Relations, 1 septembre 2021, Automne 2021, No 814
[" 814 AUTOMNE 2021 LA SÉRIE NOUVELLE SÉRIE D\u2019ARTICLES SUR L\u2019ÉCOLOGIE POLITIQUE ARTISTE INVITÉ Valérian Mazataud En quoi croyons-nous?DÉBAT QUELLES OPTIONS POUR LA GAUCHE MUNICIPALE À MONTRÉAL ?1 1 , 9 5 $ P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 0 9 2 relations / 814 / automne 2021 DIRECTION Élisabeth Garant ÉQUIPE ÉDITORIALE Emiliano Arpin-Simonetti, Catherine Caron, Michaël Séguin GRAPHISME tatou.ca ILLUSTRATIONS Clément de Gaulejac, Jacques Goldstyn, Manuel Mathieu, Natascha Niederstrass, Christian Tiffet RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Marie-Célie Agnant, Frédéric Barriault, Dominique Bernier, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Denise Couture, Eve-Lyne Couturier, Mireille D\u2019Astous, Claire Doran, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Robert Mager, Julie Perreault, Rolande Pinard, Jean-Claude Ravet, Louis Rousseau COLLABORATEURS ET COLLABORATRICES André Beauchamp, Marilyse Hamelin, Bernard Hudon, Lorrie Jean-Louis, Valérie Lefebvre- Faucher, Jean-Claude Ravet, Ouanessa Younsi IMPRESSION HLN su du papie ec clé co te a t % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Québec ENVOI POSTAL Citéposte CFG Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.La revue privilégie la rédaction épicène.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) 460, rue Sainte-Catherine Ouest, bureau 716, Montréal (Québec) H3B 1A7 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT ET BOUTIQUE EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS : R119003952 TVQ : 1 006 003 784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec : ISSN - ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-70-9 ISBN (version PDF) : 978-2-924346-71-6 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: - , poste relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca ARTISTE INVITÉ VALÉRIAN MAZATAUD Valérian Mazataud est un photographe documentaire indépendant basé à Montréal.En mai dernier, son travail de photographe pour le quotidien Le Devoir, où il œuvre depuis 2018, était récompensé par deux prix Antoine-Désilets.Il a publié des reportages photo dans plusieurs médias canadiens et internationaux.Sa pratique artistique se situe à la frontière de la photographie documentaire et de l\u2019art contemporain.Il développe un langage visuel propre à ses différents projets en remettant en question le modèle classique imposé par le photojournalisme.Il a réalisé plusieurs expositions, installations et résidences artistiques pour des centres d\u2019artistes, des galeries et des festivals.Créé en 2019, son projet Grand Nord, réalisé avec citoyens et citoyennes de Montréal- Nord, circule toujours et était présenté en avril dernier à l\u2019Espace F, à Matane.Ingénieur agronome de formation, photographe autodidacte, Valérian Mazataud a multiplié les voyages au il de ses projets.Entre 2002 et 2004, il a réalisé un tour du monde à vélo de plus de km sur les cinq continents.Avec Guy Taillefer, il a récemment publié Fuir le couloir de la sécheresse.Le lent saccage de l'Amérique centrale (Somme toute, 2021). Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale pro7ressiste fo dé et soute u par les Jésuites.Depuis a s, elle œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en pre nant parti pour les personnes exclues et appauvries.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.P h o t o : A d i l B o u k i n d SOUTENEZ NOTRE ENGAGEMENT POUR UNE SOCIÉTÉ JUSTE : ABONNEZ-VOUS ! REVUERELATIONS.QC.CA 814 AUTOMNE 2021 3 relations / 814 / automne 2021 SOMMAIRE 5 Éditorial UN 80e ANNIVERSAIRE ENTRE CONSTANCE ET RENOUVEAU L\u2019équipe éditoriale 6 Dans l\u2019oeil de Goldstyn Jacques Goldstyn 7 Débat ÉLECTIONS MUNICIPALES : QUELLES OPTIONS POUR LA GAUCHE À MONTRÉAL ?Jonathan Durand Folco et Ted Rutland 10 Espoir PLACE À DES COLLECTIVITÉS ZÉN ! 11 Carnet LE COLÉOPTÈRE ET LA MORT de Ouanessa Younsi 12 Dossier EN QUOI CROYONS-NOUS ?Emiliano Arpin-Simonetti UNE TRANSCENDANCE AUX MULTIPLES VISAGES Louis-Jacques Dorais L\u2019ÉTAT DE GRÂCE Sylvie Drapeau QUE PERD-ON QUAND ON OUBLIE LA RELIGION ?Jean-Claude Ravet QUELLE THÉOLOGIE POUR UN TEMPS POST-RELIGIEUX ?Denise Couture LES APORIES DE LA CROYANCE Entrevue avec Bruno Latour RELATIONS, UNE REVUE TOUJOURS JÉSUITE ?Élisabeth Garant CROIRE EN LIGNE Jean-Philippe Warren COMPLOTISME, QUAND LA CROYANCE S\u2019EMBALLE Siegfried L.Mathelet et Xavier Camus 39 Aux f rontières MOURIR DE L\u2019INTÉRIEUR Lorrie Jean-Louis 42 Regard DOMINIQUE BOISVERT, PÈLERIN DES TEMPS ACTUELS André Jacob ÉTAT D\u2019URGENCE DANS LES SERVICES DE SOUTIEN À DOMICILE Louise Boivin 49 La série ANTHROPOCÈNE OU CAPITALOCÈNE ?L\u2019ÉCOLOGIE FACE AU TEMPS GÉOLOGIQUE Éric Pineault 52 Ailleurs ÉQUATEUR : UNE DROITE PLUS FRAGILE QU\u2019IL N\u2019Y PARAÎT Thomas Chiasson-LeBel 56 Grand entretien LA TRANSITION ANTIRACISTE, UN PAS À LA FOIS Entrevue avec Bochra Manaï 62 En quête de sens UNE RÉSURRECTION DE LA GAUCHE RELIGIEUSE AUX ÉTATS-UNIS ?Frédéric Barriault 65 Sur les pas d\u2019Ignace PLAIDOYER POUR LA DÉCROISSANCE Joan Carrera 66 Chronique littéraire N\u2019oublie pas celle qui veille DÉGEL Valérie Lefebvre-Faucher 69 Culture LIVRES DOCUMENTAIRE 74 L\u2019art dans la cité LE TEMPS DES FORÊTS Kiya Tabassian Le guide À L\u2019ÉCOUTE DES VOIX AUTOCHTONES Guide de dialogue sur la justice et les relations équitables est maintenant disponible.Réalisé par le Jesuit Forum for Social Justice and Faith avec la collaboration de Kairos et du Centre justice et foi, il off re des pistes importantes pour le travail essentiel de dialogue et de décolonisation à réaliser.IL EST POSSIBLE DE LE COMMANDER AU COÛT DE , 5 $ (frais d\u2019envoi en sus) À .Des sessions d\u2019appropriation de cet outil seront offertes en 2021-2022 par le Centre justice et foi.4 relations / 814 / automne 2021 ENTRE DEUX NUMÉROS, RESTONS CONNECTÉS! DÉCOUVREZ LES NOMBREUX CONTENUS DE NOTRE TOUT NOUVEAU SITE WEB : Deux nouvelles séries de balados! En dialogue Des rencontres surprenantes, en lien avec nos dossiers thématiques N\u2019oublie pas celle qui veille Notre chronique littéraire, lue par son autrice, Valérie Lefebvre-Faucher Une nouvelle section Actualités régulièrement mise à jour avec de nouveaux articles et billets de blogue Nos archives de 2000 à aujourd\u2019hui, toujours en accès illimité pour nos abonnées et abonnés POUR NE RIEN MANQUER DE NOS PUBLICATIONS ET ACTIVITÉS, SUIVEZ-NOUS SUR LES MÉDIAS SOCIAUX OU ABONNEZ-VOUS À NOTRE INFOLETTRE! revuerelations.qc.ca 5 relations / 814 / automne 2021 ÉDITORIAL UN 80e ANNIVERSAIRE ENTRE CONSTANCE ET RENOUVEAU L\u2019équipe éditoriale Après avoir célébré de belle manière le 70e a ive - saire de Relations en 2011, puis le 75e en 2016, nous pe sio s f a chi le cap des 8 a s sa s ta bou s i t o pettes, telle u e so te de fo ce t a uille da s l\u2019u ive s des evues uébécoises.Mais le fait est u\u2019u e f é ésie de e ouveau a i i pa s\u2019e pa e de ous, à l\u2019app oche de cet i po ta t jalo ! Co fesso s aussi u\u2019ap ès des ois de co i e e t, ie \u2019 fait : Relations a plus ue ja ais e vie de céléb e et de se place au cœur du lien social \u2014 sloga de cet a ive sai e.Vous tenez donc entre vos mains l\u2019un des fruits de ce désir de renouveau : la nouvelle version imprimée de la revue.Son enveloppe graphique, plus contemporaine et épurée, conçue par notre directrice artistique France Leduc en collaboration avec Anne Vaugeois, facilite la lecture, faisant la part belle aux œuvres des artistes visuels qui nous accompagnent depuis maintenant plus de 20 ans.Son nouveau logo, souligné d\u2019un trait rouge qui dépasse à gauche, est un clin d\u2019œil à son positionnement politique, réitérant son parti pris indéfectible pour la justice sociale ainsi que pour une analyse critique des enjeux de société qui soit en même temps attentive au fait religieux et aux questions de sens \u2014 une posture liée à l\u2019ancrage jésuite dont elle tire sa spéciicité.Sur le plan du contenu, plusieurs nouveautés sont à signaler.Soulignons d\u2019abord une toute nouvelle collaboration avec l\u2019écrivaine Lorrie Jean-Louis, qui nous fera voir le monde du côté des personnes exclues de notre société au il de quatre textes proposés dans la nouvelle rubrique Aux frontières.Nous déployons aussi une nouvelle série d\u2019articles sur l\u2019écologie politique radicale, illustrée par Clément de Gaulejac, et ferons place à un grand entretien avec des igures importantes à chaque numéro.La rubrique Questions de sens devient par ailleurs En quête de sens.Mise en image par l\u2019illustrateur Christian Tifet, elle s\u2019intéressera au phénomène religieux de manière socio-anthropologique.Quant aux caricatures grinçantes de Jacques Goldstyn, on les retrouvera désormais dans un nouvel espace baptisé Dans l\u2019œil de Goldstyn.La poète et psychiatre Ouanessa Younsi assume le Carnet cette saison.À 80 ans, la revue se permet à la fois de s\u2019étendre un peu (avec plus de pages) et de se faire plus rare (avec une fréquence de quatre numéros par année plutôt que six).A contrario d\u2019une société obnubilée par l\u2019instantanéité et l\u2019accélération perpétuelle, elle ose ainsi rester idèle à son amour de l\u2019imprimé et à sa volonté d\u2019inscrire sa portée dans le temps long de la vie.Mais toujours bien de son temps, c\u2019est sur son site Web revampé et ses médias sociaux que vous pourrez découvrir, entre deux numéros, nos articles d\u2019actualité, nos billets de blogue ainsi que deux toutes nouvelles séries de balados.La première ofrira une version audio de la chronique littéraire de Valérie Lefebvre-Faucher, qui lira ses propres textes.La seconde, intitulée En dialogue, permettra des rencontres stimulantes pour prolonger la rélexion portée par nos dossiers thématiques.L\u2019équipe éditoriale de la revue est également appelée à se renouveler dans les prochains mois en raison du départ de Michaël Séguin que nous félicitons pour l\u2019obtention d\u2019un poste de professeur à l\u2019Université Saint-Paul.Cet anniversaire et une telle refonte sont aussi, surtout, l\u2019occasion de nous redemander qui nous sommes et en quoi nous croyons.Le dossier proposé dans ce numéro fait écho à ce questionnement, tout en le projetant à l\u2019ensemble de la société.Dans un monde confronté à des enjeux aux conséquences gravissimes \u2014 que l\u2019on pense à la crise climatique ou à la crise des inégalités \u2014, il s\u2019agit de se questionner sur le sens à donner à notre action en réairmant clairement la nécessité de prendre parti, au nom de notre humanité commune.Car malgré l\u2019âge vénérable de Relations, rien n\u2019émousse notre désir d\u2019une transformation sociale porteuse de justice, ni notre attitude de résistance critique face au capitalisme qui dévore le monde et ravage la Terre, face au poison du racisme qui déshumanise et perpétue l\u2019injustice, ou face aux violences multiples faites aux femmes, entre autres.Depuis 80 ans, Relations accompagne de nombreuses luttes sociales et politiques ain d\u2019éclairer la façon dont elles contribuent à préserver le lien social contre ce qui le délite.Car c\u2019est le plus souvent des conlits et tensions que montent avec force les voix qui demandent justice.Notre devoir est de fournir l\u2019efort de compréhension, d\u2019accueil et de bienveillance nécessaire pour que ces voix ne soient pas réduites au silence.Même si cela est parfois rendu diicile par la polarisation extrême ou la puissance des discours dominants qui normalisent l\u2019exclusion, sinon la répression, c\u2019est la mission que nous entendons continuer de remplir, pour faire croître la conspiration de la solidarité et du partage. 6 relations / 814 / automne 2021 DANS L\u2019ŒIL DE GOLDSTYNN 7 relations / 814 / automne 2021 ÉLECTIONS MUNICIPALES : QUELLES OPTIONS POUR LA GAUCHE À MONTRÉAL?L\u2019élection de Valérie Plante et de Projet Montréal, avec son programme aux accents écologiques et i clusifs, a suscité beaucoup d\u2019espoi e 7.U ve t de cha ge e t se blait soule su la ét opole.Mais après quatre ans au pouvoir, l\u2019administration Plante essuie de nombreuses critiques des milieux p og essistes, ui se de a de t aujou d\u2019hui s\u2019ils doive t lui acco de u seco d a dat, le 7 ove b e prochain.Face au risque d\u2019un retour de Denis Coderre, faut-il serrer les rangs derrière Projet Montréal ou plutôt tenter d\u2019autres paris ?Quelles autres options s\u2019offrent à la gauche ?Et au-delà de cette échéance électorale, quelles stratégies adopter pour faire avancer la justice sociale auprès des élus de la métropole ?1 Face au retour de Denis Coderre, il faut appuyer Projet Montréal tout en construisant un mouvement réellement progressiste.Jonathan Durand Folco L\u2019auteur, professeur adjoint à l\u2019École d\u2019innovation sociale de l\u2019Université Saint-Paul, a publié À nous la ville ! Traité de municipalisme (Écosociété, 2017) En vue des élections municipales de 2021, une question majeure s\u2019impose aux Montréalais et Montréalaises ayant à cœur l\u2019écologie et la justice sociale : faut-il appuyer ou non le parti Projet Montréal?La réponse ne va pas de soi pour qui fait un bilan critique du premier mandat de l\u2019administration Plante tout en tenant compte des autres choix en présence sur le bulletin de vote.Un parti social-libéral D\u2019un côté, il faut reconnaître que sur le plan écologique, Projet Montréal a bel et bien mis en œuvre plusieurs éléments de sa plateforme comme l\u2019instauration de nombreuses mesures de mobilité durable (accroissement substantiel de la lotte d\u2019autobus, projet d\u2019extension de la ligne bleue du métro et gains sur le projet de ligne rose, création du Réseau express vélo).S\u2019y ajoutent la création du Grand parc de l\u2019Ouest, l\u2019adoption d\u2019un plan sur le climat visant la carboneutralité en 2050, ou encore la création d\u2019un Bureau de la transition écologique et de la résilience.Sur le plan des mesures sociales et démocratiques, l\u2019administration Plante n\u2019a pas hésité à prendre position contre le projet de loi 21, à reconnaître l\u2019existence du racisme systémique et à créer un poste de commissaire pour le combattre.Elle a aussi adopté un règlement visant à favoriser le logement social et abordable (mieux connu sous le nom de «?règlement 20-20-20?»), soutenu activement les personnes en situation d\u2019itinérance durant les premiers mois de la pandémie, tout en multipliant les budgets participatifs dans certains arrondissements et dans la ville-centre.De l\u2019autre côté, Projet Montréal a adopté la ligne «?sociale- libérale?» qui combine des mesures sociales et écologiques à une politique économique relativement orthodoxe et capable de s\u2019accommoder du statu quo néolibéral.La stratégie de développement économique 2018-2022 Accélérer Montréal mise avant tout sur l\u2019innovation, la compétitivité, l\u2019entre- preneuriat et l\u2019attractivité comme vecteurs de création de richesse.La déception de la mairesse quant au fait qu\u2019Amazon n\u2019implante pas son deuxième siège social à Montréal et son accueil enthousiaste d\u2019entreprises du secteur de l\u2019intelligence artiicielle laissent transparaître une vision économique basée sur ledit «?capitalisme numérique, vert et DÉBAT 8 relations / 814 / automne 2021 inclusif?».Si on ajoute à cela les allégations de concentration du pouvoir au sein du cabinet de la mairesse, le refus de l\u2019administration Plante de déinancer la police, l\u2019expulsion brutale des campeurs sans-logis de la rue Notre-Dame et ses gestes timides en matière de régulation de la spéculation immobilière, il semble y avoir plusieurs raisons de douter du caractère «?progressiste?» de Projet Montréal une fois passée l\u2019épreuve du pouvoir.Un appui stratégique ?Ainsi, faut-il lui accorder un second mandat?Les personnes d\u2019orientation écologiste et progressiste devraient en principe osciller entre les options suivantes : 1) appui sans réserve au parti?; 2) appui critique?; 3) vote pour un autre parti plus à gauche?; 4) abstention pour raison de cynisme ou d\u2019opposition idéologique (posture anarchiste).S\u2019il me semble impossible et contre-productif de convaincre les anarchistes de voter pour Projet Montréal, deux options doivent à mes yeux être éliminées d\u2019emblée : l\u2019appui sans réserve au parti, tout comme l\u2019abstention par amère déception.La première option me semble sous- estimer les incohérences et les faux pas commis lors du premier mandat, alors que la seconde me semble trop intransigeante et paver la voie à une administration qui a de fortes chances d\u2019être pire, si on se ie au bilan des années Coderre.Chose certaine, on peut aisément anticiper qu\u2019un retour en force de Denis Coderre, avec son look rajeuni et une campagne largement appuyée par l\u2019establishment économique et médiatique, sera facilité si l\u2019électorat progressiste ne vote pas aux prochaines élections.Notons à ce titre que le tropisme pro-Coderre des grands médias est apparent depuis l\u2019hiver dernier si on se ie à la couverture du journal La Presse (notamment à propos du livre de Denis Coderre), et aux chroniqueurs de la droite populiste du Journal de Montréal qui font de Valérie Plante l\u2019archétype de la politicienne «?woke?» favorable à la «?gauche diversitaire?» et à l\u2019anglicisation accélérée de Montréal.Les seules options viables, d\u2019un point de vue écologiste et progressiste, consistent donc à ofrir un appui critique à Projet Montréal ou à voter pour d\u2019autres candidatures de gauche qui se présenteraient sous d\u2019autres bannières en novembre 2021.En théorie, il serait possible d\u2019avoir le meilleur des deux mondes avec une victoire de Plante à la mairie (qui éviterait le retour de Coderre) et une multitude de victoires écologistes dans plusieurs arrondissements \u2013 et dans une foule de municipalités et régions du Québec, notamment grâce à l\u2019initiative de la Vague écologiste au municipal.Ce réseau panquébécois de soutien à l\u2019émergence de candidatures écologistes, créé en vue des prochaines élections, pourrait accroître le poids politique des municipalités ayant à cœur la transition sociale et écologique, incluant l\u2019administration Plante à Montréal qui s\u2019en trouverait moins isolée à l\u2019échelle québécoise.Dans tous les cas, l\u2019action de la gauche ne doit évidemment pas se limiter à un simple X sur un bulletin de vote.Sans une gauche réellement organisée à l\u2019extérieur de la scène électorale, travaillant activement à la convergence entre les luttes féministes, antiracistes, écologistes, décoloniales et anticapitalistes, un second mandat de Projet Montréal sera insuisant pour changer la donne.L\u2019avantage d\u2019avoir au pouvoir une administration ouverte aux idées progressistes est qu\u2019il sera plus facile de dialoguer avec elle et de la convaincre de réaliser des changements plus radicaux\u2026 à condition bien sûr qu\u2019il y ait des forces sociales pour la pousser à bousculer le statu quo.L\u2019objectif est donc moins de choisir un «?gouvernement municipal idéal?» que de se choisir le meilleur interlocuteur sur lequel on pourra faire pression pour accélérer le changement social.2 Il faut e i i avec le fau p og essis e de P ojet Mo t éal.Ted Rutland L\u2019auteur est professeur associé au Département de géographie, d\u2019urbanisme et d\u2019environnement de l\u2019Université Concordia Projet Montréal n\u2019est pas \u2014 et n\u2019a jamais été \u2014 un parti de gauche.Répondant aux intérêts des gentriicateurs de la classe moyenne, il est certes un parti plus vert que les formations principalement soutenues par l\u2019électorat des quartiers périphériques.Par contre, avec ses politiques dans les faits systématiquement défavorables aux locataires et son soutien indéfectible au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), ce parti constitue un obstacle à l\u2019avancée de la justice sociale et raciale dans la métropole.Le pa ti de la ge t iicatio et de la police Projet Montréal a d\u2019abord pris le pouvoir dans des arrondissements en voie d\u2019embourgeoisement.Aujourd\u2019hui, le parti continue de promouvoir une vision de la ville empruntée aux gentriicateurs.Comme l\u2019ont signalé bon nombre de chercheuses, de chercheurs et de personnes militantes, les intérêts des gentriicateurs difèrent à plusieurs égards de ceux des citoyennes et des citoyens de la classe moyenne habitant 9 relations / 814 / automne 2021 DÉBAT dans les quartiers périphériques ou en banlieue.En efet, les premiers ont tendance à préférer les modes de transport publics ou actifs à l\u2019automobile, et les espaces publics et les événements culturels aux arrière-cours résidentielles et autres salles de jeu privées.C\u2019est cette opposition ville/banlieue plutôt que gauche/droite qui distingue nettement Projet Montréal des autres partis, notamment d\u2019Équipe Coderre (maintenant Ensemble Montréal).Un parti de gentriicateurs ne saurait être progressiste.Dans l\u2019espoir de freiner le déplacement massif de locataires à faible revenu qu\u2019entraîne le processus d\u2019embourgeoisement de Montréal, des groupes de défense des locataires ont réclamé l\u2019adoption d\u2019une série de mesures, notamment un véritable moratoire sur la transformation de logements locatifs en appartements en copropriété, la création d\u2019un registre des baux ainsi que diverses modiications visant à éliminer les nombreux subterfuges qu\u2019utilisent des propriétaires pour expulser frauduleusement leurs locataires.Or, Projet Montréal a tout au plus appuyé des versions fortement édulcorées de telles mesures.Ce faisant, le parti continue de favoriser la prise de contrôle de la ville par la classe moyenne aisée.Politique phare de Projet Montréal en matière de logement, le Règlement pour une métropole mixte exige des promoteurs d\u2019immeubles en copropriété qu\u2019ils inancent en partie la construction de logements sociaux.Une telle obligation permettra d\u2019accroître le parc de logements sociaux, ce qui constitue une bonne chose en soi.Mais sans la mise en œuvre de mesures pour freiner l\u2019embourgeoisement, le nombre de logements accessibles aux ménages à faible revenu qui seront supprimés sera bien supérieur à celui des logements abordables susceptibles d\u2019être construits en vertu de cette politique.De nombreux groupes de défense des locataires y voient plutôt un moyen d\u2019obtenir l\u2019approbation sociale requise à la construction de projets immobiliers en copropriété dans les quartiers ouvriers \u2014 ce qui aggravera globalement le processus d\u2019embourgeoisement et le déplacement de populations.Un parti de gentriicateurs, par ailleurs, ne peut être que favorable aux forces policières.De nombreuses recherches traitant du rôle qu\u2019a joué la police dans la «?sécurisation?» de la métropole aux ins de son embourgeoisement l\u2019attestent.Fait peu surprenant, Projet Montréal demeure un idèle allié du SPVM depuis l\u2019ère de Richard Bergeron, le fondateur du parti.Parmi les nombreuses décisions favorables au SPVM qu\u2019a prises Projet Montréal au cours des dernières années, soulignons le peu d\u2019eforts consentis par la Commission de la sécurité publique (que dirige le parti) à la lutte contre le proilage racial et social et la hausse odieuse de 14,7 millions de dollars du budget du SPVM en 2021 \u2014 alors qu\u2019au-delà de 70 % de la population montréalaise appuie le déinancement de la police1.C\u2019est sans oublier l\u2019écho constant fait aux air- mations alarmistes et tronquées du SPVM relatives à l\u2019augmentation de la violence armée dans les quartiers nord-est de la ville ainsi que le choix d\u2019accroître la présence policière (plutôt que de inancer davantage les programmes communautaires) pour remédier à la violence dans ce secteur.Projet Montréal se donne par ailleurs l\u2019image d\u2019un parti vert.Toutefois, ce sont les modes de vie verts préconisés par les gentriicateurs qu\u2019il favorise largement.Ces personnes mènent une existence plus écologique aux dépens des locataires à faible revenu \u2014 ces derniers se trouvant relégués à des quartiers où les modes de transport public ou actif sont beaucoup moins accessibles.Le vert du logo de Projet Montréal correspond donc à la vie de certains individus, et non à l\u2019ensemble de la métropole.Il faut aussi remarquer que la deuxième couleur du logo est le bleu, soit celle de l\u2019uniforme des policiers.Côte à côte, ce vert et ce bleu témoignent à mes yeux parfaitement de la vision de la ville que véhicule Projet Montréal : une ville où le mode de vie urbain écologique est l\u2019apanage des personnes pouvant se le permettre et où la répression policière et le déplacement forcé sont réservés à ceux et celles qui n\u2019en ont pas les moyens, en particulier les populations racisées.Pour une ville juste Le développement d\u2019une ville équitable nécessite une solution de rechange au néolibéralisme gris de Denis Coderre et d\u2019Ensemble Montréal, ainsi qu\u2019au vert et bleu de Projet Montréal.À l\u2019élection de novembre prochain, nous devrons peut-être opter pour le moindre mal dans certaines courses, notamment en votant potentiellement pour Valérie Plante à la mairie pour empêcher une victoire de Denis Coderre.Dans d\u2019autres cas, cependant, il devrait être possible d\u2019élire des progressistes de petits partis (s\u2019ils sont créés dans la présente course) ou des candidats indépendants progressistes \u2014 suf- isamment, au moins, pour redonner une voix à la gauche à l\u2019échelon municipal.Au-delà de novembre, il conviendrait de fonder une nouvelle formation politique qui représenterait les intérêts des locataires, des travailleuses et des travailleurs ainsi que des personnes racisées, et ce, tant dans les quartiers centraux que périphériques.- Ville de Montréal, Analyse des résultats.Sondage de la consulta- tio p ébudgétai e , septe b e [e li7 e]. 10 relations / 814 / automne 2021 PLACE À DES COLLECTIVITÉS ZÉN ! Face à la crise climatique, « on le sait qu\u2019il y a urgence d\u2019agir.On a tout pour faire la transition.Alors on la fait ! » C\u2019est avec cette attitude déterminée que Ian Segers convie ses concitoyens et concitoyennes à s\u2019engager dans le Grand Dialogue régional pour la transition socio-écologique au Saguenay-Lac-St-Jean.Avec Québec, Laval et Lachine, le Saguenay est l\u2019une des quatre premières collectivités ZéN Zéro émission nette) lancées par le Front commun pour la transition énergétique du Québec FCTÉ le mai dernier.L\u2019objectif de cette phase initiale du projet en créer 12 sur trois ans.« Il existe au Québec une multitude d\u2019excellentes initiatives pour la transition vers une société post-carbone mais ces initiatives restent trop souvent isolées, contrecarrées par d\u2019autres activités qui annulent leurs effets positifs, précise le FCTÉ sur son site Web.En invitant les acteurs d\u2019un même territoire à créer ensemble leur vision et leur projet commun, le projet Collectivités ZéN mise sur une démarche territoriale pour briser les silos et dépasser ces obstacles.» Priorité, donc, à l\u2019action concertée, en s\u2019appuyant sur la Feuille de route du Front commun, qui détaille les actions à prioriser dans différents domaines (transport, agriculture, économie, etc.)1.Priorité, aussi, à l\u2019audace de penser que du Saguenay à Laval, des groupes mobilisés à la base peuvent mettre en branle un processus de transformation sociale majeure, sans attendre les gouvernements qui tardent à agir eicacement et tout en maintenant la pression sur eux , cela malgré les déis importants que posent différentes formes de développement urbain ou techno-industriel.La démarche se veut porteuse de justice sociale et inclusive en accordant une attention particulière aux populations vulnérabilisées et marginalisées qui sont souvent les premières à subir les conséquences des changements climatiques et de la crise écologique.Pour en savoir plus - Li e Do i i ue Be ie , « Ve s u Québec ZéN », Relations, no , a s-a il .VOILÀ UN MOUVEMENT HORS DU COMMUN QUI PREND LES MOYENS DE RÉALISER SANS TARDER UNE TRANSITION ÉCOLOGIQUE JUSTE AU QUÉBEC ! Création d\u2019un citoyen de Laval, une des quatre premières Collectivités ZéN à voir le jour.Photo : Alexandre Warnet ESPOIR LE COLÉOPTÈRE ET LA MORT Je ne me suis jamais intéressée aux insectes avant d\u2019avoir un enfant, mais je m\u2019intéressais beaucoup à la mort.Maintenant je m\u2019intéresse moins à la mort, mais beaucoup aux insectes.Il s\u2019agit de la même substance, or c\u2019est leur forme qui m\u2019enchante et m\u2019étonne : la mort qui donne la forme à la vie.Un matin, mon ils s\u2019écria : \u2014 Maman, un coléoptère?! \u2014 On va l\u2019identiier?! On se précipita vers le guide d\u2019identiication et on tourna les pages tout excités.Un mezium aine?! Nous avons posé l\u2019image à côté de l\u2019insecte, qui paraissait étonné de rencontrer son double.\u2014 C\u2019est bizarre, il est sur le dos.\u2014 On va l\u2019aider.Je pris une fourchette dans un tiroir et je revins près du coléoptère, que je retournai délicatement, avec l\u2019ustensile.Lorsque je le vis rouler comme une bille et retomber sur le dos, je compris qu\u2019il était blessé.Je me sentis impuissante face à cette bête qui exprimait la vie, la mort, près d\u2019une porte patio, à quelques millimètres d\u2019une liberté extravagante.On le scruta à la loupe.Il était ma- gniique, avec ses teintes de rouge et d\u2019or, comme si un artiste l\u2019avait décoré tel un œuf de Pâques.Ses yeux brillaient d\u2019un noir plein de couleurs, avec des gammes d\u2019ocre et de rêve.Il nous scrutait, semblait lire nos âmes.Devais-je l\u2019achever pour lui éviter de soufrir?Ou soutenir sa mort en direct?Mon ils se précipita au salon en quête d\u2019autres insectes à aimer, dans la frénésie propre à cet âge qui ne connaît la gravité qu\u2019à travers le visage d\u2019une mère.Pour lui, aucune mort ne poussait sous la vie.Sur la table gisait un reste de gruau desséché.Sans réléchir, j\u2019en pris un peu et le déposai à côté de l\u2019insecte.J\u2019ignorais si les coléoptères aimaient le gruau, mais je pensai que mon ils avait raison, que cela goûtait bon.L\u2019insecte balança son abdomen vers la gauche, puis vers la droite, et parvint à se déplacer sur le dos comme un nageur.Sous la loupe, je l\u2019aperçus s\u2019élancer tête première dans l\u2019avoine.Il semblait ragaillardi par le gruau.Gênée de l\u2019observer s\u2019empifrer, comme si je l\u2019épiais en train de se masturber ou de faire l\u2019amour, je me précipitai pour laver la vaisselle, soulagée que le trépas soit, pour quelques minutes, repoussé sous ma conscience.Je contemplai les petites bulles de savon, le bois dehors, y cherchai un lièvre plus rapide que mon angoisse.Le coléoptère m\u2019obsédait.Était-il mort ou vivant, ou alternait-il entre ces deux mondes, ayant débusqué le passage secret?Lui avais-je procuré un ultime plaisir avant la in?Ou avais-je prolongé son agonie?Mon ils revint vers moi et le coléoptère, sans comprendre que nous étions la même personne, l\u2019insecte et moi.\u2014 Maman, il est où, le coléoptère?\u2014 On va aller voir.Je redoutais ce moment.Nous nous avançâmes solennellement, étonnés d\u2019exister alors qu\u2019un mezium aine trépassait.La Terre avait tourné?; le coléoptère gisait au même endroit, lové contre le gruau dont il ne restait que quelques miettes.\u2014 Je crois qu\u2019il est mort, mon loup.Il ne bouge plus.Mon ils de répondre, du plus profond de l\u2019enfance : \u2014 Son histoire est terminée.Je le sentis triste?; il éprouvait mon chagrin.Quelle étrangeté d\u2019être un miroir et de le savoir.Nous nous sommes recueillis en silence.Un vent passa parmi nous.À travers la fenêtre, le soleil fondait sur mon corps.Mes cheveux me démangeaient, comme si des milliers d\u2019insectes périssaient sur ma tête.J\u2019allumai la radio.Bilan du jour de la pandémie de corona- virus au Québec : 1270 nouveaux cas, 8 décès supplémentaires + les morts par cancer + par accident + les suicidés + les décès par crise cardiaque + par surdose + etc.+ un mezium aine.Mon ils me tira de la mort.