La barre du jour, 1 janvier 1970, Octobre
[" ¦ Barre du jour document la barre du jour Revue littéraire bimestrielle\tOctobre 1970 COMITÉ DE RÉDACTION Michel Beaulieu\tNicole Brossard\tJean-Yves Collette Marie-Francine Hébert\tJean-Marie Poupart\tMarcel Saint-Pierre Roger Soublière\tBernard Tanguay\tGleason Théberge ?Secrétariat : Francine Brossard ?Distribution : La barre du jour 665, rue Crevier, Montréal 379, Qué.?Les auteurs des textes que nous publions sont les seuls responsables des opinions qu'ils émettent.?Toute reproduction interdite.?Les textes soumis à la revue seront remis sur demande s'ils sont accompagnés d'une enveloppe affranchie.?Couverture : photo de Jean-Pierre Leclerc ?Toute correspondance doit être adressée au secrétariat de : la barre du jour 665, rue Crevier, Montréal 379, Qué. sommair MISE AU POINT\t2 la barre du jour DE NOTRE ÉCRITURE .3 nicole brossard - roger soubSière ?PRÉSENTATION .7 normand leroux TÉLÉGRAMME .8 ENTRE GOLFE .9 yves préfontaine POÉSIE ET POLITIQUE\t14 jacques brault UNE LEÇON DE POÉSIE .20 bernard dupriez L'OCTOBRE DU QUÉBÉCANTHROPE\t27 laurent mailhot ENTRE PAROLE ET ÉCRITURE\t33 dominique noguez TÉMOIGNAGE .39 d.g.jones G.MIRON, HOMME LIBRE .42 roch carrier UN TÉMOIN À LA BARRE .45 roger soublière LA BRAISE ET L'HUMUS .49 gaston miron 'k LETTRE OUVERTE .50 michel beaulieu MISE AU POINT \"Et ainsi en va-t-il pour le mythe, pour le personnage dont on s\u2019étonne, on s\u2019amuse, on s\u2019agace, dont on profite.\u201d Miron le magnifique Jacques Brault Le Colloque Miron a été un prétexte.Nous voulons assumer ce prétexte.Avec des moyens de bord, un temps limité, face à une situation d\u2019urgence, des universitaires ont tenu à prendre position, à protester contre la loi sur les mesures de guerre.On est donc allé au plus pressant : enregistrer notre dissidence (face à cette loi), sans pour autant se faire d\u2019illusions sur la portée de notre mode d\u2019action.Gaston Miron a été utilisé comme symbole.Pour éviter tout malentendu, nous précisons que nous ne voulons pas, dans la situation actuelle, accorder plus de sympathie à Miron qu\u2019à Gérald Godin et Michel Garneau.Ou encore qu\u2019à M.Tremblay de la rue Sanguinet incarcéré pour le même délit d\u2019opinions.Nous déplorons bien sûr ces emprisonnements, mais ceux-ci ne deviendront jamais plus arbitraires parce qu\u2019il s\u2019agit d\u2019écrivains.La liberté d\u2019expression doit exister pour tous, sinon elle est un leurre.Il faut aussi souligner le fait que l\u2019accession à la culture est un phénomène de promotion de classe, que la culture est un instrument de classe et qu\u2019elle fait de son détenteur un privilégié.Nous sommes des privilégiés.Nous en sommes conscients.En publiant les textes du Colloque Miron, l\u2019équipe de La Barre du Jour veut ainsi prendre position et marquer son opposition à la présente philosophie du pouvoir.LA BARRE DU JOUR DE NOTRE ÉCRITURE EN SA RÉSISTANCE En 1963, nous avons lu Parti Pris et nous avons compris.Il n\u2019y avait pas à discuter : les positions critiques de cette revue ajoutées à notre expérience quotidienne du Québec \u2014 face aux premières ébauches d\u2019une révolution qui de balbutiements en balbutiements devint tranquille \u2014 achevèrent de transformer notre impatience en un naturel contestataire.Plus tard, les Editions Parti Pris publièrent Le cassé (novembre 1964) et Uafficheur hurle (janvier 1965).Les raisons qui poussèrent Renaud et Chamberland à écrire avec tant de désespoir et de violence ces livres nous apparurent légitimes et, de ce fait, inquiétantes : nous venions de comprendre ce qu\u2019était notre lot.Miron, dont nous ne connaissions guère les écrits à cette époque, Miron, le déboussolé, le déraillé, l\u2019aliéné, n\u2019était plus seul.Du même coup nous devenions tous des colonisés, mais des colonisés conscients et, par le fait même, dangereux.Pourtant notre révolte ne nous apportait que des mots d\u2019impuissance à prononcer, à écrire.Et nous avons choisi de ne pas les écrire.1.\tL\u2019esthétique psychologique traditionnelle ne tenait plus le coup devant l\u2019esthétique suicidaire de Renaud, Chamberland et Miron.2.\tNotre esthétique consisterait à préciser le défi littéraire d\u2019une écriture désarticulée (nouveau jouai syntaxique).Hs 3 Ce qui fait la différence entre Miron et nous, c\u2019est que nous avons compris collectivement que le système dans lequel nous existions avait fait de nous des êtres diminués.Cela nous l\u2019avons appris dans la solidarité des premières discussions et des premières manifestations.Nous avons intellectualisé notre mal.Nous en avons compris le pourquoi et le comment.Tout ce cheminement que nous avons dû accomplir pour enfin connaître notre véritable identité, Miron l\u2019a, contrairement à nous, vécu dans la solitude de sa chair.\"je suis malheureux plein ma carrure, je saccage la rage que je suis, Vamertume que je suis avec ce boeuf de douleurs qui souffle dans mes côtes.\" 1 Lorsque Miron découvrira ses tares et son mal d\u2019être Québécois, il écrira.Il parlera de lui et de son mal.Il vivra le je collectif aux risques et périls de son propre équilibre, ce je collectif qui fera de lui un Québécanthrope, un orignal bramant, un feu rouge alertant sur la place publique.Parallèlement à la lutte écrite et orale que menait Miron, les jeunes intellectuels de l\u2019époque, Jean-Marc Piotte, Pierre Maheu, Paul Chamberland et d\u2019autres mettaient la hache dans les derniers arguments fédéralistes.Les vieilles images s\u2019effritaient à un rythme effréné.Des mouvements s\u2019organisaient.Bourgault et d\u2019Allemagne au R.I.N., le M.L.P., le M.I.S., les manifestants, tous préparaient le combat.Les chansonniers répétaient à tous vents le pays (Mon pays), l\u2019aliénation (Bozo les culottes), l\u2019appartenance (Le grand six pieds), l\u2019exploitation et la petite misère noire du Québécois.Pourtant celui-ci releva symboliquement la tête : il devint un grand six pieds et il construisit la Manie.Miron poursuivait son enseignement, réintroduisant, chaque fois que cela était nécessaire, des arguments nouveaux aptes à faire progresser notre réflexion politique.:js sjs H* 1.La braise et l\u2019humus in L\u2019homme rapaillé, p.53.4 Alors que sur le terrain poético-politique tout semblait avoir été dit \u2014 et nous n\u2019avions pas envie de devenir des répétiteurs impuissants \u2014 par ceux qui assumaient (par les tripes) l\u2019angoisse et la révolte des Québécois, nous qui la partagions avons choisi de faire porter notre travail sur le langage.Pendant que d\u2019autres renchérissaient sur notre situation alarmante, nous cherchions à combattre à l\u2019intérieur de ses frontières une sémantique qui, à coup sûr, faisait le jeu culturel de ceux contre lesquels les \"politiques\u201d se battaient.A travers ces expériences, nous avons parlé de nous, de nos sexes si longtemps enfouis dans les neiges québécoises.Nous avons cherché et trouvé un décor urbain qui n\u2019avait pas, ô miracle, la syphilis1.Nous avons rêvé, mais nos rêves précisaient notre volonté de vivre; ils traçaient les itinéraires futurs d\u2019une attitude critique face à une littérature qui ne parvenait pas à se départir de ses mauvaises \"habitudes\u201d.Nous acceptions mal que Marie-Claire Blais et Réjean Ducharme recommencent un jeu de fou (la valse des vieilles rengaine).Nous avons refusé les big mamelles remplies de lait frais qui de Québec jusqu\u2019à Montréal se frayaient un chemin à travers les étoiles, les sables mous, les partances, etc.Nous avons refusé de faire survivre le passé.Nous avons préféré le comprendre et saluer ceux qui annonçaient déjà les temps de la liberté (cf.numéros Giguère et Automatistes).Nous avons voulu que trébuche sur nos textes la critique suffisante.Nous avons refusé de faire plaisir à ceux qui misent sur la facilité de quelques mots clés-succès.Nous avons volontairement piégé le langage afin que la culture bourgeoise ne se serve pas de nos oeuvres pour perpétuer ses valeurs.Nous avons refusé de faire plaisir à ceux qui comptent sur l\u2019inconscience et qui voudraient voir cette dernière transmise de génération en génération par des écrivains dociles.Tant et aussi longtemps que l\u2019establishment fera la pluie et le beau temps avec le travail et la santé des salariés québécois, tant et aussi longtemps que des hommes seront emprisonnés pour leurs idées, nous aurons besoin d\u2019une littérature : 1.Aujourd\u2019hui le mal des villes québécoises porte le nom d\u2019anglicisation galopante.5 1.\tsubversive susceptible de changer les valeurs reçues.2.\topérante efficace : n\u2019hésitant pas à supprimer images et mémoires quand elles seront sur le point d\u2019être récupérées.Bref, conséquente et corrosive.3.\tdélictueuse dans sa grammaire, inopérante pour qui pense le présent comme le passé.Sur Miron, ajoutons ceci : il est un des rares poètes à ne pas avoir fait dévier sa revendication politique sur le plan culturel (cf.Duguay, Chamberland, etc.).Pendant que d\u2019autres vivent déjà dans l\u2019acquis d\u2019une nouvelle réalité nationale (ils en vivent, ils en meurent), Miron continue de lancer son appel.Et s\u2019il demeure aujourd\u2019hui un des poètes les plus écoutés, c\u2019est que le Québec a plus que jamais besoin de sa liberté.Nicole BROSSARD Roger SOUBLIÈRE Ce texte a suscité de vives discussions à La Barre du Jour.Faute d\u2019unanimité, il n\u2019engage que ses signataires.6 NORMAND LEROUX PRÉSENTATION Le colloque d\u2019aujourd\u2019hui s\u2019inscrit dans le cadre des journées d\u2019étude du Département d\u2019études françaises.Il se veut à la fois hommage à l\u2019écrivain Gaston Miron et geste de protestation contre la loi des mesures de guerre, les arrestations qui en ont résulté et dont plusieurs, jusqu\u2019à preuve du contraire, nous semblent arbitraires.Nous avons d\u2019ailleurs, et quand je dis \"nous\u201d je dis \"le Département d\u2019études françaises\u201d, envoyé un télégramme au Ministre de la Justice.Notre manifestation revêt donc un caractère politique, l\u2019écrivain Gaston Miron étant le symbole de tous ceux qui ont pu être touchés par cette loi.A travers Gaston Miron, nous pensons à tous ceux \u2014 travailleurs, intellectuels, artistes, hommes politiques \u2014 qui auraient pu être emprisonnés pour avoir exercé un droit fondamental : la liberté d\u2019expression.Par conséquent manifestation politique, mais également, et d\u2019abord et avant tout, manifestation littéraire.A