Le devoir, 3 juin 2017, Cahier F
[" Europe Exil, migration, imitation et Franz Schubert Page F 3 Afrique Égalité, poids du passé et reine unique Page F 2 Asie Soumission, prostitution et humour d\u2019un Prix Nobel Page F 5 Essai Accélération du monde et mémoire des in?uences Page F 6 Océanie Aventure, servitude et urgence d\u2019être mère Page F 4 J O U R N É E jdli.leslibraires.ca Allez à la rencontre de vos libraires! Samedi 3 juin 2017 COLLAGE TIFFET F A B I E N D E G L I S E L e gisement de gaz naturel porte un nom d\u2019empereur, le Marcellus, mais ce n\u2019est pas ce qui le rend le plus redoutable.Sa menace ?Elle vient surtout des humains qui s\u2019activent tout autour pour transformer ce schiste situé « à mille six cents mètres en sous-sol » en carburant, mais surtout en dollars, ceux qui font naître chez les actionnaires ces sourires méprisants les citoyens ordinaires, les équilibres sociaux, l\u2019environnement\u2026 Nous sommes en Pennsylvanie en 2010, dans les alentours de Bakerton, entre Pittsburgh et Philadelphie.Les représentants de la Dark Elephant Energy sillonnent les routes dans leurs pick-up immatriculés au Texas, à la rencontre des Fetterson, des Norton, des Kipler, ces familles d\u2019Américains ruraux oubliés et négligés de tous, sauf quand leurs terres sont la porte d\u2019accès à une ressource naturelle.Contre la signature d\u2019un contrat, une promesse : celle d\u2019un chèque pour rehausser la saveur de leur quotidien.Il n\u2019y a rien d\u2019autre à faire, sinon laisser la machinerie et la fracturation hydraulique, cette technique de forage controversée, poursuivre sa terrible révolution dans le domaine de l\u2019exploration et de la production d\u2019énergie.Avec la précision du regard journalistique, l\u2019acuité de la sociologue capable de saisir l\u2019enjeu collectif derrière le vote au sein d\u2019une grande compagnie pour « des investissements stratégiques sur toute la chaîne de valeur de l\u2019activité non conventionnelle », Jennifer Haigh invite dans Ce qui gît dans ses entrailles (Gall- meister, ?) à plonger dans un roman à forte valeur sociale qui laisse les petites histoires du quotidien raconter l\u2019avidité, tout comme les injustices et les résistances qu\u2019elle peut faire naître.Le ton est juste, jamais trop, toujours collé sur ce portrait en détail et sans parti pris d\u2019une Amérique qui laisse le capital abuser des plus faibles.Une Amérique que laisse par fois l\u2019odieux faire avancer son histoire, surtout si rien ne vient briser les silences complices.La fiancée perdue Au nord, ces silences permettent à des substances toxiques de sortir par les robinets d\u2019eau potable.Au sud, en Argentine, il rend surtout toxique l\u2019existence de ceux qui se sont enfermés dedans pour s\u2019éloigner des horreurs de leur passé.C\u2019est ce qui est arrivé à Carlos, ancien mon- toneros, ces péronistes armés contre la dictature militaire des années 1970, et narrateur de À qui de droit (Buchet-Chastel, ?1/2), nouveau roman de Martin Caparros.Carlos est représentant de commerce.La maladie pourrait précipiter son départ.Elle va aussi le forcer à renouer avec un fantôme: Estela, sa fiancée de ses années de révolte politico-militaire, disparue après une arrestation.Il a toujours soupçonné une mort sous la torture, puis avait refouler l\u2019horreur de ses hypothèses.Son ami ministre, Juanjo, va l\u2019inciter à rouvrir les plaies et partir à la rencontre des témoins du calvaire de celle qu\u2019il n\u2019a jamais cessé d\u2019aimer.Tout est en vibration dans ce récit qui pose un regard singulier sur le temps et son effet sur le goût de la vengeance.L\u2019œuvre sensible laisse l\u2019intimité du drame personnel éclairer une commotion collective, pour mieux se demander ce que tous les morts de la dictature ont bien pu donner?Sur la perle des Antilles Les Amériques sont traversées par des destins tragiques, destins que rappelle Fabienne Josaphat dans À l\u2019ombre du Baron (Calmann Lévy, ?1/2) et Louis-Philippe Dalembert dans Avant que les ombres s\u2019effacent (Sabine Wespieser éditeur, ?) de manière bien différente, même si leurs récits prennent racine dans la même terre du continent : celle d\u2019Haïti.Le premier explore le côté sombre de la perle des Antilles en passant par les années François Duvalier et sa milice de Volontaires de la Sécurité nationale, les sinistres tontons macoutes, auxquels Raymond L\u2019Éveillé, chauffeur de taxi à Port-au-Prince va être confronté.L\u2019arrestation de son frère, prof de droit, et son incarcération à la prison de Fort Dimanche, qui a porté les exactions de la dictature, vient troubler sa quiétude relative, en le plaçant face à ce dilemme insoutenable: agir ou rester indifférent ?Côté espoir, c\u2019est le bouquin de Dalembert qui l\u2019incarne avec cette histoire atypique et minutieusement racontée de Ruben Schwarzberg, médecin haïtien de son état, troublé, lui, par le tremblement de terre qui a frappé Haïti en janvier 2010.Le drame va le confronter à son histoire, une petite histoire enchâssée dans la grande et qu\u2019il raconte à sa petite-cousine débarquée d\u2019Israël pour prendre part à la riposte humanitaire : en 1939, Haïti a permis par décret à des juifs d\u2019Europe de trouver la paix et l\u2019exil sur ce bout de l\u2019île d\u2019Hispaniola.Il en a fait partie.VOIR PAGE F 5 : LES AMÉRIQUES LECTURES D\u2019ÉTÉ C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 3 E T D I M A N C H E 4 J U I N 2 0 1 7 Le tour du monde en 80livres D\u2019un continent à l\u2019autre, voyage au cœur de nouveautés choisies et de quelques incontournables Les Amériques Une plongée dans l\u2019exploitation du gaz de schiste en Pennsylvanie, les fantômes de la dictature argentine, Haïti côté sombre et côté espoir, les Caraïbes festives et la rencontre au Québec et à Porto Rico avec des hommes qui veulent devenir des femmes. L E D E V O I R , L E S S A M E D I 3 E T D I M A N C H E 4 J U I N 2 0 1 7 L E C T U R E S D \u2019 É T É F 2 LINDA AMYOT SYLVIE DRAPEAU LAURENT GAUDÉ THOMAS O.ST-PIERRE ROSEMARY SULLIVAN La visiteuse Le ciel Écoutez nos défaites Charlotte ne sourit pas Le cœur jamais éteint Une vie d\u2019Elizabeth Smart « Linda Amyot connaît bien la douceur, mais aussi la lâcheté des hommes, et elle décrit - du XXe siècle que les émotions et les relations familiales de cette époque révolue.» Michèle Bernard, Nuit blanche d\u2019écrivaine avec , la comédienne Sylvie Drapeau propose Le ciel, une suite bouleversante où elle traite de l\u2019arrivée à Marie-France Bornais, Le Journal de Québec Actes Sud / Leméac « Écoutez nos défaites [\u2026] est une œuvre d\u2019une densité extrême.[\u2026] On se laisse avaler par la puissance de l\u2019écriture, par l\u2019érudition de l\u2019auteur et par sa façon inédite de construire un récit en entremê- lucidité.» Michèle LaFerrière, Le Soleil « Avec ce deuxième roman, l\u2019auteur nous entraîne dans un jeu réjouissant où chaque où l\u2019intimité de chacun est révélée.Une histoire d\u2019amour et d\u2019amitié pas comme les autres, qui plaira aux amateurs d\u2019humour Keven Isabel, Les libraires Traduit de l\u2019anglais (Canada) par Marie Frankland « Le cœur jamais éteint cherche à rallu- - rait bien que ses livres ne meurent pas, ce qui serait une belle revanche.» Isabelle Boisclair, © J a c q u e s F r e n e t t e © M a r t i n e D o u c e t © A r i a n e O P © L e o n a r d o C é n d a m o POUR DE BONNES VACANCES, PASSEZ CHEZ VOTRE LIBRAIRE Y A N N I C K M A R C O U X A vec ses 54 pays, son 1,2 mil l iard d \u2019 h a b i t a n t s , l\u2019Afrique est loin d\u2019avoir cette homogénéité qu\u2019on lui accole par fois.Preuve en sont ces quatre fictions qui témoignent de la diversité culturelle du continent, raconté d\u2019abord par Chi- mamanda Ngozi Adi- chie, née au Nigeria, pays qu\u2019elle a habité jusqu\u2019à ses 19 ans, avant de par tir vivre aux États-Unis.Aujourd\u2019hui, à l\u2019au - be de la quarantaine, son œuvre est auréolée de plusieurs récompenses prestigieuses : le meilleur premier livre du Commonwealth Writers\u2019 Price (2005), le prix Orange de la fiction (2007), le prix MacArthur (2009).Son dernier ouvrage, Chère Ijea- wele, ou un manifeste pour une éducation féministe (Galli- mard, ?), est une lettre adressée à une amie d\u2019enfance qui lui demande « comment donner une éducation féministe à sa petite fille ».Divisée