Le devoir, 2 avril 2016, Cahier F
[" C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 E T D I M A N C H E 3 A V R I L 2 0 1 6 Requiem pour Jim Harrison.Entre ogre et ours, il vécut.Page F 5 Le conservatisme dans l\u2019œil de Philippe Labrecque Page F 6 KEROUAC La publication d\u2019inédits en français de l\u2019auteur d\u2019On the Road révèle le moi intime d\u2019un fils du Québec « J\u2019ai pas aimé ma vie.C\u2019est pas la faute a personne, c\u2019ainque moi.Je voué ainque la tristesse tout partout.Bien des foi quand y\u2019a bien du monde qui ri moi j\u2019wé pas rien droll.C\u2019est encore bien plus droll quand ils sont toute triste ensemble.J\u2019gard leu face hypocrite et puis j\u2019sai qui\u2019l s\u2019trouble pas apropos d\u2019la tristesse.Ils peuve pas l\u2019usé.Ils save toute cosse qu\u2019on a dit dans la Bible : \u201cVous ne savez seulement pas que vous ête wretched, et misérable, et pauvre, et aveugle, et tout nud\u201d.Ques-ce qu\u2019il von faire avec ça?Moi j\u2019use ma tristesse \u2014 et c\u2019est la tristesse d\u2019un vieu chien avec des gros yeux mouiller \u2014 pour passer mon temps penser.C\u2019est comme ça j\u2019comprend vivre.C\u2019est ma manière.Sh\u2019u fatiguer.Je sais seulement pas comment m\u2019expliquer sans mentir un peu.» Extrait de La nuit est ma femme, février 1951 C H R I S T I A N D E S M E U L E S «U n jour, Madame, j\u2019écrirai un roman c a n a d i e n - français, prenant place en Nouvelle-Angleterre, en français.Ce sera le français le plus simple et le plus rudimentaire.Si quelqu\u2019un veut le publier, je veux dire Harcourt, Brace, ou n\u2019importe qui, ils vont devoir le traduire.» Entre le fantasme et la prophétie, c\u2019est ainsi que s\u2019exprimait en 1950 l\u2019auteur du célèbre Sur la route (On the Road), l \u2019une des pièces maîtresses du mouvement américain de la beat generation, dans une lettre à Yvonne Le Maître \u2014 qui lui avait reproché d\u2019avoir occulté ses propres origines canadiennes- françaises en publiant son premier roman, The Town and the City.Né Jean-Louis Kérouac à Lowell (Massachusetts) en 1922, les parents canadiens-français de l\u2019écrivain franco-américain Jack Kerouac avaient quitté le Québec, comme tant d\u2019autres, à la faveur d\u2019un large mouvement d\u2019exode.On l\u2019oublie souvent ou on l\u2019ignore : entre 1840 et 1930, on évalue à près d\u2019un million le nombre de Canadiens français qui, comme eux, ont immigré aux États-Unis.Une véritable saignée qui a réduit de moitié la population francophone du Québec par rapport à ce qu\u2019elle était au milieu du XIXe siècle.L\u2019ouver ture du fonds d\u2019archives Jack Kerouac à la New York Public Librar y en 2006 a ainsi été l\u2019occasion d\u2019exhumer certains textes qui nous éclairent à présent de façon unique sur le processus créatif de l\u2019écrivain, dans lequel le français semble avoir joué un rôle majeur.En français s.v.p.Maggie Cassidy (1959), Doctor Sax (1960), Visions of Cody (écrit en 1951-1952, publié en 1972), Big Sur (1962), Visions of Gerard (1963) et Satori in Paris (1966) contiennent tous des passages impor tants en français.Ces traces ont été autant d\u2019indices de l\u2019existence de textes écrits en français, tout comme le classement méticuleux de ses archives par Kerouac lui-même et les efforts de son beau-frère, John Sampas, qui a vendu les archives de l\u2019écrivain à la Berg Collection de la New York Public Library en 2001.La vie est d\u2019hommage, que publient les éditions du Boréal, est ainsi le fruit de plusieurs années consacrées à la recherche, à la transcription et à la reconstitution de ces manuscrits par le Québécois Jean- Christophe Cloutier, qui a notamment pu reconstituer le texte complet de Sur le chemin, écartelé dans les archives entre six différents dossiers.On y trouve une novella complète, Sur le chemin (différente de On the Road), un long début de roman intitulé La nuit est ma femme, de même que des sections importantes de Maggie Cassidy et de Satori in Paris, dont le premier jet a été écrit en français.On y trouve aussi, daté de janvier 1951, un début du désormais mythique On the Road rédigé en français.Écrivant dans sa langue maternelle, Kerouac se doutait bien que ces textes étaient impubliables et qu\u2019il devrait les traduire en anglais.« Il parle beaucoup de sa relation complexe avec sa langue maternelle dans son journal de 1951 et aussi dans La nuit est ma femme », souligne Jean-Chris- tophe Cloutier, aujourd\u2019hui professeur adjoint au Département d\u2019anglais de l\u2019University of Pennsylvania, après un passage par l\u2019Université Concor- dia et un doctorat à l\u2019Université Columbia de New York \u2014 où Kerouac a aussi étudié au début des années 1940.« Ce silence à propos de ses écrits français, poursuit-il, c\u2019est aussi le reflet d\u2019une culture en pleine assimilation aux États-Unis, des sentiments de honte que la communauté canadienne-française de la Nouvelle-Angleterre ressentait à l\u2019époque.» Dans un texte en anglais sur son grand-père, The Father of L\u2019autre ILLUSTRATION TIFFET VOIR PAGE F 2 : KEROUAC FRED DEWITT L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 E T D I M A N C H E 3 A V R I L 2 0 1 6 L I V R E S F 2 D A N I E L L E L A U R I N A vec Onze petites trahisons, prix Adrienne-Choquette de la nouvelle en 2011, la journaliste Agnès Gr uda a déjà montré de quel bois elle se chauffe côté fiction.La minutie, la concision, mais aussi la délectable cruauté de son écriture nous avaient ravis.Dans Mourir, mais pas trop, l\u2019auteure ajoute une couche de plus.Si l\u2019émotion se glissait au détour dans son premier recueil, elle nous étreint la plu- par t du temps au tournant dans son deuxième.Pas de surenchère pour autant.Simplement, l\u2019émotion nue.L\u2019aspect implacable des situations auxquelles font face ses personnages demeure, mais on éprouve davantage de compassion envers eux, on colle davantage à leurs fissures intérieures.Peut-être est -ce dû à la thématique abordée cette fois-ci ?Mort d\u2019un proche, mort annoncée, mor t douce ou violente.Mort de l\u2019amour aussi.Et même, mort d\u2019objets inanimés.Mort au sens propre comme au figuré.Avec tous les petits et grands deuils qui sont à faire.Avec ce que cela permet de recommencement, de renouveau, dans certains cas.I l y a cette viei l le dame qui, en attendant son neveu qu\u2019elle a élevé comme son fils et qu\u2019elle n\u2019a pas revu depuis deux ou trois ans, lui prépare son mets favori.Un mets de son lointain pays qu\u2019elle a quitté toute petite avec sa famille en fuite.En passant, comme c\u2019était le cas dans Onze petites trahisons , plusieurs nouvelles concernent des exilés, des immigrants qui rêvaient d\u2019une vie meilleure pour leurs enfants et qui ont vécu toutes sortes de déchirements\u2026 de deuils, nécessairement.À 82 ans, la vieille de Rouge betterave n\u2019a plus l\u2019énergie d\u2019antan, elle doit y mettre du temps pour concocter son fameux borchtch.Et tandis qu\u2019elle s\u2019affaire, clopin-clopant, les souvenirs af fluent.Elle passe en revue le parcours de son neveu difficile délaissé par ses parents.Quand donc a eu lieu la fissure au juste ?Devenu délinquant, il a connu la prison.Elle a toujours été là pour lui, malgré ses mensonges, ses agissements incongrus.Elle a fermé les yeux sur les objets de valeurs et l\u2019argent qu\u2019il lui a dérobés.C\u2019est encore une fois à bras ouverts qu\u2019elle le reçoit après qu\u2019il se fut annoncé.La rencontre va mal se passer.Très mal.Fin tragique, violente, qui secoue.La montée dramatique est on ne peut plus prenante.Le deuil des illusions Il y a ce vieux couple qui fait figure de couple idéal.L\u2019homme, atteint d\u2019Alzheimer, vient d\u2019arriver dans un centre spécialisé : une chambre s\u2019est libérée après la mort d\u2019une résidente.Tous les jours, sa femme est auprès de lui.Ils dansent ensemble, se frôlent, s\u2019embrassent tendrement.La femme, plus alerte, n\u2019a que de bons mots sur le compor te- ment exemplaire de son mari durant toute sa vie.La directrice de la résidence et tout le personnel sont en pâmoison devant eux.Et ils se demandent : pourquoi eux, pourquoi pas moi ?Pourquoi une histoire d\u2019amour comme celle-là ne m\u2019est-elle pas arrivée à moi ?Quel est donc le secret d\u2019un tel bonheur amoureux ?Jusqu\u2019à ce qu\u2019on découvre le pot aux roses et que le conte de fées vole en éclats.Pour la directrice du centre, en tout cas.Elle se sent flouée.Comme quoi les apparences peuvent être trompeuses.Parmi les deuils à faire dans la vie, il y a celui de nos illusions.