Relations, 1 novembre 2018, Novembre - Décembre 2018, No 799
[" NUMÉRO 799 DÉCEMBRE 2018 Artiste invitée : ISABELLE LOCKWELL P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 7,00 $ Les RITES au cœur du Lien sociaL La Chine faCe à La Crise éCoLogique Débat Les Cryptomonnaies, une teChnoLogie prometteuse ou Dangereuse ? 2 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus dé munis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.NUMÉRO 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 5 Éditorial ÊTRE IMMENSES Catherine Caron actualitÉs 6 G7 : LIBERTÉS SURVEILLÉES Martine Eloy 8 SÉCURITÉ FRONTALIÈRE : ATTISER LE FEU Anne Sainte-Marie 9 VELLÉITÉS MILITARISTES AU JAPON Jacques Grenier 10 L\u2019HÉRITAGE DE THOMAS MERTON Martin Bellerose 12 dÉbat LES CRYPTOMONNAIES, UNE TECHNOLOGIE PROMETTEUSE OU DANGEREUSE?Bertrand Schepper et Nadia Seraiocco 33 ailleurs LA CHINE FACE À LA CRISE ÉCOLOGIQUE Jean-François Rousseau regard 36 LIRE LES SIGNES DES TEMPS Bill Ryan 39 LE GENRE DE L\u2019ÉMANCIPATION OUVRIÈRE - EXTRAITS Rolande Pinard 41 sur les pas d\u2019ignace MON ENGAGEMENT CONTRE LA GUERRE DU VIETNAM Joseph E.Mulligan 42 chronique poÉtique d\u2019Olivia Tapiero EN PROIES 44 questions de sens LES RITES DONNENT CORPS À LA RELATION Anne Fortin recensions 45 LIVRES 49 DOCUMENTAIRE 50 le carnet de Marc Chabot J\u2019ÉCRIS L\u2019HISTOIRE DES ÂMES 7 DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn, Léa Trudel RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Dario De Facendis, Jonathan Durand Folco, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Alexandra Pierre, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin, Julien Simard COLLABORATEURS Gregory Baum?, André Beauchamp,Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Amélie Descheneau-Guay, Anne Fortin, Olivia Tapiero, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services ENVOI POSTAL Citéposte CFG Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-40-2 ISBN (version PDF) : 978-2-924346-41-9 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 3 14 Les rites au cœur du Lien sociaL Jean-Claude Ravet 17 Le rite, entre résiLience et résistance Pascal Lardellier 19 Métissages ritueLs et quêtes de sens Raymond Lemieux 20 La nature, source de nouveaux rites André Beauchamp 22 autour de L\u2019AMAZING GRACE d\u2019obaMa Louis Rousseau 24 oser accueiLLir Le sacré Marie-Christine Doran 25 Le foot et La puissance sauvage du rite Emiliano Arpin-Simonetti 27 La poésie résonne coMMe une prière Jean-Claude Ravet 28 une Mort qui nous resseMbLe ?Luce Des Aulniers 29 Les rites passent, Mais La rituaLité deMeure Guy Jobin ARTISTE INVITÉE Née à Québec en 1971, Isabelle Lockwell possède une double formation universitaire en arts visuels et en enseignement des arts plastiques de l\u2019Université Laval.Fragments du quotidien, souvenirs anodins et signes inventés composent son univers pictural hétéroclite, joyeux, coloré et empreint de naïveté.Chaque tableau est un territoire éclaté et ouvert sur lequel soleil, maison, oiseau, feuille, urne, personnage et autres motifs disparates sont érigés au rang de symboles auxquels chacun peut donner sens.Très active depuis plus de dix ans sur la scène culturelle québécoise, elle a réalisé plusieurs expositions individuelles et a participé à de nombreux collectifs.Elle a créé la signature visuelle du diffuseur de théâtre jeunesse Les Gros Becs au Québec et en France, de 2007 à 2018.Ses œuvres font partie de collections publiques et privées au Canada, aux États- Unis et en Europe..DOSSIER 22 Isabelle Lockwell, Territoires humains, 2011, acrylique sur toile, 101,5 x 152,5 cm À?québec Le mercredi 14 novembre à 19h Centre culture et environnement Frédéric Back 870, avenue de Salaberry À?montréaL Le lundi 19 novembre à 19h Maison Bellarmin 25, rue Jarry Ouest (métro Jarry ou de Castelnau) Contribution suggérée: 5$ Renseignements : QUÉBEC: Sandrine Louchart 418-524-2744 ou info@atquebec.org MONTRÉAL: Christiane Le Guen 514-387-2541, poste 234 ou cleguen@cjf.qc.ca En collaboration avec : L\u2019extraction industrielle de ressources naturelles pour soutenir des objectifs de croissance économique illimitée est au cœur de la crise écologique actuelle, la plus grave que l\u2019humanité ait affrontée.Comment sortir de ce modèle extracti- viste qui entraîne la destruction d\u2019écosystèmes, aggrave le réchauffement climatique et engendre de profondes inégalités?Quelles voies emprunter pour renouer avec un rapport plus humain au territoire et amorcer une véritable transition écologique?AVEC LUC BOUTHILLIER, professeur titulaire à Département des sciences du bois et de la forêt de l\u2019Université Laval (pour Québec) ; LOUIS-GILLES FRANCOEUR, journaliste et vice-président du BAPE de 2012 à 2017 (pour Montréal) ; ANNE-CÉLINE GUYON, coordonnatrice du Front commun pour la transition énergétique; RAPHAËL LANGEVIN, chercheur- associé à l'IRIS et économiste de la santé à l'Institut national d'excellence en santé et de services sociaux et au centre de recherche du CHU de Québec (pour Québec) ; DIANA POTES, professeure à l\u2019Université Antonio José Camacho, Colombie ; BERTRAND SCHEPPER, chercheur à l\u2019Institut de recherche et d\u2019informations socio-économiques (IRIS) (pour Montréal).La soirée sera animée par ALICE-ANNE SIMARD, directrice de la Coalition Eau Secours.L\u2019extractivisme:?modèLe?toxique?et?voies?de?sortie ne question nous taraude depuis l\u2019arrivée au pouvoir de la Coalition Avenir Québec (CAQ) : y aura- t-il réellement « plus d\u2019argent dans nos poches », plus de richesse créée, plus de laïcité ouverte ou fermée, sur une planète agonisante ?La question peut sembler exagérée, certainement provocatrice, mais d\u2019aucuns commencent pourtant à penser que c\u2019est peut-être la seule qui vaille, à l\u2019heure où la Terre est en surchauffe.Les experts du GIEC l\u2019ont confirmé en octobre, mais c\u2019était connu avant même l\u2019Accord de Paris sur le climat : les contributions volontaires des États signataires en matière de réduction des gaz à effet de serre (GES) conduisent à une hausse moyenne des températures supérieure à 3°C, soit loin de la limite visée de 1,5°C, déjà problématique.Cette surchauffe ne doit pas advenir.Ses conséquences seront gravissimes pour les écosystèmes, les conditions de subsistance et de vie de la population mondiale, en particulier la plus démunie.Or, non contents de ne pas avoir respecté leurs engagements insuffisants, la majorité des États occidentaux, principaux responsables des émissions historiques de GES, n\u2019ont pas non plus accordé l\u2019aide promise aux pays pauvres les plus touchés par le réchauffement climatique.De ce fait, l\u2019échec guette la prochaine conférence des Nations unies sur les changements climatiques, qui se tiendra à Katowice en Pologne au début décembre, sauf à se contenter une fois de plus de mesures non contraignantes, au final climaticides.Dans ce contexte inquiétant, élire majoritairement la CAQ \u2013 cancre en matière environnementale \u2013 participe du même aveuglement collectif au Québec.La 5e grande marche «La planète s\u2019invite au Parlement», le 10 novembre, aura-t-elle réussi à percer le silence médiatique pour rappeler ce parti et le nouveau gouvernement à l\u2019ordre concernant cet enjeu crucial?Nous l\u2019espérons au moment d\u2019écrire ces lignes, sans perdre de vue que la 3e marche du genre avait été ignorée par les médias, quelques jours avant la récente élection.Cette mobilisation avait pourtant rassemblé 7000 personnes à Montréal, incluant des artistes connus comme Dominic Champagne, Pascale Bussières et d\u2019autres qui pressaient les partis politiques en campagne de faire de l\u2019enjeu climatique LA priorité du prochain gouvernement.La CAQ à peine élue, une manifestation à Montréal contre le racisme attirait, elle, sans surprise, l\u2019attention médiatique, galvanisée par la volonté du nouveau gouvernement d\u2019interdire le port de signes religieux aux enseignantes et aux enseignants1.Il ne s\u2019agit pas ici d\u2019opposer une cause importante à une autre, mais bien de questionner cet enlisement continu du Québec dans la politique de polarisation identitaire dont les médias s\u2019abreuvent.C\u2019est un piège dangereux.Il nous faudra «être immenses », pour reprendre les mots puissants de l\u2019artiste Catherine Dorion, nouvelle députée de Québec solidaire élue dans la capitale nationale, pour en sortir et infléchir différemment les luttes progressistes afin qu\u2019elles convergent davantage contre leur adversaire commun \u2013 le capitalisme globalisé \u2013 en n\u2019opposant pas l\u2019écologie et le social, qui sont interreliés.Il nous faut être à la hauteur des défis du XXIe siècle face à des forces rétrogrades, accros au pétrole, au productivisme et à l\u2019enrichissement privé individuel (à cet égard, avoir élu un premier ministre multimillionnaire n\u2019a rien d\u2019anodin).Ces forces divisent pour mieux régner, faussant les priorités à l\u2019heure où l\u2019état d\u2019urgence doit être déclaré, comme le réclament les initiateurs et signataires de la Déclaration d\u2019urgence climatique2.Un abîme est à combler entre les besoins urgents identifiés au Québec \u2013 que ce soit en matière de logement social, de transition écologique, de lutte contre le racisme systémique, etc.\u2013 et les propositions de la CAQ.Celles-ci, comme on le sait, relèvent pour la plupart d\u2019un bricolage électoraliste bancal, bourré de contradictions et d\u2019un « gros bon sens » souvent insensé.Notre avantage : les caquistes sont arrivés au pouvoir sous l\u2019effet d\u2019une vague de mécontentement envers les vieux partis, mais ils font du surf, à plusieurs égards, et de surcroît dans un brouillard assez considérable.Ils ne sont pas très solides sur leur planche et sont sujets aux influences \u2013 et pas seulement celles des lobbies d\u2019affaires.Majoritaires, ils sont néanmoins fragiles, un quart des électeurs seulement leur ayant accordé leur appui, les abstentionnistes ayant été plus nombreux que jamais.C\u2019est à la construction d\u2019un mouvement fort, pluriel et inspirant que nous sommes appelés face à la montée de la droite au Québec, sans parler de l\u2019État pétrolier canadien.Québec solidaire en est un des moteurs, mais à nous, mouvements citoyens, sociaux, syndicaux et écologistes de faire souffler puissamment le vent sur la mer du « changement » caquiste.À nous de persister à montrer que ceux et celles qu\u2019on accuse d\u2019irréalisme fou parce qu\u2019ils défendent des objectifs concrets de justice sociale et climatique sont, en réalité, les porteurs d\u2019avenir.Catherine Caron relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 5 Être IMMENSES U ÉDITORIAL Isabelle Lockwell, Sentinelle, 2018, acrylique sur toile, 18 x 12,5 cm 1.Voir Jean-Claude Ravet, « Laïcité : la dérive caquiste », blogue de Relations, 5 octobre 2018.2.Voir . G7?: Libertés surveiLLées Les autorités ont failli à leurs obligations de protéger et de garantir l\u2019exercice de la liberté d\u2019expression et de réunion pacifique lors du G7 de juin dernier au Québec.Martine Eloy L\u2019auteure, membre de l\u2019équipe de la Ligue des droits et libertés, faisait partie de la mission conjointe d\u2019observation des libertés civiles au G7 Au cours des mois qui ont précédé la tenue du G7 à La Malbaie, en juin dernier, on nous a annoncé qu\u2019environ 10 000 policiers seraient déployés (Gendarmerie royale du Canada, Sûreté du Québec et policiers municipaux), en plus de 2000 militaires des Forces armées canadiennes.Nous avons également appris que les services de police avaient acheté pour des millions de dollars d\u2019armes et de munitions, que des centres de détention étaient en construction, qu\u2019un plan d\u2019urgence avait été mis en place pour les cinq hôpitaux du Centre universitaire de Québec.et que la facture de tout ce déploiement dépasserait le demi-milliard de dollars.Subtilement \u2013 ou pas \u2013 on associait ainsi manifestations et violence.Avouons tout de même que la mise en scène était quelque peu intimidante et dissuasive pour les personnes qui auraient voulu manifester.C\u2019est d\u2019ailleurs une des conclusions du rapport conjoint de la Mission d\u2019observation des libertés civiles menée par la Ligue des droits et libertés et Amnistie internationale Canada dans le cadre du G7.Intitulé « Manifester sous intimi - dation », il a été rendu public le 19 septembre dernier.« Le G7 s\u2019est déroulé dans un climat de peur et d\u2019intimidation.Les autorités politiques et policières ont failli à leurs obligations de protéger et de garan - tir l\u2019exercice de la liberté d\u2019expression et de réunion pacifique qui comprend le droit de manifester », peut-on y lire.Sur place, l\u2019intimidation a aussi pris d\u2019autres formes.Le nombre des forces policières en présence était excessif et nettement disproportionné.Lors des manifestations qui se sont déroulées à Québec, on comptait entre 750 et 1000 policiers pour 400 à 500 manifestants et, dans certains cas, les policiers étaient trois fois plus nombreux que les manifestants.Ceux-ci étaient encadrés par d\u2019impressionnants cordons de policiers en uniforme antiémeute équipés d\u2019armes à projectiles, de lance-grenades lacrymogènes, de matraques ou de bâtons, de bonbonnes de poivre de Cayenne et parfois même de fusils d\u2019assaut.Ces cordons policiers empêchaient toute personne aussi bien de quitter les lieux que de se joindre à la manifestation.Face à une telle démonstration de force, on éprouvait parfois un sentiment de peur, alors qu\u2019à d\u2019autres moments on avait l\u2019impression d\u2019être figurants dans un mauvais film de science- fiction.Les tactiques d\u2019encadrement utilisées, incluant les souricières, ont tantôt imposé le parcours des manifestations, tantôt déterminé la durée de celles-ci en appelant à leur dispersion.À La Malbaie, la zone dite « de libre expression » était un terrain de stationnement sous surveillance vidéo, éloigné du public visé par les manifestations, ceinturé par une immense clôture de métal et de béton.On y avait accès seulement après avoir franchi un barrage policier.En fait, il s\u2019agissait d\u2019une tactique de confinement, puisqu\u2019on laissait entendre que les manifestations devaient obliga- 6 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 catalogne?L\u2019Europe interpellée plus d\u2019un an après le référendum sur l\u2019indépendance de la Catalogne et la déclaration d\u2019indépendance \u2013?annulée par l\u2019espagne?\u2013 qui a suivi, le président catalan en exil, Carles puigdemont, a interpellé l\u2019union européenne (ue) pour qu\u2019elle joue un rôle de médiation.Dans un ouvrage intitulé La crise catalane, une opportunité pour l\u2019Europe (Lannoo, 2018), paru le 25 septembre dernier, puigdemont soutient que la crise catalane constitue pour l\u2019ue une occasion de défendre les droits de ses citoyens lorsqu\u2019ils sont bafoués par les états membres.rappelons que plusieurs ministres de l\u2019ex-gouvernement catalan et deux représentants de la société civile sont détenus par l\u2019espagne depuis plus d\u2019un an simplement pour avoir participé à l\u2019organisation du référendum du 1er octobre 2017, mandat que leur avait con?é la population catalane.Carles puig- demont lui-même ainsi que cinq autres politiciens indépendantistes demeurent aussi en exil, toujours sous le coup d\u2019un mandat d\u2019arrêt de l\u2019espagne pour les mêmes raisons. toirement se dérouler à cet endroit.Cette zone désignée représentait en fait une véritable parodie de liberté d\u2019expression.Selon les conventions internationales, les autorités n\u2019ont pas seulement l\u2019obligation de respecter mais aussi celle de faciliter l\u2019exercice des libertés d\u2019expression et de réunion pacifique, ainsi que la liberté de la presse.Les droits à la liberté d\u2019expression et de réunion pacifique, qui comprennent le droit de manifester, sont des éléments essentiels de la vie démocratique.Or, l\u2019ensemble des tactiques policières a constitué une entrave injustifiée à ce droit.Il était pour le moins étonnant d\u2019entendre le ministre de la Sécurité publique d\u2019alors, Martin Coiteux, dresser un bilan positif des mesures de sécurité au lendemain du G7, alors que le rapport des observateurs indépendants qu\u2019il avait lui-même mandatés a aussi souligné le caractère disproportionné, excessif et inadapté du dispositif de sécurité déployé par les forces de l\u2019ordre, le qualifiant «d\u2019entrave non justifiée aux libertés d\u2019expression et de réunion pacifique ».Ainsi, à la lumière de ces constats, la Ligue des droits et libertés et Amnistie internationale Canada ont formulé 17 recommandations adressées tant aux autorités politiques et aux représentants des forces de l\u2019ordre qu\u2019au ministre de la Justice et au Directeur des poursuites criminelles et pénales.Certaines recommandations visent à réaffirmer l\u2019importance de protéger et de garantir l\u2019exercice du droit à la liberté d\u2019expression, alors que d\u2019autres visent à obtenir un redressement pour des torts commis en demandant, par exemple, le retrait des accusations portées contre des personnes victimes de violations de leurs droits constitutionnels lors des événements entourant ce G7 au Québec.La question qu\u2019il est grand temps de se poser est celle-ci : dans une société qui se prétend démocratique, comment se fait-il que des rencontres comme le G7 soient organisées dans le plus grand faste, derrière des portes closes et avec d\u2019aussi imposantes clôtures (au sens propre et au figuré) pour protéger les dirigeants, le tout sans permettre la participation citoyenne ?relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 7 e s p o i r Monsanto au banc des accusés Manifestation contre le glyphosate à Paris, en 2016.Photo : PC/ François Mori La victoire du jardinier américain Dewayne Johnson face à monsanto, le 11 août dernier, permet d\u2019espérer de nouvelles avancées dans la lutte contre le glyphosate, cet herbicide commercialisé entre autres sous le nom de roundup par la multi - nationale de l\u2019agrochimie fusionnée maintenant à bayer.La Cour supérieure de la Cali - fornie a en e?et déterminé que le glyphosate était un « facteur substantiel » dans le cancer développé par le jardinier de 46 ans, et a condamné monsanto à lui verser 289 millions de dollars.grâce à des documents secrets obtenus dans le cadre du procès, le jury a également établi que la ?rme savait depuis des décennies que le glyphosate pouvait causer le cancer et qu\u2019elle a failli à son devoir d\u2019en informer adéquatement ses clients.Cette condamnation, bien que portée en appel par monsanto, constitue une première et pourrait donner un élan aux quelque 4000 poursuites du même genre présentement en cours seulement aux états-unis.Le glyphosate est de plus en plus contesté dans le monde, en particulier depuis qu\u2019une agence de l\u2019organisation mondiale de la santé l\u2019a classé « substance cancérigène probable » en 2015.par exemple, des pays européens comme l\u2019italie et la france souhaitent l\u2019interdire (la france a promis de le faire d\u2019ici 2021) et, au brésil, son homologation fait l\u2019objet d\u2019une bataille juridique. sécurité frontaLière?: attiser Le feu La création d\u2019un nouveau ministère fédéral de la Sécurité frontalière et de la Réduction du crime organisé contribue à stigmatiser les demandeurs d\u2019asile, estiment plusieurs organismes.Anne Sainte-Marie L\u2019auteure est responsable des communications à Amnistie internationale Canada francophone En juillet dernier, le gouvernement fédéral annonçait la création d\u2019un tout nouveau ministère, celui de la Sécurité frontalière et de la Réduction du crime organisé.Dans une lettre1 adressée au premier ministre Justin Trudeau et qui a attiré l\u2019attention des médias, Amnistie internationale et plusieurs autres or - ganismes de la société civile, dont le Conseil canadien pour les réfugiés et le Conseil canadien des Églises, l\u2019ont mis en garde : confondre sécurité frontalière et crime organisé constitue une combinaison toxique, susceptible d\u2019amplifier les inquiétudes et les malentendus au sujet de la migration irrégulière et de la sécurité frontalière.La couverture médiatique des personnes traversant la frontière américano- canadienne ainsi que le débat politique qui s\u2019est ensuivi ces derniers mois ont trop souvent qualifié ces personnes d\u2019« illégaux », de resquilleurs et d\u2019autres termes péjoratifs, provocateurs et in ex - acts, cela depuis l\u2019arrivée de Donald Trump à la présidence des États-Unis.Il a également été suggéré \u2013 à tort \u2013 que le nombre de demandeurs de statut de réfugié traversant la frontière avait atteint un niveau alarmant, alors qu\u2019en réalité, l\u2019augmentation observée reflète en partie un retour à la normale après des années de baisse.Les signataires de la lettre ont cherché à atténuer l\u2019hystérie et à corriger les faussetés que l\u2019on retrouve au cœur de ce discours, dans un contexte de détérioration rapide du respect des droits des réfugiés et des migrants chez notre voisin du sud.Ils ont aussi demandé au Canada de suspendre l\u2019entente sur les tiers pays sûrs conclue entre les deux pays, les États- Unis n\u2019étant pas un « pays sûr » pour les migrants, que l\u2019on pense seulement au traitement des jeunes enfants arrachés à leur famille à la frontière avec le Mexique et aux détentions prolongées.Cette décision permettrait aux demandeurs du statut de réfugié de faire leur demande aux postes frontaliers de ma - nière ordonnée et sécuritaire.Malheu - reusement, notre gouvernement a refusé de suspendre l\u2019entente, une décision portée devant une cour fédérale par le Conseil canadien des Églises, le Conseil canadien pour les réfugiés et Amnistie internationale Canada.L\u2019entente sur les tiers pays sûrs étant maintenue, la seule façon pour une personne en provenance des États-Unis d\u2019accéder au statut de réfugié au Canada est donc de traverser la frontière de façon irrégulière plutôt qu\u2019à un poste frontalier officiel.Or, si la position du gouvernement devant cette situation a été jusqu\u2019à présent de dire qu\u2019il ne s\u2019agit nullement d\u2019une crise, mais de simples difficultés auxquelles doivent faire face les services en place, pourquoi envoyer le message contraire avec la nomination d\u2019un nouveau ministre de la Sécurité frontalière en précisant spécifiquement qu\u2019il sera le ministre responsable de l\u2019immigration irrégulière ?Créer ce nouveau ministère, qui combine sécurité frontalière, contrôle des migrations irrégulières et réduction de la criminalité, risque inéluctablement d\u2019alimenter le discours très dangereux selon lequel les personnes qui fuient pour sauver leur vie enfreignent la loi, voire représentent une menace à notre sécurité.Au Canada comme ailleurs dans le monde, les demandeurs du statut de réfugié, les réfugiés et les migrants sont constamment l\u2019objet de propos haineux les associant au crime et aux menaces à la sécurité publique.Cela les place dans un état de vulnérabilité face à des attaques racistes.Les discours xénophobes vont souvent jusqu\u2019à présenter la recherche d\u2019asile et la traversée de la 8 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 Forum social mondial des migrations 2018 Du 2 au 4 novembre dernier se tenait à mexico le 8e forum social mondial des migrations, dans un pays hôte coincé entre des vagues de migrants venus d\u2019amérique centrale, transitant vers les états-unis, et un voisin du nord de plus en plus intransigeant en matière de contrôle de ses frontières.Ce contexte, de même que la violence sans précédent que vivent ces migrants \u2013?plusieurs milliers sont portés disparus chaque année?\u2013, ont été au cœur des discussions, de même que les grands dé?s mondiaux tels que l\u2019intensi?cation des ?ux migratoires et la vul - nérabilité des migrants?; la banalisation des discours xénophobes et des mesures hostiles aux réfugiés et aux personnes migrantes?; et l\u2019a?aiblissement des organisations et des conventions internationales chargées de protéger ces personnes.D\u2019importantes mobilisations qui promeuvent le droit à la mobilité y ont également occupé une place de choix.Voir?: .dÉclaration Pour les droits des paysans après plusieurs années de délibération, le Conseil des droits de l\u2019homme des nations unies a ?nalement adopté une Déclaration sur les droits des paysans, le 21 septembre dernier.Lancée en 2001 par des organisations paysannes du sud membres de la Via Campesina, l\u2019idée d\u2019un tel instrument juridique a été introduite dans les instances onusiennes en 2008 par cette organisation mondiale.il s\u2019agit de garantir les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales, notamment les éleveurs et les pêcheurs artisanaux, les peuples autochtones et les travailleurs ruraux.Le droit à la terre, aux semences, à la biodiversité est reconnu dans le texte ?nal, de même que le droit à la souveraineté alimentaire.La déclaration doit encore être rati?ée par l\u2019assemblée générale de l\u2019onu, mais elle représente déjà pour plusieurs une base solide pour défendre les droits des paysans du monde dans un contexte de changements climatiques et de mondialisation économique accentuant les processus d\u2019accaparement de terres.