\u2014 Viens maman, on va jouer dehors, mélanger le ciel et le soleil avec la pelle.Et après, on sera des coléoptères, des vrais.En écoutant mon ils, je sentis que la vie avait de la mémoire.11 relations / 814 / automne 2021 CARNET Ouanessa Younsi L\u2019auteure est poète et psychiatre P h o t o : F r a n c o i s M e l l e t EN QUOI CROYONS- NOUS?Au Québec, nous aimons airmer que nous sommes modernes et libérés de la «?croyance?», sous-entendu, de la religion.Mais n\u2019est-ce pas là aussi une croyance, toute rationaliste soit-elle?Car les quêtes de sens et le besoin de transcendance continuent bel et bien de s\u2019exprimer sous diférentes formes \u2014 tantôt inspirantes et bouleversantes, tantôt confuses et inquiétantes.Comment ce rapport tendu à la croyance complique-t-il notre relation à l\u2019altérité et au pluralisme?Et si le religieux recelait encore une part de puissance subversive essentielle pour afronter les temps tumultueux que nous traversons?Et, plus fondamentalement, qu\u2019est-ce que croire veut dire dans une société sécularisée comme la nôtre et pour une revue progressiste comme Relations, ancrée depuis 80 ans dans la tradition du christianisme social?12 relations / 814 / automne 2021 Jeune femme regardant le leuve Sai t-Laure t, Tadoussac, août 2020.Photo : Valérian Mazataud. 13 relations / 814 / automne 2021 DOSSIER Emiliano Arpin-Simonetti \u2022 \u2022 \u2022 F aire crédit, tenir pour vrai, placer sa coniance en quelque chose : l\u2019étymologie du mot croire en rappelle le caractère polysémique, large, généreux.Si l\u2019on s\u2019y ie, on pourrait dire que la croyance est omniprésente dans nos vies, dans notre quotidien : sans tenir pour vraies ou sans placer sa coniance dans une multitude de normes, d\u2019institutions et de conventions \u2014 à commencer par le langage \u2014, la vie en société ne serait tout simplement pas possible.Et pourtant.Il suit de prononcer le mot croyance, de le laisser résonner dans notre esprit tout pétri de modernité pour se rendre à l\u2019évidence : le terme est chargé, et le plus souvent connoté de manière péjorative.Dans nos sociétés dites séculières, les personnes croyantes sont souvent perçues comme des êtres crédules ou naïfs qui prennent pour vérités des fabulations renvoyant à l\u2019enfance, voire à des stades primitifs de l\u2019évolution humaine \u2014 ce qui trahit par ailleurs le regard évolutionniste que nous posons encore, de manière plus ou moins subtile, sur bien des sociétés non occidentales.On le voit, il est grand le malentendu qui entoure la notion de croyance.Si, dans le sens commun, croire traduit forcément un doute («?je crois que oui?» ne veut pas dire «?c\u2019est vrai?»), la notion se rigidiie dès qu\u2019il s\u2019agit de religion : croire reviendrait alors à vouloir airmer un dogme, une vérité absolue, universelle et éternelle dont il faudrait se méier \u2014 avec raison.Une des nombreuses sources de ce malentendu se trouve dans la façon dont la religion elle-même a été déinie par ses critiques, depuis le début de l\u2019ère moderne.Comme le rappelle le philosophe, sociologue et anthropologue Bruno Latour dans l\u2019entretien qu\u2019il nous accorde dans le présent dossier, ces critiques, notamment celles des Lumières, se méprennent sur la nature du croire, qu\u2019elles dépeignent comme étant une recherche de connaissance objective, une recherche d\u2019information sur le monde et son fonctionnement.Il faut dire que l\u2019Église catholique, à partir de la Renaissance, a grandement contribué à donner l\u2019impression que tel était le dessein de la religion, en refusant tout partage de son monopole sur la production de vérités (notamment avec les sciences naturelles naissantes), mais aussi en donnant au message religieux une apparence de scientiicité en procédant à sa rationalisation, en particulier avec la Réforme catholique du XVIe siècle.Cette Église hégémonique devenue instrument de pouvoir et de conquête est en quelque sorte devenue l\u2019ennemi constitutif des Modernes sous les traits de «?l\u2019Infâme?» à écraser.S\u2019il fallait bien sûr mettre in à cette hégémonie, dans le face-à-face qui s\u2019amorce alors et au terme de la longue lutte entre le régime de vérité religieux et celui porté par les sciences, la notion de croyance qui init par s\u2019imposer dans la pensée occidentale en ressort appauvrie, dévoyée.Non seulement ne permet-elle pas de bien comprendre le phénomène religieux, mais elle nourrit aussi un mépris pour l\u2019expérience spirituelle tout en participant à une certaine sacralisation de la raison, néfaste pour l\u2019esprit scientiique lui-même?; l\u2019essor de théories du complot remettant en question l\u2019autorité de la science médicale, en ces temps de pandémie, l\u2019illustre en partie.Il nous apparaît dès lors essentiel de chercher à développer un rapport diférent à la croyance et, en toute humilité, de créer des espaces de doute pour tenter d\u2019échapper à la longue histoire de cette fausse opposition entre croyance et raison.Car les rélexes de pouvoir et de domination qu\u2019elle charrie ont des efets mortifères, à commencer par leur propension à étoufer le pluralisme inhérent à nos sociétés.Pluralisme ethnoreligieux, certes, mais aussi des façons de se rapporter au monde, à l\u2019invisible, à l\u2019inini \u2014 autrement que par le consumérisme qui domestique le désir en même temps qu\u2019il détruit la biosphère1.Comprenons-nous bien : développer un rapport plus sain à la croyance ne veut pas forcément dire renouer avec la religion, ni même avec Dieu.Car comme le dit magnii- quement l\u2019anthropologue jésuite Michel de Certeau dans Les oiseaux adoptés qui entourent la maison de Roch Lapensée, Alfred (Ontario), août 4.Photo : Valérian Mazataud.14 relations / 814 / automne 2021 La faiblesse de croire (Seuil, 1987), c\u2019est avant tout d\u2019amour dont il est question.L\u2019acte de croire, souligne-t-il, est avant tout la découverte de quelque chose sans quoi il nous apparaît impossible de vivre, tel le soleil pour la plante, l\u2019écriture pour la poète, ou la soif de justice pour le militant.C\u2019est ce «?désir inguérissable?» qui nous dépasse en même temps qu\u2019il nous déinit, qui nous ouvre à l\u2019altérité en même temps qu\u2019il nous force à reconnaître l\u2019impossibilité d\u2019être assouvi.C\u2019est aussi ce bouleversant constat que même au plus profond de l\u2019horreur, il est impossible de se résoudre à laisser triompher l\u2019absurde et l\u2019injustice, à cesser d\u2019espérer que le monde puisse et doive forcément être autrement : plus beau, plus hospitalier, meilleur.Mais ce désir transcendant, quelles formes prend-il dans une société comme la nôtre qui aime croire qu\u2019elle ne croit plus?Quelles formes multiples, hybrides, séculières ou religieuses, prend la transcendance?Quelle importance revêt-elle encore alors que nous traversons une profonde crise civilisation- nelle, à la fois écologique, sanitaire, politique et sociale?Le 80e anniversaire de Relations, que nous célébrons cette année, nous pousse à réléchir non seulement à la place qu\u2019occupe la revue dans la société québécoise, mais à la question plus fondamentale du croire.C\u2019est le sens du titre du présent dossier, «?En quoi croyons-nous?», dans lequel le «?nous?» renvoie autant à la société qu\u2019à la revue elle-même, ancrée dès ses débuts dans la tradition du christianisme social.Une tradition qui se manifeste tant dans la lutte contre les inégalités structurelles, dans un engagement pour la justice et la solidarité avec les personnes exclues et opprimées, que dans une conception de la transcendance inextricable de l\u2019immanence du monde.Comme l\u2019écrivait le théologien Gregory Baum dans notre 700e numéro, en 2005 : «?Une piété qui ne nourrit pas l\u2019impatience face aux inégalités structurelles et aux menaces à l\u2019environnement ignore la transcendance divine.2?» Cet engagement peut-il encore être entendu dans toute sa profondeur dans un contexte où règne le malentendu que j\u2019évoquais plus haut et qui est particulièrement prégnant dans les milieux progressistes, où le religieux est souvent vu comme opium du peuple, sinon comme force réactionnaire par essence?Notre pari est de faire en sorte que cela soit possible sans renier ce qui fait la particularité de Relations au sein de la gauche québécoise.Notre engagement, donc, est de continuer d\u2019être ce lieu où il est possible de dégager des horizons communs d\u2019humanité et de justice pour tous et toutes, et de créer des points de rencontre entre personnes croyantes, non croyantes et «?autrement croyantes?» (pour parler à nouveau comme Michel de Certeau) qui savent la valeur de ce qui ne se consomme pas, de ce qui fait jaillir la joie, de ce qui crée des liens qui libèrent.Un espace où faire dialoguer des savoirs riches et divers capables de nommer et de dénoncer avec radicalité tout ce qui entrave la dignité, la justice et l\u2019égalité des personnes et des collectivités \u2014 y compris au sein de l\u2019Église catholique.Capables, aussi, de rendre visible l\u2019invisible pour apprivoiser la fragilité, la beauté, l\u2019étrangeté du monde et de notre condition humaine plutôt que de les combattre, les fuir ou les dominer.Alors que se multiplient les crises qui mettent sans cesse en lumière l\u2019efondrement possible de notre rapport au monde fondé sur la toute-puissance, la démesure, la maîtrise et le contrôle de ce qui nous dépasse, nous espérons ainsi continuer d\u2019être ce lieu qui permet de croire que tout n\u2019est pas perdu, que l\u2019humain peut encore nous surprendre.- Voi Do i i ue Bou 7, « Cha 7e e t de ci ilisatio et spi itualité », Relations, no , juillet-août .- G. Bau , « Ne ous t o po s pas de t a sce da ce », Relations, no , ai .15 relations / 814 / automne 2021 DOSSIER Louis-Jacques Dorais L\u2019auteur est professeur émérite d\u2019anthropologie à l\u2019Université Laval Une grande part de l\u2019humanité ressent le besoin de rattacher son existence à l\u2019idée d\u2019une force supérieure.Que la représentation qu\u2019on s\u2019en fait soit d\u2019ordre divin, scienti?que, familial, ou immanent à la nature, sa ?nalité consiste toujours à nous donner espoir que notre vie a du sens.UNE TRANSCENDANCE AUX MULTIPLES VISAGES Il y a plus ou moins 30 ans, un de mes étudiants originaire de la République populaire de Chine m\u2019a demandé si je croyais en Dieu.Après quelques secondes de rélexion, je lui ai répondu que oui, mais que cela ne voulait pas nécessairement dire que Dieu existait vraiment.Je réalisais en efet que ma foi en une présence divine m\u2019était personnelle, qu\u2019elle pouvait donc n\u2019avoir ni signiication, ni pertinence pour autrui et que par conséquent, il était déraisonnable d\u2019airmer que l\u2019existence de Dieu constituait une vérité indiscutable pour tous.Cette réponse parut satisfaire mon étudiant.Sur le coup, je n\u2019ai pas pensé lui demander quels étaient les principes qui expliquaient, pour lui, le fonctionnement de l\u2019Univers et, surtout, le sens de la vie humaine.On peut toutefois supposer que, élevé dans une famille marxiste orthodoxe et éduqué selon les enseignements du matérialisme dialectique, il ait été intimement convaincu de la matérialité inconditionnelle du monde, ainsi que du primat absolu de la science pour rendre compte du développement de l\u2019humanité.La transcendance dans les traditions vietnamiennes Ma rélexion sur le caractère relatif de la foi était somme toute assez banale.La simple présence de systèmes conceptuels autres que le mien, visant eux aussi à expliquer la si- gniication de l\u2019existence, montrait que ma propre croyance n\u2019était pas évidente, ni donc absolument vraie, pour tout le monde.Plus précisément, je croyais en un Dieu transcendant et immatériel, en un Créateur surnaturel cherchant à guider sa création vers une vie autre.Mais mon expérience me faisait constater que pour certaines personnes, la transcendance (déinie ici comme une puissance intervenant dans la vie humaine et lui donnant sens) pouvait être avant tout conçue comme relevant de l\u2019immanence (c\u2019est-à-dire liée à la nature même de l\u2019Univers où elle se manifeste), sans distinction absolue entre le matériel et le spirituel, entre le vécu et la foi1.L\u2019exemple de ma belle-famille, d\u2019origine vietnamienne, m\u2019avait entre autres permis de comprendre que pour les personnes élevées dans une tradition extrême-orientale, la in première de l\u2019existence humaine est la perpétuation de l\u2019institution familiale.Tout individu est censé contribuer 16 relations / 814 / automne 2021 à la reproduction de sa famille et les enfants doivent faire preuve de piété iliale envers leurs parents.Chez la plupart des personnes vietnamiennes que je côtoyais, la primauté de la famille et le respect des aînés constituaient des valeurs incontournables.L\u2019institution familiale se prolongeait même au-delà de la mort, puisque les ancêtres défunts continuaient à veiller sur leurs descendants.En contrepartie, ces derniers leur manifestaient leur afection en organisant des repas cérémoniels (le culte des ancêtres) auxquels morts et vivants participaient de concert.Parallèlement à cela, chacune et chacun pouvait adhérer ou non au(x) dogme(s) explicatif(s) lui convenant le mieux, mais en cas de problème, quand on recherchait un soutien pouvant transcender les capacités du monde sensible, c\u2019est à ses parents et grands-parents défunts que l\u2019on s\u2019adressait d\u2019abord.J\u2019avais également appris qu\u2019outre leurs ancêtres, les Vietnamiens et les Vietnamiennes vénèrent et prient un grand nombre de personnes défuntes, connues pour les actes exceptionnels accomplis durant leur vie et/ou pour les miracles survenus après leur mort.Il s\u2019agit parfois de héros de l\u2019histoire du Vietnam, tel le général Trân Hung Dao, vainqueur des hordes mongoles au XIIIe siècle, qui est censé chasser les mauvais esprits.Il peut s\u2019agir aussi de personnages réputés pour les bienfaits dont ils ont comblé la population d\u2019un village ou d\u2019une région donnée, avant comme après leur mort.Plus près de nous, le président Hô Chi Minh (décédé en 1969), familièrement appelé bác Hô («?l\u2019oncle Hô?»), fait maintenant l\u2019objet d\u2019un culte semi-oiciel.Au Vietnam, sa photo se retrouve souvent sur les autels dédiés aux ancêtres, à côté de celles des ascendants de la famille.Les personnes vietnamiennes s\u2019adressent aussi à des esprits non humains, mais ce sont les parents et autres igures parentales défuntes qui constituent le premier recours auquel on songe en cas de besoin.La croyance en la transcendance d\u2019êtres humains, qu\u2019il s\u2019agisse de ceux dont on descend ou de personnages dont l\u2019histoire Paysage vu depuis un avion en route pour Tegucigalpa, Honduras, octobre 2019.Photo : Valérian Mazataud.17 relations / 814 / automne 2021 DOSSIER rapporte les faits et gestes, peut ainsi être qualiiée de foi participative, ou encore humaniste, puisqu\u2019elle concerne des gens comme soi-même dont la mort a élargi les pouvoirs, pouvoirs auxquels chacun accède après son décès.Une grande part de l\u2019humanité est à la recherche d\u2019une seule et même chose : la présence d\u2019un pouvoir la dépassant.La force transcendante de sila chez les Inuit Mon expérience du monde inuit, objet de mes recherches de longue date, m\u2019a ensuite permis de poursuivre mes ré- lexions.Les Inuit que je côtoyais étaient chrétiens mais, disaient-ils, la religion leur avait été apportée par les Européens.Chez leurs ancêtres, la foi n\u2019existait pas.On pouvait croire en la véracité du témoignage de ceux et celles en qui on avait coniance, mais on ne connaissait pas de vérité révélée transmise par des prophètes ou par le biais de textes sacrés oraux ou écrits.Les rencontres avec le suprasensible (ce qui n\u2019est habituellement pas perceptible aux sens) relevaient alors de l\u2019expérience plutôt que de la croyance.Le monde abritait toutes sortes d\u2019êtres aux pouvoirs suprahumains, dont on connaissait l\u2019existence par contact personnel ou grâce au témoignage vécu de personnes crédibles \u2013 les chamanes par exemple.À l\u2019instar des humains, ces êtres faisaient partie de sila, une force naturelle conçue comme un système englobant et régu- lant tout le cosmos, un ordre du monde, une intelligence de l\u2019Univers2.Sila, c\u2019est le principe qui règle le cours des saisons, les rapports entre la terre, la mer et le ciel, ainsi que la vie des êtres \u2014 humains, animaux et autres \u2014 qui peuplent ces espaces.Ce principe est inhérent à l\u2019Univers, dont il constitue le moteur.Il fait donc partie de la nature.Jusqu\u2019à un certain point, la notion de sila se rapproche ainsi du Qi taoïste, le principe régulateur de l\u2019existence, qui échappe à la connaissance sans pour cela être d\u2019ordre divin.Sila en tant que moteur de l\u2019Univers peut donc être considéré comme une force transcendante, puisqu\u2019il joue le rôle de régulateur suprême de la nature.Mais il s\u2019agit d\u2019une transcendance immanente à cette nature plutôt que d\u2019une volonté surnaturelle qui s\u2019imposerait de l\u2019extérieur.On peut parler ici de transcendance accessible, car les êtres humains détenteurs d\u2019un savoir suprasensible (les chamanes d\u2019antan) et bénéiciant de l\u2019aide de leurs esprits auxiliaires, régis eux aussi par sila, sont en mesure de pallier les dérèglements de ce dernier (mauvais temps, disette, maladie).Qui plus est, la conception d\u2019une telle transcendance relève de l\u2019expérience plutôt que de la foi, puisque les forces et les êtres suprahumains qui l\u2019incarnent sont accessibles aux sens, soit directement, soit grâce au témoignage vécu des chamanes.Mes rélexions m\u2019ont ainsi amené à comprendre qu\u2019une grande part de l\u2019humanité est à la recherche d\u2019une seule et même chose : la présence d\u2019un pouvoir la dépassant.Celui-ci est parfois conçu comme un système de pensée totalisant et strictement rationnel (la science marxiste, par exemple).Mais très souvent aussi, il prend la forme d\u2019êtres suprasensibles, donc diicilement perceptibles, dont certains attributs transcendent ceux de la commune humanité.Ces êtres peuvent appartenir totalement ou partiellement à la nature (comme c\u2019est le cas du culte des ancêtres, des contacts extra humains) ou au contraire, se rattacher à un monde autre perçu comme spirituel (comme c\u2019est le cas des religions monothéistes).Du point de vue épistémologique, la nature exacte d\u2019une telle transcendance dépasse nos capacités de perception habituelles, puisque par déinition, ce qui est transcendant se Moine bouddhiste aux chutes du Niagara, décembre .Photo : Valérian Mazataud.18 relations / 814 / automne 2021 situe au-delà de l\u2019humain ordinaire.On doit donc s\u2019en faire des représentations, c\u2019est-à-dire des images symboliques et/ou des construits explicatifs.Certaines de ces représentations reposent sur l\u2019expérience (contacts avec des êtres conçus comme transcendants).D\u2019autres, au contraire, exigent un acte de foi.Dieu, Brahma ou l\u2019avènement du Grand Soir marxiste ne peuvent être appréhendés par nos cinq sens.On doit donc y croire.Je ne porte pas de jugement sur de tels actes auxquels je participe, mais je sais que ma propre représentation de la transcendance n\u2019est pas nécessairement signiiante, ni donc vraie, pour tout le monde.Le Dieu monothéiste Je qualiie de limitées les deux représentations précédemment évoquées, soit le culte des ancêtres et la conception d\u2019un ordre naturel du monde (sila).L\u2019une, en efet, est participative \u2014 elle implique des êtres humains tels que nous \u2014 et l\u2019autre, accessible, du moins à certaines personnes, car inscrite tout entière dans la nature.Il n\u2019en est pas de même d\u2019un troisième type de représentation : la transcendance absolue.Celle-ci postule l\u2019existence d\u2019un être tout-puissant, hors de la nature et, donc, du temps et de l\u2019espace.Il/elle/ça est supérieur à la nature, puisque généralement perçu comme son créateur.Selon la formation chrétienne que j\u2019ai reçue durant mon enfance, c\u2019est cet être surnaturel qui a édicté les lois de fonctionnement de l\u2019Univers, ainsi que les règles que l\u2019humanité doit suivre pour vivre en accord avec ces lois et ainsi accéder éventuellement à la surnature, ou tout au moins à une forme sublimée de vie naturelle.Non perceptible aux sens, cet être se révèle à l\u2019humanité à travers sa création et par l\u2019intermédiaire de prophètes et d\u2019autres messagers auxquels il s\u2019adresse directement et auxquels il permet quelquefois d\u2019accomplir des actes miraculeux allant au-delà des lois naturelles connues.Cet être exprimant une transcendance illimitée et absolue est souvent conçu comme ininiment bon.C\u2019est le dieu, entre autres, du judaïsme, du christianisme et de l\u2019islam.Inaccessible à l\u2019expérience humaine directe \u2014 sauf, dit-on, en de rares cas \u2014, il ne peut être appréhendé que par la foi en sa présence infuse ou en sa révélation aux messagers qu\u2019il s\u2019est choisis.Cette représentation de la transcendance se distingue donc fondamentalement de celles qui attribuent des pouvoirs suprahumains aux ancêtres ou à certains êtres et forces intra-naturels.Pour l\u2019historien des religions Mircea Eliade, l\u2019apparition de la foi résulte de l\u2019avènement, ou de l\u2019introduction dans une population donnée, d\u2019une doctrine monothéiste3.Cette doctrine constitue une nouvelle révélation, structuralement différente des «?expériences religieuses archaïques?» fondées sur la pratique et la tradition plutôt que sur la croyance.Son adoption rend donc ces expériences caduques, une situation que relète le mot inuktitut pour «?se convertir?», saagiartuq («?il/elle se met à faire face à quelque chose [la révélation]?»), qui exprime la nécessité de se détourner des pratiques traditionnelles.À mon avis, ce qu\u2019Eliade ne voyait peut-être pas, c\u2019est que tradition et foi en la transcendance peuvent coexister.Dans le culte des ancêtres comme dans celui des saints, par exemple, un être humain ordinaire, réputé moralement droit, accède par son décès à une transcendance limitée.Il ou elle peut en efet répondre aux prières de ses descendants (dans le cas des ancêtres) ou des idèles en général (saints chrétiens et musulmans).Parmi les personnes vietnamiennes de mon entourage, cette transcendance ancestrale repose avant tout sur l\u2019expérience bien humaine de l\u2019amour familial, mais elle suppose également un certain degré de foi en la survie de cet amour après la mort de l\u2019ancêtre.Chez les Inuit que j\u2019ai connus, la foi en la révélation chrétienne s\u2019est implantée depuis longtemps et, pourtant, on continue quasi quotidiennement à faire l\u2019expérience, ou à entendre parler, de rencontres avec toutes sortes d\u2019êtres su- prahumains.Malgré la disparition des chamanes, les gens conçoivent toujours le monde comme régi par sila, à cette diférence près que pour les chrétiens et chrétiennes, sila est une création divine et qu\u2019en dernière instance, l\u2019ordre du monde émane de Dieu.Pour conclure, mon expérience m\u2019a enseigné que les représentations qu\u2019on se fait de la transcendance prennent des formes diverses, renvoyant à l\u2019immanence ou bien à l\u2019origine surnaturelle de la puissance qu\u2019on invoque.Qu\u2019elles soient univoques ou composites, limitées ou illimitées, participatives, accessibles, absolues ou autres, ces représentations peuvent être le fruit de l\u2019expérience, provenir d\u2019une connaissance infuse ou d\u2019une foi révélée, ou d\u2019un mélange de tout cela.Dans tous les cas, cependant, leur inalité reste la même : nous permettre d\u2019espérer que notre vie a du sens.Une fois ceci reconnu, il est vain de penser que telle ou telle représentation particulière de la transcendance \u2014 généralement la sienne propre \u2014 est immédiatement signiiante pour tout le monde, ou pis encore, qu\u2019elle est la seule valable ou la meilleure.- Su l\u2019abse ce d\u2019oppositio éelle e t e i a e ce et t a sce da ce, oi Do i i ue Bou 7, « Cha 7e e t de ci ilisatio et spi itualité », Relations, no , juillet-août , p. - .- Be a d Saladi d\u2019A 7lu e, rt e et e aît e i uit ho e, fe e ou cha- a e, Pa is, Galli a d, .- M. (liade, Le the de l\u2019éte el etou , Pa is, Galli a d, [ ], p. .DOSSIER 19 relations / 814 / automne 2021 L\u2019ÉTAT DE GRÂCE Sylvie Drapeau L\u2019auteure, comédienne et romancière, a publié la tétralogie Le fleuve (2015), Le ciel (2017), L\u2019enfer (2018) et La terre (2019) aux Éditions Leméac Que l\u2019on soit artiste ou spectateur, les quêtes de transcendance qui nous animent peuvent s\u2019incarner dans l\u2019expérience du sublime et du sacré portée par l\u2019art.Entre angoisses et doux vertiges, ce processus nous révèle à nous-mêmes et nous lie aux autres, dans le partage.Soir de première.Dix-neuf heures cinquante.Je quitte la loge comme on part en guerre.Je traverse la scène derrière le rideau fermé et me dirige en ligne droite vers la coulisse.Je vais rejoindre mon ami Samuel, qui est déjà prêt pour son entrée en scène.C\u2019est lui qui interprétera le rôle de mon père dans la pièce.Il s\u2019agit d\u2019un soir de première un peu particulier.Nous nous serrons très fort dans les bras l\u2019un de l\u2019autre, comme s\u2019il était possible que nous n\u2019en sortions pas vivants?; puis, après avoir échangé un fervent «?merde?!?», nous nous séparons, chacun dans son couloir, un rideau de velours noir entre nous.Le retour à la solitude ampliie la rumeur de la salle.Nous sommes fébriles, vulnérables à la limite du supportable, comme si nous subissions une torture.Ça a toujours été comme ça.À ce moment, il me semble que faire le métier de comédienne n\u2019a aucun sens.Qui voudrait se mettre dans de pareils états, à moins d\u2019être masochiste?Je me demande même ce que je fais là, comme s\u2019il y avait erreur sur la personne.Le trac est un animal féroce et c\u2019est l\u2019ego qui le tient en laisse, qui le contrôle.C\u2019est lui qui dit que je n\u2019y arriverai pas, que c\u2019est trop grand pour moi, que je ne suis pas à la hauteur du privilège tant convoité de passer du temps dans la lumière.Étrange faveur, d\u2019ailleurs, qui vous laisse presque pour morte dans ces quelques minutes avant le lever du rideau.Sylvie Drapeau.Photo : Samuël Côté.20 relations / 814 / automne 2021 Assise dans la coulisse, je me concentre sur ma respiration dans le but de faire taire mon mental déchaîné, puis, j\u2019aperçois le faisceau d\u2019une lampe de poche, de l\u2019autre côté de la scène, qui s\u2019arrête au centre de l\u2019espace sur un X marqué au sol.Ça y est?! Nous y sommes, le voilà : le «?cinq minutes?» que je désirais et que j\u2019appréhendais à la fois?! Je me lève et marche vers le halo.En posant la pointe de mon pied sur le X, je m\u2019immobilise et serre trop fort la main du technicien qui me murmure gentiment : «?merde?!?».Il éteint la lampe et s\u2019éloigne.Je reste seule dans le noir tout le temps que dure l\u2019interminable cinq minutes, qui se prolongera s\u2019il y a des retardataires.J\u2019entends les gens du public qui jasent, qui rient parfois.Ils sont décontractés \u2014 les chanceux \u2014 et je leur envie cette nonchalance.J\u2019attends derrière le rideau fermé.Mon cœur bat très vite.Je tente de revenir à ma respiration.Jusque-là, j\u2019avais joué la vie des autres, la vie de personnages plus grands que nature, servant des histoires porteuses de sens, souvent écrites par des génies, par des auteurs qui avaient été traversés par la grâce.Or, je m\u2019apprêtais ce soir-là à jouer l\u2019histoire de ma famille, l\u2019histoire des tragédies qui ont ponctué notre vie?; je m\u2019apprêtais à jouer la pièce Fleuve, que j\u2019ai conçue à partir des quatre romans que j\u2019ai écrits et dans lesquels je m\u2019adresse, avec mes simples mots, à nos morts, frères, sœur et mère.J\u2019étais sur le point de révéler qu\u2019une actrice est «?un territoire occupé?» et que c\u2019est à partir de ce territoire déjà chargé de blessures que les personnages peuvent s\u2019incarner.J\u2019allais révéler que la soufrance réelle est la matière première des personnages tragiques, ces soufrants hors norme, ces archétypes qui sont miroirs de nos folies, et que c\u2019est ce que j\u2019avais fait toute ma carrière : leur prêter ma vie.J\u2019allais leur dévoiler que les acteurs ne se cachent pas derrière les personnages, qu\u2019ils se révèlent au contraire à travers eux, se prêtant ainsi au jeu de la catharsis.À cause du caractère extrêmement personnel de la pièce, le trac me semblait décuplé.N\u2019était-ce pas un peu indécent, toute cette vérité exposée?Je remettais tout en question derrière le rideau fermé.Nous étions à quoi?Trois minutes peut-être avant le début du spectacle?Je savais pourtant, à tête reposée, qu\u2019écrire sur ma famille c\u2019était écrire sur l\u2019humanité, que des petites illes perdues il y en avait plein la salle tous les soirs, et autant de petits garçons en déroute.N\u2019était-ce pas pour cette raison que j\u2019allais moi-même au théâtre, que j\u2019aimais tant prendre le temps de m\u2019asseoir devant un tableau au musée, que je fermais religieusement les yeux au concert, ou que je tournais avec fébrilité la première page d\u2019un nouveau livre?Ne sommes- nous pas tous en quête d\u2019un partage le plus vrai possible lorsque nous nous tournons vers l\u2019art?Ne sommes-nous pas toutes et tous en quête de sens?Qu\u2019est-ce donc que le trac?Peut-être la peur de ne pas pouvoir atteindre cet état de grâce tant célébré, tant recherché.Car il me semble que plus ou moins consciemment, nous cherchons une occasion d\u2019éveil, par l\u2019art.Que je sois actrice ou spectatrice, à mesure que les années passent, j\u2019arrive au théâtre assoifée de sens plus que de sensation, même si l\u2019un n\u2019empêche pas l\u2019autre.Je crois que nous voulons être révélés à nous-même, de tous bords tous côtés.À cette part sans forme, intemporelle, éternelle.Rien que ça?! Je sais?! De là le trac?! Les artistes se sentent minuscules face au déi.Je commence à comprendre que notre volonté n\u2019y est pour rien.Nous ne sommes que des passeurs.L\u2019état de grâce exige une disponibilité absolue, au-delà des apparences, même s\u2019il passe par les apparences.Ça tient du paradoxe.Et si je survis aux palpitations de mon cœur, chaque soir, si je peux encore et encore chercher à communier, à rejoindre, à être cette passeuse, vers ce qui me dépasse, vers ce que j\u2019ignore, dans cette ferveur toujours intacte, c\u2019est parce que je sais qu\u2019il y aura sans cesse des êtres qui se reconnaîtront, pour qui nos brèches exposées permettront la rencontre intime et le pardon ultime.Être dans la salle ou sur scène c\u2019est du pareil au même, c\u2019est chercher à se rencontrer et c\u2019est dans cette communion qu\u2019advient l\u2019état de grâce.Ce soir-là, je m\u2019en allais dire au public que «?la tragédie des personnages se superpose à celle de la vie ordinaire, qui n\u2019a rien d\u2019ordinaire, si vous voulez mon avis.Choisir d\u2019être actrice, c\u2019était choisir d\u2019entrer dans la lumière, pourtant\u2026 Le tragique me traverse, comme le leuve traverse la terre qui nous a vu naître.?» J\u2019allais leur dire : «?je suis une arracheuse d\u2019ombre\u2026?», j\u2019allais leur dire la vérité.Transcender la soufrance, la dépasser pour voir, sentir, percevoir ce qu\u2019il y a juste derrière, «?à un voile de l\u2019enfer?», dans le présent de la représentation, dans cette «?verticalité?».Je voulais leur parler de ça.Toujours derrière le rideau, je me dis : «?j\u2019entre au théâtre comme j\u2019entrais à l\u2019église, enfant, dans un désir de communion?»?; je me dis : «?il ne faut pas que j\u2019oublie que je ne suis pas là pour avoir du talent?».C\u2019est fou tout ce qu\u2019il y a dans un cinq minutes?! Une vie.La lumière baisse tranquillement dans la salle, ça y est : nous y sommes?! Et je ne suis pas morte.J\u2019essaierai encore une fois.Le rideau monte tranquillement.Le public fait silence.Nous chercherons ensemble.Je m\u2019en vais à leur rencontre en tout cas.Comme chaque fois, je murmure : «?