Les herbes rouges, 1 janvier 1982, Janvier
PER H 78 EX.2 herbes rouges LA PASSIDN D'AUTONOMIE 99-100 les herbes rouges janvier 1982 françois hébert marcel hébert Abonnement : 6 numéros, $ 9.00 ; 12 numéros, $ 18.00 Dépôt légal/ 1er trimestre 1982 /Bibliothèque nationale du Québec.ISSN:: 0441-6627 Membre de l’Association des Éditeurs de Périodiques Culturels Québécois.les herbes rouges C.P.81 Bureau E Montréal, Québec H2T 3A5 la passion d’autonomie littérature et nationalisme FRANÇOIS CHARRON du même auteur: 18 ASSAUTS Collection Génération (France), 1972 AU «SUJET» DE LA POÉSIE Éditions de l’Hexagone, 1972 LITTÉRATURE / OBSCÉNITÉS Éditions Danielle Laliberté, 1973 PROJET D’ÉCRITURE POUR L’ÉTÉ 76 Les Herbes Rouges, numéro 12, 1973 LA TRAVERSÉE/LE REGARD (sous le pseudonyme d’André Lamarre) Les Herbes Rouges, numéro 13, 1973 PERSISTER ET SE MAINTENIR DANS LES VERTIGES DE LA TERRE QUI DEMEURENT SANS FIN Coll.Lecture en vélocipède, Éditions de l’Aurore, 1974 INTERVENTIONS POLITIQUES Coll.Lecture en vélocipède, Éditions de l’Aurore, 1975 ENTHOUSIASME Les Herbes Rouges, numéros 42-43, 1976 DU COMMENCEMENT À LA FIN Les Herbes Rouges, numéros 47-48, 1977 PROPAGANDE Les Herbes Rouges, numéro 55, 1977 FEU précédé de LANGUE(S) Les Herbes Rouges, numéro 64, 1978 BLESSURES Les Herbes Rouges, numéros 67-68, 1978 PEINTURE AUTOMATISEE précédé de QUI PARLE DANS LA THÉORIE?Coll.Lecture en vélocipède, Les Herbes Rouges, 1979 LE TEMPS ÉCHAPPÉ DES YEUX, notes sur l’expérience de la peinture Les Herbes Rouges, numéros 75-76, 1979 1980 Coll.Lecture en vélocipède, Les Herbes Rouges, 1981 MYSTÈRE Les Herbes Rouges, numéro 95, 1981 à paraître: L’IMAGINATION EXTÉRIEURE «On n'a pas eu envie de s'arrêter On n 'a pas eu trop de fatigues à dompter Pour l'Àndépendance de nos gestes dans l’espace Pour la liberté de nos yeux sur toute la place Pour le libre bond de nos coeurs par-dessus les monts» Saint-Denys-GARNEAU «Nos passions façonnent spontanément, imprévisiblement, nécessairement le futur.Le passé dut être accepté avec la naissance, il ne saurait être sacré.Nous en sommes toujours quittes envers lui.» Paul-Émile BORDUAS «Une intolérance démente nous ceinture.Son cheval de Troie est le mot bonheur.Et je crois cela mortel.Je parle, homme sans faute originelle sur une terre présente.Je n’ai pas mille ans devant moi.Je ne m'exprime pas pour les hommes du lointain qui seront — comment n'en pas douter?— aussi malheureux que nous.J’en respecte la venue.On a coutume, en tentation, d'allonger T ombre claire d’un grand idéal devant ce que nous nommons, par commodité, notre chemin.Mais ce trait sinueux n 'a pas même le choix entre l’inondation, l’herbe folle et le feu! Pourtant, l’âge d’or promis ne mériterait ce nom qu’au présent, à peine plus.La perspective d’un paradis hilare détruit l’homme.Toute l’aventure humaine contredit cela, mais pour nous stimuler et non nous accabler.(.) Il nous faut apprendre à vivre sans linceul, à replacer à hauteur, à élargir le trottoir des villes, à fasciner la tentation, à pousser la parole nouvelle au premier rang pour en consolider l’évidence.Ce n’est pas un assaut que nous soutenons, c’est bien davantage: une patiente imagination en armes nous introduit à cet état de refus incroyable.Pour la préservation d’une disponibilité et pour la continuation d’une inclémence du non-moi.» René CHAR La liberté des souffles Nous vivons à l’heure actuelle une période qui, tant au niveau national qu’au niveau international, marque paradoxalement l’ébranlement et la consolidation des grands idéaux qui jusqu’à ce jour ont guidé l’avenir de l’humanité.Subséquemment à deux grandes guerres mondiales, à la montée des fascismes, à la victoire des impérialismes, au renforcement des totalitarismes, la vision manichéenne du bon et du mauvais camp réussit encore et toujours à convaincre la majorité d’une ligne juste qu’il ne lui resterait plus qu’à appliquer pour résoudre l’ensemble de ses problèmes.C’est l’idée même d’une Voie à suivre, d’une orthodoxie à sauvegarder, d’une vertu idéologique à perfectionner qui se maintient aujourd’hui, et ce quel que soit le prix.Différentes issues s’offrent à l’homme et à la femme contemporains: s’entêter à poursuivre les vieux idéaux malgré leurs échecs pratiques répétés dans plusieurs parties du globe, se réfugier dans les obscurantismes rétrogrades et réconfortants ou plus simplement abandonner toute position critique pour s’adonner à l’opinion dominante du moment.Face aux utopies des grandes options (capitalisme, communisme, fascisme, nationalisme, humanisme) l’individu devient de plus en plus impuissant à entreprendre par lui-même, avec les autres, leur analyse.Là où la terreur et l’injustice avaient été renversées sont réapparues à nouveau la terreur et l’injustice.Là où la liberté a vaincu la censure et l’oppression se sont réinstallées de nouvelles censures et de nouvelles oppressions.Le schéma des grandes familles de pensées opposées apparaît comme inadéquat à démontrer en quoi les idéologies de la liberté préparaient la naissance d’asservissements à peine perceptibles.Les causes finales, les directions données comme inhérentes à une Marche de l’Histoire, les rationalisations pour cerner les racines du mal, toutes ces interprétations du phénomène humain et historique actuellement en faillite n’auront pas su nous délivrer de cette volonté d’uniformisation qui, tant à droite qu’à gauche, pèse lourdement sur le devenir des peuples et des personnes.Racismes, sexismes, dogmatismes, cultes, discriminations de toutes sortes, ces fléaux combattus ne nous laissent encore envisager présentement que des résultats bien fragiles.Si le travail d’affrontement et de conscientisation doit continuer et continue effectivement, sa faiblesse n’en demeure pas moins dans l’incapacité qu’il a, qu’il pourrait avoir, à remettre en cause ses stratégies, ses erreurs, ses assises.Ayant cru aux propriétés salvatrices de la science, nous aurons fini par constater la collusion de plus en plus serrée entre celle-ci et les machines d’exploitation et de guerre.Nous aurons vu se développer, dans un même élan, des sciences assurant un mieux-être, un soulagement de la misère humaine, une meilleure compréhension des conditions d’existence et de progression des sociétés, tout en engendrant paradoxalement les incessants moyens d’extorquer et de tuer sans scrupules.L’affaiblissement de certaines croyances religieuses (croyances qui refont surface et jurent à leur tour posséder une solution à la barbarie de notre époque) aura laissé la place vide autrefois occupée par Dieu aux rationalismes qui, pour une grande part, à leur tour, auront juré une solution pour nous plonger plus avant dans la haine, le ressentiment et l’intolérance.Les valeurs se seront remplacées (avec ce que cela comporte parfois d’avantages et d’élucidations) sans jamais remettre en cause la place et le rôle qu’occupe tout système de valorisation à l’intérieur d’un ensemble social.Défaites des ordres anciens et arriérés pour laisser cours très rapidement à des ordres nouveaux.Nous sommes restés fascinés par le miracle anticipé que nous assurent les systèmes: mettre fin, une bonne fois pour toutes, aux contradictions qui nous déchirent et nous hantent.Nous sommes demeurés, jusque dans nos incroyances mêmes, cramponnés à cette foi archaïque et immémoriale en un but et un salut de l’humanité à réaliser.Nous n’avons jamais su nous dégager de cette hantise de la Vérité Objective garante de nos conduites et de nos morales.Le désir profond de fixer les dynamismes pour tout englober et faire ainsi transparaître la totalité du réel a constitué jusqu’à ce jour le plus grand handicap de nos grilles d’explications.A fait défaut l’écoute toujours provisoire et sensible des nombreux domaines de la vie privée et commune.Tour à tour les optimismes et les pessimismes les plus sereins se sont succédés sans que soit interrogé le danger de cette sérénité absolue.?La situation présente nous demande non seulement de changer de valeurs, de combattre pour des valeurs nouvelles, mais de poser autrement le rôle et la place des systèmes de valeurs dans le cadre des regroupements humains.Un rôle et une place qui font problème, et ce à l’encontre des philosophies humanistes, pragmatiques, déterministes, qui justifient leurs commencements et leurs fins par l’intermédiaire des résolutions qu’ils imposent.Il faut cesser de poser les valeurs et leur homogénéisation comme des en-soi imperméables à la multiplicité foisonnante, en ébullition, des pratiques et des points de vue.Il faut tenter d’inaugurer des postures éthiques et scientifiques au plus près d’une vie qui se rejoue et se défait constamment.Les crises ne doivent pas être surmontées sans que soit entendue cette négativité qui partout et de tout temps déverrouille les acquis, les conventions (que celles-ci soient progressistes ou conservatrices).Il faut tendre, dans son impossibilité même, à une attitude perpétuellement en éveil, attitude qui ne peut pas ne pas soulever la question de la conservation et de l’accroissement relatifs de la vie parmi des structures socio-historiques complexes, elles aussi relatives.Attitude qui affronte inévitablement les centrements et les totalités (culturelles, religieuses, politiques, scientifiques) qui tiennent irrationnellement à dominer les exubérances de l’être, son corps, sa pensée, qui tiennent à combler ce manque angoissant qui est la condition même du souffle et de l’arrêt du souffle, qui tiennent à nier cette négativité en procès, cette mortalité vivante des êtres et de leurs institutions, en ordonnant, en légalisant, en sacralisant.Tous les 6 maîtres de ces machines finalisantes et destructrices sont la concrétisation, par le biais des conjonctures immédiates, d’une volonté d’autorité et de maîtrise refoulant une peur primitive (peur du dissemblable, de l’étrange, de l’inconnu, du vide), le triomphe du vouloir et du pouvoir dans la consolidation et la pétrification des groupes (l’État en symbolisant l’accomplissement suprême).La réponse de cette nouvelle attitude, qui doit elle-même parer à ce désir archaïque de retour au grand centre rédempteur, n’en est finalement pas une; elle se génère (c’est là son défi ina-paisable) dans l’écoute provisoire, le sensible et le rationnel de cette écoute.Un tiraillement, parmi cette écoute, entre sensibilité et raison, jouissance et sublimation, sur la ligne de leur équilibre précaire.Analyse interminée et interminable qui nous ferait remonter au premier rapport, au rapport fondamental qui lie l’enfant à son Père-Mère.Là s’établit le drame d’amour et de haine chez l’être socialisé, sa volonté fascinée de ne plus faire qu’un avec l’autre, cet autre qui lui assure une reconnaissance et une identité.Là se fait jour son désir d’origine et de direction, son désespoir dans la séparation et l’absence, son appétit de bonheur et de coïncidence opposant l’être qui veut saisir le monde, en jouir sans y retourner, à ce monde qui l’emporte indéniablement.Conflit qui est le gage même de notre parole et de notre action.?Je voudrais maintenant aborder, à partir de cette vue d’ensemble où j’ai voulu signaler les dangers de toute quiétude et de toute régulation impératives, le domaine plus spécifique du nationalisme et de sa conception de la littérature.Je situe d’emblée mon propos dans le prolongement d’une lignée historique qui s’est développée sur l’axe suivant: celui séparant les tenants du régionalisme des tenants de la «liberté des souffles».J’emprunte cette dernière expression à Louis Dantin, critique qui a eu le courage et l’intelligence de nous révéler notre premier poète à affirmer ses désirs et ses fantasmes les plus incongrus, ce à l’encontre des ferveurs mièvrement lyriques d’un patriotisme de bon ton.Il s’agit ici d’Émile Nelligan, de sa déraisonnable aventure.7 C’est à tort, à mon avis, qu’on assimile ce poète (ainsi que beaucoup d’autres) à une quelconque conformité religieuse qui aurait supposément invalidé (ou ratifié, tout dépend des croyances en jeu) la portée signifiante, moderne, de son expérience écrite.Je préciserai ailleurs les intérêts qui encore aujourd’hui barrent ou recouvrent la complexité de cette poésie convulsive et désespérée.Il faudra un jour serrer de près ces débats qui opposèrent les soldats du terroir, l’École littéraire de Montréal, l’Action française, aux écrivains solitaires qui ont secoué la langue sédentarisée de leurs Pères (je songe notamment au travail méconnu d’une revue, le Nigog, à ces poètes qui ont été condamnés et ostracisés par l’establishment littéraire en place)1.Pour le moment, je me contenterai d’un corpus plus restreint.Je poserai dans cet essai la question de la littérature et du nationalisme sous l’angle précis de l’écrivain et de sa pratique.Je ne parlerai pas des écritures narratives, m’astreignant à défendre le domaine plus «poétique» des langages contemporains qui résistent à l’interdit du sens.Je le ferai d’une manière à la fois coordonnée et impulsive, dans toute la gratuité du geste de penser.Texte emporté, insistant, oublieux des règles du genre.Texte en roue libre, bâtard au sens où les peintres automatistes revendiquaient — en dénonçant «un jury de valets ligotés» — leur exposition de rebelles comme un fruit «bâtard et sain comme la bâtardise»2.Et ceci parce que je ne crois qu’aux tentatives, qu’à 1.Remarquons que la récupération nationaliste camoufle encore aujourd’hui les dissensions.Qu’on songe à l’entreprise péquiste La nuit de la poésie 1980, film qui a «oublié» tout le travail poétique vivant des 10 dernières années (en s’abritant bien sûr derrière la caution qu’il a empruntée à deux ou trois poètes de la jeune génération) parce que celui-ci se confondait mal avec l’image d’une poésie du pays des années 60.Dans ce film on a voulu donner le premier rôle au pays, au référendum, et au oui, tout cela aux dépens de dix ans de recherches littéraires au Québec.Le poète nationaliste Michèle Lalonde y fait d’ailleurs une apparition prolongée où elle fustige avec l’éloquence de la maîtresse d’école (les renvoyant dos à dos) le populisme dont elle tente de s’exclure et le «formalisme» qui a constitué la recherche de pointe des années 70-80 en poésie.2.Tract intitulé L’exposition des rebelles, distribué «contre l’arrivisme bourgeois infestant le jury de l’Art Association» (1950).8 ces certitudes et ces incertitudes, qu’à ces motifs entremêlés, qu’à ces régions de pénombre où nous cherchons un nom pour appeler le réel.Il y a des réponses, puis des questions.Puis, soudainement, on ne sait pas.Je pense qu’un des enjeux majeurs pour l’écrivain est de saisir ce qu’il en retourne de sa place et de son rôle au sein d’un ensemble social.Au Québec, cette question nous conduit directement à un lieu où se manifestent des dissensions tenaces.Dissensions dégagées, d’une part, par la question nationale et le nationalisme et, d’autre part, par la pratique personnelle de l’écriture et de la communication.Je voudrais, à travers la relecture de trois textes marquant le recoupement écrivain/écriture/nationalisme, mettre en scène les divergences qui désunissent deux types d’écrivains.Un premier type que j’appellerai écrivain organique, un deuxième que j’appellerai écrivain indépendant.Il va de soi que ce genre de définition polarise en théorie deux positions qui dans les faits peuvent se recouper et se contredire en chaque individu.Les deux premiers textes analysés, dont je montrerai les interrelations, sont celui de l’abbé Lionel Groulx, Une action intellectuelle3, et celui de Michèle Lalonde, Les écrivains et la révolution*.Le troisième texte, qui pour ainsi dire répond et s’attaque aux deux premiers, est celui du peintre Paul-Émile Bor-duas, Refus globaP, manifeste cosigné par des artistes et des intellectuels4 5 6.Fait intéressant à relever, les dates de rédaction de 3.Une action intellectuelle, in l’Action française, vol.1, no 2, février 1917, p.33 à 43.4.Les écrivains et la révolution, in Défense et illustration de la langue québécoise, éd.Seghers/Laffont, coll.Change, 1979, p.161 à 169.5.Refus global, in Textes, éd.Parti Pris, 1974, p.9 à 20.6.Que les textes de Groulx et Lalonde soient le fait d’intellectuels qui fonctionnent strictement au niveau du discours et de la langue écrite, alors que celui de Borduas est l’affirmation d’un peintre, ne me semble pas sans conséquence.La parole de Borduas, de par la radicalité non verbale de la gestualité automa-tiste, est sans doute étroitement liée à la disponibilité d’un être vivant la perte de toute langue et de toute communication dans la dissémination des couleurs 9 ces trois textes illustrent à mes yeux ce phénomène de dilution intéressée qui, partant de 1917 avec Groulx, vient, avec Lalonde en 19797, délayer et rendre inoffensif le courant de révolte que met en branle le Refus global.Et je veux dire par là que ces deux nationalismes, en apparence distincts, s’entendent très bien et se donnent la main, sous le couvert d’une littérature nationale, pour neutraliser dans une série de valeurs qui leur sont communes les fulgurances intraduisibles des «mystères objectifs» et de «l’anarchie resplendissante» des automatistes.Il s’agira de décoincer le texte de 1948 qui se trouve piégé entre un nationalisme conservateur et religieux (1917) et un nationalisme revendicateur et militant (1979).Face à ces deux versions du nationalisme, le geste libérateur de Borduas ne peut qu’effectuer une coupure8.L’essai opérera une analyse de ces trois textes en s’efforçant de mesurer les implications historiques et existentielles que ceux-ci affichent.Il se voudra avant tout une ouverture pour repenser les conjonctures délimitant le travail de l’écrivain et sa passion d’autonomie.et l’expérimentation du nouvel espace.Le peintre se trouve en cela directement au prise avec ce qui délivre et déplace sans fin l’identité du sujet cartésien.7.Il s’agit ici de la date de publication, ce texte ne comportant aucune indication quant à l’année de sa rédaction.8.Ce geste, loin d’être apolitique, remet en cause une conception étroite du politique assimilant le rôle de toute activité sociale à son appartenance officielle à une idéologie, un mouvement, un programme, un parti.Ce geste rejette les cadres d’appartenances qui contiennent, ralentissent la discontinuité radicale des actes libérateurs.Il ne se laisse pas amadouer par l’intention politique, il politise ce que certains groupes veulent dépolitiser: le privé, le sexuel, l’hétérogène (ce qui échappe aux déductions, aux compilations, aux bilans).S’il appuie les mouvements de contestation et de révolution, ce n’est jamais pour s’en remettre à eux, s’abandonner en eux.Il ne donne sa langue à personne.Comme geste singulier, il persiste dans son irréductibilité pratique.10 Religion et nationalisme le corps des croyances Poser aujourd’hui la question de la littérature, de la société, de la place qu’occupe la littérature dans une société, c’est poser du même coup la question du Père, de l’instance paternelle et de son rôle régulateur, rôle qui permet l’émergence et la reconnaissance des sujets à l’intérieur d’une même famille, d’un