Le Journal des Trois-Rivières, 15 décembre 1879, lundi 15 décembre 1879
[" Quinzième Année.Tuo:8-Rivières, Lundi 15 Décembre 1879.PE REDIGE PAR UN Comité de Collaborateurs.F \u201c CATHOL QUE, POLITIQUE, ET LITTERAIRE, IN NECESSARIES, UNITAS ; IN DUBILS, LIBERTAS ; IN OMNIBUS, CHARITAS | EDITEURS-PROPRIÉTAIEES CEDEON DESILETN & Frcres Feuilleton du \u201cJOURNAL,\u201d JEAN L'IVOIRIER.| PAR RAOUL DE NAVERY \u2014 I GRAGIEUSE, La boutique de Graciense était située sur le quai, presque en face de la falnise blanche du Pollet, trouée en bas d'excavations énormes qui servent d'atoliers de constructions.L'extérieur était coquet, propre, rangé ; non pas classé, étiquets el numéroté comme dans les magasins du même genre, mais disposé avec un goût naturel qui at- trayait ct charmoit.l\u2019eut-être la collection de Gracieuse n'était-elle pas plus riche que celle des autres marchands, maïs la manië- re dont les coquilles s'étulaient, brillaient, miroitaient, étaluient leurs prismes, en doublait la valeur.Une petite fenêtre, placée à droite, était formée de feuilles de placunes très-minces, tailtées en petits carrés, et rapportées de Gon, Près de Ja porte se balançaient des éventails chinois, des écrans ju- ponais, d'élégants chasse-mouches.Des coupes de sapin couvertes de peintures vives et d'un vernis odorant s'étaguaient en pyramides.Les éfoiles 6tendaivut leurs cing pointes garnies d'ardillons, les nautiles bril.Inient comme des casques d'argent.Les cd- nes blanc, jaune pâle, ou mouchetés se laissaient approcher par le rocher fne-épine, dont les aiguilles menacent les doigts mdis- crets.À côté des madrépores brillait le vu- lulediadème, In plug grande des coquillles univalves.Des gigantesques 4 idacnes pre- nail en pitié les petits béritiers tach\"tés de lilas tendre, et le bénitier-chou, semblable à Une rose blanche pétriliée, Des branches rouges de corail posaient sur des socles d'ébène.Les fuseaux s\u2019accrochaient au byssus de la gigantesque coquille bivale que l'on trouve dans la Méditerrannée.Le casque de Madagascar s'étalait près d'ine haître perlière de Panama.Dartout, le nacre, le vert marin, le bleu d'azure et la nuance aurore, avec des tons, des nuances, des fondus qui ne se trouvent que dans ses fleurs de la mer.Ailleurs, de grands cartons ranfermaient des plantes deeséchées, les unes longues de plusieurs mêtres et somblables à un ruban déroulé ; les autres ressemblant à des chevelares, rousses qui flottent au havard.Quelques-unes avaient une ténuité de feuillage qui demandait le microscope.Celles-là étaient roses et traçaient sur le papier des arbres en miniature, La plupart des plantes et des efflorescences de la mer semblent douées d'une vie double, la vie animale et la vie végétale.Il y en a de blanches, de violettes, de vertes, à défier les émeraudes et les ané- thystes ! Gracieuse connaissait ses plantes et ses coquilles ! Sur le bureau de chêne qui lui servait de caisse et de pupitre, étail ouvert un gros livre d'histoire naturelle.La jeune fille voulait savoir dans quels parages se tron- vaient ses richesses, le secret de leur mer- | veilleuse organisation, l'histoire de leur naissance, de leur transformation, de leur pêche.Nulle marchande mieux qu'elle n'estimait la valeur d'une coquille, et ne pouvait mieux dire quels musées étaient le plus riches, et ce qui pouvait manquer à chacun d'eux, Gracieuse avait grandi au milieu d'une collection qu'elle enrichissait moins pour achalander sa boutique que pour sa propre jouissance.Quand uae de ces merveilles que roulent la mer des Indes, le golfo Persique ou les flots de l'isthme de Panama, arrivait à la jeune fille.elle la contemplait pendant des cures entières, lu tournait sous toutes ses