchaînent sans que je les observe (moins que d’habitude) Maintenant, je cherche un thème quelque chose à propos de quoi chanter, écrire, parler, aimer quelque chose à propos de quoi vivre vivre Le mot vivre évoque l’image de Yolande.Quand j’écris vivre, c’est à elle que je « penche » que je penge que je pense.(En écrivant j’ai fait un lapsus .Il est vrai que je m’écoute écrire) Qu’est-ce que je disais ?Ah ! oui cet état second des surréalistes où l’âme - (RIEN) mais le bras veille la main veille La plume est une arme Les cymbales battent le vent des outres gonflées Et les chiens de la ruelle hantent les vidanges comme des chiens errants des chiens élastiques ¦ DROGUE ET COMMUNICATION 83 La fontaine du vibraphone klaxonne des bulles de son aigües aigres comme des aribelles des aribelles de citronnelle sous une tonnelle d’aigrelles flutées en ut et en or en zut et en-core ! (RIRES) Le clown s’esclaffe sous les vombrissements des applaudissements des paumes calleuses et galeuses des lépreux de l’enfer maudit des sillons mal gravés des chats mal battus sous des coupoles et des labyrinthes de COME comme LANCOME dont les tambours battent la semelle sous des pluies torrentielles de mots de maux et de mauvais j’entends les tambours qui battent la semelle les sons se rapprochent ils vont se rejoindre j’entends les roulements des tambours comme des cailloux dans la joue des éléphants DROGUE ET COMMUNICATION Reprise du vibraphone et des tambours de Tâme où les rigoles de notes cascadent des harmonies qui giroflent les trèfles J’ai perdu la main la main tombe dans le puits d’un jardin d’aromates écarlates.Sur la peau des tambours qui grattent des ritournelles et des rengaines qui se dégainent en grenailles d’harmonie juteuse et pulpeuse comme le fruit vaginal aux lèvres redondées en cascades de rires, d’étincelles et d’immortalité C’est l’immortalité sous-jacente des hirondelles qui me fascine, l’immortalité des tambours qui battent la semelle comme des clochards immortels car ils sont immortels et juteux ils rebondiront comme des balles dans l’éternité joyeuse des ultra-sons comiques Les notes s’attendent attendries avant de prendre le tunnel de la mélodie qui se dandine déjà — 86 JACQUES LANGU1RAND C’est merveilleux, l’inspiration m’attend Je m’arrête, je respire, j’allume une cigarette — elle est là, elle m’attend comme une femelle fidèle qui m’attend comme une femelle fidèle qui rime en m’attendant, qui se dandine et m’attend qui se dandine de ritournelle et qui m’attend.J’ai rendez-vous avec une cymbale quelque part, quelque part dans le vent dans le vent dans le haut dans les hauts-de-hurlevent Pourquoi donc ai-je toujours froid ?Je voudrais me blottir dans un coin Je craquelle Je vibre dans le vent Le vent des tubes aux digestions laborieuses comme les improvisations du vibraphone.Je flotte comme un drapeau dans le vent Je flotte comme un drapeau dans le sang les rythmes me piétinent me saccagent, m’idolent, m’immolent me ravagent me dévestibulent (ce sont les mots qui se contractionnent) DROGUE ET COMMUNICATION 87 J’entends les aspirateurs géants de la ville à l’heure des veilles amères où les bouteilles ramollissent too dry ! too dry ! Et les trombones s’engluent dans les méandres J’ai froid et je transpire pendant que l’aiguille des gramophones du monde, vibrent — (Je viens de relire les lignes qui précèdent, et ce n’est pas bon — mais j’aime le bruit du feutre sur la page comme la caresse des cymbales sur la peau des oreilles) Disque : « Under my Skin » J’entends les aqueducs de l’âme où vibrent les harmonies juteuse et pulpeuse des associations joyeuses JACQUES LANGU1RAND J’ai le frisson Il fait donc si froid dans les jungles de la mort frigide C’est le temps la perception du temps où s’impatientent les rythmes qui se tortillent comme des serpents qui frétillent comme des nombrils juteux de la transpiration des tatoués, des tatoués, des tatoués frénétiques qui jappent comme des chiens éperdus sous des lunes d’hiver austère comme des grives d’automne sous des fusils vengeurs pour des nuits sans amour Peu importe les vents d’octobre si tu m’aimes en mai Embouteillage tumultueux des cycles perceptions agiles des rythmes inondés par les transpirations aux fontaines de la nuit GILBERT DAVID PRESQU’IL ROMAN Texte extrait d’un roman à paraître bientôt, aux Editions Hurtubise HMH Liée.GILBERT DAVID Né à Montréal, en 1946.Licencié en littérature, étudie en maîtrise à l’Université de Montréal.Professeur dans un Cegep.Animateur du théâtre universitaire depuis 1969.A écrit Les gestes d’ici là (recueil inédit), presqu’IL (roman à paraître).Ecrit à La Barre du Jour.Prépare un autre roman. aujourd’hui, je suis malade, c’est décrété, sur un ton sans discussion, ma mère, une sainte, avec l’air mystérieux de profiter d’un nouveau miracle, bien que d’habitude les miracles ne comblent quelle, je guérirai, ma mère me dit que j’ai le ver solitaire, ce qui équivaut dans sa bouche à mon arrêt de mort, je ne sais pas encore ce que c’est que le ver solitaire mais je devrais en crever, selon ma mère, cette maladie miraculeuse fait partie du chapelet d’épreuves que les grâces maternelles rachètent à coup de lampions, aussi puis-je me vanter de survivre jusqu’ici par l’intercession de quelque mille lampions, heureusement que ma mère n’a jamais eu l’idée d’en faire brûler dans ma chambre, mais un futur miraculé profite plus qu’on ne pense des bienheureuses coïncidences de la providence, elle déteste l’odeur de la cire brûlée.« cela convient plus aux saints qu’aux humains.» là-dessus je suis bien d’accord, encore que les saints, enfin, aujourd’hui je suis guéri, elle est venue me chuchoter la nouvelle ce matin, j’ai eu peur, si je ne meurs pas.que deviendrais-je ?quand j’attendais la mort, j’étais le plus fort, je savais, tout est à recommencer. 92 GILBERT DAVID s’apprendre, les doigts jolis de nos mains jointes, et le retour des profonds départs qui déchirent, tenir son passé par la main pour lui faire traverser des contrées interdites, à l’oeil, au doigt, oui.c’est cela, enfance de bavures, de chocs adoucis par la mièvrerie et le recommencement, quand j’avais droit je n’avais plus joie, la naissance défendue de tous ses désirs, le corps se défend, prend ses positions.tant bien que mal.il suffirait d’un souffle chaud pour anéantir ce don nouveau, parce qu’il y a une loi.qui dure en nous, qui sécrète des figures de conversions et de découvertes, de plaisirs et de musiques, et la tentation, et les crampes, dès l’effleurement du pas premier, le précipice qui se glisse jusqu’au bord de notre enlèvement, aspiré, aspiré, les mains en avant, à la recherche de paix de silence et de cruauté, possible que tout devienne meilleur, qu’à force d’étirer le mot la tension devienne telle que la faiblesse n’aura plus rien à faire, plus rien, les larmes coulent sur la joue, ce n’est pas un signe, c’est déjà l’enfant qui meurt.je suis né le 6 août 1945 et j’ai crié, une seule fois, avant après qu’importe, il faut naître dit-on.moi je dis qu’il faut n’être.personne ne me comprend, quand je dis que je suis né avec la paix bestiale du monde, tous les escogriffes continuent de cramper.ça fait mal au coeur à entendre, j’ai beau laisser pousser mes cheveux ma barbe et mon regard ils ont l’air de croire tout normal, mais je ne suis pas une bibite qu’ils réussiront à dépecer, non.j’ai dit non des fois pour voir, je ne sais que dire non.çà PRESÇU’IL 93 fait iconoclaste à la petite semaine, tiens : me vlà au cinéma puis au bar puis encore au cinéma, maudite machine à boire, oui à BOIRE, mais personne ne peut vraiment rassasier ma soif, et quelle soif, arrêtez les pepsi-coca-ginger-seven-orange-cream-up-up-up.c’est vrai tiens, je n’ai plus soif, une nouvelle illusion, je n’ai qu’à regarder Miss Coke boire son phallus de sirop pour me sentir soudainement si propre si sain, si rassasié, allons donc.QUI DIT AVOIR ENCORE SOIF ?personne .Monsieur tout est bien qui finit bien et vogue la galère, n’est-ce pas Monsieur .BIEN SUR.BIEN SUR.c’est vrai, l’enfance y a que ça.tenez, moi par exemple, à cinq ans, vous entendez, je n’avais pas encore choisi mon sexe, seulement ça.vous voyez : l’enfance, c’est merveilleux, angélique ANGELique.un jour mon père m’a pris sur ses genoux puis après avoir tâté longuement là où vous savez (l’oiseau mâle couvant ses oeufs, Cocteau je crois .) il me dit pompeusement : mon enfant : TU ES UN GARÇON ! et moi, ahuri, j’ai pleuré trois jours, quelle catastrophe, j’étais si bien, j’étais un enfant, me voilà un homme, je venais d’avoir seize ans.toute ma vie changea alors, je me mis à fumer, à sacrer, à frapper, j’ai même tué mon père un soir que je rentrais ivre, mais je l’avais pris pour le matou de ma mère, césar, que je m’étais promis d’écraser à mort un de ces matins, mon père a passé avant le chat, c’est tout, parricide, où es-tu ?par icite.PA-RICITE.maudit ! j’commençais à trouver ça pas mal le fonne d’être gars, moé paexemple ché pas diousque j’ai ben pu prendre mon inducation.du moment que mon père pis ma mère m’ont mis au monde, chpeu pu rien dire, c’est vra.VRA de Vra.dmême jva pouvouère mpartir une vie d’garçon 94 GILBERT DAVID avec des petites-filles, faudra ben que fm marisse itou asteur qu j’ai pu d’pére.hein, pas vra msieur l’juge.écrire ! écrire ! jouer, détruire, reprendre à zéro, trois lignes pour freud.trois pour durkheim et cie marcuse entre les lignes, la littérature au caramel.bleu-blanc-rouge : ça sent la marde.pardon, la merde (c’est si distingué).CHU TU FRANCA OU JE L’CHU TU PAS ?allez proxénètes invertis: faites vos bâtards, et que ça saute surtout ! pas de demi-mesure, mettez le paquet! j’ai l’air fin maintenant.pour me bâtir une langue, je choisirais l’esquimau.c’est froid, c’est net au moins, et puis c’est pas assimilable, parle ou meurs.JE MOURRAI DONC SI VOUS NE SUCCOMBEZ PAS AUX TRADUCTIONS JUSQU’A LA FIN DES SIECLES. PRESQU’IL 95 j’enfance dans mes saisons d’oiseau-moqueur.Ya-luk à ma première rencontre, là.sur le pas de l’eau, comme un promeneur solitaire, je m’échappe enfin.j’attends le flot de sang dans la matrice, et je baise, pour ça.lumière, comme on a pu dire terre, terre, cependant ne pas connaître la fin de toutes choses, ne pas deviner maintenant le pourtour de son être, attendre le miroir, non plus la suie salée du ventre, les miroirs magiques, déjà ça de pris, quand même, on ne m’aura pas tout volé.dire, dire que l’on sait tout alors et que notre chute est proche.le paradis, bientôt l’évasement, et le pacte dans l’impossible, l’immémorable.tout perdre pour tout prendre, parier, ils sont tous au rendez-vous, il n’y a que moi pour filer à l’anglaise, j’ai beau rapiécer ma peau aux jointures, je suis une marionnette.alors je ne nie plus rien, j’accepte, j’organise mes muscles et ils m’obéissent, ils me traitent en ami.je raccourcis, toute ma vie j’ai à raccourcir, manger l’enfant, le spectre à réapparaître.1.2.3.le grand saut dans l’infini, dans l’inconcevable, plus de temps, plus d’espace au bout du paradis terreux, la joie.oui.ma joie, mon élan, mon vacuum, ma délivrance.parfois, pas toujours, quelques pieds de plus à ma chaîne, coupez, mais coupez donc, et en-levez-moi toute cette bouillie de la bouche, que je crie, que j’affirme ma naissance, je suis sain et sauf, pendu, au bout du monde, le désir attrappé par la queue, faites-moi rire, et puis non.restez là.à souffrir.oui.de vos belles dents, mettez-moi au propre.par vos soins tranquilles, à cette heure, j’ai le culte du Moi.avant la censure, ma censure, lorsque j’aurai vingt-et-quelques-jours.pour ça.j’achève en avançant, même si je veux continuer en aurais-je la force, bien sûr.malgré le nettoyage en règle 96 GILBERT DAVID de mes testicules, après, bien après, quand je serai vieux, grincheux, crouleux.épineux, rosa rosa ro-sam entre-temps, la caduque, déjà, le passage se fait difficile, me voilà, la tête, bien sûr.ne pas se tromper de sens, mêler les organes, et si je sortais par le phallus, et puis tiens, je suis un homme, la tête, ça ne veut rien dire, qu’il me sorte par la verge.on verra bien qui je suis, qu’on s’embrasse, mais non.mais non.c’est la tête, me voici, là.patience, pas de forceps surtout, n’abîmez pas ma chère tête heureuse de vous faire un pied (mais non) de nez.allez, alleluia, le corps pleure, le port, le pied à terre, à l’envers, me voici, les pieds en l’air, la tête noyée de boue, de sang, j’enfonce.j’avais le sourire facile et le regard frelaté, on m’avait fait de carton-pâte, de sucre et de rubans, j’étais un cadeau qu’on enveloppe et qu’on oublie ensuite d’ouvrir, plus tard, j’appris combien il coûtait cher cet emballage, c’est que j’étais fragile, pire que schiste et cristal, ne me déshabillait pas qui voulait, pour cela, le cérémonial était strict, je ne me souviens pas d’avoir eu faim ou soif, j’étais gavé, on prévenait mes moindres désirs, j’étais une poupée muette et docile, quand je pleurais, ce n’était pas pour me plaindre d’être délaissé, négligé, oublié, mais pour refuser une nouvelle bouchée de gâteau interminable que l’on m’imposait, je vous entends toujours.touche pas au fer à repasser, cours pas.tu vas avouère chaud, mouche-toé pas trop fort, tu vas saigner, fa attention en descendant l’escalier, mange pas trop de bonbons, (il y a des plats partout), n’oublie pas de réciter ton beau poème su mémère PRESÇU’IL 97 et pépère.fa pas le gêné comme ça.on dira que t’a des complexes, viens icitte.je vas te donner dix cennes.là.là.pleure pas.mon loup, mon petit loup, tu veux veux pas ré-réciter.bon.bon.bon.tu vas vouère à maison, privé de désert pour une semaine.mets pas ton pouce dans bouche de même, tu vas t’empoisonner, va jouer avec ta grande cousine.est si fine, dis-y pour vouère à ton mononcle cque t’as faite stesemaine.lave-toé les mains sans ça tu vas devenir in vra ptit nègre, in sauvage, arrête de chanter, les chansons cé pour les p’tites filles.arrête de te jouer après, voyons, qu’est-ce que le bon Dieu va dire de nus autres, demande pardon à ta mère pis à ton père, promets que tu recommenceras