À moins qu\u2019elles nous soient nécessaires, finalement, pour continuer à avancer, à aimer ?Les boutons morts Parmi les nouvelles les plus touchantes figure celle portant le titre Objets inanimés, qui prend des allures d\u2019allégorie.Un garçon de dix ans, une boîte de boutons appartenant à sa grand-mère.Des soldats, des voleurs, des policiers, des alpinistes, des hommes en fuite pourchassés par les nazis : c\u2019est fou tous les personnages, toutes les situations qu\u2019un garçon peut inventer à partir de simples boutons.Mais aujourd\u2019hui, les boutons de la grand-mère refusent de prendre vie.Au- jourd\u2019hui, la nouvelle tombe : les parents du garçon, partis à l\u2019étranger pour renflouer les cof fres de la famille appauvrie, annoncent dans une lettre qu\u2019ils ne rentreront pas au pays.Ce sera plutôt à l\u2019enfant d\u2019aller les rejoindre dans l\u2019exil, avec sa sœur.En laissant la grand-mère derrière.Qui lui dit : « Vous aurez une nouvelle vie, de nouveaux amis, vous serez libres.» Et tandis qu\u2019il abandonne derrière lui ses boutons morts, ces objets inanimés qui l\u2019ont trahi, le garçon ne peut s\u2019empêcher de penser : « Bientôt, je deviendrais quelqu\u2019un d\u2019autre.Je serais alors un peu mor t moi aussi.» Finement ciselée, au plus près de l\u2019état d\u2019esprit du jeune héros af folé, cette nouvelle en amène une autre, plus loin : suite et fin de ces Objets inanimés.Le garçon est devenu un homme.Vingt-cinq ans plus tard, retournant sur les lieux de son enfance, à Varsovie, il rencontre son double, ou plutôt une version antérieure de lui- même: «La scène était irréelle : est-ce que j\u2019aurais eu un jumeau secret, abandonné par mes parents, qui aurait oublié de grandir depuis notre départ?» Cette rencontre du troisième type donne lieu à des échanges animés.Se dessine, derrière, le bilan d\u2019une vie.Et un questionnement du type : que serais-je devenu si j\u2019étais resté ici ?Quant au sor t des boutons de la grand-mère, la fin de l\u2019histoire nous réserve une surprise.Que c\u2019est délicat.Inventif.Et troublant.Nouveau départ La nouvelle la plus frappante est sans doute la première du recueil.C\u2019est extrêmement violent.Et tellement d\u2019actualité.Ça se passe dans un grand hôtel d\u2019une métropole européenne, mais ça pourrait se produire n\u2019importe où.La narratrice assiste à un congrès réunissant la crème de la gastronomie sur le plan international.Une première salve de coups de feu, puis une deuxième\u2026 Attentat terroriste.Du début à la fin, nous nous projetons dans la situation de cette femme.Nous frôlons des blessés avec elle, nous nous cachons avec elle sous une table, puis sous une autre.Nous paniquons avec elle.Et tentons de nous ressaisir.Nous sommes cette femme seule avec elle-même qui lutte à chaque instant pour sa survie.« C\u2019était chacun pour soi et à chacun sa stratégie.Je n\u2019avais qu\u2019une idée : survivre.En réalité, il ne s\u2019agissait pas tout à fait d\u2019une idée, mais d\u2019une sorte de commandement organique, un ordre venu du tréfonds de mon corps.Avance.Cours.Sauve- toi.» Il y aura un carnage, la police qui débarque, un kamikaze bourré d\u2019explosifs\u2026 Terrifiant.Tellement réel.La nouvelle qui clôt le recueil nous met en présence de la même femme, quelques années plus tard.Ce n\u2019est plus elle qui raconte l\u2019histoire cependant.Et on est dans un autre lieu complètement, un autre univers.On est dans la détresse et la beauté mêlées.Dans la mort et la vie entrelacées.Et surtout, dans le recommencement possible, la renaissance à soi-même, à l\u2019amour.La boucle est bel et bien bouclée.Collaboratrice Le Devoir MOURIR, MAIS PAS TROP Agnès Gruda Boréal Montréal, 2016, 264 pages Agnès Gruda, l\u2019émotion nue Après la trahison, au tour de la mort de hanter l\u2019écriture de la nouvelliste my Father, Kerouac dit bien sa fascination pour le français de ses ancêtres : « La langue canadienne-française est la plus puissante au monde.C\u2019est de valeur qu\u2019on peut pas l\u2019étudier au collège, car c\u2019est une des langues les plus \u201c langa- gées \u201d du monde.Elle est non écrite ; elle est la langue de la parole et non de la plume.Elle a grandi des vies des Français venus en Amérique.Elle est formidable, elle est grandiose, cette langue.» « Tout comme il le fait avec sa prose en anglais, poursuit l\u2019universitaire, le français de Kerouac est une entreprise littéraire consciente et délibérée.Quand on connaît bien l\u2019œuvre de Kerouac, on réalise assez vite que tout cela fait par tie d\u2019un grand projet poétique, d\u2019une révolution littéraire.» Derrière le mythe Ces textes inédits nous portent à croire qu\u2019écrire et penser en français étaient devenus une dimension importante de son processus créatif pour l\u2019auteur des Anges vagabonds.La vie est d\u2019hommage vient ainsi jeter une lumière nouvelle sur l\u2019œuvre de Kerouac, sur ses aspirations artistiques et sa volonté de «continenter», comme il l\u2019écrit lui-même.Une quête de liberté qu\u2019il exprime dans son français bâtard, à travers l\u2019oralité et la polyphonie d\u2019une prose influencée par le jazz et la poésie.Et cela, une dizaine d\u2019années avant l\u2019éclosion du joual au Québec.Ayant étudié les révisions que Kerouac a faites dans ses manuscrits, le chercheur a pu constater son souci de corriger ses textes en supprimant cer tains anglicismes pour y insérer le bon mot en français.« Par exemple, il raye \u201c la shoppe \u201d et le remplace par \u201c l\u2019imprimerie \u201d.Il peut choisir d\u2019écrire \u201c À cette heure \u201d à un moment donné, et ensuite choisir une écriture phonétique changeante : \u201c a s t heur \u201d, \u201c a s\u2019t\u2019heure \u201d ou \u201c astheure \u201d.Mais ce qui est particulièrement fascinant, ce sont les fois où il s\u2019éloigne délibérément de la norme française, par exemple, \u201c qu\u2019est-ce que tu faisa \u201d devient après révision \u201cCosse tu faisa \u201d.Pour moi, ces initiatives montrent que son français écrit résulte bel et bien d\u2019une poétique littéraire appliquée, estime Jean-Christophe Cloutier.Car que ce soit ses écrits en français ou en anglais, le langage de Kerouac est toujours un métissage tourbillonnant des langues parlées sur les continents d\u2019Amérique.» Kerouac lisait semble-t-il aussi beaucoup en français.Il possédait des dictionnaires français dans sa bibliothèque.« Tout por te à croire que ses écrits français constituent une partie intégrale de sa poétique», avance-t-il.Par-dessous tout, ces textes nous éclairent sur le processus créatif de Kerouac, sur son bilinguisme fondamental, dans lequel sa langue maternelle semblait occuper la première place.« Se dur pour mue parle l\u2019Angla parse je tou- jour parle le Francas Canadian chenou dans ti-Canada.Encore plus dur s\u2019ecrire en An- gla ; je se comment mai je peu pa, je veu pas ; jveu mexplique pi conte mon histoire pour tous me chum su ma rue peuve comprende cosse jdi.Sa\u2019s plu impor tant que toul restant.Ben, jeecri sistoir icit en Franca la seul maniere ques-j-se.Sa voite interressant ee pa peur.Loome laute bord va changee sa en Angla pour mue e toul monde von com- prende.Je listoire en Franca chenou si quequn veul voir comme j\u2019le ecri.» Chaînon manquant Jean-Christophe Cloutier est d\u2019avis que «sa tendance subversive à bouleverser les structures traditionnelles de la prose américaine et ses percées postmoder- nistes au moyen des formes narratives ont des racines cana- diennes-françaises.» Comme plusieurs, malgré une longue passion pour Kerouac, il n\u2019avait lui-même jamais mesuré à quel point « son moi intime était celui d\u2019un fils du Québec».Serait-on en présence ici d\u2019une sorte de chaînon manquant de son œuvre?La métaphore s\u2019applique très bien à ces textes et à leur relation avec l\u2019œuvre complète de l\u2019écrivain, croit-il.«Kerouac lui- même déclare que Sur le chemin représente la \u201c solution\u201d de toutes ses versions d\u2019On the Road.De plus, il est important de souligner, comme je le dis dans le volume et comme d\u2019autres, tel Joyce Johnson l\u2019a souligné, la rédaction de La nuit est ma femme vient tout juste avant la composition du \u201cRouleau\u201d de On the Road en 1951.D\u2019une certaine façon, le grand \u201cdéblocage \u201d ou la grande trouvaille de sa liber té littéraire commence d\u2019abord avec cette longue confession en français qu\u2019est La nuit est ma femme, qui est un texte tellement beau, tellement émouvant, et où Kerouac révèle plusieurs aspects de son intimité qui nous aident à le comprendre dans sa vraie et grande complexité.» Kerouac est aujourd\u2019hui devenu une sor te de mythe \u2014 une image figée, un peu intouchable, toujours difficile à réviser \u2014, objet de fantasmes et mis au ser vice d\u2019une littérature nationale.«Certains d\u2019entre nous devront peut-être devoir apprivoiser Kerouac de nouveau, juge le chercheur.Mais je crois qu\u2019une très belle découver te attendra ceux et celles qui sauront faire l\u2019ef fort de venir à la rencontre de cet autre Kerouac.» Collaborateur Le Devoir LA VIE EST D\u2019HOMMAGE Jack Kerouac Textes établis et présentés par Jean-Christophe Cloutier Boréal Montréal, 2016, 352 pages SUITE DE LA PAGE F 1 KEROUAC ALAIN ROBERGE LA PRESSE Si l\u2019émotion se glissait au détour dans son premier recueil, Agnès Gruda nous étreint la plupart du temps au tournant dans son deuxième, Mourir, mais pas trop.FRED DEWITT THE ORANGE COUNTY REGIONAL HISTORY CENTER Ces textes nous éclairent sur le processus créatif de Jack Kerouac, sur son bilinguisme fondamental.Tout comme il le fait avec sa prose en anglais, le français de Jack Kerouac est une entreprise littéraire consciente et délibérée Jean-Christophe Cloutier » « « Bientôt, je deviendrais quelqu\u2019un d\u2019autre.Je serais alors un peu mort moi aussi.» D O M I N I C T A R D I F «L\u2019 infaillible façon de tuer un homme / C\u2019est de le payer pour être chômeur » , chantait de sa voix caverneuse Félix Leclerc.Fred Fred, lui, vient de tomber sur le chômage, aussi bien dire de tomber dans un précipice d\u2019oisiveté potentielle.Au point de le tuer ?Pas vraiment, non.