(source?: Via Campesina et Gauchebdo). frontière comme des actes illégaux.En réalité, les réfugiés sont souvent obligés de traverser les frontières en empruntant des canaux irréguliers, qui n\u2019ont rien d\u2019illégal, pour éviter d\u2019être renvoyés dans un pays où leur sécurité est menacée.La Convention relative aux réfugiés et la Loi sur l\u2019immigration et la protection des réfugiés, d\u2019ailleurs, exemptent toutes deux les réfugiés de pénalités pour entrée irrégulière.Par ailleurs, il y a déjà suffisamment d\u2019incertitude et de chevauchement entre les rôles et les responsabilités du ministère de la Sécurité publique (particuliè rement l\u2019Agence des services frontaliers du Canada) et du ministère de l\u2019Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté.Le fait d\u2019ajouter à tout cela un troisième mi - nistère ayant un mandat non spécifié de «sécurité frontalière » risque fort d\u2019ajouter à la confusion.Jusqu\u2019à quel point les services comme la GRC et l\u2019Agence des services frontaliers du Canada devront- ils se rapporter au nouveau ministre, par exemple ?Nul ne le sait.1.En ligne sur le site Web , section communiqués, 9 août 2018.véLLéités MiLitaristes au Japon La volonté du gouvernement Abe de réformer la Loi fondamentale du pays rencontre une résistance citoyenne.Jacques Grenier L\u2019auteur, membre de la Société des Missions- Étrangères du Québec et chercheur associé au Centre justice et foi, a participé à divers groupes pour la défense des droits et la justice sociale au Japon de 1976 à 2013 Le gouvernement du premier mi - nistre japonais Shinzo Abe tente actuellement d\u2019amener la population à souscrire à des changements constitutionnels majeurs, notamment en ce qui concerne l\u2019article 9 de la Constitution définissant le mode de règlement de différends entre États.Dans cet article, « le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ainsi qu\u2019à la menace ou à l\u2019usage de la force comme moyen de règle - ment des conflits internationaux.Pour atteindre [c]e but [.], il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre.Le droit de belligérance de l\u2019État ne sera pas reconnu.» En 2017, à l\u2019occasion du 70e anniversaire de la promulgation de la Constitution, le premier ministre y allait d\u2019une déclaration-programme : une nouvelle mouture de la Loi fondamentale devrait être prête pour 2020.S\u2019il ne soumet pour le moment que des ajouts soi-disant complémentaires \u2013qui ne nécessiteraient nullement une réforme constitutionnelle \u2013, il est clair que nous sommes devant une stratégie des petits pas.Celle-ci vise, à terme, le cœur même de la Constitution pour ce qui concerne le recours aux forces armées.L\u2019amendement proposé à l\u2019ar - ticle 9 en témoigne ; prétextant leur caractère non offensif, on souhaite y inscrire les « Forces d\u2019autodéfense » (FAD).Afin de promouvoir sa réforme constitutionnelle, Shinzo Abe instrumentalise le contexte historique qui a donné naissance à la Constitution, rédigée sous la supervision du Commandement d\u2019occupation.Abe se garde bien, cependant, de rappeler que, malgré cette situation, la majorité de la population d\u2019alors a accueilli avec enthousiasme les politiques de démocratisation et de démilitarisation enchâssées dans le texte constitutionnel promulgué en 1947.relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 9 prix littÉraire Paul Chamberland Créé cette année par le Centre québécois du p.e.n.international, le prix littéraire Jacques- brossard/p.e.n.québec a été décerné, pour sa première édition, au poète et essayiste paul Chamberland, en particulier pour son livre Accueillir la vie nue.Face à l\u2019extrême qui vient (VLb, 2015).Ce prix récompense l\u2019auteur d\u2019un essai ou d\u2019un ouvrage de ?ction publié en français au québec, centré sur l\u2019humanisme ou la spiritualité et témoignant des valeurs propres à la personne humaine.Le jury était composé de marie-andrée Lamontagne, georges Leroux et Jean-Claude ravet.rappelons que paul Chamberland, collaborateur de Relations, y a tenu la chronique littéraire en 2014-2015.Soldats des Forces d\u2019autodéfense japonaises à l\u2019entraînement aux États-Unis, en 2008.Photo : Wikimedia Commons. Rappelons toutefois que, dès 1948, les États-Unis décidèrent de freiner la mobilisation citoyenne de plus en plus imposante et canalisée par les syndicats.On craignait alors l\u2019influence socialiste.Et bien que la promotion de l\u2019activité syndicale ait été l\u2019objet d\u2019une des cinq réformes essentielles voulues par le général MacArthur, les autorités étasuniennes en vinrent à y faire radicalement obstacle.Par exemple, une grève générale se verra frappée d\u2019interdiction en 1948.Devenus de plus en plus inquiets de l\u2019influence de l\u2019Union soviétique, puis bientôt de celle de la Chine, les États-Unis chercheront dorénavant à faire du Japon un solide mur protecteur contre les menaces socialistes et communistes.Puisque la Constitution ne pouvait être désavouée un an à peine après sa pro - clamation, les pouvoirs nippons et étasuniens, étroitement imbriqués, devront se replier sur une stratégie de remplacement, par des manœuvres ad hoc, visant à réinterpréter le texte constitutionnel.C\u2019est ainsi que, dès 1948, on favorisa la création des FAD, faute de pouvoir mettre sur pied une vraie armée, strictement bannie par la Constitution tout juste ratifiée.Elles furent créées en 1954, deux ans après que les États-Unis aient rétabli la souveraineté japonaise.Une majorité significative de citoyens japonais, jusqu\u2019à aujourd\u2019hui, continue de signifier son soutien indéfectible à la Constitution, même si on reconnaît que celle-ci aurait besoin d\u2019être rafraîchie.Ainsi Asahi Shimbun, un des grands quotidiens japonais, publiait le 3 mai dernier les résultats d\u2019un sondage indiquant que 58 % de la population s\u2019oppose à tout changement constitutionnel sous le mandat du présent gouvernement.Et sur une liste de neuf priorités retenues par les répondants, la réforme de la Constitution occupe le dernier rang, avec 11 % d\u2019appui.Par ailleurs, un facteur qui renforce ce refus citoyen de toute réforme constitutionnelle est le fait que le présent gouvernement, très majoritaire, étouffe bien des débats, parlementaires et citoyens, et fait montre de visées militaristes.Il a voté des lois limitant le droit à l\u2019information et légiféré sur un prétendu droit de défense collective qui ouvre dorénavant la porte à une participation militaire aux côtés de pays amis (lire ici, principalement, les États-Unis) éventuellement victimes d\u2019une agression.Le congrès de la commission Justice et paix de l\u2019Église catholique nipponne, qui se déroulera à Nagoya du 23 au 24 novembre, portera une attention particulière à la question constitutionnelle et à l\u2019ampleur du défi toujours posé par la décision collective de 1947.Il choisit de réitérer encore franchement la question : comment la construction d\u2019une paix sans recours aux armes est-elle vérita - blement possible ?Le slogan d\u2019une campagne déjà bien ancrée dans la société japonaise nous traduit ce rêve impéra - tivement réaliste : « Faisons de l\u2019article 9 un joyau offert au monde entier.» L\u2019héritaGe de thoMas Merton Cet homme de prière et de solitude fut et continue d\u2019être une source d\u2019inspiration et d\u2019engagement social et politique.Martin Bellerose L\u2019auteur est directeur de l\u2019Institut de pastorale des Dominicains à Montréal Cinquante ans après sa mort survenue le 10 décembre 1968, Thomas Merton fait encore et toujours parler de lui.Figure à la fois aimée, admirée et controversée du catholicisme américain, le moine trappiste suscite encore beaucoup de discussions, de débats, de réflexions et ô combien de mémoires de maîtrise et de thèses doctorales.Chrétien atypique et d\u2019avant-garde, sa vie et son œuvre sont toujours au- jourd\u2019hui des sources d\u2019inspiration.Né en France en 1915 d\u2019un père néozélandais et d\u2019une mère américaine qui s\u2019étaient rencontrés à Paris quelques années auparavant, il a grandi dans une famille de tradition anglicane.Or, en 1941, ayant choisi le catholicisme, il entre à l\u2019abbaye trappiste de Gethsemani, au Kentucky, où il sera ordonné prêtre en 1949.C\u2019est tout juste un an avant, soit en 1948, que sera publiée son autobiographie La nuit privée d\u2019étoiles, qui connut un retentissant 10 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 succès et inaugura une œuvre abondante.Il aura en tout publié une soixantaine d\u2019ouvrages et écrit plus d\u2019une centaine de poèmes.Des décennies plus tard, même si le monde a bien changé depuis le temps où Merton écrivait et militait, ce dernier n\u2019a rien perdu de sa pertinence.Pour lui, s\u2019engager socialement et être moine n\u2019était pas une contradiction.Même si aujourd\u2019hui beaucoup auront tendance à croire que le moine fuit le monde, qu\u2019il s\u2019en déconnecte, il n\u2019en est rien.Dans une lettre adressée à Jean XXIII, datée du 10 novembre 1958, Merton écrit : « Il me semble que comme contemplatif, je n\u2019ai pas à m\u2019enfermer dans la solitude et perdre tout contact avec le monde ; au contraire ce pauvre monde a droit à ma solitude.» Merton a aussi été important dans l\u2019histoire du dialogue interreligieux.Son intérêt pour les spiritualités d\u2019Asie et, en particulier, pour le bouddhisme zen, l\u2019a amené à chercher toujours davantage à comprendre sa propre spiritualité et comment elle se traduisait dans la vie monastique.De voir l\u2019autre religieux non pas comme quelqu\u2019un de simplement différent mais comme quelqu\u2019un avec qui on peut partager un amour pour sa foi compte très certainement parmi les importants legs du moine trappiste.Bien sûr, il a aussi laissé en héritage son militantisme contre la guerre du Vietnam, son engagement pacifiste et non-violent, son écologisme et son appui au mouvement pour les droits civiques aux États-Unis.Il aura été un homme de son temps, bien ancré dans les réalités et les enjeux de son époque, tout comme il est aussi un maître spirituel pour notre temps.Mais son legs se mesure aussi à l\u2019aune de tous ceux et celles qui s\u2019en sont ins - pirés et qui ont été influencés par lui.C\u2019est le cas, entre autres, du prêtre-poète- moine-révolutionnaire nicaraguayen Ernesto Cardenal, qui fut aussi nommé ministre de la Culture du Nicaragua en 1979, dans le premier gouvernement sandiniste, avec deux autres prêtres : son frère Fernando Cardenal et Miguel d\u2019Escoto, qui furent respectivement ministre de l\u2019Éducation et ministre des Affaires étrangères.Ernesto Cardenal, aujourd\u2019hui âgé de 93 ans, est entré à l\u2019abbaye de Gethse- mani à la fin des années 1950 alors que Thomas Merton était maître des novices.La relation qu\u2019il nouera alors avec lui sera déterminante.Après avoir dû quitter l\u2019abbaye quelques années plus tard pour des raisons de santé, il fondera en 1966 au Nicaragua la communauté de Solenti- name, inspirée de la conception de la vie monastique de Merton et qui jouera un rôle important dans la lutte contre la dictature de Somoza.Le moine nicaraguayen dira à cet effet : «Merton m\u2019avait dit bien des fois que la vie contemplative doit être politisée».C\u2019est un peu ce qu\u2019il laisse en héritage : la vie spirituelle et le choix de vivre dans une communauté monastique ne sont en rien une fuga mundi \u2013 une fuite du monde \u2013, elles exigent au contraire toutes deux d\u2019être connectées sur le monde et sur notre temps.relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 11 colloque Thomas Merton un colloque célébrera l\u2019œuvre et la vie de thomas merton (1915-1968) à l\u2019occasion du 50e anniversaire de sa mort.intitulé «?en vivant avec sagesse?», il explorera diverses facettes de la pensée, de la spiritualité et de la vie de cet homme remarquable, moine trappiste, à la fois mystique, poète, penseur social et politique, homme de dialogue interreligeux, artisan de paix et de justice.«?Ce qu\u2019il a trouvé en Dieu n\u2019était pas la paix protégée contre la sou?rance des autres, mais une inquiétude bénie, soucieuse de l\u2019humanité?», disait de lui le théologien gregory baum.Le colloque aura lieu du 7 au 9 décembre 2018 à l\u2019institut de pastorale des Dominicains, situé au 2715, chemin de la Côte sainte-Catherine à montréal.Photo de Thomas Merton par John Lyons.Avec l\u2019autorisation du Merton Legacy Trust et du Thomas Merton Center de la Bellarmine University Les cryptomonnaies favorisent globalement la concentration de la richesse, la spéculation et la surconsommation d\u2019énergie.Bertrand Schepper L\u2019auteur est chercheur à l\u2019Institut de recherche et d\u2019informations socio-économiques (IRIS) Alors que les transactions commerciales sont de plus en plus vir - tuelles, l\u2019étonnante diversité et la hausse insoupçonnée de la valeur des cryptomonnaies ces dernières années laissent supposer, pour plusieurs, que ce type de devise serait l\u2019avenir de la monnaie.Pour d\u2019autres, au contraire, elles seraient un gadget virtuel à faible espérance de vie.Qu\u2019en est-il ?Une cryptomonnaie est une devise numérique et généralement décentralisée dont la création d\u2019unités et la validation des transactions reposent sur la cryptographie.La cryptographie fait appel à une technologie, la chaîne de blocs, qui permet d\u2019enregistrer dans une base de données à la fois cryptée et sécurisée toutes les tran - sactions réalisées avec chacune des unités d\u2019une cryptomonnaie depuis sa création.Plusieurs considèrent que c\u2019est la perte de confiance envers les institutions bancaires à la suite de la crise économique de 2008 qui a mené à la création de ce type de monnaie, puisque celle-ci exclut l\u2019intervention d\u2019institutions financières ou étatiques.On peut grossièrement considérer que ce système monétaire est opéré par les utilisateurs de la crypto - monnaie, qui valident les transactions inscrites au registre au moyen de leurs ordinateurs.En échange de ce travail, l\u2019utilisateur reçoit une unité (ou part d\u2019unité) de cryptomonnaie : c\u2019est ce qu\u2019on appelle « miner » des cryptomonnaies.Chaque transaction est agglomérée dans un bloc de données qui est vérifié, crypté puis rattaché à une chaîne de blocs, qui contient ainsi toutes les transactions précédentes.Alors que l\u2019on évalue à plus de 1600 le nombre de cryptomonnaies, on ne peut qu\u2019être impressionné par l\u2019efficacité du système de chaîne de blocs qui les soutient.Cependant, les cryptomon- naies ont tout de même d\u2019importants effets négatifs sur la société, qui méritent d\u2019être évalués afin de juger si elles devraient faire partie de notre quotidien ou si elles deviendront l\u2019apanage exclusif d\u2019une élite financière initiée à leur fonctionnement.concentration de la richesse Bien que les cryptomonnaies soient décentralisées, elles ne sont pas pour autant démocratisées.Elles permettent donc à de petits groupes d\u2019initiés organisés d\u2019influencer le cours de ces devises dans un objectif de spéculation et d\u2019enrichissement personnel.Selon certaines analyses, c\u2019est ce type d\u2019opération qui aurait mené à la hausse foudroyante du cours du Bit- coin en 2017.Il existe également une concentration des moyens de production des cryptomon- naies.Puisque l\u2019équipement nécessaire à la validation des transactions est dispendieux, certaines entreprises ont mis en place des « fermes » d\u2019ordinateurs hyper- puissants afin d\u2019être en mesure de récolter les unités de cryptomonnaies.Cela entraîne nécessairement un effet de concentration de la richesse et renforce l\u2019instabilité des cryptomonnaies, qui ne sont pas régu- lées par une banque centrale.Dans ces circonstances, il n\u2019est pas étonnant qu\u2019elles soient peu utilisées par le commun des mortels.Elles restent avant tout un outil de spéculation de plus en plus récupéré par les institutions financières.Par ailleurs, avec les cryptomonnaies se pose le problème de la fiscalité.Le principe d\u2019anonymat qui les sous-tend complique grandement la capacité de l\u2019État d\u2019évaluer les revenus générés en cryp - tomonnaies, en plus de l\u2019empêcher de prélever des impôts efficacement.C\u2019est d\u2019ailleurs pourquoi les cryptomonnaies sont devenues un outil privilégié par les organisations criminelles et par les acteurs pratiquant l\u2019évasion fiscale.énergivores L\u2019augmentation des transactions et du nombre de cryptomonnaies ainsi que le besoin de les sécuriser exercent aussi une pression à la hausse sur la demande énergétique mondiale.Les ordinateurs spécialisés qui cryptent et décryptent des chaînes de blocs sont en effet extrêmement éner- givores.À titre indicatif, l\u2019énergie utilisée en 2018 pour « miner » des Bitcoins et de l\u2019Ether, les deux cryptomonnaies les plus populaires, représente déjà plus que la consommation énergétique de la Belgique1.Cela en fait une activité extrêmement polluante et coûteuse dans des pays qui s\u2019alimentent au charbon, comme la Chine.C\u2019est ce qui explique la volonté de certaines « fermes » de s\u2019installer au Québec afin de profiter d\u2019une électricité bon marché.Évidemment, chacune des cryptomon- naies a son propre algorithme.Certaines peuvent freiner ou limiter les problèmes présentés ci-haut.Cependant, globalement, les cryptomonnaies créent tout de même des problèmes de concentration de richesse, d\u2019évasion fiscale et de surconsommation d\u2019énergie.Cela en fait une forme de monnaie illégitime pour le commun des mortels et qui peut être néfaste pour la société.Par contre, les systèmes fondés sur le principe de la chaîne de blocs sont quant à eux porteurs d\u2019avenir et risquent à terme de transformer nos vies.En ce sens, il devient primordial de ne pas se laisser éblouir par le phé nomène que sont les cryptomonnaies, et d\u2019étudier tout le potentiel que représentent les chaînes de blocs.1.Digiconomist, « Ethereum Energy Consumption Index (beta)» et International Energy Agency, Key World Energy Statistics, 2017, [en ligne].12 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 Depuis quelques années, les cryptomonnaies comme le Bitcoin et l\u2019Ether suscitent à la fois enthousiasme et crainte de la part d\u2019acteurs économiques et étatiques.Ces devises virtuelles et la technologie qui les soutient \u2013 appelée communément la chaîne de blocs ou blockchain \u2013 sont-elles porteuses d\u2019innovation ou de risques économiques et écologiques importants ?Nos auteurs invités en débattent. relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 13 Les cryptoMonnaies, une technoLoGie proMetteuse ou danGereuse ?Au-delà des cryptomonnaies, la chaîne de blocs offre des applications prometteuses.Nadia Seraiocco L\u2019auteure est doctorante et chargée de cours en médias numériques à l\u2019UQAM Le Bitcoin a attiré beaucoup d\u2019attention récemment.Cette monnaie virtuelle décentralisée fondée sur une technologie d\u2019encryptage complexe \u2013la chaîne de blocs \u2013 a vu sa valeur explo - ser en quelques mois, pour continuer ses fluctuations, suscitant l\u2019intérêt du secteur financier notamment.Certains ont louangé les possibilités qu\u2019offre cette cryptomonnaie, d\u2019autres ont mis en garde contre ses dérives.Mais cette attention a quelque peu détourné la discussion du véritable intérêt de cette innovation, soit la technologie de la chaîne de blocs elle- même.Cette technologie a été créée en 2008 afin d\u2019enregistrer et d\u2019authentifier de manière sécurisée les transactions du Bitcoin, mais son utilisation en vue d\u2019archiver des contrats dits intelligents, des prêts, voire des actes de médiation par une tierce partie, était déjà envisagée dès 20101.Il existe aussi depuis quelques années des entreprises qui développent des applications fondées sur la chaîne de blocs dans les secteurs des contrats dits intelligents et de la protection du droit d\u2019auteur.Pour expliquer en des termes simples ce que peut apporter la chaîne de blocs à l\u2019émission de contrats, résumons la chose ainsi : elle permet à des parties inconnues l\u2019une de l\u2019autre d\u2019authentifier une tran - saction (ponctuelle) ou un contrat (donc une entente qui inclut une notion de durée) sans l\u2019intervention d\u2019une tierce partie dite fiable (par exemple un notaire), évitant ainsi des coûts de services liés à cet échange.Le cryptage et la distribution décentralisée de l\u2019authentification par la chaîne de blocs permettent ce procédé communément appelé « contrat intelligent ».Toutefois, les caractéristiques qui donnent à la chaîne ses propriétés sécuritaires (la possibilité pour tout utilisateur de voir toutes les transactions du registre, notamment) compliquent énormément la faculté d\u2019assurer l\u2019aspect privé des renseignements contenus dans les contrats.Si la chaîne de blocs permet aux utilisateurs d\u2019agir sous des pseudonymes, elle exige de créer des clés de cryptage publiques : le contenu comme la nature des transactions demeurent ainsi exposés.Cette transparence est un atout pour l\u2019archivage des contrats des organismes publics.Sauf que pour consigner de façon sécuritaire des transactions dont le contenu doit demeurer privé, il faut joindre à la chaine de blocs des services supplémentaires de cryptage ou de chiffrement, ajoutant ainsi une couche de complexité à un système déjà très élaboré.protéger le droit d\u2019auteur Le piratage et la reproduction illégale d\u2019œuvres numériques ont grandement remis en question l\u2019industrie culturelle, comme le marché de l\u2019art, fondée sur les revenus générés par chaque copie d\u2019une œuvre mise en circulation par les détenteurs des droits d\u2019auteur.Avec la création de biens culturels en format numérique, pouvant être copiés et distribués sans aucune compensation pour les ayants droit, plusieurs souhaitaient une option de chiffrement qui permette de mieux contrôler leur distribution.De nouveaux joueurs, issus du secteur créatif, comme Monegraph ou Rhizome.org, proposent maintenant des solutions d\u2019enregistrement destinées aux produits culturels, et ce, grâce à la chaîne de blocs.Ces solutions de chiffrement et de dis - tribution permettent de télécharger des œuvres numériques, de choisir les termes de leur distribution et d\u2019en faire la mise en marché.Si ces nouvelles avancées en protection du droit d\u2019auteur et de la propriété intellectuelle ne sont pas des panacées dans la culture du « tout gratuit» bien ancrée sur le Web, elles constituent une avenue intéressante et ouvrent de nouvelles voies pour penser les droits rattachés aux œuvres d\u2019art et aux produits créatifs.L\u2019avenir du Web?Le Bitcoin est la plus connue des crypto- monnaies, mais il en existe d\u2019autres qui fonctionnent avec différents types de chaînes de bloc.Celle créée par Vitalik Buterin, Ethereum, et sa cryptomonnaie, l\u2019Ether, est la principale concurrente de la chaîne soutenant le Bitcoin et serait plus performante et moins énergivore.Cela fait dire à son créateur et à certains observateurs du développement des chaînes de blocs qu\u2019Ethereum pourrait éventuellement supplanter le Web actuel, pour créer le « Web 3.0 ».Ainsi, ce sont toutes les interactions sur Internet qui seraient enregistrées, authentifiées et chiffrées pour plus de sécurité, le tout par des tiers dans un réseau décentralisé.Transparence et sécurité des données : qui ne souhaiterait pas en théorie un pareil Web ?Or, les chaines de blocs sont-elles vraiment la seule solution qui s\u2019offre à nous pour préserver l\u2019intégrité de l\u2019information contenue dans les contrats ou protéger les droits des créateurs ?Ces systèmes sont encore très lourds à opérer : ils deman - dent une immense puissance de calcul et consomment des quantités considérables d\u2019énergie.Serions-nous si éblouis par les prouesses informatiques promettant de mettre fin aux transactions malhonnêtes, aux vols de propriété intellectuelle improuvables, que nous nous laissons une fois de plus envoûter par l\u2019espoir de pallier les tromperies humaines par le biais des avancées technologiques ?1.Melanie Swann, Blockchain : Blueprint For a New Economy, O\u2019Reilly Media Inc, 2015. 14 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 DOSSIER «On peut dire sans exagération que le rite est plus important pour la société que les mots pour la pensée.Car on peut toujours savoir quelque chose et ne trouver qu\u2019après les mots pour exprimer ce qu\u2019on sait.Mais il n\u2019y a pas de rapports sociaux sans actes symboliques.» MARY DOUGLAS, DE LA SOUILLURE Isabelle Lockwell, Ce qu\u2019il reste d\u2019éternité, 2014, acrylique sur toile, 41 x 30,5 cm Jean-Claude Ravet ous avons coutume d\u2019associer les rites à la religion.Certes, ils y occupent une place centrale et manifeste.On n\u2019a qu\u2019à penser à l\u2019eucharistie chez les chrétiens, à la pâque juive, au pèlerinage à la Mecque en islam, aux bains sacrés dans le Gange en Inde, aux cultes des ancêtres dans le bouddhisme, au Nouvel An chinois, au pow-wow amérindien, pour ne nommer, pour chacune de ces traditions religieuses et spirituelles, que ces quelques manifestations collectives où la présence de rites est notoire.Mais c\u2019est une erreur trop courante que de les y confiner.Les ethnologues et sociologues insistent depuis longtemps, en effet, pour en révéler la présence dans d\u2019autres sphères du social, même dans les sociétés engagées dans un processus de sécularisation avancé comme la nôtre.Car les rites sont constitutifs des liens sociaux.Ils font écho à l\u2019importance des sens, des affects, des émotions, de l\u2019imaginaire dans nos vies.Nous sommes des êtres à la fois rationnels et profondément sensibles, imaginatifs, symboliques, spirituels \u2013 en quête de sens à travers les sens, contrairement à ce dont voudrait nous convaincre le rationalisme étroit et l\u2019économicisme ambiants, faisant étrangement de l\u2019ombre à la réalité rituelle, pourtant fondamentale.L\u2019air du temps valorise plutôt à outrance les comportements comptables, l\u2019utilité, l\u2019efficacité, la technique.Il jette inévitablement le discrédit sur une manière d\u2019être enracinée dans le symbolique, l\u2019imaginaire, le sensible.Comme si la raison et l\u2019émotion étaient des sœurs ennemies.Ce faisant, nous en venons à méconnaître notre appétence rituelle, notre besoin du beau comme du pain, du sens comme de l\u2019air \u2013 l\u2019espace commun du mystère.Nous agissons dès lors un peu comme le monsieur Jourdain de Molière, opérant des rites sans le savoir, tout en condamnant cette pratique comme vétuste et aliénante.Mais alors, croyant nous émanciper, nous nous fermons à la dimension symbolique et spirituelle de notre être de même qu\u2019à la richesse des manifestations rituelles des religions, jugées primitives et insignifiantes.L\u2019existence et la vie collective s\u2019appauvrissent et s\u2019affadissent, sans parler des formes de compensation technologiques ou médicamenteuses qui se développent ainsi, pas toujours souhaitables, et qui pourraient en quelque sorte préparer le retour du refoulé : des manifestations de violence, celle qui est tapie dans l\u2019expérience humaine et qui ne peut vraiment être évacuée, apprivoisée, pacifiée sans les ressources multiples de l\u2019imaginaire dont les rites font partie.Le chef-d\u2019œuvre du réalisateur allemand Wim Wenders, Les ailes du désir (1987), nous fait ressentir la centralité des rites dans la vie quotidienne comme l\u2019expression singulière de notre humanité.Il le fait à travers le regard de deux anges qui ont pour fonction, depuis la nuit des temps, de recueillir les paroles intérieures, les pensées intimes des hommes et des femmes, les parcelles de sens et de beauté incrustées en elles \u2013 comme les poètes-abeilles évoqués par Rainer Maria Rilke, butinant la lumière des choses et des êtres : «Notre tâche est de nous empreindre si profondément, si douloureusement et si passionnément de cette terre provisoire et fragile, que son essence ressuscite invisiblement en nous.Nous sommes les abeilles de l\u2019invisible », écrivait-il.Deux scènes émouvantes du film sont particulièrement révélatrices.La première a lieu quand l\u2019ange Damiel choisit de relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 15 N La sécularisation, contrairement à ce que certains auraient pu croire, ne fait pas disparaître les rites dans nos sociétés.Réalités anthropologiques fondamentales, ceux-ci continuent de ponctuer l\u2019existence de diverses manières, alors même qu\u2019ils sont de moins en moins régulés par les religions.Certes, la mentalité utilitariste et l\u2019éloge de la performance autant que du changement, qui tendent à prévaloir dans la société capitaliste, peuvent être des éteignoirs de rites.Mais ceux-ci contribuent aussi à y résister, notamment par le rapport à l\u2019altérité, à l\u2019invisible et au temps long de la vie, décentré de l\u2019immédiat, qu\u2019ils mettent en scène.Les RITES au cœur du Lien sociaL devenir homme, et donc mortel, pour éprouver ce que les humains vivent, particulièrement l\u2019amour.Errant dans les rues de