À la grâce de Dieu.?» Je reviens à mon soule et j\u2019entre dans la lumière.21 relations / 814 / automne 2021 DOSSIER QUE PERD-ON QUAND ON OUBLIE LA RELIGION?Jean-Claude Ravet L\u2019auteur, chercheur associé au Centre justice et foi et rédacteur en chef de Relations de 2005 à 2019, a publié Le désert et l\u2019oasis.Essais de résistance (Nota bene, 2016) Se priver collectivement de la religion au nom du progrès et d\u2019une foi aveugle en la raison, n\u2019est-ce pas aussi se priver de l\u2019ombre qui donne son éclat à la lumière?Et surtout, d\u2019une mémoire millénaire porteuse d\u2019un message subversif à l\u2019encontre des maîtres du monde et de l\u2019ordre établi?Il y a une perte nécessaire.Un dépouillement bénéique.Une grâce dans l\u2019abandon de certitudes, dans le délestage de scories accumulées avec le temps qui masquent le sens, le rendent inaudible, parfois le déigurent, en le coupant de la vie.Cela est vrai de la religion et de l\u2019image de Dieu qui s\u2019en dégage.À cet égard, la sécularisation est une bénédiction \u2014 et même une expérience métaphysique libératrice qui n\u2019a pas ini de faire son œuvre \u2014, de même que l\u2019athéisme, qui dépoussière, puriie, passe par le feu l\u2019image de Dieu, aidant la religion à creuser sa quête, à ainer sa parole.Si maints lieux de culte sont désertés, c\u2019est aussi qu\u2019ils se sont desséchés, éloignés de la source, devenus chambres d\u2019écho de vérités ânonnées, désincarnées, stériles \u2014 s\u2019adressant à chacun comme à un repu.«?Dieu, délivre-moi de Dieu?», priait instamment Maître Eckhart, le célèbre mystique allemand du XIVe siècle.La frontière entre l\u2019icône et l\u2019idole est mince?; elle a l\u2019épaisseur du relet du vivant ou de la mort, viviiant ou létal1.Je ne parle pas de ce genre de perte, essentielle, mais d\u2019un autre type, pernicieux celui-là, qui s\u2019apparente à l\u2019oubli de soi et qui élude, au proit d\u2019un efacement, l\u2019occasion de penser et panser la perte, voire de rebondir.La blessure, trop vite anesthésiée, devient ainsi un vide aussitôt rempli par un trop-plein, gavant le désir.C\u2019est à peu près ce qui s\u2019est passé aux lendemains de la Révolution tranquille, qui a signiié pour beaucoup d\u2019être libérés de la chape de plomb autant sociale qu\u2019intime d\u2019un catholicisme clérical, puritain, dogmatique et contrôlant.Pendant que certains étaient mobilisés à fond dans la construction d\u2019un État moderne aux mille promesses, que d\u2019autres se bousculaient aux portillons des centres commerciaux poussant comme des champignons et que les églises se vidaient, nous perdions collectivement de vue que ce grand changement social avait été en bonne partie préparé et mis en œuvre par des gens portés par leur foi.Sur fond d\u2019une méprise conjuguée au rejet amer d\u2019un cléricalisme étoufant, s\u2019est installé tout naturellement un discours social opposant modernité et religion, l\u2019une signe d\u2019émancipation, l\u2019autre tout juste bonne à être jetée avec d\u2019autres vieilleries aux poubelles de l\u2019histoire.Lampadaire dans le stationnement d\u2019un centre commercial, Vitry-le-François, France, mars .Photo : Valérian Mazataud.22 relations / 814 / automne 2021 DOSSIER 23 relations / 814 / automne 2021 En tournant ainsi le dos à la dimension religieuse, nous en sommes venus non seulement à essentia- liser les religions et à les réduire à des clichés \u2014 empruntés le plus souvent à leurs franges les plus conservatrices \u2014, mais aussi à ne tolérer leur expression que dans la sphère privée, voire intime.En plus de nous situer à mille lieues d\u2019une perspective post-séculière, à la Habermas, reconnaissant au discours religieux son apport sui generis aux débats dans l\u2019espace public, cette fermeture au phénomène religieux empêche d\u2019en reconnaître la complexité, les tensions internes, les forces vives qui l\u2019animent.Du même coup, on se coupe du trésor de sagesses millénaires préservées dans les multiples traditions religieuses, toujours réinterprétées, pouvant être mises à contribution dans la conversation publique autour des grands enjeux de société, pour ainsi l\u2019élargir, l\u2019enrichir.Nommer la perte Mais c\u2019est moins de savoirs livresques, littéraires, culturels ou éthiques d\u2019une grande richesse dont on se prive collectivement que de ce dont le religieux est la médiation, l\u2019accès privilégié : une des tonalités de l\u2019existence, au même titre que l\u2019art, qui nous relie à soi, aux autres, au monde, à la terre, aux vivants comme aux morts, et au cosmos \u2014 à Dieu, pour certains.En tournant ainsi le dos à la dimension religieuse, nous en sommes venus à essentialiser les religions et à les réduire à des clichés.Il s\u2019agit d\u2019expériences sensibles, charnelles, existentielles, nous ouvrant à l\u2019invisible au cœur du visible, à la transcendance dans l\u2019immanence, au tout Autre.Expériences à accueillir \u2014 que l\u2019on soit croyants, athées ou agnostiques \u2014, sauf à vouloir ajouter à la désertiication du monde.Le désert croît en efet quand le soleil de la raison abstraite brûle la vie dont on a vidé la part d\u2019ombre, la transcendance, et que la initude devient ainsi un alibi à la démesure.Il croît quand s\u2019impose un seul rapport au monde, purement objectif, instrumental et technoscientiique, minimisant les raisons d\u2019être et de vivre, voire expurgeant l\u2019afectif, l\u2019irrationnel, l\u2019imaginaire, le symbolique et le spirituel?; dimensions aussi essentielles à l\u2019existence que l\u2019eau et l\u2019air à la vie, que la logique et le rationnel à l\u2019ordre des faits.«?Le moment de plus grand appauvrissement d\u2019une culture est celui où un peuple commence à désigner le mythe comme un mensonge?», disait l\u2019écrivain argentin Ernesto Sabato, car alors «?s\u2019atrophient les capacités profondes de l\u2019âme si chères à la vie humaine, telles que les afections, l\u2019imagination, l\u2019instinct, l\u2019intuition2.?» Un pan de notre être que la religion explore se trouve soudain hors d\u2019accès, délaissé, interdit.Mais c\u2019est la raison elle-même, déigurée, qui se rabougrit alors même qu\u2019elle pavane triomphalement.Comme il est pitoyable, en efet, le ricanement fat devant les mythes, la cosmogonie autochtone ou les récits bibliques, par exemple, de ces gens convaincus que dorénavant tout le réel peut et doit être jugé à l\u2019aune de la Science (avec un grand S)?! Coincés entre les lames eilées du rationnel, les liens qui nous unissent à la parole qui terrasse, retourne de fond en comble l\u2019existence et fait renaître, s\u2019eilochent?; on s\u2019autorise maintenant à ne plus l\u2019écouter ni la nommer parce qu\u2019elle serait mensongère et irrationnelle.Le mensonge, l\u2019insensé, comme la blessure et la maladie, ne sont-ils pas des chemins de broussailles qui seuls nous mènent aux faces cachées de notre vie, où l\u2019utile et le raisonnable ne veulent plus rien dire?Le monde se vide ainsi de la voix des profondeurs et du langage des choses.L\u2019indicible au creux du dicible est condamné au mutisme \u2014 s\u2019il n\u2019est pas travesti en divertissement esthétique \u2014 et le sens du monde est condamné à l\u2019efacement, tout comme les traces de Dieu perçues furtivement dans des regards, des mots, des gestes, ou même des œuvres, éblouissant l\u2019existence.Or, ce nom sous ses multiples déclinaisons, soutient et creuse depuis la nuit des temps l\u2019attention à un manque fondamental, à l\u2019humain comme énigme insoluble, à l\u2019irruption fugace de l\u2019inini dans l\u2019instant, la fragilité et la initude \u2014 et en fait, à sa manière, mémoire.Taire cette mémoire, c\u2019est comme dépeupler la terre de multitudes innombrables pour qui le nom de Dieu recueille angoisses, révoltes, soufrances, et est puissance du non, résistance et refus face aux maîtres qui professent leur dieu comme une arme conquérante.Ce nom, plus fort que la mort, foi en l\u2019impossible, maintient debout devant l\u2019adversité : ce «?quelque chose qui tout à coup prend un poids d\u2019inini et vous aide à traverser le pire?» (Philippe Jaccottet, «?Une fenêtre sur le monde?», L\u2019Hebdo, 24 décembre 1997), comme peut l\u2019être un poème accueilli dans l\u2019abjection.Chaises empilées pour faire place à de la danse en ligne au Club d\u2019âge d\u2019or de la vallée, Sudbury, mai 4.Photo : Valérian Mazataud.24 relations / 814 / automne 2021 Se fragilise par le fait même le rapport singulier que noue avec la vie la prière, quand celle-ci n\u2019en devient pas inaudible.La prière à Dieu, comme à Personne, à l\u2019au-delà de l\u2019être, comme à l\u2019Étrange, à la beauté inouïe?; elle qui ne dit rien ni n\u2019attend de réponse, écho d\u2019un cri ou d\u2019un chant qui apaise ou qui saigne.La parole-soufrance, la parole- louange, la parole-silence?; celle qui afronte l\u2019existence et en exige désespérément un sens ou celle qui s\u2019abandonne au contraire à la joie inexplicable de vivre, laissant dans tous les cas la fragilité à découvert, l\u2019existence à vif, orante.Qu\u2019une telle parole balbutiant le tout Autre, pouvant à tout moment basculer dans le silence bouleversant de sa source, puisse se taire, y a-t-il de quoi en rire?C\u2019est la poésie même qui en serait afectée gravement, afa- die, se voyant déniée ce dont elle est l\u2019expérience intime et soufrante : un corps à corps avec l\u2019indicible, le tout Autre, dont le poète sort perclus mais béni, et le poème, un lambeau arraché \u2014 maculé de sang, de cris, de désirs fous.N\u2019est-ce pas là, pour reprendre les mots de Paul Celan dans Méridien, «?depuis toujours une espérance du poème?»?L\u2019efacement de ces voix, avec le religieux, ne peut qu\u2019enfermer dans les geôles du présent, sans plus de nuit ni d\u2019issue?; des geôles qui ne sont supportables que si l\u2019on consent à habiter l\u2019oubli.Le Dieu qui vient L\u2019efacement du religieux est le butin précaire d\u2019une laïcité dévoyée, désacralisante \u2014 cette religion du libéralisme hédoniste et consumériste, comme disait Pasolini.On ne peut sans reste oblitérer une part qui nous constitue.Elle revient nous hanter soit sous la forme du retour du refoulé, soit comme mal-être persistant.Comme la braise sommeillant sous les cendres, un in soule suit à l\u2019aviver.Et ce soule, le dispositif techno-capitaliste lui-même pourrait bien le susciter.Le fard décati du consumérisme frivole et de la foi béate dans le progrès ne suisent plus désormais à masquer cette entreprise d\u2019uniformisation universelle, de liquidation du passé et de destruction de la nature et des formes de vie médiatisées par le langage, la culture, les valeurs, les croyances.L\u2019efroi, l\u2019impuissance, la soufrance nue leur succèdent \u2014 mais ces cris ont le pouvoir de réveiller des forces enfouies dans les religions, les mythes et le sacré, même méconnues ou ignorées, et d\u2019armer la résistance.La foi en l\u2019impossible est de celles-là.«?Le moment de plus grand appauvrissement d\u2019une culture est celui où un peuple commence à désigner le mythe comme un mensonge?», disait l\u2019écrivain argentin Ernesto Sabato.Devant la montée du fascisme en Europe au début du siècle dernier, l\u2019intellectuel juif allemand Walter Benjamin en a fait l\u2019expérience.Bien qu\u2019athée, il comprit le caractère religieux singulier du capitalisme régnant, le démarquant de toute autre religion dans l\u2019histoire.Il y voyait un culte sans transcendance, sans promesse ni espoir, impitoyable et cruel \u2014 «?sans trêve et sans merci3?» \u2014 dont la recherche du proit à tout prix, la spéculation, la marchandisation et la maîtrise technique du monde sont des éléments clés.Une telle «?religion?» ne pouvait que vouloir soumettre les autres à son régime.Mais en même temps, Benjamin discerne dans le messianisme juif, qui lui était devenu familier par sa correspondance avec Gershom Scholem, spécialiste de la mystique juive, une dimension religieuse subversive et libératrice à même de faire front à cette emprise asservissante.Au «?progrès?» au service des maîtres du temps (dont la face cachée est la catastrophe), il oppose ce qu\u2019il appelle une «?faible force messianique4?» donnée aux vaincus de l\u2019histoire grâce à la remémoration.Par cette brèche dans le temps historique peut surgir à tout instant «?l\u2019étincelle de l\u2019espérance?», attisée dans le passé par les rêves de bonheur et de justice des multitudes écrasées sous la roue de la «?civilisation?».Le passé rédimé devient ainsi mémoire de l\u2019avenir, brisant les chaînes d\u2019un présent cadenassé par l\u2019illusion du progrès et ouvrant à l\u2019inachevé, aux possibles à naître \u2014 l\u2019action étant sœur du rêve.?DOSSIER 25 relations / 814 / automne 2021 QUELLE THÉOLOGIE POUR UN TEMPS POST-RELIGIEUX?Denise Couture L\u2019auteure, professeure associée à l\u2019Institut d\u2019études religieuses de l\u2019Université de Montréal, est présidente de la Société canadienne de théologie et membre de la collective féministe et chrétienne L\u2019autre Parole La théologie étudie avant tout l\u2019acte de croire.Elle prend pour objet la construction subjective (elle-même en mouvement) de ce à quoi l\u2019on croit, et non pas seulement les contenus des croyances.On comprend dès lors qu\u2019elle ait subi des change- e ts ajeu s ces de iè es a ées, ais aussi u\u2019elle ait pu s\u2019ajuste avec assez de luidité à la pé iode co te po ai e, celle de la religion devenue subjective.Da s les a ées , le 7 a d théolo7ie catholi ue alle a d Karl Rahner pouvait encore dire qu\u2019une condition d\u2019exercice de la théologie chrétienne est de vivre dans une société chrétienne, ou du moins dans un environnement où les représentations chrétiennes guident spontanément les existences.Pour lui, les discours théologiques partaient des interprétations des gens pour leur en offrir de nouvelles dans le cadre d\u2019u e 7 a de co ve satio co u e su la si7 iicatio du christianisme aujourd\u2019hui.Or, ces conditions n\u2019existent clairement plus au Québec, hormis pour des groupes devenus minoritaires.On y observe non seulement le retrait de la religion de la sphère publique, mais aussi le recul des inscriptions dans les programmes de théologie universitaires.De plus, des transformations institu- tio elles o t odiié les lieu où l\u2019o p ati ue déso ais la théologie (que ce soit dans un département, une école ou un centre d\u2019études plutôt que dans des facultés en bonne et due fo e).Cette ouvelle situatio fo ce à éléchi à ouveau frais le travail de la théologie et son adaptation à ces conditions nouvelles.Pour mieux comprendre la spiritualité des gens La déi itio classi ue de la théolo7ie, telle ue la p oposait le théologien Anselme de Cantorbéry au XIe siècle, est de e- chercher « une intelligence de la foi », sous-entendu de la foi chrétienne.Traduite pour le contexte actuel, la théologie vise désormais une analyse de la façon dont les personnes spirituelles se comprennent elles-mêmes en tant que telles.Cette posture nouvelle lui ouvre un champ immense qui n\u2019est pas si éloigné de ses tâches séculaires.Confessionnelle, elle peut De telles forces vives se trouvent aussi à n\u2019en pas douter dans le christianisme, l\u2019islam, l\u2019hindouisme, le bouddhisme, les cosmogonies autochtones et tant d\u2019autres traditions religieuses ou spirituelles.La mémoire subversive de la souffrance en est une, elle qui fait écho à la clameur sans in vers Dieu des humiliés, des sans-nom, des sans-voix, des non- personnes \u2014 et ne laisse pas l\u2019histoire sans juge.Loin d\u2019être le sceau divin apposé à la résignation, comme le croient certains, et parmi eux des croyants, cette mémoire est un grain de sable dans l\u2019engrenage du destin, empêchant de vivre en paix avec le monde comme le voudraient ceux qui y festoient grassement.Elle est portée par le désir du tout Autre, d\u2019un au-delà de l\u2019être.À cet égard, Max Horkheimer dans Die Sehnsucht nach dem ganz Anderen (1970) soulignait que ce qui est en jeu dans ce désir ce n\u2019est pas la croyance en l\u2019existence de Dieu, mais l\u2019espérance que l\u2019injustice qui caractérise notre monde n\u2019aura pas le dernier mot, poussant à œuvrer ici et maintenant en ce sens.Parce qu\u2019elle est au fondement de l\u2019éthique, la progressive disparition de cette espérance est perçue par le philosophe de l\u2019École de Francfort comme le signe d\u2019une société en voie d\u2019être «?totalement administrée?».Le combat déterminant de notre temps n\u2019est certainement pas entre croyants et non-croyants, entre religieux et athées, qu\u2019une profonde solidarité devrait au contraire souder dans un combat acharné contre l\u2019injustice et la servitude, ce qui déshumanise et exclut.Il s\u2019apparente plutôt à une lutte des dieux, pour reprendre le titre d\u2019un ouvrage collectif de théologiens latino-américains de la libération5.Une lutte entre les idoles de l\u2019oppression \u2014 qu\u2019ils aient pour nom Dieu, Argent, Droit, État, Force, Science, importe peu \u2014 et la quête d\u2019un Dieu libérateur.Un Dieu qui vient et inspire à abattre la tyrannie de ce qui est, à rendre justice et dignité aux dépossédés qui ne sont rien, drapant la initude d\u2019inini.- Robe t Ma7e , « L\u2019e i7e ce de la ete ue », Relations, no , juillet-août .2 - ( esto Sabato, Résistance, Pa is, Seuil, .- W.Be ja i , Le capitalis e co e eligio , Pa is, Pa ot, .- W.Be ja i , Su le co cept d\u2019histoi e, Pa is, Pa ot, .- Jo Sob i o et al., La lucha de los dioses los ídolos de la op esió la búsqueda del Dios liberador, Sa José, D(I, .26 relations / 814 / automne 2021 co ti ue d\u2019é o ce les si7 iicatio s de la foi ch étie e dans le temps présent.Lorsque catholique romaine, elle peut se situer plus ou moins proche des positions du magistère.Déconfes- sionnalisée et plus en phase avec les déplacements contemporains du phénomène religieux, elle peut se tourner vers l\u2019étude des constructions multiples de vies spirituelles dans le temps présent.U e de ses spéciicités \u2019e de eu e pas oi s l\u2019étude de ce processus d\u2019autocompréhension.Cette transformation de la théologie se produit un peu partout dans le monde, y compris dans les universités québécoises1.J\u2019en traite dans mon livre Spiritualités féministes.Pour un temps de transformation des relations (PUM, 2021), où je présente une synthèse de la théologie féministe en contexte québécois.J\u2019y navigue entre une interprétation féministe des symboles chrétiens et une analyse de spiritualités post-religieuses féministes.Pour prendre la mesure de ce déplacement de la théologie, considérons les conditions du temps présent en ce qui concerne la religion et la spiritualité.Quelle religion subjective ?Quelles spiritualités ?Quatre-vingt-cinq pour cent de la population mondiale se dit religieuse, un pourcentage qui s\u2019accroît annuellement et qui, d\u2019après les prévisions de 2017 du Pew Research Centre de Washington, devrait continuer d\u2019augmenter légèrement au cours des prochaines décennies.Si ces données sont percutantes, elles n\u2019en cachent pas moins une forme de retrait de la religion sur le plan transnational, dû à u e odiicatio des a iè es de la viv e.Da s plusieu s pays, le rapport à la religion se transforme pour devenir subjectif et personnalisé.Le sociologue Reginald Bibby a proposé l\u2019expression de « religion à la carte » pour décrire le phénomène.Cela veut dire ue les i dividus ui s\u2019ide tiie t subjective e t co e eli7ieu n\u2019adoptent pas nécessairement la vision du monde proposée par un groupe religieux.Ils construisent plutôt leurs propres vues « à la carte », assez librement, retenant et rejetant à leur convenance les contenus proposés par les organisations religieuses.Dans ce sens, nous vivons dans un temps de post-religions organisées.À ce phénomène s\u2019ajoute celui des gens qu\u2019on dit « spirituels, mais non religieux », qui situent leur vie spirituelle hors de tout cadre institutionnel.Ainsi, tout comme son objet, l\u2019étude des spiritualités contemporaines ne peut être qu\u2019éclatée.On trouve des dizaines de déi itio s de la « spi itualité ».Pou a pa t, je p opose de la concevoir comme la vie pleinement vécue.Comme une vie vécue au sein d\u2019une toile de relations, non pas comme une fuite du monde, mais dynamisée par une énergie vitale qui comprend la joie, la souffrance, des abus, leur reconnaissance et leur refus, la construction de soi.Ainsi, la théologie du temps présent prend la forme d\u2019une étude culturelle de l\u2019acte de croire ou de l\u2019acte de construire sa vie pleinement vécue.J\u2019ai co e cé à fai e de la théolo7ie à la i des a ées .Depuis cette période, le champ disciplinaire a bien changé.Il a subi des mutations majeures provoquées par les transformations socioculturelles.Renouvelée tout en restant elle-même, comme le serpent qui perd sa couche de peau desséchée, la théologie demeure ainsi à mes yeux un domaine de pensée passionnant et pertinent.- Quat e p o6esseu s de di e ses u i e sités uébécoises, Ma c Du as, Sola 7e Le6eb e, Jea -F a çois Roussel et Gilles Routhie , a al se t de a iè e éclai a te les déplace e ts de la théolo7ie au Québec da s la eue La al théologi ue et philosophi ue, ol., o , .Croix protégée par une bâche de plastique au cimetière de La Romaine, septembre 7.Photo : Valérian Mazataud.DOSSIER 27 relations / 814 / automne 2021 Dans plusieurs ouvrages, vous analysez les dynamiques qui rendent la parole religieuse inaudible dans nos sociétés.Vous décrivez entre autres la critique moderne de la croyance religieuse comme étant elle-même fondée sur une croyance, celle en la croyance de l\u2019autre.Pouvez-vous nous expliquer cette aporie ?Bruno Latour : La croyance, d\u2019abord, est diférente de la foi.La foi, c\u2019est être saisi par un être sous sa forme rendue commune par la religion, en tout cas la religion chrétienne?; or, cela n\u2019est pas rendu accessible par la croyance.C\u2019est pour ça que, lorsqu\u2019on me demande «?est-ce que vous croyez en Dieu?», je réponds «?Dieu merci, non?!?».La faute de cette méprise revient assez largement aux religieux eux-mêmes, qui se sont embarqués dans la défense de la croyance en l\u2019opposant à d\u2019autres formes d\u2019accès à la pratique et à la connaissance, notamment les sciences.Et donc, ils se sont trouvés eux-mêmes un peu emprisonnés dans cette notion de croyance qui s\u2019est formée, en quelque sorte, sur le modèle d\u2019un accès à une connaissance objective?; sauf qu\u2019il lui manque justement l\u2019objet de cette connaissance \u2013 à savoir Dieu, qui n\u2019est évidemment pas accessible de la même façon.Cette conception de la croyance, qui prend forme autour du XVIe siècle, n\u2019est pas un bon vecteur de saisie du monde objectif parce que c\u2019est une imitation des sciences.Elle n\u2019est ni scientiique, ni religieuse?; c\u2019est une espèce de forme suspendue.Elle renvoie plutôt à ce que j\u2019appelle, dans mon Enquête sur les modes d\u2019existence, la pensée «?double- LES APORIES DE LA CROYANCE Entrevue avec Bruno Latour Mondialement reconnu pour ses travaux sur la sociologie des sciences, sur l\u2019écologie et pour son anthropologie des modernes, le philosophe, sociologue et anthropologue français Bruno Latour a également réléchi de manière non moins originale au phénomène religieux et à sa place dans nos sociétés, notamment dans Jubiler \u2014 ou les tourments de la parole religieuse (Synthélabo, 2002) et dans Enquête sur les modes d\u2019existence (La Découverte, 2012).Nous l\u2019avons rencontré pour en discuter avec lui et décortiquer les paradoxes entourant ce que nous appelons, depuis les Lumières, «?la croyance?».Le barrage de Nqweba, principale source d\u2019eau de la ville de Graaff-Reinet, à sec, Afrique du Sud, janvier 2020.Photo : Valérian Mazataud.28 relations / 814 / automne 2021 clic?».C\u2019est une connaissance à laquelle on voudrait accéder immédiatement, c\u2019est-à-dire sans médiation, sans les moyens qu\u2019il faut pour y accéder.Dans le cas de la religion, pour prendre une métaphore, la pensée double-clic, ou la croyance, serait une question qui se pose pour des gens qui veulent aller au zoo et qui veulent être sûrs de voir l\u2019animal qu\u2019on leur a dit qu\u2019ils verraient.Pour ces personnes, la question «?est-ce que vous croyez en Dieu?» se traduit donc par «?est-ce que je vais arriver dans un lieu et, à coup sûr, rencontrer ou ne pas rencontrer cet être?».Mais cette manière de penser cadre très peu avec le religieux, qui est composé d\u2019êtres beaucoup plus surprenants, cachés ou, disons, labiles et qui ne répondent pas à la question de la croyance.Pour reprendre la métaphore, ils ressemblent davantage à des bêtes sauvages.Si vous allez dans la forêt pour en voir, vous ne contrôlez pas du tout leur survenue.Vous pouvez vous balader des jours et des jours sans les rencontrer puis, brusquement, ils sont là.Autrefois, avant que ne s\u2019organise cette déinition de la croyance, autour du XVIe siècle, le mot «?croire?», comme l\u2019a très bien montré entre autres Michel de Certeau, ne renvoyait pas du tout à une forme qui ressemble à la connaissance, mais à l\u2019expérience d\u2019un saisissement.Dans cette optique, croire implique d\u2019avoir rencontré ou d\u2019avoir été activé, modiié, converti, transformé, etc., par des êtres qui viennent à vous.La question n\u2019est donc pas «?est-ce que vous croyez à quelque chose?» mais «?est-ce que vous avez rencontré ou est-ce que vous avez été saisi ou modiié par ces êtres?».C\u2019est cette forme de rencontre qui n\u2019est plus accessible par le type d\u2019énonciation associée à la notion de croyance, au- jourd\u2019hui.L\u2019ontologie qui est associée au mot «?croyance?» est très particulière, ce qui fait que ce mot est en quelque sorte piégé.Dans ce contexte, attribuer à l\u2019autre une croyance religieuse, c\u2019est d\u2019une certaine façon se méprendre sur la nature de son entreprise.C\u2019est croire qu\u2019il croit, qu\u2019il cherche à trouver une connaissance objective là où il cherche en fait à faire l\u2019expérience d\u2019un saisissement.Cette croyance en la croyance de l\u2019autre, comment opère-t-elle face aux cultures non occidentales ?B. L. : Pour prendre l\u2019exemple des peuples autochtones (mais cela s\u2019applique à presque tout le monde, disons, non occidental), il y a une espèce de tendance lourde qui se nourrit de la tradition iconoclaste de destruction des idoles pour continuer, en plein XXIe siècle, à détruire ces peuples.En Amazonie brésilienne, par exemple, les chrétiens dits évangéliques sont aujourd\u2019hui en train de détruire les peuples traditionnels et autochtones ainsi que leurs cultes au nom de la lutte contre les «?croyances?», en considérant tout à fait normal de ravager la planète au nom du développement et d\u2019une théologie de la prospérité.Donc, ce n\u2019est pas un combat d\u2019autrefois, c\u2019est un combat bien actuel, mené entre autres au nom de ce que Moïse a fait avec le veau d\u2019or.Le mot croyance im- DOSSIER 29 relations / 814 / automne 2021 plique immédiatement une espèce de droit de détruire, en vertu d\u2019une tradition iconoclaste judéo- chrétienne qui est évidemment très ancienne et complexe et que j\u2019avais analysée longuement dans le cadre de l\u2019exposition Iconoclash (2001).Cela inclut, par ailleurs, les «?religieux religieux?» et les «?religieux laïcs?» pour ainsi dire, qui renvoient à la croyance tout ce qui n\u2019est pas identiié comme moderne.Les deux partagent complètement le modèle de modernisation.La igure d\u2019Ivan Illich est d\u2019ailleurs très importante à cet égard, parce qu\u2019il a tout de suite vu que la notion de développement inspirée par les catholiques américains était très délétère.Son exclusion partielle de l\u2019Église catholique est due à ce doute qu\u2019il a introduit sur l\u2019association entre développement et évangélisation.Dans nos sociétés sécularisées où la notion de croyance est le plus souvent utilisée pour invalider l\u2019expérience religieuse, comment pourrait-on envisager un véritable pluralisme qui n\u2019écrase pas ce mode d\u2019existence (ni les autres) sous l\u2019hégémonie d\u2019un rationalisme étroit ?B.L. : Sommes-nous vraiment dans des sociétés séculières?Moi, je pense que non.On est dans des sociétés où la solution provisoire qui a été donnée à la question de l\u2019hégémonie catholique a été, après beaucoup de traumatismes dus aux guerres de religions, une théologie politique laïque.C\u2019est d\u2019ailleurs pourquoi c\u2019est tellement diicile d\u2019insérer la religion musulmane dans une société comme la France, car la laïcité y est une forme de religion laïque qui est extrêmement puissante et qui garde beaucoup des éléments, des versants du catholicisme contre lequel elle luttait.Au fond, on est toujours dans une espèce d\u2019armistice dans les guerres de religion.Cet armistice a été, évidemment, la séparation de l\u2019Église et de l\u2019État, mais il n\u2019est pas un traité de paix : il ne résout pas la question de savoir ce qu\u2019est la vérité dans les domaines religieux.Ni pourquoi, d\u2019ailleurs, celle-ci s\u2019est aussitôt métastasée en vérité politique, morale, religieuse et culturelle?; ce qui, en un sens, est une trahison de son exigence initiale, mais qui, en même temps, explique beaucoup des réactions tout à fait légitimes à son emprise.Donc le pluralisme est très diicile à accommoder?; il est très diicile de sortir de la religion laïciste qui exige des participantes et des parti- Manifestant palestinien cagoulé priant sous un olivier durant une manifestation contre le « mur de la Honte » (à sa cei ture : u e 7re ade lacrymogène non explosée que l\u2019armée israélienne vient de lancer), Ni\u2019lin, Cisjordanie, novembre 9.Photo : Valérian Mazataud.30 relations / 814 / automne 2021 cipants à la vie publique d\u2019y entrer sans leur Dieu.Évidemment, ce n\u2019est pas gênant pour les catholiques parce que ces derniers ont contribué à la constitution de la République française.C\u2019est beaucoup plus diicile pour les musulmans, par contre, parce qu\u2019on leur demande d\u2019entrer sans leur Dieu, mais ils n\u2019ont pas pu contribuer en quoi que ce soit à la déi- nition de la laïcité de la République.Il y a là un vrai problème de déinition de ce qu\u2019on entend par ce grand thème très disputé qu\u2019est la sécularisation.Cela dit, le pluralisme n\u2019est pas un problème théorique?; c\u2019est un problème pratique qui se manifeste à diférents endroits.Le premier, c\u2019est évidemment celui de l\u2019islam : que faire des musulmans à qui on demande de s\u2019intégrer complètement et de devenir non-musulmans sous peine d\u2019être considérés comme des islamistes?Le second, sur lequel je me suis beaucoup plus attardé, c\u2019est celui de la découverte, par les religieux catholiques ou plus généralement chrétiens, que la question écologique les oblige à recomposer complètement leurs conceptions de la science, de la nature, de ce qu\u2019ils appelaient l\u2019immanence et, en gros, d\u2019inverser le rapport qu\u2019ils établissaient avec le Ciel.Cela m\u2019intéresse beaucoup, parce qu\u2019on voit que cela touche absolument tout ce qui, jusqu\u2019ici, était au cœur de l\u2019idéologie chrétienne.C\u2019est un cheminement très douloureux pour beaucoup de catholiques, mais heureusement ils ont un pape qui les pousse beaucoup et qui les oblige à se redéinir.Et comme ils redéinissent leurs liens à la Terre et à l\u2019immanence, ils sont obligés de rouvrir ce débat, un peu simpliste, qui était la dispute entre la laïcité (ou la sécularisation) d\u2019un côté et, disons, la spiritualité, de l\u2019autre.Car maintenant, si le spirituel c\u2019est la Terre et être en alliance avec beaucoup de luttes écologistes, ça oblige à revoir les attitudes classiques de tolérance ou de rejet.