« J\u2019éprouve un certain vertige à l\u2019idée du vide qui vient », annonce quand même le narrateur donnant son nom à ce court livre illustré de la main de son auteur, Fred Dom- pierre (qui signait en 2008 un premier roman au Boréal, Presque 39 ans, bientôt 100).Comment notre bonhomme comblera-t-il donc ce vide ?En étirant sa dernière gorgée à la table d\u2019un café italien, en consignant dans un cahier les monologues ahurissants au sujet de ses problèmes gastriques que la ser veuse décharge sur ses clients, en suivant des cours afin de manier une pelle hydraulique, en traînant au parc, ou en se procurant un kit de peinture à numéros, « un patron représentant un chien, un chat et un poussin ».« C\u2019est comme si j\u2019étais chômeur dans La métamorphose, mais au lieu de me changer en cafard, je serais en train de me changer en con », blague double F, exemple typique de l\u2019humour plein d\u2019autodérision de cet Homo nihilis autopro- clamé, personnage aussi attachant que familier de perdant nonchalant, pas si heureux que ça, mais pas si malheureux que ça non plus.Pour des raisons au sujet desquelles il n\u2019est possible que de spéculer, et ne relevant certainement pas de l\u2019effort marketing éclairé, Leméac aura cru bon apposer en quatrième de couver ture de Fred Fred la mention « récit philosophique », une étiquette dont personne pour tant ne se réclame avec enthousiasme en 2016.Malheureuse tentative d\u2019ironie ?Difficile de trancher, mais s\u2019il fallait trouver à ce livre des germes de critique sociale, un ingrédient essen- t iel du genre en question, c\u2019est au cœur de l\u2019amour de son antihéros pour la flânerie qu\u2019il faudrait les exhumer.En se plaisant à ne momentanément pas participer activement à la vie économique, Fred le sans-emploi s\u2019applique aussi à défricher un quotidien à côté de celui dont le travail dicte les limites.À toutes les injonctions invitant les chômeurs à saisir ce temps précieux pour se réinventer et autres fadaises néoli- bérales, l\u2019auteur renvoie la résistance passive d\u2019un gars pour qui rien ne presse.La tendresse de Dompierre pour la philosophie de comptoir et pour les personnages de roman que contient la vraie de vraie vie, bien que pas exactement nouvelle, participe de la même ode aux occasions qu\u2019une ville of fre de se dissoudre dans ses marges.« Entre le café et les promenades au parc, j\u2019ai les pieds qui flottent », obser ve Fred, avec une mélancolie à laquelle les dessins émaillant le récit donnent une densité encore plus grande.Les réflexions à la petite semaine du narrateur sur Dieu et la foi, dont on mesure mal la teneur sarcastique, jurent cependant trop avec la légèreté feinte du reste de ce calepin d\u2019un flâneur.Histoire presque apaisante de par son absence de grande ambition, Fred Fred n\u2019aspire à rien d\u2019autre que de raconter quelques épisodes d\u2019une vie, sans s\u2019entêter à attacher toutes les ficelles.Se mettre le nez dans un petit livre comme celui-là tout comme siroter son verre avec des inconnus au café du coin sont parfois le sel d\u2019une journée judicieusement employée à ne rien faire d\u2019utile et à se reposer de soi-même.Collaborateur Le Devoir FRED FRED Fred Dompierre Leméac Montréal, 2016, 96 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 E T D I M A N C H E 3 A V R I L 2 0 1 6 LITTERATURE F 3 P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 1 Descente.Anne Robillard/Wellan 2/6 Il était une fois à Montréal \u2022 Tome 2 Nos.Michel Langlois/Hurtubise 1/3 Terreur domestique.Une enquête de l\u2019inspecteur.Guillaume Morrissette/Guy Saint-Jean 4/2 Naufrage Biz/Leméac 5/10 La promesse des Gélinas \u2022 Tome 3 Florie France Lorrain/Guy Saint-Jean 3/5 Les hautes montagnes du Portugal Yann Martel/XYZ 8/8 La chambre verte Martine Desjardins/Alto \u2013/1 Vi Kim Thúy/Libre Expression \u2013/1 Ce qui se passe à Cuba reste à Cuba! Amélie Dubois/Les Éditeurs réunis 6/20 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles \u2013/1 Romans étrangers La fille de Brooklyn Guillaume Musso/XO \u2013/1 L\u2019horizon à l\u2019envers Marc Levy/Robert Laffont 1/7 Carnets noirs Stephen King/Albin Michel 2/3 La dame de Zagreb Philip Kerr/Masque 4/5 Inhumaine.Une enquête de Kay Scarpetta Patricia Cornwell/Flammarion Québec 3/4 Désaxé Lars Kepler/Actes Sud 6/7 L\u2019urgence dans la peau.L\u2019impératif de Bourne Eric Lustbader/Grasset \u2013/1 Maestra L.S.Hilton/Robert Laffont 9/2 Before \u2022 Tome 2 L\u2019épilogue Anna Todd/Homme 5/4 City on fire Garth Risk Hallberg/Plon 7/11 Essais québécois Trouve-toi une vie.Chroniques et sautes.Fabien Cloutier/Lux 2/6 Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces.Boucar Diouf/La Presse 3/24 Manifeste des femmes.Pour passer de la colère.Lise Payette/Québec Amérique \u2013/1 La médiocratie Alain Deneault/Lux \u2013/1 Après Charlie.Laïques de tous les pays, mobilisez.Djemila Benhabib/Septentrion 5/4 L\u2019impossible dialogue.Sciences et religions Yves Gingras/Boréal 1/7 Lève la tête, mon frère! Pierre-Luc Bégin | Manon Leriche/du Québécois 6/4 Mauvaise langue Marc Cassivi/Somme toute 4/4 Qui s\u2019occupe du souper?Nathalie Collard/Québec Amérique \u2013/1 Treize verbes pour vivre Marie Laberge/Québec Amérique 9/21 Essais étrangers La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard 1/10 Il est avantageux d\u2019avoir où aller Emmanuel Carrère/POL 2/3 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 4/6 Murmures à la jeunesse Christiane Taubira/Philippe Rey 3/3 La machine est ton seigneur et ton maître Jenny Chan | Lizhi Xu | Yang/Agone \u2013/1 Sonnez, merveilles! Kent Nagano | Inge Kloepfer | Isabelle Gabolde/Boréal 10/4 Palestine Noam Chomsky | Ilan Pappé/Écosociété \u2013/1 L\u2019esprit du judaïsme Bernard-Henri Lévy/Grasset 6/2 La pipe d\u2019Oppen Paul Auster/Actes Sud \u2013/1 Carnets de l\u2019incarnation.Textes choisis, 2002-2015 Nancy Huston/Actes Sud 5/2 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 21 au 27 mars 2016 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.Fonds universitaires : \u2022 Littérature, Philosophie, Sciences humaines \u2022 Pléiade Art québécois et international Livres d\u2019art et livres d\u2019artiste Livres anciens avant 1800 Automatistes, Éditions Erta, Refus Global.Bel espace chaleureux pour artistes en arts visuels \u2022 Consultez notre site web pour les tarifs 2016 Salle disponible sans frais pour lancement de livre ou autre événement littéraire 1317, avenue du Mont-Royal Est, Montréal Mathieu Bertrand, Libraire \u2022 514 522-8848 \u2022 1 888 522-8848 www.bonheurdoccasion.com ACHAT À DOMICILE 514-914-2142 ESPACE LOCATIF DISPONIBLE L I B R A I R I E G A L E R I E C H R I S T I A N D E S M E U L E S D e Sainte-Madeleine, PQ, à Saint-Louis-du-Ha ! Ha !, de l\u2019éternelle poutine au pâté chinois, à travers une farce initiatique burlesque à la Candide de Voltaire, David Dorais plie, étire et égratigne quelques symboles de la culture populaire québécoise.Une «épopée touristique » qui entend nous faire voir le meilleur (ou le pire) du Québec.Employée de La Belle Province, une chaîne de fast-food spécialisée en chiens chauds, hambourgeois, frites et pou- tine, Fleurette, la narratrice de Oh ! La belle province, a éprouvé le besoin de se changer les idées après avoir été victime d\u2019une attaque à main armée.Les deux jours de congé proposés par le gérant, Taouk, vont lui permettre de s\u2019offrir un rapide « road trip » pour aller fêter la Saint-Jean- Baptiste à Cabano \u2014 où se déroule aussi un célèbre festival du « chien chaud » qui vaut, semble-t-il, le déplacement.Prenant le métro jusqu\u2019à l\u2019extrémité est de la ligne ver te, la jeune femme, pour qui « dans chaque événement qui nous arrive, il y a une pépite d\u2019or à découvrir », fait un premier arrêt au Buffet de Platon.Elle y goûte dans l\u2019enthousiasme la cuisine multieth- nique du restaurant, les gyros de Pythagore, les fish\u2019n\u2019chips de Shakespeare, le poulet aux ananas de Confucius.Un haut lieu de la gastronomie internationale qui «permet de réfléchir en même temps qu\u2019on mange».Elle va y faire la rencontre de Jehannyne, une retraitée qui vit la moitié de l\u2019année dans son « campeur », sillonnant la province d\u2019un bout à l\u2019autre, qui lui of fre de faire un bout de chemin.Premier arrêt sur la route des saveurs locales et du kitsch au célèbre camping Sainte-Madeleine, en bordure