Relations, 1 juillet 2015, Juillet - Août
[" PP CONVENTION : 40012169 ReLatiûNS Pour qui veut une société juste NuméRü 779 août 2015 Fragments d'éphémère S'enfermer dans l'immédiateté La petite fleur espérance La fragilité des moments politiques L'état de grâce L'instant et l'infini ( fi ARTISTE INVITÉ: JACQUES GOLDSTYN 7,00 $ 0\t/44/U 000/W 07447085879908 ReLatiONS NuméRo 779, juiLLet-août 2015 ACTUALITÉS\t4 HORIZONS Menace sur l'eau au Brésil\t9 Bernard Lestienne, s.j.LE CARNET DE MARIE-ANDRÉE LAMONTAGNE Éloge de la vraie librairie\t10 PLAIN-CHANT CHRONIQUE LITTÉRAIRE Une prose pour la route\t28 Paul Chamberland AILLEURS Burkina Faso: en finir avec l'ère Compaoré 30 Amzat Boukari-Yabara REGARD Israël-Palestine: au-delà de la solution à deux États\t33 Entrevue avec Jeff Halper réalisée par Michaël Séguin DÉBAT Quelle place pour la radicalité dans notre société?Benoît Coutu\t38 Emiliano Arpin-Simonetti\t39 EN BREF\t40 MULTIMÉDIAS\t42 LIVRES\t43 Couverture : Jacques Goldstyn, 2015, crayon de bois, pastel et aquarelle sur papier dOSSieR FRAGMENTS D'ÉPHÉMÈRE Fragments d'éphémère\t12 Jean-Claude Ravet S'enfermer dans l'immédiateté\t14 Marc Chabot [sans titre]\t15 Hélène Monette La petite fleur espérance\t16 Raymond Lemieux Mouches à feu\t19 Hélène Monette La fragilité des moments politiques\t20 Diane Lamoureux L'état de grâce\t22 Catherine Caron Infinitions\t23 José Acquelin L'instant et l'infini\t25 Jean-Claude Ravet Filiation\t26 Emiliano Arpin-Simonetti ARTISTE INVITÉ Après avoir été géologue en Alberta, Jacques Goldstyn a délaissé le pétrole pour revenir à ses premières amours : le dessin.Incrusté aux Débrouillards depuis 35 ans, il y a créé la grenouille Beppo.Il collabore aussi à d'autres publications dans le domaine de la vulgarisation scientifique.Il est un collaborateur régulier de Relations depuis 2004.Sous le pseudonyme de Boris, il commet quelques caricatures politiques pour L'Aut'journal, la Gazette de la Mauricie et la CSN.Il a publié Le Petit Tabarnak (2013) et L'Arbragan (2015) aux éditions de la Pastèque.foNDée eN 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d'analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 70 ans, Relations œuvre à la promotion d'une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus démunis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, économiques, politiques et religieux de notre époque.DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATION Philippe Ducros, Jacques Goldstyn, Christine Palmieri RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Yves-Marie Abraham, Gilles Bibeau, Eve-Lyne Couturier, Claire Doran, Céline Dubé, Guy Dufresne, Lorraine Guay, Mouloud Idir, AgustI Nicolau, Rolande Pinard, Jacques Racine, Louis Rousseau, Michaël Séguin COLLABORATEURS Gregory Baum, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Paul Chamberland, Amélie Descheneau-Guay, Marie-Andrée Lamontagne, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION LMPI / HDS Canada Relations est membre de la SODEP Ses articles sont répertoriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l'Index de périodiques canadiens.ABONNEMENTS SODEP (Revue Relations) C.P 160, succ.Place d'Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca 6 numéros (un an) : 40 $ (taxes incluses) Deux ans: 70 $ (t.i.) À l'étranger: 55 $ Étudiant: 25 $ Abonnement de soutien : 100 $ (un an) TPS : R119003952 TVQ : 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique: ISSN 1929-3097 ISBN PDF: 978-2-924346-15-0 Nous reconnaissons l'appui financier du gouvernement du Canada par l'entremise du Fonds du Canada pour les périodiques qui relève de Patrimoine canadien.CanadS BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca ~| juillet-août 2015 RELATIONS éDitORiaL Souveraineté alimentaire : plus de cohérence svp ! LJété est souvent l\u2019occasion d\u2019apprécier et de redécouvrir nos i campagnes.Toutefois, cette année, on risque fort d\u2019y rencontrer des citoyens inquiets, en colère et en lutte pour protéger leur milieu de vie et leurs leviers démocratiques de développement, dans un contexte d\u2019austérité et de menaces multiples, pétrolières notamment.La démocratie est piétinée par les gros sabots comptables du gouvernement Couillard.Au nombre des victimes : Solidarité rurale du Québec, qui a perdu 75 % de son financement.La Politique nationale de la ruralité est quant à elle en voie d\u2019être réduite à une peau de chagrin.Quant à la Politique de souveraineté alimentaire, qui donc en parle?À cet égard, le rempart qui protège en grande partie de la concurrence étrangère nos producteurs de lait, de volaille et d\u2019œufs - ce qu\u2019on appelle Jacques Goidstyn, le système de gestion de l\u2019offre -2015, encre, crayon est menacé par un accord de libre-de bois, pastel échange présentement négocié par le et aquarelle sur Canada : le Partenariat transpacifique papier\t(PTP)1.Dans un monde globalisé, ce système protectionniste est mal vu et il ne faut pas compter sur le gouvernement Harper pour le défendre, malgré de beaux discours à cet effet.Isolé sur cette question parmi les 12 pays qui négocient le PTP, il est peu probable qu\u2019il résiste aux pressions.Les États-Unis veulent nous vendre davantage de leurs produits et signer cette entente afin d\u2019imposer leurs règles dans la zone Asie-Pacifique, avant la Chine et l\u2019Inde.Le président Obama est déterminé à en forcer l\u2019adoption d\u2019ici la fin de l\u2019année.Toutefois, il fait face à une forte opposition, qui considère à juste titre le PTP - documents officiels révélés par WikiLeaks à l\u2019appui -comme un énième coup de force des multinationales contre les intérêts des travailleurs et des populations.Notre système de gestion de l\u2019offre pourrait donc être affaibli, voire disparaître, mais faut-il le sauver ?La question se pose.En principe, celui-ci visait à ce qu\u2019on produise ce qu\u2019il nous faut de volailles, d\u2019œufs et de lait par l\u2019attribution de quotas, en assurant des revenus stables et équitables aux producteurs ainsi que de bons produits et de bons prix aux consommateurs.Dans les faits, depuis plusieurs années, l\u2019Union paysanne et ses alliés dénoncent la cartellisation du système.Les quotas ont pris trop de valeur et sont devenus le monopole de quelques gros producteurs et intégrateurs, devenant inaccessibles aux petits producteurs, à la relève et à ceux qui veulent produire autre chose que des produits de masse uniformisés.Bon dans ses principes initiaux, cet outil qui se voulait collectif est donc à réinventer aux yeux de plusieurs, qui s\u2019appliquent à construire des alternatives au modèle dominant.À trop vouloir le beurre et l\u2019argent du beurre, les gros joueurs de l\u2019agroindustrie québécoise nuisent à la diversité de la production, sans souci d\u2019équité.Il est désolant d\u2019entendre l\u2019Union des producteurs agricoles (UPA) affirmer : « Nous ne sommes pas contre le PTP.Nous sommes pour un PTP avec la gestion de l\u2019offre intégralement préservée et sans concessions d\u2019accès au marché.» C\u2019est insuffisant et symptomatique d\u2019une position contradictoire où l\u2019UPA et consorts veu- lent protéger ce qui les arrange d\u2019un côté et conquérir des marchés de l\u2019autre.Or, lorsqu\u2019on a vraiment à cœur la souveraineté alimentaire du Québec, lorsqu\u2019on veut que nos institutions publiques puissent favoriser la production alimentaire locale et lorsqu\u2019on veut protéger nos politiques publiques des attaques des multinationales, la seule position cohérente est de s\u2019opposer fermement aux accords de libre-échange et de promouvoir un modèle plus juste et solidaire.En 2007, c\u2019est le message qu\u2019envoyaient 42 organisations, incluant des joueurs de l\u2019agro-industrie (UPA, Coop fédérée, Agropur), en signant la déclaration « Pour un nouveau contrat social fondé sur la souveraineté alimentaire ».Ils revendiquaient que l\u2019agriculture soit protégée, voire affranchie des règles du commerce international, comme le font encore aujourd\u2019hui des centaines de mouvements paysans.L\u2019ont-ils oublié ?La Via Campesina d\u2019Amérique du Nord (dont fait partie l\u2019Union paysanne) et celle d\u2019Europe, dans une déclaration commune du 17 avril dernier, elles, persistent : « Nous maintenons que les accords que sont l\u2019AÉCG, le PTCI, le PTP et les accords leur étant reliés ne sont pas nécessaires au commerce entre les pays, et que ces traités vont limiter la capacité des gouvernements élus de créer des lois, règlements, politiques et programmes visant les intérêts du public, des agriculteurs et agricultrices et de notre environnement.» Ces organismes montrent la voie à suivre.CATHERINE CARON 1.Lire Stuart Trew, « Le Partenariat trans i pacifique : un chèque en blanc ?», Relations, no 760, novembre 2012.RELATIONS juillet-août 2015\t|3 actualités L'auteur est agent sociopolitique au Regroupement d'éducation populaire de l'Abitibi-Témiscamingue (RÉPAT) Blocage de la route 117, le 1er mai 2015.Photo : Archives de la CSN Une région, c'est plus que de la ressource ! En Abitibi-Témiscamingue, l'opposition au régime d'austérité et de mépris des régions du gouvernement libéral grandit.DANIK LAPORTE \\ A en croire les libéraux, une région n\u2019est utile que si elle peut fournir des ressources et la démocratie n\u2019est saine que si la majorité est silencieuse.Sinon, comment expliquer le plan de démantèlement des territoires mené actuellement par le gouvernement de Philippe Couillard ?C\u2019est avec un zèle colonial et un mépris coutumier - et évidemment sans consultations - que de graves décisions touchant les régions ont été prises par ce gouvernement ces derniers mois.Nous avons d\u2019abord eu droit à des déclarations trompeuses dès 2014 : « Le Parti libéral : le parti des régions ! » ou « Les régions sont au cœur de nos préoccupations ».Puis, à des affirmations méprisantes de la part du ministre des Affaires municipales et de l\u2019Occupation du territoire, Pierre Moreau, suggérant qu\u2019il ne procédait à aucun saccage des outils d\u2019autodétermination des régions et que le monde municipal ne comprenait rien.Ensuite, le Conseil du patronat est venu « préciser » la pensée du ministre lors de la Commission parlementaire sur la Stratégie gouvernementale de développement durable : et si on fermait les municipalités improductives ?À la manière des régimes coloniaux, les libéraux misent sur la division des forces vives et sur la concentration des pouvoirs en réduisant de 300 millions de dollars les transferts aux municipalités, en abolissant les centres locaux d\u2019emploi (CLD) ainsi que le Fonds de soutien aux territoires en difficulté, les programmes d\u2019aide à la rénovation et à l\u2019adaptation de domicile, les forums jeunesse, les bureaux régionaux du Conseil du statut de la femme et les Conférences régionales des élus (CRÉ).Ces dernières, bien que créées sous le gouvernement libéral de Jean Charest et souvent critiquées pour leur complaisance à l\u2019égard du pouvoir, s\u2019inscrivaient néanmoins dans la tradition de défense des intérêts régionaux, initiée il y a 45 ans par le mouvement des paroisses marginales, les Opérations Dignité.De surcroît, en chambre, ce gouvernement utilise le bâillon afin de réduire les instances démocratiques du réseau de la santé et de concentrer ainsi le pouvoir au sein d\u2019un seul conseil d\u2019administration par région, qui plus est, nommé par le ministre ! Un coup de force dont on ne mesure pas encore toute l\u2019ampleur.En Abitibi-Témiscamingue, 5400 emplois ont été perdus entre février 2014 et février 2015 (Institut de la statistique du Québec), dont 1400 postes à temps plein.À ce bilan accablant s\u2019ajoutent ainsi les 132 postes de cadres coupés dans le réseau de la santé, la quarantaine d\u2019emplois amputés dans la fonction publique et les dizaines d\u2019emplois perdus en raison de l\u2019abolition de la CRÉ, des CLD, du forum jeunesse, etc.- tous des emplois à prédominance féminine.La situation est telle que même les partisans du tout-à-l\u2019économie commencent à penser que l\u2019austérité néolibérale creuse le fossé des inégalités.Une fosse : voilà ce qui risque de rester de cette région déjà minée par une dépendance malsaine à l\u2019industrie extractive, dépendance dont elle tentait de se libérer depuis la création des institutions aujourd\u2019hui menacées ou déjà disparues.Or, pendant que tout est sacrifié sur l\u2019autel du déficit zéro, que le budget de l\u2019Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue est amputé de 2,5 millions de dollars et celui du cégep de 1,2 million de dollars, on continue d\u2019avantager les compagnies minières qui pillent nos ressources, et ce, sans contrepartie.Heureusement, les gouvernements d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui ont souvent tort au sujet du peuple.Les grèves du secteur minier ont permis une amélioration fulgurante des conditions de travail.Ensuite, la ténacité de nos bâtisseurs et de nos bâtisseuses a permis de généraliser l\u2019accès à des services ¦ % \\L\u2019 Iflr - ' 4| juillet-août 2015 RELATIONS actuaLités d\u2019éducation et de santé universels dans toutes les régions du Québec.Les luttes écologistes et les mouvements sociaux ont ancré une culture de résistance et de convergence qui s\u2019exprime encore dans les alliances contre les mesures d\u2019austérité et contre le déra- cinement.La coalition Touche pas à ma région a mobilisé 5000 personnes en Abitibi-Témiscamingue le 29 janvier dernier ; le Réseau de vigilance de la région, qui représente plus de 30 000 personnes, a participé au mouvement de grève sociale du 1er mai dernier.Occupations de bureaux de députés et de ministres, blocages de routes, tribunal populaire, manifestations, pétitions, campagnes de sensibilisation se succèdent.Chose certaine, les citoyens et les citoyennes de la région n\u2019ont pas dit leur dernier mot.\u2022 Répression et profilage politique Le printemps étudiant de 2015 aura été marqué par le déploiement d'une .