en 15 suggestions, sa missive s\u2019attarde à décons- truire les mythes qui sous- tendent les rapports de domination sexiste.La Nigériane se garde d\u2019expliciter des concepts théoriques, mais puise plutôt dans son bagage d\u2019expériences pour l ivrer un plaidoyer humaniste et sensible.Introduction pour les non-initiés, aide-mémoire pour les autres, ce manifeste nous rappelle à l\u2019urgence morale d\u2019imaginer un monde égalitaire, parce qu\u2019en réal i té, « les femmes n\u2019ont pas besoin qu\u2019on \u201cdéfende leur cause\u201d ou qu\u2019on les \u201cvénère\u201d : elles ont juste besoin qu\u2019on les traite en êtres humains égaux ».Célébration d\u2019une grande dame Le dernier roman de José Eduardo Agualusa, prol i - fique auteur angolais, s\u2019inspire, lui, d\u2019Anna Nzinga, une femme exceptionnelle qui, au XVIIe siècle, a été reine des royaumes de Ndongo et de Matamba \u2014 situés sur le territoire actuel de l\u2019Angola.Narré par un jeune prêtre brésilien qui débarque à Luanda pour devenir secrétaire de la reine, La reine Ginga et comment les Africains ont inventé le monde (Mé- taillé, ?1/2) of fre un accès intime à la vie de ce personnage qui s\u2019est fait appeler « roi », qui a entretenu un harem d\u2019hommes habillés en femmes et a dirigé son armée sur les champs de bataille jusque dans sa soixantaine.Empr untant à la tradition du roman picaresque, ce récit historique imbrique tribulations amoureuses, tractations politiques et guerres impitoyables où Agualusa, armé de ses mots, revisite la vision européenne de l\u2019histoire de l\u2019Afrique et of fre une voix à un espoir nouveau : « La mer était un mur, et non pas une route.[\u2026] Dans l \u2019avenir, m\u2019assura-t-elle, cette mer sera une mer africaine.Le chemin par lequel les Africains inventeront le monde.» Les rebondissements de l\u2019histoire sont nombreux, mais souffrent de la monotonie d\u2019une narration qui use à la longue.Récits aigres-doux Lézardes (La cheminante, ?1/2), second recueil de nouvelles de Beata Umubyeyi Mairesse, ne verse pas dans l\u2019épique, mais se concentre plutôt sur l\u2019anecdote, la vie ordinaire et les jeux de l\u2019enfance.Née au Rwanda en 1979, l\u2019auteure a tout juste 15 ans quand l\u2019horreur frappe le pays.Au terme de trois mois infernaux, elle échappe miraculeusement à la mort et gagne la France, où elle habite encore aujourd\u2019hui.Ses nouvelles sont campées dans son pays d\u2019origine et se promènent entre les souvenirs de son enfance et le sort de toutes ces vies qui, encore aujourd\u2019hui, luttent contre l \u2019hor reur de la mémoire pour se créer malgré tout un avenir lumineux : « Cette année, quand le 7 avril arrivera, je sais que, comme tous les ans, je resterai assise la nuit entière, à me demander chez quel voisin, chez quel ami, je pourrais bien cacher mes enfants, si tout devait recommencer, ici et maintenant.» D\u2019une voix forte mais délicate, Umubyeyi raconte la résilience d\u2019un quotidien fragile, où se côtoient désenchantement et espoir.L\u2019amour au demeurant Voyager, c\u2019est abandonner sa carapace et s\u2019ouvrir à l\u2019inconnu, en restant vigi lant face à des agences de voyages qui font des promesses qu\u2019elles ne peuvent pas toujours tenir.Ainsi en est-il du der nier roman de Samir Kacimi, L\u2019amour au tournant (Seuil, ?1/2), qui annonce en quatrième de couver ture une rencontre avec l\u2019Algérie d\u2019aujourd\u2019hui.Mais c\u2019est d\u2019un rendez-vous manqué qu\u2019il est question ici.Dans un square d\u2019Alger, un vieillard cynique et morne fait la rencontre d\u2019un inconnu qui, de façon intrusive mais sympathique, engage la conversation.Le roman relate la discussion \u2014 dans un monologue interrompu \u2014, où l\u2019inconnu narre une vie qui orbite autour de l\u2019amour d\u2019une femme, Loubna.Si le récit n\u2019est pas mal ficelé, les considérations anodines sur la vie et les morales finissent par lasser.Les femmes de l\u2019histoire sont pour la plupart des « putes », à commencer par Loubna : «Après l\u2019avoir traitée de traînée, j\u2019avais maintenant envie de lui faire des déclarations d\u2019amour.» Le racolage de l\u2019œuvre n\u2019est pas très efficace et ne donne pas envie de monter.Avec ses hauts, et ses bas, le continent africain raconte aussi ses mutations et le fait dans le grand mouvement pérenne du monde, sur cette route où nous n\u2019allons peut- être nulle par t, mais en y allant tous ensemble.Collaborateur Le Devoir Afrique Un plaidoyer humaniste sur l\u2019égalité, l\u2019Angola d\u2019une reine singulière, la persistance d\u2019un passé marqué par l\u2019horreur d\u2019un génocide et un rendez-vous manqué avec l\u2019Algérie d\u2019aujourd\u2019hui.COLLAGE TIFFET Poèmes pour l\u2019Algérie heureuse, Assia Djebar, SNED, 1969.La grande écrivaine algérienne cherche la paix dans les décombres de la guerre d\u2019indépendance.La vie et demie, Sony Labou Tansi, Seuil, 1979.C\u2019est l\u2019histoire d\u2019un homme mort qui, refusant de mourir, se réfugie dans le corps de sa fille.Allah n\u2019est pas obligé, Ahma- dou Kourouma, Seuil, 2000.Birahima, enfant-soldat, narre dans une langue savoureuse la folie des guerres tribales.Un dimanche à la piscine à Kigali, Gil Courtemanche, Boréal, 2000.Immersion douloureuse et poignante dans les ténèbres du génocide rwandais.Mémoires de porc-épic, Alain Mabanckou, Seuil, 2006.Un humour singulier.L\u2019histoire d\u2019un porc-épic, chargé par son alter- ego humain d\u2019accomplir des meurtres invraisemblables.L\u2019autre moitié du soleil, Chi- mamanda Ngozi Adichie, Gal- limard, 2008.Une fresque tragique dans l\u2019intimité de personnages chavirés par la guerre du Biafra.Le roi de Kahel, Tierno Moné- nembo, Seuil, 2008.Regard critique sur la colonisation de l\u2019Afrique de l\u2019Ouest par la biographie d\u2019un excentrique aventurier français.Le conservateur, Nadine Gordimer, Grasset, 2009.Un Afrikaner trouve le cadavre d\u2019un homme noir dans sa propriété.Portrait complexe de l\u2019apartheid.Nurambi, le livre des ossements, Boubacar Boris Diop, Zulma, 2011.Enquête sur les bourreaux du génocide rwan- dais en passant par le témoignage des victimes.La saison de l\u2019ombre, Léonora Miano, Grasset, 2013.Poésie et mysticisme dans une communauté sub-saharienne soumise au joug de la traite négrière.Poursuivre l\u2019exploration.Avec ses hauts, et ses bas, le continent africain raconte aussi ses mutations et le fait dans le grand mouvement pérenne du monde, sur cette route où nous n\u2019allons peut-être nulle part, mais en y allant tous ensemble C H R I S T I A N D E S M E U L E S L e continent européen a été fait d\u2019échanges, de migrations libres ou involontaires, de chocs culturels et religieux, de nombreux bains de sang.Lieu de passages, de mort, d\u2019attentats et de déchirements, il est aujourd\u2019hui encore le théâtre d\u2019af fronte- ments intimes ou collectifs dont se fait l\u2019écho sa littérature.La nature exposée (Gallimard, ?1/2), dernier roman de l\u2019Italien Erri De Luca, nous met dans les pas d\u2019un homme qui semble por ter sur ses frêles épaules tout le poids du monde.Sculpteur à qui on fait appel pour de petits travaux de réparation de sculptures, le plus souvent dans des églises, installé dans un village montagnard du nord de l\u2019Italie, il participait avec d\u2019autres villageois à une activité plutôt lucrative d\u2019accompagnement et de transport de migrants clandestins désirant se rendre de l\u2019autre côté de la frontière.Installés sur une terre de passages, ils font la rencontre d\u2019hommes, de femmes et d\u2019enfants qui «parlent des langues qui font le bruit d\u2019un fleuve lointain».Mais il se fait chasser du village le jour où ses complices découvrent qu\u2019il rendait plutôt l\u2019argent à ses clients une fois arrivés de l\u2019autre côté de la montagne.« Tu prends tes pous pour des chamois», lui dit-on.Banni, il va s\u2019exiler pour un temps au sud, près de Naples, là où le soleil et la mer se rencontrent, vite absorbé par le travail de restauration d\u2019une statue du Christ.Sous le morceau de marbre en forme de pagne que quelqu\u2019un a ajouté pour recouvrir les parties intimes, il s\u2019agit de rendre toute sa «nature » au Christ.Pour ce faire, il va solliciter tour à tour les conseils d\u2019un prêtre, d\u2019un rabbin et d\u2019un ouvrier algérien de Naples, bon lecteur du Coran, il va entreprendre sa restauration : refaire le sexe de marbre à moitié en érection dans son état d\u2019origine.