faces, l'étudiait, l\u2019analysail, l'admirait, puis lui donnait une place choisie, et lui faisait fête comme à une idole nouvelle, An milieu de ses richesses, Gracieuse possédait un trésor, une carinaire vitrée, plus belle que celle du musée de l\u2019aris, qui n'en possède qu'une.Un Anglais lui on avait offert mille francs, et Gracieuse lui avait répondu, avec son plus doux regard et son plus joli sourire : \u2014Elle n'est pas à vendre, mylord ! Je jour où comme notre récit, Gracieuse, assise près de la croisée transparents qui lui envoyuit des reflets irrisés, tenait les youx fixés sar son livre, quand la voix per- ¢ante d'une perrache qui l'appelait par son nom, et le bonjour amical d\u2019an homme vé- tu en matelot [ni firent lover la tête, \u2014Noël ! \u2014Graciouse ! Oes noms furent dits ensemble.Le marin surra los moins de la jeune fille, le perroquet redoubla de loquacité, ct Noël so déburrassa do ln cargaison qu'il portait avec lui.Outre la enge de Jack, un singe famillor, lo matalot portait un hamno rempli de sa- vous chinois, de boîtes, à th$, d\u2019icules Joe ponuises en ferro fine, d'écrans en papier de ris, d\u2019éveutails, de plumes, de parasols vi feuilles de bambou.Tout un monde jrai le bonjour au capitaine, et je filerai mon de choses étranges, fantastiques, curieuses, belies on grotesques ; histoire d'un peuple enfant, échantiHons des arts qu\u2019il découvrit avant nous et dédaigua de perlection- ner ; enfantements du rêve que produit l'opium, imaginstions fleuries comme les poètmnes orientaux où burlesques comme ces chinois, ventrus, que les petits enlants roulent sur les parquets, sans réussir à les faire tomber, Gracieuse pnussait des exclamations de joie, battait des mains, touchait, examinait toutes ses choses avec un étonnement joyeux, faisuil place ponr cus merveilles dans les grandes vitrines, et ne so lassait pas de remercier Noël, qui souriait en tirant les plumes de Béril, la perruche.\u2014Ce n\u2019est pas tout ! dit le marin.lt d\u2019une! un erépe de Chine, ensuite cetts 6char- pe de soie qui appartenait à la plus belle danseuse de Calcutta! nne histoire que je vous conterni.\u2014 Mais, mon ami, dit Ja jeune fille, vous avez dépensé toute votre solde pour me donner ces fantaisies.Encore, si vous con-\u2018 sentiez À partager le bénéfice que je réalise en vendant aux étrangers Ces éventails et ces coquilles ?\u2014Gracieuse, dit le marin d\u2019un air affligé, je ue vous ni jamais fait de peine, pourquoi me causeriez-vous du chagrin ?Ju suis l'enfant de la charité du votre père\u2026Je ne sanrais m'acquitter envers vous.Ne me traitez point en étranger.Il y avait un moyen bien simple de partager.nous pouvions tout metlre en commun.Je vous ai- \u201cve autaut qu'il y a deux ans, vous le sa- OZ.\u2014No#!, répondil la jeune fille, vons vous souvenez de mn réponse ?Elle est la même aujourd'hui, \u2018 \u2014Cela suffit ! je reprendrai la mer.Vous penserez à moi tout de même, ous soignerez l'oiseau que j'ai éluré pour vous, et qui dit si bien votre nom.Vous ne le veudrez pus plus que la cæriraire qui brille là-bas ?\u2019 \u2014Je vous le promets, mon ami.\u2014Je patienterai ! C'est bon, ponrvu que vous soyoz heureuse ! Et le père Brunoir ?\u2014 Il va bien ! Vous le troaverez dans la petite maison du Pollet, toujours noire, ornée de poutrelles, avec ses chambres entu.tnées et son escalier saus rampe.II fait encore des filets, et parle tous les jours de vous, \u2014Je vais au Pollet, alors ! Je souhaite- nœud.À l'heure où vous fermez la boutique, je reviendrai vous preudre.Noël séloigna rapidement, Dès qu\u2019il ne senti plus sur lui lesregards de Gracieuse, sa bonne et loyale figare s'assombrit.Ses lèvres tremblèrent, et le matelot qui avait affronté les tempêtes des deux mers, sentit ses yeux humides.