\t.répression aussi brutale que disproportionnée.MOUS SAUez.MAUSPé ces Arovpen«=S.r CELINE BELLOT Si, côté météo, le printemps a été froid, la rue, elle, a eu chaud.Les images, les témoignages et les réactions abondent pour montrer à quel point la répression du mouvement étudiant, mobilisé contre les mesures d\u2019austérité et l\u2019exploitation des hydrocarbures, a été forte.L\u2019arsenal répressif déployé a été implacable : manifestations déclarées illégales dès les premiers instants ; utilisation de gaz lacrymogènes et autres armes ; arrestations de masse ; brutalité policière ; accusations en vertu du Code de la sécurité routière ou du Code criminel ; encadrement massif des manifestants par les policiers ; lourdes conditions de remise en liberté ; on a même usé de détentions provisoires.Outre l\u2019intensité de cette répression, ce qui frappe, lorsqu\u2019on pose sur le printemps 2015 un regard rétrospectif, c\u2019est qu\u2019elle a été déployée contre un mouvement social à peine en émergence.Cela constitue une grave atteinte à la démocratie.En 2012, les autorités politiques, mais aussi institutionnelles, ont d\u2019abord et avant tout cherché à nier, à minimiser le mouvement social de contestation .DE L'A^ivè-pivè- pr w néou'BéPAuAaae.MOUS AuSSi, MOUS SOM/WEé DES MlCTiMES contre la hausse des frais de scolarité.En 2015, force est de constater que ces mêmes autorités ont pris une nouvelle avenue, marquée non pas par un désintérêt pour la critique des politiques d\u2019austérité, mais par une réelle volonté de lutter de manière autoritaire contre ces critiques.Du ministre de l\u2019Éducation au recteur de l\u2019UQAM, du maire de Québec à la responsable de la sécurité publique au Conseil exécutif de la Ville de Montréal, le mot d\u2019ordre était celui de l\u2019intolérance et de la démonstration de force.La commande était passée, les forces policières et judiciaires étaient légitimées pour réagir activement et de manière forte.Or, l\u2019enjeu pour la démocratie est réel.L\u2019austérité, contre laquelle se sont mobilisés les étudiants, mais aussi plusieurs groupes sociaux, syndicats et citoyens ce printemps, n\u2019est pas qu\u2019un simple mot.Elle est d\u2019abord et avant tout une manière de transformer radicalement le modèle social-démocrate construit patiemment depuis des décennies au Québec, modifiant de manière durable le rôle de l\u2019État dans l\u2019exercice de la solidarité à l\u2019égard des populations les plus vulnérables de notre société.Non, la critique de l\u2019austérité n\u2019est pas floue et ses revendications ne sont pas éparses.Elle s\u2019appuie sur la défense globale d\u2019une vision de la justice sociale, qui tend à réduire les inégalités sociales et à assurer une égalité des chances pour toutes et tous dans tous les secteurs de la société : éducation, santé, justice, emploi, logement, etc.Réprimer de manière aussi ostentatoire cette critique contribue non pas simplement à y ^ L'auteure est pro-fesseure à l'École de service social de l'Université de Montréal et directrice de l'Observatoire des profilages RELATIONS juillet-août 2015 actualités L'art d'utiliser la guerre Sous prétexte de lutter contre le groupe armé État islamique en Irak et en Syrie, le Canada mène aussi une guerre intérieure contre la transparence et l'imputabilité.L'auteur, journaliste indépendant, a publié LAfghanicide, cette guerre qu'on ne voulait pas gagner (VLB, 2014) consolider le projet néolibéral de réduction du rôle social de l\u2019État, mais bien davantage à soutenir son imposition autoritaire en utilisant les forces policières et judiciaires à ce dessein.Dès lors, la table est mise pour assurer un traitement différentiel des convictions politiques et favoriser un profilage politique des personnes et des groupes qui contestent les mesures d\u2019austérité et leurs effets.Pourtant, une démocratie construite sur une garantie des libertés politiques devrait garantir ces dissidences dans leur expression comme dans leur organisation.Dans cet esprit, la police et la justice devraient être les piliers de l\u2019état de droit et non les instruments de l\u2019autoritarisme gouvernemental et institutionnel.Avoir peur de manifester, être inquiet d\u2019exprimer ses idées, craindre des décisions judiciaires, appréhender d\u2019être surveillé et contrôlé, être intimidé dans son quotidien constitue aujourd\u2019hui le lot de bien des personnes et de groupes qui contestent l\u2019austérité.Cette réalité témoigne de la dérive autoritaire actuelle.Pourtant, la mise en place d\u2019un modèle social-démocrate au Québec s\u2019est accompagnée de nombreuses luttes qui ont permis à tous les citoyens de bénéficier de services publics forts, de mécanismes de protection et de sécurité sociale qui ont soutenu leur développement et leur épanouissement comme ceux de la société dans son ensemble.La défense de ce modèle exige et exigera encore des luttes tout aussi légitimes.Elles doivent pouvoir exister, plutôt que subir la menace de la répression.\u2022 MARTIN FORGUES Le 4 septembre marquera le premier anniversaire de l\u2019entrée du Canada dans la guerre contre le faux califat autoproclamé « État islamique ».Un nouveau chapitre de cette « guerre au terrorisme », qu\u2019on imagine encore sans fin.Impossible de ne pas y voir à la fois le parachèvement d\u2019un grand chantier de militarisation entrepris par le gouvernement Harper et la justification, par celui-ci, de lois liberticides, à la veille d\u2019une élection qui se voudra, d\u2019une certaine façon, un test d\u2019approbation par l\u2019électorat canadien.Cette guerre n\u2019échappe donc pas à une honteuse instrumentalisation politique, pratique fétiche de ce gouvernement.Un mois et demi seulement après le début de cette nouvelle campagne militaire, deux attentats secouaient le pays.Deux meurtres commis contre des soldats canadiens par deux jeunes hommes séduits par l\u2019idéologie takfiriste (djihadiste) des combattants du groupe armé État islamique (ÉI) qui, de leur côté, ne manquèrent pas d\u2019en revendiquer la responsabilité grâce à leur réseau de propagande, un art obscur dans lequel ils sont passés maîtres.Pourtant, les va-t-en-guerre du gouvernement Harper utilisent les mêmes stratagèmes propagandistes.Il fallait entendre le premier ministre lui-même dire que « leur faire la guerre là-bas, c\u2019est assurer notre sécurité ici », alors que les actions militaires alimentent, au contraire, la rancœur envers l\u2019Occident.Avec les mensonges politiques et militaires, elles fournissent du carburant à la machine propagandiste de l\u2019ÉI, dont la genèse remonte à la débâcle américaine en Irak et dont les militants se livrent aujourd\u2019hui à des exactions dignes des pires crimes contre l\u2019humanité.Nous combattons des ennemis que nous avons grandement contribué à fabriquer.Si tant est que l\u2019on désire en finir avec le caractère perpétuel que prend cette « guerre au terrorisme », les moyens militaires ne sont pas les bons.Pour couper l\u2019herbe sous le pied de l\u2019ÉI, il faut plutôt s\u2019attaquer aux maux qui l\u2019alimentent - notamment le néocolonialisme qui déstructure les sociétés où il s\u2019implante ainsi que la xénophobie et les inégalités socioéconomiques auxquelles font face de nombreuses personnes de confession musulmane en Occident, pour ne donner que ces exemples.Les défenseurs de cette guerre se gargarisent sans cesse d\u2019arguments fallacieux pour en légitimer non seulement l\u2019essence, mais également le caractère secret au nom de la « sécurité nationale ».Ils sont montés aux barricades lorsque les médias ont révélé que les soldats des forces spéciales prenaient une part active à la mission de combat, contrairement aux dires du gouvernement.Ce dernier a alors accusé les médias de risquer la vie des soldats - bien qu\u2019aucun détail précis sur leurs opérations n\u2019ait été rendu public.Même le Bureau parlementaire du budget peinait à obtenir les détails sur le coût réel de la mission, estimé à près d\u2019un demi-milliard de dollars d\u2019ici à la fin de l\u2019année 2015.Cela n\u2019a pas empêché le gouvernement de prolonger la mission et de l\u2019étendre en territoire syrien, sans véritable débat public.~| juillet-août 2015 RELATIONS Non A LA MILITARISATION DE L ESP^ PUR» >C ET À LA CULTURE fSû\tE HARPER! NE TOUCHEZ PAS Vraisemblablement, le gouvernement souhaite que cette guerre demeure exemptée de toute transparence et d\u2019imputabilité, à l\u2019image de ce que le journaliste américain Jeremy Scahill définit, dans son essai Dirty Wars (Lux, 2014), comme « le nouvel art de la guerre ».Dans une allocution prononcée durant le Forum social des peuples à Ottawa, en août 2014, le professeur Greg Albo de l\u2019Université York faisait allusion au « nouveau militarisme canadien », expliquant notamment le changement de paradigme entre une politique militaire axée sur le « maintien de la paix » et l\u2019actuelle doctrine calquée sur les échecs criminels de l\u2019administration de George W Bush.Si l\u2019on devrait peut-être plutôt parler de actuaLités « renouveau militariste », considérant que les missions onusiennes peuvent aussi s\u2019inscrire dans un débat sur leur caractère néocolonialiste, il n\u2019en demeure pas moins que la direction prise par le gouvernement Harper ne peut qu\u2019avoir des conséquences funestes.Jean-Paul Sartre disait que « la guerre, on ne la fait pas, c\u2019est elle qui nous fait ».Le gouvernement Harper mène actuellement une guerre sur plusieurs fronts - non seulement sur le sol d\u2019Irak et de Syrie, mais également sur son propre sol, cette fois contre la transparence et l\u2019imputabilité.L\u2019histoire nous apprend, toutefois, qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019un sens unique vers la défaite.\u2022 Manifestation du Collectif Échec à la guerre contre le militarisme canadien en 2013.Photo: Martine Éloy Cuba-États-Unis : vers une normalisation ?À quelles conditions l'engagement d'un dialogue devant mener à une normalisation des relations entre les États-Unis et Cuba pourra-t-il être qualifié d'«événement historique » ?CLAUDE MORIN Pendant 55 ans, comme l\u2019a reconnu Barack Obama, la politique de Washington a été d\u2019essayer de renverser la Révolution cubaine.Deux mots la résumaient : « regime change ».Les États-Unis ont utilisé à cette fin une panoplie de moyens, le principal étant l\u2019embargo commercial, économique et financier décrété en 1962.L\u2019objectif était de prendre le peuple cubain en otage et de l\u2019affamer afin de le pousser à se soulever contre son gouvernement.Cela est écrit noir sur blanc dans les mémos internes jus- tifiant cette mesure foncièrement immorale.Washington croyait que le régime castriste ne pourrait survivre à cette opération d\u2019asphyxie.L\u2019embargo a causé des souffrances et des dommages colossaux de l\u2019ordre de 100 à 1000 milliards de dollars selon les variables prises en compte.L\u2019embargo ne fut cependant qu\u2019un des leviers d\u2019intervention utilisés par Washington.Le débarquement à la baie des Cochons, en 1961, est l\u2019épisode le plus spectaculaire parmi les nombreuses tentatives visant à inverser le cours de l\u2019histoire.D\u2019autres formes d\u2019agression ont jalonné ce demi-siècle.On a dénombré des centaines d\u2019actes de sabotage contre des installations cubaines, des attentats contre les missions diplomatiques, en plus des complots pour assassiner Fidel Castro.Ces actions ont fait plus de 3500 morts et des milliers de personnes handicapées.Les États-Unis ont même introduit dans l\u2019île des maladies ciblant les humains, les plantes et le bétail.Ils ont mené des campagnes récurrentes pour discréditer le gouvernement cubain, l\u2019attaquant sur la question des droits de la personne.Ils ont politisé à l\u2019excès cette question, sans égard au fait qu\u2019ils contribuaient eux-mêmes à entretenir à Cuba une attitude défensive, paranoïaque diraient certains.La réaction des autorités cubaines fut parfois excessive, il est vrai, mais la menace était bien réelle.Les États-Unis ont L'auteur, historien spécialiste de l'Amérique latine, est professeur honoraire de l'Université de Montréal RELATIONS juillet-août 2015\t|7 actualités ment de tactique.Washington prétend faire à visage découvert ce qu\u2019il faisait clandestinement, faute d\u2019avoir été présent par le biais d\u2019une ambassade, de ses sociétés, de ses touristes, de ses valeurs.La décision de rétablir des relations - dans laquelle le pape a joué un rôle de médiation important - ne sera « historique » que si Washington renonce à tenter de dicter ou d\u2019orienter la conduite des dirigeants et du peuple cubains.Le processus de « normalisation » - si tant est qu\u2019une normalisation authentique est envisageable - s\u2019annonce long et contradictoire.L\u2019embargo, la pièce maîtresse, ne sera pas démantelé d\u2019un coup.Plusieurs sujets litigieux opposent les deux pays : la rétrocession de Guantanamo, le sort des propriétés confisquées aux cubano-americanos et aux sociétés états-uniennes, les indemnités réclamées par Cuba pour les dommages causés par l\u2019embargo et les attentats, les privilèges exceptionnels accordés aux émigrants cubains, etc.Par-dessus tout, il y a un principe fondamental : le respect de la souveraineté cubaine.« Nous devons apprendre l\u2019art de coexister, de façon civilisée, avec nos différences », déclarait Raul Castro en décembre dernier ; une phrase qu\u2019il a reprise à Panama en avril.Barack Obama et ses successeurs peuvent-ils adopter cette règle essentielle à une coexistence pacifique ?\u2022 © de dicter ses choix en matière de politiques économiques ou d\u2019alliances.Les relations entre ces deux pays n\u2019ont jamais été normales, tendues qu\u2019elles furent entre deux pôles : libération/ domination, rébellion/soumission.Barack Obama a parlé de la nécessité d\u2019une « nouvelle approche ».Pourtant, rien n\u2019indique que les États-Unis ont renoncé à la stratégie qui fut la leur pendant un demi-siècle.L\u2019objectif plus ou moins affirmé selon les milieux serait toujours de provoquer un changement de régime à La Havane.Le soft power pourrait réussir là où l\u2019usage de la force (hard power) a échoué, le moment étant plus favorable grâce à la relève des générations.La nouvelle politique tiendrait donc à un change- «À bas l'embargo !», tout fait pour créer, financer et orienter dit la pancarte d'une\tune opposition interne.Ce n\u2019est pas le des milliers de person- moindre des paradoxes qu\u2019en raison nes réunies à la Place de leur ingérence continue et subver-de la Révolution,\tsive dans le pays, ils ont constitué un le 1er mai 2015, à\tobstacle majeur à l\u2019institutionnali- La Havane.Photo :\tsation du pluralisme à Cuba.PC/Ramon Espinosa\tL\u2019indépendance cubaine a toujours été contraire à la façon dont les États-Unis ont défini leurs intérêts de sécurité avant et après 1959.Au XIXe siècle, ils appliquèrent à Cuba la métaphore du «fruit mûr».Cuba, détachée de l\u2019Espagne, devait tomber dans le giron comme un fruit mûr tombe au sol.Au XXe siècle, une fois l\u2019indépendance acquise, le conflit eut comme mobile l\u2019affirmation de la souveraineté cubaine face à la volonté de Washington Imposer l'austérité à l'école publique, c'est hypothéquer notre avenir collectif.