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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Juin
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 1968-06, Collections de BAnQ.

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[" L'ACTION NATIONALE Volume LVII, Numéro 10\tJuin 1968\t$5.00 LIONEL GROULX, ptre (13 janvier 1878 ¦ 23 mai 1967) L\u2019HOMME \u2022 L\u2019ŒUVRE POUR VOS ACHATS CONSULTEZ NOTRE RÉPERTOIRE D'ANNONCEURS CLASSIFIÉS TABLE DES MATIÈRES ÉDITORIAL, F.-A.ANGERS : Un témoignage Guy FRÉGAULT : Lionel Groulx .Mme Juliette LALONDE-RÉMILLARD : Groulx intime Lionel GROULX : Ma mère .Lionel GROULX : Testament .Michel BRUNET : Ma première rencontre .Patrick ALLEN : La bibliothèque de Groulx.Rosario BILODEAU : Groulx et la Confédération Benoit LACROIX : Pourquoi avoir tant aimé l'histoire Richard ARÈS : Catholicisme et nationalisme .Jean-Pierre GABOURY : L'État français Victor BARBEAU : Témoignage Esdras MINVILLE : Lionel Groulx, prêtre.Pierre PATRY : In memoriam .Michel PELLETIER : Le grand libérateur .Jean TÉTREAU : Historien d'un peuple Jean ÉTHIER-BLAIS : Mon hommage André MAJOR : Le droit à la vie.Jean MARCEL : Le maître de prose.Émile ROBICHAUD : L'éducateur de la nation Mme Julia RICHER : Dans les années 30 Madeleine DIONNE : Notre chanoine .Jean GENEST : Une vie de travail et d'amour Index de l'année.831 842 857 876 889 890 899 912 925 936 948 964 966 967 971 979 985 988 992 996 1003 1013 1039 1117 LA FAMILIALE COOPÉRATIVE DE CONSOMMATION Maintenant fusionné avec L'Association coopérative d'investissement (contrôlée par la Fédération des Magasins CO-OP du Québec) Construction d'un nouveau magasin dans le Domaine Saint-Sulpice à l'angle des rues André-Grasset et Legendre Le magasin actuel à 5271, rue Saint-Hubert a été fermé à la suite de cette décision Pour tous renseignements appeler à 381-3154 L\u2019ACTION NATIONALE VOLUME LVII, Numéro 10 MONTRÉAL Juin 1968 CE VOLUME A ÉTÉ RENDU POSSIBLE GRACE À UNE GÉNÉREUSE SUBVENTION DU MINISTÈRE DES AFFAIRES CULTURELLES ET DE LA FONDATION LIONEL GROULX REMERCIEMENTS SPÉCIAUX À TOUS CEUX QUI ONT RENDU POSSIBLE CE VOLUME \u2022\tMme Juliette Lalonde-Rémillard.\u2022\tMlle Madeleine Dionne (Fondation Groulx).\u2022\tMlle Marie Baboyan (Bibliothèque municipale).\u2022\tMlle Jacqueline Trépanier (Bibliothèque St-Sulpice).\u2022\tM.Armour Landry (photographies).\u2022\tL\u2019Office d\u2019information et de publicité du Québec.\u2022\tRadio-Canada.\u2022\tLa Presse, Le Devoir, L\u2019Action.\u2022\tL\u2019Office national du film.\u2022\tLes Editions Fides.\u2022\tM.Albert Benoit (Héliogravure Inc.).\u2022\tInstitut de Recherches cliniques de Montréal.\u2022\tM.Patrick Allen.\u2022\tM.André Major.\u2022\tM.Serge Martin (SECAS International), et à tous les collaborateurs. Editorial Un témoignage N étant pas Montréalais, mais Québécois de nais sance, Charlevoisien par toute ma jeunesse et mon adolescence, je n ai connu l abbé Groulx que très tard, à mon entrée à la Ligue d Action nationale en 1938.Je n\u2019ai pas vécu l'expérience et l'enthousiasme des « Croisades d adolescents ».Ni n\u2019ai jamais eu le privilège de m asseoir à ses cours d histoire de l Université de Montréal.Pas plus que de communier en leur temps, fût-ce par l intermédiaire d amis qui y participaient, à cette « mystique » dont il réclamait l avènement chez nous et qu'il insufflait lui-même, en la vivant, à ceux qui le côtoyaient.A cette époque déjà lointaine, je ne connaissais ni personnellement, ni intellectuellement l abbé Groulx.Je n avais lu ni sa « Croisade d adolescents », ni son « Appel de la race », ni ses ouvrages d histoire.J\u2019en étais à n\u2019avoir lu par hasard, dans mes fonds de Charlevoix, que le « Au cap Blomidon ».Il est vrai que je fus à Montréal dès 1928.Mais je faisais mes études aux H.E.C., sans rien d autre.Venant de loin, isolé et sans amis, je n avais pris à ce moment-là aucun contact avec les milieux où on connaissait, suivait et aimait l\u2019abbé Groulx.Hors la région de Montréal, il semble que l\u2019abbé Groulx restait peu connu.A mon cercle d A.C.J.C.de Charlevoix, l\u2019homme qui nous inspirait de déposer l\u2019esprit partisan et qui nous attirait au nationalisme, c\u2019était Bourassa.Pensée nationaliste canadienne (ce qui vou- 832 ACTION NATIONALE lait dire non colonialiste), mais non moins authentiquement canadienne-française, quoi qu\u2019on en prétende aujourd\u2019hui.Ce n\u2019est finalement qu\u2019à Paris, entre 1935 et 1937, qu ayant connu André Laurendeau et m\u2019étant lié d amitié avec lui, l\u2019abbé Groulx et sa pensée entrèrent dans ma vie par nos discussions.Ce que j\u2019avais distraitement appris de ce dernier par les journaux de Montréal entre 1928 et 1935, m\u2019incitait à le considérer comme un « séparatiste » militant, ce dont j\u2019étais plus loin alors qu\u2019aujourd\u2019hui.Quand j\u2019entrai à L Action nationale, et que je le rencontrai pour la première fois, je n\u2019y arrivais pas du tout dans l\u2019esprit d un disciple ou d un admirateur de labbé Groulx.Je gardais, au contraire, mes réserves à son égard et j attendais de le mieux connaître.Il se peut que cette situation donne encore plus de valeur au témoignage que je suis prêt à porter sur l\u2019extraordinaire stature de cet homme.Je disais de lui, dans L Action nationale de septembre 1967, qu\u2019avec Bourassa, c\u2019étaient les deux seuls hommes de dimension héroïque dans notre histoire depuis 1837.C\u2019est dire que ma vision de cet homme n\u2019a cessé de le grandir en moi entre 1938 et 1968.C'est donc progressivement que j\u2019ai appris à connaître l abbé Groulx, à la fois à travers son œuvre et mes contacts tardifs avec lui.C est par degrés que s\u2019est révélée à moi sa personnalité intense et qu il a conquis mon admiration la plus entière, par la haute qualité de son travail, l\u2019effort de perfection qu\u2019il y mettait, sa parfaite et totale intégrité, son souci de la vérité, son extraordinaire vigueur intellectuelle et ce dynamisme, ce courage à toute épreuve dans la rectitude de pensée et l intensité de l amour, l\u2019amour profond du paysan racé pour le peuple dont il était issu.Amour profond de sa terre, amour apitoyé pour ce « petit peuple » (selon une ex- UN TÉMOIGNAGE 833 pression qui lui était chère), cette « race » conquise et assujettie: Amour intense pour son métier d historien, dans la double mission qu il y poursuivait de donner à ce peuple une histoire qui soit à la fois véridique et source de vie; de lui donner aussi une pensée militante qui le sortit de sa torpeur, le tirât de ses peurs, des compromissions de ses politiciens à gage, pour lui insuffler le sens de sa dignité et le courage d\u2019affronter son destin.Et tout cela, envisagé, en vrai prêtre qu il était, dans la pleine perspective du sacerdoce.D autres qui s\u2019y connaissent mieux que moi en la matière l\u2019ont dit: « Le cœur de l abbé Groulx était en tout un vrai cœur de prêtre ».Rien d étonnant par suite qu'il ait été, pour le peuple canadien-français son prophète « de la voie, de la vérité et de la vie » ! Et pourtant, il y avait chez l abbé Groulx, comme un fond de pessimisme presque noir.Il y aurait, de son personnage, une belle étude psychologique à poursuivre, du pessimisme, comme ressort d\u2019action beaucoup plus stimulant que tout ces optimismes soporifiques qu on lui a tant reproché de fustiger.La clef en était dans la formule d Antonio Perrault son grand ami: « Je n ai plus d espoir, mais je continue d agir comme si j espérais ».Quoique l abbé Groulx, au fond, espérait toujours contre tous vents et marées; il espérait par la foi qu il avait trouvée dans notre histoire de desseins providentiels sur notre avenir.« Incorrigible espérant », disait de lui sa nièce et collaboratrice si inlassablement dévouée, Madame Juliette Remillard.Bien sûr, la masse réserve toujours ses faveurs plutôt aux optimistes; les tirages comparés du Reader\u2019s Digest et de L Action nationale en notre milieu en témoignent comme partout ailleurs.Mais en quoi a consisté notre histoire canadienne et canadienne-française depuis un siècle, sinon à donner raison contre tous leurs détracteurs optimistes, aux idées de ces deux « pessimistes » que furent Bourassa et Groulx ? 834 ACTION NATIONALE Bourassa et Groulx deux noms indissolubles, dans notre histoire, même s\u2019il leur est arrivé de se heurter, comme entre toutes les générations, les hommes de valeur.Il sera toujours impossible de dire des deux, qui aura été le plus grand.Chacun a pu être aussi grand dans les circonstances qu'il devait affronter, mais labbé Groulx aura eu le privilège d être le grand homme des circonstances les plus décisives, les plus hautes dans le destin d un peuple.Ils nous ont été deux hommes providentiels accordés à leur temps sur les chemins de notre Terre Promise, et indissociables l un de l autre.Groulx aurait-il été exactement ce qu\u2019il fut si Bourassa n avait pas passé avant ?Ces deux hommes avaient une qualité en commun, qui ne pouvait pas ne pas faire que chacun d eux eût été autre que nous les avons connus dans des temps différents: cette qualité c'est leur sens du réalisme, qui leur interdisait tous les idéalismes échevelés.Pour eux deux, la pensée devait toujours être haute, et pour tous les deux d ailleurs à la hauteur sentie et vécue d un enracinement dans le divin; mais elle devait aussi être incarnée, appropriée aux circonstances du temps dans lequel elle se meut.Comme tous les hommes de progrès, ils étaient en avant de leur temps.pour le tirer vers l\u2019avant; mais sans jamais commettre l erreur de se détacher du peloton vivant.Ne cherchons pas ailleurs la raison de leur succès, qui est lui-même la preuve de la sûreté de leur jugement à ce sujet.Au moment de l\u2019action, il est toujours difficile d\u2019apprécier la sûreté de jugement de l\u2019homme ainsi privilégié.De savoir au juste s\u2019il ne veut pas aller trop vite ou s\u2019il ne va pas trop lentement.Mais la sûreté du jugement se mesure bien après le temps, quand on peut voir comment ces hommes ont tiré le temps à eux et comment l histoire devient comme le produit de leur gestation.La sûreté de jugement d'un Bourassa a trouvé sa suprême manifestation dans le fait qu il a su se retirer UN TÉMOIGNAGE 835 quand il a senti que ses convictions personnelles n\u2019étaient plus accordées au développement du temps.Et la supériorité de Groulx se mesure-t-elle là, qu il a été présent au temps pour en diriger le mouvement jusqu'à la fin de son âge avancé et qu\u2019il est entré dans l éternité sans avoir vieilli, nous laissant les paroles de vie selon lesquelles doit se continuer notre mouvement.Mais dans notre histoire, Bourassa et Groulx ne cesseront ensemble de grandir en importance.Bourassa aura été le Précurseur.Il en avait la force et les limites.Prophète de la fierté personnelle de ce qu'on est, base de toute restauration nationale; et redresseur des voies tortueuses par son pouvoir d indignation et de flagellation par l'éloquence.Mais dans tout cela un peu trop de distance dans le mépris du grand seigneur devant les lâchetés d un peuple accroupi dans la peur et dans l\u2019évasion par les compromissions et la partisa-nerie politique.Et alors, après ces coups de clairon de l éveilleur et ces coups de fouet du dompteur, le prophète pourra accomplir son œuvre, l\u2019œuvre qui doit être d amour.Dans autant de fierté, l abbé Groulx mettra la tendresse d un amour paternel, sacerdotal; de la pitié, dans les misères de la Conquête, pour ce pays dont il voit en beauté toutes les virtualités parce que françaises et catholiques.Ce n\u2019est pas le peuple qu\u2019il consent à mépriser en dépit de toutes ses laideurs de peuple vaincu et abusé; c\u2019est l élite qu'il fustige pour son apathie, sa veulerie, sa partisanerie, son avachissement dans l arrivisme.Ce Lionel Groulx tel que nous l'avons vu, tel que nous l avons connu, je crois personnellement et finalement que c\u2019est tout entier au sacerdoce que nous le devons.Et ce n\u2019est pas la seule chose que le Canada français devra à son Eglise, que tant et tant méprisent et vilipendent aujourd hui.Mais ce sera, comme peuple, la plus grande; car que peut-il y avoir de plus grand dans 836 ACTION NATIONALE l histoire d un peuple que d avoir son grand homme, son guide et son sauveur ?Et peut-être y a-t-il à en tirer, comme disait Menaud, un « avertissement ».Car que serait devenu Lionel Groulx s il n avait pas été prêtre ?que serait et que sera le Canada français sans sa fidélité aux valeurs catholiques qui l ont fait ?Il n\u2019y a pas à se dissimuler que l abbé Groulx avait un faible, qui m apparaissait même comme une faiblesse, pour la politique.Et que serait devenu l abbé Groulx dans la voie politicienne ?Ce sera le paradoxe de sa carrière que d avoir gagné sa partie selon le mode auquel il n avait pas confiance : la conversion des « vieux partis » à ses idées politiques.Toute sa vie, il a cherché, et attendu, et essayé de susciter, l homme qui lancerait le parti politique rénovateur.Et c\u2019est désespéré qu il a vu successivement la faillite de toutes les tentatives qui se sont esquissées en ce sens.Finalement, c\u2019est lui et lui seul qui a gagné la partie, lui le chef politique sans parti, retenu hors de la politique par son sacerdoce; non engagé dans les luttes politiques, mais triomphant contre toutes les oppositions \u2014 et I on sait combien elles furent universelles, mesquines et impitoyables contre lui; et doutant plus qu il était moins partisan, et par là plus grand, plus gênant, impossible à compromettre.Il a gagné par la seule force de son génie inspirateur de tout un peuple dont il éveillait l'âme en l exprimant.L\u2019abbé Groulx, rappelons-nous le, a été la bête noire de tous les puissants: de Taschereau, du Duplessis première manière prolongée; et ni Ernest Lapointe, ni Louis Saint-Laurent, ni Lesage première manière, celui d Ottawa, ne le tenaient en très haute estime.Encore en 1937, combien de nos intellectuels au surplus, de nos universitaires, même les plus hauts gradés, faisaient réellement cas de ses idées ?Et pourtant voilà que du fond le plus obscur de l âme populaire, survient tout à coup comme d un volcan en pleine mer, une formi- UN TÉMOIGNAGE 837 dable explosion de tout son système de pensée \u2014 et qui s\u2019impose aux politiciens ébahis, obligés de s y soumettre pour pouvoir être élus.Quel plus magnifique triomphe de la pensée sur la matière ! Naturellement, l abbé Groulx n avait pas tort fondamentalement.Il est bien évident que tout, dans la vie d un peuple, doit déboucher dans la politique pour aboutir.Mais pendant qu\u2019il désespérait de ne pas voir surgir I homme politique, c est son action intellectuelle à lui qui faisait son chemin par sa vertu propre, par sa justesse, par son désintéressement, par sa correspondance avec les véritables aspirations populaires.Cette « action intellectuelle » politique, il l avait lancée par L\u2019Action française.C est une véritable découverte que j\u2019ai faite à ce sujet lorsqu à l occasion du 50e anniversaire de la Ligue des Droits du français, j ai voulu préparer le numéro spécial de L Action nationale « 50 ans de nationalisme positif ».Certes on se rappelle le rôle d avant- garde de la revue, son action éveillante sur le milieu comme maison d édition qui lance nos auteurs.Ce qui a été oublié, c est la série de ces admirables enquêtes dont on n a retenu que la plus fracassante; celle qui a été publiée en volume sous le titre de « Notre avenir politique » avec les conclusion séparatistes du P.Rodrigue-Marie Villeneuve.Effectivement, une série de dix enquêtes sur la réalité linguistique, politique, culturelle, économique, sociale du Canada français.Et au bout de cette longue gestation de dix ans, la onzième enquête: « Notre doctrine nationale ».J ai alors compris que l abbé Groulx avait été comme le premier recteur de notre première véritable université.C\u2019est-à-dire non pas seulement une institution enseignante \u2014 et L Action française était tout entière une chaire d éducation permanente avant la lettre \u2014 mais une institution de recherche aussi, et qui fonde son enseignement sur la recherche.La prise de cons- 838 ACTION NATIONALE cience de la mise sur pied et du développement de ces « enquêtes » permet aussi de mieux saisir la personnalité de l abbé Groulx comme homme de pensée et comme homme d action tout à la fois.G est là qu\u2019on saisit que tous ces hommes dont l\u2019abbé Groulx fut le chef, le père Papin Archambault l'inspirateur initial et l'éminence grise, Esdras Minville le plus parfait disciple, étaient loin d être les rêveurs, les hargneux, les idéologues irréalistes qu on les accusait d être.Avant de parler et d agir, ils étudiaient et ils méditaient.Ils étudiaient non pas à coup d hypothèses sentimentales ou fantaisistes, mais en interrogeant minutieusement la réalité.Leur domaine n était pas l imaginaire, le subjectif, la vaine gloriole personnelle des théories sensationnelles.dussent-elles ne pas résister au temps; mais le réel, l\u2019objectif, l effort de construction sur les bases solides de l observation saisie dans la distinction entre l\u2019essentiel et l'accidentel.Quel mot d ordre nous donna-t-il, à nous de l Action nationale, qui allions être les continuateurs de cette partie de son œuvre; au moment de déposer la plume de directeur de l Action française ?Lorsqu en décembre 1927, Groulx termina, dans V« enquête » qu\u2019il avait tenue seul cette année-là, le douzième article de la onzième année d enquête menée sous le titre général de « Notre doctrine nationale » ; il nous laissa la directive suivante : « Ni à Ottawa, ni à Québec, nous n\u2019avons une représentation qui sauvegarde avant tout les intérêts collectifs des Canadiens français.Quelle arme de combat nous reste-t-il alors ?.Notre peuple et notre élite ont besoin d une formation et d une préparation.Qui la leur donnera ?L éducation.Tout est là ! « Hâtons-nous de créer, par I éducation, la puissance rédemptrice de l\u2019élite : noyau de penseurs, pour ceux qui ne pensent pas, ou pensent mal; UN TÉMOIGNAGE 839 noyau d apôtres, pour ceux qui n agissent pas ou agissent mal; noyau de compétences pour faire front contre les forces rivales; noyau de chefs pour suppléer ceux qui I étant par fonction, ne sont que des suiveurs par lâcheté et par trahison.« L action seule de cette élite, recrutée dans toutes les classes sociales, depuis le salarié, I agriculteur.le commerçant, I industriel, le financier, le professionnel, I éducateur, h universitaire, nous sauvera.C est par F éveil et l\u2019évolution d une opinion indépendante, c est-à-dire libre de la servitude politicienne et ploutocratique, que le peuple, mieux instruit, mieux éclairé, mieux dirigé dans le sens de sa destinée collective, secouera le joug des potentats qui lui préparent un cercueil.Les fruits de cette semence dussent-ils ne profiter qu à nos petits-fils, F œuvre vaut la peine d être accomplie.» Le « prophète » avait vu juste.Il n allait nous être donné qu à nous, les petits-fils de sa génération, de commencer à récolter.C\u2019est pourquoi, même si nous avons fait beaucoup de chemin depuis les quarante ans que ces propos ont été écrits, la plupart des choses qu il nous dit là restent substantiellement uraies à Iheure actuelle.Il a bien souvent désespéré depuis, et nous avons partagé avec lui ses désespoirs.Entre 1927 et 1957, nous avons vécu des années de « grande noirceur », qui même si elles se sont écoulées sous l\u2019égide de Duplessis, ne tenaient pas qu à lui qui garda au moins une lumière allumée contre presque toute notre élite: la lumière de la défense de l'autonomie provinciale.C est que ce programme d éducation nationale qu il avait réclamé, il était loin de se développer d une façon satisfaisante.Les déficiences, les cupidités, les lâchetés, on les trouvait jusque dans l'école même; et là même où le phare devait éclairer: l université.Qu on se rappelle les épisodes de l enseignement prématuré de l anglais introduit au primaire, du bannissement presque systéma- 840 ACTION NATIONALE tique dans nos écoles de toute véritable formation patriotique, hypocritement ou par faiblesse remplacée par le « civisme », et de l effarant épisode de démission de l élite universitaire devant l offre de subventions fédérales aux universités.Et pourtant subtilement, sourdement, l éducation se faisait.Il en fallait peu pour qu elle colle, tellement l âme populaire, y aspirait.Les idées de l\u2019abbé Groulx devaient triompher contre toutes les fausses « cités libres ».Son mot d ordre de ce mois-là se terminait ainsi: « Aucun groupe ethnique n\u2019a des intérêts aussi considérables ni aussi élevés que les nôtres à protéger dans la Confédération canadienne.Pour protéger ces intérêts nous avons besoin d\u2019utiliser toutes nos forces.Fasse le ciel que nous sachions fonder enfin l organisme sauveur qui ralliera, et disciplinera toutes les énergies ».Quarante ans après, le besoin est toujours aussi évident, mais nous espérons que les Etats généraux ont surgi pour que ce soit 1968 l\u2019année de cet « organisme sauveur » qui puisse rallier et DISCIPLINER les énergies.Pourtant des doutes subsistent malheureusement encore à voir le manque de persévérance dans une action constructive et profonde, la hâte de passer de l action disciplinée à la f rénésie de l action électorale.Je terminerai, pour appuyer mon propos, sur des remarques d un homme qui n\u2019a jamais partagé beaucoup des idées de l abbé Groulx et tout particulièrement qui n avait pas de sympathie pour son style patriotique: Jean-Charles Falardeau.Au moment où je faisais moi-même « ma découverte » de l\u2019œuvre-clef de L Action française, je recevais un exemplaire dédicacé d un petit opuscule que Falardeau venait d écrire sur /\u2019« Essor des Sciences sociales au Canada français ».Je lui soumettais que s il voulait bien tenter l expérience que je venais de vivre, il devrait reviser le commentaire suivant qu\u2019on y pouvait lire sur l abbé Groulx: « Hommage à son œuvre historique et aux innombrables énergies qu elle a fait UN TÉMOIGNAGE 841 flamboyer dans les directions les plus variées, quelquefois les plus opposées », mais « elle a aussi contribué à masquer les réalités sociales contemporaines.» Jean-Charles Falardeau me répondait ceci, dans une lettre qu il m a autorisé à reproduire : « Pour résumer, je vous dis en gros que je suis d\u2019accord avec cette partie de votre jugement affirmant que le véritable fondateur de la recherche politique, sociale et économique chez nous, c est Monsieur le chanoine Croulx.à la condition d encadrer cette opinion dans l\u2019affirmation plus générale que, dans notre société depuis Etienne Parent, il y a eu des fondateurs, des pionniers, des initiateurs des mêmes idées et des mêmes institutions à peu près à chaque génération.« .Il reste que F abbé Groulx a été, lui, le Canadien français qui a eu le plus d influence sur le plus grand nombre de ses compatriotes, directement ou indirectement, pendant plus d un demi-siècle, laissant loin derrière lui Henri Bourassa, et même Olivar Asselin.Pour ma part, je découvre maintenant d une façon plus complète cet effort.Encore 1 été dernier j ai relu les textes de la cinquième «enquête» de L Action française (1921) sur «le problème économique » comme si c\u2019était une découverte.De même qu\u2019en parcourant la correspondance de Léon Gérin, j ai trouvé des lettres de l ab-bé Groulx révélant une lucidité et une information sociologique remarquable.