\u2014Jo devrais me faire une raison, mur- mura-t-il, Gracicuse ne m'aimera jamais.Pourquoi ?je ne le sais, mais cela est\u2026ll est possible que je sois laid, mal bâti, gauche et déplaisant ; mais personne ne l\u2019aimera comme je aime ! à en perdre la tête, le cœur et les yeux ! Rodlis n\u2019était ni laid ni gauche comme il le croyait: sa figure ouverte inspirait la sympathie.L'accent de sa voix était êner- gique of loyal.Avec une hante taille, des mains larges el uue tète un peu forte, Rouiis n\u2019en étuit pas moins un assez beau gar- gon.Lan chaleur des tropiques avait bronzé son teint; il avait pris, dans ses voyages, une singulière manière de raconter ses aventures, Il ne s'embarrassait pas lorsqu'il s'agissait de parler de ses sentiments.Mais fallait-il rendre une tempête, un sau- vetnge, un crampement pittoresque, il pei- guait, minait avec une facilité sans pareille, émaillant son récit d'expression énergiques empruntées à toutes les langues d'Europe, même aut idiomes des sauvages.A bord de la Syrène, sur laquelle il naviguait sous les ordres du capitaine Leclerc, Roulis jouissait d'une sorte de prépondérance dont il n\u2019abusa jamais, mais dout il était naivement fier.Îl ignorait le nom, de son père.Su inêre l'avait abandonné dans une péniche, pendant une suirée de décembre; les louges de l'enfant gardaient les vestiges d'une riche dentole, et comme on trouva trois jours plus tard, sur la gréve, le cada vre de l'une des plus belles filles du pays, on imaging an roman qui donnait pour pére à l'orphelin un riche mais égoiste étranger.À cette époque, Brunoir était un brave pêcheur, marié depuis trois années à la mère de Gracieuse,,nne belle basquaise qu'il avait ramenés d'un voyage dans le golfs de Gascogne, après l'avoir éponsée dans la coquette et curieuse église de Saint-Jeau-de-Luz.Le jeune ménage dési- tait des enfants.Un soir ce pècheur, en amarrant sa barque dans le port, entendit des cris sortir d'une péniche, On était à la veille de Noël, cette fête des pauvres et des petits qui tremblent, pleurent el souflrent, Brunoir crut que la Providence lui faisait don de cet abandonné, il souleva avec précaution la trêle créature, l'enveloppa dans sa chaude vareuse, et rentra, en cou- rani, dans la petite maison du Pollet, \u2014Nuubade, dil-il À sa femge, je l'appor- to un lnfont-Jésus ! Le pauvre pelit parut comprendre qu\u2019il avait trouvé une famille, car il sourit et tendit les bras à Saubade.La Jeune femme pressa la main de son mari.L'enfant fut appelé Noël, et ln veillée de In [ête chrétionne rappola In scène humble vi sublime de ln crèche : nn jeune épouse pauvre ot belle, un robuste et_ malheureux vuvrier s'inclimaient près d'un berceau dans lequel reposait un enfant.Sans doute cette charité nttira la bénédiction sur la famille, Une marchande de coquilles, parente de Brunoir, Ini légua une boutique bien achalandée, Saubade s'y installa, Le mari, accoutumé au quartier populeux, bruyant et maritime dn Pollet, ne quitta pas sa vieille demeure, daus laquelle, la journée finie et in boutique fermée, Saubade rentrait à son tour.Quand Saubarte eut soirné et aimé Noël, l'enfant grandi passa sous la direction de Brunoir.Il Ini apprit à manier In ligne, los engins, les filets ; lui enseigna la manoœu- vre dus raraes et des avirons ; lui montra à rouler les cordages, à carguer et plier les voiles.Linlin, il en fit Uir-garçon alerte ac- tifet plein de courage, on même temps qu'il le garda bon, reconnaissant et soumis.Noël avait sept ans lorsque Gracieuse vint an monde, Ssubade lui donna ce nom, qui lui rappeluit son cher et pittoresque pays, où