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Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
Contenu spécifique :
Vol. 47, no 1, été 2023
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
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Possibles, 2023, Collections de BAnQ.

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[" POSSIBLES Futurités noires VOLUME 47 NUMÉRO 2 AUTOMNE 2023 DÉPARTEMENT DE SCIENCE POLITIQUE, Dominique Caouette, Pav.Lionel Groulx, Université de Montréal C.P.6128, Succursale Centre-ville, Montréal (Québec), H3C 3J7 SITE INTERNET : https://revuepossibles.ojs.umontreal.ca/ RESPONSABLES DU NUMÉRO : Chloé Savoie-Bernard et Kharoll-Ann Souffrant COMITÉ DE RÉDACTION : Christine Archambault, Jane Bigonzi, Raphaël Canet, Dominique Caouette, Marie Cosquer, Régis Coursin, Malou Delay-Ronsin, Gabriel Gagnon, Nadine Jammal, Anatoly Orlovsky, Léo Palardy, Jean-Pierre Pelletier, Jean-Claude Roc et André Thibault\u2020 COORDINATION : Régis Coursin et Marie Cosquer RESPONSABLES DE LA SECTION POÉSIE/CRÉATION : Anatoly Orlovsky et Jean-Pierre Pelletier RESPONSABLES DE LA SECTION DOCUMENTS : Raphaël Canet et Léo Palardy RESPONSABLE DE LA PRODUCTION : Daniel Girard CONCEPTION GRAPHIQUE ET COUVERTURE : Zoé Viseur (@viseur.zoe) CORRECTION, RÉVISION ET TRADUCTION : Christine Archambault, Malou Delay-Ronsin, Nadine Jammal, Laura Lafrance, Alexánder Martínez, Anatoly Orlovsky, Thomas Gareau Paquette, Jean-Pierre Pelletier MEMBRES FONDATEURS : Gabriel Gagnon, Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron, Marcel Rioux impression : Le Caïus du livre Ce numéro : 20 $.La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.Dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0707-7139 Montréal © 2023 Revue Possibles POSSIBLES POSSIBLES AUTOMNE 2023 3 TABLE DES MATIÈRES Hommage En hommage à Yolande Geadah \u2014 1950-2023 .8 Amélie Nguyen, Fréda Thélusma, Annick Desgranges, Lise Pomerleau et Katina Binette SECTION I \u2014 Futurités noires Trouver des portes de sortie : à partir des futurités noires .12 Kharoll-Ann Souffrant et Chloé Savoie-Bernard Afrofuturisme et féminisme : culture pop, culture de résistance .17 Caroline Keisha Foray Aller vers le futur lorsque la mémoire demande de rester.Octavia Butler et l\u2019histofuturisme : vers une actualisation québéco-caribéenne .25 Léa Murat-Ingles Les fantômes des esclaves nous murmurent à l\u2019oreille : pas de futur sans reconnaissance du passé .32 Tamara Thermitus ETHEREALITY .42 Kantarama Gahigiri Party .48 David Yesaya Mawonay, Nan Ginen, elatriye: la création d\u2019espaces alternatifs de continuation et de réinvention identitaire .56 Kay Thellot Penser les futurs noirs à travers le marronnage .63 Lourdenie Jean 4 TABLE DES MATIÈRES Usages et méconnaissances de la pensée caribéenne.Envisager l\u2019avenir au-delà des périls de lectures et des identifications meurtrières .69 Stéphane Martelly SECTION II \u2014 Poésie / Création Partie 1 \u2013 Peinture, poésie et fiction : Afrique et africanité aujourd\u2019hui Tumulte jazz, acrylique .83 Léonel Jules Prologue en guise de manifeste poétique suivi de quatre poèmes : Parole lunaire pour ressusciter l\u2019aurore, Passion neuve, Étincelle d\u2019amour pour la femme de Marioupol, Lettre à Lumumba .85 Huppert Malanda Djitendelèle (prière du Muntu) .91 Lomomba Emongo Mon côté fauve, extrait .97 Abdoulaye Fodé Ndione Choix de poèmes Extraits des recueils : La femme où j\u2019ai mal, Les ombres de la nuit, Les voix de l\u2019absence (avec Évelyne Vincent), J\u2019appartiens au grand jour, Espace carcéral, Soweto : Soleils fusillés .100 Paul Dakeyo Je n\u2019ai pas de mère .108 Josué Guébo Tes yeux sont ce qui me retient dans ton tombeau.Imonlè 166, extrait inédit .114 Daté Atavito Barnabé-Akayi Triptyque : Cassandre dort, Corps unis, Carte postale .123 Jean Yves Métellus Émigré des Amériques .134 Edgard Gousse POSSIBLES AUTOMNE 2023 5 Un livre d\u2019Histoire caché .135 Licia Soares de Souza Hispaniola, acrylique & collage .139 Léonel Jules Partie 2 \u2013 Art poétique : recensions, réflexions Christine Palmiéri, L\u2019éternité n\u2019est jamais loin : recension .142 Daniel Guénette Pierre Ouellet, Monde ! : recension .146 Daniel Guénette Un jardin d\u2019étonnement : Carnet du [ renversement ] et du [ nudifié ] \u2013 suite .149 Catrine Godin k Hommage 8 HOMMAGE En hommage à Yolande Geadah \u2014 1950-2023.Témoignages livrés durant la cérémonie du 31 août 2023 Par Amélie Nguyen, Fréda Thélusma, Annick Desgranges, Lise Pomerleau et Katina Binette Comme la plupart d\u2019entre vous l\u2019ont expérimenté, de prime abord, sa voix posée et son calme constant ne laissaient pas deviner la passion qui l\u2019animait pour soutenir et défendre les causes qui lui tenaient à cœur.Yolande, à sa manière, était un « volcan tranquille » : la côtoyer dans le réseau des organismes de coopération québécoise dont elle a été un pilier pendant plus de 25 ans, c\u2019était avoir le privilège de travailler dans la rigueur intellectuelle, l\u2019engagement profond et la camaraderie souriante.Ses initiatives et ses réalisations sont trop nombreuses pour les énumérer ici, mais certaines sont incontournables.À l\u2019AQOCI, en 1984, elle est une des cofondatrices du Comité québécois « femmes et développement » et en a assuré la coordination pendant de longues années comme véritable leader de la lutte pour les droits des femmes en coopération internationale au sein de la francophonie.C\u2019est aussi sous le chapeau de membre du CQFD qu\u2019elle a contribué au renforcement et au rayonnement du mouvement de la Marche mondiale des femmes dans le réseau de l\u2019AQOCI.De 1998 à 2011, au sein de l\u2019AQOCI toujours, en tant que chargée de programmes, elle a été la principale artisane de la mise en place du programme Québec sans frontières, des Journées québécoises de la solidarité internationale et du Programme de formation et de renforcement des capacités des membres de l\u2019AQOCI.Yolande a contribué de manière exceptionnelle à la vitalité et à la force du réseau.Elle a contribué à construire les piliers de l\u2019AQOCI qui perdurent encore aujourd\u2019hui, autant par la manière dont elle a élaboré les structures de ces programmes, que par sa façon de travailler en collaboration, en concertation et en développant de forts liens entre toutes les actrices et acteurs du milieu.Avec son esprit de chercheuse toujours prépondérant, elle a instauré cette tradition de mener dans nos pratiques de nombreuses recherches en partenariat avec les universités.Beaucoup de textes fondateurs des instances de l\u2019AQOCI ont été rédigés sous la plume et grâce aux analyses de Yolande.On peut dire sans hésiter que l\u2019AQOCI d\u2019aujourd\u2019hui est en partie le fruit de tout le dévouement de Yolande au sein de ce milieu.