«Et nous n en avons pas fini de déterminer toutes les innovations de l abbé Groulx.» Je crois qu il ne saurait y avoir de meilleur mot de la fin de ce témoignage liminaire.N ayons pas peur d honorer l'abbé Groulx de toutes les façons imaginables, car il n a pas fini de nous faire honneur ! François-Albert ANGERS, président de la Ligue d Action nationale LIONEL GROULX par Guy Frégault, Sous-Ministre des Affaires culturelles du Québec Il y a aujourd\u2019hui parmi nous une place vide, et personne ne peut la remplir.Ce n\u2019est pas parce que l\u2019homme qui nous a quittés il y a un an avait manqué de prévoyance.Contrairement à nous, qui écoutions avec une incrédulité tranquille les propos dont il accompagnait la publication de \u201cson dernier ouvrage\u201d \u2014 il est vrai qu\u2019il a tenu ces propos plus d\u2019une fois \u2014 il ne se regardait pas lui-même comme une institution impérissable.Nous savions, bien sûr, que Lionel Groulx disparaîtrait un jour; ou plutôt, notre logique le savait, mais nous l\u2019aimions trop pour que nos sentiments consentissent à s\u2019en persuader: aussi remettions-nous à plus tard, aussi bien que la chose, l\u2019ennui d\u2019y penser.Pas lui.Lorsque je l\u2019ai connu, voici maintenant trente ans, il se cherchait déjà, selon son expression, un successeur.Il avait pressenti deux ou trois de ses élèves lorsqu\u2019il me trouva au pied de sa chaire, à l\u2019Université de Montréal, en 1938.Ce n\u2019est toutefois pas un homme, ce n\u2019est pas un \u201csuccesseur\u201d unique que le chanoine Groulx devait laisser dans son sillage.Après lui, c\u2019est une constatation qu\u2019on a déjà faite, il ne pouvait plus se lever d\u2019historien national du Québec et du Canada français.L\u2019évolution des méthodes de travail, l\u2019organisation de la recherche et le développement d\u2019abord hésitant, puis accéléré des cadres universitaires allaient imposer aux études historiques un caractère de plus en plus technique et de plus en plus collectif.Chacun peut cultiver ses petites vanités et nourrir ses petites revendications ; il n\u2019en reste pas moins que notre temps est celui où les équipes succèdent aux grandes LIONEL GROULX 843 personnalités et les écoles, aux maîtres prestigieux.Fait plus important encore, ce qui se passe, ce qui s\u2019est passé dans le domaine des disciplines historiques s\u2019est également produit à l\u2019échelle de la société tout entière.Que ce soit au sein d\u2019entreprises ou d\u2019institutions, des groupes de techniciens plus ou moins obscurs, plus ou moins anonymes prennent la relève des chefs solitaires, pour analyser les idées, élaborer les projets ou réaliser les programmes.Nous sommes à l\u2019époque des ingénieurs.Ce phénomène, qui devait forcément nous atteindre, s\u2019assimile assez bien à une révolution.Et toute révolution \u2014 je précise que je pense aux révolutions qui réussissent, puisque même les érudits n\u2019évoquent guère les autres \u2014 laisse derrière elle des nostalgies légitimes sur la voie du progrès qu\u2019elle promet.Nous avons eu Garneau.Nous avons eu Lionel Groulx.Nous n\u2019aurons plus d\u2019historien national.Puisqu\u2019il s\u2019agit aujourd\u2019hui de dégager l\u2019essentiel de la vie et de la pensée de Lionel Groulx, je voudrais \u2014 me servant de ses propres paroles aussi souvent que possible, esquissant, en somme, ce qui voudrait être un \u201cLionel Groulx par lui-même\u201d \u2014 signaler combien il a été un homme de son temps et combien il a donné son temps en exprimant certaines réalités fondamentales du Québec et du Canada français.\u2014 I \u2014 Le Québec de 1878, dans lequel naît Lionel Groulx, est une petite province de 1.300.000 habitants, dans un Canada qui se décerne en français \u2014 c\u2019est-à-dire en traduction \u2014 le titre de \u201cpuissance\u201d, bien que sa population dépasse à peine le chiffre de quatre millions.Cette année-là, Sir John-A.Macdonald reprend le pouvoir à Ottawa.Une crise politique éclate à Québec, et un parlementaire propose en Chambre l\u2019abolition du Conseil législatif.Il n\u2019y a que sept ans que Papineau est disparu.Mgr Bourget vit toujours.Mgr Laflèche est évêque de Trois-Rivières.L\u2019abbé Casgrainet Joseph Marmette régentent les lettres.Octave Crémazie n\u2019est pas encore mort.Louis Fréchette 844 ACTION NATIONALE termine sans éclat une brève carrière politique et gravit le Parnasse, où, deux ans plus tard, un prix de l\u2019Académie française va l\u2019installer à demeure.Pamphile LeMay commet Picounoc le Maudit.William Chapman est un jeune homme de 28 ans.On éprouve l\u2019impression de se trouver devant un manuel d\u2019histoire du Canada dont il resterait à lire la moitié et en présence d\u2019un précis de littérature canadienne-française ouvert au deuxième ou troisième chapitre.Lionel Groulx est d\u2019une famille de petits paysans durs à l\u2019ouvrage.Un grand drame collectif marqua son enfance: celui de l\u2019écrasement des Métis de l\u2019Ouest et de l\u2019exécution de Louis Riel.Quelqu\u2019un a écrit que les nombreuses réunions publiques dont cette crise occasionne la tenue partout au Québec se terminent par la Marseillaise.\u201cIl fait erreur, me confie un jour l\u2019abbé Groulx.Ce couplet, je l\u2019ai entendu; je l\u2019ai chanté.L\u2019air était bien celui de la Marseillaise, mais non les paroles.\u201d Et de me les citer, sans hésitation: Enfants de la Nouvelle-France, Douter de nous n\u2019est plus permis.Au gibet, Riel se balance Victime de nos ennemis.Quand l\u2019enfant entre au collège, c\u2019est un événement.A la fin de ses classes, il hésite entre le droit et les ordres.Il choisit de devenir prêtre.Non pas que le ministère paroissial l\u2019attire: ce n\u2019est que lorsque tout va mal \u2014 André Laurendeau le note dans sa brochure \u2014 qu\u2019il parle de \u201cse faire curé\u201d.Mais l\u2019enseignement le passionne.Attention ! je ne veux pas créer, ici, d\u2019équivoque.La spiritualité de Groulx a toujours été très élevée.Il signe: \u201cLionel Groulx, prêtre\u201d.Sa foi est absolue, elle a quelque chose d\u2019immense.En l\u2019observant, on évoquait malgré soi le mot de Stuart Mill: \u201cUn homme qui a la foi est une force sociale égale à celle de 99 hommes qui n\u2019ont que des intérêts.\u201d Né d\u2019un milieu modeste, il portera presque toute son élégance à l\u2019intérieur, ce qui vaut beaucoup mieux que LIONEL GROULX 845 de se la commander tout entière chez son tailleur.La société dans laquelle il grandit est conservatrice, traditionaliste et coiffée d\u2019une oligarchie habile à défendre des privilèges qui lui sont, au reste, assez rigoureusement mesurés.Cet \u201cEstablishment\u201d est loyaliste.En 1949, l\u2019abbé Groulx rapporte: \u201cLes hommes de mon âge ne l\u2019ont pas oublié: dans nos célébrations patriotiques d\u2019il y a quarante à cinquante ans, quelle est la vertu civique la plus volontiers exaltée par nos orateurs politiques et académiques ?L\u2019amour du pays, le culte de la langue et de la culture originelle ?Non pas, mais la loyauté cana-dienne-française à la couronne britannique (1) !\u201d Dire de cette oligarchie qu\u2019elle vit comme elle pense serait lui faire un peu trop honneur : elle ne pense guère ; mais elle agit comme elle parle.Et cela devient révoltant.Lionel Groulx en est justement révolté.Dans son Histoire du Canada français, il cite, approbateur, Henri Bourassa: \u201cIl n\u2019y a pas une atteinte portée à la langue française, à l\u2019école catholique et française, aux droits de l\u2019Eglise et de la race qui n\u2019ait trouvé ses apologistes chez nous, et parmi les plus huppés des nôtres.(2)\u201d Il a jugé notre bourgeoisie \u201cgangrenée\u201d.\u201cOn l\u2019a vue, jette-t-il, s\u2019angliciser autant qu\u2019elle l\u2019a pu.Non seulement elle a dirigé ses enfants vers les maisons d\u2019éducation anglaises, dont elle faisait quelquefois la fortune; elle a tenté l\u2019assaut de [quelques-uns de nos établissements] pour y faire triompher, si possible, ses exigences tyranniques, ses mondanités, son anglomanie de moeurs et d\u2019esprit (3)\u201d.Il a en très médiocre estime nos \u201célites\u201d traditionnelles.En 1948, il va jusqu\u2019à se demander: \u201cOù se recrutent les jeunes gens qui réussissent le mieux dans leurs études ?Parmi les fils de professionnels, qui seraient censés apporter, de leur foyer, un premier bagage de culture ?Ne serait-ce pas plutôt parmi les fils de paysans ou d\u2019ouvriers, enfants, jeunes gens qui sont partis de zéro (4) ?\u201d 1.\tPour bâtir (Montréal, 1953), p.15.2.\tHistoire du Canada français, (2 vol., Montréal, 1962), 2: p.323.3.\tNotre avenir politique (Montréal, 1923), p.246.4.\tPour bâtir, p.45. 846 ACTION NATIONALE Il a osé s\u2019élever contre l\u2019oligarchie et contre les idoles \u2014 j\u2019allais dire: les fétiches \u2014 de l\u2019oligarchie.Celle-ci, avec la sottise qui est normale chez elle, a voulu le discipliner.Dans ses cours, il avait révoqué en doute la pérennité de l\u2019empire britannique et de la Confédération; il avait dirigé la célèbre enquête de Y Action française sur \u201cNotre avenir politique\u201d.Déjà, ainsi qu\u2019il le raconte avec bonne humeur, \u201cpour avoir refusé à l\u2019empire britannique.les promesses de la vie éternelle\u201d, il avait, sur la foi d\u2019un dossier établi, bien entendu, par un compatriote plein de zèle, failli voir sa candidature écartée à la Société Royale.L\u2019aventure fut plus sérieuse lorsqu\u2019il demanda à l\u2019Université de passer du statut de professeur à la leçon à celui de professeur régulier.Ne s\u2019avisa-t-on pas d\u2019exiger qu\u2019il s\u2019engageât, sous sa signature, \u201cà respecter le régime confédératif et à ménager les légitimes susceptibilités\u201d des anglophones (5) ?De cette lutte dont il sortit vainqueur, il devait garder un souvenir amer.Près de vingt ans après, il déclarait: \u201cIl n\u2019existe pas deux sortes d\u2019histoire; je n\u2019en connais qu\u2019une: l\u2019histoire objective, véridique.Et, pour ma part, j\u2019ai déjà dit à quelques messieurs de l\u2019Université [de Montréal] qui me mettaient le couteau sur la gorge, que, selon mes modestes moyens et dans le plein usage de ma liberté et de mon droit, je n\u2019en écrirais jamais d\u2019autre (6).\u201d Le milieu social dans lequel il a évolué a marqué de plus d\u2019une façon sa carrière d\u2019historien.Tout d\u2019abord, celle-ci a débuté assez tardivement.Lionel Groulx a 37 ans lorsqu\u2019il fait ses premiers cours à l\u2019Université.Sans doute possède-t-il une solide culture générale, mais il n\u2019a guère appris son métier.D\u2019Europe, où il a séjourné trois ans, il est revenu avec un doctorat en philosophie et un doctorat en théologie, obtenus l\u2019un et l\u2019autre à Rome ; il est aussi rentré avec une ébauche de thèse sur le parler cana-dien-français, étude commencée à Fribourg, durant l\u2019année qu\u2019il y a consacrée aux lettres.5.\tAndré Laurendeau, Nos maîtres de l\u2019heure: l\u2019abbé Lionel Groulx, (Montréal, 1939), p.61.6.\tPourquoi nous sommes divisés (Montréal, 1943), pp.6-7. LIONEL GROULX 847 Ensuite, il donne son enseignement dans des conditions peu favorables au travail scientifique.Il lui faut longtemps gagner sa vie en dehors de l\u2019Université.L\u2019Action française l\u2019accapare.Pour la plupart, ses livres sont faits de conférences et de discours.Même son \u201cmagnum opus\u201d, son Histoire du Canada français, a d\u2019abord été conçu pour les auditoires de la radio.Et l\u2019éloquence le séduit.Plusieurs de ses héros sont des orateurs : Mercier, par exemple (7), Henri Bourassa surtout, qu\u2019il présente ainsi : \u201cFils de l\u2019artiste Napoléon Bourassa, petit-fils de Papineau, fortement racé, d\u2019un caractère tout d\u2019une pièce et d\u2019une conscience inflexible, l\u2019homme brille et s\u2019impose par un talent oratoire insurpassé au Canada, talent admirablement servi par une intelligence robuste, lucide et par une culture comme on n\u2019en possède guère dans le monde politique de son temps.Aussi puissant au parlement que devant les foules, sans rival dans le sarcasme et dans les hautes indignations, l\u2019orateur offre un mélange de logicien et de fougueux à l\u2019emporte-pièce, mais d\u2019une fougue disciplinée, toujours aussi près de l\u2019idée que de la passion (8).\u201d Si je cite cette appréciation enthousiaste, c\u2019est pour signaler la fascination que Bourassa exerce sur Groulx.De toutes les influences que l\u2019historien a subies, celle du fondateur du Devoir a été la plus puissante.Ses premiers écrits en portent très nettement la marque.Comment, par exemple, ne pas reconnaître l\u2019écho de la voix du chef antiimpérialiste dans cette observation tirée d\u2019un article que l\u2019abbé Groulx publie en 1917 : \u201cNos politiciens, depuis vingt ans, ont travaillé sans relâche à déprimer l\u2019âme nationale en transportant à Londres le point d\u2019appui de notre patriotisme et en faisant du Canada un état-serf de l\u2019empire britannique (9).\u201d Lorsqu\u2019il anime, en 1922-1923, l\u2019enquête sur \u201cNotre avenir politique\u201d, le directeur de Y Action française part d\u2019une hypothèse de Bourassa; l\u2019ébranlement du Canada par les influences contraires 7.\tHistoire du Canada français, 2: p.333.8.\tIbid., p.338.9.\tRevue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, vol.XXI, no 30 (1967): p.672. 848 ACTION NATIONALE de l\u2019impérialisme britannique et de l\u2019impérialisme américain.Il entrevoit l\u2019indépendance du Canada français comme une conséquence de la dislocation du Canada, elle-même provoquée par la désintégration de l\u2019empire britannique et les commotions brutales dont \u201cles survivances ethniques\u201d font peser la menace sur les Etats-Unis.Dans les conclusions qu\u2019il apporte à cette enquête, le directeur cite encore \u201cl\u2019homme qui a porté sur nos problèmes le regard le plus vigoureux et le plus pénétrant\u201d; celui-ci vient d\u2019écrire: \u201cLa Confédération a vécu, en puissance.Durera-t-elle encore vingt ans ou trente ans, je l\u2019ignore; mais elle doit se dissoudre un jour.En annexant cet immense territoire de l\u2019Ouest où devait pénétrer l\u2019influence américaine, les pères de la Confédération ont fait une erreur capitale.Ils ont mis le poison dans le berceau de l\u2019enfant (10).\u201d Je ne peux ici que poser des jalons.Les rapports de Groulx et de Bourassa méritent une étude.Après un éloignement attribuable, sans doute, à l\u2019évolution du fondateur du Devoir en même temps qu\u2019à celle de l\u2019historien, les deux hommes se rapprocheront durant la seconde guerre mondiale.Dans son Histoire du Canada français, Lionel Groulx consacre à Bourassa tout un chapitre, qui est un éloge.Si considérable soit-elle, cette influence n\u2019est pas la seule que l\u2019historien ait subie.Est-il nécessaire de préciser ici qu\u2019accueillir des influences n\u2019est pas un signe de faiblesse ?Il se révélerait aussi malsain de se fermer à toute influence que de se confiner dans une maison dont les portes et les fenêtres ne s\u2019ouvriraient jamais.\u2014 II \u2014 Marqué par le milieu dans lequel il a grandi, par la réaction qui le dresse contre une oligarchie plus dure que forte et par le mouvement nationaliste qui suit, puis devance le panache de Bourassa, Lionel Groulx apparaît, ainsi qu\u2019il est normal, comme un fils de son temps.Mais ce sera son destin singulier que de se hausser au-dessus de son époque.Son action et sa réflexion l\u2019amèneront à 10.Notre avenir politique, pp.233-234. LIONEL GROULX 849 établir quelques-unes des positions essentielles du Québec et du Canada français.Il y parviendra en redécouvrant la nécessité vitale qui domine depuis deux siècles la vie de la collectivité à laquelle il appartient: la résistance à l\u2019assimilation.La résistance à laquelle il convie ses compatriotes s\u2019appuie sur l\u2019histoire.On m\u2019a souvent demandé s\u2019il faut voir en lui un historien ou un homme d\u2019action.Ma réponse est que seul un homme d\u2019action pouvait pratiquer l\u2019histoire comme il l\u2019a fait et que seul un historien pouvait mener l\u2019action qu\u2019il a menée.Il existe plus d\u2019une sorte d\u2019historiens : il y a ceux qui veulent chercher pour savoir, ceux qui veulent savoir pour comprendre et ceux qui veulent comprendre pour transformer.Lionel Groulx a été de ces derniers.Il a écrit (et Monsieur Ramsay Cook a raison d\u2019attacher de l\u2019importance à ce texte) : \u201cL\u2019Histoire, oserais-je dire, et sans aucune intention de paradoxe, c\u2019est ce qu\u2019il y a de plus vivant; le passé, c\u2019est ce qu\u2019il y a de plus présent.\u201d En s\u2019exprimant ainsi, l\u2019abbé Groulx n\u2019a pas seulement rejoint, comme Monsieur Cook le pense, le sentiment \u201cd\u2019un distingué philosophe mexicain\u201d; il a abouti à la définition la plus juste et la plus féconde de l\u2019histoire.On se rappelle que Marc Bloch \u2014 l\u2019un des deux ou trois hommes qui ont le plus fait avancer la méthode historique au XXe siècle \u2014 rejetait l\u2019idée que le passé constitue l\u2019objet de l\u2019histoire.Il avait vu que c\u2019est stériliser cette discipline et lui enlever son caractère scientifique, c\u2019est-à-dire explicatif, que de l\u2019enfermer dans la notion de passé.Ce qui fait, pour une meilleure compréhension de l\u2019homme vivant en société, le seul intérêt du \u201cpassé\u201d, c\u2019est qu\u2019il se prolonge dans le présent.Il serait oiseux d\u2019employer beaucoup d\u2019ingéniosité à dégager des abondants écrits de l\u2019historien national la conception qu\u2019il se fait de l\u2019évolution du Québec et du Canada français.Le résumé le plus succinct de l\u2019histoire de Groulx, c\u2019est Groulx lui-même qui l\u2019a établi.Après avoir rappelé que, de 1604 à 1760, le fait français a seul existé au Canada, il poursuit: 850 ACTION NATIONALE Dès 1764, nous refusions de devenir des Anglais, dans l\u2019empire britannique.Dix ans plus tard, l\u2019Acte de Québec.consacrait, et nous savons avec quel éclat, cette volonté isolationiste.Consécration que le.parlement [impérial] renouvelait en 1791, par la formation du Bas et du Haut-Canada.Pendant un demi-siècle, le Bas-Canada continua de vivre sa vie comme province ou Etat distinct.En 1841, on tentait de revenir à la politique assimilatrice de 1764.Nous faisions bloc autour de LaFontaine comme, pendant vingt ans, nous l\u2019avions fait autour de Papineau.En 1842, Bagot, puis le gouvernement impérial s\u2019inclinaient de nouveau devant l\u2019irréductible fait français.Dernière et plus solennelle consécration en 1867.La Confédération n\u2019était pas possible sans le Québec, et nous refusions d\u2019entrer dans la Confédération, sinon en qualité de province autonome.Province autonome, province française nous sommes redevenus.Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois ! (11) Qu\u2019est-ce que cela signifie ?Que les recherches de l\u2019historien s\u2019ordonnent par rapport à l\u2019existence, ou plutôt par rapport à la vie du groupe national canadien-français en tant que groupe, en tant que groupe national, en tant que groupe national distinct.On aura, par ailleurs, reconnu dans ce texte un texte de combat, et qui porte bien sa date de 1948, ainsi qu\u2019en témoignent les allusions ironiques à \u201cl\u2019isolationisme\u201d, signe dont étaient marquées les sorcières qu\u2019on chassait en ce temps-là.La réalité qui domine les préoccupations de Groulx est celle même de la vie.Ce qu\u2019il admire chez \u201cnos ancêtres\u201d, c\u2019est ce qu\u2019il appelle leur \u201cirréductible résolution de vivre\u201d.\u201c Vivre, s\u2019écrie-t-il, malgré l\u2019Iroquois, malgré l'Anglo-Américain.Vivre malgré la conquête anglaise, malgré les Craig, les Drummond, les Dalhousie, malgré les échafauds de Colborne; vivre malgré l\u2019Angleterre de Durham, de Russell, de Sydenham, de Metcalfe; vivre malgré les lâchetés et trahisons de leurs politiciens, malgré leurs propres lâchetés et leurs propres trahisons; 11.Pourquoi nous sommes divisés, pp.16-17. LIONEL GROULX 851 vivre.pour l\u2019amour de la vie, de la liberté, de l\u2019indépendance, pour ce qu\u2019il y a de bienfaisant et de sacré dans la fidélité à son être, à son âme, à sa foi, à sa culture, à sa civilisation (12).\u201d Là encore, un rapprochement s\u2019impose, comme il y a un instant, entre Groulx et Bloch : c\u2019est ce dernier qui rapporte avec admiration le mot devenu célèbre de Pirenne: \u201cJe suis un historien.C\u2019est pourquoi j\u2019aime la vie (13).\u201d Nous saisissons ici la fidélité profonde et la profonde originalité de Lionel Groulx.Fidélité non à un passé, mais à une permanence.Originalité d\u2019un esprit qui, se dégageant de confusions séculaires et de faiblesses intellectuelles dans lesquelles il faut bien voir, hélas ! les conséquences d\u2019une débilité généralisée, fonce droit sur l\u2019essentiel et fait des conditions fondamentales de la vie d\u2019un groupe humain l\u2019objet de ses recherches, de ses réflexions et de son combat.De même que les techniques avancent plus vite en temps de guerre, de même, à l\u2019occasion de ce long combat, la pensée de l\u2019historien fait ses muscles, affine sa précision et perfectionne son efficacité.Dans notre histoire \u2014 je veux dire dans celle que nous vivons comme dans celle que nous écrivons \u2014 le noeud de tous les débats est évidemment le fait capital de la Conquête.Dès le début de sa carrière, Lionel Groulx en a saisi le sens.La rédaction des Lendemains de conquête remonte à 1919.C\u2019est dans ce livre qu\u2019on lit: \u201cA l\u2019annonce de la défaite des Plaines d\u2019Abraham, il y eut donc banquet et fête au château de Ferney.Sur un théâtre élégant, au bout d\u2019une galerie, on joua le Patriote insulaire.Puis les lampes, les fusées s\u2019éteignirent; quelques sarcasmes sur les Peaux-Rouges et sur les \u201carpents de neige\u201d se perdirent, sans doute, dans la nuit.Et ce fut, sur la Nouvelle-France lointaine, la grande obscurité lourde qui dure encore (14).\u201d 12.\tPour bâtir, p.88.13.\tMarc Bloch, Apologie pour l\u2019histoire ou Métier d\u2019historien (Paris, 1949), p.13.14.\tLendemains de conquête (Montréal, 1920), pp.50-51. 852 ACTION NATIONALE Il y avait de l\u2019audace à présenter la Conquête comme une nuit dont nous n\u2019avions pas atteint le bout.Mais, ce qui importe davantage, il y avait là aussi de la vigueur intellectuelle.L\u2019abbé Groulx contredisait la longue et respectable tradition, illustrée avec autorité par les personnages les plus en vue, dont Mgr Plessis, voulant que la conquête eût été un \u201cbienfait providentiel\u2019\u2019.Cette idée, il devait d\u2019ailleurs en faire lui-même l\u2019histoire et l\u2019analyse dans une étude publiée en 1944 (15).Il est ahurissant de songer qu\u2019il y a à peine un quart de siècle, il n\u2019était pas superflu de démontrer, avec toutes les précautions exigées par un sujet délicat, la fragilité d\u2019une théorie aussi bizarre.Cependant, en 1919, paraissait le premier volume du Cours d\u2019histoire du Canada de Thomas Chapais.L\u2019auteur commentait ainsi la défaite de la Nouvelle-France: \u201cNos destinées avaient fait un pas irrévocable.La Providence, qui gouverne les événements suivant de mystérieux desseins, avait décrété ce changement de souveraineté contre lequel nous ne pouvions nous insurger (16).\u201d Vue de l\u2019Establishment, dira-t-on, et l\u2019on n\u2019aura pas tort.Olivar Asselin pourra écrire plaisamment, en 1923 : \u201cPour Monsieur Chapais, [la Providence] se présente sous les traits d\u2019un gentleman qui boit de l\u2019ale, mange du rosbif, fait beaucoup de business \u2014 a great, a roaring business \u2014 et occupe ses loisirs de bon géant à affranchir les peuples, après les avoir taquinés un brin pour éprouver leur bon naturel (17).\u201d Il n\u2019en reste pas moins que le même Asselin et les fondateurs de la Ligue nationaliste avaient affirmé, au début de leur Programme, publié en 1903 : \u201cIl est raisonnable de croire que la Providence, en donnant le Canada à l\u2019Angleterre, a voulu le familiariser, par la conquête, puis par l\u2019usage des institutions parlementaires, avec la jouissance de la liberté (18).\u201d Je prie qu\u2019on le 15.\tNotre maître le passé, troisième série (Montréal, 1944), pp.125-164.16.\tCours d'histoire du Canada (8 vol., Québec, 1919-1934), 1: p.19.17.\tL\u2019Oeuvre de l\u2019abbé Groulx (Montréal, 1923), p.63.18.\tHistoire du Canada par les textes (Montréal, 1952), p.229, LIONEL GROULX 853 croie: je ne rappelle pas cela par pure méchanceté.Simplement, il faut comprendre qu\u2019en donnant la Conquête pour ce qu\u2019elle est, Lionel Groulx s\u2019élevait contre une doctrine ancrée dans l\u2019esprit d\u2019une collectivité bien plus profondément atteinte qu\u2019elle ne croyait par l\u2019assimilation.Il ne s\u2019est pas contenté d\u2019affirmer l\u2019existence de sa nation.Il a convié ses compatriotes à organiser leur vie collective.Homme de son temps, il a le même point de départ que les contemporains de sa jeunesse et de sa maturité.En 1917, il arrive à \u201cl\u2019âge terrible\u201d de quarante ans.Il publie alors dans Y Action française un article intitulé \u201cCe cinquantenaire\u201d, que la Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française a eu raison de reproduire en 1967, parce qu\u2019il constitue un document révélateur sur l\u2019homme et sur son époque.1917 est une année de crise : au Canada, la majorité fait sentir rudement son poids tant par l\u2019orientation décisive qu\u2019elle imprime à sa politique extérieure que par le style qu\u2019elle conserve à sa politique linguistique.Extrêmement sensible à cette crise, l\u2019abbé Groulx ne la perçoit ni dans une situation historique ni dans les institutions nées de cette situation ; il la découvre seulement dans les hommes, et même dans quelques hommes: dans les \u201cagressions\u201d qu\u2019il dénonce, il ne voit que \u201cle fait d\u2019une poignée de fanatiques et d\u2019une turbulence bien au-dessus de leur force réelle\u201d.Il s\u2019écrie : \u201cAh ! comment aimer son pays et ne pas éprouver un mouvement de douleur et de colère devant toutes les bévues de ces petits hommes qui ont ruiné une grande espérance (19) !