défaut de l\u2019homme, nous tâcherons de rendre présente sa poésie.C\u2019est donc à une authentique écoute de la parole que je vous convie, les poèmes qui vous seront lus étant aussi importants que les communications que vous entendrez.J\u2019invite donc les participants à la prendre, cette parole.Normand LEROUX Professeur et directeur du Département d\u2019études françaises de l\u2019Université de Montréal 7 DÉPARTEMENT D\u2019ÉTUDES FRANÇAISES Le 21 octobre 1970.TÉLÉGRAMME Monsieur Jérôme Choquette Ministre de la Justice Hôtel du Gouvernement Québec.A l\u2019occasion du colloque qu\u2019il organise, le vendredi 23 octobre prochain, sur l\u2019oeuvre de l\u2019écrivain Gaston Miron, le Département d\u2019études françaises de l\u2019Université de Montréal, appuyant les déclarations de la Ligue des Droits de l\u2019Homme, prie Monsieur le Ministre de la Justice de bien vouloir faire connaître les chefs d\u2019accusation portés contre M.Gaston Miron, le lieu de sa détention, et s\u2019il jouit présentement d\u2019une assistance judiciaire.8 YVES PRÉFONT AINE NOTE Il ne s\u2019agit pas ici d\u2019un poème de circonstance.Ecrit il y a quelques années, il appartenait déjà aux amis auxquels je l\u2019ai dédicacé.Or ceux-ci ont ignoré jusqu\u2019à l\u2019existence même de ce texte à cause, d\u2019une certaine paresse de ma part, mais aussi d\u2019un long éloignement au cours duquel, à mes yeux du moins, le silence n\u2019effaçait pas l\u2019amitié déjà scellée.Les événements donneraient-ils à ce poème une résonnance que je n\u2019avais pas prévue ?En tout cas, ils m\u2019obligent à manifester tardivement cette chose fragile et rare, devenue d\u2019autant plus nécessaire en ces jours inqualifiables : la pérennité de l\u2019amitié.Miron en prison, c\u2019est notre parole même qu\u2019on enferme.Y.P.25 octobre 1970 9 ENTRE GOLFE GLACE ET GLAISE pour Gaston Miron, pour Hubert Aquin, la qualité et la pureté de leurs itinéraires.\u2014 I \u2014 debout accueillant toutes foudres mais debout les bras tendus et noircis pour une guerre longue mais debout la face effondrée de guerres vieilles et de mystères mais debout accueillant toutes foudres (aux lèvres s\u2019ouvrent aussi les corolles de paroles superbes) mais debout blessé de l\u2019amour entier d\u2019une planète qui saigne carrefour de toutes haines debout je suis l\u2019homme debout avec mon crâne qui s\u2019en va aux étoiles 10 guerres je vous vois je vous reçois couteaux dans les yeux et sel dans la plaie creusée guerres au loin comme s\u2019en vient l\u2019hiver guerres en moi fécondées désastres en moi l\u2019homme au regard guerrier traversant le périple du Vivant l\u2019espace de la terre vivante sous mes cendres et mes blés j\u2019ai mon regard au poing une torche aimante je cueille tout autour je suis cueilli puisqu\u2019en moi l\u2019homme printanier portera le feu de ses fruits au sein de cette guerre plus haute et de cette paix l\u2019homme 11 \u2014 Ill un cri sitôt poignardé on sèche les larmes « trop belles » disent-ils «trop belles les larmes issues de joie» on sèche les larmes colère on assèche la richesse des peuples en moi qui naissent d\u2019une eau sanglante on tarit la source et le sang dur craquelle comme terre de séisme on tremble aussi car le sol de nos âmes a bougé 12 IV \u2014 rien que le bruit la fureur éparpillée rien que le rien dans l\u2019éparpillement l\u2019effritement notre parole pèse sur des feuilles rongées des aiguilles gelées immense\tet\tvide (les neigeux déserts de forêts avec l\u2019homme en travers) mais tu palpites encore parmi nos masques et nos tumultes mon frère après l\u2019explosion qui s\u2019est étrangement figée soudain en ces lieux difficiles entre golfe glace et glaise (1965) Yves PRÉ FONTAINE 13 JACQUES BRAULT POÉSIE ET POLITIQUE D\u2019APRÈS GASTON MIRON Sur cette île en gésine il faut partager l\u2019avenir étancher renfler le quotidien en cette île stérile voir juste est une quête où le passé est lié dans cette île utile Michel Garneau Comme il est normal en une période de si grands bouleversements, on se demande aujourd\u2019hui ce qu\u2019est la poésie et on ne trouve pas de réponse.Gérald Godin Voici quelques propos en vrac et qui se veulent un témoignage.Pour situer justement les rapports de la poésie et de la politique, il ne faut à aucun prix sacrifier l\u2019un des deux termes de la relation à l\u2019autre.Il ne faut pas non plus les confondre ou se contenter de les maintenir dans une opposition inéductible.Cela signifie que poser la question « pourquoi la poésie ne serait-elle pas politique ?» conduit à poser la question inverse : « pourquoi la politique ne serait-elle pas poétique ?» 14 L\u2019oeuvre de Miron contient en son centre vital cette double interrogation.Gaston et moi, nous avons souvent discuté de ce sujet difficile, volontiers irritant, souvent faussé, mais qui revient inlassablement montrer son visage de contradiction dans tous les projets d\u2019écrire et de parler.Au reste, nous avons affaire ici à un vieux cauchemar de l\u2019Occident.Qu\u2019on en juge par ces décrets : « Les forfaits des hommes au pouvoir ne sont pas un sujet pour la poésie, mais un sujet pour commissions opérant à huis clos.(.) Les poètes sont des menteurs nés, aussi sont-ils affectés à la section de la propagande.La commission de contrôle n\u2019indique pas seulement les thèmes à traiter, elle décide également des formes à admettre, du ton que l\u2019on attend.(.) Les gens nuisibles (à ce programme) sont exilés ou liquidés, leurs oeuvres interdites, censurées, mutilées ».Telles sont les maximes, qui devraient toujours nous être inoubliables, promulguées il y a deux mille ans dans un petit état des Balkans, la Grèce, qui aujourd\u2019hui a renoué, pour le pire et contre son peuple, avec ce côté intolérable de son histoire.Mais cette doctrine a fait son chemin un peu partout, et elle demeure à l\u2019origine de nos débats sur les rapports de la poésie et de la politique.L\u2019empire, la féodalité, la contre-réforme, la monarchie, le capitalisme, le fascisme, le stalinisme, tous ont adapté à leurs besoins la doctrine de Platon; et à l\u2019heure actuelle, il ne passe pas d\u2019année (ni même de mois) qu\u2019on ne fasse, conformément aux préceptes de la politique platonicienne, le procès de la poésie, pour sacrilège, dérèglement des moeurs, ou mise en danger de l\u2019Etat.En vérité, depuis l\u2019époque de Platon, le procès intenté à la poésie pour crime de lèse-politique n\u2019a cessé d\u2019être pendant, et la diversité des oeuvres condamnées montre que ce procès a été ouvert non pas contre telle ou telle modalité particulière, mais contre l\u2019entreprise de poésie en général.Miron s\u2019est attaqué de front à cette réalité pour ainsi dire dénaturée.Qu\u2019on relise la Vie agonique, le Non-poème et le poème, l\u2019Amour et le militant, qu\u2019on relise tous ses textes; aucun, même pas le poème sur la corneille, aucun texte ne se laisse distraire de ce souci fondamental : le poème doit être d\u2019essence politique, mais non pas d\u2019allégeance politique.Autrement dit, le poème ne se laissera pas définir par une politique établie ou à établir, il parlera librement parmi les hommes qui ne sont pas libres, comme si aliénation et silence forcé n\u2019existaient pas.Faire « comme si » n\u2019équivaut pas à la fuite ou à l\u2019indifférence, mais à l\u2019anticipation critique, à une projection qui engage l\u2019avenir politique et lui ouvre la possibilité d\u2019être, en retour, poétique, c\u2019est-à-dire créateur et libérateur.Miron écrit : « le poème ne peut se faire que contre le non-poème le poème ne peut se faire qu\u2019en dehors du non-poème » Il s\u2019agit en somme de réaliser l\u2019unité du dedans et du dehors, contre tout dualisme et contre les récurrences manichéennes, il s\u2019agit de confronter sans ménagement et sans démagogie, l\u2019ordre politique et l\u2019ordre poétique.Miron déclare en ce sens : « Je parle de ce qui me regarde, le langage, ma fonction sociale comme poète, à partir d\u2019un code commun à mon peuple.» Et il ajoute : « Je dis que la disparition d\u2019un peuple est un crime contre l\u2019humanité, car c\u2019est priver celle-ci d\u2019une manifestation différenciée d\u2019elle-même.Je dis que personne n\u2019a le droit d\u2019entraver la libération d\u2019un peuple qui a pris conscience de lui-même et de son historicité.» Dans une note, il s\u2019adresse à lui-même en ces termes douloureux et lucides : « (.) le refus du salut individuel est l\u2019un de tes choix les plus anciens.C\u2019est là ton engagement premier.Tout le reste en découle.C\u2019est assez terrible de vivre cela dans un sentiment d\u2019impuissance durant des années et de s\u2019y tenir.Sans doute est-ce l\u2019une des raisons majeures (que personne ne semble saisir) de tes dénégations si souvent répétées relatives à ta démarche poétique, de même que tes retournements subis à la moindre lueur d\u2019action possible dans le sens du salut collectif.Ton échec s\u2019explique en partie.De là également que ta poésie soit continuellement relativisée.En somme, c\u2019est une poésie tactique, toujours, et subordonnée à une stratégie première : un refus, un combat.» 