«Récit théologique» sans divinité, dit Erri De Luca, La nature exposée repose sur ce personnage humble et solitaire, pratiquant l\u2019identification jusqu\u2019à lui- même se faire circoncire, il semble être issu d\u2019un autre monde.«Je pense être de celui- ci, mais pas de cette époque.Je suis du XXe siècle.Il me semble parfois que je suis du XXe siècle avant Jésus-Christ.» L\u2019art, la vie, la littérature Faut-il encore présenter Enrique Vila-Matas?Malade imaginaire de la littérature, l\u2019auteur de Bartleby et compagnie, du Mal de Montano et de plusieurs autres livres qu\u2019il serait prudent de qualifier d\u2019hybrides, l\u2019Espagnol ne se réinvente pas avec Mac et son contretemps (Christian Bour- gois éditeur, ?1/2).Si le narrateur du roman d\u2019Erri De Luca est un passeur, celui de Vila-Matas est plutôt une sorte de « repasseur », tissant sur le mode du faux et de l\u2019imitation, de l\u2019admiration et du commentaire, un réseau complexe de confluences entre l\u2019art, la vie et la littérature.Ancien avocat déchu de Barcelone, paranoïaque autopro- clamé, débutant en littérature, « lecteur joyeux et cinglé», Mac ne fait plus rien sinon rédiger quotidiennement son journal intime, dans lequel il expose son projet d\u2019écrire une sorte de faux livre posthume, basé sur la «répétition».«Je vois, je lis, j\u2019écoute, tout me semble susceptible d\u2019être transformé.Je transforme.Je n\u2019arrête pas de transformer.Ma vocation est de modifier», explique ce narrateur maniaque, tatillon, capable de tisser des liens que personne d\u2019autre ne peut percevoir.Il entreprend aussi de réfléchir au jour le jour à la « copie modifiée et améliorée » du roman écrit par l\u2019un de ses voisins, Ander Sánchez, « écrivain barcelonais reconnu », Walter et son contretemps , dont le héros est un ventriloque \u2014 personnage qui traverse par ailleurs en réalité un des recueils de nouvelles de Vila-Matas, Une maison pour toujours.Un coq-à-l\u2019âne littéraire qui nous entraîne de Borges à Cheever, de Bolaño à Faulkner, Karl Ove Knausgaard, Gogol, Schwob ou Perec.Vila-Matas ne se refait pas : écrire ou ne pas écrire est certainement l\u2019un des thèmes les plus chers à l\u2019écrivain espagnol, thème qu\u2019il semble explorer cette fois jusqu\u2019à la folie, avec ce narrateur qui semble s\u2019enfermer peu à peu dans ses propres lubies.Schubert avant sa mort S\u2019étant surtout fait connaître avec Confitéor (Actes Sud, 2013), roman fascinant qui mêlait avec brio violon, franquisme et terreur nazie, le Catalan Jaume Cabré revient avec Voyage d\u2019hiver (Actes Sud, ?), un recueil de quatorze nouvelles.Des histoires qui, tout en étant indépendantes les unes des autres, ont toutes un lien, d\u2019une façon directe ou infime, avec l\u2019œu- vre de Schubert, un cycle de 24 lieder pour piano et voix, composé en 1827, un an avant sa mort.Perdant la tête, cro - yant apercevoir le compositeur dans la salle, un pianiste renonce à jouer Schubert en public.Un prisonnier s\u2019accroche à l\u2019espoir de recevoir une lettre de sa fille.Une femme trompe son mari avec le réparateur de machine à laver.Dans un curieux renversement à la Cortázar, une femme de ménage au ser vice d\u2019un vieux bibliophile particulièrement maniaque en vient à prendre sa place.Juifs traqués dans une Europe à feu et à sang, trahisons amoureuses ou familiales, drames petits ou sans mesure, Cabré pose ici un regard personnel sur l\u2019Europe d\u2019hier, d\u2019aujourd\u2019hui et de demain, et examine avec intelligence et subtilité la place du mal et de l\u2019art dans nos vies.Collaborateur Le Devoir Quinze nouvelles judiciaires qui mêlent la froideur du procès-verbal au gouffre humain des questions sans réponses.Le voyage de Hanumân, An- dreï Ivanov, Le Tripode, 2016.Un Estonien en dérive en compagnie de demandeurs d\u2019asile et de clandestins dans la campagne danoise.Mon nom est Rouge, Orhan Pamuk, Gallimard, 2003.Roman polyphonique puissant campé dans la Constantinople de la fin du XVIe siècle.Une réflexion subtile sur la confrontation entre Occident et Orient servie par une trame policière doublée d\u2019une intrigue amoureuse.Mon combat, I.La mort d\u2019un père, Karl Ove Knausgard, Gallimard, 2016.Début d\u2019une aventure littéraire unique et radicale, une quête de sens et de vérité à travers la parole littéraire dans les traces lointaines du Rousseau des Confessions.Fascinant et essentiel.La guerre n\u2019a pas un visage de femme, Svetlana Alexievitch, J\u2019ai lu, 2016.Les témoignages de dizaines de femmes qui ont participé activement à la Seconde Guerre mondiale recueillis par la journaliste et écrivaine biélorusse (prix Nobel de littérature en 2015).Les émigrants, W.G.Sebald, Actes Sud, 1999.Les vies de quatre personnages expatriés brisées jusqu\u2019au désespoir et à la mort.Écriture intelligente, sensible et cultivée qui brouille admirablement toutes les frontières.L\u2019amie géniale, Elena Ferrante, Gallimard, 2014.Naples.Quartier pauvre.Années cinquante, deux amies, Lila et Elena, se croisent et s\u2019éloignent, avec pour toile de fond la violence et le chaos de cette ville du sud de l\u2019Italie.Premier volet d\u2019un quatuor romanesque.Dora Bruder, Patrick Modiano, Gallimard, 1997.Enquête sur la disparition d\u2019une adolescente juive de quinze ans à laquelle l\u2019auteur s\u2019identifie.Je m\u2019en vais, Jean Échenoz, Minuit, 1999.Faux polar.Un homme quitte sa femme pour une autre, avant de partir vers le Grand Nord canadien à la recherche d\u2019objets d\u2019art inuit.Les prophètes du fjord de l\u2019Éternité, Kim Leine, Galli- mard, 2015.L\u2019expérience de feu et de glace d\u2019un pasteur protestant dans la colonie danoise au Groenland à la fin du XVIIIe siècle.Mémoire d\u2019éléphant, Antonio Lobo Antunes, Points, 2001.À Lisbonne, au fil d\u2019une journée de naufrage et de révolte morale, un psychiatre exorcise ses démons.Marcher (ou l\u2019art de mener une vie déréglée et poétique), Tomas Es- pedal, 2012.Autobiographie, essai, récit de voyage, mais surtout hommage libre et «déréglé», aux grandes ombres de Thoreau et de Knut Hamsun.Coupables, Ferdinand von Schirach, Gallimard, 2012.L E D E V O I R , L E S S A M E D I 3 E T D I M A N C H E 4 J U I N 2 0 1 7 L E C T U R E S D \u2019 É T É F 3 P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 6 Les sorciers Anne Robillard/Wellan 2/2 Une simple histoire d amour \u2022 Tome 1 L\u2019incendie Louise Tremblay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean 1/4 Les petites tempêtes Valérie Chevalier/Hurtubise 3/3 Pourquoi pars-tu, Alice?Nathalie Roy/Libre Expression 4/2 Le bonheur des autres \u2022 Tome 2 Le revenant Richard Gougeon/Les Éditeurs réunis \u2013/1 Chez Gigi \u2022 Tome 1 Le petit restaurant du coin Rosette Laberge/Druide \u2013/1 Sur les berges du Richelieu \u2022 Tome 3 Amours.Jean-Pierre Charland/Hurtubise 5/8 Deux sœurs et un pompier Mélanie Cousineau/Les Éditeurs réunis 6/3 La mémoire du temps Mylène Gilbert-Dumas/VLB 7/3 Le grand magasin Tome 1 La convoitise Marylène Pion/Les Éditeurs réunis \u2013/1 Romans étrangers Tous les deux Nicholas Sparks/Michel Lafon 3/2 La dernière des Stanfield Marc Levy/Robert Laffont 1/5 Noir comme la mer Mary Higgins Clark/Albin Michel 2/3 Un appartement à Paris Guillaume Musso/XO 4/10 Quand sort la recluse Fred Vargas/Flammarion 5/3 Jusqu\u2019à l\u2019impensable Michael Connelly/Calmann-Lévy 6/2 Vaticanum José Rodrigues dos Santos/HC éditions 8/5 L\u2019informateur John Grisham/Lattès 7/4 Les enquêtes du département V \u2022 Tome 7 Selfies Jussi Adler-Olsen/Albin Michel 9/6 Chaos Patricia Cornwell/Deux terres \u2013/1 Essais québécois En as-tu vraiment besoin?Pierre-Yves McSween/Guy Saint-Jean 1/32 Les luttes fécondes Catherine Dorion/Atelier 10 10/2 Le principe du cumshot.Le désir des femmes.Lili Boisvert/VLB 5/5 Le code Québec J.