Ça, c\u2019est un site d\u2019articulation du pluralisme qui m\u2019intéresse beaucoup.Je ne vois pas comment on pourrait imaginer une civilisation qui serait irréligieuse.Malgré les apparences, la nôtre ne l\u2019est absolument pas.Enin, il y a un troisième site qui est le rapport aux peuples autochtones et aux cultes traditionnels, ou à ce que l\u2019égyptologue allemand Jan Assmann a appelé les religions «?cosmologiques?».La cérémonie organisée par le pape François à Rome avec des peuples autochtones, en guise de clôture du synode sur l\u2019Amazonie, en 2019, n\u2019est pas qu\u2019anecdotique à cet égard.On voit apparaître un efort de compréhension et de pluralisme au sens profond, c\u2019est- à-dire au sens du pluralisme des modes d\u2019existence et pas simplement de relativisme.Il y a une invitation au respect des cultes traditionnels, au fait qu\u2019ils interagissent avec des êtres qui sont diférents et auxquels on a accès de manière diférente.Ces êtres ont des modes d\u2019existence et des conditions de véridiction \u2014 c\u2019est-à-dire d\u2019énoncer ce qui, pour eux, est de l\u2019ordre du vrai ou du faux \u2014 que les autres êtres n\u2019ont pas.Cela oblige les chrétiens à une nouvelle gymnastique, si on veut, parce qu\u2019une fois de plus ce sont eux qui, ayant, avec les juifs, introduit la notion de vérité dans la religion, ont d\u2019abord utilisé la notion de croyance négativement en disant aux autres «?vous ne faites que croire à ces choses qui n\u2019existent pas?».Ensuite, on a retourné contre eux cette vision de la croyance?; mais c\u2019est eux qui ont commencé?! Dans le contexte de crise civilisationnelle et écologique que nous traversons, les ressources propres au religieux peuvent- elles avoir un rôle bénéfique à jouer ?B.L. : Oui.Il faudra faire lèche de tout bois, car la situation qui vient ne sera pas facile.Je ne vois pas comment on pourrait imaginer une civilisation qui serait irréligieuse de toutes façons.Malgré les apparences, la nôtre ne l\u2019est absolument pas.Comme le montre très bien l\u2019encyclique Laudato si\u2019 par ailleurs, quand le pape parle du cri de la Terre et des pauvres, il est inalement plus en phase avec ce qui se passe dans le monde que beaucoup de mouvements écologiques et d\u2019innombrables mouvements sociaux.Donc, il y a là potentiellement une puissante spiritualité, voire une théologie.Ainsi, dans un sens, en partie grâce à l\u2019écologie, en partie grâce à la pression qu\u2019exerce sur la théologie politique laïque la présence de l\u2019islam, et en partie à cause de la continuelle présence des peuples autochtones et des religions au sens propre du terme, la situation n\u2019est pas si mauvaise.Le contexte fournit en quelque sorte une chance formidable parce que la modernisation et l\u2019économisation n\u2019entraînent plus l\u2019impression de légitimité ou d\u2019inévitabilité.La pandémie a joué un rôle important en ce sens.Les chrétiens, les écologistes et les gens ordinaires, les coninés que nous sommes toutes et tous, se retrouvent du même bord, inalement.Mes amis prêtres se plaignent beaucoup, mais la situation n\u2019est pas catastrophique.Au fond, l\u2019époque les aide à rejouer leur trésor.Car c\u2019est bien un trésor, que celui du religieux, mais il doit être rejoué, pas conservé.C\u2019est le problème classique, depuis toujours.Ce trésor n\u2019en est un que s\u2019il est remis en jeu.S\u2019il est conservé, il est mort.E t evue éalisée pa E ilia o A pi -Si o etti DOSSIER 31 relations / 814 / automne 2021 RELATIONS, UNE REVUE TOUJOURS JÉSUITE?Élisabeth Garant L\u2019auteure est directrice générale du Centre justice et foi et de la revue Relations Voilà plus de a s ue je t availle au Ce t e justice et foi (CJF), en étroite collaboration avec la Compagnie de Jésus.Au il du te ps et des espo sabilités ui \u2019o t été co iées, on m\u2019a souvent taquinée à propos de mon identité « cryp- to-jésuite » \u2014 et encore plus après la nomination, en 2007, de la femme laïque que je suis à titre de directrice du CJF et de la revue Relations ! Mon entrée en poste marquait en effet un tou a t i édit : l\u2019ide tité jésuite d\u2019u e i stitutio e te ait plus tant à la présence ou non des jésuites en son sein ou même à sa tête ; elle reposait d\u2019abord et avant tout sur une manière d\u2019agir, une capacité d\u2019actualiser autant la spiritualité que la portée prophétique de l\u2019Évangile ainsi qu\u2019un engagement social se concevant « aux frontières », c\u2019est-à-dire solidaire des personnes à la marge des sociétés ou à l\u2019écoute de nouveaux enjeux émergents.Ma o i atio co i ait ai si la co ia ce des jésuites d\u2019ici dans la capacité des personnes non jésuites de collaborer pleinement à leur mission.Elle renforçait la tendance, observée un peu partout dans la Compagnie de Jésus, à recon- aît e l\u2019appo t si7 iicatif et co plé e tai e des fe es.Ce modèle de collaboration entre religieux et laïques, favorisé pa u co te te social et ecclésial spécii ue au Québec, donne aussi son originalité à la revue Relations.En accueillant des collaborateurs et collaboratrices aux horizons divers, croyants et non croyants, cette dernière est un pont entre des mondes trop souvent mis en opposition dans le cadre séculier qui est le nôtre.Comment l\u2019héritage jésuite de Relations s\u2019incarne-t-il au- jourd\u2019hui ?Il y a évidemment son titre, qui est un clin d\u2019œil aux premiers écrits des Jésuites en Nouvelle-France, mais qui évoque aussi d\u2019entrée de jeu l\u2019importance du lien social, des relations entre les différentes parties du corps social que les fondateurs de la revue voulaient « rendre meilleures » par une analyse qui nourrit l\u2019action.À cela s\u2019ajoute, depuis les a ées , u e i jo ctio à fo de dava ta7e l\u2019a al se sociale sur un parti pris pour les personnes exclues.Ce parti pris découle d\u2019une quasi-refondation de la mission de la Compagnie, en 1974-1975, autour de l\u2019« exigence absolue » d\u2019allier l\u2019engagement pour la foi avec celui pour la justice.Allant à l\u2019encontre d\u2019une vision largement répandue selon laquelle l\u2019engagement des Jésuites se réduit aux institutions d\u2019enseignement supérieur réservées à la formation des élites, les institutions de transformation sociale, dont les centres sociaux et les initiatives de proximité avec les populations marginalisées, se mettent alors à essaimer, notamment au Québec.Depuis les a ées , c\u2019est aussi u e 7a7e e t e faveu d\u2019une réconciliation fondée sur la justice sociale qui caractérise l\u2019action jésuite, y compris dans les pages de Relations.Cet engagement, qui trouve sa source dans une conception relationnelle de la transcendance, vise à établir des relations justes avec les autres \u2014 en accordant une attention particulière au racisme et aux rapports de domination entre les peuples \u2014, mais plus largement avec l\u2019ensemble de la Création.Ces orientations se prolongeront au cours de la prochaine décennie à partir de quatre grands axes, dégagés dans le cadre d\u2019un processus qui a mobilisé l\u2019ensemble des œuvres jésuites à t ave s le o de : l\u2019e 7a7e e t pou p ése ve la Terre, l\u2019accompagnement des jeunes pour favoriser un avenir porteur d\u2019espérance, le compagnonnage avec les personnes exclues, et la redécouverte de la force de transformation dont est porteuse la spiritualité ignatienne.Par ailleurs, grâce à son ancrage dans la société québécoise et à l\u2019attention marquée qu\u2019elle accorde aux lieux où se révèlent l\u2019injustice et l\u2019exclusion, ici et ailleurs dans le monde, Relations a entre autres alimenté la discussion sur les nécessaires et pa fois di ciles e ises e uestio appo tées pa la c iti ue du capitalisme, le féminisme, la lutte contre le racisme, l\u2019écologie et les luttes décoloniales.Historiquement, elle a aussi favorisé l\u2019adoption d\u2019approches contextuelles en théologie (notamment la théologie de la libération) en prenant appui sur l\u2019option préférentielle pour les pauvres, et facilité le dialogue entre les cultures et les traditions religieuses.En valorisant une analyse radicale, qui s\u2019attaque à la racine des différentes formes de domination, elle propose aussi, tout au long de son histoire, différentes alternatives socioéconomiques et politiques s\u2019inscrivant dans un horizon de justice sociale.Alors, Relations est-elle toujours une revue jésuite ?La réponse simple est « bien sûr », pour autant que l\u2019on tienne compte de l\u2019identité jésuite dans toute la richesse de sa tradition, de sa constante évolution, et surtout de son profond engagement pour la justice sociale.À l\u2019âge vénérable de a s, la evue co ti ue de déf iche , souve t e p écu - seure et de façon audacieuse, des questions en émergence dans les débats sociaux et les luttes pour la justice sociale en cherchant à interpeller un public toujours plus large.Elle continue aussi d\u2019offrir à la Compagnie de Jésus une occasion unique de réaliser le dialogue qu\u2019elle désire incarner au cœur d\u2019une société séculière et d\u2019actualiser sa spiritualité en se mettant à l\u2019écoute des quêtes de sens qui se manifestent aujourd\u2019hui de manières plus multiples que jamais.32 relations / 814 / automne 2021 CROIRE EN LIGNE À ceux et celles qui s\u2019imaginaient que les croyances allaient progressivement disparaître avec le déploiement de la modernité, l\u2019époque contemporaine apporte un démenti éloquent.Nous sommes, au contraire, projetés à nouveau dans une ère des croyances.Certes, en ce début du XXIe siècle, l\u2019hypothèse d\u2019un désenchantement du monde, telle qu\u2019avancée par le sociologue Max Weber pour désigner le processus de déclin des croyances religieuses traditionnelles au proit des explications scientiiques, peut sembler conirmée.L\u2019accélération des désailiations religieuses est un fait social majeur des sociétés occidentales au XXe siècle, et le Québec n\u2019échappe pas à cette tendance lourde.En même temps, il est facile de constater que la population québécoise n\u2019a pas renoncé aux croyances, c\u2019est-à-dire à la capacité de se projeter dans un univers suprasensible qui ne soit pas régi par les mêmes règles que le monde empirique qui nous entoure.On peut même faire l\u2019hypothèse qu\u2019un espace s\u2019est récemment créé pour un «?marché des croyances?» renouvelé, selon une métaphore répandue en sciences sociales.Les trois « B » Pour comprendre les bouleversements actuels, il faut commencer par souligner que le rapport au surnaturel s\u2019articule autour de trois dimensions interreliées, mais aussi relativement indépendantes : les pratiques, les institutions et les croyances.Ce que les anglophones appellent les trois «?B?» : behavior, belonging et beliefs.Il est évident que, du côté des pratiques, les Québécoises et les Québécois boudent les lieux de culte.Une inime minorité de catholiques assistent à la messe toutes les semaines, voire tous les mois.Les taux de baptême sont en chute libre.Louise Thibault, responsable pendant 20 ans des baptêmes au diocèse de Montréal, constate que «?même quand les parents décident de faire baptiser leur enfant, c\u2019est rarement avec un grand enthousiasme.On entend : \u201cÇa ne peut pas lui faire de mal\u201d, ou alors : \u201cMa mère a été baptisée, ma grand- mère aussi, donc\u2026\u201d Le baptême n\u2019est pas encore du folklore, mais ça s\u2019en approche1?».Bien que les groupes religieux minoritaires aichent des dynamiques qui leur sont propres et que l\u2019expression de la croyance religieuse varie énormément d\u2019une communauté à l\u2019autre, un constat semblable s\u2019applique aux autres confessions.La plupart des personnes musulmanes du Québec, par exemple, ne vont en moyenne qu\u2019une fois par année à la mosquée.Jean-Philippe Warren L\u2019auteur est professeur au Département de sociologie et d\u2019anthropologie, et titulaire de la Chaire d\u2019études sur le Québec de l\u2019Université Concordia Le déclin de la pratique et des appartenances religieuses au Québec ne marque pas tant la ?n des croyances religieuses ou spirituelles que leur mutation.Sous l\u2019in?uence du Web 2.0, la manière de vivre ces croyances se transforme, pour le meilleur et pour le pire.DOSSIER 33 relations / 814 / automne 2021 La méiance des Québécois et des Québécoises envers les institutions religieuses est très grande.Chez les catholiques, cette attitude critique paraît plus manifeste encore que pour d\u2019autres groupes, dans la mesure où un chef unique, le pape, occupe le sommet de la hiérarchie ecclésiale.Mais la dé- safection envers les institutions afecte tous les groupes religieux, à des degrés divers.Le Québec est même l\u2019une des régions du monde où l\u2019on retrouve la plus faible proportion de personnes disant appartenir à un groupe religieux, soit 34 % selon un sondage WIN Gallup International de 2015 (à titre de comparaison, c\u2019est 56 % aux États-Unis et 63 % dans le monde).Les jeunes sont encore plus portés que leurs aînés à prendre leurs distances : seulement 21 % des personnes de 25 à 34 ans airment adhérer à un groupe religieux, alors que c\u2019est plus du double (48 %) pour celles de 55 ans et plus.On ne s\u2019étonnera donc pas que près des deux tiers des Québécois et Québécoises considèrent que la religion n\u2019est pas importante dans leur vie, alors que, dans les années 1960, ils étaient les plus portés au Canada à airmer sa centralité dans leur existence.Les enquêtes conirment en outre que les repères religieux se perdent chez les générations plus jeunes2.Le retour des croyances spirituelles On pourrait en rester là.Mais le bilan serait trompeur.Car si les religions instituées sont délaissées, les croyances spirituelles, elles, semblent faire un retour en force.Les sondages sont sur ce point sans équivoque : au Québec, malgré un très faible pourcentage de personnes qui se disent pratiquantes, près des trois-quarts (70 %) déclarent avoir des «?croyances spirituelles?».Or, ces croyances ont de particulier qu\u2019elles sont de plus en plus le résultat d\u2019un bricolage syncrétique.Dans son livre à succès publié en 2014, A Religion of One\u2019s Own, l\u2019Américain Thomas Moore a bien formulé l\u2019attitude qui prévaut chez beaucoup de croyantes et de croyants aujourd\u2019hui.«?Chaque jour, écrit-il, j\u2019ajoute une pièce diférente à ma propre religion3.?» L\u2019efacement de l\u2019autorité des religions institutionnelles à l\u2019ère contemporaine a permis la libération de multiples croyances qui étaient naguère frappées d\u2019interdit (par l\u2019index, la censure, l\u2019anathème, la menace de l\u2019enfer, etc.).Ces dernières s\u2019opposent souvent frontalement aux dogmes et aux rites des Églises traditionnelles.Bien entendu, la tension entre une spiritualité ouverte et épanouissante et une religion fermée et asphyxiante n\u2019est pas nouvelle, mais elle prend aujourd\u2019hui une tournure inédite par sa magnitude.La ésu ge ce spi ituelle .Alors que l\u2019encadrement clérical strict du début du XXe siècle était tel que les gens inissaient par appartenir à l\u2019Église catholique sans croire, la Révolution tranquille a permis de Foule dansant pendant un mariage, Longueuil, septembre .Photo : Valérian Mazataud.34 relations / 814 / automne 2021 croire sans appartenir.Si les années 1980 et 1990 ont accéléré ce mouvement, on peut airmer qu\u2019Internet a réellement changé la donne dans le nouveau millénaire.En premier lieu, grâce à Internet, les individus peuvent assez facilement bâtir leur propre regroupement sans passer par les réseaux traditionnels (dont la paroisse).Chacune des nuances de gris de la foi y est représentée grâce à sa page Facebook.Ce faisant, il est possible de s\u2019immerger dans une communauté de base en ligne pour s\u2019initier et discuter de spiritualités autochtones, des quatre nobles vérités du bouddhisme, de la kabbale ou plus largement du sens à donner à la vie, à l\u2019épreuve ou à la quête du bonheur.En deuxième lieu, le bricolage est facilité par la quantité pharaonique d\u2019information désormais accessible du bout des doigts.La Réforme protestante avait eu pour puissant allié la difusion de la presse à imprimer, qui avait permis aux chrétiens un accès direct aux textes sacrés : c\u2019est à une révolution semblable que l\u2019on assiste avec le déploiement du Web.Tout le monde peut construire son credo en ligne au moyen de «?Rabbi Google?», pour reprendre l\u2019expression de la professeure Heidi Campbell dans son livre When Religion Meets New Media (Routledge, 2010).En troisième lieu, dans un marché de l\u2019information globalisé, les propositions doivent avoir un attrait distinctif pour attirer les «?consommateurs?» et «?consommatrices?» de croyances.Celles qui ofrent les récits les plus simples et les plus ei- caces d\u2019un point de vue narratif sont avantagées \u2014 notamment par les algorithmes des médias sociaux.Le sociologue Gérald Bronner l\u2019a montré dans ses travaux sur l\u2019impact des biais cognitifs à l\u2019ère d\u2019Internet : selon lui, «?l\u2019ampliication de la difusion de l\u2019information est favorable à l\u2019expression du biais de conirmation qui est un des mécanismes fondamentaux de la pérennité des croyances4?».Une voie royale On peut voir un côté lumineux et deux aspects plus sombres à cette nouvelle conjoncture du croire.D\u2019une part, l\u2019adhésion sur une base personnelle à des croyances que l\u2019individu a librement choisies lui permet de bricoler un sens à sa vie adapté à ses désirs et ses besoins.D\u2019autre part, sans les garde-fous collectifs en vigueur dans les religions instituées, ce credo individuel sera nécessairement plus fragile.Cette fragilité rendra les croyances personnelles à la fois plus di ciles à partager avec les autres (dans la mesure où elles relèvent du privé, de l\u2019intime), mais aussi, non sans paradoxe, plus faciles à manipuler par les recruteurs de toutes sortes qui se servent des chambres d\u2019échos des médias sociaux pour «?vendre?» des croyances de tout acabit.Entre la volonté d\u2019airmation de soi inhérente à un croire librement choisi et l\u2019efacement de soi devant des dynamiques sectaires nourries par les logiques numériques, le marché renouvelé des croyances posera encore des dilemmes existentiels pendant un bon moment.- Citée da s Louise Leduc, « Décli apide du o b e de baptê es au Québec », La Presse, a s [e li7 e].- Voi Sa a Wilki s-Lala e et al., Co aissa ces et pe ceptio s de la eligio et du phé o è e de la adicalisatio chez les étudia t e s du collégial, Mo t éal, Cé7ep )doua d-Mo tpetit, ai .- Tho as Moo e, A Religio of O e\u2019s O A Guide to C eati g A Pe so al Spi itualit i A Secula Wo ld, Ne Yo k, Gotha Books, , p.t aductio lib e .- G.B o e , « Ce u\u2019I te et 6ait à la di66usio des c o a ces », Revue européenne des sciences sociales, ol. , o , , p. - .DOSSIER 35 relations / 814 / automne 2021 COMPLOTISME, QUAND LA CROYANCE S\u2019EMBALLE Siegfried L.Mathelet et Xavier Camus Les auteurs sont respectivement chercheur indépendant et professeur au Département de philosophie du Collège Ahuntsic Loin d\u2019être les seules élucubrations d\u2019individus psychologiquement instables, les théories du complot répondent à un besoin, celui d\u2019avoir une prise sur sa destinée dans un contexte d\u2019incertitude et de perte de con?ance envers les institutions détentrices de savoir.Voilà plus d\u2019un an que l\u2019état d\u2019urgence sanitaire au Québec est reconduit de décret en décret.Les mesures imposées par les autorités entraînent naturellement des critiques, des questionnements, voire des contestations?; autant d\u2019attitudes considérées en général comme des signes de vitalité démocratique.Une contestation judiciaire a d\u2019ailleurs permis d\u2019exempter les personnes itinérantes du couvre-feu, par exemple.Des lanceurs d\u2019alerte ont aussi révélé qu\u2019on nous cachait bel et bien des choses sur l\u2019état de la ventilation dans les écoles.Et la presse nous a appris que le gouvernement, contrairement à ses prétentions, n\u2019a pas toujours suivi les recommandations de la Santé publique concernant la fermeture de certains lieux publics, dont les musées.C\u2019est que le jeu politique, tout comme celui du marché, n\u2019est pas transparent.Il comporte sa part de demi-vérités et de stratégies concertées, voire d\u2019authentiques complots, qu\u2019il convient de savoir déceler.Par ailleurs, les événements exceptionnels suscitent toujours des rumeurs.De nos jours, elles sont disséminées et ampliiées par Internet.Mais de tout temps, pareil contexte anxiogène est propice au dévoiement des questionnements et de l\u2019esprit critique.Par exemple, des voix dissidentes s\u2019élèvent face au consensus scientiique établi sur la virulence et la dangerosité du virus SRAS-CoV-2.Elles questionnent systématiquement la comptabilisation des victimes.Elles évoquent d\u2019éventuels motifs cachés derrière les restrictions aux libertés exigées par l\u2019état d\u2019urgence sanitaire.Elles poussent parfois la critique jusqu\u2019à évoquer un méga-complot ourdi par une élite aux intentions maléiques, contrôlant la inance et l\u2019économie mondiales, et ayant à sa botte les États de la planète.L\u2019état d\u2019urgence y est comparé à une dictature mondialisée et, dans quelques cas, le vaccin fait craindre une modiication de l\u2019ADN.Dans de telles circonstances, on passe alors de la remise en question des faits à leur explication systématique par des théories du complot imbriquées les unes dans les autres.Selon les résultats d\u2019une enquête de l\u2019Institut national de santé publique du Québec, «?au cours du mois de juin [2020], plus du tiers (35 %) des répondants estimaient que le gouvernement leur cachait des informations importantes à propos de la pandémie [\u2026] Un répondant sur quatre (23 %) croyait que le virus avait été créé en laboratoire [\u2026] Ils étaient moins nombreux [toutefois] à croire qu\u2019il existait un lien entre les tours de télécommunications 5G et le virus (6 %)1?».Ces données obligent à se questionner sur le complotisme tel qu\u2019il se manifeste actuellement et sur les acteurs qui l\u2019alimentent, créant un mouvement qu\u2019on ne peut ignorer2.Qu\u2019est-ce que le complotisme ?Le complotisme ne se résume pas à expliquer des événe- ments par un complot, ni à douter d\u2019une version oicielle.L\u2019invasion de l\u2019Irak en 2003, par exemple, a été oiciellement justiiée par l\u2019existence alléguée d\u2019armes de destruction massive.Situer ces allégations mensongères dans le cadre d\u2019un programme politique concerté et dissimulé n\u2019est pas du com- plotisme.Certains experts parlent d\u2019un style de discours de type paranoïde?; d\u2019autres, d\u2019une tendance à vouloir expliquer l\u2019histoire dans son ensemble par un complot.Il est fréquent de classer les diférentes manifestations du phénomène suivant leur portée, selon qu\u2019elles dénoncent un simple fait ou une organisation, ou l\u2019ensemble de la marche du monde.Ou encore de les catégoriser selon leur complexité, sur un continuum en quatre temps.Se manifeste d\u2019abord un vague sentiment «?qu\u2019on nous cache quelque chose?», puis une idée encore hypothétique selon laquelle on pourrait bien nous cacher la vérité, ensuite une croyance ferme en un complot et, inalement, une idéologie qui explique la réalité par une série de complots imbriqués.Seuls les deux derniers stades caractérisent le complotisme.On peut également classer ces théories selon leur objet : complot «?juif?», franc-maçon, reptilien, du New World Order, 36 relations / 814 / automne 2021 etc.Elles prennent fréquemment la forme d\u2019un millefeuille argumentatif.Cette structure s\u2019inspire de l\u2019abbé Barruel, qui a popularisé l\u2019idée d\u2019un complot ourdi par les Illuminati, lesquels formeraient une loge secrète contrôlant d\u2019autres loges de Francs-maçons qui seraient ultimement contrôlées par les «?Juifs?».Ce schéma d\u2019imbrication et de superposition de complots permet de suggérer et de choisir à sa guise les «?vrais?» responsables : élites sanguinaires, secte Illuminati, «?Juifs?», extra-terrestres ou Satan lui-même.Il n\u2019est pas rare de réduire le complotisme comme phénomène social à la seule psychologie des personnes y adhérant, des individus qui seraient tous sous l\u2019emprise d\u2019entrepreneurs du Web dont la tâche est grandement facilitée par les algorithmes des médias sociaux.Certes, des mécanismes cognitifs comme le biais de conirmation ou de la profondeur de l\u2019explication3 expliquent l\u2019attrait des théories du complot auprès d\u2019un certain public.Pourtant, il serait présomptueux de concevoir le complotisme comme dénué de sens et sans prise sur la réalité.Au contraire, il vise justement à donner sens aux événements historiques.S\u2019il trace des liens là où d\u2019autres voient des coïncidences, il ne s\u2019échafaude pas moins sur une forme d\u2019empirisme en ce qu\u2019il renvoie à une myriade d\u2019articles de journaux, de publications scientiiques (parfois douteuses) et de déclarations publiques.Il interprète les faits comme autant de signes qu\u2019un esprit critique doit savoir décoder pour apercevoir la réalité cachée.Le complotisme laisse néanmoins à ses détracteurs la tâche titanesque de dénouer des erreurs d\u2019interprétation ou des liens infondés dans un ensemble de domaines spécialisés.Il laisse aussi à ses adeptes la tâche de constamment perpétuer leurs recherches pour décoder d\u2019éventuels signes.Complotisme et quête de sens Le complotisme associe une vision séculaire, voire machiavélique, de la politique à une compréhension spirituelle et millénariste de l\u2019histoire humaine.Le complot représente les forces du Mal qui manipulent le capitalisme et les relations internationales, par exemple, de façon proprement inhumaine.Les perturbations dues à la COVID-19 et à l\u2019urgence sanitaire représentent les «?tribulations?» d\u2019une époque sur le point de inir.La crainte que le vaccin n\u2019afecte l\u2019ADN ou qu\u2019il vise l\u2019injection d\u2019une micro-puce indispensable aux transactions du quotidien fait igure apocalyptique de «?marque de la bête?».Cependant, ses adeptes mettent de l\u2019avant que le règne du Mal laissera place à une période d\u2019amour et d\u2019harmonie.Inutile par conséquent pour eux d\u2019être violents.Dans un esprit New Age (ou nouvel-âge), ce nouveau millénaire s\u2019amorcera, à leurs yeux, par une conversion spirituelle qui amènera un renouveau matériel.L\u2019enjeu est de prendre conscience du complot et d\u2019en conscientiser les autres.Le complotisme plonge ainsi ses adeptes dans une attitude peut-être moins dogmatique que prosélyte.Lucie Mandeville, professeure de psychologie à la retraite qui soutient le mouvement complotiste au Québec, indique cette voie salutaire dans un échange avec l\u2019un de ses chefs de ile, Steeve Charland, difusé sur Facebook le 4 janvier dernier : «?Le pouvoir est au peuple et, s\u2019il savait, s\u2019il savait, on l\u2019aurait en un claquement de doigts.?» Dans un horizon millénariste, il faut informer le peuple du complot malveillant ourdi par une élite dénuée d\u2019humanité pour qu\u2019il s\u2019estompe.S\u2019ouvrira alors une période d\u2019émancipation.Bien que parasité par des mouvements d\u2019extrême droite et quelques afairistes, le complotisme actuel reprend largement des valeurs d\u2019amour et de partage que le monde moderne échoue bien souvent à incarner.On pourrait ici élaborer sur ce que cette perte de coniance et de repères dévoile de notre monde postmoderne.Le Web y joue un rôle incontournable, notamment en donnant l\u2019impression qu\u2019on peut accéder à la connaissance sans avoir à fournir l\u2019efort nécessaire à sa production, et en se rattachant au bon «?gourou?».Cependant, le besoin de trouver des sources de savoir dignes de coniance, d\u2019expliquer un monde complexe et de se doter de repères moraux persiste.C\u2019est alors que le complotisme ofre une explication aux circonstances exceptionnelles provoquées par la pandémie, ainsi qu\u2019au problème du Mal dans l\u2019histoire, voire à l\u2019échec de la mise en œuvre de valeurs chrétiennes ou progressistes dans la modernité, tout en proposant une voie de salut facilement praticable mais trompeuse : «?faire ses recherches?» et dénoncer le complot.- È e Dubé et al., COVID- \u2013 Pa dé ie, c o a ces et pe ceptio s, INSPQ, août [e li7 e], p. .- Su ce sujet, o pou a li e Jea Balthaza , « T ois ois chez les co plotistes », Le Journal de Montréal, ja ie .- Le p e ie biais épo d à ot e dési de co i e os c o a ces et le seco d au 6ait ue l\u2019o che che a e e t à ecou i à des e pe ts pou co p e d e des éca is es sous-jace ts à la ie uotidie e.Câbles électriques dans un transformateur, San Pedro Sula, Honduras, juillet 2016.Photo : Valérian Mazataud.DOSSIER 37 relations / 814 / automne 2021 38 relations / 814 / automne 2021 PROCHAIN NUMÉRO Aussi dans ce numéro : En débat : la légalisation de toutes les drogues ?Un grand entretien avec Gilles Vigneault La suite de notre série sur l\u2019écologie politique radicale Aux frontières avec Lorrie Jean-Louis La chronique littéraire de Valérie Lefebvre-Faucher, illustrée par Natascha Niederstrass Le Carnet de Ouanessa Younsi Au lendemain de la Commission Laurent, quel avenir offre-t-on à toute une partie de la jeunesse au Québec ?Qu\u2019en est-il de celles et ceux à qui le système ne sourit pas, que l\u2019on marginalise, voire criminalise au lieu de les inclure ?Ou encore de toute une jeunesse militante que l\u2019on refuse d\u2019écouter sous prétexte qu\u2019elle est trop verte, trop woke, trop radicale ou trop différente ?NOTRE PROCHAIN DOSSIER SE PENCHERA SUR CES QUESTIONS ET BIEN D\u2019AUTRES EN LIEN AVEC LA JEUNESSE ET L\u2019EXCLUSION.CE NUMÉRO D\u2019HIVER SERA DISPONIBLE EN KIOSQUES, EN LIBRAIRIES ET EN VERSION NUMÉRIQUE LE 3 DÉCEMBRE.D\u2019ICI LÀ, SUIVEZ-NOUS SUR NOS MÉDIAS SOCIAUX ET DÉCOUVREZ NOS NOUVEAUTÉS SUR NOTRE SITE WEB : . MOURIR DE L\u2019INTÉRIEUR Nous faire entendre les voix ignorées, voire insoupçonnées, de personnes qui vivent l\u2019exclusion autour de nous : telle est la mission que l\u2019écrivaine Lorrie Jean-Louis se donne dans cette nouvelle série de quatre textes qu\u2019elle nous propose.Dans le premier, elle va à la rencontre de Sabella, inirmière d\u2019origine haïtienne.Lorrie Jean-Louis L\u2019auteure a publié La femme cent couleurs (Mémoire d\u2019encrier, 2020) Un récent séjour en milieu hospitalier m\u2019a troublée.Je n\u2019étais pas à la place de la personne soignée.J\u2019avais donc tout le loisir d\u2019observer ce qui ne concerne pas ma douleur ou ma maladie.J\u2019observais une autre forme de douleur.Parce que parfois, on est malade sans avoir mal et que d\u2019autres fois, on a mal sans être malade.Le personnel était parfait.Les médecins et les inirmières, les personnes préposées aux bénéiciaires et celles qui nettoyaient, tout le monde était gentil, comme on dit d\u2019une personne qu\u2019elle est gentille lorsqu\u2019elle a un peu plus que le minimum de civisme et qu\u2019elle est un peu afable.Seulement, il y avait une tension ténue, repérable par un œil averti comme le mien.Les inirmières, les préposées et les agentes qui redirigeaient les personnes entrant dans le centre hospitalier étaient toutes noires, alors que la majorité des médecins étaient blancs.Cette asymétrie efarante dit une chose, socialement, que la majorité n\u2019est pas prête à entendre.Elle nous dévoile une blessure sociale méconnue et négligée.Cela m\u2019a donné envie d\u2019aller à la rencontre d\u2019une de ces femmes, Sabella.D\u2019origine haïtienne, elle exerce le métier d\u2019inirmière depuis maintenant huit ans.Après avoir travaillé dans un CLSC qui était débordé en tout temps, elle a quitté le système de santé public.Autour d\u2019un café, elle a accepté de me raconter son parcours parsemé d\u2019embûches et d\u2019inquiétudes.Son récit révèle une soufrance innommable, di cile à entendre, mais non moins tangible.Une histoire parmi tant d\u2019autres\u2026 Sabella me raconte une histoire terrible.Un jour, un couple se rend d\u2019urgence à l\u2019hôpital parce que la femme, enceinte, risque d\u2019accoucher d\u2019un bébé prématuré de moins de 32 semaines.Ce soir-là, tout le personnel en fonction est noir.Le conjoint refuse que des personnes noires traitent sa conjointe enceinte qui peut accoucher d\u2019une minute à l\u2019autre.Le bébé risque pourtant de mourir en raison de sa très grande fragilité.Il a fallu que Sabella lui demande clairement s\u2019il acceptait que des Noirs touchent le nourrisson à la naissance.C\u2019était l\u2019humiliation pour toutes et tous autour.C\u2019est la femme enceinte et à risque «?qui a dû dealer avec son conjoint?», réussissant à lui faire comprendre, deux heures après que l\u2019obstétricien blanc ait essayé de négocier avec lui, qu\u2019elle allait recevoir les soins des personnes compétentes, peu importe qu\u2019elles soient noires.Sabella prend bien soin de me dire que ce n\u2019est là qu\u2019une histoire parmi tant d\u2019autres.