La revue franco-américaine, 1 janvier 1913, Cahier 1
[" Tome X\u2014No 3 Janvier 1913 Publié en mai 191$.La Revue Franco-Américaine Fublication mensuelle illustrée SOMMAIRE : PAGES JACQUES NORMAND \u2014Le jour de Madame {poésie).185 SAINT-JACQUES \u2014Revues des Revues .187 RAYMOND POINCARE Petite et grande Patrie.197 PAUL BOURGET \u2014La psychologie du miliardaire.199 LEON KEMNER \u2014 Revue des faits et des oeuvres : Plus de garçons que de filles-\u2014L'enfant pro- dige\u2014 La germanisation de la France \u2014 Monsieur Poincaré et les jeunes\u2014 Banquet de journalistes\u2014M.Bourassa et les Irlandais\u2014Le nouveau : ministére francais\u2014Pourquoi ne pas créer un marché pour ce qui reste\u2014 Notre documentation.204 PASCAL POIRIER \u2014Origine des Acadiens (suite).217 E.AGOSTINI \u2014Le Canada vu par un Francais de France ! (SUL) ue vv eevee ieee ie aa 231 | XXX \u2014Pour aider à la solution des questions qui s\u2019agitent aux Etats-Unis et au Canada (suite).2000000000000 245 \u2014 Théâtre, Mode, Bibliographie, etc.269 PRIX DU NUMÉRO 20c.(1 franc).PRIX DE L\u2019ABONNEMENT : $2.00 PAR ANNEE (10 frs.) MONTREAL SOCIETE DE LA REVUE FRANCO AMERICAINE MCMXIII \u2018: rrensuelie illustrée, est pu [A REVUE FRANCO-AMERICAINE, mime.cnt ) zaine de chaque mois.L'abonnement est de deux piastres ($2.00) par année.Toujours faire tomber le renouvellement pour le ler mai.L'abonnement, invariablement payable d\u2019avance, devra être fait par billet de banque [lettre recommandée], par mandat de poste ou d\u2019express, par ehéque payable à l\u2019ordre de la Revue Franeo-Améri- caîne et au pair à Montréa ou par bon postal.Quand on se sert de son ehèque personnel, ajouter H cents pour l\u2019échange.\u2026 Pour changement d\u2019adresse, mentionner l\u2019ancienne, éerire bien lisib'ement la nouvelle, et joindre 10 cents en timbres-poste.Taux d'annonces: 20eents par ligne agate.Pour eontrats d'annonces, sadresser à: LA REVUE FRANCO-AMERICAINE, 2469 case postale, Montréal.ENVOI DE NUMEROS ECHANTILLONS DE LA Revue Franco-Américaine Quelques amis nous ont fourni une liste de personnes susceptibles de s\u2019intéresser et de s'abonner à LA REVUE FRANCO-AMERICAINE.C\u2019est ce qui explique l\u2019envoi du présent numéro.Lisez-le et faites-le lire à vos amis, et ensuite adressez-nous votre bulletin de souscription et le prix d\u2019abonnement.LA REVUE FRANCO-AMERICAINE, Case Postale 2469 MONTREAL.M.ALBERT FRIBOURG, Correspondant pour la France de la Revue Franco-Américaine 14, rue DANREMONT, PARIS \\\\ \u2014 PIECE A DIRE Le jour de Madame C\u2019est le vendredi : madame est chez elle, Madame reçoit cet après-midi ; Du salon voisin m\u2019arrive, assourdi, Un bruit continu de vague crécelle.C\u2019est le vendredi : madame est chez elle.Elles sont 1a cinq, six et souvent plus, Jacassant ainsi qu\u2019oiselets en cage.Gentils gloussements, joli verbiage, Compliments sucrés, propos superflus., Klles sont là cinq, six et souvent plus.Ce bruit continu me vrille Yoreille : Je veux travailler, je veux lire ; en vain ! Crécelle, ai-je dit ?Non, plutôt lointain Et très irritant murmure d\u2019abeille.Ce bruit continu me vrille l\u2019oreille.Un moment, voici qu\u2019a toutes ces voix Se joint une voix plus mâle, plus grave : C\u2019est un visiteur\u2014cet homme est un brave !\u2014 Qui mêle un trombone à tous ces hautbois En joignant sa voix à toutes ces voix.D\u2019abord je l\u2019entends, ferme et masculine\u2026 Mais, à l\u2019unisson, le sexe opposé Reprend le dessus ; et, vite écrasé, L\u2019humble visiteur renonce, s\u2019incline\u2026 Et je n\u2019entends plus la voix masculine ! 186 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Et puis tout a coup, sans raison, pour rien, \u20141I1 leur faut si peu pour être amusées !\u2014 Un rire enfantin, partant en fusées, Naît, grandit et meurt, sans qu\u2019on sache bien Quelle en est la cause.ou si c\u2019est pour rien, Voici maintenant\u2014Ô joie ! un silence.Non !\u2026.Une arrivée, ou bien un départ : \u2018\u201c Bonjour.Au revoir !\u201d Alors sans retard, L\u2019éternel babil reprend, recommence\u2026 Il faut rattrapper le petit silence ! Et les langues vont, les langues toujours Vont, vont, vont.Et l\u2019eau bouillonne et chantonne Dans le samovar son chant monotone.\u2026 Le thé ! vain prétexte à ces vains discours !\u2026 Et les langues vont, vont, vont, vont toujours.L'heure cependant vient\u2014l\u2019heure bénie !\u2014 Où le bruit des voix cesse peu à peu.Trois.puis deux.puis rien.,, Serait-ce, 6 mon Dieu ! Le dernier soupir de la symphonie ?Toucherai-je enfin a l\u2019heure bénie ?Soudain : \u2018\u2018 Quel plaisir de vous trouver 1a, \u201c\u201c Si tard !.Je craignais.Sept heures passées.« Chère, excusez-moi.\u2026.Des courses pressées, \u2018Un petit quart-d\u2019heure, et je pars.voilà !\u2019\u2019 Huit heures sonnant, elle est encore 1a |, , Tous les vendredis, madame est chez elle, Madame reçoit chaque vendredi ; Chaque vendredi m'arrive, assourdi, A travers le mur, ce bruit de crécelle., C\u2019est le vendredi : Madame est chez elle ! Jacques NORMAND, [a Revue des Revues M.Fortunat Strowski et André Powianski.\u2014 Un portrait de Bouddha par Madame la comtesse Mathieu de Noailles.\u2014 M.Louis Gillet.\u2014 Les vers nouveaux de M.Henri de Régnier.\u2014 M.Emile Faguet à la Société des Conférences.\u2014 M.Gabriel Hano- taux et \u2018\u2018 La France Vivante.\u201d Connaissez-vous André Powianski ?Non, peut-être non, Ni moi non plus, il y a deux mois.Une foule de français l\u2019ignorent.Et pourtant, c\u2019est un homme extraordinaire, une sorte de Messie qui a joué un rôle considérable au dix-neuvième siècle.Nous nous entretiendrons de lui.Mais comme le premier devoir de celui qui tient la rubrique d\u2019une Æevze des Revues est de s\u2019effacer le plus possible derrière les auteurs cités, nous n\u2019avons aucune peine à nous soumettre à cette coutume traditionnelle.Nous laisserons parler M.Fortunat Strowski qui nous fera connaître le héros polonais.Il le connaît bien ainsi que tous les grands hommes qui ont illustré sa race et ajouté au capital intellectuel et moral de l\u2019humanité.Ecoutons-le.Qu\u2019est-ce que André Powianski ?