Les herbes rouges, 1 janvier 1990, No 191
EX.2 i herbes rouges PIERRE GINGRAS Considérations sur l’alcool et la ponctualité THÉÂTRE les herbes rouges 191 ISSN 0441-6627 ISBN 2-89272-067-2 Direction : François Hébert Marcel Hébert Conseiller pour le théâtre : Gilbert David Administration : Claude Masse Adresse : C.P.81, Suce.E, Montréal, Québec, H2T 3A5 Distribution : Diffusion Dimedia inc.539, boulevard Lebeau Saint-Laurent, Québec, H4N 1S2 Tél.: (514) 336-3941 La revue les herbes rouges est subventionnée par le Conseil des arts du Canada et par le ministère des Affaires culturelles du Québec.La revue les herbes rouges est membre de la Société de développement des périodiques culturels québécois.Dépôt légal : quatrième trimestre 1990, Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada © Les Herbes rouges et Pierre Gingras Pierre Gingras Considérations sur l’alcool et la ponctualité théâtre PRÉFACE Considérations sur le texte et la représentation Le texte que vous allez lire est intimement lié à la fondation de la compagnie de théâtre qui l’a créé, le Théâtre Habeas Corpus.Les propositions théâtrales contenues dans Considérations sur l’alcool et la ponctualité ont en effet permis de développer les lignes directrices qui marqueront désormais les productions de cette compagnie.Il m’apparaît donc important d’exposer brièvement les concepts formels que nous avons utilisés lors de la production du spectacle.J’ose espérer qu’ils pourront servir d’indices autant au lecteur qu’aux gens de théâtre qui voudraient monter cette pièce.En ce qui concerne le fond, le discours de Considération sur l’alcool et la ponctualité, il serait présomptueux de ma part de vouloir influencer la lecture que vous en ferez.À vous d’y voir ! 3 « Bonsoir.Bienvenue à cette soirée.» Les premiers mots de Jeanne imposent d’entrée de jeu une convention qui restera tout au long de la pièce : il y a un public, et ce public est le principal destinataire des gestes et paroles des personnages.Le « quatrième mur » ne peut alors exister et les spectateurs sont partie prenante du spectacle, non en tant que participants mais comme témoins de l’action et récepteurs des témoignages.La fiction, les personnages, le discours ne peuvent se passer de destinataire pour exister ; les interprètes ne peuvent jouer devant une salle vide.D’ailleurs, à notre époque, l’utilisation du «quatrième mur » doit être remise en question et ce, pour deux raisons : D’une part, le théâtre est un des seuls arts d’interprétation en direct (live) qui tentent encore de faire croire à un univers clos, autonome et n’exigeant pas la présence d’un public (contrairement aux spectacles de rock, de cabaret, de monologuiste, etc.)1.D’autre part, la télévision, le cinéma et la vidéo, de par leur nature, réussissent bien mieux à établir cette convention que le théâtre.Une fois que le public n’est plus berné par l’illusion d’un monde fermé sur lui-même, d’une fiction qui se passerait dans un lieu X et dans un temps Y, qu’arrive-t-il avec les personnages ?Les possibilités sont nombreuses mais, à mon avis, la plus signifiante est de continuer à questionner dans le même sens les règles habituelles de la représentation théâtrale.Ainsi, les personnages étant en relation avec des gens assis dans un théâtre, ils sont conséquemment conscients de leur nature fic-tionnelle : ils savent que, hors la représentation, il n’y a pas d’existence possible pour eux.« Mais la vérité, c’est que nous ne pouvons être ailleurs.Nous ne sommes que les personnages d’une fiction.» 1.On rétorquera : « Et si le public tient à cette illusion ?» Je répondrai : « Lui propose-t-on autre chose ?» Mais c’est un autre débat.4 Si on pousse plus loin la logique de cette démarche, il faut également tenir compte d’un troisième aspect de la représentation : les interprètes.Le public et les personnages ayant perdu leur « naïveté » par rapport à la fiction théâtrale, de nouvelles règles peuvent s’établir dans la relation comédiens/représentation.Nous avons choisi de faire apparaître, de façon plus ou moins claire, plus ou moins ambiguë, les interprètes eux-mêmes à différents moments du spectacle et ce, à travers certains gestes, certaines actions et répliques.Ces choix de mise en scène ont des conséquences directes sur la structure du spectacle en empêchant la représentation de se dérouler de façon linéaire.Des brisures dans le rythme et une interprétation des personnages tenant plus de l’intuition que de la psychologie, du réflexe que de la réflexion, accentuent cette «non-linéarité».Ainsi, les spectateurs assistent à un enchaînement d’atmosphères parfois contradictoires, ce qui les amène à chercher leur propre compréhension de la pièce à travers un « éventail de possibilités interprétatives 2 ».Je tiens à souligner que ces considérations théoriques sont présentes dans notre travail non pour être clairement identifiées par le public mais pour créer un effet d’étrangeté, voire de distanciation.De plus, elles n’excluent en rien l’humour, le divertissement, le plaisir.Enfin, il est évident qu’ayant provoqué (au moins en partie) ces réflexions, Considérations sur l’alcool et la ponctualité supporte bien le traitement qui en découle.Mais le Théâtre Habeas Corpus a aussi l’intention de confronter des œuvres de facture plus classique à cette approche lors de futures productions.2.Voir L'Œuvre ouverte, Umberto Eco, Paris, Éditions du Seuil, 1965, p.11. Je vous laisse en souhaitant que vous aurez autant de plaisir à lire ce texte que j’en ai eu à le monter.André Roberge Considérations sur l’alcool et la ponctualité a d’abord été présentée