À l\u2019instar du grand fleuve qui fertilise de ses riches alluvions son Égypte natale \u2014 qu\u2019elle nous a d\u2019ailleurs fait savourer par ses créations culinaires ! \u2014 Yolande nous a nourri·es constamment de ses idées, de son savoir et de sa force de conviction ! Ses collègues, tant à l\u2019AQOCI que dans des dizaines d\u2019organismes de coopération, continuent ainsi d\u2019essaimer ses idées et de défendre ses causes\u2026 D\u2019une grande générosité, Yolande et Rachad nous ont reçues maintes fois lors de fastes repas animés, aux chaudes couleurs de l\u2019Égypte, où toutes et tous se sentaient à l\u2019aise et accueillis.Sage, clairvoyante, généreuse, Yolande a su transmettre son savoir et ses perspectives à de multiples générations de personnes.Elle était source d\u2019inspiration, mais aussi un catalyseur pour stimuler des mouvements et provoquer POSSIBLES AUTOMNE 2023 9 des changements dans toutes les luttes qui lui tenaient à cœur.Elle savait dire les choses.Ayant le don d\u2019une conteuse, Yolande savait nous captiver l\u2019esprit par ses récits, ses histoires, ses souvenirs.Mais par-dessus tout, Yolande avait un sens de l\u2019écoute profondément ancré dans l\u2019empathie.Combien parmi nous, anciennes de l\u2019AQOCI, n\u2019ont pas versé quelques larmes, ou tout simplement passé un petit moment de zénitude avec elle pour chasser le stress du moment.Son calme était envoûtant, sa douceur rassurante\u2026.Elle était une merveilleuse collègue et amie.D\u2019ailleurs, ces amitiés et ces liens, Yolande les cultivait avec soin ! D\u2019une gentillesse et d\u2019une douceur infinies, humble et posée, Yolande accueillait toujours les nouvelles personnes avec chaleur et un grand sens du partage.Sans oublier son sourire qui a marqué toute personne l\u2019ayant connue.Elle avait une grande sensibilité, toujours à nous demander des nouvelles, de nous et de nos familles.À l\u2019AQOCI, nous parlions d\u2019elle non seulement pour son apport à la solidarité internationale et au féminisme, mais aussi pour sa main verte, laissant au passage une trace : le partage de sa passion pour la beauté de la nature, en décorant toutes les salles de plantes à fleurs \u2014 qui sont encore là des décennies plus tard et qui se sont même multipliées dans les maisons de ses collègues.On les appelle toujours affectueusement : « Les plantes de Yolande », notamment les magnifiques géraniums en fleurs de toute couleur.En quelque sorte, ces plantes symbolisent une continuité, les plantes-continuité de Yolande\u2026 L\u2019égalité et la défense des droits des femmes ont été une de ces causes majeures \u2014 ses écrits et ses analyses pour le Conseil du statut de la femme en témoignent.Elle a notamment défendu la nécessité de plaider pour l\u2019abolition de la prostitution, ce qui l\u2019a amenée à être membre fondatrice de la Concertation des luttes contre l\u2019exploitation sexuelle (CLES).La défense de la laïcité a été une cause importante pour elle.L\u2019Institut de recherches et d\u2019études féministes (IREF), auquel elle a été associée pendant de nombreuses années, souligne d\u2019ailleurs que même « si ses idées n\u2019ont pas toujours fait l\u2019unanimité », « elle a eu le courage de ses idées, l\u2019audace d\u2019en débattre et la détermination de ne jamais renoncer à faire reconnaître les droits des femmes, ici et ailleurs dans le monde ».Yolande, merci pour tout ce que tu nous as apporté, à nous, au réseau de la solidarité internationale, et à de multiples organisations de la société civile dont en particulier les organisations féministes.Repose en paix.Notice biographique Amélie Nguyen, Fréda Thélusma, Annick Desgranges, Lise Pomerleau et Katina Binette sont d\u2019anciennes collègues de Yolande de l\u2019AQOCI et du CISO. k SECTION I Futurités noires 12 PARTIE 1 Perspectives cartographiques SEC ON I Futurités noires Trouver des portes de sortie : à partir des futurités noires Par Kharoll-Ann Souffrant et Chloé Savoie-Bernard Constituer un dossier sur les futurités noires dans les pages de Possibles, revue fondée en 1974 au Québec par des poètes et des sociologues \u2014 Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron, Gabriel Gagnon et Marcel Rioux \u2014, peut sembler, dès le départ, un chiasme de la pensée.Ces intellectuels \u2014 blancs, hétérosexuels, il va presque sans dire \u2014 avaient le nationalisme comme projet pour la province du Québec.Ils éprouvaient le désir que ce lieu minoritaire et francophone soit un jour autonome du reste du Canada, un projet qui, en 2023, nous paraît de plus en plus lointain en regardant les résultats parfois catastrophiques du Parti Québécois dans les sondages.Nos possibles, aujourd\u2019hui, diffèrent, et les futurs que nous souhaitons mettre en œuvre également.