Le devoir, 12 mars 2016, Cahier B
[" R O B E R T D U T R I S A C Correspondant parlementaire à Québec On ne pouvait pas l\u2019associer aux mouvements d\u2019extrême droite anti-immi- gration des États-Unis ou d\u2019Europe comme l\u2019a fait Philippe Couillard avec François Legault cette semaine.Dans son rapport 2010-2011, le Vérificateur général du Québec, Renaud Lachance, relevait que le gouvernement ne s\u2019appuyait pas sur des indicateurs socioéconomiques fiables pour déterminer la capacité réelle du Québec à intégrer ses immigrants.Le gouvernement Charest venait de hausser de 45 000 à 55 000 le nombre d\u2019immigrants que le Québec admettrait annuellement.Ce seuil a été abaissé à 50 000 depuis, mais Philippe Couil- lard croit qu\u2019il faut l\u2019augmenter à 60 000.C\u2019est le chif fre que son gouvernement proposera lors de la consultation statutaire qui aura lieu ce printemps sur les seuils d\u2019immigration à adopter pour les trois prochaines années.Renaud Lachance notait des problèmes d\u2019intégration des immigrants en emploi qui étaient beaucoup plus importants au Québec qu\u2019en Ontario.À 13,7 %, le taux de chômage des immigrants au Québec présentait un écart avec la population native presque trois plus élevé qu\u2019en Ontario.Un grand nombre d\u2019immigrants \u2014 42 % d\u2019entre eux \u2014 occupaient des emplois pour lesquels ils étaient trop qualifiés : l\u2019image de l\u2019ingénieur chauffeur de taxi vient en tête.Pénurie ?Dans la nouvelle politique d\u2019immigration qu\u2019a dévoilée lundi la ministre de l\u2019Immigration, de la Diversité et de l\u2019Inclusion, Kathleen Weil, on signale qu\u2019avec un seuil de 60 000 nouveaux arrivants par an, le Québec éviterait un recul de sa population en âge de travailler en dessous du niveau de 2011, alors qu\u2019en maintenant le seuil actuel de 50 000 par an, « la taille de la population en âge de travailler connaîtrait un recul marqué entre 2016 et 2031, entraînant une rareté de main-d\u2019œuvre, particulièrement dans certaines régions et [certains] secteurs d\u2019activité ».Lors des consultations en commission parlementaire sur le projet de loi 77 sur l\u2019immigration, l\u2019économiste Pierre Fortin a affirmé qu\u2019il n\u2019y aurait pas de pénuries de main-d\u2019œuvre généralisées, comme l\u2019affirme le patronat ; tout au plus doit-on s\u2019attendre à des pénuries particulières qui peuvent être résolues grâce à une sélection adéquate des immigrants.«On ne parle pas ici d\u2019augmenter le nombre total d\u2019immigrants, mais de mieux adapter la composition de l\u2019immigration», a-t-il fait valoir.Vilipendé par le premier ministre, le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, a tout simplement exprimé une évidence : on peut envisager d\u2019autres moyens que le recours massif à l\u2019immigration pour répondre aux besoins de main-d\u2019œuvre.La lutte contre le décrochage scolaire en est un.Philippe Couillard reprend essentiellement les mêmes arguments que le patronat pour justifier une hausse des seuils d\u2019immigration : il en va de la prospérité du Québec.Plus il y a d\u2019immigrants, plus forte est la croissance économique, a-t-il avancé.C\u2019est une lapalissade qu\u2019entonnent les représentants des milieux d\u2019affaires.Or c\u2019est la croissance du produit intérieur brut par habitant qu\u2019il faut considérer et non pas le chiffre global, comme l\u2019ont rappelé maints économistes qui se sont penchés sur l\u2019apport économique de l\u2019immigration.Marché du travail Les milieux d\u2019affaires réclament que le Québec accueille beaucoup plus d\u2019immigrants.Le Conference Board a préconisé un seuil de 350 000 immigrants pour l\u2019ensemble du Canada, ce qui impliquerait pour le Québec d\u2019en accueillir 80 000 par an.Pour les gens d\u2019affaires, la croissance de l\u2019économie multiplie la possibilité de profits.De même, une main-d\u2019œuvre abondante les avantage en exerçant une pression à la baisse sur les salaires.Ottawa vient d\u2019ailleurs de porter de 280 000 à 305 000 le nombre d\u2019immigrants qu\u2019il souhaite accueillir en 2016.Si le Québec suivait le rythme, c\u2019est 70 000 immigrants qu\u2019il admettrait cette année.Alors que l\u2019économie du Québec est poussive, on aurait tort de s\u2019inquiéter de sa capacité à fournir du travail aux immigrants, a laissé entendre mercredi Philippe Couillard.«Surtout dans des périodes économiquement difficiles où on voit que la croissance autour de nous et au Québec n\u2019est pas aussi élevée qu\u2019on le voudrait [\u2026], c\u2019est très facile, c\u2019est trop facile de déplacer l\u2019attention vers la population immigrante», a-t-il dit.Philippe Couillard a souligné que de plus en plus d\u2019immigrants parlent le français, une raison pour laquelle, d\u2019ailleurs, ils sont sélectionnés, mais il a reconnu du même souffle que « le taux de chômage est plus élevé parmi les immigrants de langue française que les autres », un phénomène pour lequel le premier ministre n\u2019avait pas d\u2019explication.Comme plus de 80 % des immigrants s\u2019établissent dans la grande région de Montréal, les exigences de bilinguisme que généralisent les employeurs peuvent freiner l\u2019accès à l\u2019emploi des immigrants unilingues francophones, peut-on cependant avancer.Dans une mêlée de presse au moment de sa comparution en commission parlementaire, le président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Michel Leblanc, a affirmé que le bilinguisme, même si l\u2019anglais n\u2019était pas nécessaire pour la tâche, s\u2019imposait afin de permettre à l\u2019employé d\u2019avoir des chances d\u2019avancement.Et puis, chez les employeurs, la discrimination à l\u2019embauche existe : les curriculum vitae des Mustapha de ce monde sont souvent écartés d\u2019emblée, rappelait Pierre Fortin.Constats Depuis le rappor t critique de Renaud La- chance, le ministère a commandé à deux économistes, Brahim Boudarbat et Gilles Grenier, une étude afin d\u2019évaluer l\u2019impact de l\u2019immigration sur l\u2019économie du Québec.Déposée à la fin 2014, l\u2019étude reprenait les constats que d\u2019autres économistes ont faits : « [\u2026] on peut dire que l\u2019impact économique de l\u2019immigration est assez faible.Il ne faut donc pas compter sur elle pour résoudre les problèmes économiques.» Quant à l\u2019effet de l\u2019immigration sur le vieillissement de la population, il est marginal : il faudrait multiplier par cinq le nombre d\u2019immigrants reçus au Québec pour contrer ce v iei l l issement, selon une simulation de l\u2019Institut C.D.Howe.Les économistes Boudarbat et Grenier ont recommandé au gouvernement de maintenir à 50 000 le seuil d\u2019immigration.« Rien ne prouve que l\u2019économie a besoin de beaucoup d\u2019immigrants pour se développer », avan- cent-ils.Du point de vue du milieu des affaires, « l\u2019immigration est une source presque inépuisable de croissance économique », écri- vent-ils.« Ce point de vue est aussi partagé par les tenants du multiculturalisme, pour qui la diversité culturelle du Canada est une valeur en soi.» Même si ces économistes prônent la prudence, le premier ministre a tranché pour une cible record.Ceux qui s\u2019y opposent « souf flent sur les braises de l\u2019intolérance.» Pierre Fortin avait fait observer que les députés de l\u2019Assemblée nationale étaient « naturellement portés à combattre la perception, répandue dans les autres provinces, selon laquelle les Québécois forment une nation chauvine, xénophobe, voire raciste ».François Legault doit se demander si, au fond, Philippe Couillard ne partage pas cette perception bien canadienne.Le Devoir Michel David Comment Couillard protégera-t-il le Code civil ?Page B 3 Arts visuels Le retour à la diplomatie culturelle au CAC Page B 3 PERSPECTIVES C A H I E R B \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 2 E T D I M A N C H E 1 3 M A R S 2 0 1 6 Philosophie Comment une grande religion peut devenir meurtrière Page B 6 Quand il est question de décider du nombre d\u2019immigrants que le Québec entend accueillir, la méthode employée par le gouvernement Couillard, c\u2019est d\u2019y aller au pif.Le gouvernement Cha- rest ne procédait pas autrement.Mais contrairement à Philippe Couillard, Jean Charest ne qualifiait pas d\u2019intolérants ceux qui jugeaient que les seuils d\u2019immigration étaient trop élevés.POLITIQUE D\u2019IMMIGRATION Couillard et ces nationalistes intolérants A R N A U D V A U L E R I N à Tokyo L e jour du grand tremblement de terre de l\u2019est du Japon.Très nombreux sont les Japonais à se souvenir de ce 11 mars 2011, de ce qu\u2019ils faisaient précisément au moment où, à 14 h46 et 23 secondes, le séisme de magnitude 9 a ébranlé l\u2019archipel.Son épicentre se situe au large des côtes de l\u2019île de Honshu, à 130 kilomètres à l\u2019est de la ville de Sendaï et à 32 kilomètres de profondeur.En l\u2019espace de quelques heures, le Japon a af fronté une triple catastrophe : un tremblement de terre, suivi d\u2019un tsunami, qui a causé une catastrophe nucléaire aussi grave que celle de Tchernobyl en 1986.Une puissante série de vagues s\u2019est abattue seulement dix minutes après la secousse pour les premières zones frappées.La vague noire a déferlé sur près de 600 kilomètres de côtes, atteignant par endroits près de 30 mètres et s\u2019enfonçant jusqu\u2019à plus de 5 kilomètres dans les terres.Les préfectures d\u2019Iwate, Fukushima et Miyagi ont été les plus frappées par le tsunami.Au lendemain de la catastrophe, le New York Times avait réalisé une animation montrant l\u2019ampleur des destructions.Une quarantaine de minutes après le séisme, une vague de 15 mètres de hauteur a frappé le site géré par la société Tokyo Electric Power Company (Tepco) situé sur la côte pacifique du Japon.Elle engendre un accident classé au niveau 7 \u2014 le plus élevé \u2014 sur l\u2019échelle des accidents nucléaires.Les réacteurs 1, 2 et 3 (les seuls en service sur 6) s\u2019arrêtent automatiquement après les premières secousses.Une série d\u2019erreurs humaines et techniques provoquent la fusion de ces réacteurs dès les premières heures du 11 mars, comme l\u2019a confirmé Naoto Kan, le premier ministre à l\u2019époque de la catastrophe.Dès le lendemain, des explosions en série et des incendies provoquent des rejets massifs de radionucléides dans l\u2019atmosphère.Pourquoi ce désastre ?Dans les jours qui suivent, 110 000 personnes sont obligées de quitter une zone de 20 kilomètres autour de la centrale.Cinquante mille autres décident de quitter d\u2019elles-mêmes leur habitation par peur de la contami- n a t i o n r a d i o a c t i v e .L e 15 mars, alors que la situation empire à la centrale, les autorités ont songé à évacuer toute la population dans un rayon de 250 kilomètres de Fukushima-Daii- chi, soit plus de 50 millions de personnes.En 2012, une commission d\u2019enquête parlementaire présidée par