pu.envoyé plus vite que ça.pas moyen de l’élever çui-là.y é plus pire que ses frères, que sa soeur qui a juste in an de différence avec lui.les filles, cé tellement plus soignées, pas d’danger que j’aiye d’autes garçons, pourquoi tu prêtes pas ton gros camion à Louis-Louis, fa pas ton égoïste, comme si y avait pris ça icitte.vas-tu arrêter de brailler sans bon sens, défends-toé.t’auras pas toujours ta mère derrière toé.regarde ce que cht’ai acheté pour ta fête, un gun à pétards, (y a pas de pétards), ça fa rien voyons, tu feras assemblant, (c’est pas pareil), t’é jamas content, on te donne la lune, mais c’é pas assez, ton père pis ta mère se saignent à blanc, pis toé t’é pas comme nus autres, tu veux plusse, hein, apprends mon p’tit garçon, que t’as du chemin à faire, toé aussi tu vas avouère des enfants, on verra ben si.bon le vlà encore qui braille, maudit braillard, arrête, tout suite, arrête que je te dis.attends m’a sortir le bâton, tu vas brailler pour quèque chose ou ben on va vouère pourquoi, vas-t-en dans ta chambre, ton père, à 98 GILBERT DAVID souère.y va te parler, c’é ben effrayant, ché pu quoi cé en faire de c’tenfant-là.mon doux y va me faire mourir, viens pas pleurer su moé.ingrat, ftemporte un gun de cow-boy pis tu veux encore des pétards, c’é fini entends-tu.t’auras pu rien, rien, t’é trop gâté aussi, t’as pu de limite, ça pas de sain bon sang, si ça continue de même, on va se mette dans rue pour toé.une chance que té le dernier passe que.en té cas.correct, correct, on va t’en acheter des pétards, arrête de pleurer par exemple.va jouer dehors, emporte pas ton gun.tu vas te l’faire voler, je veux pas te vouère jouer dans rue.pis tiens-toé pas avec le p’tit Dion, sa mère s’tune bon rienne qui laisse ses enfants courailler jusqu’à dix heures le souère.si t’écoutes moman.tu vas pouvouère regarder la ti-vi avec nus autres apra souper, ferme pas la porte de ta chambre, cé pas poli pour nus autres, as-tu honte de ta mère, de ton père, j’ai parlé à ton père, hier souère.on a décidé de déménager, quoi, t’as pas envie de partir de même, diousque tu vas aller, ça pas de sacré bon sens, t’é tout nu dans rue.pis aport detça.on est responsable de toé encore, t’é pas ben icitte.on t’achale pas.tu fas rien dans maison, çé moé qui fa toute, tu vas t’donner du trouble pour pas grand chose, pense-z-y ben mon gars, nus autres, tu peux être sûr qu’on peut pas t’aider, si tu restes, correct on est là pour çà.si tu sacres ton camp.ben.cé ton affaire, j’te trouve ben jeune, (j’ai vingt ans), ché ben.mais cé pas toute ça.vingt ans.vingt ans.quand j’t’entends moé aussi j’ai eu vingt ans.té pas la première goutte d’eau qui tombe su a terre, vas pas t’imaginer des affaires, pourquoi tu veux t’en aller, (je veux voyager), mon dieu, mon dieu, diousque je l’ai pris çui-là.pas d’danger qui soye PRESÇU’IL 99 pareil comme les autres, t’as toute de travers là-dedans.tu vas faire un dévergondé, tu travailles même pas ton père y fa ben son possible, ton père y achève, tu sé.pis toé de même tu veux voyager, pendant que nus autres, on va se faire du sang d’boeufs.j’I’ai toujours dit à ton père, s’tin ingrat, y é pas pareil comme les autres, y va nous faire du tort, tu sauras mel’dire.en té cas.téz affaires cé téz affaires.je n’ai jamais quitté personne, c’est plus fort que moi.à la dernière minute, j’hésite, fatalement je reste, pourtant, il faut que je voyage, ici je piétine, ma chambre, le logement, la rue.la ville, le pays, sont trop petits, j’étouffe, ah oui je m’écrase entre mes désirs.croyez, croyez, je distribue mes peines et mes sacrifices.huit ans.dix ans.trente ans.sans sursis, on ne m’achète pas.je ne juge pas le portefeuille en main.moi.je n’ai pas les dents en or.je n’ai pas la justice au bout d’un marteau ridicule, je juge le monde, à l’étalon de ma souffrance, tous les hommes sont égaux, avant même de décider si je vivrais.je vous avais déjà laissés, à votre peine de mort.tous, car vous n’avez plus rien pour votre défense.vous avez perdu votre peu d’innocence aux premiers mots, je ne vous connais que trop, allez, vos rides vous les méritez, à quoi bon nier, votre 100 GILBERT DAVID culpabilité ne vous angoisse même plus, et moi je suis là pour corriger vos mesures, que vous gonflez si facilement, dans la qualité des âges, on trouve, quelques assassins, pendant tout ce temps, je criminalise les absences, les silences, les attentes, dans les suppressions, les répressions, les surrépressions, on n’a qu’à choisir après tout, mais voilà, c’est la décision la plus orgueilleuse, la plus difficile, la plus décevante, à la longue, on se laisse choisir, on finit par comprendre le système, cachez-vous bien pendant que je compte sur vous.1.2.3.4.5.6.7.8.9.10.11.12.13.14.15.16.17.18.19.20.(et un pour la loque).je m’enveloppe d’une enfance océanique, je file mon cocon, j’ai des élancements dans les vertèbres, c’est que je touche la descente périlleuse en moi-même.dans l’ordination des fauves, je rugis, je m’exclame, je m’emporte, je suis près des ramparts, je les saute, et ils sautent, avec moi.je suis dynamité.je m’envole, une fois de plus, je peux me dire, je m’envole, je peux me dire, je ne suis plus là.je n’existe plus tout à fait, je n’existe presque .plus, je vois déjà mieux la terre, quelle terre, elle vole, elle aussi, nous sommes deux à voler, ensemble.la terre et moi.personne d’autre, je m’encercle, et créature je suis, et créature je reste, c’est d’être constamment harcelé par ce qu’il y a en nous d’inhumanité.de perversité, d’impureté, qui nous force à Suivre la pente de la découverte de soi.si l’on ne se permettait jamais quelques fautes, quelques absences, quelques trous, nous serions encore à PRESQU’IL 101 piétiner notre premier jouet, c’est la loi des essais et erreurs, je le proclame tout de suite, à ceux qui ont raison d’avance, je prendrai racine, j’attendrai la sève qui débloquera ma vie.je m’avancerai, (je ne veux pas de cet avant d’une journée), l’ange m’attendra.il m’annoncera que ma souffrance aura un but.que tout n’est jamais perdu, qu’il ne faut pas s’embourber, s’embêtir.on se prend comme on est.une fois pour toutes, on s’ambitionne dans SA vie.embrayer, changer les emmiellements des possédés.des possédants, des possesseurs, des possessifs, des excessifs inaccessibles amours, alors que tout s’ouvre, je demeure imperturbable, à la folie d’un nom que j’invente.Y.A.L.U.K. m 102 GILBERT DAVID soit, je vais m’éparpiller le poil des jambes, comme ça.je serai plus tranquille, au prix où sont les continents.la mer A et la péninsule W.l’antépénultième de la contenance géographique.Yaluk fait ses malles.Yaluk fait la malle.Yaluk fait mal.m’épiler les poils des jambes, un poil pour l’amérique.un poil pour le basutoland, basutoland, à nous deux, la guerre des poils, et j’en passe, parce que tout change contre nous, les voyages ont changé d’heures.les trains, les autobus, les avions, les sous-marins.les paquebots, les bicyclettes, le pouce, et j’en passe, j’ai décidé de partir, j’ai vissé ma porte de l’intérieur, je suis sorti par la fenêtre qui penche (le mur de la maison penche de plus en plus sur la ruelle) j’ai tout cadenassé, fermé, bouché, et j’en passe, j’ai mis ma chambre en attente, ferme-toi.c’est une façon de s’adresser à sa chambre qui demande un peu d’expérience, j’ai tout calfeutré de l’intérieur, quand je reviendrai, la chambre, elle aura la même odeur de pisse et de tapisserie moisie.-je dis elle aura, il n’y a rien de moins sûr.d’après mes calculs, la courbe du mur extérieur de la bicoque va dangereusement vers le centre de gravité de la terre à une vitesse proportionnelle à celle de la tour de pise (pas l’auteur, la ville), cela me rassure.d’abord j’ai eu l’idée d’aller à pise.(toujours la ville) pour vérifier, pour un pise-aller.des fois Ü PRESÇU’IL 103 qu’elle tomberait pendant mon séjour, j’aurais enfin une certitude, le mur de ma bicoque aurait subi le même sort à quelques secondes près, j’ai bouché le robinet avec de la terre, j’ai coupé l’électricité, je pars, comme ça je suis tranquille, et j’en passe, moi qui n’ai jamais voyagé je connais bien les voyageurs, vasco.colomb.l’oeuf et j’en passe, car-tier.champlain.les pirates, les américains, et il vit que tout cela était bon.mais je n’ai pas voyagé, je connais par coeur toutes les cartes du monde, mais je n’ai pas voyagé, cela est sûr.et j’en passe, sur ma porte, j’ai crayonné en rouge, la couleur de mon absence.le sang de l’exil, parti sans adresse, envoyez lettres, avis de décès, télégrammes, notes, avis, invitations.à la tour de pise.où vous savez, mais je ne vais pas en italie.je vais nulle part, je pars en voyage, je fais mes valises, je bloque ma porte, j’assassine ma chambre, et je ne vais pas en italie.ce serait trop facile, le vrai voyage, je pourrais habiter la chambre au-dessus, elle est instable, le toit fait jour entre le mur courbé et le plafond, l’eau y fait des rigoles, les araignées y sont fraîches, et j’en passe, la chambre au-dessus de la mienne, je pars en voyage, sans laisser d’adresse, l’italie.personne n’y croira, surtout pas la propriétaire, alors je pars, et j’en passe.Yaluk part, et c’est tout dire, je n’ai jamais voyagé, je connais le monde sur le bout de mon nez.les cartes, je connais, j’ai été géographe, lexicologue, astrologue, cosmologue, voyagologue et endormitologue.les cartes, le fleuve noir, le midi.ce pays à l’heure fixe, la somme des fleuves moins celle des sources, le triangle vert de l’amazone.(pas la femme, le fleuve), les lignes des mains, les yeux, les racines des cheveux, le marché noir, la courbe du mur.madagascar.et j’en passe, depuis 104 GILBERT DAVID longtemps, je mets la hache dans mon lit.la douce tentation, je compte les secondes, je fais le compte à rebours.Yaluk.je me ravise, je me mets à genoux, je baise le plancher, je recompte les secondes, je refais le compte à rebours, je brûle les marches, je m’oxygène, je cours, la valise au bras, avec dedans trois brosses à dent, on oublie toujours sa brosse à dent.moi.non.mon chapelet au cou.mon dentier de rechange, un pantalon noir, deux paires de chaussettes, une canne un sifflet, un tire-pois, une fronde.Yaluk et le reste, et j’en passe, ma valise entre les jambes, devant moi.la proie pour l’ombre.Yaluk.je pars en voyage, premier arrêt, la ruelle, la courbure, s’effondrera, s’effondrera pas.c’est à voir, la tour de pise.les momies, les anglais avec leurs chiens, leur tamise, mais la tour de pise.Yaluk.acheter le journal du soir, en passant au restaurant.Salut, un cornet à trois boules, avec une cerise, une spécialité du coin, je sors, je n’ai pas le journal, la nouvelle d’hier me suffit, on enterre encore les morts, j’ai de la crème, partout autour des lèvres, j’ai l’air d’une huître ouverte, avec une écrevisse en plein coeur, je me passerai du journal, l’habitation favorite de Yaluk.le mot.comme la tour de pise.qui penche, s’évanouit dans sa fin ultime qui est la chute, la chute libre du mot.en moi.pareil à une huître creuse, j’enverrai des télégrammes avec des milliers de stops, une seule adresse, ruelle du mur bombé comme un ventre de femme enceinte, l’enfant de la cambuse, c’est moi.le ventre éclate, tout tombe, stop.stop, arrêtez les nouvelles de mort subite, la tour de pise tient le coup, la traîtresse, elle me fait faux bond, plus d’italie.plus de monde, plus que le mur qui grince, craque, croule.Yaluk vient de naître.Yaluk s’est évadé, le PRESÇU’IL 105 rejeton, à quoi bon lire le journal, puisque j’ai fait ma valise, je possède tout au creux de ma main.Yaluk s’enivre.Yaluk se saoule de faux voyages, de fausses métempsycoses, de fausses tours de pise.de faux Yaluk.enfin la gare, les télégrammes, vite, prière, stop, attendre retour, stop, avant d’accoucher.stop, j’enterre la hache de guerre, comme ça je suis tranquille, le mur tiendra bon.inventer son ombre avec son corps, le soleil sur la nuque, je décembre.je novembre, j’octobre.tous les mois se verbalisent sous mes doigts, la valise dans une main, le stylo dans l’autre, la gauche, glissez, stop, sous porte, stop, attendez retour, stop, le temps ne fait rien à l’affaire, le pire, le pire, je suis tout l’univers.je ne suis pas encore moi-même, le voyage de Yaluk.un tour de bloc, quatre coins de rue.la ruelle à chaque demi-rue.le mur qui se gonfle, qui fait mal au ventre, la révolte s’infiltre entre les fissures, aujourd’hui.8,723e jour après la première démangeaison dans la bouche, ça je le jure, rien qu’à y penser, assister à sa propre naissance, je préfère de beaucoup voyager, c’est plus reposant, plus éreintant.l’un n’empêche pas l’autre, plus intrigant, plus essoufflant, plus instructifiant.plus.plus, et j’en passe, j’ai le voyage dans le sang, c’est moi le dieu des machines, les machines, ça voyage, c’est connu, et j’en passe, voyager, toujours, creuser son sillon, un voyage après l’autre, des souvenirs, et des regrets de voyage, rien d’autre, je suis créateur de solitudes, de voyages, je suis le dieu des machines à sous, je suis de ceux qui aiment lire les annonces de chiens écrasés, ça ne se fait plus, je sais, et pourtant.les chiens écrasés, c’est très important, plus que leur chienne de guerre, je dis.et j’en passe, il y a aussi que j’espère bien, un jour, une place, dans 106 GILBERT DAVID le journal, entre les chiens écrasés, un de ces matins.je lirai, sans broncher.Yaluk.trouvé ce matin, mort, dans son bain, on aura eu soin de ne pas indiquer la nature de la mort parce que les policiers ne sont pas toujours assez malins pour deviner sur le coup la cause exacte finale directe définitive de la mort de cette cloche-là.ils font des hypothèses, les policiers, ils notent, et j’aurai mes empreintes digitales en première page, gros comme ça.avec en-dessous un titre rouge : quelqu’un a fait l’amour dans sa baignoire, on ignore la cause de la mort, les journaux embellissent toujours la vérité, l’amour, même avec les baignoires, ça ne fait pas peur, avec ou sans baignoire, mais j’aime bien le « quelqu’un ».les journaux n’oseront pas.ils ont peur de l’anonymat, nous prions