«?Il y a des histoires\u2026?», dit-elle.Je n\u2019en demande pas plus, celle-ci m\u2019a déjà glacé le sang.Elle précise quand même que toutes les fois où on lui a mis des bâtons dans les roues dans l\u2019exercice de son métier d\u2019inir- mière, c\u2019était en mettant en doute ses compétences.Des questions comme : «?Vous, vous savez piquer?» peuvent surgir à tout moment.Sabella répond : «?Est-ce que vous acceptez que je vous pique pour le traitement que le médecin vous a recommandé en urgence?Je peux appeler une autre de 39 relations / 814 / automne 2021 AUX FRONTIÈRES POUR VOIR LE MONDE À TRAVERS LES YEUX DES PERSONNES EXCLUES, DEPUIS LEUR CÔTÉ DES FRONTIÈRES ARBITRAIRES QUI FRACTURENT NOS SOCIÉTÉS. Manuel Mathieu, St Jack 3, 2019, techniques mixtes sur toile, 203 cm x 190 cm.Photo : Wolfgang Folmer.40 relations / 814 / automne 2021 mes collègues.Je ne suis pas sûre qu\u2019elle est capable, mais\u2026?» Certains patients, pourtant en situation de vulnérabilité, se donnent tout de même le luxe de douter de ses compétences sous prétexte qu\u2019elle est une femme noire.Avant, Sabella se taisait et encaissait silencieusement toutes ces micro- agressions.Maintenant, me dit-elle, c\u2019est ini.Elle réplique.«?Avant je ne parlais pas, maintenant, je n\u2019ai plus de iltre.Pas de problème, je vais mettre une belle note au dossier qui indique que la patiente ne veut pas que je lui donne les soins.J\u2019ai ini d\u2019être compréhensive, d\u2019être professionnelle, de ne pas parler.?» Nous continuons notre conversation en cherchant à comprendre comment la pandémie a aggravé la situation du personnel inirmier, le forçant à travailler encore plus, tout en le privant de réelles possibilités de choisir ses conditions d\u2019exercice ou de les contester.«?Encore aujourd\u2019hui, me dit Sabella, l\u2019idée générale est que les inirmières ont la main sur le cœur.Ça sonne un peu religieux.?» Être inirmière serait un acte de dévotion, un don de soi, une vocation, comme on l\u2019entend si souvent.Or, me dit-elle sèchement, «?le système de santé est une entreprise comme une autre.Plusieurs n\u2019y travaillent que pour l\u2019argent?».Troublée par ce propos tranchant, la féministe en moi ajoute que les professions majoritairement occupées par des femmes sont souvent qualiiées de «?sacriicielles?».Les femmes sont capables de transcender tout.Selon Sabella, être inirmière n\u2019est pas seulement un savoir-être, mais principalement un savoir-faire et c\u2019est à travers l\u2019éthique de travail qu\u2019on identiie une personne compétente.Les inirmières, fatiguées, puisent dans des ressources complètement taries, poursuit-elle.Il y a un très haut taux d\u2019absence pour maladie parmi elles, aucune reconnaissance réelle sauf du côté des patients, mais si peu de la part des gestionnaires.L\u2019ère covidienne aggrave ce qui n\u2019allait déjà pas et la principale stratégie de manipulation qu\u2019utilisent les gestionnaires passe par la culpabilisation, m\u2019indique-t-elle.Dans les résidences privées pour personnes aînées où elle a déjà travaillé, on joue beaucoup sur les émotions.On dira aux inirmières : «?Tu dois rester ma chère, t\u2019es la plus jeune.Anyway, t\u2019as pas d\u2019enfants?», «?C\u2019est ta responsabilité?», «?C\u2019est dans ton code de déontologie?».On laisse entendre que chacune devrait être en mesure de travailler pendant 12 ou 14 heures parce qu\u2019il manque de personnel.Par exemple, elles peuvent n\u2019être que deux inirmières pour 40 patients, mais les gestionnaires leur feront comprendre qu\u2019il est anormal qu\u2019elles ne puissent accomplir l\u2019ensemble de leurs tâches dans un quart de travail.Elles acceptent tous les reproches de peur de perdre leur permis.Une sorte de loi du silence généralisée condamne ainsi les unes à la peur et les autres à l\u2019indiférence.À cela s\u2019ajoute le fait que plusieurs inirmières, qui sont soit Haïtiennes, soit d\u2019origine haïtienne, occupent un emploi précaire et ne connaissent pas leurs droits ni les lois.«?Je parle beaucoup avec elles, raconte Sabella.Je leur dis : \u201cVa sur le site de la CNESST et si t\u2019es pas sûre tu peux appeler.Il y a des agents\u201d.Mais elles ont peur.Souvent, elles sont seules.Elles doivent prendre soin des enfants.?» Trop souvent ces femmes ne disposent que de leur maigre revenu parce qu\u2019elles sont monoparentales et que le chômage touche disproportionnel- lement leurs proches, noirs, qui sont ainsi dans l\u2019impossibilité de les aider.«?Elles travaillent de soir, de nuit, de jour, elles sont dans l\u2019ombre.?» Elles travaillent à temps plus que plein sans les conditions qui devraient venir avec.( iste au plus petit soule de soi Aux yeux de Sabella, plusieurs de ces inir- mières sont «?zombiiées?».Toutes les émotions que le travail peut leur procurer sont bloquées.Celles qu\u2019elle côtoie disent que de toute façon, elles n\u2019entendent plus rien, elles ne sentent plus rien.Elles font leur travail et puis après ciao, bye, elles rentrent à la maison.Elles ne veulent plus se battre.Elles sont trop vulnérables.Les micro-agressions sont trop nombreuses.Avec tristesse, elle ajoute : «?Le Québec ne se souvien[dra] pas.?» À ses yeux, une fois la pandémie terminée, on ne retiendra rien, on oubliera les morts, dont les nombreuses personnes soignantes noires.Cependant, il y a une lueur d\u2019espoir à ses yeux si les personnes noires, de couleur et autochtones se mobilisent.Avant de nous quitter, nous mentionnons rapidement le nom de feu Joyce Echaquan, cette femme atikamekw morte dans des circonstances horribles dans un hôpital de Joliette, en ilmant in extremis sa mort en direct alors que des inirmières lui profèrent des insultes racistes.Ça fait mal d\u2019en parler.Sabella et moi savons trop bien que le racisme impose aux personnes de vivre au plus petit soule de soi.Car même pour se soumettre, il faut un soule.Ainsi, même au bout d\u2019une abnégation totale, le Dieu qui nous trouve avec nos lambeaux de prières, aussi compatissant soit-il, n\u2019arrive pas tout à fait à éliminer la douleur.Ce qui fait mal fait toujours aussi mal.Le système de santé est malade.La culpabilisation, la manipulation sont des violences commodes : ça ne fait pas de bruit.Je quitte Sabella avec l\u2019impression que mourir de l\u2019intérieur est trop souvent le seul moyen de survivre.41 relations / 814 / automne 2021 AUX FRONTIÈRES DOMINIQUE BOISVERT, PÈLERIN DES TEMPS ACTUELS Artisan et collaborateur de longue date de Relations, Dominique Boisvert est décédé le 23 novembre 2020.Membre de l\u2019équipe du Centre justice et foi de 1991 à 1999, il laisse un riche héritage articulant spiritualité, philosophie politique et engagement militant au service de la construction d\u2019un monde plus juste.\u2022 \u2022 \u2022 André Jacob L\u2019auteur, professeur retraité de l\u2019École de travail social de l\u2019UQAM, est écrivain et artiste- peintre engagé en faveur de la paix et des droits et libertés de la personne Cette citation inscrite sur le site Web des Artistes pour la paix pourrait, d\u2019une certaine façon, résumer la vie et l\u2019œuvre de mon ami Dominique Boisvert.Toute sa vie durant, il a voulu contribuer au mieux-être du monde, que ce soit par son engagement au sein du mouvement pour la simplicité volontaire, du Collectif Échec à la guerre, des Artistes pour la paix ou du Centre justice et foi, pour n\u2019en nommer que quelques-uns.Avocat et militant infatigable, il a fait siennes plusieurs causes qui l\u2019ont incité à agir : la nonviolence (il tenait à l\u2019écrire en un mot pour en marquer le caractère proactif, et non la simple absence de violence), l\u2019antiracisme, l\u2019abolition des inégalités sociales, les droits de la personne et des collectivités.À la in de sa vie, il a fait le saut en politique comme maire de Scotstown, qu\u2019il rêvait de transformer en village écologique.Dès son entrée en fonction, il a communiqué avec moi pour que je l\u2019oriente dans l\u2019achat de véhicules électriques pour la municipalité.Sans prétendre porter sur ses seules épaules le fardeau de la justice sociale, Dominique s\u2019est engagé résolument à agir selon des principes fondés sur sa foi chrétienne, sa soif d\u2019espérance et sa capacité d\u2019aimer avec générosité, dépassement et plénitude.Il m\u2019a avoué un jour qu\u2019il désirait accéder à la sainteté, un idéal de perfection qui a fait de lui un être exigeant envers lui-même (parfois au risque de sa santé), mais plus encore le porteur d\u2019une voix convaincue et constante malgré l\u2019indolence ou l\u2019indiférence qui s\u2019emparait parfois de larges pans de la société.Son parcours de vie a été balisé par des questionnements existentiels fondamentaux et constants sur le sens à donner à sa présence active dans la société?; ses écrits en révèlent la teneur.Croire et agir avec les autres Dominique a toujours été soucieux de vivre dans la simplicité et le dépouillement, objet de son ouvrage L\u2019ABC de la simplicité volontaire (Écosociété, 2005)?; un mode de vie qu\u2019il a pratiqué avec constance.À titre de cofonda- teur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire, fort de sa faconde Chacun.e, quel que soit son milieu d\u2019appartenance et ses talents, peut et doit apporter sa petite pierre à la construction de la Paix (qui est tellement plus que l\u2019absence de guerre ou de con?it armé).Dominique Boisvert 42 relations / 814 / automne 2021 P h o t o : C é l i n e T r u d e a u légendaire, il a multiplié les conférences pour promouvoir un mieux-vivre dans la justice et le refus de la surconsommation.Il résumait sa pensée sur la simplicité volontaire à un oui à la vie et au bonheur, sous la forme d\u2019un tanka : vivons simplement et justement pour que les autres puissent vivre?! Un tel leitmotiv est inspiré directement de la pensée de Gandhi.Cette ténacité, il l\u2019a aussi mise au service du cri des indignés.Le dossier «?Rompre?!?» (no 633, septembre 1997) de Relations, qu\u2019il a écrit à lui seul et qui a marqué l\u2019histoire de la revue, le manifeste bien.Il est à la source de son livre Rompre?! Le cri des «?indignés?» (Écosociété, 2012).Dominique s\u2019y attaque tant à la culture de la domination exacerbée par la course aux armements nucléaires qu\u2019à l\u2019arrogance des puissants enivrés par l\u2019ambition et par le pouvoir de l\u2019argent et de la propriété au service de leur égoïsme personnel et collectif.Il y airme sans ambages que «?nous devons impérativement sortir de l\u2019impuissance, décoloniser l\u2019imaginaire, devenir capables de penser les choses autrement [\u2026].Une révolution permanente s\u2019impose?» (p. 84-85).Ce qu\u2019il nomme «?l\u2019utopie nécessaire?» prend ici tout son sens.Dans la même veine, son livre Nonviolence : une arme urgente et eicace (Écosociété, 2017) jette un regard critique sur les sources du pouvoir et de la violence.Il y dénonce les dérives du néolibéralisme prédateur de toutes les ressources de la planète, y compris de la force de travail de millions de travailleurs et de travailleuses.Il s\u2019y explique aussi au sujet de son approche nonviolente, un mot qui «?désigne pour moi cette attitude globale de bienveillance tant à l\u2019égard des autres humains que de la création tout entière.Une attitude faite de respect profond, d\u2019ouverture et de gratitude, qui cherche à construire ensemble sans dominer ni exploiter?» (p. 16).Il aimait répéter, pour caractériser son militantisme de la nonviolence active, qu\u2019une telle attitude exige l\u2019engagement direct et le courage de ses convictions.En ce sens, Dominique a toujours tenté d\u2019agir en conformité avec la pensée de Gandhi, lequel, écrit-il, est «?le symbole par excellence de la nonviolence?» (p. 72).Un pèlerin infatigable J\u2019ai parfois entendu des collègues qualiier Dominique de Don Quichotte porteur d\u2019une utopie d\u2019une autre époque.Malgré les critiques, il poursuivait son œuvre avec détermination.Son cheminement, m\u2019a-t-il dit plus d\u2019une fois, reposait sur les sentiers de l\u2019Évangile et sur ceux de la paix.Pour saisir l\u2019actualité de son témoignage, il importe de mettre en relief ses choix de vie fondamentaux.Dans son autobiographie spirituelle En quoi je croîs (Novalis, 2017), il résume le sens de ses engagements : «?la militance a toujours été pour moi de l\u2019ordre de l\u2019activisme : agir directement pour transformer, de manière visible et mesurable, la réalité sociale.La militance se mesure en termes d\u2019utilité, d\u2019eicacité pour autrui, pour la collectivité, alors que la spiritualité relève pour moi davantage de l\u2019invisible, d\u2019une réalité mystérieuse qui échappe aux mesures de nos yeux de chair, de la raison ou de la science?» (p. 116).La recherche de changements sociaux fondés sur ce qu\u2019il nomme ses convictions spirituelles motivait son militantisme.Son engagement s\u2019appuyait sur plusieurs mentors clairement identiiés tels Gandhi, Albert Schweitzer, l\u2019abbé Pierre, Martin Luther King, Che Guevara, Mgr Helder Camara et tant d\u2019autres (p. 113).Son admiration pour l\u2019abbé Pierre remonte à son enfance et au souhait qu\u2019avait son père que ses ils donnent à ce prêtre français engagé auprès des plus démunis une année de leur vie.Il estimait également avoir été fortement marqué par les écrits et l\u2019engagement de Paul Gauthier, animateur du mouvement L\u2019Église des pauvres dans les années 1950 et durant l\u2019eferves- cence des remises en question créées par le concile Vatican II, au début des années 1960.Ces questionnements quant aux orientations de l\u2019Église catholique traditionnelle allaient conduire à la théologie de la libération et à une interprétation progressiste et engagée de l\u2019Évangile.Dominique adhérait pleinement à ces sources spirituelles qu\u2019il qualiiait de courants subversifs.Sa recherche d\u2019une vie spirituelle intense, au sens fort du terme, l\u2019a amené à témoigner, dans Québec, tu négliges un trésor?! (Novalis, 2015), de son attachement profond aux valeurs évangéliques fondamentales malgré ses critiques des pratiques institutionnelles de l\u2019Église catholique, tout en indiquant la voie que cette dernière devrait suivre dans le contexte contemporain pour rester conforme aux principes de charité et de justice inscrits dans les évangiles.Tout au long de son parcours jonché de perpétuelles remises en question, discuter avec Dominique devenait chaque fois une occasion de réléchir avec lui au sens de l\u2019engagement social et chrétien.Homme du verbe, il aimait débattre et répéter qu\u2019il vivait une démarche bicéphale, comme si militance et spiritualité, tels deux chevaux de halage, le tiraillaient constamment.Ses «?angoisses?» spirituelles, existentielles et sociales pouvaient parfois l\u2019attrister, mais il n\u2019était pas un chevalier à la triste igure1 pour autant.Les échanges avec lui étaient riches, dynamiques, souvent drôles et toujours prometteurs d\u2019avenues de changement ouvertes sur l\u2019avenir?; il ne pouvait pas dissocier ses convictions profondes de son «?agir communicationnel?», aurait écrit le philosophe Jurgën Habermas en l\u2019écoutant discourir.Aujourd\u2019hui, il serait debout pour dénoncer les violences faites aux femmes et les injustices causées par le racisme et la violence policière.Sa générosité, sa bonté et son attention à l\u2019autre me manqueront, comme à beaucoup d\u2019autres personnes que ses livres et sa vie continueront d\u2019inspirer.- Su o do é pa Sa cho Pa za à Do Quichotte da s la célèb e œu e de Ce a tès.43 relations / 814 / automne 2021 REGARD 44 relations / 814 / automne 2021 L\u2019actualité du jour, choisie et résumée pour vous Du lundi au samedi, découvrez l\u2019essentiel de l\u2019actualité Le Courrier L\u2019infolettre du matin du soir ABONNEZ VOUS ledevoir.com/infolettres 45 relations / 814 / automne 2021 ÉTAT D\u2019URGENCE DANS LES SERVICES DE SOUTIEN À DOMICILE Une réforme en profondeur s\u2019impose dans les services de soutien à domicile au Québec.Cela passe par la remise en question du modèle public-privé de prestation des services et par la poursuite d\u2019un processus, initié dans les années 1970, qui place l\u2019approche communautaire en santé et la démocratisation au cœur des services.\u2022 \u2022 \u2022 Louise Boivin L\u2019auteure est professeure à l\u2019Université du Québec en Outaouais (UQO) La pandémie de COVID-19 exacerbe une crise qui existait déjà dans les services de soutien à domicile au Québec?; des services insuisamment inancés et largement coniés au secteur privé.Le manque de services s\u2019aggrave avec le délestage et la pénurie de personnel, tout comme les risques liés au travail augmentent dans les emplois précaires où se trouve coniné un personnel socialement discriminé (femmes, personnes racisées ou migrantes).Une réforme est urgente ain que l\u2019État garantisse tant des conditions de travail justes que le droit à la santé des personnes usagères et proches aidantes, en majorité des femmes, dont le fardeau s\u2019alourdit sans cesse.Le type de services à domicile dont nous parlons ici n\u2019est pas marginal?: environ 370 000 Québécoises et Québécois en reçoivent.Ces personnes, qu\u2019elles soient aînées, en situation de handicap, en convalescence ou en in de vie, vivent dans leur logement personnel, une résidence privée pour aînés ou une résidence intermédiaire.Ces deux derniers types de milieux de vie ont été des foyers d\u2019éclosion de COVID-19, comme on le sait.Plus précisément, le soutien à domicile repose sur trois grandes composantes : les services professionnels (médicaux, inirmiers, etc.)?; les services d\u2019aide à domicile (entretien ménager, assistance personnelle, soins d\u2019hygiène et souvent soins invasifs d\u2019assistance, etc.)?; et les services dispensés par des organismes communautaires (popote roulante, services d\u2019accompagnement, etc.).Des services sociaux connexes existent aussi pour les personnes proches aidantes (gardiennage, dépannage, répit).Réseaux publics-privés de services Les services d\u2019aide à domicile sont emblématiques de la mise en concurrence des emplois du secteur public avec ceux du secteur privé.Les politiques Les services d\u2019aide à domicile sont emblématiques de la mise en concurrence des emplois du secteur public avec ceux du secteur privé.REGARD publiques à ce sujet, déployées par les gouvernements successifs depuis les années 1990, priorisent la réduction des coûts et une soi-disant eicacité, toutes deux caractéristiques de la Nouvelle gestion publique, cette conception néolibérale de l\u2019intervention de l\u2019État.En conséquence, les établissements publics de chaque territoire, soit les centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) et les centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (CIUSSS), coordonnent les services, mais leur prestation est principalement coniée à des fournisseurs privés, à but lucratif ou non.Une de nos récentes études montre qu\u2019en 2019, 80 % des heures de services d\u2019aide à domicile de longue durée étaient dispensées selon ce mode1.Les 20 % restants des heures de services de longue durée et de courte durée (services postopératoires ou de in de vie) sont coniées aux quelque 6000 auxiliaires aux services de santé et sociaux rattachées aux centres locaux de services communautaires (CLSC).Les fournisseurs privés, quant à eux, sont de quatre types.Il y a d\u2019abord les entreprises d\u2019économie sociale en aide à domicile (EÉSAD), au nombre d\u2019une centaine, qui emploient quelque 7800 personnes salariées.On compte ensuite 24 000 personnes salariées embauchées par des personnes usagères, qui deviennent ainsi des employeurs grâce au programme gouvernemental Chèque emploi-service.Puis, il existe des agences de travail temporaire de diverses tailles (de l\u2019entreprise familiale à la multinationale) employant un nombre inconnu de travailleuses et de travailleurs, certainement plusieurs milliers.En parallèle, les établissements publics sous-traitent aussi la responsabilité de services d\u2019aide à domicile à des propriétaires de résidences privées pour personnes aînées, un secteur contrôlé par de grands groupes d\u2019investisseurs tirant proit de ce marché lucratif.Une telle organisation des services a des efets délétères sur le personnel qui les dispense.D\u2019un côté, le travail des auxiliaires du secteur public s\u2019est intensiié et leurs emplois se sont précarisés, ce qui a nourri une pénurie de personnel dans plusieurs régions du Québec.De l\u2019autre, les emplois atypiques du personnel employé par les prestataires privés sont mal protégés par les lois du travail et se caractérisent souvent par des horaires non standards (quarts de travail non continus, temps partiel, horaires variables imprévus), par un faible salaire et par l\u2019absence d\u2019avantages sociaux.Cette privatisation des services, et les emplois précaires qui en découlent, vont de pair avec un renforcement de la division sexuelle et racisée du travail, donc avec sa déquali- ication.Bon nombre des personnes qui occupent ces postes sont des femmes, des personnes racisées ou des personnes migrantes, souvent à statut d\u2019immigration précaire ou «?irrégulier?».Ainsi, au Québec, 88 % des individus s\u2019identi- iant au métier d\u2019aide familial résidant, d\u2019aide pour maintien à domicile ou de personnel assimilable à ce type de tâches sont des femmes, et à Montréal, 46 % s\u2019identiient à la catégorie «?minorité visible?» (2,3 fois le taux de l\u2019ensemble des Dre Geneviève Ferdais lors d\u2019une visite à domicile pour des soins palliatifs, à Montréal, en 2013.Photo : Jean-François Leblanc/Agence Stock.46 relations / 814 / automne 2021 professions), selon les données du recensement de 2016 de Statistique Canada.Pour des tâches similaires d\u2019assistance personnelle, par exemple, la qualiication reconnue varie largement selon le type d\u2019employeur : chez les auxiliaires du secteur public, en 2018, la formation exigée est passée de 975 à 870 heures?; chez le personnel de l\u2019économie sociale, elle est de 120 heures.Pour le personnel embauché via le programme Chèque emploi-service, elle est souvent minime (15-20 heures).Une gestion publique à la pièce La pandémie met tous les jours en lumière la dangerosité des politiques publiques menées ces 30 dernières années et de la méthode Lean2 qui s\u2019est imposée dans l\u2019organisation des services d\u2019aide à domicile de longue durée.Elle révèle bien les problèmes que pose cette organisation fragmentée des soins entre divers segments publics et privés d\u2019emploi mis en concurrence entre eux.Les travailleuses et les travailleurs précarisés du secteur privé sont ainsi souvent liés à plusieurs employeurs et œuvrent dans divers domiciles et milieux de vie institutionnels, multipliant les risques de contagion à la COVID-19.Certes, la pandémie a amené le gouvernement québécois à hausser le budget pour endiguer la pénurie de personnel dans les services d\u2019aide à domicile, mais il le fait de manière super- icielle en inançant de minces augmentations salariales ici et là, souvent pour une durée temporaire, sans vision d\u2019ensemble et sans jamais mettre en cause les politiques et l\u2019organisation des services et du travail à la source de la précarisation des emplois.En juin 2020, par exemple, Québec a annoncé la création d\u2019une formation rémunérée pouvant conduire à un emploi de préposée aux bénéiciaires en CHSLD à 26 $ l\u2019heure, annonce faite sans tenir compte du fait que des hausses salariales dans ce seul secteur accentueraient aussitôt la pénurie de personnel qui afecte les personnes en situation de handicap, aînées ou proches aidantes recourant au programme Chèque emploi-service, moins généreux.Des témoignages font état de bris de services dont les efets vont du manque d\u2019accès aux toilettes pendant de longues périodes à l\u2019obligation de passer la nuit dans son fauteuil roulant.De pair avec des organismes communautaires, ces personnes revendiquent avec raison auprès des autorités une hausse de la rémunération liée au programme Chèque emploi-service.Renouer avec l\u2019approche communautaire en santé Nombre de voix convergent pour demander une augmentation du inancement public des services de soutien à domicile, tant auprès du gouvernement québécois que du gouvernement fédéral, qui a récemment refusé de hausser les transferts fédéraux en santé et services sociaux.Ces voix divergent toutefois à propos des réformes de l\u2019organisation des services et du travail à réaliser.La proposition la plus médiatisée est celle d\u2019une «?assurance autonomie?» portée par Réjean Hébert, professeur titulaire à l\u2019École de santé publique de Montréal.Elle a déjà été présentée dans un Livre blanc en 2013, alors qu\u2019il était ministre de la Santé et des Services sociaux sous le gouvernement de Pauline Marois, mais elle est morte au feuilleton avec le déclenchement des élections de 2014.Cette proposition de création d\u2019une assurance publique dédiée aux services d\u2019hébergement de longue durée et d\u2019aide à domicile séduit encore aujourd\u2019hui parce qu\u2019elle est défendue comme un garde-fou pour éviter que les budgets qui leur sont destinés ne soient utilisés par les hôpitaux pour combler leurs déicits, comme l\u2019a dévoilé la Protectrice du citoyen en 2012.Or, le regretté militant et analyste Jacques Fournier a déjà rétorqué qu\u2019il suisait de ne pas fusionner les CLSC, les CHSLD et les hôpitaux pour créer une telle «?barrière?».Mais cette formule plaît aussi à plusieurs parce qu\u2019elle promet aux personnes usagères le «?libre choix?» tant de leur milieu de vie (hébergement collectif ou domicile) que du type de prestataire de services (privé ou communautaire), les établissements publics se restreignant à la prise en charge des cas les plus lourds dans le Livre blanc de 2013.Ce que l\u2019on ne dit pas assez, cependant, c\u2019est que ce modèle s\u2019inscrit à nouveau dans une logique de privatisation des services et qu\u2019il inclut leur tariication partielle, sauf pour les personnes à faible revenu.Des organisations communautaires et syndicales l\u2019ont d\u2019ailleurs déploré lors des audiences publiques sur le Livre blanc.Ce qui fut moins souligné, par contre, c\u2019est la persistance de la division et de la dévalorisation du travail de soins selon le genre, la racisation et la classe induites par un tel modèle3.Pour sortir de cette logique néolibérale, les recherches que nous menons depuis une quinzaine d\u2019années dans ce domaine nous amènent sans cesse à revenir au modèle qui a fait du Québec un précurseur, à la in des années 1970, avec la création du métier jadis nommé «?auxiliaire familiale et sociale?» dans les CLSC et la mise en place d\u2019une formation professionnelle.L\u2019approche en santé communautaire4 à la base de cette professionnalisation du travail exigeait une reconnaissance de sa dimension relationnelle, éducative et préventive \u2013 antinomique avec l\u2019actuelle logique comptable de la méthode Lean \u2014, tout autant qu\u2019une intégration des auxiliaires dans les équipes multidisciplinaires des CLSC.Cette dernière est impossible dans le présent contexte d\u2019atomisation du rôle du personnel au sein de diverses structures privées et publiques.Plus encore, pour contrer la précarité d\u2019emploi, un élément indispensable à la reconnaissance économique et sociale 47 relations / 814 / automne 2021 REGARD La revue Spiritualitésanté sur le Web ! GRATUITE, PRATIQUE et PERFORMANTE Inscrivez-vous à l\u2019infolettre de Spiritualitésanté www.spiritualitesante.ca du travail des auxiliaires a été leur accès efectif à la syndicalisation et au pouvoir de négocier collectivement leurs conditions de travail à l\u2019échelle nationale, et ce, dans le cadre du régime applicable aux secteurs public et parapublic.L\u2019idée que la dispensation de soins serait une «?vocation naturelle?» chez les femmes, si souvent invoquée pour justiier de sous-payer ce travail et réactualisée aujourd\u2019hui par la déqualiication des emplois, s\u2019en est trouvée invalidée.Dans le contexte actuel, la reconstruction d\u2019un rapport de force favorable à ces travailleuses nécessite un régime de relations de travail étendu au secteur des services privés d\u2019aide à domicile, ce qui est possible en vertu de la Loi sur les décrets de convention collective et revendiqué par certains syndicats ailiés à la Fédération des travailleuses et travailleurs du Québec.L\u2019absence de volonté politique manifestée par le gouvernement caquiste dans la présente négociation avec les syndicats des secteurs public et parapublic pose certes la question des orientations gouvernementales, mais aussi celle de la démocratisation du pouvoir décisionnel dans le système de santé et de services sociaux.La Coalition Solidarité Santé, dans une déclaration de principes rendue publique il y a un an, prône cette démocratisation par une participation élargie et une représentation équitable des citoyennes et des citoyens, des personnes usagères et des personnels, en donnant la place qui leur revient aux femmes et aux groupes minorisés.Renouer avec l\u2019approche en santé communautaire initiée au Québec dans les années 1970 est une piste d\u2019action centrale pour réussir à améliorer les services de soutien à domicile.Car cette approche reconnaît les liens intrinsèques entre la qualité des conditions de travail et celle des services, lesquels doivent être universels, gratuits et démarchandisés.Elle le fait dans le respect des principes interdépendants de disponibilité, d\u2019accessibilité, d\u2019acceptabilité et de qualité qui sont au cœur du droit à la santé, tel que reconnu par le droit international.- Voi le appo t La place des secteu s public et p i é da s la p estatio des se ices d\u2019aide à do icile au Québec depuis la éfo e Ba ette de 5, ue ous a o s p oduit e collabo atio a ec la FSSS-CSN, 6é ie [e li7 e].- L\u2019app oche Lean ou Lea a age e t est u e adaptatio occide tale d\u2019u odèle japo ais d\u2019o 7a isatio du t a- ail : le to otis e ou « éthode To ota ».D\u2019abo d e pé i e tée da s les usi es de p oductio de bie s, elle est de plus e plus utilisée da s le secteu des se ices, do t celui de la sa té et des se ices sociau .- Voi Ma ie-Hélè e Deshaies, L\u2019actio publi ue uébécoise à l\u2019éga d des pe so es âgées i a t a ec u e i capacité u e a al se sociologi ue des discou s e tou a t le pa tage de la espo sabilité des soi s - 5 , thèse de docto at, Dépa te e t de sociolo7ie, Faculté des scie ces sociales, U i e sité La al, .- Voi Mi eille Audet et Jocel e Be ie , « La co u auté au cœu de la sa té », Relations, no , hi e - , p. - .Un élément indispensable à la reconnaissance économique et sociale du travail des auxiliaires a été leur accès efectif à la syndicalisation.48 relations / 814 / automne 2021 REGARD ANTHROPOCÈNE OU CAPITALOCÈNE?L\u2019ÉCOLOGIE FACE AU TEMPS GÉOLOGIQUE L\u2019activité humaine a transformé le système Terre au point de le faire entrer dans une nouvelle ère géologique : l\u2019Anthropocène.Mais le moteur de ce bouleversement de l\u2019histoire naturelle est-il l\u2019humain en tant qu\u2019espèce ou le système capitaliste?