\u201c\u201cIl était né \u2018* en Lithuanie le 1er janvier 1799, près de Vilna ; il appartenait \u2018\u201c à une famille noble de fortune moyenne.Il avait fait des \u2018\u201c études sérieuses, quoique jusqu\u2019à l\u2019Âge de 12 ans, il y eut senti \u2018\u201c beaucoup de difficultés, ne pouvant pas et ne devant jamais \u2018\u2018 pouvoir lire un livre jusqu\u2019au bout.Il comprenait tout ; \u2018\u201c et depuis lors toute les choses humaines lui parurent avoir \u2018\u201c une clarté merveilleuse (car il s\u2019unissait avec le monde supé- \u2018\u201c rieur sur la voie qui a été tracée par Jésus-Christ,)\u201d quand il les abordait par la \u2018\u2018 voie intuitive supérieure \u201d et à la lumière du sentiment religieux.Il fut conseiller de justice à la Cour Suprême de Vilna.Un jour, dans un village pauvre, 188 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE il s\u2019exerça à l\u2019action sociale.\u2018\u2018 Il trouva un paysan qui, après \u201cle travail de la corvée, se mourait de fatigue, de froid et de \u2018misère.Un réformateur social eut immédiatement songé à \u2018\u201c modifier 1a loi ou l\u2019organisation de ce travail de corvée ; \u201c\u201c Powianski, au contraire, fit appel à une action plus haute.\u201c\u201c Il commença par guérir l\u2019âÂme des paysans de ce village, par \u201c\u201c leur inspirer une foi, une humilité, une résignation toutes \u2018\u2018 chrétiennes.C\u2019est seulement à la suite de cette conversion \u201c\u2018 des cœurs et par le mouvement naturel des choses que les \u201c\u201c habitudes, les lois, les rapports des paysans avec les nobles \u2018\u201c et toute la situation matérielle de ces pauvres gens se trou- \u2018\u201c vèrent transformés,\u201d A quarante ans, il va à Paris, et vêtu d\u2019une façon bizarre, (redingote boutonnée jusqu\u2019au cou, et les yeux couverts de grandes lunettes rondes) il se présente chez Adam Mickiewicz, l\u2019auteur célèbre du Livre des Pèlerins Polonais et qui, alors, donnait des cours au Collège de France.La femme de ce poète-conférencier était devenue folle ; il raconta ses malheurs à Powianski qui lui dit d\u2019aller à la maison de santé et là, de prononcer quelques paroles et qu\u2019il la ramènerait guérie.Et c\u2019est ce qui arriva.Le 27 septembre 1841, à une messe qu\u2019il fit chanté à Notre- Dame, Powianski, entouré de polonais et de tous ses disciples, après avoir communié, adressa la parole à ses auditeurs.Il leur parla en un style biblique, et il leur annonça qu\u2019il était un envoyé de Dieu.\u2018\u2018 Je viens vous annoncer l\u2019époque chrétienne \u2018\u201c supérieure qui se fait aujourd\u2019hui dans le monde, et l\u2019œu- \u2018\u201c vre de Dieu qui introduit l\u2019hommie dans cette époque.Ap- \u2018\u201c pelé a servir l\u2019homme dans cette époque supérieure, dans la \u2018\u201c foi du christianisme vivant, se pratiquant sur tous les chants \u2018\u201c de la vie de l\u2019homme, je m\u2019efforcerai de représenter le chris- \u2018\u2018 tianisme dans son accomplissement en action dans ma vie.\u2018\u201c En vous servant, je ne désirerai rien que votre union frater- \u201cnelle dans l\u2019amour et l\u2019accomplissement de la volonté de \u2018\u201c Dieu qui est le méme pour tous.Puisse le fil de mes jours \u2018\u2018 être tranché plutôt que je laisse s\u2019introduire dans ma con- \u2018\u201c duite quoi que ce soit d\u2019impur et de contraire à ce que j\u2019an- AW LA REVUE DES REVUES 189 \u2018\u2018\u201cnonce, En terminant, je vous promets que ce que je vous \u2018\u2018 ai annoncé aujourd\u2019hui de manière très générale, je tâcherai \u2018\u2018 de vous l\u2019éclaircir par la suite dans les services que je vous \u201coffre.J\u2019ajoute seulement pour votre consolation, frères \u2018\u2018 compatriotes, que dans l\u2019œuvre de Dieu est contenu tout le \u201c grand avenir de la Pologne, car notre nation qui, pendant \u2018\u201c des siècles, a fidèlement couservé le christianisme dans son \u2018\u2018 Ame, est appelée aujourd\u2019hui, par l\u2019œuvre de Dieu, à mani- \u2018\u201c fester le christianisme dans sa vie privée et dans sa vie pu- \u2018\u201c blique, a devenir ainsi, dans cette époque supérieure, une \u2018\u2018 nation serviteur de Dieu, présentant au monde le modèle de \u2018\u201c la vie chrétienne.Cette vocation nous est commune avec \u2018\u201c d\u2019autres nations, mais la Pologne, partie imminente de la \u2018 race slave, qui a conservé dans son âme plus purement et *\u201c plus ardemment que d\u2019autres le trésor du feu de Jésus- \u2018\u2018 Christ, le trésor de l\u2019amour, du sentiment, la Pologne est la \u2018\u201c pierre fondamentale éminente pour l\u2019œuvre de Dieu qui se \u2018\u2018 lève, œuvre du salut du monde.\u2019 Ce mystique eut de nombreux adeptes et son action dévorante, pleine de mystère, se manifestait de cent manières différentes.Il écrivait, il parlait en maître, en prêcheur des nations.\u2018\u2018 Ajoutons enfin que peut-être, il y avait en lui, outre \u2018\u201cl\u2019ascendant du génie et de l\u2019éloquence, cette mystérieuse \u2018\u201c faculté physique dont nous ne connaissons ni la nature ni la \u2018\u201c source, et qui permet à certains hommes d\u2019exercer un pou- (\u2018 voir fascinant sur leurs semblables.\u2019 Mais enfin, dirai-vous, cet André Powianski a-t-il une doctrine?Non.Un mot de Mickiewicz résume son action: \u2018Il est parole.\u201d Ce n\u2019est pas un philosophe, M.Strowski dit encore: \u2018\u2018Point de métaphysique dans le Powianisme ; tout au plus relève-t-on une croyance non approfondie à la métempsychose, à l\u2019existence des esprits, à des communications directes de l\u2019homme avec Dieu, curieux et superficiel mélange des doctrines de Hégel avcc celles de Pythagore.Selon le Powianisme, chaque homme a une destinée a remplir, une épreuve à subir et, après la mort, l\u2019épreuve recommence et il le faut jusqu\u2019à l\u2019acquisition de la 190 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE pureté supréme,\u2019\u2019 La doctrine du Maitre se trouve enfermée dans un livre intitulé le Banquet.