\u201d En 1922, il fait un pas de plus et pose en thèse que \u201cpartout où une collectivité humaine, consciente de sa vie et de son patrimoine moral, trouve un jour à trembler pour la possession ou l\u2019intégrité de ses biens, dès lors un pressant instinct de conservation la pousse à mettre son patrimoine hors d\u2019atteinte.D\u2019elle-même, par une force plus puissante que sa volonté, elle s\u2019arrache aux tutelles 19.Revue d'histoire de l'Amérique française, vol.XXI, no 30 (1967): p.673. 854 ACTION NATIONALE oppressives, elle cherche des conditions d\u2019existence qui lui procurent la sécurité; elle s\u2019organise en Etat (20).\u201d Sans doute, à cette position, l\u2019historien apportera-t-il bientôt des nuances (21).Vers 1930, il lui arrivera même d\u2019exprimer, à l\u2019égard d\u2019une éventuelle \u201cingérence éta-tiste\u201d, des vues assurément singulières (22).Mais voici que la grande dépression économique se prolonge.Cette autre crise amène l\u2019abbé Groulx à poser de nouveau le problème des institutions.En 1937, il préconise le renforcement des structures de l\u2019Etat québécois : \u201cNotre mal économique, déclare-t-il à des jeunes, notre mal social, maux si menaçants pour notre vie française, périls mortels, peut-on même dire, peuvent-ils être écartés, guéris, sans une action énergique de l\u2019Etat, d\u2019un Etat définiteur et protecteur du droit et puissance de coordination ?Si nous sommes aujourd\u2019hui un peuple si humilié, piétinant dans l\u2019incohérence, ne serait-ce point principalement parce que, depuis 1867, notre politique aurait généralement manqué d\u2019orientation nationale ?Votre génération aura même à se demander si notre guérison, notre avenir restent possibles sans de profondes réformes institutionnelles (23).\u201d Il n\u2019a jamais tenu pour acquise la survie de sa nation.\u201cPosons donc la question carrément, dit-il en 1953 : sommes-nous si assurés de notre survivance (24) ?\u201d Pour vivre, précise-t-il la même année, il faut d\u2019abord en faire le choix, \u201cà la condition expresse.que le choix contienne tout ce qu\u2019il implique loyalement : d\u2019abord, et sans doute, la volonté résolue de vivre, mais encore la conquête franchement décidée des conditions essentielles de vie pour tout peuple (25)\u201d.Cet homme, qui a été le guide d\u2019une nation, ne pouvait pas manquer de voir l\u2019importance des 20.\tNoire avenir politique, p.25.21.\tVoir, en particulier, Enquête de l\u2019Action française, Les Canadiens français et la Confédération canadienne (Montréal, 1927), note liminaire, p.1.22.\tL\u2019Enseignement français au Canada (2 vol.Montréal, 1934-1935), 1: p.296.23.\tFaites-nous des hommes (Montréal, 1938), p.23.24.\tPour bâtir, p.142.25.\tIbid., p.89. LIONEL GROULX 855 réalités politiques.Il l\u2019a proclamé: \u201cNous avons un pouvoir politique.Gardons-le pour nous, entièrement pour nous.Surtout, ayons une politique (26).\u201d D\u2019autre part, tout en accordant toujours un appui généreux aux mouvements nationalistes, il s\u2019est constamment refusé à se lier à une formule politique, en quoi il a vu juste, puisque son rôle irremplaçable, son rôle historique consistait moins, de toute évidence, à pratiquer l\u2019art du possible qu\u2019à dégager son peuple des confusions traditionnelles qui l\u2019aveuglaient et à le mettre en présence des exigences fondamentales de son destin.* * * L\u2019inventeur de la prospective, Gaston Berger, a comparé notre civilisation à \u201cune voiture qui roule de plus en plus vite sur une route inconnue lorsque la nuit est tombée.Il faut \u2014 concluait-il \u2014 que les phares portent de plus en plus loin si l\u2019on veut éviter la catastrophe.\u201d Cette comparaison est à retenir.Lionel Groulx aura été un de ces phares puissants dont la lumière éclaire notre cheminement présent et aussi \u2014 l\u2019expression est de lui \u2014 les chemins de l\u2019avenir.Nous en avons, nous en aurons encore besoin.C\u2019est dire combien nous devons garder le contact avec son oeuvre.Son oeuvre, il peut exister deux moyens de la rendre stérile.Le premier serait de la négliger: enfermés dans une bibliothèque bien close, ses livres, comme tous ceux qu\u2019on n\u2019ouvre plus, ne pourraient que nous tourner le dos.Le second moyen serait aussi efficace que le premier: il consisterait à réduire cette oeuvre en formules figées, coupées de la vie, isolées de la recherche.\u201cOn suit ceux qui marchent\u201d, disait Péguy.On a suivi Lionel Groulx parce qu\u2019il a eu la force d\u2019avancer.Ce serait l\u2019abandonner que de nous immobiliser là où, après avoir marché plus loin que tout autre, il a dû, à la fin, lui aussi, s\u2019arrêter.26.Pourquoi nous sommes divisés, p.37. 856 ACTION NATIONALE De son vivant, il a été disponible.Il importe que son oeuvre toujours vivante, toute son oeuvre, nous devienne et nous demeure disponible.L\u2019homme est maintenant entré dans son éternité.Désormais, il est au-delà des hommages, au-delà des ingratitudes.Nous l\u2019avons perdu une première fois quand la mort nous l\u2019a enlevé.Nous ne le perdrons pas une seconde fois par l\u2019oubli.Guy FREGAULT LIONEL GROULX INTIME par Juliette Lalonde-Rémillard Toute petite fille, je me souviens des visites de l\u2019oncle Groulx, chez mes parents, visites toujours très courtes, qui n\u2019impressionnaient pas tellement la petite villageoise que j\u2019étais.C\u2019était l\u2019oncle taquin, toujours un peu pressé, qui voulait se faire conduire par mon père, le plus souvent à la maison paternelle.Le personnage prit une certaine importance à mes yeux d\u2019adolescente lorsque, pensionnaire au couvent de Vaudreuil, les religieuses m\u2019annonçaient, avec toute la considération requise, l\u2019arrivée de M.Groulx au parloir.Et combien j\u2019ai apprécié les \u201cpermissions\u201d accordées, grâce parfois à la raison valable ou non de sa présence à la maison.La nièce s\u2019attacha à l\u2019oncle et l\u2019oncle à la nièce.Et un beau jour il m\u2019amena à Montréal pour faire de moi sa secrétaire.C\u2019est une large tranche de ma vie que j\u2019ai vécue à ses côtés.Je l\u2019ai dit et je le répète: ce fut un enrichissement de tous les instants, une expérience à nulle autre comparable.Je connais le Groulx intime, le Groulx prêtre, le Groulx bourreau de travail pour lui et les autres, le Groulx de l\u2019action, le Groulx écrivain, le Groulx historien.Saurai-je dégager les lignes profondes, les traits distinctifs qui ont caractérisé et l\u2019homme et le prêtre ?* * * Bien qu\u2019il s\u2019en défendît lui-même, je distingue nettement deux facettes à sa forte personnalité : l\u2019homme de la ville et l\u2019homme de la campagne.A la ville, c\u2019est l\u2019homme soucieux, d\u2019un abord plus difficile, accablé par une besogne qui pourtant lui tient 858 ACTION NATIONALE à coeur.Il l\u2019avouait ainsi: \u201cDès que je mets les pieds à la ville, je me sens pris dans l\u2019engrenage, absorbé par toutes sortes de problèmes, tiraillé de tous côtés.Je l\u2019ai souvent dit, avec une plainte trop amère peut-être: le pire de ma besogne, ce qui m\u2019aura le plus fatigué, ce n\u2019est pas ma tâche quotidienne, quoi que j\u2019y aie mis d\u2019assiduité et quoi qu\u2019elle exige de pensée, de réflexion continue, de vastes lectures, de documentation sans fin.Le pire, c\u2019est ce sentiment d\u2019avoir toujours quelqu\u2019un à ses trousses, de se sentir infiniment grignoté, grignoté dans son temps, dans sa santé, de dire si souvent non quand il plairait bien davantage de dire oui, de porter son concours à tant d\u2019oeuvres, à tant d\u2019hommes qui en auraient besoin et avec l\u2019illusion d\u2019y pouvoir quelque chose.\u201d Sa vie est réglée selon le plan travail ; l\u2019horaire de la journée bien précis.Lever pour lui-même à 6 heures 30, messe à 7 heures dans son oratoire privé, déjeuner, court repos, lecture du bréviaire et au bureau, à 9 heures, même avant.La lecture du journal Le Devoir demeure sacrée.Il approuve ou il rouspète, selon le cas, en nous signalant tel ou tel passage.Il alerte parfois certains de ses amis.Il lit ensuite quelques pages de grands écrivains ou de grands penseurs, livres religieux ou autres, livres forts, \u201cceux-là qui obligent à colleter avec eux\u201d, qui obligent à penser, à réfléchir, lecture le plus souvent étrangère au sujet qu\u2019il va traiter.Il ne se livre jamais à un travail de rédaction sans avoir au moins pris la peine de se \u201cmettre le cerveau en forme\u201d.Sont restés, sur sa table, marqués d\u2019un signet, Le Carnet de notes de Jacques Maritain, Y Introduction au Nouveau Testament de Ch.-H.Schelkle, le tome 1 des Oeuvres de Sainte-Beuve, le Mystère de la charité de Jeanne d\u2019Arc de Charles Péguy, Créés dans le Christ Jésus de Bernard Rey, lecture inachevée, annotée de façon systématique.Durant la matinée Lionel Groulx n\u2019aime pas être dérangé et réprime difficilement un froncement de sourcils lorsque l\u2019on frappe à sa porte.Depuis 1939 il n\u2019a jamais voulu posséder un appareil de téléphone sur son GROULX INTIME 859 bureau, de peur qu\u2019on n\u2019en abuse trop facilement.Mais j\u2019ai toujours été étonnée de la bonne grâce et de l\u2019affabilité avec lesquelles, constamment débordé, il recevait jeunes et moins jeunes.On lui a fait souvent une réputation de hautain, de pas facilement accessible.On cherche à s\u2019expliquer cet air d\u2019aristocrate qu\u2019il possède.A ce propos, un étudiant me demande l\u2019autre jour : \u201cY avait-il de la noblesse dans sa famille ?\u201d La chose m\u2019a fort amusée.Fils du terroir, il était resté de cette essence même, avec le goût cependant des belles et grandes choses.A Vau-dreuil, dès son bas âge, en relations avec les familles des grands seigneurs et de l\u2019aristocratie d\u2019alors, les Lotbi-nière, les Harwood, les de Sales Bastien et combien d\u2019autres, il parlait souvent de la noblesse de ces personnages dont il avait même gardé une image quelque peu idéalisée.Petit de taille, il se tient toujours très droit.Il y a quelque chose d\u2019inquisiteur dans son attitude.Il regarde bien dans les yeux de son interlocuteur, mais va vers lui la main tendue.La glace est vite rompue.Il sait poser la question qui met son visiteur fort à l\u2019aise.Il aime causer.Et le dialogue se poursuit parfois pendant des heures.Sur la fin de sa vie, l\u2019on s\u2019inquiète de ces entrevues de trop longue durée.La secrétaire use parfois de subterfuges pour faire sortir l\u2019intrus, chose dont il n\u2019est pas dupe et qu\u2019il n\u2019approuve pas toujours.Lionel Groulx aime la jeunesse et ne refuse jamais sa porte à un jeune qui a besoin de conseils et d\u2019appuis.C\u2019est avec une plainte nostalgique qu\u2019il évoque ces \u201cheureuses années vécues à Valleyfield où une jeunesse intelligente, jeunesse de coeur, jeunesse de foi, m\u2019aura arraché tant d\u2019efforts sur moi-même, tant d\u2019aspirations exaltantes, pour lui montrer le moins mal possible, l\u2019âme sacerdotale qu\u2019elle veut trouver dans ses maîtres.Assurément les plus grandes de ma vie.Celles où j\u2019ai pu toucher aux âmes, travailler sur elles, celles où l\u2019Esprit m\u2019en a révélé l\u2019incomparable beauté.\u201d Il avait foi en cette jeunesse.Et j\u2019entends encore l\u2019une de ses dernières réflexions après la visite d\u2019un étudiant d'Ottawa venu tout spécialement causer avec lui : \u201cIl n\u2019y a pas à désespérer.Il y a encore de belles âmes de jeunes.\u201d 860 ACTION NATIONALE La matinée est coupée par une petite promenade de dix minutes dans le parc d\u2019Outremont.Il revient parfois le cerveau en pleine ébullition, pressé de jeter sur le papier quelques idées neuves ou quelques tournures de phrases.L\u2019on doit dîner à midi tapant, selon l\u2019expression de la maison.Il est l\u2019exactitude même.Chacun connaît la ponctualité, du chanoine Groulx ou du simple abbé Groulx.Il ne fait pas attendre mais n\u2019aime pas attendre non plus.A ce sujet, il s\u2019impatiente facilement.Sa réputation était ainsi consacrée qu\u2019une conférence de l\u2019abbé Groulx commençait à l\u2019heure.Tant pis pour les retardataires.Un jour \u2014 à cause d\u2019un malentendu \u2014 nous avions raté le train de Vaudreuil qui devait nous amener à Montréal pour un rendez-vous.Je passe les commentaires et la saute d\u2019humeur.Un taxi \u2014 chose rare et dispendieuse à l\u2019époque \u2014 nous a amenés en vitesse à l\u2019heure convenue.L\u2019honneur était sauf.C\u2019est peut-être, à table, dans ces conversations à bâtons rompus que se révélait davantage le Groulx intime, l\u2019esprit détendu, fin causeur, toujours le mot pour rire, la réplique facile, parfois cinglante.Il avait bonne fourchette et aimait bien manger.Sa bonne santé \u2014 relative à mon avis \u2014 qu\u2019il attribuait au régime du Dr Carton, consistait en une alimentation bien balancée.Le repas du midi durait une heure, même plus lorsque nous avions des invités.Nous causions de tout, quelquefois âprement, si nous n\u2019étions pas du même avis.Combien de fois ai-je regretté de ne pas avoir branché l\u2019enregistreuse au récit de telle ou telle anecdote racontée avec verve, et de si grand intérêt ! D\u2019une habitude contractée en Europe, la sieste du midi est de rigueur.De nouveau, lecture du bréviaire, retour au travail, correspondance, entrevue.A 4 heures 30 \u2014 régulièrement les voisins de la rue Bloomfield le croisent dans la rue \u2014 il se rend à l\u2019église ou à la chapelle des Viateurs, pour sa visite au Saint-Sacrement.Prêtre, il l\u2019est dans toutes les dimensions de ce grand mot, dans la plus haute acception du terme.Il vit sa foi avec une parfaite sérénité.Il croit en une Providence qui l\u2019a favo- GROULX INTIME 861 risé de tant de façons.Son appel au sacerdoce, il le considère comme une grâce à part, hors cadre.\u201cPourquoi cet appel est-il venu à moi, écrira-t-il, au petit campagnard qui y songeait si mal quand il lui arrivait d\u2019y songer ?\u201d Il a voulu encore que cette réponse fut franche, absolue.\u201cDon entier, don joyeux, irréversible en ma volonté.\u201d Dans combien d\u2019occasions s\u2019est-il trouvé devant le dilemme du prêtre face à son destin spirituel et à sa tâche d\u2019écrivain ?Il s\u2019interroge.\u201cOn m\u2019a tant dit que j\u2019avais été appelé à une mission spéciale, que le bon Dieu m\u2019avait chargé d\u2019un message.Je l\u2019ai cru ou presque, à certains jours, et j\u2019en ai tremblé.\u201d On n\u2019a qu\u2019à relire l\u2019extrait de son testament pour y percevoir l\u2019inquiétude qui l\u2019assaille à certaines heures.A 84 ans tout près, quelques bonnes âmes s\u2019étonnent de le voir encore travailler.\u201cOh ! mon Dieu, s\u2019écrie-t-il, faites-moi comprendre que je travaille, en mon humble mesure, pour le bien commun des miens, puisque, de l\u2019addition du travail de chacun, peut s\u2019accroître la vérité de tous.\u201d Il a écrit pour servir.Il cède sans doute aux poussées de sa conscience, ou si vous voulez, de son tempérament.\u201cJe suis Canadien français, je suis prêtre.Mes écrits ont jailli de ces deux sources.\u201d Professeur, il écrit et parle pour s\u2019acquitter d\u2019un devoir, son devoir d\u2019état.Il ne joue pas à l\u2019inconscient et n\u2019ignore pas non plus l\u2019influence de tout livre qu\u2019on lit et surtout le rôle dans la vie d\u2019un peuple du magistère de l\u2019histoire.A propos de cette synthèse historique qui devint son Histoire du Canada en quatre et ensuite en deux volumes, il écrit: \u201cJ\u2019ai hâte d\u2019en finir avec cet ouvrage qui aura été somme toute l\u2019ouvrage de ma vie depuis 35 ans, toutes mes études d\u2019histoire n\u2019ayant été, à vrai dire, que des travaux d\u2019approche pour cette oeuvre capitale.Que sera-t-elle ?Réussirai-je à l\u2019écrire comme je l\u2019ai souhaitée, comme j\u2019ai cru l\u2019apercevoir à certaines heures ?J\u2019ai peur souvent qu\u2019elle ne m\u2019apporte une profonde déception.Et pourtant, il y aurait quelque chose à faire qui serait d\u2019une solide architecture et qui serait aussi, sans que l\u2019historien l\u2019y cherchât, quelque chose de passionnant.\u201d 862 ACTION NATIONALE Souci constant, chez lui, de l\u2019exactitude.\u201cDepuis mon retour des archives, continue-t-il, un autre jour, je relis à grandes journées.Rien comme ces reprises de lectures, après 20 ans, pour faire mesurer le chemin que l\u2019on a parcouru tout de même dans le champ de l\u2019Histoire.Que de faits, menus ou importants, qui prennent pour moi, une autre couleur, une autre portée.Je travaille à me renseigner plus exactement sur certains événements de la dernière décade de la Nouvelle-France.Toujours en vue de cette synthèse historique dont l\u2019achèvement retarde et d\u2019un retard qui me poursuit comme un cauchemar.\u201d Eternel inquiet, il ajoute: \u201cJ\u2019ai demandé à l\u2019Esprit de la Pentecôte de me conserver tout ce qui m\u2019est nécessaire de vigueur d\u2019esprit pour achever, poursuivre ma tâche d\u2019historien.Il me reste tant à faire.Et l\u2019on attend tellement de ces oeuvres de ma maturité.\u201d Je n\u2019ai pas besoin de vous dire avec quelle acuité il suit les différentes étapes de notre vie politique.Il a voulu réveiller le sens national de ses compatriotes.Il a été mêlé à divers mouvements qui ont bouleversé nos gouvernements depuis quelques décennies.L\u2019on est venu le consulter.Lors des élections de juillet 1948, j\u2019extrais de son \u201cjournal de vacances\u201d (1), cette page on ne peut plus révélatrice de sa conception de l\u2019autonomie provinciale : (28 juillet 1948) \u201cEt je ne puis m\u2019empêcher de songer un peu et même beaucoup aux élections de ce soir.Quel en sera le résultat ?Dans notre histoire elles apparaîtront un jour comme l\u2019un des plus graves plébiscites jamais soumis à notre peuple.Tout s\u2019est joué autour de l\u2019autonomie provinciale, c\u2019est-à-dire autour de l\u2019avenir de la Confédération, de l\u2019avenir de la province de Québec et des Canadiens français.Sera-ce la fin, par une abdication, de la 1.Toutes les citations dans cet article sont tirées, non pas de ses Mémoires, mais d\u2019un « journal > de vacances. GROULX INTIME 863 longue lutte menée par les ancêtres depuis 1760, peut-on dire: lutte pour l\u2019autonomie politique, nationale, culturelle, lutte pour la maîtrise de notre gouvernement, pour l\u2019émancipation de l\u2019étreinte du conquérant.Je ne puis songer à l\u2019incertitude où nous laisse le résultat de ce soir sans beaucoup de mélancolie.Le peuple, dans son ensemble, ne paraît pas avoir saisi la gravité de l\u2019élection, l\u2019importance souveraine des enjeux.Comment en est-il arrivé là ?Voilà, encore une fois pour faire réfléchir amèrement sur le manque de sens politique et national de notre pauvre petit peuple.Et voilà pour faire réfléchir aussi sur les responsabilités du clergé canadien-français qui a tenu et qui tient encore, entre ses mains, tout l\u2019enseignement et toute l\u2019éducation de ce peuple.Qu\u2019a-t-il fait de son quasi-monopole ?Et comment ce petit peuple en est-il arrivé à ne pas voir plus clair dans les problèmes capitaux de sa vie ?Comment nos politiciens \u2014 ceux d\u2019Ottawa surtout et tous les politiciens libéraux \u2014 formés dans nos collèges et dans nos universités pour un grand nombre, en sont-ils arrivés à tourner le dos à l\u2019idéal politique des ancêtres, aux grands, aux suprêmes objectifs de la vie nationale ?Comment des hommes généralement intelligents et parfois d\u2019une certaine propreté morale, peuvent-ils se mettre à la remorque de l'idéologie anglo-canadienne qui vise à la suppression, au Canada \u2014 comme toujours depuis 1760 \u2014 de tout particularisme : particularisme politique, ethnique, social, linguistique, culturel ?Et ce, au profit de l\u2019idéologie protestante et de l\u2019idéologie impérialiste.Conduite si étrange de la part de nos politiciens qu\u2019elle ne s\u2019explique que par un manque déplorable de sens politique et national, et aussi faut-il le dire, un manque non moins attristant de conscience et de caractère.Le parti, l\u2019intérêt personnel, chez nos chefs politiques se sont substitués depuis trop longtemps à l\u2019intérêt collectif et national.Et ce sont des hommes formés par des religieux et des prêtres, fruits de l\u2019éducation catholique, qui donnent au pays entier ce lamentable spectacle.Quel sera le résultat de ce soir ?Marquera-t-il la fin d\u2019une lutte de plus d\u2019un siècle et demi ?Ou le 864 ACTION NATIONALE peuple, dans un ressaut suprême, fera-t-il voir qu\u2019il détient encore plus d\u2019instinct vital que la plupart de nos dirigeants ?En attendant, travaillons, travaillons, dans cette nature si riche de sève, au milieu de ces érables qui nous parlent de cramponnement indéfectible au sol, d\u2019une vitalité indomptable.17 septembre 1948.Les choses n\u2019ont pas tourné comme je l\u2019avais appréhendé.Le parti autonomiste \u2014 ou du moins qui se dit tel \u2014 l\u2019a emporté par une majorité écrasante.Ecrasant échec de la politique centraliste du fédéral.Deo gratias ! Miracle providentiel quand il paraissait bien, de l\u2019aveu de tous, que la masse du peuple ne saisissait guère l\u2019enjeu de la lutte électorale et que les chefs autonomistes se recommandent par si peu de prestige auprès de l\u2019élite.Il nous manque maintenant une politique d\u2019envergure qui tirerait parti de cette victoire.Jamais, je crois, parti politique, en notre province, n\u2019est sorti aussi puissamment victorieux du scrutin.Si nous avions des chefs, de vrais chefs, quelle rénovation il serait possible d\u2019espérer ! La crainte et le probable sont qu\u2019avec des hommes de deuxième ordre, sans grandes vues, plus ou moins prisonniers de la haute finance, notre politique restera une petite politique d\u2019essais, de tâtonnement, politique routinière, politique d\u2019ébauches, mises bout à bout vaille que vaille.Espérons quand même que la Providence qui a donné le fameux coup de barre, n\u2019en restera pas là.Elle a coutume de bien achever ce qu\u2019elle a bien commencé.\u201d Incorrigible espérant ! * * * Comment écrivait-il, m\u2019a-t-on souvent demandé.Les lettres, d\u2019un seul jet, s\u2019il les écrit lui-même.Autrement il les dictait, en marchant, de façon que je le suive au dactylo, à moins que le sujet ne soit trop sérieux et la lettre trop longue, ce qui nécessitait une première ébauche.Nous avons peu de copies de ses lettres autographes GROULX INTIME 865 avant 1937.J\u2019imagine qu\u2019une campagne sera lancée un jour afin qu\u2019on puisse obtenir au moins une photocopie de la correspondance adressée à ses amis ou lecteurs assidus.Richesse indispensable où la pensée de l\u2019homme se révèle franche, spontanée, outil indispensable à qui voudra entreprendre la tâche ardue \u2014 je ne le cache point \u2014 d\u2019écrire la vie de l\u2019abbé Groulx.De quelle façon concevait-il un travail, une conférence, un article de revue, même un discours ?Chaque exposé nécessitait un plan bien défini avec notes et références.Pour transcrire un texte, il fallait se débrouiller à travers les grimoires, les ratures, les mots et les phrases numérotés, les crochets, les lignes en flèches, tombantes, remontantes, avec renvois au verso, retour au recto, etc.Une écriture fine, cependant régulière, qui n\u2019a pas changé ou presque durant toute sa vie.Une fois le travail terminé, des pages entières à reprendre au dactylo, pages que l\u2019on croyait pourtant bien définitives.Non qu\u2019il écrivît facilement.C\u2019était plutôt le goût de la phrase parfaite, le mot juste, une forme insatiable de nuances et de précision.Il écrit à sa table de travail, il écrit sur ses genoux, même en voiture; l\u2019avant-veille de sa mort, il corrige un texte d\u2019un jeune ami en se rendant à Vaudreuil.Sur sa table de nuit, des projets, des idées, des pensées jetées là au fil de la plume, en pleine nuit, ou avant de s\u2019endormir.Combien en ai-je cherché de ces bouts de papier, feuilles éparses, perdues dans le fouillis indescriptible de son bureau ! De nerfs solides, il ne l\u2019est plus lorsqu\u2019il est à la recherche d\u2019un livre ou d\u2019un document.L\u2019appel angoissé qu\u2019il me lançait dans ce temps-là \u2014 chacun le devinait \u2014 me laissait échapper cette réflexion : \u201cIl a perdu quelque chose\u201d.Aussi interdiction formelle à toute femme de ménage de nettoyer ou d\u2019épousseter la table de travail.Seule ai-je la permission d\u2019y mettre un peu d\u2019ordre, de temps à autre, d\u2019y enlever journaux et revues qui l\u2019encombrent.mais pas trop, et sous l\u2019oeil vigilant du maître.Nerveux, on le sent aussi à l\u2019approche des conférences publiques, conférences ou discours prononcés, un certain 866 ACTION NATIONALE temps, à un rythme effarant.Il a parlé.Il a beaucoup parlé.Il a voulu prévenir, avertir, tant il souhaitait que ne monte de ce peuple qu\u2019il aimait tant, la \u201cplainte nostalgique d\u2019avoir irrémédiablement perdu son âme\u201d.Il a dit des choses dures à ses compatriotes et s\u2019en inquiétait parfois.Il lisait, relisait son texte jusqu\u2019à le savoir presque par coeur, pour \u201cne pas en être esclave\u201d, se persuader aussi qu\u2019il réveillerait la conscience des siens.Ceux qui l\u2019ont entendu savent quelle force de persuasion le simple abbé Groulx, plus tard chanoine, mettait dans ses discours.Sensible, mais non pas d\u2019une sensibilité extérieure.Je l\u2019ai rarement vu pleurer.Mais l\u2019émotion lui montait facilement à la gorge, et parfois même jusqu\u2019à lui étrangler la voix.Sensible à la critique ?La vie s\u2019était chargée de lui faire une cuirasse.Il a reçu des coups durs qu\u2019il a vaillamment encaissés.Et les coups les plus durs ne lui sont pas venus, hélas, des Anglo-Canadiens, comme l\u2019on serait porté à le croire, mais bien de ses propres compatriotes.A peine une attitude plus préoccupée laissait percevoir quelque tracas.Aux demandes souvent réitérées de répondre à un article un peu plus acerbe, il avait l\u2019habitude de dire: \u201cQue mes amis s\u2019en chargent.