nos lecteurs de toujours signer leurs lettres s’ils veulent être publiés dans notre rubrique, hic.hic.même si je n’ai pas de baignoire.même si le mur n’en finit pas de grossir, même si j’en ai assez de lire le même journal, il y aura encore des policiers pour dévierger mes mains, pour me tirer le portrait, de profil, de face, et j’en passe, et de me faire mal au coeur, et j’en passe.Yaluk.le voyage à recommencer, pour tranquilliser ses nerfs, on met ses mains à la poste, on attend, elles font le seul voyage, on attend, elles reviennent.elles ne reviennent plus, comme ça je suis tranquille, mais je pars en voyage, je trace de solides trajets sur mes cartes en couleurs, j’efface, je recommence.mes voyages n’en finissent pas.je ne termine jamais mes voyages, les navires prennent le large.Yaluk dedans, le large, la largesse du voyage.le voyage de long en large, c’est tout, neuf mois, attente, le mur qui se fatigue des passants, des espions, la femme, tout autour.Yaluk est lâche. PRESQU’IL 107 il ne sait plus voyager, chacun des visages, des yeux, des mains, des sourcils, des maisons, des chapeaux.des dieux, des statues, est un voyage, un voyage, la mer.le bras qui me porte, le regard qui m’assagit, le mur qui arrive à tenue, et j’en passe, heureux qui comme Yaluk a fait un beau voyage, heureux qui comme, le mur.qui n’en reste pas là.il se fait remarquer, on lui cède la place dans la rue.il a beau faire, on le reconnaît, tout de suite, enfin, me voilà, au réchauffé, dans le creux des labyrinthes.et personne, ni surtout ariane.le fil.enfin, pour me sortir de ma prison, heureux, le robinet ne dégoutte plus, il fait la grève, il se déperle.l’évier est à sec.l’évier aussi, et je n’ai plus d’eau, et je n’ai plus de silence en attente, les murs se taisent et je me tais, j’essaie, tout s’éteint dans mon refuge, la lumière s’effrite en lattes sur le mur face à la fenêtre, le mur bombé toujours, et la lumière suit la courbe, elle se courbature, mon lit en pièces, heureux, qui.le lit que je refais dans le noir, sans reconnaître tous les morceaux, et le journal qui pue la chiure.Yaluk.et j’en passe, se reconnaître dans les dispersements, de soi.oh le soi de l’ensoi.et mon évier qui m’assèche, qui se défraîchit, le noir boit mon silence, et j’en passe.Yaluk.combien de fois, combien, oh vraiment, pourquoi perdre ton espace à époussetter ton devant, quand, quand c’est le derrière qui est attaqué, oui.Yaluk.tu dois boire, comme un silence broyeur de noir, tu boiras l’imminence de ton ressourcement.au creux des seins anthropophages, et tu verras, comme le voyage s’enlise, l’excès de ceux qui désespèrent, et tu auras peur, la chambre refermera ses bras de cathédrale envoûtée, oh.l’image, le voyage de la supplique.je te supplie.Yaluk.je te conjure, je jure GILBERT DAVID par toi.la mort, la chambre, et rien d’autre, mais j’en passe, tout serait si simple, le débordement du fleuve ignore toujours la digue, et la digue est de main d’homme, et tu es cet homme.Yaluk.voyage, voyage, tu te perds sur mes mappemondes, tu t’évanouis dans un mirage, le nord se fait prier, et je ne parlerai plus du sud.ce pays disparu et fondu, et j’en passe, les chemins s’inondent, le peu de route que l’on a mangé nous étouffe, toutes les routes, les pieuvres paralysées de mes cartes, les fleuves toujours bleus, même ceux du tonchin.de l’oréno-que et de badawalpour.merveilles, le voyage prend son cours.Yaluk.et j’en passe, tout se passe, si vite, sans qu’on ait besoin de dire, d’insister, de parachuter les survivantes, que sont les troies.les ba-bylones.les sodomes à gomorrhes.le passé de l’assurance.est-il besoin de balayer son balcon.Yaluk.le balcon prend poussière, le balcon s’amuse, il méduse.il se fait musée, il se révèle balcon, il empêche le voyage, quelques grains dans l’essieu et tout, et j’en passe.Yaluk.le balcon s’enlise, le mur fait encore des siennes, et tu crains de plus en plus le départ, il se fera, les quelques sous laissés au restaurant pour la cerise, et le journal qui asphyxie la chambre, la brûle à petit feu.sommes-nous donc, non.non.non.le voyage me dépeuple, le voyage en moi comme une solitude, mais les gens me brûlent, ils m’excitent, ils me traquent, ils mettent ma Venise à sec et à sac.tout meurt, de chaque côté, et je grave un Y sur le front des caméléons, qui jouent les hommes, je m’apesantis.je prends de la profondeur comme on dit prendre du poids, sous mes pieds, le sol cède, le voyage se continue à l’intérieur.le dehors exulte, j’ai peur, je me sens pierre, et caverne, et abysse, et j’en passe, les derniers pré- PRESQU’IL 109 paratifs.le dernier départ, les adieux aux virgules, les faux silences, et s’engager dans le point, qui nous marque, qui pointillé, s’évertue à nous arrêter.dans notre élan, notre course, le point, la profondeur de la phrase, le voyage du mot.la clef, la source, et j’appelle les noms défendus de mon paradis.et de froides images s’avancent, se dressent comme des masques familiers, trop honnêtes, trop faciles, trop viciés, trop calmes.Yaluk doit partir, pousser la parole au-devant des oreilles, prendre d’assaut les tympans polissons, le mot.unique poème.avant la prison du point la main me mange à moitié pendant que les cyprès tout près parlaient des visages o o douleur entre mes racines s’inonder de sang sans s’arrêter que dans l’espace d’une lèvre entrouverte que dans la chute inattendue d’un doigt sur un tambour blanc oeil lové au long silence du sable la main qui bat le sel o moi plein de sources salées que je m’embrasse sur les yeux. 110 GILBERT DAVID Yaluk.tu te grandis, tu agrandis ton geste, tu deviens monstre et puissant, et je vous dirai encore que je ne suis ni indien, ni esquimau, ni papou, ni pape, ni autre, ni aucun de ces barbares, je suis Yaluk.l’enfant sourd-muet qui joue à cache-cache avec le monde, et le monde n’a pas fini de compter.je suis ce que je suis.Yaluk.le coeur sage et la main facile, les dents blanches, le teint noiraud, les jambes fatiguées de tous les voyages, de tous les aller-retour, de tous les arrêts forcés, décevants, des questions nocturnes, quand on ne sait plus trop bien la couleur de ses actes, la voleuse, la nuit, la paria, l’égoïste, et je voyage, en émiettant mes images.pour vous rassasier tous, pauvres voyageurs aux mains cloches, aux pieds tordus, vous, sinistrés et noyés dans la foule, alors même que je me soulève de toute ma conscience pour apercevoir un peu mieux la terre, vous, vous me tirez les pieds, je suis élévation, désastre de l’attachement, vous, vous vous attachez à tout, au chien qui meurt, les pattes en l’air, à l’oiseau moqueur derrière sa cage, il se protège bien l’oiseau enfermé, il se souvient de l’homme, il ne chante plus, or le poète chante derrière un mur.et le mur est haut, et large, épais et dur.la musique traverse la cage, mais il faut être tout près de la cage, comme si l’on voulait dépister le va-et-vient d’un coeur, on ausculte le mur.le monde se presse au mur.l’oiseau se tait, l’oiseau se protège, il n’a pas peur.vous, vous avez peur, l’oiseau voyage, il sème le grain de colère, la paix messagère.le pain sec et l’eau dévorante, il assiste, à vos spectacles animaux, à vos automates, à vos signes mécontents, l’oiseau voyage.Yaluk.et le voyage important, le voyage intraduisible, invincible.inadmissible à la terre, au feu.à PRESQU’IL 111 l’eau, l’instant fatal de la tentation, le cosmos en déroute, et les éléments qui se bousculent.le chaos remémorable, les astres à chaque seconde qui s’effondrent, remontent, s’accrochent.se diffusent, annoncent, dénoncent, rapprochent, sectionnent, les astres de l’ouverture, et de la cage, et j’en passerai ici.depuis longtemps que je m’empêche de passer, mais la cage vaut bien le poète, c’est la cage qui construit la parole, et la parole se musique, la poésique s’enchaîne à la cage, plus.plus, la cage a faim d’oiseau, le sauvage.Ya-luk.je ne suis ni esquimau, ni homme, ni cage, mais je pousse mon oreille le plus creux possible dans le mur.et je perçois des tintamarres, j’entends, vous, vous dis-je.j’entends l’oiseau qui perd haleine, et je peux maintenant crier que la cage ne suffit plus à l’homme, qu’il lui faut des murs de chine, des rocheuses.pour le bloquer, qu’il pousse des ailes maudites à chaque homme, et que la cage rapetisse.que nos ailes frottent les barreaux, que les plumes s’emplument au fond de nous.vous.vous, blessés de plumes, et j’ai tant besoin de voyager, tant besoin, tant.Yaluk.tout cela s’achève, le mur que vous, vous avez bâti, le mur a été long à cacher toute une face de la terre, bientôt nous n’envierons plus la lune, avec sa face noire, encagée.la lune est morte aussi, n’est-ce pas Monsieur, vous, vous.Yaluk.et j’en passe, le voyage, le simple voyage non plus en hauteur lorsque les maisons les hommes se croient des géants, en bas.toujours plus profondément, dans les caves, et plus bas que les caves, dans les égouts, plus loin encore, dans les catacombes, plus et encore, dans les grottes et les canyons, et toujours, dans le plasma terrestre, dans le magma de la génération du feu.dans les 112 GILBERT DAVID souterrains qui abritent l’oiseau de musique, l’oiseau et le mur.le mur est musique, vous comprenez.alors relisez, haut et fort.non.bas.toujours plus profond, ne relisez pas.vous.vous.Yaluk.ma cage à moi.la maison, avec le ventre-baleine, la maison de chambres, entourée de ruelles à elle, à ailes, la chambre ailée, l’oiseau-chambreur.la porte fermée de l’intérieur, sans clef, et le mur qui fonce, qui détale, qui prend son élan, le mur qui appelle, le mur qui me tombe dessus, sans crier gare, la gare des rendez-vous, des supplices de la dernière seconde, la longue montée des échafauds, et la gare qui devient cage à son tour, le mal de mer.en plein quai, le vieux train qui s’attarde, en poussant sa vapeur, la chambre, tout le monde enfermé dans quelques mots, et l’oiseau qui ne fait plus son nid comme avant, il en a assez, les habitudes sont dérangées par le voyage, on ne range plus son pistolet au même endroit, comme un glaçon sur le ventre, le pistolet fait mouche, l’oiseau-mouche.fait feu.l’oiseau-feu fait mouche, fait feu.vous.vous, le monsieur avec les lunettes épaisses, lourdes, vous.vous, le pistolet qui vous gangrène le doigt fragile de votre main droite, mais vous ne portez jamais de pistolet, vous, me direz-vous, ça ne fait rien, tout le monde porte bien une arme quelque part.Yaluk.le poisson rouge dans l’aquarium.par exemple, c’est déjà une arme, contre l’eau, tout au moins, le poisson mort dans l’aquarium.ou encore, la radio qui joue la nuit entière, pendant le tard sommeil du monde, où dort, où jongle avec ses souris, une nuit entière, à faire souffrir la radio de solitude, de minute en minute, mais qu’il ose se lever celui qui me lancera la pierre.qu’il ose me lancer la pierre de son coeur, ce- PRESÇU’IL 113 lui-la aussi portera une arme, une arme lâche, comme tous les guerriers, toutes les armes, or.maintenant que je n’ai plus d’arme, même pas un sourire, meme pas un clignement d’oeil, je peux devenir sagittaire.me reposer, prendre forme, un instant, avant de continuer de détruire, vous.vous.Yaluk.qui n est pas plus indien, esquimau, que vous, êtes-vous esquimau.Monsieur, qui ne voyage pas.qui s asseoit, qui s’éteint dans son fauteuil, qui emprunte sa forme aux autres, qui joue à qui perd gagne, et perd, toujours.Monsieur, le calme, le calme, de la forme, en elle-même, se résorber une fois encore et peut-être en essayant de changer, ne plus trouver les mots, la formule magique qui sortira votre tête de son inanité, je creuse, et je creuse.Yaluk.je touche un fond, qui n’est pas le vôtre, je sais, vous.vous, votre fond est ailleurs, enfin j’espère, et de mon fond à moi.qui est encore trop haut.trop, je vous vois dans votre fauteuil à faiblir avec votre forme, tout s’assouplit, vos membres s’estompent graduellement, le fauteuil ne plonge pas lui.et vous, et vous, et j’en passe.Yaluk. 114 GILBERT DAVID lit d’Ile.mon amour, ma colombe, mon pigeon, ma tourterelle, mon oeil vif.ma mésange folle, nid vide bientôt peuplé de cris, passage et vol.caresse.ma biche, (approche, mon jour-éclipse, ma lune nouvelle, mon quart de lune, ma toute lune, ma toute bonne, planète fuyante et désorbitee.ma chatte, ma féline, spasmique.ma chair, (approche.serpent félin, bouche et miaulement élastiques, ma tempérée, mon arrachement, de morts déjà, ma libellule, mon attirance, ma sève, ma forêt, mon miel, (approche, ma fleur, ma proche désirable.mon attention, mon attentive, ma preference, ma supplication, ma danse, mon heureusement be-nie.ma palme, ma lèvre cousue, (approche.mon ciment durable et très doux, mon lien, ma flamme, mon recul, ma chasse, ma synonyme, mon offrande, mon amour, mon avoir, mon être, (approche.mon finir, mon infini, ma rose rose, ma pluie féroce, mon nuage, mon lac.ma suite et mon commencement, mon harem, ma petite, mon secours, (approche, ma grande, ma favorable, mon instable, mon indispensable, ma pensée dorage, ma crainte essoufflante, mon souffle, ma chérie, ma part, ma chère, (approche, mon amante, ma distance plaintive, mon approche, ma saillie, mon perchoir, ma coulpe.ma fée.ma mie.mon pain, mon vin.(approche, mon irraisonnable, ma folle.wà PRESÇU’IL 115 ma gentille, mon aimée, mon aimante, ma source, ma torrentueuse, ma fatigue, mon point d’orgue, mon harmonie, [approche, mon harmonique, ma note grave, ma chouette, ma terre neuve, mon silence.ma noceuse, mon aisance, ma située, ma tortueuse, ma torture, [approche, mon mal.mon élancement, mon choix, ma sisyphe.mon approche.ma claire, ma dense, ma souple, mon éternité.f approche, mon oie.mon cygne, mon signe, ma soif, ma pendaison, ma femme, ma claire, ma profonde, mon milieu, [approche, ma tendre, mon lit.mon drap, mon oasis, ma mort lente, ma salive.mon sang mes os.mon coeur, [approche.mon vent, ma vie.mon épingle du jeu.mon orgueilleuse.mon exultante, ma charmante, ma charmeuse, ma délivrance et ma terminaison nerveuse, mon espacement, [approche, ma criminelle, mon itinéraire.mon pendant d’oreille, mon ordre et mon desordre, ma chaleureuse, mon calorifère musclé, mon parfum, ma chanson, ma mienne main, [approche.ma porteuse, mon présage, ma disparition, mon tour à tour, mon monde, mon bal.mon ombre.ma suivante, ma soeur, [approche, ma démo-ne.mon icône, ma pure servile, mon sable mouvant.mon attirance, ma capable, ma fine, ma liqueur.ma diurne, [approche, ma nocturne, ma sonate, ma faible, ma tirailleuse.mon aventure, ma parlante, mon abandon, ma fuite, ma fusée précieuse, [approche, mon essaim, ma multiple, ma plusieurs, ma plus que nue.ma nudité clamante.mon approche, mon approche, ma sainte, ma première, [approche, ma ceinte et close, mon ouverture.ma toujours et totale, ma prison, mon refus d hier, ma cinglante, ma chute, mon pardon. 