Kiyo- shi Kurokawa a conclu que l\u2019accident de Fukus- hima était un « désastre créé par l\u2019homme ».Le rapport accablant pour les autorités mentionnait la « complaisance, l\u2019absence de remise en cause de la hiérarchie, la collusion et la culture de groupe » au sein de Tepco pour expliquer une grande partie des causes de la catastrophe.Quel est le bilan aujourd\u2019hui?Selon les informations de la police nationale japonaise mises à jour le 10 mars, 15 894 personnes sont mortes et 2561 sont toujours portées disparues.Plus de 6100 autres ont été NUCLÉAIRE L\u2019ombre de Fukushima plane toujours sur le Japon Cinq ans plus tard, 174 000 personnes résident toujours hors de chez elles JACQUES NADEAU LE DEVOIR Les études indiquent qu\u2019au Québec, nombre d\u2019immigrants occupent des emplois pour lesquels ils sont trop qualifiés.AGENCE FRANCE-PRESSE La centrale de Fukushima vue depuis la ville de Tomioka VOIR PAGE B 3 : NUCLÉAIRE Avec un seuil de 60 000 nouveaux arrivants par an, le Québec éviterait un recul de sa population en âge de travailler L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 2 E T D I M A N C H E 1 3 M A R S 2 0 1 6 P E R S P E C T I V E S B 2 C H R I S T I A N R I O U X Correspondant à Paris «C\u2019 est la campagne la plus difficile de notre histoire », déclarait à l\u2019AFP la tête de liste du parti d\u2019Angela Merkel (CDU) dans le Bade-Wurtemberg, Guido Wolf.Il y a quelques mois à peine, la réélection de ce terne notable de province semblait acquise.C\u2019était avant que l\u2019Allemagne soit submergée par plus d\u2019un million de migrants.Dimanche, dans cette riche province du sud-ouest, la CDU pourrait être talonnée par les verts tant les sondages du parti d\u2019Angela Merkel sont en berne.Pourtant, comme sa vis-à-vis de Rhénanie-Pa- latinat, Julia Klöckner, Guido Wolf a tout fait pour se démarquer de la chancelière.Il a notamment réclamé une solution « à l\u2019autrichienne» en exigeant que l\u2019on fixe un quota au nombre de réfugiés admis en Allemagne.Une proposition toujours rejetée par Angela Merkel, qui a plutôt choisi d\u2019affronter de front le vent électoral tout en tentant de négocier directement avec la Turquie une réduction des arrivées.Une négociation qui, pour l\u2019instant, tarde à produire des résultats.90% favorables aux quotas À Berlin, deux semaines après le Super Tuesday américain, on n\u2019hésite pas à parler d\u2019un « super dimanche » tant ces élections apparaissent comme un véritable test pour la chancelière.En tout, 12,7 millions de personnes sont appelées à renouveler leur Parlement régional.Partout, l\u2019inquiétude à l\u2019égard des réfugiés a supplanté tous les enjeux régionaux.Si 90 % des Allemands jugent normal d\u2019accueillir des réfugiés, selon un sondage récent (Infratest Dimap-NDR), à peine un Allemand sur dix est d\u2019accord avec le refus de la chancelière de fixer un plafond à cet accueil.Pour l\u2019écrasante majorité des Allemands, cette politique doit cesser.Six Allemands sur dix estiment en ef fet qu\u2019il faudrait fixer une limite quelque part entre zéro et 200 000 réfugiés.Seulement 17 % seraient prêts à aller jusqu\u2019à 500 000 et 3 % jusqu\u2019à un million, comme ce fut le cas en 2015.Même si la popularité de la chancelière demeure bonne, notamment auprès des électeurs de gauche, partout les sondages de la CDU sont en berne.Signe avant-coureur, lors des élections de dimanche dernier dans la Hesse, le score de la CDU est passé de 34 à 28 %.Dans la plupart de ces länder gouvernés par des coalitions, ces légères variations peuvent entraîner d\u2019étonnants renversements d\u2019alliances.Partout, une partie des électeurs de droite se tourne donc soit vers les verts, qui soutiennent ouvertement Merkel, soit vers le nouveau parti anti-immigration Alternativ fur Deutschland (AFD).La montée en puissance de l\u2019AFD Quelle que soit l\u2019ampleur du recul de la CDU, le gagnant de ces élections régionales est déjà annoncé : l\u2019AFD.Créé en 2013 par un groupe d\u2019économistes afin de proposer le retrait progressif de l\u2019Allemagne de l\u2019euro, l\u2019AFD s\u2019est refondé en 2015 sur la base d\u2019un programme opposé à l\u2019immigration.Depuis l\u2019afflux de réfugiés et les incidents de Cologne, il caracole dans les sondages à plus de 12 %.En Saxe-Anhalt, dans l\u2019ex-Allemagne de l\u2019Est, le parti frôle même les 20 %, ce qui pourrait en faire le troisième parti du land, à égalité avec le parti d\u2019extrême gauche Die Linke.Dans cette province de l\u2019Est, la principale victime de la montée de l\u2019AFD est en effet le parti social-démocrate (PSD).Récemment, la présidente de l\u2019AFD, Frauke Petry, une dirigeante d\u2019entreprise de 41 ans, a provoqué la polémique en soutenant que les gardes-frontières étaient justifiés d\u2019«utiliser des armes à feu» sur toute personne qui pénétrait illégalement en Allemagne.Une affirmation qui, normalement, ne devrait pas pardonner dans un pays qui a connu le mur de Berlin.Pourtant, selon certains sondages, 29 % des électeurs ne seraient pas en désaccord avec Petry.Il faut dire qu\u2019à l\u2019Ouest, les porte-parole de l\u2019AFD utilisent un langage beaucoup plus modéré.Les observateurs croient que dimanche, le résultat de l\u2019AFD pourrait profiter d\u2019une forte abstention.À moins que le parti parvienne à mobiliser des électeurs qui généralement ne votent pas.Si l\u2019irruption d\u2019une droite populiste étonne nombre d\u2019observateurs en Allemagne, compte tenu du passé du pays, elle est perçue par d\u2019autres comme une forme de normalisation.C\u2019est ce que déclarait récemment le politologue Uwe Wag- schal, de l\u2019Université de Fribourg, au quotidien Les Échos.« Si vous regardez ce qui s\u2019est passé en Europe ces dernières décennies, il y a eu deux vagues de nouveaux partis : les écologistes et les populistes.Ces derniers af fichent des scores de 30% en France, en Autriche ou en Suisse.Après avoir longtemps résisté, notamment en faisant un gros travail de mémoire sur l\u2019Holocauste, l\u2019Allemagne est en train de vivre une forme de normalisation.» Pas de plan B Selon le Spiegel, il se passe aujourd\u2019hui à droite avec l\u2019AFD ce qui s\u2019est passé à gauche en 2007 avec l\u2019émergence de Die Linke.« Il y a sept ou huit mois, l\u2019Allemagne était un pays diffé- rent de celui qu\u2019il est aujourd\u2019hui, écrit l\u2019hebdomadaire.Le leadership d\u2019Angela Merkel n\u2019était pas contesté.Tout était calme et confor table.Mais les réfugiés ont commencé à affluer en Europe et la tranquillité du pays a pris fin.» Dimanche, la chancelière parviendra-t-elle à sauver les meubles?Ce n\u2019est pas impossible si, comme c\u2019est possible, elle conserve la Saxe-An- halt et retrouve le pouvoir dans le Bade-Wur- temberg.Mais ces arrangements dus à de savantes coalitions pourraient dissimuler une chute réelle du nombre de voix accordées à la CDU.Si celle-ci devait se confirmer, on s\u2019attend à ce qu\u2019une plus large part de la CDU rejoigne le camp des frondeurs \u2014 on songe notamment à l\u2019un des prétendants à la succession de Merkel, Julia Klöckner.La fin du mandat d\u2019Angela Merkel pourrait être d\u2019autant plus difficile.Or, la chancelière a bien précisé qu\u2019elle n\u2019avait «pas de plan B».Toute sa stratégie est fondée sur une chute radicale de l\u2019af flux de réfugiés d\u2019ici l\u2019été.Chute négociée directement avec la Turquie puisque les pays européens refusent de se répartir les nouveaux arrivants.Or, la presse allemande n\u2019hésite plus à écrire que l\u2019Europe et l\u2019Allemagne sont devenues les « otages de la Turquie» (WirtschaftsWoche).À Berlin, après le Grexit et le Brexit, on évoque maintenant un éventuel Merkxit.Certes, « la Constitution et les institutions du pays ne risquent pas d\u2019être remises en question prochainement, écrit Dirk Kurbjuwait dans le Spiegel.Mais les conventions qui gouvernement la vie politique allemande changent, elles, à une vitesse incroyable.» Le Devoir «SUPER DIMANCHE» ALLEMAND Angela Merkel joue gros Trois länder pourraient sanctionner la politique de la chancelière sur les réfugiés lors des élections F R É D É R I C A U T R A N à New York L a primaire dans son bastion sera cruciale pour le républicain, au bord du K.-O.dans la course à l\u2019investiture.En février 2013, le magazine américain Times consacrait sa une à Marco Rubio, avec ce titre élogieux : « Le sauveur républicain.» Trois ans plus tard, la campagne présidentielle du sénateur de Floride est à l\u2019agonie.Et le « sauveur » peine à attirer les foules, y compris dans son plus fidèle bastion.Il est temps que cela se termine : voilà la première chose qui venait à l\u2019esprit, mercredi soir, lors du rassemblement de Marco Rubio à Hialeah, en Floride.À quelques kilomètres au nord de son fief de Miami, le jeune sénateur avait vu les choses en grand: un stade de football américain pouvant accueillir plusieurs milliers de personnes.Ils étaient environ 200.Un désaveu cinglant dans une ville de 250 000 habitants, dont 75% d\u2019origine cubaine, un record aux États-Unis.Marco Rubio aurait dû y être en terrain conquis.Au lieu de ça, l\u2019image dévastatrice des gradins désespérément vides du Ted Hendricks Stadium porte un coup supplémentaire à une campagne aux allures de chemin de croix.« Le rassemblement a été annoncé moins de 48 heures à l\u2019avance.Les gens n\u2019ont pas eu le temps de s\u2019organiser », tente de justifier Lisa.Un tel délai n\u2019a pourtant rien d\u2019inhabituel dans cette campagne des primaires, où chaque candidat adapte en temps réel sa stratégie et ses déplacements.Sur scène \u2014 et en espagnol \u2014, Marco Rubio cherche lui aussi à se rassurer : l\u2019heure choisie (17 h) n\u2019était «sans doute pas idéale dans ce quartier de travailleurs », dit-il.« On aurait aimé l\u2019organiser plus tard, mais on voulait qu\u2019après ce rassemblement, vous ayez le temps d\u2019aller voter juste derrière, à la bibliothèque», ajoute-t-il.En Floride, le vote par anticipation a en effet commencé le 5 mars et se poursuit toute la semaine.La déroute du Super Tuesday D\u2019après plusieurs sondages de sor tie des urnes, Marco Rubio devancerait, parfois largement, Donald Trump parmi les électeurs ayant déjà voté.Il serait en revanche nettement battu le jour de l\u2019élection, mardi prochain.Trois enquêtes réalisées pour CNN, Fox News et l\u2019Université Quinnipiac lui donnent entre 16 et 23 points de retard sur Donald Trump.Depuis sa déroute du Super Tuesday, le 1er mars, Marco Rubio a concentré tous ses efforts sur la Floride, renforçant ses équipes de campagne et multipliant les apparitions.Pour lui, la donne est simple: gagner pour rafler les 99 délégués de «son» État ou dire adieu à ses espoirs d\u2019investiture et de présidence.Après ses très mauvais résultats dans les primaires de mardi (Michigan, Mississippi, Hawaï et Idaho), certains estiment que quoi qu\u2019il arrive, Marco Rubio est désormais hors jeu.