même groupe, d’une même communauté.Inévitablement, c’est poser aussi le problème du code, de la Loi, en tant que le code de la Loi est systématisé depuis des siècles par la tradition et l’institution religieuse, tradition et institution qui coïncident elles-mêmes avec le développement des nations et du nationalisme.Finalement, nous sommes amené, lorsque nous voulons cerner un tant soit peu le phénomène littéraire, à le réinscrire au sein de ces deux grandes régions de l’aventure humaine que sont les croyances religieuses et les valeurs nationalistes.Pour ce faire, il nous est indispensable d’aborder ces deux grandes régions à travers les structures de réglementations que sous-tend et produit l’image du Père pour tout individu se reconnaissant d’une époque et d’un lieu donné.En cela nous voulons signifier cette impossibilité pour tout sujet de se penser (se situer) dans le réel autrement qu’à travers (avec et par) l’instance symbolique qu’est le langage, instance que nous rattachons à l’image du Père comme détenteur de la Loi, assurant un maximum de cohésion subjective et sociale.?La religion chrétienne se soutient fondamentalement de la figure du Père1.Toute l’histoire de la vie du Christ se déroule 1.L’interprétation que nous donnons du phénomène religieux se base sur la version officielle que l’Église, comme institution, donne du message évangélique (notamment à travers les textes de saint Paul).Nous excluons volontairement dans un rappel constant à la bienveillance et à l’autorité du Père, Dieu un et indivisible.Tout vient et retourne à Lui, selon le message de l’évangile, et c’est Lui qui donne sens à la vie de chacun dans le cadre de la communauté croyante.Ce Sens où converge chaque individu est donné dans l’Amour infini du Père pour ses enfants, mais cet Amour ne peut se vivre, se mesurer, que par l’adhésion pratique du fidèle au groupe qui gère et maintient la Loi en son Nom.Cette Loi implique une série de valeurs qui ont pour but de reproduire l’homogénéité du groupe à l’aide d’un respect des hiérarchies délimitant la place et le rôle de chacun dans l’ensemble.Du même coup, cette Loi fonde les reconnaissances et les appartenances qui sont les conditions de la subjectivité parlante de l’être.En ce sens, le monothéisme fait langage dans la mesure où il permet l’exercice de rapports qui transcendent les exceptions et les déformations: rapport à l’Autre, à l’Amour, à la Règle.Il fonde une Vérité épurée de toute solitude, de toute dérivation.Si ces rapports peuvent varier, ils ne doivent en aucun cas être levés, au risque de faire s’évanouir le groupe et le Dieu qui le porte, menaçant ainsi les fondements symboliques de la Parole réglementaire, livrant le sujet à lui-même dans une humanité errante et sans attache.Cette unité de l’être que permet la religion se base sur une promesse de consolation: la continuité du sujet par delà les frontières de la mort, la vie éternelle de la communauté des fidèles dans le face à face avec le Principe de toute chose.Cette immortalité promise ne peut être cependant atteinte que par l’obéissance à cet Amour de la Loi du Père, obéissance qui invite aux sacrifices, aux interdictions, dans l’acceptation de la faute originelle que le Fils est justement venu racheter pour tous.De là le schème culpabilisant faute (dérogation à la Loi), regret, repentir, expiation, purification, permettant la réintégration dans la communauté aimante et obéissante.Cette délivrance à gagner se donne dans l’imitation de cette Parole du Père que le Fils a livrée au les lectures qui déplacent la conception traditionnelle de l’Ancien et du Nouveau Testament et qui font du Christ une résistance, une exception à la règle ne fondant rien d’autre qu’une ouverture aux exceptions (nous pensons ici entre autres aux hérésies gnostiques).12 monde à travers sa prédication, ses souffrances, sa mort et sa résurrection.Les doutes, les non-sens, les épreuves, les violences sont ainsi expliqués et expiés dans la glorification du Un rédempteur qui panse toute blessure.Ainsi le Christ vient permettre l’effacement de la première faute, celle qui condamne le premier homme et la première femme, ainsi que tous leurs descendants, à la disparition sans appel.Le rêve d’unité et de bonne entente universelle passera donc par le rachat de la dette que les premiers parents nous ont léguée.Cette faute, on le sait, a un caractère éminemment sexuel, elle expérimente la nudité à travers le désir d’autonomie, de rébellion à l’égard de la Parole du Père.Elle crée l’angoisse dans la découverte de la solitude et du néant.Que cette faute d’avoir goûté le fruit défendu de l’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal soit opérée par une femme, Ève, n’est pas sans incidence.Elle met en jeu celle qui détient le pouvoir et le savoir de la création, de l’engendrement, que seul Dieu possède.Cette source de toute vie humaine dessaisit le grand Concepteur de son mystère dans la mesure où elle soulève le voile sur la reproduction de la vie.Cette mère impie de l’Humanité qui a provoqué la dispersion des hommes, qui a voulu franchir la limite ordonnée, qui a voulu se séparer, qui a voulu aller au-delà du Bien et du Mal et sortir de la Loi pour expérimenter le désir et la pulsion purs, qui s’est prise pour Dieu lui-même, le paie des douleurs de l’enfantement, des fatigues du travail et de la mort, entraînant à sa suite Adam puis toutes les générations subséquentes jusqu’à la fin des temps.Elle figure pour ainsi dire le Désir tentateur projetant la Volonté dans les ténèbres du péché.Cette immortalité qui ne connaît pas le sexe, qu’Adam et Ève ont perdue en voulant défaire les bornes et questionner le discernement du Père, c’est une autre femme, mère du Christ, qui va la redonner à la communauté.C’est par l’intermédiaire de cette mère-vierge venant confirmer le non-rapport sexuel qui nous unit et nous a engendré comme enfant de l’Éternel, que va s’accomplir la Parole de la Loi.Cette mère-vierge choisie par le Père viendra boucher le trou qui effrite les bordures de l’Écriture sainte.Le premier couple (Adam et Ève) se voit racheté, ainsi 13 que tous leurs descendants, par ce deuxième couple (Jésus et Marie) qui représente l’idéal de pureté (de conformité à la Loi) où l’enfant et sa mère ne se doivent l’un à l’autre que par un acte spirituel du plus grand amour consenti à la gloire du Père.Le fils comme la mère ne connaissent pas la faute originelle (le rapport sexuel) qui a provoqué le châtiment et la mort.Ils pourront donc vivre par delà ce châtiment et cette mort à travers l’Esprit Saint qui les sanctifie, accomplissant ainsi le grand rêve de l’humanité entière: celui d’une femme donnant la vie sans la mort.Le langage religieux reconduit cette peur archaïque de ne pas y être pour toujours (avec elle, avec tous), et la mère-vierge est là pour nous redire cette Loi par laquelle nous y serons tous et toujours avec elle, avec les autres, avec le Père qui est simultanément son époux et son fils.Le «souffle divin» venant animer la croyance est finalement un voeu ardent qui légifère pour que rien ne s’éloigne, ne se disperse, pour que tout demeure grâce à l’incarnation du Verbe (le Christ fait chair) déjouant l’abîme et l’infini à jamais.Les racines de la psychologie humaine se trouvent relevées, comme en proie à un vertige, à une névrose qu’elles se doivent de contenir pour ne pas que l’individu sombre dans les méandres du délire et de la folie.Tout doit converger vers un centre qui éclaire et qui sauve.Cette attitude centralisatrice de l’Amour de la Loi du Père érige ainsi une barrière (un code) infranchissable qui inspire la crainte, à la limite le dégoût, à ceux qui pourraient la défier en y opposant leurs corps et leurs passions irréductibles.Le rejet radical de cette barrière devient une adversité menaçant la cohésion du groupe lui-même, et ce dans la mesure où il implique une vie à vivre en-dehors de la fidélité à des préceptes rassurants.Ce refus frôle les gouffres, court les dangers de l’indistinction, rate le repos et la sécurité d’une coïncidence en ne reconnaissant plus les places et les fonctions assignées.Ainsi le Christ, fils sacrifié par et pour l’Amour, installe le genre humain (chacun des sujets qui le constitue) dans un Sens universel garanti par son agonie et sa rédemption.Sa mort niée, comme accomplissement du sens des Écritures, est ce qui fait tenir la Loi du Père.Mort pour rien, toute la Création retourne 14 au néant, le sujet perd le Sens intouchable de son existence.Le péché est alors qu’il y ait un jeu, du hasard, de l’inconnu, de la fragilité, du désir qui nous fassent manquer le But dans l’accomplissement de la Volonté paternelle.Le péché c’est aussi de ne pas justifier ou masquer la douleur insensée de l’aventure humaine.Le péché c’est, au bout de sa propre langue, de maintenir ouverte la question de son rapport au monde en dérogeant à l’ordre symbolique, pour apercevoir ce manque (à chaque fois comblé par la parole) qui nous renouvelle, nous égare, nous terrifie.Le maintien de l’ordre symbolique est donc, dans son ambivalence, le gage d’une circulation, d’un échange, d’un contrôle qui assurent cohésion et fonctionnement, tout en demeurant un danger incontournable d’étouffement et de meurtre lorsqu’il pétrifie indépendamment de toute considération éthique et critique.La conception religieuse du monde, comme toute conception qui fonde un ordre, des ressemblances, se définit dans un temps figé et fermé, celui du Sens ou de la Mission à accomplir.C’est le Fils immolé et sanctifié dans sa résurrection qui vient consolider le temps chrétien comme une succession logique se déroulant de façon linéaire depuis la naissance des premiers parents et de chaque être, jusqu’à l’avènement de la mort et du Jugement dernier.Ce temps se fonde comme promesse d’un passé toujours effectif mais rachetable dans un présent qui se doit de fonctionner en vue de la réconciliation dans l’Éternel (réconciliation incertaine, à se mériter, compromise par le péché et une déchéance non moins éternelle).Le Paradis des croyants représente ici la forme achevée de cet univers idéal, sans contradiction, que les utopies politiques reprennent à leur manière dans la déification de leurs valeurs.C’est la mise en suspens, le contingentement (par la Loi) du présent de chacun qui commande l’efficacité de la logique aimante et autoritaire.L’institution religieuse assure ce contingentement par un déni d’une sexualité et d’une mort sans recours.Ce contingentement, selon les époques, peut aller jusqu’à la répression sauvage des individus qui ne se conforment pas à l’interprétation de la Lettre.La grande communion universelle de l’Église-mère à travers le corps mystique du Christ vient unir sans reste sa société en répudiant les écarts à 15 sa norme.Cette communion universelle est basée sur un culte des morts momifiant la Face paternelle qui surveille et qui juge par l’intermédiaire du sur-moi ou de l’institution.Le rituel de normalisation où se tiraillent conscience, doute, culpabilité, peut entraîner les positions les plus fanatiques, positions qui développent des attitudes obsessionnelles et paranoïaques tout en rationalisant les pires excès dans le réel.Faisant corps avec le Pouvoir, ces positions s’attachent à la glorification de la Lettre et au culte des morts pour imposer à chacun leur Volonté écrite.Que cette Volonté soit tracée par la main de Dieu, de l’Histoire ou de la Nature ne change rien à son rôle essentiel: visser le poids de la dette aux sujets de son discours.Si nous ne renonçons pas à ce rêve de conformité et d’harmonie parfaite, c’est sans doute parce que celui-ci est la condition même du langage, de notre être au monde qui prend sens et s’affirme à travers la chaîne symbolique et historique.Ce rêve mettrait en jeu le désir enfantin d’une fusion totale à la mère que la Loi empêche, remplace, en rivant le sujet à son corps et à sa voix.Ce n’est que dans l’indécidable d’une subjectivité toujours en procès, qui lève la Loi sans jamais l’abolir, que l’être peut résister à cet Amour de la Loi du Père qui le nomme et le réduit.C’est dans sa liberté de penser, de sentir, dans son opposition aux principes qui bloquent la dépense et la perte, dans l’expérience toujours éventuelle et problématique, que se profile un sujet un peu moins rigide.Un sujet qui peut dire non aux intolérances en les combattant dans leurs fondements intrinsèquement archaïques et religieux.?Les soubassements du nationalisme, eux, relèvent d’une conception du monde qui pétrifie et sacralise les valeurs nationales.À son point d’extrême limite, on le sait, ce nationalisme peut aboutir à l’intransigeance et à la terreur dans le cadre des régimes totalitaires (fascisme et stalinisme).Il fonctionne, au début 16 de ce siècle, et notamment à travers les écrits de Lionel Groulx, sur les mêmes interdits qui unifient la famille religieuse (il faudrait d’ailleurs noter que le nationalisme au Québec est historiquement inséparable de l’institution et de la pensée religieuses).Ce nationalisme se voit en tout premier lieu reposer sur un culte des morts qui se traduit par une fascination pour l’histoire des origines, dans la mesure où ces origines commandent unilatéralement l’Histoire.Il donne, à un niveau de masse, le père et la mère que devient à proprement parler l’histoire nationale garante de notre venue au monde, garante du sens de ce monde pour un sujet qui s’y identifie.Il a pour but essentiel de lier le groupe (la nation) autour des aïeux et des événements qui leur sont attribués, il en exige même une fidélité indéfectible par l’entremise de rites et de souvenirs qui se doivent, eux, de ne pas mourir.Il s’énonce dans une adaptation au Temps tel que nous le raconte l’Histoire, à l’aide d’une fiction idéalisée (voire romancée) des ancêtres qui nous invite à les remâcher, les raviver en actes et en discours par le refoulement de leurs cadavres.C’est depuis cette fidélité aux ancêtres que se fonde une hiérarchie de valeurs qui permet une identification en retrouvant les origines perdues et reconquises.C’est grâce à cette hiérarchie — dans une mise en pratique qui censure les discordances — que passe un dire se donnant comme celui-là même de la Vie par delà l’existence personnelle de chaque être.L’amour des ancêtres, le véritable culte que ce nationalisme lui voue, n’est que la réplique de cette relation amoureuse père/mère/enfant où se joue la question du pourquoi et du comment de notre mise au monde.Et c’est dans la mesure où la famille ou le groupe doivent primer et gouverner de manière ostentatoire qu’on assiste à une dénégation farouche de tout ce qui relève de l’autonomie des sujets.Le vocabulaire souvent employé pour traiter des individus en appelle d’ailleurs toujours à l’ordre, au dévouement, au sacrifice pour contrer désordre et individualisme.L’élément exclu, à savoir tout ce qui viendrait fissurer la cohérence de l’ensemble dans la fiction de cette histoire nationale et des valeurs qui la réactualisent, se trouve marqué du signe 17 de l’étranger, voire de l’ennemi.Cet élément exclu aide, par la négative, à consolider les tenailles du nationalisme au sein d’un peuple donné comme entité neutre, insécable.L’histoire nationale elle-même personnifie alors un chef (un point de configuration) donnant ses conseils et missives à ses membres pour poursuivre (selon l’expression de Groulx dans son livre Notre maître le Passé) «le labeur des morts».Il faudra éviter avant tout les désagréables tangentes qui viendraient souligner l’arbitraire de cette fiction nationale, ses contradictions vivantes.La pensée compulsive émergeant de là se protège de tout tremblement, de tout vacillement des signifiants majeurs qui cimentent la collectivité: famille, patrie, traditions, morale.La pensée d’ordre et de progrès, dans son unité que figure le père protecteur, évacue ce qu’elle redoute: l’effusion du désir dans un corps et une langue, la remise en cause de la communication régnante.La mise entre parenthèses du je est ainsi la condition sine qua non de l’idéal patriotique.Le redoutable est tout ce qui viendrait défaire l’emprise des morts et de leur porte-parole sur les vivants.Cela en désenfouissant les corps, les espaces, les pulsions où ne se traduit plus rien, où se fait et se dévide l’innommable du sens et de la jouissance, où se dissémine la leçon des maîtres pour un être momentanément sans héritage et sans dette dans les soubresauts du souffle.L’étendard national nous demande de nous intégrer à cette longue bataille où triomphera l’Esprit de la nation.Celui-ci est évidemment donné comme hors-texte, issu d’une langue et d’une histoire linéaire, sans imprévisible, sans sujet de l’inconscient, émanant de la terre natale où reposent mais «parlent» encore ceux qu’on suppose toujours désirant et nous soutenant dans cet Esprit.Cette logique renvoie à un bloc compact (les «vertus héréditaires») symbolisé par la communion du Sol et du Sang.La vision archaïque du nationalisme impose donc cet Amour de la Loi du Père, mais non plus directement par la parole du Christ, mais plutôt par la voix du Sol et des Ancêtres qui eux prolongent le message christique.La communauté des Pères devient en chacun la gardienne de l’interprétation pour reproduire «cette incessante transfusion de l’âme des pères dans l’âme 18 des fils».