\u2018\u201c Mais, à défaut d\u2019une véritable doctrine, il y a dans l\u2019en- \u2018\u201c seignement de Powianski une pensée constante, une pensée \u2018\u201c essentielle, qui est beaucoup moins inaccessible à nos in- (\u2018 vestigations et beaucoup moins éloignée de notre mentalité : \u2018\u2018 presque du quiétisme.Pour Powianski, en effet, le devoir \u201c de l\u2019homme est le sacrifice.Et par là, il ne faut pas enten- \u2018\u201c dre l\u2019ascétisme et l\u2019immolation de soi; au contraire, dans.un \u2018\u201c tel sacrifice, l\u2019homme ne renonce à aucune de ses facultés et \u201c\u201c puissances ; il ne renonce qu\u2019à en profiter pour elles et pour \u2018 soi-même dans des vues égoistes ; il les soumet toutes à \u2018\u201c Dieu ; un sentiment central et absolu d'obéissance à Dieu et \u2018\u201c d\u2019amour de Dieu, absorbant tout, sans fien détruire, c\u2019est le sacrifice.Et puis, chaque homme individuellement doit réaliser dans tous ses membres, par tous ses sens, par tous ses actes, le sacrifice déjà fait au fond du cœur.Et ce sacrifice étendu à la vie extérieure des individus ne s\u2019arrêtera pas là.Voici l\u2019œuvre chrétienne nouvelle, qui consistera à faire rayonner le sacrifice dans la vie même des nations,\u201d Voilà le Powianisme.La Revue de Paris publie un magnifique article de Madame la Comtesse Mathieu de Noailles.Il est temps que l\u2019on sache que c\u2019est l\u2019un des grands poètes de France, d\u2019Europe et de tous les temps.Lisons ensemble ce portrait pittoresque de Bouddha.+ * * Le Bouddha et Madame de Noailles, \u2018\u201c J\u2019écoute le silence indéfini des temple d\u2019Angkor et d\u2019Ana- \u2018\u2018 dapoura, où dans la forêt de piliers le Bouddha de granit \u2018\u201c veille au fond de l\u2019ombre mystérieuse : ses genoux pliés sont \u2018* glissants comme les queues des sirènes, et son pied, dans sa \u2018\u2018\u201c main, repose avec la nonchalance et l\u2019abandon délicat d\u2019un \u2018\u201c pigeon assoupi.Dans ce sommeil du corps tout l\u2019être est \u2018\u2018\u201c opaque, rond, engourdi ; une tige de lotus ou de nénuphar \u2018\u201cs\u2019enroule autour du bras, fleurit contre l\u2019oreille, chante \u2018\u201c son mystère à ce visage calme et pensif, ES LA REVUE DES REVUES 191 \u2018 Le Bouddha sourit : rire secret, sagace, sensuel.Au bord \u2018\u201c des joues, ces deux plis d\u2019un rire éternel, comme une pa- \u2018\u201c renthèse qui s\u2019ouvre et se referme, contiennent la connais- \u2018\u201c sance du monde.Et le Bouddha, que je voyais à l\u2019ombre de \u2018\u201c son temple de pierre, un matin de printemps, dans le musée \u2018\u201c du Trocadéro, alors que le soleil, par le vitrage teinté répan- \u2018\u201c dait dans la salle la lumière bleuâtre des matins exotiques\u2014 \u2018\u2018le Bouddha me disait: Chère mortelle, mets ton front \u2018\u201c contre ma poitrine.Entends-tu comme elles poussent en \u2018\u2018 moi leurs ramures, les forêts de l\u2019Inde aux feuilles innom- \u2018\u2018 brables, dont tu ne peux avoir l\u2019idée que si tu imagines les \u2018\u201c Marronniers de France combattant d\u2019autres marronniers, les \u2018\u2018 chevauchant, les dévorant et portant jusqu\u2019aux nues leurs \u2018\u201c toits de feuillage ?Ecoute encore dans mon cœur : \u2018\u2018 Du phalène délicat au \u2018\u201c noble éléphant, lourd comme la montagne et bleu comme \u2018\u201c les sombres nuits, ce nesont que tortures et que soupirs\u2026\u2019\u2019 J\u2019ai dû abréger ; j'ai dû ne pas citer le début.Mais le tout est baigné d\u2019une merveilleuse poésie.Cette admirable femme transforme en or pur tout ce qu\u2019elle touche.* * * Il n\u2019est pas trop tard pour parler du beau livre de M.Louis Gillet : \u2018\u2018 Histoire artistique des ordres mendiants, \u2019\u2019 Laurens, éditeur.Les frères Tharaud ont consacré un article remarquable à M, Gillet qu\u2019ils ont intitulé: \u2018Le Pathétique des Mendiants,\u201d Ils écrivent : \u2018\u2018 C\u2019est un de ces livres d\u2019une érudition vaste et sûre et de la plus belle imagination que vient de publier M.Louis Gillet.Son \u2018\u2018 Histoire artistique des ordres mendiants\u201d\u2019 est une magnifique étude d\u2019historien et d\u2019artiste, où la science ne fait que servir le sentiment et où le scrupule le plus sévère ne vient jamais paralyser l\u2019intelligence et la poésie.Je ne sais quel accueil les professeurs feront à ce volume, mais le grand public devrait lui réserver le succès que connut, en d\u2019autres temps, le livre fameux d\u2019Ozanam sur les Poètes franciscains, ce livre qui enchantait Renan à su sortie du séminaire et qui ouvrit des horizons nouveaux à la piété et à la sensibilité romantiques.\u2019 192 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Suit une analyse du livre au cours de laquelle, les fréres Tharaud citent M.Gillet qui nous expose la théorie de l\u2019amour, si je puis dire, des ordres mendiants, de leur soif de souffrir en Dieu et pour Dieu : \u2018\u201c Ce monde est une énigme, une cruelle impasse, une basse-fosse d\u2019ambition, d\u2019égoisme, de cupidités, où les passions s\u2019entre-heurtent, où les plus forts piétinent et écrasent les faibles ; seule l\u2019expiation librement acceptée, la souffrance volontaire, contient le mot du problème et la clef de la délivrance.L'erreur, c\u2019est le désir de primer, de jouir, c\u2019est la concupiscence du luxe et de la chair, l\u2019orgueil diabolique de la vie : nulle issue au monde, que de renoncer au monde, de ruiner la vieille et mauvaise illusion et, à la place de l\u2019antique idole exorcisée, de diviniser la douleur,\u2019 Vous entendez la clameur pessimiste : elle n\u2019est pas d'hier, Qui la répandait au temps des moines mendiants?les sectes protestantes.C\u2019est pourquoi saint François va leur faire la guerre.En quelques phrases M.Gillet résume son action bienfaisante : \u2018\u2018 Il ne livre nulle bataille, Il ne raisonne pas, il oublie la mêlée et le heurt des doctrines : il ne voit que des hommes qui avaient faim de Dieu.Il ne cherche pas à détruire le dualisme funèbre, le clair-obscur farouche du cauchemar albigeois : mais par la naiveté et la tendresse de son cœur, par son sentiment délicieux et poétique des choses, il retrouve la simplicité adorable du plan divin, l\u2019unité de la vie.Il voit que l\u2019univers est une œuvre d'amour.