Le devoir, 28 janvier 2017, Cahier F
[" C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 8 E T D I M A N C H E 2 9 J A N V I E R 2 0 1 7 F A B I E N D E G L I S E M oi.Eux.Nous.Et les autres.S\u2019il y a un territoire où le rapport à l\u2019autre, à la dif fé- rence, à ce qui vient de loin rassemble plus qu\u2019il ne divise, c\u2019est bien celui de la gastronomie et de la cuisine.En rupture évidente avec les grandes tensions du présent, la question identitaire y a été réglée depuis longtemps, par tous ces échanges, ces partages de connaissances, ces mélanges d\u2019ingrédients, de saveurs, de techniques qui cultivent le métissage et la diversité pour atteindre le mieux, plutôt qu\u2019anticiper le pire.Et puis, « la politique n\u2019y est pas présente.Ce qui facilite les choses », lance le romancier Lionel Noël, ex-cui- sinier devenu auteur de romans d\u2019espionnage et qui, en ce début d\u2019année, s\u2019essaye à la fiction historique à saveur culinaire dans L\u2019ordre du Méchoui (Tête Première).Cuisiner pour aller vers l\u2019autre, pour unir, pour rapprocher.Le geste est séculaire.Et c\u2019est un peu ce que l\u2019homme cherche à mettre en relief dans ce récit qui suit le destin d\u2019un dénommé Sans Loi, de son apprentissage à la reconnaissance, au sein d\u2019une organisation mondiale de cuisiniers versés dans la cuisson à la broche.De la Belgique à Montréal, en passant par la France et les États-Unis, il va se frotter à une sympathique galerie de personnages, tout comme à la grande marche du monde et plusieurs événements historiques du XXe siècle, dont il va témoigner depuis une cuisine ou l\u2019arrière d\u2019un buffet.Microcosme de l\u2019universalité «Le fait culinaire est imbriqué dans l\u2019intimité des gens, mais aussi dans les faits sociaux et historiques qui se jouent tout autour», dit le romancier joint cette semaine au téléphone par Le Devoir, et qui avoue avoir levé le couvercle sur ce microcosme pour mieux en montrer l\u2019universalité, l\u2019ouverture, qui transforme en tache grasse sur le tissu social ces idées de repli identitaire que certains populistes ne cessent de vouloir porter à ébullition.Dans son bouquin, les cuisiniers aiguisent leur art, se forgent des identités composites, au gré de leurs déplacements d\u2019une cuisine à une autre, d\u2019un pays à un autre, en quête de ce savoir-faire et de savoir-cuire qui, depuis plus d\u2019un siècle, dépoussière la cuisine de la génération précédente pour la faire évoluer et la rendre toujours plus savoureuse et forcément meilleure.«Quand on regarde en arrière, dit-il, il est fascinant de voir comment le carburant de ENTREVUE La recette d\u2019une diversité à point La cuisine peut désamorcer les tensions, y compris celles identitaires, croit le romancier Lionel Noël PEDRO RUIZ LE DEVOIR «L\u2019expérience des saveurs, l\u2019exploration des goûts relèvent désormais, pour la jeune génération, d\u2019un ordre naturel», souligne Lionel Noël.À quelques mois du dépôt prévu par le gouvernement Trudeau d\u2019un projet de loi sur la légalisation du cannabis, Michel Morin et Jean- Marc Beausoleil racontent un changement de culture annoncé dans notre rapport à l\u2019entêtante plante verte.D O M I N I C T A R D I F «R o u l e m e n t de tambour et déclaration solennelle : Marc Boris St-Maurice, le plus connu des militants pro-mari- juana au Québec et l\u2019un des plus visibles au Canada, ne fume plus de pot depuis plusieurs années », révèle l\u2019écrivain Jean-Marc Beausoleil dans Monsieur Boris et le cannabis, le portrait qu\u2019il consacre à l\u2019ancien bassiste du mythique groupe Grimskunk, membre depuis 2004 du Parti libéral du Canada.Au bout du fil, l\u2019ancien punk parle aujourd\u2019hui avec ce même souci d\u2019être pris au sérieux qui a toujours guidé ses prises de parole, bien qu\u2019aux yeux d\u2019une partie de l\u2019électorat et des médias, son Bloc pot, improbable parti provincial fondé en 1998, avait toutes les allures d\u2019un Parti rhinocéros vaguement plus enfumé.« Pardon, Monsieur, mais doit-on avoir le sida pour souhaiter un remède?» répliquait-il systématiquement aux scribes éberlués que celui qui faisait campagne pour le pot refuse de divulguer s\u2019il emboucanait fréquemment, ou pas, ses propres poumons.Même stoïcisme face à ceux qui lui tendaient des perches comiques.«C\u2019est trop facile de juste tomber dans l\u2019humour, ce que beaucoup font.Je ne sais pas si c\u2019est parce que le produit donne le fou rire aux gens\u2026 Comme je savais que ça allait être perçu comme une blague, je me suis dit qu\u2019il valait mieux y aller avec deux fois plus de solidité.Ridiculiser le sujet, c\u2019est enlever de la légitimité à notre action», explique le directeur général du Centre compassion de Montréal, un dispensaire de cannabis médical.Bien qu\u2019il ne s\u2019empêche pas d\u2019égrener quelques boutades entre les pages de son essai, l\u2019avocat Michel Morin ne rigole pas non plus lorsqu\u2019il évoque les raisons pour lesquelles il compulse depuis quelques années les études et documents divers au sujet de la mari.C\u2019est parce que la légalisation soulagerait le système carcéral et judiciaire d\u2019un poids immense (qui ne se mesure pas en grammes) qu\u2019il signe Ô Cannabis, tout ce que vous devez savoir sur le cannabis, sa prohibition et sa légalisation, plaidoyer en forme de «Pot pour les nuls».«En 2014 et 2015, je travaillais en région pour l\u2019aide juridique et je n\u2019en revenais pas du nombre de cas de possession simple qui aboutissaient sur mon bureau.Le pire, c\u2019est qu\u2019il y avait là-bas un juge archi-law and order, très sévère, dans les af faires de pot», raconte celui qui se rappelle, dans les premières pages de son livre, le cas d\u2019un client surpris par la police avec 3,5 grammes sur sa table de cuisine, au cours d\u2019une simple visite pour plainte de bruit.Le pauvre compagnon de la fumette écopera d\u2019un séjour de dix nuitées sous les verrous.« C\u2019est une exception, oui, parce que le Québec est la province où on donne le plus de free-pass pour ça, mais c\u2019est niaiseux quand même.» Pourquoi c\u2019est illégal?Kafka ne fumait peut-être pas de pot, mais il aurait sans doute savouré le récit des circonstances dans lesquelles la plante ver te allait passer du côté obscur des substances qui grisent.«Pourquoi donc, et comment, le cannabis devient- il illégal en 1923 au Canada?La vérité, c\u2019est qu\u2019on ne peut identifier une raison précise », écrit Michel Morin en évoquant « un cocktail mêlant politique, moralité, xénophobie, intérêts économiques et, di- sons-le franchement, quelque chose qui ressemble à un imbroglio législatif ».Le populaire pamphlet raciste The Black Candle (1922), dans lequel la première femme juge au pays, Emily Murphy, imaginait un complot fomenté par « l\u2019étranger » afin de dévoyer dans la drogue la majorité blanche, aura sans doute contribué à ce que la marijuana soit ajoutée à la liste des substances illicites pendant une session parlementaire nocturne, le 23 avril 1923.Le pot ne représentait pourtant pas un problème criant : la première saisie par des policiers attendra 1937.« La diabolisation du pot, c\u2019est vraiment ce qu\u2019on appelle une culture, observe Michel PENSÉE CRITIQUE Véhicule (pas seulement) récréatif Pour un renouveau de la culture du cannabis loin de ses écrans de fumée Calamity Jane ou le retour de la femme qui aimait le whisky Page F 3 Être écrivain selon James Salter Page F 5 GETTY IMAGES VOIR PAGE F 2 : CANNABIS VOIR PAGE F 4 : RECETTE L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 8 E T D I M A N C H E 2 9 J A N V I E R 2 0 1 7 L I V R E S F 2 Morin, sans jeu de mots.Les parlementaires n\u2019avaient aucune donnée scientifique entre les mains.Mais ça se change, une culture.J\u2019ai de la misère à concevoir que quelqu\u2019un d\u2019informé puisse être contre la légalisation.Avec l\u2019usage du cannabis, on n\u2019aurait jamais dû être dans la sphère du criminel, mais bien dans celle de la pensée critique.» Le projet de loi, buzzant ou pas?En renonçant en 2004 à la direction du Parti marijuana pour mieux s\u2019acheter une carte du Parti libéral du Canada, Marc Boris St-Maurice était dépeint par certains collègues militants en risible renégat.On comprendra que le projet de loi sur la légalisation de la marijuana que déposera le gouvernement Trudeau au printemps lui arrache un léger sourire de satisfaction.Il avait raison de se ranger du côté de ceux qui, selon lui, pouvaient vraiment transpor ter sa cause jusque dans la réalité, observe-t-il.« Je suis craintif par rapport à la réaction des médias, signale Michel Morin quant au projet.J\u2019ai peur que si c\u2019est adopté, on se précipite pour trouver tous les cas d\u2019accidents ou d\u2019admissions à l\u2019hôpital, de manière anecdotique, après trois semaines, pour discréditer son bien-fondé, alors qu\u2019il faudra attendre au moins deux ans pour avoir de vraies données entre les mains.» Un marché libre « Ça, ça ne m\u2019inquiète pas.Salir le pot, c\u2019est ce que font les médias depuis 50 ans », pense pour sa part Marc Boris Saint-Maurice.Ses appréhensions concernent davantage le cadre commercial mis en place advenant une légalisation.La production et la vente pourraient-elles être concentrées entre les mains de quelques gros joueurs, ou d\u2019une société d\u2019État ?L\u2019homme d\u2019af faires qu\u2019il est, lui, espère un marché libre.« J\u2019imagine une of fre qui ressemblerait à cel le de la bière, avec des grands comme Coors, et des plus peti ts comme Dieu du ciel.Moi, je m\u2019imagine au milieu, un peu comme Boréal, mettons.» Collaborateur Le Devoir Ô CANNABIS Michel Morin Perro éditeur Shawinigan, 2017, 375 pages MONSIEUR BORIS ET LE CANNABIS Jean-Marc Beausoleil Québec Amérique Montréal, 2017, 192 pages SUITE DE LA PAGE F 1 CANNABIS LA VITRINE JEUNESSE MA BRANCHE PRÉFÉRÉE ?Mireille Messier Scholastic Toronto, 2017, 32 pages Une fillette bien enfouie sous ses couvertures se fait réveiller au petit matin par un bruit sec qui vient de l\u2019extérieur.Elle court à sa fenêtre et voit que tout est recouvert de glace.