À notre sens, si le nationalisme québécois a moins la cote aujourd\u2019hui, c\u2019est sans doute en partie parce qu\u2019il nous apparaît s\u2019être replié sur lui-même, et ce, dans une optique de célébrer les Québécois·es dit·es « de souche » plutôt que d\u2019être dans une réelle visée émancipatrice et inclusive pour tou·tes les Québécois·es, peu importe leur provenance.Par ailleurs, plusieurs personnes issues de la diaspora se sont senties trahies lors des derniers référendums précisément pour cette raison : pensons à la déclaration-choc de l\u2019ex-premier- ministre, Jacques Parizeau, au référendum de 1995 portant sur la souveraineté du Québec, qui imputait l\u2019échec du « oui » à « l\u2019argent, puis des votes ethniques ».Plusieurs analystes ont tenté de contextualiser les propos de Parizeau en les attribuant à la colère, la maladresse ou encore à un profond sentiment de déception face à l\u2019effondrement de son rêve politique de voir le Québec devenir un pays.Néanmoins, ils symbolisent tout de même un tournant dans le débat sur l\u2019indépendance.Plusieurs personnes issues de l\u2019immigration ont choisi de rejeter ce rêve politique présenté comme collectif, mais qui s\u2019est avéré exclusif, bien que plusieurs d\u2019entre elles y avaient adhéré au départ.Ainsi, nous, les enfants de la diaspora, serions donc les bâtons dans les roues du grand projet national.Et ces frontières nationales, de toute façon, à une époque où le fascisme monte en flèche, nous semble plus que jamais à reconsidérer.Qu\u2019aurait pensé Gaston Miron des futurs des communautés noires en Amérique du Nord, et au-delà du continent ?Nous ne voulons pas parler pour lui, comme nous n\u2019aimerions pas qu\u2019il parle pour nous, en notre nom, mais nous avons l\u2019intuition qu\u2019il aurait admis l\u2019identité noire que si elle acceptait de faire tête basse et d\u2019embrasser la québécitude sans la critiquer : au Québec, les intellectuel·les racisé·es, on les aime surtout lorsqu\u2019iels acceptent d\u2019embrasser le stéréotype de l\u2019immigration heureuse d\u2019être contente, célébrant sans broncher les merveilles de la province, des beaux flocons de neige aux délices de la poutine.Il faut à tout prix se fondre dans la masse, être reconnaissant·es.Pourtant, comme l\u2019explique David Austin, « malgré leur présence ancienne dans tout le pays, les Noirs canadiens disséminés dans tout le Canada, mais nombreux à Toronto, Montréal et Halifax, sont toujours relégués dans la catégorie de nouveaux arrivants et considérés comme d\u2019éternels étrangers » (2015, p.64), peu importe le nombre de générations présentes au Québec.Ce faisant, qui a le droit de critiquer le Québec ?Bien souvent, lorsque des voix POSSIBLES AUTOMNE 2023 13 s\u2019élèvent parmi les minorités racialisées basées au Québec pour en critiquer certains aspects, elles sont rapidement accusées de faire du « Québec bashing », d\u2019être ingrates, de « cracher sur le peuple qui les a accueillies » ou de ne pas aimer cette province.On nous demande de retourner chez nous, si on n\u2019est pas content·e d\u2019être ici.Il est par ailleurs paradoxal qu\u2019au Québec, on travaille très fort pour préserver la langue française \u2014 qui peut être considérée, à plusieurs égards, comme une langue de domination par rapport à celles de nombreux peuples ayant connu la colonisation et l\u2019esclavage à travers le monde \u2014 pendant que du même trait, on fait peu de cas de la disparition annoncée et avérée de plusieurs langues autochtones avec toutes les conséquences que cela implique sur les différentes cultures de ces peuples.Notamment, selon un récent rapport de Statistique Canada, « 237 420 Autochtones au Canada ont déclaré pouvoir parler une langue autochtone assez bien pour tenir une conversation » (2023) ce qui représente une baisse de 10 750 (-4,3 %) par rapport à 2016.L\u2019organisme fédéral souligne qu\u2019il s\u2019agit de la première baisse depuis que ces données ont commencé à être recueillies en 1991.Néanmoins, plusieurs de ces langues retrouvent un nouveau soufÒe, notamment par des efforts de revitalisation et de résistance de ces communautés.Par exemple, depuis 2016, on observe une augmentation de 33,3% des Autochtones qui parlent le haisla, l\u2019halkomelem, l\u2019haeltzuk et le michif, toujours selon la même source (Statistique Canada 2023).Ainsi, cette double posture du Québec, qui se perçoit comme « colonisé » par le Canada anglais, crée un aveuglement volontaire quant à son rôle de « colonisateur » et à l\u2019oppression envers d\u2019autres peuples minorisés qui en découle.Il n\u2019est pas anodin d\u2019observer que le projet nationaliste du Québec a souvent emprunté des concepts, des mots et des analyses provenant des communautés noires et afrodescendantes qui, elles, ont vécu plusieurs des formes les plus extrêmes de l\u2019esclavage et de la domination.L\u2019utilisation du « mot en n » ou encore du terme « colonisé » pour qualifier la situation socioéconomique et politique des Canadien·nes français·es en Amérique du Nord et vis-à-vis du Canada anglais en est un exemple.C\u2019est aussi ce que souligne Philippe Néméh- Nombré lorsqu\u2019il écrit « que l\u2019histoire coloniale française et l\u2019histoire canadienne-française en Amérique sont liées de la même façon ou presque que l\u2019histoire et l\u2019identité canadienne ou états-unienne à une structuration onto-politique coloniale et blanche qui ingère, d\u2019une position consciemment dominante, les figures autochtone et noire » (Néméh-Nombré 2019).Nous ne savons donc pas, nous, Kharoll- Ann Souffrant et Chloé Savoie-Bernard, comment Miron et Cie nous auraient accueillies à leur table s\u2019ils avaient connu nos réserves.Comment ils auraient réagi en sachant que l\u2019avenir d\u2019un Québec souverain n\u2019était que la construction d\u2019un nouvel État-Nation où notre sort à nous, filles de la diaspora, serait toujours aussi incertain que dans un Québec non souverain.Où nous resterions étrangères.Il ne nous paraît pas anecdotique, de plus, que nous écrivions ce texte de présentation, pourtant si inscrit dans le Québec où nous sommes toutes les deux nées, dans une position d\u2019extériorité : par le plus grand des hasards, nous vivons toutes les deux actuellement dans la même ville ontarienne, à trois heures de Montréal; cette position géographique informe aussi notre regard envers le Québec, un regard quelque peu distancié, et surtout, avide de repenser les appartenances identitaires.Quel futur pour nous, Noires nées au Québec ?Et si le seul futur dans une province où les sempiternels débats autour du « mot en n », autour de l\u2019incapacité à reconnaître le