116 GILBERT DAVID fapproche, mon suicide, mon arrêt, mon abstinence.ma cendre, ma noire, ma rouge, ma blanche, ma quête, f approche, ma route, ma contraire, ma digne, ma tyrannique, ma fausse, ma reine, ma jolie, ma dernière, (approche, ma seule, mon a-mour.ma lumière, ma fin.mon culte, ma joie, ma captive et captivante, mon au-delà, f approche, ma sanglante, mon approchante, mon approche, mon Ile.ma franche, ma palpitante, mon accident ma terrestre, (approche, ma faillite, mon avalanche, mon autrefois précise dans la misère, mon avancement.ma voisine, mon axiome baillant devant le monde, ma boiteuse, (le hasard te sert de béquille, réel), ma bord à bord, (approche, ma marge.ma bourgeonnante (une abeille dans la ruche criblée), ma brise, mon brouillard qui se lève (le jour ronfle sans soleil), ma destination, mon brutal desdichado.ma saison cabalistique (je t’aime, dit-elle, et c’est le déséquilibre), mon caillot verbal dans ce flot inné, (approche, ma caisse de résonnance.mon caprice (vertige enchâssé dans les membres), mon avant-cause, mon avant-coureuse, mon avantage, mon avant-goût, ma plage, ma cerclée, (approche, mon encerclée, ma vaporeuse, ma ci-jointe bientôt, ma côte, mon côté, ma co-quilleuse.ma décisive.(approche, ma cisive.ma silve.ma salve, mon détroit défilé, ma déphasée, ma démesurée, mon dénuement./ approche, ma dépense, ma dépouillée depuis peu.ma déraisonnable.ma dure droite (son coeur est à la droite du mien) mon éblouie, mon écart, ma venue, f approche.mon échine (le dos porte le lit et 1 amour emplit le plafond à l’envers), mon enfouie, ma fié-vreuse.mon énigme (j’engourdis qui me touche - PRESQUÏL 117 qui suis-je ?).mon enjambement, mon rejet, mon alexandrine, (approche, ma bysantine.mon ensemble (un et un pour ensemble), mon entière entortillée, mon torticolis (les reins répondent des sexes, est-ce la vie ?).mon antre, mon envers, mon envieuse, j approche, mon éparse, mon épuisée, mon essoufflée (la ventilation des corps quand tout se ferme à jamais), mon étanche, mon étouffée, ma familière, ma présente, (approche, ma fanatique.ma fosse féconde, ma feinte, (je recommence et puis), mon festin (sur la nappe et un seul invite).ma geignante, mon agitation, ma furie, (approche.ma gésine (attendras-tu le chiffre neuf ?).mon glissement, ma glanure.ma hausse (le relèvement du corps natal), mon héritière, mon ici.(approche, mon insurrection, mon inutile (et c’est bien), mon involontaire, ma jaillie.ma jatte où repose l’eau fixe, mon jeune jeûne (comment traduire ce mois d’absences), (approche, ma kidnappeuse.ma ruse, ma lacune, mon lascif lit (je m’inquiété pour toi sans raison), ma livrée, poings et mains, (approche, ma leste, ma laisse, ma lèse-majesté.ma maîtresse, ma malchance, ma malgré tout, (approche, ma malsaine, mon mal.mon injure.mon incision, ma manifeste, ma manipulée.(approche, ma muselière (ne parle pas je te comprends).ma signalée, ma pharisienne.ma masquée.mon immatérielle, mon inexistence (à moi et aux autres), (approche, ma méjugée, ma méfiante (maintenant que je suis là), ma nomade, mon insulaire, mon ambulante, (approche, mon silencieux silice, ma nulle oblique (dans le glauque comme une raie géante), mon obscure, mon axe.mon soin, (approche, ma soif, mon encens que 118 GILBERT DAVID j’observe (sans respirer), mon occasion rêveuse, mon offense, ma tire-enlèvement, (approche, mon ondulée (les draps t’embrassent avant moi), mon opposée, mon ovulée.ma paisible païenne, mon impardonnable, (approche, mon pari, ma tubulure.ma particulièrement tue.ma partisane dans cette évolution du sang, mon impatiente, (approche.maintenant et c’est trop tôt.ma détresse, ma pendule (cet os cillement des muscles comme l’union d’un sablier et du désert), mon inclinaison tout près, (approche, ma versante, ma percée perfectible.ma permise, ma promise, (approche, ma plume lourde sous mon ventre, ma précise, ma préférée, mon prélèvement, (approche, ma ravissante (présage), ma pressante, ma présumée, ma prévision (mais mon imprévisible), (approche, mon invisible, ma principale, mon privilège, (approche.mon râle commencé, ma ramassée, ma ramifiée (chaque veine cherche sa branche), (approche.mon immémorable, mon rebord, mon à rebours.(approche, ma ravinée, ma visiteuse, (approche.ma subite, ma subie, (approche, mon wal-halla.(approche DIT ILE.d’abord / comme un poing / dans le bas du ventre / qui grandit / qui nous sangle / me tire / t’attire / d’abord un poing / ou une main fermée qui plus tard s’ouvre / s’offre / s’aventure / plus tard / des mains partout / sous les aisselles / sur les seins / sur les cuisses / sur le cou / dans le dos / dans l’air qui siffle aux oreilles / déjà / dans 1 eau qui sort / dans les écluses ouvertes / heureuses / nos 119 PRESQU’IL S' deux corps en immense poing au coeur du lit / qui cogne / sur nous / qui s’ouvre et se referme / et la porte insultée de nos battements / et la porte / coule sur ses gonds / la porte s’étend / et désigne notre nudité timide / et désigne nos corps / la porte s illimité / un instant précis inquiète la porte / la porte / et la porte / CEDE / je monte / je monte / la poussière coureuse aux pieds / la différence des routes n’élimine rien / la spirale hâlée des jambes / paroles voyantes dans cette main portée au sexe / je monte autour du golfe / encore passif / un doigt seulement / tout ce ce qui dormait / je monte / s’attache puis s’arrache aux plantes du sommeil / volcan énervé par le calme / et plus que des plateaux où s’opposent les mains / la plaine fond lentement dans la bouche / je monte / j’éteins la nuit / le choc des corps s’équilibre du dedans / le hoquet /loin dans la gorge / entre la loupe et la luette / on surprend le pouls / on se réfugie dans le battement de coeur / tout se défige / s epoul-monne / s étend / les marais se touchent par le ciel / en mouvement / l’eau apprend à nager entre nous / les corps se chargent l’un l’autre / l’un de 1 autre / dans cette montée dont les reins assurent l’escalade / ils excitent la crête des nerfs / qu ils effilochent / dans l’appel / le rappel de leur 120 GILBERT DAVID naissance / qu’ils accompagnent de crises / de cris corporels / barbares / sectionnés en même temps que leur sexe / court-circuit des artères / qui se gonflent / se gonflent / gonflent / sans souffle / sans souffle / l’instant / celui qui nous approche / qui vient vers nous / celui qui nous retient dans le monde / celui qui nous en sépare / celui par lequel nous n’appartenons plus à un sexe mais à deux / nous créons l’identité finale / exemplaire / la dualité convertie / pour une fois / dans l’ardeur du geste pourtant recommencé / nous ne sommes pas les seuls / nous ne sommes pas les premiers / nous ne serons pas les derniers / nous ne serons pas uniques / nous sommes abolis / pour une fois / nous constituons l’oubli / mourir /comme un commencement / délicat et suprême / piquer l’épine dorsale de 1 inconnu / comme un mât / sur ce navire improvisé / incomprise / mais personnelle / la souffrance ne tarde pas à viser le plaisir / c’est le courage de la peau a notre carnage / je passe dans la lumière / et c’est 1 éclipse FRESÇU’IL 121 tomber gravement / aussitôt / sinon le pire arrive / être si loin / mais ne pas savoir la force de nos tempêtes / et l’invention du passé qui nous capture / caresse-moi.mon impureté .je reconnais ta petite main blanche entre mes cuisses .grenouille albinos.nous faisions l’amour .à notre façon quand nous nous .cachions entre les prairies sablonneuses ./ par la suite le mal / de la parole / je t’ai mis au monde .je t’ai préservé .des regards insinuants .je t’ai prêté tous les noms.tu avais droit entre mes bras .à toute la terre .je t’ai gardé pour moi./ dans le métacloaque de nos stagnations / pléthore de succions dans l’avant-vagin / près des poils muets / glissants / musine la tige / sa cinglure brisera les papillons de l’avant-noce / un cri d’insecte / dans l’incalculable canal / et c’est péniche et canal dans le même baiser / reste .reste ./ mêle et change les mots / .reste .reste ./ souffle l’amiante des mains greffées au dos / .reste .reste ./ j’arrive à m’accorder aux ventouses / je trouve et retrouve mon chemin à ce va-et-vient vaginal / je m erecte / de plus en plus / je réponds à l’écho chaleureux du puits / ma peau se tend prête à m’engloutir / les lames des mains me blessent / mais c’est de l’eau / .va .va ./ l’amiante se calcine au périgée de ma descente / .cherche .cherche ./ étendu d’intérieur et autour / mon annulation dans le noir 122 GILBERT DAVID commence / .va .reste .va .reste / mon corps est un banc de sable / son corps / je m’évanouis à peine / pour sentir les algues remonter à la surface / je tiens ma respiration / je me ramasse / non imposé / mais posé / mes poumons s’emplissent d’eau / je me noie / et ma main / crevant la vague remplace le coeur / pour l’instant / j’orgasme / j’orgasme / dans la neige de nos sexes / nous hibernons / sagement fauve baisant le faux feuillage de leur mort / et fausse sève / remontant l’arbre / la feuille égorgée de caresses éventées devient épave / les feuilles s’épavent / se pavanent / nos corps rachètent l’automne / comme un passé plus très loin / et nous sommes l’un pour l’autre / des passe-corps / nous épaulons nos gestes / avec la crainte vive et saisissante de ceux qui se retiennent / et qui prolongent les joies d’appareillage / ou d’écartèlement / de quoi remplir l’attente / de quoi durcir le mince espace où nous nous trouvons / exsangues / à la marque certaine sur la coudée d’etreinte ou l’on découvre sa naissance et son origine par cette transparence de la peau qui nous transfigure et qu’on n’osait pas imaginer mais qui se maintient jour et nuit / sans fin / nous contournons les obstacles muets / les obstacles pesants / parlants / et nous prenons mutuellement nos empreintes / . PRESQU’IL 123 plus loin .plus loin ./ derrière la muqueuse chaude / je choisis d’immerger / de mettre à jour le corps qui me serre / le sang se jette sur moi pour me sacrifier / la porte dit.je suis un simulacre et tu dois continuer / la peau lézarde notre mort / nous naissons avec notre mythe / nous fécondons notre illusion / extase / extase / extase / et nous déployons l’énergie d’une histoire première / d’où nous tentons des sorties héroïques et inutiles / bien sûr / et j’aurai pu refermer la porte après m’être entendu dire TON YATAGAN A EMPRUNTE MA YOLE zéro / point zéro de notre ignition / je comble la mesure de l’instant / je sursis / je surnage au ras de ton corps / je m’inscris dans ma chute longue / tumeur qui tarde à venir / qui tarde à partir / je te hante / je te perce / je t’anime j .et qu’on en finisse .dit le présent à l’affût / nous sommes deux pour l’instant / dans les deux sens / après l’apocalypse / c’est le début du monde / après / 124 GILBERT DAVID étonnés de se rencontrer, amortis par la réalité qui a seule permis cette concaténation, cet effleurement plus que sensible, maintenant très sensible.si ce n’étaient des membres, et là.et là.je fracasse les crânes de vie.l’homme se retire, l’amour est annexion, intégrer sa main comme un sismographe de la pénétration plutôt que de l’écriture.par coeur, on sent son corps, certains pensent qu’on l’oublie, je dis qu’au contraire on le retrouve, sentir son corps opaque et incomparable.son corps matérialisé, désâmé.impressionner son corps dans ce qu’il a de plastique et d’implacable.on s’aperçoit suprêmement de son corps, on s’appartient dans l’annonce de SA main, et si curieusement inondée de muscles de chaleur et de chair, que les caresses, marées fidèles du désir.permettent un soulèvement, un ravage du temps, et un dépôt de doute, j’isole les sphinx qui m’accordent leur intime sagesse, comme un oedi-pe surgi de son insolite passé, nous pouvons tricher sur les gages, mais jamais se surprendre de la récolte, le hasard tombe comme un fruit piqué d’un ver fatal, et nous sommes partis dans les décombres des yeux qui se reconnaissent, je m’échouerai sun le tas du monde, et nous serons des enlevés de l’étendue, je me sens si encyclopédique.malgré les paratonnerres du subconscient, la connaisance irradie l’oeil et 1 exorcise, il faut se repaître de soi.c’est là cannibalisme de l’espoir, anthropophagie de ce qu’on pourrait devenir, nous savons au début que nous pouvons paralyser les gestes, que nous possédons le chaos musical, et nous nouons intimement le diamètre de notre âme aux mutations, aux mutants végétaux, mine- PRESQU’IL 125 raux.animaux, il n’est plus question de faux coeur, comme on parlerait d’un faux pas.le faux coeur est une erreur d équilibre, je me suis prolongé dans le corps d’Ile.c’est l’infusion, on s’habite entre nous, meme si ce qui nous a toujours sauvés, c’est la distance, et puis après, je t’ai considérée comme une planche de salut, comme un radeau, et comme une plaie, qui aurait en elle.1 éternité de sa douleur, et l’étonnement d’etre collée à un monstre, et comme une plaie, écu-mante.dont je suis enfin le terme, l’apothéose, une plaie vivante, la souffrance désirante, et c’est le moment d’avant la guérison, interminable, que je choisis pour imposer ma parole. 