de l\u2019autoroute 20.C\u2019est un nouveau monde qui s\u2019of fre à elle : « une ronde de pantoufles en phentex multicolores, de galets peints où s\u2019amusent chats et goélands, de poupées en paille représentant cultivateurs et fermières, de courtepointes dont les morceaux de tissu l\u2019étourdissent comme un kaléidoscope, de lavettes en laine, de napperons en macramé, de linges à vaisselle brodés, de bougies sculptées, de sachets de sent-bon\u2026 » Autant d\u2019exemples « du génie de notre peuple » et des fruits de nos « fiers bizouneux».Un autre lift la dépose ensuite au fameux Madrid, haut lieu de la pause-café autoroutière.De là, en compagnie d\u2019une prof d\u2019université qui prépare un livre au titre alléchant, Province ou pays?La poutine à saveur politique, elle goûte à la philosophie de Ti-Pop, chef d\u2019un grand restaurant de Québec qui croit avec ferveur que la poutine est le meilleur symbole d\u2019intégration.Poutine italienne, mexicaine ou poutine poulet au beurre : elle peut « accueillir tous les accompagnements du monde».De là, la jeune femme atterrit entre les mains fermes et habiles de Violante (sic), une camionneuse qui l\u2019emmène jusqu\u2019à Cabano (avec en prime un arrêt au septième ciel).En cours de route, Violante (re- sic) lui explique la « signification profonde » des événe- ments qu\u2019elle a vécus.Le cambriolage par un anglophone à 17 h 59 symbolise bien sûr la Conquête de 1759.Alors que sa visite au Buf fet de Platon résonne encore : « On critique pas : on est tolérants.On aime recevoir la sagesse des étrangers.Écouter leurs histoires, apprendre d\u2019où ils viennent.Notre accueil des cultures du monde se fait sans discrimination.» Né à Québec en 1975, l\u2019auteur de cet exercice d\u2019ethnologie narquoise enseigne la littérature au cégep de Sorel- Tracy.Après deux recueils de nouvelles, Les cinq saisons du moine et Cabinet des curiosités (L\u2019Instant même, 2005 et 2010), cette caricature où s\u2019exprime son goût pour les inventaires est un peu dans la veine de Plus loin (Boréal), le roman de la route qu\u2019il avait signé avec Marie-Ève Mathieu en 2008.Traquant le dérisoire sous l\u2019ordinaire, les injonctions festives et les bondieuseries nationales, Oh ! La belle province ! contient quelques scènes hilarantes, « elvisgrat- tonesques ».Comme ce baptême au sirop d\u2019érable de Wong Wing, un touriste chinois qui rêve d\u2019ouvrir un restaurant québécois en Chine, suivi d\u2019une communion avec des cubes de P\u2019tit Québec.Son héroïne naïve, el le, après un morceau d\u2019anthologie érotique impliquant quelques pogos, ira tranquillement retour ner se faire tondre la laine sur le dos au salaire minimum.Un voyage ironique au pays du kitsch \u2014 qui n\u2019est pas tout à fait le quétaine tout en l \u2019étant par fois \u2014, qu\u2019 i l s\u2019agisse de gastronomie, de rapports humains ou d\u2019artisanat.Grinçant.Collaborateur Le Devoir OH ! LA BELLE PROVINCE ! David Dorais Leméac Montréal, 2016, 176 pages Le voyage gourmand de David Dorais Une « épopée touristique » et caricaturale au pays du Québec POLAR LA PISCINE Jonathan Gaudet Héliotrope/Noir Montréal, 2016, 426 pages Fondée il y a déjà dix ans, la petite maison montréalaise Héliotrope diversifie de plus en plus ses activités ; la collection Noir en est un bon exemple.Consacrée au polar et au thriller, Noir regroupe maintenant quatre titres avec la publication toute récente de ce livre de Jonathan Gaudet.Présentation soignée, écriture « différente » et sujet « limite » semblent caractériser les livres publiés dans cette série \u2014 nous avons déjà parlé du tout premier, Une église pour les oiseaux de Maureen Martineau \u2014, et La piscine ne fait pas exception à cette règle.Ici, un accident grave survient à la centrale nucléaire près du grand fleuve \u2014 qui ne peut être que celle de Gentilly \u2014 et l\u2019une des soi-disant victimes resurgit plus d\u2019une dizaine d\u2019années plus tard, déclenchant une série d\u2019événements aussi violents que traumatisants.Disons que ce n\u2019est pas d\u2019abord par son intrigue que le roman de Gaudet s\u2019impose ; situer un accident nucléaire au Québec alors que la seule centrale existante est stoppée depuis des lunes, et même en cours de démantèlement, ce n\u2019est pas la meilleure des idées.Par contre, la qualité de l\u2019écriture de l\u2019auteur est évidente.On y sent une corrélation profonde entre la nature et les personnages, une sorte de symbiose souvent étonnante qui fait parfois songer à certains passages d\u2019Anima de Wajdi Mouawad.On souhaiterait toutefois voir les relations entre les personnages \u2014 entre la mère et la fille, par exemple \u2014 plus approfondies\u2026 mais cela viendra peut-être avec le prochain livre de Gaudet.Michel Bélair JEUNESSE PANIQUE EN FORÊT Christiane Duchesne Boréal Maboul Montréal, 2016, 56 pages Robert et Fernand entreprennent leur deuxième tour du monde.Mais quel chemin emprunter cette fois-ci ?Le nord?Une longue route qui demande de contourner la forêt, affronter l\u2019océan, ou alors le sud qui les conduit dans le désert ?Le plus simple, croient-ils, sera de piquer tout droit au centre de la forêt.Mais la forêt profonde peut rapidement perdre ceux qui s\u2019y risquent\u2026 Et, c\u2019est parti pour une autre aventure conduite par ce duo hétéroclite.Il va s\u2019en dire qu\u2019une alliance entre un cheval froussard et un cochon à l\u2019imagination fertile ne peut que laisser place à beaucoup d\u2019inconnu.La nature et la personnalité des héros jouent pour beaucoup dans l\u2019intérêt de cette énième série, tout comme le rythme, cadencé, l\u2019écriture pétillante et le ton bon enfant de Duchesne.Le crayonné tout simple de Geneviève Côté attire par ailleurs l\u2019œil.Les formes rondes et l\u2019expression dans le visage des personnages accompagnent avec doigté ce conte animalier.Une mignonne série.Marie Fradette Un (autre) calepin d\u2019un flâneur Fred Dompierre imagine le chômage en rare occasion de prendre le temps de ne rien faire LEMÉAC Illustration tirée du livre JOHANNIE VERREAULT Né à Québec, l\u2019auteur de cet exercice d\u2019ethnologie narquoise enseigne la littérature au cégep de Sorel-Tracy. G U Y L A I N E M A S S O U T R E A vec ce beau titre, Mourir et puis sauter sur son cheval, tiré d\u2019un vers du poète Os- sip Mandelstam, David Bosc donne chez Verdier, petit éditeur de textes souvent originaux et précieux, un petit livre de 80 pages incandescentes, un de ces romans aptes à émouvoir les amateurs de littérature.Il s\u2019agit de sentir de l\u2019intérieur la folie de Sonia, nourrie de poésie et de peinture.«La fille est nue, blanche, sur le tapis du hall.De la lumière se prend à la sueur de son dos.Elle appuie son front, ses joues l\u2019une après l\u2019autre, à la boule de pierre bleue de la rampe d\u2019escalier.Le concierge la regarde, sidéré.La fille ne le voit pas.» C\u2019est sur ce tableau que le lecteur rencontrera Sonia, 23 ans, qui vient de mettre fin à ses jours.Artiste espagnole, fille d\u2019ambassadeur vivant à Londres, celle-ci a tenu un cahier de rêves et laissé des dessins.On entre dans son imaginaire cultivé et dans le drame de ses visions.Ce monologue intime est rempli de beauté.On découvre la métamorphose de la fille, de plus en plus malade, qui vit son état tel un grand poème.« Jouir, bondir, s\u2019évanouir, libérer hors de sa bouche un flot de paroles sans suite.Car le propre du langage est précisément dans ces suites et poursuites auxquelles il commande sans relâche», écrit-elle.En un texte superbe et dense, elle s\u2019interroge sur sa place dans le monde, sur la béance du mythe où elle se pense figurer et sur l\u2019amour des bêtes dont elle se sent dévorée.Le récit por te une for te charge poétique, car Sonia rêve d\u2019« aboucher les désirs ».La for te composante corporelle qui a envahi l\u2019esprit de la jeune fille donne au lyrisme de Bosc une forme originale et divagante.La mort apparaîtra à Sonia au terme d\u2019un exorcisme, presque par surprise, dans l\u2019écriture du vouloir-vivre à fond que la nature incorporée lui aura suggéré.Les gestes de Sonia sont des rituels.Elle croit pouvoir se fondre parmi les espèces animales les plus légères, insectes, fourmis, grenouilles, hirondelles\u2026 « Faire un pas supplémentaire, un pas au- delà, un saut hors de la chose et de la cadence », désire-t-elle encore, avant de passer à l\u2019acte final.Ce fait divers inspire ainsi à Bosc un accompagnement poétique de haute tenue, raf finé et subtil , où tout est à la fois inventé et por té en écho par l\u2019ar t et la philosophie.Passions sauvages Le démon de la vie de Patrick Grainville est un roman, sans visée de réal isme.Mené comme une parabole, il met en scène Luc et Louise, amants âgés de 14 ans, en rébellion contre leurs parents, qui ont une liaison, et en pleine décou- ver te du voisinage.Roman d\u2019apprentissage ! direz-vous avec raison ; sauf que l\u2019intérêt se déplace vers la maison d\u2019à côté, d\u2019où un tigre va brusquement surgir et s\u2019échapper.Sans raconter les péripéties