\u2019 Les frères Tharaud terminent ainsi leur étude de l\u2019œuvre de M.Gillet : \u2018livre plein de jeunesse et de vie, qui ne pouvait être écrit que par un artiste familier avec les grandes œuvres de l\u2019art, un érudit au courant de tous les travaux modernes, un pèlerin qui connaît sur le bout du doigt son Europe, et surtout un homme qui communique non pas seulement par la pensée, mais par la foi avec le mouvement d\u2019Ââme qu\u2019il a entrepris de décrire, car cette /istoire artistique des ordres mendiants n\u2019est rien moins qu\u2019une histoire de la sensibilité et de l\u2019imagination dans les trois siècles du Moyen-âge les plus riches, les plus passionnés \u2014 ceux d\u2019où la Renaissance est sortie,\u201d RQ canne \u2018 LA REVUE DES REVUES 193 Des vers nouvéaux de M, Henri de Régnier que publie La Revue de Paris : À Théophile Gautier.\u2018\u2018 Je pense à vous, ce soir, Gautier ! Venise est telle \u201c\u201c Que vous la décriviez d\u2019une plume fidèle \u2019* En ce livre parfait que signa votre main.\u201c Vous avez contemplé de votre œil souverain \u2018 Où, des choses, l\u2019aspect à tout jamais s\u2019imprime \u201c Le spectacle mouvant de la Séressime.\u2018\u201c Nul n\u2019a dit, mieux que vous, d\u2019un style toujours sùr, \u2018\u2018 Son fier Lion, dressant son aile vers l\u2019azur, \u201c Sur le Mole, prés de Saint-Marc aux cing coupoles, \u2018\u201c Sa Zecca, son Palais ducal et ses gondoles \u2018\u201c Qui croisent leur sillage en fuite sur les eaux \u2018\u201c Et dont la forme aiguë est celle des fuseaux \u2018\u201c Et qui semblent tisser, sur toute la lagune, \u2018\u201c Une étoffe couleur de soleil ou de lune.\u2018\u2018 Tout cela, vous l\u2019avez fait revivre, Ô Gautier, \u2018\u2018 Paroisse par paroisse et quartier par quartier ; \u201c Vous avez célébré le rio qui miroite \u2018\u201c Et l\u2019obscure \u2018\u2018 carte \u201d et la \u2018\u2018 calle \u201d\u2019 étroite ; \u2018\u2018 Vous avez dit le pas que redouble l\u2019écho \u2018\u201c Lorsque l\u2019on passe sous le \u2018\u2018 sotto portico.\u201d \u201c Le haut mur écaillé, peint d\u2019ocre ou de cinabre, \u2018 Tel pont courbe et ses quatre obélisques de marbre \u2018 Où quelque mascaron, une herbe entre les dents, \u2018\u201c Rit entre deux Dauphins liés à deux tridents.\u2018\u2018 Avec vous, nous sommes entrés dans chaque église \u2018\u201c De San Zobenigo jusque à Sant Alvise ; \u2018* Que leur nom fût baroque, éclatant ou joli, \u201c Toutes, Saut Aponal ou les Miracoli, \u2018\u201c Vous les avez, avec amour, si bien décrites, \u201c Les glorieuses, les charmantes, les petites, \u2018\u201c Peintes par Pintoret, peintes par Tiepolo, \u201c Les Frari, San Stae ou San Zainpolo \u2018* Celle où dort Vénitien, celle où dort Véronèse, \u2018\u201c Qu'en chacune notre œil dès la porte est à l\u2019aise \u2018 Et que nous y cherchons, de la voûte au pavé, \u2018\u201c Le détail devant qui votre esprit a rêvé, \u201c\u201c Que votre goût distingue et cite avec éloge, \u2018\u2018 Tel somptueux tombeau de prélat ou de Doge, \u2018\u201c Dont l\u2019antique palais, portant toujours leur nom, \u201cEst encore debout, de la base au merlon, \u2018\u2018 Et montre fièrement, vétuste et magnifique, \u2018\u2018 Sa façade de marbre et sa porte héraldique \u2018\u2018 Que timbre encor, vainqueur du temps qui l\u2019a terni \u201c Le \u201c stemma '\u2019 d\u2019un Corner ou d\u2019un Pontarini ! *\u2019 194 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE \u2018\u201c C'est ainsi qu\u2019avec toi, depuis plusieurs semaines, \u2018\u201c A travers le.dédale oti sans fin tu m\u2019entraines, \u2018\u2018 Paroisse par paroisse et quartier par quartier, \u2018\u201c J\u2019ai revu toute ta Venise, o cher Gautier ! \u2018\u201c\u201c Ton livre maintenant chante dans ma mémoire.\u2018\u201c Je ne consulte plus sa page blanche et noire \u2018\u201c Car je n\u2019ai plus besoin de l\u2019ouvrir et, fermé, \u2018\u201c J\u2019en sais chaque chapitre et tout passage aimé.\u201cIl est devant mes yeux, vivant dans la lumière \u2018 Qui moire P\u2019eau et colore la pierre, \u2018\u201c Empourprant quelque rose au faite d\u2019un vieux mur \u2018\u201c Et, selon que s\u2019éclaire ou se foace l\u2019azur \u2018\u201c Fait du ciel de Venise, avec l'heure changeante, \u2018\u2018 Un songe tour à tour qui se dore ou s\u2019argente.\u2019\u2019 +».02.+ 40 0 4 1 6060 00000 0 80 00 6008 0008 0 6 0610 0 01 0 0 0 oes M.Emile Fagnet, dans une série de conférences de huit leçons, nous a parlé de Lafontaine.Il l\u2019a fait avec sa science habituelle, son sens très fin des choses littéraires, une souplesse merveilleuse qui triomphe de toutes les questions.Les deux dernières conférences auxquelles il nous a été donné d'assister, furent un véritable régal littéraire, Il y avait de l\u2019ironie, des paradoxes charmants, des mots vifs qui jetaient des lueurs neuves sur des problèmes que l\u2019on essaye de compliquer a dessein, mais qui demeurent clairs si on les veut approcher sans opinions préconçues.M, Faguet était digne de comprendre Lafontaine et de nous conquérir entièrement à l\u2019admiration du grand poète des contes.L'activité de l\u2019admirable critique ne se ralentit pas.C\u2019est ainsi qu\u2019après cinq volumes sur Rousseau, il publie, chez Hachette, un Balzac sur lequel nous reviendrons quand il nous aura été possible de le lire.