126 GILBERT DAVID Ils sont arrivés à l’improviste.Ils sont venus avec des haches.Ils avaient des crampons à leurs talons, des chaînes de fer.Ils ont cogné à défoncer ma porte.Ils ont défoncé ma porte.Ils sont entrés, suants, aigris, méprisants.Leurs crampons s’enfoncaient dans le plancher et laissaient des marques.Ils sont entrés.Ils m’ont tout de suite pris.Je ne me cachais pas.Je ne les attendais pas.Si je les avais attendus, je me serais caché.Ils m auraient trouvé, mais je me serais caché quand même.Ils m’ont pris par les épaules et m’ont forcé à plier l’échine.Ils m’ont giflé, meurtri.Je ne savais pas qu’ils viendraient, ce jour-là.Un autre jour, peut-être.Je me souviens de leur rire quand ils ont forcé ma porte.Ils ont ouvert ma porte sans frapper.La porte s’était ouverte à leur seul souffle et j’ai pense : « C’est le vent ».La première fois, c’était le vent.Quand la porte s’est ouverte, je ne me suis pas levé.Je n’ai pas bougé.Alors ils sont entrés avec des pistolets armés, des fourgons, des fourrières, et des fous en civil.J’ai remarqué qu’ils avaient les yeux pleins de sang.Mais je précise que je suis distrait, assez rêveur et que j’ai pu me tromper sur ce détail.Ils sont entrés et presque sans rien dire, ils m’ont collé au mur, les mains derrière le dos et le visage contre une reproduction PRESÇU’IL 127 du masque mortuaire de Pascal.Lui, les yeux creux fermes, moi les yeux ouverts.Je me rappelle avoir souri.Pendant que j’observais Pascal, ils ont pris tous mes livres et les ont emballés dans de grands sacs de polythène vert.Ils ont fait reculer devant ma porte un camion à rebus et ils lançaient les sacs qu’une immense mâchoire mécanique happait gloutonnement.Ils sont entrés avec des gants d’acier, des poings d’acier, des nerfs d acier.Je me suis levé, j’ai salué militairement celui qui m’a semblé être le Chef.Ce n’était pas le Chef, mais il aurait dû l’être, ce que j appris plus tard.C’était une question de routine.Habituellement, ils ne restaient que quelques minutes, se contentaient de déchirer quelques-uns de mes livres, puis repartaient en claquant la porte.Cette fois, ils ont pris la table sur laquelle je venais d’achever une lettre.Ils l’ont fait culbuter et l’un des coins m’a heurté au côté droit.Je n’ai rien dit parce qu’ils ne disaient rien, mais j’en avais envie, ce qui est toujours inutile, je le sais maintenant.J étais familier de ces exercices militaires et guerriers.Je n’ai jamais eu l’impression d’être persécuté, ni même espionné.Aussi je prenais les fouilles qu’ils m’imposaient une fois par jour, (parfois deux, mais le plus souvent une fois), je prenais ces fouilles pour des jeux sans gravité.Ce jour-là pourtant j’étais embêté par leur sans-gêne d’autant que je finissais une lettre importante et que je m’apprêtais à partir.Ce retard ne me plaisait pas : je pensais à mon avion qui partait pour l’Italie et puis ce n’était pas de la révolte tout au plus un agacement.J’ai pris mon mal en patience me disant que ça passerait comme le reste.Mais 128 GILBERT DAVID ils sont restés.Ils m’ont demandé : « Est-ce que tu avoues ?».Je n’ai pas bronché, je pensais trop à l’Italie ou peut-être à mon côté droit qui décidément me faisait souffrir, — même que je devais me forcer pour sourire, ce qui ne m’arrive jamais.Ensuite, ils ont dit : « Avoue, sinon on fesse ».Le « on » m’a surpris.C’est vrai qu’ils ont cogné.J’ai saigné.Ma bouche s’est gonflée de sang et j’ai perdu connaissance.Je me suis reproché d’être si faible, je n’avais pas voulu me défendre, mais j’avais espéré résister plus longtemps à leurs coups.Ils n’étaient pas très nombreux pourtant à frapper, une vingtaine sans doute.(Je ne les comptais jamais).J’avais honte quand ils m ont fait reprendre connaissance.Ile ! Tu m’as réveillé : cette fois, je pars.Pour longtemps ! Je renie définitivement le postulat de mon illusion : « J’ai offert mes mains a la glaise des fleuves.J’ai bu la lumière saumâtre, à la surface des eaux claires, comme un poison.Je prévoyais des rivages dépeuplés où j’aurais planté mon indifférence à ce monde.De longues berges ravinées par les griffes des hommes attendraient alors sagement que je les délivre de leur silence.» Ne me réponds pas de continuer.J ai cessé de croire aux belles paroles.Je me méfie de tout. PRESQU’IL 129 Détruire•' couper les racines des mots: arriver à l’unique, à la cruauté du mot qui dévore la tète.« Je regrette pour toi les journées qui s’allongent démesurément et corrompent les nuits de ce monde hypocrite », tu te rappelles ?Vois-tu, quand on ne se sent plus à l’aise, quand on n’a plus confiance en soi, il vaut mieux se taire.Les mots que j’oserais écrire après ne convaincraient plus personne.Les mots m’ont obsédé, ils m’ont bientôt dépossédé .Bien souvent, leurs maladies, leurs joies sont plus intrigantes que les nôtres.Le mystère des mots reste incomparable.J’ai lutté cependant jusqu’au dernier sens perceptible.J’ai tenté d’ouvrir le mot, de l’examiner comme on le ferait d’une cellule (un protozoaire, tu vois ça d’ici !).J’ai senti que j’avais outrepassé mes droits.J’ai tout perdu et je m’inocule du silence.On ne menace pas impunément le langage.Il se venge en défigurant le mystère que l’on chassait.Chasseur de mots ! Ce n’était pas sans orgueil que je me répétais ce défi.Ce n’est jamais aussi simple.Je refusais un rôle de figurant, mais je n’avais pas prévu que la pièce n’existerait jamais.Je souhaite seulement qu’un autre se chargera (un souffleur) de tirer le Rideau et qu’à cet éclair des sons et des vibrations, le lourd décor s’écroule sur les comédiens, gênés de n’avoir plus rien à dire.Il nous reste les jeux désespérés, les jeux guerriers, la victoire.Finies les intrigues ! GILBERT DAVID II P.S.Je pars pour l’Italie.T’enverrai carte postale.Aléa.Ils sont entrés quand j’ai répondu : « Entrez ».Je n’aurais pas dû, je sais, mais peut-être seraient-ils entrés quand même.Ils m’ont tout de suite demandé de m’identifier.J’ai dit : « Oui, je connais Yaluk ».Ils ne m’ont pas cru, ils ont pensé avoir affaire à un cas spécial, à un cas délicat.Ils ont fouillé dans mes notes, dans mes livres.Leur Chef a voulu m’effrayer en me montrant une feuille sur laquelle j’ai pu lire qu’on venait m’arrêter.Je n’ai pas faibli devant leurs menaces.Alors ils m’ont frappé après m’avoir bâillonné pour ne pas ameuter les voisins.Les voisins sont venus cependant, mais celui qui était le Chef a dit : « Mêlez-vous de vos affaires », et les voisins qui ont récidivé, ont été pendus sur place, pour l’exemple.Je me souviens qu’à ce moment, assurément dramatique, j’ai trouvé mes voisins inutilement courageux et j’ai cru que mes voisins m enviaient au fond, qu’ils voulaient etre à ma place et que moi, au contraire, je ne voulais pas être à la leur.Après tout, on ne parlait pas encore de me pendre.Parfois, le Chef venait me cracher à la face en riant : « Parle, parle, sinon on te cloue au plafond ».C’est tout dire.Ils sont entrés, affables, trop corrects.Je me suis méfié.Ils n’étaient pas comme ceux de la veille, PRESQUÏL 131 ni même comme ceux d’il y avait deux heures.J’ai demandé au plus gros, le Chef, ce qu’il voulait.Je ne voulais pas me tromper.D’habitude, ils étaient tous de la Police, mais cette fois, on ne savait jamais; le Chef me répondit qu’ils avaient chacun un mandat à mon nom.Je comptai rapidement les agents : quarante-deux mandats.Je restai très impressionné.Quand ils ont frappé à ma porte, je lisais une lettre d’Ile.J’étais nu comme chaque fois que je lis une lettre d’Ile.C’est moins une manie qu’un rituel, de lecture franche.Je ne ressentais pas le besoin, combien civilisé, de m’habiller.J’ai ouvert sans façon.Ils ont paru choqués de me voir aussi naturellement nu.Pourtant ils ne m’ont pas dit de m’habiller.Ils n’ont pas voulu ensuite que je prenne des vêtements.Je n’ai rien dit d’abord parce que je ne voulais pas qu’ils restent.Ils ne sont pas partis.Ils ont bu à ma santé en me lançant à la figure le fond de leurs bouteilles.Ils riaient, ils riaient.Quand ils ont été complètement saouls, ils ont brisé les bouteilles puis ils m’ont forcé à danser sur les tessons.Ils riaient, ils riaient en chantant: «Fakir! Fakir!».C’était la première fois que je sentais toute la détresse de leur rire et leur malaise de tueurs.Je venais de m’asseoir à ma table et j’avais écrit : « Quand ils entreront.»; à cet instant ma porte s’est ouverte brusquement.Ils étaient là.Je les ai priés de s’asseoir, ce qu’ils ont décliné prétextant qu’ils étaient en devoir et que.Ils m’ont demandé l’heure qu’il était et j’ai senti que c’était un piège.Ils n’ont pas insisté, mais j’ai vu un agent que j’appris à nommer le Chef, noter dans 132 GILBERT DAVID un calepin ce que je pensai être ma condamnation tant il y mit du temps et une sorte d’ostentation où se mêlaient le sadisme et la satisfaction.Quand ils ont frappé à la porte, je n’ai pas ouvert tout de suite : j étais nu.Je venais de prendre ma douche et j’avais oublié que j’étais nu.Je pris donc ma robe de chambre en vitesse.Je leur ai ouvert avec le sourire.C’étaient maintenant de vieilles connaissances.Je ne leur en voulais pas.Je les respectais même.Timidement, le premier me demanda si j’étais seul.C’était une question superflue, comme un camarade pressé qui vous dit machinalement « Ça va ?».Je dois avouer que j’ai eu la tentation de dire « Non », mais je n’ai jamais su mentir avec aplomb.Je répondis aussitôt : « Oui », déjà honteux d’avoir pensé dire « Non ».Alors ils entrèrent dans la pièce et celui qui m’avait paru si timide fut le premier à me donner un coup de poing à l’abdomen.Je perdis le souffle et je tombai à la renverse.Les autres en profitèrent pour me donner des coups de pied aux côtes et des coups de talon dans le visage.Je les entendais crier: «Chien, chien».Lun d’eux se mit même à japper, par dérision vraisemblablement, et je me mis à rire, à rire.Ils s’arrêtèrent, interloqués et je continuais à rire, à rire.Quand je suis rentré, la lettre d’Ile à la main, ils étaient déjà là à m’attendre.Ils avaient poussé les meubles contre les murs et s’étaient placés tout autour de la pièce, les uns par terre, les autres debout sur mes meubles.Cette mise en place inusitée créait une arène au centre de laquelle le Chef m’attendait, une longue matraque au poing, qu’il commença, aussitôt que j entrai, a faire tour- PRESQU’IL 133 ner au-dessus de sa tête en riant, en riant.Ce ne fut pas long cette fois, je me dirigeai bravement vers le Chef qui m’asséna un coup de matraque au front.Une fois ranimé, j’entendis quelqu’un dire : « On va le nettoyer ».Ils me tramèrent jusqu a la salle de bain et commencèrent à couper mes cheveux et ma barbe.Après, ils ont commencé à m’injurier, en me traitant de pouilleux, de crotté, de sale.Et après chaque injure, l’un ou l’autre des officiers venait uriner sur moi.Ce n est qu’à la fin qu’ils me marquèrent au fer rouge : ESCLAVE sur la fesse gauche et ESCLAVE sur la fesse droite.Plus tard, ils m’ont demandé de chanter.J’ai refusé d’abord et ils m’ont battu.J ai le regret de 1 avouer : j ai chanté ensuite pour qu’ils arrêtent de frapper.Mais ils m’ont battu quand même; alors j’ai continué de chanter.Ils se sont énervés et ils m’ont finalement fait taire quand ils m’ont fracassé une chaise sur le dos.H, 7 •- je me doute que ce que je t’écris ne te touchera qu à demi.Qu’importe puisqu’après tout, ce qui nous concerne ne s’adressera jamais qu’à nous-même.J’évite ici les excuses d’usage car je sais que tu m’en tiendras gré un jour, si nous nous revoyons.Nos projections continuelles irritent les oreilles les plus attentives.j’arrête tout de suite ces détours. 134 GILBERT DAVID Quoi qu’il en soit, laisse-moi mes illusions.J’y tiens corne on tient à son honneur ! Pour tout dire, pour ne rien laisser au hasard, j’ajouterai que tes aveux me consolent sans me convaincre.Avoue que tu le souhaitais un peu.Il n’y a pas pareil à toi pour désirer le contraire de ce que tu avances.Arrête ici tes complaisances, elles me font sourire doucement.très doucement.II! Je souhaite ne plus te revoir.Si tu m’as amusée longtemps, il m’est devenu difficile de disparaître avec toi.Car tu coules, II, tu t effondres ! Je pense que tu n’as pas osé t’imaginer une seule fois que tu m’effrayais.Oui : TOI.Tu t’es accroché à ton air d’enfant.Tu quêtais l’amour et tu as trop compté sur moi.Va je t’oublierai moins vite que toi.Ne crains rien : je m’enferme dans mon seul souvenir.Il se nichera dans un coin de ma mémoire.Quitte-moi sans chercher à comprendre : tu détruirais ce pauvre souvenir.Si tu refuses ton avenir, du pourras au moins te garder de détruire le mien.Si seulement.mais déjà trop de mots pour camoufler l’impossible.N’écris plus, tais-toi : laisse-moi le silence apres l’avoir si âprement créé.Ile. PRESQU’IL 135 J ai accepte ma prison comme un repaire, un repos.Ici au moins, ON a cessé de me torturer.Je me consume dans 1 obscurité.Parfois je me prends pour un de ces bateaux qu’on monte dans des bouteilles vides.C’est à cause du silence, de l’isolement.Mes cheveux, mes sourcils et ma barbe ont commencé à repousser.Je me dis qu’ON attend que je sois redevenu normal.Comme avant.Je me dis que les policiers sont allés trop loin, qu’ils ont eu des remords.Peut-être aussi que mes voisins ont parlé pour moi au Chef et que maintenant, il me comprend, qu’il est revenu à de meilleurs sentiments à mon égard.Je me dis qu’ils ont compris II.Je me dis qu’ils veulent reprendre leur petit jeu avec moi, qu’ils attendent impatiemment que je sois à nouveau leur victime, une fois rapièce, reforme, reformule.Je me dis qu’ils s’ennuient sans moi.Je me dis qu’ils pensent que rien n’a changé, que tout sera comme avant.Mais ils se trompent : je change.Avec mes ongles, je gratte des yeux sur les murs de ma cellule, des dizaines et des dizaines d’yeux.Je sais que je dessine des yeux, mais je ne les vois pas, sauf quand le gardien néglige d’apporter mon seul repas de la journée — et alors tous les yeux commencent à clignoter — et alors je les crève un à un, perfidement, minutieusement.J’appelle ça me fabriquer des présences.J’appelle ça me dépeupler.Quand je me fatigue de dessiner des yeux, je songe à Ile qui sûrement doit m’attendre.A moins quelle ne me croie parti en Italie.A moins qu’el-le n’attende de moi une carte postale de la Tour de Pise ou de la tour Farnèse.Si au moins j’avais GILBERT DAVID pu lire la lettre que je venais de recevoir d elle lorsqu’ils ont décidé de m enfermer.Quand je me fatigue de penser à Ile — ou est-ce parce que j’y pense trop ?