Berlin un matin froid de novembre, ses premiers gestes sont de frotter ses mains gelées, puis d\u2019acheter un café noir, à un kiosque, et de le siroter en se réchauffant les mains sur la tasse, comme il l\u2019avait vu faire tant de fois auparavant.Ces gestes banals se révèlent être pour lui un véritable rituel témoignant d\u2019une joie palpable de vivre en être sensible et célébrant à sa manière la beauté de la vie.L\u2019autre scène est le point culmi - nant du film: Damiel recherche dans Berlin la femme dont il est amoureux et avec qui il veut poursuivre son apprentissage en humanité.Alors qu\u2019il est assis dans un bar, sentant sa présence à ses côtés, il lui tend le verre de vin qu\u2019il est en train de boire, en signe de communion ; elle le saisit tout naturellement en épanchant son cœur, scellant ainsi leur alliance.Cette scène, véritable rite, manifeste à merveille la condition humaine pétrie de sens et l\u2019altérité qui est immanente au réel.Les rites arrêtent symboliquement le temps qui passe, permettent d\u2019habiter pleinement le présent, d\u2019y puiser le sens qui fait vivre et vibrer.C\u2019est là l\u2019œuvre singulière des rites.Ils mettent en scène et en sens les lieux et les liens vitaux qui nous unissent, font surgir des émotions collectives qui en retour nous soudent les uns les autres comme fratrie, communauté de destin.Pas étonnant que l\u2019effervescence, l\u2019émerveillement, l\u2019enthousiasme \u2013 mot qui étymologiquement renvoie au fait d\u2019être possédé par un dieu \u2013, soient au rendez-vous avec les rites, car ces émotions expriment bien leur «efficacité» symbolique à créer des liens.Naître, vivre, grandir, jouer, aimer, souffrir, partager, faire mémoire, transmettre, mourir \u2013 toutes ces grandes étapes ou ces moments forts dans la vie ne concernent jamais seulement que nous; ils mobilisent nos raisons de vivre, et donc la vie dans sa totalité et le sens même du monde \u2013 qui peut avoir pour certains, comme le soulignait Wittgenstein dans ses carnets de guerre, le nom de Dieu.Certes, les rites, comme toute action, peuvent se pétrifier.Se couper de la vie et de la créativité.Refuser le métissage.Ne plus parler, s\u2019anémier, étouffer le sens de la vie au lieu de le célébrer, de l\u2019animer.On le voit bien dans les religions quand les lieux de culte se coupent de la vie, de la société, du monde, quand les rites devenus autoréférentiels participent alors à l\u2019affadissement de la foi ou de la croyance.Le pouvoir, qui pour être effectif doit étendre ses racines dans le monde symbolique, a également recours aux rites pour maintenir l\u2019ordre.Pour déjouer ces rites, il faut savoir les reconnaître et, parfois, leur en opposer d\u2019autres, subversifs.Or, les temps présents \u2013 la crise écologique, l\u2019impasse sociétale du capitalisme \u2013 contribuent à insuffler à foison des matériaux symboliques aux rites, pour les rendre aptes à cela, en liant les yeux et les mains au cœur, à l\u2019âme, aux autres, à l\u2019Autre.S\u2019ils peuvent être le simple reflet de l\u2019air du temps, happés par l\u2019hyperindividualisme, la course effrénée à la consommation et l\u2019obsession de la nouveauté et du changement, les rites peuvent aussi être des formes de résistance vitale, opérant des rapprochements affectifs avec la nature et au sein de la société ; des sources d\u2019apaisement et de réjouissance malgré le tragique de l\u2019existence et les douleurs du monde; et, enfin, la reconnaissance d\u2019une altérité bouleversante au cœur du monde, qui nous aiguillonne pour nous mettre au service et nous rendre solidaires des plus pauvres et des plus démunis.16 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 DOSSIER Isabelle Lockwell, Ma part de mystère, 2014, acrylique sur toile, 30,5 x 30,5 cm Pascal Lardellier L\u2019auteur, sociologue et professeur à l\u2019Université de Bourgogne à Dijon, en France, a publié, entre autres, Nos modes, nos mythes, nos rites.Le social, entre sens et sensible (EMS, 2013) e rite interroge toutes les sociétés, qu\u2019il y soit om - niprésent (et hyperritualisé comme au Japon) ou notablement par défaut, comme dans nos sociétés occidentales utilitaristes et rangées sous le paradigme de « l\u2019individualisme connecté ».Pourtant, on repère même chez nous des rites à tous les niveaux de la société, souvent à bas bruit.Cela signifie qu\u2019ils remplissent d\u2019inestimables fonctions pour les communautés qui viennent se ressourcer à ces formes symboliques, creusets d\u2019histoire, d\u2019identité et de tradition.Quant aux institutions, elles considèrent les rites comme des alliés objectifs, eux qui leur offrent une théâtralité (Balandier parlait de « théâtrocratie ») et une légitimité.Car le rite est un cadre qui borne, esthétise et dramatise les relations qui y prennent forme et sens.Que serait un mariage, un enterrement, une soutenance, une investiture sans ce cadre symbolique qui va scénariser ce qui est en train d\u2019être vécu, pour le laisser dans la mémoire personnelle et institutionnelle ?Il y a des choses difficiles à bâcler, sauf à faire tache.Il ferait scandale, par exemple, que des noces ou des funérailles soient «expédiées » en quelques minutes ! Pour que les choses soient acceptables, il leur faut une durée particulière, nécessairement plus longue que ce que la stricte fonctionnalité exige.Et pourtant, au prix d\u2019une singulière amnésie, nous n\u2019avons plus guère conscience de tout cela.Étonnant oubli, alors que le lien social se distend.En vertu de l\u2019impératif de spontanéité censé régir les rapports sociaux, la modernité semble avoir voulu évincer coûte que coûte les rites, leur solennité, prétendument contrariante, le naturel devant présider aux relations.Cette norme de spontanéité est cependant propre à l\u2019Occident, l\u2019Afrique et l\u2019Asie étant encore très ritualisées.Pourtant, le rite « noue le Nous » (Régis Debray), il est ce lieu intangible des liens, identitaires, communautaires.Et l\u2019absence de rites ouvre souvent sur l\u2019anomie, ce principe de désorganisation, voire de démoralisation.Car j\u2019y reviens, le rite encadre les relations et leur sert d\u2019écrin.Pour le dire joliment avec Alain Caillé : il est des contextes dans lesquels « le lien prévaut sur le bien » ; précisément les contextes symboliques et rituels.« Animal social, l\u2019homme est un animal rituel.Supprimez une certaine forme de rite et il réapparaît sous une autre forme avec d\u2019autant plus de vigueur que l\u2019interaction sociale est intense.Sans lettre de condoléances ou de félicitations, sans carte postale occasionnelle, l\u2019amitié d\u2019un ami éloigné n\u2019a pas de réalité sociale.Il n\u2019y a pas d\u2019amitié sans rite d\u2019amitié.Les rites sociaux créent une réalité qui sans eux ne serait rien1.» Grâce à eux, les relations \u2013 et donc la société \u2013 trouvent leurs racines profondes.Le rite, alors, est cette formidable ouverture à autrui et un creuset donnant une forme sociale à la relation, tout à la fois « porte et pont », pour reprendre une métaphore célèbre du sociologue allemand Georg Simmel.une parenthèse sociale Après cette « défense et illustration » liminaire des rites, essayons d\u2019en proposer une définition.Le sens du mot est large et la notion, extensible.Par-delà la diversité des contextes qu\u2019embrasse le spectre rituel (d\u2019une porte passée à deux à une grand-messe politique), il est une parenthèse sociale « qui fait qu\u2019un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures » (pour le dire comme Saint-Exupéry).Des espaces-temps particuliers, théâtraux et symboliques, parenthèses sociales dramatisant les rapports, cristallisant une situation, tout en célébrant quelque chose ; car les rites sont des parenthèses permettant à une communauté de se rassembler pour communier autour des principes, des valeurs qui la fondent.Défilés et prises d\u2019armes, rentrées officielles et investitures mettent en scène en les rappelant les principes qui sous-tendent les institutions militaires, judiciaires, universitaires.On s\u2019aperçoit alors que les rites sont incroyablement présents dans notre société occidentale, désacralisée en apparence.Ils habitent la modernité sous des formes variées et parfois inattendues.Toujours, ces cérémonies contemporaines réinvestissent des structures anciennes, pour encore marquer les passages et modifier les statuts, tout en « faisant appartenir».Les médias, le cinéma (la montée des marches au festival de Cannes), le sport (les protocoles encadrant toute compétition), la politique et même le commerce et la consommation se sont massivement appropriés des codes rituels.La scénographie donne de la solennité, tout cela afin de donner de l\u2019importance, voire de sacraliser les acteurs rituels.Bien sûr, les rites se sont édulcorés en « servant » des contextes aussi profanes, perdant leur aura sacrée au contact du prosaïque (im)pur.Et certains d\u2019entre eux sont loin de la définition relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 17 DOSSIER Le rite, ENTRE RÉSILIENCE ET RÉSISTANCE Réalité anthropologique fondamentale, le rite est partie intégrante des sociétés séculières et se profile dans bien des cas comme résistance à la logique utilitariste qui y domine.L Le rite est cette formidable ouverture à autrui et un creuset donnant une forme sociale à la relation, tout à la fois «porte et pont». canonique de Marcel Mauss, qui affirmait que « le rite est l\u2019ensemble des règles qui disent comment l\u2019homme doit se comporter avec les choses sacrées ».Une perte de substance symbolique et une rupture des liens de tradition peuvent les transformer en spectacles ou en jeux, moments ludiques et théâtraux qui s\u2019épuisent dans leur accomplissement le temps d\u2019une petite soirée festive.Il en est ainsi de l\u2019Halloween ou encore des carnavals (désormais essentiellement commerciaux) ou, plus grave, des conduites (c\u2019est bien le mot) à risques des jeunes, non maîtrisées par la forme et les règles rituelles.La temporalité du rite Le rapport au temps est l\u2019un des marqueurs symboliques les plus importants du rite.En effet, l\u2019action rituelle prend toujours sens dans une temporalité particulière, bien plus lente que le temps ordinaire.Le ralentissement du cours ordinaire des choses est même un indice patent de cérémonialité.Or, l\u2019idée d\u2019une parenthèse rituelle induit une durée particulière impartie, parfois fixée canoniquement par un texte sourcilleux (les bien nommés livres de rituels), alors que le monde contemporain \u2013 et notamment notre Occident toujours pressé ! \u2013 fait violence à l\u2019écrin rituel.En effet, au nom de l\u2019urgence, de l\u2019utilitarisme et de notre culte de l\u2019instantané, il l\u2019oblige à modifier ses scripts et à raccourcir la durée habituellement lente et longue dont le rite a besoin pour distiller ses bienfaits symboliques.En clair, le rite subsiste, mais sous des formes raccourcies, folklorisées ; sa dramaturgie devient parodique, car on se joue de ses codes pour y mettre du second degré, de la « distance au rôle » (Erving Goffman).Ainsi l\u2019Hal - loween d\u2019origine celtique comme la « fête des morts » mexicaine, grave et conjuratoire, deviennent des enfantillages récupérés par Hollywood et le commerce.On aura compris que le rite constitue une réalité anthropologique et sociologique fondamentale.Mis en tension par notre société de l\u2019instantané, le rite se situe bien entre résistance et résilience.Résistance, car ses contextes, même édulcorés, raccourcis, adaptés, tendent à perdurer, et c\u2019est par son absence qu\u2019il fait sentir ses bienfaits, alors par défaut.Les crises traversées par la jeunesse et l\u2019école, par exemple, ne seraient-elles pas d\u2019abord des crises ouvertes par l\u2019absence de rites ou la perte des rites traditionnels qui caractérisaient cette période de changement (les rites de passage) et de transmission (les rites d\u2019institution)?Les institutions se voient alors contraintes de re-ritualiser des domaines où la disparition des rites est vécue comme une carence.Ainsi, les nouveaux rites funéraires ou républicains (en France) reviennent au goût du jour, prouvant par là même leur efficacité.On remet de la solennité, de la lenteur, du symbolique, suspendant un moment la logique utilitariste dominante dans une société contemporaine capitaliste faisant autant l\u2019éloge de l\u2019immédiat et de la performance que du changement constant.Mais le rite est résilience, aussi, car il s\u2019adapte à l\u2019air du temps et aux nouveaux contours des institutions.Moins rigide qu\u2019elle n\u2019y paraît, sa forme est souple, plastique ; la résilience du rite réside donc dans cette capacité d\u2019adaptation aux époques et aux communautés.Le rite instaure une relation implicite et puissante à une autre dimension, à une autre temporalité, qui sont cosmiques.Il met de la transcendance, de la mémoire et de l\u2019histoire sur des choses qui sans lui seraient strictement factuelles.N\u2019oublions pas la définition canonique de Mauss : « le rite administre le rapport des hommes au sacré ».Eh bien, le rite porte traces de cette origine sacrée dans les précautions l\u2019entourant, dans la magnificence qui lui est inhérente, dans les origines immémoriales des gestes et paroles qui lui donnent corps et des mythes qui le sous-tendent.Toujours, il s\u2019agit d\u2019instaurer une relation entre l\u2019ici et un autre, voire un « radicalement Autre » (le Ganz Andere du théologien Rudolf Otto).Le rite instaure un rapport vertical, appelle à la transcendance; il est en ce sens résistance à l\u2019aplatissement marchand du monde, tout en produisant de la mémoire longue, contre l\u2019amnésie du flot quotidien.Notre époque, parfois oublieuse de cette dimension, feint de négliger le rite, mais revient à lui souvent, comme la vague revient à la plage, quand l\u2019appétence symbolique resurgit.En clair, ses éclipses ne sont que passagères.Et c\u2019est une bonne nouvelle pour celles et ceux qui sont attachés à une approche inconditionnelle des rapports sociaux.1.Mary Douglas, De la souillure.Essai sur les notions de politesse et de tabou, Paris, Maspero, 1971.18 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 DOSSIER Isabelle Lockwell, Les débuts et les fins, 2015, acrylique sur bois, 91,5 x 122 cm Raymond Lemieux L\u2019auteur est professeur associé à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l\u2019Université Laval aigner son corps dans une eau vive pour en sortir ragaillardi, appelé à une vie nouvelle, était une pratique connue des juifs \u2013 Jean le Baptiste en témoigne \u2013 et des Romains, bien avant que les chrétiens en fassent un sacrement d\u2019initiation à la vie chrétienne.Le pain, le vin, les huiles, les vêtements, les gestes et la musique ont une histoire bien plus large que celle de leur association au service du culte.Partout, ils servent le goût de vivre des humains, leur aptitude à « persévérer dans l\u2019être », bref leur désir, ce désir qui bat au cœur palpitant de toute culture et sans lequel la vie serait insensée.Aussi, de la simple prière murmurée dans la solitude jusqu\u2019aux mouvements de foule des pèlerinages, les pratiques rituelles s\u2019élaborent-elles par emprunts et métissages, incorporant des éléments signifiants de diverses provenances.Dans l\u2019univers catholique, l\u2019ouverture au monde qu\u2019a signi - fiée le concile Vatican II a dynamisé la recherche de signifiants nouveaux au sein de l\u2019Église et l\u2019a poussée jusqu\u2019au cœur de la culture séculière.Qui n\u2019a participé à des mariages ou à des funérailles dont le déroulement, bien que religieux, était ponctué de chants et de textes profanes, d\u2019Édith Piaf à Léo Delibes, de Pierre Morency à Victor Hugo ?Ceux-ci servent alors à entretenir la communion émotionnelle dont le rite est porteur.Ils soutiennent, voire suscitent parfois l\u2019élan vers l\u2019altérité dont il se veut l\u2019agent.société séculière et traditions religieuses La faiblesse des communautés porteuses de référents religieux significatifs, ou carrément leur absence, n\u2019évacue pas le besoin de rituels \u2013 tout comme, sur un autre plan, l\u2019effondrement des systèmes culturels de sens que proposaient les sociétés traditionnelles ne signifie pas pour autant la fin des quêtes de sens.Bien au contraire, cette faiblesse et cet effondrement les dynamisent souvent.Elles prennent alors des chemins inédits.Dans la société québécoise baignée dans l\u2019héritage chrétien, la foi elle-même voyage incognito, devient nomade, bricoleuse et, surtout, à l\u2019affût de tout ce qui pourrait la soutenir.Cela peut être des restes de traditions, parfois folklorisés.Pensons, par exemple, à la reva - lorisation des croix de chemin ou des chapelles de procession de certains villages : il n\u2019y a plus de processions, mais on peut toujours les fleurir et en faire des signifiants identitaires, voire des lieux de ralliement.De telles fonctions peuvent certes rester loin de la vie quotidienne ; elles concernent peu les dynamiques familiales et les travaux usuels, mais deviennent éventuellement porteuses de nouvelles ritualités, strictement séculières dans leur visée même quand elles se parent des anciennes traditions religieuses.Cette visée en effet est celle d\u2019une intégration socioculturelle, non pas à la manière d\u2019autrefois, dans une communauté de sens garantie par une tradition, mais dans une communauté élargie, voire sans frontière, mondia - lisée, dont l\u2019idéal paradisiaque est sans cesse rappelé par les médias qui nourrissent les aspirations et les rêves de voyage de tout un chacun.La règle du métissage Dans les rites, comme dans n\u2019importe quel acte de langage, on parle pour être entendu.Et on cherche à être entendu pour être compris ! Dès lors, là comme ailleurs, on ne parle jamais qu\u2019avec les mots des autres.On emprunte.On le fait d\u2019abord en reconnaissant, chez d\u2019autres, des liens affinitaires.Les diverses confessions chrétiennes, par exemple, en contexte séculier, ont cessé de rivaliser depuis un bon moment : elles assument le fait qu\u2019il peut être plus opportun de reconnaître entre elles leur communauté de désir, de façon à servir la mission essentielle reçue d\u2019une même source, la missio Dei, en travaillant ensemble à sauver le monde de ses penchants autodestructeurs.S\u2019emprunter les uns aux autres des signifiants pour célébrer ensemble l\u2019engagement dans cette mission, c\u2019est déjà lui donner une forme de réalité.Mais cette reconnaissance peut aussi aller beaucoup plus loin.La quête de salut n\u2019appartient en propre ni aux Églises, ni aux mouvements spirituels.Elle émaille toute vie humaine et il peut arriver qu\u2019elle s\u2019exprime mieux dans des signifiants séculiers que religieux.Certes, chaque fois qu\u2019on s\u2019approprie les symboles des autres, on les frappe d\u2019une valeur originale.C\u2019est alors qu\u2019ils deviennent véritablement signes.Non seulement portent-ils relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 19 DOSSIER MétissaGes ritueLs et QUÊTES DE SENS Dans les sociétés séculières, les rites religieux empruntent aux symboliques séculières et les rites séculiers, aux symboliques religieuses ; les uns comme les autres répondent à la quête de sens propre à l\u2019expérience humaine.B Les rites invitent à du lien social, quelles qu\u2019en soient les formes et les traditions. des significations héritées, mais ils présentent une valeur ajoutée : ils témoignent de la sensibilité, de l\u2019histoire et du désir original de ceux qui les exécutent ici et maintenant.Voilà d\u2019ailleurs pourquoi ils éveillent des émotions : ils mettent en mouvement, ils laissent deviner un monde autre, plus grand que soi, possible au-delà de la vie triviale et susceptible d\u2019être partagé.Ils appellent et soutiennent une communitas1 nouvelle, dans une appartenance peut-être éphémère mais toujours grosse d\u2019espérance.On comprend dès lors pourquoi les rituels, même quand ils sont réputés intouchables, se transforment constamment : nourrissant l\u2019imaginaire du vivre-ensemble, ils incitent chacun à y trouver une place originale.Dans les sociétés anciennes, cela se concrétisait par des danses, des chants, des écritures sur les corps (masques, peintures, tatouages, scarifications, piercings), toutes sortes de marquages identitaires codés par les groupes relativement petits formant des communautés naturelles.Dans les sociétés d\u2019aujourd\u2019hui, après la traversée de la modernité, ces écritures sont devenues pratiquement illisibles.Sans véritables significations communautaires, elles deviennent fluctuantes, soumises aux modes du jour, souvent narcissiques et vouées à la célébration des particularités individuelles ou affinitaires.Du fait que cet individualisme s\u2019inscrit dans un contexte de concurrence par ailleurs généralisé, chacun est poussé à exhiber sa valeur propre dans des mises en scène singulières rigoureuses et élaborées.L\u2019esthétisation des corps \u2013 notamment par les tatouages qui, paradoxalement, sont revenus à la mode \u2013 fait signe moins d\u2019une appartenance communautaire que de cette aptitude à dépasser la banalité.L\u2019économie virtuelle des médias sociaux exploite à satiété ces besoins de recon naissance: par la magie d\u2019un clic, elle offre des possibilités de reconnaissance et de « réussite » que la vie effective n\u2019accorde, elle, que parcimonieusement.Ce type d\u2019environnement individualiste bouleverse évidemment les pratiques rituelles, même quand elles se veulent fidèles aux traditions.Dès lors, qu\u2019elles prennent place dans des églises ou dans des lieux non confessionnels \u2013 les salons funéraires, les halls d\u2019hôtels, les jardins publics ou privés \u2013, leurs codes concernent non seulement la jouissance des fruits de la vie sociale (l\u2019amitié, la solidarité, le plaisir du vivre-ensemble) mais aussi les bénéfices personnels à tirer d\u2019une exhibition individualiste, voire narcissique.Par ailleurs, la carence communautaire renforce les impératifs du faire-valoir personnel.Les liens entre les participants (liens familiaux, moraux, idéologiques, voire religieux) en perdent souvent leur pertinence.Qui n\u2019a assisté \u2013 pour rester dans le registre d\u2019un exemple anodin mais symptomatique \u2013 à ces ruées vers les voitures en fin de célébrations de funérailles, au détriment de toute dignité, pour bénéficier des meilleures places de stationnement à proximité du cimetière ?quête de sens et ouverture à l\u2019altérité Les pratiques rituelles contemporaines se présentent comme des espaces de symboles métissés, religieux et séculiers \u2013 précisons que l\u2019adjectif séculier renvoie ici à des pratiques qui, 20 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 DOSSIER culturelle, le marché de la culture ?Or, il y a dans les rites, ancrés dans l\u2019univers symbolique, une dimension qui échappe à la rationalité et se présente comme une porte ouverte sur quelque chose d\u2019insaisissable qu\u2019on peut appeler le sacré.Dans les années 1960, Mircea Eliade entrevoyait la question en ces termes : « Dans quelle mesure une existence radicalement sécularisée, sans Dieu ni dieux, est-elle susceptible de constituer le point de départ d\u2019un nouveau type de religion ?1» Le danger de notre époque est que l\u2019environnement ne devienne plus qu\u2019un décor et une ressource.Déjà, il n\u2019est plus un milieu en connivence avec notre corps.L\u2019enfant des villes relie davantage l\u2019eau au robinet qu\u2019à la source.Pour lui, le lait qu\u2019il boit vient du magasin et non d\u2019une vache.Il n\u2019associe pas la viande qu\u2019il mange à un animal jadis vivant.Ainsi, la perception de la profondeur symbolique de la réalité, de l\u2019existence, s\u2019émousse.Pourtant, l\u2019eau \u2013 cascades, torrents, étangs, lacs, mers \u2013, dans le champ symbolique du rite, peut être à la fois mort et vie, noyade et renaissance, purification, déluge, etc.De même pour l\u2019air, l\u2019arbre, la roche, le sable, le chemin, la Terre-Mère.de quoi retrouver, par le recours au symbole, un rapport plus vivant à la nature.Face à l\u2019érosion actuelle de l\u2019expérience vivante du milieu écologique, il est donc important de retrouver ou d\u2019inventer des expériences fortes, à travers de nouveaux rites en lien avec La nature, source de nouveaux rites André Beauchamp L\u2019auteur, théologien et consultant en environnement, est chercheur associé au Centre justice et foi L\u2019avènement de la modernité et de la domination de la rationalité instrumentale dans nos sociétés a entamé une rupture radicale entre l\u2019être humain et la nature de sorte que la Terre entière, voire l\u2019Univers, ne semblent plus que des ressources à exploiter.Nous assistons à la victoire de ce que le pape François appelle « le paradigme technocratique», avec pour conséquence, bien sûr, la crise écologique et la fuite en avant vers les nouvelles technologies pour tenter de la résoudre.Nous sommes alors de plus en plus confinés dans un univers désenchanté de choses et d\u2019objets, où la réalité ne renvoie pas à un au-delà d\u2019elle-même.Y a-t-il encore place pour renouer collectivement avec le symbolique, voire avec une certaine transcendance ?Trouverons-nous des voies pour entrevoir le mystère du monde au-delà des représentations fournies par la publicité, l\u2019industrie le milieu naturel.L\u2019écologiste Pierre Dansereau invitait carrément les gens à embrasser les arbres, en signe d\u2019amour et de reconnaissance envers la nature.Beaucoup de villes ont aussi au printemps un festival de l\u2019arbre.La consultation publique sur la gestion de l\u2019eau, en 1999-2000, a été l\u2019occasion pour beaucoup de gens de célébrer leur lien à l\u2019eau de diverses manières.Les rituels amérindiens (tentes de sudation, danse du soleil, etc.) permettent à la fois la méditation personnelle et l\u2019expérience d\u2019un lien étroit, vital, avec son milieu.Les grandes rencontres internationales, comme celles sur les changements climatiques, favorisent la tenue de célébrations spirituelles qui explorent d\u2019autres dimensions de la nature et permettent d\u2019ouvrir à des questions éthiques plus larges.Faut-il souffrir avec la Terre-Mère, demander pardon pour les dévastations que nous causons par notre manière de vivre et de produire, ou mieux encore faire apparaître le lien direct de causalité entre la dégradation du milieu et la souffrance des pauvres?Les croyants de diverses religions peuvent ainsi puiser à leur univers rituel respectif \u2013 rempli de symboles issus de la nature \u2013 et innover.Même si la tradition chrétienne se méfie de tout panthéisme qui prête à l\u2019adoration de la nature, des arbres ou des animaux \u2013 le « vrai » Dieu étant au-delà \u2013, la liturgie est pleine de symboles écologiques : l\u2019eau, le feu, l\u2019arbre, l\u2019animal, le pain, le vin, le vent.Bref, il est possible et urgent de réenchanter le monde, notamment pour faire l\u2019expérience de la profondeur de l\u2019existence et surtout de la beauté.On peut le faire dans le cadre d\u2019une croyance religieuse, d\u2019un nouvel œcuménisme émergent ou encore, d\u2019une manière plus large, d\u2019un nouvel humanisme cosmocentrique, tous portés par un appel à une communion au-delà de nos clivages institutionnels.L\u2019horizon du panen- théisme, pour lequel la nature est signe de Dieu et auquel aimait se référer le théologien Gregory Baum, est à cet égard une source d\u2019inspiration.Lors d\u2019une fête avec les Petits Frères, dans une cabane à sucre, j\u2019avais prononcé une bénédiction sur l\u2019eau d\u2019érable.Une participante a aussitôt plongé sa main dans l\u2019eau pour se signer : l\u2019eau d\u2019érable était devenue à la fois eau bénite et eau baptismale.