Église et État, croyances et convictions, ordonnent ainsi la peur qui nous lie et fait noeud en désamorçant le délit et le délié des langues.?Par rapport à cette image du Père, à cette dictée de lois et d’interdictions, nous avançons l’hypothèse que l’expérience littéraire ne peut se vivre, dans ses manifestations les plus novatrices, les plus radicales, qu’en refusant et émiettant le roc de la régulation sociale, roc qui cerne et enferme les sujets au sein des familles, des groupes, des idéologies.Autrement dit, la littérature n’a pu et ne peut surgir dans sa dissymétrie dépaysante qu’à la condition de risquer la perte insoutenable du sens et de la face paternelle, qu’à la condition de maintenir cette tension constante entre sens et non-sens.C’est ainsi qu’une déraison et une jouissance questionnent les multiples directions que prend l’existence de chacun et de tous.Au coeur de la littérature québécoise les poètes ont vécu avec une grande acuité les déchirements que viennent colmater la religion et le nationalisme.C’est dans la mesure où ils ne sont pas restés prisonniers de cet Amour de la Loi du Père, de sa logique unifiante et réductrice, que ces hommes et ces femmes ont forcé les remparts de l’Esprit religieux ou national.Ces remparts étant toujours là pour ne pas voir ces paroles qui — par le décloisonnement, le doute, le délire, l’angoisse — ne cessent de s’adresser à un autre, ne cessent d’incarner un autre dans la joie et la frayeur d’imaginer à l’encontre des totalités.L’étrange, l’étranger, ce qui n’a pas duré et ne dure pas, ici, dans le courage et la déception, ce qui n’évite pas les crises d’identité et de langage, les poètes nous le signalent tout près d’un pays qui se cherche lui-même.Leur audace est de n’avoir pas trouvé, de n’avoir pas confondu leur chemin aux savoirs parvenus, pour exprimer le drame personnel et irrésolu.C’est à l’aube du XXe siècle que la poésie va manifester cet ébranlement de la conscience jugeante au Québec.Les poètes, à travers l’expérience de langages neufs et inquiets, vont repousser 19 dans la plus grande solitude (pour ne pas dire réclusion) ces valeurs qui scellent la connaissance et le devenir humain.Ces écrivains seront amenés à quitter les formes rigides qui délimitent les frontières de toute patrie (qu’elle soit symbolique, géographique, politique) dans l’exil intérieur ou extérieur.Séparation éprouvante — à la fois pris et dépris de ce qui fait sens au coeur d’une société encore fortement marquée par son conservatisme religieux et national — ces solitaires vont donner à lire leurs diverses tentatives d’échapper au nivellement de la pensée autoritaire (celle de Dieu, du Père, de l’État-nation).Tentatives toujours périlleuses à l’intérieur de cette absence du père qui semble caractériser la littérature québécoise.Absence qui pose la difficulté de défier sa Loi murmurée par la mère, absence d’un père intouchable sous les recommandations maternelles.Ces poètes qui ont pour nom Émile Nelligan, Saint-Denys-Garneau, Anne Hébert, Alain Grandbois, vont écrire les songes, les désespoirs, les morcellements qui les opposent aux évidences et aux normalisations de leur temps.Montrer en quoi ces individus ont répondu (parfois de manière inconsciente) à leur époque en affirmant la souveraineté de leur dénuement et de leur fièvre, voilà l’immense recherche qu’il nous restera à faire un jour.De Nelligan à Alain Grandbois se dessinent au Québec les bases d’une modernité qui rejettera les formes-contenus traditionnels, et ce en désenfouissant les tabous des cercles familial, national, institutionnel.Ces cercles qui se referment dans la conceptualisation des êtres et des choses, ces poètes vont les fendre, et ce sans éviter le danger de s’en retrouver les victimes.Entêtements, vulnérabilités de ces solitaires s’efforçant, dans leurs indécisions mêmes, de parer à ces deux types de régressions que sont le dogme et la psychose.Deux types de fixations qui empêchent non seulement un sujet de vivre, mais surtout de se vivre en assumant le sol mouvant de son savoir et de sa jouissance. D’une conception utilitariste de la littérature La question nationale au Québec pose depuis plusieurs générations le difficile problème du rapport qu’entretiennent les écrivains avec les différentes manifestations et revendications à l’intérieur de la communauté.Le cadre des activités politiques a toujours posé à la pratique littéraire la question de sa fonction sociale.Je vais ici analyser une conception du travail littéraire en empruntant au texte de l’abbé Lionel Groulx, Une action intellectuelle, mon champ d’investigation.Je ne parlerai pas du texte de Groulx en spécialiste ou en historien.Ma lecture sera plus simplement celle d’un écrivain qui se trouve sensiblement acculé aux interrogations que le texte de Groulx rend visibles.J’indiquerai uniquement, pour bien camper les allégeances historiques de ce dernier, sa sympathie avouée pour Mussolini et l’idéologie fasciste, son antisémitisme notoire.Alors, pourquoi le nationalisme, et pourquoi un penseur du début du siècle?Disons d’abord que c’est l’importance actuelle et grandissante du nationalisme, de la question nationale, qui m’a incité, par le biais d’une expérience d’écriture et une redécouverte de certains auteurs québécois, à sonder ce terrain.Les conflits encore mal explorés qui me semblent avoir toujours polarisé les tenants d’une littérature nationaliste avec les tenants d’une littérature sans prérequis ou frontières d’aucune sorte, ont engendré une pluralité d’écritures au Québec.Ces écritures, parfois enchevêtrées, se sont jouées sur deux registres inséparables: soit celui de la communication (parole-écriture témoin d’événements ou de situations), soit celui de l’expérimentation (parole-écriture déplaçant les structures d’une langue de la communication).Ces deux pôles jamais indépendants l’un de l’autre se sont détachés, sous Tangle de la critique, à Taide d’appellations qui en marquent avec plus ou moins de bonheur la spécificité.Qu’il s’agisse d’écritures dites régionalistes, nationales, engagées, ou, à Top-posé, d’écritures dites exotiques, formalistes, individualistes, ces deux types d’écritures ainsi répartis ont fait et font encore l’objet de nombreuses controverses.C’est en regard de cette littérature québécoise diversifiée et maladroitement polarisée que je voudrais maintenant analyser le texte de Groulx.Son nationalisme ultra-conservateur et religieux, c’est là mon hypothèse, me semble concerner, en sourdine, de façon plus ou moins explicite, cette littérature québécoise (et non seulement celle de la première moitié du XXe siècle, mais sans doute celle que nous connaissons encore actuellement).Les récentes rééditions des oeuvres de cet historien, de même qu’une réactualisation de sa pensée chez certains intellectuels, m’ont donc incité à m’y attarder pour saisir de quoi il en retourne.Dans Une action intellectuelle, une phrase vient d’emblée situer chez Groulx tout le déroulement logique de son argumentation: «Nous sommes à une heure périlleuse de notre durée française».Ainsi, ce qui suivra dans cet article se trouve encadré par l’aspect de danger qui menace la continuité, dite «française» à Tépoque, de la collectivité québécoise.Les allusions presque «militaires» (sinon militantes) qui donneront un contenu au rôle et à la place de l’écrivain, se trouvent donc légitimées par le contexte réel de domination d’une autre nation (ou plus précisément ce que Groulx nomme l’étranger) sur la nation «française» au Canada.Il se produit alors un effet de cimentation où l’unité nationale française doit défendre ses «droits et valeurs» face à cette autre unité étrangère et ennemie.En ce sens, l’écrivain se verra attribuer la tâche de garantir une toujours plus grande homogénéité de pensée et d’action pour et auprès de sa nation.Ainsi c’est la perspective concrète de domination telle que définie à travers le nationalisme conservateur de cette époque qui va dicter les règles à suivre aux écrivains.La pratique de l’écrivain devra concourir à faire triompher le groupe de cette domination et de cette menace étrangère en se faisant l’instrument et le porte-parole de la «durée française».Il devra poursuivre, dans le cy- 22 cle d’une continuité historique, l’oeuvre de ses Pères à l’intérieur d’une société qu’ils ont bâtie.Se trouvent dès lors colmatées les brèches qui viendraient lézarder le mur de la conformité nationale et de la «durée française» pour donner sens et consistance à ce qui sera très souvent assimilé à un «destin historique».Apparaîtront tout au long du texte, une méfiance et une hostilité envers tout ce qui ne se conforme pas à ce dogme «en péril» de la «durée française».L’étranger (et l’on pourrait aussi bien dire tout ce qui est étrange) se verra donc assimilé à la situation historique concrète de domination pour faire bloc corrompu et corrupteur sur tous les terrains où il touche notamment à cette unité morale et culturelle de la nation.La situation politique se trouve donc plaquée et englobe, en se l’assimilant, tout ce qui constitue les valeurs et les réalisations nationales.L’écrivain, dans la conception instrumentaliste de Groulx, devra joindre les rangs du combat national pour s’en faire le porte-voix plus ou moins direct, ou alors il sera associé aux éléments qui viendraient retarder ou même nuire à ce combat.Prisonnier de cette logique dualiste, l’écrivain n’a pas d’autre choix que celui de représenter ou trahir.Sa culpabilité (son devoir) se vivra alors dans le souci de respecter une «volonté populaire» telle que définie à l’intérieur du discours de Groulx, discours qui se donne comme émanant naturellement de cette «volonté populaire» elle-même.Soldat-représentant-de-la-collectivité, ce dernier pourra vite devenir le symbole de ce qui fait Un dans l’image d’une nation compacte et sans autre sujet que celui d’une conscience politique nationaliste.En s’engageant mécaniquement dans la lutte politique nationaliste comme individu appartenant à son groupe, à sa nation, c’est la spécificité même de l’écrivain — dont l’activité pourrait être comprise à l’intérieur d’une dimension ouverte, plurielle, critique, allant jusqu’à une remise en question des fondements de la conscience jugeante et morale — qui se trouve gommée.Le «travailleur intellectuel» se verra plutôt convié à poursuivre le travail du pouvoir ou du groupe social aspirant à ce pouvoir.Ceci n’évacue pas pour autant des particularités propres au domaine de la littérature, mais ces particularités se retrouveront constamment endiguées dans le discours de la pro- pagande nationale (pour l’époque ouvertement religieuse et traditionaliste).Ainsi ce «grand effort littéraire» dont parle Groulx se trouve expliqué par «ceux qui portent au front l’ardeur d’une pensée, et qui veulent la dire et qui la disent avec des mots d’artistes».Le travail artistique, les mots d’artistes se voient étroitement dépendants d’une «pensée» qu’il faudra défendre, ou mieux, imiter en l’enjolivant des dons propres à l’artiste.Ramener l’expérience littéraire au temps logique et linéaire de la pensée en vigueur, tel est le souhait de ce penseur nationaliste.Toute la méconnaissance porte alors sur la matérialité du travail de l’écriture et sur ses effets de rupture par rapport à toute pensée en vigueur dans une communauté.Le «réveil intellectuel» renvoie alors à cette réflexion: «Il suffit qu’une race ne s’affaisse pas en décadence pour que, de la conscience du danger jaillissent les meilleurs sursauts de ses énergies».Le vocabulaire, ici proche de la biologie («race», «décadence», «énergies») installe une naturalité qui vient reconfirmer le «destin» menacé de l’ensemble national.La «conscience du danger» laisse entendre l’urgence de se mettre au service de ce «destin», de cette naturalité «française», pour ne pas sombrer dans une déchéance propre à tout ce qui est étranger.Vient alors une esquisse du portrait de l’écrivain.Celui-ci, tout comme «les vieux ferments héroïques (qui) se réveillent dans l’âme héréditaire» entonne l’hymne national avec sa «sen-sibilité(s) plus vibrante(s) et plus fine(s)», «Les voix éparses, les inquiétudes communes se forment en écho net et puissant au fond de quelques âmes choisies, là où le sang de la race, par des mystères cachés, s’est infusé plus généreux et plus fort.Et alors nous avons les poètes, les écrivains, les penseurs des heures tragiques, ceux qui deviennent les guides et les donneurs de mots d’ordre».De plus faible, la nation menacée doit répondre par les propriétés du «sang de la race» qui préfigure la supériorité trop longtemps empêchée.Ces «mystères cachés (.) au tond de quelques âmes choisies» préparent une élite à se croire, avec la collaboration de ses écrivains, le seul représentant de l’ensemble social.Réflexe de réduction propre à toute conception du monde, 24 le nationalisme ne peut que mettre un signe égal entre ses inquiétudes et ses voix éparses devenues communes dans cet «écho net et puissant», pour oblitérer tout ce qui recèle de l’inusité, de l’in-conforme.Il élève ainsi au rang de prophètes et de maîtres ceux qui par leur conformité à son idéologie prennent en main ses leçons et ses conseils pour «éduquer» le peuple.La phraséologie de Groulx sur les qualités de «guide» et de «donneurs de mots d’ordre» de l’écrivain n’est pas sans évoquer ces idéologies utilitaristes de la littérature que les extrémismes de droite et de gauche ont élaborées dans le cadre de leurs «révolutions».Si les intérêts défendus apparaissent à première vue différents, ils finissent toujours historiquement (éducation oblige) par servir des minorités qui détiennent et enseignent leur pouvoir.Le respect des hiérarchies, la famille, la propriété privée, les valeurs religieuses, la morale anti-sexuelle sont finalement la grande et belle «raison» que vient justifier cette littérature nationale.L’utilitarisme, agrémenté d’héroïsme ou de lyrisme patriotique, impose aux écrivains les tâches de ressouder et consolider le tissu social.La langue, devenue sacrée, intouchable, se fait le support de la lettre des Pères qui habille la Mère-patrie.La croyance littéraire donne alors l’acte d’écrire comme une activité transparente, en masquant la structure socio-politique fragmentée dans laquelle elle fonctionne, en annulant la question du sujet divisé par les vertus de cette supposée nature sociale homogène propre à la «race».La boucle est bouclée, chacun coïncide avec lui-même à l’intérieur de cette version de la «race» qui légitimise sa langue et ses formes d’écritures.Groulx s’acharne à faire l’apologie de cette «discipline de l’esprit» qui ne voit et n’entend que ce que l’oreille des Pères veut bien laisser voir et entendre.L’expérience littéraire devient une «oeuvre (qui) par cela même qu’elle enferme l’âme d’une race dans des formes immortelles, atteint à la vertu d’un principe de durée.Et voilà, ce nous semble, qui indique à nos travailleurs de la pensée, l’urgence de leurs devoirs».La collusion ici, entre le religieux et le politique s’énonce à l’aide d’une unité («l’âme d’une race») qui s’accroche aux règnes des valeurs («formes immortelles») en prêtant au temps un caractère figé et monolithi- que.Le mouvement, l’apparition-disparition des sens et des formes, cèdent le pas à l’assomption éternelle du Même.Le texte devient une réussite glorieuse dans l’immortalité des copies conformes à r«âme d’une race».Il s’agit pour cela de communiquer au temps de chacun (qui est aussi celui de l’inconscient qui ignore le temps) le temps planifié et planifiant du «devoir».La distance, le recul critique qui échappent à ce temps contenu qu’ils font éclater dans l’expérience poétique, sont associés au jeu de l’ennemi étranger ou étrange.Ramener les écrivains au temps d’une Histoire sans histoires afin de les lier entre eux à travers lui, voilà l’opération d’urgence que s’applique à imposer la conception utilitariste et nationaliste du phénomène littéraire.Elle débouche sur une attitude compulsive excommuniant angoisses et incertitudes, vertiges et innommables, sous le label de la décadence.L’apparente générosité envers la «foule» se justifie par l’effet de retransmission et de traduction de «ses aspirations», donne des figures à contempler et reproduire: «Toute action libératrice procède des penseurs à la foule.N’est-ce pas le temps pour les «esprits d’en haut» de chercher ce qu’ils vont mettre dans les oeuvres prochaines?» Que la foule procède des penseurs, n’est-ce pas ce qui de tout temps permet au discours universel de la Loi et de son bon sens de miraculeusement tenir sous la couverture du «populaire»?Je veux dire, n’est-il pas d’une extrême importance pour la gloire et la durée de ces penseurs d’exclure tous les autres de la foule qui ne sont pas comme eux des penseurs qui croient en l’éternité des formes dans la durée nationale?Les fous, les déviants, les rêveurs qui ne répondent pas d’une telle pensée ne ratent-ils pas ce Réel compact donné dans le seul «vrai temps», celui de l’Histoire sans histoires?Pour cela, la seule chose qui doit restée absolument caché, c’est le temps historique de ce discours «naïf» dans la bouche des penseurs, temps lisse et lourd comme un bloc.Que le politique, le social, le national soient vus comme condensant et exprimant chaque élément de l’ensemble, voilà le mythe par excellence, mythe faisant censure et exclusion.Mais laissons Groulx clarifier sa pensée: «Il faut chercher avec ardeur et conscience si les idées qui palpitent au cerveau de la race, sont de 26 cette qualité qui inspire les déterminations victorieuses.(.) Mais tant d’idées en ébauches et tant d’orientations imprécises appellent d’elles-mêmes une action directrice et constructive».Cette fois-ci, la pureté des idées supposées au «cerveau de la race» (encore de la biologie sociale pour excuser les pires opérations!) ne va plus sans direction.Il faut redresser ces idées en vue de la victoire.L’indécidable qui désenchaîne le langage pour y laisser entendre et crier un sujet sans répondant, sans victoire, devient suspect, voire coupable.On ne doit pas laisser s’écouler les désirs.On doit leur donner des noms qui les récusent afin d’orienter vers les bonnes conclusions.Pas trop de rythme, pas trop de rire, et surtout pas du tout de sexe qui viendrait emporter dans son courant le bateau national du politique.On devra s’accrocher au bateau des valeurs en dénonçant ceux qui n’y tiennent pas.On va fustiger «le paganisme littéraire» comme n’étant pas de chez nous.La grande famille, pour l’époque, est et restera de toute mémoire d’homme chrétienne, et les oeuvres seront là pour la répéter, la prolonger.On s’attaque alors, croyez-le ou non, à Rabelais, Montaigne, Racine, Molière, Victor Hugo.Et c’est là que le nationalisme en littérature nous montre sa véritable «compréhensibilité».Hier comme aujourd’hui, tout au long de ses changements de valeurs, l’utilitarisme nationaliste vise primordialement non pas ce qui des autres nations viendrait en dominer et exploiter une autre (ce qui, à mon sens, devrait soutenir une lutte nationale), mais bien ce qui des autres nations (ou de ce qui est tout autre au sein de la nation elle-même) dérange, déplace, questionne la tranquillité et la bonne conscience de ceux qui orientent la nation.La parole politique dominante, en centrant la culture sur de l’idéologie, vient renforcir ses murs pour qu’ils deviennent une véritable forteresse résistant à l’avènement de paroles autres.On a droit alors aux ce n’est pas de chez nous, ce n’est pas de l’art, c’est illisible, ça ne veut rien dire.Ainsi, loin d’être un rejet, par exemple, de la littérature française1, la position de Groulx endosse la France, mais dans ce 1.Groulx écrira: «Le bon sens, non moins qu’un très noble sentiment de fidélité française, ont fait un devoir à nos professeurs et à beaucoup d’autres de dis- qu’elle a de catholique.L’intéressant est de noter la solidarité inavouée entre les intérêts d’un groupe (ce nationalisme et ses représentants), ses valeurs traditionnelles et eschatologiques, et le «Sens de l’Histoire» assimilé à ce groupe et à ses valeurs.C’est là qu’on peut entrevoir les rouages d’une pensée ossifiée, attachée aux ancêtres et à leurs reliques.C’est là aussi que sont filtrées les luttes de libérations impliquant non seulement le renversement d’un groupe, d’une classe ou d’une nation dominante, mais la remise en cause perpétuelle de ce qui tue en chacun de nous les désirs, les doutes, les savoirs.Toute une logique unifiante et exclusive se trame sous des expressions comme «soyons de chez nous et de notre passé».Le catholicisme régnant au début de ce siècle peut alors sans difficulté énoncer ses principes indiscutables: «Il faudra nous souvenir que l’alliance de la pensée et de la foi est devenue chez nous un impératif catégorique de la tradition.Qui donc voudrait prétendre faire oeuvre constructive en s’isolant de la pensée des ancêtres?