beauconp de jeunes filles le.portent, comme la couronne de leurs vingt ans Noël aima tout de suit: et bientôt pas- siounément l'enfant qui venait réjouir ses bienfaiteurs.Seul il voulut [la bercer, l\u2019on- dormir ; seul il la soutint quand elie apprit à marcher.S'il allait à la pêche, il ne manquait jamais de prélever lo part de Grncieuse, pour qui il anlermait de jolis pois sons d'argent dans des globes de verrre.Lorsque Crracieuse atteignit cinq ans, Noël en avait douze.Il rentra un soir plus sérieux que de coutume, et prit silencieusement part au souper.Vers huit henres, on frappa à la porte.Brunoir ouvrit à M.Leclerc, capitaine de marine marchande, bien connu au port du Havre; il venait proposer de prendre Noël à son bord.Saubade poussa un cri; Brunoir fit un mouvement qui ressemblait presque à de la colère, et Gracieuse, qui comprit qu'elle ollait être séparée de son frére, se mit a pleurer.\u2014Mon père, dit Noël respectueusement, et vous, ma chère mère, je sais ce que vous avez fait pour moi.Sans vous je na serais plus au mondo, ou je languirois dans un hospice d'enfant trouvés.J'ai accepté vos bienfaits, et vous savez si je vous aime\u2026 Ma sœur Gracieuse grandit.Vous devriez la mettre à l\u2019école, lui faire la vie douce et facile.Moi je suis d'âge à travailler pour elle ct pour vous.Laissezmoi partir, je remplis un devoir\u2026 \u2014Tu cs un brave garçon, Noël, nous te regretlerone, mais je ne puis que f'approuver, j'en ferais autant à ta place.Saubnde se montra moins courageuse, et ia mignonne petile fille se précipita dans les bras de Noël, en le couvrant de baisers et le suppliant de rester.\u2014Je reviendrai, Graciouse, sois-en sûre ! et je l'apporterai des oiseaux rouges, verls, bleus, et des fleurs comme les jardins de Dieppe ne l'en ont jamais montré ! Et un pavillon chinois! lit tout ce qui te fera plaisir ! \u2014Non ! non ! reste, Noël, j'ai assez pour jouer de mes bateaux à voiles et de mes ponpées habillées en matulots C\u2019est moi qui serai ton matolot, Gracieuse, et un brave, un vrai ! un Daquesne du peuple ! Console-toi, conso'e notre mère Saubade.T'n me reverras, \u201c M.Leclerc paya d'avance une annéo d'appointements à Nôel, qui jeta l\u2019argent dans le tablier de Gracieuse.La soirée se passa tristement.Pour I'égayer, M.Leclerc parla de ses campagnes, de ses voyages aux Indes.En l'écoutant, la figure de Noël s'animait, et Gracieuse ouvrait de grands yeux blous surpris.Le matin, on prépara le trousseau du mousse, Saubade lui passa au cou un sainte médaille, Brunoir lui fit cadeau de son fusil, et l'enfant, après avoir embrassé sa famille adoptire et consolé son père et sa mère de son mieux, suivit le capitaine à bord de la Syrène.La Syrène était un joli trois mâts, coquet, propre, luisant, avec cles garnitures du cai- vre ot un plancher brillant comme do l'acajou.Le capitaine aimait son navire.Il le faisait laver, épousseter, nottoyer, frotter da malin au soir, et jamais corvette do guerre ne balanet plus gracieusement ses Voiles sous la brise et ne s'inclina plus souple et plus docile sur la mer orgueillense de la porter.L'enfant n'eut à subir aucuno des mise.res du bord qui changent d'habitude on un martyre l'existence des mousses, Le capi tainu était bon, humain, sévère pohr la dis- sipline, mais juste et généreux.Il ne regardait guère à uno double ration de vin ni d un verre do grog.Aussi, les matelots de son bord se seraient mis entro les ma.choires d\u2019un reguin pour lui faire plaisir.Louis Kérouan, son second, élail un jeune homme pâle et rèvour, né d'une mère pieuse, fils d\u2019un comte, mais dépossédé par la révolution ; il avait sapprimé le DE nobi- liniro qui précédait son nom, et caché ses belles