16 Refus de quoi ?combat contre quoi ?Miron précise : « Il n\u2019est pas possible que tout le monde ait raison en même temps.Il y a des coupables précis.Nous ne sommes pas tous coupables de tant de souffrance sourde et minérale dans tous les yeux affairés, la même, grégaire.Nous ne sommes pas tous coupables d\u2019une surdité générale derrière les tympans, la même grégaire.D\u2019une honte et d\u2019un mépris aussi généralement intériorisés dans le conditionnement, les mêmes, grégaires.Il y a des coupables.Connus et inconnus.En dehors, en dedans ».Cette dernière précision (« en dehors, en dedans ») est capitale.Car à travers l\u2019histoire (la nôtre comprise), la poésie s\u2019est souvent faite la complice avouée ou non, du pouvoir oppresseur.Les panégyriques, à cet égard, ne se comptent plus.Inversement, la poésie s\u2019est parfois laissée prendre au piège que lui tendaient ses ennemis du dehors; elle est tombée dans la diatribe pure et simple, elle s\u2019est satisfaite de produire en négatif la réplique du panégyrique.La poésie, dans ces deux cas, s\u2019est dénaturée, politiquement aussi bien que poétiquement.A la limite, elle a cherché à s\u2019établir au plus près du pouvoir, elle a peut-être même rêvé de prendre le pouvoir.La poésie, voilà ce que rappelle avec insistance Miron, n\u2019a pas plus les mains nettes que la politique.Elle n\u2019est pas Tailleurs de l\u2019histoire, et sa pire illusion est de croire et de faire croire qu\u2019un jour nous dépasserons une fois pour toutes les idéologies, que nous entrerons dans le règne du fixe et du définitif où l\u2019homme sera totalisé absolument, La politique établie, par ailleurs, profite hypocritement des irresponsabilités de la poésie.Chaque fois que celle-ci a oublié sa fonction critique essentielle, la politique du pourrissement a fait des gains.La fonction poétique, donc, ne peut pas ne pas être un engagement radical, terriblement difficile à tenir pour la raison qu\u2019étant contradictoire de nature il risque sans cesse l\u2019ambiguïté, l\u2019à-peu-près, le faux-semblant et même la provocation réactionnaire.Miron a senti avec justesse cette espèce de blessure interne au projet poétique.Il Ta dite dans un de ses poèmes didactiques et qui courent le risque du non-poème : 17 je voudrais ne pas voir ce que je vois.jamais ! comprenez-moi bien (même si je ne suis pas tout à moi).quand je m\u2019enfonce dans notre malheur jusqu\u2019à l\u2019éclaboussure quand je sonde à l\u2019infini notre insondable abandon défait quand plus loin je m\u2019encorne en épouvantail dans notre mort quand enfin je balance de long en large puis dans tous les sens de l\u2019absurde nos gestes serviles et nos guirlandes de paroles aberrantes comprenez-moi bien (même si je ne suis pas tout à moi).quand je constate \u2014 avec la lucidité cruelle des fièvres \u2014 ou celle, effarante, des condamnés \u2014 quand j\u2019insulte à la vaniteuse ignorance de notre perte quand je gueule jusqu\u2019à l\u2019obscène notre condition humiliée quand je me fais virus, pantin ou guenille d\u2019homme avili c'est pour ne plus voir ce que je vois, jamais, jamais ! des talles, des bancs, des mares, des cordes de suicidés (que personne n\u2019enterre et qui empuantissent la mémoire) mais surtout surtout qu\u2019il n\u2019y ait plus moyen de faire autrement que de passer de mort à résurrection.Le souhait sur lequel se termine ce poème-vérité constitue la réponse fondamentale de Miron à la question des rapports entre poésie et politique.Il faut plus que jamais faire des poèmes, par tous les moyens, de toutes sortes et de toutes manières, des poèmes qui refuseront 18 de s\u2019adresser au pouvoir, même pour le vitupérer, mais qui seront politiques, c\u2019est-à-dire critiques, en ce sens qu\u2019ils se rendront responsables de notre langage et qu\u2019ils forceront, de l\u2019intérieur du langage, les empêchements internes et externes à notre liberté commune.Allons plus loin : la poésie des poèmes devrait aussi se signaler dans sa contradiction, s\u2019il est vrai que la poésie doit être faite, non pas uniquement pour, mais pour tous.A long terme, les poèmes devraient mourir dans la poésie vécue, le langage poétique comme spécificité devrait se fondre et se perdre dans un langage quotidien, trame de nos échanges politiques libérés de toute étatisation.Désormais, c\u2019est Miron qui me l\u2019a enseigné, je crois que la poésie ne pourra être que politique, responsable de nous tous, PARCE QUE la politique ne pourra être que poétique, inspirée par nous tous.Jacques BRAULT BERNARD DUPRIEZ UNE LEÇON DE POÉSIE Dans le Devoir du samedi 12 septembre dernier, Jean-Guy Pilon rendait compte de la 9e Biennale internationale de poésie, où se sont réunis à Knokke Le Zoute (Belgique) près de 400 poètes, venant de 43 pays.Ce qui se dégageait de ces rencontres, c\u2019était, semble-t-il, (du moins chez les poètes français) une tendance générale à une « négation de la poésie », à un éclatement du langage.Quelqu\u2019un comme Denis Roche déclare par exemple : « Je veux montrer et désigner notamment aux « poètes » que la poésie n\u2019existe pas »; un Paul de Vree : « la poésie concrète réduit la matière poétique à des unités linguistiques et à des structures de textes ».Et Pilon de conclure : Nous avons ici acquis depuis trop peu de temps un certain droit à la parole pour en arriver aussi rapidement et allègrement à la nier en faisant éclater le langage.Nous avons, me semble-t-il, encore besoin d\u2019un peu de temps, le temps de prendre plaisir à la parole, de prendre plaisir à la fête de la poésie.Nous vieillirons bien assez rapidement, hélas ! La poésie de Gaston Miron me paraît la plus représentative de ce langage qui n\u2019est pas vidé de son sens, coupé de ses racines sociales, et rendu si abstrait qu\u2019il ne se distinguerait plus de l\u2019essai critique, ou de Y écriture du groupe Tel quel.Il est au contraire, et malgré des difficultés presque insurmontables, un 20 langage investi d\u2019un extraordinaire pouvoir métaphorique, au sens profond du terme : d\u2019un pouvoir qui met en relation non seulement le monde et les mots, mais l\u2019être même du poète, et, plus profondément, la collectivité.La poésie de Miron crée autre chose qu\u2019un système de formes à interpréter ad libitum, en guise de défoulement instinctif : elle invente et décrit les conditions d\u2019une survie, elle découvre et amène à l\u2019expression, non d'abolis bibelots d\u2019inanité sonore, mais les ramifications sourdes d\u2019un être social opprimé et rendu muet.Elle retourne au plus intime de la vie spirituelle d\u2019un peuple, comme seuls en furent capables autrefois les bardes des chansons de geste où toute une nation pouvait se reconnaître et se ressaisir : Homère, Virgile, Turolde (s\u2019il est vrai qu\u2019il fut l\u2019auteur de la Chanson de Roland), Shakespeare, Hugo.Gaston Miron ne fait pas de poésie pour la poésie, mais il fait de sa poésie la forme possible d\u2019une vie qui n\u2019est autre que celle de son pays.Mais comment y est-il parvenu ?J\u2019évoquerai rapidement ici les étapes de son cheminement spirituel.On le voit prendre une conscience de plus en plus aiguë de « sa responsabilité » de poète.« Tout écrivain, dit-il, doit gagner sans relâche sur ses passions, sur ses scandales, sur sa mauvaise foi et sur ses préjugés de classe».Ce fut sa première démarche, démarche que ne soupçonnent même pas ceux qui confondent écrire et s\u2019épancher.Mais il dut affronter ensuite un autre obstacle.Percevant combien le poète colonisé se trouve exclu de son public réel, et combien il est frivole de s\u2019exiler dans les salons; ne sachant alors que faire, il accentua d\u2019abord les traits de cette frivolité, caricaturant, ridiculisant « le poète », comme dans ces poèmes « sur un ton faussement valéryen » : Que ne souffres-tu pas Aux souffles des partances D\u2019échapper loin là-bas Le poids de ta naissance 21 Ne sentez-vous pas que la forme, ici déguise et fait grimacer le fond ?Mais la souffrance de cet exil doré (qui guette, ici et ailleurs, tout homme de lettre) se fait jour en lui et le réoriente peu à peu.Il écoute une voix intérieure qui lui dévoile une sorte d\u2019inexistence commune : Le plus souvent, ne sachant où je suis ni pourquoi je me parle à voix basse voyageuse et d\u2019autres fois en phrases détachées (ainsi que se meuvent chacune de nos vies) Ce sont les Monologues de Valiénation délirante.puis je déparie à voix haute dans les hauts-parleurs On reconnaît-là sa présence gouailleuse dans les colloques, ses interventions (incohérentes, mais toujours bien accueillies), où il débat farouchement, et accouche douloureusement d\u2019un être encore innommé, d\u2019un être qui se décompose peut-être avant même d\u2019avoir pu exister, et dont la mort « n\u2019est même pas la mort de quelqu\u2019un ».Toutefois, à d\u2019autres moments, c\u2019est une vision d\u2019avenir : les hommes entendront battre ton pouls dans l\u2019histoire c\u2019est nous ondulant dans l\u2019automne d\u2019octobre c\u2019est le bruit roux de chevreuils dans la lumière l\u2019avenir dégagé l\u2019avenir engagé.Ce poème porte comme titre l\u2019Octobre.Il date de 1963.Allusion aux événements d\u2019octobre 1917 ?Rien ne le précise dans le texte.Allusion plutôt à ses Laurentides natales, à la forêt dorée, à ses chevreuils.ses « chevreuils » dont M.Gérard Dagenais a beau dire, dans son Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada qu\u2019il s\u2019agit en réalité d\u2019un « cerf de Virginie ».Le poème ici rejoint l\u2019usage local, non pour s\u2019identifier simplement, mais pour situer les choses de la même façon.Le chevreuil n\u2019est-il pas le plus petit des cervidés, dans les forêts de France ?22 De même notre cerf à queue blanche (que ses bois aient trois pointes ou davantage).D\u2019ailleurs n\u2019est-il pas, comme le chevreuil, un animal gracieux, noble, de moeurs simples, d\u2019humeur voyageuse ?.La métaphore justifie l\u2019usage régional ancien de chevreuil, même si la zoologie proteste ! Or cette question de terminologie plonge au coeur des difficultés du poète québécois.Gaston Miron nous en entretenait, à l\u2019Université de Montréal, en 1963 : sa langue même le trahit.Quand j\u2019arrive à Paris, écrivait naguère Gérald Godin, je suis traqué, j\u2019ai des complexes, chaque mot que je dis, j\u2019ai la crainte, d\u2019ailleurs presque toujours fondée, qu\u2019il ne désigne pas l\u2019objet auquel je pense.Que peut dès lors comprendre le lecteur parisien, à des textes qui ne se cantonneraient pas dans un langage abstrait ,1e français cultivé ?Et qu\u2019écrire d\u2019autre que des essais ou des reportages si l\u2019on doit se limiter à ces formes communes, si la pulpe du langage usité réellement ne peut pas être exploitée ?En revanche, mélanger les langages, insérer du franco-canadien dans une trame neutre, n\u2019est-ce pas courir le risque de tomber dans la couleur locale, dans ce pittoresque qui tue l\u2019oeuvre plus sûrement encore que l\u2019abstraction ?Miron est parfaitement conscient du problème.Je m\u2019efforçais, écrit-il, de me tenir à égale distance du régionalisme et de l\u2019universalisme abstrait, deux pôles de désincarnation, deux malédictions qui ont pesé constamment sur notre littérature.Cette situation étant inextricable, Miron commence par se taire pendant plusieurs années.Puis il sent que le silence ne sert pas.Inventant un langage dont chaque mot est arraché à l\u2019impossibilité d\u2019écrire, « avec les maigres mots frileux de mes héritages » qui sont à la fois ses héritages de Québécois et ses héritages de lecteur passionné de poésie, « avec la pauvreté natale de ma pensée rocheuse » pensée qui ne pouvait exister parce qu\u2019elle ne pouvait