— je pratique différentes positions foetales et autres Ou : la tête entre les deux cuisses à sucer mon cordon ombilical, voyage manuel, jusqu’à l’épiderme sismique.et coller l’oreille au spasme qui vient 20-25 minutes après mes premières pulsations pelviennes.les jambes tour à tour écartées et serrées, pour agiter les oeufs dans leur nid.s’adonner à la carence du bruit dont l’eclair jaillissant est la source, dans ce ciel de lit.que j invente a la mesure de ma cinémation.femmes savantes, prostituées.vampires, homosexuels et jeunes filles en fleurs, dans cette écranation violente, je vis les bestialités déliées de mon sexe, dans l’éclat de ma rencontre, j’agite mon godemiché charnu, où la cendre perle, volcan ranimé par mes longues mainmises.et remises, saccades, parenthèses de l’irruption.comme un passage, d’un univers à 1 autre.à la vitesse de la lumière qui gicle, dans le crime civilisé ponctué de encore, encore, mais c’est déjà trop s’abandonner à ses propres mains, qui se pâment, qui enlevent a la limite votre soif d’autre, comme une succion ininterrompue qui vous retourne, qui vous délethere.sans fin.et je me ranime, sans faille, près du vide, aux cotes chaudes, comme à vif.où je porte mon dos.pendant que la plage noircie s’inonde, du flux et reflux d’un drakkar éperonnant la crypte molle, vision sèche, de ses échauffements répétés, le port s’ouvre, et le miel déshabille le noir de son éclaboussement blanc, maigre la legerete des muscles. PRESÇU’IL 137 bien que bandés, leur raideur de vitre surtout, dans leur sommeil biblique, dans leur hébétude grandissante, comme les chiens s’attirent, se flairent.s organise un face à face différent, au garde-à-vous de mon corps, et chaque fois je m’écarte un peu plus de l’omnibus-pensée.En prison, j ai tout mon temps pour m’éclaircir la voix, la vérité, la vie.Je ne grignote plus mon passé, ni mon avenir.J’ai l’impression qu’ici, je n ai rien à changer à ma vie.Je dessine, ensuite je crève.Je me retrouve conquis.Sans défense, parce que j’ai accepté un jour de l’être.Quand, pour la dernière fois, ils sont entrés, ils ne riaient plus.Ils semblaient mécontents de devoir me relâcher.Ils ont regardé les murs de la cellule sans meme remarquer que j y laissais leurs yeux, atrocement éborgnés.J’ai failli dire que je les aimais, mais je pense qu’ils auraient ri.J’ai quitté la prison; j’ai même compté les marches qui me séparaient de la sortie.Dehors, les rues me déchiraient.Derrière moi, j’abandonnais une forme précise d’éternité — ces milliers de regards pesants et je trahissais mes différences au profit d’une espérance étourdissante et sans aucun doute.Tout ce qui me reliait à l’impossible se décomposait à mesure que je quittais cette prison.Je me suis peidu dans la ville.Je n ai pas pu retourner chez moi, car à la place, on avait érigé un monument en l’honneur de mes voisins martyrs.Je suis allé à l’hôtel.J’ai eu peur qu’on ne me de- 138 GILBERT DAVID mande si j’avais un casier judiciaire.J’étais décidé à vendre chèrement ma peau.Quand je suis monté à ma chambre, j’ai commencé à gratter les murs.Les murs étaient gris et les yeux que j’y dessinais, aussi. JEAN-PAUL AUDET LE MONDE ET L’HISTOIRE DANS LA PENSÉE JUIVE ANCIENNE ESSAI « Monde » et « histoire » : deux termes qui nous sont devenus extrêmement familiers, dont chacun a d’ailleurs pris, dans notre langue, des valeurs assez diverses.Il est nécessaire de préciser, au départ, le sens principal dans lequel nous les emploierons ici.Je m’abstiendrai, en premier lieu, de parler de l’« univers ».Je le ferai délibérément, pour éviter, autant que possible, de suggérer une représentation que l’antiquité juive n’a jamais connue.Nous parlons, par exemple, de la place de l’homme dans l’« univers »; nous en appelons, quand il nous plaît, à l’idée d’un « univers » évolutif; pour peu que nous éprouvions la moindre curiosité pour les coordonnées ultimes de notre condition d’hommes, il n’est pas invraisemblable que nous portions même en nous, à l’état plus ou moins confus, une certaine image d’un « univers » en expansion.Chacun se sentira immédiatement rassuré, j’imagine, sur l’ambition de mon propos, si j’ajoute que ce n’est pas dans la perspective de cet « univers » que j’entends situer ici nos observations.Cette image de l’« univers », qui s’est peu à peu glissée, parmi nous, jusque dans les formules les plus banales de la culture commune, nous la devons, il va sans dire, aux derniers progrès de l’astronomie, pour ne mentionner que la principale discipline en ces matières.Il ne sera peut-être pas inutile de le répéter : de cet « univers », l’antiquité juive n’a jamais soupçonné ni la genèse concrète, ni la structure, ni les dimensions, ni les lois.Certes, je n’insinue pas pour autant que l’antiquité juive soit restée complètement étrangère à une certaine perception de la « totalité » de ce qui existe.Lui dénier une telle perception serait aller, non seulement contre le 142 JEAN-PAUL AUDET témoignage avéré de sa littérature, mais aussi, plus radicalement, contre toutes les vraisemblances de l’anthropologie culturelle.Mais de la perception du « tout » à sa représentation, la distance demeure toujours, en fait, extrêmement variable, selon les individus et les groupes, selon, également, les états plus généraux de la culture et de la civilisation.C’est donc de cette distance que je voudrais tenir compte ici en parlant du « monde » plutôt que de l’« univers ».En regard de certaines formules du langage courant, la distinction paraîtra peut-être sans portée réelle.Je ne l’ignore pas.Mais enfin, il s agit de nous entendre.Or, on peut accepter, me semble-t-il, sans faire violence à l’usage reçu, de voir, à tout le moins provisoirement, dans le « monde », une représentation de la totalité beaucoup plus modeste que celle que nous serions portés à mettre sous le tenue d’« univers ».Pour prévenir une seconde équivoque, il ne me paraît pas superflu, d’ailleurs, de faire une remarque parallèle au sujet de l’« histoire ».Depuis l’avènement de la géologie, de la paléontologie et de la préhistoire, le tableau général du passé de notre espèce a pris des dimensions insoupçonnées des âges antérieurs.Je n’oublie pas, certes, que les légendes mésopotamiennes, d’une part, et les supputations gréco-romaines, d’autre part, ont quelquefois prêté à 1 histoire elle-même un recul assez impressionnant, qui pouvait se chiffrer par plusieurs centaines de milliers d années.Pline 1 Ancien, par exemple, citant Epigène, croyait pouvoir assurer que, chez les Babyloniens, on conservait par écrit, sur des briques cuites, le souvenir d’observations astronomiques remontant a 720.000 ans : ce qui l’amenait à penser que l’usage de l’écriture existait depuis toujours, ex quo apparet aeternus litterarum usus (Hist, nat., vii, 56, 192-193).Mais, à vrai dire, chez ceux-là mêmes qui pouvaient accueillir avec faveur de tels renseignements, — et nous ne pouvons douter qu’il y en eut effectivement un bon nombre parmi les érudits, les « mages » et les philosophes, - ces longues durées, mesurées avec intrépidité par dizaines ou par centaines de millénaires, demeuraient à peu de chose près des cadres vides.En fait, comme chacun sait, la possibilité de donner un sens un peu concret à des durées de cet ordre de grandeur est une acquisition récente.A cet égard, l’antiquité juive ne fait évidemment pas exception au milieu des traditions culturelles qui cherchaient LE MONDE ET L’HISTOIRE 143 lentement, et péniblement, leur voie au milieu de l’obscurité commune.Elle n’a pas su grand-chose de l’itinéraire historique de l’humanité tel qu’il peut s’offrir à nous aujourd’hui.On voit mal, du reste, par quel miracle il aurait pu en être autrement.Malgré ses mérites, qui furent, en ce domaine, très réels, et même, en un sens, tout à fait remarquables, il faut bien reconnaître, en dernière analyse, que l’antiquité juive n’a pu observer qu’une petite fraction de la réalité de l’histoire : cette fraction, précisément, à laquelle l’expérience concrète de sa propre durée lui donnait accès.Ces observations paraîtront peut-être aller de soi.Je ne suis pas sûr, toutefois, quon en ait toujours tenu suffisamment compte, ces dernières décades, lorsqu’on a cherché à mettre en lumière la contribution de l’Ancien Testament à ce qu’on a appelé tantôt une « philosophie », et tantôt une « théologie » de l’histoire.De toute façon, il importe au plus haut point, me semble-t-il, si nous ne voulons pas perdre pied, de garder, en cette matière, un sens scrupuleux de la mesure.Parlant ici du « monde » et de 1 « histoire », j’entendrai donc ces deux termes en un sens restreint, qui se précisera, d’ailleurs, quelque peu, je l’espère, en cours de route.D’un côté comme de l’autre, j’essaierai de me tenir aussi près que possible de ce qui a été réellement pensé et vécu.Il me semble, au surplus, qu’il reste encore, à ce sujet, quelques observations utiles à proposer, soit pour mettre au point, s’il est possible, un certain nombre d’idées mises en circulation depuis une vingtaine d’années, auxquelles on a oeut-être fait un accueil trop facile, soit pour mieux mesurer, indépendamment de toute discussion, ce que nous pouvons attendre de la tradition religieuse dont témoigne l’Ancien Testament en ce qui regarde le sens de notre insertion dans le monde et dans l’histoire.O O 144 JEAN-PAUL AUDET Je voudrais commencer par mettre en avant l’opinion qui semble aujourd’hui la plus favorisée en ce qui concerne la représentation du « temps » dans l’antiquité juive.Nous serons ainsi porté au coeur de notre problème.Il doit être clair, en effet, que toute représentation du « temps » tient, en dernier lieu, à une double expérience : celle du « monde », d’une part, et celle de l’« histoire » individuelle et collective, d’autre part.Il ne doit pas être moins évident, au surplus, que ces deux expériences sont en interaction constante l’une sur l’autre, si bien que notre vision du « monde » dépend toujours, dans une certaine mesure, de notre vision de l’« histoire », et que, inversement, notre vision de l’« histoire » porte toujours, elle aussi, jusqu’à un certain point, la marque de la vision particulière du « monde » avec laquelle elle se rencontre dans la conscience individuelle et collective.Pour faire bref, on comprendra, d’autre part, que je prenne la liberté de laisser dans l’ombre le détail de l’analyse des termes relatifs à la représentation du « temps » dans l’antiquité juive.Chez certains auteurs, cette analyse se déploie avec une telle complaisance qu’elle donnerait aisément à penser que les mots renferment ici en eux-mêmes tous les trésors de la réflexion la plus profonde sur le « temps », le « monde » et l’« histoire ».Les postulats linguistiques qui président à une telle analyse, sont, pour le moins, assez douteux.Mais je ne m’occupe pas ici en premier lieu de la question des méthodes.J’espère, de toute façon, que la réduction des appuis de l’opinion que je vais présenter, n’entraînera pour celle-ci aucune déformation grave.Autant qu’il sera possible, je m’en tiendrai, d’ailleurs, aux principales formules dans lesquelles cette opinion s’exprime volontiers elle-même1 II,.Nous sommes d’abord avertis qu’il existe telle chose qu’une représentation proprement « biblique » du temps.Cette représentation possède ses formes d’expression et son vocabulaire.Elle serait 1.J’utiliserai ici largement l’article récent de E.Jenni, Time, dans Interpreter s Dictionary of the Bible, IV, pp.642-649.Cet article me semble refléter assez fidèlement l’état actuel des idées sur la représentation du « temps » dans la Bible.Pour une critique des méthodes, du point de vue linguistique, on pourra voir J.Barr, Biblical Words for Time, Londres, 1962.L analyse de J.Pedersen, Israel.Its Life and Culture, Londres-Copenhague, 1946, II, pp.487-491, évite, à tout le moins, le piège d’une opposition trop explicite entre la représentation juive et la représentation « occidentale », ou «grecque ». LE MONDE ET L’HISTOIRE 145 même, nous assure-t-on, si nettement caractérisée que, pour la comprendre, nous devrions nous tenir en garde contre toute intrusion, ou toute interférence, de la représentation avec laquelle l’héritage de notre culture a pu nous familiariser par ailleurs.En outre, notre représentation familière du temps reçoit, dans cette opinion, divers qualificatifs : elle serait « occidentale », « scientifique », ou « philosophique ».En dernier lieu, elle remonterait à ce qu’on appelle la « pensée grecque ».En fait, nous explique-t-on, nous concevons d’ordinaire le temps comme une « dimension abstraite », comme un « cadre » à l’intérieur duquel les événements viennent prendre place.Mais ni l’Ancien ni le Nouveau Testament ne connaissent cette sorte de temps conçu comme un « phénomène abstrait », comme une « idée » revêtue d’une valeur générale.Tout ce que l’un et l’autre envisagent, au contraire, c’est un temps qui est compris, essentiellement, du point de vue de son « contenu ».Temps-dimension abstraite, d’une part, temps-contenu concret, d’autre part : telle serait donc la distinction fondamentale qu’il serait nécessaire d’avoir toujours présente à l’esprit pour une lecture correcte de la Bible.De cette perception proprement hébraïque d’un temps concret, saisi dans son contenu, on pense, au surplus, trouver un exemple particulièrement significatif dans la phrase qui, à la fin du premier livre des Chroniques, tente d’évoquer une dernière fois les événements qu’on vient de raconter.Voici ce texte, dans la traduction Ide la Bible de Jérusalem : « L’histoire du roi David, du début à la fin, n’est-ce pas écrit dans l’histoire de Samuel le voyant, l’histoire de Natân le prophète, l’histoire de Gad le voyant, avec son règne entier, ses prouesses, et les heurs