\u201d Il acceptait une critique constructive pourvu qu\u2019on le lise.Une allusion très maladroite d\u2019un écrivain ou pseudoécrivain de chez nous qui avait souhaité sa mort l\u2019avait laissé une seule fois quelque peu abasourdi.Toute sa vie il a été fidèle à un idéal.Sincère avec lui-même, il ne savait pas mentir.Si parfois, il essayait de blaguer ou de camoufler la vérité, un simple coup d\u2019oeil nous révélait l\u2019astuce.Ma mère était ainsi.C\u2019était un trait de leur caractère.On les prenait tout de suite en flagrant délit.Il ne savait pas ruser.Dans la maladie \u2014 son médecin pourrait en témoigner \u2014 il était un patient soumis, facile à soigner, mais qui se devait de recouvrer la santé.et vite.Et Dieu sait si la Providence ne l\u2019a pas ménagé de ce côté-là.Nous avons fait, en 1956, un voyage en Europe avec un groupe de 40 personnes.Chacun se rappelle \u2014 il avait alors 78 ans GROULX INTIME 867 \u2014 l\u2019endurance et l\u2019entrain qu\u2019il manifestait.Jamais fatigué, toujours à l\u2019avant, il se révélait un merveilleux cicerone.Au Mont Saint-Michel, il fut le premier à gravir les innombrables marches.Un malencontreux accident de santé l\u2019oblige à subir, à Assise, petite ville d\u2019Italie, une douloureuse opération et ce sans anesthésie.J\u2019ai vécu là, ai-je besoin de l\u2019avouer, les pires inquiétudes de mon existence.Je me souviendrai toujours de ce leitmotiv répété sans cesse dans son sommeil fiévreux: \u201cPenses-tu que l\u2019on va retourner au Canada ?\u201d Avec le courage qui le caractérisait, nous avions retenu l\u2019avion de retour pour onze jours plus tard.Et nous sommes partis le jour dit.Je revis encore ces minutes intenses d\u2019émotion lorsque, du haut des airs, nous avons aperçu Dorval.Montréal et tout ce que cela comportait d\u2019espérance et de joie.C\u2019était la seconde fois qu\u2019il revenait handicapé d\u2019Europe.A son premier voyage d\u2019études, obligé de subir une intervention chirurgicale pour une appendicite qui s\u2019était compliquée d\u2019une phlébite, Lionel Groulx, alors jeune prêtre, avait cru ne jamais revoir sa petite patrie.Ses \u201cMémoires\u201d \u2014 que nous espérons livrer au public à l\u2019automne \u2014 révéleront l\u2019état d\u2019âme de ce Canadien français, déjà épris de son pays par toutes les fibres de son être, et qui a peur de laisser \u201csa carcasse dans ce cimetière de Fribourg\u201d.Sensible, trop sensible aux longues absences, il s\u2019ennuie terriblement de sa famille, de ses amis.Même s\u2019il se plaît à savourer sa \u201csolitude\u201d, il n\u2019a pas le tempérament d\u2019un ermite.Entouré, comblé, adulé même pendant de nombreuses années, il aime sentir quelqu\u2019un autour de lui.Chacun remarquait sa présence à de nombreux lancements de volumes.Il revenait de ces réunions, tout comme des dîners mensuels de l\u2019Académie canadienne-française, heureux d\u2019avoir pu échanger des idées, bavarder gaiement avec des confrères.Lionel Groulx n\u2019est pas homme d\u2019affaires.Il fait confiance à tous et chacun.Tout ce qui l\u2019inquiète est de savoir quel montant il a encore en banque.Que n\u2019a-t-on pas dit à ce sujet ?L\u2019on a même prétendu que Groulx exigeait $100.pour chaque conférence qu\u2019il prononçait. 868 ACTION NATIONALE Aucun cachet n\u2019était fixé à l\u2019avance et souvent il a parlé pour rien.On a même lancé le bobard que les \u201camis de l\u2019abbé Groulx\u201d lui avaient versé la somme de $25,000.comptant.Nous habitions, en 1937, à mon arrivée chez lui, un logis au 2e étage du 847 est, rue Sherbrooke.Bien que les pièces y fussent assez nombreuses et de large dimension, nous y étions à l\u2019étroit.Tous les placards étaient remplis de livres et c\u2019était toute une corvée d\u2019aller y dénicher le volume désiré.A la suggestion d\u2019un ami, M.Henri Groulx, devenu plus tard ministre et qui demeurait alors rue Bloomfield, il acheta cette grande maison d\u2019Outremont où enfin il y avait du soleil dans son bureau et dans sa chambre, pour la modique somme de $8,000., \u201ccadeau reçu des Amis de l\u2019abbé Groulx\u201d.(2) Il aimait Outremont où il recevait et rencontrait beaucoup d\u2019amis.Que de promenades et de causeries avec le notaire L.-A.Fréchette, avec Me Maxime Raymond, député aux Communes, l\u2019un des initiateurs de la Fondation Lionel Groulx, qui venait souvent le saluer le matin avant de se rendre au bureau, Monsieur Esdras Minville; visites chez M.Orner Héroux, chez M.J.-A.Désy, chez les Gauvreau de la rue McDougall, plus tard quelques visites chez ses amis Maisonneuve, compagnons du voyage d\u2019Europe avec qui il s\u2019était lié d\u2019amitié, les Pelletier, notaire Dominique, et frère de Georges Pelletier du Devoir.pour ne nommer que ceux-là.A Outremont il a vécu trente années fécondes dans une atmosphère de livres et de documents.Des livres, il y en a encore partout, tous cotés sur fiches, ce qui ne l\u2019empêchait nullement de nous désigner tel ou tel ouvrage avec sa dimension, sa couleur et même son épaisseur.Doué d\u2019une mémoire prodigieuse, il savait trouver dans tel ou tel, un passage qu\u2019il avait souligné.Bibliophile averti, il a acheté et payé parfois à la semaine une bibliothèque de références où il savait trouver la documentation nécessaire à son travail.Au printemps, à l\u2019automne, à sa rentrée en ville, à l\u2019époque des fêtes, il se rendait bou- 2.Entendons-nous, je ne veux nullement minimiser le geste de ses « amis » ! GROULX INTIME 869 quiner et se procurer ainsi une nouvelle provision de lecture.Pour terminer l\u2019itinéraire de sa journée, disons que jusqu\u2019à la défense expresse de son médecin, \u2014 il y a environ huit à dix ans \u2014 le chanoine travaillait à son bureau, après le repas du soir jusqu\u2019à 9 heures 30 tout près.Et il regagnait sa chambre à 10 heures, las d\u2019une journée bien remplie.A l\u2019époque de la télévision \u2014 puisqu\u2019il ne pouvait rien faire d\u2019autre \u2014 il se prit à aimer cette distraction.Et comme les sports l\u2019attirent \u2014 jeune il s\u2019était tout de même essayé au \u201cbaseball\u201d, avait même été arbitre \u2014 il se passionne pour le hockey.Mis au courant par mon mari des nouveaux rouages qui régissent ce jeu, il en saisit dès lors toutes les astuces.M.Maxime Raymond l\u2019invite à l\u2019accompagner au Forum.Et c\u2019est ainsi que le soir de la fameuse émeute de Maurice Richard, le chanoine Lionel Groulx était présent.Chacun a pu le voir une dernière fois, quelques semaines avant sa mort, aux éliminatoires du hockey canadien.Et je rapporte ici cette boutade du chanoine qui, assis sur la toute première rangée, a pu voir les joueurs de très près: \u201cJe comprends le \u201cfaible\u201d des femmes pour Béliveau.\u201d Son joueur préféré cependant restait le petit Cournoyer qui, dans le temps, réchauffait trop le banc à son gré.Certains films l\u2019intéressent beaucoup.Et ce sont parfois de longues discussions sur le dénouement du drame.qu\u2019il n\u2019accepte pas d\u2019emblée.De gros paris de 5 sous et 10 sous s\u2019engagent entre mon mari et le chanoine sur les courses de chevaux télévisées.Et le cheval \u201cChateau-guay\u201d, au nom bien français, favori de qui vous savez, remporte, comme par hasard, les honneurs du parcours ! Détails, sans doute, mais détails qui révèlent le côté humain d\u2019une nature riche et généreuse. 870 ACTION NATIONALE A Vaudreuil, aux Rapaillages, Lionel Groulx redevient le fils de la terre qu\u2019il est resté par le coeur et par toutes les attaches de ses souvenirs.Rasséréné, détendu \u2014 nous étions le plus souvent en famille \u2014 on le sentait vivre pleinement et joyeusement.Vaudreuil a cet avantage d\u2019être situé à une demi-heure de Montréal.Dès les premiers jours d\u2019avril, nous prenons le chemin des Chenaux, assister à ce réveil de la nature, à cet \u201calleluia de la création\u201d qui commence, les neiges disparues, à s\u2019exprimer par de petites fleurs modestes.Une vraie vie de colons parfois, lorsque l\u2019aqueduc n\u2019est pas encore installé dans la petite maisonnette.Rien ne le rebute dans ce printemps un peu trop hâtif.Tout le ravit, au contraire.Ces menus événements ont tant de charme à ceux-là qui savent les goûter.\u201cA quand, s\u2019écrie-t-il parfois, la vraie, l\u2019exaltante joie de la nature en plein réveil ?\u201d Il ne se lasse point.\u201cOui, comme la solitude est bonne, en face d\u2019un beau lac, dans la riche verdeur du printemps, à écouter soir et matin le chant des oiseaux, à découvrir dans ses hydrangées un nid de fauvettes, à observer sur la mare d\u2019eau voisine, le sillage d\u2019un canard, suivre, jour par jour, le développement d\u2019un bouton de pivoines, de rosier, d\u2019une campanule, à se pencher sur les couleurs si variées, si veloutées d\u2019un iris, d\u2019un lilas rouge ou violet foncé.Petits riens où se reflètent pourtant la richesse de la grande nature, quelque chose d\u2019un lointain rayon de la beauté divine.Energies inépuisables de notre monde qui nous enseignent à toujours recommencer, à faire effort, à oeuvrer jusqu\u2019à la fin.\u201d Symbole d\u2019une vie, sa vie.Depuis au-delà de dix ans, je suis devenue son \u201cchauffeur\u201d attitré.Avant cette date il bénéficiait de la générosité de ses amis pour le conduire ici et là.L\u2019on comprendra que, aussi passionnée pour la campagne que lui-même, j\u2019eusse voulu parfois demeurer à la ville.Mon mariage a sans aucun doute résolu une partie du problème.J\u2019écris ceci sans amertume.Nièce privilégiée, chacun sait que les privilèges comportent parfois des exigences.Nous répugnions, par exemple, mon mari et moi, par un beau di- GROULX INTIME 871 manche ensoleillé, à partir en randonnée sans l\u2019amener avec nous.Nous voyagions à trois, le coeur léger, tant sa présence et sa jeunesse d\u2019esprit nous rendaient la chose facile.C\u2019est ainsi qu\u2019à \u201cLa Cravache\u201d, club d\u2019équitation dont l\u2019un de nos amis, M.Roger Blouin est président, et le Dr Jacques Maisonneuve, fils de ses amis Maisonneuve, l\u2019un des directeurs, l\u2019on est tout heureux de posséder un autographe du chanoine, lors de sa visite du 16 avril 1967, à peine un mois avant sa mort.Chaque année, nous allons admirer nos Laurentides, surtout son haut promontoire de Saint-Donat, sur le lac Archambault, où pendant 22 ans, Lionel Groulx a passé les vacances.Pèlerinage qui l\u2019émeut profondément.Mais il retrouve dans sa petite retraite des Rapaillages, sur le lac des Deux-Montagnes, le silence, le charme des bois, la vie tranquille, la nature ensorceleuse, dans ses horizons familiers, ceux-là \u201cqui lui renvoient parfois son enfance avec un sortilège si prenant.Y aurait-il en moi quelques prédispositions secrètes à me faire voir, avec des yeux neufs, ce paysage accoutumé de mon enfance ?Qui me le dira ?\u201d A l\u2019automne, balayer des feuilles mortes, une occupation qui a son charme, encore qu\u2019elle pourrait inciter à tant de mélancolie.\u201cBalayer des feuilles mortes, c\u2019est comme balayer des illusions mortes, de souvenirs morts, avoue-t-il.Grands jours qui ont pourtant tellement de poésie.\u201d C\u2019est à Vaudreuil aussi qu\u2019il se livre, en clergyman, à ses sports favoris.Il aime la chasse, il aime la pêche, il s\u2019amuse à scier du bois, il aime les longues promenades sur les coteaux, les excursions sur l\u2019eau.Bon tireur il ne manque jamais sa cible et fait preuve d\u2019une patience sans bornes.Il rampera \u2014 à 75 ans passés \u2014 toute une matinée pour atteindre des canards.En plein mois d\u2019octobre il n\u2019hésitera pas à se jeter à l\u2019eau jusqu\u2019à la ceinture pour aller chercher sa proie et se vantera d\u2019\u201cavoir marché sur les eaux\u201d.Extrêmement rapide et adroit, en avril dernier, il n\u2019a pas hésité, dans l\u2019étang que forme la montée printanière, chaussé de bottes comme un authentique fantassin, à s\u2019approprier au fusil \u2014 je ne 872 ACTION NATIONALE sais si c\u2019est permis \u2014 deux brochets de façon aussi leste que sûre.Les siffleux, les ratons laveurs ont connu une triste fin grâce à son tir.Il y a à peine une saison qu\u2019il a remis à mon mari carabine et fusil, se disant trop vieux pour ce sport.Il cultive les fleurs, il en connaît tous les noms scientifiques, a un faible pour le lilas et les roses.Il sarcle, il bêche, donne à son petit coin un air de fête.Il aime tout autant les oiseaux, salue avec enthousiasme l\u2019arrivée d\u2019une fidèle moucherolle, \u201cVie-Vie\u201d, qui vient tous les ans faire son nid sous le porche de l\u2019entrée.Il adore le chant du loriot qu\u2019il nomme \u201csa perle des Rapaillages\u201d.A quoi, disait-il, tient la sonorité douce et mélancolique de ce chant, surtout aux heures du soir.\u201cOiseau poète, tu accroches et tu fais balancer ton berceau comme un rêve, comme une illusion tenace que les vents les plus forts n\u2019emportent point.Que nous en avons accroché nous-mêmes des rêves et des illusions un peu partout, au bout des branches, au grand soleil, mais moins heureux que le loriot, après les premiers hivers, nous n\u2019avons plus rien retrouvé.\u201d Les jours de pluie, incapable de se livrer à ses travaux de jardinage, il sort de l\u2019écrin, sa musique à bouche, et mélomane par instinct plus que par culture, nous joue quelques ritournelles.Chaque année, il accueille, pour un pique-nique familial, ses frères et soeurs, ses neveux et nièces avec toute leur marmaille.La famille lui tient à coeur.Vaudreuil, solitude bienfaisante parmi ses fleurs et ses livres ai-je dit.Nous ne sommes, sur ce rivage de la Baie, que trois maisonnettes habitées, l\u2019une par son frère et son neveu, l\u2019autre par ma mère pendant deux ans, aujourd\u2019hui par mes soeurs.Il éprouve cette joie de se sentir entouré de proches.Il voit grandir sous ses yeux quatre bambins et bambines.Les enfants sont attirés par ce vieillard bon papa, prêt à les gâter comme tous les grands-papas de la terre.Et il se plie volontiers à leurs caprices.Ne prend-il pas la peine d\u2019adresser chaque jour une carte à mon neveu qui, pour en avoir reçu une, réclame avec force larmes le même courrier pour l\u2019avenir. GROULX INTIME 873 A la campagne cependant, il ne chôme ni ne boude ses livres.Il écrit dans son cabinet de travail, pièce ensoleillée, un peu à l\u2019écart, adjacente à sa chambre à coucher et qu\u2019il nomme volontiers \u201csa suite\u201d.Sa porte est toutefois large ouverte.Je connais des visites à Vaudreuil qui lui ont fait grand plaisir \u2014 et d\u2019autres qui, hélas, lui ont laissé échapper des regrets.Je nomme, par exemple, de bons amis qui venaient le relancer jusque-là: René Chaloult, André Laurendeau, Michel Chartrand, Dr Jacques Genest et Madame, Dr Georges-Etienne Cartier et Madame, Léopold Richer et madame, Michel Brunet et madame, Paul Guillet, Dr Philippe Hamel, le Père Papin-Archambault, la famille Jean-Marie Gauvreau, les directeurs de la Fondation Lionel Groulx, Me Joseph Blain, Roger Char-bonneau, Gérard Plourde, M.Joseph-A.Dionne, père de Madeleine Dionne, ma collègue de bureau qui, pendant dix ans, nous a fourni gratuitement le meilleur de ses services, M.Charles-A.Schaffer, inspecteur d\u2019écoles qui a organisé avec d\u2019autres instituteurs, aux environs des années 40, une récollection mensuelle, sorte de déjeuner-causerie présidé par le chanoine, dans le but de promouvoir la vie intérieure et le sentiment national chez les enseignants, Jean Drapeau, \u2014 et nombre d\u2019autres que je ne puis, hélas, tous nommer.Le 20 juin 1942, à la suite de la visite d\u2019un leader du Bloc populaire canadien, il laisse échapper cette plainte nostalgique: \u201cMon Dieu ! que c\u2019est une entreprise difficile que de sauver un peuple ! Voilà 40 ans que les hommes de ma génération attendent le mouvement libérateur.C\u2019est à se demander quelles terribles épreuves nous réserve la Providence ! Ces visites me laissent chaque fois une indicible mélancolie que je dissimule de mon mieux.\u201d Je ne puis passer sous silence la venue de ses amis plus intimes, journée traditionnelle marquée d\u2019un bon \u201cgueuleton\u201d où je m\u2019efforçais \u2014 en l\u2019occurrence j\u2019étais la cuisinière \u2014 de servir un repas gastronomique.Les amis se nomment alors Alfred Langlois, confrère de classe, 874 ACTION NATIONALE évêque de Valleyfield, Percival Caza, ancien élève, évêque actuel du même diocèse, Jean-Marie Phaneuf, ami de toujours, chanoine et ancien curé de Vaudreuil.L\u2019on jase, discute jusqu\u2019à 4 heures, 4 heures 30, souvent encore à table.Cette journée est pour le chanoine un délice.J\u2019avais l\u2019habitude de lui dire: \u201cC\u2019est aujourd\u2019hui que vous allez régler tous les problèmes de l\u2019univers.et je devine qui sera le plus bavard !\u201d Et la mort a fauché les amis presque l\u2019un après l\u2019autre.Seul survit Mgr Caza.C\u2019est dans sa petite maison de campagne que Lionel Groulx aimait tant qu\u2019il a vécu, à son tour, les dernières heures de sa vie.Nous l\u2019avions laissé le dimanche soir en parfaite santé.Je devais aller le chercher, le mardi matin, jour du lancement de son dernier ouvrage.A 6 heures 30 a.m.environ, sa soeur Cécile, \u2014 benjamine de la famille \u2014 est avec lui, m\u2019appelle à son chevet et me prie d\u2019avertir son médecin, le Dr Genest.Ma tante ne paraît pas trop inquiète ne croyant qu\u2019à un malaise passager.Lui-même est confiant.J\u2019arrive environ une demi-heure plus tard et le trouve au plus mal.Le Dr Jean Cuillerier est à son chevet.Une sueur froide lui couvre le front, le nez est pincé, le teint déjà ambré.Il est lucide.Je ne puis m\u2019empêcher de lui dire : \u201cQu\u2019avez-vous fait pour vous mettre dans un pareil état ?\u201d Je suis décontenancée.Il me répond: \u201cJe ne sais pas.Je me suis peut-être fatigué à terminer l\u2019article de l\u2019Académie.Il est fini.Il est là sur ma table.\u201d J\u2019essaie de l\u2019encourager.Je lui annonce l\u2019arrivée de l\u2019ambulance, l\u2019attente de son médecin, le Dr Genest, à Montréal.Il me dit alors: \u201cJuliette, on n\u2019aura pas le temps.\u201d Je ne sais que me taire.Sur ce, le prêtre entre et lui donne les dernières onctions.A ce jeune abbé Longtin qui lui demande s\u2019il accepte la maladie \u2014 pour ne pas dire la mort \u2014 le chanoine répond d\u2019une voix assurée: \u201cIl y a longtemps que c\u2019est fait.\u201d Au Notre Père il se reprend pour dire Amen et, se retournant de mon côté, il me souffle: \u201cJe vais vomir.\u201d J\u2019apporte en courant ce qu\u2019il faut.Le médecin me jette entre les dents: \u201cCe sont les derniers spasmes.\u201d Je n\u2019en crois pas mes oreilles.Effec- GROULX INTIME 875 tivement il passe de vie à trépas en moins de temps qu\u2019il n\u2019en faut pour l\u2019écrire.C\u2019est maintenant qu\u2019il jouit de \u201cl\u2019éternel printemps avec ses sèves et ses fleurs qui passent toutes celles de la terre\u201d.* * * J\u2019ai beaucoup travaillé à ses côtés.Lionel Groulx donnait beaucoup de sa personne et demandait tout autant.Je ne regrette rien.J\u2019avais conscience de collaborer à une noble cause : celle de l\u2019histoire, à l\u2019accomplissement d\u2019un idéal de vie: le sien.Je ne relis point sans une satisfaction bien légitime cette dédicace de son dernier bouquin, Constantes de vie : A ma chère Juliette, ces \u201cconstantes de vie\u201d où j\u2019enferme tant d\u2019autres constantes, le plus cordialement du monde Lionel Groulx, ptre Souvenirs qu\u2019on voudrait pouvoir garder si vivants, avec toute leur féconde évocation.Mme Marcel Rémillard MA MERE par Lionel Groulx, ptre Parmi les souvenirs ou les images que je garde de ma mère, trois ou quatre me sont plus chers que les autres.Je la revois d\u2019abord, telle qu\u2019elle se décrivait à nous dans ses rares ouvertures sur son enfance, en route pour l\u2019école.Fillette de huit ans, elle s\u2019en va, d\u2019un pas vif, sur le grand chemin, en robe d\u2019indienne, en chapeau de paille attaché sous le menton, en souliers de boeuf, une ardoise, un livre ou deux, rarement deux livres à la main.On était pauvre chez elle.Elle faisait comme d\u2019autres; elle empruntait les livres des plus riches.En sa première année d\u2019école elle partait de la terre de Fabien Des jardins, du rang des Chenaux sud, (terre passée aujourd\u2019hui à un M.Christie) où travaillait son père.La famille émigra bientôt à l\u2019Ile-Cadieux, alors île déserte, sur le lac des Deux-Montagnes.L\u2019on y vivait seuls comme une famille de Robinson.Le chemin vers l\u2019école s\u2019allongea, pour le coup, de plus de deux milles.Six milles à parcourir pour l\u2019aller et le retour.Le grand-père Portelance traversait la fillette à la terre ferme en canot.Et l\u2019enfant s\u2019engageait, par un chemin de fortune, à travers un bois sauvage d\u2019un demi-mille; parvenue au trécarré de la terre de Fabien Desjardins, elle la descendait jusqu\u2019à la baie de Vaudreuil, y prenait le rang des Chenaux qui la conduisait au couvent.Le couvent ! quel souvenir elle avait gardé de ces religieuses de Sainte-Anne dont elle fut aimée et qu\u2019elle avait toutes aimées.La plupart des Soeurs s\u2019étaient trouvées parmi les compagnes de la fondatrice.C\u2019étaient, nous racontait mère, de pauvres et humbles filles qui écuraient MA MÈRE 877 elles-mêmes leurs planchers, le balayaient avec un balai de cèdre, faisaient leur savon, leur pain.Sur les enfants, sur leur tâche d\u2019institutrices, elles se penchaient avec le zèle plein de fraîcheur et d\u2019allant, de toutes les communautés naissantes.La petite fille aux yeux gris-bleus qui s\u2019en allait vers ces femmes, était la première des siens à vouloir être instruite; elle serait la seule instruite de ses frères et soeurs.Ses deux lieues par jour, elle les marchait pour devenir, sans s\u2019en douter, la tête de file d\u2019une autre génération qui, celle-là, saurait lire et écrire.Les soirs d\u2019automne et d\u2019hiver, quand il lui fallait retraverser, dans l\u2019obscurité tombante, le bois solitaire du détroit, combien de fois la petite fille qui voulait savoir lire, dut se trouver téméraire, fut tentée de rester à la maison.Le lendemain, elle reprenait la route, poussée par quelque force secrète de la Providence, cette même force, cette même voix, sans doute, qui, contre le gré d\u2019une mère peu soucieuse des choses de l\u2019instruction, l\u2019avait tirée de chez elle, pour la jeter sur le chemin de l\u2019école.Elle voulait s\u2019instruire; un aimant irrésistible la tirait vers le village, vers le couvent, vers ces femmes dont le costume nouveau et la vie de pauvresses avaient étonné, puis séduit ses yeux d\u2019enfant.Désir, passion de savoir qui met, dans la vie de cette petite paysanne, une singulière grandeur.Soeur Marie de l\u2019Ange-Gardien, originaire de Tile Perrot, enseignait aux petites externes; elle savait à peine lire ; elle épelait ses mots, nous assurait notre mère.Au couvent, la petite élève de l\u2019Ile-Cadieux n\u2019en apprendrait pas moins son catéchisme, au point de le réciter encore par coeur vingt ans et trente ans plus tard, sans jamais trébucher sur le moindre mot.Le soir, autour de la table, elle pouvait nous faire repasser nos leçons, corriger nos moindres déformations du texte catéchistique.Au couvent, la petite fille apprendrait encore sa grammaire française, une orthographe d\u2019une rare correction qu\u2019elle conservera jusque dans les dernières années de sa 878 ACTION NATIONALE vie.Je me souviens de ses lettres d\u2019une syntaxe impeccable, d\u2019une écriture fine, aucunement stylisée, qu\u2019on n\u2019eût pas dite d\u2019une paysanne, mais d\u2019une main habituée à tenir la plume tous les jours.Au couvent, elle prit encore une foi profonde qui n\u2019aimait guère, par pudeur, s\u2019épancher en professions verbales, mais qui transparaissait, avec une impressionnante fermeté, dans ses attitudes devant la vie, son courage d\u2019homme plus que de femme devant l\u2019épreuve, dans son austère morale lorsqu\u2019elle nous parlait de travail, de devoir, de probité, de respect des lois divines.Elle ne criait pas sa foi.Elle la vivait.