«Perdre la Floride serait simplement le coup de grâce pour une campagne qui est de toute façon quasiment terminée, estime Fernand Amandi, analyste et sondeur basé à Miami.Ce qui est très clair dans cette élection, c\u2019est que les électeurs du parti républicain ne veulent pas d\u2019un représentant de l\u2019establishment, qu\u2019il s\u2019appelle Marco Rubio, Jeb Bush ou Chris Christie.» Malgré cela, Marco Rubio reste persuadé qu\u2019il peut encore inverser la tendance.«Je continue à croire que Donald Trump ne sera pas le sélectionné.Je serai le sélectionné.Et cela va commencer mardi prochain par une victoire en Floride», a- t-il déclaré mercredi soir à Hialeah.Dans la petite foule venue l\u2019écouter, Carmen Dominguez acquiesce: «Marco a construit une organisation de campagne très solide en Floride.Cela va l\u2019aider à mobiliser les gens.Et le fait qu\u2019il soit à la fois de Floride et d\u2019origine cubaine va représenter un énorme avantage.» Vêtue d\u2019un tee-shirt du candidat, Esther Silver porte une pancarte « Florida is Marco Rubio Country» (« la Floride est le pays de Marco Ru- bio»).Donald Trump dérange cette quinquagénaire.«Donald Trump représente l\u2019opposé de ce que nous apprenons à nos enfants, à commencer par le respect.Comment pourrait-il être un bon président s\u2019il ne respecte pas les femmes, les Noirs, les Hispaniques, les handicapés, les minorités?» demande-t-elle.Lorsqu\u2019on la questionne sur la possibilité que Donald Trump remporte l\u2019investiture, voire la présidence, elle s\u2019inquiète pour l\u2019image des États-Unis: «Il me fait honte.Vous, à travers le monde, avez besoin de nous.Vous devez savoir que vous pouvez compter sur l\u2019Amérique pour être une lumière éclatante.Nous ne pouvons pas être des gens minables.Nous devons nous battre pour le bien.C\u2019est ce que nous sommes en tant que nation.» Une nation plus que jamais divisée, fragmentée par cette campagne électorale.Libération PRIMAIRES Rubio à quitte ou double en Floride Depuis le Super Tuesday, Marco Rubio a concentré ses efforts sur la Floride Le gagnant des élections régionales de dimanche est déjà annoncé: l\u2019AFD blessées.Sur les 470 000 personnes qui ont été évacuées à la suite du tsunami et des menaces radioactives, 174 000 résident toujours hors de chez elles, dont 100 000 pour la seule préfecture de Fukushima.Parmi celles-ci, 60 000 vivent dans des abris temporaires.Près d\u2019un tiers des habitations détruites ont été reconstruites sur les hauteurs.Le gouvernement s\u2019est également lancé dans un chantier aussi titanesque que coûteux de construction d\u2019une digue sur la façade pacifique pour prévenir tout tsunami.Soixante-quinze pour cent des terres dévastées par le tsunami, mais potentiellement cultivables, ont recouvré leur usage, la production industrielle s\u2019est relevée, mais le tourisme a chuté de trente-cinq pour cent dans les douze préfectures touchées.Si des ordres d\u2019évacuation ont été levés dans trois villages autour de la centrale, comme à Na- raha, une dizaine de communes restent, en totalité ou en partie, interdites d\u2019accès et de séjour la nuit, notamment à Futaba, Okuma, Tomioka, Na- mie.D\u2019immenses travaux de décontamination sont en cours dans la préfecture de Fukushima depuis cinq ans et devraient durer encore plusieurs années.L\u2019État japonais prévoit d\u2019ouvrir un centre de stockage de 16km2 sur les communes de Futaba et Okuma pour entreposer pendant trente ans 20 millions de mètres cubes de déchets provenant de toute la province.Après, ils seraient transférés ailleurs.Mais le gouvernement peine à convaincre les propriétaires de prêter leurs champs pour cette décharge nucléaire.La reconstruction a déjà coûté 25,5 trillions de yens, soit près de 300 milliards de dollars.L\u2019État japonais prévoit de dépenser encore plus de 75 milliards sur la période 2016-2020.Selon des informations de l\u2019agence de presse japonaise Jiji, le coût de l\u2019accident nucléaire et de ses conséquences s\u2019élève à 3,46 trillions de yens, soit 40,5 milliards de dollars payés par l\u2019État japonais, qui a sauvé de la faillite l\u2019entreprise Tepco.Quelle est la situation à la centrale?D\u2019indéniables mesures de sécurisation et de nettoyage ont été entreprises sur le site par Tepco.Les taux de radioactivité ont baissé, mais il reste des zones encore très radioactives et les rejets en eaux contaminées se poursuivent dans l\u2019océan Pacifique.Le démantèlement du site de Fukushima-Daiichi n\u2019a pas réellement commencé.Tepco et ses centaines de sous-traitants qui interviennent au chevet de la centrale doivent faire face à deux problèmes majeurs.D \u2019abor d , l \u2019 eau contaminée .Près de 800 000 m3 sont stockés dans plus de 1100 réservoirs.Les citernes qui fuyaient à la suite de malfaçons et de corrosion sont progressivement remplacées.Chaque jour, ce stock augmente de 300 m3 en moyenne en raison d\u2019infiltrations d\u2019eau souterraine dans les fondations de la centrale et du besoin en liquide pour refroidir les réacteurs.Pour empêcher que trop d\u2019eau s\u2019infiltre dans la centrale et s\u2019écoule dans le Pacifique, Tepco a construit un immense mur de glace dans un long périmètre autour de la centrale, qui doit geler le sous-sol et emprisonner liquides contaminés et radioéléments.Le sol est en voie de congélation, assure Tepco.Second problème d\u2019ampleur, l\u2019état méconnu des réacteurs.Après avoir sécurisé l\u2019unité 4 et retiré de sa piscine de stockage près de 1535 barres de combustible, Tepco doit entreprendre des travaux autrement plus compliqués sur les réacteurs 1, 2 et 3.Il a commencé à enlever des débris sur les parties hautes des bâtiments, mais il doit procéder avec prudence dans un environnement où les niveaux de radioactivité sont très élevés et se chiffrent en sieverts.Un seuil immédiatement mortel pour l\u2019homme.Car dans ces unités, le cœur des réacteurs a fondu, a percé l\u2019enceinte de confinement.Quel est le bilan sanitaire?C\u2019est la question qui divise de nombreux experts et commence à se faire de plus en plus pressante au fur et à mesure que le temps passe.Mais il est encore un peu tôt pour dresser avec précision un tableau général.Outre les victimes directes du tsunami et du tremblement de terre, plus de 3000 personnes, en majorité âgées, sont décédées des suites du stress lié à l\u2019évacuation en urgence, à l\u2019hébergement précaire, à la dégradation du niveau de vie, à la solitude ou se sont suicidées.L\u2019inquiétude principale concerne le cancer de la thyroïde chez les enfants de la préfecture de Fukushima.Cent seize cas ont été diagnostiqués sur une population de 300 476 enfants de moins de 18 ans entre octobre 2011 et avril 2015.C\u2019est plus que ce qui est observé ailleurs au Japon, mais l\u2019université de Fukushima se refuse à faire un lien avec une éventuelle contamination radioactive de la centrale.S\u2019agissant des ouvriers de la centrale, plus de 32 700 d\u2019entre eux ont reçu plus de 5 millisie- verts, un taux qui permet de demander des indemnisations si une maladie de type leucémie se déclare un an après la première exposition aux rayonnements.Libération SUITE DE LA PAGE B 1 NUCLÉAIRE THOMAS KIENZLE AGENCE FRANCE-PRESSE Angela Merkel a fait campagne avec Guido Wolf dans le Bade-Wurtemberg AGENCE FRANCE-PRESSE Le réacteur numéro 3 dans son état actuel MARK WILSON AGENCE FRANCE-PRESSE Marco Rubio cette semaine dans le Maryland L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 2 E T D I M A N C H E 1 3 M A R S 2 0 1 6 P E R S P E C T I V E S B 3 L a ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, a une fâcheuse propension à s\u2019empêtrer dans ses explications dès qu\u2019un sujet devient le moindrement délicat, qu\u2019il s\u2019agisse de discours haineux, de féminisme ou de mariage religieux.En l\u2019entendant introduire le concept d\u2019«union spirituelle », totalement inédit en droit, le premier ministre Couillard, qui a dû remettre les pendules à l\u2019heure, s\u2019est peut-être demandé s\u2019il n\u2019aurait pas mieux fait de l\u2019inclure dans son dernier remaniement.Tout au long de la semaine, sa vis-à-vis péquiste, Véronique Hivon, a eu beau jeu d\u2019accuser Mme Vallée d\u2019entretenir la confusion créée par le récent jugement de la Cour supérieure, en accord avec le plaidoyer du gouvernement du Québec, qui laisse entendre qu\u2019un mariage religieux pourrait ne pas avoir les conséquences prévues au Code civil du Québec et causer de sérieux préjudices au conjoint le plus vulnérable en cas de rupture.À la décharge de la ministre, ses procureurs se retrouvaient devant un sérieux dilemme.Aurait-il mieux valu que la Cour conclût que les dispositions du Code civil sont incompatibles avec la liber té de religion garantie par les chartes québécoise et canadienne des droits ?Ce pourrait cependant n\u2019être que partie remise.La Cour d\u2019appel a été saisie de la question, et on peut penser que la Cour suprême sera appelée à trancher un jour ou l\u2019autre.?Pour parer à toute éventualité, un collectif de juristes et de diverses personnalités ont suggéré, dans un texte publié mardi dans Le Devoir, qu\u2019une clause dérogatoire soit introduite dans le Code civil afin de protéger le droit familial québécois et éviter la création d\u2019un nouveau régime de mariages «uniquement religieux» sans la moindre portée civile.Vendredi, un professeur de droit public à l\u2019Université de Sherbrooke, Guillaume Rousseau, présentait également dans nos pages les grandes lignes d\u2019une étude qu\u2019il a réalisée pour l\u2019Institut de recherche sur le Québec (IRQ), dans laquelle il s\u2019emploie à déboulonner le mythe de cette «vilaine» disposition de dérogation, dite « clause nonobstant», qui a été utilisée à plusieurs reprises dans le passé pour des motifs aussi nobles que l\u2019égalité des personnes handicapées, l\u2019accès à la justice ou encore la compensation des femmes retraitées sans que personne s\u2019en formalise.Le même jour, deux avocats, Félix-Antoine Michaud et Vincent Ranger, s\u2019élevaient toutefois contre son recours dans le cas qui nous occupe, y voyant un réflexe de défense passéiste «symptomatique de notre obsession maladive au Québec pour faire passer toute protection des couples par le mariage», dont un État qui se veut laïque devrait être d\u2019autant plus désireux de s\u2019affranchir que les couples se marient de moins en moins.Ils proposent plutôt la création de mécanismes de protection des conjoints vulnérables qui seraient dissociés du mariage.?Ces considérations juridiques et sociologiques font toutefois abstraction de la dimension politique de l\u2019affaire.Dans le pacte confédératif de 1867, bien antérieur aux chartes des droits, le Code civil était un élément essentiel de la reconnaissance de la dualité canadienne.Le protéger par une disposition de