de la chasse au tigre ni les intrigues autour des caractères typés qui s\u2019y adonnent, disons que ce fauve polarise des passions sauvages, exacerbées par le danger.Grainville mène rondement ses histoires, toujours un peu les mêmes, qu\u2019on soit en Afrique, en France ou ail leurs.On voyage également ici puisque ce tigre permet un long détour en Asie, dans les pays où il est un dieu, même si cet écart nous ramène en Provence.Ce qui plaira ici, surtout, est moins la rencontre rocambolesque avec la Star, Brigitte Bardot pour la nommer, que ces pages enlevées où l\u2019animalité s\u2019humanise, tandis que l\u2019humain fait la preuve de sa bestialité.Pas question de vulgarité ni de dépravation, non.Torride, c\u2019est l\u2019amour, la passion qui se trompe, qui trompe, qui fait vivre la rage et la fierté, la joie et le désespoir aux prédateurs déchaînés.Le démon de la vie, c\u2019est un tigre magnifique qui rôde comme jadis les génies, les faunes, les dr yades que les jeunes gens croient voir et croiser.La Provence aime la corrida, mais ce sont les ombres de l\u2019irréalité qui sont to- réées.Les âmes y paraissent zébrées de roux, les grif fes plus acérées, les gueules très sanguinaires, et les racines de la sauvagerie profondément agrippées au cœur de la montagne.Tous les personnages s\u2019ensauvagent.Grainville raffole de ces ambiances théâtrales, circas- siennes, du trop-plein débordant de la jeunesse, où le passage de l\u2019adolescence à l\u2019âge adulte est une fête cruelle, un potlatch, une orgie qui laissera les par ticipants exsangues.D\u2019extase en extase, l\u2019onirisme de ses romans repose sur des thèmes simples, une intrigue vivement menée, un jardin des délices où l\u2019enfer est déployé.Collaboratrice Le Devoir MOURIR ET PUIS SAUTER SUR SON CHEVAL David Bosc Verdier Lagrasse, 2016, 88 pages LE DÉMON DE LA VIE Patrick Grainville Seuil Paris, 2016, 275 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 E T D I M A N C H E 3 A V R I L 2 0 1 6 L I T T É R A T U R E F 4 C omédien à la diction mâchée, habité par l\u2019importance quasi maniaque du mot juste, la recherche d\u2019un rythme et d\u2019une sonorité, la littérature et la vie, pour Fabrice Luchini, sont depuis longtemps des choses inséparables.C\u2019est même l\u2019une des plus grandes découvertes de sa vie.«Que la littérature, l\u2019œuvre, la puissance des auteurs, n\u2019est pas dans une université séparée de la réalité, elle n\u2019est pas là seulement quand l\u2019acteur est sur scène.Quelle dif férence entre la scène et la vie?» Son tout premier livre, autobiographique sans être au sens strict une autobiographie, Comédie française (sous- titré Ça a commencé comme ça\u2026) porte l\u2019étiquette assez juste d\u2019« autoportrait littéraire».C\u2019est aussi \u2014 peut- être surtout ?\u2014 une sorte de promenade littéraire en compagnie de Céline, Nietzsche, Philippe Muray, Barthes, Molière et Rimbaud.Né Robert Luchini en 1951 à Paris dans une famille d\u2019immigrants italiens, fils de marchand de fruits et légumes devenu « Fabrice » quand il s\u2019est mis à travailler comme garçon coiffeur à 14 ans dans un chic salon du 16e arrondissement parisien (c\u2019était Jean-Octave ou Fabrice, raconte-t-il), l\u2019acteur est né une seconde fois quand il a joué dans Perceval le Gallois (1978), le film extraterrestre d\u2019Éric Rohmer.Avant cela, avec sa « tête de coif feur non sexué», la découverte du théâtre à travers le fameux cours d\u2019art dramatique de Jean-Laurent Cochet avait été miraculeuse et salutaire.Tout comme sa découverte de l\u2019immense et immonde Louis-Ferdinand Céline, sa plus grande rencontre.À 17 ans, une amie lui avait mis le Voyage au bout de la nuit entre les mains.Une trouvaille saisissante, le début d\u2019une véritable histoire d\u2019amour.Plus tard, beaucoup plus tard, en 1985, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud lui ont demandé d\u2019interpréter des textes de Céline sur scène.Il choisira naturellement des extraits du Voyage, dont il apprenait depuis longtemps des pages par cœur et par passion.Vingt-cinq ans plus tard, la féerie continue.«On n\u2019est pas dans la littérature : on est dans la vie.Céline, comme La Fontaine, comme Villon, comme Rabelais, comme Rimbaud, fait entrer la vie dans la littérature.» Et encore : « Céline jette un regard d\u2019amour sur ce qui, avant lui, était perdu et pas même nommé.Ça n\u2019est jamais solennel.Jamais universitaire.Il touche plus qu\u2019aucun autre au tragique de la condition humaine et on a l\u2019impression qu\u2019il nous parle comme on le fait à un comptoir ou à une terrasse.» On retrouve dans Comédie française sa faconde habituelle, son humour pince-sans-rire et mordant, son intelligence par fois exubérante de self-made man.Les amateurs fidèles reconnaîtront aussi par fois des extraits de ses spectacles.Peut-être aurait-il pu être plus généreux ?Offrir plus d\u2019inédit ?On comprendra qu\u2019il s\u2019en garde pour la scène.Pour la parole haute et vivante, celle-là des rues imaginaires et des grands livres.« La langue vivante, je ne l\u2019ai pas apprise à l\u2019école.» Elle courait plutôt, raconte-t-il, quand il était enfant, dans le quartier des Abbesses.« J\u2019aurais tant aimé être de gauche, avoue-t-il sans rire, mais la dif ficulté pour y arriver me semble un peu au-dessus de mes forces.» Ni de gauche ni tout à fait de droite, Luchini est une sorte de misanthrope qui fait de petites apparitions sous les projecteurs.« Je suis Alceste.Et je m\u2019indigne parce que la relation la plus élémentaire, la cour toisie, l\u2019échange de regards ont été anéantis pour être remplacés par des rapports mécaniques, fonctionnels, performants, dépourvus de mélodie.» Tantôt cabotin ou provocateur, tantôt touchant et discret, mais toujours sincère, Luchini reste par-dessous tout humble devant le mystère du verbe et de la poésie.C\u2019est quelqu\u2019un qui cherche, c\u2019est l\u2019évidence, sur les traces du Rimbaud de L\u2019alchimie du verbe.Un mystère que Luchini a rencontré dans les livres et après lequel il court depuis.« La poésie, c\u2019est une rumination.C\u2019est une exigence dix fois plus difficile qu\u2019un texte de théâtre.La poésie demande une vulnérabilité, une capacité d\u2019être fécondé.Elle m\u2019accompagne : avec elle, j\u2019essaye d\u2019avancer dans le mystère du verbe et de la création, et je fais honnêtement commerce de ce qui me hante.» Dans sa cour te préface à l\u2019édition québécoise, il en profite pour affirmer que les séjours qu\u2019il a faits à Montréal et à Québec à l\u2019occasion de ses spectacles ont été des moments «quasiment essentiels ».« Je n\u2019ai jamais vu nulle part une telle résistance, un si fort génie de vitalité pour la langue.» On veut bien le croire.Ce qui l\u2019obsède, ce qui l\u2019a « construit, et qui est aussi source (relative) de malheur chez lui, c\u2019est \u201c l\u2019admiration pour les génies, et la recherche frénétique et pathétique d\u2019une note qui se voudrait être la note parfaite musicale.\u201d » N\u2019est- ce pas la définition d\u2019un alchimiste ?Un solitaire fiévreux possédé par le sens du spectacle, entouré de ses flacons, de vapeurs qui ensorcellent, cherchant à transformer l\u2019ordinaire en paillettes d\u2019éternité.cdesmeules@ledevoir.com COMÉDIE FRANÇAISE Fabrice Luchini Flammarion Québec Montréal, 2016, 256 pages Luchini, alchimiste du verbe Promenade littéraire en compagnie de Céline, Nietzsche, Muray, Barthes et Rimbaud David Bosc signe un percutant récit sur la psychose et l\u2019hallucination.Patrick Grainville, romancier de l\u2019adolescence, peint les passions condamnées que la cavale d\u2019un tigre symbolise.Chez l\u2019un comme chez l\u2019autre, on plonge dans des émois intenses en liberté.ROMAN FRANÇAIS Ces obscurs objets du désir David Bosc et Patrick Grainville fixent des émois intenses en liberté M I C H E L B É L A I R L e printemps se montre le bout du nez dans la Sérénissime ; l\u2019air, la lumière, la douceur du ciel, tout invite au calme, presque à la contemplation.Même enfoui sous la paperasse, le commissaire Bru- netti s\u2019apprête donc à prendre les choses mollo ; encore plus qu\u2019à l\u2019habitude même.Mais voi là que tous ses projets d\u2019école buissonnière s\u2019ef fondrent à la suite d\u2019un appel de la Biblioteca Me- rula.Des livres précieux ont été vandalisés et plusieurs autres semblent manquer à l\u2019appel.Brunetti se lance du coup dans une enquête qui va l \u2019amener à réfléchir sur Ter tul l ien et les pères de l \u2019Église, alors qu\u2019 i l met le pied dans un monde qu\u2019il ne soupçonnait pas : celui du marché des livres anciens.Complot universel Tout de suite on soupçonne un chercheur américain venu travailler là depuis quelques mois.Rapidement, Brunetti découvre que la lettre de recommandation tout comme la copie de passeport qu\u2019il a présentées sont fausses.Pire, le « professeur Nickerson de l \u2019Université du Kansas » est un faussaire\u2026 italien.Le décompte des per tes s\u2019avère catastrophique ; des dizaines de livres anciens ont disparu et un grand nombre de pages individuelles ont été découpées dans une quarantaine des plus précieux titres de la petite bibliothèque.Ses collections comme son financement et son existence sont du fait même mis en danger.C\u2019est le drame.Surtout que le vol n\u2019a pu réussir qu\u2019avec l\u2019aide d\u2019un complice.Ou même de plusieurs.Pour tant, l \u2019enquête ne mène nulle par t .Aucune piste, aucun témoin.