armoiries, jusqu'à ce que la fortune, lasso de le perséeuter, Ini rendit un peu de l'ancienne splendeur de sa famille, Sans préjugés, sans orgueil, brave comme ses ancêtres, il avait quitté le manoir ruiné, dont la vicille tour, presque aussi penchée que celie do Piso, inclinait sur l'Océan ses créneaux croulants couverts de giroflées d'or.Au château restait Marthe, sa vicille nourrice, et Ivonne d\u2019Auray, sa cousine, aussi pauvrs que lui, et belle comme un image de imissel, Ivonne gardait a Kérouau la seule chambre habitable ; Louis l\u2019avait fait tendre de belles tapisseries amandes, oncadrées dans des boiseries scniptées.Un lit à baldaquin, un priv-Dieu, des fantenils gothiques en formaient tout l'ameublement; mais, chose bizarre, ane superbe panoplie s'étallait sur un panneau, Ivonne n'avait gardé de l'héritage paternelle que des lances ébréchées à Bonvignes, une hache rouillée, à Massouro par le sang des infidèles, des mousquets et des arquebuses qui avaient decidé plus d'un succès, et un bouclier qui, dans le fort d'ane mélée terrible, protégea lo trond de Louis XIV.Lorsque Louis atteignit l'âge de seize ans, il savait ce que l'aumônier du château démantelé, humble prêtre qui se dévouait à la famille roinée, avait pu lui apprendre du latin, beaucoup d'histoire et surtout la science de la foi.Sane déroger, uu gentilhomme peut devonir marin ; Louis s'embarqua sur le Syrène, apiès avoir chanté à Ivonne : Sur un beau brick qui portera ton nom, Je reviendrai dans un an capitaine.Au bout d\u2019un an, il n\u2019était que pilotin ; dix-huit mois plus tard il passait lieutenant, et au moment oû commence cetto histoire, il commandait en second, Quand le navire entrait au port, il courait à Kéronan, se retrempait dens les souvenirs de sa juunes- se, trouvait Marthe de plus en plus vielle, lilant à son rouet, et Ivonne, le front penché sur une {apisserie, ou tenait à la main un livre qui la foisait rèver.M.Kérouan arrachait quelques feuilles au lierre vigoureux qui soutenait les pierres disjointes de la tour, di-ait adieu à Ivonne et rentrait à bord.M.Leclerc l\u2019estimait et l\u2019aimait.Le lieutenant de la Syréne était un bon et jovial garçon ; le pilotin, fils de famille, n'avait évité ln maison de correction qu\u2019en acceptant de subir la cale et la garcette.On le détestait cordialement ; sur lui, plutôt que sur le mousse, tombaiont les voxa- tions ot les malices de l'équipage.L'histoire de Noël avait circulé, on le 1ronvait gentil, complgisant, actif, et bientôt il fut aussi henreux à bord qu'il pouvait l'être loin de Saubade, de Brunoir, et de sa sœur Graciense.Son premier voyage le conduisit à Ca'- eutta.Il en revint grandi.émerveillé de co qu\u2019il avait vu, chargé de présents pour la famille, et après trois semaines de repos il reprit la mer.Pendant le cours de douze années, Noël passa tons les quinze mois environ quinze jours heureux chez son second père, où Gracieuse se transformait et devenait ane belle jeune fille, Sage, modeste réservée, elle était l'exemple da Pollet et l'orgueil de son père.Le malheur frappa à la porte de la maison ; Saubadefmourut.Graciense dût s\u2019occuper séule du _ ménage et du commerce.Lorsque Noël Roulis revint au printemps suivant, il vit sa sœur en deuil assise seule au bureau du quai Henri 1V, La trouvant si pale et si désolée, le brave marin tenta de la consoler, et lui demanda enfin si aucune autre affection ne remplarerait celle que Dieu venait de lui ravir \u2026 Pour toute réponse, Graciense montra sa robe de deuil ; Noël se leva en disant ; \u2014J'attendrai ! Il resta deux ans absent ; la douleur de Gracieuse s'était calmée, mais un nuage de | tristesse couvrait encore son frond.Noël apportait 4 la jeune fille, comme autrefois à l'entant, des échantillons de l\u2019industrie madécasse.Il lui rappola son désir et ses espérances, et lui offrit celte carinaire qu'il eût voulu faire enchässer.Cette fois, Gracieuse se troubla, rougit et pria de ne plus insister.