«On dirait que mon quartier est enveloppé dans une lourde couverture de diamants.C\u2019est joli.» Joli, jusqu\u2019à ce qu\u2019elle apprenne que le craquement entendu était celui de sa branche préférée, son «château», sa «base d\u2019espion», qui s\u2019est cassée sous le poids de la pluie gelée.Cet album, d\u2019abord paru en anglais sous le titre The Branch, est une ode à l\u2019inventivité et à l\u2019amitié.L\u2019énergie déployée par la petite fille pour redonner vie à sa branche dévoile l\u2019essence même de l\u2019enfance, de cette tendance toute naturelle à espérer, à voir la lumière là où tout semble sans issue.Le texte regorge de finesses poétiques et est accompagné des illustrations toujours très franches, colorées et chaudes de Pierre Pratt, qui viennent appuyer la vivacité du personnage central.Il faut aussi souligner la présence lumineuse, réconfortante et essentielle de M.Félix, le voisin bricoleur, dans le projet de l\u2019héroïne.Il participe grandement à la beauté de cet album qui gagne à être lu et relu.Marie Fradette POLITIQUE FRANÇAISE JACQUES ET JACQUELINE ?1/2 Laureline Dupont et Pauline de Saint Remy Robert Laffont Paris, 2016, 198 pages Bien des hommes politiques français se plaisent à cultiver la tradition des liaisons dangereuses.Dans l\u2019histoire récente, les affaires de cœur de Mitterrand et de Hollande ont beaucoup fait jaser.Dans cette enquête, qui se dévore comme un impudique roman politique, deux journalistes françaises font la lumière sur les frasques sentimentales de Jacques Chirac, au moment de son premier mandat de premier ministre (1974-1976) sous Giscard d\u2019Estaing.Tombé sous le charme de Jacqueline Chabridon, journaliste au Figaro malgré ses sympathies de gauche, Chirac multipliera plus ou moins subtilement les stratagèmes afin de pouvoir se livrer à sa passion.Sa femme, Bernadette, et sa conseillère principale, Ma- rie-France Garaud, se ligueront pour mettre un terme à ces folies qui, croient-elles, menacent la carrière politique dont elles rêvent pour leur poulain.Ce dernier, en 1976, rentrera dans le rang, au grand désarroi de l\u2019amante éconduite, elle aussi mariée et alors tentée par le suicide.À la frontière de l\u2019enquête politique et du journalisme people, cette œuvre captive, non sans légèreté.Louis Cornellier POLAR JOSEPH UNE ENQUÊTE DE MARCEL ARCAND ?Hervé Gagnon Expression noire Montréal, 2016, 358 pages Nous sommes à Montréal, en 1893, et Joseph Laflamme, reporter à La Patrie, engueule un curé lors d\u2019un vernissage au musée de l\u2019Art Society.Le lendemain, le religieux est retrouvé dans une ruelle du centre-ville, la soutane enfoncée dans la gorge et son crucifix\u2026 on vous laisse deviner où, dans la posture exacte dans laquelle Laflamme avait menacé de le placer.Ainsi s\u2019amorce cette cinquième enquête de Joseph Laflamme, mettant en vedette le fougueux journaliste et son ami policier Marcel Arcand.En scène à nouveau, la société secrète des Illuminati, apparue dans Benjamin, précédent chapitre de la série de Gagnon, et un document signé Benjamin Franklin parlant des 14 États \u2014 et non 13 \u2014 à l\u2019origine de la déclaration d\u2019indépendance américaine par rapport à l\u2019Angleterre\u2026 le 14e étant le Québec.Tout ça est bien sûr connu des fidèles de la série.Ce qui l\u2019est moins, c\u2019est la participation étonnante du gouvernement canadien pour neutraliser l\u2019impact de la découverte de ces documents, qui se révèle ici.Au final, il ressort de ce livre l\u2019impression que l\u2019on ne reverra peut-être plus le policier ni le journaliste, Hervé Gagnon ayant l\u2019air de vouloir passer à autre chose.Un peu triste, non?Michel Bélair F A B I E N D E G L I S E Les réalités « alternatives », c\u2019est aussi un peu ça: quand quelque chose l\u2019agace, quand la marche normale du monde le dépasse, quand le rapport aux autres le laisse perplexe ou quand l\u2019actualité le déçoit, le prolifique auteur François Gravel prend la plume pour mieux entrer dans la fiction.«Ma façon de comprendre le monde et de l\u2019habiter, c\u2019est en racontant des histoires », lance à l\u2019autre bout du fil l\u2019auteur de plus de cent bouquins, qui vient d\u2019en ajouter un nouveau à sa liste : Idées noires (Québec Amérique), recueil de 17 nouvelles à l\u2019humour grinçant qui porte cette langue claire et dynamique qu\u2019on lui connaît.« Je ne sais pas très bien comment la chimie opère, comment je capte ce qui se passe autour de moi pour le transformer en récit, mais cela part toujours d\u2019une incompréhension, d\u2019une insatisfaction, d\u2019une douleur », dont les sources sont, au bout du compte, plutôt variées.Sur les 136 pages de sa dernière création, François Gravel en fait la démonstration en laissant l\u2019assemblage fin de ses mots frapper autant sur les petits escrocs ordinaires \u2014 thème récurrent dans plusieurs de ses histoires courtes \u2014 que sur l\u2019omniprésence de Facebook dans nos vies.L\u2019exercice de la justice, l\u2019angoisse de la mort, la douleur de l\u2019être et même la sexualité, placée dans le cadre torride d\u2019une rencontre avec le sosie d\u2019Elvis Presley dans un hôtel de Las Vegas, en prennent aussi pour leur rhume dans ces microrécits hétéroclites qui semblent trouver leur point commun dans cette envie d\u2019aborder la condition humaine par l\u2019absurde, par l\u2019incongru, par l\u2019improbable, pour mieux la rendre supportable.« Dans les dernières années, je me suis mis à écrire des textes courts qui allaient dans tous les sens », explique l\u2019auteur de La note de passage, de Mélamine Blues, de Vous êtes ici, d\u2019Os- tende, d\u2019À deux pas de chez elle\u2026 pour n\u2019en citer que si peu.«Certains parlaient d\u2019éducation, ç\u2019a donné Toute une vie sur le banc d\u2019école [son précé- dent recueil de nouvelles].D\u2019autres exploraient la facette plus sombre de l\u2019humour, et ç\u2019a donné Idées noires.» En guise d\u2019introduction, l\u2019homme dit s\u2019en vouloir « un peu d\u2019avoir emprunté» son titre à « Franquin, ce grand maître de la bande dessinée », à qui il rend hommage dans les premières pages, rappelant cette nécessité, que Franquin avait comprise en mettant au monde sa série Idées noires dans Le Trombone illustré, en 1977 : celle d\u2019apporter rire et fantaisie dans un monde qui en a bien besoin.«Si l\u2019on fait des livres, c\u2019est à cause de l\u2019insatisfaction que nous procure la vie, poursuit l\u2019auteur.C\u2019est aussi parce qu\u2019on croit que l\u2019on peut faire mieux, différent, mettre de l\u2019ordre dans ce qui ne va pas.Mais je devrais sans doute en parler à ma psychologue pour aller plus loin », ajoute-t-il avec un tim- br e de vo ix é t rangement joyeux dans les circonstances.Car des idées noires, François Gravel avoue très vite qu\u2019il n\u2019en a pas.« Ça va très bien.J\u2019essaye de ne pas trop broyer du noir.Ça me met dans de meilleures dispositions pour écrire», assure-t-il.Le Devoir IDÉES NOIRES François Gravel Québec Amérique Montréal, 2017, 136 pages ENTREVUE Lumière sur les idées noires de François Gravel Le prolifique auteur raconte des histoires pour s\u2019aider à mieux comprendre le monde C A R O L I N E J A R R Y A près avoir écrit plusieurs romans et de la poésie, Jean-François Beauchemin se tourne pour la première fois vers le roman d\u2019anticipation, en nous projetant à une époque qui se déroule dans trois siècles.Contrairement à plusieurs romans d\u2019anticipation récents qui versent dans la dystopie (pensons au Dernier homme et au Temps du déluge de Margaret Atwood), le futur imaginé ici apparaît plutôt idéal, du moins à première vue.Dans cette future ère post- nucléaire qui a dû se relever de guerres meurtrières, les scientifiques ont mis au point des « hypertraitements » qui corrigent l\u2019égoïsme et la violence des humains.Tous sont désormais soumis dès l\u2019embryon à des techniques de restructuration neuronale, cellulaire et gé- nique qui font d\u2019eux des êtres altruistes et pacifiques.De plus, la science a réussi à éliminer les effets du vieillissement et à conquérir l\u2019immortalité.Dans ce nouveau «meilleur des mondes », on ne meurt donc que rarement, lors d\u2019un accident ou d\u2019un tremblement de ter re, et tout le monde est heureux, amical et tolérant.Presque trop ! Le lecteur finit par s\u2019en agacer.On suit l\u2019histoire du jeune Sinclair Haverstock, qui est né avec une mutation génétique qui le rend résistant aux hyper- traitements conçus par les bio- ingénieurs.Il sait qu\u2019il devra donc vieillir et mourir, contrairement aux autres, ce qui l\u2019amène à se poser beaucoup de questions sur le temps et sur la possibilité de l\u2019existence d\u2019un Dieu, reléguée au rang de superstition par ses contemporains.Il se lie d\u2019amitié avec une psychologue multicentenaire, Marie Pasternak, qui retrouve soudainement le souvenir (effacé par les hyper traitements) de la mort terrible de sa famille dans un camp de concentration, 300 ans plus tôt, lors des guerres dites des Dogmes.La revanche de la nature Tandis que les deux amis s\u2019interrogent sur le bien-fondé et l\u2019impact réel des manipulations scientifiques à la base de leur société, deux épidémies mondiales de maladies meurtrières surviennent coup sur coup, faisant s\u2019écrouler toutes les certitudes du projet Éternité, ainsi que son rêve de société heureuse et immortelle.La nature prend sa revanche, comprend- on, sur la science arrogante qui croyait, à tort, tout savoir.Au-delà de l\u2019intrigue, Le projet Éternité illustre surtout un c o m b a t d \u2019 i d é e s e n t r e l a science et la métaphysique, et ressemble davantage à un roman philosophique qu\u2019à un roman d\u2019anticipation.Par les questions qu\u2019il soulève, Jean- François Beauchemin s\u2019interroge sur la nature et le sens de l\u2019humanité, et semble reprocher à notre époque son obsession pour la jeunesse et le bonheur.Le jeune Sinclair rejette la seule logique scientifique de ses dirigeants, pour qui même le bonheur se mesure par le rendement.Il valorise plutôt le temps et la vieillesse comme vecteurs de connaissance et a la conviction d\u2019être habité par une entité (une âme) « qui échappe à toute tentative de mesure».Marie Pasternak, elle, en vient à remettre en question les hy- pertraitements « améliorant » les humains en découvrant que le chagrin causé par la mort de sa famille est son seul lien avec celle-ci et la fait se sentir «plus humaine».Le roman n\u2019est pas sans intérêt, mais en cette époque qui s\u2019inquiète des avancées de l\u2019intelligence artificielle et des manipulations génétiques, on aurait aimé y trouver davantage de chair.De plus, son style très descriptif le fait par fois ressembler à un cours magistral qui, si philosophique soit-il, laisse le lecteur sur sa faim.Collaboratrice Le Devoir LE PROJET ÉTERNITÉ ?Jean-François Beauchemin Éditions Leméac Montréal, 2016, 264 pages FICTION QUÉBÉCOISE L\u2019éternité, c\u2019est long, surtout vers la fin ! Un roman d\u2019anticipation qui se perd entre science-fiction et conte philosophique ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR François Gravel avoue avoir emprunté le titre de son dernier livre au maître de la bédé Franquin.ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR En projetant son regard dans le futur, Jean-François Beauchemin s\u2019interroge sur le sens de l\u2019humanité et sur l\u2019obsession de la jeunesse.PIERRE PRATT / ÉDITIONS SCHOLASTIC L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 8 E T D I M A N C H E 2 9 J A N V I E R 2 0 1 7 LITTERATURE F 3 P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 1/17 L\u2019Autre Reflet Patrick Senécal/Alire 2/12 Conversations avec un enfant curieux Michel Tremblay/Leméac 3/11 Quand l\u2019amour change d\u2019adresse Johanne Pronovost/Mortagne \u2013/1 La fois où.j\u2019ai suivi les flèches jaunes Amélie Dubois/Les Éditeurs réunis 4/12 Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 4 Chimères Anne Robillard/Wellan 6/10 Le club des joyeuses divorcées Evelyne Gauthier/Guy Saint-Jean \u2013/1 Danger! Femmes en SPM Catherine Bourgault/Les Éditeurs réunis 10/4 La saison des mensonges Carmen Robertson/Guy Saint-Jean \u2013/1 L\u2019amour au temps d\u2019une guerre \u2022 Tome 3 1945.Louise Tremblay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean 7/4 Romans étrangers Le saut de l\u2019ange Lisa Gardner/Albin Michel 1/2 Le cas Malaussène \u2022 Tome 1 Ils m\u2019ont menti Daniel Pennac/Gallimard \u2013/1 Le Women\u2019s murder club \u2022 Tome 14 14e péché.James Patterson|Maxine Paetro/Lattès 2/2 Le piège de la belle au bois dormant Alafair Burke | Mary Higgins Clark/Albin Michel 3/9 Intimidation Harlan Coben/Belfond 6/12 Assassin\u2019s creed Christie Golden/Milady \u2013/1 La chimiste Stephenie Meyer/Lattès 4/8 Délires mortels Kathy Reichs/Robert Laffont 5/15 L\u2019amie prodigieuse Elena Ferrante/Gallimard \u2013/1 La main de Dieu Philip Kerr/Masque \u2013/1 Essais québécois En as-tu vraiment besoin?Pierre-Yves McSween/Guy Saint-Jean 1/14 Camarade, ferme ton poste Bernard Émond/Lux 5/2 Le code Québec J.-M.Léger | J.Nantel | P.Duhamel/Homme 2/17 Les yeux tristes de mon camion Serge Bouchard/Boréal 3/12 Le nouveau régime.Essais sur les enjeux.Mathieu Bock-Côté/Boréal \u2013/1 Le témoin Lino Zambito/Homme 4/11 Un présent infini Rafaële Germain/Atelier 10 7/9 Et si la beauté rendait heureux François Cardinal | Pierre Thibault/La Presse 6/14 L\u2019état du Québec 2017 Collectif/Del Busso 8/2 Trouve-toi une vie.Chroniques et sautes.Fabien Cloutier/Lux \u2013/1 Essais étrangers Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 2/49 Guide des égarés Jean d\u2019Ormesson/Gallimard 5/11 La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard 4/7 Toutes ces grandes questions sans réponse Douglas Kennedy/Belfond \u2013/1 Après le capitalisme.Essai d\u2019écologie politique Pierre Madelin/Écosociété \u2013/1 Sous le drapeau noir.Enquête sur Daesh Joby Warrick/Cherche Midi 1/7 Dernières nouvelles des trous noirs Stephen Hawking/Flammarion \u2013/1 De l\u2019âme François Cheng/Albin Michel 3/8 7 façons d\u2019être heureux ou les paradoxes du.Luc Ferry/XO 6/5 Le pouvoir au féminin.Marie-Thérèse d\u2019Autriche Élisabeth Badinter/Flammarion 10/6 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 16 au 22 janvier 2017 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.C H R I S T I A N D E S M E U L E S P rofesseur de philosophie à McGill, écrivain canadien reconnu d\u2019origine mexicaine, Leandro Cajal ne se fait pas vraiment d \u2019 i l lusion sur le genre humain.Sachant qu\u2019il doit se rendre bientôt à Rio de Janeiro à l\u2019invitation d\u2019une foire du livre, un ami psychiatre de Montréal lui demande de l\u2019aider à élucider sur place la disparition de sa sœur.Par tie il y a un an étudier l\u2019art des marionnettes auprès d\u2019un célèbre maître brésilien, Liette Morand a cessé depuis quelques mois de donner des nouvelles à sa famille.La jeune femme de 26 ans semble s\u2019être évaporée.C\u2019est le nœud qui est au cœur du dernier roman de Sergio Kokis, L\u2019âme des marionnettes.Le temps d\u2019une escale à Mexico, Cajal sera témoin de la mor t de son pèr e , un homme d\u2019af faires pour qui « l\u2019existence se limitait à la balance des profits et des dépenses ».Entre sa sœur et son beau-frère alléchés par l\u2019héritage, bons bourgeois qui ont depuis longtemps vendu leur liberté, il est « aux premières loges du spectacle de l\u2019agonie du vieux : un fantoche grabataire et sénile, maintenu en vie comme un épouvantail au vent».À Rio de Janeiro, son éditeur brésilien le reçoit en grande pompe et lui offre les ser vices de son chauf feur privé, sorte de Virgile qui va le guider dans le dédale des favelas de la ville où l\u2019écrivain s\u2019aventure à la recherche de l\u2019apprentie marionnettiste.Policiers corrompus, avocats aux poches percées, misère noire et tropicale.« L\u2019excès de football, de carnaval et de religion amène les gens à oublier la merde dans laquelle ils pataugent le reste du temps.» En dénouant lentement l\u2019écheveau des apparences et des fausses pistes, il va finir par localiser et rencontrer la jeune femme, bien calée entre les mains molles d\u2019une sorte de caïd local.Beauté déchue et méconnaissable, marionnette aux fils cassés, sans talent ni volonté, victime collatérale d\u2019une jungle urbaine sans pitié, Liette n\u2019a bien sûr aucune intention de rentrer au Québec.Un cas d\u2019espèce de servitude volontaire, pensera l\u2019écrivain.À force de marchandages sinueux pour organiser son rapatriement, Cajal acceptera à contrecœur d\u2019aider le criminel à écrire son autobiographie.Autopsie frontale Arroseurs ou arrosés, la misère morale semble éclabousser les personnages en parts égales puisque chacun, dans L\u2019âme des marionnettes, manipule et est manipulé.Mais si l\u2019auteur du Pavillon des miroirs, de Kaléidoscope brisé et d\u2019Un petit livre nous offre dans son 19e roman une intéressante réflexion sur la liberté humaine (« les hommes préfèrent la chaleur moite du troupeau aux brûlures des autres passions»), il le fait de manière peut-être trop frontale.Le roman fait ainsi les frais d\u2019une narration parfois poussive, lestée de très longs dialogues où se faufile en permanence un soupçon de didactisme.Et avec son allégorie sur les marionnettes, ses développements sur les péchés capitaux et la psychiatrie, L\u2019âme des marionnettes prend parfois, il faut le reconnaître, des airs poussiéreux de roman à thèse.L\u2019écrivain, né à Rio de Janeiro en 1944, longtemps psychologue lui-même, provocant ou lucide, est parfois capable de tonalités acerbes.Ainsi lorsque son protagoniste s\u2019en prend à ce qu\u2019il appelle des « vices de l\u2019âme » : « Avant de connaître ta sœur, je n\u2019avais jamais été touché par un projet de vie aussi misérable, dira Cajal au commanditaire de son aventure brésilienne.J\u2019avais déjà rencontré des gens menant une vie minable, mais je n\u2019y avais pas fait attention.[\u2026] Peut-être qu\u2019une vie rigoureuse, à la poursuite d\u2019idéaux et de réalisations personnelles, n\u2019est pas à la portée de tout le monde.» Ce côté obscur de l\u2019homme sur lequel Kokis ne détourne pas les yeux est ici, paradoxalement, ce qu\u2019il y a de plus réjouissant.Collaborateur Le Devoir L\u2019ÂME DES MARIONNETTES ?Sergio Kokis Lévesque Montréal, 2017, 286 pages FICTION QUÉBÉCOISE Délier les fils de la servitude volontaire L\u2019âme des marionnette sonde aussi cette part sombre qui fait l\u2019humain M A N O N D U M A I S A vec ce premier roman, d\u2019inspiration autobiographique, l\u2019auteure terre-neuvienne Sara Tilley frappe fort.Très fort même.De fait, l\u2019héroïne qui se raconte en deux temps dans Écorchée évoque par sa quête d\u2019amour absolu, son regard d\u2019une cruelle lucidité e t s e s r a p p o r t s conflictuels avec les adultes la Bérénice Einberg de Réjean Ducharme.Au premier chapitre, Sara Tilley donne la parole à Teresa Norman, 23 ans, photographe vivant à St.John\u2019s : «Ma passion, c\u2019était de montrer fidèlement Terre-Neuve, l\u2019esprit ouvert et sans cacher sa laideur \u2014 les déchets sur les quais, les graffitis sur les falaises, les supermarchés, le Disneyland des ivrognes qu\u2019est devenue la rue George, les gamins qui se battent.» Presque chaque nuit, Teresa s\u2019éclate en boîte avec le cynique Mark et le flamboyant Gay Stevie.Ni le whisky ni le hasch ne peuvent lui faire oublier l\u2019amour de sa jeunesse, W il lassie, Inuit de 17 ans qu\u2019elle a connu à l\u2019époque où elle habitait avec son père et son frère cadet au Nunavut.Au deuxième chapitre, c\u2019est au tour de Teresa, presque 13 ans, de prendre la parole.«C\u2019est magnifique.C\u2019est blanc et plat à per te de vue.Il y a du bleu dans le blanc.Le ciel est bleu, et de petits morceaux de blanc flottent dans ce bleu.Il n\u2019y a rien d\u2019autre.Les deux couleurs se rencontrent dans une ligne parfaitement droite.Ce n\u2019est pas un endroit pour vivre», dit-elle en arrivant à Sanikiluaq.Trop blonde, trop blanche, celle-ci est victime des pires cruautés de la part de ses camarades de classe aux cheveux noirs et à la peau brune.Dès le premier jour d\u2019école, Willassie lui lance un crayon dont la mine lui laissera une cicatrice sur la joue.Or, la rêveuse lectrice des Hauts de Hurlevent d\u2019Emily Brontë a le coup de foudre pour ce sculpteur de pierre à savon doué et peu bavard: «Heathcliff est censé être basané, sombre, pas tout à fait blanc.Heathclif f est dangereux et physiquement imposant.Willassie est le garçon le plus fort de l\u2019école.Il m\u2019aime comme Heathcliff aime Catherine.Il ferait n\u2019impor te quoi pour moi.S\u2019il apprenait que quelqu\u2019un m\u2019a fait du mal, il le tuerait.» Alternant avec fluidité d\u2019une époque à l\u2019autre, Sara Tilley explore finement le désir féminin dans toute sa complexité, l\u2019identité sexuelle, le souvenir d\u2019un premier amour et la notion de consentement.Avec autant d\u2019habileté, la romancière traite de maladie mentale, d\u2019intimidation et de racisme.Ce ne sont certes pas les thèmes qui manquent dans ce dense récit introspectif à saveur sociologique et anthropologique.Ce n\u2019est cependant pas cette abondance qui alourdit Écorchée, mais les descriptions maniaques que fait Teresa adulte des vêtements, des coiffures, des lieux.