en ateliers publics : trois mises en scène ont respectivement été présentées les 15-16 octobre, 25-26 novembre et 10-11 décembre 1989 au restaurant-théâtre La Licorne, à Montréal.DISTRIBUTION : Jeanne : Martine Laliberté Louise : Gracia Mossa Rosa : Daniel Collard Décors et costumes : Manon Choinière et Alain Néron Éclairages : Manon Choinière Assistance à la mise en scène: Céline Campagna et Sylvie Lachance Mise en scène : André Roberge Production du Théâtre Habeas Corpus Lors de la seconde production, présentée à la salle Fred-Barry de la N.C.T, du 20 novembre au 15 décembre 1990, la distribution était la suivante : Martine Laliberté (Jeanne), Caroline Boyer (Louise) et Jean Turcotte (Rosa).Costumes : Louis Hudon.Assistance à la mise en scène : Carole Bougie.Mise en scène : André Roberge.Production du Théâtre Habeas Corpus. PERSONNAGES Jeanne, comédienne, 34 ans.Louise, comédienne, 26 ans.Rosa, travesti, sans âge.Jeanne et Louise interprètent des personnages qui portent les mêmes noms qu’elles.Le personnage de Jeanne est celui d’une femme obsédée, névrosée, qui s’accroche à la vie.Un être faible sous une carapace friable.Elle a beaucoup travaillé pour acquérir cette assurance qui lui permet aujourd’hui de s’exprimer devant un public.Son vécu thérapeutique lui a permis d’acquérir une image positive d’elle-même et cette «facilité» à s’exprimer.Le personnage de Louise est alcoolique.Cette femme est amère, négative et parfois acariâtre.Elle est très préoccupée par son image.Elle désire projeter l’image d’une femme en plein contrôle de ses moyens, et cela même si, parfois, elle tombe par terre et perd la mémoire.Rosa débute la pièce habillé en homme.Graduellement, durant la première et la deuxième partie, il se maquille, se transforme.Son personnage féminin devient de plus en plus extravagant et prend de plus en plus de place sur la scène.Son image doit donc être très forte.Il a énormément de pouvoir sur la représentation: il invente un personnage imaginaire, détourne le cours de la «conférence», crée une ambiance de cabaret et finalement dirige les comédiennes.Rosa est une représentation du plaisir, du jeu, de l’affirmation de soi, de la création, du théâtre. JEU Le jeu de la première et deuxième partie doit être réaliste et d’une certaine sobriété.Les transformations (de «comédiens » à « personnages » et vice versa) doivent se faire subtilement et ainsi créer des moments d’incertitude pour le public.Ces moments, à l’exception de deux indications de «décrochage», ne sont pas spécifiquement identifiés dans le texte.Une marge de manœuvre est donc laissée au metteur en scène et aux comédiennes.Le jeu de la troisième partie (« spectacle de lip-sync » et « scène du parc ») se situe à différents niveaux selon la scène et les personnages.Le spectacle de lip-sync doit être porté par Rosa de façon professionnelle.On doit sentir l’expérience, le métier.Toutefois, ses partenaires sont des vedettes « invitées », d’un professionnalisme douteux.Même chose lors de la scène du parc, Rosa dirige des comédiennes qui jouent pour la première fois.Cette scène peut facilement se colorer de burlesque, de clownesque.DÉCOR Une table de conférence sur laquelle sont disposés trois micros sur pied, un pichet d’eau, trois verres et deux cendriers.Derrière la table, on retrouve trois chaises.Près de la chaise de Rosa, est déposée une valise contenant des produits de maquillage, un miroir, un costume, une perruque, des accessoires (bijoux et souliers) et un téléphone.Près de la chaise de Louise est déposé un sac de cuir contenant une bouteille de scotch.9 L’aire de jeu devant la table de conférence doit être suffisamment restreinte pour que les comédiens puissent facilement s’avancer près du public. \ A toute V équipe de création : André, Daniel, Martine, Gracia, Manon et Céline \ A Claire Paquet, pour son attention PREMIÈRE PARTIE Lorsque le public entre dans la salle, V éclairage de la première partie est déjà installé.Les interprètes entrent sur la scène avec leur texte dans les mains et vont s’asseoir à leur place.Jeanne doit être assise au centre, entre Louise et Rosa.Ils ne se sont jamais rencontrés avant ce moment.Ils se présentent.Puis Rosa et Louise attendent que Jeanne commence.Jeanne hésite ; elle est très nerveuse.Jeanne, au public.Bonsoir.Bienvenue à cette soirée.Mon nom est Jeanne.Je suis ici ce soir pour vous entretenir d’un sujet que je trouve très important.Je ne vous raconterai pas ma vie.Vous ne saurez que mon prénom.Un temps.Si j’ai choisi ce sujet, c’est que., c’est qu’il résume bien les bases de mon bien-être. Confuse.Ce n’est pas très compliqué, c’est même plutôt simple.Ce n’est pas le bonheur, ni le malheur ou la misère, seulement un bien-être.Une volonté de bien-être, une recherche de.Un temps.Pardon, je suis un peu nerveuse.Elle recule, regarde Louise et Rosa.Elle constate qu’elle doit continuer son exposé car les deux autres jouent V indifférence.Mon nom est Jeanne.Je suis ici.On m’a demandé de venir ici., participer à cette rencontre, pour vous exposer les valeurs auxquelles je crois, pour m’exprimer sur ma façon de voir la vie.Comment j’y arrive.Je ne prétends tout de même pas que je suis un exemple à suivre.J’ai seulement compris certaines choses.C’est l’expérience.Disons que j’ai dû admettre certaines choses.J’ai un peu été forcée par les événements à reconnaître que.Elle adopte une attitude complice avec le public.Je sais que vous comprenez.Je n’ai pas besoin de vous raconter pour que vous compreniez.Notre façon de voir la vie, notre façon de vivre, camoufle notre passé, tout en l’affichant de façon cruelle, vous