dérogation enverrait le signal clair qu\u2019il est considéré comme intouchable, sauf par l\u2019Assemblée nationale.Dans son livre La bataille de Londres, Frédéric Bastien a très bien documenté les circonstances dans lesquelles cette disposition a été introduite dans la Charte canadienne des droits.Loin d\u2019être cette œuvre du diable qu\u2019elle est devenue au Canada anglais, elle était même un élément essentiel de la Charte, dans la mesure où le gouvernement britannique n\u2019aurait jamais donné le feu vert au rapatriement de la Constitution si Pierre Elliott Trudeau n\u2019avait pas consenti à l\u2019inclure.Contrairement à ce que les amateurs de Quebec bashing se plaisent à croire, ce sont les provinces de l\u2019Ouest qui y tenaient le plus.L\u2019ancien premier ministre de l\u2019Alberta, Peter Lougheed, et celui de la Saskatchewan, Allen Blakeney, qui avaient approuvé le rapatriement, ont d\u2019ailleurs regretté publiquement que les provinces n\u2019aient pas utilisé la disposition de dérogation plus souvent pour affirmer la préséance des élus sur des juges simplement nommés.Si la Charte des droits a été littéralement déifiée dans le ROC, c\u2019est qu\u2019on y a vu avec raison un puissant moyen d\u2019uniformisation de la fédération, que pouvait facilement justifier le souci de protéger les citoyens contre l\u2019arbitraire de l\u2019État.C\u2019est au nom de la liberté de religion que le premier ministre Couillard, alors chef de l\u2019opposition, s\u2019était opposé bec et ongles à cette autre invention diabolique qu\u2019était à ses yeux la charte de la laïcité du gouvernement Marois.Il serait très embêtant que les dispositions du Code civil soient déclarées incompatibles avec cette même liberté.Il y a peut-être d\u2019autres façons de faire en sorte qu\u2019il n\u2019y ait au Québec qu\u2019un seul droit de la famille applicable à tous, mais la question est de savoir jusqu\u2019où la foi fédéraliste de M.Couillard l\u2019autoriserait à défendre ce symbole fondamental de la dif férence québécoise, quitte à pactiser avec le diable.La clause du diable MICHEL DAVID Le Code civil était un élément essentiel de la reconnaissance de la dualité canadienne C A T H E R I N E L A L O N D E L\u2019 artiste visuel Romeo Gongora occupe actuellement la résidence de l\u2019Acme Studios, à Londres, grâce à l\u2019aide du Conseil des arts du Canada (CAC).À mi-carrière, celui qui se voit comme un «chercheur en art » profite de ce moment pour se ressourcer, s\u2019inspirer, rencontrer des artistes et des commissaires, et pour relancer ses élans créatifs.En entrevue téléphonique, il se dit choyé d\u2019avoir pu occuper au fil de sa carrière une vingtaine de résidences diverses, au Québec comme à l\u2019étranger.« Pour moi, quand j\u2019étais un jeune artiste, Berlin \u2014 car j\u2019ai eu la grande chance d\u2019avoir deux résidences avec le CAC \u2014 m\u2019a permis de me créer un énorme réseau.Je me suis fait des contacts en Pologne, en Turquie, en Belgique, et j\u2019ai eu des expos là ensuite.Ça m\u2019a permis de faire mon premier catalogue, et une exposition.J\u2019y ai mis une grande énergie \u2014 j\u2019en avais ! \u2014, et ça m\u2019a lancé.Maintenant, j\u2019arrive à Londres, et c\u2019est vraiment une résidence d\u2019une qualité exceptionnelle.» L\u2019artiste réagit ainsi à l\u2019annonce, la semaine dernière, du changement d\u2019approche du CAC pour ses studios résidences en ar ts visuels.Pour 2016, le CAC abandonne ses baux de location à Paris, New York, Londres, Sydney, Berlin et Santa Fe, afin de réinvestir les quelque 250 000 $ économisés annuellement en résidences partout dans le monde, au choix des artistes.Cette modification est un des premiers changements de la grande transformation du CAC, avant même le dévoilement de son Plan stratégique (mi-avril), et dévoile un pan de la prochaine vision pour l\u2019international.Des enjeux « Dans le nouveau modèle de financement, deux enjeux nous sont extrêmement importants : la question autochtone et l\u2019international », a confirmé au Devoir le directeur et chef de la direction du Conseil, Simon Brault, « parce que lorsqu\u2019on réfléchit à l\u2019avenir des arts au Canada, il est clair qu\u2019on ne peut contenir tout ce qu\u2019on fait dans ce si petit marché qu\u2019est notre pays».L\u2019ancien directeur de l\u2019École nationale de théâtre du Canada entend ainsi faire un retour à la diplomatie culturelle.« Au cours des cinq dernières années, le CAC a tenu le for t, maintenant la présence en doublant les investissements à travers nos programmes de subventions.Sous le dernier gouvernement, il n\u2019y avait pas tellement d\u2019appétit pour une présence à l\u2019international ; la diplomatie culturelle a rétréci comme peau de chagrin ; les ambassades se sont retrouvées sans agents culturels, sans budgets, incapables même d\u2019of frir un verre de vin aux invités.» Le Conseil a créé un programme international qui n\u2019inclut non plus les arts visuels seuls, mais toutes les disciplines, « avec de nouveaux outils d\u2019intervention, dont les coproductions internationales ».Un Bureau international a aussi vu le jour afin de coordonner les subventions accordées par le CAC («dont les subventions internationales, avec une enveloppe qui est pour l\u2019instant de 10 millions, mais qui va certainement augmenter s\u2019il y a de nouveaux investissements »), mais également d\u2019accorder les interventions avec Affaires mondiales Canada, responsable des ambassades canadiennes, avec Patrimoine canadien (et son prochain programme de 25 millions semblable à l\u2019ex-Routes commerciales) et avec des partenaires comme les biennales internationales, les musées des beaux-arts et la Commission canadienne pour l\u2019UNESCO.L\u2019ère de la mondialisation des arts «On passe d\u2019une situation où on réagissait aux demandes avec des outils très traditionnels hérités des années 1970-1980, à une autre où veut jouer un rôle stratégique avec davantage de moyens financiers et une vision plus complète de ce que devrait être notre présence internationale, toutes disciplines confondues, par des manières de faire plus souples, plus ef ficaces, moins contraignantes, moins normatives.» D\u2019où le choix d\u2019économiser sur les baux de location de six studios, qui profitaient au maximum à 12 artistes par année, afin de doubler l\u2019enveloppe des résidences et de permettre à davantage d\u2019artistes de partir, en choisissant la destination et le studio qui conviennent à leur pratique (la performance, la photo et le poststudio ne réclamant pas, par exemple, le même type de lieu de travail).Pour le sociologue des arts et pratiques culturelles de l\u2019Institut national de recherche scientifique (INRS), Guy Bellavance, ce changement au programme des résidences du CAC démontre « qu\u2019on est en train de passer de l\u2019ère du for fait \u201c tout compris \u201d à Airbnb.Le premier modèle est un peu contraignant, mais rassurant.Le second est flexible, mais imprévisible», et peut-être risqué.Le chercheur déplore toutefois qu\u2019on abandonne des pied-à-terre dans des capitales importantes sans avoir évalué auparavant l\u2019impact de ses résidences.« Est-ce que les studios loués dans ces villes y étaient vraiment bien situés \u2014 c\u2019est moins la ville qui compte que le quartier dans la ville, voire l\u2019immeuble précis où on est logé \u2014, et est-ce que ces espaces de travail sont encore adaptés aux besoins réels des artistes?» L\u2019ar tiste Romeo Gongora, lui, déplore que la réduction du budget maximal alloué aux résidences ne donne plus accès à des séjours de longue durée.« Il faut prévoir un temps d\u2019adaptation lors de l\u2019arrivée dans une nouvelle ville, et du temps encore pour inscrire, vraiment, de nouvelles relations, pour se faire des contacts.Des résidences de trois mois ne le permettent pas.» «Repenser autrement » «Personne ne cherche à déclasser Londres ou Berlin, mais on pense être capable d\u2019accomplir davantage et de répondre à plus de besoins, poursuit Simon Brault.On passe ef fectivement de 147 à 6 programmes, on est très conscient qu\u2019il y a beaucoup de disparitions, et que ça demande à tout le monde de repenser autrement.Le CAC était devenu incapable de bouger, commis à trop de programmes extrêmement normatifs, et datés en terme d\u2019interventions.On n\u2019abandonne rien, mais on veut avoir plus de capacité de s\u2019adapter.Il est normal qu\u2019à notre prise de risque, certains réagissent avec mécontentement.» «Le CAC continue aussi à donner des bourses aux projets de voyage, de résidences : l\u2019ar tiste peut être stratégique, et voir quelles sont ses avenues, indique la chef du service des arts visuels Sylvie Gilbert.Mais en consultation, les gens nous ont dit que c\u2019était dif ficile de s\u2019éloigner aussi longtemps.Cette flexibilité nous est beaucoup demandée par la jeune génération et par les artistes des pratiques émergentes.» Les deux gestionnaires des arts s\u2019entendent pour dire que l\u2019autodétermination des artistes est certainement au menu de toute la transformation à venir.«Par exemple, précise monsieur Brault, on avait dans le passé un tout petit programme pour inciter les orchestres symphoniques à faire des commandes d\u2019œuvres au Canada pour de nouvelles compositions.Maintenant, on nomme la responsabilité des orchestres à refléter la création canadienne.On leur donne les moyens de faire leurs choix.Au lieu de jouer avec une multitude de programmes afin d\u2019induire des résultats précis, on passe à des programmes plus larges, plus ouverts, qui laissent plus de liberté aux artistes.» C\u2019est donc la figure de l\u2019artiste-entrepreneur, et entrepreneur-de-lui-même, qui est prônée ici.Une figure qui implique « davantage de temps passé à l\u2019administratif, et moins à la création», déplore Romeo Gongora.En savoir plus sur nous-mêmes Les commissaires, joueurs essentiels des arts visuels, seront désormais inclus et financés, et pourront aller en résidence.« Il y a des réinvestissements des arts visuels dans la circulation des expositions et la coproduction à l\u2019étranger, à l\u2019échelle nationale et internationale, comme pour le soutien aux artistes qui participent aux biennales et à leurs programmes », indique Simon Brault.«On va aussi voir avec le temps et les demandes où vont les gens, et c\u2019est ce qui est intéressant aussi avec la nouvelle formule, renchérit Sylvie Gilbert.Quels sont les endroits qui semblent plus réceptifs à l\u2019art canadien ?Peut-être que tout le monde, l\u2019an prochain, va vouloir aller à Berlin, qui sait ?Et pourquoi pas ?