À l\u2019instar de sa jeune version, Teresa s\u2019attarde avec complaisance aux détai ls les plus grotesques, les plus sanglants, comme si elle voulait repousser le moment d\u2019af fronter la réalité.Orchestrant savamment la voix des narratrices, Tilley dévoile lentement la tragédie familiale et la troublante vérité derrière cette romance juvénile.Alors que l\u2019horreur éclate au grand jour après moult détours, la rédemption point enfin à l\u2019horizon.Collaboratrice Le Devoir ÉCORCHÉE ?1/2 Sara Tilley Traduit de l\u2019anglais par Annie Pronovost Éditions Marchand de feuilles Montréal, 2016, 568 pages FICTION CANADIENNE Vertige du désir féminin Le premier roman de Sara Tilley explore finement le souvenir d\u2019un premier amour M A N O N D U M A I S «L a route et les arbres, les nuages et même les vautours qui décrivaient des cercles dans le ciel faisaient partie du tableau panoramique qui se déployait autour de moi, tandis que j\u2019avançais en faisant du surplace au centre d\u2019un cyclorama.» Cette phrase apparaissant à la moitié d\u2019Il était une fois Calamity Jane pourrait aussi bien illustrer le sentiment d\u2019impuissance et de découragement qu\u2019anime l\u2019opiniâtre Miette à la recherche de sa mère dans les Badlands que celui qu\u2019a dû éprouver Natalee Caple au cours de la rédaction de sa thèse de doctorat sur Martha Canary, ou Cannary, dite Calamity Jane.Autant pour l \u2019orphel ine ayant promis à son père adoptif de retrouver sa mère que pour la romancière, la figure mythique du Far West demeure insaisissable tant il existe d\u2019histoires sur son existence.Armée de patience et assoiffée de vérité, Natalee Ca- ple s\u2019est donc attelée à séparer le vrai du faux dans tout ce qui s\u2019est écrit à l\u2019époque, que ce soit dans les journaux, les romans à 10 sous, les comptes rendus d\u2019exposition ou les chansons sur celle qui entretenait elle-même sa propre légende d\u2019un saloon à l\u2019autre.À l\u2019instar de Miette, le lecteur sera impatient de découvrir qui se cachait derrière cette femme altr uiste qui aimait trop le whisky.« Je ne peux te laisser ni argent, ni bétail, ni terres.Mais je peux te léguer ceci, la seule chose que je sais.Un mensonge est une chose.Une chose réelle, au même titre qu\u2019un diamant ou une pépite d\u2019or ou un nom ou un trou dans le mur.Il est réel, mais il n\u2019a pas d\u2019autre signification que celle que tu lui prêtes», écrit Martha à Miette dans une lettre rédigée pour elle par Belle Starr, la Reine des bandits.Alors qu\u2019elle défie les dangers qui se multiplient sur la route, celle qui serait la fille de Wild Bill Hicock devra se méfier de ceux prétendant avoir connu la légendaire femme aux habits d\u2019homme de Deadwood.Les racines de la discrimination Si le lecteur a parfois l\u2019impression que Natalee Caple s\u2019éloigne de son sujet en faisant un long détour chez les Indiens Pieds-Noirs ou en racontant dans le détail la vie du «minstrel nègre» Lew Spencer, il ne peut que saluer son désir d\u2019of frir un por trait complet d\u2019une Amérique en pleine mutation.De plus, à travers les mœurs qu\u2019elle dépeint avec minutie, l\u2019auteure dénonce au passage les discriminations que subissaient les minorités culturelles et sexuelles.Par moments, force est de constater qu\u2019au pays de l\u2019oncle Sam, tous les combats ne sont pas encore gagnés.Alternant entre la chevauchée initiatique de Miette et les multiples visages de Martha, la romancière rappelle par la mélancolie émanant de son récit le western crépusculaire à la Sam Peckinpah ou à la Clint Eastwood.«Le soleil s\u2019est levé et a séché mes vêtements.Entre les nuages, j\u2019ai vu des éclats du bleu le plus pur.Le vent dessinait des formes au-dessus de moi et, quelques heures plus tard, je suis remontée en selle et j\u2019ai cheminé dans un dictionnaire de souffrance», confie la courageuse et solitaire cow-girl.Tandis que la romancière brosse avec une certaine poésie le tableau d\u2019une époque sanglante et violente, c\u2019est un Far West fantomatique qui se dresse dans Il était une fois Calamity Jane, où la jeune protagoniste avance en équilibre précaire entre la réalité impitoyable, les doux souvenirs et les hallucinations cauchemardesques.Peuplé de personnages, inventés ou réels, dont la truculence et le pittoresque évoquent ceux des Frères Sisters de Patrick deWitt (Alto, 2012), ce troisième roman de Caple s\u2019avère une déroutante et fascinante épopée où légendes, fantasmes et pure conjecture flirtent hardiment avec l\u2019Histoire.Collaboratrice Le Devoir IL ÉTAIT UNE FOIS CALAMITY JANE ?Natalee Caple Traduit de l\u2019anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné Boréal Montréal, 2016, 270 pages FICTION CANADIENNE La femme altruiste qui aimait trop le whisky Avec une certaine poésie, Natalee Caple fait revivre Calamity Jane à travers la chevauchée initiatique de sa fille Véronique Daudelin JE PARS EN INDE .q c .c a w w w.PEDRO RUIZ LE DEVOIR Sergio Kokis signe un 19e roman dans lequel il offre une réflexion intéressante sur la liberté humaine.DOMAINE PUBLIC Calamity Jane L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 8 E T D I M A N C H E 2 9 J A N V I E R 2 0 1 7 L I T T É R A T U R E F 4 E lle a 46 ans, elle est veuve depuis peu, avec quatre enfants sur les bras.Accablée de chagrin, comment va-t-elle réussir à réorganiser leur vie, et la sienne, sans se laisser avaler par le conservatisme ambiant ?Avec Nora Webster , son 28e ouvrage et le 11e à paraître en français, Colm Toibin signe un remarquable por trait de femme.Celui d\u2019une femme ordinaire, que rien ne préparait à s\u2019affirmer et qui va se révéler une battante, à sa façon.Il s\u2019agit du roman le plus personnel de cet écrivain irlandais, par ailleurs essayiste et journaliste, trois fois finaliste au Booker Prize et lauréat du Grand Prix littéraire international Metropolis bleu en 2013.Il a mis 10 ans à l\u2019achever.Entre-temps, plusieurs autres romans de lui ont vu le jour, dont Le maître, inspiré de la vie de l\u2019écrivain Henr y James, et Brooklyn, adapté au cinéma l\u2019an dernier : l\u2019histoire d\u2019une jeune Irlandaise exilée aux États-Unis dans les années 1950.Plus récemment, l\u2019auteur de 61 ans s\u2019est mis dans la peau de la mère de Jésus avec Le testament de Marie, qui a fait l\u2019objet d\u2019une pièce présentée à New York et bientôt à l\u2019affiche à Paris.Nora Webster a peu à peu trouvé son chemin.Comment rendre hommage à sa propre mère, qui s\u2019est retrouvée prématurément veuve alors que lui-même était enfant ?Colm Toibin a opté pour la simplicité.Continuer à vivre Pas d\u2019enflure, pas de pathos.C\u2019est en ancrant son héroïne dans les petits riens du quotidien que l\u2019auteur parvient à l\u2019incarner.Alors qu\u2019elle se débat avec sa peine immense, qu\u2019elle est complètement déboussolée.Il lui faut bien continuer à vivre, à jouer son rôle de mère auprès de ses quatre enfants : deux grandes filles aux études, qui vivent à l\u2019extérieur de la maison, deux garçons plus jeunes qui demandent toute son attention.Cauchemars, bégaiement, difficultés à l\u2019école, renfermement sur soi, sentiment d\u2019abandon\u2026 la mort de leur père provoque chez eux toutes sortes de réactions.Pendant ce temps, Nora doit, seule, trouver des solutions pour joindre les deux bouts.C\u2019est à regret qu\u2019elle vend la maison de campagne où les souvenirs de vacances p lanent .À r egr e t , auss i , qu\u2019elle se décide à retourner travailler comme comptable, après 21 ans de vie de femme au foyer.Elle se sentait à sa place, se trouvait heureuse de son sort, du vivant de son mari, un professeur respecté, connu à peu près de tous dans cette petite ville des environs de Dublin.«Elle avait beau être sollicitée, mobilisée, écrit Colm Toibin, ses journées lui appartenaient.Pas une fois, au cours des vingt et un ans où elle avait tenu ce foyer, elle ne s\u2019était sentie piégée ou condamnée à l\u2019ennui.Cette existence allait maintenant lui être retirée.» Autrement dit : « Retourner à cette vie de bureau revenait à retourner dans une cage.[\u2026] Ses années de l iber té étaient finies.» L\u2019illusion de la liberté Dans les faits, elle découvrira que cette liberté était en quelque sor te illusoire.La femme ef facée qu\u2019elle était, qui vivait dans l\u2019ombre de son mari sans ressentir de préjudice, laissera place à une femme indépendante et fière, jouissant d\u2019une liberté qu\u2019elle n\u2019aurait jamais soupçonnée.Ça ne se fera pas sans peine, dans ce milieu r ural catholique et conventionnel de la fin des années 1970.Les voisins, les sœurs, le beau-frère, la tante ont beau se montrer bienveillants, ils sont intrusifs.Nora ne veut surtout pas de leur pitié, de leur ton protecteur, « ce ton protecteur que chacun adoptait en s\u2019adressant à elle désormais, comme si elle était une enfant incapable de prendre ses propres décisions».C\u2019est peu à peu, par de petits gestes que Nora s\u2019af franchira.Tout en se posant mille et une questions intérieurement.D\u2019abord, une visite chez le coiffeur : nouvelle coupe et teinture pour masquer ses cheveux grisonnants.