* * * J\u2019ai là, devant moi, un petit portrait de ma mère à vingt ans.Petit portrait sur zinc, sous verre, enchâssé dans un écrin noir à panneaux carrés, de trois pouces par trois pouces, fermé par un mince crochet de cuivre.Dans un encadrement en feuillets dorés, elle m\u2019apparaît debout, dans une robe pâle, attachée au col, par une mince cravate, cheveux relevés, bras pendants, mains fines dégagées par des manchettes blanches.Je la vois un peu frêle, svelte, non sans élégance dans le maintien.Ce qui me frappe par-dessus tout, dans sa figure de jeune fille, dans ses yeux bien ouverts sur la vie, c\u2019est la calme assurance, la ferme sérénité, l\u2019absence de toute trace de tristesse ou de désenchantement: triomphe du courage sur une adolescence plus qu\u2019austère, sur une période de labeurs durs qui aurait pu broyer, endolorir cette vie fraîche, mettre aux lèvres de cette petite femme l\u2019ineffaçable pli d\u2019amertume.A treize ans, pour obéir à la volonté de son père et de sa mère, elle avait dû quitter le couvent.Elle était l\u2019aînée des filles, la deuxième par l\u2019âge de sa famille, une famille déjà nombreuse.Il lui fallait fournir sa part, venir en aide à la maison, soulager la pauvreté des siens.Quitter le couvent, ce fut, pour elle, la première et grande épreuve de sa vie.Pour l\u2019enfant élevée au bord du bois, en cette Ile-Cadieux, alors en mar- AAA AAÈRE 879 ge de toute habitation, on imagine ce que pouvait être, en regard du foyer familial, la maison des Soeurs, sanctuaire du savoir, école de prière à l\u2019ombre de l\u2019église.Hélas ! que ne l\u2019avait-on laissée à ses livres, à ses chères études ?disait-elle souvent.Sûrement elle n\u2019eût pas manqué de devenir religieuse; elle se serait donnée au bon Dieu.Attrait véritable ?Appel d\u2019en haut ?Rêve d\u2019enfant ?La Providence la voulait ailleurs.Retirée du couvent, la fillette de treize ans fut engagée par son père dans une famille de village d\u2019abord, chez le Dr Des jardins, puis à Como, puis de nouveau à Vaudreuil, chez les Deslauriers, cultivateurs du détroit, à proximité de l\u2019Ile-Cadieux.Elle fut engagée au salaire assez commun à cette époque, d\u2019une piastre par mois, à quoi se joignait le supplément d\u2019une paire de souliers de boeuf et d\u2019une jupe de flanelle.Pour sa part de besogne, elle aiderait aux travaux de la maison, aux travaux des champs.La journée commençait à quatre heures du matin; elle se terminait à minuit.Le soir, on cousait, on tricotait.Ou encore, puisque la couventine possédait le rare privilège de savoir lire, elle enseignait le catéchisme, par coeur, aux grands garçons, aux grandes filles du voisinage, qui ne savaient pas même leurs grosses lettres.Elle les préparait à leur première communion.La frêle enfant allait encore chercher l\u2019eau à une source voisine, à deux arpents de la maison, la gouge sur les épaules.Elle traînait péniblement ses deux sceaux ferrés, trop longs pour ses bras et qui, au moindre faux pas, heurtaient le sol de leur fond.A certaines époques de l\u2019année, racontait toujours ma mère, quand elle n\u2019était pas occupée à l\u2019enseignement du catéchisme, elle descendait à la cave humide, faire le triage des pommes de terre.Reparaître de temps à autre, au village, aller à la messe du dimanche à son tour, passer au couvent dire bonjour aux soeurs, en revenir avec une nostalgie dans l\u2019âme, telle avait été son existence d\u2019adolescente et de jeune fille.A vingt ans, une flamme avait lui dans son coeur trop vide.De temps à autre, sur la route du voisinage, 880 ACTION NATIONALE un jeune homme, de dix ans plus âgé qu\u2019elle, la croisait.On se disait bonjour; on échangeait un sourire.Lui aussi portait un grand vide dans son coeur, une blessure incurable.Abandonné à cinq ans par son père, donné, par acte notarié, à un cultivateur, célibataire du Détroit, il n\u2019avait connu ni le vrai foyer, ni la vraie joie.Parti à 18 ans, pour les chantiers de Pembroke ou de la Matta-wan, il ne reparaissait qu\u2019au mois de juillet, pour les travaux de la terre.Les deux jeunes gens s\u2019étaient rencontrés, je ne sais plus comment.Leur sort assez pareil les avait vite rapprochés.Dans le portrait de vingt ans de ma mère, dans la sérénité presque joyeuse de sa figure, y avait-il quelque chose de la lueur qui brillait alors dans son coeur ?Les deux jeunes gens allaient se marier dans deux ans.La jeune fille donnerait un foyer à l\u2019orphelin qui n\u2019en avait pas connu ; elle se donnerait à elle-même, qui l\u2019avait trop peu connu, le même bonheur.Tous deux se sentaient épris du même goût pour le travail.La vie ne les effrayait plus.Lui, de sa paie de chantier, s\u2019était déjà acheté une terre.Pour sa part, elle apportait un coeur neuf, un coeur à son premier amour.Pour ces deux, comme la vie prochaine serait bonne ! Le portrait de ma mère à vingt ans respire la joie, la confiance en l\u2019avenir comme un poème d\u2019espoir, comme une petite chose que l\u2019aube croissante jette en pleine vie.Plus tard, je sais quelqu\u2019un qui ne parlait jamais de ces jours d\u2019attente qu\u2019avec une larme au coin des yeux.* * * Une troisième image: ma mère, telle que je la connus.Aussi loin que mes premiers souvenirs se reportent, je revois une petite femme de trente-cinq ans, vive, active, toujours en mouvement, jamais au repos.Cependant rien de brusque, rien de fiévreux en cette activité.Une personne plutôt calme, d\u2019une rare possession de soi, d\u2019humeur ni joyeuse, ni triste, jouant sa vie sur les notes ni trop aiguës ni trop basses.En somme la sérénité de MA MÈRE 881 portrait de vingt ans qui se maintient, en dépit de quelques sautes de nerfs excédés par les soucis croissants, le tapage des enfants, le surcroît de travail, la visite trop fréquente du malheur.Les malheurs n\u2019ont pas manqué à la mariée de vingt-deux ans.Elle connut d\u2019abord les longues absences de son mari.Une ambition le tenait: payer sa terre le plus tôt possible, cette terre qui, par échange, était devenue la terre des Chenaux, et dont il ferait pour nous le foyer paternel.Il avait renoncé aux chantiers; mais il gardait l\u2019habitude d\u2019aller travailler dans le New-Jersey, à la cuisson au four de la pierre à peinture.Le travail était dur, exténuant.Il y prit la fièvre tremblante.Il lui fallut se contenter d\u2019aller, sur l\u2019Outaouais, au devant des cages qu il reconduisait jusqu\u2019à Québec.Ici se place un petit incident de vie de famille que ma mère se plaisait à raconter.Un printemps, le conducteur de cages passait à la tête de 1 Ile-aux-Tourtes.Il avait laissé là son radeau pour piquer une pointe en canot vers la maison des Chenaux.Avertie par un passant, ma mère se précipita au devant de son homme, au bord de la rivière.Elle portait dans ses bras, son premier enfant, née depuis quelques mois.A la vue du voyageur, la petite fille \u2014 c\u2019était une petite fille \u2014 mue par l\u2019instinct filial, se jeta de tout son élan à la tête de son père.Le pauvre homme en avait pleuré à chaudes larmes.Le couple des Chenaux n\u2019allait connaître que deux ans de vie en commun.Mon père mourut, après six ans de mariage, le 20 février 1878.Une épidémie de vérole emporta, en quelques jours, cet homme d\u2019une santé ébranlée.Deux villageois charitables vinrent, à l\u2019insu de leurs femmes, ensevelir le mort.Grand-père Pilon consola sa fille à travers le carreau.Un seul ami prit le risque de venir prier au corps.Ma mère passa deux jours et deux nuits, seule avec son mari, sur les planches, et avec quatre enfants, tous atteints de la vérole, dont moi-même, alors âgé de sept semaines.Puis, ce fut le veuvage.Le second mariage au bout d\u2019un an.Trois ans plus tard, c\u2019était la réappari- 882 ACTION NATIONALE tion de la mort.Réapparition encore terrible.En huit jours la diphtérie étranglait trois enfants: Angélina, ma petite soeur aînée de huit ans, Julien, l\u2019un de mes petits frères de cinq ans, l\u2019aînée des petites Emond, Alexandrine, âgée de deux ans.Ma mère pleurait facilement.Elle dut pleurer à se vider les yeux.Mais elle ne pleurait que peu de temps.Une chose m\u2019a toujours étonné en elle: son extraordinaire faculté de rebondissement.Au moment des pires déconvenues, des plus dures épreuves, moments qui se répétaient souvent, elle venait les yeux noyés d\u2019eau.D\u2019un coin de son tablier elle essuyait cette eau débordante.C\u2019était fini.Elle reprenait sa tâche.D\u2019une larme à l\u2019autre, elle restait la femme forte, sereine, active, prodigieusement active, faisant face à sa besogne, je ne sais trop comment.La première levée, le matin, la dernière couchée, sur le coup de minuit, elle avait trimé tout le jour, sans un instant de repos.Je ne me rappelle point avoir vu ma mère, assise quelque part, pour reprendre souffle, ne se faisant plus aller les mains, s\u2019accordant une détente entre deux travaux.On eût dit le mouvement perpétuel.Le plus souvent, elle tenait sa maison seule, n\u2019ayant de servante qu\u2019à l\u2019époque de ses couches, et encore pour une semaine ou deux.Elle faisait le pain, le beurre, le blanchissage, les tricotages, la couture.Pas un vêtement, pas un point de couture qui fût jamais fait hors de la maison.Elle tressait nos chapeaux de paille, plissait nos souliers de boeuf ; pour nous vêtir de flanelle ou d\u2019étoffe, le métier, toujours dressé dans la grand-chambre, fonctionnait en toute saison.Un coup de pédale par ci, un coup de pédale par là, aux moments de liberté.La tisse-rande fabriquait même de la catalogne pour les autres.Ce qui ne l\u2019empêchait pas, les jours de presse, d\u2019aller donner son coup de main aux travaux des champs.Vers l\u2019âge de neuf ou dix ans, je me souviens d\u2019avoir vu mère, un jour de battage en plein air, sur une haute meule de MA MÈRE 883 grain; armée d\u2019une fourche, elle faisait dégringoler les javelles, elle fournissait la batteuse.Au milieu de tous ces travaux, elle eut quinze enfants, dont deux jumelles.Elle resta vaillante d\u2019une endurance que je ne m\u2019explique que par le solide moral, la foi vivante de nos vieux paysans.Elle sortait peu, allait à la messe moins souvent qu\u2019à son tour, ne se rendait au village que pour les emplettes dont ne pouvaient se charger les enfants.Lui parlait-on de promenades chez les parents des environs ?Elle commençait par résister; elle ne se résignait que tous ses prétextes épuisés.Sa famille, l\u2019horizon familial lui suffisaient.Econome, l\u2019esprit toujours porté en avant sur l\u2019avenir, elle était la prévoyance de la maison.Elle conseillait fortement parfois son second mari, brave homme, la droiture même, mais plus prompt que sa femme à la dépense, aimant plus qu\u2019elle les innovations, les nouvelles machines agricoles.Elle, qui savait compter mieux que lui, ne pouvait oublier les fameux paiements, les paiements annuels pour la terre qu\u2019on rêvait de libérer de toutes redevances, bien à soi, bien assuré de la famille.Un sou qui rentrait à la maison, n\u2019en devait plus sortir.Car les moindres sous compteraient, pour leur part, dans la somme finale.Soucis féconds qui nous ont valu d\u2019apprendre de bonne heure la leçon du travail.Quel profit dans l\u2019esprit d\u2019un petit paysan que sa contribution, si minime soit-elle, au paiement de la terre paternelle ! Je me souviens de ces petites phrases de notre mère qui revenaient annuellement: \u201cLes framboises doivent être mûres à l\u2019Ile-aux-Tourtes\u201d.Ou encore, invitation moins directe : \u201cIl paraît que c\u2019est tout rouge de framboises à l\u2019Ile-aux-Tourtes\u201d.Nous savions comprendre à demi-mot.Nous partions, c\u2019est-à-dire, je rassemblais mon petit monde, le monde des plus jeunes encore incapables des gros travaux des champs.J\u2019avais neuf ans, dix ans; j\u2019étais le chef naturel de l\u2019équipe.L\u2019équipe se composait de mes trois petites soeurs, de six à sept ans, et d\u2019un frère encore plus jeune. 884 ACTION NATIONALE Notre mère nous préparait notre dîner.Et nous partions en chaloupe, nu-jambes et souvent nu-pieds, pour la grande île solitaire, à un mille de chez nous.Au milieu des mouches, des maringouins, le jeune chef avait beaucoup à faire, dans la chaleur accablante, pour remonter, de temps à autre, le moral de son équipe.Au retour, le soir, notre mère était la première à regarder au fond de nos paniers ; elle comptait sept, huit terrinées de framboises.Vendues au village à quinze sous la terrinée, ces framboises rapportaient la somme monumentale de $1.20.\u201cAutant de gagné\u201d, disait la maman qui nous invitait à reprendre le lendemain la route de l\u2019île.Quand nous n\u2019allions pas aux framboises, nous partions, encore en équipe, faire la cueillette des gadelles noires chez le seigneur Antoine Chartier de Lotbinière-Harwood, à raison de deux sous le gallon.Nous allions surtout, avant l\u2019époque des foins, et entre les foins et la récolte, faire la cueillette du bois de grève: véritable manne jetée sur la glace, l\u2019hiver, par les scieries de la région de Hull et d\u2019Ottawa.La débâcle du printemps charriait cette manne: le vent nordet la poussait en nappes épaisses, dans les anses, les baies, de notre deuxième terre des Chenaux.La besogne consistait, pour la jeune équipe, à faire le choix des meilleurs morceaux au milieu des amas laissés dans les baies après la retraite des eaux printanières; ces morceaux, on les chargeait dans une charrette, et le frère aîné allait vendre ce bois au village, au prix d\u2019une piastre le voyage.Cinq piastres par jour ! C\u2019était l\u2019époque du gros gain qui mettait notre mère en grande joie.J\u2019avais à peine huit ou neuf ans que l\u2019on m\u2019envoyait, à peine la débâcle achevée, avec mon frère Albert, de trois ans plus âgé que moi, chacun dans sa chaloupe, glaner sur l\u2019eau du lac des Deux-Montagnes, soit à deux milles environ, les plus beaux morceaux.Nous chargions nos pesantes embarcations de ce bois lourd, imbibé d\u2019eau, et nous revenions à la maison, cambrés sur les rames, poussés ou entravés par le vent, la vague entrant parfois dans la chaloupe.Le soir, nous revenions éreintés, épuisés. MA MÈRE 885 Durs exercices par quoi se formaient, dans les familles d\u2019autrefois, les muscles de la volonté autant que les muscles du corps.Nous acceptions ces travaux sans rechigner, comme une tâche toute naturelle à l\u2019époque.Nul de nous n\u2019ignorait l\u2019enfance laborieuse de notre mère.Au temps de son école, n\u2019avait-elle pas transporté, en barque, avec un de ses jeunes frères, toute une récolte de pommes de terre, de Como à l\u2019Ue-Cadieux, allant et venant sur le lac des Deux-Montagnes ?* * * Quatrième et dernière image.L\u2019image de la grande victime.A force d\u2019économie et de travail, nos parents parvinrent à se libérer de leurs dettes.En 1882, Guillaume Emond, qui voyait se multiplier les bouches autour de la table de famille, ajoutait à la terre de Léon Groulx, ce que nous allions appeler la \u201cterre du bois\u201d, vaste et beau domaine, à l\u2019extrémité du rang des Chenaux, entouré d\u2019îles avec façade à la fois sur la baie de Vaudreuil et sur le lac des Deux-Montagnes.Pendant la première grande guerre, Guillaume Emond pouvait acheter et payer une troisième terre, dans les limites du village de Dorion.Parvenus à l\u2019aisance, nos parents auraient pu nourrir l\u2019espoir de vivre en paix leurs dernières années.Le bonheur dura peu.En 1916 l\u2019aînée de nos soeurs, Flore, mourait encore jeune, laissant sept enfants.Quatre ans plus tard, en 1920, mon frère aîné, Albert, mourait à son tour subitement.Resté célibataire, il était, depuis longtemps, le vrai chef de l\u2019exploitation agricole; père Emond préférait travailler à l\u2019extérieur.Quatre ans plus tard, père Emond mourrait à soixante-dix ans.Pour notre mère, c\u2019était le second veuvage.Ces derniers malheurs l\u2019affectèrent beaucoup.Deux ans après la mort de son second mari, une maladie bien faite pour apporter à cette femme active la suprême épreuve, manifestait ses premiers symptômes : l\u2019artério-sclérose.Notre mère venait d\u2019atteindre ses soixante-dix-sept ans.Il fallut procéder à l\u2019amputation 886 ACTION NATIONALE d\u2019une jambe au dessus du genou.Deux ans plus tard, l\u2019implacable maladie s\u2019en prenait à l\u2019autre jambe, qu\u2019il fallut encore amputer.La première amputation avait atterré la pauvre victime.Comment, à soixante-dix-neuf ans, accepterait-elle la seconde ?Elle se voyait, comme elle disait, portée dans un panier ainsi qu\u2019un vétéran de la guerre.\u201cA quoi serai-je bonne ?\u201d Le chirurgien me confia la pénible tâche de lui faire, en rigoureuse vérité, l\u2019exposé de son cas: ou point d\u2019opération et la mort à brève échéance et la mort avec intoxication cérébrale ; ou l\u2019opération et alors dix chances à peine sur cent de survivre ; promesse de deux ans de vie au plus.Elle m\u2019écouta froidement, sans verser une larme.\u2014 \u201cDonnez-moi une journée, jusqu\u2019à demain midi, pour y réfléchir\u201d.Le lendemain la réponse fut nette: \u201cQu\u2019on m\u2019opère, mais tout de suite\u201d.Je la revois, à l\u2019hôpital, au moment où on lui apporte la civière qui doit la conduire à la salle d\u2019opération.Sa dernière jambe tuméfiée, violacée, la fait souffrir horriblement.Les gardes s\u2019approchent pour l\u2019aider à monter sur le petit chariot.\u2014 \u201cLaissez-moi faire\u201d, leur dit-elle, \u201cje suis capable seule\u201d.De la seule force de ses bras, elle se soulève de son lit et se glisse sur le coussin.Après sa première opération, elle avait pu marcher avec des béquilles, aller un peu où elle voulait.Désormais nous ne la verrions plus que sur sa chaise roulante.Victime enchaînée.Elle eut plus de peine à se résigner.Sa foi, sa faculté de rebondissement la servirent encore.Il lui arrivait de se plaindre un peu plus souvent de son affliction.Mais le ressort d\u2019acier se raidissait en elle.Elle versait une larme aussitôt essuyée.Elle se remettait à causer, à rire; elle était restée sereine, souvent joyeuse.Ses yeux, ses mains lui restaient.Elle les employa.Elle se mit à coudre, à repriser, à tricoter infatigablement.A quatre-vingt-quatre ans, elle qui n\u2019avait jamais beaucoup travaillé dans les \u201cbebelles\u201d, se mit à broder un couvre-pied, travail souvent repris, qui l\u2019occupa pendant deux ans. MA MÈRE 887 Elle avait toujours eu le goût de la lecture.Après sa première opération, j\u2019avais pris maison pour lui faire une \u201cretirance\u201d.Elle choisissait dans mes journaux, mes revues, ce qui pouvait l\u2019intéresser.Le dimanche, comme elle ne pouvait travailler, je lui passais un livre, d\u2019ordinaire une vie de saint de 200 à 250 pages.Elle le lisait dans sa journée.Puis vinrent les années assombries.Un voile sur ses yeux la laissa mi-aveugle.Après la vue, le Bon Dieu lui demanda l\u2019ouïe.Elle ne pouvait plus coudre, tricoter, broder, ni lire; elle ne pouvait plus écouter la radio ; elle suivait malaisément une conversation.Elle ressentit plus cruellement ses nouvelles infirmités, se mit à prendre de la peine pour des petits riens.Sa lucidité d\u2019esprit restait pleine.Elle savait encore causer; elle savait moins rire.Sa voix forte, sa prononciation toujours nette faisaient oublier chez elle la nonagénaire.Ses doigts ne pouvaient plus faire qu\u2019une chose: égrener le chapelet.Elle l\u2019égrenait à toute heure du jour.Deux ou trois mois avant ses quatre-vingt-quatorze ans, les premiers signes de la fin se manifestèrent par un amaigrissement subit, constant.Fait inouï, me dit-on, dans l\u2019histoire de la chirurgie; elle avait survécu quinze ans à sa seconde amputation, dix-sept à la première.Elle vit venir la mort d\u2019un oeil calme, presque froid.Quatre jours avant son dernier moment, je lui parlais de l\u2019Ex-trême-Onction.\u2014 \u201cSi tu le penses nécessaire\u201d, me dit-elle, \u201cje suis prête\u201d.\u2014 Votre sacrifice est donc fait ?lui dis-je.\u2014 \u201cAh, mon Dieu, il y a longtemps qu\u2019il est fait\u201d.C\u2019est très bien; mais vous pouvez le renouveler; et à chaque renouvellement, obtenir autant de mérite que la première fois.\u2014 \u201cJe le renouvelle tous les jours\u201d, fut sa réponse.Alors, d\u2019une voix claire, qu\u2019on pouvait entendre de la pièce voisine, elle dit ces petites phrases bien ponctuées: \u201cNotre Seigneur a dit: pardonnez, si vous voulez être par donnés; je pardonne à tous ceux qui m\u2019ont fait de la peine, qui m\u2019ont fait du mal; et j\u2019offre tout ce que j\u2019ai souffert et tout ce que j\u2019endure, pour l\u2019expiation de mes péchés depuis mon enfance\u201d. 888 ACTION NATIONALE Quand on leur parle de la mort, les plus résignés ne peuvent retenir une larme.Elle me dit ces choses, les yeux secs, la voix ferme, comme s\u2019il se fût agi de la mort d\u2019un autre.Pas un instant, elle ne parut regretter de mourir: \u201cMourir, c\u2019est bien long\u201d, disait-elle tout au plus.Une nuit, elle trouva la force de se dresser sur son séant.Les bras tendus vers le mur, elle se mit à crier d\u2019une voix éplorée : \u201cMon Dieu, venez me chercher ; venez chercher mon âme.Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, venez à mon aide.\u201d Deux jours plus tard, la voix commença à lui manquer.Le cierge achevait de brûler.Le 13 octobre, à neuf heures du soir, elle s\u2019éteignit doucement, sans un spasme, dans un dernier souffle à peine perceptible.