À par tir de cette plus grande mobilité, des petites corrections que l\u2019on apporte \u2014 on ne défait pas tout ! \u2014, on va voir le tableau des pratiques et des réseaux internationaux pour l\u2019art canadien.» Et le CAC a for t conscience que lui- même devra être plus flexible et mobile que ce à quoi, historiquement, il a habitué les artistes.Un des désirs serait aussi d\u2019arriver à partager les savoirs sur l\u2019exportation et les marchés internationaux.Actuellement, chaque compagnie crée ses propres réseaux.Et si certains expriment le désir de mutualiser des forces (Daniel Léveillé Danse qui aide à l\u2019étranger les plus jeunes Fred Gravel, Nicolas Cantin, Dana Michel, par exemple ; ou les éditions Lux, La Pastèque et Écoso- ciété qui veulent par tager un bureau et des agents à Paris), ils ne pouvaient être soutenus pour monter ces lieux communs.«Nos agents vont passer de spécialistes de programmes granulaires à seulement six axes, à l\u2019intérieur desquels les artistes vont être accueillis.Il va y avoir beaucoup plus de latitude et de comparaisons entre les avancées des dif férentes disciplines, qui devraient se nourrir les unes des autres, assure Simon Brault.C\u2019est un retour à la vraie définition de la diplomatie culturelle », celle qui n\u2019oblige pas l\u2019artiste à jouer le diplomate, mais qui croit que sa création, intrinsèquement, sert d\u2019agent de liaison de toute une culture.Mais il faut encore attendre le plan stratégique du CAC pour comprendre comment ces idéaux se déploieront concrètement.« Je conviens que tout n\u2019est pas lisible présentement, ni prêt à l\u2019analyse», admet le directeur.Un flou dans le message qui ne peut certes pas rassurer les artistes en cette période de grand ré- aménagement.Le Devoir CONSEIL DES ARTS DU CANADA Le retour à la diplomatie culturelle SPURVE ROMEO GONGORA Une performance de Romeo Gongora au Kunstlerhauss Bethanien de Berlin «Personne ne cherche à déclasser Londres ou Berlin, mais on pense être capable d\u2019accomplir davantage et de répondre à plus de besoins» L\u2019empressement du président américain, Barack Obama, à inviter le premier ministre Justin Trudeau à Washington, avec un rare dîner d\u2019État à la clé, était une occasion en or que le chef libéral ne pouvait pas laisser passer et dont il a su tirer par ti.Mais se mouiller ainsi aux côtés de M.Obama à quelques mois d\u2019une élection présidentielle imprévisible en valait-il le coup?Plus qu\u2019on ne le pense.es relations canado-américaines ont toujours été la priorité de Justin Trudeau.En juin 2015, il y a consacré son seul grand discours sur la politique étrangère à titre de chef du Parti libéral.Les intérêts du Canada exigent d\u2019entretenir de bons rapports avec notre voisin du sud ainsi qu\u2019avec l\u2019autre partenaire nord-américain qu\u2019est le Mexique, disait-il, déplorant la performance du premier ministre Stephen Harper en la matière.Sous M.Harper, le dossier du pipeline Keystone XL est devenu une idée ?xe qui a poussé le chef conservateur à commettre plusieurs faux pas.M.Harper est allé jusqu\u2019à dire qu\u2019autoriser ce pipeline devrait être un «no-brainer» ou, en bon québécois, une décision ne demandant pas la tête à Papineau.À cela s\u2019ajoutait son refus obstiné d\u2019agir de façon tangible dans le dossier des changements climatiques.Les tensions ainsi générées ont eu un effet de frein sur plusieurs fronts.M.Trudeau en rejetait la faute sur le style, l\u2019approche et certaines politiques de son prédécesseur et promettait de corriger le tir une fois élu.C\u2019est exactement ce à quoi il s\u2019est employé jeudi.Il a usé de tout son charme \u2014 avec un succès évident \u2014 pour séduire la classe politique et médiatique américaine, sans négliger les leaders de la majorité et de la minorité au Sénat, des acteurs incontournables pour quiconque espère faire avancer les choses à Washington.Il a aussi annoncé qu\u2019il tiendrait d\u2019ici l\u2019été le sommet trilatéral avec les États-Unis et le Mexique que M.Harper avait annulé l\u2019an dernier.Il a aussi tiré pro?t du fait qu\u2019une de ses priorités \u2014 la lutte contre les changements climatiques \u2014 coïncidait avec un des legs que le président Obama espère laisser.Les deux hommes voulaient débloquer sur ce front, d\u2019où cette déclaration commune, assortie d\u2019engagements sur le climat, l\u2019énergie et l\u2019Arctique.Un premier pas.?Si cette annonce, présentée comme le clou de cette visite, donnait l\u2019impression d\u2019un virage par rapport au gouvernement précédent, l\u2019essentiel du travail accompli jeudi s\u2019inscrivait dans une certaine continuité.Sur le fond, du moins.À peu près tous les dossiers bilatéraux \u2014 sécurité, frontière, commerce, réglementation \u2014 ont été passés en revue, donnant l\u2019occasion aux deux pays de réitérer leur volonté de coopérer, de donner un nouveau souf?e à des projets qui piétinaient ou de rec- ti?er légèrement l\u2019orientation de certains programmes.Les communiqués publiés par les deux gouvernements en témoignaient, tout comme les décisions prises touchant la frontière, les listes d\u2019interdiction de vol ou encore le bois d\u2019œuvre (où il faudra toutefois attendre six mois avant de voir une proposition de solution).Que le président soit en ?n de mandat limite les retombées de la bonne entente retrouvée, mais cette dernière lance quand même un signal fort aux deux machines gouvernementales pour qu\u2019elles accélèrent le pas au cours des prochains et prennent un élan qui sera encore utile sous la prochaine administration.Le président Obama disait en conférence de presse qu\u2019un nouveau gouvernement ne peut tout chambouler à son arrivée, surtout s\u2019il veut préserver la crédibilité de son pays auprès de ses partenaires étrangers.Il peut apporter des ajustements pour re?éter son orientation politique, mais la continuité prévaut.Cela se véri?e souvent, même au Canada.M.Trudeau a peut-être retiré les chasseurs canadiens du ciel irakien, mais n\u2019a pas mis un terme à la mission militaire canadienne.Il en a simplement modi?é les contours en tentant de ne pas indisposer les alliés du Canada.On parle cependant ici du cours normal des choses.Peut-on en dire autant de la longue course vers l\u2019élection présidentielle américaine ?Elle jette inévitablement un doute sur les progrès de cette semaine et des prochains mois, surtout si le républicain Donald Trump devait accéder à la présidence.Cet homme se ?che des conventions, traditions et règles établies.Respectera-t-il quoi que ce soit laissé par son prédécesseur ?Ne pouvant rien y faire pour l\u2019instant, M.Trudeau doit pro?ter au maximum de la fenêtre ouverte par M.Obama tout en ménageant ses arrières, car, qu\u2019il le veuille ou non, il devra pouvoir travailler avec le prochain président, quel qu\u2019il soit.L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 2 E T D I M A N C H E 1 3 M A R S 2 0 1 6 B 4 EDITORIAL L E T T R E S FONDÉ PAR HENRI BOURASSA LE 10 JANVIER 1910 \u203a FAIS CE QUE DOIS ! Directeur BRIAN MYLES Rédactrice en chef LUCE JULIEN Vice-présidente, développement CHRISTIANNE BENJAMIN Vice-présidente, ventes publicitaires LISE MILLETTE Directeur des ?nances STÉPHANE ROGER Directrice de l\u2019information MARIE-ANDRÉE CHOUINARD Adjoints NELLIE BRIÈRE, PAUL CAUCHON, JEAN-FRANÇOIS NADEAU, DOMINIQUE RENY, LOUISE-MAUDE RIOUX SOUCY Directeur artistique CHRISTIAN TIFFET Directeur de la production CHRISTIAN GOULET L I B R E O P I N I O N RELATIONS CANADA\u2013É.-U.Éclaircie incertaine L MANON CORNELLIER G A B R I E L L E B R A Y - H A R V E Y Institut de recherche et d\u2019informations socio-économiques B ien sûr, il en faut des statistiques et bien des chiffres pour faire fonctionner et évaluer un système sociosanitaire.Néanmoins, une étude des indicateurs privilégiés depuis quelques années au Québec \u2014 les indicateurs de performance \u2014 révèle une dérive technocratique qui fait passer la santé au deuxième rang derrière des impératifs budgétaires, voire un véritable délire de quantification.Ces risques, ceux qui portent à un fétichisme de la performance à travers la production effrénée d\u2019indicateurs de santé, sont connus depuis longtemps.Il est même fascinant de lire les publications de fonctionnaires québécois des années 90 qui mettaient en garde le public et les cadres du réseau au moment où la «gestion axée sur les résultats» se pointait le bout du nez.Attention, écrivaient en 1999 deux responsables de l\u2019évaluation et de l\u2019information statistique dans un document méthodologique, à une « mythification des résultats », donc à un usage maladroit des indicateurs de santé.N\u2019oublions pas que tout indicateur n\u2019est qu\u2019une facette seulement d\u2019un phénomène à l\u2019étude.N\u2019oublions pas que le choix d\u2019indicateurs et les mesures qui en découlent sont toujours le résultat d\u2019une « lutte ».N\u2019oublions pas qu\u2019on ne peut pas tout quantifier et qu\u2019il est «suicidaire » de laisser de côté ce que l\u2019on ne parvient pas à traduire en chiffres.En vain.Le gouvernement québécois adopte la Loi sur l\u2019administration publique en 2000 et s\u2019amorcent alors des transformations dont on commence aujourd\u2019hui à mieux comprendre les impacts sur la société.Les indicateurs de performance feront alors leur apparition partout et doivent désormais traduire en données comparables toute sorte d\u2019activités humaines prodiguées à travers les services publics.Les rapports annuels des ministères deviennent à ce moment des « rapports annuels de gestion» et la «gouvernance», terme inexistant dans l\u2019administration publique québécoise avant les années 2000, devient un mot inévitable qui se glisse partout, même si, comme le vocable «client», il s\u2019agit d\u2019une importation assez grossière de l\u2019entreprise privée.L\u2019utopie fantasmée de l\u2019administration devient un « tableau de bord» où des indicateurs permettent d\u2019analyser une situation en temps réel et de réajuster l\u2019activité sur la chaîne de production en appuyant sur tel bouton ou en tirant sur telle manivelle.La «réingénierie de l\u2019État» lancée par le gouvernement Charest en 2003 marque une avancée de ces transformations.Depuis le Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget déclare son amour pour les «marchés internes», une idée qui percole dans le rapport Castonguay, puis le rapport Thomson sur le « financement axé sur le patient», avant d\u2019émerger en puissance durant le mandat de Gaétan Barrette, qui annonçait la semaine dernière les débuts de cette mise en concurrence des établissements de santé.On peut maintenant lire des documents surréalistes, comme celui publié en 2014 par le Conseil du trésor à propos de la gestion axée sur les résultats, où l\u2019on explique que l\u2019époque où les ministères se préoccupaient uniquement du « citoyen-client » est maintenant révolue.Pourquoi révolue ?Parce qu\u2019aujourd\u2019hui il faut également «prendre en considération le citoyen \u201ccontribuable\u201d [celui qui s\u2019attend à un rendement optimal de ses taxes et impôts] et le citoyen \u201cactionnaire\u201d [celui qui souhaite la réalisation des orientations gouvernementales établies au regard