Le devoir, 27 mars 2010, Cahier F
LE DEVOIR, LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 MARS 2010 LITTERATURE Dany Laferrière : « Pendant dix secondes, j’ai attendu la mort » .Page F 3 GAINSBOURG (HORS CHAMP) Joann Sfar Dargaud Paris, 2009,480 pages « Ces dessins m’ont permis de me faire une idée de mon histoire, puis de tout expliquer / ç|ei k C'(Ç(/A dq vLie^ V a mon équipé» DESSINS JOANN SFAR Ce ne sont surtout pas des produits dérivés du film de Joann Sfar sur Gainsbourg.Ce sont des carnets de dessins devenus livres, et des livres qui sont des œuvres en soi: presque 500 pages de scénario et de croquis de Sfar, et tout le tournage croqué par Mathieu Sapin.Peut-être bien le meilleur de l’aventure.SYLVAIN CORMIER Quand ils ont su que ç’allait être le Gainsbourg de Joann Sfar, qu’on allait bel et bien laisser à un auteur-dessinateur de bande dessinée l’écriture et la réalisation du méga super film biographique à propos du mythique et intouchable Serge, ils ont tiqué.Dans le milieu du cinéma, la faune médiatique du cinéma, la blogo-sphère des cinéphiles patentés, ont haussé le sourcil droit, celui du scepticisme, quand ce n’était pas le gauche, celui du mépris: de quoi se mêlait-il, celui-là?Ce bédéiste même pas grand public, ce croqueur de crobards bizarres! On maugréait d’autant qu’il n’était pas du tout question d’un film d’animation art et essai à la Persepolis de Maijane Satrapi, mais d’un vrai de vrai film avec des acteurs et de gros sous, le «biopic» officiel et autorisé par la famille.Après le ratage du Co-luche, llîistoire d’un mec d’Antoine de Cannes, confier Gainsbourg à un type qui n’avait jamais tenu une caméra?Bigre.Dans le grand petit monde de la bédé, on a réagi autre- ment.Sfar, c’est la star.Avec Trondheim, Larcenet, Bravo, Zep, l’un des grands de la présente génération.Un Hugo R*att pour l’an 2000: une patte, une poésie, une sensibilité, une manière (le raconter, une profondeur dans le propos.Le Chat du rabbin est son chef-d’œuvre (et deviendra un film aussi, en animation cette fois), mais Sfar n’est pas que Le Chat du rabbin: le corpus est déjà considérable, de Petit Vampire aux Pascin.Vénéré, Joann Sfar.Alors, pensez, rien qu’à l’annonce, rien qu’à la mention des noms accolés, Sfar + Gainsbourg, ç’a été l’allégresse: ça ne pourrait être qu’extraordinaire.Chacun sa chapelle.Ce qu’on savait aussi, chez les fadas de bédé, c’est qu’il y aurait un livre de Sfar.Normal, il dessine tout le temps.Ses carnets de croquis et dessins sont légendaires (il y en a toute une série, à l’Association).Ça n’a pas raté: dès décembre, en France, avant même la sortie du film, paraissait Gainsbourg (hors champ) chez Dargaud.Une brique: 480 pages en quadrichromie.Une splendeur, un joyeux foutoir aussi, mais surtout une sacrée somme qui n’est pourtant pas une intégrale.Tout juste une «sélection de dessins issus des quarante carnets qui m’ont accompagné tout au long du projet Gainsbourg», écrit Sfar dans la note liminaire de la somptueuse chose.Il précise: «Ce sont principalement des dessins d’écriture.Ils m’ont servi à convaincre les différents collaborateurs.Ces dessins m’ont permis de me faire une idée de mon histoire, puis de tout expliquer à mon équipe.» Ils ont également séduit Charlotte, Lou et Lulu, les héritiers.Plus fort encore: tout un tas de dessins ont été saisis d’après nature, en plein tournage.Ne plus avoir une milliseconde pour dessiner n’a jamais empêché le réalisateur Sfar de dessiner.Justification poétique de l’intéressé: «Même entouré de camions et de bruit et du cirque d’un tournage, le dessin constitue l’étoile du Nord, la légitimité et l’appétit de réel, de rêve, il donne des forces.» En clair, ça veut dire qu’en plus d’avoir rêvé et scénarisé son film en dessinant tout seul dans son coin, puis d’avoir utilisé le dessin comme mode de communication à toutes les étapes de la préparation du tournage et pendant le tournage même, Sfar disposait sur les plateaux et les VOIR PAGE F 2 GAINSBOURG Salon intern, tional du livre 7 au 11 avril 2010 Centre des congrès de Québec www.silq.ca de Québec QuÈBBC Québec h El ^ Desjardins developpemeni culturel leSoleiI Musee national des beaux arts du Canada for the A M Canadian Patrimoine 'SP '^106,3tlu QuebeC .ni, \Tn| D Heritage canadien télêvsion QUÉBEC Québec rara prÊm ebe chaîne OoÉbecSS Llj Uf \ 01 11 F 2 LE DEVOIR, LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 MARS 2010 EN APARTE La résistance LIVRES Jean-François Nadeau / i «Parle-moi du mauvais temps Refais-moi penser à rien» — Les Trois Accords Files d’attente habituelles à Tépicerie.Dans celle où je me trouve, derrière et devant, les propos échangés appartiennent tous à l’univers de la maladie ou de l’argent, deux sujets de l’heure soutenus par une schizophrénie à laquelle carbure l’actualité.Rien entendu du tout, par contre, sur le gros pourcentage d’analphabètes dans notre petit monde québécois ni sur les maigres succès de notre grand système d’qnseignement.A l’entrée du passage étroit qui conduit à chaque caisse enregistreuse, les magazines populaires se dressent en colonnes triomphales.En attendant son tour, rien de mieux à faire que d’en apprécier les meilleurs, mis à part le Paris Match, dont on sait déjà tout à cause de Marc Laurendeau à la radio de nos impôts.Mon supermarché contribue à m’ouvrir les yeux.Comment perdre du poids sans douleur.Apprendre à tripler sa mémoire.Mieux jouir à deux.Ce fameux point g, vous connaissez?C’est le printemps.Le temps du grand ménage.Au condo, dans sa vie, en duo, en solo.Votre chien a-t-il un problème de comportement?Comment récompenser vos enfants?Les vertus étonnantes du thé chaï.Les secrets de vos plantes vertes.Ceux de Marie-Chantal, de Dominique ou de Crystel-Ann.Et bien d’autres choses encore, dans l’ordre des sujets qui se cramponnent fermement à vous.Tout ce papier glacé raconte une même histoire, et cette histoire, oui, la même toujours, suffit forcément à n’importe qui, n’importe quand, puisque c’est tout ce qui est mis en avant.Avec une grande souveraineté, la colonne d’imprimés du supermarché écarte l’inutile.On y voit tout de suite comment va le monde: il va de mieux en mieux.Car «acheter, c’est voter».D’ailleurs, en achetant à la caisse un sac recyclable, un produit chinois parfaitement écologique, vous contribuez à l’améliorer, encore et encore.Il est en plus toujours possible d’espérer pour soi un monde vraiment meilleur avec l’achat d’un billet de loterie.La Poule aux œufs d’or spécial gala ou un 6/49 avec extra?En attendant de vous en retourner à la maison en auto, vos petits gestes peuvent mener loin.Devant le fort succès du commerce et de l’esprit qui le sous-tend au XXL siècle, c’est avec un sentiment de parfaite inutilité que j’entreprends de dire au moins un mot sur celui du XVIL.J’ose à peine avancer que s’intéresser à l’histoire de l’humanité constitue désormais une «résistance», certain de me faire qualifier tout de suite d’excité paranoïaque ou d’extrémiste ultra, comme Gilles Duceppe, ce pauvre bougre qui se permet d’emprunter quelques mots à l’écrivain Pierre Vadeboncœur.Nous voilà à l’ère où régnent les faux impertinents, où la seule résistance tolérée est celle qui ne peut se mesurer qu’au microscope.Parlons tout de même de Timothy Brook, SOURCE PAYOT La Liseuse à la fenêtre, vers 1657, de Johannes Vermeer.