(.) parce que c’est diminuer sa pensée que de la vider de sa substance religieuse et que c’est mal servir l’Art que de le découronner de la vérité»2.Le ton change, la supposée «nature» des aspirations nationales laisse deviner dans ces recommandations des idées et des forces opposées qui sont un dehors au coeur même de la conscience de cha- tinguer dans les influences d’outre-mer.En définitive c’est pour mieux rester Français qu’ils entendent ne pas l’être d’une certaine façon».2.Dans un article du Devoir (19 octobre 1981) intitulé Religion et morale: Laurin ménage la chèvre et le chou, Denise Robillard rapportant les propos du ministre de l’éducation nous livre ce qui suit: «Le ministre n’a pas hésité à nommer les valeurs qui balisent sa propre réflexion.En rappelant «le rôle historique déterminant» de la foi chrétienne dans la transmission de notre héritage collectif, il a soutenu que «sa formidable force d’espérance» s’est montrée plus d’une fois «la gardienne jalouse de la langue».Il a rappelé la célèbre riposte d’Henri Bourassa, fondateur du DEVOIR, en 1910: «En ce pays, pour le meilleur et pour le pire, le destin de l’Église et celui de la culture française ont eu partie liée et ce pacte de fidélité ne sera pas brisé».Certes, a continué M.Laurin, ce destin et cette fidélité ont aujourd’hui «largement besoin d’être revus et nuancés» en tenant compte de l’industrialisation, du pluralisme, des institutions séculières et de la diversité ethnique de la population.» Inutile ici de dire que ce point de vue rejoint celui de Lionel Groulx et de ses épigones, et ce, je le répète, par ce qui constitue la pierre d’assise de toute fixation nationaliste ou religieuse: la sacralisation de la langue.28 que interpellé.Le raisonnable «bon sens» est toujours celui du pouvoir, qu’il soit ou ne soit pas d’obédience nationaliste, et tout pouvoir doit tenter de neutraliser ce qui viendrait désénon-cer, pulvériser son discours et tout discours qui se soutient de la Raison, du Bon Sens et de l’Histoire.Le monde, en toute innocence et en toute harmonie, se voit alors pressé de communier à la même table.Et ma connotation religieuse ici vient volontairement signifier le point aveugle où se butent les communes mesures: la mort conjurée, sacralisée par le contingentement des pertes et des dépenses sans retour, au profit de l’accumulation, de la mauvaise conscience, de la faute et de la promesse d’un bonheur différé vers l’au-delà (qu’il soit de l’ordre d’une société idéale ou du paradis ne change rien à l’affaire).Reste le rachat de ces pertes et dépenses injustifiables, et de la mort qui trouble tous les projets dans l’impossible continuité de l’être.Mère-Patrie, Mère-Histoire, Mère-Représentation, elle nous garde d’apercevoir les bords, de voir surgir la faille en laissant chanter l’emportement, le typhon, la spirale infinie.3 Elle nous replâtre, elle nous moule dans ses vêtements faits d’idéaux, de certitudes, de comparaisons, de valeurs morales, elle nous dit de ne pas dire ce qui se dit sans ou sous son dire, elle est comme ça avec le calendrier dans la main droite et la grammaire dans la main gauche.Cette littérature qui «sera française, résolument française» nous assure Groulx, c’est la robe de sa mère en deuil qu’il porte et qui lui en donne la conviction profonde, c’est l’infaisable deuil de cette mère en lui qui la supporte.Et ces débats sur une littérature authentiquement québécoise, une littérature vraie, une littérature du sol et du sang, ne servent qu’à purger en douce les dérogations, les digressions, les inconséquences d’un ailleurs inassimilable, incomparable, mal digéré par cette Mère protectrice.C’est toujours la même rengaine: avez-vous un 3.Ce lieu du féminin est celui de l’ambivalence même.Lieu de la mère, de la séparation, où celle-ci intercède pour le père auprès de l’enfant, le prépare culturellement à se trouver une place qui a été et sera la sienne; et lieu du maternel, du fluide, de l’indistinct où rythme et chant bercent le corps innommable (jouissif) de l’enfant.C’est sur l’entre-deux de cette ambivalence que nous nous débattons tous. nom?Prouvez-nous-le.Racontez-vous immanquablement dans ce nom, possédez votre nom avec son plancher, son plafond, son toit, sa maison, habitez-le et ne le quittez que pour rencontrer ou habiter d’autres noms, d’autres semblables demeures.À l’époque de Groulx, c’est le problème de l’influence française, de ceux qui disent oui ou de ceux qui disent non à la France au nom de l’intégrité culturelle du pays.Le «juste milieu» décide Groulx.Même ces «barbares» de professeurs qui réclament quelque chose comme une identité retrouvée sur une terre bien à nous, dans une parlure bien à nous, le font «au nom de la culture originelle et (c’est) pour la sauvegarder, qu’ils réclament le droit de prononcer certaines proscriptions».Le juste milieu, en effet, mais avec les proscriptions de convenances, proscriptions qui en reviennent toujours, quoi qu’on en fasse, à la question de la lisibilité.Écrivez dans la même langue toutes les histoires, toutes les curiosités, tous les sentiments que vous voudrez, mais dans la même langue.Ne laissez surtout pas passer quelque chose de l’ordre de l’inconscient, du corps, des fantasmes, si vous voulez survivre dans cette langue éternelle, langue pleine et fermée, communicative, rassurante pour les lignes à suivre et les identités.Vous n’êtes plus seul, vous êtes de et dans votre langue.Vous pouvez mesurer les jours, les années, les siècles, vous approprier la preuve de votre place qui continue le réel, ses obligations, ses interdictions, sa lumière symbolique.Plutôt solide que légère, plutôt évidente qu’obscure, plutôt expliquante que délirante.Pas de commune mesure sans cela, pas de monde pour ainsi dire.Oui, d’accord, mais pour nous donner quoi, à chacun, au bout du compte?Et là, pour un croyant d’alors, c’est le couperet de la censure, de la haine vis-à-vis «certains Métèques — si illustres soient-ils (.) élément inassimilable» pour un peuple.Ces Métèques «dieux de la jeunesse» (et on se garde bien de les nommer), il y aura des professeurs, des maîtres du juste milieu pour n’en vouloir pas plus que Groulx «parce qu’ils veulent protéger contre les brouillards germaniques ou slaves, la clarté de nos cerveaux latins»4.Ou encore, sans équivoque: 4.Tout en flattant leur enseignement, Groulx écrit: «Il en est d’un peuple comme de tout être vivant: celui-là s’inocule un principe de mort qui introduit 30 «Pour le dire très nettement, nous n’avons que faire d’oeuvres et d’esthétiques qui ne servent point la culture française et qui, par cela même ne sont point de l’art ni n’en peuvent créer.» À son paroxysme, aboutissement obligé de toute intransigeance nationaliste: l’art dégénéré, la culture de la race, ceci n’est plus de l’art, ceci est la vérité de l’art, le bien, le mal, la rédemption, la chute, pardonnez-leur de vous avoir offensé.Ce que clame tout haut l’abbé Groulx, moi je le sens murmurer tout bas, aujourd’hui, et les proclamations d’engagements, d’athéismes, de recherches formelles même, ne sont pas des remèdes irrémédiables à cela.Demeure, indéfectible, l’interprétation dans le ce-qui-va-de-soi du temps pour bloquer l’écoute et noyer l’être dans l’expression répétée du dogme.Parce que le combat maintenant, paraît-il, devrait se faire dans la limite des libertés permises.Que vous soyez d’une idéologie ou d’une autre, c’est fatalement au bout du compte une affaire de ciment, de clôture, pour se protéger de la nuit, des battements sans nom, des fissures, des transfusions ne vous retournant plus votre image.Il faut que l’âme du groupe ne se détache pas, il faut que l’acte, le jeu, le rêve se traduisent et s’appliquent à la marche à suivre.Ne touchez pas au livre, à la santé morale de ces livres qui vous connaissent mieux que vous-mêmes.Parce que la pensée des groupes est nécessairement supérieure à la pensée des individus qui se lancent et se rompent dans une parole jamais finie, une parole libre de ces attaches ancestrales à l’entendement roulé dans l’optimisme, l’honneur, les traditions.Si vous communiquez l’incommunicable (par le geste, l’instant, ses convulsions) — avec une mémoire sans souvenir, une mémoire qui ne revient pas à la mémoire et qui laisse partir la main dans les lettres — on vous dira que ce n’est pas vrai, qu’il vous faudra cacher cet enfer dans sa vie un élément inassimilable».Dans le discours nationaliste, il y va du peuple comme d’un être vivant, entité homogène, absolue.L’individu, de par ses tâches et devoirs, appartient à cette unité socio-organique.Cette dernière préexiste à tout individu et leur indique la voie de la discipline et du salut.C’est la dépendance qui vient définir et restreindre les autonomies, ce sont les nécessités rattachées à la Cause qui viennent contingenter ou abolir les libertés.La Mère-Patrie est alors ce lieu mystique de la Grande Fusion.En elle vient se soumettre par identification chacun des citoyens-membres devenus ses enfants.31 qui est l’envers de tout paradis et de tout enfer.On vous permettra une certaine fantaisie, une certaine allure si vous demeurez dans la mémoire et le souvenir, c’est-à-dire sans le souvenir de cette mémoire rationalisante qui vous promet et vous aspire.La subtilité de la permissivité nationaliste est là pour mieux vous couler dans la norme.Il y aura «l’exotisme» acceptable, les «influences nécessaires», mais pour «rapatrier nos esprits».Alors on est sauf, parce que la littérature «ne peut être chez nous un principe de force ou d’immortalité, que par l’expression de notre vie, de notre pensée, de notre âme à nous, notre âme canadienne-française».Colmater le dire, rapatrier dans l’épaisseur du passé ce présent sans place, continuellement déplacé.C’est cela l’horreur, le déchet, le fragile, l’inessentiel qui ne donnent sa langue à personne.Vous finirez bien par repérer des gardiens pour vous assurer des plus-tard prévus d’avance, dans l’avant nivellateur des sécurités et des convictions policières.La grandeur, les titres, les rangs vous préparent tous les triomphes sur ce qui passe et dévoile le semblant dont la Loi a besoin pour durer et vous faire cuire.Groulx concédera une littérature «bravement régionaliste», tout en étant le tenant d’une «Mecque littéraire» française.Quelle importance si tout ça s’installe comme le reste dans des valeurs approuvées sur une toile de fond «catholique et française»?Remplacez le «catholique et française» par les nouvelles valeurs d’aujourd’hui, plus près des consignations d’aujourd’hui, vous aurez la même peur de sortir de ces valeurs pour y entrevoir le quotidien et le calme de sa violence.Famille lisible, oui, tout à fait, avec le souffle en moins, avec la respiration de celui qui sait tout de même se retenir quand il croise un souffle qui ne rencontre pas son miroir.Même mort, le Dieu de l’alliance continue à nous braquer son miroir dans les yeux, dans le souffle.La grande réconciliation autour du corps mort de la Lettre, voilà.À côté de cela, à côté du passé ou de l’avenir, le désastre de la couleur, l’inimaginable de la béance qui vous exfolie, vous extrade, engloutit toutes les prédications et toutes les guérisons, tous les prédicateurs et tous les guérisseurs avec leurs mains tendues et leurs regards compréhensifs, toujours déjà compréhen- 32 sifs de ce que vous n’avez pas encore compris, mais ça viendra, ne vous en faites pas.L’exemple, l’appui, le muscle qui est la preuve de la force, et la faiblesse d’un visage qui ne vous regarde pas dans sa langue, cette folie de sa langue qui était la nôtre, cette folie de la laisser s’échapper, tous les dangers de cette folie de l’émotion, de son tremblement injustifiable sur les parois de cette langue qui se déplie.Cette folie de mettre la libération au pluriel, de l’écrire avec un 5 comme souffle, son, sexe, savoir, saveur, silence, sortir.Heureusement il y a la muraille dans le cerveau et les membres, il y a le code, l’opinion, la ténacité, le but atteint ou à atteindre, moins le bonheur, moins tout ce qui ne se commande pas.Dans la théorie, la réflexion, on ne s’emporte pas.Je m’excuse, vous m’excusez, vous me comprenez tout de même, vous m’aimez dans ce tout de même, vous finirez bien par m’accrocher quelque part, me faire ma fiche, avec mon nom, mon sexe, mon état civil, mes occupations, mes illusions, mon manque de réalisme, ma si piètre utilité.Je ne sera plus un autre, je sera ce que vous saurez.Vous attendrez, nous attendrons, tout comme Groulx «notre grande histoire définitive, le panthéon vaste et bien aéré, où, dans leur pleine lumière, pourront loger toutes les gloires» en vous disant tout bas, pour sauver les apparences, que «la vie du petit peuple, le vrai créateur de la patrie» est finalement la belle et noble cause de cette grande Histoire.Et ce petit peuple toujours un peu en retard, toujours un peu incapable d’apprécier à leurs justes mesures ces «gloires» de votre panthéon, vous lui expliquerez pourquoi il ne peut pas aussi rapidement les comprendre; puis, lorsqu’il aura compris, vous lui demanderez de rendre gloire.Ceux qui diront non, qui ne seront plus de ce «petit peuple» et qui réclameront un peuple qui ne soit plus petit, sans votre compréhension et sans votre panthéon, vous les ferez métèques, étrangers, momies, incultes, en voie de rééducation.Et c’est le texte de Groulx sur votre langue, avec tout le faux libéralisme de convenance, qui écrira «qu’une originalité vigoureuse pourrait encore se mouvoir à l’aise dans «ce monde de gloire où vivaient nos aïeux».Vous aviserez les poètes que «Notre poésie en puissance dépasse toujours infiniment notre poésie en acte».Cette poésie en acte un peu trop proche du sentir et de la vie, mettez-la dans vos valises et sortez-la lorsqu’on vous la demandera.Si ça ne vient pas, attendez, attendez jusqu’à la fin des temps, parce que là tout va se régler.Nous allons gagner, vous allez gagner parce que vous serez resté fidèle à vos valises qu’on n’ouvre pas.Le texte nationaliste, avec son fond religieux, comprime toutes les délivrances pour la délivrance finale, la délivrance commune moins, un à un, chaque sujet qui en compose le nombre.Cette façon d’exposer les problèmes, cette façon de les vider dans du général, de l’insensible, ne vous en faites pas, c’est très réel, et ça ne se supporte à vrai dire que de ça, du réel, un réel clos et protégé, perpétué dans les actes, les discours, les discours en actes et les actes de discours, pour s’en remettre à ce qui précède «en puissance».Les recettes ne manquent pas: «Rien ne serait plus facile que d’allonger ici, toute une liste de thèmes où nos jeunes romanciers n’auraient qu’à choisir», puisque «le temps n’est plus à la bohème romantique ni au dilettantisme patricien»5.Symptôme d’une peur de la fente, du vide, du plaisir et de la crainte que ça procure.La littérature devient un endroit où choisir son décor pour se débarrasser de l’errance, du tressaillant de l’expérience non contrôlée qui touche au maternel, à la ligne du temps, dans une passion constante.Encore une fois Lionel Groulx utilise le coup du bon sens (ou, si vous aimez mieux, du sens qui va dans celui de son pouvoir) pour niveler, rabattre l’un dans l’autre le débraillé, le pas-assez-cultivé bohème et romantique, avec le trop-cultivé dilettante et patricien.Mais pas assez ou trop cultivé pour qui?Et là je vise cette part en nous de tabous, de réflexes condition- 5.Cette idée d’ériger une liste de thèmes propres à assurer un caractère «populaire» à l’écriture ne se retrouve pas seulement chez Groulx ou dans les préceptes du réalisme-socialiste.Dernièrement, durant le Salon du livre de Montréal 1980, est ressorti d’une table-ronde réunissant des éditeurs, un libraire et le président de l’Union des écrivains québécois (entrevue publiée dans un cahier spécial du Devoir) le souhait de voir s’établir une série de sujets à confier aux auteurs pour qu’ils produisent et rendent plus accessible une littérature devenue invendable.On alla même jusqu’à suggérer une remise de bourses pour encourager ceux qui accepteraient de se plier aux exigences des nouvelles règles thématiques! Comme quoi nous n’en aurons pas de sitôt fini avec le dirigisme et la censure dans les lettres! 34 nés à mépriser, écarter de notre vue ce qui nous tracasse et déborde.Parce que ça nous traverse tous sans exception cette histoire d’exclusion, de censure, de refoulement.Groulx n’en est qu’un symptôme très réussi.La pire des bêtises serait de se croire de l’autre bord, de l’autre camp, sans voir que son contraire est aussi en chacun de nous.Qui donc ne pourrait pas affirmer: «Et peut-être est-ce le devoir de tous les travailleurs intellectuels de mettre au service de l’avenir, avec la conscience et la force d’une pensée commune, une solidarité d’efforts»?Qui donc ne s’accroche pas corps et âme à cet avenir garant de tout un passé à obtenir constamment dans le sens d’une vie vouée à l’objet interdit?Groulx-symptôme ne vient excuser personne du sens et non-sens vivants des pratiques de langage.La pureté, la voie tracée droite qui fonde l’interdit est simultanément celle qui permet le cri de révolte pour la transgresser.Un refus toujours actif, insaisissable, inachevable, inouï.L’ennui est de s’imaginer que tout est prévisible, ou pire, de tout prévoir dans le prévu d’un plan, d’un portrait, d’une époque où même l’imaginaire se trouve doté de ses porte-parole attitrés.Le nationalisme utilitariste est un de ceux-là.Et la difficulté est, a été, sera d’être relevé de la fonction qu’il nous assigne dans la «pensée commune», dans l’adhérence à un éventail plié nous indiquant ce que doit être la nation en nous.Mais la blessure reste ouverte pour éviter que le sujet ne s’endorme.L’étincelle du risque déjoue la froide platitude du grand retour à l’Un lorsque tout à coup vous êtes deux, le réel et vous.Et le risque, obstinément, vous invite à l’action, au changement imprévu.L’éventail se déplie.Vous continuez à exhaler, à brûler, avant que l’éventail ne se referme et que le noir ne vous avale, inexorablement. Les devoirs de l’écrivain Je vais maintenant tenter de cerner à travers le texte Les écrivains et la révolution, les non-dits, les sous-entendus, les inconséquences qui renvoient au nationalisme de Groulx.Je sais, évidemment, toutes les résistances que soulève ce rapprochement entre deux nationalismes (l’un conservateur, l’autre militant) qui semblent, à première vue, avoir consommé la séparation.C’est sur la base d’une conception de la littérature que je tenterai de montrer comment cette «séparation» est loin d’être opérée, et qu’elle nous relie à une communauté d’esprit où le changement de vocabulaire ne modifie en rien la question de fond: celle d’une définition du sujet de la pratique de l’écriture.Ce sujet, l’écrivain, se voit, dans la version nationaliste du phénomène littéraire, rattaché expressément à un ensemble de valeurs qui renvoie à une conception unitaire, substantialiste, lo-gocentrique et finalement téléologique de l’être.Qu’il soit fait mention ou non d’écritures «engagées», «témoignantes», «de recherche», etc., c’est toujours, au bout du compte, pour nous ramener au plein d’un sujet jugeant, omniscient, qui se doit de maîtriser, ressembler, se et nous rassembler à travers la transparence de sa «parole».Le nationalisme lui demande de refléter une position qui serait, idéalement, celle de tous (tous, on s’en doute, signifiant ici la Nation).Il lui prête un rôle de témoin, d’éclaireur, d’avant-garde, voire de prophète.C’est alors l’image d’un sens de l’Histoire (sens à caractère national) qui vient délimiter la valeur positive ou négative du travail de l’écrivain (selon que ce dernier se situe à l’intérieur ou à l’extérieur de cette Voie commandée par l’Histoire).L’a priori d’une telle conception qui donne raison à une vision monolithique et totalisante de l’histoire, même soutenu par des bases soi-disant «scientifiques», n’en demeure pas moins porteur d’une métaphysique de l’être et du langage.Métaphysique recentrant le langage sous la 36 dictée consciente d’un individu indivis, préexistant aux procès de langue et d’écriture de par son entendement sans histoire.Individu qui attendrait qu’un sens se précise ou se confirme pour ensuite traduire, et prendre la parole de l’Histoire.Contrairement à cette approche, je soutiendrai que l’individu est un être de langage, qu’il n’a d’autre demeure comme être-au-monde que celle de la lettre, et que cette lettre n’est pas innocente.