de ses opinions et attentes]».On comprend par ailleurs beaucoup mieux à quel point le projet politico-administratif qui progresse à vitesse grand V dans le ministère de Gaétan Barrette est opposé frontalement à la démocratie.Comme cette démocratie (au demeurant vite étouffée par des dérives technocratiques propres aux années 70) était le socle de l\u2019idéal du ministère des Affaires sociales (ancêtre du MSSS), qui reposait sur les CLSC, la décentralisation audacieuse et une réelle participation citoyenne, la transformation actuelle du réseau de la santé et des services sociaux du Québec par l\u2019implantation de la gouvernance entrepreneuriale abat finalement, à l\u2019insu de la majorité, l\u2019un des piliers de la Révolution tranquille.C\u2019est pourquoi Gaétan Barrette est un politicien éminemment habile.En annonçant un partenariat avec trois cliniques privées, dont une controversée, le ministre parviendra manifestement à canaliser les critiques sur la privatisation «externe » alors que le réel enjeu du financement à l\u2019activité est la mise en concurrence « interne » des établissements, un geste beaucoup plus lourd que cette nouvelle entente, aussi scandaleuse soit-elle, au profit de médecins propriétaires de cliniques privées.Et les indicateurs dans tout ça ?Essentiels.L\u2019État québécois actuel, teinté fortement de l\u2019idéologie néolibérale, œuvre activement à la construction de l\u2019armature de l\u2019extension des marchés.En santé, c\u2019est le financement à l\u2019activité et l\u2019immense production d\u2019indicateurs en tous genres qu\u2019il requier t qui por tent cette avancée.Ces indicateurs devront permettre les calculs fort complexes du coût de chaque épisode de soins, stimuler la productivité par la concurrence des hôpitaux entre eux et éventuellement, on s\u2019en doute bien, la concurrence entre l\u2019État et le secteur privé.La grande absente de cette nouvelle ère, c\u2019est bien entendu la santé des Québécoises et des Québécois.Chercher à la réduire à un cumul d\u2019indicateurs est en soi une pathologie.Santé : les indicateurs d\u2019une nouvelle ère Pour une déréglementation de l\u2019industrie du taxi Le ministre Daoust propose que les chauffeurs de UberX louent des permis de taxi afin de poursuivre leurs activités.Il semble que le ministre n\u2019ait pas compris ce que la population lui dit éloquemment depuis l\u2019arrivée de Uber à Montréal.Depuis le début du siècle dernier, l\u2019industrie du taxi est réglementée.Une facette importante de cette réglementation est la nécessité de détenir un permis pour opérer un taxi.Pourquoi le gouvernement a-t-il mis en place une réglementation de cette industrie ?Afin de protéger le consommateur et lui assurer un service de qualité.Peut-être cette réglementation a-t-elle bien ser vi les usagers dans le passé, mais l\u2019avènement de UberX nous montre que ce n\u2019est plus le cas.Toute réglementation compor te un coût pour le consommateur.Dans le cas du taxi, cela se reflète dans des tarifs accrus pour financer l\u2019acquisition du permis.Si la réglementation remplissait ses objectifs, les consommateurs seraient contents de payer ce coût plus élevé afin de bénéficier d\u2019un service de plus grande qualité.Or, les consommateurs nous disent exactement le contraire.En faisant appel à UberX, les consommateurs affirment qu\u2019ils préfèrent ne pas payer le coût de la réglementation.Et Uber démontre qu\u2019un service de qualité peut être offert sans réglementation.La technologie a rendu caduque la réglementation actuelle de l\u2019industrie.La réponse gouvernementale devrait donc être de déréglementer l\u2019industrie du taxi.D\u2019autres villes ont réussi le défi de déréglementer tout en dédommageant les détenteurs de permis.C\u2019est la voie à emprunter.Or, le ministre Daoust emprunte la voie opposée.Il veut étendre la réglementation à Uber, à l\u2019encontre de ce que les consommateurs lui disent.Nous aimerions que le ministre démontre un peu plus de vision et adopte une solution moderne à un problème moderne\u2026 Michel Poitevin, professeur au Département des sciences économiques, Université de Montréal Le 11 mars 2016 Enregistrement des armes à feu : à abolir Il pourrait coûter moins cher d\u2019acheter les armes à feu que de les enregistrer.En ajoutant presque 1 milliard de dollars pour les frais des corps policiers au coût of ficiel de plus de 2 milliards du système, on en ar rive au coût de quelque 3 milliards de dollars pour enregistrer environ huit millions d\u2019armes, soit près de 400 $ par arme en seuls coûts d\u2019enregistrement, soit plus qu\u2019il en aurait fallu pour les acheter dans possiblement 80 % des cas.Le gouvernement Harper avait donc totalement raison d\u2019abolir ce programme complètement inefficace et de mettre l\u2019accent sur l\u2019interdiction de certains types d\u2019armes et l\u2019augmentation des peines.Or, rien ne permet de prétendre que les projets informatiques du Québec sont gérés plus efficacement que ceux du gouvernement fédéral.Évidemment, contrairement aux neuf autres provinces prétendument moins avisées, comme d\u2019habitude, le gouvernement du Québec ne semble pas vouloir manquer l\u2019occasion de perpétuer ce système inef ficace au coût exorbitant, histoire d\u2019accentuer encore une fois le caractère si distinct de notre société.Si vraiment le Québec dispose d\u2019un tel surplus budgétaire, rappelons qu\u2019ailleurs, des of fres publiques d\u2019achats d\u2019armes, pour 50, 100 ou 200 $, ont été des réussites extraordinaires, ce que nos gouvernements pourraient appliquer en un premier temps pour en retirer enfin un résultat plus concret qu\u2019un enregistrement .Combien accepte - raient, par exemple, pour 50 $, de se débarrasser d\u2019une de ces vieilles carabines 303 de la Seconde Guerre mondiale que l\u2019armée liquidait pour 10 $, par dizaines de milliers, dans les « Domi- n ion S tor e » , au cours des années cinquante ?F Pierre Gingras Prévost, le 10 mars 2016 L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 2 E T D I M A N C H E 1 3 M A R S 2 0 1 6 B 5 IDEES L\u2019ÉQUIPE DU DEVOIR RÉDACTION Véronique Chagnon et Louis Gagné (adjoints à la direction de l\u2019information), Antoine Robitaille et Guy Taillefer (éditorialistes, responsables de la page Idées), Michel Garneau (caricaturiste), Jacques Nadeau (photographe), Michaël Monnier et Olivier Zuida (recher- chistes photos); information générale : Isabelle Paré (chef de division), Lisa-Marie Gervais (éducation), Alexandre Shields (environnement), Amélie Daoust-Boisvert (santé), Pauline Gravel (sciences), Fabien Deglise (société), Jean Dion (sports), Jessica Nadeau, Philippe Orfali et Karl Rettino-Parazelli (reporters); information politique : Marco Fortier (chef de division), Michel David(chroniqueur), Hélène Buzzetti et Marie Vastel (correspondantes parlementaires à Ottawa), Marco Bélair-Cirino et Robert Dutrisac (correspondants parlementaires à Québec), Jeanne Corriveau (affaires municipales, Montréal), Isabelle Porter (affaires municipales, Québec), Guillaume Bourgault-Côté (reporter), Julie Carpentier (pupitre); information culturelle : Catherine Lalonde (responsable du cahier Livres), Odile Tremblay (cinéma), Stéphane Baillargeon (médias), François Lévesque et Caroline Montpetit(reporters), Benoît Munger et Philippe Papineau(pupitre); information économique : Gérard Bérubé (chef de division), François Desjardins et Éric Desrosiers (reporters), Gérald Dallaire (pupitre); information internationale : Jean-Pierre Legault (pupitre international, page éditoriale et cahier Perspectives), Sophie Chartier et Jean-Frédéric Légaré-Tremblay (pupitre); section art de vivre: Diane Précourt (responsable des cahiers Week-end et Plaisirs); Loïc Hamon (cahiers spéciaux); équipe internet: Laurence Clavel, Marie-Pier Frappier et Geneviève Tremblay (pupitre), Martin Blais, Annabelle Caillou, Justine Daneau, Florence Sara G.Ferraris et Coralie Mensa (assistants) ; correction : Andréanne Bédard, Isabelle Dowd, Christine Dumazet et Michèle Malenfant ; soutien à la rédaction: Amélie Gaudreau (secrétaire), Laura Pelletier et Arnaud Stopa (commis).DOCUMENTATION Manon Derome (Montréal), Denise Ledoux (Ottawa), Dave Noël (Québec).PUBLICITÉ Mélisande Simard (adjointe par intérim), Jean de Billy, Jean-François Bossé, Marlène Côté, Evelyne De Varennes, Amel Elimam, Claire Paquet, Chantal Rainville et Nadia Sebaï (publicitaires), Sylvie Laporte (avis légaux), Amélie Maltais (coordonnatrice), Laurence Hémond (secrétaire).PRODUCTION Bruno Dubois, China Marsot-Wood, Yannick Morin et Nathalie Zemaitis.INFORMATIQUE Yanick Martel (administrateur web), Imane Boudhar (analyste programmeur), Hansel Matthews (technicien informatique).PROMOTION, DISTRIBUTION ET TIRAGE Geneviève O\u2019Meara (coordonnatrice des communications et de la promotion), Catherine Gentilcore (coordonnatrice du service à la clientèle), Manon Blanchette, Nathalie Filion et Kevin McKissock.ADMINISTRATION Olena Bilyakova (responsable des services comptables), Claudette Béliveau (adjointe administrative), Florentina Draghici et Xavier Pigeon (par intérim).M I C H E L B É D A R D Montréal enoît Lacroix nous a quittés comme il a vécu, «à son meilleur », expression chère du père.En ce qui touche à notre mission commune et universelle de contribuer au bonheur de notre semblable, le père La- croix démontra un engagement total et indéfectible jusqu\u2019à son dernier souf fle.Même si le vieil âge put affecter sa propension naturelle à servir, jamais il ne pensa «dé-mission- ner».Il considéra la vie comme un privilège à honorer jusqu\u2019au bout.«On peut être utile à chaque instant que nous accorde le Très-Haut.On peut toujours participer; aider; influer; ou même parfois relancer une vie, sans qu\u2019on s\u2019en doute», m\u2019a-t- il dit lors d\u2019un entretien à la fin janvier.Il n\u2019est pas aisé de résumer la vie d\u2019un centenaire dont l\u2019œu- vre fut titanesque.Alors laissons-lui le soin de le faire: «J\u2019aimerais qu\u2019on se souvienne qu\u2019Aimer fut toute ma vie.Aimer est Tout.Que faire d\u2019autre?» Pourquoi et comment cet homme multidimensionnel a-t-il pu résumer sa vie en un seul verbe?«Aimer a été, est et sera éternellement le verbe premier, le plus inclusif qui soit, englobant une constellation d\u2019autres verbes qui deviennent porteurs, signifiants et marquants, quand notre parole et toutes nos actions s\u2019imprègnent de \u201csens\u201d, donc d\u2019amour profondément ressenti en faveur de notre semblable », dit-il.Pour les plus grands philosophes de tous les temps, «Être c\u2019est Aimer.» Et il ajouta: «Supportés par la conscience d\u2019être et animés par la sensation de contribuer à cristalliser un monde meilleur, tous les verbes empreints de sens changent de texture, de luminosité, de densité, de teinte, de profondeur, et même de température\u2026 L\u2019action bienveillante et chaleureuse renforce l\u2019autre, l\u2019encourage, le guérit, le fait grandir.» Pareille disposition à Aimer fut la raison de sa longévité, a-t-il confié.