© Dresde, Staatliche Kunstammlungen, Gemëldegalerie.un historien canadien-anglais, spécialiste de la Chine, qui a écrit un livre admirable dont j’qi dit déjà ailleurs tout le bien que j’en pense.A partir d’une lecture originale de cinq toiles de Vermeer, il entreprend de dresser un portrait de l’état du commerce mondial à l’époque de ce peintre hollandais devenu célèbre seule- ment après sa mort.Son livre, érudit, porté par un souffle rare, chef-d’œuvre d’érudition, nous fait découvrir les rapports du monde européen avec l’Asie et les Amériques.Derrière chaque tableau, on découvre les velléités de conquête des découvreurs du continent américain, depuis l’usage de l’arquebuse, en passant par la traite des fourrures autant que par la production de porcelaines chinoises, sans compter un fascinant chapitre consacré à la diffusion commerciale du tabac et au développement de l’esclavage comme pilier du commerce moderne.Tout cela à partir de toiles de Vermeer?Oui.Timothy Brook considère, comme bien des hommes de notre temps, que chaque tableau de maître présente des énigmes qu’il convient de savoir résoudre au mieux pour soulager notre appétit du monde.Il n’est tout de même pas sans savoir que les énigmes, ce sont les hommes qui se les posent, non les tableaux.Quant à savoir ce qu’on pourra découvrir un jour derrière les toiles signées Muriel Millard, André Montmorency ou Ginette Reno, lesquelles sont présentées périodiquement par les imprimés de mon supermarché, j’imagine qu’on y percevra une résistance culturelle héroïque d’un nouveau genre dont les perspectives de succès et de durée m’échappent tout de même quelque peu pour l’instant.jfnadeau@ledevoir.corn LE CHAPEAU DE VERMEER Le XVIP siècle à l’aube DE LA MONDIALISATION Timothy Brook Traduit de l’anglais (Canada) par Odile Démangé Payot Paris, 2010,299 pages Agnès GRUDA ONZE PETITES TRAHISONS BÉDÉ La dure condition de l’auteur en quatre temps FABIEN DEGLISE écrivain raconte: «L’entrevue f s’est très bien passée! Jusqu’à ce que la journaliste dise qu’elle adore ce que je fais.Elle m’a donné tous ces compliments à propos du livre, alors j’ai bien compris ce qu’elle voulait! Je lui ai dit: “t’as envie de coucher avec moi hein, petite cochonne?” Et, heu, ben elle avait pas envie.» Vous en doutiez?En voilà la preuve: le métier d’auteur n’est pas facile.Stéphane Dompierre en fait d’ailleurs, pour une deuxième fois, une désopilante démonstration dans Jeunauteur (Québec Amérique).Pour le plaisir de la chose, cet autre tour de piste dans le quotidien délicieusement ennuyeux d’un homme de lettres, intitulé Gloire et crachats, est mis en image par le bédéiste Pascal Girard, l’homme derrière Nicolas et Dans un cruchon.Quand un duo est gagnant, on le garde! Cynique à souhait, crue (parfois) et débordante d’humour.cette association de créateurs reprend donc son projet initial et met en question, par la porte du comique en format de quatre cases, la condition de l’écrivain.Un jeune auteur face à son ordinateur et, parfois, à ses toilettes, à sa machine à café et/ou à sa table à dédicaces, dans une librairie près de chez lui, pour mieux y rire à haute voix de son existence.Loin de la douloureuse recherche de l’inspiration, qui a rythmé le premier tome, ce nouveau chapitre s’ouvre plutôt sur l’après-publication d’un bouquin et l’enfer qui suivrait naturellement, surtout quand une séparation a un peu brouillé les cartes.De l’éditeur fatigant et insistant à la critique complaisante, en passant par les amitiés modernes, par l’entremise de Eacebook, l’in- différence du consommateur de livres et même le manque de sexe, tout y passe, avec la finesse d’un trait inversement proportionnelle à la redondance nécessaire et au simplisme calculé du dessin de Girard.Bien sûr, le vécu de Dompierre, auteur à’Un petit pas pour l’homme et de Mal élevé (Québec Amérique), n’a en rien alimenté le contenu de ce bouquin.Il «crée les textes de Jeunauteur pendant que quelqu’un d’autre écrit ses romans», prévient la quatrième de couverture.Girard, lui, dessine «quand il a le temps, d’habitude en conduisant sa voiture entre Québec et Jonquière».Et forcément, on aimerait que le binôme inventif continue sur cette voie.Le Devoir GAINSBOURG SUITE DE LA PAGE F 1 extérieurs d’une sorte de panoplie portative du dessinateur compulsif: «une table pliante et une lampe de spéléologue et up carnet/gouaches/aquarelles».A tout moment, il pouvait dessi- Pari réussi pour la journaliste Agnès Gruda, qui fait ses premiers pas du côté de la fiction: ses Onze petites trahisons révèlent une plume suave, minutieuse, sertie de morsures et de griffes.Danielle Laurin Le Devoir ë Retrouvez-nous sur fO I twitter et facebook Agnes Gruda ONZE PET TES TRAH SONS Émeline Pierre EMEUNE P ERRE BLEU D’ORAGE Des récits troublants ou il est question de migrations, d'identités et de résistances.NOUVELLES, 132 pages, 20,95$ www.pleinelune.qc.ca Nouvelles • 296 pages • 24,95 $ Boréal www.editionsboreal.qc.ca ner.Et dessinait.Ce n’est pas tout.Il disposait aussi d’un compatriote: Mathieu Sapin, autre auteur-dessinateur de bédé au curriculum notable (Supermurgeman, La Eille du savant fou, Francis Blatte, etc.).Alors qu’une équipe de cinéma s’occupait de l’habituel «making of» requis pour les bonus du futur DVD, Sapin a fait r«espion de service», armé lui aussi d’un carnet, sa bonne tête ronde savamment camouflée sous un «bonnet acheté au supermarché».Mission: tout croquer.A la quatrième des 358 pages de son bloc-notes en bédé intitulé Feuille de chou (journal d’un tournage).Sapin met en scène son arrivée dans l’équipée Gainsbourg (vie héroïque).Sfar dit: «Je vous présente mon copain Mathieu.Il va dessiner tout ce qui se passe autour du film.Il a le droit d’aller partout et de noter tout ce qu’il voit et entend.Même les pires saloperies.» Sapin commente en pensée: «Ah bah comme ça au moins je suis sûr que tout le monde va se méfkr de moi.» Deux livres, deux expériences.Infiltration du processus cinématographique par la bande, littéralement Sfar dessine et filme, Sapin dessine Sfar filmant Sapin dessine même Sfar en train de dessiner.Eascinant dédoublement de la perspective.Eeuilleter Gainsbourg (hors champ), c’est avoir accès à la bulle de Sfar, on voit dans sa tête et c’est magnifique.Parallèlement, le journal-bédé tenu au jour le jour par Sapin montre Sfar au travail.Autant les dessins de Sfar laissent libre cours à ses obsessions érotiques et psychanalytiques concernant la vie et l’œuvre de Gainsbourg, autant le Sfar observé par Sapin pendant FEvjMLE Je Chou ( JoUFnal d un .le tournage est tout simple et gentil, voire émerveillé par ses comédiens et techniciens.«C’est vous les professionnelles», dit-il aux costumières.A la fin, on constate: les deux livres sont immensément satisfaisants.Pour ne pas dire autosuffisants.Sfar a beau affirmer que le film est au centre et qu’il faudrait l’avoir vu avant d’ouvrir son Gainsbourg^ (hors champ), le journal de Sapin a beau s’offrir en complément de pro^amme, on peut se demander si ce n’est pas le film lui-même qui aura été le prétexte de telles merveilles.Et la plus grande réussite du projet Sfar l’avoue presque: «Grâce aux dessins, je me souviens de tout.» Pour un peu, on se passerait du film.Le Devoir FEUILLE DE CHOU (JOURNAL D’UN TOURNAGE) Mathieu Sapin Delcourt coll.