\u2014 ALLIANCE DES PROFESSEURES ET PROFESSEURS DE MONTREAL \u2014 8| juillet-août 2015 RELATIONS HORÎZONS Menace sur l'eau au Brésil BERNARD LESTIENNE, S.J.Il est paradoxal qu\u2019on puisse parler de carence d\u2019eau au Brésil, tant ce pays est riche de cette ressource.Pourtant, la manière dont les sols ont été occupés et exploités et la dégradation des écosystèmes ont entraîné de profonds changements dans les cycles hydrologiques.Déboisement, désertification, épuisement de sources d\u2019eau, usage exagéré d\u2019engrais toxiques et pollution industrielle sont quelques-uns des facteurs ayant conduit à l\u2019appauvrissement des ressources en eau qui compromet gravement le développement futur au Brésil.Dans ce contexte, le déboisement a déjà grugé près de 20 % de la région amazonienne, ce qui affecte nettement les flux d\u2019humidité des régions sud et sud-est du pays, d\u2019où provient plus de 60 % du PIB, ce qui a de graves conséquences sur la création d\u2019emplois et la production de biens de consommation.D\u2019autres régions, comme le Nord-Est, sont touchées par un processus de désertification.Plus de mille municipalités dans les régions semi-arides de la Caatinga, par exemple, souffrent aujourd\u2019hui de désertification à différents niveaux, avec une perte continue sur le plan de la production agricole.La région de la Mata Atlântica, sur la côte sud et sud-est du pays, n\u2019a plus que 7 % de sa couverture forestière originelle.Des millions de sources d\u2019eau et de milieux aquatiques ont été détruits.Le Cerrado, une importante région de savanes qui couvre les États de Bahia, de Minas Gerais, de Goias et de Tocantins, est couvert de cultures intensives de soja, extrêmement hy-drivores, sur environ 50 % de son territoire.Il n\u2019est donc pas surprenant d\u2019assister à une diminution, parfois dramatique, des ressources d\u2019eau pour l\u2019agriculture, l\u2019industrie et la consommation urbaine.La compétition pour l\u2019accaparement de ces ressources est à présent aggravée par de grands travaux d\u2019infrastructure qui modifient la dynamique de grands fleuves.Apparaît un nouveau paradoxe : les grands barrages érigés pour la production d\u2019énergie hydroélectrique deviennent peu à peu des réservoirs qui se vident.Or, l\u2019énorme coût écologique et social de ces barrages - dont les populations locales et indigènes sont les premières à souffrir - a été sous-estimé par les pouvoirs publics et économiques.On note, entre autres, de graves pertes sur le plan de l\u2019identité culturelle et des processus productifs traditionnels.Plus de mille municipalités dans les régions semi-arides de la Caatinga, par exemple, souffrent aujourd'hui de désertification, avec une perte continue sur le plan de la production agricole.En dépit de cette dégradation environnementale continue, non seulement vivons-nous une période de désarticulation et d\u2019absence de politiques publiques écologiques, mais nous faisons face, en plus, à un véritable assaut de la part du Congrès national contre un ensemble de normes juridiques de protection de l\u2019environnement.Il n\u2019y a pas, dans la société brésilienne, une conscience des impasses écologiques globales ni de demandes en faveur de changements sur la question de l\u2019eau en particulier, même dans des situations critiques, comme ce fut le cas lorsque la ville de Sâo Paulo a manqué d\u2019eau récemment.On remarque une déconnexion entre la réalité et les comportements quotidiens.Les causes de ce phénomène doivent être analysées.Est-ce le mythe des ressources naturelles infinies, ou encore la soif de consommation, qui empêche une juste perception des faits ?Ou est-ce l\u2019individualisme exacerbé qui ne permet pas de penser et de réfléchir à la notion de bien commun ?L\u2019air, l\u2019eau, les forêts, les sols, les fleuves, les océans sont tous des biens de propriété collective, mais la société ne le perçoit pas.Par quel chemin sortir de cette impasse ?Les solutions pour transformer la réalité existent déjà dans notre société, mais en nombre insuffisant.Il y a, par exemple, des pratiques de protection des sources et des rives des fleuves, essentielles pour garantir les flux d\u2019eau.Des expériences encourageantes de restauration de forêts et de bassins hydrographiques ont eu de bons résultats écologiques et aussi économiques, contribuant à la création d\u2019emplois et de richesse.On ne peut oublier, en effet, que la dégradation écologique est en même temps un processus d\u2019appauvrissement, car la raréfaction des ressources affecte la capacité de survie de millions de personnes.Une agriculture et une foresterie écologiques, sous la forme de petites propriétés, contribuent également à une gestion adaptée des eaux, tandis que les grandes monocultures épuisent les ressources hydriques.Le financement gouvernemental, y compris les crédits agricoles des banques publiques, devrait donc être inversé : plutôt que de soutenir essentiellement l\u2019agrobusiness du soja destiné à l\u2019exportation, il devrait prioriser le maintien des petites propriétés ayant une production diversifiée en aliments et en bois.Compte tenu que l\u2019eau est une ressource si essentielle au maintien de la vie, de la société et de son économie, et que l\u2019on a atteint des limites critiques, il est urgent d\u2019élaborer et de mettre en œuvre des politiques publiques adaptées visant une gestion juste et efficace de l\u2019eau.L\u2019État a une responsabilité à cet égard qu\u2019il ne peut déléguer.Et la société civile a la responsabilité de le lui faire comprendre et de promouvoir une relation plus harmonieuse avec la nature.\u2022 L'auteur, jésuite, est membre de l'Institut brésilien de développement (Ibrades), à Brasilia RELATIONS juillet-août 2015 Le caRNet_________ De maRie-aNDRée LamoNtagNe Photo : Martine Doyon ÉLOGE DE LA VRAIE LIBRAIRIE Tout le monde est pour la vertu.Au début de l\u2019année 2015, le jeune patron et cofondateur de Face-book, Mark Zuckerberg, s\u2019est donné le défi de lire un livre chaque quinzaine.Non sans inviter la terre entière à commenter ses choix de lecture, bien sûr.«Ce serait bien, aurait-il dit, si on ne faisait pas juste liker les livres, mais si on les lisait aussi.» Cette vérité qui tombe sous le sens devait sans doute être rappelée aux millions de solitaires qui hantent le cyberespace à la recherche d\u2019amis.Pour l\u2019instant, la page du groupe créée autour de l\u2019initiative (A Year of Books) aligne des essais sur la société, l\u2019économie, la politique ou le management, tous publiés en anglais, et aucun ouvrage littéraire, pas même de science-fiction, la littérature n\u2019ayant curieusement rien à apprendre à cet ancien de Harvard.Plus curieuse encore est l\u2019image choisie pour identifier la page : des rayons croulant sous de vieux grimoires et des livres anciens.Telle est, en effet, l\u2019idée qu\u2019on se fait de la lecture dans le monde hyper-connecté.Ce n\u2019est pas grave.Pourquoi faudrait-il enlever sa part de rêve au réel ?D\u2019autant que, s\u2019agissant de lectures, certains s\u2019emploient à réduire le réel à des algorithmes censés calculer les probabilités que vous aimiez ces livres-ci puisque vous avez acheté ce livre-là.Du coup, l\u2019image d\u2019une bibliothèque poussiéreuse vient insuffler un peu d\u2019âme à ce qui en est totalement dépourvu.Pourtant, nul besoin de se réfugier dans le passé (façon tour de Montaigne) ou dans les jeux de rôles (façon scriptorium de monastère) pour lutter contre le commerce totalitaire du livre.Il suffit d\u2019entrer dans une librairie, de préférence indépendante, de préférence à échelle humaine - l\u2019une ne va pas sans l\u2019autre.Là, le lecteur est pris pour ce qu\u2019il est : un être intelligent et libre.S\u2019il s\u2019empare d\u2019un livre, en tourne les pages ou en lit quelques lignes, aucun logiciel permettant le feuilletage ne viendra mettre fin à ses approches pour lui signifier qu\u2019il est temps de passer à la caisse s\u2019il veut en savoir plus.Et s\u2019il souhaite avoir un avis sur le livre qu\u2019il songe à acheter, il verra s\u2019avancer vers lui un être humain raisonnablement cultivé et lecteur comme lui, à savoir le libraire - non une suite de commentaires, truffés de points d\u2019exclamation et d\u2019émoticônes, pour la plupart rédigés par des plumes mercenaires, par les amis de l\u2019auteur, sinon par ce dernier.Mais voilà, pour avoir envie d\u2019entrer dans une vraie librairie, il faut déjà avoir envie de lire.Le goût de la lecture n\u2019est pas donné à tous, et ne le sera jamais.Cela étant, on n\u2019empêchera pas les faits d\u2019être têtus : même en tenant compte de leurs problèmes, les sociétés où l\u2019éducation et la lecture sont valorisées sont aussi souvent les plus développées et celles réputées les plus agréables à vivre ; les familles où les livres sont présents, ouverts et lus avec appétit sont aussi souvent celles où les enfants ont un meilleur départ dans la vie ; les enfants qui lisent à la maison sont souvent aussi ceux qui réussissent le mieux en classe.Je vous épargne les statistiques à l\u2019appui de ces affirmations que vous trouverez par ailleurs avec un peu d\u2019effort.Et vous m\u2019épargnerez l\u2019étiquette de technophobe, puisque vous avez compris que je ne le suis pas.Un chiffre, tout de même : en 1871, 61 % des Canadiens français ne savaient pas lire, rappelle le sociologue Jean-Philippe Warren dans sa biographie d\u2019Honoré Beaugrand (Boréal, 2015).Un siècle et demi plus tard, les Québécois n\u2019en sont plus à ignorer l\u2019alphabet, mais ils continuent d\u2019avoir un problème avec la lecture et le livre, comme le montrent les enquêtes à ce sujet et l\u2019absence criante de la littérature dans l\u2019espace public.Certes, les grands lecteurs diminuent en France et dans la plupart des pays occidentaux, à mesure que croît le nombre de lecteurs moyens ou occasionnels, mais le capital symbolique du livre y demeure important.En revanche, que le nombre de grands lecteurs diminue au Québec, où ils ne sont déjà qu\u2019une poignée, que le livre y soit ignoré ou tenu pour peu de chose par les élites politiques ou médiatiques, et c\u2019est l\u2019ensemble de la société québécoise qui en pâtit.Par conséquent, ce n\u2019est pas comme une espèce menacée et fragile que j\u2019aime à voir la librairie indépendante, mais comme un lieu de première nécessité, où le lecteur trouvera ce dont il a besoin - en ligne ou sur place.Et le non-lecteur ?Imaginons-le qui met les pieds dans une librairie.Son premier mouvement sera sans doute d\u2019être intimidé.Son deuxième, d\u2019hésiter, même quand il aura trouvé le livre qui lui plaît : c\u2019est qu\u2019il croit ne pas avoir le temps de lire.Son troisième, d\u2019être embêté : c\u2019est qu\u2019il croit ne pas avoir les moyens de se l\u2019offrir, tout livre paraissant toujours trop cher au non-lecteur.Son quatrième, d\u2019oser.Ça y est.Il était intelligent.Le voilà libre.\u2022 juillet-août 2015 RELATIONS dOSSieR Fragments d'éphémère / Notre rapport au temps est rempli de paradoxes.Dans nos sociétés qui valorisent à outrance la jouissance éphémère d'une consommation sans lendemain, la finitude de nos existences - tout aussi éphémères - tend à être évacuée au profit d'un idéal de jeunesse éternelle ; la révolte est passagère, mais elle sème des germes de changement dans le temps long de l'histoire; l'expérience de la beauté et de l'infini ne peut se vivre que dans un instant très court; les œuvres d'art éphémères laissent des traces plus pérennes qu'on ne l'imagine.Derrière toutes ces apories se dessine la nécessité d'être à l'écoute de la fragilité au cœur de la vie.Ce dossier nous y convie.w/~*\u2018 '\"iff J Jacques Goldstyn, 2015, encre, crayon de bois, pastel et aquarelle sur papier RELATIONS juillet-août 2015\t11 Fragments d'éphémère .Ji- ^ c ' a.14* 'u - £ S A JEAN-CLAUDE RAVET V\tfe L'instant et l'infini Notre vie est un fil ténu, tendu entre la naissance et la mort, suspendu au-dessus d'un abîme.JEAN-CLAUDE RAVET à Hélène Monette Il y en a qui ont la mort en face d\u2019eux, persistante, avant l\u2019heure.Des êtres rares qui luttent avec l\u2019ange toute la nuit, tous les jours comme une nuit.Vaincus à l\u2019aube.La vie pour eux ne va jamais de soi.Ils doivent à chaque instant la conquérir à nouveau, éphémère conquête sans lendemain, pour se justifier d\u2019être et rendre compte de leur joie de vivre mêlée au désespoir.Toujours, la conscience leur fait mal, comme un privilège indu, comme la douleur diffuse et prégnante d\u2019un malheur dont ils se sentent complices, responsables, comme un appel insistant à se déprendre de soi et à se lier à l\u2019autre.Ils ont la bêtise et l\u2019indifférence en horreur, comme le crève-faim regarde avec mépris les repus qui ripaillent.Le visage sans fin de la souffrance, les mille habits de l\u2019injustice, le plus souvent cravatés, les scandalisent et les révoltent.Ils sont une plaie ouverte dans leur chair, comme une bouche qui crie et beaucoup de silence.Les yeux écar-quillés devant la misère du monde, ils ne comprennent pas ; pourtant, ils voudraient tant comprendre.Ils fouillent, ils questionnent, ils lisent, ils pensent avidement.Mais rien n\u2019y fait.Il faudrait pour cela qu\u2019ils soient en paix avec eux-mêmes.Qu\u2019ils se comprennent eux-mêmes.Que la question du sens des choses, de la vie, de l\u2019existence cesse un instant de les tarauder.Mais cela leur est interdit.Un feu les brûle, inextinguible.À l\u2019intérieur.Dans cette part d\u2019eux-mêmes qu\u2019ils partagent avec le monde, d\u2019où se répand le feu qui les consume.Ils ne savent pas qu\u2019ils brillent - eux, ils brûlent.Brûlent-ils jusqu\u2019à la dernière seconde sans connaître leur destin, ni même reconnaître le visage amical de la mort ?Qui sont-ils ?Qui sont-elles ?Ce sont des poètes de l\u2019éphémère ouvert sur l\u2019infini.Dans la nuit noire de la finitude - dont ils pétrissent dans l\u2019urgence un poème imparfait, parce que ce n\u2019est qu\u2019un cri1-, ils sont des lueurs tremblotantes, essentielles.Grâce à elles, il nous arrive parfois de percevoir soudain, dans notre égarement tâtonnant et distrait, la question incessante et brûlante que nous sommes, le séjour mouvant de notre humanité inachevée, le lieu de la blessure ouverte où la vie se fait don ; la souffrance, brèche et compassion - et l\u2019amour, combat pour la L'auteur est rédacteur en chef de Relations Jacques Goldstyn, 2015, encre, crayon de bois, pastel et aquarelle sur papier RELATIONS juillet-août 2015 q dOSSieR L'auteur est secrétaire de rédaction de Relations Filiation EMILIANO ARPIN-SIMONETTI Ta voix perce dans l\u2019écran de la nuit des trous d\u2019aiguille d\u2019où gicle la lumière gracile filant la toile d\u2019araignée atavique, délicate, tragique l\u2019âme attrapeuse de rêves et du poème des lucioles dessiné à même la noire pellicule de l\u2019éternel présent enfui Le monde sans cesse s\u2019éteint pour renaître de la parole crevant les eaux du silence sans filet * * * Dans la froideur d\u2019argent du soir d\u2019automne dans les cachots du sens anesthésié de calendriers où le temps ne sert qu\u2019à esquisser les contours de ce qui disparaît tu parles des choses essentielles et je suis là pour les entendre avec la paume de mes mains * * * Tes mots arrachent à l\u2019apnée du quotidien feux d\u2019artifices fugaces éclairs de joie féroce collisions d\u2019étoiles les constellations éphémères de nos lignes de vie révèlent l\u2019avenir posées sur la peau tirée le tambour de ton ventre Dedans blotti entre tes os et ta langue bat demain justice.Ces lueurs nous donnent à saisir le suc de la vie, les choses enfin « libérées de la servitude d\u2019être utiles » (Walter Benjamin), appelant à briser, comme geste augural d\u2019une révolution, l\u2019horloge du temps homogène et vide, dont le tic-tac bat la mesure d\u2019enfer de l\u2019affairement et de l\u2019abêtissement programmés.LES DEUX YEUX DE L'ÂME « L\u2019âme a deux yeux, l\u2019un regarde le temps, l\u2019autre se tourne vers l\u2019éternité.» C\u2019est ainsi qu\u2019Angelus Silesius - mystique allemand du XVIIe siècle - capte, dans Le pèlerin chérubi-nique, la singularité de l\u2019existence humaine et sa fine tension entre l\u2019instant et l\u2019infini.C\u2019est avec ce double regard que l\u2019être humain peut faire à la fois l\u2019expérience de la vie sensible et subjective, éphémère et mouvante, et celle d\u2019une irréductible altérité au cœur même de l\u2019existence.Ni le monde, ni autrui ne sont une proie à saisir, à ramener à soi, comme une reproduction du même ; ils incitent au contraire à la solidarité et au dévouement, au respect et à l\u2019émerveillement face à l\u2019étrangeté et à l\u2019énigme de la vie, insaisissable mais saisissante.Si le fini s\u2019ouvre à l\u2019infini, l\u2019infini aussi, parfois, pénètre subitement l\u2019instant.