-M.Léger | J.Nantel | P.Duhamel/Homme 2/5 J\u2019ai profité du système Nicolas Zorn/Somme toute 7/3 Ne renonçons à rien Collectif/Lux 8/15 Et si la beauté rendait heureux François Cardinal | Pierre Thibault/La Presse \u2013/1 Camarade, ferme ton poste Bernard Émond/Lux 4/20 Le 1% le plus riche.L\u2019exception québécoise Nicolas Zorn/PUM 9/4 Un coin dans la mémoire Yvan Lamonde/Leméac \u2013/1 Essais étrangers Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 1/67 La vie secrète des arbres Peter Wohlleben/Multimondes 2/10 Connaissance, ignorance, mystère Edgar Morin/Fayard 3/3 Brève encyclopédie du monde \u2022 Tome 2.Michel Onfray/Flammarion \u2013/1 Aux origines de la décroissance Collectif/Écosociété \u2013/1 La mémoire n\u2019en fait qu\u2019à sa tête Bernard Pivot/Albin Michel 4/12 Le manifeste de la jeunesse Johny Pitts/Édito 6/4 Le retour de l\u2019histoire.Conflits et migrations.Jennifer M.Welsh/Boréal \u2013/1 Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une.Chimamanda Ngozi Adichie/Gallimard 5/8 Un racisme imaginaire Pascal Bruckner/Grasset 9/4 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 22 au 28 mai 2017 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.Europe Exil, migration et crucifix dans l\u2019Italie du Nord du Sud, faux et imitation en Espagne, et la Catalogne qui laisse Schubert imbiber une série de nouvelles.COLLAGE TIFFET Poursuivre l\u2019exploration\u2026 LE ROMAN INCONTOURNABLE DE L\u2019ANNÉE « BOULEVERSANT D\u2019UN BOUT À L\u2019AUTRE.UN ÉCRIVAIN IMPORTANT EST NÉ.» MICHEL TREMBLAY James Cabré pose [dans Voyage d\u2019hiver] un regard personnel sur l\u2019Europe d\u2019hier, d\u2019aujourd\u2019hui et de demain, et examine avec intelligence et subtilité la place du mal et de l\u2019art dans nos vies L E D E V O I R , L E S S A M E D I 3 E T D I M A N C H E 4 J U I N 2 0 1 7 L E C T U R E S D \u2019 É T É F 4 D ans le dernier livre de Louis-Karl Pi- card-Sioui, à un moment donné, on voit un homme d\u2019affaires raccrocher le téléphone, avaler une dernière bouchée de croissant, ranger le pot de confiture au frigo, rincer vaisselle et ustensiles à l\u2019eau tiède (cette précision nous est fournie), ôter sa chemise, se brosser les dents, « [scruter] son sourire pour évaluer la nécessité d\u2019utiliser la soie dentaire », prendre un moment pour étudier, dans le miroir, la progression de sa calvitie, aligner trois cravates sur sa chemise, puis les écarter et décider de s\u2019en passer, enfiler sa chemise dans son pantalon, et enfin « [se laisser] tenter par un joli expresso au col généreux avant de prendre la route, ce qu\u2019il regretta amèrement lorsqu\u2019il découvrit, une fois dans le bureau du chef, quelques gouttes brunâtres sur le bas de sa manche.» Si vous êtes un adepte de la poésie, plus précisément de cet esprit de sérieux poétique qu\u2019on peut retrouver dans les fulminations d\u2019un André Breton, de cet esprit qui peut s\u2019exprimer avec pompe et hauteur, mais demeure à la portée des âmes simplettes, et qu\u2019un Samian, par exemple, porte jusqu\u2019à la boursouflure égotiste dans ses poèmes rappés : «Je suis un grand pacifiste / j\u2019ai un cœur d\u2019amérindien» (La plume d\u2019aigle, Mémoire d\u2019encrier), alors vous risquez de ne voir, dans l\u2019énumération qui ouvre cette chronique, rien d\u2019autre qu\u2019une encombrante accumulation de vains détails.Quel manque d\u2019élévation ! Alors que tout ce passage vibre en fait d\u2019un esprit prosaïque qui est une des trois mamelles de l\u2019écriture de fiction.La prose, c\u2019est-à-dire le « caractère concret, quotidien, corporel de la vie » (Kundera).La langue du monde comme il est, où Dulcinée redevient, dès qu\u2019on sort des divagations grandiloquentes de Don Qui- chotte, une paysanne qui pue l\u2019ail, où les personnages, pour prendre vie, doivent s\u2019incarner, manger, faire l\u2019amour, lâcher des vents, se brosser les dents.L\u2019esprit de la prose, il est juste là, dans ces « quelques gouttes brunâtres » sur une manche de chemise.Critique sans complexe C\u2019est un esprit qu\u2019on n\u2019a pas l\u2019habitude de voir à l\u2019œuvre très souvent dans les productions littéraires des auteurs issus des Premières Nations du Québec, où continue de dominer largement l\u2019idéalisation de la tradition, du passé mythique et de la parole de l\u2019ancêtre \u2014 voir, par exemple, le recueil collectif Amun paru l\u2019année dernière chez Stanké: « [\u2026] j\u2019ai disposé des ossements de lièvre autour du camp, attachés à des fils comme maman faisait chez nous.\u201cIl faut honorer l\u2019âme des animaux\u201d, disait-elle.Elle avait raison.» (Michel Jean, Où es-tu).Et c\u2019est sans doute pourquoi le ton du livre de Picard-Sioui me semble si neuf.Chez lui, la fonction critique de l\u2019œuvre de fiction s\u2019affiche sans complexe, et la célébration de la vie traditionnelle et des sacro-saintes âmes des Anciens en prend pour son rhume : «Les piliers de la tradition m\u2019ont toujours autant dégoûté que les mangeux de balustre.Fais pas ci, fais pas ça\u2026 Leur grand air supérieur, leur fucking droiture\u2026 C\u2019est pas comme si ça avait jamais sauvé qui que ce soit.» La vie dans une réserve indienne du Québec au troisième millénaire, la vraie, telle que l\u2019appréhende et la perçoit l\u2019écrivain qui y plonge une réjouissante galerie de personnages, sans sacrifier au vertueux scrupule qui consisterait à gommer les imperfections et les dysfonctionnements des communautés par souci volontariste d\u2019of frir au monde des « modèles positifs ».Comme s\u2019il s\u2019agissait de choisir entre la sainteté et le suicide\u2026 La fiction est une déesse monstrueuse.J\u2019ai parlé plus haut de ses trois mamelles.Les deux autres sont l\u2019imagination et l\u2019ironie.Avec cette dernière, l\u2019auteur des Chroniques de Kitchike se débrouille plutôt bien, merci : « Il s\u2019imaginait déjà partager la table du chef dans un grand restaurant du Sud, déguster de l\u2019hippocampe ou autre bestiole comestible dispendieuse, peut-être même apparaître aux côtés du chef sur une carte postale envoyée à ses concitoyens amérindiens aborigènes autochtones indigènes membres de la Première Nation de Kit- chike.» Comme le dit un des personnages, antihéros de service : « [\u2026] l\u2019ironie, c\u2019est tout ce qu\u2019on a ici pour pimenter notre vie.» Pour pimenter les histoires, ce n\u2019est pas mal non plus.L\u2019imagination est aussi au rendezvous.Quelque part entre joual et réalisme magique, un plaisir de raconter proche de l\u2019oralité s\u2019y ressource dans les jeux de la langue.Dans une des nouvelles, l\u2019héroïne mythologique du premier livre de l\u2019auteur rend visite à un des personnages, qui a lu l\u2019ouvrage en question à l\u2019école où il était au programme.Voilà une sophistication narrative qui a, elle aussi, un air de nouveauté dans cette littérature.Chroniques de Kitchike, recueil de nouvelles qui semble aspirer à l\u2019unité thématique et narrative d\u2019un roman, est loin d\u2019être un ouvrage parfait.De petites maladresses sont repérables ici et là.Mais ce ton nouveau et cet univers baveux annoncent de belles choses.Et Picard- Sioui est encore jeune, pour un prosateur, je veux dire.CHRONIQUES DE KITCHIKE ?1/2 Louis-Karl Picard-Sioui Hannenorak Wendake, 2017, 173 pages L\u2019esprit de la prose LOUIS HAMELIN Six ans après Naomi Fontaine, un recueil d\u2019histoires au ton neuf venu d\u2019une réserve indienne F A B I E N D E G L I S E I l faut se méfier des apparences, y compris dans l\u2019Australie des années 1930, puis de l\u2019après-guerre, où Elizabeth Harrower, femme derrière Un certain monde (2016), campe l\u2019action de ses Deux sœurs (Rivages, ?1/2), autopsie d\u2019une servitude acceptée docilement par l\u2019une et viscéralement rejetée par l\u2019autre.Évasion.Soumission.C\u2019est derrière les murs blancs d\u2019une maison coloniale de la banlieue de Sydney que le drame se joue dans un texte traversé autant par le réalisme du propos que par une subtile démence qui évoque celle que les environnements domestiques malsains peuvent faire naître.Clare Vaisey y accepte la tyrannie du riche et prospère Félix Shaw, patron et mari de sa sœur Laura, qui, elle, va se soustraire à cet être narcissique et autoritaire.Les deux femmes ont atter ri là après le départ soudain pour l\u2019Angleterre de leur mère, une marâtre égocentrée qui s\u2019intéresse plus à sa petite personne qu\u2019à sa progéniture.Le destin et la mor t du père, alors qu\u2019elles n\u2019étaient que des enfants vivant dans l\u2019Australie rurale, les avaient rapprochées malgré elles, donnant la première note d\u2019une partition familiale placée sur un point de bascule.Le récit , af f l igé par endroits d\u2019un r ythme lent, est habité par cette mythologie romanesque qui place des belles, des fragiles, des naïves, des abîmées par la vie entre les mains d\u2019une bête humaine ou d\u2019un misanthrope pour leur permettre de s\u2019en défaire et de mieux se découvrir elles-mêmes.