racisme 14 SECTION I Futurités noires systémique, en serait un en forme de porte de sortie ?C\u2019est ce qu\u2019observe, par exemple, la professeure Délice Mugabo lorsqu\u2019elle mentionne le « grand nombre d\u2019étudiant·es Noirs qui doivent quitter des universités francophones pour être en mesure de poursuivre leurs recherches aux cycles supérieurs à propos de la radicalité noire, des recherches qui contestent les mythes québécois fondateurs » (2016, p.xiv, notre traduction).Délice Mugabo a en effet quitté le Québec : elle travaille désormais à l\u2019Université d\u2019Ottawa.Pensons aussi à des femmes comme Charmaine Nelson, intellectuelle Noire canadienne.Nelson a défrayé les manchettes lorsqu\u2019elle a dénoncé les biais racistes de l\u2019Université McGill, son employeur durant 18 ans, avant d\u2019accepter une chaire de recherche en Nouvelle-Écosse où elle n\u2019est restée que deux ans puis de partir, en 2022, occuper un autre poste à la University of Massachusetts \u2014 Amherst.Considérant que Nelson est la première femme noire à devenir professeure d\u2019histoire de l\u2019art au Canada en plus d\u2019être autrice de sept livres, l\u2019incapacité du pays à reconnaître l\u2019importance de sa recherche et à lui offrir des conditions de travail non oppressives ainsi que son exil au sud de la frontière nous apparaissent métonymiques de la difÏculté pour les femmes noires intellectuelles de se tailler un futur probant à même la violence institutionnelle d\u2019un pays qui préfère l\u2019ignorer.Partir, comme nous le montre dans les pages qui suivent la nouvelle « Party » du professeur de littérature à l\u2019Université de Calgary, David Yesaya, c\u2019est aussi refuser certains termes, certaines conditions, non sans deuil, pour aller dans un lieu où les possibles chantent autrement, différemment.Et malgré le départ, certains lieux restent toujours en soi : la cinéaste helvético- rwandaise Kantarama Gahigiri nous offre, elle, une retranscription de son film primé, Ethereality, qui se lit comme un texte poétique, où des personnes âgées discutent de leur rapport à l\u2019immigration.Un homme afÏrme ainsi : « Je suis en Suisse depuis 41 ans.Mais les gens ici, ils n\u2019ont pas pu extraire l\u2019Afrique hors de moi.L\u2019Afrique vit toujours en moi.Je suis Suisse.[\u2026] Mais l\u2019Afrique.Elle est en moi.Personne ne va pouvoir me l\u2019enlever.» C\u2019est aussi une image tirée de ce film qui se retrouve, à notre grande joie, sur la page couverture de ce numéro.Cette survie du soi malgré tout nous paraît un point névralgique pour réfléchir à ce dossier.Penser les futurités noires nous apparaît ainsi comme une manière d\u2019embrasser les stratégies dérogatoires à emprunter afin de rester en vie, nous dont les corps sur le sol américain n\u2019ont d\u2019abord existé que sous la forme de cargaison.Pour reprendre encore une fois les mots de David Austin, « [e]n Amérique, Québec et Canada compris, l\u2019esclavage a connu son inévitable \u201cseconde vie\u201d, selon l\u2019expression de Saidiya Hartman.Dans cette deuxième vie, les codes raciaux sous le régime de l\u2019esclavage viennent quotidiennement fausser les échanges et déforme la définition que l\u2019on a de l\u2019humanité et de qui est en droit d\u2019être considéré pleinement humain » (cité par Ajari 2022, p.150) : les « \u201csecondes vies\u2019\u2019 » de l\u2019esclavage, telles que les décrit la penseuse américaine Saidiya Hartman dans Lose Your Mother (2007), ce serait tous ces après-coups, tout ce qui fait que la forme de l\u2019esclavage perdure même s\u2019il a été aboli.L\u2019esclavage, pourtant souvent associé aux États-Unis en Amérique du Nord, a aussi eu lieu au Canada : c\u2019est ce que décrit Afua Cooper dans The Hanging of Angélique : The Untold Story of Canadian Slavery and the Burning of Old Montréal (2009), un texte essentiel qui décrit le cas d\u2019une esclave, Marie-Josèphe Angélique, mise en procès pour s\u2019être échappée de chez ses maîtres et avoir créé un incendie dans le Vieux-Montréal.L\u2019héritage de l\u2019esclavage, ce serait le soupçon POSSIBLES AUTOMNE 2023 15 sur nos corps, sur ceux de nos enfants.Penser les futurs des communautés noires, en ce sens, à partir d\u2019une position nord-américaine, ce serait contrecarrer les plans de l\u2019empire, cracher dans la soupe de Valladolid, à plein bras la possibilité de rêver pour nous-mêmes.Penser à des futurs, ce serait, pour Léa Murat-Ingles, chercheure en littérature, dans « Aller vers le futur lorsque la mémoire demande de rester.Octavia Butler et l\u2019histofuturisme : vers une actualisation québéco- caribéenne », investir de possibles filiations entre la grande écrivaine Octavia Butler et Mélodie Joseph, première écrivaine à publier un récit afrofuturiste au Québec, faisant ainsi apparaître une histoire rhizomatique de la littérature Noire.Caroline Foray, chercheure en sociologie, propose, elle aussi, une analyse afrofuturiste dans « Afrofuturisme et féminisme : culture pop, culture de résistance », mais cette fois, en étudiant dans l\u2019œuvre musicale de Janelle Monáe les possibles et les promesses qu\u2019elle renferme, notamment en mettant de l\u2019avant une forme de joie spécifiquement racisée.L\u2019avocate Tamara Termitus, dans « Les fantômes des esclaves nous murmurent à l\u2019oreille : pas de futur sans reconnaissance du passé » demande également une meilleure reconnaissance de l\u2019activisme Noir dans le travail pictural du peintre haitiano- américain Jean-Michel Basquiat.C\u2019est à partir de notre position d\u2019intellectuelles noires, d\u2019autrices noires provenant de la diaspora haïtienne et évoluant sur l\u2019île de la Tortue que nous voulons d\u2019abord ouvrir ce dossier, qui lui-même présente des influences noires globales; nos parcours à l\u2019une et à l\u2019autres, s\u2019ils apparaissent de prime abord similaires, sont traversés par des enjeux de colorisme, de classe sociale et de différents.De même, les perspectives des auteur·ices du dossier sont résolument à entendre sous la forme du pluriel.L\u2019écrivaine, traductrice