À l\u2019image de son fleuve bien aimé qui valorise le paysage de ses berges, l\u2019illustrissime Lacroix valorisa toujours les gens qu\u2019il côtoya.Dans ses rencontres, il fut totalement présent, ouvert et entier, pour mieux aimer.La racine étymologique du terme «autorité» étant «faire grandir», nul doute que Benoît fut une autorité authentique, reconnue sur le plan spirituel, ce qui a été souligné par l\u2019éminent philosophe Jacques Grand\u2019Maison, à Naples, en 2005, à l\u2019occasion d\u2019un colloque mondial consacré entièrement à l\u2019œuvre littéraire du père.Être plutôt qu\u2019être un exemple Né Joachim et prénommé Benoît par les Blancs-Manteaux, Lacroix ne put jamais dire non aux sollicitations.Il s\u2019activa surtout comme professeur, et pour agir avec sens, il s\u2019inspira de son père Caïus, agriculteur de son état.Il s\u2019employa à semer, cultiver, soigner, soutenir, élever, faire épanouir une foison impressionnante d\u2019étudiants universitaires.Chacun d\u2019eux se considéra comme le protégé d\u2019un guide unique, possédé par ce vif désir de bien former des «acteurs» appelés à bâtir le Québec de demain.« Dans notre œuvre d\u2019édification commune, le sens consiste à ressentir que nous avons tous une brique à poser, chaque jour, aussi essentielle qu\u2019indispensable ; et n\u2019anticiper pour seule récompense que l\u2019intime satisfaction du devoir fait, souvent réalisé dans l\u2019ombre, sans fanfare ni trompette », souligna-t-il.« Aimer, c\u2019est agir », Victor Hugo.Le bonheur résiderait là.À 56 ans, Lacroix a coproduit, en 1971, une anthologie des œuvres d\u2019un jeune et prodigieux poète, Hector de Saint-Denys Garneau (1912- 1943).Voici trois fragments poétiques qui font beaucoup penser à Benoît\u2026 qui n\u2019a pourtant jamais rencontré Hector, dit-il.Extrait d\u2019Accueil, écrit par le prosateur à ses 24 ans en 1936, Joa- chim avait 21 ans: «Ce n\u2019est que pour vous aimer que je vous accueille dans la vallée spacieuse de mon recueillement [\u2026] Pour vous voir, et aimer vous voir.Pour savoir que vous êtes.Pour aimer que vous soyez.[\u2026] Vous marchez seule, sans moi, libre complètement [\u2026].Dieu sait que vous serez inattentive.[\u2026] Je suis la colline attentive autour de la vallée où la gazelle évoluera dans la confiance et la clarté de l\u2019air.» Père Lacroix fut aimé pour ses mots justes et sa «voix de miséricorde, qui réveille à l\u2019amour [\u2026], qui se glisse très doucement dans le silence intérieur, sans jamais briser», tiré de Lassitude, 1935.Puis Lettre à Jean Le Moyne, un ami, 1934: «Je veux être un de ceux qui agissent vers la beauté, être un facteur d\u2019élévation dans la solidarité du monde.» Pour amoindrir la tristesse provoquée par son départ inévitable, certains penseront au privilège d\u2019avoir pu rencontrer Benoît, et s\u2019en réjouiront.Le topo sur la pensée du père, télédiffusé le 6 mars à Second regard, un chef-d\u2019œu- vre.Lacroix ne voulut pas servir d\u2019exemple à suivre, mais simplement être.Merci aux Dominicains de l\u2019avoir fait tel qu\u2019il fut.De phare à étoile Merci à l\u2019amoureuse du jeune Joachim, Thérèse Gagnon, qui le laissa libre de choisir la prêtrise : « Je ne peux te retenir, alors va, mais si tu n\u2019aimes pas ça, reviens-moi vite, et nous ferons des petits prêtres.» Il fut convoqué par le Seigneur le 2 mars, mais n\u2019arriva au paradis que le 3, muni de son laissez-passer.Pourquoi le 3 ?Intéressé par les étoiles du cosmos comme par les détails de la vie, le père se fit jadis confirmer par Hubert Reeves, astrophysi- cien et ami, que le paradis niche bel et bien au ciel, mais plus haut, dans l\u2019espace intersidéral\u2026 Voilà qui explique son retard.Or, étrangement et très sérieusement, plusieurs journaux de la planète titrèrent au matin du 3 : «De mystérieux signaux cosmiques détectés ! » Il va de soi que son entrée au paradis fit grand bruit, mais quand même\u2026 Quel rapport pourrait-on établir entre Benoît et ces rares perturbations cosmiques ?Considérant que nous sommes tous poussières d\u2019étoiles, selon Reeves ; considérant que Benoît pria sans cesse pour Que les étoiles viennent, titre de son livre publié en 2012 ; considérant que les astrophysiciens soutiennent que ces signaux, ou « mini-Big Bang », sont à la base même de la formation des étoiles, il me plaît à penser que notre phare éteint se soit métamorphosé en étoile\u2026 Cosmos, livre de contes savoureux du père par u en 2015, (514 849-3585, pour commander un exemplaire à la librairie Paulines).Mais il y a une autre hypothèse, plus plausible pour expliquer les « mystérieux signaux » : parti sans sa soutane dominicaine (!), notre Benoît redevenu Joa- chim serait vitement allé rejoindre sa dulcinée d\u2019antan, Thérèse, pour enfin la rendre heureuse\u2026 Merci pour tout, Benoît.Aimer, que faire d\u2019autre ?Ce soir, je scruterai le firmament pour vous retrouver.Benoît Lacroix, l\u2019homme qui ne disait jamais non ! Malgré le grand âge, jamais il ne pensa « dé-mission-ner » J O H N Z E P P E T E L L I Directeur général et conservateur en chef du Musée d\u2019art contemporain de Montréal ous tenons à répondre à la lettre de Mme Colette Bernier publiée dans Le Devoir du 10 mars au sujet de l\u2019utilisation de l\u2019anglais dans les expositions présentées au Musée d \u2019ar t contemporain de Montréal (MAC).Je désire personnellement rassurer son au- teure, car je suis attristé par l\u2019impression qui se dégage de son texte.D\u2019emblée, je voudrais souligner l\u2019importance que nous accordons tous au français au Musée.Le MAC s\u2019emploie depuis toujours à faciliter la compréhension des œuvres, et cela, peu importe la langue de leur conception.Le MAC produit depuis des décennies un journal \u2014 distribué gratuitement à tous ses visiteurs \u2014 où les commissaires signent des textes pour approfondir le propos des expositions présentées.Le MAC offre aussi de la médiation en salle, un site Web bien nourri dans les deux langues, contenant des explications, des vidéos et des microsites qui aident à l\u2019appréciation des œuvres.Tous ces outils, ainsi que des publications, sont mis à la disposition de chacun, et force est de constater que les efforts du MAC vont au-delà des simples textes muraux évoqués dans la lettre.Aujourd\u2019hui, les artistes de toutes origines choisissent fréquemment la langue anglaise dans le but avoué de rejoindre le public le plus large et ainsi faire voyager leurs expositions.Or la traduction d\u2019une œuvre est parfois complexe et il n\u2019est pas toujours possible de s\u2019en acquitter en respectant l\u2019intégrité de l\u2019œuvre et la volonté de l\u2019ar tiste.Grosse fatigue et World Light, deux œuvres auxquelles Mme Bernier fait référence, ont été présentées dans les mêmes conditions dans plusieurs autres pays.Le principal critère qui nous guide dans la sélection des ar tistes que nous invitons est l\u2019excellence de leur travail.C\u2019est une condition sine qua non.En les programmant, le MAC prend le par ti d\u2019of frir à son public le meilleur de ce qui se produit actuellement en arts visuels dans le monde.N\u2019est-ce pas là une forme de respect envers ses visiteurs que de leur présenter les réalisations les plus marquantes possible ?D\u2019ailleurs, une des œuvres critiquées par Mme Bernier vient tout juste d\u2019être qualifiée de « chef-d\u2019œuvre » par Le Devoir.De plus, je souhaite rappeler, au bénéfice de tous, une information liée aux dispositions de la Charte de la langue française à l\u2019égard des produits culturels : l\u2019expression culturelle n\u2019est pas visée par la Charte et donc, un produit culturel comme une œuvre ou une exposition peut être diffusé uniquement dans une autre langue que le français ; et une activité culturelle peut se dérouler uniquement dans une autre langue également.Autrement dit, l\u2019art est une oasis de liberté qu\u2019il nous faut, comme société, absolument protéger.En cette ère de mondialisation et de circulation des œuvres et des idées, le MAC ne pourrait limiter ses choix de programmation artistique à des considérations linguistiques.Les expositions du MAC sont une manifestation directe de la vitalité de notre scène artistique et elles attirent de nombreux visiteurs, comme en témoigne leur fréquentation.Pour le MAC, le français est important JACQUES GRENIER LE DEVOIR Benoît Lacroix ne put jamais dire non aux sollicitations.Il s\u2019employa à semer, cultiver, soigner, soutenir, élever, faire épanouir une foison impressionnante d\u2019étudiants universitaires.B N MICHAËL MONNIER LE DEVOIR En cette ère de mondialisation et de circulation des œuvres et des idées, le MAC ne pourrait limiter ses choix de programmation artistique à des considérations linguistiques. L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 2 E T D I M A N C H E 1 3 M A R S 2 0 1 6 PHILOSOPHIE B 6 LE DEVOIR DE PHILO Quand la religion devient meurtrière Le philosophe allemand Eric Voegelin nous permet de comprendre comment une grande religion peut servir de justification à des vagues d\u2019attentats M A R I E - J O S É E L A V A L L É E Chercheuse postdoctorale au Département de science politique de l\u2019Université du Québec à Montréal C o m m e n t u n e grande religion peut-elle servir de justification à des vagues d\u2019attentats et de meurtres ?Les écrits du philosophe allemand Eric Voe- gelin (1901-1985) ouvrent des avenues de réflexion philosophique sur cette question aussi délicate que complexe.