Être coupé, en mouvement, dans une dissymétrie vivante face au réel.Être historique non pas dans le sens unilatéral et mécaniste d’une bonne ou mauvaise compréhension des événements et idées de son époque, mais plutôt dans le non-sens de son expérience et de sa résistance qui questionne, déplace, refuse même cet individu historiquement déterminé donné comme fatalité, simple résultat d’événements ou idées acceptés.Il s’agit alors de repenser le mouvement dialectique sujet de l’écriture/histoire dans l’optique d’une démarche risquée, indocile, à la limite de la décision qui tranche la question et de l’indécidable qui ne lui trouve pas de réponse.Que cette position toujours mobile ne cadre pas avec les motivations pratiques d’une communauté ou d’un groupe se revendiquant d’une Histoire sans sujet, c’est exactement ce à quoi je veux en venir.L’écrivain affirme, envers et contre tous, mais avec tous (c’est là son intolérable travail d’écriture) ce je interminé et interminable que toutes les censures idéologiques doivent faire taire pour rendre conforme dans la communication.Un je divisé, sexué, déraisonnable, qui ne se contente pas de pencher d’un côté ou de l’autre de la clôture historique, mais qui montre, en la désenfouissant, cette clôture comme présence/absence simultanée de chacun à l’univers qui le façonne.Un je dérogeant et dérangeant les assises mêmes de toutes institutions, un je coupable de ne pas leur appartenir, le je de l’interdit et de sa transgression.Un je hors-foyer, hors-communauté, et qui pourtant appartient à ce foyer, à cette communauté.Un je qui invite les autres je à se défaire inlassablement de ce mur d’amour/haine qui pétrifie à chaque fois la pensée par une régression vers le Sens — le bon, le propre, l’incontestable —, celui du Père-Mère, de la Patrie, de la Raison.Un je qui interroge ce qui se dit dans le dire et maintient, l’espace d’un éclair, la déchirure.Impardonnable expérience des limites que le nationalisme ne peut se permettre de laisser surgir.On condamne ou neutralise, les méthodes sont aussi diverses qu’efficaces.Voyons donc un peu de quoi il en retourne sous la plume de Michèle La-londe.Je vais indiquer ce qui, dans son texte théorique, adhère, avec ses particularités bien sûr, à la même conception utilitariste de la littérature que défend explicitement l’abbé Groulx.Que ce nationalisme ne soit ni conservateur ni religieux (du moins pas de la même façon), qu’il se nourrisse de «revendications», de «libérations», n’empêche pas le retour en force d’une uniformité et d’une respectabilité de l’Histoire qui, pour ma part, vient pratiquement pétrifier ses prétentions révolutionnaires.Une pensée du devoir, si elle n’inclut pas son envers (celui de la parole d’un sujet ne s’en remettant à aucune instance légiférante au-dessus de lui, sans lui) marque l’arrêt de tout échange et de toute dépense.Ce n’est que lorsqu’un sujet vivant (et plus spécialement ici l’écrivain) ne doit plus rien à personne qu’il peut se joindre à un ensemble et mesurer les enjeux des luttes jamais indépendantes des multiples singularités qui les portent.Je dis que dans tout regroupement quelque chose s’échappe, quelque chose d’inconcevable, quelque chose du nom propre constamment en éveil.J’aborde ici de l’impossible, je le sais, mais je continue à le revendiquer malgré le Tout, malgré le Même.Je voudrais que ça pousse la pensée à cet extrême horizon où elle se retourne, seule, impossible.Je voudrais (je suis écrivain, je suis peintre) qu’elle interroge le monde jusqu’à ne plus parler.C’est de ce lieu intenable que j’aborderai les écrivains et la révolution.Et ce qui me frappe en tout premier lieu, c’est le comment de cette «réponse» à ce «Québec secoué par les récents événements d’octobre 70».Un comment qui suit le fil de ces phrases: «La collectivité québécoise patauge en effet dans l’ordre événementiel depuis au moins 1837.Une révolution, de quelque nature qu’elle soit consisterait précisément à l’en sortir pour la faire accéder à l’ordre historique.À l’histoire.» Ce souci de la mémoire collective à retrouver, si en soi il permet une meilleure compréhension de la trame des événements, il soutient par con- 38 tre une volonté de fermeture, de conformité qui va rapidement se préciser dans le texte de Michèle Lalonde.Si l’urgence d’une conscience historique se fait effectivement attendre, la solution englobante qu’on lui prête nous fait immédiatement retomber dans le nationalisme compact de la «durée française» avec ses valeurs qui, de quelque ordre qu’elles soient, exigent immanquablement l’unanimité aux dépens de toute diffraction.Le mythe historiciste, à l’intérieur de sa continuité logique aplanissante, se vérifie chez l’auteur par son souhait de saisir des événements qui pourraient enfin être «vécus par nous en continuité et perçus par cette collectivité non comme des manifestations isolées, des épiphénomènes de sa condition fondamentalement inchangée mais comme des moments d’un processus organique de transformation, d’un devenir».Ainsi cette «révolution véritable» (dans sa linéarité qui semble oublier la pluralité et la complexité des actes transformateurs) se trouve inscrite par une continuité et un processus organique dans un «ordre historique» fondant sa propre légitimité.Elle amène aussi l’auteur à soutenir une vision idéaliste du travail de la langue donnée comme expression directe du réel.L’on débouche ici sur ce Sens de l’Histoire qui viendra endiguer toute forme de dispersion, de morcellement, au profit d’une essence vraie, d’une nature supportant (et se supportant de) la notion de «populaire».Indivisible dans ses qualités acceptées, ce populaire aura finalement comme fonction de rassurer tout être parlant sur son devenir confondu et garanti par le devenir collectif.Cette «véritable révolution (.) elle ne saurait se produire sans que le corps social ne soit prêt à se percevoir comme un ensemble cohérent et suffisamment informé de ses valeurs et de son orientation pour n’être pas, comme c’est présentement le cas, complètement déboussolé et plongé dans l’incrédulité, l’incompréhension ou l’indécision pathologique chaque fois qu’un quelconque séisme se produit».La situation effectivement désarmante qui mine toute nouvelle identité (à commencer par celle des individus) laisse s’annexer un retour constant et définitif aux prérogatives instituées, naturalisées, de cette collectivité.Les assises qu’on lui donne (qu’on voudrait bien lui donner) sont celles de la cohérence, de l’unité pour contrer incrédulité, incom- préhension, indécision pathologique.Cette approche circulaire et omnivoyante balance ostensiblement entre le «normal» de la prise de conscience unifiante et le «pathologique» de sa mise en échec totale.Dualisme d’un simplisme inavouable.Mais qu’une tension ainsi polarisée puisse cesser par la prise en mains d’un devenir collectif, non seulement je ne le réfute pas, mais encore plus, j’ajoute qu’ainsi polarisée cette tension, dans sa «prise en mains», débouche inévitablement sur de l’Ordre.Et cet Ordre, même nouveau, impose le «repos» dans une fidélité, un assujettissement qui le consacre.Je constate que cela est effectivement inévitable, nécessaire.Mais moi j’inscris dans toute logique de l’ordre la teneur «illogique» de mon désaccord.Il n’y a pas d’un côté la cohérence et de l’autre le désordre, d’un côté le normal (ou le national) et de l’autre le pathologique (l’indécis, l’incrédule, l’incompréhensible).L’un ne bouge pas sans l’autre.C’est affreux, sans répit, mais c’est ça le devenir sans fin, sans aboutissement, sans paradis.Regardez le développement des sociétés: c’est à partir de telles prémisses dualisantes et uniformisantes que se construit, au coeur même d’un messianisme renouvelé, la conception utilitariste de la littérature.Que notre situation effectivement dominée par les exploitations et oppressions les plus violentes ou les plus subtiles nous engage à la lutte, n’exclut pas mais au contraire appelle la question de ce qu’il en est, de toute part, en et hors lutte, des mouvances et des revirements insoupçonnés qui menacent tout cramponnement dans la durée, qui défigurent toute image sublimée de l’Homme.C’est ça, cette réversibilité, ces avancées et ces reculs en dehors de toute priorité et de tout consensus, que le nationalisme refoule sous le pouvoir pour élever sa grande offrande unanime au Visage sanctifié de la Nation.À l’extérieur de ses rangs, valeurs, énoncés, tout est renvoyé et verrouillé dans l’«inconscient collectif» du membre récalcitrant qu’un médecin reçu de l’ordre nationaliste se fera un devoir de soulager par l’imposition de son modèle.Et si le malade ne guérit pas, c’est la piqûre de la mauvaise conscience qu’on lui inocule dans les veines.Aucune politique, aucune idéologie, je le répète encore une fois, ne nous sauve de l’abus des réglementations.C’est dans le réglementé qu’il faut agir sans 40 permission, qu’il faut assumer notre refus de l’incontournable retour du Même avec ses promesses et vérités éternelles.Ici, toutes les prescriptions (morales, politiques, culturelles) devraient céder le pas à des expériences et des alternatives qui ne les contiennent pas.L’intellectuel nationaliste a tendance à signer ces prescriptions pour la Cause par un chèque en blanc.Le ce-qui-va-de-soi du Devenir national est alors émis par une emphase qui tient du «populaire» et du sacré, là où le populaire et le sacré se rencontrent dans l’apothéose d’un Destin national.Déplorant la non-réalisation de cette «auto-perception collective» qui fait défaut au Québec, Michèle Lalonde définit les tâches de l’écrivain comme suit: «(.) nous autres, écrivains québécois, serions occupés de Montréal à Matane et de Hull à Na-tashquan à servir un peu partout d’antennes et à mettre fébrilement en mots les manifestations de la pensée, de la sensibilité, bref de la vie québécoise; nous serions tous occupés à les rendre signifiantes pour cette collectivité d’abord (et non pour la communauté francophone at large.), à réinventer s’il le faut les genres littéraires ou les façons de dire adaptées à son entendement, à conjuguer les niveaux de langage, bref à faire oeuvre créatrice de parole pour capter et retransmettre véritablement l’expression populaire.Car à quoi peut bien servir une littérature nationale sinon à mettre un peuple en communication avec lui-même?» Cette déclaration rejoint explicitement la conception littéraire de Lionel Groulx.Forclusion du sujet et des minorités culturelles, déification du collectif fondé en nature (Groulx lui parle plus directement de «mission») de par son caractère d’ensemble normatif (le populaire étant montré unilatéralement comme ce qui commande la règle).L’effet réaliste de la première phrase («de Montréal à Matane et de Hull à Natashquan») vient asseoir, tout comme chez Groulx, le rôle transmetteur de l’écrivain: instrument pour faire passer dans la plus artistique neutralité les dires et agissements du peuple.La forme se dessine ici comme simple support de contenus: innocence des formes, responsabilité des contenus! Le «mettre fébrilement en mots les manifestations de la pensée, de la sensibilité, bref de la vie québécoise» se lit comme l’écho de ceux «qui portent au front l’ar- deur d’une pensée, et qui veulent la dire et qui la disent avec des mots d’artistes» chez Groulx.Ces poètes, écrivains, penseurs «qui deviennent les guides et les donneurs de mots d’ordre» (Groulx) sont chez Lalonde ces «antennes», ce miroir renvoyant à la vie québécoise l’image que cette vie se fait d’elle-même et lui projette spontanément; miroir qui a par contre, c’est curieux, la propriété de «rendre signifiantes» les manifestations de cette vie québécoise.La neutralité des «antennes» qui expriment ce populaire se change soudainement sans problème en signes.Si le vocabulaire est moins religieux et non raciste (contrairement à Groulx), par contre les similitudes de fonctionnement n’en sont pas moins inquiétantes.Étonnante similarité entre cette littérature qui ne «peut être chez nous un principe de force ou d’immortalité, que par l’expression de notre vie, de notre pensée, de notre âme à nous, notre âme canadienne-française» (Groulx) et ce rôle de retransmission que Lalonde prête à celui qui, comme une antenne, met «en mots les manifestations de la pensée, de la sensibilité, bref de la vie québécoise» pour capter et faire circuler «véritablement Y expression populaire».Forclusion du sujet et des minorités culturelles, disais-je, mais forclusion aussi du langage et du texte comme matérialité historique et productive jamais immanente à la chose ou à l’être, mais constituant plutôt la chose pour un être dans une mise au monde de l’être à travers la chaîne du langage.Et cette «expression populaire», tout comme la notion d’inconscient collectif, ne sert toujours, dans la bouche des élites, qu’à faire taire la libre pensée et l’inconscient du sujet.Que Lalonde ne voit littéralement pas ça procède d’un aveuglement centraliste propre au nationalisme1 .1.Cet aveuglement centraliste qui suppose une politique de l’enracinement pour enrayer «amalgames» et «influences néfastes», nous n’avons pas à le chercher bien loin.C’est un homme d’État, le vice-premier ministre du Québec et ministre d’État au développement culturel et scientifique, M.Jacques-Yvan Morin, qui nous donne en clair dans Le Devoir du 16 et 17 juillet 1981 une version rajeunie de la «durée française».Je me contenterai ici d’indiquer deux extraits significatifs de son discours prononcé au congrès national des sciences de l’éducation: «À mon avis, ce n’est point faire preuve de «conservatisme», (comme d’aucuns le soutiendront volontiers), que d’asseoir les valeurs sur le fondement de la continuité, de la fidélité aux valeurs de durée.Il y avait dans 42 Cette insistance portée sur la circularité d’une communication qui origine et retourne sans procès à la collectivité québécoise, cette vision d’un peuple émetteur-récepteur pour lequel l’écrivain n’a qu’à ajuster les ondes de retransmission par le bouton des «façons de dire adaptées à son entendement», tout cela ne soulève pas le moins du monde les problèmes propres à l’écriture comme pratique, ainsi que les problèmes de l’écrivain comme sw-jet en procès, qui manque à sa place et se retrouve aux prises avec l’imposition du nom, de la fonction, le tarissement des pulsions, et le désir fou de s’ouvrir à tout vent, de rompre les frontières de la signification.Pour Lalonde l’écrivain semble un tout petit peu au-dessus de ces lieux d’inclusion ou d’exclusion à l’ensemble, même si elle le place de Montréal à Matane ou de Hull à Natashquan.L’emploi de termes qui impliquent l’image d’une assomption du Sens, d’un bloc compact et indénouable {la vie québécoise, la collectivité, son entendement, /’expression populaire) généralise en la court-circuitant la présence sensible et incontenable de chacun, présence gommée de facto par ces l’éthique et la culture d’hier des valeurs qui constituaient comme un appel.Pour sortir du grand Rien, nous n’avons pas à tout réinventer, mais à renouveler les très anciennes intuitions qui s’appelaient le bien, la justice.» Et encore: «Un certain discours sur les valeurs verse parfois bien rapidement dans u/je sorte de mondialisme.Malgré son ton généreux, il équivaut souvent à un éloge du syncrétisme culturel et de l’amalgame de toutes les valeurs qui circulent.Les communications modernes donnent en effet la possibilité de piller pour ainsi dire toutes les cultures du monde et de se les approprier superficiellement, à bas prix.Il en résulte souvent de simples nomades ou vagabonds des cultures.Bref, l’éducation aux valeurs ne se fait pas dans un quelconque espéranto; elle commence par l’enracinement dans les valeurs d’origine.» (Les valeurs et le dialogue des cultures) (sic).On accepte les apports extérieurs, mais attention, à condition qu’ils soient pratiquement inopérants, en mesure de consolider les valeurs unifiantes («intuitives»!) perpétuant une image reçue de la nation québécoise.Renouveau plutôt que nouveau, donc.Remarquons que les accusations d’inappartenance ont à une autre époque réussi à censurer, réduire, pour ensuite les récupérer, ces «nomades» et «vagabonds des cultures» que sont Nelligan et Saint-Denys-Garneau, pour ne prendre que ces deux exemples.Ces déracinés de la langue nationale, de la langue gardienne du Bien et de la Justice, ont vécu malgré tous les commentaires qui les rivent, des expériences d’individus qui se perdent et nous arrachent et nous coupent, éclaboussant par leurs paroles imprenables le mur de la bienveillante norme.L’enjeu de toute modernité se trouve là: s’affranchir ou non du miroir de la langue maternelle.43 termes englobants.Une disparition s’ensuit où tout ce qui ne correspond pas à la définition du terme englobant (ici nationaliste) se trouve mécaniquement exclu des nombreuses présences qu’il enveloppe.