«Shampooing» Paris, 2010,358 pages LE DEVOIR, LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 MARS 2010 F 3 LITTERATURE Dany Laferrière : « Pendant dix secondes j’ai attendu la mort » Æ.V Danielle Laurin Il avait été annoncé, le titre était trouvé: Notes à l’usage d’un jeune écrivain.Mais c’est un autre livre qui paraît aujourd’hui.Un livre qui vibre, qui célèbre la vie.Un livre d’écrivain qui fait plutôt qu’il ne dit.Tout bouge autour de moi, c’est Dany Laferrière dans le séisme du 12 janvier dernier à Haïti.C’était d’abord une chronique, écrite à chaud, parue dans Le Nouvel Obser-lyS ,r- valeur et Le Devoir.Mais impossible de s’arrêter.Une frénésie s’est emparée de l’auteur, il n’avait pas le choix.C’est ce qu’il explique dans le prologue.Pas moyen d’écrire sur autre chose que sur ça.Le séisme.11 dit que le sujet s’est emparé de lui.Qu’il a écrit ce livre dans l’urgence.Que ce livre ne pouvait être fait que dans l’urgence.11 en parle comme d’une passion physique qui se jette sur vous, vous obsède jour et nuit.Et il précise que, s’il a un conseil à donner à un jeune écrivain, ce sera ça: «Ecrivez sur ce qui vous passionne.Ne cherchez pas le sujet, c’est lui qui vous trouvera.» Ce qui est étrange, c’est qu’on a l’impression, nous, à l’autre bout, que ce livre se jette sur nous.S’empare de nous.S’impose à nous.Impose son rythme.Sa voix.Son regard.Comme si cela allait de soi.Comme si nous étions la main qui note dans le carnet noir.Très, très fort.Plus nous sommes dans le séisme, plus nous sommes proches du séisme, plus c’est fort Vers la hn, avec le recul qui s’installe peu à peu, l’aspect pamphlétaire, polémiste, a tendance, parfois, à prendre le dessus.Pour nécessaires et éclairantes qu’elles soient aux yeux de certains, et discutables pour d’autres, les considérations de Dany Laferrière sur le rôle de l’aide humanitaire, le rôle des médias, la reconstruction d’Haïti, etc., nous happent moins.Ce qui happe, c’est d’abord la première secousse, bien sûr.«Ce fut si soudain.Et d’une étrange brièveté.Pas plus d’une minute, et chaque seconde semblait autonome.» Quand cela se produit, Dany Laferrière est attablé qvec son éditeur Rodney Saint-Eloi et le critique Thomas Spear, qui sont là, comme lui, à Port-au-Pripce, pour le festival littéraire Etonnants voyageurs.«On a eu huit à dix secondes pour prendre une décision.Quitter l’endroit ou y rester.» Ils quittent le resto de l’hôtel, se retrouvent tous les trois à plat ventre dans la cour.«De toute façon, person- 1 ' j.‘ -i- à FRANÇOIS GUILLOTAFP Dany Laferrière, photographié à Paris en novembre dernier, au moment où ii recevait ie prix Médicis.ne ne peut prévoir où la mort l’attend.» Ensuite, tout va très vite.La deuxième secousse.Les cris.Les bâtiments effondrés tout près, le sauvetage des personnes enfouies sous les décombres.Et déjà, les petits détails, la vie qui continue: les gens qui étaient sous la douche au moment de la première secousse et qui ont oublié de fermer le robinet en partant.Puis c’est la première nuit, une nuit sans fin, d’attente, d’angoisse.«Couchés par terre, nous ressentons chaque tressaillement du sol au plus profond de soi.On fait corps avec la terre.Je pisse dans les bois.Mes jambes se mettent à trembler.J’ai l’impression que c’est la terre qui tremble.» Les petits détails reviennent.Là, une fleiu qui embaume.Là, une petite fille qui veut savoir s’il y aura classe demain.Et au matin, une femme au coin de la rue, avec ses quelques mangues à vendre.Les gens dans la rue, qui chantent Leur dignité.La découverte, petit q petit de l’ampleur des dégâts.A Pétionville, à Delmas.Les cadavres.La recherche des survivants.Les nouvelles qui tombent Geor-ges Anglade et sa femme Mireille parmi les victimes, morts ensemble.Et au milieu de tout cela, il y a lui, Dany Laferrière.Dont la voix résonne jusque chez nous, par le biais de la journaliste Chantal Guy qu’il avait convaincue de venir à Haïti poiu ce festival littéraire qui n’aiua pas lieu.Sa voix qui dit «Quand tout tombe, il reste la culture.» Au milieu de tout cela, il y a lui, Dany Laferrière, avec sa voix, ses yeux, son carnet noir.Lui l’écrivain, lui l’Haïtien, lui l’être humain.Qui s’imbibe, qui est à la fois là, avec les autres, et dans son propre ébranlement C’est le plus troublant C’est puissant «Je sais maintenant qu’une minute peut contenir une vie humaine.Une densité nouvelle pour moi.» Nous sommes rendus à la page 76, déjà.La deuxième nuit à la belle étoile va bientôt com- mencer.Sur un matelas, cette fois.Et même, luxe suprême, avec un oreiller sous la tête.Le lendemain: premiers bilans, effarants.Riuneurs de pillée.Attente de l’aide internationale, lâim, soif dénuement effarement de la population.Et rapatriement des Canadiens munis de leiu passeport privilégiés.Nous, voilà à la page 86.«Saint-Eloi ne peut pas partir car il est seulement résident [.].Pas question de partir, sans Saint-Eloi.» Mais Saint-Eloi va insister, persuader son ami Dany qu’il doit rentrer à Montréal malgré tous ces gens encore prisonniers des décombres: «Il n’y a pas que les Haïtiens qui sont ici, il y a ceux qui sont à l’étranger, ils doivent savoir ce qui s’est passé.» ^^sses de ^^piiversité ^^^aval Le dialogue avec nos proches est toujours possible Causerie dans le cadre du lancement du livre Le français, une langue pour tout et pour tous?Avec Conrad Ouellon Président du Conseil supérieur de la langue française Michel Venne Directeur général de l’Institut du Nouveau Monde Cet ouvrage est le fruit d'une collaboration entre : Cons»/ supéneur de la tangue française Québec HH m INSTITUT ou NOUVEAU MONDE Supplément de L’état du Québec, publié aux Éditions Fides.Jacinthe Grisé Communiquer avec une personne âgée atteint de la maladie d’Alzheimer à un stade avancé CHRONIQUE SOCIALE I00 pages 17,95 $ CHRONIQUE SOCIALE Témoigner.Si «ce foutu Médicis» remis à Dany Laferrière poiu L’Enigme du retour, et dont on a tant parlé dans les médias, peut servir à ça, alors pourquoi pas?11 faut aussi contrer le «nouveau label» qu’on s’apprête à apposer: «Haïti est un pays maudit» 11 tant encore.Bon, d’accord, il y va, il monte dans l’avion.Une fois à Montréal, tandis que la terre tremble encore poiu lui: «Je compte me dépenser jusqu’à épuisement.C’était la condition de mon départ d’Haïti.Les gens doivent entendre une voix à laquelle ils peuvent s’identifier.Quelqu’un qui les connaît du dedans.» Mais ce ne sera pas assez, pas encore assez.11 lui faudra prendre la plume.Pour témoigner plus profondément, pour donner une voix à ceux qui n’en ont pas, certes.Mais pas seulement.Pour faire cesser le tremblement?Cette confidence: «Pendant dix secondes, j’ai attendu la mort.Me demandant quelle forme elle prendrait.» Cela s’est passé entre la première et la deuxième secousse.Ces secondes, Dany Laferrière les considère aujourd’hui comme les plus précieuses de sa vie.Lui dont Wikipédia avait annoncé la mort sur la Toile s’adresse peut-être d’abord à lui-même quand il écrit: «Les hommes ne sont pas arrivés à domestiquer la mort Elle reste tribale, triviale.» TOUT BOUGE AUTOUR DE MOI Dany Laferrière Mémoire d’encrier Montréal, 2010,160 pages -HtOCLECT Toutbou,qe autour de moi Dany ^ Laferrière Mauncio SEGURA EUCALYPTUS Queb liens, insaisissables, indénouables, nous unissent à la terre où nous avons choisi de vivre ï Mauricio Segura EUCALYPTUS Roman ¦ 176 pages • 21,95 $ Retrouvez-nous sur twitter et facebook Boréal www.editionsboreaLqc.ca F 4 LE DEVOIR, LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 MARS 2010 lITTERATURI La sainte paix Louis Hamelin ans la dernière nouvelle écrite par Raymond Carver (1939-1988), Les Trois Roses jaunes, on voit Tolstoï haranguer Tchékhov dans la chambre d’hôpital où la tuberculose va emporter ce dernier.Tolstoï plaide pour la survie de l’âme, d’un «principe — raison ou amour — dont l’essence et le but demeurent un mystère».Et Tchékhov ne veut rien savoir: pas de système politique, religieux ou philosophique.