À l\u2019époque, j\u2019avais exprimé à tort ma réticence ; je sais maintenant que son sentiment religieux était plus vivace que le mien.Aujourd\u2019hui, lors d\u2019un baptême, j\u2019ajoute au rituel une prière de mon cru afin de présenter l\u2019enfant à la nature (aux quatre points cardinaux), en invitant arbres et animaux à prendre soin de cette vie naissante et fragile et en priant pour que tous nous apprenions le respect de la nature.Les champs de l\u2019invention ne font que commencer.1.M.Eliade, Le sacré et le profane, Paris, Gallimard, 1965, p.10.anthropologiquement, ont une fonction religieuse, à savoir remplir de sens le vacuum qui s\u2019impose dans l\u2019expérience commune.Cela dit, on ne peut minimiser la portée dramatique des théâtres rituels contemporains qui tentent d\u2019implanter du sens là où la vie paraît par ailleurs en manquer.Il n\u2019est pas anodin qu\u2019on trouve cette dramatique aujourd\u2019hui dans les pratiques des médias sociaux où la mise en scène de soi contribue à la construction de liens affinitaires autrement dissolus.Le désir qu\u2019ils mettent en scène, cela s\u2019est vu, peut aussi mener jusqu\u2019à des engagements communs, voire des mouvements de foule dans la rue.Certes, si les risques de colonisation de rituels par des symboliques triviales sont bien réels, pouvant bloquer les élans vers l\u2019Altérité et réduire le désir d\u2019être soi à du conformisme grégaire, le brassage et le métissage à l\u2019œuvre dans les rites contemporains ne sont pas en soi réfractaires à un tel élan.Les rites invitent à du lien social, quelles qu\u2019en soient les formes et les traditions.1.Selon le mot de l\u2019anthropologue Victor Turner, Le phénomène rituel : structure et contre-structure, Paris, Presses universitaires de France, 1990.relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 21 DOSSIER Isabelle Lockwell, Chaque chose en son temps, 2018, acrylique sur toile, 61 x 61 cm Louis Rousseau L\u2019auteur est professeur émérite au Département de sciences des religions de l\u2019UQAM e 17 juin 2015, un suprématiste blanc ouvre le feu dans l\u2019église Mother Emmanuel à Charleston, en Caroline du Sud, tuant 9 personnes dont le pasteur Clementa Pinckney.La tuerie, qui frappe une église emblématique du mouvement des droits civiques, secoue le pays, au point où le président Obama prendra part aux funérailles du pasteur, tenues le 26 juin.L\u2019image transmise de sa parole et de son chant à cette occasion aura été l\u2019une des plus marquantes de sa présidence.Or, l\u2019appartenance chrétienne du président traverse cette prestation de part en part, au point où le révérend Norvel Goff remercie d\u2019ailleurs en souriant le « révérend président » dans sa conclusion de l\u2019événement.Comment peut-on agir simultanément en tant que président d\u2019une république dont la Constitution a posé \u2013 la première en Occident \u2013 l\u2019existence d\u2019un mur de séparation entre les institutions politiques et les institutions religieuses, et en tant que prédicateur interprétant l\u2019histoire contemporaine des États-Unis d\u2019Amérique dans un cadre inspiré d\u2019une théologie chrétienne de la grâce à l\u2019œuvre même au travers des événements les plus sombres ?Il n\u2019y a pas de réponse théorique de portée universelle à cette question.Elle nous oriente plutôt du côté d\u2019une culture américaine particulière qui a créé les conditions de possibilité de la réussite sociale d\u2019une pareille conjonction du théologico-politique dans un rituel public dont la puissance mérite qu\u2019on s\u2019y attarde.Ce jour-là, le président Obama ne s\u2019est pas rendu à Charleston simplement pour adresser quelques mots de consolation aux personnes affligées par le deuil.Il s\u2019est inséré dans un système de communication construit dans une tradition cultuelle partagée par les en - deuillés.Ses paroles et les réactions des participants se sont organisées dans une séquence stable et ordonnée que l\u2019on nomme un rite de condoléances caractéristique des Églises noires de tradition méthodiste \u2013 rite dont la structure générale vise à permettre aux membres d\u2019une communauté quelconque de traverser l\u2019épreuve de la perte d\u2019un ou de plusieurs membres chers et de renforcer, au terme de cette performance symbolique marquée par le chant et une vive expressivité, leur solidarité ébranlée.Pour mieux comprendre la pratique ritualisée du président, résumons-en le contenu.Ses acteurs sont le président et les membres de l\u2019église Mother Emmanuel, mais également, au second degré, tout le public rejoint par les médias.L\u2019entrée dans le grand récit La communauté rassemblée est d\u2019abord invitée par le pré - sident à se placer dans une autre dimension du temps et de l\u2019espace quotidiens, face à Dieu, à l\u2019écoute de l\u2019appel qui la fonde: « la Bible nous appelle à espérer, à persévérer et accorder foi aux choses qu\u2019on ne voit pas.Ils vivaient encore de la foi lorsqu\u2019ils sont morts, dit l\u2019Écriture.Ils n\u2019ont pas reçu les choses promises.Ils ne les ont aperçues et saluées que de loin et sachant qu\u2019ils n\u2019étaient qu\u2019étrangers et voyageurs sur la terre (Hébreux, 11,13) ».C\u2019est dans ce temps long du Grand Récit de la foi tendu en avant par l\u2019espérance que l\u2019assemblée 22 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 DOSSIER autour de L\u2019AMAZING GRACE d\u2019obaMa Le caractère séculier de l\u2019État américain n\u2019empêche pas la puissance rituelle de la religion de guérir des blessures nationales.Le discours d\u2019Obama après la tuerie de Charleston, en juin 2015, en est une preuve éloquente.L Isabelle Lockwell, Manifeste d\u2019amitié, 2018, acrylique sur toile, 51 x 51 cm est invitée à se situer pour se rappeler Clementa Pinckney, un homme de Dieu et de service, « qui croyait que ses efforts allaient permettre une meilleure vie pour ceux qui suivraient».Ainsi faisaient les ancêtres dans la foi, ainsi a-t-il engagé sa vie, ainsi faut-il continuer à faire aujourd\u2019hui et demain.Tout ce qui suivra s\u2019inscrira dans cet horizon ultime et transcendantal qui caractérise le temps chrétien.Le rappel de la vie d\u2019un homme bon Commence alors le mémorial de la vie menée par le révérend Clementa Pinckney, fils d\u2019une lignée de prédicateurs, d\u2019une famille de protestataires engagés en faveur du droit de vote pour tous et de la déségrégation du Sud.Et le président de rappeler sa bienveillance, son sourire, une voix de baryton qui rassure, son humour trompeur, toutes qualités qui l\u2019aidaient à porter sans effort ses lourdes responsabilités de pasteur et de sénateur d\u2019un des comtés les plus délaissés de la Caroline du Sud.Il se retrouvait souvent très seul au moment des votes au sénat de l\u2019État.« Mais il n\u2019a jamais abandonné.Il demeurait fidèle à ses convictions.Il ne se décourageait jamais.Après une longue journée au Capitole, il montait dans son auto et filait vers l\u2019église pour tirer soutien de sa famille, de son ministère, de la communauté qui l\u2019aimait et avait besoin de lui.Là, il allait fortifier sa foi et imaginer ce qui pourrait advenir.» Certains ne comprenaient pas le choix de tenir simultanément son engagement de pasteur et celui de sénateur.Le président fait toutefois remarquer que ces gens ignorent l\u2019histoire de cette Église qui n\u2019opère pas de distinction entre la foi et l\u2019action civique.Notre vocation, disait Pinckney, « ne se vit pas seulement à l\u2019intérieur des murs de la congrégation, mais elle s\u2019exprime dans la communauté où vit la congrégation ».Et le président d\u2019expliquer que « de mettre notre foi en action déborde largement le salut individuel, car il s\u2019agit du salut collectif.Ce n\u2019est pas seulement un appel à la charité occasionnelle, mais l\u2019impératif de construire une société juste ».Obama élabore ensuite plus avant sur le rôle particulier des églises noires comme lieux de résistance, de solidarité et de dignité tout au long de l\u2019histoire américaine, marquée par la violence et l\u2019oppression des Noirs.« Voilà ce que signifient les églises noires \u2013 notre cœur qui bat, la place où notre dignité en tant que peuple est inviolable.Et il n\u2019est de meilleur exemple de cela que Mother Emmanuel.Un espace sacré, cette église, pas seulement pour les Noirs, pas seulement pour les chrétiens, mais pour tout Américain qui se soucie de l\u2019avancement constant des droits humains et de la dignité humaine en ce pays, une pierre sur laquelle se fondent la liberté et la justice pour tous.Voilà le sens de cette église.» L\u2019interprétation replace ainsi une situation particulière sur un horizon plus universel.Le paradoxe au cœur de l\u2019histoire Après ce rappel de la longue lutte des Noirs et de leurs alliés pour la conquête de l\u2019égalité des droits, vient le temps de découvrir la dimension profonde de ce qui est à l\u2019œuvre à Charleston à travers cette tuerie destinée à perpétuer et à renouveler la peur et la division colportées par le péché originel des États-Unis, l\u2019esclavage et le racisme.Le meurtrier ne pouvait pas anticiper les effets tout à fait contraires de son action.Dieu travaille dans l\u2019histoire humaine de bien mystérieuses façons, de déclarer soudain le président à la manière d\u2019un prophète inspiré.Le meurtrier ne saurait discerner la grâce entourant le groupe de prière qui l\u2019accueillait.Il n\u2019aurait jamais pu anticiper le pardon que lui offriraient les familles endeuillées lors du procès où il fut condamné à mort.Il ne pouvait pas imaginer la réponse de la municipalité de Charleston, de l\u2019État de Caroline du Sud, des États-Unis d\u2019Amérique : générosité et réflexion profonde sur soi-même comme on en voit rarement dans la vie publique.Aveuglé par sa haine, il a manqué de comprendre le pouvoir de la grâce de Dieu.Le président confie alors qu\u2019il avait passé la semaine à réfléchir à cette idée de grâce.Et du coup, tous les participants et lui passent de la peur à l\u2019admiration.Par ses fragments de phrases entrecoupées par ses silences et rythmées par des dizaines d\u2019applaudissements d\u2019approbation surgis de la salle, Obama illustre les transformations profondes produites par l\u2019ouverture des cœurs dans l\u2019action publique.Tout cela s\u2019irrigue à partir « de ce réservoir de bonté en excès et d\u2019une autre nature que nous sommes capables d\u2019avoir les uns pour les autres [.] si nous pouvons trouver cette grâce imméritée, tout devient possible ».Le rituel de partage de la douleur se termine de manière inattendue, alors que le président Obama entonne l\u2019hymne du réveil religieux de la fin du XVIIIe siècle, Amazing Grace, qu\u2019on peut réécouter sur YouTube.La trajectoire d\u2019actions symboliques s\u2019accomplit.L\u2019émotion maximale se condense dans cette fusion par le chant.L\u2019énergie nécessaire à la vie et à l\u2019action commune après le drame est rendue disponible grâce au rituel tout à la fois civil et religieux.Cela aura été rendu possible par l\u2019existence déjà ancienne de ce que l\u2019on nomme « la religion civile américaine » (Robert Bellah).Avant même la Révolution américaine, un grand récit de l\u2019aventure coloniale a commencé à se développer, scrutant la destinée providentielle des colons venus chercher la liberté.Plurielle dans ses institutions religieuses, cette société allait énoncer une foi en Dieu permettant la cohabitation.Un déisme d\u2019inspiration biblique s\u2019exprimera ensuite dans sa Constitution et ses rituels civiques.Il fournit depuis lors le cadre symbolique fondamental liant les citoyens divers dans une même histoire.Il est donc possible qu\u2019une Cité séculière puisse encore au- jourd\u2019hui être le lieu d\u2019une traversée religieuse des apparences lorsqu\u2019elle tente de surmonter les paradoxes fondamentaux de son existence.Il faut sans doute pour cela disposer d\u2019un mythe national le permettant.Qu\u2019en est-il dans notre société sécularisée ?Serons-nous un jour capables de réinventer, ici, des rites civils qui sachent puiser à la puissance du sentiment religieux ?relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 23 DOSSIER L\u2019énergie nécessaire à la vie et à l\u2019action commune après le drame est rendue disponible grâce au rituel tout à la fois civil et religieux. oser accueiLLir Le sacré Marie-Christine Doran L\u2019auteure est professeure à l\u2019École d\u2019études politiques de l\u2019Université d\u2019Ottawa Il y a quelques semaines, mon fils de 15 ans était dans l\u2019autobus avec des copains, revenant de l\u2019hôpital où ils étaient allés visiter une amie ayant frôlé la mort dans un grave accident de vélo.Durant la conversation, un des jeunes confia aux autres qu\u2019il avait fait une prière pour leur amie, « même s\u2019il ne savait pas comment prier », venant d\u2019un milieu non croyant.C\u2019est alors qu\u2019un passager adulte, entendant cela, traversa l\u2019autobus pour venir dire au petit groupe d\u2019amis, sur un ton menaçant, qu\u2019il était déplorable de vouloir prier et de conforter ainsi une institution religieuse « qui a fait tant de tort au Québec ».Cet exemple révèle toutes les difficultés que nous avons à aborder la question religieuse dans notre société.Dans ce cas-ci, il n\u2019est même pas question de s\u2019opposer à une manifestation religieuse sur la place publique, c\u2019est le fait même d\u2019adresser une prière spontanée, de se référer à la dimension sinon religieuse, au moins spirituelle de l\u2019existence qui a suscité la colère de cet homme contre un jeune de 15 ans.La question qui se pose ici est de savoir si on peut « décider » de ne pas avoir la foi pour des raisons sociales ou politiques, si la soif de spiritualité d\u2019une personne peut être évaluée, jugée et condamnée au motif que des religions ont causé des méfaits.Spinoza et les grands penseurs de la liberté de conscience, qui nous ont légué une conception ouverte de la laïcité où toutes les croyances \u2013 y compris l\u2019absence de croyance \u2013 doivent pouvoir coexister et être protégées par un État neutre, diraient clairement que non : on ne peut pas censurer la liberté de croyance qui constitue le rempart contre les tyrannies, religieuses ou politiques.C\u2019est notamment le cas au Mexique, pour ne donner que cet exemple, où la tradition de séparation claire entre religion et politique depuis la révolution de 1910 a mené à créer un ministère des Questions religieuses, lesquelles sont encadrées étroitement par les lois en vigueur dans ce pays.Ainsi, la vitalité religieuse mexicaine, y compris le retour de nouvelles formes religieuses autochtones et de pratiques religieuses réinventées par les mouvements sociaux1, n\u2019a pas empêché la population de rappeler à l\u2019ordre les dirigeants de certains partis politiques qui souhaitaient inclure des éléments religieux dans les rituels \u2013 politiques \u2013 de la passation des pouvoirs, en 2007.Le religieux \u2013 du latin re-ligare, re-lier \u2013 fait peur parce qu\u2019il implique une dimension intrinsèquement collective qui semble pouvoir évincer le politique et imposer des règles, souvent morales, sans soumettre ces dernières à la discussion collective qu\u2019exige la démocratie.Pourtant, comme le montre l\u2019analyse comparative du sociologue des religions Olivier Tschannen, plus la vitalité et/ou la diversité religieuse augmente dans une société, plus le rôle de l\u2019État comme « régulateur » des religions est amené à se développer, assurant un contrôle des institutions démocratiques2.Toutefois, notre épisode de l\u2019autobus peut aussi être éclairé par la thèse fondamentale d\u2019Émile Durkheim, pionnier de la sociologie moderne.À partir de nombreuses observations de sociétés très diverses, il établit, dans Les formes élémentaires de la vie religieuse, que le religieux est en fait centré sur la production du sacré, créé à travers l\u2019émotion collective.Celle-ci crée le lien social bien au-delà des phénomènes strictement religieux \u2013 ils peuvent notamment être de nature politique, mais aussi sportive ou artistique.La production du sacré échappe ainsi ultimement au contrôle de tout pouvoir ou de toute insti - tution \u2013 y compris religieuse \u2013 puisque l\u2019émotion collective est impossible à prédéterminer, à contrôler ou à susciter « automatiquement » par des rituels ou des actes religieux.C\u2019est d\u2019ailleurs ce constat qui a mené Durkheim à parler de religions « chaudes » ou « froides », ces dernières étant des structures et institutions ritualisées qui ne sont plus capables de produire du sacré \u2013 et donc du lien social \u2013 tout simplement parce que les gens qui y participent ne ressentent plus aucune émotion collective.C\u2019est précisément cet aspect social et im - prévisible du sacré que nous pouvons parfois voir apparaître dans l\u2019espace public.Cela n\u2019implique donc pas de fermer les yeux sur les erreurs et les dérives des institutions (religieuses, mais aussi politiques), mais signale plutôt que l\u2019être humain restera toujours ultimement libre de vivre et de penser le social, le collectif, à partir de ce qui le fait vibrer et que la production du lien social dépasse largement le rôle de toute institution.Par un hasard surprenant, mon fiston repart visiter son amie, encore à l\u2019hôpital, juste au moment où je termine d\u2019écrire ces lignes.Je ne sais pas s\u2019il sera plus craintif de parler ouvertement de prières dans l\u2019autobus avec ses amis, mais je sais qu\u2019ils communient ensemble à une forte émotion, celle de ne pas laisser seule une amie blessée, pour ne pas qu\u2019elle se décourage.J\u2019espère que cela est annonciateur du Québec de demain.1.Voir M.-C.Doran, « Religion and politics in land takeovers in Mexico : new dimensions of \u201cclassical\u201d social movements ?» Canadian Journal of Latin American and Caribbean Studies, vol.39(1), 2014.2.O.Tschannen, « La réévaluation de la théorie de la sécularisation par la perspective comparatiste Europe latine-Amérique latine », dans Jean- Pierre Bastian (dir.), La modernité religieuse en perspective comparée, Paris, Karthala, 2001.24 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 DOSSIER Emiliano Arpin-Simonetti L\u2019auteur est secrétaire de rédaction de Relations Aux camarades de la Ligue du peuple aurais pu écrire bien des choses sur la richesse du caractère rituel de ce jeu archaïque qui consiste à frapper du pied un ballon.Nombreux sont les anthro pologues, historiens et autres doctes analystes qui ont étudié avec grande érudition et finesse les fonctions rituelles, voire religieuses que revêt la pratique de ce qui est aujourd\u2019hui devenu un sport de masse \u2013 de même que les innombrables syncrétismes entre rites traditionnels et plusieurs aspects du football contemporain1.J\u2019aurais aussi pu m\u2019inviter dans le débat \u2013 la querelle ?\u2013 qui agite les intellectuels de gauche depuis les débuts de la standardisation et de l\u2019industrialisation du foot et \u2013 à la manière de Gramsci, Hobsbawm, Pasolini, Camus, Michéa, Galeano et tant d\u2019autres \u2013 défendre le football comme expression de la créativité populaire et de l\u2019entraide contre ceux qui n\u2019y voient qu\u2019une sorte d\u2019« opium du peuple » de l\u2019ère séculière.Les arguments ne manquent pas, d\u2019ailleurs, alors contentons-nous de la célèbre réplique de l\u2019attaquant français Éric Cantona, qui en résume bien l\u2019esprit : « Mon plus beau but, c\u2019était une passe ! » Mais une expérience à la fois personnelle et grégaire ayant scandé les semaines de l\u2019été qui s\u2019achève au moment d\u2019écrire ces lignes m\u2019incite à de plus existentielles méditations.Alors que la 21e Coupe du monde de football battait son plein, le hasard a voulu que je joigne la Ligue du peuple, une ligue amicale mixte qui, me replongeant après plusieurs années dans la pratique hautement codifiée de ce jeu d\u2019équipe, m\u2019a fait prendre conscience de ce qui l\u2019élève au rang de rite contemporain : cette faculté qu\u2019il a d\u2019exprimer collectivement une révolte allègre contre le tragique de la condition humaine.* * * Après à peine quelques semaines à partager le terrain raboteux du parc de Turin, à Montréal, avec les camarades qui étaient parfois mes coéquipiers, parfois mes adversaires, quelque chose s\u2019est installé en moi, quelque chose qui dépasse le simple plaisir de jouer.Par l\u2019incorporation des règles qui balisent cette confrontation ritualisée, cette chorégraphie improvisée, pratiquée ici sans arbitre et dans un cadre de 90 minutes conférant au jeu une tension dramatique indéniable, ce désir diffus et constant qui m\u2019habite \u2013 qui nous habite tous\u2013 a commencé à prendre une forme concrète : celle, sphérique, du ballon circulant librement dans le circuit de la camaraderie, comme un courant électrique qui ne peut que finir par toucher terre, au fond du filet.Ce désir est une soif qui, du plus profond de l\u2019être, réclame d\u2019être étanchée.Elle se déclare d\u2019abord dans la sublime maladresse de l\u2019élan vital qui, une fois lancé, ne saurait plus s\u2019encombrer des bonnes manières et crie lorsqu\u2019il suffit de dire, se débat lorsqu\u2019il suffit de tendre la main pour attraper celle qui était là, tout le long, ouverte, prête à vous aider et à vous relever après une chute.Sans jamais disparaître, la soif finit néanmoins par s\u2019apaiser lorsqu\u2019elle est confrontée à une vérité toute simple : tous les autres aussi ont soif.Et ce n\u2019est pas parce que les matchs se jouent sous le soleil cuisant des après- midi de cet été caniculaire et que guette la déshydratation \u2013 du moins pas seulement.C\u2019est parce que tous et toutes sont également prisonniers de cet infini désir qui les meut et les dépasse, captifs de cette danse collective autour du ballon.Et c\u2019est ainsi que le jeu hebdomadaire devient communion, ce moment privilégié de la semaine où, trempés de sueur et harassés par le soleil, au milieu du nuage de poussière qui nous tient lieu de terrain, nous arrivons malgré tout à faire l\u2019expérience partagée d\u2019une joie puissante et sourde qui nous immerge en même temps qu\u2019elle nous transcende, nous soustrayant à la temporalité aliénante du quotidien.De sorte que, de semaine en semaine, le samedi semblait tarder un peu plus à venir.Pour tromper la soif, entraînements et sorties de groupe au bar ou au stade pour voir des matchs se sont organisés entre coéquipiers et camarades, rituels qui ressemblaient drôlement à des symptômes de sevrage.Car il faut en être conscient : le détournement compulsif de la joie \u2013 l\u2019addiction \u2013 est un risque bien réel, tant d\u2019ailleurs pour le joueur occasionnel que pour le supporter assidu du beau jeu.Devant l\u2019électrisante tension dramatique que peuvent mettre en scène les matchs, devant si fort sen - timent d\u2019appartenance à l\u2019équipe, difficile de résister à la tentation de répéter compulsivement l\u2019expérience pour obtenir sa dose et combler \u2013 momentanément \u2013 le manque à la source même du désir.relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 25 DOSSIER Le foot et LA PUISSANCE SAUVAGE du rite Qu\u2019il soit pratiqué ou regardé, le jeu du ballon rond procure un cadre ritualisé qui permet une communion et une forme de transcendance.J\u2019 La fin, en effet, n\u2019est pas de trouver le fond du filet, ni même la victoire, mais de perpétuer pour toujours l\u2019espoir d\u2019une joie. La tentation de réduire l\u2019adversaire à un ennemi qu\u2019il faudrait neutraliser est aussi un risque bien réel.Car l\u2019adversaire, qui se dresse sur le chemin de la jouissance de marquer et de célébrer, est la figure, l\u2019incarnation par excellence, du manque.C\u2019est pour cette raison fondamentale qu\u2019il faut lui vouer un respect sacré et résister à la volonté de le réduire à un objet à contourner, à maîtriser \u2013 voire à anéantir, dans le cas des plus fanatiques hooligans \u2013 pour parvenir à ses fins.Que l\u2019on soit dans les tribunes ou sur le terrain, la fin, en effet, n\u2019est pas de trouver le fond du filet, ni même la victoire, mais de perpétuer pour toujours l\u2019espoir d\u2019une joie démultipliée par sa dimension collective.C\u2019est pour cela que le jeu ne doit jamais finir, qu\u2019il doit s\u2019instituer de diverses manières pour rythmer la vie quotidienne, le passage des saisons, et toujours revenir, comme le soleil poursuit la lune pour que le monde continue \u2013 tel que le symbolisait le jeu rituel du tlatchli chez les Aztèques, que certains voient comme un lointain ancêtre du football.Surtout, comme le foot est un langage partagé par ceux qui en connaissent le code et dont « l\u2019unité minimale de sens » est le coup de pied dans la balle (Pasolini), il permet de transmuter en poésie l\u2019angoisse de la mort, la rage devant l\u2019absurde et la béance du sens, toujours à remplir par l\u2019épreuve renouvelée de la traversée des passions.Chaque passe, chaque tir au but deviennent ainsi non seulement les gestes de base du jeu, mais aussi de la vie même : le coup de pied révolté contre le vide que nous portons juste-là, sous le cœur, et qui est le même que celui, juste-là, à la droite du gardien.Quiconque a déjà botté un ballon le sait d\u2019instinct et le ressent tout aussi instinctivement, ne serait-ce qu\u2019en en regardant le spectacle, dans les gradins ou devant l\u2019écran partagé au bar, les jours de match.Qu\u2019on se le dise : il ne s\u2019agit pas d\u2019apaiser cette révolte en la rétrécissant aux limites d\u2019un terrain rectangulaire délimité par quatre lignes blanches, transformant du coup le sport en simple exutoire ; il s\u2019agit plutôt de créer les conditions pour rendre cette révolte agissante.De là, émergeant à la conscience, elle peut bien prendre toutes sortes de formes, incluant politiques \u2013 les exemples sont légion, des ligues de football féminines luttant pour le droit de vote et l\u2019égalité des femmes au tournant du XXe siècle en passant par les ligues ouvrières ou antiracistes qui ont marqué l\u2019histoire populaire du ballon rond depuis le XIXe siècle2.Alors on pourra bien sûr arguer \u2013 avec raison \u2013 que la pro- fessionnalisation du sport est une effroyable perversion du principe même du jeu, un dévoiement de sa portée libératrice dans l\u2019arène du spectacle cathartique à grand déploiement, une tentative de brider sa force subversive en en faisant un divertissement d\u2019un obscène consumérisme.Mais s\u2019il y a du vrai dans cette lecture, celle-ci ne tient absolument pas compte de l\u2019incorrigible aptitude des personnes et des groupes à subvertir constamment les cadres et les instruments que le pouvoir déploie pour les contrôler, les domestiquer, ni du fait que même de la culture de stade peut jaillir la révolution (comme l\u2019attestent les exemples récents des printemps arabes en Égypte ou en Tunisie).Les rites, certes, sont bien souvent des instruments de pouvoir et de reproduction sociale, mais leur faculté de donner corps à cette puissance indomptable qu\u2019est le désir en fait des vecteurs toujours latents d\u2019inattendu, de liberté, et d\u2019émancipation.Aussi, que le foot soit de gauche ou de droite, opium du peuple ou forme de religiosité populaire, cela ne change rien au fait que sur les terrains vagues de Buenos Aires, de Rio, d\u2019Abidjan, de Port-au-Prince ou même de Gaza, où ni les bombes, ni le blocus israélien n\u2019empêchent la vie de battre, il y aura toujours des hommes et des femmes pour réunir les instruments sommaires de ce culte \u2013 un ballon, quelques piquets ou quelques pierres pour improviser des buts \u2013 et se rassembler autour d\u2019un rite qui rallumera inlassablement la joie brute et naïve qui permet, pour reprendre la formule d\u2019un des plus brillants défenseurs du foot, d\u2019imaginer Sisyphe heureux3.26 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 DOSSIER 1.Voir Yves Le Pogam, « Rites du sport et générativité du social », Corps et culture, no 4, 1999.2.Voir Michaël Correia, Histoire populaire du football, Paris, La Dé cou - verte, 2018.3.Voir Laurent Bove, « Kant, Kopa et nous », Libération, 13 juin 2018.Isabelle Lockwell, Champ d\u2019éveil, 2017, acrylique sur toile, 45 x 30,5 cm La poésie résonne coMMe une prière Jean-Claude Ravet L\u2019auteur est rédacteur en chef de Relations En septembre dernier, à la chapelle de l\u2019abbaye trappiste de Saint-Jean-de-Matha, dans Lanaudière, la poète Louise Warren récitait des extraits de son recueil L\u2019enveloppe invisible (Noroît, 2018), écrit en ces lieux mêmes où les moines l\u2019ont accueillie en résidence, en janvier 2017.Ses fragments distillent ce qu\u2019elle y a vécu, évoquant l\u2019expérience poétique et monacale.La chapelle était bondée, silencieuse, recueillie, oblative.Nous étions en train de participer à un rite.La récitation poétique résonnait tout naturellement comme une prière, soutenue par la musique méditative de Jean-François Bélanger jouée sur son instrument médiéval scandinave.Paroles enveloppées de silence, explorant l\u2019invisible, tissant des liens avec l\u2019autre face du réel, dont l\u2019accès ne nous est donné que par intermittence, mais au seuil duquel nous puisons le sens qui fait vivre.