À la limite, c’est une logique non seulement nivelante mais censurante qui pourrait s’y installer confortablement.Si chez cet auteur nous sommes près de cela, chez Lionel Groulx par contre nous y sommes en plein.Ces termes qui viennent confondre le je et le nous, le culturel et le national, sapent toute hétérogénéité autour d’un point originel d’où émergerait le sens, sens qui permettrait — par le point de convergence où s’acheminent fatalement ses variantes — la cohérence de l’ensemble social.Cet ensemble social toujours menacé d’un dehors montré comme non hétérogène, c’est la qualité propre à chaque peuple et à chaque membre de ce peuple d’en déchiffrer (ou faire éclater) la structure enfermante.Les infinis réseaux d’une collectivité ne doivent jamais se soumettre au seul et grand réseau d’une preuve impérative, parce que c’est en définitive — et c’est la conscience critique des histoires nationales qui nous le fait entrevoir — toujours ce grand réseau qui, de quelque obédience qu’il soit, devient l’ordre contraignant du Sens désigné de la Nation.La tâche de l’écrivain a toujours été en quelque sorte de maintenir une distance toujours difficile (à la limite intenable) avec ce réseau du Sens, du National, du Pouvoir.Dans la conjoncture québécoise actuelle, il me semble qu’il se doit, à la fois, et dans une tension ravivée, de combattre pour cette reconnaissance politique du fait québécois, son auto-détermination (sa singularité émergeant d’un recoupement européen et américain qui fait de ce peuple un événement unique dans l’histoire des peuples) tout en poursuivant le refus radical que cette reconnaissance recherchée ou trouvée ne se gèle en un endroit imposé du savoir, des comportements, de la culture.Il doit parier non seulement pour une libération de la «mémoire collective», mais aussi et surtout pour la libération de cette mémoire individuelle dans tout ce qui l’enracine obsessivement à un Sol où les défunts lui lèguent leurs inhibitions et leurs culpabilités.L’instabilité du présent, les nouveaux rapports, les nouvelles valeurs ne doivent s’arrêter nulle part, n’assumer aucun fardeau du Passé si ce n’est 44 pour développer un plus de nouveau dans les convulsions du battement.Les assis de l’identité, de l’osmose, de la fusion nous volent notre imprenable respiration.Ainsi, parler d’une nation qui «sache ce qu’elle est, ce qu’elle vit, ce QUI LUI ARRIVE.Et qu’elle se le dise» en ajoutant un peu plus loin qu’elle doit éviter le piège des «commentateurs dç toutes confessionnalités idéologiques» afin de percevoir «d’elle-même lucidement le principe moteur et le sens» de la succession des événements, tout cela reconduit encore une fois au bon sens qui émanerait d’une identité québécoise perdue et retrouvée.Le témoin impartial miraculeusement hors de toutes «confessionnalités idéologiques» peut ainsi mieux nous faire cadeau de son réflexe de réduction qui l’amène constamment à borner cette «vie humaine avec toutes ses valeurs qui doit l’emporter sur le profit»2 par un évanouissement des différences, l’écrivain devant évidemment se confondre avec la foule.Un peu comme si ces différences vécues par chaque entité dans la foule — et entre autres par l’écrivain — impliquaient chez cet auteur une attitude de supériorité, de mépris, de désaffection.Mais c’est bien au contraire de présupposer une incapacité chronique de travail (politique, théorique, culturel), de changement de la part des individus composant un ensemble, qui devient le mépris véritable.Ces écrivains communiant avec la foule ressemblent alors étrangement à ceux que l’abbé Groulx entrevoyait lui-même comme des «rapatrieurs de l’esprit, de l’âme canadienne-française de son «petit peuple»».Voici donc l’appel qu’on leur lance aujourd’hui: «Qu’ils viennent tout bonnement occuper la place offerte par les points de suspension aux côtés des commis de magasin, des manoeuvres et des journaliers.Qu’ils y viennent sans méfiance, sans illusion, sans souci de prosélytisme et j’oserais dire sans projet aucun, c’est-à-dire par simple disponibilité».Cette naïveté d’une communication sans préalable, sans interactions conflictuelles, sans contradictions au coeur même de l’énonciation, prête à l’écrivain le profil de l’animateur social de bonne volonté.Cela se rapproche beaucoup aussi d’une mauvai- 2.Extrait cité d’un manifeste de chômeurs de la région de l’Outaouais, in Québec-Presse, édition du 23 mai 1971.45 se conscience de l’intellectuel qui a peur d’assumer les difficultés de sa fonction critique: déconstruire les nombreuses tenailles qui nous livrent tôt ou tard à l’ignorance et aux préjugés.Son risque est de vivre cette critique comme une aventure intérieure, une aventure de langage, un acte par et sans son peuple qui insiste sur ce «dépassement intolérable de l’être, non moins intolérable que la mort» (Georges Bataille), ce que Borduas appelle poursuivre «dans la joie notre sauvage besoin de libération».Ce n’est donc pas en étant «eux-mêmes», en parlant une langue qui ne déroge pas à la langue nationale que les écrivains critiquent les normativités aliénantes.Et une explication comme celle-ci: «Qu’on la regénère (cette langue), qu’on la redécouvre, la réinvente, qu’on l’investisse de significations nouvelles, qu’on la colmate à l’aide du français international, qu’on la secoue, la châtie ou qu’on lui fasse éperdument l’amour enfin qu’on en fasse ce qu’on voudra mais qu’on la reconnaisse et qu’on l’adopte comme celle de six millions deparlant-québécois» (c’est moi qui souligne) s’annule d’elle-même.Qu’on la brise, qu’on ne la reconnaisse plus cette langue, qu’elle n’ait plus ce droit inéluctable de nous classer et nous plier à ces grands Idéaux centralisateurs qui nous prescrivent la Vérité et nous endiguent.Qu’on ose ne plus se souvenir de ses cloisonnements, qu’on multiplie les effractions dans toutes les intonations, sous tous les registres, c’est ça l’expérience irrattrapable de l’écrivain.Qu’au Québec la situation socio-linguistique nous oblige à protéger la normativité de cette langue, fait que celle-ci demeure, paradoxalement, un lieu que l’écrivain doit à la fois défendre, mais sans jamais l’innocenter dans sa pratique.Communiquer devient alors non seulement l’effet d’une coïncidence nécessaire, mais en même temps une irruption de l’innombrable, de l’incontenable.Rien ne pourra faire taire les sentirs et les savoirs qui (se) touchent jusqu’au silence.L’engagement du créateur se fait ainsi politique dans tous les sens, par toutes les directions que prennent les rapports humains et l’humain à l’intérieur de ces rapports.Les phénomènes sociaux sont inséparables des audaces qui nous joignent et nous disjoignent dans un ailleurs, nous questionnent jusqu’en notre intimité.C’est là que nous rencon- 46 trons nos peurs nombreuses (celles qui dénoncent le Refus global), c’est là aussi que nous devons les creuser et les rire.Le «risque d’une certaine mort» pour révolutionner la littérature («Mort donc à l’égocentrisme littéraire.Mort au vedettisme.Mort à l’impérialisme étranger en littérature») reste accroché aux vertus de l’adaptation «aux schèmes de sensibilité et de compréhension qui nous sont propres»3.Et ce n’est pas un timide «décloisonnement des genres traditionnels ou la recherche de formes complètement inédites» qui viendront remettre en cause le ce-qui-va-de-soi de cette sensibilité et de cette compréhensibilité «bien à nous».L’écrivain comme la langue n’appartiennent à personne.Si Michèle Lalonde a raison par contre de se contredire en ajoutant «la littérature révolutionnaire n’est ni forcément ni exclusivement celle qui se donne pour mission de protester contre ce qu’il est convenu d’appeler le Système» et qu’elle parle lucidement d’une littérature qui «avec les moyens du bord, se donne pour objectif d’opérer chez ce dernier (le lecteur) une mutation intérieure profonde et consent à passer par les schèmes de sa sensibilité non pour les flatter, mais pour les révéler et les faire éclater, en faisant apparaître dans cet éclatement une vision renouvelée des choses», je vois mal comment une telle distance critique peut s’accommoder de tant de présuppositions où il faut s’adapter, se conformer, s’identifier à un supposé «lecteur collectif» (le soi-disant «vrai monde», «québécois ordinaires»).Où est donc le sujet sinon dans une identité oscillante entre un ici et un ailleurs, un compris et un incompris?Nos identités sont à réinventer sans permission.Je ne suis donc pas d’accord, encore une fois, avec cette dualisation de l’individuel et du social.Il n’y a pas pour moi «des temps où les écrivains doivent se soustraire à la turbulence des événements, voire, où la solitude devient seule garante de la liberté d’expression» et d’autres «où le repli 3.Etonnamment similaire à ces propos: «Incarnation d’une pensée et d’une vie, l’oeuvre par cela même qu’elle enferme l’âme d’une race dans des formes immortelles, atteint à la vertu d’un principe de durée».Et encore: «Il faudra bien que nous soyons de chez nous et de notre passé, si nous voulons continuer quelque chose».C’est Groulx ici qui exige une adaptation aux schèmes de valeurs et de sensibilités de son époque, pour mieux perpétuer la foi et la pensée catholique et française alors régnantes. sur soi n’est qu’échappatoire et fuite hors du monde des vivants».Je pense autrement que le je et le nous, unis dans leur différence irréductible, ne peuvent survenir l’un sans l’autre, et que même les oeuvres les plus hermétiques, les plus coupées de la communication (ici je songe notamment à celle d’un Claude Gauvreau), sont des faits pleinement engagés dans les événements de par leur effraction même.Pour terminer, j’avancerai dans ce qui va suivre que ce sont les positions du Refus global qui nous permettent de comprendre l’étrangeté des libérations affrontant les dogmes et les fermetures sur soi.Ce manifeste demeure toujours actuel, et son utopie ne se réduit pas à une «libération lyrique»4.Elle passe par la subjectivité, la solitude, la solidarité et la générosité en conflit avoué avec le christianisme des églises et le rationalisme des injustices et des guerres.Elle excède, et c’est là que plusieurs ne veulent plus l’entendre, les fondements mêmes des conceptions du monde qui imposent, par le biais d’un bonheur différé, un sens à l’existence de tous et chacun.4.Dans un autre texte Entre le goupillon et la tuque Michèle Lalonde, tout en faisant l’éloge du Refus global, l’opposera à Cité Libre dans sa «tentative de libération moins lyrique et plus terre à terre» qui devient rapidement une défense du statu quo fédéraliste.Désamorçant toute la portée libératrice du Refus global pour maintenant, elle le confondra avec «les ténors les plus audacieux de Parti Pris (qui) ont finalement transporté leur praxis révolutionnaire vers les champs de chanvre et de marguerites du mysticisme naturaliste, du peace and love et de la libération poétique universelle».Contrairement à ce qu’elle pense, nous sommes là très loin du Refus global.Et ce ne sont pas les «objectifs élémentaires visés par le Parti Québécois» dans sa «tâche de sensibilisation, de psychanalyse et de ré-éducation des masses» (sic) qui nous permettront de faire l’économie d’une relecture du manifeste automatiste.Les «forces déterminantes de l’Histoire» qui excluent ou se penchent avec condescendance sur ces «bags et sous-bags» («catéchisme de la lutte des classes», «messianisme du jouai», «vapeurs orientales et contre-culturelles américaines») ayant traversé le Québec, laissent entrevoir de drôles de lendemains si on se fie à des affirmations comme celle de voir «surgir, hors du melting-pot d’influences étrangères, une littérature nationale».N’y aurait-il pas là une résurgence religieuse du pur et de l’impur, du bien et du mal dans ce mépris total pour toute forme de recoupements et de mélanges? La passion d’autonomie Les événements qui entourent la publication du Refus global sont plus ou moins bien connus.Mon objet n’est pas d’en retracer l’historique.Disons simplement que ce manifeste, signé par Borduas et cosigné par des peintres et intellectuels amis, répondait courageusement au climat de censure et de sclérose d’une époque qu’il est convenu d’appeler celle de la grande noirceur.Le régime duplessiste, les valeurs de sauvegarde, la morale éreintante qui sévissait dans le milieu des arts et des lettres, la répression des ouvriers et des intellectuels, voilà grosso modo le contexte duquel émerge la révolte des automatistes.L’examen que je ferai de ce manifeste voudrait poser comment non seulement celui-ci nous concerne tous en ce qui regarde notre passé récent, mais encore comment il demeure toujours critique face à la résurgence du nationalisme et de son conservatisme en matière de culture.Si aujourd’hui nous assistons à l’éclosion de pratiques littéraires et artistiques diversifiées, cette éclosion n’en reste pas moins au prise avec des conceptions de l’écriture, de l’art, de l’intellectuel, de la société, fondamentalement différentes, voire même en conflit.Le Refus global, par rapport aux débats présents, me semble alimenter les positions les plus difficiles et les plus audacieuses.Ce texte, que nous diviserons pour les besoins de l’analyse en trois parties, est un grand cri d’insubordination contre tout ce qui pétrifie ou refoule les actes, les passions, les pensées libres.Face à des forces et des valeurs qui nous désapprennent l’émergence et l’effervescence de l’imaginaire, Refus global sonne comme une cassure radicale, intenable.Dans un premier temps, nous assistons à une mise en situation historique du peuple cana-dien-français; dans un deuxième temps nous retrouvons une série de revendications pour faire éclater l’étau socio-culturel dans lequel ce peuple est emprisonné; puis, dans un troisième temps, nous avons un «règlement final des comptes» où plus précisément on prend ses distances par rapport à tous les pouvoirs.Le désir de rompre et s’évader des lieux communs qui piègent les sujets dans une civilisation chrétienne et rationaliste devient l’élément moteur qui anime ces trois parties.Le maintien d’une telle position chez les écrivains et artistes contemporains comme chez tous les vivants affronte des positions plus «réalistes», plus «nationales» de la littérature et de l’art; il pose une fois de plus la question du rôle et des tâches qu’écrivains et artistes assument au sein de l’ensemble social.Les événements de ces dix dernières années nous démontrent que rien n’est décidé d’avance, pas même à l’intérieur de ce qu’il est convenu d’appeler la «gauche» ou le «progressisme», de la poursuite d’une libération des corps et des esprits qui a tôt fait de se plier aux nouvelles exigences du Sens de l’Histoire.C’est sans relâche qu’un engagement pour le mieux-être collectif — ne sacrifiant pas aux individus, aux minorités, aux divergences — doit se désengager des serments qui le rivent à son propre passé.Réinventer fiévreusement la vie, voilà le pari fulgurant que ce refus nous invite à tenir.?D’entrée de jeu, Refus global pose la question d’une Histoire, indique l’Histoire comme question, comme ce qui fait question pour le vivant.Il va sans dire qu’est touché là un noeud dans lequel s’installent le nationalisme et les valeurs religieuses, noeud que le manifeste et l’expérience automatiste dénouent, ou plutôt desserrent, pour en montrer la fiction opérante.Il s’agit donc de «familles» et de «rejetons» qui, à travers leurs diverses appartenances de classe («ouvrières ou petites-bourgeoises») se retrouvent et se confondent dans un «attachement arbitraire au passé».Le manifeste s’attardera principalement (et nous le verrons très explicitement dans la seconde partie du texte où sont énoncées une série de revendications) à dénoncer cet attachement arbitraire («maillon de notre chaîne») qui se traduit par la peur: peur du subjectif, du passionnel, du déraisonnable, de 50 l’ouvert au présent.Et cette peur cramponnée au passé, à l’histoire, définit le passé par un présent qui en témoigne et devient la promesse de son accomplissement futur.Cette histoire qui ne veut pas passer, cette peur dis-je, est décrite comme fondamentalement religieuse.Le rapport passé/histoire/peur se voit fondu, scellé par les bases religieuses qui pénètrent la culture profonde de ce «petit peuple serré de près aux soutanes».Situation tout à fait propre au Québec de cette époque, qui vient ren-forcir la mainmise de l’Église sur la société d’alors, l’on note avec justesse l’hégémonie de l’institution catholique dans le domaine de la langue et de ses effets de connaissances/méconnaissances.Les prêtres ne sont plus seulement les représentants de leurs fidèles, ils sont les uniques «dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale».Voilà ce qui limite socialement, intellectuellement, une majorité à un point de vue centralisateur qui tient à l’écart, enveloppe, traverse de part en part chaque membre de la collectivité.C’est par l’entremise de sa version de l’Histoire (de ce qui en était et doit être pour y rester fidèle) que l’institution et la pensée religieuse détiennent l’être et son économie pulsionnelle.C’est une faction «janséniste» de la mère-patrie, une des plus conservatrices et puritaines de la France croyante, qui se prolonge dans un isolement sur cette terre d’Amérique, un isolement qui la protège et lui permet un nouveau départ.Cette faction janséniste et ses valeurs vont se consolider par l’intermédiaire, notamment, des maisons d’enseignement qui organisent «en monopole le règne de la mémoire exploiteuse, de la raison immobile, de l’intention néfaste» pour la jeunesse.Cette jeunesse se voit ainsi immédiatement prise en main et normalisée dans le respect d’une autorité qui parle au nom de Dieu, de l’Histoire, de la Nation et de la Famille.La boucle est ainsi bouclée, l’ignorance érigée en système dans le bonheur de la Foi sauvée.Ce premier mouvement à l’intérieur d’une brève description historique du Canada français fait rapidement place à ce qui l’excède et pourrait soustraire ce pays à ses préjugés, censures et autocensures: le contact avec l’autre, avec l’étranger, avec l’extérieur.C’est là que la brèche apparaît et peut s’agrandir, c’est là 51 qu’il semble maintenant possible de renverser «le prestige annihilant du souvenir».Mais n’allons pas nous méprendre.Cet autre, cet extérieur sont avant tout ce qui se vit et se pense autrement, comme extériorité.Cela n’a rien à voir avec des considérations strictement géographiques.Il ne s’agit pas non plus simplement d’opérer une prise de contact avec des formes différentes de culture et de savoir, mais encore de se porter à la découverte de discours et de formes (de pratiques artistiques notamment) qui bouleversent les valeurs reçues.C’est l’autrement de l’autre, l’extériorité de l’extérieur, qui est ici visé radicalement.Face au destin «durement fixé», face au mur du «blocus spirituel», ce sont les violences «des révolutions, des guerres extérieures (qui) brisent cependant l’étanchéité du charme».Je souligne la véritable fascination qu’exerce ce mur, ce blocus spirituel garant d’un assujettissement à la sécurité répressive de la tradition (surtout à l’aide de l’appareil familial qui exerce une surveillance de tous les instants sur les possibles dérogations à la Loi, dérogations qui déplient un fond sexuel contenu et canalisé par l’institution religieuse elle-même).Paradoxe d’une sécurité qui réprime, en effet, et le paradoxe est d’importance, puisqu’il vient signifier un conflit interne à la constitution du sujet.Celui-ci se trouve scindé, d’une part, par son devoir d’appartenance et d’amour-fidélité le situant dans une continuité historique et familiale, et d’autre part, par son désir inconditionnel de vivre sa vie et d’en jouir indépendamment des prérogatives dictées par le Père-Mère, l’Église, la Raison stagnante.Le temps de l’Histoire (son éternité, sa fixité) affronte et tente de drainer le