* * * J\u2019ai écrit ces lignes, à deux pas de son cercueil, par cet après-midi du 15 octobre où je suis seul à la veiller.J\u2019ai remué oes souvenirs, comme on remue des cendres chaudes, avec l\u2019espoir d\u2019y trouver l\u2019éclair d\u2019une braise.C\u2019est bien fini.C\u2019est le feu éteint ici-bas pour toujours.Je regarde la chère morte.Son air grave, austère, mais toujours d\u2019une impeccable sérénité, me prononce, à lui seul son éloge funèbre.Quelle unité dans cette longue vie ! Longue, émouvante fidélité à la tâche ! Longue prière de foi et d\u2019espoir après laquelle il n\u2019y a plus qu\u2019à dire: Ainsi soit-il ! (Manuscrit du 13 mars 19U3.) Extrait du testament Je laisse à mes parents et amis ce court message: prêtre, j\u2019ai fait peu de ministère auprès des âmes.Ce fut l\u2019une des nostalgies de ma vie.Je m\u2019en suis consolé en me rappelant que je n\u2019avais choisi, ni ma carrière, ni mon devoir.J\u2019ai accepté le choix qu\u2019en ont fait pour moi mes supérieurs ecclésiastiques.Une autre de mes consolations, ce fut la conscience de travailler pour la survivance du Canada français: petit pays et petit peuple qui, parce que catholiques, m\u2019ont toujours paru la grande entité spirituelle en Amérique du Nord.De ce point de vue qui fut celui de toute ma vie, on pourra s\u2019expliquer, je crois, tout ce que j\u2019ai dit, tout ce que j\u2019ai écrit, tout ce que j\u2019ai fait, et de même pourra-t-on comprendre que parfois je l\u2019aie fait passionnément.Pour ce motif et pour cette inspiration de mes actes, Dieu veuille me pardonner et me faire miséricorde.Quand on n\u2019a pas fait de sa vie tout ce que l\u2019on aurait souhaité, il reste à faire au moins bon usage de sa mort.Une fois de plus, et en toute simplicité, j\u2019offre la mienne pour l\u2019Eglise, pour les causes que j\u2019ai aimées et que j\u2019aurais voulu mieux servir.Ma mort, je l\u2019accepte comme la grâce d\u2019en-Haut m\u2019accorde de le faire et depuis longtemps, telle que le Bon Dieu voudra me l\u2019envoyer, au jour, à l\u2019heure de son choix.Qu\u2019Il m\u2019accorde seulement de l\u2019accepter de sa main comme une suprême offrande: ma dernière messe de prêtre.Je recommande instamment mon âme aux prières de mes parents, de mes amis, de tous ceux qui ont voulu m\u2019assurer parfois qu\u2019ils me devaient un peu de bien.Jeune séminariste, étudiant la page de théologie qui y a trait, j\u2019ai fait le \u201cvoeu héroïque\u201d.Je l\u2019ai émis en bonne et due forme.Je ne l\u2019ai jamais répudié.On verra peut-être là une raison de ne pas m\u2019oublier trop vite.Lionel Groulx Ma première rencontre avec Lionel Groulx par Michel Brunet Nous venions de vivre les mois chargés de l\u2019année 1935-1936 qui marqua la chute du régime Taschereau et l\u2019arrivée au pouvoir de l\u2019Union nationale.Un hoquet de dégoût, qui à certains moments avait pris l\u2019allure d\u2019un sursaut pré-révolutionnaire, s\u2019était emparé d\u2019une population longtemps passive.N\u2019avait-elle pas subi presque sans réagir l\u2019hégémonie absolutiste du parti libéral provincial pendant trente-neuf ans ?Pour déloger les libéraux, il avait fallu une crise économique mondiale, une révolte au sein du parti au pouvoir et de l\u2019oligarchie régnante, une alliance électorale (1935) entre l\u2019Action libérale nationale de Paul Gouin et le parti conservateur provincial de Maurice Duplessis et, enfin, la fondation d\u2019un nouveau groupement politique (1936).L\u2019Union nationale, que Duplessis avait organisée en exploitant le manque d\u2019expérience des membres de l\u2019Action libérale nationale et en tirant habilement parti des circonstances, réunissait des conservateurs, des libéraux mécontents et des nationalistes.Duplessis était devenu le bénéficiaire de l\u2019agitation nationaliste et réformiste qui avait débuté à l\u2019époque de l\u2019Affaire Riel, un demi-siècle auparavant.Sa victoire du mois de juillet 1936 avait soulevé de grands espoirs.Depuis trois ans, j\u2019entretenais un commerce régulier avec l\u2019oeuvre de Lionel Groulx.Appartenant à ce groupe privilégié d\u2019élèves qui ne s\u2019énervent pas aux examens, je ramassais à chaque fin d\u2019année académique une abondante récolte de volumes.L\u2019institution que je fréquentais, le Collège de Saint-Laurent, avait abandonné la coutume de donner en prix les insipidités dorées sur tranche de la MA PREMIÈRE RENCONTRE 891 maison Marne et faisait large la part des auteurs canadiens.Ce fut ainsi que, dès la fin de ma syntaxe, j\u2019acquis mes premiers livres de l\u2019auteur que je considère toujours comme le principal de mes maîtres.Les études historiques de son premier volume de la collection Notre Maître, le passé m\u2019enthousiasmèrent.Certaines pages où l\u2019auteur exprimait en une langue éloquente son amour des hommes et des femmes qui ont bâti notre pays, sa foi inébranlable en la continuité de l\u2019oeuvre commencée, son admiration pour l\u2019endurance, l\u2019abnégation et la persévérance des pionniers me révélèrent mon identité nationale.Je me sentis solidaire de ces générations qui avaient lutté et souffert pour humaniser le territoire québécois.Je me rappelle avoir lu à haute voix plusieurs passages qui m\u2019impressionnaient tout particulièrement.Mes parents et mes jeunes frères furent souvent les auditeurs conscrits de mes déclamations.Je cherchais à leur communiquer mon enthousiasme.Parfois, ils me prièrent de m\u2019isoler dans ma chambre pour y continuer seul ma lecture.Le chat qui dormait sur mon lit se réveillait tout étonné d\u2019entendre ce professeur en herbe.Il ne savait pas qu\u2019il assistait à l\u2019aube d\u2019une vocation ! Une idée fixe s\u2019installa dans mon esprit.Je désirais ardemment rencontrer Lionel Groulx.Parmi les nombreux auteurs que j\u2019ai lus depuis mes premières lectures de l\u2019école élémentaire jusqu\u2019au moment présent, rares sont ceux que j\u2019ai voulu connaître en chair et en os.Ceux auxquels j\u2019ai été présenté au cours de ma carrière m\u2019ont généralement déçu.Celui qui a le talent d\u2019écrire ne sait pas toujours comment s\u2019adresser à un lecteur admiratif qui le rencontre pour la première fois.La plupart du temps, il n\u2019a rien à lui dire ou bien il parle uniquement de lui.J\u2019avais le pressentiment que Lionel Groulx ne me décevrait pas.La rumeur m\u2019avait appris qu\u2019il était très affable et toujours disposé à accueillir les jeunes qui lui rendaient visite.Mise au courant de mon projet, ma mère tenta de me faire comprendre que je ne devais pas importuner cet écrivain et ce professeur de renom.Ses travaux et ses nombreuses occupations ne lui laissaient pas le 892 ACTION NATIONALE temps de recevoir un jeune blanc-bec de dix-neuf ans qui venait de terminer sa classe de belles-lettres.Il m\u2019apparut impossible d\u2019abandonner mon dessein.Je m\u2019interrogeais sur l\u2019évolution politique du Québec.Premier ministre depuis quelques semaines, Duplessis avait montré qu\u2019il n\u2019avait nullement l\u2019intention de respecter les engagements pris envers les principaux membres de l\u2019Action libérale nationale qui avaient abandonné Paul Gouin pour se rallier à l\u2019Union nationale.René Chaloult, Ernest Grégoire et Philippe Hamel, dont la bonne foi avait été trompée, venaient de se désolidariser de l\u2019homme qu\u2019ils avaient aidé à s\u2019emparer du pouvoir.L\u2019agitation des séparatistes me semblait sans issue.L\u2019antisémitisme de certains groupes et leur fascisme larvé me rendaient perplexe.Les idéaux agriculturistes et corporatistes des clérico-nationalistes ne répondaient pas à mon inquiétude devant le phénomène de la crise économique qui sévissait depuis sept ans.Le milieu d\u2019hommes d\u2019affaires et d\u2019industriels auquel ma famille appartenait m\u2019avait habitué à d\u2019autres points de vue.La politique internationale \u2014 le New Deal de Roosevelt, la guerre d\u2019Ethiopie, l\u2019établissement d\u2019un régime républicain en Espagne et la guerre civile qui venait d\u2019y éclater, les dictatures de Hitler et de Mussolini, l\u2019expansionnisme japonais \u2014 retenait également mon attention.J\u2019essayais de relier les problèmes canadiens et canadiens-français à la conjoncture mondiale.Malheureusement, les écrivains et les journalistes québécois que je lisais ne m\u2019éclairaient que très peu à ce sujet.Une autre question se posait à mon esprit.Lionel Groulx était-il démocrate ou attendait-il un dictateur pour assurer le salut des Canadiens français ?Une phrase de l\u2019avant-propos de son premier volume de Notre Maître, le passé m\u2019intriguait quelque peu: \u201cLe sauveur de demain, s\u2019il doit se lever, sera l\u2019homme de foi et de génie qui aura embrassé dans la vue la plus large et la plus cohérente, l\u2019ensemble de nos problèmes, qui voudra mettre à les résoudre le sacrifice magnanime de sa vie et MA PREMIÈRE RENCONTRE 893 n\u2019empruntera qu\u2019à ce noble emploi de ses facultés, son magnétisme de chef.\u201d Plutôt enclin à croire que la démocratie demeurait le système de gouvernement le moins imparfait que l\u2019homme s\u2019était donné au cours d\u2019un long apprentissage, je ne pouvais accepter un programme de restauration nationale dont la réalisation dépendrait de la venue d\u2019un messie.Mes lectures historiques \u2014 j\u2019ai commencé à m\u2019intéresser à l\u2019étude de l\u2019histoire dès mes premières années du cours secondaire \u2014 m\u2019avaient appris que, si les grands hommes jouent un rôle important dans l\u2019évolution des sociétés, le progrès de celles-ci dépend également de leurs ressources humaines et matérielles, de leur équipement mental, de leur sagesse dans l'utilisation de leurs institutions et d\u2019une conjoncture favorable.Spéculer uniquement sur l\u2019apparition d\u2019un thaumaturge pour conduire un peuple vers une terre promise ne m\u2019emballait pas.J\u2019avoue, cependant, que cette idée avait cours dans les milieux nationalistes.Mussolini, surtout depuis la signature du traité du Latran (1929) entre le Saint-Siège et le gouvernement italien, comptait plusieurs admirateurs au Québec.Dès 1921, l\u2019un des dirigeants de l\u2019A.C.J.C., Yves Tessier-Lavigne, s\u2019était écrié en plein congrès: \u201cDemandons à Dieu de nous donner un homme de génie, organisateur à poigne, qui saura bien réaliser la tâche ardue dont la vision aujourd\u2019hui nous effraie.\u201d Le culte du \u201cchef\u201d a toujours hanté les imaginations au Canada français \u2014 de Papineau à Trudeau en passant par Duplessis ! Quant à moi, même si, comme tous mes compatriotes, j\u2019avais été exposé à l\u2019action de ce virus, je cherchais à me convaincre qu\u2019il était plus important pour les Canadiens français d\u2019améliorer leur système d\u2019enseignement, de s\u2019efforcer de prendre une place moins insignifiante dans la vie économique de leur province et de tirer un meilleur parti des institutions démocratiques.Mais ils devaient d\u2019abord y croire ! Après avoir préparé plusieurs brouillons, je rédigeai finalement une lettre dans laquelle j\u2019exprimais à Lionel Groulx ma profonde admiration et le priais de bien vouloir m\u2019accorder une entrevue.Mme Juliette Rémillard a 894 ACTION NATIONALE retracé ce document d\u2019époque dans les papiers du chanoine.En voici le texte intégral : Montréal le 3 septembre 1936 M.l\u2019abbé Lionel Groulx 847 Sherbrooke Monsieur l\u2019abbé.Si seuls les gens timides sont parfois téméraires ; je veux bien passer pour un timide.Vous avouer mon admiration sincère, juvénile et enthousiaste pour vous serait bien superflu puisque le coeur de toute la jeunesse canadienne-française vibre à l\u2019unisson du vôtre.D\u2019ailleurs ce n\u2019est pas dans ce but que je me permet Mon audace est encore plus grande: pourriez-vous m\u2019accorder une entrevue ?Ce rêve que je caresse depuis longtemps deviendra-t-il une réalité ?Quoique je n\u2019aie aucun titre à faire valoir auprès de vous pour forcer votre porte: je demeure tout confiant.Un disciple, un fidèle qui s\u2019efforce de se hausser jusqu\u2019à votre idéal sublime et qui ne désespère pas d\u2019y parvenir Michel Brunet 5119 Décelles Côte-des-Neiges Montréal J\u2019ai tenu à reproduire les nombreuses fautes de ponctuation et autres que contenait cette missive.Attribuons-les à l\u2019émotion.Celle-ci m\u2019avait, semble-t-il, même empêché de compléter mon troisième paragraphe.J\u2019avais dû me mêler dans la transcription de mes brouillons.Le style est celui d\u2019un rhétoricien de 1936 au Canada français ! Ma lettre expédiée, il ne me restait plus qu\u2019à guetter le facteur avec l\u2019appréhension d\u2019un correspondant qui regrette la missive qu\u2019il a écrite dès qu\u2019il l\u2019a déposée à la poste.Daignerait-il me répondre ?Sa réponse serait-elle favorable ?Je n\u2019eus pas à m\u2019interroger longtemps.Une MA PREMIÈRE RENCONTRE 895 carte que je conserve précieusement, toute écrite de sa main, me parvint quelques jours plus tard: Vaudreuil, 5 septembre 1936.Mon cher monsieur, Je compte rentrer à Montréal vers la mi-septembre.S\u2019il vous plaît de m\u2019appeler au téléphone, chez moi, à 847 Sherbrooke, est, je serai heureux de vous recevoir.Bien vôtre, Lionel Groulx, ptre Ma joie fut grande.Je déclarai à ma mère qu\u2019elle avait eu tort de me déconseiller ma démarche.J\u2019attendis avec impatience la mi-septembre.Celle-ci arrivée, j\u2019hésitai quelques jours avant de téléphoner.Je m\u2019exécutai avec un chat dans la gorge.Au jour \u201cJ\u201d, j\u2019arpentais la rue Sherbrooke bien avant l\u2019heure fixée.Enfin, le moment de sonner à sa porte arriva.Lionel Groulx lui-même me reçut.Souriant et simple, il m\u2019avoua que ma lettre lui avait fait grand plaisir et qu\u2019il espérait bien ne pas décevoir un lecteur qui désirait depuis si longtemps le rencontrer.Je bafouillai quelques mots qui avaient pour but de le remercier d\u2019avoir accueilli favorablement ma demande.Ne venais-je pas en inquisiteur ?Pour lui poser une question.J\u2019avais subitement mesuré la témérité de ma démarche.D\u2019où ma confusion.Pouvais-je maintenant reculer ?Nous étions rendus dans son cabinet de travail: une immense pièce remplie de volumes.Il m\u2019expliqua qu\u2019il venait de rapporter en ville les livres qu\u2019il avait déménagés à sa maison de campagne pour la saison estivale.S\u2019approchant de son bureau, il m\u2019invita à m\u2019asseoir.Je cherchais en vain un fauteuil ou une chaise disponible.Il y avait des livres sur tous les meubles.Eclatant de rire, de ce rire spontané et discret qui n\u2019était qu\u2019un prolongement de son sourire habituel, il s\u2019avança pour enlever deux gros bouquins \u2014 de la collection des Relations des Jésuites si ma mémoire ne me trahit pas \u2014 placés sur le siège de la chaise qu\u2019il voulait m\u2019offrir.Je m\u2019emparai des volumes et lui deman- 896 ACTION NATIONALE dai où les déposer.Dans mon énervement, j\u2019en échappai un.Il me suggéra de placer également l\u2019autre sur le plancher et d\u2019approcher ma chaise de son bureau.Après lui avoir dit combien l\u2019étude de l\u2019histoire, celle du Canada et de la civilisation occidentale en général, me passionnait, je lui avouai que mon intérêt pour cette discipline demeurait inséparable de celui que j\u2019éprouvais pour l\u2019évolution du monde contemporain.Comme tous les jeunes qui s\u2019intéressent à l\u2019histoire, je cherchais à comprendre le moment où je vivais et à prévoir l\u2019orientation de la société à laquelle j\u2019appartenais.Il est si naturel chez tous les hommes, en particulier lorsqu\u2019ils sont à l\u2019aurore de leur vie adulte, de demander à l\u2019historien de prédire l\u2019avenir même si sa fonction se limite à décrire le passé ! L\u2019historien qui s\u2019en étonne n\u2019a pas compris la philosophie existentielle qui guide les humains dans leur cheminement vers l\u2019avenir.Lionel Groulx n\u2019était pas un antiquaire et mon aveu ne le surprit nullement.Je ne lui cachai pas que j\u2019avais suivi attentivement l\u2019évolution politique récente du Québec et que je m\u2019interrogeais sur son sens.La volte-face du fondateur de l\u2019Union nationale, qui avait semblé incarner les espoirs d\u2019au moins deux générations de Canadiens français, signifiait-elle que nous n\u2019étions pas prêts à un renouveau de notre politique ?Il me répondit que la tournure des événements ne l\u2019avait nullement surpris.Je compris que Duplessis n\u2019avait jamais eu sa confiance.Sans le lui dire, je jugeai qu\u2019il était trop sévère envers l\u2019homme politique dont j\u2019avais suivi avec enthousiasme la campagne électorale de 1936.Trente-deux ans plus tard, je conserve la même opinion car je crois que la collectivité canadienne-française du Québec ne pouvait pas avoir alors un autre porte-parole que celui qu\u2019elle s\u2019était démocratiquement donné.J\u2019avais apporté avec moi mon exemplaire du premier volume de Notre Maître, le passé.Après avoir lu le passage sur lequel je m\u2019interrogeais, je lui posai brutalement ma question : \u201cL\u2019homme que vous décrivez ainsi et que vous semblez attendre, n\u2019est-ce pas un dictateur ?\u201d MA PREMIÈRE RENCONTRE 897 Ma remarque l\u2019amusa et le surprit à la fois.Il redressa la poitrine et porta la tête en arrière selon un mouvement familier bien connu de ses intimes: \u201cQue voulez-vous dire ?\u201d Je lui expliquai que pour moi ces lignes signifiaient qu\u2019il avait peu confiance à nos institutions démocratiques et qu\u2019il songeait à l\u2019ascension subite d\u2019un leader prestigieux qui s\u2019imposerait au peuple à la manière d\u2019un Hitler ou d\u2019un Mussolini.Il se leva et marcha en silence quelques secondes avant de me répondre.J\u2019eus l\u2019impression que personne ne lui avait auparavant fait cette objection.Me jugerait-il impertinent ?J\u2019aurais aimé pouvoir m\u2019enfoncer dans le plancher et disparaître.Combien longues elles furent ces quelques secondes ! Se tournant brusquement et me fixant dans les yeux, il me déclara que l\u2019histoire lui avait appris qu\u2019il n\u2019y a pas de grandes oeuvres sans l\u2019intervention d\u2019hommes supérieurs pour les mener à bonne fin mais que ceux-ci ne sont pas le produit d\u2019une génération spontanée.\u201cPour avoir des hommes de valeur, affirma-t-il, une société doit être en mesure de les produire et capable de les reconnaître et de les soutenir lorsqu\u2019ils se présentent.\u201d Après avoir repris sa place à sa table de travail, il continua sur le ton de la confidence : \u201cL\u2019une des grandes faiblesses du Canada français c\u2019est de s\u2019imaginer que les idées ont une existence indépendante de celle des hommes qui les portent.Une idée ne peut pas faire son chemin si elle ne rencontre pas des hommes qui l\u2019adoptent et la communiquent à d\u2019autres hommes.Trop souvent, précisa-t-il avec une lassitude soudaine dans la voix, nous pensons qu\u2019il suffit de lancer une idée généreuse et que celle-ci par sa seule force transformera la société.C\u2019est oublier l\u2019action des individus qui doivent donner vie à cette idée.Celle-ci ne peut voyager que d\u2019une tête à une autre tête.C\u2019est ici qu\u2019entrent en jeu les institutions démocratiques.Celles-ci ont pour but de donner au peuple la liberté de choisir la politique qui servira le bien commun.Mais le peuple ne peut exercer cette liberté que s\u2019il est bien informé.\u201d 898 ACTION NATIONALE, Me regardant bien en face et voulant dissiper mes derniers doutes, il conclut avec force: \u201cVous vous demandez si je crois en la démocratie.Je réponds oui parce que je crois en l\u2019homme doué d\u2019une âme rachetée par le Christ.Etre intelligent et raisonnable, éclairé par la foi et entraîné par sa volonté, l\u2019homme peut de grandes choses.Il suffit de le révéler à lui-même.C\u2019est pourquoi j\u2019aime répéter que, si les chefs politiques mettaient autant d\u2019efforts à instruire le peuple qu\u2019ils en dépensent à l\u2019abrutir, nous aurions une autre histoire.Avant de condamner la démocratie, cherchons à éclairer les citoyens en donnant à notre petit peuple une pensée nationale et dénonçons ceux qui exploitent la bonne foi des électeurs.\u201d Depuis, j\u2019ai souvent cité ces remarques à mes étudiants chaque fois que ceux-ci s\u2019interrogent sur la nature du processus démocratique.Celui-ci suppose une population bien renseignée et exige de ceux qui sollicitent ses suffrages un sens élevé de leurs responsabilités.Lionel Groulx fut l\u2019un de nos premiers penseurs à le comprendre.Toute sa vie fut consacrée à jeter les bases d\u2019une pensée au service de la collectivité.Homme d\u2019action intellectuelle, il a patiemment préparé les voies aux réalisateurs.Cette première rencontre fut suivie d\u2019échanges qui se sont échelonnés sur une période de trente ans.Je n\u2019ai jamais oublié ce premier contact.J\u2019avais dialogué avec un véritable maître parce qu\u2019il croyait en l\u2019homme, non pas l\u2019homme désincarné des idéologues mais l\u2019homme d\u2019ici marqué par son milieu et par son histoire.Sa plus grande contribution a été de lui aider à se définir, à découvrir son identité.Cette étape étant franchie, nous avons acquis un capital psychologique dont nous avons déjà commencé l\u2019exploitation.D\u2019autres étapes suivront.Lionel Groulx n\u2019en a jamais douté.26 avril 1968.Michel BRUNET La\tde Monsieur Groulx par Patrick Allen Quelques semaines seulement avant de quitter pour toujours son \u201cpetit peuple\u201d, Monsieur le chanoine Lionel Groulx m\u2019avait invité, en compagnie de mon épouse, \u201cà faire le tour\u201d de sa bibliothèque à 261, rue Bloomfield, à Outremont.C\u2019était une faveur inattendue.Des livres, et des documents il y en avait dans neufs pièces sur une douzaine que comprenait sa confortable résidence: dans le hall d\u2019entrée, dans la salle à manger, dans son bureau, sur son pupitre, sur ses fauteuils, dans les corridors secondaires de la maison, dans presque toutes les chambres de l\u2019étage supérieur, dans la salle de recherche au sous-sol et dans une chambre forte.Des grappes de tablettes remplies de livres descendaient le long de tous les murs, permettant à peine aux belles fenêtres de laisser libre passage à la lumière venant de l\u2019extérieur.Nous avions un peu l\u2019impression que la maison de Monsieur Groulx n\u2019était plus une maison, mais l\u2019habitat du livre; sa maison, c\u2019était un foyer de pensée, un refuge de chercheur, un univers d\u2019écrivain.Si Vigneault était passé par là, peut-être aurait-il cru bon de changer pour la circonstance son refrain de MON PAYS: \u201cMon pays, ce n\u2019est pas un pays, c\u2019est l\u2019hiver ; Mon jardin, ce n\u2019est pas un jardin, c\u2019est la plaine; Mon chemin, ce n\u2019est pas un chemin, c\u2019est la neige ; Mon pays, ce n\u2019est pas un pays, c\u2019est l\u2019hiver.J\u2019étais loin de penser alors que je reviendrais moins d\u2019un an plus tard dans le même sanctuaire, guidé cette fois par Mme Juliette Rémillard, secrétaire de Monsieur Groulx pendant près de trente ans, afin de faire plus ample connaissance avec les livres que l\u2019illustre disparu n\u2019ouvrira plus et que je devrai feuilleter seul pour en pré- 28^341 900 ACTION NATIONALE senter quelques-uns à un public qui en soupçonne déjà l\u2019intérêt, mais qui aimerait certes en savoir davantage.Maintenant que l\u2019organisateur du numéro spécial de VAction nationale consacré à la mémoire de Monsieur Groulx me demande de sortir de l\u2019ombre la bibliothèque que le grand historien a lui-même conçue et aménagée, avec sa collaboratrice immédiate, Mme Rémillard, je suis saisi de gêne et de fierté.De gêne, parce que la tâche excède ma compétence puisqu\u2019il faudra à tout prix distinguer ce qui est pièce de pointe dans un faisceau de livres dont tous paraissent aussi remarquables les uns que les autres.De fierté, parce qu\u2019une occasion m\u2019est donnée de pénétrer en chercheur dans le laboratoire du plus prolifique homme de pensée et d\u2019action de chez nous et le seul dont le président de l\u2019Académie canadienne-française, Monsieur Victor Barbeau a pu écrire: \u201cAutant par la rigueur de sa discipline et l\u2019étendue de sa science que par la probité de sa recherche et la hardiesse de ses vues, l\u2019oeuvre de Monsieur le chanoine Groulx est un monument sans réplique dans les lettres canadienne.\u201d (1) Le volume qui nous présente YOeuvre du chanoine Lionel Groulx comme \u201cun monument sans réplique dans les lettres canadiennes\u201d a été conçu par Monsieur Victor Barbeau.La bibliographie, qui fait le dénombrement et la classification de tous les discours et de tous les écrits de Monsieur Groulx, est l\u2019oeuvre de Juliette Rémillard et de Madeleine Dionne.Le tableau ci-dessous fait d\u2019après cette bibliographie donne l\u2019ordre de grandeur de l\u2019oeuvre de Monsieur Groulx: 1.Avant-propos, L\u2019œuvre du Chanoine Lionel Groulx, témoignage bio-bibliographique, les publications de l\u2019Académie canadienne-française, Montréal, 1964, 197 pages.Cette bio-bibliographie n\u2019a pas la sécheresse de celles que nous trouvons dans le commerce.Dans une présentation élégante et claire, elle nous apporte le sommaire des ouvrages, les jugements et les critiques de tous les milieux, avec les précisions bibliographiques qui s\u2019imposent.Elle ajoute ainsi « à l\u2019histoire du Canada français, l\u2019histoire de l\u2019œuvre qui en est la magistrale illustration ».C\u2019est la forme la plus durable et la plus éloquente de l\u2019amitié et de l\u2019admiration que l\u2019Académie canadienne-française pouvait donner à son doyen, le chanoine Lionel Groulx. LA BIBLIOTHÈQUE DE GROULX 901 Oeuvres historiques 23 titres d\u2019ouvrages 17 brochures 42 séries de cours Oeuvres oratoires 85 sermons 21 retraites 70 allocutions et discours 3 discours patriotiques 200 conférences (religieuses, patriotiques, historiques, éducatives, à caractère social, à la radio et à la télévision) Divers 95 poésies, contes, romans, lettres ou préfaces 210 articles dans une trentaine de revues et de journaux 12 ouvrages en collaboration 232 critiques, compte rendus d\u2019ouvrages etc., etc.Cet apport sans précédent aux lettres canadiennes met d\u2019abord en relief le talent, l\u2019activité et la ténacité exceptionnelle de son auteur ; il suppose aussi un outil efficace de production et une méthode de travail et de communication que nous tentons maintenant de présenter.Taille de l\u2019instrument de travail La bibliothèque de M.Groulx compte environ 8000 livres, 2000 brochures et quelque 350 revues, qui forment sa collection personnelle.A cette collection, il faut ajouter ses manuscrits personnels, ses transcriptions de documents d\u2019archives et d\u2019autres provenant de sources diverses, ses cours, sa correspondance, son vaste recueil d\u2019articles de journaux et de revues qui constituent l\u2019un des spicilèges les plus remarquables du Canada tout entier.Ce qui frappe dans les collections recueillies graduellement par M.Groulx, c\u2019est l\u2019ordre qui règne.Une classification méthodique permet à quiconque de se retrouver, grâce au patient labeur que Madame Rémillard a accompli, pendant une trentaine d\u2019années.M.Groulx avait, en effet, compris qu\u2019une bibliothèque n\u2019est pas un 902 ACTION NATIONALE simple rangement arbitraire de livres où même le premier intéressé est vite perdu.Il a voulu que sa nièce se prépare à sa tâche par un cours en bibliothéconomie, ce qu\u2019elle a fait brillamment.Nantie d\u2019une technique suffisante, Mme Rémillard a su classer tous les livres, toutes les brochures, toutes les revues et tous les dossiers et les manuscrits pour les rendre facilement accessibles.M.Groulx préférait un système de classification par ordre de matière et d\u2019auteurs.Il ne voulait pas de numéro, pas de cote.Seules les brochures ont été marquées d\u2019un numéro.Grâce à un fichier bien bâti par auteur et matière, on peut maintenant avoir une vue panoramique de toute la collection de la bibliothèque.Elles sont rares les collections privées qui sont ainsi organisées.J\u2019ai eu l\u2019occasion d\u2019en visiter un certain nombre au Canada, aux Etats-Unis et même en France; je n\u2019en ai pas trouvé de mieux aménagées du point de vue technique.On a l\u2019impression que M.Groulx organisait sa collection pour répondre aux besoins d\u2019une certaine catégorie de chercheurs et de rédacteurs de revues, notamment celle de l\u2019Institut d\u2019Histoire de l\u2019Amérique française qu\u2019il devait fonder à la fin de sa carrière comme professeur à l\u2019Université de Montréal.Caractère initial de l\u2019instrument La taille de la collection importe moins que sa nature ou son caractère propre.Notons en passant que M.Groulx n\u2019a pas constitué ses collections pour décorer sa maison, frapper le visiteur ou se faire juger pour un autre que lui-même; il avait été un étudiant curieux et brillant; il était un homme authentique de son milieu, un humaniste, un historien, un écrivain prolifique et un prêtre d\u2019avant-garde: ses collections de bibliothèque sont faites à son image.En tête de sa collection, non pas un incunable ou un livre rare, mais le premier livre qu\u2019il a pu lire dès ses premières années de petite école, on découvre un livre qu\u2019il a conservé avec soin et que Mme Rémillard tient aussi à conserver et qui s\u2019intitule Simon et Simonne, par LA BIBLIOTHÈQUE DE GROULX 903 Marthe Bertin, édité chez Marne à Paris.C\u2019est un livre de prix comme on en donnait aux meilleurs élèves à l\u2019école du village ou à l\u2019école du rang.A l\u2019intérieur de la page couverture, M.Groulx, devenu professeur d\u2019histoire et écrivain de pointe, a écrit ces lignes: \u201cPetit volume que je conserve précieusement.Il me fut donné à l\u2019Ecole des Viateurs, à Vaudreuil.Il m\u2019est précieux pour avoir été l\u2019un des premiers livres que j\u2019ai lu et relu, tant j\u2019avais soif de lecture et tant les livres étaient rares.