« Laura avait lu des livres.Dans chacun, à l\u2019exception de cer taines histoires dramatiques si tuées à d\u2019autres époques et mettant en scène des personnages et des circonstances ridiculement éloignés d\u2019elle, tout se terminait bien pour l\u2019héroïne.N\u2019était-elle pas une jeune héroïne ?Ce qui était arrivé aux Vaizey ne pouvait donc pas être tragique, tout juste stupéfiant, et rendait l\u2019avenir mystérieux et inimaginable » , expose l\u2019auteur par la voix de sa narratrice.Écrit en 1966, sous le t itre original The Watch Tower, la tour du guet, référence à la posture de Clare dans cette maison d\u2019où elle regarde l\u2019extérieur par les fenêtres de l\u2019étage, cette fiction a l\u2019assemblage de mots qui envoûte, mais livre aussi une incursion fascinante dans la psyché humaine, celle qui accepte la captivité au mépris de sa propre humanité, autant que celle qui aspire à cette liberté qu\u2019il n\u2019est pas toujours facile d\u2019atteindre.La «Garbo des airs» Jean Batten, la Fille de l\u2019air (Sabine Wespieser éditeur, ?1/2) dépeinte par la Néo- Zélandaise Fiona Kidman, a toute une histoire de vie qui en témoigne d\u2019ailleurs et qui donne le ton à cette biographie romancée qui par t sur les traces de celle que l\u2019on surnommait la « Garbo des airs ».De Rotorua à Auckland, de Sydney à Londres, Beyrouth, Chypre, Bagdad, Marseille, où cette aviatrice a fait voler dans les années 30 son Gipsy Moth, contre vents, tempêtes de sable et sur tout préjugés.À l\u2019école, son prof de théâtre trouve qu\u2019elle a « un excellent accent, nettoyé de toute déplaisante voyelle néo-zélandaise, mais aussi une beauté remarquable qui lui rendrait de grands services si elle décidait de monter sur scène ».Mais elle, c\u2019est plutôt la traversée de la mer de Tasman par Charles Kingsford avec un équipage de trois hommes à bord du Southern Cross qui l\u2019inspire et l\u2019incite à s\u2019écrire un tout autre plan de vol.Elle est excessive, cette Jean Batten, à l\u2019image des détails et de la précision du texte de Kid- man qui relate les records mondiaux de l\u2019aventurière, première à avoir relié le Brésil depuis la Grande-Bre- tagne en 1935 à bord de son Percival Gull Six, et qui s\u2019est plantée plusieurs fois, deux fois dans le déser t irakien et maintes fois dans sa vie sentimentale, comme le relate ce récit en se concentrant sur ses années de gloire, sans exagérer le mythe de la pionnière dans lequel l\u2019aviatrice n\u2019a jamais voulu tomber.«Jean se retrouva seule dans le grand hangar où on procédait aux réparations.Personne ne semblait avoir d\u2019objection à ce qu\u2019elle circule entre les piles de pièces détachées.Le miracle de son atterrissage forcé avait fait le tour des lieux, comment son avion s\u2019était posé trois mètres après la rangée d\u2019arbres, à trois mètres des hautes rives du Tibre.La proximité de l\u2019église Saint-Paul n\u2019était pas passée inaperçue.Avec un frisson, elle demanda à Jack Reason : Mais, saint Paul, on l\u2019a bien décapité, non?» Introspection amusante Ailleurs et plus près du présent, Julia Leigh, elle, tombe dans l\u2019universalité du propos en confirmant que peu importe l\u2019endroit où elle se trouve sur Ter re, la romancière \u2014 tout comme le romancier d\u2019ailleurs \u2014 aime bien écrire sur sa condition d\u2019écrivain.Du coup, son Avalanche (Christian Bourgois éditeur, ?) laisse le milieu littéraire australien teinter le décor de son introspection amusante et sensible : en 2008, à l\u2019approche de la quarantaine, Julia Leigh a voulu avoir un enfant, projet complexe en raison de la vasectomie subie quelques années plus tôt par son amoureux, Paul, et qui l\u2019a placée face à la réalité de la fécondation in vi- tro (FIV).Ça s\u2019était avant leur séparation.Aler te divulgâchage : le projet n \u2019a pas été fécond, sauf peut-être d\u2019un point de vue littéraire et narratif, en faisant naître un texte forcément personnel, mais surtout très drôle par moments qui traite de la procréation assistée en exploitant les clichés émotifs habituels, mais pour en parler avec un peu plus d\u2019intelligence.« Récemment, on a vu une clinique de Sydney appartenant à des capitaux privés flotter en Bourse avant de devenir la première société mondiale de FIV cotée, écrit- elle.Les commentateurs financiers ont af f irmé que c\u2019était un magnifique modèle économique.Mes règles sont arrivées deux jours plus tard et je me suis lancée directement dans un nouveau cycle.« J \u2019ai envie de foutre une bombe dans cet endroit », a dit une de mes amies.Mon donneur était un prince doublé d\u2019un gentleman.» Huis clos sentimental Julia Leigh a décidé d\u2019écrire pour se libérer de son drame, et c\u2019est aussi ce que vont faire Daphné et Abby en se parlant, au cœur des Alpes australiennes, où le destin va les rapprocher.Le murmure du vent (Les Escales, ?1/2) résume cette proposi- t ion placée sous la plume de Karen Vig- gers.Nous sommes dans les monts Brin- dabella dans la Nou- velle-Galles-du-Sud, où l \u2019un consacre sa vie à l\u2019étude des kangourous et l\u2019autre est habitée par des secrets tout comme par un amour qui la torture.Un huis clos sentimental livré dans le respect des codes et des cadres qui lui vont si bien, qui se déroule très loin, sur un autre continent, tout en étant finalement si proche.Le Devoir Océanie Une autopsie de la servitude dans l\u2019Australie des années 1930, une aviatrice saisie en pleine ascension entre la Nouvelle-Zélande et le reste du monde, le récit intimiste d\u2019une quête de maternité et un huis clos sentimental dans les montagnes de la Nouvelle-Galles-du-Sud.Poursuivre l\u2019exploration\u2026 Le blues du troglodyte, Kenneth Cook, Autrement, 2015.Dans la chaleur délirante du bush australien, des hommes cherchent l\u2019opale dans le sous-sol, mais vont surtout trouver l\u2019absurde.Fiançailles, Chloe Hooper, Christian Bour- gois éditeur, 2013.Jeu de domination entre une exilée britannique, un homme riche et des mensonges dans une propriété agricole, loin de Melbourne.Petits secrets, grands mensonges, Liane Moriarty, Albin Michel, 2016.Mise à l\u2019épreuve du concept de réalité alternative dans le quotidien de gens ordinaires.Le tatouage inachevé, Sia Figiel, Actes Sud, 2005.Des îles Samoa à la Nouvelle-Zélande, des femmes se racontent par leur tatouage.Entre réalisme et brutalité.Surfer la nuit, Fiona Capp, Actes Sud, 1999.La métaphysique du surf au sud de Melbourne avec Jake et Hannah sur des dunes de sable.Délicieux.Sous la terre, Courtney Collins, Buchet- Chastel, 2013.Jessie Hickman était un rare bushranger, ces hors-la-loi du désert.Ce récit romance son existence fougueuse.La lionne, Katherine Scholes, Belfond, 2013.L\u2019Australie et la Tanzanie se rencontrent dans un voyage au bout du monde, mais au cœur de l\u2019humanité.Nuit de casse, Alan Duff, Actes Sud, 1999.La Nouvelle-Zélande dans la violence ordinaire et les tensions sociales qu\u2019elle produit.Les destins de Jube et Sonny, dans la chute ou dans la rédemption.L\u2019invité du soir, Fiona McFarlane, L\u2019Olivier, 2014.La solitude d\u2019une vieille femme dans une maison du littoral australien est troublée par une femme, ou peut-être un tigre.Les noces sauvages, Nikki Gemmell, Bel- fond, 2000.Une artiste sans attaches est invitée à partir à la recherche de son père par une grand-mère qui vient de mourir.Sur fond des deux solitudes australiennes.COLLAGE TIFFET Les piliers de la tradition m\u2019ont toujours autant dégoûté que les mangeux de balustre.Fais pas ci, fais pas ça\u2026 Leur grand air supérieur, leur fucking droiture\u2026 C\u2019est pas comme si ça avait jamais sauvé qui que ce soit.Extrait de Chroniques de Kitchike « » Les braves gens ne courent pas les rues, Flannery O\u2019Connor, Gallimard, 1963.Une leçon d\u2019écriture en 10 nouvelles d\u2019une précision remarquable mettant en scène des personnages simples du sud des États-Unis.Ne tirez pas sur l\u2019oiseau moqueur, Harper Lee, Livre contemporain, 1961.Un chef- d\u2019œuvre, prix Pulitzer 1961, catégorie fiction.La Jane Austen