temps du sujet.Le problème du contact avec l’extérieur est donc double: il implique non seulement un changement de lieu mais aussi une approche démystifiante du temps historique que les institutions nous ont légué.Cette approche ne peut se faire jour qu’à l’aide d’une conception dialectique des phénomènes social et religieux, phénomènes montrés comme recoupant et composant dans sa plus profonde intimité le sujet parlant.Ce contact ne peut donc se faire en passant outre à ceci: ce qui relève de la tradition, du passé et d’une volonté de durée (ce qui nous contient), est en même temps ce qui nous permet de dire je et nous au sein d’une 52 communauté.Le contact et la prise en main de ce qui est neuf et différent ne peuvent s’établir une fois pour toutes et se vivre facilement.Ils nous mettent plutôt en probabilité, dans un équilibre/déséquilibre incontenable.Là le sujet prend position et s’implique dans un jeu qui pose (sans le lever) le dilemme de son identité et de son rapport au monde.En ce sens, les violences dont parle Borduas (que celles-ci soient militaires ou symboliques) dressent la voie éprouvante qu’empruntent les renouvellements ou les régressions, voie parfois horrible mais incontournable.Résistances, adhésions, inversions, les événements restent en cours.De loin, ceux-ci secouent la léthargie séculaire d’une minorité d’artistes et d’intellectuels canadiens-français.Line allusion à la lutte des patriotes de 1837 viendra démasquer la fausse neutralité du nationalisme prêché par l’élite: «Les luttes politiques deviennent âprement partisanes.Le clergé contre tout espoir commet des imprudences.Des révoltes suivent, quelques exécutions capitales succèdent.Passionnément les premières ruptures s’opèrent entre le clergé et quelques fidèles.» La collusion entre le pouvoir spirituel et le pouvoir politique est donnée comme un facteur de prise de conscience et de distanciation pour une jeunesse «au corps sémillant» contrôlé par une «morale simiesque».Un autre facteur: les voyages à l’étranger.Mais là encore, vision tout à fait critique, ces voyages ne sont pas en soi décrits comme libérateurs.Si effectivement Paris, par exemple, reste «trop étendu dans le temps et dans l’espace, trop mobile pour nos âmes timorées», ce dépaysement nécessaire ne suffit pas à ouvrir les écluses.La vie d’étranger à Paris devient, dans la plupart des cas, «l’occasion d’une vacance employée à parfaire une éducation sexuelle retardataire et à acquérir, du fait d’un séjour en France, l’autorité facile en vue de l’exploitation améliorée de la foule au retour».Le simple déplacement ne suffit pas.C’est à une véritable mutation que nous convie Borduas.Et cette mutation passe par un déblayage des valeurs traditionnelles que l’on retrouve aussi bien dans son pays qu’ailleurs.Ce sont les «oeuvres révolutionnaires» étrangères dans leur pays même qui sont la véritable et «exceptionnelle occasion d’un réveil».Ce réveil ne peut se faire dans la neutralité et la quiétu- 53 de.Il engendre des déchirements.Il est vu ici et là comme «inviable».Malgré les réactions «Les lectures défendues se répandent.Elles apportent un peu de baume et d’espoir.» Mais quelles sont ces lectures?Avant tout celles des écrivains et des poètes d’avant-garde.On mentionnera les noms de Sade et Isidore Ducasse.On pourrait sans doute y inclure Rimbaud, Nerval, Mallarmé, le groupe surréaliste.Et qu’apportent fondamentalement ces lectures?: «Les inquiétudes présentes, si douloureuses, si filles perdues», des réponses qui ont «une autre valeur de trouble, de précision, de fraîcheur que les sempiternelles rengaines proposées au pays du Québec et dans tous les séminaires du globe».La poésie, comme facteur de transformation sociale, est entendue dans sa négativité opérante, ce à l’encontre des unanimités et des certitudes imposées/véhiculées par les élites et leurs majorités dominées.Et c’est bien parce que cette expérience personnelle touche à la langue qui nous pose, qu’elle demeure indomptable.Elle délivre le sujet de la prise universelle de la conscience jugeante, elle le désenferme.L’expérience poétique, solitaire, décapturant la langue elle-même, est vue comme contraire à l’idéologie nationaliste du salut global, comme à toute idéologie.Ce nationalisme avec ses «oripeaux» est associé au clergé: «Au diable le goupillon et la tuque! Mille fois ils extorquèrent ce qu’ils donnèrent jadis.» Il faut aller «par delà le christianisme» dans cette utopie de «la brûlante fraternité humaine dont il est devenu la porte fermée».Les valeurs positives de cette utopie sont les «rêves», les «vertiges», la «liberté possible» qui désinvestissent les enclos rationnels et religieux.Un appel à l’incomparabilité de l’être dans ses passions et ses besoins nouveaux.Utopie dans la mesure où cette «brûlante fraternité humaine» pourrait laisser croire à une résolution finale des tensions et des violences, mais utopie aussi dans la mesure où une telle générosité de pensée peut devenir un lieu de résistance sans fin à tout ce qui opprime et aliène les hommes et les femmes.Utopie nécessaire sans doute, qui doit constamment se défendre de sa tentation d’un retour à l’Un, ce Un des pouvoirs régulateurs et sanglants.Position exigeante, sans espoir, qui doit déjouer les promesses de «récompense finale», mais qui d’être 54 tenue malgré tout reste la seule vivante, la seule à regarder et aimer la vie avant les considérations officielles.Une posture étrange et risquée, une chance de rompre les pouvoirs renaissant, sans jamais les éliminer (éliminer tous les pouvoirs, c’est ce que le Pouvoir se tue à nous faire croire lorsqu’il se dissimule sous le manteau de la commune mesure ou de la fausse démocratie).Le moins de pouvoir possible, voilà le défi qui ébranle le fond chrétien des utopies.Nous en arrivons ainsi à ce que ce défi doit surmonter pour être tenu: les «peurs» qui encadrent depuis le début ce «petit peuple» d’Amérique.Borduas les énumère «dans le fol espoir d’en effacer le souvenir»: «Peur des préjugés — peur de l’opinion publique — des persécutions — de la réprobation générale / peur d’être seul sans Dieu et la société qui isole très infailliblement / peur de soi — de son frère — de la pauvreté / peur de l’ordre établi — de la ridicule justice / peur des relations neuves / peur du surrationnel / peur des nécessités / peur des écluses grandes ouvertes sur la foi en l’homme — en la société future / peur de toutes les formes susceptibles de déclencher un amour transformant / peur bleue — peur rouge — peur blanche: maillon de notre chaîne./ Du règne de la peur soustrayante nous passons à celui de l’angoisse.» Il peut paraître à première vue paradoxal que cette peur terminée fasse place à de l’angoisse.Mais cette angoisse est la conséquence et la condition même du Refus global, de sa chance toujours rejouée.Elle se mesure à tout ce qui fait bloc et sécurité, à tout ce qui fait société.Elle ne refoule ni la solitude, ni le manque, ni les doutes.C’est la conscience tranquille de chacun qui est remise en cause.Angoisse d’une perte de fondements, d’une ouverture indéfinie sur le moment, d’une spontanéité du geste et de la pensée qui tire de l’avant.Les pratiques modernes de l’art et de la littérature en seraient la condensation la plus virulente, la plus déconcertante.Mais cette angoisse, le manifeste automatiste nous la donne aussi comme liée à une époque inacceptable d’intolérances et de cruautés, époque qui fait des personnes des objets qu’on troque ou détruit.Ce sont les dérèglements, les inconvenances des pratiques modernes de l’art 55 et de la littérature qui assument l’angoisse et s’opposent aux fascismes du XXe siècle.À côté des justifications, dénégations, punitions, utilisations, ces pratiques affirment l’irréductibilité de l’être.Elles arrachent le «maillot de cellophane» de l’aveuglement chrétien et nationaliste pour hurler le «poignant désespoir présent».Haines, racismes, ressentiments, vengeances, tueries, exterminations que figurent abominablement les «supplices des camps de concentration».Que ce cauchemar vécu ait été rationnellement justifié, planifié, exécuté, implique une nouvelle lucidité face à «la cruelle lucidité de la science».Nous sommes ici en présence de l’une des avancées les plus audacieuses du Refus global: dénoncer la complicité, avouée ou non, entre la science, la peur, les croyances religieuses et les intransigeances sociales.La thèse implicite suggère qu’il peut y avoir (et qu’il y a) complicité entre les forces de la raison et les forces irrationnelles des superstitions et des cultes.Ce qui devait sauver l’humanité du désastre se voit joindre les rangs de l’exploitation et de l’oppression.L’utopie rationaliste des sociétés modernes où la science est donnée comme hors-valeur ne tient plus face à l’horreur des fascismes et des totalitarismes.La pensée critique, les actes désintéressés, les désirs fluctuants restent au bout du compte la seule désespérante résistance.Désespérante non pas dans le sens de la défaite inévitable, mais bien dans celui d’une situation à sans cesse repenser à travers ses échappées insoupçonnables.Encore une fois cette négativité, cette incomplétude qui relancent l’être et le monde dans leur discontinuité, véritable tragédie humaine.Au Québec, on assiste à la neutralisation de l’activité poétique vouée «à l’échec fatal sur le plan social», à l’utilisation intéressée dans «le gauchissement irrévocable de l’intégration, de la fausse assimilation»; à l’échec des «révolutions françaises, la révolution russe, la révolution espagnole» (.) «écrasées à mort après un court moment d’espoir délirant»; à l’échec de chacun dans sa «propre lâcheté, (son) impuissance, (sa) fragilité, (son) incompréhension» qui laisse la porte ouverte «aux menteurs, aux faussaires, aux fabricants d’objets mort-nés, aux affineurs, aux intéressés à plat, aux calculateurs, aux faux guides de l’humanité, aux empoisonneurs 56 des sources vives».C’est la «nausée» qui remonte devant tant d’impostures.Jugement pessimiste s’il en faut, mais indispensable à la nouvelle lucidité de ce refus.Ainsi, franchissant les époques et les structures sociales, c’est la «civilisation chrétienne» qui est visée.Ce sont les archaïsmes de la foi au Père, à la Cause, à la Patrie, dans le privilège d’un éventuel retour au Paradis perdu, qui alimentent les abus et les fanatismes les plus conséquents dans leur logique «salvatrice».Pureté de l’être, pureté de la race, pureté de la classe, pureté des bons sentiments, unité originelle retrouvée! «Supprimez les forces précises de la concurrence des matières premières, du prestige, de l’autorité et elles seront parfaitement d’accord.Donnez la suprématie à qui vous voudrez, le complet contrôle de la terre à qui il vous plaira, et vous aurez les mêmes résultats fonciers, sinon avec les mêmes arrangements des détails.Toutes sont au terme de la civilisation chrétienne.(.) La décadence chrétienne aura entraîné dans sa chute tous les peuples, toutes les classes, qu’elle aura touchées, dans l’ordre de la première à la dernière, de haut en bas.» Ce christianisme qui aura permis la condensation des archaïsmes des civilisations précédentes, archaïsmes inscrits dans le psychisme de chacun, travaille en sourdine les progrès historiques et les sciences.Sciences qui font à la fois progresser les sociétés et les enfoncer plus avant dans l’intolérance et le meurtre.On sent ici le tiraillement entre la conscience, l’évolution des sociétés, le développement des connaissances et le renoncement aux pulsions qu’ordonne un ensemble social.Comment vivre cela sans mourir à ses aspirations, comment vivre le consensus en dehors de la répression?Toutes les réponses trouvées pour résoudre cette équation se font malheureusement aux dépens des singularités et des exceptions, au profit des nivellements.C’est peut-être là, dans cette réconciliation entrevue, que perdure chez Borduas une croyance en cette communion fraternelle qui aurait fonctionné bien avant la civilisation chrétienne, et dont les cataclysmes de ce XXe siècle barbare annonceraient éminemment la redécouverte en signant sa perte.Cet «écartèlement (qui) aura une fin», cette «raison (qui) permet l’envahissement d’un monde, mais d’un monde où nous avons perdu notre unité», annonce un «nouvel espoir collectif».Mais est-ce que ce nouvel espoir peut céder aujourd’hui comme demain à la passion d’autonomie des sujets?L’utopie, ici malgré elle chrétienne, renouant avec le rapport archaïque mère/enfant, demeure pourtant celle qui ne veut pas céder à cette union désirée et mortelle.Elle relance la vitalité éprouvante de la séparation et de la multiplication des paroles, elle affirme l’actuel et l’instable de toutes libérations.?Nous entrons dans une deuxième partie où s’échelonne une série de revendications pour combattre la rationalité et la crédulité violentes du XXe siècle.Il est curieux de voir encore une fois ici l’insistance que met Borduas à défendre le «trésor poétique», lieu d’éclatement des velléités sociales et académiques, lieu où malgré le temps et ses grandes dates ce sont Sade et Ducasse qui dérangent encore et «reste(nt) introuvable(s) en librairie» dans les années 50.Ce sont donc ceux qui s’attaquent à la langue, à la force de cohésion et de normalisation de la langue, qui font oeuvre vivante, et ce malgré toute tentative de récupération, nous dit Borduas.Que ce travail de déstructuration des codes, que cette volonté d’oubli soient campées dans «la foi retrouvée en l’avenir, en la collectivité future», que ce «demain» soit montré comme prometteur et libérateur, ne doit pas nous enchanter outre mesure.C’est toujours le moment présent de l’expérience qui décide, en tout premier lieu, de cette capacité de revendiquer l’être dans son insoumission, d’assumer cet être qui, déterminé par les nombreuses conditions historiques, réaffirme son effort de détachement.Effort analytique pour fissurer le temps et l’espace que lui fixent une origine, sa fonction sociale, son profil plafonné par l’intention, par le projet.Lutte intarissable avec la généalogie qui, par derrière comme par devant, fait triompher la famille, la patrie, les serments.C’est ce destin, ce cours régularisé des successions et promotions qu’il faut interrompre.C’est l’impossible même que le manifeste endosse, son inépuisable potentiel de révolte.Ceux qui rêvent d’une corn- munication absolue, ceux qui s’attablent autour d’une fin prévue, ceux qui capitulent devant le sens transmis, ceux-là signent l’arrêt du refus.C’est «hors et contre la civilisation» que se manifeste cette provocation à l’égard des centres, de leurs héros, de leurs drapeaux, de leurs modèles à suivre.Connaître alors, c’est ne plus reconnaître ce qui nous enchaîne, c’est apprendre à s’évanouir, à jouir et renaître par l’action, par l’émotion insaisissable et irrésumable.Hors du nombre et de ses équivalents, c’est la «réserve sensible» qui devient l’intolérable moteur de l’incroyance, l’incontournable vérité de la vie dans la mort.Le «devoir est simple» nous dit Borduas, et il s’adresse à la part de nous-mêmes qui a cessé d’attendre, d’espérer et de croire à toutes les machines de rédemptions.Ce devoir simple mais si ardu pourtant, oppose aux «habitudes de la société», à son «esprit utilitaire», à «l’action intéressée» le geste fou de la participation gratuite, de la spontanéité, de la convulsion qui s’abîme.Ce «devoir» n’est donc pas assignable, imposable.Dans un monde où tout se suffit, dans un monde qui nous baptise, nous socialise, nous répertorie, dans un monde tranché net, sans bavure, sans écoulement, l’inimaginable rayonne et effraie.Sa frontière indéposable entre le je et le nous, entre la folie et la raison, ne cesse de nous perdre et nous absenter dans la reproduction, gagnant sur l’originalité de chaque passion.Mais cette prise de position s’adresse à tous, elle n’évacue pas «les vices, les duperies perpétrées sous le couvert du savoir, du service rendu, de la reconnaissance due», et c’est là que se font jour les méprises les plus tenaces quant à la teneur politique de ce texte.Là où les uns comme les autres ont voulu rabattre le singulier sous le collectif ou le collectif sous le singulier, là le Refus global maintient la tension dans Virréconciliable.Le choc est terrible, je le sais, le malheur est là, mais l’un ne retourne dans l’autre que sous l’oeil mort de Dieu, de l’État, de la Loi.Il n’y avait rien, il n’y aura rien, et chercher à plâtrer la faille, chercher à boucher le trou, à étrangler la spirale, c’est faire oeuvre de fossoyeur, c’est légaliser le meurtre, les cimentations, les aliénations, par l’intermédiaire d’un demain ou d’un hier de la Cause toujours taxable.Il n’y a de répit que dans l’«INTENTION, arme néfaste de 59 la RAISON.À bas toutes deux, au second rang!» Au second rang, pour ôter à la logique du temps linéaire le droit d’abolir le hasard, le talent, au second rang pour indiquer cette prédominance que prennent l’intention et la raison sur les passions et les secrets de chacun.Le couple raison/passion se trouve donc valsé par un recommencement indomptable.À la fois pour l’un et dans l’autre, le sujet se retrouve, non pas spectateur, non pas acteur, mais bien acteur et spectateur tout à la fois.Il n’y a plus de retranchement possible et le «refus du cantonnement dans la seule bourgade plastique (.) le refus de se taire» est sans doute la plus indéfectible affirmation de Vindicible, dans la mesure où cet indicible (celui du «PLACE À LA MAGIE! PLACE AUX MYSTÈRES OBJECTIFS! PLACE À L’AMOUR! PLACE AUX NÉCESSITÉS!» ne se retranche pas du dicible des communautés, des solidarités, mais l’appuie et le désacralise dans un même mouvement.«L’effort rationnel, une fois retourné en arrière, il lui revient de dégager le présent des limbes du passé», et ceci parce qu’il y a un passage, une fuite, un non au coeur même de l’Histoire et de son découpage accepté (ce découpage du oui contre le nom et du non contre le oui qui essaie d’évacuer l’intolérable du oui dans le nom et du non dans le oui).C’est là, «hors des limbes du passé», que bien et mal, bons et méchants s’effondrent dans la démesure d’une langue passionnée.C’est inouï, c’est à en perdre connaissance.Ne plus entendre les structures abstraites et les lois sociales qui se concrétisent depuis des siècles, ne plus croiser les ancêtres et leurs fantômes dans les livres ou les images, ne plus adorer leurs squelettes rangés dans les registres, entre deux dates.C’est inouï mais ça se fait dans ces «actes passionnels (qui) nous fuient en raison de leur propre dynamisme».