ne croyez pas ?14 Face à l’absence de réaction du public, elle redevient confuse.Je m’égare un peu.Elle sourit au public.Peut-être pas.J’ai choisi comme point de départ de mon exposé, une valeur à laquelle je crois profondément, une valeur primordiale.Une qualité essentielle à un bon fonctionnement : le premier critère d’un système cohérent.Une qualité essentielle, pour tous, lorsque l’on envisage une vie stable et harmonieuse.Sur le ton de la confidence.Un simple retard, et tout peut basculer.Un temps.C’est petit.Un détail.Une évidence, vous me direz.Mais l’attente est cruelle.Un retard, et c’est sa vie que l’on attend.J’ai constaté que le risque, l’enchaînement désordonné des événements allaient provoquer ma perte.La ponctualité, c’est un détail.C’est seulement la première règle.C’est un principe de base reconnu par tous.Je ne fais que développer une logique dont on ne peut nier la pertinence.Nous en vérifions la pertinence à tous les jours, à tous les instants.15 Louise Nous savons tous que c’est très pratique pour conserver son emploi.Au public.Mon nom est Louise.Bonsoir.Elle promène son regard sur le public.Avant de continuer, je crois que certaines choses doivent être dites.Elle s’allume une cigarette.Si j’avais pu, je ne serais pas ici.Donc, je serais ailleurs.J’aurais.Si j’avais pu., je serais restée chez moi.Je ne serais peut-être même pas sortie de mon lit.Mais, vous voyez, je suis là.Tout le monde sait que l’on peut me faire confiance, du moins à ce sujet.Je se,rai là, tous les soirs à la même heure.Je suis quelqu’un de très ponctuel.V A Jeanne, en retrait du micro.Tu veux un verre ?Elle sort une bouteille de scotch de son sac.Une larme 1 To drink.To drink.Avec moi, une larme ?16 Elle verse deux verres de scotch.Elle tend un verre à Jeanne, qui l’accepte.Tiens, bois.Juste une gorgée, pour le goût.Trempe tes lèvres dedans, tu vas comprendre.Regarde cette couleur, c’est celle d’une pierre précieuse que l’on boit, que l’on porte dans ses veines.(Jeanne y trempe les lèvres.) Une potion magique.Une force qui vous ramène à l’essentiel.re Au public.Détrompez-vous, l’alcool ne perturbe pas l’esprit.L’alcool libère l’esprit.C’est pour cela qu’ils ont peur.Ils connaissent ce pouvoir.Ils y ont tous goûté.Les écœurants.s, 1 is ; Elle boit.’I Ils savent que ce liquide permet à leur système de fonctionner.Ils savent aussi que ce liquide peut empêcher leur système de fonctionner.Ils savent que la misère parfois s’exhibe à l’aide de ce liquide et que la consommation régulière, de.ce liquide, est un refus de collaborer.Ils nous disent donc de modérer.(Elle boit.) C’est tout.Jeanne Je vais.Je vais poursuivre où j’ai laissé.Elle prend son texte dans ses mains.La ponctualité.17 Louise C’est ça, ma grande, vas-y ! Jeanne, au public.Pour bien comprendre l’importance de la ponctualité, comme valeur primordiale, vous n’avez qu’à vous imaginer un rendez-vous.Dans un rendez-vous, il y a toujours deux parties, vous-même et l’autre.Cet autre, c’est quelqu’un ou quelque chose, quelqu’un à rencontrer ou quelque chose à faire.Considérez tous les moments de votre vie comme des rendez-vous.Ce qu’il faut réaliser, c’est que chaque instant de votre vie est un moment important.Chaque lieu de rendez-vous est un but à atteindre.Votre vie est une « marche à suivre » que vous déterminez.Ne vous écartez pas, vous pourriez vous égarer.La ponctualité est une valeur primordiale, car elle ouvre la voie.Non seulement la voie de la réussite matérielle, mais celle d’une philosophie.Le respect de soi dans une vie ordonnée.Tous les jours, nous sommes en contact avec des gens, nous nous retrouvons dans des situations où nous sentons notre centre se déplacer.Un déséquilibre menaçant.Nous ne pouvons éviter ces rencontres.La trace du.destin.Louise, à Jeanne.C’est beau ce que tu dis.J’aime ça.Jeanne, au public.Il est donc., alors.C’est dans ces moments.que nous sentons la., l’importance d’avoir solidement établi, de toujours revenir à ces principes de base qui garantissent notre identité.18 Louise, à Jeanne.Et surtout nous protègent, nous aveuglent.Il faut le dire.Ne pas s’en cacher.Une belle clôture, tout le tour, avec des fleurs et la bonne conscience.Le règne de la bonne conscience.Au public.Moi, je ne manque jamais un rendez-vous.Même saoule, la plupart du temps, je suis ponctuelle.Et je bois à un rythme régulier.Il est très important de ne jamais manquer un rendez-vous.Quelqu’un vous attend.Songez-y.S’absenter, c’est une forme de retard.prolongé.\ A Jeanne.Tu parleras de l’absence?Jeanne Il ne faut pas crier, ça ne sert à rien.Il ne faut pas se disputer, vaut mieux s’éloigner.Garder le contrôle de soi, si l’on ne peut garder le contrôle de la situation.Si l’on ne peut éviter les débordements, les écarts, alors ne leur accorder que peu d’importance.Ce ne sont que des exceptions qui confirment la nécessité de la règle.Louise, à Jeanne.C’est quoi le nom de ta thérapeute ? Jeanne, au public.Identifiez, si vous ne pouvez éviter ces écarts, les moments et les lieux.\ A Louise.Je sens que nous aurons beaucoup de plaisir ensemble.Louise, à Jeanne.J’en suis heureuse.Jeanne, au public.Les moments et les lieux propices à recevoir ces débordements et les gens qui sauront vous y accompagner tout en vous respectant.Louise, à Jeanne, dans le micro.Mais la vérité, c’est que nous ne pouvons être ailleurs.Nous ne sommes que les personnages d’une fiction, d’un système déterminant et oppressant où notre autonomie est une feinte, une illusion qui fera ici office de réalité.Tout le monde fige, les comédiens regardent le public.Malaise.Puis, soudainement Rosa sort un téléphone de sa valise et le dépose sur la table.Rosa, pour briser le silence, disant nyimporte quoi.Le téléphone sonne.Le téléphone ne sonne pas.Jeanne essaie de récupérer la situation.Jeanne Mon nom est Jeanne.20 Jeanne donne un coup de coude à Louise.Louise Mon nom est Louise.Rosa Un double scotch avec d’là glace ! La comédienne interprétant Louise remplit un verre et brasse le liquide avec un stylo.Elle passe devant la table et dépose le verre devant Rosa.Rosa, à Louise.