et professeure de création littéraire Stéphane Martelly offre, avec son texte « Usages et méconnaissances de la pensée caribéenne.Envisager l\u2019avenir au-delà des périls de lectures et des identifications meurtrières », une analyse littéraire et politique des détournements violents de certains de plus grands penseurs Noirs par une frange de l\u2019intelligentsia occidentale afin de valider un racisme ordinaire.Pour trouver des voies de sorties à un réel étouffant, le texte de Kay Thellot, ethnothérapeute, propose une nouvelle approche empreinte de Vaudou Ayisien pour les soins psychologiques aux communautés haïtiennes dans « Mawonay, Nan Ginen, elatriye : la création d\u2019espaces alternatifs de continuation et de réinvention identitaire ».La militante et chercheure Lourdenie Jean s\u2019intéresse, elle, dans le numéro, aux façons dont la pratique du marronnage permet de conceptualiser des lendemains pour les communautés noires, permettant de contrecarrer les desseins d\u2019annihilation du colonialisme.Alors que les départements d\u2019université, au Québec, s\u2019opposent à la création de mineures ou de programmes complets dédiés aux études noires, domaine d\u2019études qui se développe au Canada anglais et qui existe depuis des décennies aux États-Unis, c\u2019est aussi tout un plan de la pensée qui reste en stagnance, et des générations d\u2019étudiant·es qui se voient privé·es d\u2019un accès privilégié à certains textes fondateurs des études noires, qui ne se font traduire qu\u2019au compte- gouttes en français.Surtout, nous voulons militer pour une tradition de la pensée noire non seulement canadienne, mais francophone, car ce champ et les solidarités qu\u2019il peut développer avec d\u2019autres pensées noires diasporiques nous paraissent encore à développer, à réfléchir, à ensemencer, pour des futurs encore à rêver. 16 SECTION I Futurités noires Notices biographiques Autrice, éditrice, chroniqueuse et traductrice, Chloé Savoie-Bernard a, entre autres, publié Des femmes savantes (Triptyque, 2016) et Sainte Chloé de l\u2019amour (Hexagone, 2021).Elle occupe un poste de professeure de littérature à l\u2019Université Queen\u2019s.Kharoll-Ann Souffrant est candidate au doctorat en service social à l\u2019Université d\u2019Ottawa et boursière pré-doctorale en études noires à l\u2019Université Queen\u2019s.Elle est chroniqueuse indépendante et autrice de l\u2019essai, Le privilège de dénoncer \u2013 Justice pour toutes les victimes de violences sexuelles, portant sur ses intérêts de recherche.Références Ajari, N., (2022).Noirceur : race, genre, classe et pessimisme dans la pensée africaine-américaine au XXIe siècle.Paris : Éditions de la divergence.Austin, D., (2015).Nègres noirs, nègres blancs.Race, sexe et politique dans les années 1960 à Montréal, traduction de Colette Saint-Hilaire et de Valérie Dassas.Montréal : Lux.Gouvernement du Canada, (2023).Les langues autochtones au Canada.Statistique Canada [en ligne].[Consulté le 18 octobre 2023].Disponible sur : h t t p s : / / w w w 1 2 .s t a t c a n .g c .c a / c e n s u s - recensement/2021/as-sa/98-200-X/2021012/98-200- x2021012-fra.cfm Mugabo, D., (2016).Geographies and Futurities of Being: Radical Black Activism in a Context of Anti- Black Islamophobia in 1990s.Mémoire de maîtrise.Concordia University.[Consulté le 18 octobre 2023].Disponible sur : https://spectrum.library.concordia.ca/id/eprint/981936/ Néméh-Nombré, P., (2019).« Sauvage », « esclave » et « Nègres blancs d\u2019Amérique » : hypothèses sur le complexe onto-politique québécois.Histoire engagée [en ligne].[Consulté le 18 octobre 2023].Disponible sur : https://histoireengagee.ca/sauvage- esclave-et-negres-blancs-damerique-hypotheses- sur-le-complexe-onto-politique-quebecois/ POSSIBLES AUTOMNE 2023 17 Afrofuturisme et féminisme : culture pop, culture de résistance Par Caroline Keisha Foray 1.« Afro » est un terme politique qui désigne une personne ou un groupe de personnes noires.Le préfixe désigne culturellement les Noir·es en contexte minoritaire (Mwasi-Collectif, s.d.).Dans un contexte où l\u2019Afrofuturisme est encore minoritaire dans le monde artistique, la majuscule insiste sur l\u2019essence du sens politique du terme.2.En référence à l\u2019entrevue de Mark Derry, Samuel R.Delany, Greg Tate et Tricia Rose dans l\u2019essai intitulé Black to the future en 1994.Plusieurs ont entendu le terme « Afrofuturisme1 » pour la première fois en 2018 à la sortie du film Black Panther, une production cinématographique états-unienne sublimant les imaginaires de l\u2019Afrique et défiant, par le fait même, les stéréotypes sur ce continent, sur les Noir·es \u2014 particulièrement sur les femmes noires \u2014 et sur le rapport de l\u2019Afrique et de sa diaspora aux sciences et aux technologies.Si cet article s\u2019ouvre avec ce film à succès, c\u2019est que, bien que certains aspects puissent en être critiqués, Black Panther aura su exposer, massivement, la futurité comme un moyen de décoloniser les arts et les écrans, ou pour reprendre les mots de Vergès (2018) d\u2019« ouvrir le regard et [\u2026] prêter l\u2019oreille à la transversalité des récits » (Cukierman, Dambury et Vergès 2018, 120).En effet, depuis trop longtemps maintenant, l\u2019univers artistique relègue dans l\u2019oubli et renie les corps noirs, lorsqu\u2019il ne les tourne pas en ridicule, qu\u2019il ne les érotise pas ou qu\u2019il n\u2019en fait pas l\u2019objet de stéréotypes dégradants, voire déshumanisants (Hall 1997 ; Hill Collins 1991 ; hooks 1992).Cet article propose ainsi une exploration de l\u2019Afrofuturisme et de ses possibles en termes de pouvoir d\u2019influence et de transformation pour les communautés noires.Il ne s\u2019agit pas d\u2019une histoire de l\u2019Afrofuturisme, mais plutôt de réflexions, d\u2019un dialogue plus large qui entoure la question de qui aura le droit d\u2019exister dans le futur et à quelles conditions.Plus spécifiquement, cet article porte le regard sur les productions artistiques, notamment musicales, qui abordent l\u2019avenir au-delà de la survie comme une étape vers une