(.) «Nos passions façonnent spontanément, imprévisiblement, nécessairement le futur.Le passé dut être accepté avec la naissance, il ne saurait être sacré.Nous en sommes toujours quittes envers lui.» L’illusion d’une transparence que l’être se donne à travers tous ses miroirs et toutes ses histoires, c’est au bout du compte ce passé qu’il ne veut pas quitter, ce sens qu’il ne veut pas transgresser, ce portrait aimé qu’il ne peut pas se résoudre à ranger.Au-delà, demain, plus tard, c’est, malgré les précautions et les assurances, le tournoiement d’un souffle qui peut à tout moment s’enrouler, décliner et s’affaler.Seule la conscience du souffle consolide le passé et l’avenir pour le souffle agissant qui s’oublie.Ce qui freine ou bloque porte alors le nom, la renommée, ou le titre qui reporte et naturalise aux yeux de «l’homme présent» l’aventure humaine «chaque fois qu’un homme consent à être un homme neuf dans un temps nouveau».Les programmes et les chronologies qui prescrivent ce qu’il faut faire, ce qu’on doit perpétuer, écartent cette inintelligibilité exacte: vous êtes, avant même d’avoir été, ce que vous faites, et cela même sans le savoir, sans les finesses et les recommandations du savoir.Vous n’êtes pas le symbole, le représentant, le tenant lieu, le prochain sauveur; non, vous êtes, avant tout, sans les issues de la pensée ou de la morale, vous êtes infiniment dans ce va-et-vient du monde, déchiré, brûlant, advenant, comme un dehors qui se dessine, avec un regard qui n’aboutit pas.Le précaire, l’instable, l’innombrable, aucun ordre ne viendra à bout de cela, c’est même de là que l’ordre se fait et défait dans l’acte.Borduas démantèle la dernière illusion lorsqu’il écrit: «Fini l’assassinat massif du présent et du futur à coups redoublés du passé.Il suffit de dégager d’hier les nécessités d’aujourd’hui.Au meilleur demain ne sera que la conséquence imprévisible du présent.Nous n’avons pas à nous en soucier avant qu’il ne soit».Absence de retenu, absence de faute, présence où tout peut être emporté, sans pour autant posséder l’apaisement.L’attente, l’angoisse, le sexe et la mort restent au prise avec cette suprême illusion: celle de se savoir vivre avec et pour quelqu’un au-delà du jeu qui nous unit et nous sépare.?Nous arrivons, dans cette troisième partie du texte, à ce «RÈGLEMENT FINAL DES COMPTES» qui pressent la nécessité d’opposer à tous les pouvoirs les germes d’une naissance qui n’en finit plus de s’écrire.C’est l’idée même de système et de systématisation qui vient faire barrage et censure pour Borduas.Système et systématisation qui deviennent les bases de la rigidité 61 et de la servitude.L’unité retrouvée, le pouvoir des systèmes la poursuit et l’inflige jusqu’à briser la personne, la dissoudre, l’étioler.Mais il n’y a pas de hors-système (de système hors-système) à offrir en contre-partie.Il n’y a qu’une chance, qu’une vigilance elle-même bordée par le vertige et la peur.Il n’y a qu’une réponse si vous voulez: douter des questions elles-mêmes, des questions de connivence avec leurs réponses.L’être n’existe plus alors pour la question ou la réponse, pour le système, il existe tout court, sans retour, avec sa terreur inexplicable du rien.Ça n’a pas de fin.Et ceux qui veulent y mettre un terme sont du côté des systèmes: «Les forces organisées de la société», «les amis du régime», les amis de la «Révolution».L’essence du problème est là, et le dénouement en est le plus souvent décourageant: à un moins de pouvoir promis succède un renforcement du pouvoir.Mais que refuse systématiquement ces pouvoirs?: «Les forces organisées de la société nous reprochent notre ardeur à l’ouvrage, le débordement de nos inquiétudes, nos excès comme une insulte à leur mollesse, à leur quiétude, à leur bon goût pour ce qui est de la vie (généreuse, pleine d’espoir et d’amour par habitude perdue)».C’est clair, les pouvoirs ne comprennent pas ceux qui ne veulent pas du pouvoir! Et à la limite, lorsque le pouvoir (ses schématisations) se confond avec l’Homme, définit l’Homme, alors celui qui désoriente cette mo-numentalisation de l’homme en la secouant est dénoncé comme fou, étranger, pervers.L’utopie qui lutte contre ces appareils sans organe demeure ambivalente, toujours en voie de se rallier pour le meilleur ou pour le pire, toujours en voie de se ranger pour faire la somme des ressemblances et habitudes recommandables.Ceci parce que le pouvoir n’est pas qu’un ordre qu’on impose de l’extérieur, il est inhérent à toute systématisation.Il est, en partant, la condition même de la parole, de la communication qui nous joint et nous enjoint.Il est indissociable de la constitution d’un sujet qui se reconnaît d’un temps et d’un milieu donné.On ne peut donc abolir tous les pouvoirs.On ne peut que les renverser, les réduire, les désinvestir sans pour autant les évacuer.Le moins de pouvoir possible, je le répète.Et pour cela, il faut en revenir au je, à ses blessures, à ses enthou- 62 siasmes.Le sujet n’est pas du côté du non-pouvoir, il en serait plutôt l’éventualité toujours problématique.L’on pourrait ici discuter longuement de toute une mythologie du corps, du sexe et de la lettre qu’une drôle de modernité voudrait installer du bon côté, celui du naturel, évidemment! Matérialisme de la matière, athéisme vulgaire, toujours prêts à généraliser et polariser.Mythologie qui devient l’exact envers du puritanisme triomphant, puritanisme qui puise lui aussi aux sources du «naturel»! Naturel qui peut se permettre de classer familles, tabous, progressions, régressions, échappant, pour l’honneur, aux obscurités, aux tâtonnements, aux douleurs.C’est là, dans les classements insensibles, que l’horizon fermé se substitue à l’être enfin cerné.Il faut donc exprimer à nouveau, avec ténacité, les inquiétudes, les excès.Il faut débusquer cette «intention naïve de vouloir «transformer» la société en remplaçant les hommes au pouvoir par d’autres semblables».Il ne s’agit plus de substituer.Les remplaçants seront appelés à devenir «le plus grand excès de l’exploitation» (n’oublions pas que nous sommes dans une époque où le fascisme a été «vaincu» et où le stalinisme se consolide de plus en plus).C’est la notion même de place et d’individu qu’il faut scruter.Borduas parle de différence de classe et fait cette remarque sur la volonté de pouvoir de ceux qui travaillent à «l’organisation du prolétariat»: «Comme si changement de classe impliquait changement de civilisation, changement de désirs, changement d’espoir!» C’est avec, mais par delà la modification des structures sociales, au coeur même de chaque être que Borduas ressent la nécessité du «complet épanouissement de nos facultés» et du «parfait renouvellement des sources émotives» pour «nous mettre dans la voie d’une civilisation impatiente de naître».À première vue, cela semblera bien naïf aux yeux de celui qui ne respire que par l’identification à l’autre, que dans un moi conforme et fondu à la bienveillance de l’autre, à sa «curée rationnellement ordonnée».Le sur-moi familial des groupes ne chôme pas! Bien naïf aussi aux yeux de celui pour qui l’individu n’est qu’un produit du milieu social, et qui fait de ce milieu l’unique grand responsable objectif.La clef, en maître, retrouvera sans problème la serrure: entrée: par ici, sortie: par là.Toujours le même mécanisme, le résultat est infaillible! C’est par là qu’est oblitérée la question de la civilisation, du sujet divisé, qui nous rappelle à la disparition et au silence.C’est par là qu’est contenu le désarroi d’une mémoire qui nous rattache et nous tient.Désarroi face aux contradictions, désarroi face aux chambardements, désarroi face à l’extinction et au rien.N’est-ce pas chaque fois ce qui nous accroche follement aux intentions et aux raisons les plus vraies, les plus naturelles, les plus rassurantes?Dieu, Loi, Langage, alliances qui donnent sens aux errances.Pouvoir servir, pouvoir s’enraciner en s’oubliant soi-même, en renonçant au danger d’être seul pour affronter les limitations.Mais le Refus global ne remplace pas les actions, les savoirs, les identifications.Il en montre éminemment leurs versants cruels lorsque ceux-ci prétendent dépasser le sujet, ses délires, ses craintes, ses dépenses en les évacuant.Il revendique «l’imprévisible passion», «le risque total», «l’ordre imprévu, nécessaire, de la spontanéité».Il est aux antipodes de «ceux qui possèdent», «tous, gens en place, aspirants en place».Cette revendication passe plus précisément par la dénonciation des «petites valeurs marchandes» et du «faire fortune» qui récupère, égalise le terrain pictural, le ramène de manière toute intéressée au jeu des cotes et de la monnaie.Les préoccupations historiques, métaphysiques de l’art, les automatistes ne peuvent les concilier avec ceux qui souhaitent de leur part que l’on consente «à ménager leurs possibilités de gauchissement par un dosage savant de nos activités».Ce dosage savant, on le sait, en appelle toujours à la fermeture du dit, au contrôle des actes théorico-politiques du peintre, pour mieux envelopper ce sujet inconforme, le rendre présentable par du talent, du génie, de l’originalité qui paye.C’est encore la version utilitaire, rentabilisante (idéologiquement comme financièrement) de l’expérience artistique que Bor-duas entrevoit comme ossification du vivant, de l’incalculable vivant.Cette façon superficielle de s’en remettre à de l’échangeable, à du reconnaissable, est à la racine même des jeux de protections et d’exclusions qui font refoulement.Cet attachement aux valeurs monétaires, aux réputations, n’est-ce pas encore la peur en son fond chrétien: peur d’être seul sans Dieu, 64 peur de l’ordre établi, peur des relations neuves?N’est-ce pas encore la déification des chaînes: chaînes de la communication, des parentés, des appartenances?Cette peur que le nationalisme retraduit à sa manière, n’est-ce pas encore une peur plus primitive, assujettissante?Peur de vivre cette sexualité qui nous coupe de la mère, de l’autre, du raisonnable?Peur des questions que cette sexualité ne peut manquer de produire dans la découverte intolérable du vide et de la mort, découverte que vient enfouir/révéler dans toute son ambiguïté la morale religieuse ou politique?Mettant encore une fois l’accent, pour finir, sur le trésor de la «réserve poétique» qui «ne peut être transmis que TRANSFORMÉ», qui requiert «une relation constamment renouvelée, confrontée, remise en question», le manifeste surrationnel poursuit donc son «sauvage besoin de libération (.) en communauté de sentiment avec les assoiffés d’un mieux-être, sans crainte des longues échéances».Sans crainte de la plus longue échéance, celle qui engage une vie à ne jamais se soumettre. Tout s’épuise.«le non-sens de voir que nous sommes épars dans la distance du retour à la première personne» Nicole BROSSARD Le manifeste automatiste nous restitue la possibilité de rejaillir en-dehors des moules que nous fabrique la Raison.Il sort de l’identification générale, de l’encastrement dans la Nation en tant que celle-ci fait image et coutume.Il donne à cette nation son impensable, son ailleurs interminé.Il permet une non-définition de cet être coulé dans ce qui le représente et le porte.L’insistance qu’il met à faire le pont entre science et religion, loin de retomber dans une nouvelle conception du monde, nous montre au contraire en quoi l’éventualité des répétitions totalisantes nous guette.Si le Refus global est lui-même travaillé par le rationalisme et le christianisme qu’il rejette, si le retour à l’Un (cette foi en l’avenir consolateur) ne cesse d’affleurer ce texte, c’est sans doute parce que tout dégagement du ce-qui-va-de-soi de l’Un n’est jamais qu’un vertige insupportable.Et ce vertige ne peut se clore, se vivre hors-communauté, qu’à s’effacer lui-même dans l’immobilité de la certitude reconquise.Chacun se trouve pour ainsi dire déporté dans un lieu intenable où pointe sa passion, passion qui retourne à la raison, à la religion, et qui doit sans cesse repartir là où elle n’arrivera jamais.L’effusion demeure ainsi la marque tremblante du refus, la marque encore ouverte, en trace, du phénomène humain.Elle ne doit s’assagir ni devant le désir ni devant le savoir.Si, d’une part, le christianisme s’est manifesté en imposant à l’individu les dogmes de son Écriture (lui assurant du même coup une identité contenue par la peur de ce qui n’est pas écrit), 66 si, d’autre part, le rationalisme qui l’accompagne ou lui succède a retranché l’individu à l’intérieur d’une nouvelle conception du monde (conception positiviste qui écarte la question du sujet divisé dans sa langue et son sexe), reste alors prédominant le cramponnement toujours chrétien aux conceptions totalisantes qui installent dans la thèse l’être et le monde.Thèse restrictive et clôturante qui prétend saisir les faits et les paroles indépendamment du sujet en devenir.C’est en échappant à ces totalisations que la littérature et l’art en sont venus à déplacer la langue elle-même, desceller le sujet de la science par des expériences surnommées tour à tour métaphysiques, individualistes, hermétiques, utopiques, formalistes.Pour le peintre Borduas, la poésie comme la peinture nous ouvrent à une aventure qui met en crise les discours et leurs contingentements.La référence à l’enfant chez lui vient nous rappeler ce travail de déconditionnement toujours à refaire pour découvrir la spontanéité essentielle.Il est urgent, dans cette perspective, de désapprendre les catégories arrêtées de l’espace et du temps, pour se décomprimer, et agir, et créer.L’expérience automatiste aura vécu de façon violente, isolée, cet éclatement des codes normatifs.Elle aura fait advenir le refoulé matériel et pulsionnel de l’animal parlant.Animal inconsolable, piégé dans l’étau du puritanisme et de la conservation.C’est, plus particulièrement, en passant par la remise en surface du geste, de la couleur du geste — par impulsions, vitesse, accidents — que Borduas et ses amis auront signé la radicalité de leur révolte.C’est le scandale de la dépossession et de la perte qui venait ébranler la double nécessité qu’impose la morale politique des nations: se posséder en possédant.La solitude et l’exil dans lesquels sera plongé Borduas explicitent de façon douloureuse la teneur inacceptable de ses actes pour une société qui s’accroche aux souvenirs.Cette punition aura coïncidé avec le passage d’un système traditionaliste supporté par la ferveur religieuse, à un système productiviste basé sur la consommation de masse, sans que soit compromis le règne de «l’exploitation rationnelle.» La momification de Borduas allait rapidement se faire entendre.67 L’émotivité, la singularité, le doute, l’inconnu, le rêve, l’oubli attaquaient donc de front la commune mesure nationaliste.Un nationalisme diminuant l’être, le ramenant à une co-présence au sein de valeurs soutenant le respect du Passé, la glorification des pères, de la famille, de la langue.Plus généralement, c’est une culture de la représentation et du vraisemblable, culture assignant aux vivants la tâche d’exprimer les valeurs inscrites dans la figure donnée et intériorisée de la Nation, qui allait s’efforcer de colmater la brèche.Mais déjà les exceptions commençaient à se faire sentir.Des novateurs comme Claude Gauvreau, Paul-Marie Lapointe, Roland Giguère exploraient d’autres avenues.Vinrent ensuite les revendications des poètes déchirés entre une situation politique à nommer et un langage poétique à sortir de la convention parlée.Puis, à partir de 1968, l’écrivain Nicole Brossard allait poursuivre le «renouvellement émotif» et la transformation de la «réserve poétique», et ce malgré la réprobation de la critique d’alors.Dorénavant il devenait de plus en plus difficile de retenir la liberté des souffles.Entre deux époques, l’une passée, l’autre à venir, la conjoncture actuelle se débat avec les acquis et les risques du dire.Quoi répondre?Que personne n’aura le dernier mot, que les retournements frôlent l’indésignable.Ici, ailleurs, plus tard, maintenant, quelque chose se passe.et tout s’épuise.1981 TABLE La liberté des souffles Religion et nationalisme : le corps des croyances D’une conception utilitariste de la littérature Les devoirs de l’écrivain La passion d’autonomie Tout s’épuise. Le Québec en revues ii monm-pom-m mmm Mmm$ noy de «ïiumûs«sffifimiinfion*üTime oyiMcosie mmmm i m$ mmm wmp$ p «m mmm: nmmm mmtm «tmmmmtmm y « iiitf RÈPERTOiRE des périodiques: CULTURELS QUÉBÉCOIS il 980/1981 Pour une information complète sur l'art, la culture et la société pour connaître les nouvelles tendances créatrices, ici et ailleurs il faut lire les revues culturelles québécoises! Pour recevoir gratuitement notre répertoire: Association des éditeurs de périodiques culturels québécois (AEPCQ) C.P.786, suce.Place d'Armes Montréal H2Y 3J2 ou téléphonez-nous: (514) 523-7724 L ENMIEUX VIENT DE PARAITRE MON iTAi con rhskakoh ci nti k $r£ZZ ?ê@mm rt& tas'-M»*i» mwtuwn-M tmv.-M,iViJ!m i“^'‘gry*S; «ww.'Sw^w^» i)WP«r!«»,-*r*i.musKJm'Mi Z't$z%g£L »:; )»fc^*rawa« a'wwœw.w: &¥!££*£ mMààtii, nmmto ’ïtçtcé&î&ïi mmimîi&k MANU scnpt “fes*^ WSWXr*»^ wrWKHTnf^ffflffrv » «æsi?^ Mr») or*.»#*:,^iv:.> -WW*;:'.* AX*> ¦ à la frontière du collage, de la bd, de la calligraphie et de la photo les textes du Montfaucon Research center une fête inouïe pour l’oeil MANU SCRIPT un album inoubliable de Joëlle de la Casinière, Olimpia Hruska, Jacques Lederlin, Sophie Podolski et Alberto Tavares 112 PAGES GRAND FORMAT ET UN POSTER POUR SEULEMENT $15.00 chez votre libraire ou à Dérives: C.P.398 suce.M Montréal HIV 3M5 Nom Adresse Ville Code Date Signature ACTUELS ÉCRITURE / THÉÂTRE / PEINTURE REVUE TRIMESTRIELLE CPPAP N° 62270 ISSN N° 0399.5070 REDACTION ET ADMINISTRATION Henri PONCET, Éditeur les Hauts de Jersaigne 74270 F RANGY (Haute-Savoie) Tél.(50) 77.22.86 POUR LA SUISSE Jean-Michel OLIVIER 31, rue Fort-Barreau CH — 1201 GENÈVE Tél.(22) 34.25.17 POUR LE CANADA François CHARRON 7345, rue Casgrain Montréal — Québec COLLECTIF D’EDITION Annette Colliot-Thélène Michel Bourgoin Roger Dextre Eugène Durif Patrick Laupin Patrick Malod Jean-Michel Olivier Dominique Poncet Henri Poncet Michel Fouille Pierre Rottenberg ABONNEMENTS 1 an (4 n°) 80 F — 2 ans (8 n°) 150 F De soutien: 150 F (1 an) et 300 F (2 ans) Étranger: 90 F (1 an) et 170 F (2 ans) Versements à effectuer au nom d’Henri PONCET (adresse ci-dessus) distribution : messageries littéraires des éditeurs réunis 10320, rue garnier montréal, québec h2c 3c2 384-2200 distique 1, rue des fossés saint-jacques 75005 paris Maquette de la couverture: Mario Leclerc Composition: Sogebi Impression: Ginette Nault et Daniel Beaucaire St-Félix-de-Valois (514) 889-2140 imprimé au Québec, Canada L’écrivain affirme, envers et contre tous, mais avec tous (c’est là son intolérable travail d’écriture) ce je interminé et interminable que toutes les censures idéologiques doivent faire taire pour rendre conforme dans la communication.Un je dérogeant et dérangeant les assises mêmes de toutes institutions, un je coupable de ne pas leur appartenir, le je de l’interdit et de sa transgression.Un je hors-foyer, hors-communauté, et qui pourtant appartient à ce foyer, à cette communauté.Un je qui invite les autres je à se défaire inlassablement de ce mur d’amour/haine qui pétrifie à chaque fois la pensée par une régression vers le Sens — le bon, le propre, l’incontestable — celui du Père-Mère, de la Patrie, de la Raison.Un je qui interroge ce qui se dit dans le dire et maintient, l’espace d’un éclair, la déchirure.Impardonnable expérience des limites que le nationalisme ne peut se permettre de laisser surgir.
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