et malheurs qu’il dut traverser ainsi qu’Israël et tous les royaumes des pays » (1 Chron., 29 : 29-30).Or, une traduction tout à fait littérale donnerait, au lieu des « heurs et malheurs qu’il dut traverser », les « temps qui viennent sur lui ».Mais une telle traduction serait assez incompréhensible.Elle ne s’éclaire que si l’on replace le mot « temps » (pluriel) dans la ligne des perceptions concrètes de l’hébreu.Ces « temps » ne sont pas, comme nous serions portés à le penser, le cadre abstrait des événements du règne de David, mais les événements eux-mêmes, avec les diverses circonstances, heureuses ou malheureuses, qui laissèrent 146 JEAN-PAUL AUDET leur empreinte sur son règne.Plus brièvement, nous dirions donc, au lieu des « temps », les « circonstances » qui affectèrent le règne de David.Un temps perçu dans son contenu : suivant l’exemple que nous venons d’en donner, tel serait le noyau originel et irréductible de signification autour duquel graviterait toute la représentation du temps dans l’antiquité juive.En fait, précise-t-on, l’hébreu ancien n’a pas de terme général pour désigner ce que nous appelons le temps.Le mot le plus employé pour désigner le temps est ’eth (environ 290 fois dans l’Ancien Testament).Mais il faut prendre garde que ce mot ne nous renvoie pas au temps dans sa « durée », — ou au temps conçu comme « dimension » de l’événement, — mais bien plutôt au « moment », au « point dans le temps » où quelque chose se produit.Ainsi, par exemple, Ex., 9 : 18, « Demain, à pareille heure, je ferai s’abattre la grêle avec une violence inconnue jusqu’alors dans rhistoire d’Egypte ».11 importe peu, au surplus, que l’événement caractéristique de ce « moment », ou de ce « point dans le temps », soit lui-même de plus ou moins longue durée.Ainsi, le « point dans le temps » désigné par ’eth peut se présenter, en fait, comme une « période » relativement longue : par exemple, « au temps de la vieillesse de Salomon » (1 Rois, 11 : 4); « au temps de la moisson » (Jér., 50 : 16).Attention, cependant, car notre manière de voir les choses ne coïncide pas plus ici qu’ailleurs avec celle de l’antiquité juive.En effet, nous assure-t-on, la différence que nous faisons entre « point dans le temps » et « période » d’une plus longue durée présuppose déjà notre conception du temps comme « mesure » applicable aux événements de l’histoire.Or, cette idée d’une mesure indifféremment applicable à tous les événements, et donc indépendante de ceux-ci, n’est pas « encore » incluse dans le ’eth hébraïque, où « temps » et « contenu du temps » adhèrent l’un à l’autre sans être distingués par la réflexion logique.Ainsi arrive-t-il qu’en maintes occasions, l’hébreu ’eth, coloré par divers déterminatifs, puisse désigner le « temps approprié pour faire une chose », la « circonstance favorable ».A partir de cette constatation, assortie d’autres observations de la même veine, plusieurs auteurs récents n’ont pas craint de pousser leurs conclusions à la limite.A les en croire, nous serions en présence de ce phénomène, à première vue assez paradoxal, il faut bien LE MONDE ET L’HISTOIRE 147 l’avouer, de deux conceptions du temps radicalement hétérogènes l’une par rapport à l’autre : d’un côté, la conception occidentale, héritée des Grecs, d’un temps abstrait, uniforme, dépourvu d’orientation, mesure indifférente de tous les événements du monde et de l’histoire; de l’autre, la conception biblique d’un temps concret, rythmique, orienté dès le départ vers un but, et, de la sorte, si étroitement approprié à l’histoire humaine que le temps du monde lui-même ne pendrait valeur et sens qu’en vertu de sa coordination secrète et fondamentale à ce temps primaire qui est, pense-t-on, dans la perspective de la Bible, le temps distinctif de l’« histoire du salut ».En fait, le peuple d’Israël ne serait devenu le peuple de l’« histoire du salut » que parce qu’il se présentait d’abord, dans sa conception propre du temps, comme le peuple par excellence de l’histoire humaine2.La représentation du détail des événements, d’autre part, serait conforme à la grande image que nous venons de décrire.Dans la conception biblique du temps, nous explique-t-on, les événements particuliers sont différenciés et mis en place, non pas suivant un critère chronologique du genre de celui que nous utilisons si volontiers, mais suivant un critère relatif au contenu, ou à la signification, de chacun d’eux.Ainsi, par exemple, rien n’empêche que 2.En ce sens, principalement T.Boman, Dos hebraische Denken im Vergleich mit dem griechischen, Gottingen, 1965, pp.104-133 (trad, angl., pp.123-154).Dans un sens voisin, les deux articles Monde et Temps, dans Vocabulaire de théologie biblique, col.643-646, 1046-1052.— En fait, la place tenue par le passé et donc, en un sens, par Y « histoire », dans l’héritage de la conscience collective, peut varier considérablement d’un groupe humain à l’autre.A quoi tient une telle variation ?Il est difficile de le préciser.Mais il nous suffit que le fait lui-même soit avéré pour qu’il nous soit interdit de construire les plus hauts édifices théologiques sur l’attention que l’antiquité juive a pu porter à son histoire.Une telle attention ne constitue pas, en soi, un phénomène unique, comme on paraît le croire sur la foi d’une observation trop étroite.Ce ne fut pas davantage un privilège culturel qui prédestinait, en quelque sorte, l’ancien Israël à devenir le porteur exclusif d’un dessein de Dieu accompli dans une nonnaie, douanes .etc.) dont le partage des dépenses serait sa-® dsfaisante pour chacun des partenaires.Parmi les autres causes favorisant la Confédération, retenons : - L urgence d’une organisation militaire capable de fame face à une attaque éventuelle des états du nord des Etats-Unis en guer-^ re contre ceux du sud et désireux de se venger de l’Angleterre itm pour son appui en faveur du Sud. 164 YVON-ANDRÉ LACROIX — la nécessité de développer prochainement le Nord-Ouest devant la menace d’occupation de la part des colons américains (« Destinée Manifeste » américaine).— l’exemple du fédéralisme américain qu’on voudrait beaucoup plus centralisateur dans son application au nord du 45e parallèle.— le besoin de plusieurs Britanniques de diverses colonies de créer au nord des Etats-Unis une entité nationale anglo-saxonne suffisamment forte pour se distinguer de la nation américaine sinon même de celle du Québec.— l’attitude favorable de la métropole envers la réunion des colonies difficiles et coûteuses à défendre.— la disponibilité des politiciens à rechercher des solutions au conflit, surtout depuis le renversement démographique.L’initiative de la recherche de solutions est surtout prise par des Britanniques.Ceux-ci cherchent d’ailleurs avant tout à considérer leur position majoritaire au Haut-Canada et leurs privilèges au Bas-Canada.Cette conscience nationale favorise un arrêt temporaire des querelles de partis au Haut-Canada8 et réussit à gagner au compromis le parti conservateur du Bas-Canada.Ainsi se conclut entre des éléments dispartes « la grande coalition » du 30 juin 1864.Sous la direction neutre d’Etienne-Pascal Taché, « la grande coalition » regroupe donc les partisans de J.A.Macdonald, Georges Brown, G.-E.Cartier.Le nouveau ministère s’engage ni plus ni moins à réaliser la Confédération du Canada avec les colonies du golfe et même du Nord-Ouest en vue de résoudre les difficultés politiques des deux Canadas.Confédération: 3 conférences, 3 étapes Les futures provinces maritimes ne s’agitent pas dans la meme tourmente politique que le Canada.Pendant que se réalise «la grande coalition », des représentants du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse et de l’Ile-du-Prince-Edouard se rencontrent à Charlottetown, du 1er au 8 septembre 1864, dans le but d etudier les modalités d’une union possible entre elles.En fait, certams 8.Les « clear grits », reconnus pour leurs sentiments antifrançais, antiquébécois et anticatholiques, vont même jusqu’à pactiser « temporairement » avec les « bleus » du Bas-Canada. ! TEXTE ANCIEN 165 .hommes politiques de ces trois colonies envisagent en même temps » de se garantir mutuellement des positions plus solides dans 1 even-i tualité de la négociation d’une union plus grande avec le Canada.• Quant aux députés fédéralistes du Canada, ils sautent sur l’occa-i sion inespérée pour se faire inviter, envoyer des délégués à Char-[ lottetown, contrôler les débats, mousser leur projet en reléguant > dans l’ombre celui des trois colonies du golfe.Cette conférence, comme celles qui suivront, est tenue à huis > clos et se déroule entre une trentaine d’hommes politiques plus )! ou moins favorables à la promotion de certains intérêts.Ils re-ï fusent d’avoir recours au peuple qui n’a jamais voté, comme tel, T un mandat en faveur de la création d un nouvel état canadien.x La conférence est reprise à Halifax du 10 au 12 septembre 1864 I* et à Saint-Jean (Nouveau-Brunswick) le 16 septembre.Les Lois conférences visent à sensibiliser et à rallier au projet du Canada 1 ensemble des colonies britanniques.La deuxième étape, la plus importante, se déroule à Québec entre les 10 et 23 octobre 1864.Elle permet de convaincre le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse.Terre-Neuve retourne dans son isolement et l’Ile-du-Prince-Edouard rompt pour quelques années.Etape importante car on y determine la nature du futur gouvernement et on procède à la rédaction des résolutions concernant la répartition des pouvoirs: pouvoirs concédés par les colonies au nouvel Etat et pouvoirs de chacune des futures provinces.J.A.Macdonald tente vainement de créer une union législative, c’est-à-dire un gouvernement central fort et plusieurs petits mouvements n’ayant que des pouvoirs municipaux les moins étendus possibles.Néanmoins, Macdonald réussit à réserver au gouvernement fédéral tous les autres pouvoirs non inclus dans ceux des provinces.Georges-Etienne Cartier, seul défenseur de la minorité québécoise, fait accepter et reconnaître 1 autonomie des provinces dans le champ de leurs activités exclusives (éducation.): concession obtenue de la part des participants de ce petit cercle pour éviter de perdre l’adhésion indispensable du Québec, lien géographique et économique vital entre le Haut-Canada et les Maritimes.La conference de Quebec s ajourne apres 1 adoption de soixante-douze résolutions. 166 YVON-ANDRÉ LACROIX Du 4 au 24 décembre 1866, Londres est le siège de la troisième étape.Les délégués apportent des modifications aux résolutions de Québec, concluent les derniers arrangements et demandent au gouvernement impérial de sanctionner le texte définitif, connu sous le nom de résolutions de Londres.Lors de cette conférence, G.-E.Cartier aurait mis en échec Tultime tentative de Macdonald de créer une union législative.Par ailleurs, plus heureux que ce dernier, A.T.Galt, dâégué à Londres, réussit à faire amender la clause concernant l’éducation et à introduire dans le texte définitif du « British North America Act », une mesure apportant une protection supplémentaire aux écoles de la minorité anglo-protestante du Québec et catholique de l’Ontario.9 Cette mesure consiste en un droit d’appel au gouverneur général devant tout acte ou décision d’une autorité provinciale affectant l’un quelconque des droits ou privilèges de la minorité protestante ou catholique romaine des sujets de la Reine relativement à l’Education.10 Réactions et effets Entre l’ajournement de la conférence de Québec et le vote de septembre 1867 en vue d’élire les députés au premier parlement du nouvel état canadien, les réactions se font sentir très différemment.Considérons avant tout celles du Québec puisque les deux brochures sont issues de cette province.Les Résolutions de la Conférence de Québec sont discutées par les deux Chambres du Canada durant l’hiver 1865.Le Conseil Législatif les adopte par 49 voix contre 15 et la Chambre d Assemblée par 91 contre 33.9.Le Parlement canadien avait déjà refuse cette clause en 1806 et Galt avait alors démissionné de son poste.Grâce à certains jeux de coulisse, il est délégué à Londres où on ne lui manifeste plus aucune opposition.Cette clause, il faut le reconnaître, favorise surtout la minorité anglo-protestante du Québec.Voir à ce sujet, la brochure originale à la page 18 ou le texte même de la brochure, ci-après à la page 10.Article 93, alinéa 3, de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique. TEXTE ANCIEN 167 1) Québec per^es> es^ difficile d évaluer 1 attitude de la population québécoise et de savoir exactement en quoi les décisions des deux Chambres représentent le sentiment populaire.D une part, il faut reconnaître que cette collectivité minoritaire a déjà perdu les guides du pouvoir politique et économique permettant non seulement la conservation des traditions ancestrales, mais surtout un dynamisme confiant de progrès dans l’avenir.D’autre part, l’Union exerce déjà un effet aux conséquences dangereuses pour une minorité.la division des votes québécois entre plusieurs partis empêche 1 unanimité sur certaines options fondamentales favorables à la collectivite du Quebec et permet à d’autres forces (politiques, économiques .) de favoriser cette division et de minimiser 1 importance de ces options.— Les « bleus » et le clergé Au Bas-Canada, élément de grand poids dans la balance, le clergé favorise surtout les conservateurs puisque leur projet de Confédération11 entend sauvegarder traditions, institutions, langue et religion des québécois dans leur province, et même dans les autres provinces.— Les Britanniques Les Britanniques du Bas-Canada favorisent le projet en autant qu’ils en obtiendront toutes les garanties en leur faveur.Ils redoutent de se retrouver minoritaires dans un Québec français et catholique, de perdre leur influence politique et par conséquent, de per-re leurs privilèges éducatifs, religieux et économiques.Mais, la victoire de Galt concernant leurs écoles et le gel des comtés12 dont 11.Le projet définitif est connu au début de 1867.Au printemps, vers mars les évêques publient des mandements favorables à l’adoption du nouveau’ regime et demandent à leurs ouailles de l’accepter.12.Les comtés spécialement fixés sont : Pontiac, Ottawa, Argenteuil, Huntingdon, Missisquoi, Brome, Shefford, Stanstead, Compton, Wolfe et Richmond, Megantic et la ville de Sherbrooke. 