Ça va, toé ?La comédienne est déjà partie.Je n’ai rien dit.Jeanne, à Louise et Rosa.Ça va?Rosa fait signe que tout va très bien.Louise ne répond pas.On sent qu elle bout.Nous continuons.Au public.Vous me trouvez sévère ?Un peu.radicale ?Je sais, on me l’a souvent dit.Je.l’accepte.Mais comprenez, comprenez-moi.21 Le hasard est un risque.On risque de s’y perdre, d’y perdre le contrôle.Soudain, vous ne savez plus très bien où vous allez, où vous alliez.Vous regardez autour de vous.Vous ne comprenez pas.Il n’y a plus de route, seulement des cailloux, et vous êtes là.Et parfois, avec la route se perd la raison.Vous comprenez maintenant?Louise, au public.Nous allons là-dessus passer à une deuxième étape.Elle s’allume une cigarette, remplit son verre et boit une grande gorgée.Elle fouille dans ses papiers et ne trouve pas ce qu’elle cherche.Elle se lève, prend son micro et s’avance à Vavant-scène.Je.Elle retourne à la table de conférence, finit son verre, fouille dans ses papiers et revient à l’avant-scène.Nous sommes à une époque où l’on nous suggère de consommer modérément de l’alcool, d’arrêter de fumer et d’éviter les plaisirs que procurent les drogues dites illégales.On nous dit que cela est mauvais pour notre santé et que ces excès, ou façons d’agir, entraînent des coûts, des pertes pour le système.Nous ne sommes donc pas capables de juger par nous-mêmes de ce que nous devons faire de notre corps et nous reportons sur nous-mêmes, individuellement, la responsabilité d’un fonctionnement maximal de ce système.Je.22 Elle retourne vers la table de conférence.Jeanne, au public, se voulant rassurante.Surtout, ne vous inquiétez pas.Tout ira très bien.Ce n’est qu’un mauvais moment à passer.Rosa, espiègle.Le texte s’embrouille.Louise Je comprends pas.Je sais plus par où commencer.Et puis, je me sens pas très bien.C’est pas l’alcool, il est trop tôt.Ce n’est qu’un malaise.Jeanne Soudain, vous pleurez.Louise Non.Je ne pleurerai pas.J’ai perdu l’habitude de pleurer sur mon sort.Mon verre est plein.Elle boit.Rosa, séducteur à outrance, comique, jouant et posant pour la galerie.Tiens, le plus beau mâle d’là ville est sorti d’sa tanière.T’es v’nu m’admirer?Assis-toé.Tu m’avais oublié.Louise Crisse, c’est l’enfer ! Rosa Non, je ne t’en veux pas.Je comprends.Tu veux boire ?Louise, au public.Nous savons tous que tout ici est calculé.Chaque mot est inscrit dans le texte que les comédiens ont appris.Vous le saviez.Jeanne, en aparté.Parfois, je me sens seule.Louise, à Jeanne, expéditive.Alors le téléphone sonne, et tu réponds.Jeanne On dérape facilement, et c’est toujours troublant.Rosa Tu m’apportes un autre verre et une bière pour le p’tit gars.La comédienne interprétant Louise remplit un verre et va le porter à Rosa.Jeanne, décrochant le téléphone.Oui, allô.Non.Vous n’êtes pas au bon numéro.Ce n’est rien.C’est ça, bonsoir.Elle raccroche.Rosa, à la comédienne interprétant Louise.Merci, chérie.Tu t’assois ?24 La comédienne est déjà partie.Je la connais, mais elle ne me répond pas.Elle parle très peu.Qu’est-ce qu’on disait?Jeanne, au public.Une fois.Rosa, même jeu extravagant.Toujours aussi flatteur.T’sais, j’m’entretiens.Y a aucune raison pour que j’baisse mon standing.En général, i est assez bas icitte.Il ajuste délicatement son corsage.S’i fallait ! Jeanne, au public.Une fois, j’ai perdu le contrôle.Au début, je m’en rendais plus ou moins compte.Je dérapais.Je glissais lentement.La musique avait changé.Je me déplaçais.On me regardait.Un temps.Puis, une chute.Une descente beaucoup plus rapide.J’ai essayé de me retenir, de ralentir, de respirer. Je ne trouvais pas.Et j’ai oublié.Un temps.De toute façon, c’est terminé.Maintenant, je sais et j’évite.C’était horrible.Vous comprenez ?Louise, au public, lisant un texte.Jeanne, à Rosa, en Il n’y a pas quinze même temps que mille chemins possibles.Louise.Trop lourds de conséquences Tenir une structure pour imaginer qu’ils soient à bout de bras, tu réellement multiples.comprends ?Le poids du passé, de la conscience et du destin.Il n’y a pas quinze mille chemins possibles.Un seul, celui que vous devez choisir.Nous ne pouvons rester immobiles.Nous sommes incapables de demeurer immobiles.Chacun de nos gestes a des conséquences décisives que nous ne pouvons contrôler.L’illusion de la liberté est le fruit des conséquences de nos égarements quotidiens.Et dans cette histoire parsemée de nos désastres et de nos désirs, nous voguons.Petite, chaloupe en mer.Personnages d’une fiction que nous n’avons pas écrite.Louise met sa main sur la main de Jeanne, lui sourit.Jeanne sourit timidement.Puis, elles regardent le public dans Vattente d’une réaction. Rosa quitte la scène.Les comédiennes décrochent.Le décrochage doit être évident.Elles ont quitté leurs personnages.Elles s’allument une cigarette, prennent une gorgée d’eau.Elles parlent, mais ce qu elles disent n’est pas perceptible par le public.Elles se situent à l’extérieur de la fiction tout en demeurant dans l’espace de la représentation.Une pause de travail.On perçoit la solidarité qui les unit, l’effort que nécessite leur métier de comédienne et le plaisir qu’il leur procure.Il demeure une certaine nervosité ; ce n’est qu’une pause.Puis elles se préparent à réintégrer leurs personnages.Rosa revient sur scène et se rassoit à sa place.La fin de la pause est indiquée par Jeanne, par le premier mot de sa réplique. DEUXIÈME PARTIE Jeanne, au public.Bonsoir.Louise C’est dit.Jeanne Nous allons poursuivre, Louise.