de l\u2019Alabama y raconte la condition humaine placée face à la Grande Dépression.Fort.L\u2019énigme du retour, Dany Laferrière, Boréal, 2009.C\u2019est l\u2019Amérique des migrations et son impact concret sur les trajectoires de vie.Entre Haïti et le Québec.Entre l\u2019hiver de Montréal et la touffeur de Port-au-Prince.Une histoire américaine, Jacques Godbout, Seuil, 1986.Ambiguïté identitaire, trafic d\u2019immigrants clandestins et insolence de la côte ouest, tout est encore d\u2019actualité dans cette fiction aux accents politiques, entre Montréal et San Francisco.Gabacho, Aura Xilonen, Liana Lévi, 2017.Un premier roman coup-de-poing.Une jeune auteure.Une incursion dans la violence du quotidien d\u2019un clandestin lettré qui reconstruit sa vie dans une ville du sud des États-Unis.The Night, Rodrigo Blanco Calderon, Gallimard, 2016.Dans le Venezuela des années Chávez, un homme raconte en condensé un pays qui est en train de s\u2019effondrer et de sombrer dans l\u2019obscurité.Ici et maintenant, Pablo Ca- sacuberta, Métaillé, 2016.L\u2019Uruguay par les yeux de Maximo Seigner, un adolescent sur le point de ne plus l\u2019être, un adulte en devenir après s\u2019être délesté de ses rêves.Le commis voyageur, Seth, Casterman, 2003.Un trait délicieusement suranné.Un représentant de commerce.Des ventilateurs.Le Canada des années 1950 raconté par ces ano- Poursuivre l\u2019exploration.L E D E V O I R , L E S S A M E D I 3 E T D I M A N C H E 4 J U I N 2 0 1 7 L E C T U R E S D \u2019 É T É F 5 maisondelapoesie.qc.ca 514 526-6251 29 mai > 4 juin 2017 HOMMAGE À NICOLE BROSSARD Maison de la culture du Plateau Mont-Royal Samedi 3 juin \u2013 19 h François Charron, Louise Cotnoir, Denise Desautel, Jean-Marc Desgent, Simon Dumas, Louise Dupré, Renée Gagnon, Bertrand Laverdure, Erin Mouré, Laurance O.Tremblay et Gail Scott unissent leurs voix pour rendre hommage à la poète lors d\u2019une soirée animée par Karim Larose.Entrée libre \u2013 premiers arrivés premiers servis.DE BUENOS AIRES À MONTRÉAL Maison des écrivains \u2013 Samedi 3 juin \u2013 20 h 30 El Trio Argentino vous convie à une soirée mêlant tango, milonga, valse et poésie, en l\u2019honneur des invités d\u2019Argentine Elena Annibali, Alicia Genovese, Sandro Barrella et Yaki Setton, poètes au verbe contestataire.La magie du violon d\u2019Andrée- Anne Tremblay, les interprétations magistrales de José Maria Gianelli au piano et la voix grave et vibrante de Flavia Garcia transporteront toute la passion argentine à Montréal.MARCHÉ DE LA POÉSIE DE MONTRÉAL Place Gérald-Godin, métro Mont-Royal Jeudi 1er juin \u2013 samedi 3 juin 11 h-20 h Dimanche 4 juin 11 h-17 h Le marché revient avec un tout nouvel aménagement plus chaleureux et plus convivial : nouvelle scène, poèmes suspendus, guirlandes lumineuses et couleurs sur les tables.Les passants curieux et les amoureux du livre en quête de nouveautés poétiques pourront y rencontrer de jeunes éditeurs, découvrir une belle sélection de fanzines de poésie et écouter les poètes qui liront chaque jour leurs textes les plus récents.ACTIVITÉS EN PLEIN AIR GINGKO \u2013 BALADE POÉTIQUE Samedi 3 juin à 10 h, place Gérald Godin.LA POÉSIE AU GRAND AIR Dimanche 4 juin à 14 h, Parc Drolet Rachel.18e édition Toute la programmation en ligne : www.maisondelapoesie.qc.ca/fr/festival_2017 Plus loin à l\u2019est, sur l\u2019île de Porto Rico, c\u2019est un tout autre destin qui s\u2019est joué, celui de Si- rena Selena (Zulma, ?1/2), jeune marginal homosexuel des quar tiers sombres de San Juan devenu une grande diva des cabarets antillais, mais avant tout personnage fictif mis au monde par Mayra Santos-Febres pour raconter, avec un verbe cr u par moments, les hauts et les bas de ces Caraïbes festives, celles du divertissement et de la décadence.Le texte, nourrit de l\u2019intérieur, évite tous les clichés folklo- r iques habituels , mais se tient aussi loin des préoccu- pat ions d\u2019autres hommes confrontés à la condition du transgenre et de la trans- sexualité, plus au nord sur le continent, au Québec, à titre d\u2019exemple.Jean Mar t in est de ceux- là .Son désir d\u2019être lui, en devenant elle, donne le cœur et l\u2019âme de Jeanne (À l\u2019Étage, ?1/2) de Sophie Bouchard, récit intimiste et social d\u2019un changement de sexe et de ses conséquences sur les relations personnelles et sociales de ceux et celles qui empruntent ce chemin.Le récit est balisé par la sensibilité de la plume de l\u2019auteure, une intervenante sociale, qui ne peut cacher au fil des pages sa facilité à décoder les histoires de vie dans l\u2019importance des interactions qui les attachent aux autres.« Pas facile de cultiver nos anciennes relations, alors nous en créons des nouvelles », écrit Jean après être devenu Jeanne.« Il faut beaucoup de compréhension et une ouverture d\u2019esprit hors du commun pour oublier l\u2019ancien nom, l\u2019ancien sexe, l\u2019ancienne voix, les anciens gestes, les anciens compor tements, les anciennes routines, les anciennes pratiques.» La littérature en apporte une nouvelle fois la preuve : du nord au sud, les Amériques sont aussi la somme de leurs dif férences, celles qui façonnent un continent et confirment que les humains qui y sont confrontés, ne sont finalement pas tant éloignés les uns des autres.Le Devoir SUITE DE LA PAGE F 1 LES AMÉRIQUES C A R O L I N E M O N T P E T I T A lors qu\u2019il purgeait une peine de 14 ans au bagne de Buru, à cause de ses sympathies alléguées avec le parti communiste indonésien, l\u2019écrivain Pramoedya Ananta Toer n\u2019avait pas le droit de tenir un crayon.Il a donc d\u2019abord conçu oralement l\u2019histoire de la Tétralogie de Buru, fresque romanesque en quatre tomes, en la racontant à ses codétenus.L\u2019ouvrage, dont le deuxième tome, Enfant de toutes les nations (Zulma, ?), vient d\u2019être traduit en français, a d\u2019ailleurs été interdit en Indonésie jusqu\u2019en 2005, un an avant la mort de son auteur.L\u2019action se déroule à la fin du XIXe siècle, alors que les Indes néerlandaises sont sous la tutelle des Pays-Bas.Une querelle d\u2019héritage oppose Nyai Ontoso- roh, une concubine indigène, vendue par sa famille à un Européen propriétaire de sucrerie, dont elle a eu deux enfants, et le fils de ce dernier, qui cherche à récupérer la totalité de l\u2019héritage.Par la voix de Minke, gendre de Nyai Ontosoroh, indigène instruit qui tente de donner une voie à son peuple à travers le journalisme, le livre est un véritable brûlot anticolonial, au ton dogmatique mais redou- tablement efficace dans sa volonté de soulever l\u2019indignation.«Une seule chose est sûre, nak, dit Nyai Ontosoroh à Minke, sûre et immuable: ce qui est colonial est toujours diabolique.Tu vis dans un univers colonial et tu ne peux faire comme s\u2019il n\u2019en était rien.Cela n\u2019a pas d\u2019importance, pourvu que tu comprennes que l\u2019homme colonial est et restera un démon jusqu\u2019à la fin des temps.Le diable en personne.» Coercition, vente de femmes, meurtres, spoliation, tous les moyens sont bons pour satisfaire l\u2019avidité des sucrières avec l\u2019appui du gouvernement.Minke doit faire face à la censure, même s\u2019il écrit ses articles en néerlandais.Le journal colonial auquel il soumet deux textes va les refuser: l\u2019un porte sur l\u2019histoire d\u2019une jeune femme qui transmet volontairement la variole à un propriétaire terrien qui veut la posséder de force, et l\u2019autre sur le paysan qui dénonce l\u2019exploitation de sa terre par la sucrière.À la même époque, le Japon s\u2019élève comme puissance économique et comme nation égale aux puissances européennes.