guérison individuelle et collective, dans un espace-temps où des discours nuisibles sur la race, le genre, les sexualités et la classe sont utilisés comme marqueurs d\u2019inaptitude.En ce sens, cet article s\u2019intéresse aux créations artistiques, à leurs contenus, pour les fonctions constitutives identitaires qu\u2019elles produisent autant qu\u2019elles mettent en scène (Djavadzadeh 2015, 2016).Les créations artistiques racontent, en effet, ce que nous sommes et ce que nous pouvons être et sont un conduit important pour les idéaux-logies.Les théories féministes (Crenshaw 2005 ; Hill Collins 2011 ; hooks 1992) et critiques (Quan 2019 ; Robinson 1983), permettent de situer et de contextualiser les discours sociaux sur la race et le genre et d\u2019analyser la manière dont les créations artistiques agissent comme une esthétique culturelle de la résistance.Pour illustrer ces propos, le projet musical Metropolis de Janelle Monáe sera étudié.Black to the Future2 où le pouvoir de l\u2019imagination radicale Alors que l\u2019expérience noire est encore trop souvent définie par la mort, par le manque, par la violence, par quelque chose de menaçant 18 SECTION I Futurités noires qu\u2019il faut combattre (Maynard 2018 ; Quan 2019 ; Robinson 1983 ; Walcott 2014), l\u2019imagination offre la possibilité d\u2019envisager des futurs, de se réapproprier des récits, de créer des histoires alternatives et d\u2019autres réalités.Cette imagination se veut radicale lorsqu\u2019elle déconstruit les idéologies et les structures qui limitent les vies noires.Lorsqu\u2019elle déboulonne la suprématie blanche.Lorsqu\u2019elle devient un espace de protection et de ressourcement contre le racisme et la violence (Gunn 2019 ; Haliburton 2019).En effet, comme le disait l\u2019autrice et activiste Audre Lorde, l\u2019imagination n\u2019est pas un luxe pour les Noir·es, mais une obligation : « la poésie est une nécessité vitale de notre existence.Elle forme la qualité de la lumière dans laquelle nous inscrivons nos espoirs et nos rêves de survie et de changement, d\u2019abord sous forme de langage, puis d\u2019idées, et enfin d\u2019actions plus tangibles3.» (2007, 36).C\u2019est dans cet esprit d\u2019imagination radicale que s\u2019inscrit l\u2019Afrofuturisme, terme inventé en 1994 par l\u2019écrivain et critique artistique Mark Dery4.Ce dernier les décrit comme une « fiction spéculative qui traite des thèmes et aborde des préoccupations importantes pour les Afro- Américains dans le contexte de technoculture du 20e siècle, et plus particulièrement, ce que signifie pour les communautés Afro-Américaines de s\u2019approprier les images et la technologie pour valoriser l\u2019avenir » (Dery 1994, 136).Yaszeck (2006), ajoute que « l\u2019Afrofuturisme n\u2019est pas seulement un sous-genre de la science-fiction.Il s\u2019agit plutôt d\u2019un mode esthétique plus large qui englobe un large éventail d\u2019artistes travaillant dans différents genres et médias, unis par leur intérêt commun à promouvoir des futurités noires 3.Toutes les citations extraites d\u2019un livre ou d\u2019un article en anglais ont été traduites par l\u2019autrice.4.Néanmoins, comme en fait état l\u2019ouvrage dirigé par Dike Okoro, Futurism and African Imagination (2021), que ce soit à travers la littérature ou d\u2019autres formes d\u2019arts, la futurité a toujours été au cœur des œuvres en Afrique, pour aborder des enjeux tels que le racisme, le colonialisme ou encore le sexisme.inspirées d\u2019expériences afrodiasporiques.» (3).Autrement dit, les Afrofuturismes permettraient aux artistes noir·es de raconter des histoires sur le passé, entremêlées à un présent complexe, afin d\u2019envisager un avenir différent.Ils permettraient d\u2019interroger les identités et les futurités possibles.De créer un discours politique sur comment faire société.Libres de toutes oppressions.Futurités noires, Afrofuturisme et reprise de pouvoir : une esthétique artistique féministe Couramment associé au genre littéraire et plus particulièrement à la science-fiction, l\u2019Afrofuturisme s\u2019illustre dans d\u2019autres domaines artistiques comme la musique, mais il est également théorisé dans les milieux académiques, aux États-Unis principalement (Eshun 2003 ; Womack 2013).Comme le décrit Womack (2013), autrice de Afrofuturism: The World of Black Sci-Fi and Fantasy Culture, l\u2019Afrofuturisme se situe à l\u2019intersection de l\u2019imagination, de la technologie, de la futurité et de la libération.En ce sens, l\u2019Afrofuturisme peut être une arme de déconstruction massive, un espace démocratique où les Noir·es, les femmes noires, particulièrement les femmes noires queer, peuvent s\u2019exprimer et s\u2019attaquer aux problèmes en lien avec les représentations et les préjugés de genre, de race, ou de sexualité dont elles font l\u2019objet.L\u2019Afrofuturisme est ainsi un terrain fertile pour les féminismes, puisqu\u2019il permet aux personnes marginalisées de devenir acteur·ice et créateur·ice de leur propre histoire.Pour les femmes noires, l\u2019enjeu est plus important encore, car il ne s\u2019agit pas seulement de raconter leurs histoires, mais de POSSIBLES AUTOMNE 2023 19 faire en sorte que l\u2019espace artistique soit adapté et reflète l\u2019expérience des femmes noires (Gunn 2019).Que cet espace artistique devienne figuratif, qu\u2019au-delà des décors, des images et des récits, il se transforme en cadre d\u2019action permettant de réfléchir aux enjeux systémiques plus larges.Plusieurs auteur·ices ont démontré que les femmes noires ont été le centre de représentations dégradantes et déshumanisantes (hooks 1992 ; Hill Collins 2011).bell hooks (1992) y consacre d\u2019ailleurs tout un ouvrage dans Black Looks: Race and Representation.Dans un chapitre au titre explicite, Selling Hot Pussy: Representations of Black Female Sexuality in the Cultural Marketplace, l\u2019autrice traite plus spécifiquement des stéréotypes sexualisants vis-à-vis des femmes noires et de la perpétuation du racisme en déclarant : « dans les débats actuels sur la race et la différence, la culture