À l\u2019exception d\u2019un autre habitué de la Merula surnommé Tertul- lien, qui y consulte les écrits de son homonyme et qui devrait bien avoir vu qu\u2019il se passait quelque chose\u2026 Sauf qu\u2019il est retrouvé mort chez lui, le crâne défoncé.Br u- netti par tira de là pour découvrir le pot aux roses et l\u2019ampleur insoupçonnée des dommages.Tertullien, Aldo Franchini de son vrai nom, est un prêtre défroqué, menteur, voleur et maître chanteur comme le commissaire l\u2019apprendra par le frère de la victime.Une fois qu\u2019il le saura et qu\u2019il se mettra à fouiller la vie du personnage, les choses iront très vite et l\u2019enquête sera résolue.Mais encore une fois, comme dans tous les livres de Donna Leon, il pourrait facilement ne pas y avoir d\u2019enquête\u2026 Ce qui compte ici, c\u2019est le printemps qui rôde à Venise.L\u2019occasion aussi de réfléchir sur le monde dans lequel nous vivons et où plus rien n\u2019échappe à la cupidité.Cela touche autant la corruption institutionnalisée qui sévit à Venise que le monde des livres anciens et tous les petits trafics plus ou moins ordinaires auxquels se livrent par tout des truands sans culture et sans morale.Ou, pire, des hommes qui aspirent au pouvoir.C\u2019est une histoire contemporaine, universelle, qui déborde amplement des canaux de la Séri- nissime pour nous rejoindre tous où que nous soyons\u2026 À travers tout cela \u2014 malgré tout cela ! \u2014, il ressort finalement l \u2019impor tance primordiale de reconnaître et de se nourrir de la beauté sous toutes ses formes : reflet de soleil sur les façades du Grand Canal, page enluminée il y a presque mille ans, odeur de printemps, sourire dif - fus\u2026 Même des amis chers avec lesquels on par tage un minimum de joies ordinaires, de culture et de valeurs communes, comme Guido et Paola Brunetti, purs reflets de leur auteure américaine exilée à Venise depuis des décennies.Je le dis sans gêne : les amis de Donna Leon sont mes amis\u2026 Collaborateur Le Devoir BRUNETTI ENTRE LES LIGNES Donna Leon Traduit de l\u2019anglais par Gabriella Zimmermann Calmann-Lévy Paris, 2016, 300 pages POLAR Des vandales ordinaires Le commissaire Brunetti enquête sur le lucratif marché des livres anciens RAFA RIVAS AGENCE FRANCE-PRESSE «Je n\u2019ai jamais vu nulle part une telle résistance, un si fort génie de vitalité pour la langue», écrit Fabrice Luchini à propos du Québec, où il s\u2019est produit à quelques reprises.CHRISTIAN DESMEULES «La poésie, c\u2019est une rumination.C\u2019est une exigence dix fois plus difficile qu\u2019un texte de théâtre.» FREDRIK VON ERICHSEN AGENCE FRANCE-PRESSE La figure du tigre polarise des passions sauvages, exacerbées par le danger, dans le roman de Patrick Grainville. «L a mor t a pour nous la vraisemblance, la réalité de notre voyage sur la lune pour un zèbre.» Jim Harrison écrivait ceci à 34 ans, dans une note liminaire à Wolf, mémoires fictifs, son premier roman paru en 1971.Je me souviens du trouble éblouissement jeté comme un sort par la force brute de cette prose que je lisais au tournant du millénaire sur la galerie du vieux chalet familial, tandis qu\u2019un balbuzard campait dans le faîte d\u2019un tremble mort au bord du lac.Qui était donc cet étrange hybride qui pêchait comme Hemingway et buvait comme Bukowski ?La prose était d\u2019une singulière densité, saturée de mémoire et d\u2019informations, truffée d\u2019attention aux détails et de rude sagesse.Chaque phrase déroulait son mouvement et son sens concentré comme une harmonique profonde.Je suis entré dans Harrison par cette grande porte que formaient les cinq premières œuvres de fiction rassemblées dans la collection « Bouquins » chez Laffont.Une expérience de lecture, de celles qui vous avalent et vous recrachent comme le ferait n\u2019importe quel univers.La texture de la réalité ne sera jamais plus tout à fait la même, ensuite.Harrison avait auparavant été un poète publié.Il est décédé samedi dernier d\u2019un infarctus au milieu de la sécheresse fauve et azurée de cet Arizona dont il décrivit si bien les paysages et la lumière dans Beige dolo- rosa, novella dans laquelle un prof d\u2019université en congé forcé et soupçonné de harcèlement sexuel se donnait pour mission de rebaptiser poétiquement tous les oiseaux qu\u2019il rencontrait.De Patagonia, le village de moins de 1000 âmes dans les parages duquel il vivait retiré et où, la veille de Pâques, il a pris son envol vers les grandes chasses éternelles, il a écrit qu\u2019il était «ridiculement beau».Cette consolation que cer tains esprits recherchent dans la vie sauvage court à travers la trentaine de livres qu\u2019il laisse, mais l\u2019existence de Harrison fut tout sauf beige, lui qu\u2019un légendaire appétit de vivre, autre mamelle de l\u2019œu- vre, auréolait d\u2019une réputation de gourmet flirtant avec la goinfrerie.La silhouette était à l\u2019avenant.Il semble avoir tout de même eu la papille délicate, comme pourrait en attester sa préférence avouée pour certains grands crus du genre Romanée-Conti 1953.Avec des commensaux comme Orson Welles, autre redoutable fourchette, autre respectable tour de taille, aucune raison de se priver.Impossible d\u2019en douter : ce cœur qui aura attendu 78 ans pour demander grâce était fait solide.Je suis assis à ma table de travail près d\u2019une pile de livres de Jim Harrison, avec ce beau problème : lequel relirais-je en premier ?Je veux dire : si j\u2019avais le temps, tout le temps de me métamorphoser en nécrologue littéraire sérieux\u2026 Les premiers titres à m\u2019attirer, au moment de poser ce regard jugeur sur une œuvre en forme de parcours désormais accompli, sont ceux de ses fictions les plus ouvertement autobiographiques.Peut-être parce que, en poursuivant le fantôme de Hemingway \u2014 dont il niait toute influence sur son écriture, mais quid du mythe ?\u2014 de Key West au Montana en passant par le Nord-Michigan, Harrison est parvenu à transformer sa vie sinon en légende, du moins en chapitre d\u2019une épopée : lecteur de René Char, ami de Jack Nicholson, chasseur borgne, macho fini, l\u2019école de Mis- soula, Hollywood, la France\u2026 Oui, revenir à la puissance de frappe initiale de Wolf, mémoires fictives.Ou retourner musarder dans «Traces», ce récit d\u2019une éducation littéraire qui complète le triptyque de novellas intitulé L\u2019été où il faillit mourir et où l\u2019on voit passer, sous leur vrai nom, entre les moiteurs arrosées de cocktails de Key West et le grand air roboratif des collines du Montana, son pote Tom McGuane et un débutant inconnu au bataillon: Truman Capote.Et parlant d\u2019autobiographie, où est donc passé mon exemplaire de presse d\u2019En marge, le livre de mémoires du Gros Jim paru en 2003 ?Dans quel déménagement, quelle maisonnette de fond de rang ou chalet cerné par la forêt a-t- il disparu?La pile qui trône dans mon antre est bien loin de faire trente livres d\u2019épaisseur et ma culture harrisonnienne comporte des trous.J\u2019ai lu Légendes d\u2019automne, dont la parution intégrale dans un seul numéro d\u2019Esquire en 1978 va conférer la célébrité à cet auteur confidentiel et quadragénaire.Mais pas Dalva qui, dix ans plus tard, vient confirmer sa place au rang des écrivains américains de premier plan.Pas tout à fait là-haut, avec les Roth, DeLillo et compagnie.Mais pas loin.Un de ces auteurs apparemment plus appréciés du public et des éditeurs français que dans son propre pays, qu\u2019il qualifia un jour de «Disneyland fasciste ».Cet écrivain plus grand que nature, identifié de manière quasi caricaturale aux clichés sur les grands espaces, mais logeant aux antipodes de l\u2019insipide végétarisme dans lequel est en train de se dissoudre une partie du mouvement environnemental, doublé au surcroît d\u2019un disciple de Rabelais, c\u2019était presque trop beau pour Paris.Et si l\u2019Amérique, à laquelle il ne pardonna jamais d\u2019avoir tenté d\u2019exterminer les Indiens, était le monde selon Disney, Harrison, lui, voulait bien être l\u2019ogre de service.Peut-être que la production, un peu limitée thématiquement, a eu tendance, avec le temps, à se répéter.Peut-être aussi que Big Jim, avec ses personnages d\u2019hommes vieillissants qui passent des centaines de pages à baver sur des jeunes femmes avenantes et délurées, n\u2019a pas beaucoup d\u2019amis dans les campus politiquement corrects.La prochaine fois que je verrai un ours, comment savoir si ce ne sera pas lui, réincarné ?Il s\u2019identifiait, écrit Serge Lentz dans sa préface au volume édité chez Laffont, à cet animal que John Muir a décrit ainsi : « L\u2019ours est fait de la même poussière que nous, il respire la même brise et boit