(Au public.) On reprend tout au début.Elle se verse un verre, regarde Jeanne, salue le public.La ponctualité.Elle prend son micro et s’avance à l’avant-scène.La ponctualité est une valeur très.importante.Le principe de base qui garantit le bon fonctionnement de ce système pourri.Tout le monde le sait.29 Tout le monde a compris.Nous avons tous compris.Et je ne peux pas, petit zéro de ma propre existence, m’attaquer à cet élément de base qui structure si bien notre quotidien.C’est si beau, le quotidien.C’est comme quelqu’un de fonctionnel.C’est agréable, valorisant et sécurisant.Mais si vous tenez vraiment à perturber votre existence, et celle des gens que vous rencontrez, je ne crois pas que vous ayez besoin de cours (Un temps ), peut-être de courage.Jeanne décroche le téléphone.Elle parle fort.Jeanne, Oui, allô.Oui, c’est bien ici.Non.Non.Bonsoir.Elle raccroche.Louise, très lentement et rêveusement.Whether ’tis nobler in the mind to suffer The slings and arrows of outrageous fortune, Or to take arms against a sea of troubles, And by opposing end them ?Une pause.— To die — Une pause.— To sleep — 30 No more ; and by a sleep to say we end.The heart-ache and the thousands natural shocks That flesh is heir to, — ’tis a consummation.Devoutly to be wish’d.Une pause.To die.Une pause.— To sleep — To sleep ! perchance to dream : ay, there’s the rub ; For in that sleep of death what dreams may come When we have shuffled off this mortal coil, Must give us a pause1 : Une pause.1.« Est-il plus noble pour l’esprit de souffrir Les coups et les flèches d’une injurieuse fortune, Ou de prendre les armes contre une mer de tourments, Et en les affrontant y mettre fin ?Mourir.dormir, Rien de plus ; et par un sommeil dire : Nous mettrons fin Aux souffrances du cœur et aux milles chocs naturels Dont hérite la chair : c’est une dissolution Ardemment désirable.Mourir, dormir ; Dormir, rêver peut-être.Ah, c’est l’écueil : Car dans ce sommeil de la mort les rêves peuvent surgir, Une fois dépouillée cette enveloppe mortelle.Arrêtent notre élan.» Hamlet, William Shakespeare.Traduction de Jean-Michel Déprats. To die, Une pause.To sleep, Une pause.To drink2.Au public.Santé ! Elle «cale» son verre.Rebonsoir à tous et à toutes.Je laisserai donc tomber la ponctualité et parlerai de choses sérieuses.Ce que je devais vous expliquer tout à l’heure, et que je vais tenter de vous expliquer maintenant, c’est le type de relation que j’ai avec l’alcool.Parlons scotch ! Comme vous le savez, entre l’abstinence et la cirrhose, il y a une quantité innombrable de.variations.Par contre, ce que l’on refuse de voir, c’est que la dépendance, si dépendance il y a.Encore faut-il accepter cette idée.Donc, derrière toute façon de boire se cache une motivation particulière.Des choix.Et parfois un refus, un refus de choisir parmi les possibilités proposées.Le dernier refus avant l’ultime.2.Mouriur/Dormir/Boiie.32 J’ai donc, un jour, rejeté l’éventualité d’un suicide.Même si les statistiques dénombrant les suicidés ont peut-être plus d’impact socialement que le pourcentage d’alcooliques.J’ai beaucoup réfléchi sur le sujet et j’ai compris que, pour moi, boire était stratégique.Afficher publiquement, de mon vivant, mon refus.impuissant.L’exemple parfait d’un échec, de notre échec à tous.Etre saoule dans le fond d’une taverne, ce n’est pas stratégique.Un buveur ne dérange pas un autre buveur : N A chacun sa table ! Et de l’alcool avec de l’alcool, ça fait de l’alcool.Je ne vous raconterai pas mon passé, mes malheurs de p’tite fille, les catastrophes de mon adolescence.Ce serait trop facile.J’aime mieux faire chier.Jeanne, à Rosa.Parfois, pour me détendre, je fais couler l’eau.Je ferme les yeux et je prends une grande respiration.J’y plonge la tête et j’essaie d’y rester le plus longtemps possible.Rosa Moi c’est raconter n’importe quoi avec le plus grand sérieux du monde.C’est très attrayant les personnages ivres ; c’est comme les stars, émouvant et tragique.Louise Je déteste boire seule, sans spectateurs.Je déteste les tavernes et les thérapies de groupe.Je déteste les hospices, les centres d’accueil, les prisons, les hôpitaux et leurs ailes psychiatriques.Vous les enfermez ensemble pour ne pas qu’ils vous dérangent, pour ne pas comprendre.33 Ne pas avoir tous les jours leur spectacle grotesque sous les yeux.Dire qu’il faut faire quelque chose pour les aider, quand votre seul désir est de les repousser.Jeanne, à Louise.Parfois, il est préférable de se taire.Louise, à Jeanne.Peut-être.Au public.Mais l’alcool soutient la parole.C’est aussi pour cela que je bois.Jeanne Lorsque l’on boit trop.Louise Oui.Je sais.Je sais tout cela.Sombrer dans l’immobilité, dans la confusion et même le délire.Mais non., moi ce n’est pas risqué.Je sais ce que je fais.Jeanne ! Ne me regarde pas avec cet air.Tu devras te trouver une autre victime.Je ne porterai pas le poids de tes inquiétudes.Ça ne m’intéresse pas.