\u201d On sait que dans la plupart des familles canadiennes-françaises du temps, on ne pouvait que rarement offrir en pâture à l\u2019esprit des jeunes que Y Almanach du peuple et les livres de M.l\u2019inspecteur ou de récompense en fin d\u2019année scolaire.Le goût et le besoin de lire incitaient le jeune Groulx à conserver les livres qu\u2019il méritait en récompense et à se procurer ceux qui apaisaient sa curiosité intellectuelle.C\u2019est ainsi que les oeuvres et surtout les biographies d\u2019hommes comme Louis Veuillot et Joseph de Maistre qu\u2019il a lues pendant sa versification font encore partie de sa collection.Il y ajouta plusieurs oeuvres de grands maîtres qui ont frappé son adolescence en belles-lettres, en rhétorique et en philosophie: Montalembert, Lacor-daire, Ozanam, le Père Gratry, etc.A côté de celles-là, il est d\u2019autres oeuvres qu\u2019il a relues souvent pendant sa vie de collégien; les oeuvres et biographies de Racine, Corneille, La Fontaine, Madame de Sévigné, La Bruyère, Bossuet, Massillon, Fléchier, etc.Tel est le fondement de la culture comme aussi de la collection de celui qui ignorait encore l\u2019orientation que devrait prendre sa carrière et que peu d\u2019historiens contemporains ont pu dépasser et même approcher.Ce n\u2019est pourtant encore ici que le terreau où s\u2019enracinera le grand arbre d\u2019une collection de plus en plus spécialisée.Caractère plus définitif de l\u2019instrument \u201cVenu ou plutôt amené à l\u2019histoire\u201d, en 1915, M.Groulx a lancé ses voiles vers un nouvel horizon.Pour 904 ACTION NATIONALE s\u2019initier à son métier, il n\u2019avait personne autour de lui, pas de maître en chair et en os, pas d\u2019université facilement accessible dans le milieu.Les livres existaient et il les trouva.Il décida de lire les maîtres de l\u2019histoire.Il commença par Thucydide et passa ensuite aux Romains, à Tite-Live, à Suétone, à Tacite, qu\u2019il lut \u201cdans la belle traduction de Guillaume de Budé\u201d.Quelques historiens anglais et américains ont eu aussi sa faveur et sont aussi venus enrichir sa collection.Les maîtres de l\u2019école française ont cependant eu sa préférence : Augustin Thierry, Thiers, Guizot, etc.Il a lu en partie l\u2019oeuvre de Godefroi Kurth et de Taine.Bien d\u2019autres aussi, notamment ceux qui régnaient en historiens en 1931, comme Louis Madelin, Georges Goyau, Louis Gillet, Pierre de Nolhac, Pierre Gaxotte et Pierre de la Gorce (2).Rappelons ici que M.Groulx, la veille de sa mort, mettait la dernière main à l\u2019article sur Pierre de la Gorce publié dans les Cahiers de l\u2019Académie canadienne-française, le no 11.Tels étaient les grands noms que M.Groulx avait inscrits dans sa collection avant 1935.En 1968, nous sommes ainsi en présence d\u2019une collection bien différente par la taille et la diversité, bâtie autour des classiques dont nous venons d\u2019énumérer les noms autour de M.Groulx.Pour nous en rendre compte, pénétrons ensemble dans l\u2019atelier de travail, le bureau personnel de notre illustre disparu.L\u2019atmosphère est agréable et propice à la recherche.Au mur, presque en face du fauteuil de travail, l\u2019image de deux hommes que M.Groulx et beaucoup d\u2019autres avec lui ont gravé dans leur mémoire : celle de Henri Bourassa et celle d\u2019Armand Lavergne.Sur deux des quarante-cinq rayons de sa bibliothèque, la sculpture de la Vierge aux blés, de Bourgault, et celle de \u201cLa vie est belle\u201d, de Paul-Emile Caron.Face au visiteur qui entre dans le bureau une mosaïque des photographies de ceux qui ont créé et maintenu la Fondation Lionel Groulx \u201cafin que vive un Institut d\u2019histoire\u201d : Maxime Raymond, 2.Pierre de la Gorce, par Lionel Groulx, pages 130 â 136 dans Cahiers de l'Académie canadienne-française, no 11, Reconnaissances littéraires, Montréal, 1967. LA BIBLIOTHÈQUE DE GROULX 905 président, et fondateur, Joseph Blain, président actif, Dr Jacques Genest, vice-président, et les directeurs: Roger Charbonneau, Gérard Plourde, C.-A.Emond, J.-A.Dionne.A gauche du beau pupitre de travail de M.Groulx, oeuvre de l\u2019Ecole du Meuble de Montréal, une bibliothèque tournante où le grand historien plaçait bien près de lui les ouvrages de consultation courante et de références dont il avait le plus souvent besoin, du matin au soir: encyclopédies et dictionnaires généraux et spécialisés, dictionnaire étymologique, dictionnaire biographique, dictionnaire historique, dictionnaires des idées suggérées par les mots, dictionnaire de synonyme, etc.; quelques annuaires, quelques répertoires bibliographiques, notamment l\u2019inventaire chronologique des livres, brochures, journaux et revues publiés en langue française dans la province de Québec, depuis la fondation de l\u2019imprimerie au Canada, de 1764 à 1905, par N.-E.Dionne; enfin, l\u2019essai bibliographique, par Philéas Gagnon en deux tomes.Dans les rayons de bibliothèque tout autour de son bureau, M.Groulx conservait ses grandes collections sur l\u2019histoire.Quelques titres donnent une idée de l\u2019ampleur de ces collections: \u2014 Les Relations des Jésuites \u2014 Les documents concernant l\u2019histoire constitutionnelle du Canada \u2014 Chronicle of Canada (32 tomes) \u2014 History of Canada (Kingsford, 10 tomes) \u2014 The Siege of Quebec and the Battle of the Plain of Abraham (Doughty, 6 tomes) \u2014 Canada and its Provinces (23 tomes) \u2014- A History of Americas (8 tomes) \u2014 Workman\u2019s Works (Parkman, 13 tomes) \u2014 Collection des documents historiques sur la Nouvelle-France recueillis aux archives de la province de Québec ou copiées à l\u2019étranger \u2014 Bulletins des recherches historiques (Québec, 44 tomes) \u2014 Extraits des archives des ministères de la guerre et de la marine (14 tomes) \u2014 History of Louisiana (3 tomes) 906 ACTION NATIONALE \u2014 The Documentary History of New York (4 tomes) \u2014 Jugements du Conseil supérieur de Québec (6 tomes) \u2014 Histoire de la colonie française en Canada (3 tomes) \u2014 Lord Durham\u2019s Report on the Affairs of British North America (3 tomes) \u2014 Jugements du Conseil Souverain de la Nouvelle-France (4 tomes) \u2014 The Makers of Canada (11 tomes) \u2014 Les Jésuites de la Nouvelle-France au XVIIe siècle (3 tomes) etc., etc.Cette liste passe sous silence beaucoup de titres d\u2019ouvrages qu\u2019affectionnait particulièrement M.Groulx, comme son Louis Riel, par G.F.G.Stanley, mais elle suffit à donner une idée du style de collections dont s\u2019entourait l\u2019historien national.C\u2019est pourtant ailleurs, dans une autre pièce de la résidence de M.Groulx qu\u2019il faut aller voir ce qu\u2019il avait de plus précieux.C\u2019est au sous-sol, dans une chambre forte que l\u2019on doit pénétrer.Il conservait là bien rangés, grâce au soin de sa secrétaire, Madame Rémillard, des manuscrits, des livres rares, des collections de journaux qui ont maintenant cessé de paraître, des dossiers de toute nature et introuvables ailleurs.a) Des manuscrits authentiques A titre d\u2019exemples, mentionnons ceux qui ont été donnés à M.Groulx par Mme Jeanne Girouard-Décarie, décrivant la rébellion de 1837 ou apportant des lettres inédites de Louis-Joseph Papineau, etc.Puis la correspondance de Laurier avec Georges Pelletier, celle d\u2019Alphonse Desjardins, sur l\u2019affaire des écoles du Nouveau-Brunswick, etc., etc.La chambre forte renferme en outre les notes d\u2019archives écrites à la main à Ottawa, par M.Groulx, lui-même, et formant 14 volumineux tomes bien reliés par Mme Rémillard elle-même; une quarantaine d\u2019autres volumes représentent aussi des notes et des transcriptions LA BIBLIOTHÈQUE DE GROULX 907 sous forme dactylographiée ou polycopiée de documents d\u2019archives, de lettres, de décisions politiques ou administratives.A elles seules les lettres de L.-J.Papineau forment 17 tomes.Puis, nous trouvons tous les manuscrits personnels des nombreux ouvrages que M.Groulx a publiés et les manuscrits de ceux qui ne le sont pas encore, comme les huit tomes de ses mémoires.b)\tLes livres et les journaux rares M.Groulx tenait à conserver dans sa chambre forte plusieurs de ses livres rares dont voici quelques titres : \u2014 Histoire et description générale de la Nouvelle-France, le journal historique d\u2019un voyage fait par ordre du roi dans l\u2019Amérique septentrionale, par le Père Charlevoix, s.j.(Paris, 1744, 6 tomes) \u2014 Moeurs des sauvages américains comparées aux moeurs des premiers temps, par le Père Lafitare, s.j.(Paris, 1744, 4 tomes) \u2014 Histoire de l\u2019Amérique septentrionale, par M.de Bacquaville de la Potherie (Paris, 1732, 4 tomes) \u2014 Relations inédites de la Nouvelle-France (1672-1679), pour faire suite aux anciennes relations (1615-1672) (2 tomes) \u2014 Traité de la loi des fiefs chez Guillaume Brown (Québec, 1777) Devant les collections de journaux et documents qui ont eu dans le passé une grande renommée et qui conservent un intérêt certain en 1968, notons, parmi ceux que cache la chambre forte : \u2014 L\u2019Aurore des Canadas \u2014 Le Courrier \u2014 L\u2019Opinion publique \u2014 Les Ordonnances des intendants et arrêts \u2014 Le Journal de la Chambre du Bas-Canada \u2014 Le Journal de la province du Bas-Canada Etc., etc.c)\tQuelques dossiers, importants M.Groulx a tenu à conserver le testament authentique d\u2019Olivar Asselin, les dossiers de Riel, de la polémique 908 ACTION NATIONALE sur Dollard des Ormeaux, les dossiers de Mgr Langevin, celui de Mgr Charbonneau, celui du Bloc populaire, etc., etc., ainsi que la correspondance de Maxime Raymond et d\u2019autres liasses de correspondance.d) Les spicilèges C\u2019est un volumineux documentaire, de quelque trente forts tomes, contenant des coupures de journaux et des photographies méthodiquement classées et présentant un magnifique ensemble de commentaires et de compte rendus sur l\u2019activité de M.Groulx.A travers cette robuste collection, on peut découvrir ce que les penseurs et les journalistes ont dit et pensé du grand historien et retracer d\u2019année en année les ramifications de son influence et de son prestige.C\u2019est une gerbe aux mille épis qui fera rêver plus d\u2019un historien et plus d\u2019un rat de bibliothèque.Nous n\u2019avons encore rien exploré des collections qui garnissent les murs de cinq ou six autres pièces de la résidence de M.Groulx.Qu\u2019il suffise de dire que l\u2019éventail est aussi étendu que les domaines du savoir.Les autres ouvrages touchent un peu à tout: littérature française, littérature canadienne-française, arts, sociologie, philosophie, théologie, etc.Il paraît plus intéressant de tenter de voir un peu comment M.Groulx se servait de ses livres, s\u2019il avait une méthode originale de travail.Nous prenons ici un risque calculé.Méthode et instrument de travail La veille de sa mort M.Groulx raconte dans l\u2019article cité plus haut qu\u2019il avait eu la plus grande envie du monde d\u2019obtenir une entrevue avec Pierre de la Gorce, à Paris, pour avoir de lui quelques renseignements sur sa METHODE DE TRAVAIL.Il réussit.Pour M.de la Gorce, \u201ctout problème d\u2019histoire est un procès.Je constitue mon dossier le mieux que je puis.Je fais l\u2019examen soigneux des parties; puis, s\u2019il y a lieu, je donne mon avis.\u201d Et M.Groulx \u201ccomprit mieux alors, chez l\u2019historien, ces longs et minutieux examens des faits, retournés LA BIBLIOTHÈQUE DE GROULX 909 parfois en tous sens, patiemment suivis en leur long cheminement, puis le goût du portrait des personnages rencontrés à certains carrefours, coup d\u2019oeil de fin psychologue qui saisit le mobile secret d\u2019événement restés inexpliqués et parfois même d\u2019étonnantes catastrophes.\u201d Ce que monsieur Groulx a aimé en ce maître historien, comme il appelle M.de la Gorce, \u201cc\u2019est la souveraine domination de l\u2019esprit critique sur la matière historique.\u201d Dès 1929 Monsieur Groulx donnait un cours sur la méthode de recherche dans les archives et les autres documents publiques.Les notes qu\u2019il a laissées de ce cours font voir une logique vigoureuse et des préoccupations à caractère unique dans le milieu canadien-français d\u2019alors : initiation fouillée au travail de recherche, dans un bibliothèque générale et une bibliothèque spécialisée, recours au répertoire bibliographique pour la découverte du plus grand nombre possible d\u2019articles et de livres sur le sujet donné.Il abordait ensuite les ressources disponibles dans les archives, les mécanismes d\u2019accès, le traitement à donner aux faits et le sens du cheminement dans la critique historique.M.Groulx exploitait à fond les ressources de sa bibliothèque.Il annotait la plupart de ses livres.On trouve trois genres d\u2019annotations: des soulignés, des commentaires en marge et des synthèses à la fin ou au commencement du livre, avec l\u2019indication des pages qui l\u2019avaient frappé pour une raison ou pour une autre.Quand il avait à écrire une lettre importante, il esquissait toujours un plan.Quand il préparait un article, un discours, un ouvrage, toujours le plan s\u2019étalait d\u2019abord très simple, puis graduellement plus étendu, souvent avec l\u2019indication de sources à consulter.Il raturait, ajoutait à droite, à gauche, en marge, au-dessus, au-dessous d\u2019une idée maîtresse qui tout à coup devenait secondaire ou revenait au premier rang.La rédaction du texte imposait souvent de nouvelles modifications au plan apparemment définitivement arrêté.Toutes ses transcriptions d\u2019archives étaient soigneusement rattachées à des sources pré- 910 ACTION NATIONALE cises qu\u2019il introduisait minutieusement dans son texte original, même si pour fin d\u2019imprimé il ne jugeait pas à propos de se reporter à ces sources.Ses intimes savent que lorsqu\u2019il rédigeait, il avait autour de lui une cascade de documents, de livres et d\u2019articles de revues qu\u2019il avait placés selon un ordre qu\u2019il avait décidé et qu\u2019il ne fallait pas déranger.Quand il se rappelait qu\u2019un autre auteur avait exprimé une opinion différente, il demandait l\u2019ouvrage.Il allait souvent le chercher lui-même, sans référence au fichier.Si, par malheur, il ne le trouvait pas et que sa secrétaire ne pouvait pas le retracer, il insistait, il décrivait l\u2019ouvrage par sa taille ou sa couleur, tant sa mémoire du livre était fine.C\u2019est ainsi que ses livres et ses documents de travail étaient pour lui des outils essentiels et bien personnels.Il les avait achetés souvent lui-même lors de ses visites dans les librairies; il les avait parfois obtenus d\u2019un libraire comme Ducharme; il les avait étudiés et pouvait s\u2019en servir au bon moment.Historien par profession, il ne restait pas cantonné dans le passé.Toutes les recherches en histoire le passionnaient.La critique historique, il en était insatiable.S\u2019il n\u2019achetait pas tout ce qui se publiait faute de ressources, il cherchait à se tenir au courant de tout par les commentaires qu\u2019il lisait dans les revues et les journaux, ceux qu\u2019il entendait à la radio et à la télévision.Il savait faire un choix selon ses moyens.On peut le constater par la diversité des brochures et des revues qu\u2019il possédait sur l\u2019histoire.Parmi les revues que M.Groulx recevait et suivait particulièrement arrêtons-nous à: America, History and Life, le Bulletin de la Société historique franco-américaine, les Cahiers de l\u2019Institut d\u2019histoire de l\u2019Université Laval, Canadian Historical Review, The Catholic Historical Review, Connecticut Historical Society Bulletin, les Ecrits de Paris, Etudes, Etudes historiques (Paris), Historical Abstracts, History To-Day, Illinois Catholic, Historical Review, Magazine of History (India), Louisiana Historical Quaterly, New York Regional History, Revue de la Société d\u2019histoire et de géographie d\u2019Haïti, Revue de Paris, Revue des Deux-Mondes, Revue LA BIBLIOTHÈQUE DE GROULX 911 historique (PUF), The Ohio History, Recherches socio-graphiques, La vie intellectuelle et A Magazine of Barly America.Ces revues et beaucoup d\u2019autres permettaient à M.Groulx d\u2019avoir l\u2019oeil sur le présent tout en se tenant au courant d\u2019aussi près que possible des recherches critiques en histoire.La génération nouvelle d\u2019historiens tentera peut-être de mordre sans discernement et à belles dents dans certaines oeuvres et dans certaines attitudes historiques de M.Groulx.Celui-ci leur a répondu d\u2019avance par une citation qu\u2019il avait tirée de Fustel de Coulanges et qu\u2019il avait inscrite au début de ses notes de cour : \u201cL\u2019histoire est devenue chez nous une sorte de guerre civile en permanence.Nos historiens ne nous apprennent plus qu\u2019à maudire les générations précédentes.Ils nous recommandent de ne pas leur ressembler.Ils brisent les traditions françaises et s\u2019imaginent qu\u2019il restera un patriotisme français.\u201d Victor Barbeau ne doit pas être le seul à pouvoir dire que \u201csans l\u2019abbé Groulx, j\u2019en serais encore à me chercher une patrie\u201d.Nous en sommes tous là à divers degrés.Sans M.Groulx, nous n\u2019aurions peut-être pas de jeune génération d\u2019historiens ; sans lui, nous n\u2019aurions pas pris conscience de nous-même et nous serions encore à peine capable de nous interroger.Son oeuvre personnelle est à elle seule une bibliothèque.La bibliothèque qu\u2019il s\u2019est donnée, il l\u2019a bâtie à coup de sacrifices ; il nous a montré comment nous servir d\u2019un tel instrument de travail et il y aurait une thèse à écrire sur ce seul aspect de l\u2019activité de M.Groulx.Espérons que les démolisseurs et les iconoclastes ne toucheront jamais à cette bibliothèque qui a été l\u2019instrument d\u2019une oeuvre qui n\u2019a peut-être rien de comparable où que ce soit dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui.A Genève, dans d\u2019autres villes européennes et américaines, on a institutionalisé quelques bibliothèques de grands maîtres qui sont devenus des centres très spécialisés de recherche.Pourquoi ne pas commencer au Québec avec celle de M.Groulx ?6 mai 1968 Patrick Allen GROULX [I LA CONFEDERATION par Rosario Bilodeau « Les idées que nous exposons ne sont pas nôtres.Elles sont le bien de tous ceux qui réfléchissent.» L.Groulx, Orientations, (Montréal 1935), 9 Depuis cinquante ans, l\u2019abbé Lionel Groulx est l\u2019historien Canadien français qui a consacré à la Confédération les études les plus nombreuses et les plus sérieuses.L\u2019historien est engagé dans l\u2019action nationale.Cette action se déroule, pour la nation dont il est l\u2019inspirateur, à l\u2019intérieur d\u2019un régime fédératif qui est la source de bien des ambiguïtés.A compter de 1917 surtout, ce sera une des tâches de l\u2019abbé Groulx de dégager notre idéal national de l\u2019ambiguïté et de la multiplicité des loyalismes inhérents au régime fédératif.Un examen critique de cette tâche exigerait une longue étude.Nous ne pouvons ici que recueillir, dans l\u2019oeuvre du maître, quelques-unes de ses pensées sur la nature du pacte fédératif, sur son fonctionnement et sur son avenir.La difficulté est grande de circonscrire un idéal national dans un pays binational, biculturel et qui se voudrait bilingue.Cette difficulté existe depuis la juxtaposition de deux nations au Canada en 1760 et elle s\u2019est accrue par la multiplication des parlements en 1867.Lorsque Groulx voudra, en 1924, traiter de l\u2019idée nationale, il se trouvera en présence des données suivantes: \u201cMinorités françaises dans les Etats anglais, ou majorité française dans la province de Québec, il nous faut d\u2019abord faire le partage de nos devoirs envers notre race et envers notre Etat provincial; faire ensuite le partage de nos devoirs envers l\u2019Etat fédéral qui est au-dessus des Etats provinciaux ; faire enfin le partage de nos devoirs envers GROULX ET LA CONFÉDÉRATION 913 l\u2019Empire qui est au-dessus de l\u2019Etat fédéral.\u201d (1) Et après avoir signalé cette faiblesse de l\u2019idée nationale, dont nous souffrons toujours, il concluait en plaisantant: \u201cPour être en règle avec tous les loyalismes, nous sommes obligés de tenir dans nos mains trois ou quatre drapeaux où il ne manque que le nôtre.\u201d (2) L\u2019année suivante, il explicitait cette même idée: \u201cEn tout Etat fédératif, la notion de patriotisme est de soi complexe, embrouillante pour l\u2019esprit populaire.Aux aspirations si simples de l\u2019ancienne nation canadienne-française, étaient venues se superposer ce que l\u2019on appelait les aspirations de la plus grande nation canadienne, être imprécis et confus.\u201d (3) Et sa conclusion ressemble à la précédente : \u201cAu Canada français, nous sommes devenus le peuple qui a deux ou trois patries, excepté la sienne.\u201d (4) Entre ces allégeances, comment faire le partage quand ce sont les mêmes hommes et les mêmes partis, au surplus, qui oeuvrent sur l\u2019une et l\u2019autre scènes, la scène provinciale et la scène fédérale, et qui parlent avec autant de facilité de l\u2019indépendance du Canada, un jour, que de l\u2019autonomie ou de l\u2019indépendance du Québec, le lendemain ?Comment sommes-nous devenus ce peuple sans patrie ?La naissance de la nation canadienne-française date d\u2019avant 1760, mais 1760 remet à nos pères et à eux seuls la garde de notre destin.Ainsi \u201cl\u2019heure de 1760 fut capitale pour nous\u201d (5).Jusqu\u2019en 1774, nous devons penser davantage à la défense qu\u2019à la reconstruction.Avec l\u2019Acte de Québec de 1774, \u201cles Canadiens sont devenus définitivement et officiellement des Canadiens\u201d, (6) constate Groulx, mais nous savons qu\u2019ils sont incapables de se définir.1791 marque un autre progrès puis- 1.\tDix Ans d\u2019Action française, (Montréal, 1926), 224.2.\tIbid.3.\tIbid., 252.4.\tIbid., 225.Nous remarquons tout de même qu'en 1917, l\u2019abbé Groulx avait écrit: « Dégagée des étroitesses du provincialisme, l\u2019idée de patrie s\u2019était amplifiée aux yeux de tous.» RHAF, vol.XXI no 3a 667.5.\tIbid., 240.6.\tIbid., 244. 914 ACTION NATIONALE que le Bas-Canada devient une colonie distincte, un Etat français.Pour la deuxième fois, l\u2019Angleterre consacrait \u201cles aspirations latentes du petit peuple\u201d (7).C est une étape importante, quand on la voit dans la perspective du sentiment national.\u201cLes pensées et les volontés collectives auraient enfin où se réunir et se concerter\u201d puisque \u201cle régime politique de 1791 apportait à la jeune nationalité un moyen d\u2019action plus efficace, un organe qui pouvait devenir puissant: au-dessus des petites collectivités paroissiales, il a dressé le comté ; au dessus du comté, il a hissé le parlement\u201d (8).Durant le demi-siècle suivant, qu\u2019exprime le nationalisme de Papineau et de ses amis \u201csinon la volonté d\u2019un jeune peuple d\u2019être maître de sa politique et de ses finances, maître du domaine national et des ressources du pays, maître de sa culture intellectuelle et des moyens de la soutenir\u201d ?