la même eau, sa vie n\u2019est pas longue, elle n\u2019est pas courte, elle ne connaît pas de début, pas de fin, elle ne se charge d\u2019aucune contrainte, d\u2019aucun projet, elle est au-dessus des accidents du temps et ses années se succèdent, sans repères, sans limites et deviennent ainsi égales à l\u2019éternité.» La bête que l\u2019écriture inventa Requiem pour Jim Harrison, né dans le bois, mort au désert.Entre ogre et ours, il vécut.L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 E T D I M A N C H E 3 A V R I L 2 0 1 6 L I V R E S F 5 ALBIN MICHEL P h o t o a u t e u r © B r u n o C h a r o i x ; c o u v e r t u r e © P l a i n p i c t u r e / W e s t e n d 6 1 .LE NOUVEAU ROMAN PIERRE LEMAITRE DE PRIX GONCOURT 2013 « On ne peut pas avoir 12 ans et être un assassin » Antoine WYATT MCSPADDEN ASSOCIATED PRESS Jim Harrison est décédé samedi dernier d\u2019un infarctus au milieu de la sécheresse fauve et azurée de cet Arizona dont il décrivit si bien les paysages et la lumière dans Beige dolorosa.C H R I S T I A N D E S M E U L E S Cela pourrait être un roman «écologiste», un éloge de la nature sauvage et des combats d\u2019avant-garde.Un drame sudiste où les bons affrontent les méchants.Mais ce serait beaucoup trop simple.Et vite oublier que là où il y a de l\u2019homme, il y a aussi de «l\u2019hommerie».Peindre l\u2019humanité tordue et nuancée, c\u2019est un peu la spécialité de Ron Rash, né en Caroline du Sud en 1953, professeur de création littéraire, poète, auteur de cinq romans et de cinq recueils de nouvelles (dont Incandescences, Seuil, 2015).Dans des situations en apparence banales, avec une attention fine aux détails, l\u2019Américain sait creuser lentement jusqu\u2019à ce qu\u2019apparaissent les failles radicales, les blessures du passé, la fragilité sous le roc des apparences.Le chant de la Tamas- see ne fait pas exception.Séparant la Caroline du Sud de la Géorgie, la rivière Tamassee est un joyau du patrimoine des Appalaches.En visite avec sa famille du Minnesota, une fillette de 12 ans s\u2019y est noyée, happée par un tourbillon.Mais son corps est resté coincé sous un rocher, rendant dif ficile de le récupérer.Pour les parents, pressés de faire leur deuil, la solution serait de construire un barrage temporaire pour accéder au lit de la rivière.Or, la rivière est exceptionnellement protégée par le « National Wild and Scenic River Act », une loi fédérale de 1968 qui interdit d\u2019en perturber le cours.Par conséquent, cet enjeu transforme une affaire d\u2019abord humaine, locale et familiale en une vraie bataille rangée.D\u2019un côté, des militants écologistes qui craignent que cette affaire vienne créer un précédent et ouvrir la por te à des promoteurs immobiliers sans scrupule.De l\u2019autre, les parents et leurs avocats, des partisans du « gros bon sens » et des puissants \u2014 parmi lesquels se trouvent aussi souvent des promoteurs immobiliers sans scrupule.De frontière géographique, la rivière devient alors un mur qui sépare les valeurs et les mentalités.Prise entre les deux camps, observatrice et narratrice, mais aussi protagoniste puisqu\u2019elle est originaire de l \u2019endroit, Maggie, une jeune photographe du Washington Post dépêchée sur les lieux.Ce retour aux sources est pour elle l\u2019occasion de revoir son père, aujourd\u2019hui cancéreux, avec lequel elle est en froid depuis qu\u2019elle a quitté la région pour faire ses études universitaires.L\u2019homme, debout et seul dans sa petite ferme laissée à l\u2019abandon, ne se privera pas de l\u2019accuser de se retourner contre ceux parmi lesquels elle a grandi.Tandis que les deux camps s\u2019af frontent et que le corps de la fillette se décompose au fond de la rivière, la jeune photographe tombera peu à peu amoureuse de son collègue, un vétéran journaliste du Rwanda et du Kosovo, qui porte à sa façon sa part de cicatrices \u2014 i l a perdu sa femme et sa fille dans un accident d\u2019auto.La trame du Chant de la Ta- massee, roman sobre et maîtrisé d\u2019abord paru en 2004, Ron Rash la tisse avec les trois brins du deuil, réel ou symbolique, d\u2019un père pour sa fille.Le décor de cette histoire intime et politique, que l\u2019écrivain campe au cœur des Ap- palaches sudistes \u2014 qu\u2019il connaît parce qu\u2019il y a toujours vécu \u2014, rappelle par moments l\u2019univers de Délivrance, le film de John Boor- man.Dans un registre qui promène le lecteur entre le glauque et la carte postale.Collaborateur Le Devoir LE CHANT DE LA TAMASSEE Ron Rash Traduit de l\u2019anglais par Isabelle Reinharez Seuil Paris, 2016, 234 pages Les fantômes de la rivière Ron Rash mêle tragédie intime et drame écologiste au cœur des Appalaches LOUIS HAMELIN Harrison est parvenu à transformer sa vie sinon en légende, du moins en chapitre d\u2019une épopée L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 E T D I M A N C H E 3 A V R I L 2 0 1 6 ESSAIS F 6 S erais-je un conservateur qui s\u2019ignore?Je ne me suis jamais défini ainsi, mais dernièrement, une collègue, en désaccord avec le contenu de certaines de mes chroniques, m\u2019a amicalement qualifié de dinosaure.Je cherche, depuis, à m\u2019expliquer cette perception.Elle ne saurait provenir de mes affinités avec le Par ti conser vateur du Canada puisque je n\u2019en ai pas.J\u2019imagine que mon parti pris pour la social-démocratie et contre le capitalisme débridé n\u2019est pas en cause non plus.Généralement, de telles positions sont plutôt assimilées au progressisme.Je conclus donc, après réflexion, que cette accusation de conservatisme vise surtout certaines rigidités dont je ferais preuve dans le dossier dit identitaire.Partisan acharné d\u2019un Québec français, défenseur d\u2019une tradition québécoise ancrée dans l\u2019histoire longue, admirateur de quelques grandes figures indépendantistes d\u2019hier comme Bourgault et Falardeau, j\u2019en serais resté, selon la perception de ma collègue, à un souverainisme classique.Mon attachement à un certain héritage catholique n\u2019aiderait pas non plus ma cause.Eh bien, si c\u2019est cela être conservateur, je veux bien l\u2019assumer, mais non sans ajouter «de gauche » à l\u2019étiquette.J\u2019ai l\u2019impression, d\u2019ailleurs, qu\u2019un intellectuel comme le cinéaste Bernard Émond serait partant pour faire de même.Le véritable progrès Les choses, dans ce débat, ne sont plus aussi simples qu\u2019avant.Il y a peu, un conservateur était un homme de droite, favorable au capitalisme, à la Stephen Harper, mettons, et un progressiste était un homme de gauche, favorable à la justice sociale et à l\u2019intervention étatique en ce sens.C\u2019était le temps, comme l\u2019explique le philosophe Éric Martin dans Relations (septembre- octobre 2015), de la «pensée binaire, qui oppose le \u201c bon \u201d progrès et l\u2019avenir lumineux à la noirceur d\u2019un \u201c mauvais \u201d passé dégoulinant d\u2019archaïsmes oppressifs ».Or, continue le philosophe, on découvre de plus en plus, devant les effets corrosifs de la modernité libérale, «que le véritable progrès ne se construit pas en s\u2019arrachant au passé, mais en utilisant comme marchepied ce qui, dans la forme de société antérieure, représente déjà une incarnation partielle du bien, du vrai, du juste ou du beau ».Une gauche vraiment libératrice serait donc aussi, d\u2019une cer taine manière, conser vatrice.Le philosophe Jean-Claude Michéa, en France, défend une thèse semblable.Les penseurs réunis par l\u2019analyste en développement des af faires Philippe Labrecque dans Comprendre le conservatisme en quatorze entretiens peuvent-ils nous aider à mieux naviguer dans ce nouveau débat sur le conservatisme ?En partie seulement.À l\u2019exception du sociologue Jacques Beauchemin, tous les intellectuels (français, britanniques, américains et québécois) qui répondent aux questions de Labrecque se réclament d\u2019un conservatisme de droite.C\u2019est là la faiblesse de cet ouvrage, par ailleurs éclairant.