«[.] par conséquent je dois me borner à décrire la manière dont mes personnages aiment, se marient, font des enfants, trépassent, et à restituer leur façon de parler.» Et lui, comment meurt-il?Carver, dont c’est aussi le credo, nous montre ses derniers instants dans cette nouvelle inoubliable, écrite au moment où ses propres poumons sont rongés par le tueur de son temps.Un modèle de soins palliatifs: dans l’hôtel où l’écrivain agonise, son médecin téléphone au service aux chambres et commande une bouteille de Moët et Chandon.Anton contemple la coupe pleine et dit: «Il y a si longtemps que je n’avais pas bu de champagne.» Puis, il regarde sa femme dans les yeux, mais ils n’entrechoquent pas leurs flûtes.Pour dire quoi, santé?Il boit, se tourne sur le côté, soupire et meurt.Une fin de mécréant, parfaite.Il meurt en amoureux.Celle de Tolstoï est encore plus célèbre, mais très loin de cette dernière petite jouissance arrachée au monde.Si quelqu’un pouvait se permettre de mourir paisiblement dans son lit, au sommet de sa lignée, au milieu de son monde, après avoir donné à sa femme huit enfants devant Dieu, un autre à une paysanne de ses terres et Guerre et paix et Anna Karénine à la postérité, c’était lui.Il va au contraire quitter cette terre en pleine crise conjugale, fugueur de 82 ans.La Fuite de Tolstoï, qui donne son titre au tout petit livre d’Alberto Cavallari, ressemble, de l’extérieur, à un épisode de démence sénile.Mais l’homme qui est ici décrit, que Cavallari qualihe de greffier scrupuleux de sa propre existence jusque dans la fuite, qui continue d’écrire comme il respire et pour qui la notion d’aide-mémoire recouvre tout autre chose qu’un bout de papier collé sur la porte du frigo, ne peut pas être fou.L’homme qui, au moment de la plaquer à quatre heures du matin après quarante-huit ans de mariage, écrit à sa femme: «La plupart s’en vont dans des monastères, et j’irais, moi aussi, si je croyais à ce à quoi l’on croit dans les monastères.Mais n’y croyant pas, je m’en vais dans la solitude», cet homme, ce grand-père, l’écrivain le plus célèbre de toutes les Russies, qui continue de chevaucher chaque jour à travers les forêts de son domaine, n’est évidemment pas cinglé, ni même sénile.La lecture de ce bref ouvrage, passionnant par son immense sujet, n’est pas loin de nous convaincre que cette bizarre course-poursuite contre le temps est en fait un acte d’ultime lucidité.Celle d’un homme épris d’utopies et guère en paix avec ses contradictions.Un homme riche et adulé qui aspire à la solitude et au dénuement.Chez beaucoup, l’idéalisme s’éteint avec l’âge.On s’accommode, on se raccroche aux fariboles des religions confortables devant la mort.Chez Tolstoï, nul apaisement de la sorte.Le mystique en lui n’a jamais laissé de repos au mari.«Entre sa femme avide d’argent et le rêve franciscain», écrit Cavallari.Crise mystique et crise conjugale, nourries l’une de l’autre, vont donc culminer en cette étrange apothéose d’il y a cent ans, où un des plus grands auteurs vivants devient, banalement, ce vieux bonhomme qui envoie paître la bonne femme.«Si vous craignez la solitude, ne vous mariez pas», a écrit Tchékhov quelque part dans ses Carnets.Après presque un demi-siècle de vie conjugale, Tolstoï en est là.Seul face à lui- SOURCE AFP Léon Tolstoï en 1909 même et aux choix de toute une existence, dans la relative solitude que peut connaître un comte russe, car Tolstoï, pour ce magnifique coup de tête du grand âge, est tout de même accompagné de son médecin personnel, de son secrétaire particulier et de sa fille préférée et complice.La dynamique familiale qu’il laisse derrière lui, à Yasnaïa Pollana, mérite d’être soulignée.Dans cette «maison des journaux», «tout le monde écrivait secrètement des observations, des notes, des carnets, des cahiers, que d’autres ensuite finissaient par connaître».Cette «toile d’araignée de mots écrits», au centre de laquelle évolue l’auteur de Guerre et paix, n’est pas sans évoquer l’actuelle Toile des blo- gueurs et une culture du dévoilement obligatoire avec ses postures qui déguisent les stratégies de diffusion en exigence de vérité.Cavallari: «Tout cela créait une pelote enchevêtrée de “vérités” qui ne faisaient que du mal, et tressaient des fils coupants de soupçons, de jalousies, de pensées sincères ou de pensées artificieuses, souvent écrites pour manœuvrer les pensées d’autrui.Tout alimentait ce culte des “vérités” secrètes devenues publiques, qui épaississaient le filet du mariage-prison.» Le Tolstoï qui tente d’échapper au fdet n’est peut-être pas seulement en quête de simplicité, maïs aussi de secret.Il avait déjà, dans La Sonate à Kreutzer, accouché de certaines des pages les plus dures jamais écrites à l’encontre de l’Institution conjugale.Cette nult-là, dans l’automne russe finissant, la goutte qui fait déborder le vase est une nouvelle Incursion de la comtesse Sophie (l’épouse possessive dans toute sa splendeur, avec une pincée de démesure russe) dans les papiers de l’écrivain, violation de l’espace sacré de son bureau que surprend le vieillard Insomniaque.«Nuit et jour, elle voulait percevoir ses gestes, ses paroles, le tenir sous contrôle.[.] cela lui procura un dégoût irrésistible, un sentiment de révolte.» Pour être juste, 11 faut encore mentionner la cause de la rupture définitive avec la comtesse.L’été précédent, Tolstoï s’étalt caché en pleine forêt pour réécrire son testament.La propriété serait divisée en héritage.Pour le reste, Leon entendait désormais léguer «l’intégralité de ses droits d’auteur “à toute l’humanité”».Mysticisme et idéalisme se résolvent en une figure grandiose, une troublante abstraction opposée à la famille de chair.Un autre octobre, sept ans plus tard, des élans apparentés vont offrir, à cette même humanité, un système politique.LA FUITE DE TOLSTOÏ Alberto Cavallari Traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro et Camille Dumoulié Christian Bourgois éditeur, coll.«Titres» Paris, 2010,107 pages / / LITTERATURE QUEBECOISE L’enfant que l’on a été SUZANNE GIGUERE En 2004, Line Mc Murray gravait en noir et blanc son enfance libre au bord du lac Sacacomie, dans l’immense forêt mauricienne {Nous, les enfants.Récits de quand j’étais petite, près du lac, dans la nature.Liber, 2004).Elle étoffe son album souvenir dans Sacacomie, lequel rassemble vingt-cinq récits qu’on peut qualifier de «poétiques» tant ceux-ci bouillonnent d’images qui viennent chercher en nous «l’enfant que l’on a été».Les lecteurs y trouveront des échos diffractés de leur propre enfance, carnet de bêtises mais aussi moments magiques qu’on croit durables comme le granit.Il y a un filon de gaieté et de joie fougueuse dans ces histoires réelles ou inventées.Si on s’amusait à titrer les chapitres, cela donnerait: «La bel- le existence», «Réveil au paradis», «Les pourvoyeurs de bonheur», «Parfums de saison», «L’essence de la paix».Dans ces récits-retrouvailles, la vie exsude par tous ses pores, explose de fraîcheur et de mouvement.Souvenirs, évocations, le parcours est ici buissonnier.L’auteure procède par bonds d’un récit à l’autre, avec légèreté et désinvolture, raconte des histoires cocasses, surprenantes, attendrissantes, dont certaines tournent d’émotion dans nos gorges.Rien n’a raison de son émerveillement à vivre dans la forêt avec sa famille et les bêtes sauvages comme amies.