Écoute-moi bien ! J’ai seulement perdu l’équilibre.La seule chose sur laquelle je perds peut-être le contrôle, c’est sur la quantité d’alcool que j’ingurgite.Pour le reste, ça va très bien.Tu t’inquiéteras quand je serai sobre.Laisse-moi un peu d’air, tu m’empêches de respirer.Je ne suis pas faible et malade.Je n’ai pas besoin d’aide.Je parle ! Je gère mon alcoolisme comme d’autres gèrent leur business, leur stress ou leur relation de couple.On gère ce qu’on peut et ce qu’on a.C’est aussi une question de choix: accepter sa destinée ou lutter tous les jours pour trouver cette petite place qui nous attend dans ce merveilleux système où tout ne doit être que réussite et performance.Pour les gens dociles, boire c’est donc une pause.Ce qui permet de tout accepter, frustrations comprises, de ne rien déranger.Le calme ! L’angoisse.Jeanne, au public.Je vais maintenant, pour alléger l’atmosphère, vous lire un texte.Un texte.poétique.Louise, laissant tomber une goutte de scotch dans son verre.Une larme.Jeanne .Que j’ai écrit.Louise, laissant tomber deux gouttes de scotch dans son verre.Deux larmes.(Puis elle remplit son verre à ras bord.) Et si nous dansions ?Jeanne Pardon ?Louise Tu as bien compris : danser.Jeanne Ensemble ?35 Louise Si tu le veux.Jeanne Ici ?Maintenant ?Rosa Ben oui, j’ai dû changer de souliers.J’me suis r’trouvée avec une robe rouge, des souliers verts et un boa blanc dans l’cou.Louise, prenant Jeanne par la taille.Laisse-toi aller.Un, deux, trois.Un, deux, trois.Un, deux, trois.Un, deux.Elle dansent.Jeanne se détend.Jeanne Je n’ai pas souvent l’occasion de danser.Ça m’arrive parfois, chez moi, seule.Quand la vie, pour un instant, me semble facile.Alors, dans ma tête, il y a une musique.Une musique que je ne connais pas, qui se déploie lentement.Un, deux, trois.Un, deux, trois, et puis, mon corps se libère, et je danse.Je suis sans limite.Il n’y a plus que cette musique, ma musique, et moi qui danse.Louise Continue.Jeanne Ce n’est pas important.Une échappée, un pas de côté et tout balance.C’est la première fois que j’en parle.Cela n’appartenait qu’à moi.36 Louise Ne sois pas triste.Le téléphone sonne.Elles arrêtent de danser.Le téléphone continue de sonner.Louise se dirige vers le téléphone, mais ne répond pas.Jeanne Et soudain quelque chose m’arrête.Comme si je m’étais surprise moi-même à danser.Le téléphone continue de sonner.V Un peu coupable, oui.coupable, prise en flagrant délit.A la fois juge et accusée.Louise, toujours près du téléphone qui continue de sonner.Mais le juge sera clément, la sentence légère et sans conséquence.Jeanne Et j’oublie.Je passe à autre chose.Tout revient à la normale.Louise, décrochant le téléphone.Oui, bonsoir.Oui.Jeanne Je suis alors un peuple fatigué, intolérant et soumis.Je suis moraliste et je travaille pour le développement économique de mon pays.Je suis bien chez moi, je ne crains pas les étrangers, mais accepte mal d’être contrariée.Louise Non.Non.C’est impossible.(Elle raccroche.) 37 Rosa Oui.On est toujours la même équipe, la même gang pis le même show.Les mêmes steppettes pis les mêmes crisses de costumes.Ça fait longtemps que j’ai compris qu’j’tais quétaine, mais tellement glamour.Jeanne, à Louise.Viens.Tu ne bouges pas ?Silence.Bon.Rosa La première fois qu’on a fait’ ce show-là, on a même pas fait’ une erreur.Tout était réglé, orchestré.C’est plate et triste.Des vieilles stars cheap qui répètent les mêmes jokes plates.Le public change, pis y en a qui reviennent.(Il se lève.) Paraît V qu’on a besoin d’ça pour vivre.A plus tard.Rosa s’en va à Varrière-scène où il change de costume.Il reviendra totalement transformé en femme.Jeanne, à Louise.Parle, dis quelque chose, n’importe quoi.Silence.Et si nous dansions ?38 Louise Je m’en vais.Jeanne C’est une idée.Louise Non, c’est une fin.Du moins en ce qui me concerne.Jeanne Qu’est-ce que tu veux dire?Explique-toi, nous sommes là pour t’écouter.Louise Je ne me sens pas bien.Je m’en vais.Jeanne Tu ne peux pas t’en aller.Rappelle-toi.Louise, se dirigeant vers la sortie, puis venant chercher la bouteille de scotch.Bonsoir ! Elle se dirige vers la sortie et s arrête juste avant de la franchir.Bonsoir ! Le téléphone sonne cinq coups.Les comédiennes font un décrochage.Elles se préparent pour la scène suivante.Elles sont fatiguées.Elles ajoutent des accessoires à leur costume : boas, bijoux, chapeaux à plumes, gants.Elles se maquillent.Elles exagèrent leurs maquillages.On sent une tension. Le décor et l’éclairage se transforment.On se retrouve dans une ambiance de cabaret.La musique commence.Jeanne et Louise deviennent alors des vedettes de cabaret: "Patty Turner" et « Sarah Lullaby ».Elles se retrouvent avec Rosa sur la scène ; le public assiste à un spectacle de lip-sync sur une chanson du genre «Life is a cabaret».Cette chanson populaire fera le lien entre « le spectacle », la vie et l’amour.Lorsque la chanson se termine, elles saluent.Rosa prend un micro et s’avance à l’avant-scène.« Patty Turner » et « Sarah Lullaby » se dirigent à V arrière-scène.Elles prennent des poses « théâtrales ».« Sarah Lullaby» tombe.Elle se relève et reprend la même pose vacillante. TROISIÈME PARTIE Rosa, au public, arpentant la scène.Bonsoir ! Ça va?Ç’a pas l’air fort fort, vot’ affaire ! En plus de faire les steppettes, va-tu falloir faire le public ?J’espère que ce spectacle va vous faire un peu d’effet, ç’a l’air ben plate, vot’ affaire.Cette semaine, j’ai la chance de travailler avec deux grandes vedettes que j’estime au plus haut point.Des êtres d’un professionnalisme à vous couper le souffle, les jambes et le moral.C’t une joke.Mais je dois reconnaître, à bas la modestie, et juste entre nous autres, faut pas que ça sorte de la salle, que sans mon charme.Elle pose.Vous avez remarqué ces yeux ?Ce sourire ?Ces jambes ?Hier soir, trois spectateurs ont perdu connaissance.Ils sont tombés à mes pieds.41 Vous savez c’qu’une femme fait, lorsqu’elle a trois hommes effoirés à ses pieds ?A lève la jambe bien haut, d’une main a s’bouche le nez, pis a l’essaiye de passer par-dessus sans piler d’dans.Elle arpente la scène.Elle est tellement méchante, — so bitch ! Elle a bâti une carrière là-dessus, pis sur ses robes et sur trois, quatre steppettes.C’est queq’ chose bâtir une renommée avec si peu.