« Je médite cette phrase du père abbé : \u201cLa foi ne consiste pas à rendre visible l\u2019invisible, mais à remettre de l\u2019invisible là où on pense que tout est très visible.\u201d [.] Ajouter de l\u2019invisible, travail du poète.» LOUISE WARREN, L\u2019ENVELOPPE INVISIBLE La poésie n\u2019est-elle pas, comme la prière, ouverture béante au mystère ?Par elle, notre existence devient poreuse aux voix qui en surgissent, creusant l\u2019espace en nous de la vie intérieure.En sa compagnie, dire n\u2019est pas tant faire qu\u2019au plus profond pâtir.Expression d\u2019une fragilité extrême, de l\u2019impuissance native.Invocation du vide rempli de sens, de désir, de vie.En cela, source puissante d\u2019agir.Déjà toute lestée de la prière des heures, de la louange quotidienne, la nef vitrée épousant la nature sauvage des lieux donnait aux fragments de Warren une résonance particulière, comme des chuchotements de silence et d\u2019action de grâce.La poésie et la prière sont de même nature.Elles dépouillent, mettent à nu face à l\u2019insaisissable \u2013 consentements à l\u2019inespéré.En tout marquées par la précarité de la vie, autant dans la supplication solitaire et la récitation chorale que dans les proférations prophétiques, poétiques et publiques \u2013 parce qu\u2019elles émanent d\u2019un souffle intime dont on ne sait d\u2019où il vient ni où il va \u2013, ces mots de chair et de sang balayent de leur rythme et de leur sens le superflu clinquant, l\u2019inessentiel encombrant, la poussière de l\u2019âme, la laissant à vif, palpitante.Dévoi lement de sens parfois jusqu\u2019à la lumière.L\u2019infini lové dans l\u2019instant présent.« L\u2019œil, la gorge, le milieu de ta poitrine \u2013 ce dard embrasé qu\u2019on retire \u2013 soudain le vent soutient la clarté.» HÉLÈNE DORION, COMME RÉSONNE LA VIE La poésie, comme la prière, est aussi conversation amoureuse avec Rien \u2013 « Loué sois-tu, Personne » de Paul Celan \u2013, l\u2019Autre si lointain et nous si proches ensemble enlacés \u2013«agrippés l\u2019un à l\u2019autre », comme un seul être.Solitude solidaire d\u2019êtres empêtrés dans la souffrance, pétris malgré tout d\u2019espérance.Pour qui le monde devient pain partagé.Dans le camp de concentration de Buchenwald, en 1944, des prisonniers juifs hongrois en transit vers l\u2019extermination s\u2019agglutinèrent en pleurs autour d\u2019un détenu politique français, Jacques Lusseyran, qui récitait des poèmes dont ils ne connaissaient pas la langue, comme des affamés se jetant sur des bouts de pain.Enfin vivants, célébrant la vie dans la mort.La prière avant/après la mort.Matière universelle du rite.Oblation à la beauté impérissable, à la vocation humaine.Comment la poésie ne s\u2019unirait-elle pas à la prière pour résister aux forces qui ravagent la Terre, ravalent l\u2019humain en choses manipulables et le vivant en actions boursières ?En cette époque de fatalité et de cynisme où le monde est livré aux mains de titans assoiffés plus que jamais de pouvoir, de richesse, de maîtrise et de contrôle, et au culte sanglant de l\u2019Argent et du Progrès, la poésie comme la prière sont souffle, pain et eau, vitales à ceux et celles qui luttent, refusent de se soumettre, persistent dans la quête de bonté, de beauté, de justice, fût-ce sous les risées, l\u2019indifférence, ou la répression.Quand la Terre et les pauvres crient leurs souffrances, quand Dieu souffre avec la nature et l\u2019humanité défigurées et crucifiées, la poésie comme la prière maintiennent vivante l\u2019espérance contre tout espoir et soutiennent le combat.« Et voici qu\u2019il s\u2019élève une rumeur plus vaste par le monde, comme une insurrection de l\u2019âme.» SAINT-JOHN PERSE, EXIL La poésie est, dans ses replis les plus secrets, prière au dieu caché comme la prière est aussi poème à la Terre matricielle.Sensation du sacré.Ses traces dans les choses, dans les êtres, au cœur de l\u2019éphémère.Un monde sans prière ni poésie serait un désert inhabi - table.Inhumain.Étouffant.Un temple déserté.Au temps de la détresse, le poète dit le sacré, évoque Heidegger parlant de Hölderlin.Le poète comme l\u2019orant préservent de l\u2019assaut des conquérants l\u2019ombre bienfaisante, la nuit du monde, la source cachée de la vie.Ils esquissent à leur manière le geste de l\u2019offrande, entonnent pour nous le chant, invitation à faire avec eux mémoire de la vie plus grande que soi, de l\u2019amour plus fort que la mort.À faire le vœu d\u2019en prendre soin.« Seul le chant sur la terre Consacre et célèbre » RAINER MARIA RILKE, SONNETS À ORPHÉE relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 27 DOSSIER Luce Des Aulniers L\u2019auteure, anthropologue, fondatrice du champ des études interdisciplinaires sur la mort, est professeure émérite de la Faculté de communication de l\u2019UQAM.Elle vient de faire paraître, avec Bernard J.Lapointe, Le choix de l\u2019heure.Ruser avec la mort ?(Somme Toute, 2018) l me semble que nous \u2013 au Québec, en Amérique du Nord, et peut-être en Occident \u2013 barbotons dans un étrange paradoxe : nous réclamons une reconnaissance de la singularité de nos expériences, tout en reprenant simultanément le refrain convenu : « Ça me ressemble ».C\u2019est là une tendance paradoxale couplant une singularisation à une fascination pour le très semblable, voire pour la reproduction du même.On repère cette tendance dans la sécularisation de la ritualité fondatrice du passage vers la mort, en particulier dans les maisons funéraires.Ce faisant, tout en invoquant la singularité de notre mort, nous serions en train de spolier la mort de sa singularité.Mort que le philosophe Vladimir Jankélévitch désignait pourtant comme le « dépareillé par excellence » (La mort, Flammarion, 1966), survenant selon ses propres règles, par- delà la certitude d\u2019un destin commun : prodigieuse altérité dont la conscience furtive mais aussi les symboles nous font nous relier, créer, aimer.une nouveauté autoproclamée Pour marquer l\u2019évènement de la mort d\u2019un être proche, on s\u2019entend de nos jours pour le magnifier, en « célébrant la vie » de ce terrien éphémère \u2013 et, à l\u2019occasion, en signalant la qualité unique, voire privilégiée, de notre lien avec lui.Chaque individu étant différent, on s\u2019estime alors justifié de clamer la nouveauté, jusqu\u2019à la « réinvention » du rituel qu\u2019on propose.Cette magnification du disparu en tant que célébration de « l\u2019authenticité » subjective se caractérise par deux aspects interreliés, sa personnalisation et la participation des proches, qui puisent leur origine dans la volonté d\u2019offrir, dès les années 1970, un contrepoint aux funérailles religieuses.D\u2019une part, celles-ci dépersonnalisaient quelque peu l\u2019être décédé et limitaient la participation des proches ; d\u2019autre part, elles offraient \u2013 et offrent toujours \u2013 une eschatologie salvatrice plus ou moins adaptée aux modulations des sensibilités contemporaines, portées davantage vers l\u2019ici-bas dont on veut « profiter» que vers un au-delà hypothétique.Par ailleurs, cette quête de singularité pour l\u2019être qui n\u2019est plus ne répond-elle pas, mine de rien, à l\u2019indifférenciation absolue de ses restes, même contenus dans une élégante urne cinéraire ?Cette tendance nouvelle s\u2019accompagne d\u2019une mise en marché efficace, grâce aux technologies informatiques et numériques qui accélèrent la circulation de l\u2019information, facilitant ainsi l\u2019envoi de marques de sympathies et permettant aux absents d\u2019assister, par exemple, à une cérémonie par le biais de Skype ou autres.Si ces procédés sont pertinents, ils portent leurs limites, notamment en ce qui a trait à la mobilisation des cinq sens qui offrent communément le vibrato au phénomène rituel.Mais ce qui est nouveau \u2013 et problématique \u2013 dans cette tendance, c\u2019est surtout que la cérémonie d\u2019adieu laisse souvent toute la place à l\u2019expression des subjectivités contingentes, délaissant alors le principe de l\u2019institution, qui est de marquer un écart, de temporiser le réflexe individualiste en offrant un système de sens largement forgé avant nous.Par exemple, souvent sous une forme rénovée de liturgie, la ritualité actuelle fait circuler explicitement l\u2019émotion à travers un dispositif symbolique, à l\u2019origine universel, certes, mais se centrant ici exclusivement sur l\u2019être qui n\u2019est plus \u2013 et des images de son existence.Ce dispositif rétréci tend à acca - pa rer tout l\u2019espace-temps rituel : défilement photographique, témoignages, anecdotes charmantes ou émouvantes, chansons «si gnificatives » et objets « représentatifs » du mort (lequel 28 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 DOSSIER une Mort qui NOUS RESSEMBLE ?De nombreux rituels funéraires, axés sur les qualités du disparu, banaliseraient la mort, allant jusqu\u2019à éviter le mot même, source d\u2019angoisse.Captifs d\u2019un hyper-individualisme triomphant, ne nous privons-nous pas ainsi des vertus émancipatrices du rite ?I Isabelle Lockwell, Cérémonie pour l\u2019aube, 2014, acrylique sur toile, 51 x 41 cm n\u2019est pas conçu comme tel, principe de plaisir oblige).Certes, ces cérémonies rencontrent minimalement les fonctions traditionnelles de tout rituel : signaler un état, notamment face à un changement ; exprimer les émotions qui y sont associées ; faire circuler une convivialité \u2013 essentiellement donc, communiquer, échanger et réconforter.Bref, se faire du bien, du moins dans l\u2019immédiat.Relativisons davantage les arguments clamant ladite nouveauté.Car dès l\u2019ère préchrétienne et sous divers horizons, on trouve la personnalisation \u2013 pas seulement des héros \u2013 et la participation de chacun à ces actes de présence et de contri - bution coordonnés de la communauté environnante aux funérailles comme aux relevailles progressives des proches en deuil.La personnalisation et la participation empruntent une logique multimillénaire implicite au rituel, dont la fonction ne requiert pas d\u2019être cernée et a fortiori expliquée aux participants, comme c\u2019est le cas de nos jours, à titre de « technique apaisante » par exemple.S\u2019orientant vers la puissance du rite, elles viennent réaffirmer la « pulsion » cérémonielle qui ancre la gravité intrinsèque de la séparation d\u2019avec le disparu et le désir de renégociation des forces en présence afin de limiter le désordre introduit par la mort.Mais encore faut-il que la mort soit vécue comme telle chez nos contemporains.Là où le rite se disloquerait.et pourrait renaître Quel est, donc, l\u2019avenir rituel ?Les conséquences de ce type de funérailles centré sur « l\u2019hommage à l\u2019individu » seraient doubles.En premier lieu, la tendance générale à axer le rituel (quand il y en a un) sur l\u2019individu atteint rapidement la limite intrinsèque à une telle pratique : on a beau vouloir jouer d\u2019originalité dans les reflets de ce que fut cet être, voire s\u2019ingénier à des mises en scène plus ou moins festives, il y a essoufflement.Au point que maints contemporains désertent cette forme de célébration, jugeant excessive l\u2019injonction à la performance (où on applaudit souvent.manière de créer du bruit devant le silence irrémédiable ?).En second lieu, le problème associé à un rituel axé sur l\u2019au- toréférence et sédimentant les « moi-je » réside surtout dans le non-aveu du motif de son occurrence : quid de la mort ?Le terme même est le plus souvent évacué des rituels observables sous nos cieux.En nous épargnant l\u2019emploi du mot, se pourrait- il que les procédures techniques entourant le sort du corps et la cordialité émanant des membres du groupe jouent une fonction « magique » afin que l\u2019on n\u2019y pense pas trop ?Certes, les ripailles après la disposition du corps et le rite religieux sont un fait attesté dans toutes les cultures : les premiers devoirs envers le mort étant alors assumés (et bien plus largement que par un hommage), la tristesse ayant été manifestée, musicalement en particulier, on peut dégager quelque peu la tension dans les retrouvailles (et le partage de nourriture) des membres des groupes associés au mort.Mais comment peut- on ressentir cette subtile vitalité \u2013 qui n\u2019est pas excitation \u2013 sans reconnaissance manifeste préalable du butoir de la mort?Cette mort « absentée », peut-être à la fois travestie et contrôlée, serait un indice d\u2019une peur légitime de la mort, ressentie mais sitôt évacuée et, du coup, non réfléchie, non affrontée et non inscrite dans la dynamique tensionnelle entre raison empirique et recherche de sens.Cette mort, nous prétendons depuis peu mieux « l\u2019accepter », mais attention.Cette prétendue acceptation masque trop souvent l\u2019injonction intériorisée, devant la pénibilité des épreuves, de « passer relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 29 DOSSIER Les rites passent, Mais La rituaLité deMeure Guy Jobin L\u2019auteur est titulaire de la chaire Religion, spiritualité et santé de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l\u2019Université Laval Le temps de la maladie et de la mort imminente est propice à l\u2019accompagnement rituel.Que les rites soient traditionnels ou récents, laïques ou religieux, peu importe.Quand l\u2019inconnu fait irruption dans la vie, l\u2019action rituelle est sollicitée pour apprivoiser et apprendre à vivre avec cette « nouveauté ».Les traditions religieuses ont proposé des démarches rituelles d\u2019accompagnement des personnes en fin de vie.Un exemple connu est celui de l\u2019« art de mourir » (ars moriendi), apparu vers le XVe siècle en Europe, consistant en une forme de préparation de l\u2019âme par un programme de prières, de pénitences adaptées à l\u2019état de la personne et, en ce qui concerne le catholicisme, de sacrements.Beaucoup d\u2019eau a coulé sous les ponts depuis.La culture occidentale et son rapport au religieux ont profondément changé, mais le besoin de mise en rituel de la fin imminente de la vie n\u2019en est pas disparu pour autant.Et les réponses à ce besoin peuvent venir de lieux, à première vue, étonnants.La « thérapie de la dignité », élaborée principalement par le psychiatre manitobain Harvey Chochinov aux fins de l\u2019accompagnement des personnes en fin de vie, est un exemple de nouvelle ritualité.En deux mots, il s\u2019agit d\u2019une « intervention psychothérapeutique voulant soutenir le sens de la vie et le sentiment de dignité des patients en phase terminale1».Elle porte sur « les sources de détresse psychosociale et existentielle de la personne mourante et contribue au maintien de son sentiment de dignité.Elle donne aux personnes en phase terminale l\u2019occasion d\u2019enregistrer les aspects les plus importants de leur vie et de laisser derrière eux quelque chose qui profitera à leurs proches par la suite2».Suivant une démarche balisée et se déroulant en quelques rencontres, où plusieurs thèmes sont explorés avec le thérapeute, la personne malade peut faire une sorte de testament « spirituel » ou de legs de sens aux membres des familles et des générations suivantes.Dans ce cas précis, c\u2019est du monde clinique que vient une forme d\u2019accompagne- vite à autre chose », de se renouveler constamment, sous l\u2019égide de la loi de notre époque consumériste, marquée par l\u2019obsolescence programmée.Nous nous privons ainsi d\u2019une salutaire structuration de l\u2019apprentissage adossé à notre destin commun, en tant qu\u2019êtres mortels.Ensuite, le discours sur l\u2019acceptation nous permettrait de mettre la mort à notre main, en oblitérant son caractère tragique et fondateur, en tant qu\u2019axe singulier autour duquel pivote toute culture1.Dès lors, on risque de banaliser l\u2019engagement imparti à toute mise en mémoire \u2013 engagement qui ne se limite pas à celui des inter- subjectivités2 : il convoque plutôt une conscience des ressorts mortifères qui éteignent la culture même.Dans un registre plus évident, oblitérer la mort-éperon conduit à contrôler par avance les moindres détails de la mise en scène des gestes rituels funéraires, privant alors les survivants de leur initiative, en principe bénéfique.Au final, on esquive ainsi par un désarroi non dit la cruauté du destin sous prétexte que les uns et les autres ont « fait leur temps » ; ou encore on murmure des « la mort fait partie de la vie » et « il vivra toujours dans notre cœur », certes réalistes, mais entonnés comme des formules passe-partout.Cette banalisation de la mort est en sus perceptible dans le discours entourant les avancées technologiques (biologiques/ robotiques/informatiques) donnant lieu à « l\u2019augmentation » de l\u2019humain, combinée à un imaginaire de non-limite ou de non-mort, propre aux tenants du transhumanisme.On la voit encore dans les manœuvres de « rétention » du mort, grâce à l\u2019imagerie virtuelle ou dans les cendres condensées en bijoux.Ici encore, la performance technique dissipe l\u2019effort de symbolisation devant la perte ou sa butée symbolique créatrice.En somme, la logique dominante du « toujours plus » se prolonge dans les rituels de mort, qui se doivent d\u2019être « innovateurs », mais criblés de petites recettes de vente et tournés vers l\u2019individu-souverain, ultime référence.La mort traînerait dans un coin, négligée par l\u2019hyper-individualisme triomphant, à qui, autrement, elle infligerait trop de violence.Or, par difficulté à affronter la violence intrinsèque du destin, nous nous en infligeons d\u2019autres formes, tantôt insidieuses, par exemple dans des dépressions larvées, chronicisées et certaines psy- chosomatisations au long cours, tantôt spec ta culaires, comme dans la fascination pour l\u2019explosion, la destruction, la catastrophe et.les zombies.Et l\u2019angoisse s\u2019amplifie et trace d\u2019étranges sillons.Pourtant, dans les hommages à la personnalité du mort, on demeure globalement en piste afin d\u2019atteindre une forme de communion, ce qui constitue le trait fondateur du rite comme tel, englobant la communication intrinsèque au rituel.Il peut y conduire lorsqu\u2019on introduit le principe d\u2019un tiers, d\u2019un Autre plus grand que soi auquel nous consentons et qui peut engendrer l\u2019élan groupé, justement du fait qu\u2019il soit médiatisé par un principe institutionnel, par exemple en soutenant des 30 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 DOSSIER ment des derniers moments, et ce, de manière indépendante des traditions religieuses ou des services de soins spirituels existant dans les établissements de soins.Cette démarche comporte un protocole dont l\u2019efficacité a été validée selon les normes les plus rigoureuses de la recherche clinique.Pourtant, son origine clinique et sa visée thérapeutique ne doivent pas faire oublier qu\u2019il s\u2019agit bel et bien d\u2019une forme ritualisée d\u2019accompagnement qui joue le même rôle que les ars moriendi, soit une démarche d\u2019apprivoisement de la mort et de son mystère.D\u2019une certaine manière, les propositions de ce type prennent le relais des anciennes méthodes religieuses de préparation à la mort.Si elles ont toutes les apparences d\u2019une génération spontanée, elles sont en fait tributaires de deux transformations culturelles qui se conjuguent.En premier lieu, il y a bien sûr la laïcisation des institutions de soins.Dans le cas du Québec, les établissements du réseau public de santé sont officiellement laïques.Il en va de même pour les services d\u2019accompagnement spirituel dans ces établissements, lesquels sont officiellement non confessionnels depuis 2011.Ce statut récent n\u2019empêche toutefois pas que les intervenantes et les intervenants en soins spirituels puissent offrir un accompagnement s\u2019inscrivant dans une confession particulière lorsque la personne malade le demande.En second lieu, en plus de la laïcisation des établissements, c\u2019est l\u2019intérêt des sciences cliniques pour l\u2019expérience spirituelle des personnes malades qui entraîne de nouvelles pratiques.En effet, depuis les années 1980, le monde des soins (recherche et clinique) s\u2019intéresse aux effets que l\u2019expérience spirituelle des patients pourrait avoir sur les soins.En d\u2019autres mots, l\u2019apparition de ces formes de ritualité d\u2019origine clinique témoigne d\u2019une profonde transformation des quêtes de sens des personnes en fin de vie et, de manière plus générale, des personnes malades.Les cadres rituels religieux s\u2019effacent, sans complètement disparaître du paysage, mais l\u2019approche rituelle de la maladie et de la mort qu\u2019ils incarnaient se manifeste par d\u2019autres voies et, le jeu de mot est tentant, d\u2019autres voix.1.Dean Vuksanovic et al., « Dignity Therapy and Life Review for Palliative Care Patients : A Qualitative Study », Journal of Pain and Symptom Management, 54/4, 2017.Traduction libre.2.Voir le site Web pour une description détaillée de la démarche.La mort traînerait dans un coin, négligée par l\u2019hyper-individualisme triomphant, à qui, autrement, elle infligerait trop de violence. valeurs collectives conduisant à une humanité plus lucide, en prenant en compte le destin de tout vivant, en nous engageant dans une transcendance de nos existences, dilatant l\u2019univers symbolique vers le largement inconnu, l\u2019invisible et l\u2019indicible.se hisser hors du (re)connu.On ne peut évidemment pas s\u2019identifier à la mort : imparable immobilité, absence totale, destruction.Ce serait pour éviter ne serait-ce que ce frôlement sémantique que l\u2019« exposition » du mort tend à disparaître.Forcément, la mort réapparaît par des voies détournées, à la limite d\u2019une fascination morbide, comme je viens de le mentionner.Là où la ritualité funéraire peut éviter ces modalités de défense devant la peur de la mort, sources davantage d\u2019angoisse que d\u2019apaisement, même relatif, ce serait dans une redécouverte d\u2019un rite qui pose l\u2019individu non seulement dans sa biographie, mais aussi dans son environnement historique et dans une forme d\u2019incarnation, si modeste soit-elle, de ce qui vaut d\u2019être transmis.S\u2019émanciper à partir du fait de la conscience de la mort, c\u2019est là un merveilleux défi.Non pas tant sortir de notre condition de mortel que du « chez soi autoréférentiel » pour contribuer à l\u2019entrelacs au long cours d\u2019une humanité.La mort deviendrait ce tiers générateur d\u2019autres tiers : valeurs incarnées, arts partagés, savoirs offerts pour le bien commun.Ainsi, en souhaitant une ritualité d\u2019adieu un brin à notre image, nous pourrions non pas tant nous y confiner que l\u2019offrir comme pierre d\u2019assise d\u2019une avancée civilisationnelle, à l\u2019échelle de tous nos réseaux.Alors la mort ferait son chemin.Ce qu\u2019elle fait, certes, de toute manière.Mais ici, il s\u2019agirait d\u2019un chemin qui nous ouvre aux sentiers inaperçus ou non vérifiés empiriquement.En un mot, une mort qui ne nous ressemble pas.entièrement.relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 31 pour proLonGer La réfLexion Consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca 1.Le lien si heuristique entre l\u2019origine de la culture et la conscience de la mort se retrouve chez Louis-Vincent Thomas, dès Anthropologie de la mort, Paris, Payot, 1976.Il est repris depuis notamment par Thomas Laqueur, Le travail des morts.Une histoire culturelle des dépouilles mortelles (Gallimard, 2018).2.Voir L.Des Aulniers, « \u201cLa poésie des choses sujettes à ne pas durer\u201d : aux antipodes de la mort contemporaine ?», Nouvelles pratiques en sciences sociales, vol.12, no 1, décembre 2016.Isabelle Lockwell, Parfois je sais, 2010, acrylique sur toile, 40,5 x 40,5 cm 32 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 PROCHAIN NUMÉRO Notre numéro de janvier-février sera en kiosques et en librairies le 11 janvier 2019.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : LA SCIENCE, LE POUVOIR ET L\u2019IDÉOLOGIE La science est ce qui légitime tout discours prétendant à la vérité dans notre société.Pourtant, elle n\u2019est pas à l\u2019abri d\u2019in?uences diverses, qu\u2019il s\u2019agisse de puissants intérêts ?nanciers, d\u2019ingérences politiques, ou simplement des conditions sociales dans lesquelles elle est produite.Idéologies et pouvoir la traversent et s\u2019en servent, quand elle ne devient pas elle-même idéologie \u2013 le scientisme \u2013 évacuant le doute qui est pourtant au cœur de la démarche scienti?que.Ce dossier se penchera sur ces questions et sur les façons d\u2019entrevoir des pratiques scienti?ques plus démocratiques, ouvertes aux savoirs profanes et au service du bien commun.