« Issu de la modernité tout en étant critique et prudent à son égard, le conservatisme est de nos jours souvent mal compris, caricaturé et raillé », écrit Labrecque.Le définir n\u2019est pas chose facile, conviennent presque tous les penseurs ici réunis.S\u2019agit-il d\u2019une philosophie politique, d\u2019une idéologie ou d\u2019une simple sensibilité ?L\u2019Américain William Kristol parle d\u2019une «disposition et [d\u2019]une attitude envers la politique et la vie en général », caractérisées par «une forme de scepticisme envers les mérites du changement, en particulier envers la vision progressiste et moderne du changement ».Le Britannique Theodore Dalrymple évoque les vertus de prudence et de retenue.Le Suisse Jan Marejko, un des plus stimulants interlocuteurs de Labrecque, mentionne que «la tradition conservatrice souligne l\u2019importance de la reconnaissance pour ce qui a été fait, pour ce que nous donne la création et pour ce que nous donne la culture ».Tous ceux, de droite comme de gauche, qui craignent les excès d\u2019une modernité libérale hyperindividualiste dominée par le principe de la fuite en avant peuvent se retrouver peu ou prou dans ces principes.Nationalisme conservateur Les clivages se manifestent à l\u2019heure de préciser les incidences de ces grandes notions.Si tous ces conservateurs insistent sur l\u2019importance de la famille et de la responsabilité individuelle, certains d\u2019entre eux établissent un lien direct entre le respect des liber tés individuelles et le marché libre à peine réglementé par un État modeste, alors que d\u2019autres, nombreux, rejettent cet économisme et prônent un conservatisme plus culturel (traditions religieuses, éducation classique, rejet de la « discrimination positive »).Accusé d\u2019engendrer la « fragmentation sociale » et le relativisme culturel, le multiculturalisme n\u2019a vraiment pas la cote auprès des conservateurs.Jacques Beauchemin, qui définit le conservatisme comme «une philosophie politique qui privilégie le commun plutôt que le particulier», défend, au Québec, un nationalisme conservateur de gauche séduisant.Progressiste par son attachement à l\u2019État-providence et à la modernisation du Québec issue de la Révolution tranquille, le sociologue exprime son conser va- tisme dans sa conception de la nation québécoise « comme communauté d\u2019histoire » ayant «un centre de gravité identitaire », une « culture fondatrice » de tradition canadienne-française à laquelle il importe d\u2019être fidèle afin que cette communauté conserve son sens.«Le talent et le travail des nouveaux arrivants sont précieux et nous avons un devoir d\u2019accueil, écrit Beauchemin.En retour, il doit y avoir une adhésion à notre vie commune.Apprendre le français et le parler, par exemple, n\u2019est-ce pas le minimum?» Ce n\u2019est pas, il me semble, être un dinosaure que de le penser.louisco@sympatico.ca COMPRENDRE LE CONSERVATISME EN QUATORZE ENTRETIENS Philippe Labrecque Liber Montréal, 2016, 204 pages Comment peut-on être conservateur ?À gauche comme à droite, certains penseurs remettent en cause les vertus du changement D A V E N O Ë L Q uel est le point commun entre les terroristes islamistes et les tueurs de masse qui sévissent dans les écoles nord-américaines ?Pour le philosophe ital ien Franco « Bifo » Berardi , les deux groupes appartiendraient au même courant autodestructeur alimenté par le néolibé- ralisme qu\u2019il analyse dans son dernier essai Tueries.Fasciné par les massacres de Colombine, d\u2019Aurora et de Virginia Tech, cet ancien militant marxiste est remonté aux sources du terrorisme suicidaire qu\u2019il associe à l\u2019émergence des technologies.« Le fait que les êtres humains apprennent plus de mots d\u2019une machine que de leur mère conduit indéniablement au développement d\u2019une nouvelle sensibilité », avance Berardi en rappelant que l\u2019empathie n\u2019est pas une émotion naturelle, mais un état psychologique qui peut se fissurer.À cette virtualisation déshumanisante s\u2019ajoute évidemment la quête de célébrité des assassins d\u2019un jour.Bifo dénonce les fusillades en égratignant au passage le capitalisme financier dont la déterritorialisation croissante favorise les inégalités sociales.«Il serait certes exagéré de dire que les dirigeants d\u2019entreprises et leurs cadres politiques agissent comme des meurtriers de masse psychopathes, avance l\u2019auteur de ce brûlot pessimiste, mais on peut raisonnablement af firmer qu\u2019ils ont la même vision nihiliste et la même aura suicidaire.» Il renvoie dos à dos le capitalisme absolu et le fondamentalisme islamiste.Le terrorisme issu du second découlerait selon lui des humiliations du passé : « Il faut maintenant payer pour deux cents ans de colonialisme et d\u2019exploitation.» Révolte L\u2019historien Marcel Gauchet rejette la thèse tiers-mondiste de Bifo dans Résister à la terreur.«On ne peut pas dire que l\u2019islam n\u2019a rien à voir » , affirme le spécialiste des religions dont le texte paru dans Le Monde après les attentats parisiens de novembre est repris dans ce collectif réunissant une vingtaine d\u2019universitaires.Pour Gauchet, les facteurs socio-économiques ne sont que l\u2019élément déclencheur des violences terroristes qui secouent l\u2019Europe.Il est aux antipodes du politicologue français Olivier Roy, pour qui la radical isation islamiste n\u2019est pas d\u2019origine spirituelle, mais générationnelle.Les djihadistes français et belges appartiennent majoritairement à la seconde génération de l\u2019immigration musulmane, rappelle Roy.On retrouve également dans leurs rangs des convertis de souche qui choisissent l\u2019islam par mimétisme, «parce qu\u2019il n\u2019y a que ça sur le marché de la révolte radicale».En rupture de ban avec leur famille, en marge des communautés musulmanes, les terroristes élevés en Europe n\u2019ont pour la plupar t aucun passé authentique de piété et de pratiques religieuses.« Le problème essentiel pour la France n\u2019est donc pas le \u201c califat \u201d du désert syrien, qui s\u2019évaporera tôt ou tard comme un vieux mirage devenu cauchemar, le problème, avance Roy, c\u2019est la révolte de ces jeunes.» Le Devoir TUERIES Franco «Bifo» Berardi Lux Montréal, 2016, 223 pages RÉSISTER À LA TERREUR Sous la direction de Nicolas Truong Le Monde \u2013 L\u2019Aube Paris, 2016, 183 pages Les racines du terrorisme suicidaire Berardi renvoie dos à dos le capitalisme absolu et le fondamentalisme islamiste M I C H E L L A P I E R R E «L\u2019 introspection en profondeur de ce que Malek Chebel appelle \u201c l\u2019inconscient de l\u2019Islam \u201d » reste un espoir, affirme Sami Aoun.« Sinon le constat sombre et pessimiste qui circule dans la culture arabe » selon lequel « les Arabes sont sor tis de l\u2019histoire mondiale restera un verdict lourd de conséquences », ajoute-t-il.On oubliera que la nationalisation du canal de Suez par l\u2019Égypte en 1956 fut objectivement un tournant dans la si nécessaire décolonisation.Dans son essai La rupture libérale.Comprendre la fin des utopies en Islam, le politologue québécois d\u2019origine libanaise et chrétienne souligne que depuis Gamal Abdel Nasser (1918-1970), qui libéra le canal de Suez des tutelles britannique et française, « aucun leader n\u2019a émergé avec son calibre et à sa hauteur ».Selon lui, « il est apparu de plus en plus que la rue arabe demeure plus encline à réagir au discours religieux qu\u2019au discours nationaliste arabe».Malgré l\u2019autoritarisme et le caractère antidémocratique du régime nassérien, son anticolonialisme et son panarabisme le rapprochent un peu du libéralisme politique et du principe des nationalités, tous deux chers à l\u2019Europe progressiste du XIXe siècle.En dépit de l\u2019échec du panarabisme, Aoun n\u2019hésite pas à comparer vaguement Nasser à Bismarck, l\u2019unificateur de l\u2019Allemagne.Mais il ne pèche guère par optimisme en analysant la situation du monde arabe.D\u2019emblée, il soutient : «L\u2019échec actuel du Printemps arabe est la preuve convaincante de l\u2019impossibilité d\u2019établir une démocratie libérale !» Il va même plus loin en déclarant : « Il devient presque impossible de ne pas considérer la religion comme l\u2019unique responsable de la décadence de la culture arabe ou comme l\u2019unique source de légitimation de la violence contre l\u2019Autre.» Ce qui ne l\u2019empêche pas de souligner l\u2019impor tance d\u2019un précurseur du libéralisme dans le monde arabe comme Ahmed Lutfi al-Sayed (1872- 1963).Il s\u2019agissait d\u2019un intellectuel égyptien qui, recteur de l\u2019Université du Caire, reconnaissait la diversité religieuse et pensait que la nation n\u2019avait pas à se soumettre à un État despotique.De manière plus récente, Aoun maintient que la Tunisie, d\u2019où est né le Printemps arabe, constitue l\u2019exception dans cette région du monde.Même si, d\u2019après lui, le pays «reste incapable de sauver l\u2019espoir libéral», le simple fait d\u2019admettre en droit des principes extérieurs au Coran le rend prometteur.En déplorant que l\u2019alliance de tant de grandes puissances, en par ticulier en Occident, avec l\u2019Arabie saoudite, où règne, protégée par l\u2019État, l\u2019une des pires formes d\u2019intégrisme musulman, le wahha- bisme, Aoun met le doigt sur la plaie.C\u2019est comme si les démocraties libérales, dont le Canada, contribuaient par leur myopie à ef facer le souvenir d\u2019un Printemps arabe qui, de toute manière, n\u2019a jamais été une éclosion.Collaborateur Le Devoir LA RUPTURE LIBÉRALE COMPRENDRE LA FIN DES UTOPIES EN ISLAM Sami Aoun Athéna Montréal, 2016, 240 pages Sami Aoun sonne la fin des utopies en Islam Nos liens commerciaux avec Riyad ne favorisent pas l\u2019émergence de la démocratie PEDRO RUIZ LE DEVOIR L\u2019analyste en développement Philippe Labrecque donne des pistes pour comprendre le conservatisme.LOUIS CORNELLIER LOÏC VENANCE AGENCE FRANCE-PRESSE «Au nom de quoi ?» lisait-on sur une carte suivant les attentats de décembre dernier à Paris.FETHI BELAID AGENCE FRANCE-PRESSE Tunis, décembre 2011.Dans les rues de la capitale, les Tunisiens célèbrent le premier anniversaire du Printemps arabe."]
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