« Quand ce fut fini, elle mesura l\u2019étendue du désastre.Toute personne qui la croiserait désormais penserait qu\u2019elle avait perdu la tête et cherchait à se donner l\u2019allure d\u2019une jeune femme alors que son mari venait de mourir.» Peu importe, ce n\u2019est qu\u2019un début.Nouvelle robe.Puis, achat d\u2019une chaîne stéréo, cours de chant\u2026 Elle, autrefois si timorée, en viendra à se défendre contre une chipie qui lui fait la vie dure au bureau et contre un directeur d\u2019école qui traite injustement l\u2019un de ses fils.Elle ira jusqu\u2019à frayer avec des syndicalistes, considérés par ses patrons comme des bolcheviques.Elle apprendra aussi à tenir tête à son beau-frère traditionnel, politiquement à droite et antiféministe : « Il n\u2019était pas habitué à ce qu\u2019une femme exprime un avis divergent du sien.S\u2019il continuait de venir chez elle, sourit-elle intérieurement, il allait peut-être devoir apprendre à le supporter.» Une femme neuve Nora est en train de changer.L\u2019Irlande aussi.À la télévision, on discute de la libération des femmes, des mutations au sein de l\u2019Église catholique, de la carence des droits civiques en République d\u2019Irlande, et de l\u2019Irlande du Nord, secouée par la violence (émeutes de Derry, incendies à Belfast\u2026) C\u2019est en arrière-plan que la situation politique et le contexte social de l\u2019Irlande dans ces an- nées-là sont abordés dans le roman.Comme une sorte de miroir teinté derrière lequel Nora mène ses propres combats.Colm Toibin nous montre une héroïne sensible, qui fait preuve d\u2019une détermination exemplaire dans sa route vers l\u2019affranchissement.Malgré ses déchirements, ses failles, son sentiment de culpabilité.Et malgré les réactions de son milieu sclérosé.Voici une femme neuve qui a pris son envol et que rien ne fera plus reculer.Le passé est bel et bien révolu.NORA WEBSTER ?Colm Toibin Traduit de l\u2019anglais par Anna Gibson Robert Laffont Paris, 2016, 416 pages Renaissance d\u2019une veuve en terrain hostile Dans l\u2019Irlande des années 1960, Colm Toibin explore le destin d\u2019une femme aux prises avec les diktats sociaux F A B I E N D E G L I S E T out le monde était au courant.Jérémy savait.Julie.Gervaise.Le Petit.Maracuja.Théo.C\u2019Est Un Ange, aussi.Tout le monde savait, sauf Benjamin Malaussène, retiré dans le Vercors, captivé par les démêlés de son écrivain de voisin avec les siens qu\u2019il malmène dans ses romans de « vraies vérités », alors qu\u2019à Paris, le drame se trame.Un drame ?Oui, en forme de caricature, s\u2019entend : l\u2019enlèvement de George Lapiétà, consultant pour le consortium LAVA, responsable de la fermeture de filiales du groupe qui a jeté 8300 employés à la rue.Une saloperie du temps présent qui a rapporté 22 807 204 euros à Lapiétà.22,8 millions, formant un parachute doré versé pour service rendu.Et c\u2019est justement le montant de la rançon que réclament les ravisseurs, enfants, cousins, neveux de Benjamin, sous la supervision d\u2019un dénommé Tuc, pour libérer le bonhomme.Dans leur manifeste, ils exigent même que l\u2019argent soit remis à un curé, pour les bonnes œuvres.Ce n\u2019est pas parce qu\u2019on a l\u2019esprit tordu qu\u2019on ne peut pas avoir le cœur à la bonne place.C\u2019est le roman attendu de ce début d\u2019année.18 ans après Aux fruits de la passion, 7e épisode de sa saga Malaussène, Daniel Pennac ramène à la vie sa célèbre tribu dans un récit loufoque, poétiquement et socialement chargé, qui fait sourire autant qu\u2019il laisse sur sa faim.Oui, la plume vive de Pennac est bien là, avec ses phrases en rafales, ses tournures inventives, ces images fortes, ces assemblages singuliers qui laissent le verbe agir comme de fines pointes de sens entrant dans les inconsistances du présent.«Papa devait bosser dans une des tours environnantes.Et pas au sous-sol, aux étages nobles, dans les dividendes», écrit-il.Dans cette sorte de Vingt ans après, cette suite qu\u2019a donnée Alexandre Dumas à ses Trois Mousquetaires, l\u2019esprit des lieux se remet rapidement en place, la vaste galerie de personnages aussi : Clara, Clarence, Hadouche, Julius le Chien, Louna et les autres qui défilent avec ravissement, mais avec une espièglerie, un humour qui donnent très vite l\u2019impression d\u2019avoir perdu de leur fraîcheur, de leur finesse\u2026 « Connaissez- vous un seul adulte, surtout parmi nos politiques, capable de témoigner au- jourd\u2019hui d\u2019un tel degré de conscience sociale ?» déclare Malaussène à un journaliste, dans une scène sur l\u2019identité probable des ravisseurs, scène dont la facilité et le caractère convenu peinent à attiser cette nostalgie littéraire qu\u2019un tel retour cherche normalement à titiller.Au final, Le cas Malaussène, dont la suite est déjà annoncée, devient surtout cet autre cas patent de renaissance, d\u2019inscription d\u2019un succès passé dans un présent, dont on attend forcément beaucoup et qui, faute de ne pas avoir su rester là où il était, laisse la distance et le temps confirmer que les plaisirs lointains sont toujours bien meilleurs dans les souvenirs.Le Devoir LE CAS MALAUSSÈNE TOME I : ILS M\u2019ONT MENTI ?1/2 Daniel Pennac Gallimard Paris, 2017, 306 pages FICTION FRANÇAISE Retour ordinaire d\u2019une loufoquerie patrimoniale Avec Le cas Malaussène, Daniel Pennac confirme que les plaisirs passés ne se conjuguent pas tous très bien au présent G U Y L A I N E M A S S O U T R E S i Tanguy Viel avait consacré son précédent roman, La disparition de Jim Sullivan (2013), à l\u2019ef fondrement du rêve américain, en la personne du chanteur Jim Sullivan, parti suivre les extraterrestres au Nouveau-Mexique, il aborde, dans Article 353 du Code pénal, une autre désillusion.La corruption et ses ravages psychiques, sociaux et politiques.On est en Bretagne, sur un Merry Fisher de neuf mètres de long, par temps fort.Soudain, un homme par-dessus bord.C\u2019est le riche propriétaire du bateau, sorti pêcher avec Kermeur, un habitué.Les deux hommes se connaissent bien.Pourquoi ce drame, ce corps avalé dans les eaux froides de l\u2019océan?En un réquisitoire implacable, Viel démonte la logique d\u2019une malversation immobilière qui mène au meur tre.Les ravages de la jouissance effrénée du promoteur ont fait tache d\u2019huile dans la communauté.Conscient de tout, Ker- meur détaille au juge, silencieux, l\u2019excès de plaisir et de concupiscence qui entraîne le véreux Lazenec à sa perte.Une question de démesure Et si c\u2019était l\u2019essence du mythe que Viel aborde dans ce fait divers?Vivre sans limites, n\u2019est-ce pas le rêve de chacun et le projet des héros?Le mythe antique montre que, dans toute quête effrénée de l\u2019exploit, si le héros tragique se précipite vers sa mort, son histoire pose les questions essentielles.Qu\u2019en est-il de soi et d\u2019autrui?Quelle éthique pour bien vivre?Qu\u2019est- ce que gouverner ?Qu\u2019est-ce que le bien commun?Et si notre consumérisme n\u2019était qu\u2019un avatar?Le juge de Viel va donc écouter le combat du bien et du mal, la corruption qui fait éclater le contrat social, et l\u2019autre jouissance, le règlement de comptes.D\u2019un côté, il y a l\u2019arrogance, sous la légalité douteuse d\u2019une société de l\u2019apparence et du profit ; de l\u2019autre, l\u2019anarchie exponentielle, qui fait que tout s\u2019embrase dans le for intérieur avant d\u2019envahir le social.Dans ce récit magistral, le magistrat adoptera une position de droit juste.D\u2019où le titre du roman, Article 353 du Code pénal, dont le lecteur découvrira la teneur dans la logique dramatique, au parfum de tragédie classique, des faits et des conséquences.Pourquoi tuer?De Jean Rolin (Les événe- ments) à Leila Slimani (Douce France), en passant par Natacha Appanah (Tropique de la violence), Éric Vuillard (14 juillet), Marc Graciano (Au pays de la fille électrique) ou Laurent Gaudé (Écoutez nos défaites), divers romans actuels se penchent sur la violence.Ils racontent la guerre civile, la révolution ou le désespoir noir de la colère.Le monologue d\u2019Ar ticle 353 du Code pénal ajoute au licenciement de Ker- meur tout rêve d\u2019obtenir une part du gâteau et fournit les arguments politiques pour débattre des responsabilités devant un geste radical.Que le capitalisme sauvage aspire les petites gens dans une cascade de faillites multiformes, que l\u2019État fasse défaut, c\u2019est ce qu\u2019écrit Viel dans une langue proche du Camus de L\u2019étranger.La passion de la justice gronde lorsque la corruption, le mensonge et la misère gangrènent le monde.Est-ce nouveau, cette mainmise de quelques-uns sur le bien commun ?Georges Didi- Huberman a montré le soulèvement des peuples dans une exposition concomitante au Jeu de Paume, à Paris.Partout, les éternels perdants se soulèvent un jour.« Vous savez, je crois que ce palais se souvient de tout.Je crois qu\u2019il enferme tous les procès et les verdicts du monde, silencieusement, méthodiquement, qu\u2019il les range dans des profondeurs pendant des siècles.Je crois qu\u2019un jour, quand il s\u2019écroulera, ce jour-là il recrachera tout d\u2019un coup, toutes les injustices de la terre, et elles se répandront comme de la poussière noire dans les villes du futur», dit Kermeur.Ainsi l\u2019Histoire inverse-t-elle son cours quand elle fait fi de la justice, de la tempérance et de l\u2019humanité.Collaboratrice Le Devoir ARTICLE 353 DU CODE PÉNAL ?Tanguy Viel Minuit Paris, 2017, 174 pages FICTION FRANÇAISE Le soulèvement d\u2019un homme brave Tanguy Viel transforme ses lecteurs en juges d\u2019instruction DANIELLE LAURIN BRYAN BEDDER GETTY IMAGES NORTH AMERICA AGENCE FRANCE-PRESSE Colm Toibin signe un 28e ouvrage qui s\u2019avère un remarquable portrait de femme : Nora Webster.JOËL SAGET AGENCE FRANCE-PRESSE Tanguy Viel aborde la désillusion devant la corruption dans un récit magistral.la gastronomie a toujours été cette diversité qui rassemble autour d\u2019un même projet commun des personnes d\u2019horizons et de nationalités dif férents.C\u2019est une source d\u2019énergie incroyable que l\u2019on sentait dans les grandes métropoles du monde, Paris, Londres, New York, au XIXe siècle, au début du XXe siècle», et qui reste encore aujourd\u2019hui, selon lui, une source dans laquelle puiser une inspiration, que l\u2019on soit cuisinier, romancier ou autre.Les bienfaits de l\u2019excès L\u2019obsession persistante pour la cuisine, les émissions de cuisine, les concours de cuisine, le restaurant urbain chic du coin, la mise en scène de la figure du chef et de ses créations, dans cette orgie de filtres photographiques et de moues affectées par l\u2019extase, peut attiser parfois le cynisme et la désolation.Mais pour Lionel Noël, elle est surtout cette preuve que la pluralité et son assemblage de différences se métabolisent plutôt bien quand elles passent par la cuisine et le ventre.