«Comment puis-je ne pas m’émerveiller quand mon père parle sérieusement aux outardes et que celles-ci lui répondent, quand ma mère discute avec les bêtes sauvages qui se présentent à table, arrivant à l’heure juste des repas sur le petit perron.Vincent Thibault LES MEMOIRES DU DOCTEUR WILKINSON VINCENT THIBAULT LES MÉMOIRES DU DOCTEUR WILKINSON Un diable d’homme, ce mystérieux docteur, espiègle à ses heures.NOUVELLES, 138 pages, 20,95$ www.pleinelune.qc.ca quand mon frère parle orignal avec l’originalité de sa voix dans un cornet d’écorce et que la forêt en renvoie l’écho, quand Yvon apaise son âme à coups de contemplation du Sacacomie, quand ma sœur pleure un papillon aux ailes coupées en le tenant dans les mains jusqu’à la fin, ou que je me promène avec une libellule sur l’épaule.» Les souvenirs De ce paradis où le temps est suspendu, le coulis de souvenirs semble intarissable: la découverte, au détour d’une petite île couverte de fleurs sauvages, là où le bleu de l’eau noircit, d’un labyrinthe de branches noyées où des castors «se la coulent douce», la cueillette des pommes sauvages et des petits fruits, en automne, les cornets des chênes qu’on grignote, le thé des bois qu’on mâche, les feuilles incendiées collées dans l’herbier.Encore.Le souvenir du père qui sent les arbres, l’odeur des livres oubliés par les touristes, les moments trop plein d’émotions, «et pafl dans les pommes, la Lili», l’éternelle amoureuse qui plus tard, c’est certain, recherchera «un mélange de gars de bois et de gars à tête philosophique», le goût pour la lecture {«C’est assurément vers elle que j’irai cultiver mes aptitudes à rêver l’impossible»).Enfin, la mort, entrevue: «Il paraît qu’on ne fait que passer dans ce monde, c’est ce que les adultes qui ont de la peine confirment.» Il n’y a qu’un mot pour qualifier l’amour que la narratrice porte à son pays de pourvoi-ries.Ce mot de quatre syllabes commence par un pétillant «P» et finit par un «e» muet.Allez, vous devinez, monsieur de La Eontaine?Ecrits dans une langue libre, inspirée, limpide et poétique, Sacacomie est un livre sensible, touchant, un brin nostalgique du temps où il faisait bon viyre au pays des rêves réels.A placer à portée de main et de minutes perdues, pour le plaisir d’entendre la voix d’une petite fille des bois pour qui, cinquante ans plus tard, la nature reste une merveilleuse niche.Collaboratrice du Devoir SACACOMIE line Mc Murray Québec Amérique, coll.«Mains libres» Montréal, 2010,336 pages Olivieri librairie ?bistro Au cœur de la Littérature maghrébine Du 26 mars au 10 avril Foire du livre maghrébin Présenté par Espace du livre francophone, Festival culturel nord-africain Olivieri Soutiens : Consulat général de France, Ville de Montréal, Sodée.RSVP : 514.739.3639 Bistro : 514.739.3303 5219, Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neioes Maghreb du livre Invité spéciai Anouar Benmalek Auteur de plusieurs romans dont Le Rapt, (Fayard, 2009); encensé notamment par Le monde, Le magazine littéraire, i’Express : un imaginaire romanesque exceptionnei, un Fauikner méditerranéen un art de visionnaire.Mardi 6 AVRIL À18 H Causerie animée par Saiah Beniabed Aussi Vendredi 2 avril à 18 h Lectures par des écrivains maghrébins d’ici.Avec notamment Saiah Beniabed, Djemiia Benhabib et bien d’autres! Samedis avril 14 H Table-ronde autour de Camus, Yacine & Amrouche Dans le cadre du Printemps culturel nord-africain de Montréal LITTERATURE FRANÇAISE Olivier Rolin : méditation à Bakou GUYLAINE MASSOUTRE Dans Bakou, derniers jours, Olivier Rolin fait un voyage en Azerbaïdjan, au printemps 2009: sa raison le porte aux bilans amers, à un constat sur l’existence vaine, en des pages fluides et nerveuses.Quand Olivier Rolin a donné Suite à l’hôtel Crystal (2004), puis le collectif Rooms (2006), il a prouvé que, dans un livre inclassable, on peut se raconter, voyager et apprendre, mais aussi rendre hommage aux écrivains et aux personnes qu’on estime.Dans l’hôtel Crystal, «lieu vide, entrepôt des marchandises imaginaires», il mêlait les souvenirs à la fiction.Tant et si bien qu’en cette architecture baroque, il situait sa propre mort, à Bakou, en 2009.Mais voilà que, dans Rooms, cette fin programmée devenait un récit, signé Mathias Enard.La réponse ne s’est pas fait attendre.Relevant le défi, Rolin l’intitule Bakou, derniers jours.C’est un gag surréaliste, mais il repose sur plus de lecture que de jeu.Ce geste imaginaire impensable, cette provocation du destin évoque la chronique d’une mort annoncée, l’ambiance délétère de Garcia Marquez.On pensera aussi au fameux Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki, où les histoires s’emboîtent en narrations vertigineuses.Ajoutez-y Perec, celui du puzzle de La Vie mode d’emploi, et cet esprit picaresque où la conscience faussée d’un héros, qui n’en est pas un, reflète pourtant le vrai monde.Rolin maîtrise une écriture rapide, en prise directe.Le grand reportage, un genre désormais moins journalistique que littéraire, avec sa verve, son sens des rencontres et du document, il le pratique aisément Le monde y est pris entre les tenailles de sa subjectivité.Coïncidences La vie pourrait-elle ressembler à de la mauvaise littérature, ou les hasards se profiler dans un livre qui les anticipe?Est-ce absurde, est-ce drôle, est-ce paradoxal de se poser la question?Telle était l’hypothèse de Pierre Bayard dans Demain est écrit (P.O.L., 2005).Depuis Rimbaud, ou Essenine, la voyance poétique est un ressort de la sensibilité et de l’imaginaire.Qu’en pense Rolin?C’est son fil dans le labyrinthe du temps.Dans l’espace strié des nations belliqueuses — quoi de plus banal qu’une guerre entre voisins?— Ulysse et Chateaubriand convergent: il suffit des Michon, Toussaint, Volodine, Echenoz ou Rolin pour que cela prenne la forme d’un carnet de notes ou d’adresses.Peu importe, Rolin les relit, afin que son voyage ait plus qu’un prétexte, un but et un sens.Il parle russe suffisamment pour se débrouiller.Il a vu la guerre, le désert, les mégapoles.Sa feuille de route est si chargée qu’on se demande ce qui de sa curiosité ou de sa lassitude va l’emporter.Mais la vie est imprévisible, et l’un et l’autre état affleurent en alternance.Méditer en voyageant Des photos agrémentent ce récit intense, plein d’inconnu pour le lecteur.Volubile sans prétention, acide mais pas hautain, caustique sans morgue, Rolin nous promène dans des villes affreuses, des paysages désolants.Les êtres sont brûlés, et la guerre récente laisse de§ traces évidentes.Emeutes à Bakou.Affrontements arméniens et tatars.Cimetières pétroliers.Répressions.Que savons-nous d’Achkabad, capitale du Turkestan?De la mer des Khazars, sauf de l’écrivain serbe Milorad Pavic, l’original DfchÙMMafre khazar, digne de la Garabagne de Michaux?Erreur.Rolin est plus près de Koestier, dont La Treizième Tribu l’enchante.Retour au réel tissu de fiction: identifier sa famille littéraire est quand même un acte testamentaire, et dans sa déambulation au Earghestan, inventé par Gracq, chaque pas peut s’avérer fatal.L’ouvrage est un mélange de drôlerie et de désespoir: «Deux petits scouts soviétiques montant la garde, mutilés, dans le brouillard, devant une église-bidonville: la vision était si sinistrement belle que je pris aussitôt le chemin du retour, sûr que je ne pourrais rien voir de plus fort, trempé, glacé, mais étrangement heureux.» Ce monde est un empire dévasté.La sottise y a remplacé les idéologies révolutionnaires et tatoué l’immonde.Collaboratrice du Devoir BAKOU, DERNIERS JOURS Olivier Rolin Le Seuil Paris, 2010,180 pages LE DEVOIR, LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 MARS 2010 F 5 LIVRES La parole de transformation Jean Larose Catholique (à ce seul mot, il perd déjà des lecteurs), Bruno Latour a fait un livre où il feint d’étudier le régime d’énonciation de la parole religieuse.Mais c’est un livre pour personne.Il ne sera reçu ni des croyants, qu’il blessera, ni des incroyants, qui le trouveront ridicule et réactionnaire.Les écrivains, peut-être, l’entendront, eux qui, comme l’auteur, cherchent à quelles «conditions de félicité» peut naître la «parole qui redresse».Jubiler — c’est le titre — porte sur les tourments de la parole religieuse.Son lecteur, Latour, l’appelle «celui qui se saisit du présent texte».Entendons: celui qui aura saisi, redressé, fait jubiler ce livre impossible.Latour revisite les accommodements