168 YVON-ANDRÉ LACROIX on ne saurait changer le statut sans l’approbation de la majorité absolue des députés concernés les gagnent au projet.— Les « rouges * Les députés s’opposant aux résolutions de Québec et à la Confédération se recrutent surtout parmi les Québécois et en particulier parmi les libéraux (« rouges ») et certains conservateurs (« bleus ») dissidents.Donc, chez ceux qui ne font pas partie de la coalition de 1864.Républicains et démocrates, reconnus surtout pour leur anticléricalisme, les « rouges » se sont déjà attires les foudres du clergé.Ils s’opposent à la Confédération.Sous la direction de leur chef, Antoine-Aimé Dorion,13 ils la jugent trop prematuree, trop monarchique, trop conservatrice et trop menaçante pour les institutions québécoises.Ils veulent une décentralisation en faveur des provinces, élire et non nommer les sénateurs, pouvoir amender certaines des soixante-douze résolutions et faire appel au vote populaire.Ils la dénoncent enfin comme un complot de la compagnie de chemin de fer du Grand-Tronc.Selon A.-A.Dorion, « 1 experience démontre que les majorités sont toujours agressives et portées à être tyranniques, et il n’en peut être autrement dans ce cas-ci ».14 2) Ontario La Confédération reçoit raccord des liberaux (« clear grits » de G.Brown)15 et des conservateurs (« bleus » de J.A.Macdonald) du Haut-Canada puisqu’elle reconnaît la représentation parlementaire basée sur la population: réforme préconisée par les « clear grits » depuis longtemps.Les hommes d affaires de Toronto entrevoient les grandes possibilités du développement du Nord-Ouest, > prolongement naturel de leur province.-, 13.A.-A.Dorion a déjà lancé l’idée d’une confédération pour sortir le Canada v de l’impasse mais n’avait pas suffisamment étudié les diverses implications.Ij 14.Débats parlentaires sur la question de la confédération des provinces de l’Amérique Britannique du Nord.(Québec, Hunter, Rose et Lemieux, 1865) p.269. TEXTE ANCIEN 169 3) Nouveau-Brunswick et Nouvelle-Ecosse Les parlements respectifs de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick ne votent pas les résolutions de Québec.L’opposition atteint à certains moments un point tel qu’on croit à l’impossibilité d’en arriver à une entente.Des opposants (« séparatistes ») vont plaider leur cause a Londres.Mais, la métropole ne voit pas la situation du même oeil: des pressions s’exercent sur certains hauts fonctionnaires pour convaincre les colonies récalcitrantes des bienfaits futurs de la Confederation.Au Nouveau-Brunswick, des élections au début de 1866 ramènent les fédéralistes au pouvoir.En Nouvelle-Ecosse, 1 opposition systématique s’exprime même après le 1er juillet 1867.Les fédéralistes ne sont pas dupes des forces profondes qui jouent contre eux.Le 8 octobre 1866, J.A.Macdonald écrit à Léonard Tilley : « La mesure doit être adoptée per saltum, et aucun écho n’en doit se répercuter à travers les provinces anglaises tant quelle ne sera pas devenue loi.Il y a peu de causes qui n’atteignent quelque intérêt ou quelque particulier, et la publication de ces clauses provoquerait une nouvelle et furieuse agitation de ce côté de l’Atlantique.L’Acte une fois passé et sans recours possible, le peuple apprendra bientôt à se réconcilier avec lui ».lü 1867 et « The British North America Act » Quoiqu il en soit, en mai 1867, le parlement britannique adopte le « British North America Act », texte législatif définissant les pouvoirs du gouvernement fédéral et des gouvernements provinciaux.Le 22 du même mois, la reine Victoria proclame que les quatre provinces (Ontario, Québec, Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Ecosse) constitueront le « Dominion of Canada » et que le « BNAA » entrera en vigueur à partir du 1er juillet 1867.¦-—-—- 15.« Clear grits » regroupent des démocrates ou radicaux du Haut-Canada, appelés aussi « rouges ».: 16.Lionel Groulx.La Confédération canadienne.Ses origines.(Montréal Le Devoir, 1918) p.94. 170 YVON-ANDRÉ LACROIX La campagne électorale se déroule au cours de l’été 1867.Il s’agit d’élire des députés aux parlements provinoiaux et à celui d’Ottawa.A ce dernier, l’Ontario doit en élire 82, le Québec 65, le Nouveau-Brunswick 15, la Nouvelle-Ecosse 19.17 Aux élections fédérales, les partisans de la Confédération font élire 101 députés pour 181 sièges à combler.Au Québec, 45 conservateurs sont élus.YVON-ANDRÉ LACROIX Historien-bibliothécaire Bibliothèque nationale du Québec Montréal, le 20 octobre 1970 17.Quant au nombre de sénateurs que le gouvernement fédéral pourrait nommer, l’Ontario aurait droit à 24, le Québec à 24, le Nouveau-Brunswick à 12, la Nouvelle-Ecosse à 12. TEXTE ANCIEN 171 BIBLIOGRAPHIE JL 61 B6 JL 55 B7 F 5171 C3 F 5054.5 C4 1944 REF F 5172 C7 S 971.06 D28u Bonenfant, Jean-Charles.Les Canadiens français et la naissance de la Confédération.Ottawa, Commission du Centenaire, 1967.20 p.(Brochure historique du Centenaire, no 10).(En 1967, la Commission du centenaire a publié dix brochures sur la naissance et les débuts de la Confédération).Bonenfant, Jean-Charles.La naissance de la Confédération.Montréal, Leméac ,1969.155 p.(Collection d’Histoire).Browne, G.P.Documents on the Confederation of British North America.Montreal/Toronto, McClelland and Stewart Limited, 1969.XXXIII-377 p.(The Carleton Library, no 40).Careless, J.M.S.The Union of the Canadas.The Growth of Canadian Institutions 1841-1857.Toronto, McClelland and Stewart, 1967.XII-256 p.(The Canadian Centenary Series, 10).« Cent ans d histoire, 1867-1967 », Revue d’Histoire de l’Amérique Française, numéro spécial, Vol.XXI, no 3a (1967) pp.529-719.Chapais, Thomas.Cours d’histoire du Canada.Tomes VII - VIII.Montréal, Ed.Bernard Valiquette, 1934.Creighton, D.G.British North America at Confederation.Appendix 2 of the Report of the Royal Commission on Dominion Provincial Relations.Ottawa, 1939.Creighton, Donald.The Road to Confederation.The Emergence of Canada : 1833-1867.Toronto, Macmillan, 1964.489 p.David, L.O.L’Union des deux Canadas, 1841-1867.Montréal, Sé-nécal, 1898, 332 p.Débats parlementaires sur la question de la Confédération des provinces de l’Amérique britannique du Nord.3e session, 8e parlement provincial du Canada.Québec, Hunter, Rose et Lemieux, 1865.IX-1027 p.Groulx, Lionel.« Les Canadiens français et l’établissement de la Confédération », l’Action française, vol.17 (mai-juin 1927), pp.282-301. 172 S 971.07 G918co2 P 971.07 C76co F 5172 M6 S 971.07 M867cp S 971.06 R812a F 5578 R8 REF S 971.06 T843ca YVON-ANDRÉ LACROIX Groulx, Lionel.La Confédération canadienne.Ses origines.Conférences prononcées à l’Université Laval.(Montréal, 1917-1918).Montréal, imprimé au Devoir, 1918.264 p.Lusignan, Alphonse.La Confédération, couronnement de dix années de mauvaise administration.Montréal, des presses du journal « Le Pays », 1867.48 p.Morton, W.L.The Critical Years.The Union of British North America, 1857-1873.Toronto, McClelland and Stewart Limited, 1964.XII-322 p.(The Canadian Centenary Series, 12).Mousseau, Joseph-Alfred.Contre-poison.La Confédération, c’est le salut du Bas-Canada.Il faut se défier des ennemis de la Confédération.Montréal, Typographie d’Eusèbe Senécal, 1867.72 P- Royal, Joseph, Histoire du Canada : 1841 à 1867.Montreal, Beau-chemin, 1909.525 p.Rumilly, Robert, Histoire de la province de Québec.I - Georges-Etienne Cartier.Montréal, Ed.Bernard Valiquette, 1940.365 p.Turcotte, Louis-Philippe.Le Canada sous l’Union, 1841-1867.Québec, l'Imprimerie du Canadien, 1872.617 p.F _ 5172 W3 1962 Waite, P.B.The Life and Times of Confederation, 1864-1867.Politics, Newspapers, and.the Union of British North America.2d edition with corrections.Toronto, University of Toronto Press, 1962.VI-379 p.N.B.Les cotes inscrites dans la marge gauche correspondent aux indices de ; classification de la Bibliothèque Nationale du Québec. LA CONFÉDÉRATION, couronnement de dix années de mauvaise administration L'auteur: Alphonse Lusignan Qui est l’auteur de « La Confédération, couronnement de dix années de mauvaise administration » ?Certes, l’argumentation rejoint les idées émises par A.-A.Dorion, mais il n’en est vraisemblablement pas 1 auteur.18 Durant l’été 1867, malgré ces nombreuses diatribes a 1 endroit de la Confédération, Dorion aurait préféré ne plus la combattre puisque, depuis mars, tous les évêques appuient le futur regime et publient des mandements favorables.L’attitude du chef « rouge » est confirmée par la suite par son étroite collaboration au régime.Lors d’un congrès libéral cependant, les plus jeunes, les plus libéraux et les plus anticléricaux, auraient convaincu 1 assemblée de publier un pamphlet dénonçant la Confédération.10 La rédaction en revient au très jeune avocat, Alphonse Lusignan, rédacteur depuis 1864 du journal libéral de Montréal, le Pays.Remarquons que la brochure a d’ailleurs été publiée aux presses de t 18.D après J.C.Eonenfant, « dans le texte, on sent l’inspiration d’Antoine-Aimé Dorion ».Cf.J.C.Eonenfant, La naissance de la Confédération.(Montréal, Leméac, 1969) p .131.Dans sa bibliographie, P.B.Waite attribue la brochure à A.-A.Dorion.Cf.P.B.Waite, The Life and Times of Confederation, 1864-1867.(Toronto, University of Toronto Press, 1962) p .340.19.Robert Rumily, Histoire de la province de Québec.No I - Georges-Etienne Cartier.(Montréal, Valiquette, 1940) p.95. 174 YVON-ANDRÉ LAC RO 1)^ ce journal.Après les élections, Lusignan fait une campagne achar née contre I'intervention inclue du clergé dans les affaires politi ques.A sa mort, survenue en 1892, un groupe d’amis fait paraîtra p un livre à sa mémoire.Dans la biographie rédigée à cette occasion.Louis Fréchette ,ami intime du défunt, attribue la brochure à Lirp signan.20 Ce journaliste fort productif est né à Saint-Denis, comté d< Saint-Hyacinthe, le 27 septembre 1843.Son grand-père et son père tous deux ardents patriotes, sont respectivement tué et blessé lor des événements de 1837.Le père fait par la suite une faillite coin merciale et la famille émigre à Saint-Hyacinthe.C’est au collègi de cette ville qu’Alphonse étudie et termine brillamment ses étu des à l’âge de 15 ans.Après 3 ans de théologie, il laisse le sémi naire pour étudier le droit à Laval.Journaliste, il dirige et collabore à plusieurs périodiques dont le Pays, la Tribune, TUnion nationale, le Journal de Saint-Hyacin the, ta Nation et TUnion.Il est à l’époque lun des meilleurs lexi cographes de la langue française au pays et travaille avec des avo cats de renom.Ce radical antifédéraliste revise ses positions aprè 1867; en 1874, il entre dans la fonction publique du gouvernemen fédéral et devient secrétaire particulier de Sir A.-A.Dorion, alor ministre de la justice.Membre de la Société Royale du Canada ei 1885 et officier de l’Académie française en 1887.Il meurt le janvier 1892 à Ottawa.Scs principaux écrits sont : 1 — Recueil de chansons canadiennes et françaises.Montréal, 1859.360 p.(Cl'n pilateur de ce recueil).2 — L’école militaire de Québec.Montréal, des presses à vapeur de l*Lni nationale », 1864.15 p.; 3 - La Confédération, couronnement de dix années de mauvaise administrate Montréal, des presses du journal « Le Pays », 1867.48 p.20.A la mémoire de Alphonse Lusignan.Hommage de ses amis (Montréal, Désaulniers et Leblanc, 1892) p.27.et confrère TEXTE ANCIEN 175 il fi — Décisions judiciaires de 1864 àl871.Montréal, 1872.1 Is - Coups d’oeil et coups de plume.Ottawa, des ateliers du « Free Press », 1884.Pîi 342 p.'X 6-A la presse française du Canada.Fautes à corriger, une chaque jour.Qué-r bec, Darveau, 1890.179 p.en){ iOO SS! I et sel Je:' -IS 5 enit 1 vjil r è‘ ;C« 176 YVON-ANDRÉ LACROIX * La Confédération, couronnement de dix années de mauvaise administration.NOTES : P.3, 1ère ligne « A la veille d’élections générales.» Cette brochure est publiée en juillet 1867 avant les élections de septembre.P.5, 24e ligne C’est à peu près vers cette année-là que la population du Haut-Canada dépasse celle du Bas-Canada et que certains Britanniques commencent à en comprendre les implications futures.P.9, 28e ligne On trouvera dans le livre de J.C.Bonenfant, La naissance de la Confédération (Montréal, Leméac, 1969), le texte des résolutions de Québec, de même que le rapport officiel des conférences de Charlottetown et de Londres, des discours, des mandements, etc.P.10, 6e ligne du bas « Turc à More » signifie traiter quelqu’un avec une extrême dureté.P.13, 5e ligne .« husting .» tribune en plein air d’où les candidats et leurs orateurs haranguent les électeurs.P.14, 14e ligne L’article 51, alinéa 2, du « British North America Act » stipule qu’« il sera assigné à chacune des autres provinces un nombre de représentants proportionné au chiffre de sa population (constaté par tel recensement) comme le nombre soixante-cinq le sera au chiffre de la population de Québec (ainsi constaté) ».P.18, 6e ligne De fait, c’est ce qui arriva. LA CONFÉDÉRATION COURONNEMENT DE DIX ANNÉES de MAUVAISE ADMINISTRATION Malheur au peuple que les fautes de ses ministres ont mis sur le bord de l’abîme.Le gaspillage de la richesse publique commence l’oeuvre : la trahison l’achève, si le peuple ne s’éveille à temps.^ S h .** v.*—* • - TABLEAI J DI ]S P (PC R] )UI N t L CI ¦E.Pi tPl MC rx AI 10 r0 N, TI vo ]S IR D L’ El A.P PD PE K (ID ] ICI jE 3.) 1 4 Jt II] SI 18 64 d o C O fl'' fl o zri Z C O O W ai fl’ O) a c3 O C O Ç d « U o "3 ë Droits sur thé, sucre et mêlasse (J.Rose.) Droits sur thé et mêlasse (A.A.Dorion.) Droits sur farines (A.A.Dorion.) Droits sur instruments agricoles (M.Rymal.Droits sur l’huile de pétrole (A.A.Dorion.) Taux d’intérêt des banques (J.S.Macdonald Banques qui prêtent à usure (F.Bourassa.) Appel au peuple (A.A.Dorion.) .2 a 2 (U fl 1-1 rA a c3 rfl A -a
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