« Il y a un paradoxe, dit-il.Dans une société qui n\u2019a jamais aussi peu cuisiné, l\u2019image de la cuisine et de la nourriture est partout.» Cette médiatisation jusqu\u2019à plus faim «relève de l\u2019artificiel», mais elle a aussi l\u2019avantage de sensibiliser les gens, et les jeunes en particulier, «à la diversité culinaire, à la découverte des saveurs», à l\u2019existence de l\u2019ailleurs.Elle rend moins angoissante la découverte de l\u2019autre pour sa nourriture, dit-il.«Il suffit de regarder la jeune génération dans son rappor t aux restaurants, ajoute le romancier.L\u2019expérience des saveurs, l\u2019exploration des goûts relèvent désormais pour elle d\u2019un ordre naturel.» Un ordre qui, sans les préméditations de l\u2019ordre imaginé par Lionel Noël, détricote les peurs et les préjugés pour mieux écrire la recette d\u2019un monde, sans doute, un peu plus métissé serré.Le Devoir L\u2019ORDRE DU MÉCHOUI Lionel Noël Tête Première Montréal, 2017, 348 pages SUITE DE LA PAGE F 1 RECETTE Daniel Pennac L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 8 E T D I M A N C H E 2 9 J A N V I E R 2 0 1 7 L I V R E S F 5 1 957.Parution de Sur la route.Tout a été dit sur ce roman, son manuscrit tapé dans une transe amphétaminée sur un rouleau de papier d\u2019imprimerie.Kerouac prétendit l\u2019avoir écrit en trois semaines.Il omettait habituellement de préciser qu\u2019il parlait du premier jet seulement, et avait ensuite trimbalé sa composition de jazz-dactylo pendant des années dans son vieux sac de marin, sans jamais vraiment cesser d\u2019y revenir entre deux virées, de sabrer et remanier ce gros tapis de mots d\u2019abord refusé par tous les éditeurs dans les chics bureaux de qui cet insomniaque halluciné carburant aux speeds et à la vinasse était venu le dérouler.Peu importe.Une légende était née.Deux, en fait : l\u2019ange vagabond; la prose spontanée.Cette même année, un pilote de chasse ayant servi dans les premières escadrilles de chasseurs de Migs en Corée démissionna de sa prestigieuse situation dans l\u2019armée de l\u2019air pour devenir écrivain à plein temps.«Crétin !» fut le seul commentaire du colonel à qui il confia cette ambition.L\u2019année précédente, James Arnold Horowitz (qui serait bientôt mieux connu sous son nom de plume, James Salter) avait fait paraître un roman inspiré de ses exploits coréens : 100 missions, un Mig abattu, une bonne moyenne compte tenu de la vélocité de ces nouveaux joujoux qu\u2019étaient alors les avions à réaction.Si The Hunters (Pour la gloire, éditions de l\u2019Olivier, 2015) connut une réception plus modeste que la consécration de Sur la route en classique instantané des lettres américaines, le livre put être qualifié de succès, étant même acheté par Hollywood et aussitôt por té à l\u2019écran, avec Robert Mitchum dans le rôle de l\u2019as de la chasse aérienne.Pour une fois (ce serait la seule), Salter se montrait plus rapide que Kerouac, dont le bébé, après avoir longtemps cherché le chemin du grand écran, n\u2019aboutirait dans les salles obscures qu\u2019au millénaire suivant.Le coup de pied au cul Tout écrivain qui finit par être édité a connu, je pense, ce genre de rival a priori que j\u2019appelle le «donneur de coup de pied au cul ».Vous travaillez depuis des années sur un projet de roman après l\u2019autre et accumulez les « faux départs» de 50 pages et les «va nulle part » de 300 pages et soudain paraît Vamp de Christian Mistral et c\u2019est un coup de pied au cul.Le donneur de coup de pied au cul de James Salter a été Jack Kerouac.Tous les deux ont fréquenté le même lycée à New York.Kerouac est l\u2019aîné, d\u2019une classe supérieure, mais ils se connaissent.L\u2019autre chose qu\u2019ils ont alors en commun: une gueule d\u2019enfer.Le joueur de football viré clochard céleste et le pilote de chasse défroqué sont taillés dans l\u2019étoffe du rêve.En 1950, le jeune aviateur tombe par hasard sur le premier roman de son camarade de lycée, The Town and the City (Avant la route), exposé dans la vitrine d\u2019une librairie.« Il y avait une photo sur la quatrième de couverture.Je l\u2019ai reconnu aussitôt.J\u2019étais ébahi.[\u2026] J\u2019ai parcouru quelques pages, acheté le livre et l\u2019ai rap- por té à la maison.\u201cC\u2019est Jack Kerouac qui a écrit ce livre\u201d, ai-je déclaré à ma femme.[\u2026] J\u2019ai expliqué qui il était, mais pas ce que j\u2019avais ressenti en découvrant le livre : j\u2019étais envieux, malade de jalousie même, défait.» Salter jouirait éventuellement, à son tour, d\u2019un statut enviable dans les lettres (« une des dernières légendes de la littérature américaine contemporaine», proclame la quatrième de couverture de l\u2019essai posthume paru l\u2019automne dernier).Mais il aurait beau vivre presque deux fois plus longtemps que son devancier, à la fin, même en incluant les scénarios, correspondances et autres collaborations, son œuvre ne compterait pas plus de bouquins.Car, au- delà de la coupe d\u2019un cru plus qu\u2019honnête ou du martini on the rocks que l\u2019élégant et francophile Salter n\u2019eût pas manqué de faire tinter contre le litron de piquette californienne brandi par son ancien pote du lycée si les circonstances les avaient amenés à trinquer, un aspect fondamental du travail les opposait : l\u2019écriture elle-même.Vérifier sans relâche La méthode Salter : «Tout est vérifié et revéri- fié, écrit et révisé, puis re-révisé jusqu\u2019à ce que la prose luise, radieuse et indestructible.» («Tout ce qui n\u2019est pas écrit disparaît», entretien avec Edward Hirch, The Paris Review, 1993, repris dans Salter par Salter).«Je continue d\u2019attacher la plus grande importance au style.Il me semble que le style est ce dont on se souvient », confie-t-il dans une conférence livrée à l\u2019Université de Virginie à l\u2019âge vénérable de 90 ans.Sur le style : «Je lui préfère parfois le terme de \u201cvoix\u201d, qui n\u2019est pas exactement son synonyme.Le style correspond à un choix, alors qu\u2019une voix est presque génétique, quelque chose d\u2019absolument personnel.» La conception de Salter se situe aux antipodes de la dactylographie instinctive du gars de Lowell.« Je déteste la première expression, inexacte, inadéquate, qui vient à l\u2019esprit.Toute la joie d\u2019écrire tient à cette possibilité de la reprendre et d\u2019en faire quelque chose de bon\u2026 » Flaubertien avoué, il remarque un trait commun aux écrivains qu\u2019il admire (Babel, Carver, Faulkner, Tolstoï, Woolf) : « Ils récrivent [sic] constamment.[\u2026] Être écrivain, c\u2019est se condamner à toujours corriger.» Nettement moins sexy, comme éthique de travail, que le coup du chef-d\u2019œuvre-pondu-en- trois-semaines-d\u2019intense-exaltation, pas vrai ?Ou encore que le genre de géniale autosatisfaction qui nous donne ces briques-de-1089-pages- dont-il-n\u2019y-a-pas-un-mot-à-retrancher-parce-que- la-phrase-est-sortie-de-mon-stylo-comme-ça-un- point-c\u2019est tout ! «Tous les livres, observe James Salter, ne valent pas qu\u2019on se donne cette peine, à chaque phrase, à chaque paragraphe.Tous les écrivains ne le font pas.Il y a des degrés dans l\u2019excellence.» Salter, lui, faisait sienne cette phrase de Flaubert, pape des besogneux, qui « pesait chaque phrase [\u2026], sélectionnait, éliminait, choisissait de nouveau chaque mot» : «Une bonne phrase de prose, disait le Gus, doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore.» Ça, c\u2019est quand on a le temps de se relire.Salut ! SALTER PAR SALTER ?1/2 James Salter Traduit de l\u2019américain par Marc Amfreville et Philippe Garnier Éditions de l\u2019Olivier Paris, 2016, 170 pages La méthode James Salter En un entretien et plusieurs conférences, le grand romancier livre un captivant traité de style C H R I S T I A N D E S M E U L E S S i l\u2019univers est en constante expansion depuis sa création, les connaissances acquises à son sujet soulèvent aussi, à mesure, de nouvelles questions.La bonne science- fiction n\u2019hésite pas à prendre ces questions à bras-le-corps.Premier volume d\u2019une ambitieuse trilogie culte, récompensé par le Hugo du meilleur roman en 2015 (remis chaque année depuis 1939 par la World Science Fiction Society, qui récompensait ici pour la toute première fois une œuvre en traduction), Le problème à trois corps, de l\u2019écrivain chinois Liu Cixin, réalise l\u2019acrobatie de conjuguer astrophysique, histoire ancienne chinoise et passé maoïste dans un techno- thr i l ler assez haletant.A l o r s q u e l a science-fiction anglo- saxonne s\u2019appuie généralement sur un cer tain nombre de repères historiques et de codes culturels \u2014 ceux de la conquête de l\u2019Ouest ou du film noir \u2014, chez Liu Cixin, dont le roman se déroule entre 1967 et au- jourd\u2019hui, s\u2019abreuve en plus à la révolution culturelle chinoise et au confucianisme.