ordinaires des croyants modernes avec le catholicisme: restrictions mentales (je garde ceci, je rejette cela), traduction symbolique (l’arche de Noé ou la Résurrection ou l’immaculée Conception, cela signifie simplement que.), refuge dans l’irrationnel (la foi est une déraison que la raison ne comprend pas).Assez vite, il lui apparaît «impossible de purifier le discours sur la religion de ses inventions successives.S’il faut reprendre à nouveau la parole, c’est pour tout reprendre, tout sauver, tout éclairer, tout renouveler; pas une seule piété ne sera perdue, pas une mièvrerie, bondieuserie, sulpice-rie, culculterie.Je veux récupérer tout le trésor qu’on m’a promis en héritage, qu’il soit mien pour de bon — et que fen sois fier.Ou alors ce n’était pas la peine de prétendre essayer de reparler de ces choses-là».Reparler de ces choses-là, c’est justement toute la difficulté, tout le tourment d’une parole qui ne transmet pas de l’information mais de la transformation.La mystique d’Internet ne fait pas une Pentecôte.Comment produire à nouveau ce genre de saisissement?Grâce à la parole nouvelle, répond la religion.Elle qui semble archaïque, mourante même, parle encore de sa nouveauté, de sa bonne nouvelle.Eranchement, cela commence à faire longtemps que cette vieille nouvelle s’accroche à la jeunesse et ose prétendre qu’elle peut changer la vie! Et qu’est-ce qu’elle dit, la vieille parole de jouvence?Elle parle de la parole.Au commencement était le Verbe.«Personne encore, depuis que le monde est monde, n’a expliqué quelle était cette fameuse nouvelle.En termes de transport d’information, de kilobits, de message savant, il faut reconnaître qu’il s’agit là d’une colossale perte d’énergie, d’un inconcevable gaspillage, d’une imposture véritablement cosmique.Des centaines de milliers de pages écrites pendant des millénaires par des millions de fidèles, pour ne toujours pas dire de quoi il s’agit exactement.» Latour a eu du génie, la grâce d’un coup de génie: il a trouvé comment dire qu’il y a deux paroles.L’une va du passé vers le présent, l’information.Une autre, du présent vers le passé, la transformation.C’est ce que signifie qu’au commencement était le Verbe.Cet énoncé ne prescrit pas, il constate.Le passé n’est pas joué.Le Verbe peut changer le commencement.Tous les amants savent cela.Latour reprend inlassablement l’analogie avec la parole amoureuse.M’aimes-tu?Si l’autre répond: «Mais oui, voyons, je te l’ai dit cent fois», l’amour s’écroule du passé vers le présent.D’un coup, la bonne nouvelle de l’amour a vieîUi, son cher commencement s’est flétri à re-bours.L’amour au futur antérieur: nous n’aurons donc été que cela.Quoi de plus ennuyeux que l’expression «je f aime»?Des dizaines de millions de personnes ont utilisé la même formule.Mais tout d’un coup, dite comme ü faut, comme pour une première fois, elle peut faire d’un couple en crise un couple redressé dont c’est au contraire le présent «je faime» qui donne au temps sa direction, du présent vers le passé.Au commencement est la parole de transformation.(Tout ce qui s’exténue depuis quarante ans dans notre littérature à refaire le «corps du texte» et le «texte du corps» a oublié le Verbe fait chair de la parole catholique.L’écriture du corps, le corps de l’écriture, tout d’un coup, grâce à Bruno Latour, tout cela semble un énorme symptôme de la perte des conditions de félicité du langage).La parole catholique ressemble aujourd’hui à cet amant qui rabâche parce qu’il ne sait plus faire un commencement avec sa parole, faire chair de son verbe.Tout à coup, la bonne nouvelle est une ânerie.Le temps s’inverse, les amants comprennent que tout est vieux entre, eux, les peuples quittent une Eglise dont tous les récits sont vieux et factices.La religion vieillit quand sa parole vient de loin et parle de choses anciennes.Parce que ses récits viennent de si loin dans le temps, on croit volontiers que c’est son éloignement qui la rend difficile à entendre, quand c’est le contraire, elle est difficile parce qu’elle ne parle que du présent le plus proche.Elle ne vit que de commencement.«Ce régime d’énonciation n’est pas compliqué, il est fragile.» Et je n’ai pas parlé de Dieu.Tout reste à dire, de ce livre prodigieux.En somme, le sociologue, le philosophe des sciences se fait écrivain: il a assez interprété les gens, il veut les transformer.JUBILER OU LES TOURMENTS DE LA PAROLE RELIGIEUSE Bruno Latour Seuil, coll.«Les empêcheurs de penser en rond» Paris, 2002,207 pages Place k L’État du Québec 2010 ISABELLE PARE Crise économique, grippe A(H1N1), participation électorale anémique, corruption dans la construction et les sphères municipales: l’année 2010 au Québec restera dans les annales.Ou sera de celles à oublier au plus vite.Dans sa dernière édition de L’Etat du Québec (Boréal), l’Institut du Nouveau Monde brosse le portrait touffu d’une année pleine de rebondissements, marquée par la débandade de l’Action démocratique du Québec (ADQ) sur la scène politique et le retour en grande pompe des déficits budgétaires dans les budgets de l’État Par plus de 80 articles rédigés par des plumes éclairées, dont Daniel Weinstock (éthique), Pierre DrouîUy (politique), Jean-Herman Guay (politique), Elorian Sauvageau et plusieurs journalistes du Devoir (Hélène Buzzetti, Paul Cauchon, Eabien Deglise, Guillaume Bourgault-Côté, Odile Tremblay), l’année en cours est scrutée sous tous ses angles, et les enjeux de l’heure sont soupesés pour alimenter la réflexion et ouvrir un dialogue sur l’état du Québec.Eorce est de constater que 2009-10 fut d’abord Tanné,e de toutes les crises: crise de TÉ-tat, crise des médias, crise finan- cière, crise de la santé publique et crise de l’éthique.Pour la première fois, tout un pan de l’ouvrage réalisé avec la collaboration de Ti^sociation ca-nadienne-française pour l’avancement de la science (Acfas) trace un panorama de l’état actuel de la recherche, levant le voüe sur de nombreuses pistes prometteuses pour le Québec de demain.Le Devoir Concentration dans le monde de l’édition Autrement passe chez Flammarion JOEL ROBINE AEP Henry Dougier, fondateur des éditions Autrement La maison d’édition Autrement, fondée il y a 35 ans par Henry Dougier, se rapproche du groupe Flammarion, qui était déjà son diffuseur.Présentes à la fois en littérature, en sciences humaines et en littérature jeunesse, les éditions Autrement ont publié à ce jour plus de 2500 titres.Le fondateur reste président d’Autrement et continuera, avec son équipe actuelle, de proposer un programme éditorial distinct Gilles Haéri, directeur des éditions Elammarion, assurera la direction générale.Henry Dou- gier travaillera également avec Teresa Cremisi, p.-d.g.du groupe Elammarion, comme conseiller au développement Les deux maisons doivent lancer conjointement «77/87», jonction des numéros de porte des entreprises, une structure éditoriale expérimentale destinée aux jeunes auteurs.Le Devoir ARCHAMBAULTSI Une compagnie de Québécor Media PALMARÈS LIVRES Résultats des ventes: du 16 au 22 mars 2010 éditions Liber Philosophie • Sciences humaines • Littérature Pierre Henry Destination El Paradiso Embarquement pour l’île aux Gougounes «Lepremier livre qui incite la population active à vieillir au plus vite» Destination Embarquement pour 1 île atix Gougounes A 152 pages, 24 dollars RU Kim Thûy (Libre Expression) y lis FEMMES VUflRGE Joceiyne Robert (de i’Homme) LA RIREUR ET L’ENCHAHTEMEHT G.