se formuler, « j\u2019avance en poésie comme un cheval de trait »; lentement, certes, mais IL AVANCE EN POESIE, il avance avec son peuple.Non seulement il « essaye de rejoindre le concret, le quotidien, un langage repossédé et en 23 même temps universel » mais encore, il vise un public qui a besoin de ce langage pour accéder à sa propre existence même démunie.Je dis que la langue est le fondement même de l\u2019existence d'un peuple, écrit-il, parce quêelle réfléchit la totalité de sa culture en signe, en signifié, en signifiance.En signifiance.On attendrait ici « en signifiant ».Mais justement Miron se moque de la forme seule, du « signifiant » sans plus.Sa poésie est signe de quelque chose, c\u2019est le signifié, la signifiance qu\u2019il poursuit, et la signifiance pour ceux qui, dans leur être social et national, en sont privés.Mais cette signifiance collective est-elle seulement possible ?Ses frères peuvent-ils encore l\u2019entendre ?Il se le demande avec angoisse dans l\u2019Arrêt au village.Jusqu\u2019à ce jour-là je n\u2019avais encore jamais parlé avec des hommes sans pesanteur, plus étrangers à nos présences que les martiens, de notre terre » \u2022 \u2022 \u2022 ce jour-là me poursuit comme ma propre fin possible, un homme avec des yeux de courant d\u2019air dans le maintien inerte d\u2019une exacte forme humaine (je vois ces lueurs pourpres de coke dans leur main j\u2019entends ces craquements de chips entre leurs dents et de juke-box soulevant des ressacs engloutissant d\u2019un mur à l\u2019autre) A partir de ce jour, il n\u2019écrit plus que pour rejoindre le colonisé, ne publiant que dans les revues locales.Ces poèmes, heureusement pour nous, ont été réunis dans l\u2019Homme rapaillé.On dirait que plus il s\u2019impose de contraintes, plus son chant épouse étroitement la substance même de notre collectivité.Sa parole, en s\u2019appauvrissant, grandit, gagne une dimension d\u2019un autre ordre que celui de la littérature.Ce qui me touche le plus, dans les poèmes de cette époque, c\u2019est la Pauvreté Anthropos.Ma pauvre poésie en images de pauvres avec tes efforts les yeux sortis de l\u2019histoire (.) de quel front tu harangues tes frères humiliés (.) et ces charges de bison vers la lumière lumière dans la gangue d\u2019ignorance (.) n\u2019est-ce pas l\u2019inusable espoir des pauvres ma pauvre poésie tel un amour chez les humbles (.) désespérée mais non pas résignée (.) quèainsi à l\u2019exemple des pauvres tu as ton orgueil et comme des pauvres ensemble un jour tu seras dans une conscience ensemble sans honte et retrouvant une nouvelle dignité Arrêtons-nous un instant au titre de ce poème, qui intrigue.Pourquoi la Pauvreté Anthropos ?Pour éclaircir ceci, nous pourrions faire une comparaison avec d\u2019autres titres vraisemblables.Par exemple Yincipit.Miron titre souvent par les premiers mots du poème : Dans les lointains, par exemple, ou Ma désolée sereine.Cela donnerait : Ma pauvre poésie.je crois que Miron évite ce titre, qui sonnerait comme une plainte, parce que le mot pauvre, dans le poème, n\u2019est pas une plainte, mais un fait qui, assumé, se mue en communion et dignité.Pour remédier à la connotation misérable du mot pauvre, un moyen simple : prendre le substantif abstrait correspondant, qui « substantifiera » la qualité, qui tirera la qualification du côté du fait.Cela donne : la Pauvreté.Mais pourquoi ne pas garder le mot poésie dans le titre, alors qu\u2019il s\u2019adresse à sa poésie dès le début et jusqu\u2019à la fin ?Ce mot est remplacé par anthropos, c\u2019est-à-dire, en grec : homme.Pourquoi pas La pauvreté poésie plutôt que la Pauvreté homme ?Il y a là un choix essentiel quoique difficile à dire.Voici : la poésie est le thème, disons apparent, du texte.Elle désigne tout le discours de Miron, et finalement son langage, c\u2019est-à-dire lui-même, dans sa situation de poète, qui parle pour toute sa nation, qui, par là, se réalise comme homme.Il faut sentir combien toute sa poésie s\u2019identifie à son être, à ses choix existentiels, combien elle est métaphorique au sens le plus total, c\u2019est-à-dire renvoyant à un ensemble vécu sous tous ses aspects.Autre exemple : l\u2019Homme rapaillé.je tiens de Miron lui-même ce commentaire sur l\u2019adjectif rapaillé : il s\u2019agit de ramas- 25 ser la paille qui a servi à protéger les champs de la gelée, mais qui peut encore servir.Dans son esprit, ce n\u2019est pas simplement ramasser, rassembler (comme quand on dit : Rapaille les enfants), c\u2019est reprendre quelque chose de détérioré mais qui servira encore.C\u2019est bien ce que Miron pense de sa poésie, de ce que doit être sa poésie pour être poésie au sens plein du terme.Tout est dans un mot, dans une seule image.C\u2019est aussi, une métaphore globale.Mais enfin, dira-t-on avec raison, pourquoi la Pauvreté anthropos, pourquoi ce mot grec ?Un autre titre, où revient le même terme, nous met peut-être sur une piste : c\u2019est le Québecan-thrope, astucieusement formé, désignant le Québécois et surtout Miron lui-même, son vrai porte-parole.Mettons cela en regard de notre titre, métaphore globale : il suffit de remplacer le mot Québec par le mot Pauvreté : nous avons la même réalité sous un autre de ses aspects; l\u2019aspect, précisément que développe ensuite le texte du poème.Autrement dit, le fait de la pauvreté n\u2019est pas une circonstance ni un caractère (mon nom n\u2019est pas « Pea Soup, Pepsi ou Dam Canuck » comme il le souligne ailleurs) : elle n\u2019est pas de l\u2019homme, elle est l\u2019homme, elle s\u2019identifie avec un inusable espoir, et rend impossible la honte).Celui qui le dit est aussi celui qui le vit pour tous, qui en offre une expression que tous peuvent adopter, où tous peuvent se reconnaître.Je vous le demande, quelle meilleure parole offrir à une société étouffée non seulement sous le colonialisme, le capitalisme et la consommation, mais sous la drogue, le matérialisme, la pornographie, l\u2019hypocrisie des nantis, le sous-développement sous toutes ses formes.Par son attitude, Miron rejoint l\u2019homme d\u2019ici au plus intime de sa situation et de son langage, transcendant les philosophies.Mais, du même coup, il est un exemple pour tout poète, il réalise ce qui pourrait sauver tous les opprimés, sous quelque latitude qu\u2019ils se trouvent.Si la poésie, c\u2019est «faire», (non pas simplement faire un poème), alors Miron est un poète et la leçon qu\u2019il nous donne, une leçon de poésie.Bernard DUPRIEZ 26 LAURENT MAILHOT L\u2019OCTOBRE DU QUÉBÉCANTHROPE Je voudrais parler d\u2019un poème de Miron que j\u2019aime particulièrement, et que nous connaissons tous : l\u2019Octobre.Titre prophétique, titre mémorable.Non pas simplement octobre, retour cyclique, fatal et identique, ou un octobre daté, fût-ce 1917, 1964 (visite royale et samedi de la matraque), 1969 ou 1970, mais /\u2019octobre, avec ou sans majuscule, déterminé par l\u2019article.L\u2019octobre québécois essentiel, historique : la « morsure de naissance », le lit de mort et le « lit des résurrections ».Non seulement donc la saison rouge et lumineuse, la vie agonique des érables, la chute, l\u2019engrais et la semence des feuilles, non seulement la saison du gibier et de la chasse (de toutes les chasses).Non seulement la saison, le cadre, mais le signe, l\u2019événement : le possible, le nécessaire, l\u2019espoir, les « abattis de nos colères », « l\u2019avenir dégagé », « l\u2019avenir engagé ».En poésie québécoise, depuis l\u2019Etendard triomphal des Octobres de Nelligan1 et l\u2019Erable rouge de Lozeau2, jusqu\u2019aux Miron, Lapointe 3 et Préfontaine, l\u2019automne, l\u2019arbre d\u2019automne, comme l\u2019homme québécois, est double, divisé, partagé.Le paysage (le pays) est gris, dépouillé, squelettique, tourné vers l\u2019abstraction de l\u2019hiver, et/ou au contraire paroxysme de l\u2019été, annonce d\u2019un printemps certain, des « mille fulgurances de nos métamorphoses ».Voyez Préfontaine par exemple, dans Pays sans parole : 27 « .î\u2019agonie des érables t\u2019enseigne le sang de vivre » (p.17) « Octobre me nomme, et nomme mon sang qui est d\u2019un peuple dur en gésine (.) Octobre qui donne à l\u2019arbre ce nom libre et rouge de révolte » (p.49).Notre « été des Indiens » (mi-octobre) n\u2019a ni le même nom ni le même sens que l\u2019été européen de la Saint-Martin (mi-novembre).Arrière-saison, avant-saison ?Les Indiens en tout cas représentent la permanence du sol, le caractère vivace et libre de la forêt et, dans la mythologie populaire, la naissance des enfants.Dans les Grands Soleils, Jacques Ferron a fait de l\u2019héliotrope, cette « fleur des Sauvages », une image poétique et politique des hommes-totems qui créeront et sauveront la patrie.La saison et l\u2019arbre d\u2019automne, chez Miron, incarnent à la fois (mais dans une direction très nette) le visage de novembre, de la flagellation, de l\u2019humiliation, de l\u2019absence, et le visage de mai, de la jeunesse, des couleurs de la parole et de la vie : « je me ferai porteur des germes de ton espérance veilleur, guetteur, coureur, haîeur de ton avènement (.) dans la grande artillerie de tes couleurs d\u2019automne » promet à sa « terre amère », « terre amande », le Compagnon des Amériques.Faut-il que dans notre automne, dans notre proximité constante de l\u2019hiver, dans notre isolement, notre tentation de repli, de retraite, de désespoir, faut-il que novembre suive et tue octobre ?Le Novembre ne saurait, poétiquement et politiquement, remplacer /'Octobre.Ce sont les cendres, la pâleur, la nudité, « l\u2019innombrable épuisement des corps et des âmes », ce sont « nos rêves charbonneux douloureux », c\u2019est novembre au contraire qui prépare en profondeur l\u2019explosion végétale et humaine de l\u2019Octobre.Miron et d\u2019autres poètes nous disent que l\u2019Octobre peut et doit être le temps de cet espace qu\u2019on appelle Terre de Québec ou Terre Québec.Temps de grossesse, temps de naissance.28 Le charbon de nos rêves trop longtemps honteux et clandestins s\u2019attise et flambe.Nous le nourrissons de paroles qui sont des actes: «en mes bras ma jeunesse rougeoie», écrit Miron.En mes bras : je ne suis plus porté, je me porte, je me dresse, je m\u2019avance.L\u2019homme tire la leçon de l\u2019arbre : enracinement, poussée, rectitude, déploiement.Surtout il est l\u2019arbre-forêt, l\u2019arbre-frère, l\u2019arbre sans genoux, sans servilité, mais plein de jambes et de bras pour aller et venir («ondulant»), pour prendre et donner.