À la veillée, Bruanoir semontra d\u2019une humeur massacrante, et il trouva le souper mauvais j se plaignit de la vente, cassa trois navettes, s'eurporla contre les petites filles qui ne savent pasapprécierles bonscœurs, nesongent pas que les parents vieillissent et qu'elles peuvent un jour demeurer sans appui.Gracieuse comprit que Noël avait parlé à son père ; elle le regarda d'an air de reproche.L.e matelot interdit se fâcha contre Brunoir, prit la défense de Gracieuse el tout rentra dans l'ordre.À partir de ce jour, Noël appela sa sœur adoptive mademoiselle, et devint plus timide que jamais\u2026lI fit plus tard un effort, le dernier\u2026Il lui coûta des larmes, à lui, loup de mer bronzé sous le tropique, et qui, maiutes fois, avait risqué sa vie ! Aussi, quand il franchit la maison du Pollet, sa figure était encore empreinte d'un chagrin violent, \u2014C'est moi, père ! cria-t-il au pécheur qui travaillait à ses filets, Brunoir lève la tête, s\u2019élance, le presse dans ses bras, et sent à l\u2019étreinte du matelot qu'un fils lui est rendu.\u2014Tu es allé là-bas ?lui demanda-t il, \u2014J'en arrive\u2026 \u2014Pas de nouvelles ?+\u2014Non, père \"mais faut laisser la fine goélette se mirer dans l'eau et jouer avec Ia brise \u2026 Gracieuse est jeune\u2026 \u2014Et moi je vicillis ! \u2014Ne craignez rien, père ! Votre fille ne mang'iera pas de protection tant que Noël Roulis respirera les vents de la mer ! Dites un mot, et pour vous rassurer j'abandonne la Syrène, que j'aime pourtant bien, et jo me fais baignour sur la plage.cela vous va-l-il mieux ?parlez \u2014Non, mon ami, je nuirais À ta petite fortune, \u2014Je vous la dois, père.\u2014Ce n\u2019est pas une raison ; quo l'a dit le capitaine ?- ll me fait connaître, va que je sais la manœuvre comme mon Paler que Saubade m'apprit.et que jo ne manque jamais de dire en me jetant sur mon hamac, \u2014Bien, Noël ! passe contre-moître, mon enfant.\u2018 \u2014 Mais vous ?~11 n'est pas temps encore, Noël.à ton retour nous verrons.Gracivuse m'inquid- te\u2026 elle est restée triste longtemps, maintenant elle chante comme un oiscau.co n'est pas naturel.\u2014Il so fuit tard, pêre,je vais oller la chercher.Noël partit en courant, et, quelque minutes après, il se trouva sur le quan.Comme il n'était plus qu\u2019à dix pas de la boutique, un ouvrier, vétu - d\u2019une blouse de toile grise, passa devant la porte ; =-Bonsoir, Mademoiselle ! dit-il à Gracieuse, \u2014C'est vous, M.Jean ?\u2014 J'ai reporté mes derniers ivoires.| \u2014Et moi j'ai fini la vente de mes coquil- es.En ce moment Noël entra.\u2014AJlons, pelite sœur, dit-il, le père Bru- Roir nous attend.La jeune lille fit à l'ivoirier un geste d'adieu, et se dirigea vers la maisan du Pollet, tandis que l'ouvrier la suivait des yeux.II LA VOIX DE LA SYRÈNE, Dans une mansade, moublée avec une simplicité qui n\u2019exclusit pas le goût, et qui indiquait chez son locataire de Vives et naturelles tendances artistiques, se tenait, un matin, nouchalamment appuyé sur le bord de la croisée,\"le jeune ouvrier que nous va dans le chapitre précédeni sourire à Graciouse et emporter son dernier regard.Il suivait des yeux le vol des hirondelles ; on eût dit qu'il s'abandonnait à des ré- ves anssi hardis que les voyages de l'oiseau qui va de plage en plage promener son caprice et reposer son aile! Jean était orphelin ; livré à lai-même dès l'âge de douze ans, il entra comme apprenti dans la boutique la mieux achalandée où s'étalent les ivoires de Dieppe, si fins, si transparents, si finis, si recherchés par les étrangers.Jean prouva vite qu\u2019il ne ferait pas un métier de sa profession.