À 53 ans, ingénieur informatique de formation, Liu Cixin, une sorte d\u2019Arthur C.Clarke chinois, résumait pour sa part le New Yorker, est aujourd\u2019hui l\u2019écrivain de science-fiction le plus populaire en Chine.Essayons de résumer.En plein cœur des « années de folie» de la révolution culturelle, Ye Wenjie, une jeune astrophy- sicienne de Pékin, reléguée dans un camp de travail pour avoir refusé de renier les principes de la physique quantique \u2014 jugée réactionnaire par les Gardes rouges.Sollicitée pour travailler dans une station de radiotélescopes, elle se verra confier par quelqu\u2019un un livre « interdit » : Le printemps silencieux, publié en 1962 par la biologiste américaine Rachel Carson, un ouvrage précurseur du mouvement écologiste qui a sonné l\u2019alarme quant au danger de l\u2019utilisation des pesticides.Interceptant plus tard un message envoyé depuis une lointaine (très lointaine) civilisation extraterrestre, elle y répondra à sa façon : « Venez ! Je vous aiderai à conquérir ce monde.Notre civilisation est incapable de résoudre ses propres problèmes.Nous avons besoin de votre intervention.» Quarante ans plus tard, alors qu\u2019une vague de suic ides touche des centaines de scientifiques de haut niveau en Chine, convaincus que « la physique n\u2019a jamais existé et n\u2019existera jamais», une lutte souterraine s\u2019engage entre le pouvoir chinois et une mystérieuse organisation radicale.Au même moment, a b s o r b é p a r u n étrange jeu de réalité vir tuelle (« Le problème à trois corps ») dans lequel une civilisation vivant sur une planète à trois soleils cherche une solution à sa survie, un chercheur en nanotechnologies est lui aussi mêlé à l\u2019af faire.Une sorte de cheval de Troie pour préparer le terrain à la venue d\u2019une civilisation extraterrestre alertée par l\u2019appel de Ye Wen- jie?En attendant, le jeu permet à une poignée d\u2019individus qui par tagent des idéaux communs de se réunir et de propager leurs idées.Mélange de thriller écologiste, de science-fiction plus traditionnelle et de « roman d\u2019invasion » (façon La guerre des mondes de H.G.Wells), Le problème à trois corps nous propose un univers fascinant sur lequel flotte une atmosphère d\u2019apocalypse appréhendée et de répression made in China.Derrière tout ça, Liu Cixin pose surtout un regard inquiet sur notre planète.La menace qui plane sur l\u2019environnement semble être au cœur de ses préoccupations.Faudra-t - i l s a u v e r l \u2019 h u m a n i t é d e l\u2019homme ?Déjà, dans une de ses nouvelles parues il y a une dizaine d\u2019années (« Le salaire de l\u2019humanité »), des visiteurs venus de l\u2019espace exigeaient une redistribution équitable de la richesse sur la Terre, expliquant que le capitalisme sauvage avait acculé leur propre planète à la destruction.Intrigant ?Pour le moins.À suivre.Collaborateur Le Devoir LE PROBLÈME À TROIS CORPS ?1/2 Liu Cixin Traduit du chinois par Gwennaël Gaffric Actes Sud Paris, 2016, 432 pages SCIENCE-FICTION CHINOISE Un, deux, trois, soleil Ovni venu de Chine, Le problème à trois corps mêle Révolution culturelle, écologisme et astrophysique Y A N N I C K M A R C O U X Simona Sora en a lu, des romans.Présente depuis nombre d\u2019années dans le circuit littéraire roumain, elle a publié plusieurs essais, donné des séminaires à l\u2019Université de Bucarest et traduit quelques œuvres.À l\u2019aube de la cinquantaine, elle publie son premier roman, œu- vre touf fue où résonnent les voix de femmes qui ont fait l\u2019histoire d\u2019un lieu, du milieu du XIXe siècle à aujourd\u2019hui : Hôtel Universal.Sis au cœur de Bucarest, l\u2019établissement fut tour à tour auberge, bordel, quartier général de la Securitate \u2014 police politique sous le règne de Ceausescu \u2014 et , enf in , foyer d\u2019étudiants.Dissimulant chambres et passages secrets, ce lieu étrange «se construit chaque nuit», et de ses fondations sourdent les récits fondateurs de ses pensionnaires.Parmi eux : Maia.C\u2019est pendant la révolution de décembre 1989 \u2014 celle qui fera tomber le régime de Ceausescu \u2014 qu\u2019elle arrive à l\u2019hôtel Universal.Elle qui n\u2019avait jamais habité Bucarest franchit l\u2019entrée principale en éprouvant «avec la force de l\u2019évidence la certitude d\u2019être revenue chez elle ».Au moment où le pays s\u2019apprête à panser les blessures de 45 ans de dictature, elle a le sentiment «que les années d\u2019échecs, d\u2019humiliations, de peur et de colère rentrée qui pesaient sur son thymus allaient enfin se dissoudre».Chaque nuit, rêvant éveillée sur son balcon, elle se rappelle au souvenir de sa grand-mère, Maria, qui, suivant un rituel familial de conception de confiture aux roses, lui narrait l\u2019histoire de sa généalogie, faite de « femmes au fort caractère» qui souscrivent toutes à un étonnant mantra : « Un homme qui t\u2019aime t\u2019apprend à mourir.» Le récit repose sur de multiples trames, intriquant retours dans le passé à la vie au foyer étudiant, où Maia s\u2019est liée d\u2019amitié avec un groupe de pensionnaires qui trouvent refuge dans la littérature et les nuits arrosées.Ajoutant à l\u2019onirisme général du roman, leur vie semble ancrée dans un rêve, si bien qu\u2019on dit que, «à l\u2019Universal, le temps ne passe pas comme à l\u2019extérieur.Les gens qui y vivent changent imperceptiblement sans vieillir».Beauté perdue Dans une narration dense, souvent poétique et toujours inspirée, l\u2019auteure fait preuve d\u2019une belle adresse en se jouant de la temporalité, nous entraînant par-delà la vacuité du quotidien : «Pour se situer dans la sphère de la liberté et pour retrouver, ainsi, la beauté perdue des choses, il faut avoir la chance de connaître un grand amour purifié de tout espoir et de toute peur.» Un rebondissement sur vient par ailleurs à l\u2019épilogue, qui offre de nouvelles clés de lecture à une œuvre déjà joliment complexe.Tandis que le nombre élevé des personnages égare par fois et freine la catharsis, la primoromancière émerveille par la fluidité de sa plume.Ses phrases amples, au souffle inépuisable, hypnotisent et envoûtent, offrant les mots avec douceur, comme si l\u2019histoire était chuchotée à notre oreille.Hôtel Universal est une œu- vre qui détonne.Simona Sora élève la vie simple au rang de mythes, refuges sans lesquels «tout ce que nous vivons ou écrivons serait complètement inutile ».La vie, plutôt qu\u2019utilitariste, devient une quête où chacun cherche à se révéler à lui- même, à retrouver son «vrai visage, destiné à être vivant dans le mystère de la mort».Collaborateur Le Devoir HÔTEL UNIVERSAL ?Simona Sora Traduit du roumain par Laure Hinckel Belfond Paris, 2016, 324 pages FICTION ROUMAINE Dans l\u2019esprit d\u2019un lieu Simona Sora laisse la beauté des quotidiens transcender la chute d\u2019un régime A N D R É J O S E PH M A I L L É LA LOI DES CONTRAIRES N O U V E L L E É D I T I O N Les deux tomes sont vendus dans un coffret : 89,95 $ \u2022 1232 pages En librairie \u2022 CARTE BLANCHE CORPUS ÉNANTIOLOGIQUE DE LA CONCEPTION DU MONDE ET DE LA RÉFLEXION HUMAINE I - LA BÊTE NOIRE DE LA PHILOSOPHIE (HISTORIQUE) II - LES INÉDITS (MANIFESTE DE LA NATURE) LOUIS HAMELIN ED BETZ ASSOCIATED PRESS Selon James Salter, « être écrivain, c\u2019est se condamner à toujours corriger ».LIN YI\u2019AN L\u2019auteur Liu Cixin L\u2019auteure fait preuve d\u2019une belle adresse en se jouant de la temporalité L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 8 E T D I M A N C H E 2 9 J A N V I E R 2 0 1 7 ESSAIS F 6 L es nouvelles technologies de l\u2019information et de la communication fascinent et inquiètent.Nombreux sont ceux qui s\u2019extasient devant leurs prouesses, mais d\u2019autres, telle Rafaële Germain dans son récent et très beau Un présent infini (Atelier 10, 2016), s\u2019alarment devant les ef fets délétères de ces machines sur l\u2019expérience humaine.Carrément aux abois, l\u2019essayiste Jacques Beaudry, spécialiste des écrivains suicidés, ne rassurera certainement pas les angoissés avec Le fantôme du monde, une vibrante plaquette sans concession, qui n\u2019annonce rien de moins que l\u2019apocalypse.«Le technologisme, écrit-il, est ce que fut l\u2019hitlérisme : le pur dynamisme d\u2019une force aveugle fonçant droit devant.» L\u2019analogie est troublante.Est-elle trop forte ?Qu\u2019on en juge.La multiplication des écrans dans tous les domaines de nos vies équivaut, selon Beaudry, à un « viol des consciences ».Les stimuli incessants auxquels nous sommes ainsi soumis nous interdisent le temps de la méditat ion.Soûlés de données, nous confondons, af firme l\u2019essayiste, le ver tige avec la p e n s é e e t n o u s n o u s croyons libres et informés en participant, sans passer par l\u2019étape de la lecture et de la réflexion, au bavardage généralisé.Dans ces conditions, constate Beaudr y, « l\u2019opinion moyenne est le recours intellectuel du jour \u2014 une grossière accumulation d\u2019idées toutes faites, de lieux communs, de préjugés qui composent la pâtée des crânes vides d\u2019idées », se comportant trop souvent comme une meute en quête d\u2019une proie.Quand le support technologique nous devient indispensable pour écrire, pour connaître ou pour nous orienter, notre autonomie s\u2019affaiblit « au profit du regard unique de la technique», ce qui «nous conduit à croire aux choses avant de croire en nous-mêmes», tout en nous soumettant à une logique algorithmique sans pensée qui nous aliène.Totalitarisme technologique « N\u2019impor te qui peut aujourd\u2019hui tenir le monde au creux de sa main et néanmoins par soi-même n\u2019y comprendre rien », déplore l\u2019essayiste tourmenté devant la réalité de notre captivité technologique, qui nous fait, ajoute-t-il, ressembler à des mouches qui, prises dans une toile d\u2019araignée, se croient libres parce que leurs ailes s\u2019agitent.Nous sommes, continue Beaudry, des pantins dans les mains des pouvoirs technologiques, qui nous ont convaincus d\u2019acheter ces outils servant à la marchandisation de nos vies.« Il n\u2019y a plus un seul aspect de la vie d\u2019un individu qui échappe au pouvoir d\u2019une quelconque application d\u2019un lucratif système d\u2019exploitation», note l\u2019essayiste, affligé par le fait que notre affectivité, nos gestes, nos désirs et nos pensées ne nous appartiennent plus.L\u2019avancée technologique est donc totalitaire et s\u2019accompagne d\u2019un périlleux « ef fondrement de l\u2019honnêteté ».Nous vivons sous le règne du mensonge cynique, qui fait passer la rapacité pour le sens des affaires et du « pragmatisme opportuniste », qui considère comme de la bêtise le fait de ne pas tricher.Les grandes industries «détruiront la terre entière si c\u2019est payant», annonce le philosophe crépusculaire.Vérité fragilisée Pendant ce temps, les puissants remettent à des politiciens fantoches le soin de nous rouler dans la farine en nous intimant de nous adapter, au nom du réalisme, à un fondamentalisme marchand criminel.