Éclair étourdissant, ou brise rafraîchissante, sentiment de plénitude, de liberté, de joie ou de douleur.Dans sa fulgurance comme dans sa fugacité, cette présence de l\u2019infini dans l\u2019éphémère - grâce du sublime, du divin, de la beauté - réveille notre mémoire et nos rêves enfouis, dépouille notre présent de la carapace de la routine, des habitudes, des conventions, de tout artifice, laissant pantois ou serein, dessaisi du temps et dénudé, seul dans un silence habité, manifestant la profondeur de l\u2019être.C\u2019est un appel à habiter le présent où nos sens s\u2019aiguisent, s\u2019affinent, s\u2019avivent.Notre subjectivité se colle intimement à la chair du monde, rendant encore plus désirable la vie dans la liberté et l\u2019entraide, et intenables le scandale de la faim et de l\u2019oppression, le cri de la misère, la laideur d\u2019une vie mutilée.« Heureux les affamés et assoiffés de justice », dit l\u2019Évangile.Là, le désir n\u2019est plus une bouche dévorante, un trou sans fond où tout s\u2019engouffre, mais une bouche orante, transformant l\u2019existence en chant.L\u2019illumination d\u2019un Paul de Tarse - laissé en état de choc des jours durant, et qui de persécuteur se joignit aux persécutés, à l\u2019image d\u2019un Dieu qui aurait renoncé à sa toute-puissance et à l\u2019éternité pour partager la fragilité de la condition humaine - ou celle d\u2019un François d\u2019Assise -accueillant Dieu venu à lui comme un mendiant et renonçant à la vie facile d\u2019une bourgeoisie naissante pour vivre parmi les pauvres et les exclus - sont, dans la tradition chrétienne, des icônes emblématiques de la trace indélébile du sublime que peut laisser l\u2019éphémère d\u2019un instant de grâce dans la vie humaine.Commentant le mot de Silesius cité plus haut, le philosophe marxiste tchèque Karel Kosik écrit : « l\u2019homme pos- juillet-août 2015 RELATIONS sède deux yeux : l\u2019un scrute l\u2019instant, l\u2019autre vise l\u2019infini.Seul l\u2019accord entre les deux regards nous donne la mesure.En perdant un œil, nous perdons le sens de la mesure et cédons à l\u2019aveuglement ».C\u2019est ce qui se passe à notre époque : « L\u2019homme moderne a perdu le sens de la mesure [.].Il a élevé son système de besoins au rang de l\u2019unique réalité et il a renoncé au désir métaphysique.C\u2019est du seul œil scrutant l\u2019instant qu\u2019il contemple sa planète natale ainsi que l\u2019univers entier.De son œil orphelin, il jette un regard de conquérant et de colonisateur, un regard d\u2019exploiteur.Les astres du ciel attendent leur annexion, afin de devenir une source d\u2019énergie et de matières premières.La terre attend que, depuis le ciel, l\u2019homme exerce sur elle un contrôle absolu2», au point où la démesure technoscientifique et financière en vient à la dévaster.Aussi faut-il de manière pressante déciller, en nous, l\u2019œil de l\u2019infini, réveiller le désir métaphysique tapi dans notre être, avant que le monde ne se défasse en désert immonde, habité d\u2019êtres isolés et esseulés.Nous devons pouvoir réenchanter le monde aplati et replié sur lui-même, faisant barrage à la démesure avide et destructrice et à l\u2019insignifiance : ouverture à Tailleurs au cœur de l\u2019ici, à l\u2019invisible au cœur du visible, à l\u2019infini dans le fini.Une ouverture qui préserve du trop-plein, une obscurité qui arrache à la pure transparence, une inquiétude qui sauve de la certitude.«Ouverture à l\u2019abyssalité de l\u2019humanité », dit Kosik.Aussi faut-il de manière pressante déciller, en nous, l'œil de l'infini, réveiller le désir métaphysique tapi dans notre être, avant que le monde ne se défasse en désert immonde.investit, met en relation avec autrui et le monde.à vif.Que cela signifie-t-il au clair ?D\u2019abord, le poète, est celui ou celle qui fait l\u2019expérience d\u2019un gouffre.Il aurait préféré ne pas y être.Être comme la plupart d\u2019entre nous dans le confort d\u2019une vie sans trop de questionnements, sans la hantise de voix intérieures, sans la crainte d\u2019être happé par des forces qu\u2019il ne contrôle pas et dont il devient lui-même la voix.Être là, sans plus, et non en même temps ailleurs et saisi.Mais il est là au pied de l\u2019abîme.Près d\u2019y basculer, de perdre pied.S\u2019il s\u2019y tient malgré tout, c\u2019est qu\u2019il sait que son existence plonge ses racines dans ce vide.Les voix qui s\u2019en libèrent l\u2019écorchent, l\u2019effraient autant qu\u2019elles lui sont familières, proches, amies.Les déserter serait trahir une présence vitale.S\u2019il persiste, c\u2019est aussi parce qu\u2019il voit bien qu\u2019il ramène à la surface de la terre, comme une eau vive, ce qui est enfoui, des bribes d\u2019ailleurs, d\u2019invisible, d\u2019infini qui fait vivre.Habiter en poète la Terre, n\u2019est-ce donc pas consentir à avoisiner d\u2019une certaine façon le gouffre ?Accompagner le poète sur l\u2019autre rive de l\u2019existence.Quitter le jour pour l\u2019errance dans la nuit, refusant une vie sereine mais amnésique.Affronter la peur de la mort dans un combat inégal, acceptant d\u2019être blessé et béni.Le poète est celui qui porte en lui la faim et la nuit, pour ne pas feindre d\u2019être enfin arrivé.Repu.Guéri.Ne pas vivre en paix avec le monde : « Je suis venu apporter le feu sur la terre et que désirais-je sinon qu\u2019il soit déjà allumé ?» (Luc 12,49) \u2022 1.\tBenjamin Fondane, « Préface en prose » dans L\u2019Exode, 1942.2.\tK.Kosik, Crise des temps modernes, Paris, Éd.de la Passion, 2003, p.221.HABITER POÉTIQUEMENT LA TERRE « L\u2019être humain habite poétiquement la Terre » (Holderlin) : cette parole du poète fou n\u2019a cessé d\u2019habiter le cœur des hommes et des femmes aux prises avec leur existence.Pas de quiétude pour celui ou celle qui s\u2019ouvre aux visages suppliants d\u2019écor-chés comme le sien.Mais un profond ébranlement qui ne laisse rien d\u2019intact, de solide, de sûr.Ce qui pouvait avoir apparence de certitude se fissure.La lumière et le sol vacillent.La nuit recouvre le jour.Tâtonnement et vertige poussent alors à la marche.À autant de manières de faire des liens et d\u2019extirper une réponse à la vie au goût de sang : « Je suis bien le gardien de ma sœur, de mon frère.» La parole du poète se présente comme invitation à entrer avec lui dans cet ébranlement de l\u2019existence qui dépossède, dépouille, dénude mais en même temps Jacques Goldstyn, 2015, encre, crayon de bois, pastel et aquarelle sur papier RELATIONS juillet-août 2015\t|57 PLaiN-cHaNt CHRONiçue LittéRaiRe Une prose pour la route TEXTE : PAUL CHAMBERLAND ILLUSTRATION : CHRISTINE PALMIERI Nous voici attablés sur une terrasse.Devant nous, des verres d'eau.Nous avons commandé.L'eau sera bientôt changée en vin.Nous savourons en attendant notre appétit.Nous devisons.Tout autour, peut-être, la cour d'un palais.Dans l'arrière-cuisine les déchets s'accumulent.On n'y échappe pas.La reine est en haillons, le roi tousse à s'en arracher les poumons.Combien de tours le hamster doit-il faire dans son carrousel avant de s'apercevoir qu'il est libre ?L'écume des rêves a depuis longtemps séché sur nos lèvres.Nous apprécions le lent cordial de l'amertume.Nous sommes enfin devenus n'importe qui.Nos regards croisés se le disent.Notre patience a été exaucée.Nous allons pouvoir commencer.Un moineau pique une miette sur la table qu'on vient de desservir, et s'envole, Paraclet de l'infime.Nous réglons l'addition.Nous retournons au brouhaha de la rue.Nous allons pouvoir, toute l\u2019après-midi *, commencer à reconnaître en n'importe quel passant sa secrète royauté.* Arthur Rimbaud, « Royauté », Illuminations 2q juillet-août 2015 RELATIONS Un après-midi dans la cour du Palais, 2015, impression numérique, 46 x 60 cm RELATIONS juillet-août 2015 29 aiLLeuRS Burkina Faso : en finir avec l'ère Compaoré Malgré la révolte populaire qui a chassé l'ex-président, beaucoup reste à faire pour tourner la page sur son régime.AMZAT BOUKARI-YABARA L'auteur, chercheur associé à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris, a publié Africa unite ! Une histoire du panafricanisme (La Découverte, 2014) Le 30 octobre 2014, après 27 ans passés au pouvoir, et à la veille d\u2019une modification constitutionnelle qui lui aurait permis de se représenter pour un nouveau quinquennat renouvelable deux fois, le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, a été renversé par un mouvement d\u2019insurrection populaire.Depuis, dans un environnement politique national tendu, au cœur d\u2019une région sahélienne en crise et à la croisée de différents intérêts géostratégiques, le pays vit une transition délicate.La patrie de Thomas Sankara1, l\u2019une des figures africaines les plus populaires du XXe siècle, saura-t-elle refermer les pages sombres de son histoire et ouvrir de nouveaux horizons ?SANKARA ET LE « PAYS DES HOMMES INTÈGRES »» Territoire enclavé au cœur de l\u2019Afrique de l\u2019Ouest, le Burkina Faso est peuplé par des ethnies diverses à l\u2019origine de plusieurs royaumes précoloniaux, dont celui des Mossi.Intégré au bloc colonial de l\u2019Afrique occidentale française, il obtient son indépendance le 5 août 1960, sous le nom de Haute-Volta.Dès lors, le pays connaît plusieurs expériences révolutionnaires et militaires.Ainsi, en 1983, une succession MAURITANIE MALI NIGER BURKINA FASO Ouagadougou BENIN GUINEE GHANA CÔTE D'IVOIRE de coups d\u2019État aboutit à l\u2019arrivée au pouvoir d\u2019un jeune capitaine : Thomas Sankara.Inspiré par la révolution cubaine, souhaitant redynamiser le panafricanisme et la solidarité internationale envers les peuples opprimés, Sankara donne au pays son nouveau nom en août 1984.Le Burkina Faso, présenté comme l\u2019un des pays les plus pauvres du monde, devient alors un laboratoire de politiques économiques et sociales progressistes et anti-impérialistes.Sous l\u2019égide des Comités de défense de la révolution, l\u2019ensemble de la population (notamment les paysans, les jeunes, les femmes) est mobilisée pour atteindre l\u2019autosuffisance alimentaire, vaincre l\u2019analphabétisme, le chômage, la désertification, les maladies et la pauvreté, afin de gagner la bataille du développement.En dénonçant la dette et « l\u2019aide » conditionnelle des bailleurs de fonds étrangers, et en menant une diplomatie sans concession envers les puissances occidentales et leurs dépendances africaines, Sankara finit par menacer de nombreux intérêts.Ainsi, le 15 octobre 1987, il est assassiné en compagnie de 12 autres personnes lors d\u2019un coup d\u2019État qui porte au pouvoir son ancien camarade, Blaise Com-paoré.LE BURKINA FASO DE COMPAORÉ Affirmant ne pas vouloir s\u2019accrocher au pouvoir, Compaoré décide alors néanmoins d\u2019opérer une « rectification» de la révolution en réintégrant le pré-carré africain de la France et en éliminant les cadres sankaristes.Pour répondre aux exigences d\u2019ouverture politique énoncées dans le discours du président français François Mitterrand à La Baule, le 20 juin 1990, son régime militaire fait illusion en se dotant des attributs minimalistes de la démo- cratie (constitution, élections, multipartisme).Le Burkina Faso se convertit aussi au néolibéralisme, qui remet en cause les acquis sociaux de la révolution et favorise la corruption, le népotisme et le clientélisme, notamment dans les secteurs industriel, foncier et minier.Sur le plan des libertés, le régime de Compaoré n\u2019hésite pas à réprimer les opposants, conduisant le célèbre historien et opposant politique Joseph Ki-Zerbo à dénoncer une « paix des cimetières ».Ainsi, l\u2019implication de proches du président dans l\u2019assassinat du journaliste Norbert Zongo, le 13 décembre 1998, ouvre une grave crise politique qui conduit le régime à réintroduire la clause limitative des mandats présidentiels.Chaque anniversaire de la disparition de Sankara et de Zongo ravive l\u2019hostilité de la population envers le régime.En 2008, l\u2019économie burkinabé, qui connaissait jusque-là un taux d\u2019inflation inférieur à 3 %, voit ce taux passer à plus de 10 %.Pour ce pays qui souffre de la dépendance monétaire au franc des Communautés financières d\u2019Afrique (franc CFA) et qui est tributaire, pour ses approvisionnements, d\u2019une Côte d\u2019Ivoire alors en pleine guerre civile, la crise économique débouche sur une crise politique et sociale à laquelle le gouvernement répond en diminuant certaines taxes et en réduisant également son budget.En même temps qu\u2019éclatent les « émeutes de la faim » dans plusieurs villes du pays, en février 2008, les paysans du Burkina Faso, premier producteur africain de coton, sont également affectés par la crise qui touche ce secteur.Un troisième cycle de crise survient au printemps 2011, lorsque la mort d\u2019un collégien de Koudougou, victime d\u2019une bavure policière, déclenche une insurrection de la jeunesse qui semble 30 juillet-août 2015 RELATIONS aiLLeuRS en mesure de prendre l\u2019ampleur des mouvements populaires survenus en Égypte et en Tunisie.La répression du mouvement vient saper le peu de légitimité qui restait à un régime englué dans plusieurs scandales politico-financiers.LA CHUTE D'UN RÉGIME VÉROLÉ Durant toute cette période, Compaoré a joué avec la modification de la durée des mandats pour être réélu (1998, 2005, 2010) face à une opposition divisée.Fin stratège, il a également assis sa légitimité en endossant l\u2019habit de médiateur dans plusieurs conflits africains (Côte d\u2019Ivoire, Guinée-Conakry et Mali, notamment).Autoritaire dans son propre pays, Compaoré a ainsi réussi à gagner le statut de « sage » et d\u2019« homme fort » aux yeux de la communauté internationale, ce qui lui a permis de rejeter les critiques l\u2019accusant de n\u2019être qu\u2019un pompier-pyromane au service des intérêts français et américains.En dépit de l\u2019hostilité grandissante de l\u2019opposition et de la société civile ainsi que de la dissidence de plusieurs cadres de son parti - qui ont fondé, en janvier 