(9) Tenons compte du fait que l\u2019Union devait aboutir à notre suppresion pour saisir, dans l\u2019interprétation de Groulx, 1 importance du retournement de 1842 qui fait que \u201cle parlement uni devint un parlement fédéral où chaque groupe légiféra pratiquement pour sa province\u201d (10).Et c\u2019est dans cette dernière optique que l\u2019historien a vu, en 1925, les institutions politiques de 1867 où \u201cdeux races s\u2019associent pour s\u2019entr\u2019aider, nullement pour se subordonner ou se fusionner\u201d (11).Mais la confusion va croître, encore une fois, lorsque des hommes tels Georges-Etienne Cartier, dans leur enthousiasme pour la création de 1867, lanceront le mot de \u201cnouvelle nationalité\u201d.Veulent-ils traduire le \u201cnew nation\u201d des \u201cPères\u201d anglais ?Ils se croiront obligés d\u2019expliquer qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une \u201cnationalité politique\u201d au-dessus des nationalités française et anglaise.N\u2019est-ce pas assez, après ces phases de notre histoire décrites par Groulx, pour embrouiller sinon effacer dans l\u2019esprit de la popula- 7.\tIbid., 245.8.\tIbid., 246.9.\tIbid., 247.10.\tIbid., 249.11.\tIbid., 250. GROULX ET LA CONFÉDÉRATION\t915 tion l\u2019idée de patrie ?Cette évolution a ébranlé \u201cnotre vieil idéal national\u201d.C\u2019est le moins qu\u2019on puisse dire.Fruit de cette évolution, le régime de 1867 est accepté comme une union fédérative et non comme une union législative.Ce fut le résultat d\u2019une grande bataille.\u201cEn réalité, elle se livrait depuis vingt-cinq ans, depuis le temps de l\u2019Union, explique Groulx, par l\u2019obstination inflexible de nos chefs à ne pas accepter l\u2019effacement de notre province.\u201d (12) Tel était donc l\u2019enjeu qui nous a risqués dans la Confédération.Et l\u2019union fédérative, dans les conditions qui existaient en 1867, apparaissait comme \u201cla bonne solution\u201d puisqu\u2019elle était dans la ligne de \u201cl\u2019ancien programme de la race\u201d, le programme de \u201cnotre survivance française\u201d qui rendait possible \u201cla légitime survie des aspirations nationales\u201d (13).Rendue possible grâce au Bas-Canada, la Confédération devait assurer la stabilité de la condition politique et nationale des Canadiens français et non pas en accroître les périls.Et c\u2019est pour cette double raison, selon l\u2019abbé Groulx, que ce sera le Canada français qui déterminera la nature même du contrat fédératif.Il s\u2019agit d\u2019un double contrat: \u201cun contrat politique qui réservera toute son autonomie de province, délimitera soigneusement juridictions fédérales et juridictions provinciales; mais aussi un contrat de caractère national et religieux qui, avec les droits de la nationalité canadienne-française, fixera la condition des minorités religieuses dans les provinces\u201d (14).Ce n\u2019est pas que les Canadiens français aient accepté ce contrat à l\u2019unanimité.L\u2019union fédérative leur avait paru acceptable alors qu\u2019ils rejetaient absolument l\u2019union législative.Mais l\u2019union fédérative elle-même a suscité des inquiétudes et une vive opposition, telle que Groulx pouvait rappeler en 1927: \u201cEtre ou n\u2019être pas fédéraliste, 12.\tLa Confédération canadienne, (Montréal, 1918), 61.13.\tIbid., 65.14.\t« Les Canadiens français et la Confédération », RHAF, vol.XXI, no 3a, 682. 916 ACTION NATIONALE c\u2019était trahir ou ne pas trahir sa race et tous ses espoirs.\u201d (15) Et la Confédération ne fut tout de même votée au parlement de 1865 que par vingt-sept députés canadiens-français contre vingt-deux.De quoi s\u2019inquiète-t-on ?De ce qui, depuis 1774, fait l\u2019objet du sentiment national des Canadiens français sinon leur concept même des éléments de la nationalité: la langue, la foi, les droits civils.Les articles 133 et 93 de l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique offriront des garanties à la sauvegarde de ces éléments.Ces garanties ne seront efficaces que si le peuple qui en bénéficie possède \u201cun cadre politique autonome\u201d capable de soustraire ses ressortissants à l\u2019Etat unitaire, \u201cdestructeur des particularisme\u201d.(16) De par sa nature même, une fédération politique suppose l\u2019autonomie des unités composantes.Sa durée elle-même tient à la solidité des garanties qu\u2019elle peut offrir aux droits des parties.Qu\u2019adviendra-t-il si le pouvoir central mine l\u2019autonomie de ce cadre politique et n\u2019oblige pas les autres unités de la fédération à respecter chez elles les droits des minorités qui y vivent ?L\u2019historien a toujours vu dans la Confédération canadienne un pacte entre deux groupes ethniques, entre deux nations.Dès 1917, il écrivait: \u201cNous assistons au groupement d\u2019unités ethniques ou politiques désireuses de se procurer une protection plus efficace contre l\u2019agression étrangère et d\u2019accroître leurs progrès à chacune par une communauté plus étroite d\u2019efforts.\u201d Mais ce groupement doit respecter ce qui apparaît essentiel aux Canadiens français, leur autonomie, base de cette unité fédérative.\u201cC\u2019est là, en effet, et nous y appuyons, l\u2019un des principes essentiels de ces sortes de groupements, principe fondamental et souverain qui doit prévaloir bien au-dessus des textes et des définitions constitutionnelles.\u201d (17) Groulx reviendra souvent sur la nature du pacte fédératif.Il n\u2019ajoutera rien d\u2019essentiel à ce que nous venons 15.\tIbid., 684.16.\tIbid., 686.17.\t« Ce Cinquantenaire », RHAF, vol.XXI, no 3a, 669, GROULX ET LA CONFÉDÉRATION 917 de citer.Ce qui le préoccupe, c\u2019est le respect de ce pacte par les parties contractantes.De la confiance qui régnait en 1867 chez une petite majorité de Canadiens français, on passera plus rapidement à la déception.Moins de cinquante ans plus tard, l\u2019observateur constate que \u201cl\u2019oeuvre de destruction est presque achevée, et (que) nous allons léguer à l\u2019histoire l\u2019un des exemples les plus saisissants des lamentables banqueroutes qui peuvent atteindre les unions législatives\u2019\u2019 (18).Les rapports du pouvoir fédéral avec les provinces ont été faussés par le centralisme, et certaines provinces n\u2019ont pas respecté les engagements officiels touchant les droits linguistiques, religieux et civils des minorités.Les faibles garanties offertes à la protection de ces droits furent encore affaiblies par l\u2019attitude excessivement libérale de nos députés, \u201cles chargés officiels de la défense catholique et française\u201d.Groulx leur reconnaît toutefois qu\u2019avant tout, \u201cils prétendent assurer l\u2019autonomie de Québec contre le pouvoir central\u201d (19).Et il explique ainsi la teneur de cette autonomie: \u201cNos lois civiles, nos institutions municipales, la colonisation, les droits scolaires, tout ce qui pouvait devenir les contreforts de notre vie nationale, ils s\u2019emploient à le fortifier contre les assauts de l\u2019avenir.\u201d (20) Ils agissent selon l\u2019idée qu\u2019ils ont de la vie nationale.Ils se rendent compte de la vanité qu\u2019il y avait à compter sur le gouvernement central pour assurer l\u2019épanouissement de la collectivité cana-dienne-française du Québec.On finira par reconnaître l\u2019existence de deux nations au Canada et leur impossible fusion.Mais en 1917, dans l\u2019ordre du sentiment national, dans les difficultés d\u2019allégeance, on croit que la petite patrie doit être subordonnée à la plus grande (21), même si cette patrie est notre \u201cprovince française\u201d (22).Groulx ne parle pas encore de nation distincte, mais il dit de cette province française: \u201cC\u2019est l\u2019autonomie de cet 18.\tIbid., 670.19.\tLa Confédération canadienne, 187.20.\tIbid., 187-188.21.\tIbid., 231.22.\tDix Ans d\u2019Action française, 100. 918 ACTION NATIONALE Etat et c\u2019est son particularisme national que nous avons fait reconnaître par le pacte fédératif de 1867.\u201d (23) Par malheur, cette autonomie est en danger, et Groulx en prend acte dans un article intitulé \u201cNotre doctrine\u201d, en janvier 1921 : \u201cLe système politique de notre pays, tel qu\u2019en voie de s\u2019appliquer, ne conduit pas à l\u2019unité, mais tout droit à l\u2019uniformité.\u201d (24) C\u2019en était déjà assez des maux précédents.Les conséquences de la Conquête ont pesé lourdement sur nous.\u201cCe mal de la conquête s\u2019est aggravé, depuis 1867, du mal du fédéralisme.\u201d (25) Il est vrai que la Confédération, nécessité politique peut-être, a pu stimuler les progrès matériels dans le pays; mais elle met en jeu nos intérêts fondamentaux et nous oblige à une continuelle défense.Et pourtant, l\u2019historien avait pu croire, en 1917, en la création d\u2019un \u201cesprit canadien\u201d, d\u2019une \u201câme nationale\u201d dans le sens \u201cd\u2019un océan à l\u2019autre\u201d.Mais le traitement fait aux minorités dans le régime fédératif firent évanouir cette espérance.\u201cToutes les minorités françaises, constate-t-il en 1917, se tiennent dans l\u2019attitude défensive et doivent se battre non pas seulement pour l\u2019un ou l\u2019autre de leurs droits, mais pour le droit suprême de l\u2019existence.\u201d Cette importance du droit des minorités est telle dans l\u2019esprit de l\u2019historien qu\u2019il n\u2019hésite pas à affirmer qu\u2019en son nom on peut parler séparation: \u201cEt pour qui nous prend-on enfin si l\u2019on croit que nous allons prolonger plus longtemps cette alliance de dupes où notre race n\u2019a plus qu\u2019à choisir entre la séparation et l\u2019abdication ?\u201d (26) Et la faute en est en grande partie à \u201cnos hautes classes dirigeantes\u201d.Le fonctionnement du régime fédératif de 1867 à 1917 amène l\u2019observateur à prononcer \u201cles mots très graves de fiasco et de faillite\u201d (27).Et pourquoi cette faillite ?Parce que le respect des libertés civiles et religieuses et l\u2019égalité des 23.\tIbid., 101.24.\tIbid., 127.25.\tIbid., 126.\t, 26.\t< Ce Cinquantenaire »,\tRHAF,\tvol.XXL, no 3a, 673.27.\tLa Confédération\tcanadienne,\t237. GROULX ET LA CONFÉDÉRATION 919 races sur lesquels on avait fondé la fédération furent oubliés.Les minorités subissent des assauts répétés et les races sont divisées.On constate toujours qu\u2019unir deux nations dans une seule \u201cnationalité politique\u201d doit aboutir à l\u2019assimilation ou à quelque forme d\u2019indépendance.Nos chefs politiques de 1867, Cartier, Langevin, Cauchon, auraient-ils pris sur l\u2019avenir des gages téméraires ?Le régime de la fédération allait-il nous obliger à une surveillance et à des luttes continuelles ?Les événements sont là tous les jours pour le démontrer.Dans une conférence, en avril 1918, l\u2019abbé Groulx notait: \u201cEn ces derniers temps.l\u2019on dédaigne de s\u2019en prendre à l\u2019un ou l\u2019autre de nos droits; l\u2019on s\u2019en prend à tous.\u201d (28) Dans cet état de défense, et pour que la race ne meure point, il indiquait ces impératifs : défense de la langue, défense de notre caractère ethnique, organisation économique de notre province, et cet article doit compter parmi les premiers.Il importe de savoir \u201csi nous garderons chez nous et exploiterons pour nous notre or, nos épargnes, les ressources de notre sol, toutes nos richesses, sans attendre qu\u2019elles soient affermées par le capital étranger\u201d (29).Il nous fallait, affirmait-il, garder notre bien parce que \u201c.les oeuvres d\u2019ordre supérieur.sont dépendantes de la puissance de l\u2019argent\u201d (30).Et cet effort économique se subordonne encore à \u201cl\u2019action proprement nationale, patriotique\u201d (31).Ces directives seront fréquemment répétées.Et pourquoi ?C\u2019est le régime de la fédération qui oblige toujours à ces luttes pour la défense de \u201cnotre intégrité catholique et française\u201d.Devant cette déception née de soixante ans de fonctionnement du régime fédératif, Groulx n\u2019hésite pas à formuler cet avertissement sur l\u2019avenir de la Confédération.\u201d (32) A partir de là, pouvons-nous prévoir ce que sera l\u2019avenir de la Confédération ?28.\tDix Ans tf Action française, 44.29.\tIbid., 57-58.30.\tIbid., 58.31.\tIbid., 60.32.\t« Les Canadiens français et la Confédération », RHAF, vol XXI, no 3a, 694. 920 ACTION NATIONALE En 1918, on note des signes d\u2019un écroulement du système, et on s\u2019inquiète du sort qui nous sera fait.Dans cette conjoncture, le porte-parole de notre race se défend bien d\u2019accuser le régime politique de tous nos malheurs.Il croit au \u201crôle nécessaire de cette dernière période dans notre existence nationale\u2019\u2019 parce qu\u2019elle nous a vus \u201cmaîtres dans notre province et nous a laissé le temps de prendre de la vigueur\u201d (33).On dira plus tard que la Confédération nous a donné un Etat provincial.Et si on lui demande, encore en 1919, ce qui est la \u201cpatrie naturelle\u201d, il répondra que c\u2019est le Canada.Il semble que toute autre réponse eût été inconcevable à ce moment-là: \u201cLa patrie.c\u2019est le sol qui nous a vus naître.et le sol qui nous a vus naître et où nous avons grandi, c\u2019est jusqu\u2019à nouvel ordre, le Canada.\u201d (34) En 1922, l\u2019union apparaît encore précaire: \u201cUne évidence aussi grave nous montre le statu quo proprement canadien.compromis.Que de forces divergentes ébranlent, à l\u2019heure actuelle, la Confédération canadienne ! Dans l\u2019ordre économique, l\u2019Ouest affiche bruyamment les principes du libre-échange, cependant que l\u2019Est entend river sa fortune aux théories protectionnistes.\u201d C\u2019est un \u201credoutable antagonisme.Les rivalités de races, quoi qu\u2019on dise, n\u2019ont rien perdu de leur acuité.\u201d (35) L\u2019analyse des réalités géographiques et politiques de 1922 faisait présager un morcellement de la fédération.Et dans l\u2019éventualité d\u2019un morcellement, sur lequel Louis-Alexandre Taschereau donnait même un avertissement, Groulx essayait de tracer le devoir des Canadiens français du Québec: \u201cPuisque l\u2019ordre actuel ne doit pas durer, puisque le dessein de la confédération canadienne n\u2019est rien moins qu\u2019immuable, nous disons, nous: arrêtons là notre ancien programme.Nous ne pouvons continuer d\u2019organiser notre avenir dans un cadre périmé.Si demain un Canada oriental doit se constituer où les provinces du bassin du Saint-Laurent reprendront des assises nou- 33.\tLa Confédération canadienne, 240.34.\tDix Ans d\u2019Action française, 100.35.\tIbid., 143. GROULX ET LA CONFÉDÉRATION 921 velles, le Québec n\u2019abdiquerait son rôle en cette entreprise qu\u2019au péril du suicide.Quel problème pour nous est plus urgent que celui-là ?\u201d Et point n\u2019est besoin d\u2019insister sur le sens de cet avertissement :\tquand un dénouement se fait pressentir avec tous les caractères de l\u2019inévitable, n\u2019est-ce pas un devoir rigoureux de parer aux événements prochains ?\u201d (36) Et alors, sur ce territoire où nous sommes enracinés, se déploierait \u201cle rêve d\u2019une indépendance française\u201d qui \u201cne cesse plus de hanter l\u2019esprit de la race.depuis l\u2019époque lointaine où, par la conscience acquise de notre entité ethnique, s\u2019éveilla chez nous l\u2019idée de patrie et de nationalité.\u201d (37) Et sa conviction sur l\u2019avenir de la fédération se renforce du spectacle dont il est témoin dans le monde extérieur: \u201cSi l\u2019on observe la vie du monde en ces derniers cinquante ans, l\u2019on voit que partout les nationalités ont aspiré à l\u2019émancipation, parce que partout les empires ou les grandes fédérations ont tenté de les broyer.\u201d La ligne de l\u2019histoire lui laisse entrevoir l\u2019avenir: \u201cC\u2019est de la constance du péril suspendu sur notre existence française, qu\u2019a vécu notre rêve irréductible d\u2019indépendance politique.Ce qui fut la volonté du passé, ne peut que demeurer, dans le prolongement du même état de choses, le but de notre avenir.\u201d C\u2019est la constitution d\u2019un Etat français.Ces prises de position ont été longuement mûries.\u201cDepuis un an bientôt, explique Groulx, ce problème aura été retourné en tous sens, par des hommes qui n\u2019avaient que l\u2019ambition d\u2019être utiles et qui d\u2019abord n\u2019ont voulu se rien cacher de leur responsabilité.\u201d (38) C\u2019est donc l\u2019opinion de l\u2019élite intellectuelle du Canada français.A ceux qui voudraient voir dans ces paroles les ferments d\u2019un séparatisme, l\u2019historien répond: \u201cNous ne courons au-devant d\u2019aucune séparation; nous n\u2019accepterons que celles-là seules que viendront nous imposer la nécessité ou les hasards de l\u2019histoire et contre lesquelles, 36.\tIbid., 151.37.\tIbid., 156.38.\tIbid., 158-160. 922 ACTION NATIONALE par conséquent, ni les uns ni les autres nous ne pourrions quoi que ce soit.\u201d Et là même, il nous prévient qu\u2019il ne faudrait pas tenir de \u201cfrontières fermées ni surtout hostiles.Ce sera notre devoir autant que notre intérêt de regarder, pendant longtemps, du côté de nos associés d\u2019hier où continueront de nous retenir de puissantes attaches\u201d (39).Toujours dans la perspective de l\u2019avenir de la fédération, Groulx analyse les problèmes de l\u2019indépendance et l\u2019entrée de cet Etat français \u201ccomme unité composante, dans l\u2019ordre international\u201d.Il nous faudra chercher nos alliés du côté où \u201cnous inclinent nos affinités spirituelles et la loi de nos intérêts\u201d.Et à l\u2019intérieur, \u201cen l\u2019Etat français du Saint-Laurent, se trouveront enclavées des minorités ethniques dont les droits sont à sauvegarder\u201d (40).Il y aura peut-être des étapes vers cette indépendance; \u201cmais ce qui importe sans retard, c\u2019est de fixer les aspirations de notre collectivité française sur l\u2019idéal politique, sur le stade suprême qui est le but essentiel de sa vie\u201d.Et pourquoi fixer sur la constitution d\u2019un \u201cEtat français indépendant\u201d l\u2019aspiration du peuple cana-dien-français ?Parce que le dessein \u201cque nous avait donné 1867 n\u2019eut jamais sur notre race de prise véritable\u201d (41).L\u2019abbé Groulx avait toujours manifesté à l\u2019égard des minorités françaises outre-frontières une vive inquiétude.Aussi, sur cet idéal même qu\u2019il propose au Québec, tient-il à les rassurer tout autant qu\u2019à les assurer de notre aide : \u201cquand nous avons dressé.l\u2019espoir d\u2019un Etat français dans l\u2019Amérique du Nord, ce n\u2019est pas que nous le croyions d\u2019une réalisation immédiate ni que nos impatiences veuillent avancer d\u2019un jour la réalité; .nous avons pensé qu\u2019un Etat français parvenu au plein développement de sa personnalité, conscient de sa dignité et de sa mission, deviendrait en Amérique, par la loi même de sa vie et de ses intérêts, un organisateur de solidarité française\u201d (42).39.\tIbid., 161.40.\tIbid., 162.41.\tIbid., 164.42.\tIbid., 185. GROULX ET LA CONFÉDÉRATION\t923 En 1936, dans une causerie au Congrès des Jeunesses patriotes, il répète les mêmes assurances :\tnos frères des minorités croient-ils qu\u2019un Etat français autonome, vrai foyer de culture, d\u2019une vie robuste et rayonnante, les pourrait plus mal desservir ?Au reste, ne l\u2019oublions pas, le séparatisme ne serait pas l\u2019abandon et il n\u2019entend pas se présenter ainsi.Il se donne tout au plus comme la résignation à l\u2019inévitable.Quand on ne peut tout sauver, on sauve ce que l\u2019on peut.Et rien ne servirait de périr tous ensemble sous prétexte de s\u2019entr\u2019aider\u201d (43).La séparation ne signifierait pas non plus l\u2019isolationnisme.\u201cSortis de la Confédération, nous ne pourrions lui rester étrangers.Nos plus hauts intérêts nous commanderaient de conclure avec elle, au moins des ententes commerciales, puis de continuer à vivre parmi les peuples de la planète.\u201d (44) Puis il résume sa pensée sur le sujet en cette phrase rapide : \u201cun Etat français dans le Québec, dans la Confédération si possible, en dehors de la Confédération si impossible\u201d (45).A l\u2019automne de 1937, toutefois, dans un \u201cPour ceux-là seulement qui savent lire\u201d qui sert de préface à Directives, l\u2019homme d\u2019action, l\u2019inspirateur de \u201cdisciplines d\u2019action\u201d, celui qui est chargé d\u2019éclairer ses compatriotes sur leurs problèmes nationaux, trouvera nécessaire de se défendre contre qui trouve \u201cimpossible de parler d\u2019\u201cEtat français\u201d que l\u2019on ne sous-entende: séparatisme.\u201d Il plaide ainsi : \u201cMon attitude à l\u2019égard des institutions de 1867 n\u2019offre pourtant point d\u2019ambiguïté.Je suis pour la Confédération.Mais j\u2019attends que l\u2019on me montre le précepte divin ou humain qui nous impose de nous y laisser étrangler.\u201d (46) Il prône alors la nécessité \u201cd\u2019une certaine indépendance économique pour la conservation de la culture nationale\u201d, et il ajoute: \u201cVous êtes forcés d\u2019admettre qu\u2019il n\u2019y a de peuple et d\u2019Etat viables, maîtres de leur destinée, que l\u2019Etat et le peuple maîtres de leur 43.\tDirectives, (Montréal, 1937), 127.44.\tIbid., 131.45.\tIbid., 131.46.\tIbid., 13. 924 ACTION NATIONALE vie économique.\u201d (47).Ainsi, le regard tourné vers Québec, il demande, à la fin, \u201cun Etat qui, dans le respect des droits de tous, se souvienne aussi de gouverner pour les nationaux de cette province, pour la majorité de la population qui est canadienne-française\u201d (48).Ce sera, du reste, une pensée qu\u2019il a souvent exprimée.Nous l\u2019avons retrouvée, écrite de sa main en 1940, dans une page de garde d\u2019un exemplaire de La Confédération canadienne: \u201cNous ne sûmes même que médiocrement bénéficier de notre autonomie provinciale.\u201d Nous sommes conscient d\u2019avoir effleuré seulement les idées de l\u2019historien et de l\u2019homme d\u2019action sur cet événement qui domine, comme il l\u2019a si bien senti et exprimé, notre vie collective.De cette solidarité avec celui qui fut le maître de deux générations il nous reste cette impression, qu\u2019il a si justement traduite devant la Fédération des Sociétés Saint-Jean-Baptiste du Québec, le 7 juin 1964, et que nous tournons à notre compte: \u201cVos formules ressemblaient étrangement aux nôtres.\u201d Rosario BILODEAU 47.\tIbid., 55.48.\tIbid., 118. SUPPLÉMENT PHOTOGRAPHIQUE Rendu possible grâce à un don de la Fondation Groulx LE MAITRE DE NOTRE NATION 1878-1967 REMERCIEMENTS : 1\t\u2014\tA\tArmour Landry, pour la photo numéro 2.2\t\u2014\tA\tl'Office national du film pour la photo numéro 28.3\t\u2014\tÀ\tRené Delbuguet (1209 rue Guy, Montréal) pour la\tphoto numéro 30.4\t\u2014 À La Presse, pour les photos numéros 23, 24, 25, 26, 27, 29.5\t\u2014 À la Société Secas Internationale, 400 est, rue Notre-Dame, pour photos 31, 32.6\t\u2014\tA\tla Bibliothèque Municipale, Montréal, pour photo numéro 19.7\t\u2014\tA\tla Fondation Lionel Groulx de qui viennent toutes les\tautres photos.Tout don à la Fondation (261 rue Bloomfield, Montréal) assurera le rayonnement de l'oeuvre de l'abbé Groulx. À 87 ons: \"Nous sommes à une heure grave de notre vie, peut-être la plus grave depuis la conquête.\" (1965) Maison sur lo terre des Cheneaux.Il y naquit le 13 janvier 1878. îlygSï \u20223> * Première communion a 5 \u2014 So mère a vingt ons (1849-1943) Groulx à 17 ans.1895. ' 2*?' W!r &Ô4M4J ifao^iü ; $ QamM.\\ O.£U(L*a\u2014 7 \u2014 Les trois réformoteurs au Séminaire de Ste-Thérèse. .èfeÿ: ¦ 8 \u2014 Finissant à 21 ans, il porte la moustache ! {fl#»; Séminariste, à cause de sa santé, au Collège de Valleyfield.1902.I dût enseigner la syntoxe Portrait de famille.Octobre 1906.Groulx a 22 ans. 3d dUvCCJ /ô C /kJ/ns»\t! 3) r Ÿ«f xs Ϧ ' ;-;\"- a v 15 \u2014 En juillet 1921, il lit une lettre près du presbytère de S.Enfant-Jésus.14 \u2014 Le 24 mai 1919, il fête la Dollard à Carillon. 16 \u2014 Les rapaillages.1924. 1 I I I I I I I I Il vient d'être élu directeur de l'Action française.1925 rfr-'t Mflfi ' ¦ * ¦xsW mmm \u2022V^- -f - * J ^ \\j5 I» s 8 s « L* 00 *h h\tJO S n ® O) cn) cvî \"3 ^5 o a> _ ?.& ^ 3 =3 S ^ J ^ s 19 Placard à la Sorbonne annonçant ses cours en 1931.Il a 53 ans.18 En repos à Saint-Donat, Il prépare le jordin en mai 1926.(48 ans) 56 5676 Au cimetière de la Côte-des-Neiges, au tombeau de Jeanne Lavoie.Septembre 1940.21 \u2014 Le sourire charmeur.1945. «U' 22 \u2014 En 1950.Dernière revision avant de donner une conférence WIJ* 23 \u2014 \"Lo liberté, c'est une grande chose ! Entre deux psaumes, la jasette à la Baie-des-Ormes.T' \u2022 * K A- ¦ ¦ 25 \u2014 \"La tâche sera difficile mais l'Etat français, nous l'aurons ! 26 \u2014 A l'écoute d'une idée qui vient. 27 \u2014 Le geste fomilier de qui a toujours cru à l'action intellectuelle. Le poète qui s'est toujours penché sur les fleurs. 29 \u2014 Lors du 50e anniversaire de son enseignement à l'Université de Montréal. 30 \u2014 En bos, les savates en attente.En haut la Fondation Groulx qui poursuit son oeuvre.31 Une couronne de lumière.Le cardinal P.-E.Léger officie aux obsèques. hf=^ -KzrrgËef; ' i \\-\\fa\t S ÎTrrPJI\tr * \t ,95 \u201cV i\"\t
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