À LIRE AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022 un débat sur les soins de longue durée au Québec ; \u2022 une analyse sur l\u2019Inde à l\u2019approche des élections ; \u2022 un regard sur les 50 ans de l\u2019aide sociale au Québec ; \u2022 le Carnet de Marc Chabot, la chronique poétique d\u2019Olivia Tapiero et la chronique Questions de sens signée par Anne Fortin ; \u2022 les œuvres de notre artiste invité, Christian Ti?et.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .Christian Tiffet, 2018 L\u2019auteur est professeur adjoint à l\u2019École de développement international et mondialisation de l\u2019Université d\u2019Ottawa ampleur de la dégradation environnementale en Chine n\u2019a d\u2019égal que les efforts du gouvernement pour y remédier depuis une quinzaine d\u2019années.Cela passe par plusieurs mégaprojets, certains novateurs, d\u2019autres qui semblent contreproductifs, ainsi que par la récente refonte des institutions publiques responsables d\u2019élaborer et d\u2019appliquer la législation environnementale dans l\u2019Empire du Milieu.panorama de la dégradation environnementale Pendant le règne de Mao Zedong (1949-1976), la nature est traitée au mieux comme un facteur de production parmi d\u2019autres, au pire comme un ennemi qui menace l\u2019objectif du régime de rattraper les grandes puissances après ce qu\u2019on appelle couramment le « siècle d\u2019humiliation ».Les impacts des campagnes politiques élaborées à l\u2019époque seront catastrophiques.Par exemple, la lutte contre les « quatre nuisibles » (moineaux, moustiques, mouches, rats), censée doper la production céréalière pendant le Grand Bond en avant (1958- 1961), a favorisé l\u2019explosion des populations d\u2019autres espèces telles les sauterelles, contribuant à aggraver la terrible famine qui a marqué ce triste épisode.De même, l\u2019imposition de quotas de production d\u2019acier dans les communes populaires, où les hauts-fourneaux étaient souvent chauffés au bois, a engendré une déforestation massive, certains estimant que 10 % du couvert forestier national aurait disparu pendant ces trois seules années.Il faudra trois décennies pour réparer ce désastre et finalement ramener, ces dernières années, le couvert forestier au-delà de la barre des 20 % du territoire national, selon un rapport de la Banque mondiale publié en 20181.C\u2019est depuis les inondations catastrophiques de 1998 que la Chine aborde ce legs avec plus de détermination.Les crues annuelles du fleuve Yangzi battent tous les records cette année-là, faisant des milliers de morts et des millions de déplacés.À tort ou à raison, la déforestation en amont du bassin du fleuve est pointée du doigt, et des campagnes massives de réduction de la déforestation et de reforestation sont mises en place dans l\u2019ouest du pays.En quelques années, la production de matière ligneuse diminue de plus du tiers, tandis que des millions d\u2019arbres sont plantés sur des terres escarpées, moyennant le versement de compensations financières aux paysans qui les cultivaient jusqu\u2019alors.Or, les résultats sont mitigés, car les surfaces reboisées sont souvent des monocultures d\u2019espèces commerciales à croissance rapide, tandis que la Chine recourt davantage aux forêts des pays voisins pour combler ses besoins en produits forestiers.Au nord, ce ne sont pas tant les inondations que la pénurie d\u2019eau qui justifie des mesures draconiennes.D\u2019une part, on tente tant bien que mal de freiner l\u2019érosion et l\u2019avancée du désert de Gobi au moyen d\u2019un autre programme de reboisement massif, lequel vise principalement les pâturages érodés du plateau de Lœss, dont 70 % de la superficie est considérée dégradée.D\u2019autre part, les ressources aquatiques de surface et souterraines se tarissent.Berceau de la civilisation chinoise, le fleuve Jaune n\u2019atteint plus toujours la mer, faute d\u2019eau.De même, des décennies de surexploitation des nappes phréatiques, d\u2019épandage à outrance d\u2019intrants agricoles chimiques et de traitement inadéquat des eaux usées ont entraîné l\u2019assèchement, la pollution et la salinisation des nappes phréatiques.En 2016, de l\u2019aveu même du ministère des Ressources aquatiques, 80 % des échantillons d\u2019eau de puits testés étaient et sont toujours impropres à la consommation humaine, et le problème est particulièrement criant dans les zones densé- ment peuplées de l\u2019est et du nord du pays.Encore une fois, la Chine répond par la voix de ses bulldozers, amorçant au cours de la décennie passée ce qui constitue probablement aujourd\u2019hui le plus grand projet d\u2019ingénierie de l\u2019histoire, le projet de transfert des eaux sud-nord.Reprenant en partie le tracé du Grand Canal construit 2000 ans plus tôt, ce réseau de canaux permet de transférer de l\u2019eau située dans le bassin du Yangzi vers le nord assoiffé du pays, plus de 1000 km plus loin.À terme, et à condition de surmonter de gigantesques défis techniques exigeant des dizaines de milliards de dollars supplémentaires en investissements, le Haut-Mékong, le Haut-Brahmapoutre et la Haute-Salouen pourraient aussi être sollicités, ce qui n\u2019est pas sans agacer les voisins du sud et du sud-est de la Chine.Les ressources fluviales du sud et sud-ouest du pays sont aussi mises à contribution pour tenter d\u2019endiguer la pollution atmosphérique qui fait des ravages en Chine.La consommation nationale de charbon \u2013 qui équivaut à environ la moitié de la consommation mondiale \u2013 en constitue la principale source.Premier émetteur mondial de gaz à effet de serre, la Chine s\u2019attaque à ce problème notamment en développant des sources d\u2019énergie dites « renouvelables » plus rapidement que tout autre pays, consacrant plus de 100 milliards de dollars d\u2019investissements à ce seul secteur en 2015.Entre 2006 et 2017, la Chine a plus que doublé la capacité de ses centrales hydroélectriques à 313 GW \u2013 soit 29 % du total relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 33 AILLEURS La chine face à La crise écoLoGique Pour Pékin, l\u2019environnement s\u2019impose de plus en plus comme une priorité.Le régime chinois multiplie les actions face à une situation écologique critique pouvant menacer la croissance économique et la stabilité sociale du pays.Jean-François Rousseau L\u2019 34 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 AILLEURS mondial \u2013, moyennant la construction de milliers de centrales de toutes tailles.Toujours en 2017, le parc de panneaux pho- tovoltaïques chinois totalisait une capacité d\u2019environ 130 GW, en hausse de plus de 50 % par rapport à l\u2019année précédente, loin devant celle des États-Unis (51 GW).De même, la moitié des chauffe-eau solaires du globe s\u2019y trouve.Quant à la capacité des fermes éoliennes chinoises, elle totalisait près de 190 GW en 2017, en hausse de 15 % environ par rapport à l\u2019année précédente, encore une fois, loin devant les 89 GW du numéro deux mondial américain.La Chine ne lésine pas sur les moyens pour diversifier son portfolio énergétique, mais ses investissements hors normes ne règlent pas tout.Le développement hydroélectrique engendre son lot de conséquences environnementales et sociales, allant des bouleversements hydrologiques et leurs conséquences sur la faune et la flore aquatiques au besoin de reloger des millions de fermiers riverains dont les terres sont inondées pour laisser place aux réservoirs.L\u2019éolien et le solaire ont pour leur part des effets majeurs sur les paysages, notamment, tandis que le développement des réseaux de lignes haute tension requis pour transporter cette énergie peine à suivre la cadence.En conséquence, en 2015, 15 % de l\u2019énergie éolienne produite était gaspillée, faute d\u2019infrastructures pour l\u2019acheminer aux marchés de consommation.Malgré tous ses efforts, la Chine ne parvient donc toujours pas à remplacer le charbon.Certains soutiennent que la consommation annuelle chinoise de charbon aurait plafonné à 4,24 milliards de tonnes en 2013, tout en affirmant du même souffle qu\u2019il est impossible de confirmer cette donnée2.Quoi qu\u2019il en soit, le charbon comble bon an mal an les deux tiers des besoins énergétiques chinois, et aucune alternative crédible ne permettrait de diminuer ce ratio de façon substantielle à court terme.Cette dépendance repose d\u2019abord sur le fait que le charbon est une ressource abondante et peu chère en Chine, dont la quasi-totalité des besoins est comblée par la production locale.L\u2019industrie du charbon génère par conséquent des retombées économiques colossales dans les grandes régions productrices, où les groupes houillers, dont les plus importants demeurent pour la plupart des entreprises publi - ques, disposent du plein appui des cadres locaux.Une récente tentative de la Ville de Pékin d\u2019endiguer la pollution atmosphérique qui fait sa triste renommée est très évocatrice de la dépendance chinoise au charbon.Pékin a résolu en 2013 de fermer ses centrales thermiques ou de les convertir en centrales au gaz naturel.En 2017, la capitale a aussi interdit à ses résidents de se chauffer à l\u2019aide de petits poêles domestiques qui carburent aux briquettes de charbon.Or, les centrales au gaz de la capitale ne suffisant pas à la demande locale en énergie, Pékin recourt à l\u2019électricité produite dans les centrales au charbon des provinces voisines.De même, le développement du réseau de gaz municipal n\u2019étant pas achevé, les résidents des zones périphériques de la capitale se sont retrouvés sans chauffage l\u2019hiver dernier, et la grogne qui s\u2019est ensuivie a convaincu les autorités d\u2019autoriser de nouveau l\u2019usage des briquettes de charbon.défis de gouvernance et tentatives de réforme En d\u2019autres mots, la Chine fait face à des défis environnementaux colossaux, pour lesquels il n\u2019y a pas de solutions miracles.Depuis le début des réformes économiques, la légitimité du Parti communiste chinois (PCC) repose en grande partie sur sa capacité d\u2019assurer la croissance économique et la sta - bilité sociale.Or, la dégradation environnementale émerge de plus en plus comme un obstacle à ces deux impératifs.Ces dernières années, le régime envoie des signaux forts qui confirment qu\u2019il ne prend pas la situation à la légère.En 2014, le premier ministre Li Keqiang déclarait la «guerre à la pollution ».L\u2019année suivante, la loi environnementale est modifiée pour la rendre plus mordante ; elle prévoit notamment des peines d\u2019emprisonnement pour les patrons des entreprises qui ne sont pas aux normes.Les deux tiers des entreprises contrôlées par les inspecteurs du ministère de l\u2019Environnement en 2016 auraient dérogé aux règles.L\u2019année suivante, plus de 32 000 entreprises fautives auraient été mises à l\u2019amende et plus de 1000 cadres réprimandés pour avoir échoué à forcer la mise aux normes.Cela dit, le message qui a émané du dernier congrès du PCC, en octobre 2017, est encore plus important et laisse croire que la Chine souhaite véritablement effectuer une transition d\u2019un modèle économique dominé par la croissance à tout prix vers un autre modèle où les préoccu - pations environnementales pèsent plus lourd dans la balance.Présentée au congrès et enchâs- TAÏWAN HAINAN PHILIPPINES RUSSIE MONGOLIE C H I N E INDE KIRGHIZISTAN KAZAKHSTAN TADJIKISTAN PAKISTAN I Pékin NÉPAL BANGLADESH BHOUTAN VIETNAM MYANMAR LAOS THAÏLANDE C TIBET XINJIANG C CORÉE DU SUD CORÉE DU NORD MON GOL IE IN TÉR IEU R E Y A N G Z I BRAHMAPOUTRE DÉSERT DE GOBI PLATEAU DE LOESS MER JAUNE MER DE CHINE ORIENTALE MER DE CHINE MÉRIDIONALE GOLFE DU BENGALE FLEUV E J AU N E SALOUEN M É K O N G sée dans la Constitution l\u2019année suivante, « la pensée de Xi Jinping », le credo du régime pour au moins les cinq prochaines années, consacre un chapitre à l\u2019environnement sous le titre « Accélérer la réforme du système pour développer une civilisation écologique et construire une magnifique Chine ».Si la formule peut paraître laconique, voire triviale, le vocabulaire utilisé ne suggère pas moins, selon les experts, un signal fort que l\u2019environnement est une priorité émergente du régime et qu\u2019elle est là pour durer.La réforme, en 2018, du ministère de la Protection de l\u2019environnement, renommé ministère de l\u2019Environnement et de l\u2019Écologie, en atteste.Elle accroît les responsabilités du mi - nistère en lui octroyant entre autres le dossier de la lutte aux changements climatiques, autrefois l\u2019apanage de la Com - mission nationale de développement et de réforme (ou NDRC, selon son acronyme anglais).Cela mettra notamment un terme à une situation décriée en 2013 par le ministre de l\u2019Environnement de l\u2019époque : « Nous sommes responsables des émissions de monoxyde de carbone, tandis que la NDRC s\u2019occupe de celles de dioxyde de carbone3».La structure du pouvoir demeure décentralisée en Chine, où les gouvernements provinciaux et locaux \u2013 dont les priorités ne sont pas toujours alignées avec celles de Pékin \u2013 sont les principaux responsables de l\u2019application des normes nationales.Aussi, le niveau de corruption demeure important et les inégalités de développement continuent à se creuser entre les régions rurales et urbaines, de même qu\u2019entre la côte développée et l\u2019intérieur du pays qui l\u2019est beaucoup moins \u2013 mais qui regorge de ressources naturelles.Dans ce contexte politique fragmenté, appliquer de façon uniforme, à la grandeur du pays, des lois et des standards environnementaux \u2013somme toute audacieux \u2013 est un défi de taille pour le gouvernement central.Cela n\u2019en est pas moins nécessaire, compte tenu du risque que le statu quo n\u2019érode davantage deux des principales fondations de la légitimité du régime : la croissance économique et le maintien de la stabilité sociale.L\u2019histoire a démontré que le gouvernement chinois dispose d\u2019une capacité exceptionnelle de mobiliser les forces sociales dans une seule et même direction.Mais le passé a démontré aussi que le risque de dérive est grand.Considérant qu\u2019un rapport de l\u2019Organisation mondiale de la santé4 estime que la seule pollution atmosphérique tue près de deux millions de Chinois par année, il semble que le refus de tolérer le statu quo dépasse cette fois-ci le simple slogan politique.relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 35 Vue aérienne des éoliennes de la Donghai Bridge Offshore Wind Farm, située en pleine mer, près de Shanghai.Photo : PC/Ding Ting 1.« China \u2013 Systematic Country Diagnostic : towards a more inclusive and sustainable development», Banque mondiale,14 août 2018, [en ligne].2.Ye Qi et Jiaqi Lu, « China\u2019s coal consumption has peaked» (28 janvier 2018), sur le site Web de l\u2019Institut Brookings.3.Tianjie Ma et Qin Liu, « China reshapes ministries to better protect environment», China Dialogue, 14 mars 2018.4.« Issues Latest Global Air Quality Report», OMS, 14 août 2018. idée de lire les signes des temps est venue du concile Vatican II, mais le pape Jean XXIII s\u2019est inspiré de l\u2019évangile selon Matthieu, où Jésus reproche aux pharisiens d\u2019être capables de lire les signes de la nature, mais incapables de décoder les signes messianiques de sa présence parmi eux (Mt 16).Ce qui est frappant dans le document conciliaire L\u2019Église dans le monde de ce temps, c\u2019est que son point de départ n\u2019est pas la tradition ou la Bible, mais ce qui se passe dans les grands mouvements de l\u2019histoire et les aspirations du monde.« Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes [et des femmes] de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux [et celles] qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ.» Cette approche a été fortement appuyée par le Synode sur la justice dans le monde (1971) en ces termes : « L\u2019action en faveur de la justice et la participation à la transformation du monde nous apparaissent pleinement comme une dimension constitutive de la prédication de l\u2019Évangile ou, en d\u2019autres termes, de la mission de l\u2019Église au service de la rédemption du genre humain et de sa libération de toute situation d\u2019oppression.» Le message, essentiel, est clair.Nous devons découvrir dans les aspirations les plus profondes des gens, en particulier des pauvres, ce que Dieu nous dit.La lecture des signes des temps est un discernement social de l\u2019histoire.C\u2019est simplement voir l\u2019histoire émergente \u2013 les aspirations des personnes et leurs besoins.C\u2019est la grande nouveauté de Vatican II.Jusqu\u2019au Concile, on avait tendance à croire que l\u2019œuvre de Dieu ne pouvait se réaliser que par l\u2019Église ou les croyants.Or, dans cette expression « lire les signes des temps », il y a cette croyance implicite qu\u2019en regardant le monde, on peut y reconnaître le dessein de Dieu en voie de se réaliser.Certains théologiens et de nombreux spécialistes de la spiritualité sont malheureusement portés sur les grandes envolées dans leur discours sur Dieu, dont ils tirent des principes abstraits, pour ensuite revenir sur Terre.Notre approche est plutôt de dire que nous devons trouver Dieu ici, dans « la réalité concrète ».Certes, je caricature un peu, mais c\u2019est pour indiquer un réel problème.Une fois que vous pensez qu\u2019il est nécessaire de vous détourner de la réalité pour aller chercher des réponses abstraites dans la Bible, ou de la séparer de votre vie de prière ou de votre vie spirituelle, il devient ensuite impossible de remettre ces dimensions ensemble.C\u2019est là un enjeu pour qui veut faire la lecture des signes des temps.commencez par l\u2019expérience La préoccupation que je veux soulever est la suivante : faisons- nous de la théologie dans le concret et avec notre vie ordinaire, ou bien devons-nous aller à la bibliothèque, étudier les Écritures, étudier la tradition, travailler dur, et ensuite trouver nos réponses ?Évidemment, ces deux approches ne sont pas totalement opposées.Mais il y a toute une tendance dans l\u2019Église (amorcée par Jean XXIII et renforcée par Paul VI) selon laquelle la théologie d\u2019aujourd\u2019hui doit se faire d\u2019abord dans la vie quotidienne, dans la vie réelle.Nous pouvons tous, ici et maintenant, faire de la théologie.Nous pouvons lire les signes des temps.Nous pouvons, en regardant la situation dans le monde (que ce soit la pauvreté, les prisons ou autres) avoir une idée de ce qui est juste et de ce que nous devrions faire \u2013 parce que l\u2019Esprit Saint travaille à la fois en nous et dans cette situation.Et nous n\u2019avons pas toujours besoin de quelqu\u2019un d\u2019extérieur pour nous dire : c\u2019est bien ou c\u2019est mal.Lire les signes des temps permet d\u2019enrichir énormément notre regard sur le monde et notre spiritualité, de croire que nous pouvons vraiment découvrir comment Dieu est à l\u2019œuvre dans le monde, et être ainsi guidés par lui dans ce que nous devons faire, personnellement, devant des situations très incertaines.Ainsi, une des questions que nous devons aborder est celle du discernement : qu\u2019est-ce que le discer - nement ?Comment commençons-nous à voir le monde différemment ?Car chacun de nous voit le monde à travers sa propre expérience.Certaines personnes, par exemple, ne peuvent tout simplement pas voir la pauvreté, même quand elles la croisent.D\u2019autres n\u2019arrivent pas à voir la valeur des autres cultures, même lorsqu\u2019elles en sont entourées.C\u2019est donc un enjeu très complexe.C\u2019est une chose de savoir discerner, mais c\u2019en est encore une autre de savoir « comment voir » pour discerner.Le prérequis pour tout cela est d\u2019être libres.Assez libres pour avoir de nouveaux yeux, assez libres pour changer de regard, assez libres pour voir le monde différemment, pour 36 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 REGARD Lire Les siGnes des teMps Il y a un peu plus d\u2019un an, le 8 septembre 2017, décédait Bill Ryan à l\u2019âge de 92 ans.Ce jésuite, engagé tout au long de sa vie pour la justice sociale, nous révèle ici un pan de sa spiritualité, nous invitant à réfléchir sur l\u2019importance de discerner les « signes des temps ».Bill Ryan* Si vous ne pouvez pas voir le bien avec reconnaissance, vous serez submergés par le mal.Et c\u2019est pourquoi nous nous perdons fréquemment dans le pessimisme, le découragement et la frustration.L\u2019 passer au crible ce qui a les apparences du bien et du mal.Et avoir un « sens du rythme », c\u2019est-à-dire des « mouvements » à l\u2019œuvre en soi et dans le monde, ce qui permet de reconnaître que, parfois, le bien se révèle à l\u2019intérieur de quelque chose qui a les apparences du mal et inversement.Nos propres expériences contribuent beaucoup à l\u2019élargissement et à l\u2019approfondissement du regard.Je pense qu\u2019une des expériences de ma vie qui m\u2019a le plus ouvert les yeux, c\u2019est lorsque, jeune, j\u2019ai travaillé dans des chantiers de bûcherons.J\u2019y voyais le contraste frappant entre, d\u2019une part, les Cana - diens français qui faisaient le travail, parfois estropiés par des scies, vivant comme des animaux dans des camps et, d\u2019autre part, les employeurs, Canadiens anglais ou Américains, qui s\u2019enrichissaient.Déjà, à cette époque, ils se promenaient en rutilantes Cadillac ! Cette expérience m\u2019a beaucoup marqué et elle me marque encore.Une autre expérience qui m\u2019a aidé à avoir de nouveaux yeux est plus récente.En 1968, j\u2019ai eu la chance de visiter longuement l\u2019Amérique latine, où j\u2019ai rencontré quelques amis de Camilo Torres (prêtre abattu en 1966 parce qu\u2019il s\u2019était impliqué dans la guérilla en faveur des pauvres en Colombie).C\u2019est à travers cette expérience de l\u2019Amérique latine que j\u2019ai réalisé, pour la première fois de ma vie, que je pourrais moi- même prendre les armes.Je pourrais devenir violent.C\u2019est une chose terrible de réaliser soudainement qu\u2019il y a cette force à l\u2019intérieur de soi.Il nous est si facile de nous asseoir à New York, à Wa - shington ou à Rome, et de disserter sur le fait que les chrétiens ne devraient pas être impliqués dans la violence.C\u2019est facile, parce que nous sommes si loin des zones vraiment hideuses de l\u2019humanité.J\u2019ai compris alors que je ne pouvais pas rester longtemps dans ce genre de situation : voir des enfants mourir et leurs parents trop pauvres pour les aider, alors qu\u2019à quelques mètres de là régnait l\u2019opulence, le luxe.Ce contraste ! Ça vous trouble très vite.Je me souviens que lorsque je suis revenu d\u2019Amérique latine, il m\u2019a fallu des mois pour m\u2019en remettre.La gratitude est fondamentale Il y a une autre attitude importante \u2013 et je suis reconnaissant au Père Bernard Häring de me l\u2019avoir fait connaître.Un jour, lors d\u2019une réunion à Washington, ce théologien moraliste \u2013 qui a été en grande partie responsable de la rédaction de L\u2019Église dans le monde de ce temps \u2013 a fait une remarque, et cela a sonné très juste : si vous n\u2019expérimentez pas la gratitude dans votre vie, vous ne pouvez pas lire les signes des temps.La gratitude est une attitude fondamentale.Sans elle, c\u2019est l\u2019aveuglement.Si vous ne pouvez pas voir le bien avec reconnaissance, vous serez submergés par le mal.Et c\u2019est pourquoi nous nous perdons fréquemment dans le pessimisme, le découragement et la frustration.Il faut toujours commencer par discerner le bien.Et pour voir le bien, il vous faut un sentiment de gratitude.Pour commencer, il faut avoir chacun ce sentiment envers vous-même ; croire en vous, être reconnaissant de ce que vous êtes ; pour la personne que vous êtes ; une personne aimée et digne d\u2019amour.Alors, vous pouvez reconnaître le bien dans n\u2019importe qui, dans n\u2019importe quelle situation.C\u2019est tellement fondamental.Autrement, vous ne saurez pas comment regarder, et alors vous serez submergé par la stupidité des gens, la bêtise de notre monde, et vous vous découragerez.Ou bien, vous vous enfoncerez comme un sous-marin, avec un périscope, observant le spectacle à distance pour vous protéger ! La seule raison, la seule chose qui vous donne vraiment le pouvoir d\u2019aller vers l\u2019extérieur, c\u2019est d\u2019être reconnaissant et de croire en d\u2019autres personnes.un œil critique Tout peut être un signe des temps.Toute chose et le monde entier parlent de Dieu.Nous ne savons peut-être pas toujours comment l\u2019interpréter.Il nous faut toujours recommencer à scruter le sens des choses avec une vision d\u2019ensemble du monde.Quand nous prenons un journal, nous pouvons y jeter un coup d\u2019œil et nous demander : quel est le message ?C\u2019est cela lire les signes des temps.Il est possible d\u2019être conscientisé aux signes des temps en regardant les nouvelles, mais en les regardant d\u2019un œil critique.L\u2019« œil critique », c\u2019est un regard correcteur et efficace qui se pose sur les vrais problèmes, car il vous ouvre à des questions comme : de qui me viennent ces nouvelles ?Quels intérêts et quel programme servent-elles ?Qui sont les protagonistes et les positions en cause ?Quels intérêts financiers et économiques se cachent derrière ?Quelles sont les valeurs mises en avant ?C\u2019est incroyable à quel point une évaluation critique peut nous rendre conscients de la manière dont nous sont présentées les nouvelles.Avant, on pensait avoir affaire à des relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 37 REGARD Photo : Moussa Faddoul nouvelles objectives ! Une fois sensibilisé, il vous devient presque intolérable de lire ou regarder les nouvelles, parce que vous devenez attentif aux messages sous-jacents.Et malheureusement, la plupart du temps, ils sont négatifs et destructeurs.En passant, un bon critère de discernement est de voir tout ce qui détruit la vie comme étant négatif et tout ce qui soutient la vie sous toutes ses formes comme étant positif.Vous pouvez en trouver d\u2019autres, mais c\u2019est la base.Notez le contraste : tout ce qui soutient l\u2019abondance et la qualité de la vie, c\u2019est positif ; tout ce qui va à l\u2019encontre de cela, c\u2019est négatif.C\u2019est la voie de Dieu : là où est Dieu, là est la vie.Liberté spirituelle Ce n\u2019est pas que vous allez facilement tout changer.Mais au moins, soyez libres de penser et de rêver.Rêver est d\u2019ailleurs l\u2019une des meilleures choses que nous puissions faire.Il y a quelques années, je lisais un auteur socialiste qui déplorait le fait que le Parti socialiste n\u2019offrait pas suffisamment de rêves.Que proposer, au-delà du « Grand Soir » de la chute du capitalisme, si tant est qu\u2019il advienne ?Ce qui manque, disait l\u2019auteur, c\u2019est la contemplation.Ce dont nous avons besoin, c\u2019est de moins de technologie et de plus de contemplation.Je suis étonné de voir combien de personnes, dans des cercles laïques, cherchent la contemplation.Elles n\u2019appellent pas cela ainsi, bien sûr.Mais ce qu\u2019elles veulent vraiment, c\u2019est être assez libres pour penser par-delà les « modèles standards » \u2013 c\u2019est-à-dire par-delà les façons de penser imposées, nor - malisées, approuvées.Retrouver le pouvoir de penser par soi-même : c\u2019est en cela que consiste principalement la contemplation \u2013 en cette libération de la pensée.Ce processus, nous le croyons \u2013 et c\u2019est fondamental \u2013, est la raison d\u2019être de l\u2019Esprit.L\u2019Esprit a la capacité de faire éclater notre manière de penser.Alors n\u2019ayez pas peur de rêver.