2014, le Mouvement du peuple pour le progrès autour de l\u2019ancien premier ministre Roch-Marc Christian Kaboré -, Compaoré est parvenu à rallier plusieurs partis politiques à son projet de révision constitutionnelle.Dès lors, la confrontation du peuple avec le régime, devenue inévitable, a abouti à la prise d\u2019assaut de l\u2019Assemblée nationale par des manifestants, le 30 octobre 2014, puis à la démission quasi immédiate de Compaoré, qui s\u2019est réfugié aussitôt en Côte d\u2019Ivoire, grâce à la France.Reposant sur une coalition d\u2019organisations de la société civile dont le Balai citoyen - un mouvement de la base fondé par Samsk Le Jah et Serge Bambara (connu sous le nom de Smokey), deux artistes engagés -, l\u2019insurrection populaire n\u2019a toutefois pas renversé le pouvoir.Après avoir tiré à balles réelles sur les manifestants, faisant une trentaine de morts, l\u2019armée a en effet repris le contrôle.Le général Honoré Nabéré Traoré, chef d\u2019État major des armées, s\u2019est d\u2019abord autoproclamé à la tête de l\u2019État.Il sera supplanté par le numéro deux du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), le lieutenant-colonel Isaac Zida, qui deviendra le nouvel homme fort du pays jusqu\u2019à ce que l\u2019ancien diplomate Michel Kafando soit désigné président intérimaire de la transition du pays, le 21 novembre 2014.Avant même d\u2019obtenir une reconnaissance internationale, Zida s\u2019était rendu auprès de la plus haute autorité traditionnelle, le Mogho Naba (roi des Mossi), pour asseoir son autorité morale.Il avait n\u2019y changent rien.Dans quelle mesure Zida, lié à l\u2019ancien régime, peut-il réellement s\u2019en dissocier ?Contesté au sein du RSP, il l\u2019est surtout par la population qui réclame la dissolution d\u2019un corps militaire pro-Compaoré en mesure de déstabiliser tout nouveau régime qui serait élu sur la base d\u2019un rejet de l\u2019ère Compaoré.Actuellement, la transition ne déroge pas à la règle.Les anciens cadres du régime déchu tentent de se racheter une virginité par le biais de nouvelles formations politiques.Représentée notamment par l\u2019Union pour le progrès et BLAISE COli/lfr SnenéSoL iepewle est en DESINFECTONS ensuite pris la tête d\u2019un organe réunissant les représentants de l\u2019armée, des partis politiques, des autorités religieuses et de la société civile afin de préparer une charte de la transition.Ratifiée le 16 novembre 2014, elle prévoit des élections dans un délai d\u2019un an.UNE TRANSITION VERROUILLÉE DE L'INTÉRIEUR ?Le choix du président Kafando de nommer par la suite le lieutenant-colonnel Zida au poste de premier ministre montre que le pouvoir civil reste subordonné au pouvoir militaire : les quelques annonces consensuelles et la promesse de réouverture de l\u2019enquête sur la mort de Thomas Sankara le changement de Zéphyrin Diabré et par l\u2019Union pour la renaissance/Parti sankariste de Bénéwende Stanislas Sankara, l\u2019opposition politique, qui n\u2019a pu transformer la révolte populaire en une véritable révolution politique, doit quant à elle proposer une réelle alternative aux Burkinabés.Elle doit faire mentir un Blaise Compaoré persuadé que son départ du pouvoir livrera le pays au chaos.Quant aux défis auxquels Sankara souhaitait s\u2019attaquer, ils sont plus que jamais d\u2019actualité pour le Burkina Faso et pour l\u2019ensemble de l\u2019Afrique.\u2022 1.Voir Aziz Fall, « L\u2019affaire Sankara », Relations, no 719, septembre 2007.Manifestants protestant à Ouagadougou, le 28 octobre 2014, contre les plans de Blaise Compaoré de prolonger à plus de 30 ans son règne au pouvoir.Photo : ©PC/Newzulu RELATIONS juillet-août 2015 EU PROCHaiN NUméRO Le numéro de septembre-octobre de la revue Relations sera disponible en kiosques et en librairies le 25 septembre.Pensez à le réserver.Il comprendra notamment un dossier sur: les impasses du progrès tes- Christian Tiffet, Déréglage, 2015 Alors qu\u2019un capitalisme toujours plus débridé bouscule les sociétés du monde et précipite la crise écologique et sociale, la notion de progrès qu\u2019il charrie a de quoi laisser perplexe.Ne se limitant plus à l\u2019aspiration - toute humaine -à l\u2019amélioration des conditions de vie, cette notion est plutôt devenue un symptôme du fantasme de la toute-puissance technique et de la maîtrise du vivant.Dans ce contexte, vouloir préserver le monde contre la démesure et la destruction environnementale, faire l\u2019éloge des limites, relève-t-il d\u2019un conservatisme?D\u2019ailleurs, que signifie ce mot dans une perspective de gauche?Dans quelle mesure est-il nécessaire à un réenchantement du monde?À lire aussi dans ce numéro : \u2022\tun débat sur la réduction du temps de travail ; \u2022\tune analyse de la situation en Libye ; \u2022\tle nouveau Carnet de Bernard Émond et la nouvelle chronique poétique de Natasha Kanapé Fontaine, illustrée par Fanny Aïshaa ; \u2022\tles œuvres de notre artiste invité, Christian Tiffet.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d'envoi sur la page d'accueil de notre site Web : .juillet-août 2015 RELATIONS RegaRD Israël-Palestine : au-delà de la solution à deux États Entretien avec Jeff Halper Universitaire, anthropologue, militant, objecteur de conscience, Jeff Halper a été l'un des candidats au prix Nobel de la paix en 2006.Il est le fondateur et directeur du Comité israélien contre la démolition de maisons (ICAHD).Il a publié, chez Pluto Press, An Israeli in Palestine : Resisting Dispossession, Redeeming Israel (2006) et publiera, en septembre 2015, War Against the People : Israel, the Palestinians and Global Pacification.Il s'est entretenu avec nous au sujet du conflit israélo-palestinien.prônée par Israël, qu\u2019on appelle la doctrine Dahiya.Dahiya est une ville près de Beyrouth qui a été détruite par l\u2019armée israélienne lors de la guerre contre le Liban, en 2006.Cette doctrine consiste en l\u2019utilisation d\u2019une force disproportionnée.Même si le droit international interdit une telle pratique, Israël réplique : « Nous le ferons quand même.» Donc, cela fait partie du message : « Vous mourrez si vous ne vous soumettez pas.» La deuxième raison pour laquelle ils ont fait cette guerre est qu\u2019elle permettait de tester une panoplie d\u2019armes nouvelles sur les Palestiniens.Par exemple, le drone Hermès 900 a été utilisé pour la première fois à Gaza.Une autre arme, le Namer, semblable au tank Merkava, y a aussi été utilisée pour la première fois.C\u2019est sans compter toutes sortes de bombes, de tactiques, d\u2019outils et de systèmes robotiques.En d\u2019autres termes, Gaza est un laboratoire.Relations : L\u2019opération « Bordure protectrice », menée par Israël à Gaza pendant l\u2019été 2014, a été particulièrement destructrice.Outre le prétexte officiel des tunnels et des tirs de roquettes, quels étaient les motifs d\u2019une telle démonstration de force ?Jeff Halper : Israël n\u2019a jamais accepté l\u2019idée d\u2019une solution au conflit israélo-palestinien fondée sur deux États pour deux peuples distincts.L\u2019échec du secrétaire d\u2019État américain John Kerry à réactiver les pourparlers, en avril 2014, a constitué le dernier clou dans le cercueil des négociations.Depuis, le gouvernement israélien est dans un processus de « nettoyage » (mopping up).Son message aux Palestiniens est : oubliez les négociations, oubliez la solution à deux États.Il n\u2019y a pas deux parties en cause.Ici, vous n\u2019avez aucune importance.Vous avez trois options : la première, vous vous soumettez, ce qui revient à reconnaître qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019un pays, que ce pays est le nôtre et qu\u2019il est juif ; alors nous vous permettrons d\u2019y vivre individuellement comme Arabes, mais pas en tant que Palestiniens.La deuxième option, vous quittez ; la troisième, vous mourez.Je pense que c\u2019était le message derrière l\u2019opération « Bordure protectrice », à savoir que l\u2019idée de deux États est maintenant dépassée, que les négociations n\u2019ont plus lieu d\u2019être, que l\u2019Autorité palestinienne est inutile.La démonstration de force à Gaza s\u2019explique aussi par deux autres raisons.La première est la doctrine militaire Rel.: Vous avez témoigné devant le Tribunal Russell sur la Palestine à Cape Town, en Afrique du Sud, en novembre 2011.Quelle était la teneur de votre témoignage ?J.H.: J\u2019ai témoigné sur la question de l\u2019apartheid.J\u2019ai dit, et les juristes l\u2019ont confirmé, que l\u2019occupation israélienne des Territoires palestiniens est un apartheid, en expliquant pourquoi.Un des points sur lesquels j\u2019ai insisté est que le gouvernement israélien lui-même qualifie la situation d\u2019apartheid.Le mot hébreu qu\u2019il utilise est hafrada, qui veut dire « séparation ».Par exemple, en Israël, on désigne le mur construit pour séparer Israël des Territoires palestiniens de « mur de séparation » (geder ha-hafra-da).Autrement dit, un long plaidoyer n\u2019est pas nécessaire : Israël l\u2019admet lui-même.Mais il y a une situation pire que l\u2019apartheid, c\u2019est celle de l\u2019« entreposage» (warehousing).Cette idée vient du système pénitentiaire américain, où les prisonniers sont logés dans une forme d\u2019entrepôt : ils y sont enfermés, détenus, et n\u2019y ont aucun droit.Personne ne les voit, personne ne se soucie d\u2019eux.Et s\u2019ils se rebellent, les gardiens de prison ont le droit de les réprimer, c\u2019est leur travail.C\u2019est la façon qu\u2019ont les autorités israéliennes de concevoir les Palestiniens : comme des détenus, et non comme la partie d\u2019un conflit, ni même comme des ennemis.Le message est : vous êtes tout simplement des détenus et en tant que tels, vous pouvez vivre dans la prison, nous allons vous y nourrir, vous pourrez L'année dernière, la police israélienne a démoli trois fois plus de maisons de citoyens israéliens qu'elle ne l'a fait en Cisjordanie.Ces citoyens, bien sûr, sont des Arabes, soit Palestiniens, soit Bédouins.RELATIONS juillet-août 2015\t[33 Reg a RD obtenir un peu de travail, etc.Par ailleurs, c\u2019est une prison dont la porte arrière est ouverte.Si vous voulez aller en Jordanie ou en Égypte et à l\u2019extérieur, alors tout va bien.Mais si vous résistez, vous allez mourir.C\u2019est de cette façon qu\u2019Israël conçoit cette situation.C\u2019est la même chose pour les Palestiniens de Jérusalem, de Gaza, d\u2019Israël et de Cisjordanie.Il n\u2019y a aucune distinction.Par exemple, l\u2019année dernière, la police israélienne a démoli trois fois plus de maisons de citoyens israéliens qu\u2019elle ne l\u2019a fait en Cisjordanie.Ces citoyens, bien sûr, sont des Arabes, soit Palestiniens, soit Bédouins.Un des slogans que l\u2019on entend fréquemment en Israël, lequel remonte je crois à l\u2019époque où Yitzhak Rabin était premier ministre, est « Nous n\u2019avons jamais terminé 1948.» Dans un sens, ce que fait le gouvernement israélien actuellement, c\u2019est achever l\u2019expulsion des Palestiniens entreprise lors de la guerre de 1948.Rel.: Quelle est la solution, à vos yeux, pour sortir de cette situation tragique ?J.H.: Selon moi, il faut établir un État binational, une démocratie fondée sur un partage des pouvoirs entre groupes nationaux comme en Suisse ou en Irlande.Évidemment, ceci suppose que chacune des nations (juive et palestinienne) reconnaisse officiellement l\u2019autre et son droit historique à demeurer en Palestine-Israël.Ceci dit, c\u2019est aux Palestiniens de déterminer la solution qu\u2019ils favorisent.Je ne peux que leur faire part de mon avis, je ne peux pas les représenter.Ce que j\u2019essaie de faire, en quelque sorte, est de leur dire : je comprends que vous êtes en transition et que vous savez que la solution à deux États1, soit l\u2019existence d\u2019un État palestinien indépendant aux côtés de l\u2019État d\u2019Israël, n\u2019est plus possible compte tenu de l\u2019expansion fulgurante des colonies de peuplement israéliennes et du nombre important de colons israéliens demeurant aujourd\u2019hui en Cisjordanie (plus d\u2019un demi-million).Je comprends qu\u2019une solution à un État est un grand pas à faire pour les Palestiniens.Cela signifie de renoncer à une lutte de libération nationale et de la transformer en une lutte pour les droits civiques.Je comprends que ce n\u2019est pas chose facile et que de nombreux Palestiniens voient cela comme une forme douce de sionisme, car cela signifie reconnaître qu\u2019il y a une présence nationale israélienne.Je comprends qu\u2019il y a donc beaucoup de raisons pour lesquelles les Palestiniens résistent et hésitent à adhérer à cette vision.À l\u2019heure actuelle, la solution à un État reste un débat académique.Elle n\u2019est pas sur la table, mais elle deviendra pertinente, car avec l\u2019effondrement que j\u2019entrevois - je pense que l\u2019Autorité palestinienne va disparaître, qu\u2019elle va soit s\u2019effondrer, soit démissionner avant de perdre toute crédibilité aux yeux de la population palestinienne, qui voit sa situation se détériorer de jour en jour -, la solution à deux États sera anéantie et tout le monde cherchera une alternative.Je crois que ce conflit est un conflit mondial, de sorte que la communauté internationale ne peut laisser faire indéfiniment.Notre rôle, en tant que société civile de gauche, est de proposer une solution juste.On ne peut pas laisser cela uniquement entre les mains des gouvernements.Si nous ne proposons pas une solution juste, quelqu\u2019un d\u2019autre proposera une autre solution et nous aurons perdu la bataille.Malheureusement, les Israéliens et les Palestiniens qui remettent en cause l\u2019ordre actuel ne produisent pas de stra- Dans un sens, ce que fait le gouvernement israélien actuellement, c'est achever l'expulsion des Palestiniens entreprise lors de la guerre de 1948.DYNAMIQUE IMAGINATIVE DEMOCRATIQUE ENGAGEE I _XfEo£RwloN ^AUTONOME « L ENSEIGNEMENT MILITANTE ü juillet-août 2015 RELATIONS RegaRD Philippe Ducros, .Ml V~.;!***¦ \u2022\u2022 »w: ^«anMWÀc _ .