« nous n\u2019avons pas su lier nos racines de souffrance à la douleur universelle dans chaque homme ravalé » dit la troisième strophe de l'Octobre.Et tout à coup \u2014 suivant le mouvement général de la Batèche (la batèche de vie, la « baraque de vie», le mouvement en particulier du poème intitulé l\u2019Héritage de la tristesse \u2014 changement de tonalité, de temps et de direction, revirement du langage, du rythme, passage de la prostration de novembre au rayonnement collectif d\u2019octobre.L\u2019héritage de la détresse n\u2019est plus un pauvre et triste héritage; il est converti en joie, en chaleur : « vents aux prunelles solaires », « profuse lumière des sillages d\u2019hirondelles ».La quatrième strophe de l\u2019Octobre, l\u2019avant-dernière, place cet héritage devant soi, nouveau et conquis, partagé, assumé : «je vais rejoindre les brûlants compagnons dant la lutte partage et rompt le pain du sort commun dans les sables mouvants des détresses grégaires » L\u2019amollissement de la peur, l\u2019enlisement dans ce que les chefs de la propagande qualifient de majorité silencieuse, et qui n\u2019est le plus souvent qu\u2019une majorité artificielle, bâillonnée, une masse qu\u2019on a rendue informe et qu\u2019on a fait taire, ce glissement grégaire peut être évité non par le nationalisme, mais plus justement, comme dit Miron, par la conscience nationale, par la conscience des racines et des liens entre l\u2019aventure personnelle (entre toute aventure personnelle : poétique, amoureuse, etc.) et l\u2019aventure collective.29 « L\u2019élan vers la liberté est de l\u2019essence même de la poésie », nous rappelle, s\u2019il en était besoin, Giuseppe Ungaretti.Miron, à la fin de VOctobre, donne une image très exacte et efficace de cet élan, lorsqu\u2019il évoque «le bruit roux de chevreuils dans la lumière ».De chevreuils au pluriel : les arbres, les bêtes, les hommes, tous les vivants d\u2019octobre sont rassemblés, unis.Le bruit qu\u2019ils font, l\u2019élan qu\u2019ils prennent est innombrable.Un mouvement semblable, liaison du je et du tu au nous, est sensible dans l\u2019admirable poème d\u2019amour Avec toi, dont je veux lire les derniers vers : « je tombe et tombe et m\u2019agrippe encore je me relève et je sais que je t\u2019aime je sais que d\u2019autres hommes forceront un peu plus la transgression, des hommes qui nous ressemblent qui vivront dans la vigilance notre dignité réalisée c\u2019est en eux dans l\u2019avenir que je m\u2019attends que je me dresse sans qu\u2019ils le sachent, avec toi» L\u2019avenir « engagé » de l\u2019Octobre c\u2019est l\u2019amour un et multiple, l\u2019avenir qui commence ici et maintenant, le premier pas d\u2019une longue marche, le levain des feuilles tombées et renaissantes, la métamorphose préparée par « nos volontés sans concessions ».« c\u2019est nous ondulant dans l\u2019automne d\u2019octobre » cherchant, trouvant dans les sous-bois la clairière, dans la pénombre l\u2019oeil; arythmiques, blessés peut-être, mais attentifs, agoniques et non agonisants.C\u2019est nous « le bruit roux de chevreuils ».Nous ne sommes pas le piège, l\u2019affût ou le chasseur, nous ne sommes pas davantage la proie facile, la victime née.Nous sommes la bête vive, lucide, libre parce qu\u2019elle se veut libre : « nous te ferons, Terre de Québec (.) les hommes entendront battre ton pouls dans l\u2019histoire » comme on entend le chevreuil insaisissable faire battre le coeur de la forêt, ranimer de sa tache rousse \u2014 sa fourrure, son sang \u2014 l\u2019ardeur des arbres.30 « je suis le rouge-gorge de la forge le mégot de survie, l\u2019homme agonique » dit ailleurs Miron.Le rouge-gorge \u2014 que René Char appelle « mon ami » \u2014 est l\u2019oiseau de l\u2019automne, l\u2019oiseau blessé au cou mais gonflé comme le soufflet de la forge, allumé encore comme le mégot de survie, qui peut de toutes les manières incendier la forêt, être la braise dans l\u2019humus, le foyer d\u2019une vie qui s\u2019éveille.Le feu et les racines, le haut et le bas, l\u2019extérieur et l\u2019intérieur : ce double élément, cette double postulation est inhérente à l\u2019homme mironien, à l\u2019octobre du Québécanthrope.Les mots engagé et engagement sont de ceux dont Miron à juste titre se méfie.Dans Compagnon des Amériques il emploie par dérision l\u2019expression « sueur à gages ».« Etre engagé, déclare-t-il dans une interview à Jean Basile4, c\u2019est recevoir de l\u2019argent pour faire quelque chose (.).Seul le texte est vraiment engagé; seul le texte dit ou ne dit pas quelque chose; la responsabilité de l\u2019écrivain est son texte ».On peut dire que toute poésie est révolutionnaire, du fait même qu\u2019elle est l\u2019anti-prose (et que l\u2019ordre établi est prosaïque, au pire sens du terme).La poésie de Miron est révolutionnaire dans un sens peut-être plus précis, plus immédiat.Elle requiert pour son existence même (anticipée, en quelque sorte) un changement radical des structures socio-économiques et politiques, une décolonisation.Jacques Brault observait dans Miron le magnifique : « Pour qu\u2019un poète sauvegarde, enrichisse et améliore la langue de son peuple, il faut que les structures mentales et affectives communiquent effectivement avec les structures sociales et politiques »; il y a « continuité entre le littéraire et le politique».La poésie de Miron est politique, comme elle est amoureuse, parce qu\u2019elle est totale, totalement poétique.Elle veut tout parce qu\u2019elle a besoin de tout, de la nature et de la culture, d\u2019une langue repossédée, repossédée par tous, à travers l\u2019appropriation du territoire et du pouvoir.Révolutionnaire, et révolutionnaire québécois, Miron ne fait pas pour autant une poésie partisane, ni une poésie terroriste.Dans un article à Parti pris, en 1965, il rappelait et prenait à 31 son compte cette définition de Sartre : la littérature est « l\u2019appel libre d\u2019un homme à d\u2019autres hommes ».L\u2019oeuvre de Miron est un appel libérateur et total (non pas totalitaire), un appel nécessaire et urgent.Laurent MAILHOT 1.\t« Ecoute ! ô ce grand soir, empourpré de colères, Qui, galopant, vainqueur des batailles solaires, Arbore l\u2019Etendard triomphal des Octobres ! » (Soirs d\u2019octobre) 2.\t« Il n\u2019est qu\u2019une blessure où, magnifiquement, Le rayon qui pénètre allume un flamboiement ! » (.Erable rouge) 3.\tVoir YEpitaphe pour un jeune révolté, de Paul-Marie Lapointe (Pour les âmes) : « tu ne mourras pas un oiseau portera tes cendres dans l\u2019aile d\u2019une fourrure plus étale et plus chaude que l\u2019été aussi blonde aussi folle que l\u2019invention de la lumière » (etc.) 4.\tLe Devoir, 18 avril 1970.1 El unta Le s k Di fois von sais 32 DOMINIQUE NOGUEZ ENTRE PAROLE ET ÉCRITURE Ce n\u2019est pas un hasard si Gaston Miron a mis si longtemps à rassembler, à « rapailler » ses poèmes et ses proses en un recueil \u2014 qu\u2019il a d\u2019ailleurs moins fait que laissé faire.C\u2019est que l\u2019idée même de recueil, ou, si l\u2019on veut, de livre, paraît foncièrement étrangère à son entreprise.Miron, en ce sens, est l\u2019anti-Mallarmé.Mais en même temps, et pas seulement dans le poème qu\u2019il sous-titre sur un ton faussement mallarmêen, il est aisé de repérer chez lui une prédilection pour les métaphores un peu trop riches, pour les mots abstraits, une préciosité parfois, en un mot des soucis d\u2019écriture qui ne sont pas sans faire penser à Mallarmé.Contradiction ?Non; plutôt écartèlement, tension de l\u2019oeuvre entre deux pôles opposés : parole et écriture.Le poème, chez Miron, est d\u2019abord parole.Il s\u2019agit toujours de ceci, qui est très simple et pourtant infiniment difficile : parler.Difficile, car à conquérir inlassablement sur deux menaces qui sont d\u2019ailleurs l\u2019effet d\u2019un même état de domination : le silence de l\u2019aliénation et le bruit assourdissant d\u2019une langue à la fois voisine et étrangère.Le silence, c\u2019est celui de ces « hommes sans pesanteur, plus étrangers à nos présences que les martiens de notre terre » qu\u2019évoque avec angoisse Arrêt au village.Le bruit, c\u2019est l\u2019immense tintamarre idéologique quotidien évoqué dans Aliénation délirante : « voici les affiches qui me bombardent voici les phrases mixtes qui me sillonnent le cerveau verdoyant voici le garage les banques l\u2019impôt le restaurant les employeurs avec leurs hordes et leurs pullulements de nécessités bilingues ».La domination (la colonisation) est ici littéralement assourdissante : elle empêche de parler parce qu\u2019elle empêche d'abord de s\u2019entendre.Elle est, aux deux sens du mot, parasite : perturbation dans l\u2019émission et la réception des signes; et sorte de lichen, de lèpre, qui s\u2019accole à la langue et la ronge intimement, détruisant en chacun « jusqu\u2019à la racine l\u2019instinct même du mot français ».Parasitage et parasitisme.L\u2019aliénation linguistique est à la fois signe et effet de l\u2019aliénation économique.Acharnées toutes deux à faire de chacun un autre pour lui-même, à empêcher chacun d\u2019être.Or parler c\u2019est commencer à être.L\u2019homme rapaillé est un homme qui n\u2019est pas encore et qui veut être.Mais comment être ?Cette promotion ontologique (et il faut ici bien écouter l\u2019étymologie de ce mot qui nous suggère à quel point être et langage sont indissociables) pourrait se faire dans l\u2019égoïsme et le secret, par le salut littéraire individuel.Miron, dès le début, refuse ce «salut personnel et transfuge».Quand il dit «je», ce n\u2019est jamais tant lui, Miron, qui parle, que le Québécanthrope.A mi-chemin du je narcissique de l\u2019introspection et du je anonyme des philosophes, le je de Miron est le je du témoin, du militant, c\u2019est un je sacrifié, un je qui n\u2019aspire à rien tant qu\u2019à se changer en nous \u2014 nous de l\u2019amour, dans La marche à l\u2019amour; nous engagé des poèmes de combat : suivez-moi tous ceux qui oscillent à l\u2019ancre des soirs levons nos visages de terre cuite de cuir repoussé frappés de sol de travaux Ou bien c\u2019est le je de l\u2019exemple.Lors même qu\u2019il semble se complaire « à (sa) vie intérieure exclusivement », Miron ne s\u2019analyse pas, il analyse en lui l\u2019homme aliéné, dépossédé.Miron est son propre cobaye, son propre mannequin.Toujours parlant \u2014 je veux dire cette fois : sortant de lui.On voit ainsi l\u2019usage que fait Miron de cette parole qu\u2019il