Ça sert, une grande gueule, et des beaux yeux.Ce soir, nous allons vous présenter ce numéro unique entre tous, mettant en vedette: « Sarah Lullaby» dans le rôle de Louise, celle qui tombe, et « Patty Turner» dans le rôle de Jeanne, celle qui.Vous verrez.Jeanne Tu tombes pas ?Louise Mettons que j’suis tombée.Rosa Laisse-toi aller.Il fait tomber Louise.\ A Jeanne, lui soufflant le texte à dire à Louise.Jeanne : « Vous vous êtes fait mal ?Vous avez besoin d’aide ?Vous ne vous sentez pas bien?Vous êtes malade peut-être?Vous m’entendez ?» Louise Vous.Rosa, en aparté, et appuyé.Quelle tristesse dans les yeux de cette femme ! \ A Jeanne, même jeu.« Restez calme.Ne vous inquiétez pas.Surtout.» Jeanne, enchaînant, peu sûre d’elle.Surtout, restez calme.Rosa, soufflant à Louise.« Je.» Louise, enchaînant.Je.suis tombée.Rosa, à Jeanne, même jeu.«Je sais.» Jeanne, répétant bêtement.Je sais.Rosa, d Louise, même jeu.«J’aimerais.» Louise J’aimerais.m’asseoir sur une chaise.Jeanne, regardant autour d’elle.Une chaise ?Rosa, démontrant un début d’impatience.Oui.Une simple chaise.\ A Jeanne, même jeu.43 «Ne bougez pas.» V A Jeanne avec insistance.« Ne bougez pas ! » Jeanne, à Louise.Ne bougez pas ! Elle va dans la salle, ou en coulisse, et revient avec une chaise, la dépose près de Louise.Louise se relève lentement.Rosa, même jeu.Jeanne : « Vous avez besoin d’aide ?Je peux vous aider ?» Jeanne Je peux vous aider ?Louise Non, ça va.Elle s’assoit.Elle cherche autour d’elle.Jeanne, maternelle.Vous cherchez quelque chose ?Louise Oui.J’ai laissé quelque chose quelque part et je ne me rappelle plus.Rosa tend à Louise la bouteille de scotch sur laquelle un verre est renversé.Louise essaie de se lever.Jeanne va chercher la bouteille et Louise tombe par terre. Rosa On recommence.« À Jeanne, même jeu.Vous avez besoin d’aide.» Jeanne, criant et se précipitant sur Louise.Vous m’entendez ?Louise refuse F aide de Jeanne.Elle s’assoit et se verse un verre.Jeanne, à Louise, autoritaire.Vous allez boire ?Ne buvez pas.Sur un ton moralisateur.Tu en demandes trop, tu n’es jamais satisfaite.Si tu continues sur cette voie, tu ne le seras jamais.Tu ne seras jamais heureuse.Tu devrais te ressaisir, te rattraper.Louise, simulant la nausée.Arrête, tu me donnes mal au cœur.De toute façon, je m’sens mieux.Louise, reprenant ses esprit, et prenant une attitude distinguée, caricature de grande dame.Votre nom, c’est?Jeanne, même jeu que Louise, sur un ton déclamatoire.Jeanne.45 Louise Jeanne, pourquoi n’allez-vous pas vous chercher une chaise?Vous pourriez vous asseoir et nous pourrions discuter.Jeanne va se chercher une chaise.Louise, criant.Si vous voulez boire, apportez-vous un verre, sinon vous prendrez la bouteille ! Jeanne, revenant avec sa chaise.Non, je ne bois pas.(Elle s’assoit.) Louise Si c’est la bouteille qui vous dérange, je peux vous laisser mon verre, j’ai l’habitude.Jeanne, avec de plus en plus d’emphase, jusqu’à jouer la « tragédie ».Non, non, non, je ne bois pas.Louise Très bien, très bien, mais si vous changez d’idée ne vous gênez pas.(Elle boit.) Rosa imite le chant des oiseaux.Louise J’aime beaucoup cette forêt.Rosa La scène du parc ! 46 Louise, reprenant.J’aime beaucoup ce parc.J’y viens souvent.Je regarde les gens passer.Parfois quelqu’un s’arrête, s’assoit sur un banc là-bas, et nous regardons le temps.Et vous, Jeanne, pourquoi vous êtes-vous arrêtée ?Jeanne Vous étiez par terre, vous ne bougiez pas, j’ai cru que vous aviez besoin d’aide.Je suis comme ça.Louise Il ne faut pas vous inquiéter.Je vais bien.Seulement, parfois, je tombe, sous le poids de.tout.Oui, tout.Jeanne, apitoyée.Vous êtes malheureuse ?Louise Oui.Je ne conçois pas que l’on puisse être heureuse.Jeanne Je ne comprends pas.Louise C’est pourtant simple.Rosa, à Vavant-scène, au public.La conscience.Savoir.Alors, être heureuse est une indécence, c’est non approprié, ça devrait être gênant.On devrait s’occuper des gens heureux.47 Jeanne se lève.Louise, suppliante.Vous partez?Restez encore un peu.Je sais que vous comprenez.Je le sens, je le vois.Restez.Elle crie.Alors, partez ! Allez les rejoindre ! Elle tombe.Jeanne s approche.Non, ne vous approchez pas.Reculez.La pitié laisse sur le corps une odeur très désagréable.Mais, regardez-moi.Que je demeure dans votre mémoire.Que mon souvenir puisse troubler votre bonheur.Ne m’oubliez pas.Et maintenant, partez.Que je puisse me relever.Jeanne, au public.Non, nous ne pourrons pas aller plus loin.Bonsoir.Jeanne va s’asseoir à la table de conférence.On revient à l’éclairage du début mais en plus fort, et progressivement on éclaire la salle.Louise s’assoit sur la scène et se relève lentement.Elle est fatiguée, un peu perdue.Elle se dirige lentement vers la table de conférence et s’y appuie.Louise, chantant.“In the end will I smash my brain with drinking, ‘til I fall down on the floor.Where I hiccup and jabber 48 Jeanne se lève et aide Louise à s’asseoir, puis se rassoit.Rosa est à Vavant-scène, face au public.Saying things I never meant.Will I kiss and cry and awake to find a sordid stranger in my bed.Will the world shake its sensible head.Say the words that have to be said : She’s got a problem3.” Jeanne, au public.Bonsoir.Louise cesse de chanter.Il n’y aura pas de témoignage.Vous ne saurez rien, rien de plus.Nous ne recommencerons pas, pas ce soir.Peut-être aurai-je une place.une petite place.Je ne suis pas un personnage très impressionnant, je ne suis qu’une Jeanne.Alors, bonsoir.Bonsoir.3.