Émigré aux États-Unis en raison de la montée du nazisme, la pensée politique de Voegelin a d\u2019abord pris la forme d\u2019une dénonciation de ce régime meurtrier, qu\u2019il qualifie à ce moment de «religion politique», expression qui a donné son titre à l\u2019ouvrage rédigé avant l\u2019exil, Les religions politiques (1938).Si Voegelin envisage la possibilité qu\u2019un régime politique séculier puisse se doter d\u2019une aura religieuse, comme le nazisme, il n\u2019a pas négligé le cas inverse, celui de l\u2019appropriation d\u2019une grande religion comme l\u2019islam à des fins politiques, voire comme fondement de diverses collectivités politico-reli- gieuses.Le nazisme, analysé par Voegelin, faisait usage du crime et du meurtre comme ins t r uments or d i - naires, tout comme les groupes islamistes radicaux de notr e époque, fussent-ils le g r o u p e É t a t i s l a - mique, Boko Haram ou al-Qaïda et leurs « cellules » et adeptes respectifs, avec des d i f f é r e n c e s é v i - dentes d\u2019échelle, d\u2019organisation, d\u2019intention, mais aussi, d\u2019ennemi désigné.Chez les isla- mis tes rad icaux de notr e temps, il ne s\u2019agit pas tant d\u2019une race que d\u2019une civilisation entière et tout ce qui l\u2019évoque.Tentons de mieux comprendre ce cas à l\u2019aide des ouvrages Les religions politiques et La nouvelle science du politique (1953).Si Voegelin avait en vue le christianisme et le judaïsme, il estimait que son analyse pouvait s\u2019appliquer à toute religion.Sa voix se serait assurément élevée contre les horribles actes dont nous avons été témoins.Déplacement du sacré Voegelin établit une distinction entre religions spirituelles ou transcendantes, par exemple le christianisme et l\u2019islam, et religions intramondaines, appellation qui recoupe une diversité de communautés, séculières, politiques, mais aussi religieuses.Dans les religions spirituelles, la réalité est articulée autour du dieu transcendant, ou Dieu, désigné comme « l\u2019être le plus réel ».Mais les religions mondaines effectuent un déplacement du sacré et du divin.Elles le replacent dans un ou plusieurs éléments du monde, définissant ainsi un nouveau centre sacré autour duquel s\u2019articule la réalité, et qui est «désigné fanatiquement comme l\u2019ordre juste de l\u2019être ».Cet élément prend la place de Dieu et cache tout le reste, et « surtout Dieu lui-même » (Les religions politiques, p.37-38).Le fondement du nouveau centre sacré, dans le cas des mouvements laïques, peut être la nature, le peuple ou l\u2019humanité, comme l\u2019écrit Voegelin, qui fait référence au nazisme.Le cas inverse, celui d\u2019un groupe se réclamant d\u2019une religion donnée, suppose que le nouveau centre sacré est constitué d\u2019éléments issus d\u2019une religion existante.La foi se resserre et se fixe autour de points de doctrine religieuse ou de passages de textes sacrés choisis, les plus susceptibles de servir la rhétorique du groupe en question.La foi tend alors à se transformer en idéologie.C\u2019est sur cette base que Voegelin critique le puritanisme dans La nouvelle science du politique : s\u2019il se réclamait de la Bible, le puritanisme faisait pourtant table rase de la majorité de ses enseignements (NSP, p.195, 197).De manière générale, Voegelin reconnaît dans l\u2019histoire moderne du christianisme une tendance à la progression de l\u2019immanentisme.Les islamiques radicaux de notre temps s\u2019approprient certains éléments de la foi islamiste qu\u2019ils consolident en une idéologie mettant de l\u2019avant l\u2019action violente et prônant le sacrifice de soi au nom de la «cause».L\u2019ennemi intramondain Selon Voegelin, la mise en avant de l\u2019action humaine dans le monde, dans les mouvements intramondains, répond à un désir de surmonter la fragilité et les incertitudes de la foi.Certains individus ne peuvent vivre « l\u2019au-delà comme réel que s\u2019il se présente avec éclat et vacarme, avec la violence et l\u2019ef froi d\u2019une puissance supérieure sous la forme d\u2019une personne souveraine et d\u2019une organisa t i on [ \u2026 ] » (RP , p.39).Ils se mettent alors en quête d\u2019expériences dans lesquelles ils peuvent dépasser leur existence.L\u2019action humaine se voit conférer un caractère sacré, et prend le sens d\u2019un accomplissement eschatologique, prétendant hâter la venue du paradis sur terre par le recours à la violence (NSP, p.187).C\u2019est une prise de conscience aiguë de la souffrance humaine, et la recherche conséquente de voies de rédemption, qui incite un mouvement intramondain à passer à l\u2019action (RP, p.38).Les fins intramondaines et supramondaines s\u2019enchevêtrent dans les radicalismes islamiques de notre temps.L\u2019occupation de parties de l\u2019Irak, de la Syrie et de certains pays et certaines régions d\u2019Afrique et en particulier l\u2019appellation d\u2019«État islamique» témoignent d\u2019objectifs intramondains.L\u2019action violente est dirigée contre un ennemi intramondain, l\u2019Occident, qui incarne les forces du mal.Mais le fait que de jeunes gens radicalisés n\u2019hésitent pas à se donner le mort en vue de cette lutte témoigne de la persistance de la croyance en une destinée supramondaine de l\u2019action individuelle.Dans les religions intramondaines, écrivait Voegelin, « le sens de l\u2019existence individuelle devient l\u2019action instrumentale en vue du progrès collectif» (RP, p.88).Ce « progrès », dans le cas des groupes islamiques radicaux, peut prendre la forme d\u2019un fondamentalisme, une tentative idéalisée de retour aux origines du dogme, qui alimente le refus et le rejet en bloc des développements modernes des sociétés, généralement associés à l\u2019« occidentalisme ».Ainsi, l\u2019attaque de certains «symboles» de l\u2019Occident, telles la société de consommation ou la culture du divertissement, est un trait commun de nombreux actes terroristes récents, perpétrés au nom de Dieu.De toute évidence, si les radicalismes islamiques se réclament de l\u2019islam et utilisent le Coran comme livre sacré, ce n\u2019est pas au sens de la foi « ordinaire » du croyant.Le musulman ordinaire pourra apparaître comme un hérétique aux yeux de l\u2019individu radicalisé, bien qu\u2019il n\u2019apparaisse pas toujours comme un ennemi juré au même titre que le non-mu- sulman.Eric Voegelin écrivait que la «nouvelle ecclésia», à entendre, la communauté intra- mondaine, qu\u2019elle soit laïque ou qu\u2019elle s\u2019appuie sur une religion, se présente comme l\u2019œu- vre de la volonté divine et se trouve, de ce fait, en lutte avec l\u2019« ancienne ecclésia », la religion dans laquelle elle a pris racine (RP, p.82), l\u2019islam dans le cas qui nous intéresse.Tout ce qui est extérieur à la nouvelle communauté est envisagé comme l\u2019œuvre du diable (RP, p.82), non seulement l\u2019Occident, mais aussi les musulmans eux-mêmes.Ceux qui pénètrent le « centre sacré » du mouvement se considèrent comme des élus, et ceci suscite « une séparation très nette entre eux et le reste du monde».L\u2019humanité se divise en deux catégories, les frères et les profanes (NSP, p.195).Si la plupart des attentats commis récemment par des mouvements islamiques radicaux en Occident ont pu laisser croire que les cibles ne sont que des Occidentaux, souvent choisis pour des raisons particulières, les attentats de Paris et d\u2019Ouagadougou ont démontré que la perspective de tuer des musulmans n\u2019a aucune importance : ils comptent parmi « leurs » rangs.L\u2019adhésion à l\u2019enseignement professé par le groupe, et promu soit par des figures charismatiques, soit par le biais des médias électroniques, est le seul critère d\u2019inclusion, par-delà de la communauté de foi.Sacrifice de soi Comment un mouvement qu i se réc lame de D ieu , lorsqu\u2019il dévoile son penchant pour la destruction et le meurtre, peut-il demeurer attrayant au point de conduire nombre de jeunes gens au sacrifice entier de soi ?D\u2019une part, Voege- lin expliquait que les mouvements intramondains modifient le concept de vérité, lequel devient synonyme de ce qui est bénéfique à l\u2019existence de la communauté (RP, p.90-91).Le mouvement n\u2019est pas traversé par « la substance sacrale originaire», à partir de sa source ultime, Dieu, comme c\u2019est le cas des religions spirituelles.Il devient cette substance (RP, p.85), bien qu\u2019il prétende agir sur l\u2019ordre divin (RP, p.86).Ainsi, la vie individuelle, l\u2019existence physique et spirituelle n\u2019ont de sens qu\u2019à travers la communauté, laquelle occupe la place de Dieu (RP, p.93-94).Une fois l\u2019adepte bien imprégné de la « vérité » du mouvement, et conforté dans celle-ci par ses « frères», sa conviction est inébranlable.«Si vous leur démontrez de façon convaincante leur absurdité, ils vous répondront : \u201c L\u2019apôtre du Christ lui-même fut tenu pour fou \u201d.» (NSP, p.196) Voegelin, de son temps, ne pouvait envisager un type de communauté autre que «physique».Or, les freins à l\u2019expansion de celle-ci, l\u2019espace et le temps, sont désormais levés.La communauté peut désormais s\u2019étendre au-delà des frontières, plus ou moins secrètement et à une vitesse fulgurante, grâce à Internet, un « symbole » de la culture occidentale très prisé des islamiques radicaux.D\u2019autre part, Voegelin rappelait que l\u2019agitation, ou le sentiment religieux, fait appel à l\u2019instinct, à l\u2019irrationnel.Dans la communauté intramondaine, « les extases ne sont plus spirituelles, mais instinctives, et conduisent à l\u2019ivresse sanguinaire du geste » (RP, p.99).La tension religieuse «a besoin de la tension du combat et de l\u2019extase du geste » (RP, p.101), et celui qui commet le geste « se frappe lui-même jusqu\u2019à l\u2019extinction de son propre désir et l\u2019épuisement de sa volonté ; le geste pur, sans but, l\u2019acharnement sur soi et le déchirement de sa propre chair sont des actes mystiques de dissolution de soi et de communion avec le monde jusqu\u2019à l\u2019extase dans l\u2019ivresse du sang» (RP, p.103).L\u2019agitation mystique s\u2019enchevêtre au désir meurtrier à un point tel que la fièvre funeste transportant ces individus, qu\u2019ils associent à la ferveur religieuse, peut retomber sur leur propre personne : ceci conduit au spectacle effroyable de jeunes radicaux qui se font exploser.Comment dissocier la religion des appropriations idéologiques et funestes, et la reconduire à son fonds authentique d\u2019amour et de fraternité, à sa fonction de guide pour l\u2019humanité ?La réponse de Voegelin aux dérives de son temps recoupe certains commentaires récents.Cette transformation nécessite un renouveau religieux, « initié par de grandes personnalités religieuses » (RP, p.25).Cela impliquerait, dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui, la constitution d\u2019un mouvement destiné à faire connaître le contenu positif de la foi islamiste, d\u2019une part, pour inspirer le désir d\u2019adhérer à cette foi et de la vivre en accord avec ce message, d\u2019autre par t, pour «reconvertir» les radicaux à la foi dont ils se réclament.Des commentaires?Écrivez à Antoine Robitaille : arobitaille@ledevoir.com.Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo ou du Devoir d\u2019histoire : www.ledevoir.com/societe/ le-devoir-de-philo Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d\u2019histoire et d\u2019histoire des idées le défi de décrypter une question d\u2019actualité à partir des thèses d\u2019un penseur marquant.HAIDAR HAMDANI AGENCE FRANCE-PRESSE Pour des extrémistes comme les combattants du groupe État islamique, tout ce qui est extérieur à la nouvelle communauté qu\u2019ils forment est envisagé comme l\u2019œuvre du diable, non seulement l\u2019Occident, mais aussi les musulmans eux-mêmes.Sur la photo, des Irakiens chiites pleurent la mort de soldats tués par le groupe EI.ILLUSTRATION ANTOINE ROBITAILLE Émigré aux États-Unis en raison de la montée du nazisme, Eric Voegelin a dénoncé ce régime meurtrier, qu\u2019il a qualifié à ce moment de « religion politique ».MARIE-JOSÉE LAVALLÉE Marie-Josée Lavallée Voegelin rappelait que l\u2019agitation, ou le sentiment religieux, fait appel à l\u2019instinct, à l\u2019irrationnel "]
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