conquiert pour commencer à exister à ses propres yeux et, dirais-je, à ses propres oreilles : il s\u2019en sert pour les autres.A la manière de l\u2019homme révolté de Camus, l\u2019homme rapaillé de Miron pourrait dire : « je me révolte (ou plutôt : je parle \u2014 mais c\u2019est ici la même chose), donc nous sommes ».34 La parole mironienne est donc spontanément didactique.Le poème se fait « slogan » pour dénoncer ce qui précisément l\u2019empêche d\u2019exister, s\u2019interpose entre son jaillissement et sa fixation paisible en écriture littéraire : le non-poème, qui menace le poème d\u2019au moins les deux façons que j\u2019ai dites.D\u2019abord par l\u2019engluement dans le silence de l\u2019aliénation \u2014 toujours présentée comme une sorte de jus douceâtre ou de gel insidieux : Jamais je n\u2019ai fermé les yeux malgré les vertiges sucrés des euphories nous comme empesés d\u2019humiliation et de mort ô nous pris de gel et d\u2019extrême lassitude C\u2019est pour lutter contre cet empois ou ce gel que le poème se fait parole, parole vive, décoagulante, toujours en cours, jamais fixée, ne consentant à se figer dans l\u2019écrit que provisoirement, au gré de publication vite épuisées.Le poème mironien se voue volontairement à la variante, à une incessante bougeotte stylistique.Mais le non-poème, c\u2019est aussi la confusion entretenue, l\u2019innommé, le « CECI » qu\u2019il n\u2019est possible de vaincre qu\u2019en commençant par le nommer.Et Miron nomme : « état d\u2019infériorité collectif », « souffrance d\u2019être un autre », « historicité vécue par substitution », « dépolitisation maintenue », « culture polluée », « dualisme linguistique ».On pourrait voir dans cette prolifération de mots abstraits et dans l\u2019abondance aussi des métaphores qui accolent « des termes moraux à des termes physiques » (comme dirait le bon Fontanier), un souci d\u2019écriture étranger à une poésie de la parole.C\u2019est l\u2019inverse.J\u2019aimerais suggérer que le mot abstrait, chez Miron \u2014 « déréliction », « aliénation », « mutilation », « non-coïncidence », « contemporanéité », etc.\u2014 est une arme dans le combat de la parole et que loin d\u2019être la trace de je ne sais quel prurit philosophique hors de propos, il est essentiel au poème même.Il est en effet résistance.Résistance linguistique, car les mots abstraits jouissent d\u2019une sorte de privilège et de prestige : purs, scintillant dans leur candeur éthé- 35 rée, ils paraissent moins accessibles que les autres aux souillures et au parasitage idéologique.En français, d\u2019autre part, ils laissent, peut-être mieux que tous les autres, apercevoir en transparence leur appartenance à la culture gréco-latine \u2014 méditerranéenne, si je puis dire.Ce sont les plus latins des mots français 1.Résistance culturelle, aussi, car ils renvoient à un usage philosophique beaucoup plus français qu\u2019anglais ou américain.En convoquant la rigueur intransigeante de Sartre ou de Berque, Miron résiste aux sirènes adipeuses et confitureuses du pragmatisme anglo-saxon.Résistance politique et vitale, enfin, car en resaisissant la réalité multiple de l\u2019aliénation dans l\u2019unité et la clarté du concept, Miron fait échec à cette « brunante » dans la pensée, à cet éparpillement de la conscience où il voit à juste titre l\u2019effet de l\u2019aliénation.C\u2019est en quoi l\u2019homme mironien est un homme rapaillé, un homme qui refait son identité à partir des bribes de lui-même que lui renvoient les « débris de (ses) miroirs ».Gage de survie et même simplement d\u2019existence, tournée vers les autres, même quand elle dit « je », luttant contre le silence aliéné ou le parasitage idéologique, la parole de Miron est tout naturellement une parole critique \u2014 aux deux sens du mot, car elle est à la fois le lieu et l\u2019enjeu du combat.Parole empêchée et disant son empêchement, inachevée et disant son inachèvement, vive et en suspens, on voit mal comment elle pourrait aspirer sans se renier à la rassurante immobilité, à l\u2019intemporalité et à la complétude de l\u2019écrit.Il y a pourtant chez Miron une à peine secrète et permanente frustration de poète.Miron aurait voulu, voudrait sans cesse 1.Jacques Godbout m\u2019objecte que ces mots se retrouvent presque tous tels quels en anglais.C\u2019est oublier qu\u2019il s\u2019agit d\u2019emprunts.La langue anglaise est pauvre en concepts philosophiques.Quand Locke ou Hume, au XVIIÏe siècle, veulent philosopher contre Descartes, ils sont obligés d\u2019emprunter les mots de Descartes.On peut donc dire aussi que les mots abstraits, en anglais, sont les plus français des mots anglais.La grande tradition métaphysique occidentale (disons : de Platon à Heidegger) ne passe pas par l\u2019Angleterre ni par l\u2019Amérique, ou elle n\u2019y passe qu\u2019en les frôlant.36 écrire.Voudrait pouvoir faire de la littérature, voir, comme il le dit avec humour, « se lever les couchers de soleil et les oiseaux et les fleurs faire cui-cui ».De fait, la parole de Miron tend souvent à se faire célébration.Miron, depuis son arrivée à Montréal, est un poète de ville, mais qui se souvient des champs.Mais qui sait chanter la terre du Québec.Qui sait évoquer le printemps qui « liseronne aux fenêtres », « l\u2019aube avec ses pétillements de branches », « le bruit roux de chevreuils dans la lumière ».Et qui sait invoquer les vents comme Saint-John Perse : les vents qui changez les sorts de place la nuit vents de rendez-vous, vents aux prunelles solaires vents telluriques, vents de l\u2019âme, vents universels vents ameutez-vous, et de vos bras de fleuve ensemble enserrez son visage de peuple abîmé, redonnez-lui la chaleur et la profuse lumière des sillages d\u2019hirondelles II y avait, oui, peut-être, un Claudel ou un Cendrars ou un Saint-John Perse qui germait en Miron et que le non-poème a non pas tué mais fait taire.Miron aurait pu, comme tant d\u2019autres qui n\u2019ont pas comme lui souci de langue (je dirais même : charge de langue, comme on a charge d\u2019âme), avoir des soucis d\u2019écriture, s\u2019imposer ces « gênes exquises » dont parle Valéry, se donner des palpitations rhétoriques, avoir des insomnies pour des virgules ou des blancs, bref rêver au livre.Mille soins de forme, discrets mais repérables, et la publication de L\u2019homme rapaillê prouvent certes qu\u2019il n\u2019a pas renoncé à ce rêve.Mais il ne rêve qu\u2019à demi.En gardant les yeux ouverts.En sachant bien que ce que l\u2019on peut tirer de cette poésie humiliée ce n\u2019est encore qu\u2019un « art pré-poétique ».Et que ce livre provisoire n\u2019est qu\u2019une prémonition de livre, un livre sur l\u2019impossibilité présente de faire un livre.Miron, éditeur qui ne s\u2019édite pas.L\u2019oeuvre de Miron est là, dans cette tension entre la volonté d\u2019écrire et la nécessité de parler, entre la célébration et le combat.C\u2019est elle qui explique le ton si particulier de ces poèmes \u2014 ces soucis de forme et ces échappées élégiaques dans le moment 37 même où le poème se fait réquisitoire; et inversement ce rythme simple et cette clarté tonitruante qui sont dans les poèmes écrits comme le souvenir de la parole qu\u2019ils ont commencé par être.De là ces vers façonnés, polis comme des pastilles longtemps gardées dans la bouche et dont la forme s\u2019est affinée au fur et à mesure des lectures publiques.Ses manuscrits, Miron les porte en lui et ses ratures, ce sont les flux et les reflux de sa mémoire.La poésie de Miron, comme le chant des aèdes grecs, est réimprovisation perpétuelle.Poésie en suspens, poésie en acte, poésie qui souffre et vit de son incomplétude, la poésie de Miron aspire à la fois et échoue à se figer en livre.Et assume cet échec.Car il n\u2019est pas temps encore de songer au livre.Le poème ne pourra vraiment s\u2019édifier que lorsque le non-poème sera éliminé.En ce sens, le destin du poète est indissociable de celui du pays.Miron écrira quand il ne sera plus contraint de simplement parler.Miron n\u2019achèvera son livre, ne sera libéré de son livre que lorsque le Québec sera libre.Dominique NOGUEZ 38 D.G.JONES TÉMOIGNAGE Je ne connais pas toute l\u2019oeuvre de Gaston Miron.Même sa langue, je ne la connais pas bien.Mais je connais assez bien ce qu\u2019il a fait comme poète et comme animateur de poésie \u2014 et c\u2019est une des choses les plus importantes qu\u2019un homme puisse faire, en tout temps et surtout à présent.C\u2019est de se reconnaître et de s\u2019exprimer, tel qu\u2019on est et tel qu\u2019on puisse être.C\u2019est de faire sortir l\u2019homme de la prison de l\u2019inconscient, et de lui donner les moyens de sortir de la prison possible de l\u2019image qu\u2019il a de lui-même.Depuis 1937, le poète québécois a fait la découverte de son image d\u2019un homme dépossédé du monde et paralysé : l\u2019image de Saint-Denys-Garneau avec une croix de fer installée dans son corps.Il a reconnu dans le tombeau des rois quelques auteurs de cette image, et il a rejeté le visage qu\u2019ils ont voulu propager par lui.Il s\u2019est mis à détruire cette image et toutes les structures de penser et de sentir qui s\u2019attachent à cette image.Il a brûlé les châteaux.Il a posé une bombe dans le cerveau pour raser ces structures de l\u2019esprit.Il a même démantelé les structures de la poésie, comme dans le non-poème de Miron ou L\u2019Afficheur hurle de Chamberland.Il a commencé à percevoir que son travail est plus grand qu\u2019il n\u2019avait pensé : rejetter une image de l\u2019homme qui se montre comme « Moloch » dans le poème « Howl » de Ginsberg.Qu\u2019il s\u2019agit de démolir une structure presque mondiale que Northrop Frye a nommé simplement « a worn-out art from, » un style périmé, moribond.39 Mais le poète, comme poète, sait bien que la démolition est une question de destruction non pas des hommes mais d\u2019une image de l\u2019homme, non pas des buildings mais des manières de percevoir ceux qui ont inspiré ces buildings.C\u2019est une question de sentir, de définir, de donner la parole à une nouvelle image de l\u2019homme et de ses relations au monde, qui puisse inspirer de nouvelles villes, qui puisse inspirer chez les hommes de nouvelles manières de vivre, d\u2019agir, d\u2019être dans le monde.