«On ne peut affronter l\u2019Europe sans s\u2019être d\u2019abord approprié sa force», écrit Pramoedya Ananta Toer.Mais le Japon du siècle comptait aussi son lot de pauvreté et d\u2019exploitation.Fille de joie (Actes Sud, ?1/2), le roman de la Japonaise Kiyoko Murata, se déroule aussi dans l\u2019Asie du début du XXe siècle.Un destin de bête À l\u2019âge de 15 ans, la jeune Ichi, originaire d\u2019une île du sud de l\u2019archipel, est vendue au tenancier d\u2019une maison close par sa famille qui peine à sur vivre.Ces filles doivent alors, par leur travail, rembourser la dette contractée par leurs parents.Une fois cette dette remboursée, si leurs parents n\u2019en ont pas contracté une autre entre-temps, ces filles peuvent reprendre leur liberté.Sauvage, parlant uniquement son dialecte insulaire, la jeune Ichi, trop rebelle pour devenir une orian, cour tisane du plus haut niveau, fréquente tout de même l\u2019école des prostituées en même temps qu\u2019elle rencontre ses premiers clients.Le tout se déroule à l\u2019époque meiji, où la prostitution est légale et encadrée.Ironiquement, c\u2019est en se ser vant de « l\u2019édit de libération du bétail » de 1872 que des prostituées réussissent à s\u2019enfuir des maisons closes sans être tenues responsables de leur dette.Kiyoko Murata cite ainsi le document : « Les prostituées et les geishas ayant perdu leurs droits personnels, il n\u2019y a pas de différences entre elles et le bétail.On ne saurait attendre d\u2019un animal qu\u2019il rembourse l\u2019argent pour lequel il a été acheté.De la même façon, on ne saurait exiger des prostituées et des geishas qu\u2019elles remboursent leurs dettes à l\u2019égard de l\u2019établissement qui les a achetées.» Les unes après les autres, dans un vaste mouvement de solidarité, les femmes prisonnières de la prostitution prendront ainsi la c lé des champs pour assumer seules leur destin.Le cri de la liberté Presque un siècle plus tard, la situation des femmes demeure critique en Inde, où se déroule le roman Une bouffée d\u2019air pur (Mercure de France, ?) d\u2019Amulya Malladi.L\u2019héroïne, Anjali, est abandonnée par son mari à la gare de Bhopal, précisément le jour où l\u2019usine de gaz d\u2019Union Carbide explose, en 1984.Après avoir inhalé des émanations toxiques, elle met au monde, d\u2019un second mariage, un enfant lourdement handicapé.En plus de mettre en jeu le destin de cet enfant, ce premier roman d\u2019Amulya Malladi décrit la condition des femmes dans le mariage en Inde.« C\u2019était la malédiction de la société.La femme était toujours à censurer.Dans tous les cas ! Si elle était violée, c\u2019était sa faute.Si e l le était battue, c\u2019était sa faute.Si son mari la trompait, c\u2019était sa faute.» Reste que l\u2019héroïne du roman a tout de même trouvé le courage de divorcer, quitte à s\u2019attirer l\u2019opprobre de ses parents et à le cacher dans son milieu de travail pour conserver son emploi.Les retrouvailles des compagnons d\u2019armes (Seui l , ?), le der nier roman traduit en français de Mo Yan, écrivain chinois Prix Nobel de littérature de 2012, est quant à lui essentiellement une af faire d\u2019hommes.Mêlant habilement réalisme et hallucinations, Mo Yan réunit des compagnons d\u2019armes au sommet d\u2019un arbre au milieu d\u2019une inondation.L\u2019un d\u2019eux est mor t au front, d\u2019autres ont eu, après la guerre contre le Vietnam, d\u2019autres destins.Le tout donne lieu à plusieurs situations comiques, et le style de Mo Yan est absolument exquis.Accueillant la paix conclue avec le Vietnam, ces vétérans posent entre autres la question de l\u2019utilité de la guerre.Le Devoir Asie L\u2019enfer du colonialisme et de la soumission en Indonésie, la prostitution comme destin animal au Japon, le cri de la liberté d\u2019une femme en Inde et l\u2019humour d\u2019un Prix Nobel de littérature sur la guerre.Poursuivre l\u2019exploration.L\u2019éternité n\u2019est pas de trop, François Cheng, Albin Michel, 2002.Histoire d\u2019une longue et patiente passion entre un homme et une femme, qui propose une nouvelle dimension de l\u2019amour dans la Chine du XVIIe siècle.Balzac et la petite tailleuse chinoise, Dai Sijie, Gallimard, 2000.Pendant la Révolution culturelle chinoise, des jeunes vivant dans des camps de travail cachent de la littérature occidentale sous leur lit.L\u2019équilibre du monde, Rohinton Mistry, Albin Michel, 1995.Parmi les intouchables, les étudiants et les mendiants se dresse un portrait troublant et touchant de l\u2019Inde contemporaine.La perte en héritage, Kiran Desai, Livre de poche, 2009.Les destins parallèles d\u2019une jeune orpheline vivant dans le nord de l\u2019Inde avec son grand-père et d\u2019un immigrant indien à New York.Le jeûne et le festin, Anita Desai, Gallimard, 2002.Le destin d\u2019Arun dévoile le contraste entre les traditions familiales indiennes, qui étouffent et paralysent, et la vie familiale américaine, où l\u2019absence de règles déroute.La ballade de l\u2019impossible, Yoko Murakami, Belfond, 2007.Récit d\u2019un adolescent, hanté par l\u2019amour et par le suicide, et du chemin qu\u2019il va prendre pour affronter la vie.Les belles endormies, Yasunari Kawabata, Albin Michel, 1997.Un vieillard est emmené dans une maison close où il peut admirer le corps de jeunes femmes droguées et endormies.Le fantôme d\u2019Anil, Michael Ondaatje, Éditions de l\u2019Olivier, 2000.Dans un Sri Lanka déchiré par les conflits politiques, au début des années 1990, une jeune femme enquête sur des massacres.Le gourmet solitaire, Jiro Taniguchi, Casterman, 2005.En dessin, la rencontre de 18 repas dans le Japon gastronomique et moderne d\u2019un représentant de commerce.Venin, Saneh Sangsuk, Seuil, 2005.Dans la Thaïlande des fables et légendes, récit court qui place un enfant de 10 ans, gardien de vaches estropié, face à un cobra géant.COLLAGE TIFFET nymes qui ont fantasmé la modernité.Corps étrangers, Cynthia Ozick, L\u2019Olivier, 2012.L\u2019exil des juifs émigrés de Russie aux États-Unis, le mirage de leur réussite sociale et le leurre de leur destinée dans une société sous tension permanente.Les règles d\u2019usage, Joyce Maynard, Philippe Rey, 2016.Un marginal, un libraire hyperlu- cide, une mère célibataire et des livres pour aider une adolescente à se reconstruire après la disparition de sa mère dans les attentats du 11 septembre.Impossible ici, Sinclair Lewis, Gallimard, 1937.Une dystopie politique écrite dans les années 1930 et qui donne l\u2019impression étrange de raconter l\u2019ascension politique de Donald Trump.La servante écarlate, Margaret Atwood, Robert Laffont, 1987.Regard dystopique sur les excès de morale et sur l\u2019Amérique du Nord que cela pourrait induire. F A B I E N D E G L I S E D ans la centrifugeuse d\u2019un présent qui s\u2019emballe, les certitudes finissent forcément par se faire projeter contre les murs.En février 2016, Facebook en a fait la preuve en dévoilant, dans le cadre de sa campagne «Un monde d\u2019amis», tous ces liens existants au- jourd\u2019hui entre les grands ennemis d\u2019hier.« En une seule journée, relate le journal iste américain, Thomas L.Friedman, dans son plus récent essai Merci d\u2019être en retard (Saint-Simon, ?1/2), [le réseau social] a enregistré 2 031 779 relations entre l\u2019Inde et le Pakistan, 154260 entre Israël et Autorité palestinienne et 137 182 entre l\u2019Ukraine et la Russie.» Et il ajoute : «Combien d\u2019amitiés durables en sor tiront et dans quelle mesure elles contribueront à la résolution de ces vieux conflits est une autre histoire.Il faudrait cependant être un indécrottable grincheux pour ne pas reconnaître que ces chif fres témoignent d\u2019un nombre immense de contacts entre étrangers, ennemis de surcroît .[Et que] l\u2019accélération des flux accélère à l\u2019évidence toutes les formes de relation humaines », sur tout pour le meilleur, estime-t-il, à condition toutefois de ne pas se laisser étourdir par l\u2019emballement du monde.Dire que le monde change relève du truisme, et c\u2019est bien pour cela que l\u2019homme derrière La terre est plate : une brève histoire du XXIe siècle (Saint-Simon), cherche à aller plus loin ne se demandant désormais comment s\u2019adapter à ces changements, sans sombrer dans la résistance viscérale de ceux qui s\u2019emmurent pour se protéger ou dans l\u2019angélisme naïf des connectés qui croient un peu trop fort à leur modernité.Le bouquin appelle à se débarrasser des vieux logiciels (polit iques, économique, sociaux) inadaptés à l\u2019époque et à innover, entre autres, dans nos politiques publiques pour af fronter « une époque d\u2019extrêmes » dans laquelle la capacité des ordinateurs, et du coup l\u2019accélération du monde est doublée tous les deux ans.Il fait aussi écho à la thèse anthropologique de Marc Augé qui dans L\u2019avenir des terriens (Albin Michel, ?), constate que la société planétaire sort bel et bien de sa préhistoire et qu\u2019il est plus que temps d\u2019en prendre conscience.C\u2019est que l\u2019exclusion des uns et l\u2019aliénation des autres par « dissolution dans l\u2019univers médiatique», rendraient, selon lui, la situation planétaire inquiétante, mais pas sans espoir, puisqu\u2019elle invite plus que jamais à opposer à cette «bêtise humaine» qui cherche à faire sombrer le monde des nouvelles utopies, celles qui inscrivent l\u2019espèce humaine dans cette «nécessaire solidarité», seule capable d\u2019assurer sa survie, dit-il.Or, pour bien être avec l \u2019autre, i l faut savoir s\u2019en rapprocher pour ne plus en avoir peur, ce que propose, modestement , Jean Pruvost dans Nos ancêtres les Arabes (JC Lattès , ?1/2) incursion linguist ique dans tous ces mots communs de la langue française que l\u2019on doit au continent africain tout comme aux Proche et Moyen-Orient .Cela va des prévisibles bleb, azur, talisman ou baraka aux plus étonnants nénuphar, sucre, tarif, magasin, jupe, épinard ou coton, dont il trace les origines et les voyages dans les époques et les territoires qui les a conduit jusqu\u2019à Nous, un Nous qui, dans sa propre langue, en niant l\u2019autre finit par se nier lui-même.