* * * I\u2019 Amérique et le Canada ne sont pas près de devenir des sujets épuisés.La grande république américaine, parce qu\u2019elle est un pays de liberté complète, de production intense, où des revues rivalisent en beauté et en profondeur avec les meilleures publications européennes, pour mille autres raisons LA REVUE DES REVUES 195 aussi, attirent la curiosité des penseurs et des lettrés, On sent bien qu\u2019elle représente l\u2019avenir et qu\u2019elle est en train d\u2019enfanter une civilisation qui étonnera le monde, Le Canada a sa part de curiosité.Le bon livre de M, Ar- nould qui n\u2019était qu\u2019un recueil d\u2019articles parus dans le Correspondant et la Revue des Deux-Mondes et qui, pour cela, fut un livre incomplet, offrit à l\u2019attention des français quelques-tines des questions les plus passionnantes du Canada.Vint le Nord-Sud de M.Bazin.Enfin, M.Gabriel Hanotaux, à la librairie Hachette, publie un autre livre sur le même sujet.Cette fois-ci, il sera question de toute l\u2019Amérique, du voyage triomphal des délégués de France- Amérique aux Etats-Unis et en terre canadienne.La première partie traite des rapports de la France et des États-Unis, des liens de parenté morale et politique qui doivent exister entre les deux peuples, mais qui, de fait, ne semblent pas apparents, Il y a l\u2019article paru dans la Revue des Deux-Mondes : \u201c La leçon du Canada,\u201d Nous n\u2019appuierons pas sur ce sujet-là, Il y a toujours quelque impudeur pour un étranger, à se mêler des questions politiques et religieuses de la France.Nous ne sommes pas de ceux qui peuvent régler en deux phrases une situation aussi difficile, aussi inextricable que celle de la France en face de l\u2019Europe.Nous constatons que les Français ne savent pas comment en sortir et que les Canadiens, quelqu\u2019ils soient, s\u2019aventurant à se prononcer sur ce grave sujet, réussissent à bafouiller, La deuxième partie du livre de M.Hanotaux renferme la relation du voyage en Amérique et au Canada.Vous y pouvez lire les discours de la délégation française, les fêtes du retour et la dernière allocution de M.Gabriel Hanotaux au banquet que France-Amérique organisa en l\u2019honneur de Sir Lomer Gouin, premier ministre de la Province de Québec, L\u2019auteur de la France Vivante écrit, au début de son livre : \u2018\u201c Le présent volume est un livre d\u2019action.Son objet est concret et \u2018précis : développer les relations entre la France et 196 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE I\u2019 Amérique.C\u2019est précisément le but que s\u2019est proposé le comité France-Amérique : le même esprit anime les deux œuvres, \u2019\u2019 Saint-Jacques.P.S.\u2014 Reprise triomphale de Cyrano de Bergerac de M.Éd- mond Rostand, à la Porte Saint-Martin.Depuis une:semaine, on refuse des centaines de personnes.Voilà de quoi consoler M.Edmond Rostand des envieux qui cherchent à le détruire, Petite et grande Patne Lorsque la vie vous aura, pour un temps plus ou moins long, arrachés les uns ou les autres à cette ville où vous aurez grandi, vous retrouverez ici, en y revenant, l\u2019image de vos premières années, et mille choses, qui vous sont aujour- d\u2019hui presque indifférentes, prendront à vos yeux une beauté nouvelle.Il ne faudra jamais vous défendre, mes amis, contre la séduction de ces retours en arrière.Plus vous vous y abandonnerez, mieux vous apprécierez la force des liens qui vous attachent à la terre où nous sommes nés ; et l\u2019amour de cette petite patrie qui s\u2019appelle notre ville, notre canton, notre département, entretiendra en vous, l\u2019amour de la grande patrie qui s\u2019appelle la France.Se souvenir, c\u2019est relier le passé à l\u2019avenir, c\u2019est maintenir les traditions, c\u2019est donner aux existences, à celles des peuples comme des individus, leur suite, leur teneur et leur unité.La grandeur des nations se mesure à la résistance de leurs souvenirs.Vous entendrez certainement les gens qui vous diront que toutes les nations sont sœurs et qu\u2019il ne saurait plus y avoir d\u2019autre patrie que l'humanité.Mais avant d\u2019ambitionner le titre un peu lourd de citoyens du monde, vous tiendrez à honneur d\u2019être des citoyens français.Le plus sûr moyen de bien servir l\u2019'humanité est encore de bien servir cette partie de l'humanité qui vous touche de plus près, celle que nous connaissons le mieux, celle qui nous a faits ce que nous sommes.La prospérité de la France est indispensable à l\u2019harmonie universelle, au progrès, à l\u2019évolution naturelle des hommes et des choses.Tout ce qui amoindrirait la gloire de notre pays ou en affaiblirait la puissance aurait le plus dangereux, le plus funeste contre-coup dans les régions les plus lointaines du monde civilisé.Vous ne vous laisserez donc détourner de vos devoirs de patriotes par aucun de ces sophismes où l\u2019on dissimule, sous les nuages d\u2019une philosophie cosmopolite, les plus méprisables capitulations.Dae ' su 3 # 198 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Ce n\u2019est pas d\u2019ailleurs sous le ciel de Lorraine que pourraient germer et fleurir les doctrines vénéneuses des internationalistes.Elles se dessécheraient vite dans l\u2019air pur et sain que nous respirons et seraient emportées loin d\u2019ici par les souffles qui nous viennent des provinces perdues.Je n\u2019ai pas la prétention de dire que nous soyons, dans la Meuse, de meilleurs Français que nos compatriotes du Nord, de l\u2019Ouest ou du Midi.Ce qui fait de la France le type le plus achevé de la nation moderne, c\u2019est qu\u2019elle n\u2019a vraiment qu\u2019une âme, c\u2019est qu\u2019elle se sent partout une et indivisible, que, d\u2019une extrémité à l\u2019autre de son territoire, tous les cœurs battent à l\u2019unisson, et que, de la multiplicité des consciences individuelles qui la composent, se dégage victorieusement une conscience supérieure et collective.Mais notre patriotisme, sans être plus sincère ni plus vrai que celui des autres Français, est peut-être mieux