« Poématiser, » dit Holderlin, en traduction, « cette occupation la plus innocente de toutes.» Mais il dit aussi : « C\u2019est pourquoi le plus dangereux de tous les biens, le langage, a été donné à l\u2019homme.pour qu\u2019il témoigne ce qu\u2019il est.» Si vous permettez quelques mots de plus en anglais, je voudrais citer Wilfred Watson dans un article sur McLuhan.Il dit que nous vivons dans une époque de « GLOBAL BREAK-DOWN » et qu\u2019il faudra qu\u2019elle devienne une époque de « global breakthrough», si nous voulons survivre.Parce que, comme il l\u2019explique, « breakdown », c\u2019est la condition de « breakthrough », qui est la découverte d\u2019un nouvel horizon, des nouvelles manières de percevoir le monde.Gaston Miron a fait surgir un monde, une terre, où l\u2019homme d\u2019ici peut s\u2019installer avec sa propre langue.Gaston Miron a installé dans son propre corps non pas une croix de fer mais un sapin toujours vert.Pour le faire, il a participé à un acte de démolition spirituelle, psychologique, mythique.Cet acte est simplement et nettement la reconnaissance de « breakdown ».Mais cette reconnaissance rend possible un « breakthrough », une nouvelle démarche, qui est la marche à l\u2019amour : l\u2019amour propre, l\u2019amour de l\u2019homme, l\u2019amour du monde.C\u2019est discerner à la fois le visage de « ma désolée sereine », « ma reconnue de notre lancinance », et le visage de la « méconnue à la cime ».Naturellement, comme anglophone, né dans un petit village d\u2019Ontario, qui a lui aussi des collines rocheuses, j\u2019espère que les horizons de cette nouvelle démarche ne se fixeront pas sur les frontières du Québec, que quelque part ils rejoindront les horizons de Ginsberg et de beaucoup d\u2019autres.40 Ailleurs en Amérique du nord, la poésie devient de plus en plus un dégagement de toutes les structures ankylosées qui nous emprisonnent dans des horizons trop étroits, qui nous tordent et qui nous mettent l\u2019un contre l\u2019autre.Il y a beaucoup plus que des poètes qui s\u2019engagent dans ce dégagement.Mais, même si le langage est un des biens les plus dangereux qui aient été donnés à l\u2019homme (et ça, c\u2019est évident dans plusieurs sens), poématiser est une des occupations les plus innocentes et les plus humaines.Et Gaston Miron poé-matise depuis longtemps.Parce qu\u2019en tout et pour tout il est poète.D.G.JONES M.D.G.Jones est rédacteur à la revue Ellipse, Poète et essayiste \u2014 il publiera sous peu Butterfly on the rock \u2014 Traducteur de Miron et de plusieurs autres poètes, il est aussi professeur à l\u2019Université de Sherbrooke.41 ROCH CARRIER G.MIRON, HOMME LIBRE Où il y a un oiseau en cage, la liberté est en deuil.\u2014 Prévert.Gaston Miron est en prison.Je veux me souvenir aujourd\u2019hui d\u2019un homme libre qui fut le professeur de poésie que plusieurs écrivains de mon âge n\u2019ont pas eu ailleurs.Je ne connais pas de poète au Québec qui n\u2019ait, dans son évolution, croisé Gaston Miron.Pour chacun d\u2019eux, cette rencontre a été marquante.Plusieurs l\u2019ont mieux connu que moi.Plusieurs sauraient mieux vous en parler.Mais puisqu\u2019on m\u2019a demandé à moi, je ne sais pourquoi, d\u2019évoquer des souvenirs, le très jeune poète que j\u2019étais il y a quelques années et le jeune romancier que je suis devenu veulent accepter l\u2019honneur de parler d\u2019un grand poète.Je reçus d\u2019abord une lettre de Gaston Miron.En 1957, déjà, recevoir une lettre du poète Gaston Miron était un événement considérable dans la vie d\u2019un jeune poète.Je venais de publier une plaquette de vers.Gaston Miron m\u2019écrivait qu\u2019il m\u2019avait lu et que j\u2019avais écrit deux beaux vers.Il m\u2019expliquait pourquoi.St Gaston Miron disait que j\u2019avais pu écrire deux beaux vers, tous les espoirs m\u2019étaient désormais permis.Amené hier à relire cette lettre, après douze ans, je découvre que Gaston Miron avait tout simplement pressenti ce que j\u2019allais écrire plus tard.42 (Nous ne dirons jamais assez la perspicacité littéraire de ce poète.Vingt camarades écrivains pourraient m\u2019approuver.Il faudra bien réunir un jour les témoignages des écrivains et des poètes qui ont trouvé leur voix et leur langage après avoir rencontré Gaston Miron.\u2014 Ici, quand j\u2019ai lu ce texte, une personne a applaudi très fort; c\u2019était Jacques Godbout, je crois.J\u2019étais fier que mon idée ne fût pas tout à fait mauvaise.) En 1958, le hasard me faisait rencontrer Gaston Miron.C\u2019était le premier poète que je voyais en chair et en os.Comme il ne ressemblait ni à Victor Hugo ni à Musset, je fus un peu déçu.Au lieu de parler en vers, il s\u2019exprimait en un très pur québécois.Poète, il ressemblait trop à un homme ordinaire qui jurait, riait, et avait mal à l\u2019estomac.Il dansait un rigodon au coin de Saint-Denis et Sainte-Catherine.(C\u2019était l\u2019époque où il y avait une nuance entre danse et complot contre l\u2019état.) J\u2019appris qu\u2019il savait jouer du violon comme un musicien de village.Me parlant de sa poésie, il me raconta qu\u2019on l\u2019avait qualifié de poète exotique parce qu\u2019il avait écrit les mots « rue Saint-Denis » dans un poème.A l\u2019époque la poésie ne devait effleurer que du bout des lèvres le bout de l\u2019aile d\u2019une âme.Homme du nord, homme des montagnes, Gaston était venu à la poésie tel qu\u2019il était.Très vite, je compris que la poésie n\u2019était pas pour lui une passion de dilettante mais une recherche qui faisait l\u2019unité de lui-même avec sa civilisation.A Gilbert Langevin, à moi, à d\u2019autres, Miron enseignait qu\u2019il fallait unifier vie et poésie.Mais la paresse me gagnait.Je m\u2019amusais et n\u2019écrivais plus.C\u2019était agréable.Rêver.Flâner.Errer.Un soir, Gaston Miron me fit venir chez lui, rue Saint-André.Tirant des boîtes de carton de sous son lit, de sa bibliothèque, de ses placards, il me fit voir au moins une dizaine de versions différentes d\u2019un même poème qu\u2019il appelait La marche à l\u2019amour.J\u2019aurais été fier d\u2019avoir écrit une seule de ces diverses versions.Le poème publié est bien différent de ce que je me souviens d\u2019avoir lu.Un poème n\u2019est jamais fini.J\u2019appris ce soir-là qu\u2019un poète doit travailler comme un esclave pour s\u2019exprimer librement.Plus tard, après son aventure parisienne, et après diverses aventures que j\u2019avais vécues, je retrouvai Gaston Miron homme d\u2019affaires, fumant le cigare derrière une table de travail lisse et 43 luisante.Mais, il se balançait dans une chaise berçante.(L\u2019on consacrera un jour une thèse à l\u2019influence du rocking-chair sur la poésie de Miron).Il offrit, le midi, un repas de roi au jeune poète sans le sou que j\u2019étais.Au moment du café, il me récita à voix très forte un poème qui disait : « La poésie n\u2019a pas à rougir de moi.» Avec conviction, Gaston scandait ses vers en frappant, selon le rythme, son poing contre la table.J\u2019apprenais à lire un poème.Le rythme d\u2019un poème m\u2019apparaissait concrètement.Les images vivaient.Le patron du restaurant, à la fin, vint nous demander de sortir.J\u2019apprenais en plus qu\u2019il y a toujours quelqu\u2019un pour demander à un poète de se taire.En 1963, à Paris, j\u2019aperçus Gaston Miron apparaître au coin de ma rue.Nous fîmes une traversée de Paris que je raconterai un jour, car elle fut épique.Poète, Gaston Miron a le pouvoir de créer des événements.Je veux ici plutôt me souvenir du poète qui tout à coup, après avoir ri, gigué, s\u2019arrête et me demande, inquiet, ce que je pense du mot «boucane» qu\u2019il a employé dans un poème au lieu de fumée.Cette inquiétude n\u2019était ni coquetterie ni pose.J\u2019assure que son angoisse était réelle.Gaston Miron connaît « le pouvoir d\u2019un mot ».Chaque mot qu\u2019il choisit le mène au bout de lui-même.La dernière fois que je l\u2019ai rencontré, c\u2019était il y a deux semaines.Je venais déposer le manuscrit de mon dernier roman chez mon éditeur.Gaston Miron qui se trouvait là m\u2019a dit : « maintenant, il faut t\u2019occuper du présent ».On avait appris la veille l\u2019enlèvement par le FLQ du diplomate Cross.Je crois donc m\u2019occuper du présent en évoquant ces quelques souvenirs d\u2019un poète libre alors qu\u2019on le sait en prison, avec bien d\u2019autres.Pardonnez-moi de n\u2019avoir pas su en parler moins gauchement.Il m\u2019est difficile d\u2019écrire en ce moment où le Québec est occupé par l\u2019Armée.Comment mon imagination et ma mémoire seraient-elles libres quand tant de gens se trouvent en prison ?Roch CARRIER 44 ROGER SOUBLIÈRE UN TÉMOIN À LA BARRE J\u2019ai accepté d\u2019apporter mon témoignage à ce colloque Gaston Miron, parce que je crois, en accord avec la C.S.N., la F.T.Q., la C.E.Q.et d\u2019autres organismes, que la liberté d\u2019expression et d\u2019association est menacée, ce qui est pour le moins inquiétant.Un peuple qui accepte aussi facilement et sans vraiment protester qu\u2019on suspende ses libertés civiles a de bonnes chances d\u2019être mûr pour un gouvernement fasciste et c\u2019est ce contre quoi il faut se prémunir.Contrairement à ce qu\u2019ont claironné en coeur nos éditorialistes, le temps n\u2019est pas au silence, à l\u2019examen de conscience comme iis disent, mais bien à la parole.Je refuse, comme nous tous, de me taire.Je refuse d\u2019autre part de pérorer sur les raisons invoquées par le gouvernement pour la perte de nos libertés civiles.Comme je l\u2019ai déjà dit il y a quelques jours dans une assemblée d\u2019étudiants, une agression à un homme libre, une injustice \u2014 aussi violente et cruelle soit-elle \u2014 n\u2019excuse jamais une autre injustice à d\u2019autres hommes libres, l\u2019emprisonnement d\u2019innocents et l\u2019atteinte à leur réputation, sans compter les sévices qu\u2019ils sont maintenant susceptibles de subir.Québec-Presse, Journal de Montréal, Point de mire, Le Quartier Latin, Radio-Canada, C.K.A.C., C.K.L.M., et combien d\u2019autres organes d\u2019information ont été touchés ?Je crois pour ma part que les gouvernements ont de moins en moins d\u2019arguments pour défendre leur statu quo constitutionnel, pour défendre leur establishment.Et c\u2019est la raison pour laquelle on s\u2019attaque aussi violemment aux media qui peuvent ou ont pu contester les 45 politiques de nos gouvernements.Ce ne sont pas des actes violents ou même illégaux qu\u2019on reproche aux personnes arrêtées.A moins bien sûr que Ionesco ait raison et que les mots soient devenus des espèces de garnottes qu\u2019on pitche au visage des politiciens et que ces derniers craignent des blessures corporelles ! A moins que ce soit de révolocution, si