«*\u2022» on **\u2022«»! \u2014 »:>ïYsrJ aasÉâSB IwjCSft- fiffvr |g*T:*: tf** ¦***«£ ¦-' ¦ \" tégies communes.Nous sommes des partenaires et, pourtant, nous ne nous parlons pas.Depuis quelques années, il y a un refus de plus en plus marqué de la part des Palestiniens de normaliser les relations avec qui que ce soit en Israël.Cette poussée anti-normalisation, je la comprends émotionnellement, mais politiquement, elle est contreproductive et c\u2019est d\u2019autant plus ironique que c\u2019est la société civile palestinienne qui a défini ce qu\u2019est la normalisation.Le Palestinian Network of Non-Governmental Organisations, le PINGO, a lancé un appel en 2000 précisant que si une organisation israélienne se conforme à trois principes, elle peut être un partenaire.Ces principes sont le droit au retour des réfugiés palestiniens de 1948 et 1967, la fin de l\u2019occupation militaire de la Cisjordanie et de Gaza et l\u2019égalité pour tous les citoyens d\u2019Israël, y compris les Palestiniens qui y demeurent.Pourtant, au fil des années, il y a eu une érosion de ces principes.Comment expliquer, autrement, qu\u2019en septembre 2014, la journaliste de gauche Amira Hass ait été expulsée du campus de l\u2019Université Birzeit, près de Ramallah, simplement parce qu\u2019elle est Israélienne ?On en est arrivé à un point tel que ni Amira, ni le Comité israélien contre la démolition de maisons, ni même les Israéliens antisionistes ne peuvent avoir un véritable dialogue avec les organisations palestiniennes.C\u2019est un problème important.Les mangeurs de terre (Mustantani), 2005, colonie juive autour de Bethléem, en Cisjordanie Rel.: En terminant, comment voyez-vous les liens entre le gouvernement israélien et le gouvernement canadien ?J.H.: Ils sont très inquiétants.En 2008, Stockwell Day, qui était alors votre ministre de la Sécurité publique, a signé une Déclaration d\u2019intention avec le gouvernement israélien visant à accroître la coopération dans le domaine de la sécurité publique.Le Protocole d\u2019entente du partenariat stratégique Canada-Israël, signé en janvier 2014, a suivi.En vertu de cet accord, le Canada implique Israël dans des affaires intérieures, par exemple le fonctionnement des RELATIONS juillet-août 2015\tsa Reg a RD prisons, le contrôle des frontières, l\u2019immigration, la répression de la criminalité, la formation de la Gendarmerie royale du Canada.C\u2019est inhabituel.D\u2019ordinaire tout gouvernement tient les États étrangers à l\u2019écart de ce genre de prérogatives ; il ne souhaite pas qu\u2019ils interviennent dans ses affaires intérieures.C\u2019est une question de respect de sa souveraineté.Cette attitude montre à quel point le gouvernement conservateur de Stephen Harper accorde de l\u2019importance à l\u2019appareil de sécurité israélien.Il faut savoir qu\u2019Israël offre ainsi son expertise à différents pays, étant devenu un spécialiste du contrôle de populations, y compris de l\u2019incarcération de prisonniers politiques.D\u2019une certaine façon, cet accord conduit vraiment à « l\u2019israélisation » des services de sécurité intérieure du Canada, ce qui, de mon point de vue, est beaucoup plus grave que n\u2019importe quelle coopération militaire.C\u2019est quelque chose d\u2019énorme.Vous savez, un État peut toujours faire appel à des services venant de l\u2019étranger, acheter de Cet accord conduit vraiment à « l'israélisation » des services de sécurité intérieure du Canada, et permet à Israël d'intervenir sur le plan de la sécurité intérieure canadienne.C'est énorme.l\u2019équipement et envoyer du personnel recevoir de la formation.Mais ici, on parle d\u2019une sorte de relation permanente de gouvernement à gouvernement, qui permet à Israël d\u2019intervenir sur le plan de votre sécurité intérieure.Je pense que c\u2019est un cran au-dessus de la coopération normale en matière de sécurité.Par ailleurs, cette situation n\u2019est pas sans lien avec le fait que tous les partis fédéraux canadiens sont pro-Israël.Pourquoi ?C\u2019est la vraie question.Le rôle que joue le lobby pro-israélien au Canada ne peut suffire à l\u2019expliquer, ni les fondamentalistes chrétiens.Qu\u2019est-ce qui unit tous ces partis et les rend si favorables à l\u2019État israélien ?Ma réponse est la sécurité militaire, l\u2019expertise militaire grandissante que les firmes israéliennes exportent aux quatre coins du monde et dont les gouvernements estiment avoir besoin pour assurer la « pacification » des populations dans un monde marqué par des écarts socioéconomiques de plus en plus grands.\u2022 PROPOS RECUEILLIS ET TRADUITS PAR MICHAËL SÉGUIN, AVEC LA COLLABORATION DE MOULOUD IDIR.1.Lire Vincent Romani, « La Palestine : vers un État sans nation », Relations, no 754, février 2012.Maîtrise en études du religieux contemporain Occasion unique d'acquérir des connaissances sur le religieux contemporain directement en lien avec son projet professionnel Comprendre le fonctionnement de nos sociétés à la lueur des facteurs religieux qui les influencent Formation offerte à distance, à Longueuil et à Sherbrooke Plusieurs cheminements : \u2022\tRecherche \u2022\tCours avec essai \u2022\tCours avec stage (de type intervention dans son milieu de travail) UNIVERSITE DE SHERBROOKE Voir au futur USherbrooke.ca/fater/etudes-superieures 36\tjuillet-août 2015 RELATIONS VOUS AVEZ MANQUÉ UN NUMÉRO?ReLatioNs Lire entre les lignes J- Il__l-l.-l.Xl.!__ ~ ~ \u2022 \u2014-T\"\u2014- 767 i ReLatiONS Politique municipale: sortir du cul-de-sac 768 \u2022 \u2022 \u2022 \u2022 ,9\t\u2022 La promesse du don ReLatioNs ReLatioNs Un monde qui vacille LIRE ENTRE LES LIGNES DE L'ANALPHABÉTISME POLITIQUE MUNICIPALE: SORTIR DU CUL-DE-SAC LA PROMESSE DU DON UN MONDE QUI VACILLE a ReLatioNs pnw \u2014r mW/mr La retraite : une responsabilité 771 colled .live PMI : ReLatlONS runMmliM \u2014 hir jmn.\tma Faire front contre la droite canadienne 772 \u2019 l ReLatioNs\tReLatioNs PWWMMnaWfM\tIWflmUiaiaw^» Pour une éducation émancipatrice iBiT L'Inde, terre de luttes et mil 773 774 LA RETRAITE: UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE FAIRE FRONT CONTRE LA DROITE CANADIENNE L'INDE, TERRE DE LUTTES ET D'ESPOIRS POUR UNE ÉDUCATION ÉMANCIPATRICE ReLatlONS Des chemins d'humanité 775 a ReLatioNs Contrôle social 2.0 776 ReLatioNs Halte au capitalisme vert 777 r ReLatioNs Francophonie en Amérique: entre rêve et réalité 778 DES CHEMINS D'HUMANITÉ CONTRÔLE SOCIAL 2.0 HALTE AU CAPITALISME VERT FRANCOPHONIE EN AMÉRIQUE: ENTRE RÊVE ET RÉALITÉ COMMANDEZ-LE ! CHAQUE ANCIEN NUMÉRO EST OFFERT AU PRIX DE 4$.514-387-2541 poste 234 | cleguen@cjf.qc.ca | www.revuerelations.qc.ca VERSION NUMÉRIQUE ÉGALEMENT DISPONIBLE www.vitrine.entrepotnumerique.com (section Revues culturelles numériques) Quelle place pour la radicalité dans notre société ?L'auteur, sociologue, est chargé de cours à l'UQAM et à l'UQAR 38 juillet-août 2015 La vraie radicalité n'existe plus dans notre société du consensus néolibéral où règne l'austérité de la pensée.BENOÎT COUTU Ces derniers temps, au gré de l\u2019actualité politique, les accusations de radicalisme fusent de toutes parts.Par leur seule énonciation, des individus, des mouvements sociaux et des évènements qui n\u2019ont rien en commun sont mis dans le même panier.Les médias de masse associent le radicalisme à tout ce qui dévie d\u2019une norme sociale explicite ou va à l\u2019encontre d\u2019un supposé consensus social, bref, à tout ce qui sort de l\u2019ordinaire des « vraies affaires ».Le gouvernement saisit cette balle au bond pour délégitimer tout mouvement contestant son régime d\u2019austérité.Chemin faisant, le radicalisme et ses dérivés, vidés de leur substance, deviennent des dénominations qui tiennent lieu d\u2019explication, voilant la situation réelle : l\u2019adhésion des masses au projet néoconservateur de reconstruction néolibérale des sociétés.L'ALIÉNATION DES MASSES Si la lutte contre les politiques d\u2019austérité n\u2019a rien de radical en soi, ni même un peu de grabuge dans une université, par une sorte d\u2019automatisme, c\u2019est pourtant le mot qui vient à l\u2019esprit chez les gens, d\u2019un côté comme de l\u2019autre, pour qualifier le mouvement de grève étudiante du printemps 2015.Inversement, rarement - sinon jamais - ce terme n\u2019est utilisé pour qualifier des mouvements d\u2019extrême-droite ou les acteurs du saccage à l\u2019hôtel de ville de Montréal.Il semble alors que ce que la société considère aujourd\u2019hui comme RELATIONS étant radical est essentiellement défini par le haut et relayé par les médias qui se font la courroie de transmission des élites.Cependant, toute analyse se limitant à dénoncer une manipulation des masses reste insuffisante pour comprendre la situation.Le fait d\u2019accuser de radicalité des mouvements qui ne le sont aucunement est un symptôme de l\u2019intériorisation culturelle et de l\u2019intégration sociale des masses dans une «démocratie» néolibérale soutenue par une idéologie néoconservatrice, moralisatrice et stigmatisante, qui sème la division en réduisant le social à une peau de chagrin.Empêtrés dans des « luttes de places », les individus fusionnent alors en des masses dans lesquelles la soumission à l\u2019autorité procure le sentiment de l\u2019incarner et d\u2019avoir un pouvoir sur son voisin.Il suffit de lire les commentaires d\u2019opinion sur les sites des médias pour ressentir toute la violence de l\u2019état de crise, de peur, de sursis qui veille dans une population retournée contre elle-même.LA RADICALITÉ ÉPUISÉE Ainsi, à notre époque, l\u2019austérité de la pensée semble avoir remplacé la radicalité.Par un effet de miroir avec le pouvoir néolibéral, elle neutralise le politique et la véritable critique par les procédés de la déconstruction et du slogan.On n\u2019a qu\u2019à penser à l\u2019affaire Charlie Hebdo.Dans la foulée des attentats, quiconque ne disait pas « Je suis Charlie » et osait une critique radicale des conditions qui produisent le terrorisme (que ce soit l\u2019exclusion et le racisme dont sont l\u2019objet les musulmans en France ou encore la politique étrangère impérialiste des puissances de l\u2019OTAN) était accusé de justifier les actes des frères Kouachi.Si être radical, c\u2019est aller à la racine, c\u2019est-à-dire avoir une réflexion sur le caractère absolu et approfondi de quelque chose, faire table rase n\u2019est pas aller à la racine.En déconstruisant ce qui fait dans la société le socle de notre vivre en commun, les forces vives du capitalisme s\u2019affairent simultanément à la destruction de la pensée.Dans l\u2019intégration totale de la vie, normée, réglée, enrégimentée, à laquelle nous sommes conviés, « la pensée se trouve soumise à la subtile censure du terminus ad quem : pour peu qu\u2019elle entre en scène comme pensée critique, il lui faudrait nécessairement spécifier le résultat positif auquel elle veut parvenir1 ».Une critique du système reste alors une critique dans le système.Face à cette tendance, nous devrions continuer de réfléchir longuement au lieu d\u2019agir rapidement.Sans ancrage, sans arrière-pays, nos actions n\u2019auront aucun but, aucun socle, aucune répercussion.Le salutaire radicalisme serait alors celui de la réévaluation des concepts qu\u2019on utilise pour penser notre époque.Hélas, peu en font preuve.C\u2019est dire alors que « [.] si la parole peut devenir étincelle, elle n\u2019a aujourd\u2019hui encore rien incendié2 ».Dans une société malade, c\u2019est la vie qui se radicalise, et non les gens, voilà la vérité.\u2022 1.\tTheodor W Adorno, Société: Intégration, Désintégration, Paris, Payot, 2011, p.34.2.\tMax Horkheimer, Théorie critique.Essais, Paris, Payot, 2009, p.320. DeBat Alors que le terme radical sert de plus en plus à délégitimer la contestation sociale et politique et à semer la peur du chaos pour justifier des mesures de répression toujours plus musclées, est-il encore possible de se revendiquer d'une forme de radicalité dans notre société?La radicalisation du capitalisme produit un contexte favorable aux courants politiques radicaux.EMILIANO ARPIN-SIMONETTI L/émoi qu\u2019a provoqué l\u2019embrigadement de jeunes Occidentaux i par des courants djihadistes internationaux et la mal nommée lutte à la «radicalisation » qui s\u2019en est suivie ont sans doute fini de vider de son sens le terme radical.Celui-ci, déjà employé par les autorités et par bien des médias pour délégitimer la contestation sociale (notamment le mouvement étudiant), est aujourd\u2019hui devenu un stigmate justifiant la répression.Peut-on pour autant en déduire que nous sommes confrontés à la disparition imminente de toute forme d\u2019analyse de la réalité qui cherche à aller aux racines des problèmes ?Que la force de l\u2019appareil idéologique du système en place arrive à imposer une lecture unique du monde, et que toute contestation ouverte de son hégémonie n\u2019est que vaine agitation, quand elle ne contribue pas carrément à le renforcer?Une telle interprétation nous semble sous-estimer à la fois le rôle des mouvements de contestation contemporains et la crise de légitimité dans laquelle le néolibéralisme comme régime d\u2019économie politique est enfoncé; un contexte propice aux offres politiques radicales.RADICALISME DÉMOCRATIQUE ET ÉCOLOGISTE Sous l\u2019effet de la « révolution néoconservatrice » des 30 dernières années en Occident, les inégalités socioéconomiques se sont considérablement creusées.Appauvrissement, exclusion et destruction environnementale se sont accentués, entraînant d\u2019impor- tantes protestations.La crise financière de 2007-2008, à cet égard, a marqué un tournant.Devant l\u2019incapacité manifeste - voire le refus - de nos élites de réformer le système capitaliste et devant le durcissement des mesures d\u2019austérité, le projet néolibéral est apparu clairement pour ce qu\u2019il est : une entreprise de dépossession des classes laborieuses pour maintenir les privilèges de la classe dominante.Dès lors, la contestation s\u2019est amplifiée.Le mouvement des Indignés en Espagne, le mouvement Occupons dans plusieurs villes occidentales, et, plus près de nous, le Printemps érable de 2012 ont tous porté une critique radicale des institutions politiques.Ces mouvements, en mettant en scène des pratiques de démocratie directe et populaire, ont voulu réaffirmer le pouvoir souverain du peuple en dehors des institutions étatiques séquestrées par le grand capital.C\u2019est ce qui leur a valu une dure répression de la part des forces de l\u2019ordre.Parallèlement, notamment avec l\u2019essor des projets d\u2019exploitation des hydrocarbures « extrêmes », les populations vivant directement les contrecoups du saccage environnemental sont de plus en plus nombreuses à se dresser contre les firmes et les gouvernements qui en tirent profit.Et, devant la cooptation d\u2019une partie du mouvement environne-mentaliste, une part grandissante d\u2019écologistes affine des stratégies de plus en plus ouvertement anticapitalistes pour faire face à la crise écologique.RADICALISME OU CATHARSIS ?Que l\u2019action de ces courants politiques ne mène pas à des changements pro- fonds à court terme n\u2019enlève rien à leur radicalité, car c\u2019est dans la durée qu\u2019il faut les comprendre.Pour prendre l\u2019exemple du Printemps érable, la soif de liberté, d\u2019égalité et de justice sociale qui l\u2019a fait surgir n\u2019a pas été épuisée par les mois de manifestations et d\u2019assemblées générales, bien au contraire.Ce mouvement a joué un rôle majeur dans le renouvellement de l\u2019imaginaire politique de la jeunesse québécoise et a fortement contribué à tisser des alliances qui ont ensuite permis d\u2019élargir la lutte sociale, notamment contre l\u2019exploitation pétrolière.Aussi, comparer, comme le font certains observateurs, ce type d\u2019irruption politique à une simple soupape qui permet au système d\u2019évacuer un peu de pression sociale pour mieux fonctionner ensuite, cela relève de la boutade plus que de l\u2019analyse.Ce genre de moments politiques contribuent à faire progresser le sentiment sous-terrain que les choses doivent changer, tout en mettant en circulation de nouvelles stratégies, de nouvelles pratiques émancipatrices alimentant la réflexion poli-tique1.Bref, ils ont un rôle heuristique dans l\u2019élaboration d\u2019un discours contre-hégémonique.De plus, leur répression inévitable rend encore davantage visible la violence de classe et la nécessité d\u2019y mettre fin par un changement radical.Une conviction que le durcissement à venir de la crise du capitalisme ne pourra que renforcer, à mesure que se détériorent les conditions matérielles d\u2019existence d\u2019une part croissante de la population.Le radicalisme n\u2019est donc pas près de disparaître de notre société.