renseigné, plus éveillé et plus sensible aussi.Nous n\u2019avons hélas à faire aucun effort de mémoire pour nous rappeler les éprer.ves du passé.Elles ont laissé dans nos yeux des traces sanglantes qui ne se sont pas effacées.On peut dire que chaque jour qui se lève, chaque heure qui sonne, chaque soir qui tombe renouvelle pour nous la cruelle et vivante leçon de l\u2019histoire.Autrefois, au Moyen-Age, à l\u2019époque la plus troublée de la féodalité, il y avait aussi, sur les limites des royaumes et des empires, des seigneuries qui avaient le redoutable privilège d\u2019être exposées à toutes les invasions et de servir, en quelque sorte, de champ de bataille périodique.On les appelait des marches.Elles étaient ordinairement habi- tees par des populations vaillantes, accoutumées à toutes les alertes, et aguerries contre tous les périls.Nous demeurons, nous, la marche de la France.Puisse l\u2019avenir tenir en réserve pour vous, jeunes gens, la destinée sereine des braves et loyaux serviteurs du pays ; \u2014pour vous, jeunes filles, le bonheur simple et sûr des affections familiales ;\u2014pour la France que vous aimerez, l\u2019effacement des affronts inoubliables et la réparation des injustices imméritées.Raymond Poincaré. La psychologie du milliardaire (1) Pierpont-Morgan, le milliardaire américain, roi de l\u2019acier et du charbon, vient de mourir.C\u2019était, comme ses compatriotes se plaisaient à le proclamer avec une fierté où se mêlait une sorte de tendresse, l\u2019homme le plus riche du monde.Et il est mort de faim ! Quel sujet de méditation pour le philosophe ; quel modif d\u2019édification pour le chrétien ! Dans la page magnifique que l\u2019on va lire, notre illustre collaborateur, M.Paul Bourget, nous dit ce qu\u2019est, au vrai, la trépidante existence de ces gigantesques manieurs de dollars, et combien peu enviable, au fond, est leur sort.Le réalisme le plus humble, le plus asservi à la minutieuse observation des faits, et en même temps une audace d\u2019imagination qui ne recule jamais, qui greffe les projets sur les projets, qui enfle sans cesse des entreprises déjà énormes, qui s\u2019exalte en combinaisons de plus en plus en plus colossales ;\u2014 l\u2019individualisme le plus Âpre, le plus implacable, celui d\u2019une bête de proie de haute espèce qui va, dévorant toute vie autour d\u2019elle, ou, si l\u2019on veut, la violence d\u2019action d\u2019un fleuve qui déborde, absorbant toutes les eaux, noyant toutes les terres, roulant à travers un pays ravagé son flot insatiable, et en même temps une générosité qui ne compte pas, une magnanimité de passion civique qui prodigue les millions pour des œuvres désintéressées, qui se répand en infatigables sacrifices pour la patrie commune ;\u2014un plébéianisme tout récent d\u2019origine, une modestie, une bassesse souvent de naissance, de famille, d\u2019éducation, que n\u2019a pu, semble-t-il, améliorer un labeur tout professionnel, et en même temps des magnificences et des somptuosités de grands seigneurs, le goût des arts, la large entente d\u2019un luxe intelligent, une naturelle aisance dans le maniement de ces formidables richesses acquises d\u2019hier, \u2014 tels sont les traits contradictoires que l\u2019analyse, même superficielle, découvre dans cette complexe figure de l\u2019homme d\u2019affaires Américain.Rien qu\u2019à les noter dans ce bref résumé je [1] La Revue Française politique et littéraire, 17, rue Cassette, Paris.Us \u201csans MPCRTTENES Matt at 200 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE crois apercevoir que ces traits sont aussi ceux de la race tout entière, et, par-dessous le potentat qui règne en maître dans son chemin de fer, dans sa manufacture, dans son journal, dans sa mine, je reconnats le colon primitif avec ses linéaments moraux que la fortune n\u2019a pu changer.Il est venu, ce colon, voici cent ans, voici cinquante ans, s\u2019établir sur cette terre neuve encore, et il a dû y lutter de la lutte la plus directe, la moins adoucie de conventions sociales, lutter contre les gens, lutter contre la nature, lutter contre lui-même, Sa chair se rebellait contre les âpretés des premières années.La prairie était hostile.Les voisins étaient durs, dangereux, sans merci.La nécessité d\u2019agir a forcé l\u2019homme à observer, à ne se faire d\u2019idées que précises et nettes.C\u2019est une éducatrice qui, par tous pays, guérit des phrases et des formules, des préjugés et de l\u2019à-peu-près.Voilà pour le réalisme.\u2014 Mais cette lutte du colon avait devant elle toutes les possibilités Des expatrie- ments de cette sorte ne s\u2019expliquent pas sans une de ces folies d\u2019espérance comme les désespérés en retrouvent en eux aux minutes suprêmes, alors que l\u2019âÂme se retourne tout entière sous une secousse qui n\u2019y laisse rien du passé.Sitôt arrivé ici, tout contribuait à exalter encore cette fièvre d\u2019espérance chez l\u2019exilé : la terre incroyablement fertile, le mystère des mines d\u2019or et d\u2019argent toujours à découvrir, la prairie follement giboyeuse, les forêts inépuisables, et l\u2019exemple quotidien de gigantesques fortunes improvisées en quelques années.Voilà pour l\u2019imagination.\u2014 Cependant l\u2019afflux des émigrants continuait si nombreux, la concurrence vitale se faisait si violente dans cette cohue d\u2019aventuriers, tous hommes de misère et d\u2019énergie, la justice s\u2019accomplissait d\u2019une façon si sommaire qu\u2019il fallut bien avoir recours au Faustrecht, à ce \u2018\u201c droit du poins \u2019\u2019 qui fut le principe de l\u2019ordre dans le moyen-âge allemand, Le lynchage en est un dernier reste.\u2019.Voilà pour l\u2019individualisme.\u2014 D'autre part, ces mêmes colons trouvaient du moins, dans cette dure existence, un renouveau de leur personnalité, Ils se refaisaient une destinée sans passé, et ils éprouvaient pour la libre terre qui leur avait permis ce recommencement une gratitude passionnée.C\u2019est l\u2019origine du patriotisme Américain, si différent du nôtre.La tradition n\u2019y 201 LA PSYCHOLOGIE DE MILLIARDAIRE entre pas, puisque ces gens ont leur tradition ailleurs, Ce qu\u2019ils aiment de cette nouvelle patrie, c\u2019est justement qu\u2019elle est nouvelle.Ils la créent, eux, cette tradition.Ils sont des tres et ils le savent.Voilà pour l\u2019exaltation du civisme.