* Ce texte, traduit de l\u2019anglais par Marco Veilleux, est une version abrégée et adaptée de deux conférences prononcées en 1976, publiées dans Open space, vol.10, no 1, avril-mai 2018.38 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 REGARD Tout ce qui soutient l\u2019abondance et la qualité de la vie, c\u2019est positif ; tout ce qui va à l\u2019encontre de cela, c\u2019est négatif.C\u2019est la voie de Dieu; là où est Dieu, là est la vie. une période historique à l\u2019autre, la situation des femmes des classes laborieuses est restée similaire, malgré une participation toujours croissante au travail salarié.Certaines ont su tirer leur épingle du jeu en se conformant aux règles établies par des hommes, mais la majorité des femmes de la planète subissent toujours le double joug de la domination patriarcale et capitaliste.Les femmes ont été exclues des structures de pouvoir \u2013 politique, syndical, etc.\u2013 les rendant ainsi invisibles pour l\u2019historien.ne qui confère réalité et durée à l\u2019action.Aujourd\u2019hui, elles y sont plus présentes et c\u2019est souvent un critère décisif d\u2019évaluation de leurs avancées vers l\u2019égalité.Dans cet ouvrage, j\u2019ai plutôt privilégié leur participation aux luttes comme moyen d\u2019émancipation, comme manifestation de leur capacité subjective et intersub- jective d\u2019agir dans la société.J\u2019étais davantage intéressée par des femmes-sujets, qui agissent pour manifester leur liberté, que par leur assujettissement et leur participation aux structures et pratiques de pouvoir développées par des hommes.La forme dominante d\u2019égalité femmes-hommes qui est promue revient en effet le plus souvent à consacrer ces pratiques en les ouvrant plus largement aux femmes.La promotion de l\u2019émancipation des femmes par le travail en est un exemple.Sandrine Rousseau illustre ce phénomène par le biais de deux politiques françaises visant la croissance économique par l\u2019augmentation du salariat féminin.Il s\u2019agit de favoriser l\u2019emploi des femmes en offrant une aide financière (le chèque emploi service universel) pour faciliter la garde des enfants et déléguer certaines tâches ménagères à d\u2019autres femmes, qui deviennent ainsi des salariées.Au lieu de favoriser un partage plus équitable des responsabilités familiales et des tâches ménagères avec les hommes, on marchandise et externalise ces dernières afin que des femmes puissent rattraper leur retard sur les hommes.« Cette perception de l\u2019inégalité pose un problème fondamental qui est la non-remise en cause du modèle masculin d\u2019emploi et de temps de travail.Pour le dire différemment, les femmes doivent devenir des hommes comme les autres2.» La promotion de cette forme d\u2019égalité dans le système tel qu\u2019il est aggrave les inégalités : pour que des femmes puissent aller au travail comme les hommes, on crée pour d\u2019autres femmes des emplois précaires, sous-payés, associés à la dévalorisation des activités domestiques.[.] [L]\u2019inégalité dans la société n\u2019est pas une question quantitative qui peut être réglée par le rehaussement des conditions d\u2019emploi des femmes \u2013 pourcentage de femmes bénéficiant des mêmes conditions d\u2019emploi et de salaire que les hommes, indépendance économique.La recherche de l\u2019égalité en emploi crée de nouvelles inégalités qui rendent plus difficile la solidarité entre femmes, comme c\u2019est le cas entre les femmes et les hommes.Dans cet ouvrage, je n\u2019ai pas abordé spécifiquement le rôle joué par le phénomène de la racisation-ethnicisation \u2013 crucial dans l\u2019histoire du travail aux États-Unis.Ce phénomène mérite une analyse séparée, car les différentes formes de la domination et de la discrimination donnent lieu à des expériences différentes.Je me contenterai ici de souligner, avec Patricia Purtschert et Katrin Meyer, que tout discours éman - cipateur est lui-même marqué par une dimension hégémonique, qui apparaît lorsqu\u2019on fait ressortir la particularité inhérente à la norme.« Parce qu\u2019être blanc correspond à la position apparemment neutre, l\u2019exigence de ne pas probléma- tiser la \u201crace\u201d a différentes conséquences : l\u2019expérience que font les femmes blanches de la racialisation, qui n\u2019est pas nommée parce qu\u2019elle est conforme à la norme, est toujours implicitement présente.En revanche, on demande aux femmes de couleur de prendre leurs distances par rapport à leurs propres expériences afin de pouvoir s\u2019identifier à la position des Blanc.he.s3.» C\u2019est ce que dénonce bell hooks tout au long de son ouvrage publié en 1984, à partir de son expérience de femme noire avec des féministes blanches.Celles-ci, note-t-elle, ont relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 39 REGARD Le Genre de L\u2019éMancipation ouvrière EXTRAITS Rolande Pinard, sociologue, membre du comité de rédaction de Relations depuis 15 ans, a fait paraître en octobre L\u2019envers du travail.Le genre de l\u2019émancipation ouvrière (Lux, 2018).Après La révolution du travail.De l\u2019artisan au manager (Presses universitaires de Rennes, 2000 et Liber, 2000 et 2008), elle s\u2019intéresse cette fois à la participation des femmes aux luttes ouvrières comme moyen d\u2019émancipation.Nous publions ici des extraits1 de sa conclusion.Rolande Pinard D\u2019 commencé à inclure une critique du racisme dans leurs discours, mais « non pas parce que des femmes noires avaient attiré l\u2019attention sur ce fait (cela avait été fait dès les débuts du mouvement), mais à la suite de l\u2019apport de femmes blanches venant valider ces discussions, un processus révélateur du fonctionnement même du racisme4.» Mon analyse étant consacrée aux rapports des femmes au travail, sans référence à la couleur de leur peau, l\u2019analyse et les conclusions s\u2019appliquent à des femmes blanches.Cela ne les invalide pas, mais il faut rappeler qu\u2019elles reflètent la particularité inhérente à la norme, qu\u2019elles n\u2019épuisent pas le sujet.En même temps, mon analyse critique du travail et de l\u2019emploi est fondée sur le fait que toutes les femmes (blanches) n\u2019en font pas la même expérience.Cette analyse me mène à conclure que l\u2019accès des femmes au travail \u2013 à l\u2019activité rémunérée subordonnée à un.e employeur.e \u2013 ne peut être associé à leur libération comme l\u2019affirme Margaret Maruani : « Dans le monde du travail, l\u2019égalité des sexes piétine.Les femmes sont toujours embourbées dans un marécage d\u2019inégalités stagnantes et rebelles.En matière de liberté, en revanche, le chemin parcouru est immense : l\u2019accès de la majorité des femmes à l\u2019autonomie économique est une conquête vers la liberté.Une conquête inachevée, mais tangible, évidente, attestée.Le débouché actuel \u2013 et provisoire \u2013 de la féminisation du salariat n\u2019est pas l\u2019égalité des sexes, mais la liberté des femmes5.» Si l\u2019égalité entre les sexes piétine, celle entre les femmes recule.La féminisation du salariat et l\u2019augmentation de l\u2019offre de force de travail qui s\u2019ensuit ont plutôt provoqué une baisse dans le traitement des hommes, ce qui a entraîné une certaine égalité dans l\u2019exploitation.Mais il reste que, pour les femmes, sous le régime d\u2019emploi en vigueur dans les pays occidentaux, l\u2019égalité du point de vue de l\u2019emploi ne peut que signifier être inégalement égales.Quant à la liberté des femmes, de quelle liberté, et de quelles femmes parle-t-on ?Dans le cadre de la mondialisation capitaliste, on peut difficilement soutenir que la majorité d\u2019entre elles à travers le monde ont accédé à l\u2019autonomie économique.L\u2019extension de l\u2019exploitation du travail provoquée par les délocalisations d\u2019entreprises vers des pays du Sud, le recours à une main-d\u2019œuvre migrante sans droits de citoyenneté, notamment pour accomplir les tâches domestiques dont des femmes nanties du Nord se sont émancipées, ne peuvent être associés à un débouché sur la liberté des femmes.Manifestement, cette évaluation de Maruani reflète la particularité inhérente à la norme de femmes blanches de pays dits riches.Mais même là, la marche des femmes salariées vers la liberté apparaît bien illusoire, compte tenu des transformations du travail et de l\u2019emploi dont il a été question dans cet ouvrage.[.] Ce n\u2019est que comme membres de communautés politiques que les êtres humains peuvent revendiquer et exercer des droits.Les femmes n\u2019ont pas des droits en tant que femmes, ni en tant qu\u2019êtres humains mais en tant que membres d\u2019une collectivité politique.C\u2019est ce qui leur a été historiquement nié.[.] « L\u2019émancipation, c\u2019est la sortie d\u2019une minorité.[.] Éman - ciper les travailleurs, ce n\u2019est pas faire apparaître le travail comme principe fondateur de la société nouvelle, mais faire sortir les travailleurs de l\u2019état de minorité, prouver qu\u2019ils appartiennent bien à la société, qu\u2019ils communiquent bien avec tous dans un espace commun ; qu\u2019ils ne sont pas seulement des êtres de besoin, de plainte ou de cri, mais des êtres de raison et de discours, qu\u2019ils peuvent opposer raison à raison et construire leur action comme une démonstration6.» Jacques Rancière rappelle ici que l\u2019émancipation des travailleurs \u2013 mais aussi des travailleuses, des femmes \u2013 est un phénomène radicalement différent de l\u2019émancipation par le travail.Rancière affirme que l\u2019émancipation, comme sortie d\u2019une minorité, implique de partir de l\u2019égalité, pour la prouver.« Qui part à l\u2019inverse de la défiance, qui part de l\u2019inégalité et propose de la réduire, hiérarchise les inégalités, hiérarchise les priorités, hiérarchise les intelligences et reproduit indéfiniment de l\u2019inégalité7.» [.] La preuve de l\u2019égalité comme exercice de la liberté doit toujours être mise en acte pour exister.C\u2019est un acte par lequel ceux et celles qui ne sont pas comptés se ma - nifestent, deviennent visibles, sortent du privé où on les a enfermés.C\u2019est là le plus grand apport des mouvements féministes.L\u2019égalité est une manifestation politique, pas un gain économique.[.] 40 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 REGARD 1.Les extraits sont tirés des pages suivantes : 344-345, 348, 351-354.2.S.Rousseau, « L\u2019égalité hommes-femmes : un outil d\u2019augmentation générale du temps de travail ?», Revue française de socio-économie, no 2, 2008, p.5.3.P.Purtschert et K.Meyer, « Différences, pouvoir, capital.Réflexions critiques sur l\u2019intersectionnalité », dans Elsa Dorlin (dir.), Sexe, race, classe.Pour une épistémologie de la domination, Paris, PUF, 2009, p.133.4.b.hooks, Feminist theory, from margin to center, Boston, South End Press, 1984, p.51.5.M.Maruani, Travail et emploi des femmes, Paris, La Découverte, 2003, p.108 (je souligne).6.Jacques Rancière, Aux bords du politique, Paris, Gallimard, 2004, [1998], p.90.7.Ibid., p.95. relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 41 Joseph E.Mulligan* L\u2019auteur, jésuite américain, vit au Nicaragua depuis 1986 u moment de la guerre du vietnam, nous étions nombreux à être conscients que l\u2019impéralisme américain avait remplacé celui de la France, après la défaite de celle-ci à Diên Biên Phu en 1954.Cela a nourri l\u2019opposition massive à cette guerre.La plupart des Américains n\u2019aiment pas cette idée que leur gouvernement soit impérialiste.Or, nous voyions cette réalité s\u2019imposer, et pas seulement au vietnam, mais aussi en république dominicaine, en Haïti et au nicaragua, entre autres.Les élections prévues par les Accords de Genève n\u2019eurent jamais lieu au vietnam, puisqu\u2019il était connu que Ho Chi Minh, alors secrétaire général du Parti communiste, les aurait remportées.Les états-Unis intervenaient dans la politique intérieure d\u2019un pays souverain \u2013?o?ciellement au nom de la promotion de la démocratie, mais bien davantage au nom du développement du capitalisme, dans les faits.non seulement l\u2019intervention américaine était-elle injuste dans ses fondements et ses objectifs, mais la conduite de la guerre violait les principes de la «?guerre juste?» \u2013?en particulier celui de l\u2019immunité des civils.Des centaines de milliers de civils vietnamiens étaient abattus lors de massacres menés par les troupes américaines (celui de My~ Lai étant l\u2019un des plus connus), puis ensuite lors des attaques aériennes décidées sous l\u2019administration nixon.en tant que jeune séminariste jésuite, je me suis alors demandé si j\u2019en faisais assez pour m\u2019opposer à cette guerre génocidaire.J\u2019avais pris part à des manifestations et écrit des articles, et j\u2019avais même retourné ma carte de conscrit au gouvernement pour lui signi?er ma non-coopération dans cette guerre.Le jésuite Daniel Berrigan1 et son frère Philip étaient les opposants chrétiens à la guerre les plus connus, ayant détruit des ?ches de conscrits lors d\u2019actions de désobéissance civile non-violente, en mai 1968.J\u2019avais lu leurs déclarations et entendu leurs discours.Lorsque j\u2019ai été invité à participer à de telles actions, j\u2019ai consacré beaucoup de temps à la prière et au discernement, puis je me suis décidé.Plusieurs rencontres ont pavé la voie à ma participation à l\u2019action du groupe des 15 de Chicago (les «?Chicago 15?»), en 1969.nous avons forcé l\u2019entrée des bureaux de recrutement de tout le sud de Chicago pour dérober tous les documents qui auraient conduit des milliers de jeunes hommes à tuer et à être tués au vietnam, et les avons brûlés derrière l\u2019édi?ce fédéral qui abritait tous ces bureaux.Puisque notre intention était de faire un acte public de protestation et de désobéissance civile, nous n\u2019avons pas fui et nous nous sommes soumis à notre arrestation.Au terme du procès qui eut lieu en 1970, j\u2019ai été condamné à deux années de réclusion dans une prison fédérale \u2013?une bonne occasion d\u2019étudier les épîtres de Paul et d\u2019autres éléments des écritures exigés dans le parcours jésuite.Ainsi ai-je pu être ordonné prêtre en 1973, un an après ma sortie de prison.Les écritures saintes m\u2019ont inspiré et renforcé dans ma décision de faire face aux conséquences de mes gestes.il est devenu clair à mes yeux que l\u2019action prophétique pour la justice et la paix était une exigence essentielle de l\u2019amour chrétien \u2013?elle visait à éliminer et à réduire les causes de la sou?rance.C\u2019est cette même action qui fut la cause de la passion et de la mise à mort de Jésus.son geste le plus spectaculaire fut l\u2019expulsion des marchands du temple, relatée dans les évangiles (voir Marc 11,?15-10).On y voit Jésus violer la propriété privée, renverser les tables des changeurs d\u2019argent et les sièges des marchands de pigeons.C\u2019était une sorte de «?Occupons le temple?» en son temps, une prise de possession non violente du temple.Plusieurs actions de ce type ont depuis consisté à bloquer, au moins partiellement ou symboliquement, les temples de la guerre que sont le Pentagone, de grandes entreprises qui pro?tent de la guerre, des sites d\u2019armement nucléaire, le tout pour empêcher qu\u2019on fasse des a?aires avec la mort.si les tables renversées étaient la propriété du temple, cela rendait Jésus responsable de la destruction de biens publics, une accusation lancée de manière similaire à ceux et celles qui ont détruit des ?ches de conscrits pendant la guerre du vietnam, ainsi qu\u2019à ceux et celles qui, dans le mouvement Plowshares \u2013?un mouvement paci?ste anti-nucléaire?\u2013, ont endommagé des armes nucléaires dans leur lutte pour le désarmement, s\u2019inspirant d\u2019une parole biblique?: «?ils briseront leurs épées pour en faire des socs de charrue (plowshare)?» (isaïe 2,?4).L\u2019action de Jésus au temple constituait de la désobéissance civile?: il a posé un geste qui était techniquement illégal, il l\u2019a fait ouvertement et il n\u2019a pas essayé de fuir ou d\u2019échapper aux conséquences.il a donné un sens prophétique à son action?: «?Ma Maison sera appelée une Maison de prière, mais vous, vous en faites un repaire de brigands?» (Matthieu 21, 12-13).Jésus a accusé d\u2019exploitation et de corruption non seulement ceux qui vendaient dans le temple, mais aussi les autorités qui leur en donnaient la permission.À plusieurs autres occasions, Jésus a violé la lettre de la loi, par exemple en soignant des personnes le jour du sabbat, ému par leur sou?rance et agissant selon la loi première de l\u2019amour du prochain.C\u2019est ce qui motive encore aujourd\u2019hui de nombreux militants, hommes et femmes, de la résistance non-violente.* traduit de l\u2019anglais par Catherine Caron.1.Lire Gregory Baum, «?Les frères Berrigan?», Relations, no 743, septembre 2010.Mon engagement contre la guerre du Vietnam Sur lEs pas d\u2019Ignace 42 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 ObserVationS à la fRontièrE \u2022 ChroNique poéTique Aluminia, 2015, image composite, dimensions variables relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 43 C\u2019est d\u2019abord une force qui tire, un trou désengourdi qui resserre la poitrine et dont les battements se propagent jusqu\u2019aux mains, à leurs actes précis, et aux lèvres qui suivent, les paroles échappées comme pour calquer le corps qui se dé?le et déjà se dirige vers ce qui appelle le fond muet de ses organes.L\u2019orgueil en ressac des hontes mime un détachement autonome, la possibilité d\u2019un suspens, une feinte impensée tant la con?guration souhaitée \u2013?c\u2019est-à-dire habituelle?\u2013 s\u2019est incrustée au tréfonds des muscles, si bien qu\u2019elle ?nit par oublier les chorégraphies qui la hantent?: l\u2019air de rien se véri?ant dans le miroir, le bras tendu vers ce qui comblera la faille, l\u2019angle de la lame qui tranche le fruit, l\u2019itinéraire qui nous emprunte.Mieux vaut alors ne pas se demander si c\u2019est la répétition que l\u2019on désire depuis le bercement régulier qui consolait les coliques de nos chairs cadettes, ou si c\u2019est le désir, qui à force de ce qu\u2019on lui cède, à force du vide qu\u2019on ne lui tolère pas, emprunte son cri à la répétition, son asservissement familier.Les gestes sont toujours les mêmes?: ils portent l\u2019urgence des choses brisées, pourtant, rien ne s\u2019y répare.Au moindre décalage, les doigts tremblent et les pupilles s\u2019agitent en proies \u2013?un objet déplacé, une partie remise, un pas de travers su?rait alors à inaugurer l\u2019e?ondrement du monde.en proies texte?: Olivia Tapiero photo?: Léa Trudel DES CÉRÉMONIES IL NE RESTERA QUE LA COMPULSION RALENTIE DE NOS AMOURS QUE DES PHRASES ABANDONNÉES TELLES DES PEAUX DE MUES TRANSPARENTES ET SÈCHES CONCAVITÉS INTACTES JUSQU\u2019AU PROCHAIN CORPS QUI LES REMPLIRA LIVRÉ COMME D\u2019AUTRES AVANT LUI À L\u2019ÉTROITESSE DU SCÉNARIO QUI LE PRÉCÈDE DES RÉPLIQUES QUI LE RÉCLAMENT DES RÔLES QUI L\u2019ESPÈRENT COMME DES CHIENS DE BATTUE je suis un chien pas même une chienne j\u2019ai perdu mon sexe dans l\u2019attente à présent j\u2019observe le téléphone vibrer sur la table je laisse sonner trois ou quatre fois pour faire mine d\u2019être autre chose qu\u2019un chien il nous faudra articuler une désinvolture impeccable un bonjour juste assez fragile pour inspirer la tendresse juste assez assuré pour qu\u2019on lui crache dessus il nous faudra nous parer de textiles, de signaux habiter la démarche adéquate disposer des intérieurs comme il se doit il nous faudra exécuter les gestes faire le plein d\u2019essence savonner la peau, astiquer la cuisine arracher la gale, réciter la prière, trouver l\u2019ordre des choses véri?er trois fois que la porte soit verrouillée comme un écran ou un visage qu\u2019on en?le à défaut de franchir le seuil 44 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 L\u2019auteure est théologienne elon la légende.?», c\u2019est ainsi que commence le récit de la fondation de la mosquée d\u2019Omar ibn Al Khatab, à Jérusalem.Cette légende, qui ébranle nos conceptions des relations entre musulmans et chrétiens, vaut la peine d\u2019être écoutée.en l\u2019an 638, lors de la conquête paci?que de Jérusalem par Omar ibn Al Khatab, deuxième calife de l\u2019islam, le patriarche sophronius invita ce dernier à prier dans l\u2019église de la résurrection1.Le calife déclina l\u2019invitation, de crainte de créer un précédent qui menacerait le statut de l\u2019église en tant que lieu de culte chrétien.il pria plutôt à l\u2019extérieur de l\u2019église, et c\u2019est en cet emplacement qu\u2019aurait été construite une mosquée.Un pacte aurait alors été établi, le «?pacte d\u2019Omar», selon lequel les musulmans ne devaient venir prier dans l\u2019église de la résurrection qu\u2019un par un, sans s\u2019y réunir en groupe pour prier et sans y faire l\u2019appel à la prière.Cette légende est bien davantage qu\u2019une histoire de rivalité et de «?chacun chez soi?».il n\u2019y est pas question de con?it, tout au contraire?; car en e?et, la relation y est le critère pour établir les lieux de culte.si la prière compromet l\u2019existence de l\u2019autre, elle doit se déplacer, au sens propre et au sens ?guré.La prière et le rite sont subordonnés à la relation et ne doivent pas être brandis comme des instruments de conquête.même en situation d\u2019occupation.La légende va aussi au-delà de notre conception des «?identités?».Le calife fait bien plus qu\u2019un accommodement raisonnable pour respecter l\u2019identité de l\u2019autre.Ces termes relèvent de notre vision moderne du monde.Pour comprendre son geste, il faut se reporter en un monde où la relation à l\u2019autre est intrinsèquement liée à la relation à l\u2019Autre.Musulmans et chrétiens ont ici en commun une conception théologique du monde qui inclut le «?tiers?» dans leurs relations.Leurs théologies, leurs conceptions de l\u2019Autre, dépassent leur religion et leurs cultes.C\u2019est pourquoi le calife se retire et impose à ses coreli - gionnaires de se restreindre dans leur enthousiasme de vainqueurs.La relation à l\u2019autre ne sera pas dé?nie de façon binaire \u2013?eux, les vaincus devant se soumettre, et nous, les conquérants pouvant légitimement occuper les lieux de culte des in?dèles.selon leurs théologies, la relation à l\u2019autre est garante de la prière devant l\u2019Autre.La prière n\u2019est pas une ?nalité?: c\u2019est la façon de prier qui est une ?nalité.Le rite ne vaut qu\u2019en tant que régulation de la relation à l\u2019autre et à l\u2019Autre.Les rites, dans une société non séculière, ne peuvent ainsi être réduits à des gestes rigides et aliénés.La légende signale que les rites et les prières d\u2019une religion ne disent pas tout de l\u2019Autre?: d\u2019autres langages pour dire l\u2019innommable doivent être écoutés.Car qui peut prétendre dire le tout sur l\u2019Autre?Chacun révèle une parole sur l\u2019Autre à partir de son lieu.et pour entendre dans sa parole quelque chose de di?érent sur l\u2019Autre, il faut se déplacer et s\u2019ouvrir.À Jérusalem, la mosquée d\u2019Omar est littéralement située en face de l\u2019église de la résurrection.De même qu\u2019à Bethléem, la mosquée d\u2019Omar est aussi en face de l\u2019église de la nativité.La même légende ?otte d\u2019une ville à l\u2019autre et je ne tenterai pas d\u2019établir qui dit vrai.Car cette légende dit vraiment quelque chose de la relation entre les musulmans et les chrétiens qui persiste en ces lieux jusqu\u2019à aujourd\u2019hui.il y est signalé que la prière n\u2019y est pas tant un rite qu\u2019une parole adressée au «?tiers?» qui engage les sujets entre eux.Prier est alors tenir parole dans la relation.ne pas tenir parole détruirait la relation \u2013?ce qui signale bien leur lien vital.La construction de la mosquée face à l\u2019église montre que chacun peut vivre en honorant ce qui a été forgé dans le don de la parole.La prière et les rites sont des paroles et des gestes qui ne disent pas tout.ils ne décrivent pas la réalité et ne transmettent pas d\u2019information.Ce sont des paroles et des gestes décalés de la vie quotidienne qui mettent en scène l\u2019enjeu même des médiations entre les humains.Ultimement, on n\u2019y parle que des conditions de la relation, ce qui est l\u2019essentiel de la vie.Le sujet y est renvoyé à lui-même, à sa relation à l\u2019autre et à sa relation à l\u2019Autre?: «?Pardonne-nous nos o?enses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont o?en- sés.?» tout est là?: comment lier ces trois pôles ensemble?Cette légende dit que Dieu n\u2019est ni ici ni là.il ne se tient qu\u2019au cœur d\u2019une parole qui le dit «?plus grand?».il n\u2019est ni «?plus grand que nous et que l\u2019univers?», ni «?le plus grand?».il ne peut être inscrit dans un ordre de grandeur.La prière musulmane ne dé?nit pas Dieu.elle ouvre plutôt les conceptions du temps, de l\u2019espace et des savoirs qui ne peuvent l\u2019enfermer.elle ouvre la parole, qui, une fois dite, transforme le sujet.Celui qui donne et qui pardonne ouvre et renouvelle toute chose.C\u2019est ainsi que la parole adressée à l\u2019Autre donne corps à nos relations.et alors, l\u2019on peut vivre ensemble, dans l\u2019ouverture.C\u2019est ce que dit la légende.Ce n\u2019est peut-être qu\u2019une légende, mais elle dit quelque chose de la relation singulière et originale entre les musulmans et les chrétiens en Palestine.C\u2019est un mythe fondateur d\u2019une relation.«S questions de sens Anne Fortin Les rites donnent corps à la relation 1.selon l\u2019appellation des chrétiens de rite orthodoxe.Les catholiques l\u2019appellent église du saint-sépulcre. Manuel de l\u2019antitourisme RODOLPHE CHRISTIN Montréal, Écosociété, 2017, 144 p.vec ce court essai, le sociologue et voyageur rodolphe Christin entend, selon ses propres mots, «?contribuer à attirer l\u2019attention sur le désastre touristique?» (p.9).C\u2019est que le tourisme demeure, bon an mal an, l\u2019une des plus ?orissantes industries mondiales, et ce, depuis des décennies.Or, sa croissance soutenue, généralement applaudie dans nos sociétés, n\u2019est possible qu\u2019au prix de la destruction inquiétante de milieux et de modes de vie à l\u2019échelle de la planète.L\u2019auteur de L\u2019usure du monde (L\u2019échappée, 2014) est catégorique?: «?il faudra bien un jour sortir de la société touristique pour faire cesser la touristi?cation du monde?» (p.85).sortir, un jour, de l\u2019économisme ambiant et de ses illusions.Faisant le lien entre le tourisme ravageur et le sacro-saint concept de développement, dont le projet \u2013?sans cesse revampé?\u2013 a conquis le monde et les esprits depuis un demi-siècle, Christin dénonce plus précisément l\u2019emprise de l\u2019action managériale sur l\u2019univers du voyage.«?Prétendument étayé scienti?