À peine avait-il terminé sa journée qu'il grimpait lestement dans sa petitite chambre, et tont en mangeant le pain sec qui lui servait de souper, il copiait des dessins, des vigneltes, inventait des groupes, composait des scènes piltoresques, et, manquant parfois de papier, prenait dans l'âtre un charbon, à l'aide duquel il traçait, sur la muraille, l'esquisse nouvello que caressait son imagination.Il acheta des plâtres passa, ses rares heures de loisir dans les musées, lut des ouvrages artistiqnes, des traités de dessin ot de modolage, ct presque sans guide, parvint à un degaë de perfectien re.ative.Il se lia plus tard avec un jeune homme plus âgé que luide quelques années, et dont les terres cuites, représentant des Poletais el des Poletaises, obtenaient un grand succès de vogue.Jean, d\u2019après son avis, esseya de rendre la nature au lien de copier des dessins.Il regarda autour de lui et saisit avec une facilité merveilleuse, la physionomie, l'attitade des gens au milieu desquels il vivait.Lo modeleur du peuple vt l\u2019ivoirier devinrent inséparables, jusqu'au jour où Jean rêva davantage, et s'arrêta plus longtemps devant la vitrine de Graciense.L'ivoirier, dès lors, se renferma dans sa chambrette, ct pour donner à celle qu'il avait choisie, l'aisance et les douceurs d'ane vie modeste, il redoubla de zdle, fit des économies, et songea aux joies mystérieuses quise cache dansun ménage uni.Quelques gravures, des terres cuites, un bahut bizarrement sculpté, un tapis, tor- maient avec des rideaux blancs le luxe de la mansarde, C'est dans cet espace étroit qu\u2019il bâtissait des châteaux en Espagne à laire pâlir l\u2019Alhambra lui-même.Do sa fenétre il voyaitla mer, audessus de lui lu ciel bleu ; des fleurs embaumaient la croisée, et le cœur de Jean se dilatait aux émanations printauières qui soufflaient de la terre et du ciel et s'exhalaient de l'haleine des roses.(A continuer.) Cercle Outholique, fanb, \u2014 LE JOURNAL DES Tro1s-RiviERES, 15 Décembre 1879.CALEBENDRIBER.Le Calendrier du Dioctse des Trois Riviires est ac- tucllement en vento au Butean du Journal des Trois Rivières.Outre les renseignements ordinaires, il contient la liste complète de tout le Clergé de la Province Ecclisiastique de Québec.Prix: 36 cent'ns In dou- saine, Aucune commande ne sera expédiée à moins d'être payée d'avance.LES TROIS-RIVIERES.\u201c LUNDI 15 DECEMBRE 1879.ae PS CES Le Conseil Législatif.lL Il ne manque, parait-il, au parfait bonheur des libéraux de notre province gne trois choses : la possession du pouvoir, l\u2019anéantissement de l'influence cléricale et l'aboliton du Conseil LégislatiË On conviendra qu\u2019ils sont encore modestes dans leurs prétentions.Nous ne nons arréteruns pour aujour- d'hui qu'à considérer la dernière de leurs prétentions, celle qui a trait à l\u2019aholition du Conseil Législatif.C'est an sujet qui a été souvent traité et qui cependant est lellement fécond qu'on trouve toujours quelqu'intérêt à l'étudier.Les libéraux, il convient de le remarquer, ne se plaignent pas en particulier de telles ou telles attributions du Conseil, et ce l\u2019est pas des modifications à sa constitution qu'ils demandent, c'est l'institution ellemème qu'ils cherchent à détruire en bloc, Or c'est donc l'institution dans son ori- inc et dans sa source qu'il faut considérer.it comme la sugesse n'est pas d'hier et que les libéraux ne peuvent pas prétendre l'avoir inventée, nous demanderons à l\u2019histoire de nous dire ce que la sagesse des peuples anciens