\u2014Énfin ces colons étaient tous des plébéiens, ou force leur était de le redevenir, puisqu\u2019ils devaient travailler de leurs maips, Seulement, la vaste étendue de leurs domaines, le fait de + dépendre de personne, la joie d\u2019étre les maitres et seigneurs d\u2019une terre défrichée par eux-mêmes, la conscience d\u2019une virilité régénérée, l\u2019habitude d\u2019une initiative sans contrôle, tout se réunissait pour hausser en eux cet orgueil que le moindre Américain né dans le pays manifeste naturellement \u2014Regardez-y bien, l\u2019homme d\u2019affaires n\u2019est pas autre chose que ce colon simplifié, développé, agrandi.Jamais la loi de l\u2019hérédité ne fut plus visible qu'ici, dans cette transposition, sublimée si l\u2019on peut dire.Tout l\u2019âÂme du pionnier des premiers jours réapparaît dans les entreprises et les fantaisies des millionnaires, et comme cette même âme continue de s\u2019agiter dans l\u2019Américain pauvre qui n\u2019a pas vaincu le sort, une ressemblance morale s\u2019établit entre les plus malheureux et les plus comblés, ressemblance intime et profonde dont est faite la véritable cohésion de ce pays.Le trait particulier que les hommes d\u2019affaires manifestent \u2014 trait si caractéristique qu\u2019il en est national\u2014c\u2019est l\u2019usage unique et constant, un usage, poussé jusqu\u2019à l\u2019abus, d\u2019une seule des puissances humaines : la volonté.Visiblement, elle est ici la pièce centrale du rouage, et toutes les autres lui sont subordonnées.Si vous regardez quelques-uns de ces grands hommes d\u2019affaires, après avoir étudié de près leur œuvre, vous découvrez bien vite que même l\u2019appareil physiologique, d\u2019ordinaire très robuste, est tout entier tendu dans ce sens.Qu'ils aient trente ans, qu\u2019ils en aient quarante, qu\u2019ils en aient cinquante, ils ont pour idéal unique le hard work, ce travail intense, qu\u2019ils réclament de leurs employés aussi bien que d\u2019eux- mêmes.On m'\u2019affirme qu\u2019il faut des mois pour dresser les ouvriers Anglais, et ce sont les plus durs d\u2019Europe, à l\u2019énergie de besogne habituelle aux ateliers américains.Le patron, cependant est lui-même à son bureau dès les toutes premières 202 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE heures du jour, pour n\u2019en sortir qu\u2019aux toutes dernières.Le plus souvent il n\u2019a eu pour se restaurer, durant cette longue séance, que deux sandwiches et six huîtres apportées d\u2019un bar voisin, Apres des années de ce labeur, sa constitution, si dure soit-elle, se trouve profondément atteinte.Il doit s\u2019arrêter.Le genre de repos que lui prescrivent les médecins suffit à mesurer la nature et l\u2019intensité de sa lassitude.Il lui faut des six mois de voyage, presque toujours sur mer, afin d\u2019assurer à sa machine surmenée, brisée aux trois quarts, un peu de réparation.Ceux qui résistent portent la trace d\u2019énormes fatigues supportées avec un énorme tempérament.Ce sont des géants au torse carré, alourdis par d\u2019innombrables séances à leur office, avec des faces grises où se lit comme une vieillesse du sang.L'expression de ces visages révèle une intelligence si constamment absorbée qu\u2019elle ne pourra plus jamais se distraire, Vous vous expliquez, en causant avec eux, pourquoi les journaux annoncent sans cesse quelque mort subite d\u2019un millionnaire, survenue dans un bureau, dans une cabine de bateau, dans un compartiment de chemin de fer.Jes mots heart disease, \u2014maladie du cœur, accompagnent d\u2019ordinaire la funèbre nouvelle d\u2019un commentaire qui vous fait deviner un organisme usé jusque dans son fond par la continuité ininterrompue de la dépense nerveuse.Ces manieurs de dollars sont en définitive des héros modernes et chez qui la force d\u2019attaque et de résistance est analogue, sous des formes bien différentes, à la force d\u2019attaque et de résistance d\u2019un grognard de l\u2019empereur.Ils en meurent après en avoir vécu, et après avoir vécu de cela seulement.C\u2019est la grandeur et c\u2019est la force de cette civilisation : la vie intellectuelle y est à l\u2019arrière-plan, à l\u2019arrière-plan la vie sentimentale, à l\u2019arrière-plan la vie religieuse, La vie volontaire y consomme toute la sève de l\u2019individu.Cette vie volontaire semble parfois, tant elle est hypertrophiée, exaspérée, jouer à vide et sans but.C\u2019est le défaut aussi de toute cette société, On sent à des milliers de signes que les Américains se sont trop passés du temps, et que, par une loi mystérieuse, ils ne font rien non plus qui doive durer.Le colossal de ces villes babéliques va être remplacé par un autre.On en a la vision anticipée.Ces machines vont céder la place LA PSYCHOLOGIE DU MILLIARDAIRE 203 à d\u2019autres machines, plus simples ou plus compliquées.Dans dix ans, ces hôtels perforés de mille tuyaux, éclairés à l\u2019électricité, sillonnés d\u2019eau chaude et d\u2019eau froide, parcourus incessamment par des ascenseurs si rapides, meublés avec une extravagante magnificence, seront démodés, \u2014 old fashioned.D\u2019autres les auront remplacés, Il en ira de même de toutes choses, depuis les machines à écrire jusqu\u2019aux fortunes, et ainsi de suite, semble-t-il indéfiniment, à moins que cette Amérique des industriels et des spéculateurs ne doive passer elle- même, comme a passé l\u2019Amérique des pionniers, et qu\u2019à cette frénésie d\u2019entreprise succède une civilisation où la piece mai- tresse soit, non plus la volonté consciente et calculatrice, mais l\u2019instinct, mais l\u2019habitude, mais la nature héritée et subie.Cette métamorphose suprême demeure, en tout cas bien éloignée.J\u2019aime mieux les villes de la vieille Europe, mais j\u2019admire davantage les gens d\u2019affaires du Nouveau-Monde.L'œu- vre faite chez eux à coups de volonté improvisatrice ne vaut pas l\u2019œuvre élaborée chez nous par les siècles, mais les constructeurs actuels de ce pays-ci sont des échantillons d\u2019une humanité plus vigoureuse, Paul Bourget, de l\u2019Académie française.eu Revue des faits et des oeuvres Plus de garçons que de filles ?Une opinion du Dr Fontenelle sur ce sujet épineux : \u2018\u201c Les savants ont fait maintes recherches pour connaître les raisons qui déterminent le sexe, Fille cu garçon?La science en tel domaine en est encore réduite aux hypothèses.Le travail que M.René Worms vient de publier sur la sexualité des naissances françaises éclaire d\u2019un jour nouveau ce problème dont la solution, grâce à lui, nous apparaît comme prochaine.