«Les faits importent peu désormais, la vérité, c\u2019est ce qui est indéfiniment répété», notamment sur ces écrans où l\u2019apparence s\u2019impose.Trump n\u2019a pas gagné pour rien.Si on fait le bilan de cette sombre prophétie \u2014 abrutissement intellectuel engendré par la technolâtrie, mensonge généralisé servi par le règne du vir tuel pour entretenir une obéissance béate et accoutumance à la violence (jeux de guerre virtuels, armes à feu, photos spectaculaires de cadavres) \u2014, on comprend mieux l\u2019horreur que ressent Jacques Beaudry devant une civilisation en proie à un malaise profond, hantée par le fantôme du mal.J\u2019aimerais pouvoir écrire que l\u2019essayiste exagère en évoquant le nazisme \u2014 je le pense un peu \u2014, que sa ténébreuse vision du monde est liée à sa fréquentation trop soutenue d\u2019écrivains désespérés, mais quelque chose m\u2019empêche de tracer avec assurance ces mots réconfortants.louisco@sympatico.ca LE FANTÔME DU MONDE ?1/2 Jacques Beaudry Liber Montréal, 2017, 54 pages L\u2019apocalypse, maintenant LOUIS CORNELLIER F A B I E N D E G L I S E Q ui l\u2019aurait cru ?En évoquant des « faits alternatifs » pour justifier les déclarations douteuses de Sean Spicer, attaché de presse de Donald Trump, sur la taille de la foule ayant convergé la semaine dernière à Washington pour assister à l\u2019intronisation du nouveau président, Kellyanne Conway, porte-parole du nouveau président américain, a fait entrer la rhétorique de l\u2019administration Trump dans\u2026 la mécanique quantique, ce territoire scientifique et philosophique où les réalités alternatives sont effectivement probables.Or, si la théorie des univers parallèles peut éclairer son propos, l\u2019idée d\u2019une double vérité cohabitant dans un même monde reste tou te fo i s un gr os mensonge lorsqu\u2019elle est appliquée à la politique et à l\u2019interprétation de deux photos montrant deux foules bien dif férentes lors de l\u2019assermentation de Barack Obama en 2009 et de Donald Trump en 2017, estime l\u2019astrophysicien américain Trinh Xuan Thuan, auteur de plusieurs ouvrages de vulgarisation sur l\u2019univers, l\u2019infini, les particules et leur capacité physique à pouvoir être ici et ailleurs en même temps.« Il est peu probable que Kel- lyanne Conway ait pensé à la mécanique quantique en disant ce qu\u2019elle a dit », s\u2019amuse à l\u2019autre bout du fil l\u2019auteur en 2014 de Désir d\u2019infini et, l\u2019an dernier, de La plénitude du Vide (Albin Michel).Le Devoir était en Virginie cette semaine, où Trinh Xuan Thuan enseigne l\u2019astronomie à l\u2019Université de Charlot- tesville.« On est plutôt devant une interprétation bizarre d\u2019un événement, devant une interprétation bien personnelle de la réalité, qui relève plus du film Rashomon d\u2019Akira Kurosawa [classique des années 50 dans lequel quatre personnages relatent des versions fort différentes d\u2019un même meurtre] que devant la théorie des univers parallèles.» C\u2019est la propagande déjouée par la science.Oui, les faits alternatifs forgent depuis plusieurs décennies des hypothèses en physique, qui, pour appréhender les avancés de ses connaissances, a dû prendre en compte la notion d\u2019univers parallèles, et donc de réalités concurrentes pour expliquer la création et l\u2019évolution de l\u2019univers.Parmi elles, la théorie du physicien américain Hugh Everett qui, en 1957, évoque des «univers qui bifurquent » pour appréhender cette possibilité pour l\u2019atome d\u2019être ici et ailleurs en même temps.Face aux choix, les univers, selon lui, se divisent en copies « presque similaires » où tous les scénarios possibles et les options se réalisent.Dans un univers, vous lisez ce texte.Dans un autre, vous écoutez au même moment la télévision et Donald Tr ump n\u2019est pas président des États-Unis.Le 20 janvier dernier dans un univers, il y avait une foule record à l \u2019 i n t r o n i s a t i o n d u 45e président américain.Dans un autre, il y avait cette foule parsemée qui a poussé Sean Spicer à une interprétation impressionniste des faits.Cette drôle de perspective se bute toutefois à une réalité loin d\u2019être alternative : «La porte-parole de Donald Trump tout comme son attaché de presse ne peuvent pas parler de faits alternatifs dans un même univers, dit Trinh Xuan Thuan, puisque les univers parallèles ne communiquent pas les uns avec les autres.» Qui plus est : «Notre rapport à la réalité se bute forcément à l\u2019horizon observable », dit-il, et ce, sans possibilité de voir les autres univers ni les réalités qui se trouveraient à l\u2019intérieur.L\u2019af firmation nourrit un paradoxe scientifique sur la réalité alternative qui ne peut, par essence même, ni être obser vée ni être expérimentée et ne relève pour le moment que de l\u2019hypothèse.Et, sans preuve, sans la rigueur de l\u2019expérience re- productible, cette autre réalité bascule alors dans la sphère de la croyance, du mensonge, de la mystification ou encore de ce vide métaphorique que l\u2019astrophysicien connaît bien, pour en avoir étudié les dimensions physiques.Un vide qui l\u2019inquiète au plus haut point puisqu\u2019il semble désormais atteindre la plus haute fonction d\u2019un État.« Les scientifiques sont très inquiets de voir un gouvernement qui ne croit pas en la science», dit-il en pointant à titre d\u2019exemple la nomination d\u2019un climatosceptique à la tête de l\u2019Agence américaine de protection de l\u2019environnement, Scott Pr uitt, et ce, malgré les preuves tangibles et scientifiques du dérèglement climatique.Mais l\u2019astrophysicien s\u2019accroche aussi à une certitude, celle que le vide, qui est à la base de l\u2019univers et de l\u2019apparition de la vie, est rempli d\u2019énergie.Il permet le mouvement et même le changement, annonçant ainsi l\u2019apparition d\u2019autres réalités dont le caractère alternatif dépend bien plus des forces humaines que de celle de la physique quantique.Le Devoir LA PLÉNITUDE DU VIDE Trinh Xuan Thuan Albin Michel Paris, 2016, 340 pages POST-VÉRITÉ Perdu dans les réalités divergentes Les faits alternatifs existent pour la science, mais demeurent des mensonges en politique, confirme l\u2019astrophysicien Trinh Xuan Thuan I S A B E L L E B O I S C L A I R L\u2019 apport des femmes noires à la pensée féministe est peu connu ; il n\u2019en est pas moins important.Cet essai de Patricia Hill Collins, initialement paru en 1991 et aujourd\u2019hui traduit par Diane Lamoureux, en fait foi.Visant à faire entendre les « idées supprimées ou rendues inaudibles des femmes noires », Hill Collins évoque le triple système d\u2019oppression (économique, politique et idéologique) qui les occulte « tout en confortant la vision du monde et en protégeant les intérêts des élites masculines blanches».De fait, sur l\u2019axe identitaire, les femmes noires se situent à l\u2019exact opposé des hommes blancs, figure souvent convoquée lorsqu\u2019il est question de privilèges.Mais les hommes ne sont pas les seuls en cause : l\u2019auteure évoque des classiques féministes et des travaux universitaires fondés exc lus ivement sur l es expér iences de Blanches.Est ainsi «promue l\u2019idée d\u2019une femme universelle qui est blanche et [issue] de la classe moyenne ».C\u2019est donc dire que les femmes noires doivent combattre « tant les biais sexistes dans la pensée politique et sociale noire que les biais racistes dans la théorie féministe », sans parler des biais classistes et hétérosexistes.Au cœur de l\u2019ouvrage, «quatre aspects fondamentaux de la pensée féministe noire \u2014 ses thématiques, ses cadres d\u2019analyse, ses approches épistémologiques et leur signification pour l\u2019empowerment » \u2014 sont déployés pour cerner la condition des femmes noires, dont le palimpseste est le système de l\u2019esclavage, droit de cuissage y compris.Après un chapitre théorique qui définit la pensée féministe noire, sont abordés le travail et la famille, les archétypes, l\u2019autodéfinition, la sexualité, les relations amoureuses, la maternité et le militantisme.Une partie sur le statut politique de cette épistémologie féministe noire, qui lie la question du pouvoir à celle du savoir, clôt l\u2019ensemble.Nécessaire résistance L\u2019exposé repose aussi bien sur des études historiques et empiriques ainsi que sur des œu- vres littéraires et télévisuelles que sur des témoignages personnels provenant de travailleuses domestiques.Le savoir expérientiel est traité avec la même considération que le discours institutionnel, question de briser les hiérarchies qui nous coupent le plus souvent de la parole des Noires, infériorisées par la culture.Résonne ainsi un faisceau de voix qui toutes traduisent une conscience aiguë des enjeux de la double domination sexiste et raciale.Ces voix ne sont cependant pas perçues par les Blancs, qui préfèrent projeter sur les Noires des stéréotypes racistes.« Les archétypes normatifs qui s\u2019appliquent aux femmes noires sont si absolument négatifs » qu\u2019en eux-mêmes ils constituent presque un «appel à la résistance».Et bien souvent, cette rébellion doit se jouer contre soi-même : comme le soutient la militante Pauli Murray, « un système d\u2019oppression tire une grande partie de sa force du consentement des victimes, qui ont intériorisé l\u2019image d\u2019elles-mêmes qu\u2019ont les dominants ».Ce livre révèle le déficit de reconnaissance dont nos sociétés sont coupables.À l\u2019heure où le féminisme se conjugue avec intersectionna- lité, qui implique de prendre en compte les effets croisés de plusieurs systèmes de discrimination (la « race », la classe et le sexe), la traduction des textes de Hill Collins, théoricienne de premier plan en la matière, est la bienvenue.Car c\u2019est un savoir critique dont la société d\u2019au- jourd\u2019hui ne peut faire l\u2019économie qui est exposé là.À la veille du Mois de l\u2019histoire des Noirs, il s\u2019agit d\u2019un ouvrage essentiel pour réfléchir au racisme systémique et aux oppressions croisées.Collaboratrice Le Devoir LA PENSÉE FÉMINISTE NOIRE ?1/2 Patricia Hill Collins Traduit de l\u2019anglais par Diane Lamoureux Éditions du remue-ménage Montréal, 2016, 479 pages ESSAI Le cœur d\u2019une double discrimination Patricia Hill Collins comble un déficit de reconnaissance de la pensée féminine noire NICHOLAS KAMM AGENCE FRANCE-PRESSE La porte-parole du président Donald Trump, Kellyanne Conway, lors d\u2019une conférence de presse donnée par Sean Spicer.En parlant de « faits alternatifs », Mme Conway a fait entrer la rhétorique du nouveau gouvernement américain dans la mécanique quantique.Pour l\u2019essayiste Jacques Beaudry, la technolâtrie contemporaine est totalitaire Un système d\u2019oppression tire une grande partie de sa force du consentement des victimes, qui ont intériorisé l\u2019image d\u2019elles-mêmes qu\u2019ont les dominants La militante Pauli Murray, citée dans La pensée féministe noire « » "]
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