«Finalement, vais-je boire jusqu’à m’en faire éclater le cerveau, jusqu’à tomber sur le sol, hoqueter et bafouiller, disant des choses que je n’ai jamais pensées ?Vais-je embrasser et pleurer, puis au réveil, trouver un étranger repoussant dans mon ht ?Le monde sera-t-il raisonnable et dira-t-il ce qu’il faut ?— Elle a un problème.» She's got a problem, paroles de Ben Brierley, musique de Caroline Blackwood, interprétation de Marianne Faithfull.49 Les comédiennes décrochent de leur personnage.On doit voir apparaître sur scène les véritables comédiennes de la représentation.Elles se lèvent et se retirent sur le côté de la scène pour regarder Rosa terminer le spectacle.Rosa, à la régie de son.J’pourrais-tu avoir du son?Inquiète-toé pas, ça s’ra pas long.Un, deux.Un, deux.Ça va aller.Non, j’chanterai pas.C’est juste un p’tit monologue.Un intermède.La pause-tendresse.Il enlève sa perruque.J’vas commencer.La première fois que j’I’ai vue, a marchait su’ l’trottoir, l’aut’ côté d’là rue.A devait rester dans l’coin parce que j’ia voyais souvent.Mais on s’parlait pas.On s’regardait.C’t-à-dire que nos yeux se croisaient.Nous étions dans l’même coin, sur la même rue.Moi ça m’rassurait.Ça m’prend pas grand-chose pour me rassurer.On était deux.Moi, j’ai toujours marché droite, solide.Même quand ça allait pas.J’projette une image dans face du monde, j’assume un personnage, une histoire.I am a star.Mais a marchait croche.Pas beaucoup.Juste assez, pour que, si on r’gardait comme i faut, on voyait que ça jouait dur.On faisait une belle paire.C’que j’voulais vous dire, c’est qu’maintenant, on travaille dans même place.Ensemble.Faut ben qu’on s’parle un peu.50 Mais j’te dérangerai pas.Excuse-moi,d’avoir fait ça devant tout Emonde, j’ai pas pu m’ r’tenir.Mais si tu m’attends à sortie, si on marche encore ensemble, j’dirai rien.J’parlerai pas.Je l’dis devant tout Emonde.Pis j’t’embrasse.Rosa est à'la limite de Vavant-scène.Il prend une pause exagérément « tragique » et un ton « inspiré ».Il sur joue à outrance.“To die, to sleep ; to sleep ! perchance to dream !” Rosa tombe.Les comédiennes applaudissent.Rosa se relève et salue.Puis, les comédiennes viennent le rejoindre pour le salut de la fin.Montréal, mai 1989 — septembre 1990 P our ceux et celles qui sont à la recherche d’originalité et de rigueur! Four ceux et celles qui veulent être à la fine pointe de l’information culturelle! Pour ceux et celles qui veulent en savoir plus long sur tout ce qui concerne les événements culturels de prestige ou d’avant-garde! Soyez parmi les abonnés des revues culturelles! cJef* 815, rue Ontario Est Société Bureau 202 de développement Montréal (Québec) des périodiques H2L 1P1 culturels •S (514) 523-7724 québécois Télécopieur : 523-9401 les herbes rouges 178-179 Veilleurs de nuit (Saison théâtrale 1988-1989), essais, Sylvain Campeau, Gilbert David, Aline Gélinas, Gilles G.Lamontagne, Jérôme Langevin, Paul Lefebvre, Stéphane Lépine, Solange Lévesque, Serge Ouaknine, Diane Pavlovic, Alvina Ruprecht, Jean St-Hilaire, Michel Vais 180-181 Les amoureux n existent que sur la Terre, poésie, André Roy 182-183 Choses vocales, poésie, Michael Delisle 184-185 Les y eux fertiles (Bilan cinématographique et vidéographique 1989), essais, Daniel Carrière, Michel Euvrard, Gilles Marsolais, Guy Ménard, Torn Perlmutter, Yves Rousseau, André Roy, Jean Tourangeau, Pierre Véronneau 186 Et si les pâtisseries étaient moisies?, roman, Pierre-A.Larocque 187 Moins malheureux que toi ma mère, nouvelles, Dominique Robert 188 Est-ce ainsi que les amoureux vivent?, récits, Danielle Roger 189 Veilleurs de nuit 2 (Saison théâtrale 1989-1990), essais, Luis Araujo, Howard Barker, Hélène Beauchamp, Lorraine Camerlain, Jean-Claude Côté, Daniel Danis, Gilbert David, Gilles Deschatelets, Aline Gélinas, Yves Jubinville, Gilles G.Lamontagne, Jean-Marc Larme, Paul Lefebvre, Stéphane Lépine, Daniel Meilleur, Alvina Ruprecht, Jean-Louis Tremblay, Jean St-Hilaire, Louise Vigeant, Rodrigue Villeneuve 190 Chemins de sel, poésie, Claude Paré formule d’abonnement et de commande ?abonnement: individu: 1 an (8 numéros), 30,00 $ institution: 1 an (8 numéros), 35,00$ débutant au numéro________ ?le(s) numéro(s) suivant(s)_____ numéro simple ou double, 8,00 $ paiement à l’ordre de : les herbes rouges C.P.81, Suce.E, Montréal, Québec H2T 3A5 Nom.Adresse Ville.Code postal Photocomposition : Typographie Tapal’œil inc.Photo de couverture : Suzanne Paquet Impression : Ginette Nault et Daniel Beaucaire Imprimé au Québec, Canada Deux comédiennes et un travesti se tiennent sur le seuil d’une autre scène.Le franchiront-ils?«Un retard, et c’est sa vie que l’on attend», dit l’une.«Nous ne pouvons rester immobiles», dit l’autre.La vie n’est-elle qu’un long vertige, une mascarade insensée, une stratégie fatale?Parodie de psychodrame.Considérations sur l’alcool et la ponctualité exhibe le fil blanc dont est cousue la fiction théâtrale et existentielle, entre l’ordre de la fausseté et l’acting out.La représentation vacille ici au moment même où les «personnages» se dérobent, en entraînant les spectateurs dans leur chute.Pierre Gingras est né à Thetford-Mines en 1961.Il a étudié les techniques de production à l’option théâtre du cégep Lionel-Groulx et la sociologie à l’UQAM.Il est l’un des membres fondateurs du Théâtre Habeas Corpus (1988) qui a créé Considérations sur l’alcool et la ponctualité.
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