\u2022 \u2022 \u2022 Éric Pineault L\u2019auteur est professeur au Département de sociologie et chercheur associé à la Chaire de recherche en transition écologique de l\u2019UQAM S\u2019il y a une certitude qui caractérise les mouvements sociaux et révolutionnaires des derniers siècles, c\u2019est que leurs luttes et combats pour transformer la société se situaient dans un sens de l\u2019histoire qui se voulait progressiste.Le temps jouait pour eux et ils en avaient la maîtrise.La notion d\u2019Anthropo- cène nous amène à rompre profondément avec cette conception moderne du temps, du destin et de l\u2019histoire.Elle nous engage dans une rélexion sur le temps «?géologique?» plutôt qu\u2019historique, ou du moins un temps où s\u2019entremêlent histoires naturelle et sociale.Un temps long, un temps profond et un temps qui, à maints égards, fonctionne à l\u2019envers.Un rapport au temps bouleversé À l\u2019envers, d\u2019abord, parce que la crise climatique, mais plus généralement la crise environnementale, nous impose un régime d\u2019historicité qui se présente sous la forme de comptes à rebours : les changements climatiques, l\u2019efon- drement de la biodiversité, la rupture des grands cycles biogéochimiques, l\u2019épuisement des sols, la pollution des océans par des particules de plastique, etc., sont tous des points de bascule à venir dans un horizon plus ou moins proche si nous continuons sur la trajectoire actuelle, le fameux scénario du «?business as usual?» décrit par les spécialistes tels ceux du Groupe d\u2019experts intergouvernemental sur l\u2019évolution du climat (GIEC).C\u2019est là un renversement par rapport au régime d\u2019historicité auquel nous a habitués la modernité, qui se projetait avec coniance vers l\u2019inini.L\u2019Anthropocène désigne, dès lors, une période dans l\u2019histoire de la Terre où les changements que provoque le métabolisme des sociétés modernes déclenchent des mécanismes écologiques et géologiques dont les efets se feront sentir sur un horizon qui se compte en siècles et en millénaires, sans que l\u2019on sache encore précisément avec quelle ampleur.Mais nous savons Ceci est le p e ie de uat e a ticles su l\u2019écologie politi ue adicale, ses déis et ses utatio s.Une série à suivre au il de os p ochai s numéros.1?de?4 49 relations / 814 / automne 2021 L A SÉRIE qu\u2019il y a une profonde discontinuité géologique entre le monde naturel qui a vu naître les premières sociétés agraires dans la période qui se nomme «?Holocène?» et le monde qui se dessine sous nos yeux.Et malgré l\u2019immense progrès des sciences naturelles et ce que nous considérons comme l\u2019immense progrès moral et éthique de notre culture moderne, nous sommes incapables de nous orienter collectivement en fonction de ce temps long et profond des processus biophysiques que nous continuons pourtant à perturber.Temps à l\u2019envers, temps profond, temps long\u2026 temps mêlé.La modernité avait pourtant soigneusement séparé les temporalités naturelles et sociales, l\u2019empire de la première reculant à mesure qu\u2019avançait le progrès de la raison, de la science et de l\u2019industrie.Faire l\u2019histoire signiiait la quête de l\u2019égalité, de la justice, de la démocratie, mais également la domination progressive de l\u2019être humain sur la nature et l\u2019émancipation par rapport à celle-ci.La réaction de l\u2019économiste Robert Solow à la publication du rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance en 1972, est emblématique de cette conception du monde : «?le monde peut bien se passer de ressources naturelles?», avait-il déclaré.Encore au- jourd\u2019hui, nombreux sont ceux et celles qui nous promettent une économie «?afranchie?» de la nature et des écosystèmes, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019économie circulaire pour les uns, ou «?immatérielle?» pour les autres.Comme si on pouvait vivre en mangeant les cookies qui parasitent nos ordinateurs.Vivre le temps géologique, c\u2019est replonger dans un temps où les processus biophysiques et sociaux agissent les uns sur les autres, où l\u2019histoire naturelle détermine aussi notre temps.Où nous sommes enin forcés d\u2019assumer que notre destin est lié à l\u2019histoire naturelle de la Terre, que la technique et la science ne peuvent pas nous y soustraire, que l\u2019émancipation matérielle a des limites, que la volonté de domination de la nature relève de l\u2019hubris.Voilà ce que peut amener à l\u2019écologie politique la notion d\u2019Anthropocène.Quelques précisions étymologiques Soulignons maintenant ses limites, qui sont importantes et dont il faut être conscient pour bien manier cette catégorie.Le problème le plus important du concept d\u2019Anthropo- cène est son étymologie, la construction du mot prêtant à confusion.En grec ancien, anthropos renvoie à «?humain?» et cène, issu de kainos, signiie tout simplement «?récent?».Pour comprendre cette manière de nommer le présent et de comprendre notre histoire, il faut faire un court détour par la stratigraphie, cette science qui permet aux géologues de reconstruire l\u2019histoire de la Terre.Rapidement, les stratigraphes s\u2019intéressent aux traces de l\u2019histoire terrestre présentes dans les strates rocheuses qui témoignent d\u2019états passés de la planète1.Ils sont à la recherche de discontinuités, des marques de grandes ruptures climatiques et écologiques.Suivant ce principe, le sol et les fonds océaniques et lacustres d\u2019aujourd\u2019hui sont les formations rocheuses de demain qui contiennent les clés permettant de lire notre époque.Au moment de son émergence, au XVIIe siècle, la géologie naissante a baptisé la période en cours «?Holocène?», ce qui veut tout simplement dire «?tout?» (holos) et «?récent?» (cène).C\u2019est-à-dire?: tout ce que vous trouvez dans les premiers mètres du sol est d\u2019origine récente.En fait, l\u2019Holocène désigne la période qui a suivi la dernière grande glaciation et constitue une période de l\u2019histoire climatique de la planète anormalement stable et tempérée du point de vue de certains géologues.C\u2019est dans ce contexte particulier que les grandes civilisations agraires puis modernes sont apparues et ont foisonné.L\u2019Anthropocène marque la in de cette ère de stabilité.Retenons cependant que d\u2019un point de vue strictement stra- tigraphique, l\u2019«?anthropo?» dans Anthropocène ne désigne pas la cause du changement géologique, mais bien le signe qu\u2019il y a discontinuité, tout comme la période du Crétacé ne résulte pas de l\u2019action de la craie ni le Carbonifère du charbon.Puisque le stratigraphe, en nommant un âge de la Terre, n\u2019est pas à la recherche d\u2019une cause, mais bien d\u2019un signe, il est tout à fait raisonnable de soutenir que la Terre est entrée dans l\u2019Anthropocène depuis le milieu du XXe siècle, dans la mesure où les indices stratigraphiques le démontrent, et ce, sans présumer des causes de ce basculement.Les particules et les éléments qui se déposent actuellement sur les fonds marins portent la trace indéniable des activités humaines.Qu\u2019il s\u2019agisse de particules radioactives, d\u2019isotopes impro- 50 relations / 814 / automne 2021 bables, d\u2019ossements d\u2019animaux domestiques qui se fossilisent, de plastique, de béton ou de métaux lourds, ces substances s\u2019intègrent dans les dépôts qui, demain, formeront les strates rocheuses issues de notre époque.Un débat politique Voilà en substance le raisonnement géologique épuré.Reste à savoir exactement quand commence l\u2019Anthropocène et quand cesse l\u2019Holocène et quels sont les marqueurs précis de cette discontinuité.Si les géologues s\u2019en étaient tenus à ce problème, la notion ne ferait sans doute pas partie de nos débats de société.Mais la tentation était trop grande, car l\u2019Anthropocène se prête aussi à la déinition suivante : l\u2019ère où l\u2019être humain est devenu un «?agent géologique?», qui fait et défait l\u2019histoire naturelle de la planète.Le géochimiste Paul Crutzen, celui à qui on attribue l\u2019invention du mot, allait encore plus loin : pour lui, non seulement l\u2019être humain est un «?agent géologique passif?» qui fait l\u2019histoire de la Terre malgré lui, en brûlant des hydrocarbures, mais il doit devenir un agent géologique actif et rélexif pour sauver les sociétés humaines grâce à l\u2019application de la science et de la technologie au système Terre, par le biais de la géoin- génierie2.On peut comprendre que, chargé de ce bagage, le concept d\u2019Anthropocène souleva des débats et des critiques passionnés.Rapidement, on lui opposa la notion de «?Capitalocène?».Plutôt que dans l\u2019humanité en tant qu\u2019espèce, l\u2019origine de la discontinuité géologique et de la crise écologique est à trouver dans une forme de société particulière : la société capitaliste.Plus spéciiquement, les forces géologiques à l\u2019œuvre sont en fait des forces sociales que contrôlent et reproduisent des élites pour maintenir leurs privilèges, que ces élites soient assimilées aux seuls capitalistes ou élargies aux classes aisées des pays capitalistes avancés.L\u2019intérêt de la notion de «?Capitalocène?» est d\u2019opposer à l\u2019explication biologisante et réductrice une explication sociale complexe qui fait ressortir les inégalités et les rapports de domination.Cela permet aussi d\u2019exprimer un doute quant à ce qui pourrait résulter d\u2019une tentative de prise charge et d\u2019intervention consciente (par la géoingénierie) dans les cycles biogéochimiques à l\u2019intérieur des rapports sociaux actuels, en soulignant que cela risque de conduire à une réplication, voire à une ampliication des inégalités écologiques et des rapports de domination que nous connaissons.Bref, l\u2019intérêt des débats soulevés par le néologisme «?Capitalocène?» est de casser le «?nous?» homogénéisant de l\u2019Anthropo- cène et de permettre une politisation de cet air du temps dans lequel les sociétés contemporaines sont plongées.Cela dit, je ne crois pas que nous devrions remplacer «?anthropo?» par «?capital?».Ce serait commettre la même erreur que Crutzen et d\u2019autres, qui confondent une nomenclature stratigraphique basée sur un signe distinctif avec la recherche de causes qui, elles, ne relèvent pas de la géologie, mais des rapports sociaux.Et surtout, le temps géologique est long?; espérons que celui du capital sera court, qu\u2019il se comptera en siècles plutôt qu\u2019en millénaires.Donnons-nous l\u2019espoir d\u2019une ère de l\u2019humanité solidaire, débarrassée du capital, qui contribuerait au foisonnement de la vie et à la régénérescence des écosystèmes.- Pou plus de détails, oi Ia A 7us, Face à l\u2019A th o- pocè e, Mo t éal, )cosociété, .- Voi A d ea Le , « Les app e tis so cie s à l\u2019œu e », Relations, no , a s-a il .51 relations / 814 / automne 2021 L A SÉRIE Illustration : Clément de Gaulejac ÉQUATEUR : UNE DROITE PLUS FRAGILE QU\u2019IL N\u2019Y PARAÎT Le virage néolibéral de l\u2019Équateur se poursuit avec l\u2019élection à la présidence de Guillermo Lasso.Une partie de bras de fer s\u2019y joue, qui pourrait renouveler la cohabitation des diférentes forces de gauche et redéinir la polarisation politique dans le pays.\u2022 \u2022 \u2022 Thomas Chiasson-LeBel L\u2019auteur est professeur invité à la Faculté latino-américaine des sciences sociales de l\u2019Équateur (FLACSO) La victoire du banquier Guillermo Lasso à l\u2019élection présidentielle d\u2019avril dernier s\u2019inscrit dans le virage à droite qu\u2019a pris de façon plus ou moins démocratique l\u2019Amérique du Sud au cours des six dernières années.Lorsqu\u2019on y ajoute l\u2019hécatombe causée par la pandémie de COVID-19 et la crise économique qui en résulte, il semble bien que l\u2019Équateur et les pays voisins traversent une deuxième décennie perdue après celle des années 1980, alors que la crise de la dette et le virage néolibéral étoufaient l\u2019économie en plus de faire exploser les inégalités et la pauvreté.Mais à regarder la situation équatorienne de plus près, le scénario n\u2019est pas sans espoir.La victoire électorale d\u2019un banquier Les résultats du deuxième tour de l\u2019élection présidentielle, tenu le 11 avril dernier, ont donné la victoire à Guillermo Lasso, ex-dirigeant et actionnaire principal du Banco Guayaquil, l\u2019une des plus grandes banques du pays.Lasso préside également la fondation Ecuador Libre, membre du réseau Atlas, qui réunit des think tanks néolibéraux de partout sur la planète.Il faut remonter aux années 1990 pour trouver un président équatorien aussi clairement campé à droite et arrivé au pouvoir par la voie électorale.Ce résultat étonne, car même si Lasso et son parti, CREO1, avaient scellé une alliance avec le parti social-chrétien \u2014 regroupement historique de la droite issue de la région côtière \u2014, cette alliance n\u2019a obtenu que de maigres résultats au premier tour : 19,74 % des sufrages, soit près de 10 % de moins que ce que Lasso avait obtenu au premier tour de l\u2019élection précédente en 2017, alors que les deux partis faisaient bande à part.En gagnant le second tour, Lasso a donc su convaincre près de 33 % d\u2019électeurs et d\u2019électrices qui n\u2019avaient pas voté pour lui au premier tour.Il a gagné contre Andrés Arauz, le dauphin de l\u2019ex-président Rafael Correa (au pouvoir de 2007 à 2017), qui PÉROU COLOMBIE OCÉAN PACIFIQUE GUAYAQUIL Amazonie Andes Côte pacifique QUITO ÉQUATEUR 52 relations / 814 / automne 2021 Manifestation de peuples autochtones contre le président Moreno lors d\u2019une grève nationale à Quito, le 9 octobre 9.Photo : PC/Carlos Noriega.semblait pourtant en meilleure posture avec 33 % des votes au premier tour.Lasso a donc fédéré beaucoup d\u2019opposants au retour d\u2019un gouvernement associé à Correa.Andrés Arauz, ancien haut fonctionnaire désigné candidat par Correa depuis son exil en Belgique2, promettait pour sa part le retour d\u2019un État plus social, plus actif dans la relance de l\u2019économie et moins servile face aux institutions inancières internationales.Il prétendait perpétuer la lignée des gouvernements post-néolibéraux qui ont marqué le sous-continent depuis 20 ans.Or, sa campagne n\u2019a récolté que 47,64 % des votes au second tour.On peut voir là autant de signes de la persistance de la polarisation entre opposants et partisans de Rafael Correa qui caractérise la politique du pays depuis près de 15 ans.Mais sous cette apparente polarisation se cache le fait que le pôle représenté par Correa n\u2019a plus le monopole de l\u2019anti-néolibéralisme depuis que les mouvements autochtones sont parvenus à se réairmer comme chefs de ile des protestations qui ont causé une crise politique en octobre 2019.Le candidat Yaku Pérez, du parti Pachakutik associé aux mouvements autochtones, est ainsi arrivé bon troisième au premier tour avec 19,39 % des votes, à peine 30?000 voix derrière Lasso.Tout comme ce dernier lors de sa défaite en 2017, Pérez a dénoncé une fraude électorale.Ex-membre du comité de direction de la principale organisation autochtone du pays, la Confédération des nationalités indigènes de l\u2019Équateur (CONAIE), et gouverneur de la province de l\u2019Azuay, Yaku Pérez a milité activement contre l\u2019extractivisme, appuyant notamment la tenue de référendums locaux pour contrer l\u2019implantation de mines à ciel ouvert.Il a appelé au vote nul lors du deuxième tour pour marquer son rejet des deux autres candidats.L\u2019option du vote nul, endossée par la CONAIE non sans susciter des tensions internes, a recueilli 16,26 % des 53 relations / 814 / automne 2021 AILLEURS voix, soit près de 7 % de plus qu\u2019au premier tour et près du double de la moyenne des votes nuls (8,71 %) de tous les tours aux élections présidentielles depuis 2002.Le vote nul a donc été déterminant, donnant une paradoxale victoire à l\u2019option néolibérale qui est pourtant loin d\u2019obtenir la majorité.Le virage néolibéral Le nouveau président Guillermo Lasso n\u2019aura pas à donner un grand coup de barre : le virage néolibéral est fermement entamé depuis 2018 en Équateur.Si, en 2017, l\u2019ancien vice-président de Rafael Correa, Lenín Moreno, a remporté la présidence contre Lasso en promettant la poursuite du programme de Correa, mais avec une attitude moins arrogante et plus conciliante, en réalité, il a favorisé les élites économiques.Moreno a cherché à rétablir le corporatisme partiel qui assure la gouvernabilité par l\u2019attribution de fonctions clefs aux représentants d\u2019organisations sociales les mieux placées.Correa avait plutôt adopté l\u2019attitude républicaine stricte selon laquelle l\u2019État seul peut prétendre défendre l\u2019intérêt public alors que les organisations sociales sont considérées comme représentantes d\u2019intérêts privés particuliers.La tension entre les deux hommes est devenue publique lorsque Correa a accusé Moreno sur les réseaux sociaux d\u2019être médiocre et de manquer de loyauté après qu\u2019il eut garanti à la CONAIE l\u2019usage du terrain de son siège social pour 100 ans.La rupture Moreno-Correa a été consommée dès septembre 2017, lorsque l\u2019appareil judiciaire s\u2019en est pris au vice-président de Moreno et ancien bras droit de Correa, Jorge Glas.Ce dernier a été emprisonné pour une cause de corruption dont le fondement légal est contesté.Pour les uns, l\u2019État, libéré de Correa, faisait son travail de lutte contre la corruption.Pour les autres, il s\u2019agissait de lawfare, d\u2019une guérilla judiciaire menée par les élites bureaucratiques de droite pour se venger de la décennie de contrôle gouvernemental centralisateur imposé par Correa.Leur parti à tous les trois, Alianza País, s\u2019est alors divisé en deux avec, d\u2019un côté, Moreno et ses partisans attachés au pouvoir, et de l\u2019autre, les idèles de Correa et Jorge Glas.Le gouvernement de Moreno ayant alors perdu sa majorité parlementaire, il ne lui restait plus que la droite avec qui pactiser pour gouverner.En mai 2018, encerclé par les élites bureaucratiques et économiques et aux prises avec les pressions iscales résultant de la chute du prix du pétrole, Moreno a nommé Richard Martínez ministre des Finances.La carrière de ce dernier au sein des associations d\u2019industriels et des chambres de commerce en faisait le digne représentant des élites économiques.Il s\u2019est empressé d\u2019appliquer les politiques d\u2019austérité qu\u2019il pérorait depuis 10 ans et de les inscrire au sein des accords conclus avec le Fonds monétaire international (FMI) en contrepartie de prêts.Il a réduit les maigres charges is- cales des entreprises tout en sabrant dans les dépenses publiques, y compris dans le secteur de la santé, promettant que cela attirerait les investissements privés.Cette politique a plutôt fait bondir la dette publique (de 45 % du PIB en 2017 à 69 % in 2020) et le mécontentement populaire.Sans appui de l\u2019opinion publique en faveur de l\u2019austérité, le gouvernement s\u2019est maintenu en alimentant la polarisation anti-Correa.Depuis, proi- tant des restrictions liées à la pandémie, les élites économiques derrière Moreno se sont empressées de privatiser la Banque centrale et d\u2019imposer une série de réformes néolibé- rales, dont la dérégulation des prix de l\u2019essence, qu\u2019elles n\u2019avaient pu faire adopter à cause de la résistance populaire.La évolte d\u2019octob e 9 La dérégulation des prix de l\u2019essence avait, en efet, d\u2019abord été imposée par le gouvernement Moreno en 2019, dans le cadre de la mise en œuvre des accords signés avec le FMI.Menaçant de faire augmenter le prix de toutes les denrées qui requièrent du transport, elle annonçait une inlation afectant surtout les plus pauvres, ce qui a mis le feu aux poudres.D\u2019abord mobilisée à l\u2019appel des syndicats de chaufeurs, la rue est demeurée pleine d\u2019une marée populaire convoquée par la CONAIE, qui a vite assumé le leadership de la contestation.Pendant 11 jours, les manifestations ont paralysé plusieurs villes, dont Quito, la capitale, forçant le gouvernement à s\u2019exiler sur la côte, à Guayaquil.Si le Pachakutik et les partisans de Correa votaient ensemble, ils pourraient bloquer la poursuite du virage néolibéral souhaitée par Lasso.Le nouveau président de l\u2019Équateur, Guillermo Lasso.Photo : Wikimedia Commons 54 relations / 814 / automne 2021 La répression a été responsable de six exécutions extrajudiciaires et de six morts, en plus d\u2019une vingtaine d\u2019éborgnés, de centaines de personnes blessées et emprisonnées3.Pour justiier sa réponse agressive, Moreno a accusé les partisans de Correa de vouloir renverser son gouvernement.Or, bien que ces derniers comptaient parmi les manifestants, il serait faux de leur attribuer la direction du mouvement : c\u2019est bien à l\u2019appel de la CONAIE que les rues se sont véritablement remplies et c\u2019est aussi à son appel que les manifestations ont pris in.La CONAIE était en froid avec Correa depuis belle lurette, notamment en raison de la répression exercée par son gouvernement contre les mouvements autochtones anti-extractivistes.Les forces répressives ne se sont cependant pas gênées pour arrêter des élus associés à l\u2019ancien président, en poussant d\u2019autres à l\u2019exil.Désastre pandémique et polarisation changeante Depuis octobre 2019, les élites économiques, qui ont impulsé le virage néolibéral pris par Moreno et qui soutiennent le gouvernement de Lasso, cherchent donc à maintenir une polarisation dans laquelle Correa continue d\u2019incarner la corruption, l\u2019anti-néolibéralisme et la violence des manifestations.Cela permet d\u2019attribuer les problèmes actuels du pays, voire du sous-continent à la vague post-néolibérale et à la «?menace communiste?» cubano-vénézuélienne.En l\u2019absence d\u2019appuis suisants autour de leur programme, ces élites ont besoin d\u2019un repoussoir dans la igure de Correa, dont les partisans demeurent l\u2019une des principales forces politiques du pays et dont le parti domine toujours l\u2019Assemblée nationale.Cette polarisation vise aussi à distraire la population du désastre sanitaire et économique lié à la pandémie.L\u2019Équateur est en efet l\u2019un des pays à avoir le plus soufert de la COVID-19, avec 3000 morts de plus par million d\u2019habitants que la moyenne des années antérieures4.Pareille hécatombe n\u2019étonne pas lorsqu\u2019on sait qu\u2019en début de crise, le gouvernement a préféré faire des remboursements anticipés de sa dette, ain de garantir sa capacité d\u2019emprunt, plutôt que d\u2019investir massivement dans le système de santé.Outre un coninement d\u2019abord trop strict puis trop relâché, les mesures d\u2019urgence ont surtout pris la forme de maigres transferts, d\u2019assouplissements aux lois du travail pour faciliter les licenciements et la réduction de la taille de l\u2019État pour contenir l\u2019endettement.Pour l\u2019élite économique, il était plus urgent d\u2019utiliser la crise \u2014 pour appliquer une thérapie de choc qu\u2019elle craignait de ne pas pouvoir mettre en œuvre si elle perdait l\u2019élection \u2014 que de protéger la population.En appelant au vote nul, le parti Pachakutik et la CONAIE ont cherché à refuser cette polarisation en créant un troisième pôle, véritablement anti-néolibéral et anti-extractiviste.Le pari était risqué, et il a contribué à la victoire de Lasso.La position du mouvement autochtone a cependant porté d\u2019autres fruits.L\u2019élection législative, tenue lors du premier tour, a donné son meilleur score au Pachakutik : 27 sièges sur les 137 que compte l\u2019Assemblée nationale.Il devient ainsi le deuxième parti en importance après les partisans de Correa (49 sièges), presque à parité avec la somme des deux partis de droite (18 sièges pour le parti social-chrétien, 12 pour CREO).Pour garantir une gouvernabilité et préserver la polarisation qui lui est chère, Lasso a refusé de sceller une alliance parlementaire avec le parti de Correa et a plutôt offert la présidence de l\u2019Assemblée au Pachakutik.Ce faisant, il brisait une promesse liée au pacte qu\u2019il a conclu avec le parti social-chrétien.Ce choix n\u2019annonce pas un bloc stable au sein de l\u2019Assemblée, mais plutôt des majorités circonstancielles volatiles.Si le Pachakutik et les partisans de Correa votaient ensemble, avec 76 sièges, ils pourraient bloquer la poursuite du virage néolibéral souhaitée par Lasso, et ainsi changer la donne.Mais il leur faudra surmonter les tensions qui les ont opposés durant la campagne.Pour les gauches extra-parlementaires, le déi est semblable : il leur faut rejeter l\u2019idée voulant que le mouvement autochtone et son appel au vote nul est le seul responsable de la victoire de la droite, tout comme l\u2019idée que tous les partisans de Correa sont hostiles à la CONAIE.Il leur faudra forger des alliances anti-néolibérales.Dans les circonstances, c\u2019est le rythme du programme de privatisation et de démantèlement de l\u2019État annoncé par Lasso qui pourrait dicter celui de la convergence.Cette restructuration de la polarisation pourrait aussi être inluencée par le contexte mouvant du sous- continent, où les mouvements de gauche sont en reconigura- tion, notamment au Chili, en Colombie et au Pérou.- CR(O est u ac o e pou creando oportunidades, ui e p i e la « c éa- tio d\u2019oppo tu ités » si chè e au apôt es du a ché.CR(O eut aussi di e « je c ois », u écho à la 6oi de Guille o Lasso co u pou sa p o i ité a ec l\u2019Opus Dei.C\u2019est u pa tisa de la d oite ta t éco o i ue ue sociale et eli7ieuse.- Ap ès so t oisiè e a dat à la p éside ce, Ra6ael Co ea s\u2019est eti é e Bel7i ue d\u2019où so épouse est o i7i ai e.Des co da atio s c i i elles uestio ables, ais o acco pa7 ées de sa ctio s pé ales, est ei7 e t sa capacité à e t e au pa s.- Voir entre autres « CIDH P ese ta obse acio es de su isita a (cuado », appo t de la Co issio i te a é icai e des d oits de la pe so e, ja ie [e li7 e].- Les chi66 es oiciels étaie t de o ts de la COVID- e jui de - ie , plus décès p obable e t liés à ce i us.Le « Co o a i us t acke » du Fi a cial Ti es su77è e plutôt o ts de plus ue la o e e po - dé ée des a ées a té ieu es do ées du jui , e li7 e .55 relations / 814 / automne 2021 AILLEURS LA TRANSITION ANTIRACISTE, UN PAS À LA FOIS La nomination de Bochra Manaï au poste de commissaire à la lutte contre le racisme et les discriminations systémiques à la Ville de Montréal a fait couler beaucoup d\u2019encre en début d\u2019année.Intellectuelle et femme de terrain tout à la fois, son riche parcours de chercheuse en études urbaines et son expérience dans le milieu communautaire de Montréal-Nord ont été un peu éclipsés par la controverse.Ce bagage lui confère toutefois une perspective originale pour comprendre les dynamiques d\u2019exclusion et de racisme systémique dans une métropole très diversiiée sur le plan ethnoculturel.Dans un contexte où le gouvernement québécois ne reconnaît toujours pas l\u2019existence du racisme systémique, quelle est sa vision de la mise en œuvre des 38 recommandations du rapport de l\u2019Oice de consultation publique de Montréal (OCPM), qui a mené à la création de son poste1?Nous l'avons rencontrée pour en discuter.Votre nomination, on le sait, a suscité toute une controverse qui s\u2019est rendue jusqu\u2019à l\u2019Assemblée nationale, notamment en raison de votre oppositio à la Loi su la laïcité de l\u2019)tat.)tiez-vous p épa ée à u e telle réaction en acceptant ce poste ?Bochra Manaï : Je mentirais en disant que je ne m\u2019y étais pas préparée.Parce que je sais ce qui arrive aux femmes qui occupent des fonctions où elles doivent prendre la parole publiquement, en particulier si elles sont musulmanes ou racisées.J\u2019en ai beaucoup trop accompagné \u2014 soit politiquement, soit amicalement \u2014 pour ne pas savoir que j\u2019allais aussi écoper.J\u2019étais évidemment prête et préparée, aussi, au fait qu\u2019on allait me critiquer pour ma position sur la loi 21.Je pense cependant que les gens dans mon environnement de travail ne s\u2019attendaient pas à ce que ça prenne de telles proportions.Je me sentais moins naïve qu\u2019eux sur ces questions-là.J\u2019avoue par contre que je ne m\u2019attendais pas à ce que ça devienne une afaire d\u2019État, que le premier ministre s\u2019en mêle.Je trouve qu\u2019il y a là une limite qui a été dépas- Grand entretien avec BOCHRA MANAÏ* 56 relations / 814 / automne 2021 sée.Parce que je ne suis pas une élue de la Ville, je ne fais pas partie du corps politique : je suis fonctionnaire dans l\u2019administration municipale?! Il y a dans l\u2019intervention du premier ministre quelque chose de très discutable, je trouve.Par ailleurs, la façon tronquée avec laquelle certains de mes propos ont été repris a été assez injuste, notamment ceux d\u2019un discours que j\u2019ai prononcé en 2019.À toutes les semaines, depuis trois mois, je vois mon nom dans des articles où l\u2019on me fait dire des choses comme «?les Québécois sont tous des suprémacistes?», sans jamais mentionner que je faisais référence au fait que le tueur de Christchurch, en Nouvelle- Zélande, s\u2019était revendiqué du tireur de la mosquée de Québec pour commettre son attentat meurtrier en 2019.On m\u2019impute aussi des positions qui ne sont pas les miennes, par exemple contre la loi 101, et dans des mots que je n\u2019utilise même pas.Alors, même si j\u2019étais préparée, certaines choses m\u2019ont vraiment atteinte, en particulier le texte de Brian Myles dans Le Devoir, qui me faisait passer pour une sotte.J\u2019ai trouvé que c\u2019était ne pas faire honneur à tout mon travail des dix dernières années, ni à tout ce que j\u2019essaie d\u2019amener comme complexité dans l\u2019analyse des enjeux, ni au fait que je suis quelqu\u2019un qui essaie de faire dialoguer les gens.Ce qui m\u2019a énervée aussi dans toute cette histoire, c\u2019est qu\u2019un des déis liés à mon poste consiste à ne pas donner l\u2019impression que le ou la commissaire représente un groupe en particulier.Je ne peux pas avoir l\u2019air d\u2019être la Commissaire des personnes musulmanes ou des victimes de la loi 21.C\u2019est vraiment important à mes yeux qu\u2019une personne noire, asiatique ou de tout autre groupe racisé se sente en coniance avec moi.Juste e t, pa lo s u peu du poste.Son titre le dit, il s\u2019agit de lutter contre le racisme et les discriminations s sté i ues.Co e t vo ez-vous l\u2019articulation entre les deux ?Quelle approche comptez-vous utiliser pour mettre en œuvre cette articulation ?B.M. : Je commencerais par dire qu\u2019il faut distinguer la perception qu\u2019ont les gens de ce poste de ce en quoi il consiste réellement.La perception, c\u2019est que la commissaire est là pour dénoncer sur toutes les tribunes toutes les questions qui sont potentiellement en lien avec du racisme ou des discriminations.Mais en réalité, le mandat en est un de transformation organisationnelle de l\u2019appareil municipal.Je dirais que 70 % à 80 % du travail se passe à l\u2019interne, au sein de l\u2019administration.Il y a bien sûr du travail avec l\u2019externe, pour mieux comprendre les volontés de certains organismes communautaires, de certains organismes de défense de droits, des citoyens, des citoyennes, etc.Mais le gros du travail consiste à accompagner le Service des ressources humaines de la Ville, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), le Service d\u2019incendie, ceux de la culture, du logement, de l\u2019environnement, etc.; en fait, tout ce qu\u2019on appelle les unités d\u2019afaires à la Ville.Surtout, il s\u2019agit de les accompagner dans leur façon d\u2019entrevoir elles-mêmes les transformations à réaliser.L\u2019idée, c\u2019est de faire basculer tout le monde vers la transition inclusive.Et donc ce que je fais beaucoup, c\u2019est de repérer les gens qui sont déjà sensibles à ces enjeux de transformation organisationnelle, ou qui ont déjà opéré ce changement-là, et de déterminer ceux et celles qui sont prêts à le faire.Et de les accompagner.Il y a des gens qui ont basculé depuis longtemps et qui sentent qu\u2019ils crient dans le désert depuis des années sur les questions de diversité?; il y en a d\u2019autres qui hésitent, soupèsent les risques?; et puis il y a ceux et celles qui se disent que ça ne les concerne pas.Heureusement, au sein de la direction générale de la Ville, de l\u2019administration, la volonté est là.Je suis appuyée comme je ne m\u2019attendais pas à l\u2019être : c\u2019est majeur, parce que le mot d\u2019ordre part de la tête, si on veut.Par ailleurs, dans ma vision, j\u2019intègre aussi une approche territoriale et de justice spatiale, c\u2019est- à-dire que je m\u2019assure que celles et ceux qui opèrent les transformations au niveau beaucoup plus micro-local soient conscients, sensibilisés, et bien accompagnés.Par exemple, on ne peut pas, comme Ville-centre, déterminer une stratégie de transition inclusive ou antiraciste sans aller chercher la participation des territoires locaux, des arrondissements.Car ces 57 relations / 814 / automne 2021 GRAND ENTRETIEN derniers ont un pouvoir déterminant dans la manière dont les directives, les politiques et les plans de la Ville-centre sont implantés : ce sont eux qui décident de qui est embauché, de quelle politique culturelle ou de quelle politique de développement social on met en œuvre, etc.Pour moi, si on n\u2019inclut pas aussi ceux qu\u2019on appelle les directeurs d\u2019arrondissement, on travaille pour rien.Il ne s\u2019agit donc pas simplement d\u2019écrire une politique antiraciste ou d\u2019inclusion : il faut aussi transformer la culture administrative.S\u2019assurer que les gens comprennent la nécessité d\u2019appliquer une telle politique.