\u2022 1.Voir James C.Scott, La domination et les arts de la résistance, Paris, éd.Amsterdam, 2008.L'auteur est secrétaire de rédaction de Relations RELATIONS juillet-août 2015\tE39 eN BRef FSM MONTRÉAL 2016 Montréal sera l\u2019hôte du prochain Forum social mondial (FSM), en août 2016.Pour la première fois, le célèbre rendez-vous altermondialiste se tiendra donc dans un pays du Nord.Rassemblant en général une majorité de participants du pays hôte, le FSM entraîne souvent des avancées sur le plan des luttes « locales », en plus de nourrir un processus international de création d\u2019alternatives aux grands systèmes de domination.Un événement spécial aura aussi lieu à Porto Alegre, au Brésil, en janvier 2016, au moment du Forum économique mondial de Davos, en Suisse.Dès sa création en 2001, le FSM a voulu porter la voix des peuples face à ce forum des élites.Renseignements : .LE LOGEMENT : UN DROIT Entamée à l\u2019automne 2014, la campagne « Le logement : un droit » menée par le FRAPRU a culminé par un camp pour le droit au logement, organisé à Montréal du 21 au 24 mai dernier.Malgré l\u2019expulsion à répétition des campeurs par la police de Montréal, la campagne a permis d\u2019interpeller la population et les gouvernements provincial et fédéral au sujet de la gravité des coupes affectant le logement social et sur la situation des mal-logés, des itinérants et des ménages qui consacrent une part croissante de leur revenu au logement.À cet égard, une série de capsules vidéo ont été produites, offrant des témoignages qui illustrent concrètement les problèmes de logement que vivent les personnes, de même que les bienfaits du logement social dans leur vie.Pour les visionner : .HISTOIRE DES FEMMES La plus importante base de données sur l\u2019histoire des femmes au Québec est désormais disponible en ligne.Né d\u2019une collaboration entre le Réseau québécois en études féministes et le Conseil du statut de la femme, le projet prend la forme d\u2019une ligne de temps interactive divisée en six grandes périodes, à laquelle s\u2019ajoutent des capsules vidéo et une multitude de liens et de ressources bibliographiques.En tout, près d\u2019un millier de rubriques, classées en huit thématiques générales, recensent les grands événements qui jalonnent l\u2019histoire des femmes au Québec de 1600 à nos jours, présentant également des personnalités et des groupes qui ont contribué à renforcer la place des femmes dans la société.La ligne du temps de l\u2019histoire des femmes au Québec : .APPEL DE L'EST La lutte contre les projets pétroliers au Québec ne fera pas relâche malgré les vacances estivales.Plusieurs groupes militants, dont le Comité printemps 2015 et l\u2019ASSÉ, ont récemment lancé L\u2019appel de l\u2019Est, une campagne visant à maintenir la pression tout l\u2019été contre les hydrocarbures, en particulier en Gaspésie et dans le Bas-Saint-Laurent.Il s\u2019agit de coordonner les efforts des nombreux organismes, groupes et citoyens afin de poursuivre la forte mobilisation déjà entamée depuis plusieurs mois partout au Québec et qui a, entre autres, freiné la construction d\u2019un port pétrolier à Cacouna.Une plateforme Web collaborative a été créée pour permettre de promouvoir des événements et de partager information et matériel militant : .MAISON DE SOLIDARITÉ Cinq ans après le décès d\u2019un artisan de Relations, le jésuite Guy Paiement, vient d\u2019être publiée une brochure signée Marc-André Tardif qui porte sur la maison historique sise au 853, rue Sherbrooke Est, où habitait Guy Paiement de 1978 jusqu\u2019à sa mort.Présentant de nombreuses photos d\u2019époque, la brochure Portes ouvertes relate la riche histoire sociopolitique de cette maison qui appartenait à la Société nationale Saint-Jean-Baptiste, depuis 1925, alors dirigée par Marie Lacoste Gérin-Lajoie, pionnière du mouvement pour le droit de vote des femmes au Québec.Transformée en coopérative d\u2019habitation à vocation d\u2019entraide et de partage par Guy Paiement et son équipe, elle fut le lieu de rayonnement privilégié de pratiques socioéconomiques et spirituelles inspirantes.Cette plaquette est donc aussi un hommage à l\u2019infatigable artisan de la justice sociale qu\u2019était Guy Paiement.On peut se la procurer en communiquant avec l\u2019auteur au 514-527-7448 ou au .UNIVERSITÉ POPULAIRE u 20 au 23 août à l\u2019UQAM, Les Nouveaux Cahiers du socialisme tiendront leur sixième Université populaire, en collaboration avec la revue Canadian Dimension.Quatre grands axes thématiques sont proposés : la réorganisation du capitalisme ; les nouveaux chemins de l\u2019émancipation ; le « futur du passé » ; construire la convergence.Relations y sera présente, notamment avec la participation d\u2019Emiliano Arpin-Simonetti à l\u2019une des activités organisées sur le thème de la surveillance.Renseignements : .40 juillet-août 2015 RELATIONS EN VERSION NUMÉRIQUE! REVUES CULTURELLES QUÉBÉCOISES MAINTENANT OFFERTES ARTS VISUELS CINÉMA CIEL VARIABLE I ESPACE I ESSE I ETC I INTER BRÈVES LITTÉRAIRES IMŒBIUSIXYZ.LA REVUE DE LA NOUVELLE CAP-AUX-D!AMANTS CONTINUITÉ I HISTOIRE QUÉBEC NUIT BLANCHE I SPIRALE\tJEU REVUE DE THÉÂTRE CRÉATION LITTÉRAIRE LITTÉRATURE ____ 24 IMAGES I CINÉ-BULLES I SÉQUENCES QUÉBEC FRANÇAIS I RELATIONS | LES CAHIERS DE LECTURE I LETTRES QUÉBÉCOISES I LURELU HISTOIRE ET PATRIMOINE Plusieurs revues culturelles québécoises ont fait leur entrée dans L'Entrepôt du livre numérique de l'Association nationale des éditeurs de livres (ANEL).Visitez la section Revues culturelles numériques de la Vitrine de l'Entrepôt wmuri mu\tm »i«m i < 111 m lu ¦ laTTïïil pour feuilleter les revues en ligne et acheter les numéros qui vous intéressent Société de développement des périodiques culturels québécois I Conseil des arts Canada Council du Canada\tfor the Arts muLtiméDias DOCUMENTAIRE LE PRIX À PAYER RÉALISATION : HAROLD CROOKS PRODUCTION : INFORMACTION CANADA, 2014, 90 MIN.Loin des clichés tropicaux généralement associés aux paradis fiscaux, présentant des plages luxuriantes où dormiraient des coffres d\u2019argent, ce documentaire s\u2019ouvre sur des images LE un documentaire de HAROLD CROOKS COMMENT LES PARADIS FISCAUX SAIGNENT LENTEMENT LA CLASSE MOYENNE PRIX À PAYER d\u2019une tout autre nature.On y voit des nuages en mouvement accéléré dans le ciel, des orages électriques menaçants : ils symbolisent la mouvante immatérialité des circuits financiers que ce film nous fera connaître, en racontant l\u2019histoire « des forces puissantes qui creusent le gouffre entre une poignée de privilégiés et la multitude des autres ».Nos sociétés sont face à la crise fiscale qui vient - pour reprendre le titre du livre de la fiscaliste québécoise Brigitte Alepin dont il s\u2019inspire, et qui a ~| juillet-août 2015 RELATIONS contribué au scénario.On estime qu\u2019en 2010, entre 21 000 et 32 000 milliards de dollars se trouvaient dans les paradis fiscaux, soit de 10 % à 15 % du patrimoine financier mondial.Quand bien même les îles Caïmans seraient submergées par la montée des océans, par exemple, elles demeureraient le quatrième paradis fiscal mondial.Car l\u2019argent ne dort pas au soleil, à l\u2019abri de l\u2019impôt; il voyage constamment à des vitesses vertigineuses.Son univers connaît une expansion inégalée dans l\u2019histoire, qui a un impact délétère sur la fiscalité et, au final, sur la démocratie.D\u2019autres documentaires, tels Évasion fiscale, le hold-up du siècle de Xavier Harel ou Let\u2019s make money de Erwin Wagenhofer, ont mieux montré les terribles conséquences des paradis fiscaux pour les pays pauvres ou appauvris.Mais Le prix à payer, réalisé par Harold Crooks (Survivre au progrès), tire sa force du contexte de sa réalisation, soit la crise financière de 2008, qui a vu les États absorber le choc et transformer la dette privée des financiers cupides en dette publique, pour ensuite refiler la facture aux populations en imposant de durs plans d\u2019austérité.Ajoutons à cela les fuites de documents secrets (Swissleaks, Offshore Leaks) qui ont aidé à révéler à quel point les richissimes et les transnationales (Google, Amazon, etc.) font valser les milliards à l\u2019abri de l\u2019impôt.D\u2019où certaines scènes fort révélatrices dans lesquelles on voit des dirigeants de transnationales sommés par des parlementaires de répondre de leur irresponsabilité fiscale - des « voyages » que font les profits loin de l\u2019endroit où l\u2019activité commerciale réelle de leur entreprise se déroule pourtant.On apprend aussi le rôle historique et actuel très important que jouent le Royaume-Uni et la Cité de Londres (la City) dans le phénomène des paradis fiscaux, chaque étape de la décolonisation de l\u2019ex-empire britannique ayant nourri leur expansion.Cette domination anglosaxonne se reflète à juste titre dans le choix des interve- nants du film.On y retrouve John Christensen du Tax Justice Network, une figure incontournable de la lutte contre les paradis fiscaux qu\u2019on a déjà eu le plaisir d\u2019entendre à Montréal.Le parti pris du film est d\u2019ailleurs de faire parler des experts, dont plusieurs qui ont œuvré à l\u2019intérieur du système financier et en dénoncent aujourd\u2019hui les fautes et dérives.Si on retrouve quelques francophones, dont Thomas Piketty et Alain Deneault, on peut déplorer qu\u2019un film qui traite aussi de la taxe sur les transactions financières - revendication qui a fait naître le mouvement altermondialiste ATTAC -n\u2019ait pas donné la parole à un de ses représentants, pensons à Dominique Plihon, Susan George ou Peter Wahl.Taxer les transactions financières freine la spéculation et ouvre la possibilité d\u2019un régime fiscal international.C\u2019est tout l\u2019enjeu de fond et ce pourquoi cette taxe, qui existe déjà dans certains pays, est plus révolutionnaire qu\u2019il n\u2019y paraît, et donc férocement combattue.Pour saper les bases des paradis fiscaux et mettre fin à une concurrence fiscale destructrice que les États ont tristement contribué à instaurer, des pistes sont données : taxer les profits des entreprises là où ils sont réalisés, briser le secret bancaire en mettant en place l\u2019échange de renseignements fiscaux automatique entre les pays, revenir à une éthique de la finance en tant que mission d\u2019intérêt public, etc.Il manque cependant au tableau un mot sur le rôle que jouent aussi les traités de libre-échange dans la déréglementation du secteur de la finance et la libre circulation des capitaux.Chose certaine, la pression des populations est cruciale pour éviter que le prix à payer pour tout cela soit la reféodalisation du monde et la montée d\u2019une extrême droite déjà perceptible dans certains pays.CATHERINE CARON LivRes PCI*.S>.uj&t?$'?L'ÂGE fj*$ CITOYEN .hCWP RETRAITE ET ENGAGEMENT SOCIAL Jean Carette L\u2019ÂGE CITOYEN Montréal, Boréal, 2014, 238 p.Jean Carette, gérontologue social d\u2019origine française, est un véritable pionnier des études sur le vieillissement au Québec.Son dernier ouvrage, dont le cinéaste renommé Fernand Dansereau signe la préface, est une méditation sur l\u2019âge de la retraite, ancrée dans son expérience d\u2019aîné engagé pour la justice sociale.Le but premier de l\u2019auteur est de déjouer l\u2019âgisme et les représentations discriminatoires envers les personnes âgées, en déconstruisant les discours alarmistes et la philosophie des politiques publiques d\u2019assistance, ciblant la population âgée comme un fardeau sociétal.Par exemple, devant les nombreux avertissements concernant le «tsunami gris » qui frapperait le Québec d\u2019ici 2030 en raison d\u2019une proportion de personnes âgées (plus de 65 ans) qui frôlera les 30 %, Carette se demande plutôt « comment faire du vieillissement collectif un levier de développement » (p.95), partant du fait que « le vieillissement démographique n\u2019est qu\u2019un changement de répartition entre les cohortes d\u2019âges » (p.15).Il apporte une réponse en imaginant une réelle inclusion sociale des savoirs aînés, une valorisation de leur existence et de leur travail, rémunéré ou non, au-delà du développement d\u2019un «marché gris » (p.153).L\u2019auteur propose également de revoir notre manière de considérer les âges de la vie et les modes de redistribution de la richesse en place dans un Québec enivré de néolibéralisme.Une « politique des âges » véritablement égalitaire ne s\u2019adresserait pas seulement à une population âgée considérée comme « en besoin », mais bien à tous les citoyens.Tout au long de l\u2019ouvrage, le sociologue témoigne d\u2019ailleurs d\u2019un grand souci pour les conditions matérielles d\u2019existence en argumentant que «ce n\u2019est pas la retraite qui est un risque, mais bien la pauvreté » (p.76).Pour contrer l\u2019exclusion dont peuvent être victimes les aînés, il propose, entre autres, la mise en place d\u2019un revenu minimum garanti, l\u2019extension des régimes de retraite à prestations déterminées et la construction de logements sociaux.Mais par-delà ces réformes, Carette appelle à une réinvention des rôles sociaux prévalant chez les aînés.Permettre que la retraite devienne un « âge citoyen » à grande échelle, ou généraliser le modèle de la « retraite solidaire », comme dirait la sociologue Anne-Marie Guillemard, voilà le désir le plus cher de l\u2019auteur : « fini le temps des mises au rancart, finie l\u2019exclusion du système de production, bienvenue dans l\u2019ère de l\u2019implication citoyenne » (p.87).Bien que l\u2019ouvrage soit particulièrement pertinent et l\u2019écriture parfois lumineuse, il faut toutefois formuler quelques réserves.L\u2019auteur utilise trop souvent le « nous » sans spécifier à qui il réfère vraiment : les gens du Québec, d\u2019Amérique du Nord, d\u2019Occident ?Ce genre de généralisation se trouve aussi dans l\u2019encart, inséré au milieu du livre, où le psychologue Yves Vaugeois parle de « la culture orientale » et de la place importante qu\u2019elle accorde aux « porteurs de sagesse » (p.86).Cela masque une complexité anthropologique et empirique qui sert souvent à glorifier des ailleurs meilleurs.Par ailleurs, Fernand Dansereau mentionne dans sa préface que Carette nous invite à un « changement radical de perspective ».Je n\u2019irais pas jusque-là.Nous sommes plutôt devant une série de réformes sociales-démocrates réfléchissant la question de l\u2019inclusion sociale des aînés à partir des concepts de citoyenneté, de progrès et d\u2019État