- quement, le management, en tant que discipline, s\u2019applique à transformer les espaces existentiels en argent, la vie en protocoles, les espaces en parcs de divertissement, même si parfois la pédagogie est invoquée pour donner à l\u2019affaire plus de sérieux.Le management dirige, indique, ordonne, parfois brutalement, d\u2019autres fois avec le sourire car, en bon commercial, il sait être vendeur?» (p.56), déplore celui qui travaille dans le secteur de la formation professionnelle.sous sa plume désolée, la planète nous apparaît mise en production, aménagée et balisée dans ses moindres parcelles à des ?ns de divertissement par des promoteurs et consommée par la minorité qui en a les moyens.Questionnant le sens du travail salarié, rattaché au concept des vacances payées, il arrive à ce constat?: le devoir de loisir est aujourd\u2019hui le corrélat du devoir de travail.Partie prenante de l\u2019ordre social, écrit-il, le tourisme récompense nos activités productives et permet «?d\u2019accéder aux mirages de la qualité de vie?» (p.61) sur une planète pourtant plus polluée que jamais.Au cœur de ses pratiques et de ses mises en scène, la mobilité vient se confondre avec la liberté, «?même si le conformisme en est la destination?» (p.106)?! Mais alors, comment «?s\u2019évader du tourisme?» lui-même?C\u2019est là le titre et l\u2019objet du dernier chapitre du livre.Dans une perspective de moindre mal, il dessine quelques avenues à prendre collectivement pour atténuer le désastre touristique?: valoriser systématiquement «?les équilibres relationnels existants?» dans les sociétés locales soumises au tourisme?en s\u2019assurant que les activités touristiques y soient bien intégrées?; favoriser la diversi?cation des activités des habitants pour éviter la dépendance au tourisme?; également, favoriser la mise sur pied d\u2019une «?veille écologique?» pour minimiser la pression sur l\u2019environnement.empruntant à l\u2019attitude du non-agir taoïste et à la leave no trace attitude nord-américaine, il demande?: «?Disparaître plutôt qu\u2019apparaître partout, n\u2019est-ce pas la voie qu\u2019il serait bon d\u2019emprunter?» (p.94).se fondre dans le monde avec une plus grande conscience, tel est son appel.Christin pousse plus loin la ré?exion philosophique et sociologique.«?notre relation au tourisme et la nécessité vitale de partir interroge la qualité de notre vie quotidienne?» (p.86), croit-il.il nous faut arriver à transformer en profondeur la vie de tous les jours a?n de la rendre moins insatisfaisante.Dans son annexe intitulée «?Le tourisme enfermé?», bonus de cette réédition de l\u2019ouvrage, il invite à ré?échir au regard que nous posons sur le monde qui nous entoure et à renouveler notre sensibilité et notre attention a?n que se dévoilent à nous la poésie, la richesse et l\u2019altérité dans l\u2019ordinaire.Benoit Rose InterReconnaissance La mémoire des droits dans le milieu communautaire au Québec FRANCINE SAILLANT ET ÈVE LAMOUREUX (DIR.) Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2018, 336 pa Déclaration universelle des droits de l\u2019homme date de 1948.La Charte québécoise des droits et libertés date de 1975 et celle du Canada, de 1982.théoriquement, les citoyens et citoyennes sont égaux et jouissent des mêmes droits.en pratique toutefois, certaines catégories de personnes sont oubliées, marginalisées, exploitées, méprisées.C\u2019est à elles que se consacrent Francine saillant et Ève Lamoureux dans ce livre sur la mémoire de la conquête des droits de ces personnes au Québec.Les auteures ont retenu six champs d\u2019exploration : le mouvement des femmes, les personnes LGBt (lesbiennes, gaies, bisexuelles, tran- sexuelles), les droits en santé mentale, l\u2019émancipation dans le champ des handicaps, l\u2019immigration, l\u2019art et l\u2019action culturelle.Le travail de recherche s\u2019est réparti sur cinq ans et a groupé une vingtaine de chercheurs, d\u2019étudiants et d\u2019assistants de recherche.Chaque équipe (une pour chaque champ d\u2019exploration) a élaboré son document de départ, puis l\u2019a soumis relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 45 RecensionS \u2022 livres à un séminaire élargi formé de personnes expertes ou issues du milieu concerné pour valider et compléter les recherches.La méthodologie est bien exposée en annexe.Amorcé dans un contexte où le gouvernement Harper cherchait à démanteler les mouvements sociaux, «?l\u2019objectif précis du projet a été au ?nal de cerner les repères de l\u2019apport du mouvement communautaire à la société québécoise depuis 50 ans dans les secteurs de son intervention qui touchent des groupes minorisés.La logique qui a présidé au choix des secteurs était de retenir les groupes qui pouvaient se rapprocher assez directement de ceux qui sont associés aux nouveaux mouvements sociaux?» (p.12).Chaque rapport-synthèse fait donc le point sur son champ d\u2019intervention, évoque les luttes et les tensions qui ont ponctué une histoire complexe et plurielle, la sortie de l\u2019ombre d\u2019un groupe, les e?orts de reconnaissance des autres acteurs et causes du milieu communautaire.Le style très académique de certains rédacteurs est parfois très di?cile à lire, alors qu\u2019à l\u2019inverse, les citations de personnes consultées sont parfois trop vagues et trop générales.il convient de signaler la section «?raisons d\u2019agir?» (p.79-96) et «?s\u2019in - venter?» (p.?265-282) qui contiennent des photos et des témoignages visuels très précieux.Le document contient aussi une quinzaine de courts textes qui précisent des concepts et o?rent en deux ou trois pages un aperçu des enjeux (minorité, discrimination, corps, solidarité, etc.).J\u2019ai particulièrement aimé le texte de Lourdes rodriguez del Barrio, intitulé : «?Alternatives.Ouvertures des horizons et des possibles?».Au ?nal, un véritable legs témoignant de l\u2019histoire des mouvements sociaux au Québec.Chaque dossier constitue en soi un rapport complet qui mérite d\u2019être étudié pour lui-même et qui peut nourrir la mémoire collective du groupe concerné.Cela donne un livre imposant qui aurait pu avoir 1000 pages si les caractères avaient été moins petits?! incidemment, il convient de féliciter particulièrement Danielle Motard pour la conception graphique et la mise en pages, qui donnent beaucoup de rythme à un ouvrage qui, autrement, aurait risqué d\u2019être un peu austère.Fait à noter, une exposition s\u2019appuyant sur cette recherche a lieu à l\u2019écomusée du ?er monde, à Montréal, jusqu\u2019au 3 février 2019.André Beauchamp Désobéir FRÉDÉRIC GROS Paris, Albin Michel, 2017, 268 p.e livre part d\u2019un constat qui nous interpelle : nous connaissons les raisons pour lesquelles il serait justi?é, voire urgent de désobéir (creusement des inégalités, détérioration de l\u2019envi - ronnement.), mais cela semble plus simple à dire qu\u2019à faire.en d\u2019autres mots, «?pourquoi est-il si facile de se mettre d\u2019accord sur la désespérance de l\u2019ordre actuel et si di?cile, pourtant, de lui dé - sobéir?» (p.?19)?Le titre d\u2019un seul mot, présenté en 2 couleurs \u2013?Dés en jaune, obéir en blanc?\u2013 sur la couverture, nous invite à lire simultanément les mots dé - sobéir et obéir car, pour l\u2019auteur, il faut d\u2019abord poser la question de l\u2019obéissance pour bien comprendre les enjeux politiques de la désobéissance et la tension éthique au cœur de l\u2019humain.L\u2019obéissance est habituellement considérée comme une vertu civique, un vecteur d\u2019humanisation ouvrant la voie à la vie en commun, loin du désordre des pulsions égoïstes.Dans cet essai percutant, Frédéric Gros prend un chemin inverse et place la désobéissance au cœur de l\u2019humanité et de la démocratie.en se référant entre autres aux ?gures iconiques de la désobéissance que sont Antigone, La Boétie et thoreau, de même qu\u2019au procès d\u2019eichmann, ce spécialiste de la pensée de Foucault entend redonner ses lettres de noblesse à la désobéissance, qu\u2019elle soit transgression, résistance, rébellion, dissidence ou désobéissance civile.Parallèlement, il s\u2019intéresse à ce qu\u2019il appelle une «?stylistique de l\u2019obéissance?» di?érenciée selon quatre «?foyers de sens?»?: la soumission, la subordination, le conformisme et le consentement.Distinguons-les sommairement.Devant la puissance de la contrainte, la soumission est le paradigme de l\u2019obéissance passive.À la suite de La Boétie, l\u2019auteur nommera «?surobéissance?» cette propension à obéir plus que ne l\u2019exige une situation de soumission et «?c\u2019est cet excès d\u2019obéissance qui fait tenir le pouvoir politique?» (p.?66).Lorsque l\u2019obéissance se fait dans le cadre d\u2019une relation hiérarchique en présence d\u2019une autorité considérée comme légitime, l\u2019auteur parle alors de subordination?: c\u2019est l\u2019enfant qui obéit à ses parents ou le Concordia Ordinata de saint-Augustin, où chacun est à sa place.Passant d\u2019un commandement vertical à un alignement horizontal, le conformisme est une forme 46 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 RecensionS \u2022 livres plus insidieuse d\u2019obéissance qui produit et qui est le produit de l\u2019habitude.C\u2019est le confort et l\u2019indi?érence dans l\u2019anonymat du «?On?».Frédéric Gros distingue le conformisme de la tradition ancrée dans les coutumes et les rites («?ici on fait comme ça?»), du conformisme moderne producteur d\u2019individus standardisés, d\u2019automates consommateurs.La dernière forme d\u2019obéissance est plus complexe parce que plus rationnelle.Le consentement revêt une dimension contractuelle et citoyenne qui, en dernière analyse, renoue avec le pacte fondateur permettant de «?faire société?».Dès lors, en rappelant l\u2019exigence démocratique de liberté, d\u2019égalité et de solidarité, la désobéissance civile peut être envisagée comme une réactivation du contrat social, une façon de démocratiser la démocratie, trop souvent con?née à des ornières procédurales : «?La démocratie, ce n\u2019est pas tant un régime politique parmi d\u2019autres qu\u2019un processus critique qui les traverse tous et les oblige précisément à être \u201cplus démocratiques\u201d?» (p.?160).en dé?nitive, comme le disait thoreau, la désobéissance s\u2019enracine dans un travail éthique sur soi et c\u2019est donc au devoir envers soi-même qu\u2019en appelle l\u2019auteur.Ce moment éthique ou sursaut de conscience passe par la connaissance de soi, comme l\u2019enseignait jadis socrate, un soi qui ne désigne pas la quête individualiste d\u2019une singularité, mais plutôt la source d\u2019humanité qui est ouverture et responsabilité devant l\u2019autre.Désobéir, c\u2019est alors obéir à cette part de soi, ce qui faisait dire à thoreau?: «?si je ne suis pas moi, qui le sera?» et personne ne pourra désobéir à ma place.Dans le contexte actuel, la synthèse claire, riche et documentée de Frédéric Gros mérite le détour, autant pour enrichir un questionnement éthique et politique que pour stimuler l\u2019engagement citoyen.Anne-Marie Claret Andalucía, l\u2019histoire à rebours GILLES BIBEAU Montréal, Mémoire d\u2019encrier, 2017, 196 p.oici un livre qui, au premier abord, déconcerte.On y trouve beaucoup d\u2019histoire, mais ce n\u2019est pas un livre d\u2019histoire.il se présente comme un récit de voyage, mais l\u2019esprit du voyageur parcourt les siècles, il se met en scène feuilletant des archives, fréquentant des colloques : voilà un type de voyageur qu\u2019on voit rarement dans la littérature.Mais voyageur il l\u2019est certainement, car on le voit aussi déambuler à travers les rues, emprunter les transports, tâter de l\u2019ambiance des villes, discuter avec les habitants des lieux, contempler les monuments et goûter la cuisine locale.Gilles Bibeau, anthropologue, est sensible au passé des lieux qu\u2019il visite, il interrelations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 47 RecensionS \u2022 livres roge la mémoire, les traces du passé dans le présent et les liens vivants qui nous unissent à lui par le désir?: «?Ce que nous appelons le passé n\u2019est jamais qu\u2019un grand théâtre d\u2019ombres qui surgit à partir de quelques restes dont le sens n\u2019est pas toujours clair?» (p.13).L\u2019auteur nous o?re ses ré?exions en trois chapitres portant sur trois villes emblématiques de l\u2019Andalousie : Cordoue, séville et Grenade.sa Cordoue rappelle bien sûr le thème de la coha - bitation des trois religions \u2013?islam, judaïsme, christianisme?\u2013 dans l\u2019espagne médiévale, mais sous sa plume, elle est d\u2019abord une ville de philosophes.On y retrouve sénèque, Maïmonide, ibn rushd et ibn Khaldun.Bibeau s\u2019intéresse aussi aux débats qui, au XXe siècle, ont fait rage chez les intellectuels espagnols sur la dé?nition de l\u2019«?être espagnol?» et de la place occupée par l\u2019Al-Andalus (région d\u2019espagne correspondant plus ou moins à l\u2019Andalousie actuelle, sous domination musulmane de 711 à 1492) dans l\u2019identité espagnole.Le chapitre sur séville déplace les thèmes d\u2019observation.séville évoque la colonisation espagnole de l\u2019Amérique, la catastrophe démographique qu\u2019elle a provoquée chez les peuples autochtones, ainsi que les fastes et misères du siècle d\u2019or espagnol.À séville, Bibeau ré?échit au sévère catholicisme tridentin des peintres et à la canaille des bas- fonds de séville à travers les écrits de Lope de vega et de Cervantès, deux versants d\u2019une société gorgée de l\u2019or des Amériques.il s\u2019interroge aussi longuement sur Christophe Colomb et les sentiments mystiques qui l\u2019habitaient, sur les pauvres espagnols ?oués par les promesses des colonisateurs.il présente longuement Bartolomé de Las Casas, qui a voulu défendre les indiens contre les abus des siens.La dénonciation virulente que Las Casas ?t des mécanismes de la colonisation, récupérée par les puissances rivales de l\u2019espagne, s\u2019est par la suite retrouvée au cœur de bien des polémiques sur l\u2019identité nationale espagnole.C\u2019est à Grenade que Bibeau relie ses questionnements sur l\u2019Al-Andalus à ceux sur l\u2019Amérique.Dans cette ville, on peut non seulement visiter l\u2019Alhambra, mais aussi l\u2019Albaicín, quartier pauvre où les morisques vivaient après la reconquête de la ville par les chrétiens.Bibeau décrit le règne des rois Catholiques \u2013?à la ?n du Xve siècle et avec lesquels s\u2019achève l\u2019Al-Andalus à la reddition du dernier roi musulman, Boabdil, en 1492?\u2013 comme une dérive vers la «?pureté de sang?» et l\u2019inquisition.Le projet des rois Ca - tholiques, dit-il, fut de se défaire du «?pluralisme?».D\u2019où peut-être que les espagnols aient vu la ?gure de l\u2019ennemi dans des indiens étrangers à leur religion.sur ces questions, qui me sont familières, l\u2019historien que je suis est tenté d\u2019être tatillon, tout en étant par ailleurs en accord avec la vision de fond de Bibeau qui pourfend les idéologies fondées sur la pureté et leur caractère mortifère.il m\u2019est di?cile de voir dans la politique des rois Catholiques un projet d\u2019uni?cation absolutiste aussi nettement dé?ni qu\u2019il nous est présenté.C\u2019est faire ?des luttes de pouvoir qui ont entraîné une partie de ces décisions, pas toujours insérées dans des plans à long terme.Mais je demeure impressionné de découvrir une aussi bonne connaissance de l\u2019histoire espagnole, rarement abordée au Québec.Avant d\u2019être un livre d\u2019histoire, c\u2019est une invitation au voyage : voilà qui est réussi.On est pris de l\u2019envie d\u2019aller en Andalousie, le livre de Bibeau sous le bras.Bernard Ducharme 48 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 RecensionS \u2022 livres Le pouvoir de demain Réalisation : Amy Miller Production : Wide Open Exposure et Byron A.Martin Productions Canada, 2017, 76 min.«?Mais aujourd\u2019hui, nous ne pouvons pas nous empêcher de reconnaître qu\u2019une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l\u2019environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres.?» es mots du pape François, extraits de sa lettre encyclique sur l\u2019écologie (Laudato si\u2019, no 49), peuvent parfaitement synthétiser ce documentaire.Parcourant la Palestine, l\u2019Allemagne et la Colombie, nous y rencontrons des hommes et des femmes qui incarnent, à travers leur engagement, l\u2019aspect radicalement social et politique de la question écologique.Les climatologues nous l\u2019annonçaient déjà il y a 30 ans et nous y sommes?: à l\u2019échelle planétaire, 2018 va devenir la troisième année la plus chaude que nous ayons enregistrée.après 2017 et 2016?! La maison commune brûle et nous détournons le regard.Pire, nous poursuivons notre course folle dans un mélange de déni, d\u2019irresponsabilité collective et de cynisme mercantile.toutefois, des poches de résistance se manifestent ici et là et soutiennent l\u2019espoir.C\u2019est ce dont témoigne Le pouvoir de demain, en donnant la parole à des personnes qui remettent en question notre dépendance aux énergies fossiles et dé?ent les structures de pouvoir économique et politique complices de ce modèle extractiviste sans issue.À travers leurs luttes intelligentes et cohérentes pour la justice sociale et climatique, se manifestent des solutions de rechange et des pratiques démocratiques inspirantes.Le documentaire nous présente trois situations où des communautés font face aux urgences environnementales et sociales dans un contexte de combats politiques pour la justice et le respect des droits humains.D\u2019abord, nous découvrons la province riche en pétrole d\u2019Arauca, en Colombie, déchirée par la guerre, où les Autoch - tones et les paysans construisent un processus de paix «?du bas vers le haut?».Leur territoire a été largement militarisé depuis les années 1980, ce qui a entraîné une violation massive des droits, réduit l\u2019accès à la terre et augmenté la répression des mouvements sociaux et des citoyens dans la région.Mais la population s\u2019organise.À travers une radio et un journal communautaires, des débats publics, l\u2019établissement de coopératives, l\u2019élaboration d\u2019un plan d\u2019autosu?sance alimentaire pour contrer la culture délétère de la coca, etc., tout un processus social de conscientisation et de prise en main s\u2019est mis en branle.L\u2019objectif est de contrer des politiques étatiques et militaristes au service des multinationales et de l\u2019oligarchie.Mais surtout, il s\u2019agit de reprendre du pouvoir sur sa destinée collective.ensuite, le ?lm nous emmène en Allemagne, où des militants et militantes poussent leur pays à sortir de sa dépendance aux combustibles fossiles et à achever sa transition vers des énergies renouvelables.Le documentaire nous montre des images de ces immenses et e?royables mines de charbon à ciel ouvert, dans la région de la rhénanie, principale source des émissions de CO2 en europe.Après l\u2019abandon progressif du nucléaire au début des années 2000, l\u2019Allemagne s\u2019est malheureusement tournée vers la ?lière houillère pour produire de l\u2019énergie.L\u2019action citoyenne et militante a permis, jusqu\u2019à maintenant, de contrecarrer la construction d\u2019une vingtaine de centrales électriques au charbon, et ce, par des actions de déso - béissance civile non-violente, un travail d\u2019éducation populaire axé sur la décroissance, une campagne pour que les villes et les institutions publiques retirent leurs investissements du secteur de l\u2019énergie fossile et, en?n, par la création d\u2019un réseau de villages engagés dans le développement durable.La réalisatrice nous entraîne en?n à Gaza, auprès du personnel de l\u2019hôpital Al-shifa, qui essaie de se servir de l\u2019énergie solaire pour lutter contre les pannes électriques quotidiennes pro - voquées par le gouvernement israélien \u2013?une arme parmi tant d\u2019autres dans son arsenal de guerre contre les Pales - tiniens.Le documentaire souligne combien la situation des Gazaouis est su?ocante, immonde, inhumaine et intolérable.On y voit le chirurgien Mohamed Ziara, en plein bloc opératoire, alors que survient une panne de courant.il doit attendre, un moment, que les sources d\u2019énergie d\u2019appoint (génératrices ou piles) se mettent en marche pour poursuivre son intervention sur un patient en état critique.israël a pilonné une partie de la centrale électrique de Gaza en 2004, et coupe régulièrement son approvisionnement électrique à cette enclave de 365 km² où vit une population de 1,8 million d\u2019habitants.La technologie solaire, bien qu\u2019encore très chère et di?cile à obtenir à cause du blocus imposé par israël, commence toutefois à se développer.Déjà, quatre hôpitaux de Gaza peuvent compter sur des panneaux solaires pour assurer un minimum d\u2019énergie nécessaire aux soins médicaux.Avec ce cinquième long métrage documentaire, la réalisatrice engagée Amy Miller (Sans terre, c\u2019est la faim, 2013?; La ruée vers le carbone, 2012) illustre à merveille à quel point ces mots de Pablo neruda qu\u2019elle cite dans le ?lm sont en train de s\u2019incarner dans diverses zones de résistance et d\u2019innovation sur notre planète?: «?ils pourront couper toutes les ?eurs, ils n\u2019empêcheront jamais le printemps.?» Marco Veilleux relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 49 RecensionS \u2022 DocumEntaiRe 50 relations 799 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018 L\u2019auteur est écrivain et parolier «?Je ne cherche pas à produire un document mais à sculpter l\u2019image d\u2019une époque.C\u2019est pourquoi je mets entre sept et dix ans pour rédiger chaque livre.J\u2019enregistre des centaines de personnes.Je reviens voir la même personne plusieurs fois.?Je n\u2019écris pas l\u2019histoire des faits mais celle des âmes.?» svetLAnA ALeXievitCH e voyage peu.C\u2019est peut-être un défaut, je ne sais pas.Je ne me souviens même plus de mon dernier voyage à Montréal.Quelle horreur?! Pas tellement.Les villes se ressemblent toutes maintenant.Quelques empla - cements pour les touristes, pour les habitants, pour les a?aires.Quelques emplacements pour les sans-abri.Des policiers, des pompiers, des chiens et des chats.Je voyage peu.Quand j\u2019ai besoin de partir, je prends un livre et je m\u2019égare.Depuis une semaine, j\u2019étais dans L\u2019Archi - pel du Chien, le dernier roman de Philippe Claudel (stock, 2018).On ne sait pas exactement où ça se trouve, cet archipel, mais j\u2019apprends qu\u2019il s\u2019y passe un drame humain.Puis dans les prochains jours, je lirai Rescapé de Jean-Pierre Gorkynian (vLB éditeur, 2015), premier roman d\u2019un écrivain québécois d\u2019origine syrienne.nouvel égarement.Besoin d\u2019être ailleurs.Le monde est partout.Beaucoup dans les romans et les essais.Là, il y a une parole, il y a des questions, il y a un désir de vivre qui tente de s\u2019exprimer.Ce désir de vivre est universel.il n\u2019a pas de pays, il n\u2019a pas de frontières, il n\u2019a pas à se justi?er.nous sommes là.sans trop savoir pourquoi.ici ou ailleurs.Dans un très beau livre de svetlana Alexievitch, une femme déclare?: «?J\u2019ai fait une dépression.Je suis restée huit mois couchée, sans parler.Je ne savais plus marcher.et puis j\u2019ai ?ni par me lever.J\u2019ai réappris à marcher.Je suis là.J\u2019ai repris pied.Mais j\u2019ai vécu de très mauvais moments.On m\u2019a crevée comme un ballon.Pourquoi je vous dis tout ça?1 » D\u2019ici, on pourrait sourire.Après tout, ne faut-il pas être un peu fêlée pour faire une dépression parce que le régime communiste vient de s\u2019écrouler?il s\u2019agirait d\u2019un sourire idéologique.Dans le monde, les réjouissances ont été très nombreuses après la chute du mur de Berlin.La liberté arrivait comme un cadeau.Pourtant, cette femme s\u2019en remet à peine.il y avait un monde, il y avait un espoir, il y avait un rêve.elle y croyait.elle avait participé à quelque chose d\u2019unique.il y avait autre chose que le capitalisme sauvage.soudain, on vient lui dire?: c\u2019était une erreur, on e?ace tout et on repart.Depuis quelques semaines, je voyage avec Alexievitch dans un pays qui n\u2019existe plus.il me vient soudainement une ré?exion bizarre?: c\u2019est comme voyager dans un pays qui n\u2019est jamais devenu un pays et qui a soudainement tout e?acé.Des personnes rient, mais ce n\u2019est pas drôle du tout.Je continue de vivre dans un monde qui brise les rêves, les hommes, les femmes et les peuples.serait-ce cela, donner une direction à l\u2019histoire?J\u2019en doute.Un homme dit dans le même livre?: «?toute ma vie, j\u2019ai vécu avec ma foi?: nous étions les plus heureux, nous étions nés dans un pays magni?que, comme il n\u2019en avait jamais existé?» (p.111).Je voyage dans les livres et dans le monde.Ce n\u2019est pas toujours très confortable.Je suis obligé de me reposer.Je vais lire ailleurs quelques jours et je reviens à cet essai sur le temps du désenchantement.Des pages d\u2019histoire se tournent et on se demande si on pourra y revenir.Parce qu\u2019on ne peut pas se contenter des faits.On ne peut pas se contenter de constater.nous avons besoin d\u2019un autre temps.il y avait l\u2019enchantement, il y a le désenchantement, il devrait y avoir maintenant le souci pour l\u2019histoire, le souci de l\u2019autre, le souci du monde.il y a aussi un autre homme russe qui raconte qu\u2019il a été envoyé dans un goulag sous staline.il croyait fermement qu\u2019il s\u2019y trouvait par erreur.si le camarade staline l\u2019avait su, il aurait arrangé tout cela.J\u2019en vois un qui rit.Pourquoi?Pour me changer un peu les idées, je me dis que je dois retourner dans le roman de Philippe Claudel, L\u2019Archipel du Chien.Un vieux médecin sou?re d\u2019insomnie.il se lève.il allume le téléviseur.Des nouvelles du monde en continu.«?Cela l\u2019étonnait que des hommes politiques puissent parler ainsi au milieu de la nuit \u2013?pour qui et pour quoi donc?il ne se sentit pas le courage de remettre le son pour en apprendre davantage, car il savait que ni celui-ci, ni un autre n\u2019avaient de choses à dire, des choses profondes et profondément nécessaires sur la marche du monde, comme celles qu\u2019on peut trouver dans les livres par exemple.Mais le métier de ces hommes est de parler tout le temps, de parler et de ne jamais s\u2019arrêter de parler, de vivre dans la parole, même la plus creuse et qui devient un bruit inepte et enjôleur, le chant moderne des sirènes?» (p.65).Je n\u2019en sors pas.Je cherche une parole qui a de l\u2019âme.Je ne promets rien.Je suis un lecteur.tout autour de moi, on me promet tout et rien n\u2019arrive.tant pis.il faut fabriquer son bonheur avec les mots de l\u2019âme.J J\u2019écris l\u2019histoire des âmes Le carnet Marc Chabot 1.s.Alexievitch, La Fin de l\u2019homme rouge ou le temps du désenchantement, traduit du russe par sophie Benech, Paris, Actes sud, 2013, p.125. Penser et agir : es études religieuses à l'Université de Montréal £ Des programmes d'études à baccalauréat, majeure ou i maitrise DESS et doctorat Institut d'études religieuses Llp Fron \u201cng.; Cds gi) Glad lnm ich net) \u201c Institut d'études religieuses + / Faculte des arts et des sciences of Université +h de Montreal or 2 Las Engagee envers les créateurs d'ici LA FABRIQUE 1 Vebsteret Sophie Gadieux | Ambassadeurs HLA Banc v © 7 ry - Lh = {+ 2 LA - = Ce y 4 \u201d { wo = 9 iy \u2018gl N i ¢) Ÿ Dra D AR 57 \u2018 RR + =v \"à vo, 8 \u2014 43 w + + Jd / J { > \\ (> _ eg 5 han Pm Sens + = à \u201c4 2X oN i LU ~ LE JOURNALISTE KARL RETTINO-PARAZELLI a pala lee Bg LE ERE Rl J/ ROU © no Recevez gratuitement l'édition papier du samedi pendant 4 semaines4 it NAL \u2014 "]
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