\u2018\u201c Si l\u2019on examine les régistres de l\u2019état civil et qu\u2019on fasse le dépouillement des naissances depuis un siècle, on remarque que le nombre des garçons l\u2019emporte de beaucoup sur celui des filles, Par contre, si l\u2019on examine les recensements, on observe qu\u2019il y a plus de femmes que d\u2019hommes.D\u2019où il faut logiquement conclure que le sexe masculin est davantage frappé par la mort que le sexe féminin.Cette vulnérabilité à la maladie apparaît surtout comme manifeste lorsqu\u2019on constate la grande proportion d\u2019enfants mâles frappés durant les premiers mois de leur vie, Cette proportion l\u2019emporte de beaucoup sur la quantité de filles frappées à la même phase de leur existence.\u201c \u2019L'els sont les faits, Il s\u2019agit de les interpréter.Les médecins savent et leurs études ont prouvé que la femme avait une plus grande résistance à la maladie.De là à conclure que l\u2019épithète de sexe fort lui conviendrait mieux qu\u2019à l\u2019homme, il n\u2019y a qu\u2019un pas que les observations de M.Réné Worms nous incitent également à franchir.Et c\u2019est dans cette supériorité physiologique de la femme que nous trouverons la solution du problème exposé plus haut. REVUE DES FAITS ET DES OEUVRES 205 \u201c Les chiffres suivants souligneront davantage cette supériorité de l\u2019organisme féminin.Voici, pour mille enfants nés vivants, le nombre de ceux qui sont morts avant d\u2019avoir accompli leur première année : Années Garçons Filles 1306-1810 200 173 1856-1860 192 165 I9OI-1905 I51 126 \u201c Si, d\u2019autre part, on examine les tables de natalité, celles de mortalité et le pourcentage des enfants mâles pendant tout le cours du dix-neuvième siècle, on remarque que ces trois données différentes subissent toutes une baisse de même valeur.Cela ne peut s\u2019expliquer que par l\u2019évolution économique qui, en procurant aux hommes une vie plus facile, a fait baisser la mortalité et le nombre des naissances.\u2018* Cette heureuse amélioration des conditions de vie économique a-t-elle influencé également la sexualité des enfants et faut-il s\u2019en prendre à elle pour comprendre la diminution du nombre des enfants mâles?M.Réné Worms le croit et il en donne comme preuve les différences qui existent entre les différents pays, entre les différentes régions d\u2019un même pays et entre les mois d\u2019une même année.\u201cTes pays pauvres donnent un pourcentage plus élevé de garçons et ce pourcentage augmeute dans les années de vie difficile.Dans un même pays, les régions les moins riches sont exposées à voir s\u2019augmenter le nombre des enfants mâles, Enfin, on a remarqué que les mois de septembre et d'octobre étaient ceux où le plus de garçons venaient au monde, tandis que les mois de mai et de juin étaient ceux où il en naissait le moins.Pour M.Réné Worms cette constatation relève de ce fait que les naissances de septembre et d\u2019octobre relèvent des mois de janvier et de février où l\u2019organisme a davantage à lutter contre mille maux et parfois, contre des circonstances économiques difficiles A organisme débilité ou intoxiqué, correspondraient donc les naissances d\u2019enfants mâles. 206 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE \u2018\u2018 Enfin, le coefficient de masculinité s\u2019élève encore lorsque l\u2019écart est assez considérable entre l\u2019Âge du père et celui de la mère et lorsqu\u2019une guerre ou un désastre ont augmenter les difficultés de l\u2019existence, \u201c En conclusion, l\u2019excès des garçons dans le tableau des naissances, tient sans doute à la nutrition défectueuse des parents et cet excès tendra de plus en plus à disparaître à mesure que s\u2019amélioreront les conditions de vie et d\u2019hygiène dont le progrès suit celui de la richesse publique, L'enfant prodige ! Il est des mots d\u2019enfant qui nous laissent rêveurs.Mais ceux de M.Maurice Rostand, à peine évadé du maillot, découvraient déjà une intelligence singulièrement éveillée.Certain jour, l\u2019auteur de Cyrano surprend, dans un coin de l\u2019office, le tout-petit Rostand, la bouche embarbouillée de l\u2019excellente confiture qu\u2019il devait, plus tard, sacrifier au miel de l\u2019Hymette, et promenant sur son père et les environs immédiats un regard vif, mais embarrassé.Notre grand poète interroge brusquement : \u2014 Que fais-tu donc ici?, \u2014Je me le demande comme vous, répondit l\u2019enfant prédestiné.M.Rostand fit un nez à consoler Cyrano lui-même.Et le journal parisien qui rapporte cette anecdote ajoute : \u201c\u201cEt nous terminerons cette jolie anecdote par cette simple question: M.Maurice Rostand * se le demandait-il \u201d déjà en vers ou en prose ?\u201d La germanisation de la France.Il y a, paraît-il, 180,000 Allemands à Paris seulement.Aussi certains journaux français discutent-ils avec une certaine vivacité ce qu\u2019ils appellent la lente germanisation de leur pays.Témoin cet article signé Paul de Mirecourt : \u201c Si je vais là-bas, dit une chanson populaire allemande, adieu pommes de terre et navets ! J'aurai un château, une voiture à quatre ! Quand nous serons à Paris, je mangerai er
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