« À travers une langue, la langue française, ce sont en vérité deux civilisations qui se côtoient intimement depuis presque deux siècles » , écrit-il.Il est par fois bon de s\u2019en souvenir : notre monde est aussi fait par le lointain et l\u2019audace des autres.Fabrice Peltier le d\u2019ailleurs avec faste dans Quasar Khanh (Albin Michel, ?) hommage à ce discret designer industriel originaire du Vietnam et dont le cadre de pensée plutôt asiatique a façonné l \u2019 imagi - naire et le quoti - dien sur tous les autres continents.Les meubles en plastique f lottant sur les piscines : c\u2019est lui et ça relevait d\u2019une volonté de remettre en question l\u2019ordre établ i .Les premiers iMac tout en rondeur et en couleurs, c\u2019est aussi un peu lui.Son esprit a guidé, en ef fet, le travail de Jonathan Ive qui a mis au monde ce design plutôt épidémique.L\u2019influence de Quasar Khanh s\u2019est faite dans la beauté et la poésie.Et ce n\u2019est pas donné à tout le monde, comprend-on à la lecture de Poutine de A à Z (Stock, ?1/2) de Vladimir Fédo- rovski.Ça commence par le début, « À l\u2019origine » \u2014 titre donné la première entrée \u2014 et ça va jusqu\u2019au Zapping à la Maison-Blanche pour raconter cet homme devenu tsar, et dont l\u2019intelligence a réussi à faire rentrer à nouveau la Russie dans l\u2019histoire et un peu partout, désormais, sur tous les continents.Le Devoir L E D E V O I R , L E S S A M E D I 3 E T D I M A N C H E 4 J U I N 2 0 1 7 L E C T U R E S D \u2019 É T É F 6 Le legs d\u2019Eva Waubgeshig Rice Traduit par Marie-Jo Gonny www.editionsdavid.com POUR EN SAVOIR DAVANTAGE Battue à mort par un Blanc, une jeune étudiante autochtone va laisser un terrible legs à ses frères et sa sœur, dans une réserve du nord de l\u2019Ontario.Un premier roman aussi émouvant que percutant (Manon Dumais, Le Devoir) Il faut vraiment attraper Le legs d\u2019Eva (Karyne Lefebvre, Dessine-moi un dimanche, Radio-Canada) s e p t e n t r i o n .q c .c a LA RÉFÉRENCE EN HISTOIRE AU QUÉBEC Michel Allard Avec la collaboration de Mimi Painchaud-Francœur Le Cœur des LAURENTIDES L\u2019 écrivain Pierre Lan- dr y a tiré le gros lot.Dans un marché aux puces de sa région, à Saint-Pascal-de-Kamouraska, il est tombé sur un intrigant carnet daté, en couver ture, de 1873, mais sans nom d\u2019auteur.Le titre : Quatre années de séjour aux champs.« L\u2019écriture est f ine, l im- pide, facilement lisible, et la facture graphique soignée et invitante, écrit Landr y.Dès la lecture de l\u2019incipit, le chercheur de trésor qui sommeille en moi comprend immédiatement qu\u2019il vient de mettre la main sur un manuscrit d\u2019un intérêt bien par ticu- l ier.» C\u2019est le cas, en ef fet.Ce calepin appartenait à Maximilien Bibaud (1823-1887), écrivain, historien, docteur en droit et f i ls de Michel Bi- baud, auteur du premier recueil de poésie édité au Canada français.Pendant un peu plus de quatre ans, de 1868 à 1873, l\u2019avocat mont- réalais a vécu à Saint-Pie-de- Guire, près de Drummond- ville, dans des circonstances particulières.C\u2019est cet épisode de sa vie qu\u2019il raconte, avec une rare élégance, dans Quatre années de séjour aux champs, publié pour la première fois cette année, grâce aux bons soins de Pier re Landr y, collectionneur, ancien directeur de musée et historien régional.Un homme d\u2019élite Bibaud a été prêtre avant de devenir avocat.De 1851 à 1867, il dirige l\u2019École de droit du collège jésuite Sainte-Marie.L\u2019année de la Confédération, une querelle ecclésiastique entraîne la fermeture de l\u2019établissement.Bibaud, qui est célibataire, se retrouve désœuvré.Son grand ami et collègue Ovide Antoine Richer vient toutefois d\u2019accepter la direction d\u2019une mine de fer à Saint-Pie- de-Guire et il invite Bibaud à venir l\u2019y rejoindre.« Par fait étranger des choses de la campagne», note Landry, mais admirateur des Amérindiens à qui il a consacré un ouvrage, le citadin Bibaud décide d\u2019aller vivre avec la famille Richer.Le 3 août 1869, il quitte Montréal en bateau en direction de Sorel.À bord, il rencontre l\u2019écrivain Antoine Gérin-La- joie avec qui il cause littérature.À Sorel, il croise l\u2019avocat Jo- seph-Adolphe Chapleau, futur premier ministre du Québec, qu\u2019il semble bien connaître.Bi- baud, de toute évidence, fraie avec l\u2019élite culturelle et politique de l\u2019époque.Un passage de son carnet semble indiquer qu\u2019il collabore un peu aux af faires de son ami Richer, mais l\u2019essentiel du texte évoque plutôt ses lectures, ses promenades et ses états d\u2019âme.Savant et cultivé \u2014 il mentionne notamment être en train de travailler à une « histoire de la langue française en Canada », qui paraîtra en 1879 \u2014, Bibaud, parfois enclin à la mélancolie, surtout dans « le silence inusité du Dimanche », se livre à de touchantes méditations pastorales et romantiques.Ému par un petit vacher qui parle à sa bête au passage de la rivière \u2014 « Attends un peu que j\u2019ôte mes bottines » \u2014 et par le spectacle de la nature, l\u2019avocat citadin s\u2019étonne d\u2019aimer la campagne et en parle avec un charmant raf finement.« La brise s\u2019élève-t-elle, imprimant le friselis aux arbres qui m\u2019entourent, je perds le mélodieux glouglou de ma cascatelle et me contente du frais et riant froufrou de la feuillée », note-t-il alors qu\u2019il lit près de la rivière.La grâce du style On ne s\u2019étonnera pas qu\u2019avec un tel style, Bibaud soit un lecteur des romantiques français Lamartine et Hugo ainsi que des Américains Longfellow et Cooper.L\u2019avocat fréquente aussi les auteurs d\u2019ici.«Sulte est le poëte de mes pensées, écrit-il.Crémazie, l\u2019abbé Paul Denis [?], nous offrent le sublime, Pamphile Le- may, le beau, [Louis] Fiset et Fréchette le gracieux, mais Sulte est suave, et sa poésie a une fraîcheur que je ne retrouve chez nul autre de la pléïade : elle a pour moi l\u2019ef fet d\u2019une fontaine de Jouvence.» Bibaud aime profondément Montréal.À son retour en ville, en 1873, il salue avec émotion son « beau grand fleuve et les montagnes qui semblent le border à l\u2019autre rive », mais son séjour aux champs, confie-t-il, lui a fait prendre conscience que « la campagne, avec le sol et les cieux pour toute richesse, est mieux que les villes ».Il cite la réflexion de Kant sur « le sublime et le beau» pour associer villes et montagnes au premier et campagne et prairies au second.Bibaud n\u2019a pas que des états d\u2019âme ; il a des lettres pour leur donner de la majesté.Rédigé à une époque où écrire voulait dire être délicat et chercher la grâce par le style, ce document inédit, bien présenté par Pierre Lan- dr y, est un véritable trésor inattendu.QUATRE ANNÉES DE SÉJOUR AUX CHAMPS ?Maximilien Bibaud Présenté et édité par Pierre Landry Trois-Pistoles Notre-Dame-des-Neiges, 2017, 128 pages Les champs de l\u2019avocat Un trésor littéraire du XIXe siècle est retrouvé dans une braderie du Bas-Saint- Laurent LOUIS CORNELLIER Le monde\u2026 par les essais L\u2019accélération du temps et les raisons de s\u2019en réjouir, la part de l\u2019autre dans la langue française, les influences lointaines qui façonnent les imaginaires et Vladimir Poutine.Savant et cultivé [.], Bibaud, parfois enclin à la mélancolie, [.] se livre à de touchantes méditations pastorales et romantiques COLLAGE TIFFET "]
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