on me passe ce néologisme godardien, qu\u2019on les accuse.Non.Ces gens ont été emprisonnés pour avoir osé s\u2019opposer à l\u2019orgueil incommensurable d\u2019un Drapeau et d\u2019un Trudeau.Ces don Quichottes ne peuvent s\u2019imaginer avoir tort et en conséquence ne peuvent tolérer qu\u2019on les mette en contradiction.Les gestes posés par le F.L.Q.ont servi de prétextes aux divers gouvernements pour liquider une opposition qui devenait un peu trop efficace, créer un climat tel que l\u2019auto-censure soit de rigueur et affoler \u2014 en utilisant le prétexte d\u2019une insurrection « appréhendée » \u2014 les gens à un point tel qu\u2019ils n\u2019aient plus le choix : hors du Parti civique, du parti libéral, du capitalisme et du fédéralisme, bref hors du statu quo, point de salut.Je note par conséquent une marge entre Duplessis et Trudeau : celle du raffinement dans la démagogie, l\u2019hypocrisie et le machiavélisme.Quand on pense que Trudeau, cet ardent défenseur des libertés civiles, au premier coup dur, est le premier à abolir ces libertés; quand on pense que Trudeau, cet ardent adversaire du messianisme \u2014 c\u2019est Gaston qui m\u2019en faisait la remarque il y a quelque temps \u2014 cet ardent adversaire donc du messianisme, est le premier à sauter pieds joints dans un messianisme tout aussi pernicieux avec son bilinguisme et son biculturalisme from coast to coast, on est en droit de se demander quelle sorte de logique anime cet homme.J\u2019accuse les gouvernements fédéral, provincial et municipal d\u2019avoir d\u2019une façon concertée voulu tromper la population.Encore une fois, c\u2019est le coup de la Brink\u2019s, du bulletin Quoi de neuj qui se répète.On ment effrontément aux gens.Une fois de plus, on utilise la peur pour ramener le peuple à de meilleurs sentiments.j\u2019accuse Messieurs Drapeau et Marchand de démagogie \u2014 et c\u2019est bien là le moins qu\u2019on puisse dire \u2014 pour leurs déclarations des derniers jours.Non seulement on a arrêté des candidats qui jouaient le jeu de la démocratie, non seulement on leur a 46 volé leurs tracts électoraux, non seulement on a jeté le discrédit sur le FRAP, mais on a entretenu et semé la confusion de façon délibérée et ce, à des fins électorales.Qu\u2019on se surprenne ensuite \u2014 surtout après ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler le coup d\u2019état du 29 avril \u2014 qu\u2019on se surprenne donc à ce que des gens ne croient plus à la démocratie.J\u2019affirme que les arrestations de Gaston Miron, Gérald Godin, Pauline Julien, Michel Garneau, des docteurs Bellemare et Mon-geau, de Jean Roy, et de la majorité des gens incarcérés, n\u2019ont été opérées que pour des délits d\u2019opinion.Il me semble qu\u2019il y a une distinction élémentaire à faire entre une idée et un acte.Il faut être aveugle pour ne pas se rendre compte qu\u2019on a arrêté ces gens non pas parce qu\u2019ils ont posé des actes interdits par les lois, mais parce qu\u2019ils s\u2019opposaient de façon efficace (et par des moyens démocratiques soit dit en passant) aux gouvernements en place.Connaissant personnellement Gaston Miron pour avoir discuté et travaillé avec lui à de nombreuses reprises, voilà, je crois, ce qu\u2019il aurait aimé que quelqu\u2019un dise avant tout, tout en étant flatté qu\u2019on le prenne comme symbole et qu\u2019on se penche sur son oeuvre.Hî * Hs Ceci dit, étant un des directeurs de La barre du jour, j\u2019aimerais ajouter, puisqu\u2019on parle de Miron, que nous, de l\u2019équipe, avons souvent songé à réaliser un numéro spécial sur Miron.C\u2019est dire l\u2019importance qu\u2019on accorde à Miron poète.Gaston est pour plusieurs parmi nous un conseiller précieux.Quand on parle de lui, on pense toujours au poète engagé.Mais ce que le grand public ignore souvent, c\u2019est qu\u2019il est ici à coup sûr le poète le plus renseigné quantitativement et qualitativement sur la poésie mondiale.Le type de poésie que publie La barre du jour est on ne peut plus éloigné du type de poésie qu\u2019on connaît de Miron.47 Et pourtant jusqu\u2019à maintenant Gaston est un des interlocuteurs les plus \u2014 si non le plus \u2014 avertis que nous ayons eu l\u2019occasion de rencontrer.D\u2019un jugement sûr et solide, Miron a mis sur pied une maison d\u2019édition, l\u2019Hexagone, auquelle aucun concurrent n\u2019a pu vraiment songer faire compétition.On ne saurait trop insister sur ce fait.C\u2019est bien grâce à lui si une continuité a pu exister depuis plus de quinze ans dans l\u2019édition de la poésie québécoise.Non seulement il a réédité les oeuvres de ses prédécesseurs, édité celles des gens de sa génération, mais il continue encore inlassablement à publier les jeunes poètes qui assurent la relève.On ne peut que lui en être que reconnaissant.Il serait bon que cet hommage à Gaston Miron ait des suites.J\u2019invite en conséquence les participants à me remettre leurs communications, leurs témoignages, pour fins de publication.Ce sera \u2014 pour nous de La Barre du Jour \u2014 notre façon de prendre position, de prendre la parole comme le disait M.Leroux.Roger SOUBLIÈRE 48 LA BRAISE ET L\u2019HUMUS Le Colloque s\u2019est terminé par un témoignage de Georges Dor qui a lu, en guise d\u2019hommage à Miron, le poème que nous reproduisons ici.LA BRAISE ET L\u2019HUMUS Rien n\u2019est changé de mon destin ma mère mes camarades le chagrin luit toujours d\u2019une mouche à feu à l\u2019autre je suis taché de mon amour comme on est taché de sang mon amour mon amour fait mes murs à perpétuité un goût d\u2019années d\u2019humus aborde à mes lèvres je suis malheureux plein ma carrure, je saccage la rage que je suis, l\u2019amertume que je suis avec ce boeuf de douleurs qui souffle dans mes côtes c\u2019est moi maintenant mes yeux gris dans la braise c\u2019est mon coeur obus dans les champs de tourmente c'est ma langue dans les étapes des nuits de ruche c\u2019est moi cet homme au galop d\u2019âme et de poitrine je vais mourir comme je n\u2019ai pas voulu finir mourir seul comme les eaux mortes au loin dans les têtes flambées de ma tête, à la bouche les mots corbeaux de poème qui croassent je vais mourir vivant dans notre empois de mort Gaston MIRON 49 LETTRE OUVERTE je me souviens \u2014 je crois bien que je m\u2019en souviendrai jusqu\u2019à la fin de ma vie \u2014 de nos longues conversations au temps où nous passions ensemble une bonne partie de notre temps à la librairie du nord de la rue Saint-Denis, je me souviens aussi, bien sûr, des discussions qui faisaient passer la nuit à la vitesse de la lumière près du Carré Saint-Louis, alors que ta générosité t\u2019empêchait de partir quand tu devais t\u2019éveiller tôt le matin même pour te vouer à l\u2019une ou l\u2019autre de tes multiples activités.nous parlions beaucoup de la poésie, bien entendu, mais aussi de la politique et de ce Québec que tu aimes tant et que tu m\u2019as appris à aimer encore plus que je ne l\u2019aimais, je t\u2019écoutais beaucoup; je t\u2019écoute encore beaucoup puisque j\u2019aime t\u2019entendre parler, je ne répondais pas souvent parce que jamais je ne me suis trouvé en désaccord avec tes prises de position.je voulais te dire ça : que ça me fait mal au ventre de savoir qu\u2019on t\u2019a traîné en prison comme un criminel alors que tu ne fais que travailler pour le plus grand bien de ce peuple dont je fais aussi partie.j\u2019admire que tu ne faiblisses pas et ne te dédises jamais, j\u2019admire qu\u2019à 40 ans tu ne sois pas entré dans le rang comme tant d\u2019autres qui sont devenus députés ou ministres ou qui occupent des positions « importantes » dans une société à laquelle ils ont cédé corps et âme.j\u2019admire ton courage indéfectible et cette force qui te permet de tout remettre en question constamment; je t\u2019admire peut-être surtout dans tes moments de lassitude où tu avais envie de tout balancer, de laisser les autres se démerder par eux-mêmes avec, en contre-poids, cette incapacité que tu as toujours de refuser de t\u2019impliquer.dans un de tes plus beaux poèmes, tu affirmais que « la poésie n\u2019a pas à rougir de moi ».je ne crois pas en effet qu\u2019elle puisse jamais rougir de toi puisque seul de tous les poètes de ta génération et de bien d\u2019autres tu n\u2019as jamais faibli devant la nécessité du combat qui nous fera tous des hommes libres dans un pays libéré.Michel BEAULIEU 50 BULLETIN D\u2019ABONNEMENT À LA BARRE DU JOUR Nom .Adresse .Veuillez m'abonner à partir du numéro .Vous trouverez ci-joint un paiement de .6 numéros: $10.00 (1 an)\tà l'étranger: $12.00 LA BARRE DU JOUR, 665, rue Crevier, Montréal 379, Qué.Vient de paraître BLA-RLA-BLA poésie-objet de BERNARD TANGUAY aux ÉDITIONS FONT En vente partout au prix de $1.50 distribution exclusive : LA BARRE DU JOUR 665, rue Crevier, Montréal 379, Qué.51 Saint-Denys Garnean Oeuvres Édition critique présentée par Jacques Brault, professeur assistant, et Benoît Lacroix, professeur titulaire à l\u2019Institut d\u2019études médiévales.TABLE DES MATIÈRES \u2014 Introduction générale; Chronologie de Saint-Denys Garneau \u2014 POÉSIE : Oeuvre poétique publiée par l\u2019auteur (Regards et jeux dans l\u2019espace) ; Oeuvres poétiques posthumes (Juvenilia, Poèmes retrouvés) \u2014 PROSE : Oeuvres en prose publiées par l\u2019auteur; Oeuvres en prose posthumes (Journal, Nouvelles et essais, Juvenilia, Varia, Correspondance) \u2014 Notes et variantes; Index alphabétique des noms cités; Index alphabétique des poèmes.1970.Un volume d\u2019environ 1 000 pages (51/2 x 8^),\tsimilicuir sous jaquette de couleur :\t$19.30 [8405 0152 8] Les Presses de l'Université de Montréal C.P.6128, Montréal 101, Canada 52 Ma Fiancee Par Fernand Ouellette Ta douceur est atroce dessous la soie, tellement chaude en couvrant le sang et si bellement végétale et discrète.Que tu deviens insaisissable et funèbre, comme une pensée de dieu comme une musique luisante qui calme et amplifie le mal dans les veines.O mutation du blanc au noir, apparition vive du rouge et saignement long de pur.Je te reconnais bien comme la vierge, ma fiancée, mon oraison tendre, triste et solitaire sur la montagne.Ce poème fait partie d'une nouvelle série de poèmes canadiens présentés parla COMPAGNIE DE LA BAIE D'HUDSON Des textes de Nicole Brossard, Normand Leroux, Jacques Brault, Laurent Mailhot, Bernard Dupriez, Dominique Noguez, D.G.Jones, Roch Carrier, Roger Soublière, Michel Beaulieu."]
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