et modernes a pensé de cette institution, Il est important de constater si dans les monarchies on les républiques de tous les âges In volonté du roi ou colle du_peuplo duisuit généralement loi, ou bien si mème sous ces deux formes si opposées de gouvernement on ne trouve pas le plus fréquemment un corps intermédiaire dont la fonction était de faire contre-poids soit au roi, soit au peuple.Depuis enriton soixante siècles que le monde exists, il est assurément difficile de trouver du nouveau en fait de gouvernement, ou de tenter des expériences qui wont jamais été fuites Tous les peuples ont lutté pour conserver leur existence non seulement contre les ennemis extérieurs, mais aussi souvent contre les ennernis intérieurs.C\u2019est par les précautions qu\u2019ils ont pris contre ces sortes d'ennemis,qu'on peut le mieux juger quels sont d'ordinaire les howumes naturellement ennemis du peuple, ennemis de su tranquillité et de sa prospérité, Il y a des liens naturels qui unissent les | homies on sociité, et que le vice et les passions tendent à briser.11 faut donc que ces liens sotent assez lorts eten même temps assez élastiques pour que les vices ordinaires qui se produisent dune toute société soient impuissants à les rompre.L'autorité civile a toujours été après l'autorité religiense la plus graude puissance qui à réuni les familles en corps, mais souvent sa force a-t-elle dépendu de la forme qu'elle a prise, de la raanière dont elle s'est manifesiée ?Obligée de taire contre-poids aux passions elle devait elle-même en être dégagée aulant que possible, et c'est ce qui fait que tant d'essais ont été tentés pour en arriver à neutraliser les passions de ceux qui exerçaient l'autorité.C'ust de là qu'o.rigiue les différentes institutions qu'on trouve chez tous les peuples et que la raison et les besoins leur ont suggéré, Daus l'antiquité le peuple Juit avait reçu sa constitution de Dieu et il possédait le vrai sacerdoce qui l\u2019éc'airait sur ses devoirs politiques et religieux ; mais le autres peuples privés de l'abondance de ces lu- inières ont été obligés d'apprendre la politique à leurs dépens et par les plus dures expériences.Ce ne sont pour ainsi dire que la malitade des vices des gouvernements dont ils ont souffert qui les ont mené à accepter les formes les plus rationnelles et en même temps les plus douces, Les auteurs païens n'ont jamais eu de notions exactes de l\u2019autorité parce qu\u2019ils ne possédaient pas suffisamment la vérité religieuse, mais encore trouve-t-on dans leurs écrits comumo dans leurs œuvres de ces éclairs de la raison naturelle qui leur faisait apercevoir les différentes institutions politiques sous leur vrai jour.Aussi ont-ils pnissamment contribué à former ou modifier la condition des peuples au ruilieu desquels ils ont vécu ou de ceux qui leur ont suce\u201cdé, II dépasserait de bzeucoup la portée de simples articles de journaux d\u2019en appeler à leur témoignage, mais ce sera arriver au memu bat que d'ouvrir la constitution de ces peuples, On y verra que ce qui a fait leur lorce el leur protection est justement co que l'on voudrait nous enlever, On comprenait dans ces âges reculés que le peuple est trop inconstant et sujet à trop d'illusions pour que ses seules délibérations fassent la loi suprême et c'est pourquoi on avait créé des institutions qui prenaient temps en temps le nom de conseil des vieillards, de sénat, de colleges des flamines pour corriger ou modifier soit la volonté populaire, soit l'arbitraire des rois, lesquelles inst tutions n\u2019étaient autre chose que l'imag - des chambres hautes dans les gouvernements constitutionnels, \u2014\u2014remmennrt}>-
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