pop est le lieu contemporain qui déclare publiquement et perpétue l\u2019idée qu\u2019il y a un plaisir à reconnaître et à apprécier la différence raciale » (hooks 1992, 21).Ces points de vue repris par Hill Collins (1989) sont considérés comme afrocentriques, en ce sens que, bien que diverses, les expériences des Noir·es sont toutes imprégnées d\u2019un système de valeurs communes liées à l\u2019exploitation du corps noir (Hill Collins 1989 dans Dorlin 2008).Elle développe notamment une épistémologie afrocentrique qui stipule que les oppressions vécues par les Noir·es sont fédérées par une idéologie racialiste.De fait, une orientation identitaire sur un mode « et/ou bien » renverrait à une possibilité d\u2019appartenir à plusieurs groupes, ce qui n\u2019est pas sans rappeler le concept d\u2019intersectionnalité développé par Crenshaw (2005), et la possibilité pour les/des femmes noires d\u2019avoir une « conscience multiple » (Hill Collins 1989 dans Dorlin 2008, 151).Cette perspective afrocentrique, notamment le postulat de la conscience et de l\u2019identité multiple, sera reprise et développée par Harris (1996) comme un lieu de convergence entre le féminisme noir et les théories queer (Harris 1996 dans Dorlin 2008).Selon Harris, être queer, noire et fem, c\u2019est le résultat de conceptions essentialistes du genre qui fonctionnent de manière binaire en accord avec les politiques raciales et sexuelles excluant les femmes noires des normes de féminité et les assignent à des positions fixes et hétérosexistes.Elle clame ainsi que « la race c\u2019est Queer » (Harris 1996 dans Dorlin 2008, 33).Ce rapport de domination vis-à-vis des corps des femmes noires dans la culture pop place les l\u2019Afrofuturismes comme un projet incontestablement féministe (Gunn 2019).Les théories féministes noires nous offrent en effet un terrain d\u2019analyse privilégié puisque leur essence même est l\u2019étude des rapports sociaux, ou pour reprendre Dorlin, parce qu\u2019elles permettent une « analytique de la domination » (2008, 9), notamment les rapports sociaux en interrelation avec le genre, la race, la classe, la capacité, l\u2019âge ou encore l\u2019orientation sexuelle.L\u2019Afrofuturisme devient alors un lieu propice pour défier ces rapports de domination et interroger les identités (Yaszek 2006).En effet, il apparait être le terreau idéal pour une telle analyse, puisque, d\u2019une part, les personnes les plus marginalisées en sont les personnages principaux \u2014 retrouvant une humanité, regagnant une agentivité et un pouvoir d\u2019agir \u2014, et, d\u2019autre part, il offre de nouveaux canaux pour discuter des enjeux liés aux futurités noires.Dans ces perspectives afrocentriques, féministes et queer, la culture pop, particulièrement la musique, a vu émerger, depuis les années 2000, une esthétique novatrice et contestataire s\u2019ancrant dans l\u2019Afrofuturisme.Cette esthétique interroge les paradigmes de genre, de sexualités et de race \u2014 entre autres \u2014 ainsi que les clichés à l\u2019œuvre dans la bataille 20 SECTION I Futurités noires des représentations en société et au sein même des arts et de la culture.Pour Womack, l\u2019idée de l\u2019Afrofuturisme comme « espace féministe » prend tout son sens puisque l\u2019une des principales caractéristiques de l\u2019Afrofuturisme est de présenter le point de vue d\u2019un groupe opprimé et de lui offrir un lieu d\u2019expression et de reconnaissance (Womack 2013).L\u2019Afrofuturisme cherche en effet a?contester l\u2019infériorité présumée de la diaspora africaine \u2014 des Afrodescendant·es \u2014, notamment la perception d\u2019une infériorité au niveau des ressources ou de la technologie.Ainsi, l\u2019Afrofuturisme est basé sur la volonté de création d\u2019un lieu d\u2019expression pour les différents points de vue de la diaspora dans toutes leurs complexités.La musique comme lieu de futurité Les productions musicales créées par des artistes noir·es relèvent souvent d\u2019un espace d\u2019expression influencé par les notions de visibilité et d\u2019agentivité et qui, dans ce sens, peuvent se lire au travers du concept de futurité.Dans Untimely Bodies : Futurity, Resistance, and Non- Normative Embodiment, Joshua St.Pierre et Kristin Rodier (2016) afÏrment que « la réflexion sur la temporalité offre de nouveaux moyens de comprendre comment les corps résistent à la normativité » (6).Dit autrement, penser le futur dans le présent est une manière d\u2019y inscrire les Noir·es et de défier tout système qui voudrait le contraire.La musique, le jazz en particulier, s\u2019est révélée être l\u2019un des premiers espaces d\u2019expression en lien avec la futurité et l\u2019Afrofuturisme.En effet, Sun Ra (1914-1993), auteur-compositeur et musicien jazz, est considéré comme le pionnier des Afrofuturistes en musique (Eshun 2003).Il est notamment reconnu pour avoir transgressé les codes du jazz classique alors qu\u2019 il « visait à dénoncer la discrimination raciale en soulignant le potentiel des Noirs marginalisés » (Elia 2014, 87).Depuis les années 1990, l\u2019Afrofuturisme s\u2019est diversifié dans différents genres musicaux, dont le hip-hop, l\u2019électro ou encore la néo-soul.Qui plus est, les femmes noires, et plus particulièrement les communautés queer, se sont inscrites dans la musique afrofuturiste.Comme le décrit José Esteban Muñoz (2019) dans Cruising Utopia: The Then and There of Queer Futurity, plusieurs musicien·nes queer noir·es y ont trouvé un espace artistique sans précédent pour expérimenter et créer des œuvres afin de tracer leur propre avenir.De Meshell Ndegeocello à Big Freedia, aujourd\u2019hui l\u2019une des figures de proue de cette tendance musicale contemporaine de l\u2019Afrofuturisme n\u2019est autre que l\u2019artiste Janelle Monáe.Janelle Monáe est un·e auteur·ice, compositeur·ice et interprète noire, queer et pansexuelle dont l\u2019œuvre musicale Metropolis a marqué les esprits à sa sortie en 2007.En effet, Metropolis est une saga musicale constituée de plusieurs albums (The Auditions 2003 ; The ArchAndroid 2010 ; Electric Lady 2013 ; et l\u2019EP The Chase 2007) et de clips vidéos.Dans Metropolis, Janelle Monáe se met en scène dans ses chansons à travers son alter ego Cindi Mayweather.Metropolis est une ville futuriste fictive où cohabitent humain·es et androïdes, les premier·es ayant l\u2019ascendant sur les second·es.En tombant amoureuse d\u2019un humain, Cindi devient alors une cible pour l\u2019humanité et doit prendre la fuite.