Ça, c\u2019est un travail de plus longue haleine.Pour donner un seul exemple, il faut que je m\u2019assure que les gens, d\u2019abord, soient au courant de leurs droits, qu\u2019ils sachent, par exemple, à quoi sert un ombudsman, un vériicateur général, etc.Mais il faut aussi que je m\u2019assure que les personnes qui sont chargées de recevoir les plaintes d\u2019employés victimes de discrimination comprennent les questions antiracistes.Le racisme est une réalité protéiforme qui affecte de manière très différente les populatio s ui e so t victi es : cela peut aller des risques pour la sécurité physique (dans le cas du profilage policier) aux discriminations plus subtiles à l\u2019e bauche, au loge e t, etc.S\u2019il faut établir des priorités dans les injustices à combattre, auxquelles faudrait-il s\u2019attaquer en premier ?B.M. : En réalité, la mobilisation sociale est telle que tout est urgent.Mais il y a moyen de travailler sur plusieurs enjeux en même temps, à travers de grands chantiers transversaux.En s\u2019attaquant à la question du proilage racial et social, par exemple, on peut répondre à des requêtes et à un vécu qui sont portés par les populations noires depuis très longtemps, mais également par les populations autochtones, notamment les femmes, qui sont particulièrement ciblées par les policiers qui leur collent des contraventions de manière abusive, entre autres.Dès la conception de notre Bureau, il était prévu qu\u2019une personne chargée d\u2019expertise serait assignée à temps plein à ce chantier du proilage, alors on peut dire que c\u2019était d\u2019emblée une priorité.En ce qui concerne les ressources humaines, c\u2019est la même optique.Plusieurs éléments montrent que le racisme est vécu dans la métropole par des populations très diférentes, en lien avec l\u2019accès à toutes sortes de services, mais aussi en matière de représentation politique.Alors pour moi, c\u2019est capital de s\u2019attaquer à la façon dont on intègre les employés, pour s\u2019assurer que les femmes, les personnes racisées, les Autochtones, les personnes handicapées, etc., ont aussi la capacité de faire la Ville, de penser la Ville et de décider pour la Ville.Sinon, on vivra toujours avec les effets du racisme.C\u2019est crucial que du cœur, de l\u2019administration, parte une perspective antiraciste, qui est par ailleurs aussi nécessairement féministe et décoloniale à mes yeux.Cet objectif, on ne peut pas l\u2019atteindre en se contentant de «?cocher des cases?» pour se conformer aux cibles des programmes d\u2019accès à l\u2019égalité prévus par la loi.Il faut amener les gens à développer le rélexe de penser à l\u2019inclusion dans leurs pratiques, à se questionner pour savoir si elles sont discriminatoires, si elles produisent ou reproduisent du racisme, peut-être même sans que ce soit volontaire.Mon travail, ce n\u2019est donc pas de faire la chasse aux racistes?; c\u2019est plutôt de demander aux gens de prendre du recul, de réléchir et de changer leurs pratiques.En leur demandant de développer des rétroviseurs pour regarder dans leurs angles morts et tenir compte de la parité homme-femme, des personnes handicapées, des groupes LGBTQ+?; c\u2019est comme ça qu\u2019on peut travailler à la fois sur l\u2019antiracisme et sur la lutte contre les autres discriminations.Sur la question du profilage policier, comment dépasser le constat accablant dressé par plusieurs rapports au fil des années ?Comment accélérer la prise de conscience du fait que la criminalité est liée à des situations d\u2019exclusion et de racisme ?Bref, comment s\u2019assurer que la lutte contre la criminalité devienne antiraciste ?B.M. : C\u2019est ici que l\u2019analyse systémique prend toute son importance et touche au rôle C\u2019EST CRUCIAL QUE DU COEUR, DE L\u2019ADMINISTRATION, PARTE UNE PERSPECTIVE ANTIRACISTE, QUI EST PAR AILLEURS AUSSI NÉCESSAIREMENT FÉMINISTE ET DÉCOLONIALE À MES YEUX.58 relations / 814 / automne 2021 de l\u2019État.Sans vouloir dédouaner le SPVM pour ses pratiques de proilage et de racisme anti-Noirs, entre autres, il faut voir que si on se retrouve avec plus d\u2019interventions policières dans certains territoires de la ville, c\u2019est aussi parce que ce sont des endroits où l\u2019État s\u2019est déchargé de ses responsabilités, notamment en matière de santé mentale, ou par rapport au système d\u2019éducation.Des endroits où, en gros, on n\u2019investit pas dans la prévention.Pour prendre l\u2019exemple du système scolaire, on ne réalise pas à quel point il joue un rôle important pour éviter que certaines choses tombent dans la cour de la police, pour ainsi dire.Pour un jeune de Montréal-Nord par exemple, le décrochage scolaire est un des points de rupture qui peut faire en sorte que la criminalité devienne une option envisageable pour gagner de l\u2019argent.Mais qu\u2019est-ce qu\u2019on fait pour éviter d\u2019en arriver là?L\u2019État, clairement, ne joue pas son rôle ici.Et donc, s\u2019il faut bien sûr regarder le travail de l\u2019intervention policière qui est au bout du continuum, il faut aussi tenir compte du fait qu\u2019en amont, il y a une succession d\u2019acteurs qui se dédouanent complètement.En ce moment, la métropole doit donc innover, elle doit inventer des façons de faire avec le SPVM.Il faut amener un schème diférent, montrer aux policiers qu\u2019à Montréal-Nord ou à Saint-Michel, par exemple, il y a un système social inégalitaire, en termes de logement et d\u2019écoles notamment, qui est aussi traversé par des enjeux de racisme.C\u2019est ce qui fait qu\u2019au inal, les problèmes s\u2019approfondissent et inissent par conduire à des interventions policières.En ce sens, mon approche de justice spatiale et de géographie urbaine m\u2019aide à faire comprendre aux acteurs et actrices dans quel environnement ils ont à travailler.Cela dit, il faut rappeler que la Ville demeure très dépendante de l\u2019échelon provincial.Il faut donc trouver la façon de s\u2019assurer de l\u2019adhésion de certains ministères, comme la Sécurité publique, l\u2019Éducation ou l\u2019Immigration \u2014 ce dernier étant toujours impliqué dès qu\u2019il s\u2019agit de questions interculturelles.Mais il faut vraiment faire comprendre qu\u2019aborder de tels enjeux dans une perspective interculturelle, à Montréal, sans tenir compte du fonctionnement du système et des inégalités qu\u2019il reproduit selon des lignes ethno-raciales, ça ne suit plus.On a besoin d\u2019adopter une perspective antiraciste.Et j\u2019ajouterais qu\u2019il faut se rappeler d\u2019où vient la mobilisation sur le racisme systémique à l\u2019échelle montréalaise, qui a forcé l\u2019OCPM à tenir sa consultation en 2018-2019 : c\u2019est parce que le gouvernement Couillard a refusé de mener à bien, en 2017, la consultation provinciale sur le racisme systémique qu\u2019il s\u2019était engagé à tenir.Alors il ne faut pas oublier qu\u2019on a manqué cette occasion d\u2019assumer une responsabilité à l\u2019échelle du Québec.Au-delà des enjeux de profilage, comment s\u2019attaquer au chantier de la décolonisation et de la réconciliation avec les Autochtones à l\u2019échelle de la métropole, sachant que la Ville a pris des engagements à cet égard ?B.M. : Il faut d\u2019abord souligner qu\u2019il existe déjà depuis 2018 un poste de commissaire aux relations avec les peuples autochtones, occupé par Marie-Ève Bordeleau.C\u2019est elle qui a préparé la stratégie de la Ville sur la réconciliation avec les peuples autochtones, et qui travaille à sa mise en œuvre avec le Bureau des relations gouvernementales et municipales de la Ville.Elle est aussi responsable des relations de proximité avec les populations autochtones, ain d\u2019être un pont entre ces dernières et l\u2019administration.Ma position est donc de dire que dès qu\u2019il s\u2019agit d\u2019enjeux autochtones, que ce soit en lien avec la police, la culture, les ressources humaines, etc., mon rôle est de mettre mon équipe à son service, d\u2019autant qu\u2019elle n\u2019a pas beaucoup de personnel à sa disposition.On ne travaille pas à sa place, on ne parle pas à sa place.Pour moi, c\u2019est ça aussi, une perspective antiraciste.Cela dit, je sais que les attentes sont élevées.Au début de mon mandat par exemple, une personne (non autochtone) m\u2019a dit que ce serait bien si mon travail servait à ancrer juridiquement le fait que Montréal est en territoire autochtone non cédé.C\u2019est m\u2019en mettre beaucoup sur les épaules et, surtout, ne pas comprendre que ce n\u2019est peut-être pas la meilleure façon d\u2019être en appui des revendications des populations autochtones dans certains dossiers.Je ne veux pas dire que ce sont seulement les personnes et les groupes autochtones qui peuvent faire de telles demandes, mais il faut faire attention à ce que certaines postures radicales (souvent plus symboliques qu\u2019autre chose) ne prennent pas plus d\u2019importance que la réponse à des besoins Bochra Manaï lors du lancement des audiences publiques de l\u2019OCPM sur le racisme et la discrimination systémiques Montréal, le jui .Photo : F ed Tou7as.59 relations / 814 / automne 2021 GRAND ENTRETIEN criants.Pour moi, si on veut provoquer certaines transformations en ce moment, l\u2019urgence, c\u2019est la question de l\u2019itinérance chez les personnes autochtones.C\u2019est la question du rapport à la police aussi.C\u2019est de s\u2019assurer de croiser les enjeux liés à l\u2019itinérance avec les enjeux autochtones et avec la question du racisme.Ce sont des choses aussi pragmatiques et simples que ça.Ce dont on a besoin, dans l\u2019immédiat, c\u2019est de s\u2019assurer qu\u2019une tragédie comme celle de Raphaël André, cet homme innu qui est mort seul la nuit dans une toilette chimique, l\u2019hiver dernier, ne se produise plus jamais.La lutte contre l\u2019islamophobie fait partie intégrante de vot e pa cou s de che cheuse et de ilita te.Co e t comptez-vous vous y attaquer dans les limites de votre mandat montréalais, sachant que l\u2019État québécois, avec sa vision étroite de la laïcité, a grandement favorisé la normalisation d\u2019une certaine islamophobie ?B.M. : J\u2019ai envie de dire que je vais continuer de faire ce que je fais déjà, c\u2019est-à-dire m\u2019y attaquer comme à toutes les autres formes de racisme.Je suis obligée de travailler comme ça, car je ne peux pas avoir l\u2019air de prioriser un groupe ou une forme d\u2019exclusion.Ma réponse à l\u2019islamophobie passe surtout par un investissement dans les transformations internes de l\u2019appareil municipal, pour les personnes à l\u2019emploi de la Ville ou pour ses unités, que ce soit en matière de recrutement ou d\u2019accès aux programmes culturels, par exemple.Parce qu\u2019évidemment, il y a des enjeux au sein de l\u2019administration concernant la façon dont les personnes musulmanes sont perçues.Outre cela, il y a peu de choses concrètes dans mon mandat ou dans les recommandations de l\u2019OCPM auxquelles je peux me raccrocher pour traiter de l\u2019islamophobie spéciiquement, à part peut-être la recommandation sur la diversiication du corps de police, si jamais des étudiantes portant le foulard voulaient un jour intégrer le SPVM.Sur la question de la loi 21, par exemple, même si elle peut avoir des conséquences importantes pour les Montréalaises et les Montréalais, et en particulier pour les enseignantes qui portent le foulard, ses efets ne concernent pas directement mon mandat.Cela dit, on sait que la conversation islamophobe, le fait que cette forme de racisme soit rendue acceptée et acceptable, cela a des efets sur la vie des personnes musulmanes.On sait que les discours politiques de cette teneur ont un efet sur les actes, les incidents et les crimes haineux.En avril dernier, il y a d\u2019ail- 60 relations / 814 / automne 2021 leurs un jeune homme qui a ouvert le feu sur une mosquée à Montréal.Dans des cas comme ça, mon travail est de m\u2019assurer que le SPVM comprenne les enjeux pour qu\u2019il puisse mener son enquête en connaissance de cause.En ce moment, cette question des crimes et des incidents haineux est un des sujets sur lesquels je travaille le plus avec le SPVM.C\u2019est d\u2019ailleurs l\u2019objet de la recommandation 24 du rapport de l\u2019OCPM, qui porte sur la façon de les analyser, de voir comment on s\u2019assure que les données sortent, comment on les communique, comment la population peut rapporter des incidents, etc.Peu de gens le savent, mais à Montréal, on peut porter plainte à la police si on reçoit des insultes racistes dans la rue, alors que dans plusieurs villes, il faut qu\u2019il y ait voie de fait, qu\u2019un crime soit commis pour que ce soit pris en charge par la police.C\u2019est là quelque chose de très intéressant je trouve.Mais encore faut-il que les communautés ra- cisées aient assez coniance en la police pour aller porter plainte.Le mouvement Black Lives Matter, né aux États-Unis, s\u2019est répandu à travers le o de co e u e t aî ée de poud e.Ici, la mobilisation des peuples autochtones e faiblit pas.Vot e poste lui- ê e a été créé grâce à une importante mobilisation citoyenne\u2026 Sentez-vous qu\u2019il y a un vent de changement dans la lutte contre le racisme ?B.M. : Je pense que oui, mais il ne faudrait pas se contenter d\u2019un changement supericiel.Je vois beaucoup d\u2019organisations et de groupes créer des postes orientés vers l\u2019approche équité, diversité, inclusion, mais il ne faudrait pas se contenter d\u2019un petit vernis inclusif.C\u2019est là où mon poste prend toute son importance, car il est placé sous la responsabilité de la direction générale, ce qui envoie un message clair, et parce qu\u2019on se donne les outils nécessaires \u2014 on a une solide équipe \u2014 pour réaliser une véritable transformation.Donc oui, il y a un vent de changement, mais ce changement nécessite deux choses.D\u2019abord, une volonté politique \u2014 et quand je dis politique, je parle d\u2019en haut, des personnes dans les postes où les décisions se prennent pour reléter ce changement.Ensuite, il faut aussi s\u2019assurer que la mobilisation sociale continue, tout en travaillant à réduire le fossé qui la sépare des espaces de décision.La rue a un rôle, les institutions ont le leur, et il faut s\u2019assurer qu\u2019il y a un ensemble de personnes qui méta- bolisent cette transformation sociale au sein des administrations et au sein des institutions.C\u2019est précisément cela, lutter contre le racisme systémique : c\u2019est agir simultanément dans plusieurs institutions.Et je vois qu\u2019il y a un potentiel.Maintenant, il faut que la bascule se fasse.Car selon les projections de Statistique Canada, en 2036, la métropole sera composée de 50 % à 56 % de personnes qui sont soit nées à l\u2019étranger, soit dont les parents sont nés à l\u2019étranger.Et ces chifres ne tiennent pas compte de toutes les personnes racisées de 3e génération et plus, ni des Autochtones.On ne peut donc pas attendre 2036 pour dire : «?Ah?! les services de la Ville ne sont pas représentatifs.?» C\u2019est maintenant qu\u2019il faut s\u2019assurer que les choses changent.Tout le monde s\u2019accorde pour dire que la transition écologique est importante et transversale.Moi, ce que je dis, c\u2019est qu\u2019il faut que la transition inclusive, la transition antiraciste, soit aussi considérée comme telle.L\u2019idée, c\u2019est de prévenir, de s\u2019assurer que nos institutions soient les plus représentatives et démocratiques possibles.Parce que la diversité, l\u2019immigration, la racisation, les populations autochtones, etc., ce ne sont pas des enjeux dont on a ini d\u2019entendre parler.Entrevue réalisée par Emiliano Arpin-Simonetti * ( t e ue éalisée le a il , a a t la o i atio oicielle de l\u2019é uipe co plète du Bu eau de la co is- sai e à la lutte au acis e et au disc i i atio s s sté- i ues.- Voi OCPM, Racis e et disc i i atio s sté i ues da s les co péte ces de la Ville de Mo t éal, Rappo t de co sultatio publi ue, jui [e li7 e].Manifestation contre le racisme anti-asiatique à Montréal, le a s .Photo : A d é Que .GRAND ENTRETIEN 61 relations / 814 / automne 2021 UNE RÉSURRECTION DE LA GAUCHE RELIGIEUSE AUX ÉTATS-UNIS?Frédéric Barriault L\u2019auteur est responsable de la recherche au Centre justice et foi I ncarnées par des icônes connues du public dont Dorothy Day, Martin Luther King et Malcolm X, les grandes luttes sociales menées aux États-Unis ont souvent puisé aux sources du religieux pour inspirer leur action en faveur de la justice sociale.Si les années 1960-1970 ont été riches à cet égard, certains indices donnent à penser qu\u2019un retour de la «?gauche religieuse?» est en cours ces dernières années, à la faveur de la présidence raciste, fascisante, climatosceptique et ploutocratique de Donald Trump.Un signal fort en ce sens est certainement l\u2019émergence de la «?Squad?» au sein de l\u2019aile gauche du Parti démocrate1.Les jeunes politiciennes qui la composent, des femmes racisées, féministes et croyantes engagées socialement, bousculent l\u2019ordre établi et sont porteuses d\u2019une radicalité politique qui tranche avec le ronron néolibéral de l\u2019establishment démocrate \u2014 pensons à la catholique Alexandria Ocasio-Cortez (New York), aux baptistes Ayanna Pressley (Massachusetts) et Cori Bush (Missouri), et aux musulmanes Rashida Tlaib (Michigan) et Ilhan Omar (Minnesota).Chez elles, la foi \u2014 incandescente et sans compromis \u2014 fait éclater le cadre étoufant de la sphère privée auquel voudrait la coniner le libéralisme ambiant.Elles incarnent \u2014 avec d\u2019autres \u2014 le renouveau d\u2019une tradition politico-religieuse qu\u2019on croyait assoupie.La multiplication des actes de désobéissance civile menés par des croyants progressistes contre le trumpisme et en solidarité avec ses victimes permet en tout cas de le penser.Un moment historique ?S\u2019agit-il d\u2019un simple sursaut, d\u2019un épiphénomène ou d\u2019un authentique mouvement de fond?S\u2019il faut en croire la théologienne catholique Joan Chittister et le journaliste protestant Jack Jenkins, un vent de prophétisme soulerait présentement sur le pays de l\u2019Oncle Sam.Suisamment fort, en tout cas, pour qu\u2019ils publient chacun un livre à ce propos en 2019 ain d\u2019inciter les chrétiennes et les chrétiens progressistes à poursuivre la lutte pour la justice sociale, raciale et environnementale2.«?Ce n\u2019est pas d\u2019hier qu\u2019on annonce la renaissance de la gauche religieuse.C\u2019est le cas à presque toutes les élections?», nuance toutefois Dean Dettlof, professeur à l\u2019Institute for Christian Studies de Toronto et correspondant de la revue jésuite America.Encore faut-il savoir de qui et de quoi on parle lorsqu\u2019on évoque le terme «?gauche religieuse?» : s\u2019agit-il de croyants prompts à voter (par choix ou par dépit) pour le Parti démocrate, ou s\u2019agit-il de tout autre chose?Pour les sociologues Joseph Baker et Gerardo Martí, il s\u2019agit essentiellement de personnes se disant «?très religieuses?» et s\u2019identiiant à des valeurs politiques progressistes?; un groupe qui a connu une chute importante (-20 %) au cours des deux dernières décennies aux États-Unis3.La majorité de l\u2019électorat du Parti démocrate est ainsi plus que jamais composée de personnes ne se réclamant d\u2019aucune confession religieuse, ou encore de ce groupe fourre-tout aux contours encore mal déinis qu\u2019est celui des personnes se disant «?spirituelles mais non religieuses?».D\u2019autant qu\u2019un certain nombre de croyants progressistes engagés socialement tendent à «?cacher?» leur identité religieuse, par pudeur ou par crainte d\u2019être associés à la droite religieuse.Cette identité mal assumée est l\u2019une des principales faiblesses de la gauche religieuse, ajoutent les experts, nuisant à sa visibilité et à sa mobilisation.Les croyants progressistes se seraient par ailleurs désintéressés de la politique partisane à l\u2019échelle nationale, préférant s\u2019engager dans des luttes à l\u2019échelle locale en réaction au centrisme mollasson du Parti démocrate et donnant du même coup l\u2019impression d\u2019une démobilisation politique de cette frange de la société étasunienne.Ce «?petit reste?» de croyants progressistes est cependant très dynamique au sein de groupes de pression ou de mouvements sociaux, dont certains ont recourt à la désobéissance civile.Au cours des 20 dernières années, près du quart des 62 relations / 814 / automne 2021 Églises et des organisations religieuses progressistes auraient pris part à des activités de ce genre : c\u2019est trois fois plus qu\u2019en 1998, notent Baker et Martí.Sans oublier la création de coalitions interreligieuses permettant de transcender les frontières confessionnelles et partisanes et de se mobiliser autour de luttes communes pour la justice sociale et iscale, contre le sexisme, le racisme et l\u2019homophobie, pour la défense des migrants, etc.Pensons à la Poor People\u2019s Campaign, étroitement associée à des igures charismatiques comme le pasteur protestant William Barber et la religieuse catholique Simone Campbell?; à la Marche des femmes coordonnée par la musulmane Linda Sarsour?; ou encore au Sanctuary Movement réunissant des ministres du culte et des idèles de diverses confessions religieuses ain de défendre les droits des personnes migrantes sans statut menacées de déportation.Le dynamisme de ces réseaux est tel que les politologues Paul Djupe et Ryan Burge n\u2019hésitent pas à qualiier la gauche religieuse de «?groupe [social] le plus actif?» dans l\u2019arène politique américaine.La fondation récente d\u2019un think tank comme l\u2019Institute for Christian Socialism ou encore le groupe de rélexion Religious Socialism, dont le philosophe et militant afro-américain Cornel West est une igure de proue, l\u2019attestent.À l\u2019évidence, l\u2019analyse mise de l\u2019avant par Joseph Baker et Gerardo Martí ne tient pas assez compte des mobilisations sociales et politiques non partisanes menées par des croyants progressistes.Qu\u2019est ce qui les propulse ?Héritière des grands mouvements de réveil qui ont façonné l\u2019histoire des États-Unis depuis le XVIIIe siècle, la gauche religieuse se bat pour «?l\u2019âme de l\u2019Amérique?».Lire ses publications, c\u2019est replonger dans l\u2019ambiance exaltée des assemblées protestantes et des missions paroissiales catholiques d\u2019autrefois, où il s\u2019agissait de secouer la tiédeur et la torpeur morales des idèles face aux injustices qui s\u2019étalent au grand jour.Des «?Moral Mondays?» de William Barber au Moral Movement qui lui a fait suite dans tout le pays, on voit se déployer des vagues de protestation et d\u2019actes de désobéissance civile dénonçant les péchés sociaux et les injustices raciales qui souillent l\u2019âme de la nation.Cette réappropriation subversive de la rhétorique moralisatrice chère à la droite religieuse depuis l\u2019époque de la Moral Majority du pasteur conservateur Jerry Falwell, est mise au service d\u2019un projet politique réformiste, sinon révolutionnaire.Dans cette optique, l\u2019immoralité n\u2019est pas tant liée à la morale sexuelle, relevant de la sphère intime, qu\u2019au scandale public qu\u2019est la dignité humaine bafouée par des lois, des institutions et des systèmes brutaux et injustes.C\u2019est contre cette immoralité-là qu\u2019ils se mobilisent, manifestent bruyamment, désobéissent, déient la loi et l\u2019ordre, comme le montre entre autres le mouvement Black Lives Matter.Riposte vigoureuse à l\u2019insupportable présidence de Donald Trump, cette «?résurrection?» de la gauche religieuse doit donc aussi être comprise comme une réaction à l\u2019usurpation et à la monopolisation de la parole religieuse par les Églises évangéliques, les évêques catholiques et les congrégations juives de tendance conservatrice et réactionnaire.Que restera-t-il de ces mobilisations de la gauche religieuse maintenant que Joe Biden a été élu à la présidence?Le Parti démocrate sera-t-il le bon véhicule pour mener à bien les transformations sociales radicales qui lui sont chères?- Voi Ro7e Rashi, « La S uad co t e l\u2019establish e t du Pa ti dé oc ate », Relations, no , p i te ps .- J.Chittiste , The Ti e is No .A Call to U co o Cou age, Ne Yo k, Co e 7e t Books, J.Je ki s, A e ica P ophets The Religious Roots of P og essi e Politics a d the O goi g Fight fo the Soul of the Cou t , Ne Yo k, Ha pe -Colli s, .- J. Bake et G. Ma tí, « Is the eligious left esu ge t ?», Sociolog of Religion, ol. , o , , p. - .Illustration: Christian Tiffet.63 relations / 814 / automne 2021 EN QUÊTE DE SENS Procurez-vous les recueils du secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi L e nouveau recueil La gestion du travail migrant en régime néolibéral vient d\u2019être publié par le secteur Vivre ensemble.Il s\u2019ajoute aux deux recueils précédents sur le racisme et sur les droits des personnes migrantes.Une promotion est en cours pour l\u2019achat des trois recueils ensemble ou pour l\u2019achat de plusieurs copies.Veuillez consulter le site web < CJF.QC.CA/VIVRE-ENSEMBLE>.RACISME, EXCLUSION ET PLURALISME : EXCLURE L\u2019EXCLUSION ET REDYNAMISER LA CITOYENNETÉ | 60 PAGES MIGRATIONS ET DROITS : UN DÉFI DÉMOCRATIQUE | 80 PAGES GESTION DU TRAVAIL MIGRANT EN RÉGIME NÉOLIBÉRAL | 92 PAGES 10 $ L\u2019UNITÉ (FRAIS DE LIVRAISON AU CANADA INCLUS) 1 Gestion du travail migrant en régime néolibéral AVEC LES RÉFLEXIONS D E : LUCIO CASTRACANI MYLÈNE CODERRE-PROUL X SANDRO MEZZADRA DELPHINE NAKACHE SID AHMED SOUSSI JEAN-CHARLES ST-LOUIS CATHERINE WIHTOL DE W ENDEN VOL.3 64 relations / 814 / automne 2021 PLAIDOYER POUR LA DÉCROISSANCE Joan Carrera* L\u2019auteur, jésuite, est membre du Centre Cristianisme i Justícia et professeur à la Faculté de théologie de Catalogne et à l\u2019École supérieure d\u2019administration et de direction d\u2019entreprises à Barcelone L e système socioéconomique actuel se fonde sur l\u2019idée d\u2019une croissance économique constante et illimitée.Cette croissance a pour corolaire l\u2019hyperconsomma- tion.Mettre en œuvre un tel système suppose une série de valeurs, de modes de vie et de modèles de production qui n\u2019existent pas dans d\u2019autres civilisations et qui n\u2019ont rien de neutres.En efet, cette croissance s\u2019érige sur des victimes, pas toujours visibles, par l\u2019exploitation de la main-d\u2019œuvre, des femmes et de la nature, que ce soit sous la forme du colonialisme ou du néocolonialisme.À la in du XXe siècle, l\u2019idée même de croissance a été remise en question par plusieurs intellectuels et militants proposant d\u2019autres modes de vie, allant jusqu\u2019à adopter le terme provocateur de «?décroissance?» pour en appeler à une réduction signi- icative de la production et de la consommation.L\u2019important, toutefois, ne consiste pas tant à consommer moins qu\u2019à le faire diféremment, qu\u2019à croître autrement.Les décroissantistes rejettent le droit individuel d\u2019accumuler des ressources au-delà de ses besoins fondamentaux et de les utiliser sans égard pour les autres.Ces personnes préfèrent la coopération à la compétitivité, l\u2019altruisme à l\u2019égoïsme, le local au global, le relationnel au matériel, le partage à la possession, la frugalité au luxe, le commun au privé.Elles critiquent l\u2019individualisme exacerbé de la société actuelle, qui détruit les gains collectifs.À la source de ces questionnements se trouvent deux graves problèmes interdépendants : les changements climatiques et les inégalités économiques.Or, les solutions proposées jusqu\u2019à présent ne peuvent corriger la situation : la technologie à elle seule ne freinera pas les changements climatiques, et une croissance économique accrue ne réduira pas les inégalités, pour la simple et bonne raison que la croissance actuelle est injuste et indéfendable, même d\u2019un point de vue économique.La croissance calculée en fonction de la seule augmentation du PIB est un non-sens parce qu\u2019elle ne tient pas compte des coûts faramineux qu\u2019entraînent ses impacts sur la santé humaine et animale, et plus globalement sur les écosystèmes.Pire : prise comme une valeur en soi, elle ne fait pas de distinction entre les bonnes et les mauvaises activités.Elle ne tient pas non plus compte de la répartition inégale des revenus et ne comptabilise pas de nombreuses actions bénéiques pour la société (le travail domestique et de soin, le bénévolat, etc.), contribuant ainsi à les rendre invisibles, comme l\u2019a fait remarquer l\u2019économie féministe.Enin, elle ignore l\u2019enjeu des échanges inégaux entre les pays.Il s\u2019agit donc d\u2019une manière pour le moins tronquée et injuste de calculer le développement d\u2019un système socioéconomique.Contre cette logique, les décroissantistes valorisent les «?biens relationnels?», à savoir ceux qui existent en dehors du marché et qui n\u2019entrent pas dans la logique de croissance du PIB.Pour être déinis comme tels, ces biens doivent répondre à deux critères : la non-rivalité (leur quantité n\u2019est pas diminuée du fait que d\u2019autres en bénéicient) et la non-exclusion (leur accès est gratuit).Certains proposent d\u2019ailleurs le retour aux «?communs?», dont l\u2019origine historique est liée aux terres communales, même s\u2019ils comprenaient aussi d\u2019autres éléments (tels un four, un moulin, un puits, etc.).Une ressource devient commune lorsque la communauté s\u2019en occupe et qu\u2019un collectif déinit ce qui est partagé et comment.Adopter un mode de vie en cohérence avec l\u2019idée de décroissance exige une sobriété volontaire.L\u2019économiste Serge Latouche parle du passage d\u2019une société de consommation à une société d\u2019abondance frugale.Au lieu de vivre sous le mode d\u2019une austérité sociale (un État qui dépense peu) et d\u2019un excès individuel (surconsommation), on passerait plutôt à une sobriété personnelle permettant une multiplication des dépenses sociales.Sur cette base, l\u2019individu pourra trouver le sens de sa vie en se concentrant sur le quotidien, en valorisant les soins et en participant à des dépenses sociales décidées de manière participative.Ces changements demandent une transformation dans l\u2019imaginaire collectif, d\u2019où l\u2019importance cruciale de l\u2019éducation et de l\u2019information.C\u2019est dans cette optique que s\u2019inscrit le travail du Centre Cristianisme i Justícia, qui œuvre entre autres à difuser des rélexions critiques sur ces enjeux et plus largement sur la justice sociale.Car comme l\u2019exprime le pape François dans l\u2019encyclique Laudato si'?», une véritable conversion est nécessaire pour que la rélexion sur la justice sociale intègre aussi la question écologique, dans une nouvelle culture attentive à la fois au cri des pauvres et au cri de la Terre.Les propositions ainsi que les valeurs véhiculées par la décroissance sont pour le moment vécues par de petits groupes.Ces derniers portent néanmoins l\u2019espoir que de plus en plus de personnes suivront leur exemple sur la voie d\u2019une transformation du système actuel, pour assurer un avenir à l\u2019humanité.* Traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude Ravet.65 relations / 814 / automne 2021 SUR LES PAS D\u2019IGNACE RÉFLEXIONS, ANALYSES ET TÉMOIGNAGES EN PROVENANCE DES ŒUVRES JÉSUITES DES QUATRE COINS DU MONDE. N\u2019oublie pas celle qui veille DÉGEL Texte : Valérie Lefebvre-Faucher Photo : Natascha Niederstrass \u2022 \u2022 \u2022 « Ce fut un printemps sans voix.1 » Coninée aux marches de mon appartement, j\u2019écoutais pourtant les oiseaux revenus.Ils animaient le vert minimal dans les craques du béton, joyeux, plus tranquilles sans doute que leurs prédécesseurs.Chaque année quand les journées s\u2019allongent, mon inquiétude perce la neige, je guette ce qui ne renaît pas et je pense un moment : ça y est, tout est perdu.C\u2019est maintenant l\u2019année sans abeilles et sans fruits, l\u2019année des oiseaux qui tombent.L\u2019année des conserves d\u2019urgence.Mais la in est lente dans ce monde « pas tout à fait mortel » que nous nous sommes fabriqué.Année après année, revient le bourdonnement.Je pleure de soulagement devant les guêpes, les mannes, les baleines.Celle qui est venue mourir dans notre port cette année-là, s\u2019est-elle dit, émue, comme moi : tiens, qu\u2019arrive-t-il aux humains ?On n\u2019entend plus les enfants jouer.J\u2019espère que ce n\u2019est pas l\u2019année de leur extinction.On dit que le livre Printemps silencieux, de Rachel Carson, que je convoque ici, est un de ceux qui ont changé le monde, qu\u2019il a provoqué un grand éveil écologiste et fait interdire des substances toxiques.Son autrice a évidemment été traitée d\u2019hystérique par les scientiiques de l\u2019industrie chimique.Et moi je ne voudrais pas d\u2019organes qui ne se tordent pas en écho à la nature.Censurer notre peine ne nous rend pas plus lucides.Ce printemps-là je coniais donc mon espoir aux oiseaux.Savent-ils par où revenir de la in du monde ?Moi je ne sais rien d\u2019autre qu\u2019y aller.Mais lentement.Je saluais les locataires, avec qui je resterais coincée dans Villeray.L\u2019univers s\u2019arrêtait au tournant.De grands pigeons à queue pointue occupaient la frontière, rue Gounod.Nous regardions passer les voitures comme des trains.Nous cherchions maladivement des petits espaces de terre où planter quelque chose, n\u2019importe quoi qui pousse et qui respire, nos consciences nues contre l\u2019hostilité de la ville, et les clôtures qui repoussent les pauvres.Dans ce bunker à ciel ouvert, si nous ne pouvons plus compter sur une communauté en mouvement, nous ne tiendrons pas bien longtemps.Je me disais, en épiant les bourgeons, ce n\u2019est qu\u2019une question de temps avant que nous commencions à nous manger.Les passants, mes semblables, se croisaient la tête basse, le soule déjà coupé, aspiré sous les portes, emporté dans un amas de gaz explosif qui s\u2019accumule, mais où ?dans une pièce secrète dont personne n\u2019a encore trouvé l\u2019entrée.Où est passé tout cet air que nous ne remuons plus ?Quand les moteurs s\u2019éteignent tendez l\u2019oreille au chuintement Dans les rues vides de toutes les villes du monde court un vent faible : le son de ce qui échappe à l\u2019existence.C\u2019est la matière noire du bruit, une galaxie du rien.Les oreilles sensibles détectent la carte des issures par lesquelles s\u2019écoule la vie Les fous et les Cassandres reconnaissent cette musique de peur, mais cela ne les empêche pas de se fracasser le crâne aussi bien que les autres bouches bées depuis cette révélation : le printemps silencieux, c\u2019était le nôtre.Je ne sais plus penser, j\u2019écoute.Je voudrais entendre chaque soule qui manque et les regretter un à un.Je trébuche sur le vide à la place de vos soupirs.Chaque absence prédit la prochaine.J\u2019ai accueilli ce tranchant du silence, je l\u2019ai laissé entrer, j\u2019en ai mis dans des pots de toutes les grandeurs où il ne tient pas, je vis dans ses débris, des amas de silence mûr dont on ne sait que faire.Le négatif de vos chants.Au moins ce n\u2019est plus la peur.Ce n\u2019est plus ce mensonge, ce théâtre anxiogène de la vie préservée.La révélation était pour moi aussi.Même pour toi.La condamnation jette du lest.Nous entrons dans le douloureux provisoire que nous avons toujours habité, sans l\u2019admettre.Les enfants ne rient plus, ils 66 relations / 814 / automne 2021 CHRONIQUE LITTÉRAIRE montent le volume de leurs écouteurs.Les pumas, les coraux avancent sur leur propre chemin, ne nous regardent pas, à leurs côtés dans la plaine grise.Nous avons voulu faire comme si la mort n\u2019avait pas été là tout le temps, à écouter les naissances avec autant de joie que nous.Comme si elle n\u2019était pas l\u2019artisane de notre beauté.Et a-t-elle une voix ?Les étourneaux psychopompes lancent des regards portes ouvertes approximatifs et la perdrix dans ma poitrine, avec son costume de prédateur, son désir d\u2019écrire des livres qui changent le monde et sa danse trop grands pour elle, ne fait reculer personne.J\u2019essaie de me recueillir, mais que suis-je sans ce désir de bouger, et ma machine à générer vos voix ?La rage me remplit jusqu\u2019aux yeux, dresse mes plumes devant le désastre que je n\u2019empêche pas mes mains déminéralisées ne trouvent jamais la terre s\u2019agitent branchies J\u2019ai envie de vous entendre crier.- Rachel Ca so , P i te ps sile cieu , Ma seille, WildP oject, , p.67 relations / 814 / automne 2021 Natascha Niederstrass, Poveglia, Incursione clandestina, , i pressio jet d\u2019e cre, 5 .c X .c . 68 relations / 814 / automne 2021 69 relations / 814 / automne 2021 CULTURE + LIVRES RECONNAÎTRE NOS IGNORANCES RÉCIPROQUES, RECONSTRUIRE ENSEMBLE LA PAROLE BRISÉE C e livre, paru initialement en 2016, est le fruit d\u2019un échange épistolaire que la poète innue Natasha Kanapé Fontaine et le romancier québé- co-américain Deni Ellis Béchard ont entamé en , puis boniié en octobre .L\u2019idée a germé au Salon du livre de la Côte-Nord, où les deux se sont rencontrés.La poète s\u2019était rendue à l\u2019événement ain de confronter Denise Bombardier, qui venait de publier une chronique incendiaire sur le site Web du Journal de Montréal, décrivant la culture autochtone comme « mortifère » et « antiscientiique ».Elle a tenté d\u2019amorcer un dialogue avec la chroniqueuse en présentant les valeurs autochtones comme une richesse millénaire, mais cette dernière est restée de marbre.Cet incident stupéiant est devenu à la fois le point de rencontre entre la poète et le romancier, et leur source d\u2019inspiration pour ce recueil qui se veut avant tout une conversation spontanée, comme celle que pourraient avoir deux amis à propos du délicat sujet du racisme sous toutes ses formes.Plutôt que de tenter d\u2019y voir une rigoureuse étude scientiique, on doit surtout le lire comme un cri du cœur.L\u2019intérêt et l\u2019originalité du livre résident en grande partie dans le contraste des expériences de vie de Béchard et de Kanapé Fontaine.Le premier raconte avec candeur son enfance nomade entre le Québec et les États-Unis, tiraillée entre une mère plutôt ouverte d\u2019esprit et un père raciste qui avait choisi de s\u2019installer dans une contrée anglophone ain de fuir ses origines québécoises.Ce dernier ne ratait pas une occasion de dénigrer les Autochtones avec qui il faisait pourtant affaire.Pétri de ce discours paternel destructeur ainsi que du racisme ordinaire dont il a été témoin \u2014 et complice \u2014 pendant son adolescence aux États-Unis, Béchard s\u2019efforce, une fois adulte, de s\u2019arracher à ce carcan.Il se conie avec une honnêteté désarmante au sujet du combat, qu\u2019il se livre d\u2019abord à lui-même, contre les préjugés accumulés depuis sa plus tendre enfance, et dont la société est imprégnée.Le vécu de Natasha Kanapé Fontaine s\u2019inscrit en contrepoint de celui de son interlocuteur.Élevée en partie dans la réserve de Pessamit sur la Côte-Nord, elle raconte ses souvenirs empreints d\u2019harmonie familiale, d\u2019entraide, de simplicité, de résilience et de bonne humeur.Puis, le déracinement s\u2019opère lorsque ses parents quittent la réserve.Son adolescence aux côtés de camarades de classe qui l\u2019évitent la force brutalement à prendre conscience de sa différence.La découverte de la crise d\u2019Oka, qui a eu lieu avant sa naissance et dont elle prend connaissance durant son adolescence, la sensibilise véritablement à l\u2019injustice incommensurable que vivent les peuples autochtones au Québec.Elle se sent ravagée par la colère, un sentiment d\u2019impuissance et le traumatisme intergénérationnel qui la hante.Au il de son analyse de l\u2019actualité, elle arrive à la conclusion que le concept de réconciliation joue un rôle comparable à la politique coloniale de la reconnaissance dénoncée par Glen Sean Coulthard dans Peau rouge, masques blancs Lux, , en ce sens qu\u2019il devient un moyen pour la classe politique d\u2019instrumentaliser les peuples autochtones sans mettre un terme aux injustices qui se perpétuent.Les expériences des deux auteurs, pourtant si distinctes, les conduisent au même point une rélexion sincère sur la complémentarité de leur culture respective (et de celle des peuples du monde entier) ; une complémentarité qui ne peut être appréhendée qu\u2019à travers une compréhension approfondie des différences et des ressemblances que ces cultures présentent.Ceci présuppose une empathie, une volonté d\u2019être à l\u2019écoute de l\u2019histoire, des blessures et des conceptions du monde de chaque peuple.Comme le souligne Béchard « Maintenant, il vaudrait mieux apprendre à faire preuve d\u2019humilité plutôt que de continuer à souffrir d\u2019une mythologie ethnocentrique qui nuit à l\u2019ensemble de l\u2019humanité » (p.88).Anusha Runganaikaloo KUEI, JE TE SALUE : CONVERSATION SUR LE RACISME DENI ELLIS BÉCHARD ET NATASHA KANAPÉ FONTAINE MONTRÉAL, ÉCOSOCIÉTÉ, , P. 70 relations / 814 / automne 2021 BRÈVE HISTOIRE DE LA GAUCHE POLITIQUE AU QUÉBEC FRANÇOIS SAILLANT MONTRÉAL, ÉCOSOCIÉTÉ, , PUN LIVRE QUI TOMBE À POINT NOMMÉ A u Québec, l\u2019image de la gauche politique, telle que projetée par les pouvoirs politiques et médiatiques dominants, est le fruit de près d\u2019un siècle d\u2019agitation du spectre du « péril rouge ».Ce dernier a longtemps servi à diaboliser les syndicats, les milieux communautaires et les groupes de lutte pour les droits des personnes les plus défavorisées.Combinée à l\u2019idéal matérialiste et consumériste porté par le rêve américain, cette image agit comme un véritable brouillard de propagande qui a constamment tenu la gauche politique en échec chez nous.À preuve, à écouter les ténors de la droite populiste actifs dans les médias, la gauche québécoise serait une espèce de masse informe, sans structure, et Québec solidaire QS serait l\u2019équivalent de la Corée du Nord.D\u2019où l\u2019intérêt de cet ouvrage très pertinent de François Saillant, militant politique et communautaire qui n\u2019a plus besoin de présentation.Dans sa préface, le syndicaliste et actuel député de QS, Alexandre Leduc, souligne à juste titre que si on en sait beaucoup sur l\u2019histoire de la gauche de terrain syndicale, ouvrière, populaire, communautaire), on connaît moins la gauche « politique » (celle des partis et des parlements).Remontant à la naissance des partis ouvriers au tournant des XIXe et XXe siècles et retraçant leur développement jusqu\u2019à l\u2019entrée historique de dix députés de QS à l\u2019Assemblée nationale en , Saillant s\u2019affaire à nous présenter cette gauche en un peu moins de pages.Il le fait de manière concise, informée et accessible.Si on connaît les grandes igures militantes que furent Michel Chartrand et Léa Roback ou encore l\u2019histoire tragique de Fred Rose, on connaît moins un Joseph-Alphonse Rodier, le fondateur du Parti ouvrier de Montréal à la in du XIXe siècle.Moins connu encore est le parcours d\u2019Albert Saint- Martin, qui s\u2019est présenté pour le Parti ouvrier fédéral face au libéral Lomer Gouin dans une élection partielle de , obtenant , % des voix dans la circonscription ouvrière de Montréal no aujourd\u2019hui Sainte-Marie-Saint-Jacques .Ce fait d\u2019armes aussi étonnant que méconnu mérite d\u2019être souligné, sachant que Gouin allait devenir premier ministre du Québec durant la même année.En dépit de nombreuses anecdotes de ce type, l\u2019histoire de la gauche politique telle que racontée par l\u2019auteur demeure essentiellement tragique.Et au-delà des perpétuels insuccès des partis politiques de gauche aux scrutins, Saillant ne manque pas de souligner de nombreuses dérives idéologiques et institutionnelles, que ce soit la xénophobie inhérente aux mouvements ouvriers du début du XXe siècle ou encore l\u2019oppression vécue par les femmes au sein de nombreuses formations politiques de gauche au il des décennies.Il honore en cela un devoir de mémoire nécessaire pour endiguer le racisme et le sexisme trop souvent présents encore aujourd\u2019hui au sein des milieux militants.Il rappelle également les nombreux épisodes de persécutions politiques des partis, des syndicats et de leurs membres de près ou de loin ailiés au communisme, persécutions souvent appuyées par un clergé qui y voyait un ennemi à combattre à tout prix.C\u2019est aussi avec une distance critique qu\u2019il traite du déchirement des partis de gauche, surtout les plus radicaux, autour de l\u2019incontournable question de l\u2019indépendance du Québec.Par ailleurs, on devine chez Saillant une certaine amertume quand vient le temps d\u2019aborder l\u2019effritement de la gauche québécoise à partir des années .Il consacre cependant près du tiers du livre à sa renaissance depuis la in du XXe siècle, dans la foulée des mouvements anti-guerre, écologistes et altermondialistes, et du processus de convergence qui a mené à la naissance de Québec solidaire.Ce choix n\u2019est pas anodin, car pour l\u2019auteur, avant les prochaines élections, la gauche doit se replonger dans sa propre histoire ain de redécouvrir et de renforcer ses racines, et de ne pas répéter ses erreurs.Mais surtout, il importe qu\u2019un public plus large, toujours vulnérable aux discours-épouvantails des pouvoirs dominants, voit que la défense des intérêts communs n\u2019a jamais été la préoccupation des partis qu\u2019ils élisent, hier comme aujourd\u2019hui.Martin Forgues 71 relations / 814 / automne 2021 CULTURE + LIVRES RÉVISER D\u2019URGENCE LE RÉCIT QUÉBÉCOIS E t si les impasses contemporaines de la société québécoise et de son identité avaient à voir avec la manière dont se sont construits dans le temps les divers chapitres du récit québécois ?C\u2019est ce que développe Gilles Bibeau, professeur émérite au Département d\u2019anthropologie de l\u2019Université de Montréal, dans cet essai de réinterprétation historique en quatre volumes.Dans ce premier tome, il pose en quelque sorte la question préliminaire comment peut-on espérer aménager la coexistence réussie des diverses mémoires culturelles en présence aujourd\u2019hui au Québec à partir d\u2019un récit d\u2019origine d\u2019où a été effacée la vision autochtone ?Nous avons hérité d\u2019un proto-récit à une seule voix qui porte à conséquences, selon l\u2019auteur.Il se propose donc d\u2019illustrer ce qui n\u2019a pas été entendu depuis le milieu du XIXe siècle et ce qui se cache dans ce silence.Il y a tout d\u2019abord l\u2019immense trou de mémoire au fond duquel se cachent les années de présence humaine sur le territoire dans toute son étendue actuelle, avant l\u2019arrivée des premiers Européens.Le débarquement de Cartier, au XVIe siècle, inaugure une phase de découverte mutuelle que ce dernier relate dans des notes parvenues jusqu\u2019à nous et grâce auxquelles ses intentions nous sont connues, de même que les réticences polies de son hôte iroquoien.Que viennent faire ces Européens, au-delà du simple commerce saisonnier déjà familier ?Bibeau fait appel aux sources historiques classiques et à certains témoignages qu\u2019il a recueillis pour traiter de l\u2019attitude des différents groupes autochtones qui découvrent graduellement le projet d\u2019installation coloniale et missionnaire.Il en ressort l\u2019image de Nations sûres d\u2019elles-mêmes et de leurs territoires, négociant proitablement leurs interactions avec ces Européens.Bibeau montre cependant que les échanges économiques du premier siècle de cohabitation se passent alors dans la plus grande incompréhension réciproque des visions du monde que chacun porte.D\u2019où l\u2019échec relatif de l\u2019entreprise missionnaire auprès des chasseurs nomades attachés à la communication spirituelle avec le monde animal, et la mésadaptation de l\u2019effort fait auprès des cultivateurs Hurons et des Iroquois.Les cultures autochtones sont fortes et adaptées à leur environnement.Nos ancêtres blancs « s\u2019ensauvageront », certes, pour réussir à survivre, mais sans franchir la frontière ontologique posée entre les grands récits bibliques et les grands récits innus Atanukans ou iroquoiens.Les Autochtones du Nord-Est de l\u2019Amérique, de leur côté, ont osé le faire en circulant, par le baptême, des deux côtés de cette frontière.Par ailleurs, Bibeau ne peut que constater le silence assourdissant qui entoure la partie autochtone de notre patrimoine.Nos monuments n\u2019évoquent que « l\u2019Indien imaginaire » de l\u2019épopée nationale et on a pu, par exemple, faire disparaître récemment la Fontaine des Abénakis qui ornait le devant de l\u2019Assemblée nationale sans susciter un tollé.Pas plus nos fêtes civiques que la toponymie de nos rues n\u2019accordent une juste place aux igures autochtones.La thèse de cet essai, imposant tant par son caractère volumineux et foisonnant que par son originalité, traite simultanément de l\u2019effacement de la part autochtone de notre mémoire historique et de l\u2019impasse dans laquelle ce processus d\u2019oubli ou de rature nous a conduits.Jusqu\u2019au milieu du XVIIIe siècle, les Premières Nations ont joué, pour les colonisateurs d\u2019origine française en Amérique, le rôle de igure primordiale de l\u2019altérité dans une construction identitaire qui ne pouvait naître sans eux.Puis, nous avons participé activement à l\u2019entreprise coloniale de liquidation de leurs différences au proit de la nôtre, par ailleurs confrontée à l\u2019adversaire anglais.En admettant activement la place due à la composante autochtone effacée mais toujours vivante de son expérience historique américaine, la société québécoise peut tirer assurance et créativité d\u2019une longue histoire déjà pluraliste, métissée.Elle pourrait bien y trouver une réponse aux déis qu\u2019impose l\u2019avenir et affronter les inégalités structurelles qui ne datent pas d\u2019hier.Le Québec est depuis longtemps « travaillé par ses altérités ».Ce livre nous le rappelle une fois de plus.Louis Rousseau LES AUTOCHTONES, LA PART EFFACÉE DU QUÉBEC GILLES BIBEAU MONTRÉAL, MÉMOIRE D\u2019ENCRIER, , P. 72 relations / 814 / automne 2021 L\u2019ART D\u2019ÉCRIRE LA VIE C e livre de Louise Warren est né de la chronique qu\u2019elle a tenue il y a maintenant dix ans à Relations.Aux huit textes qui composaient sa contribution en nos pages s\u2019en ajoutent autres écrits de à , parus dans d\u2019autres revues, extraits de conférences ou encore inédits.Tous se relient à des écrivains, des peintres, de la musique, des lieux, des objets ou des œuvres, comme elle sait si bien le faire.Elle est maître, en effet, de cet art de vivre qui consiste à goûter, toucher, sentir, respirer à fond la vie dans ses multiples apparitions, textures, sensations et mouvements en nous faisant partager sa joie, son bonheur.Louise Warren est poète avant tout.Elle habite le monde en poète.Son écriture, voix des profondeurs, est l\u2019écho de ses voyages dans la matière, le trésor ramené par ses ilets du fond obscur du visible.L\u2019art de vivre qu\u2019elle transmet aide à vivre si tant est que l\u2019amour du monde en est le chemin et la joie, l\u2019expression privilégiée.Il y a des poètes qui alarment, elle, chuchote à l\u2019oreille, dessine pour nous le silence et la solitude, la lenteur et la musique des choses, tout en délicatesse.C\u2019est que le monde pour elle est un grand atelier où l\u2019écriture, la nature, le souvenir sont des modèles où elle saisit la trace de l\u2019ailleurs.Ce dont elle témoigne à la perfection, c\u2019est de notre appartenance au monde, à la fois éblouissante et remplie d\u2019étrangeté.Ses textes sont autant d\u2019appels à entrer dans les sensations, à se glisser, par leurs failles, dans la profondeur, l\u2019obscurité des choses, et patiemment en extraire le peu qu\u2019il faut pour « édiier une grammaire pour vivre » p. .Est-ce là, se dit-elle, le métier du poète ?Le sien, assurément.Les mots ont leurs poids de vie.Tout pour Louise Warren est porte par où pénétrer l\u2019énigme du monde, et en ramener des fragments de sens comme une bouffée d\u2019air frais, une nourriture exquise, mais aussi « une protection contre l\u2019agression du monde » p. \u2014 « un été invincible » en soi, dit-elle, citant Camus, « au milieu de l\u2019hiver » p. .Vivre, pour elle, c\u2019est créer, c\u2019est sentir le monde nous traverser, en retenir assez pour fabriquer avec l\u2019écriture l\u2019habitation précaire où se loger.Et c\u2019est dans son chez-soi fait d\u2019air, d\u2019eau, d\u2019arbres, de souvenirs, de mots, de lumière, de couleurs, de visages et de voix, qu\u2019elle nous convoque à partager sa quête.Elle est collectionneuse, dit-elle quelque part, évoquant le texte de Walter Benjamin sur ce thème.C\u2019est là un acte de création qui détourne le sens commun, utilitaire, des choses, qui les subvertit pour porter sur elles un regard nouveau, alerte, attentif à ce qu\u2019elles ont d\u2019inouï, apparenté au rêve.Elle y prélève une force de vie, qui apaise et libère.Habiter le présent, pour Warren, c\u2019est « convoquer l\u2019attente » p. , celle d\u2019une rencontre désirée, l\u2019arrêt dans l\u2019errance.Le poème en est la trace qui rend palpable ce qui fuit, une paix fragile dans l\u2019incertitude première, « la fulgurance de l\u2019apparition » p. .Nous sommes attendus, dit-elle dans le texte de clôture, pour bien marquer le sens de l\u2019existence comme du temps.Être, c\u2019est être lié.Jean-Claude Ravet DE CE MONDE CHRONIQUES ET PROSES LOUISE WARREN MONTRÉAL, LE NOROÎT, , P. 73 relations / 814 / automne 2021 CULTURE \u2014 DOCUMENTAIRE T out dans ce documentaire de Kim O\u2019Bomsawin est poésie.Les mots, certes, mais plus encore la beauté époustoulante des paysages de la terre ancestrale de la poétesse innue Joséphine Bacon, avec qui elle voyage de Montréal à Nutshimit qui signiie « intérieur des terres » en innu-aimun .C\u2019est un ilm qui se vit plus qu\u2019il ne se décrit.Alternant entre prises de vues et extraits de vidéos ou de photos d\u2019archives, il revient sur la vie de Joséphine Bacon \u2014 et simultanément, sur de larges pans de l\u2019histoire du Québec que l\u2019on préfère parfois oublier.Arrivée au pensionnat autochtone à cinq ans, elle y est restée ans sans jamais retourner chez elle à Pessamit, même en été.De ce fait, explique-t-elle, elle a été coupée de ses racines.« C\u2019est comme si j\u2019avais été privée de voir c\u2019est quoi une famille, la tendresse, l\u2019affection », souligne- t-elle sobrement, malgré la douleur d\u2019en parler.Au début de sa vingtaine, après quelques mois d\u2019études, elle arrive à Montréal avec une amie ; elles vivent alors une période qu\u2019elle qualiie d\u2019« itinérance pas déprimante », occupées à marcher et survivre, comme des nomades.Elles se sont posées dans l\u2019ouest de la ville, coin Drummond, où étaient « tous les Indiens » qui ont pris soin d\u2019elles.« Je ne suis pas l\u2019errante de la ville, je suis la nomade de la toundra.» C\u2019est près de la rivière, proche de l\u2019horizon, que les aînés de son peuple lui ont redonné son identité.Dans les années , elle travaillera par exemple pour le Laboratoire d\u2019anthropologie amérindienne notamment avec Sylvie Vincent où elle s\u2019occupera entre autres d\u2019enregistrer des aînés dans la langue du Nutshimit pour préserver la culture de jadis.C\u2019est la chose la plus belle qui lui soit arrivée, conie-t- elle à Kim O\u2019Bomsawin, puisque c\u2019est dans la toundra qu\u2019elle peut vraiment vivre et comprendre les récits que racontent les aînés.D\u2019ailleurs, si la plupart des discussions en innu-aimun sont sous-titrées, d\u2019autres ne le sont pas humblement, le spectateur voit qu\u2019il ne peut tout comprendre.Lors d\u2019une conférence, la poétesse explique que la langue des Innus est liée à la culture, à l\u2019action, comme le fait de chasser le caribou sur l\u2019eau.Décrire cela en français change complètement le sens.Au contraire, de l\u2019écrire en innu-aimun en préserve la signiication.Joséphine Bacon publie donc dans la langue des aînés, eux qui n\u2019avaient rien d\u2019autre à lire que la Bible il n\u2019y a pas si longtemps.Même si certaines actions ne sont plus posées et que certains mots ne sont plus d\u2019usage, comme « aller puiser de l\u2019eau », ils survivent dans les poèmes, où « la parole innue va continuer à vivre pour ne pas mourir ».L\u2019histoire de ses recueils de poésie est signiicative en soi.Laure Morali, amie allochtone de Joséphine Bacon, les a imaginés en songe avant même qu\u2019ils n\u2019existent.Dans la culture innue, les rêves nocturnes sont à accomplir le jour.C\u2019est un peu comme si Laure Morali avait su que Joséphine Bacon était poète avant même que cette dernière ne se considère comme telle.Elle l\u2019incitera à transformer les poèmes écrits pendant des années sur des bouts de papier en un recueil intitulé Bâtons à message/Tshissinuatshitakana (Mémoire d\u2019encrier, 2009), en innu-aimun et en français, premier d\u2019une série de livres qui racontent son peuple et le territoire qu\u2019il habite.Mais plus que toutes les personnes que l\u2019on rencontre tout au long du ilm, le personnage principal en est, à mon avis, Nutshimit, l\u2019espace où s\u2019incarnent l\u2019identité, la culture, la langue et le garde-manger des Innus.Un territoire qui peut être détruit, comme à Scheffer- ville.« Tue-moi si je manque de respect à la terre », récite Joséphine Bacon alors que l\u2019on voit les mines balafrant le paysage.« Tu ne peux pas le mettre au possessif.J\u2019appartiens au Nutshimit, mais lui ne m\u2019appartient pas.» En quelques mots, voilà une précieuse leçon, qui résonne d\u2019autant plus aujourd\u2019hui que nous restons sourds aux cris de la Terre, même face à l\u2019urgence climatique.Pendant qu\u2019à Ottawa on discute de la loi C- sur la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones et qu\u2019au Québec on tergiverse sur l\u2019utilisation du terme « racisme systémique », cette plongée dans l\u2019histoire, le territoire, la poésie et la langue de l\u2019un des premiers peuples de ce continent nous rappelle que derrière ces lois et ces revendications, derrière les déclarations publiques et les débats se trouvent des\u2026 humains.Fannie Dionne JE M\u2019APPELLE HUMAIN RÉALISATION : KIM O\u2019BOMSAWIN PRODUCTION : TERRE INNUE MALIOTENAM, , 77 MINUTES \u2022 \u2022 \u2022 LE MOT POÉSIE EN INNU EST UN MOT QUI N\u2019EXISTE PAS.[\u2026] MAIS ON ÉTAIT POÈTE JUSTE À VIVRE EN HARMONIE AVEC L\u2019EAU, AVEC LA TERRE.[\u2026] JE NE DIS PAS QUE JE SUIS POÈTE, MAIS DANS LES MOTS SIMPLES QUE J\u2019ÉCRIS, LES GENS Y TROUVENT LEUR POÉSIE.Joséphine Bacon LA POÉSIE DE NUTSHIMIT De gauche à droite : Eli or Frey, Ta ya LaPerrière, Dide Ba?ar, Suzie Lebla c, Kiya Tabassia , A jai Shalev, Hélène Dorion et Patrick Graham.Photo : Tarek Al-Nosir.74 relations / 814 / automne 2021 L\u2019ART DANS LA CITÉ J \u2019 ai toujours voulu enrichir la mémoire collective par des rencontres musicales, artistiques et humaines, en déchiffrant les manuscrits et les textes anciens, en parcourant l\u2019imaginaire des artistes par leurs œuvres, et en y intégrant la mémoire et les expériences vécues de personnes croisées sur mon chemin.Ainsi, il y a cinq ans, lorsque Françoise Henri, la directrice de la Société des arts en milieu de la santé, m\u2019a proposé d\u2019aller cueillir les souvenirs de personnes résidant dans des centres d\u2019hébergement de soins de longue durée CHSLD de la métropole, et de créer à partir de ce matériau une œuvre dans le cadre des festivités du e anniversaire de Montréal, j\u2019ai tout de suite su que ce projet allait me marquer à vie.À l\u2019hiver , la soprano Suzie LeBlanc, l\u2019accordéoniste Steve Normandin et moi-même sommes allés à la rencontre de toute une génération de personnes aînées, certes de santé fragile, mais au cœur ouvert et, pour certains, d\u2019une vivacité d\u2019esprit époustoulante.Ces rencontres étaient simples, mais tellement touchantes et inspirantes ! Avant d\u2019amorcer un dialogue, nous débutions par de la musique, en jouant et en chantant pour ces personnes qui, aussitôt, nous ouvraient grand les fenêtres de leur mémoire.Elles partageaient avec nous leurs histoires de vie, leurs souvenirs de jeunesse, leurs joies et leurs souffrances.J\u2019avais l\u2019impression d\u2019être devant des témoins vivants d\u2019innombrables pages de l\u2019histoire du Québec.Lors d\u2019une de nos rencontres, j\u2019ai demandé à chaque personne de chanter une berceuse dont elle se rappelait.Dans un coin de la salle, un homme en fauteuil roulant, branché à ses solutés et bien silencieux jusqu\u2019à présent, a levé la main pour signiier son désir de chanter.Durant près de trois minutes, son visage et tout son corps se sont mis à vouloir sortir des sons, mais son chant n\u2019a pas pu émerger du silence.Malgré son incapacité d\u2019émettre une seule note, il nous a transmis une émotion si forte que nous avons tous eu l\u2019impression d\u2019avoir entendu le chant le plus profond.Ce moment inoubliable, tout autant que d\u2019autres tissés de paroles, a inspiré le monde sonore et musical qui prenait forme dans mon imaginaire.Puis, la rencontre de la poète Hélène Dorion a été déterminante.Puisant tantôt des mots, tantôt des phrases parmi les témoignages recueillis, se laissant à d\u2019autres moments librement inspirer par le fruit de ce partage, elle a écrit une suite poétique en cinq mouvements, et c\u2019est une fois ses poèmes entre mes mains que la musique a jailli, pour ainsi transformer tous ces moments vécus et racontés en une œuvre inédite.Les deux années suivantes, nous avons fait vivre cette œuvre dans plus de CHSLD à Montréal devant un public enthousiaste.Mais la pandémie a frappé et tout ébranlé, comme on le sait.Je ne pouvais pas m\u2019arrêter de penser à toutes ces belles personnes rencontrées et à leurs conditions de vie dans ces temps éprouvants.C\u2019est alors qu\u2019Hélène et moi avons décidé d\u2019ajouter un dernier mouvement qui témoigne de cette période de crise il s\u2019intitule Le temps des forêts.Cette fois-ci, nous nous sommes mis à l\u2019écoute de la forêt, car celle-ci incarne pour nous le lieu des plus grandes leçons à apprendre.Car la forêt sait la valeur et la place que doivent prendre les arbres aînés au sein de l\u2019écosystème.Elle sait que les plus âgés sont ceux dont les racines sont les plus nombreuses et les plus profondes.Elle témoigne de la mémoire du passé et nous projette dans l\u2019espoir de l\u2019avenir.Comme l\u2019a si bien écrit Hélène « Le temps de la in pointe le commencement.» Le temps des forêts est ainsi devenu un hommage émouvant aux personnes aînées, immortalisant, en poésie et en musique, les riches souvenirs qu\u2019elles nous ont généreusement partagés.À visio er sur Vi éo : < vimeo.com/ondemand/letempsdesforets > \u2022 \u2022 \u2022 NOUS SAVONS LES NUAGES DE L\u2019HISTOIRE SUSPENDUS DANS LE CIEL GRIS LAISSER COULER NOS SOUVENIRS AU FOND DES TORRENTS NOUS SAVONS QUE NOUS SOMMES ET DEVENONS PLUS VIVANTS DANS LES YEUX DE L\u2019ESPOIR.Hélène Dorion, Le temps des forêts LE TEMPS DES FORÊTS Kiya Tabassian L\u2019auteur est musicien, compositeur, chercheur et directeur artistique de l\u2019Ensemble Constantinople Peut-on être écologiste sans se faire récupérer?par le capital ?Un ouvrage corrosif et nécessaire pour éviter les fausses pistes et préserver le vivant.avec les illustrations de Clément de Gaulejac écosociété Les études religieuses : un incontournable pour comprendre notre société ! Explorez les enjeux socioculturels à la lumière d\u2019une étude interdisciplinaire des spiritualités et des religions.ier.umontreal.ca Découvrez nos programmes d\u2019études : \u2022 Baccalauréat, majeure et mineure \u2022 Maîtrise et DESS \u2022 Doctorat."]
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