social.Une perspective « radicale » impliquerait de remettre en cause les mécanismes du développement, du progrès et de l\u2019exploitation par le salariat qui est à la base même de l\u2019exclusion sociale.En somme, Edge citoyen est un livre instructif et porteur d\u2019espoir qui permet de découvrir l\u2019expérience inspirante de Jean Carette, donnant le goût de suivre son exemple d\u2019engagement social à la retraite.S\u2019il peut convaincre une partie de la population que la coexistence de cinq générations n\u2019est pas en soi source de problèmes, ni de conflits, mais plutôt une chance et une richesse collective, L\u2019dge citoyen aura atteint son objectif.JULIEN SIMARD DÉMOCRATISER L'ÉCONOMIE Michael Lewis et Pat Conaty IMPÉRATIF TRANSITION.CONSTRUIRE UNE ÉCONOMIE SOLIDAIRE Montréal, Écosociété, 2015, 420 p.Après avoir fait paraître, en 2010, une traduction française du Manuel de transition de l\u2019enseignant en perma-culture Rob Hopkins, un guide consacré à des solutions permettant aux citoyens de construire localement des sociétés écologiques et résilientes, les éditions Écosociété poursuivent dans la même lignée avec Impératif transition, paru en anglais en 2012.Michael Lewis, engagé depuis 35 ans dans le développement économique communautaire et l\u2019économie sociale et coopérative, et Pat Conaty, qui s\u2019intéresse aux solutions à l\u2019endettement des ménages, au développement de la finance communautaire et aux fiducies foncières communautaires, en sont les auteurs.Le premier a fondé le Centre canadien pour le renouveau communautaire ; le second est membre de la New Economics Foundation et chercheur associé à Co-operative UK.Les auteurs partent du constat, largement partagé, que notre dépen- il RELATIONS juillet-août 2015 LiVRes MICHAEL LEWIS PAT CONATY IMPÉRATIF TRANSITION Construira une économie solidaire écosociété ¦ dance au pétrole et à une croissance économique sans fin nous mène vers un mur et menace la survie même de notre espèce sur la planète.Face à l\u2019instabilité d\u2019une économie-casino qui fait des ravages et devant la menace des bouleversements climatiques, ils proposent des voies de sortie fécondes.Tout au long de l\u2019ouvrage, sept principes de résilience sont proposés, permettant aux lecteurs de juger de la valeur des innovations exposées et proposées : la diversité, la modularité, le capital social, l\u2019innovation, le chevauchement, les boucles de rétroaction serrées et, enfin, les services fournis par les écosystèmes.De ces principes découlent, selon eux, quatre grandes stratégies : reconquérir les communs, réinventer la démocratie, construire une économie de solidarité sociale et établir les prix en fonction du fait que les gens et la planète comptent par-dessus tout.De façon généralement convaincante et stimulante, chaque chapitre explore des chantiers à mettre en œuvre localement et présente des réalisations inspirantes de citoyens actifs un peu partout sur la planète.Par exemple, le chapitre intitulé « Au-delà de l\u2019endettement : le prêt sans intérêt » lance une charge contre l\u2019intérêt exigé par les banques, en le comparant à de l\u2019usure qui maintient les travailleurs et les États dans le piège de l\u2019endettement.On propose ainsi le prêt sans intérêt mis de l\u2019avant par la coopé- 44 juillet-août 2015 RELATIONS rative bancaire JAK, en Suède.« Débarrassés du fardeau des coûts d\u2019intérêt, ménages, communautés et gouvernements peuvent réinvestir temps et argent pour améliorer leurs moyens d\u2019existence et favoriser l\u2019épanouissement de la vie collective » (p.99).À l\u2019aide de graphiques comparatifs, les auteurs démontrent l\u2019efficacité désarmante du système JAK, dont les membres contractent souvent des emprunts pour refinancer des prêts obtenus de banques commerciales, épargnant ainsi des milliers de dollars en frais d\u2019intérêt.Tout au long des 12 chapitres, d\u2019autres voies concrètes nous sont présentées : le logement abordable à perpétuité (avec le modèle de fiducie foncière communautaire en essor aux États-Unis), l\u2019autosuffisance énergétique (par l\u2019exemple de la Yorkshire Energy Services et celui de la ville suédoise de Kristianstand), l\u2019agriculture soutenable (avec le mouvement japonais Seikatsu), la souveraineté alimentaire (avec La Via Campesina latino-américaine) et le capital coopératif (avec le système basque Mondragon).Ce ne sont que quelques-unes des expérimentations discutées par les auteurs, à travers lesquelles des citoyens déterminés mettent en branle un mouvement de résilience globale joliment et vertement révolutionnaire.Tout en tenant compte des particularités locales dans l\u2019élaboration de tels projets durables, les lecteurs pourront constater qu\u2019il est bel et bien possible, ici et maintenant, dans nos milieux de vie, d\u2019améliorer substantiellement nos rapports sociaux, politiques, économiques et écologiques, en mettant sur pied des projets audacieux mais réalisables qui répondent bien à nos besoins.Les auteurs nous invitent ainsi avec intelligence à décoincer notre vision des choses, pour s\u2019engager et accomplir ensemble cette ambitieuse « Grande Transition ».BENOIT ROSE POUR UN NOUVEL UNIVERSALISME Sophie Bessis LA DOUBLE IMPASSE.L\u2019UNIVERSEL À L\u2019ÉPREUVE DES FONDAMENTALISMES RELIGIEUX ET MARCHAND Paris, La Découverte, 2014, 240 p.L^historienne Sophie Bessis porte un regard inquiet et pénétrant sur les deux grandes idéologies postmodernes - ce qu\u2019elle appelle la double impasse -à l\u2019œuvre dans le monde actuel : les fondamentalismes religieux et le fondamentalisme capitaliste, les deux s\u2019accommodant très bien l\u2019un de l\u2019autre.Elle montre que leurs effets se conjuguent pour rejeter l\u2019individu libre de la modernité et le dépouiller de sa capacité à s\u2019organiser en collectif politique.Où et comment un nouvel universalisme pourrait-il se reconstruire ?C\u2019est à cette question que le livre tente de répondre.Il s\u2019organise en trois grandes parties.Dans la première, «Le temps de l\u2019anomie », l\u2019auteure se penche sur l\u2019état général du monde après la révolution conservatrice économico-religieuse des années 1980.Nous sommes placés devant une planète finie, réalité que nous refusons d\u2019affronter parce que notre système marchand ne peut vivre que d\u2019une expansion sans limite.L\u2019auteure examine les liens possibles entre les révolutions démographique et technologique de la deuxième moitié du XXe siècle et les phénomènes de l\u2019accaparement des terres, de la pauvreté des masses et même de la guerre.Malgré de telles catastrophes, nous refusons de comprendre qu\u2019il faut habiter le monde autrement : « Penser la limite nous est proprement insupportable ».« Révolutions et contre-révolutions», la deuxième partie, scrute ensuite l\u2019émergence des aspirations démocratiques en même temps que la montée du fondamentalisme religieux dans le monde arabo-musulman.Ici, la connaissance étendue de l\u2019histoire politique et intellectuelle des pays du Moyen-Orient que possède Bessis, ori- LivRes SOPHIE BESSIS LH DOUBLE IMPASSE l'UNIVERSEL R L'ÉPREUVE DES FONDAMENTALISMES RELIGIEUX EL MARCHAND ginaire de Tunisie et auteure de plusieurs ouvrages sur la région, facilite la compréhension d\u2019une réalité parfois difficile à lire du Québec.Elle rappelle la situation ambivalente de ces sociétés où les valeurs universelles ont été amenées par les colonisateurs, ceux-là mêmes qui, en même temps, bloquaient toute évolution vers la liberté.Puis, elle examine les multiples changements de la période récente, notamment les alliances entre fondamentalistes et modernistes avant et après la chute des dictatures.Elle relève, en les éclairant, les multiples tensions et contradictions : celles, par exemple, entre les aspirations à la liberté politique et la résistance à une liberté purement individuelle ; ou encore l\u2019opposition entre un islamisme transnational fondamentaliste, financé par le pétrole de la péninsule arabique, et des islams locaux.Enfin, la troisième partie, « L\u2019Occident à sa fenêtre », met au jour les contradictions des politiques occidentales qui, pour protéger leurs intérêts économiques, s\u2019allient à des gouvernements qui financent et soutiennent un islam fondamentaliste tout en professant haut et fort leur attachement aux droits de la personne, et notamment aux droits des femmes, qui sont bafoués dans ces mêmes pays.Inversement, les mouvements et gouvernements islamistes, tout en se posant comme anti-occidentaux, acceptent sans trop de douleur le libéralisme économique.Dans le regard occidental, deux dif-férentialismes empêchent l\u2019émergence d\u2019universaux.Celui de la droite continue à réduire les sociétés arabo-musulmanes à leur seule dimension religieuse et à les stigmatiser comme étant inéluctablement fermées à l\u2019idée même de progrès.Celui de la gauche, pour sa part, essentialise à sa manière les cultures arabo-musulmanes en les enfermant dans une identité musulmane fondamentaliste, l\u2019islam politique apparaissant à ses yeux comme une entreprise de décolonisation.L\u2019Occident s\u2019empêche ainsi de voir et de se solidariser avec ceux et celles qui, dans le monde arabe, se réclament de valeurs universelles.Cette analyse des différentialismes interpelle les Occidentaux que nous sommes.Des exemples québécois y sont d\u2019ailleurs mentionnés.Au terme de cet ouvrage, nul projet libérateur n\u2019émerge des deux fondamentalismes mondialisés, qui offrent comme seul horizon l\u2019obéissance à des lois indiscutables, relevant tantôt d\u2019une révélation prétendument divine, tantôt du dogme néolibéral.Malgré cela, Bessis veut croire que le Sud, et notamment le monde arabo-musulman, tiraillé qu\u2019il est entre des aspirations réelles à la liberté et la crainte de perdre son identité, pourrait être un lieu d\u2019éclosion de nouvelles valeurs universelles communes à toute la planète.S\u2019il n\u2019en fait pas véritablement la démonstration, son livre a le grand mérite d\u2019éclairer certaines contradictions profondes et de nous permettre ainsi de poursuivre notre recherche pour un monde plus humain.CLAIRE DORAN ENTRE VIE ET PENSÉES Edgar Morin et Tariq Ramadan AU PÉRIL DES IDÉES.LES GRANDES QUESTIONS DE NOTRE TEMPS Paris, Presses du Châtelet, 2014, 281 p.Ce livre offre une conversation intelligente et fascinante entre deux personnages bien connus appartenant à des milieux intellectuels différents : Edgar Morin, intellectuel engagé, non-croyant, critique depuis des années du capitalisme et de la culture dominante dépouillée de ses valeurs humanistes ; et Tariq Ramadan, penseur musulman qui enseigne aux adeptes de l\u2019islam une façon de vivre en fidélité avec leur spiritualitésanté SENS OE LA MALADIE cl capacité d'agir CRÉATEUR Abonn www.cssante.ca 418 682-7939 Un espace de réflexion, d'analyse, de dialogue et d\u2019information 1 « RELATIONS juillet-août 2015 LiVRes foi dans la société occidentale, démocratique et pluraliste, tout en portant un regard critique sur elle.Il contribue ainsi à mieux nous faire comprendre la crise actuelle de la civilisation occidentale, tout en apportant des propositions qui favorisent une possible renaissance.Les conversations, animées par Claude-Henry du Bord, couvrent d\u2019abord des sujets plutôt philosophiques : science et conscience morale, les mots et leur interprétation, les défis de la société démocratique, l\u2019intériorité et le sens de la vie.Puis, les deux intellectuels abordent des sujets plus concrets : le fondamentalisme, la question palestinienne et la guerre au terrorisme.Morin et Ramadan sont des amis.Malgré leur différence en matière de croyance religieuse, ils partagent la conviction profonde que les êtres humains ont une vocation éthique, dont découle l\u2019obligation de fonder des institutions qui servent le bien-être de tous.Edgar Morin, marxiste dans sa jeunesse, a répudié très tôt le stalinisme pour des raisons éthiques, refusant d\u2019accepter le traitement inhumain imposé à des dissidents.Cet homme de gauche ne s\u2019identifie à aucune idéologie, persuadé que la meilleure politique doit rester ouverte à la critique de ceux et celles qui se trouvent traités injustement par elle.üDGAR MORIN TARIQ RAMADAN AU PÉRIL DES IDÉES US ( jRANDES « lamui Cette préoccupation éthique, Tariq Ramadan la partage.Il a toujours critiqué la pratique purement rituelle de l\u2019islam qui néglige la priorité de l\u2019appel à l\u2019éthique.Dans cette conversation avec Morin, il présente surtout les idées de l\u2019éthique sociale musulmane - très proches de la doctrine sociale de l\u2019Église catholique depuis Jean XXIII -, un sujet traité longuement dans ses livres.Tous les deux sont convaincus que pour échapper à la crise de notre civilisation, il faut plus que la reconstruction des institutions ; une conversion du cœur menant à une éthique de la solidarité est aussi nécessaire.Il nous faut, dit Morin, une véritable métamorphose de la culture.Ce penseur critique garde une grande sensibilité envers la vie intérieure.Il se dit non-croyant, mais il parle de son âme et regarde l\u2019appel éthique qu\u2019il entend dans sa conscience comme un don, comme quelque chose qu\u2019il n\u2019a pas produit lui-même, mais qu\u2019il a reçu.Il garde l\u2019espoir parce qu\u2019il arrive quelquefois dans l\u2019histoire qu\u2019un évé- nement imprévisible sauve une société d\u2019une catastrophe.Les deux ne se demandent pas seulement ce qu\u2019il faut penser de la situation actuelle, mais aussi ce qu\u2019il faut faire.Selon eux, on doit chercher à vivre autrement, tant sur le plan personnel que public.Appelés par l\u2019éthique à la résistance, il faut nous efforcer d\u2019humaniser la vie collective par des gestes de solidarité, et la vie personnelle, par l\u2019amour du prochain.Morin et Ramadan évoquent enfin l\u2019humiliation infligée à ce dernier en France.Respecté en Angleterre, où il est maintenant professeur, Ramadan est dénoncé par un groupe de journalistes et d\u2019écrivains de l\u2019Hexagone qui le voient comme un radical dangereux.En 2013, le ministre de l\u2019Intérieur, Manuel Valls, a même annulé sa participation à une conférence en Italie, en raison de la présence de Tariq Ramadan.Je doute que ses accusateurs aient lu attentivement ses livres.Ils se basent plutôt sur des articles parus dans les journaux et des entrevues télévisées.Ayant étudié son œuvre, je trouve grandement injuste le traitement qu\u2019il reçoit en France.Ce livre est donc une contribution susceptible d\u2019éclairer bien des Français et de prémunir le Québec contre un tel jugement hâtif.GREGORY BAUM Le patrimoine religieux enjeux pour l'avenir Cahiers de spiritualité ignatienne i numéros par un (418) 653-6353 cahiersi@centremanrese.org www.centremanrese.org La spiritualité en dialogue avec la culture contemporaine Notre dernier numéro : 4g juillet-août 2015 RELATIONS refusons.org La radio citoyenne de Montréal illico chaîne 574 I www.cibl1015.com "]
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