-H.Germain (Libre Expression) WM QUATRE JOURS DE PLUIE Denis Monette (Logiques) TRAVERSER L’ÉPREUVE Marie-Paul Ross (Fides) PRIVILÈGE DE ROI Anne Robiilard (Welian) El GO GIRL! T.1 Rowan McAuley (Héritage) L’ÉLÉGANCE DU HÉRISSON Muriel Barbery (Gallimard) PRENEZ LE CONTROU DE VOTRE APPÉTTT.Angelo Tremblay (de l’Homme) LES HÉRITIERS D’ENKIDIEVT.1 Anne Robiilard (Welian) PETTT CAHIER D’EXERCICES DU LACHER.R.Poletti/B.Dobbs (Jouvence) LE SECRET DU POUVOIR DES ADOS Paul Harrington (Un Monde Différent) L’ARTDELAMÉDITAnON.M.Ricard/F.Midal (Pocket) PARCE QUE C’ÉIAIT TOI Marc Fisher (Québec Amérique) n?PETTT CAHIER D’EXERCICES D’ESTIME.R.Poletti/B.Dobbs (Jouvence) ! JOURNAL D’UN VAMPIRE T.3 1 Lisa Jane Smith (Hachette Jeunesse) ] PANDORA T.1 1 Carolyn Hennesy (ADA) ' UN DONNEUR SI FRAGILE T.2 1 Michel David (Hurtubise HMH) ' MORTE VIVANTE T.1 1 Linda Joy Singleton (ADA) ' LA DERNIÈRE CHANSON .Nicholas Sparks (Michel Lafon) DÉRIVES Biz de Loco Locass (Leméac) 16 LUNES T.1 K.Garcia/M.Stohl (Hachette Jeunesse) LE SYMDOLE PERDU Dan Brown (JC Lattes) THE LAST SONG Nicholas Sparks (Grand Central Park) LA VIE COMME JE L’AIME T.2 Marcia Pilote (de Mortagne) LA LUMIÈRE DE L’OMBRE Serge Girard (JCL) PETTT CAHIER D’EXERCICES POUR SE.Alice Guiffant (Jouvence) ' L’ÉNIGME DU RETOUR 1 Dany Laferrière (Boréal) ' LA TRILOGIE BERUNOISE 1 Philip Kerr (du Masque) ÇA POURRAIT ÊTRE PIRE I Guy Bourgeois (de l'Homme) lîî' C’est le , printemps! Consultez notre circulaire en vigueur jusqu’au 14 avril 2010 QUAND LA MORT S’INVITE À LA PREMIÈRE Bernard Gilbert RfmarJ (.îiliM-rl Qiinnd In mort s'invite à 1.1 première QUEBEC AMUtQUI Trafic d'influence, corruption, groupuscule révolutionnaire, conspiration, mainmise cléricale, vieux réflexes conservateurs, la table est mise.Tous les ingrédients sont habilement réunis, sous la plume vive et acérée de Bernard Gilbert, pour faire de ce roman policier un portrait vivant des tristement célèbres années Duplessis.SE RÉINVENTER Florence Meney «Ce très beau livre témoigne de la capacité des êtres humains à cultiver la beauté et Tamour dans leur vie.C'est aussi un encouragement pour chacun d'entre nous.» Sylvie Lauzon, Rock Détente - Toutl'monde debout Pour découvrir les êtres de vitalité exceptionnelle que sont le designer de mode Philippe Dubuc, la survivante du génocide rwandais Vestine Umwali, l'actrice et animatrice France Castel, l'athlète Ali Nestor Charles, la première avocate algonquine Fanny Wilde, les parents endeuillés Chantal Pagé et Jacques Lajeunesse, et le très engagé D'Henry Morgentaler.MYSTIQUE BLUES Sylvain D'Auteuil vain d Autciùl YSTIQ LUES t \ lllttl L.U.N !.«Un récit tripatif (.) C'est la magie de la vie que Mystique Blues célèbre au fil des pages.» - Jacques Languirand Avec ce roman basé sur un fait vécu, Sylvain d'Auteuil nous invite à une étonnante quête existentielle qui s'enracine dans une histoire paradoxalement réaliste.Aussi troublant qu'émouvant, le parcours qu'il raconte trouve un écho chez quiconque se cherche et ressent la nécessité d'un changement de vie.QUEBEC AMERIQUE www.quebec-amerique.com F 6 LE DEVOIR, LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 MARS 2010 ESSAIS Enseignement de la littérature au niveau collégial Le retour du bordel Louis Cornellier Sm il y a un lieu, dans la société québé-^ coise, où la littérature a encore sa place, c’est bien, à part dans le cahier Livres du Devoir, dans les cours de français du réseau collégial.Là, en effet, on lit Molière, Marivaux, Hugo, Maupassant, Camus, Saint-De-nys Carneau, Gabrielle Roy, Gaston Miron, Michel Tremblay, et ce, peu importe qu’on soit une future infirmière ou un ingénieur en herbe.Si on pense, comme c’est notre cas, que la littérature est essentielle à une vie qui vaut d’être vécue, on doit donc reconnaître le rôle central de ces cours et se préoccuper de leur sort.En septembre 2009, ^ans tambour ni trompette, le ministère de l’Éducation a légèrement modifié les devis de ces cours, en vue d’une application à partir d’août prochain.Les changements apportés sont minimes, mais sont l’occasion, partout dans le réseau, d’une importante révision de ces cours qui ne va pas sans susciter certaines inquiétudes.Jusqu’en 1994, tous les cégépiens devaient suivre et réussir quatre cours de français de 45 heures qui privilégiaient une approche par genres: discours narratif, poésie, essai, théâtre ou linguistique.Cette même année, la réforme Robillard faisait passer ces cours à 60 heures et en modifiait l’approche.Au lieu d’objectifs, on parlerait désormais de compétences (un virage très contesté, mais essentiellement cosmétique), et l’histoire littéraire faisait un retour.Le résultat, dans presque tous les cégeps du Québec, fut le suivant: les deux premiers cours devinrent des cours de littérature française (avec des divisions différentes d’un cégep à l’autre), le troisième cours était consacré à la littérature québécoise et le quatrième, dans les collèges respectueux des consignes ministérielles, à la communication (une sorte de rhétorique contemporaine).Autre nouveauté: la réussite d’un examen national, qui prenait la forme d’une dissertation critique portant sur des sujets littéraires, devenait obligatoire pour l’obtention du DEC.Ce modèle, qui a toujours cours, a ses vertus (une approche chronologique cohérente, une préoccupation pour l’histoire, un examen national uniforme qui force la motivation des indifférents) , mais aussi ses irritants.Parmi ces derniers, retenons l’espace restreint réservé à la littérature québécoise et, d’un point de vue socio-pédagogique, le fort taux d’échec (environ 25 %) rencontré dans le premier cours.Les années passant, la littérature québécoise s’est fait une petite place dans les deux premiers cours (les devis, murmurait-on, ne l’interdisaient pas), mais le taux d’échec élevé demeurait.Les nouveaux devis déposés l’automne dernier sont essentiellement motivés par le souci de s’attaquer à ce dernier problème.Ils décrètent ainsi que, «afin de favoriser le passage du secondaire au collégial, le contenu du premier ensemble de la séquence cible particulièrement l’étude de deux époques distinctes et de deux genres différents».Ils insistent, dans la même logique, sur «la consolidation des stratégies de révision et de correction».Pour le reste, ils sont peu restrictifs.Le troisième cours reste consacré à la littérature québécoise, le quatrième, à la communication, mais les deux premiers sont ouverts, dans la mesure où ils respectent la consigne générale de mettre à l’étude des oeuvres et textes de «la littérature d’expression française».Certains enseignants s’inquiètent de la contrainte «deux époques, deux genres», imposée dans le premier cours.Ils y voient un recul du contenu littéraire.Cette inquiétude n’apparaît pas fondée.Un sain souci pédagogique justifie le refus de l’éparpillement.De plus, à qui fera-t-on croire qu’un cours qui se concentre, par exemple, sur le roman et la poésie, à n’importe quelle époque, serait limitatif?Le problème des nouveaux devis, donc, n’est pas là.11 n’est pas non plus dans leur insistance sur la maîtrise du français.Trop d’enseignants du collégial perçoivent l’orthographe et la grammaire comme des sous-matières, moins nobles que la littérature, qu’ils n’ont pas à enseigner.Pourtant, comme on ne joue pas bien au hockey sans maîtriser l’art du patinage, on ne saurait bien fréquenter la littérature sans une maîtrise de la langue, une mission toujours inachevée.Les enseignants du collégial n’ont pas à se transformer en professeurs de grammaire, mais ils doivent accepter de collabo- JACQUES GRENIER LE DEVOIR En septembre 2009, sans tambour ni trompette, le ministère de l’Education a légèrement modifié les devis des cours de finançais du réseau collégial, en vue d’une application à partir d’août prochain.rer à cette tâche.Le document ministériel, là-des-sus, est assez clair et redit que c’est la littérature qui est au cœur du programme.Perte de temps et d’énergie Le problème est ailleurs.Ces nouveaux devis, on l’a dit, sont l’occasion d’une révision générale des cours dans tous les cégeps.Or, comme ils restent trop flous quant au contenu à privilégier dans les deux premiers cours, ils permettent le retour d’un certain bordel dans le réseau.Contre la lettre même du document ministériel, des cégeps annoncent qu’ils consacreront un cours (souvent le quatrième) à la littérature étrangère en traduction.Des départements de français continueront de privilégier la littérature française dans les deux premiers cours, alors que d’autres choisiront d’ajouter un deuxième cours de littérature québécoise et que d’autres encore adopteront des formules bâtardes dans lesquelles les littératures française et québécoise seront conjointement à l’étude.Actuellement, dans les cégeps, il se perd un temps et des énergies énormes à discuter de ces considérations, qui devraient pourtant relever, dans leurs grandes lignes, d’une décision nationale.Est-il normal, en effet, que le contenu de la formation dite générale en littérature soit décidé localement, avec le bordel national qui s’ensuit?On voit les limites de l’idéologie de la décentralisation quand la culture générale devient différente à Joliette et à Montréal.L’occasion aurait été belle, pourtant, d’établir un vrai programme national, qui aurait réservé au moins 50 % du contenu à la littérature québécoise, qui aurait imposé quelques heures (trois ou quatre, mettons) de révision grammaticale dans tous les cours et qui aurait rappelé à tous qu’enseigner la littérature française de l’Ancien Régime à des jeunes Québécois de 17 ans qui arrivent au collégial n’est pas vraiment ce qu’on peut appeler une bonne ruse pédagogique.louisco@sympatico.ca ESSAIS QUEBECOIS L’âge d’or selon Aubert de Gaspé Un ouvrage collectif dresse un portrait de ce nobliau qui cultive la nostalgie de sa caste MICHEL LAPIERRE / Elève du petit séminaire de Québec, Louis-Joseph Papineau invite à jouer aux dames un Amérindien qui, piqué de curiosité, venait de s’introduire dans la cour du collège.L’intrus gagne une première partie, puis une deuxième.Papineau demande au directeur de prendre sa place pour venger l’honneur du petit séminaire.Peine perdue, l’Amérindien gagne encore.Voilà le meilleur élève, futur révolutionnaire, et le collège humiliés par l’Amérique profonde! Philippe Aubert de Gaspé (1786-1871), qui fut le condisciple de Papineau et qui raconte l’anecdote dans ses Mémoires (1866), peut rire dans sa barbe, lui, le conservateur éloigné de la démocratie.11 nous présente le futur champion d’un panaméricanisme républicain comme la victime naïve du symbole parfait du Nouveau Monde: l’Apiérindien.A la fin de l’anecdote, Gaspé conclut, avec un soupçon de mépris, que la supériorité de l’autochtone résulte du hasard: «J’ai su depuis que les sauvages étaient généralement des joueurs de dames redoutables: naturellement très paresseux, ils passent souvent, surtout pendant l’hiver, les journées entières couchés dans leurs cabanes à se livrer à ce jeu qu’ils ont appris des Blancs.» Les 13 collaborateurs de Philippe Aubert de Gaspé mémorialiste, solide ouvrage collectif publié sous la direction de Marc André Bernier et Claude La Charité, sont conscients de la désinvolture de l’écrivain, ce hobereau hautain qui cultive la nostalgie de sa caste en train de disparaître depuis la suppression du régime seigneurial en 1854.«Aristocrate de pacotille, fonctionnaire déchu, Aubert de Gaspé est également, au moment de l’écriture, un seigneur déchu», souligne Lou-Ann Marquis.Elle a raison d’insister sur le côté louche du mémorialiste, dont la fraîcheur de l’art narratif et le rôle de pionnier dans la symbiose québécoise du folklore et de l’histoire réussissent souvent à nous faire oublier sa personnalité.Coupable de détournement de fonds, Gaspé perdit son emploi de shérif en 1822.Plus tard, incapable de payer ses dettes, il croupit plus de Vois ans en prison (1838-1841).Les frasques du nobliau déclassé semblent se prolonger dans la partialité de l’écrivain conservateur qui, signale Lucie Robert, déprécie, à la dérobée, le mouvement des Patriotes.Quant à Bernard Andrés, il a le mérite de suggérer, dans les propos nostalgiques de Gaspé, «l’idéalisation de la Nouvelle-France» sous la forme d’un âge d’or fabriqué pour voiler les conséquences de la Conquête bri- tannique, surtout la collaboration des seigneurs et du clergé avec l’occupant.La police démolit «pendant les troubles de 1837 et 1838» un théâtre de marionnettes à Québec pour éviter, pense le mémorialiste, «que Polichinelle ne grossît avec sa troupe les bataillons des rebelles».Seul un pantin de l’âge d’or, comme, un siècle après, le Dollard des Qr-meaux groubdste, aurait pu rassurer les bien-pensants.Collaborateur du Devoir PHILIPPE AUBERT DE GASPÉ MÉMORIALISTE Collectif PUL Québec, 2009,244 pages HISTOIRE Pie XII ou la stratégie de l’autruche LOUIS CORNELLIER Pie Xll fut-il le «pape de Hitler», ainsi que le surnomment ceux qui s’opposent à sa canonisation?Spécialiste de l’histoire du Vatican, Peter Godman a eu accès aux documents confidentiels traitant de cette période.Dans Hitler et le Vatican, il propose une réponse prévisible à la brûlante question.Selon lui, Pacelli (Pie Xll) n’a jamais eu de sympathie pour le national-socialisme, mais a dû manœuvrer dans un univers où les mesures à prendre pour contrer ce fléau faisaient débat.Au milieu des années 1930, en effet, certains membres de la Curie romaine percevaient Hitler comme un conservateur avec lequel la négociation était possible, afin d’isoler les nazis extrémistes.Des jésuites mandatés pour analyser la situa- tion, dont le Québécois Louis Chagnon, prônaient plutôt une condamnation radicale du régime allemand, qui niait l’unité du genre humain.Le supérieur général des jésuites, toutefois, appelait à la prudence.A titre de cardinal secrétaire d’État sous Pie XI, Pacelli «ne voyait aucune alternative [sic] à la négociation».Pie XI et Pie Xll se croyaient sages, écrit Godman, mais «la stratégie des deux papes aurait sans doute été mieux symbolisée par une autruche la tête dans le sable».Comme l’écrit l’historien britannique Qwen Chadwick, cité dans cet ouvrage, «il est des moments [.] où la sagesse n’est pas la première des qualités requises, où une situation morale appelle un coup d’éclat et au diable la sagesse».Ce coup d’éçlat, qu’appelait la carmélite Édith Stein en iïl Lecture publique GRANDE BIBLIOTHÈQUE Les écrivains et la ville -Montréal et l’imaginaire des écrivains québécois Choix de textes : Pierre Nepveu Mise en scène : Luce Pelletier Distribution : Mireille Deyglun et Antoine Durand Production : BAnQ, en collaboration avec l'Académie des lettres du Québec Le mercredi 31 mars à 19 h 30 À rAuditorium de la Grande Bibliothèque Entrée libre 475, boulevard De Maisonneuve Est, Montréal 6.©© Berri-UQAM 514 873-1100 ou 1 800 363-9028 wvvw.banq.qaca ¦ [f][^ Académie des lettres du Québec Bibliothèque et Archives nertionales __ __ Québec gg 1933 en écrivant à Pie XI que son «seul espoir sur terre est le Saint-Siège», n’est jamais venu.Qscillant entre «apaisement et opportunisme», le Vatican aura gesticulé en vain, conclut Godman.Collaborateur du Devoir HITLER ET LE VATICAN Peter Godman Perrin Paris, 2010,384 pages Livieri librairie «-bistro Lectures Olivieri - Le Noroît Guy Cloutier, Ces bois qui pleurent Robert Melançon, Peinture aveugle Elise Turcotte, Ce qu’elle voit Dimanche 28 mars À15 HEURES 5219 Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges RSVP : 514-739-3639 Brunch au bistro : 739-3303
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.