À son retour a ?Metropolis, c\u2019est dans le rôle de l\u2019ArchAndroi?de, une figure mythique et féministe, que Cindi soulève les androïdes contre les hommes et conduit une révolte.Cette œuvre reprend de nombreux thèmes abordés dans l\u2019Afrofuturisme tels que la réimagination d\u2019un futur du point de vue des Noir·es, plus POSSIBLES AUTOMNE 2023 21 spécifiquement des femmes noires puisqu\u2019elles y sont les personnages principaux.De plus, dans les métaphores présentées dans Metropolis, les personnages font face a?des formes d\u2019oppression similaires à celles rencontrées (historiquement et actuellement) par les communautés noires.En ce sens, Metropolis est une réinterprétation des structures de pouvoir actuelles et des oppressions vécues par les Noir·es et rejoindrait les propos de Womack (2013) en imaginant une dystopie futuriste tout en retranscrivant les récits historiques de la dominance, de l\u2019oppression, mais aussi de la lutte et de la révolution du point de vue des communautés noires.Cette révolution des esprits, pour Monáe, consiste, entre autres, à trouver des moyens et des raisons de se réjouir même face à l\u2019oppression, car sans ces éléments, la liberté est déjà perdue.En ce sens, iel revendique la joie (Black Joy) comme un droit et une action pour contrer les imaginaires sociétaux sur et à propos des Noir·es (Steele et Lu 2018).Janelle Monáe n\u2019est, certes, pas représentative de l\u2019ensemble des points de vue et des engagements féministes noirs, ni des femmes noires.Cependant, à travers son œuvre, elle conteste les représentations dominantes et propose une critique sociale tout en ouvrant un discours politique sur les relations sociales et les identités sexuelles, de genre et raciales.Subversion, réappropriation et resignification Comme cela vient d\u2019être présenté à travers l\u2019exemple de la saga Metropolis de Janelle Monáe, l\u2019Afrofuturisme offre la possibilité de créer un contre-discours et une contre-mémoire, puisqu\u2019on y écrit des récits du point de vue des personnes concerné·es.Suivant la pensée d\u2019Eshun (2003), l\u2019Afrofuturisme permettrait de reprendre le contrôle sur le futur tout comme sur les mémoires passées en mettant leur histoire au premier plan (Eshun 2003).En effet, selon Eshun (2003), les représentations (ou leurs absences) des Noir·es seraient à la fois nuisibles et une manière de perpétuer l\u2019hégémonie raciale blanche puisque « les puissants tirent leur pouvoir du futur et condamnent les démunis à vivre dans le passé » (Eshun 2003, 289).Les productions Afrofuturistes, et le contrôle artistique de ces œuvres permettraient ainsi d\u2019imaginer des réalités sociales alternatives, en opposition avec celles restreintes par des prédictions toujours négatives.En somme, l\u2019Afrofuturisme permettrait une réappropriation de l\u2019histoire, des mots et des images.Il serait le lieu et le levier propices à l\u2019empowerment et l\u2019agentivité des femmes noires.Ainsi, protester et résister par les arts constituerait un capital de subversion massif.Dans les domaines des arts et de la culture pop, la réappropriation progressive de l\u2019image passe notamment par un processus de déconstruction et une redéfinition esthétique et idéologique des canons imposés par l\u2019industrie.Ce mécanisme de réappropriation dans l\u2019Afrofuturisme passe ainsi par l\u2019introduction et la diffusion de personnages super-héroi?ques noirs et afrodescendants reflétant des prises de position politiques et sociales en faveur d\u2019une décolonisation de l\u2019imaginaire et de l\u2019inconscient collectif.À cet égard, l\u2019œuvre de Monáe en est un bel exemple, puisqu\u2019elle transcende et transgresse les frontières raciales et genrées grâce notamment à son concept d\u2019androïde.Ytasha Womack (2014) dit d\u2019ailleurs à ce sujet : « [J]e pense que c\u2019est la raison pour laquelle beaucoup de gens apprécient Janelle Monáe, parce qu\u2019elle parle de cet androïde, de cet \u2018autre\u2019.On comprend le symbolisme [\u2026] Beaucoup de gens peuvent s\u2019associer à ce concept d\u2019altérité pour toutes sortes de raisons, dont beaucoup ne sont pas raciales, et il y a donc un 22 SECTION I Futurités noires lien » (Womack 2014 dans The Guardian 2014).Ce concept androïdique n\u2019est pas nouveau dans les féminismes.Il a été développé dans les années 1980 par Donna Haraway dans son célèbre ouvrage A Cyborg Manifesto: Science, Technology, and Socialist-Feminism in the Late Twentieth Century.En effet, dans la théorie féministe développée par Haraway (1991), à savoir le féminisme cyborg, sont mises en lumière l\u2019utilisation problématique et la justification de traditions occidentales telles que, entre autres, le patriarcat, le colonialisme, l\u2019essentialisme et le naturalisme qui reposent sur des « dualismes antagonistes » normalisés par le discours occidental.La théorie cyborg d\u2019Haraway rejette ainsi toutes ces notions essentialistes et essentialisantes et propose de les remplacer par un monde évolutif, dynamique et modulable.En effet, pour Haraway (1991), la théorie cyborg est la réflexion des « identités fracturées » (16) puisque, en tant que fiction cartographique de notre réalité sociale et corporelle, elle permet la construction et la déconstruction des frontières.Cette théorie met en effet de l\u2019avant « [\u2026] une histoire de frontières transgressées, de fusions redoutables et de possibilités dangereuses que les progressistes pourraient explorer en considérant qu\u2019elles font partie de l\u2019indispensable travail politique » (14).La métaphore du cyborg est ainsi forte et puissante, puisqu\u2019elle exhorte les féministes à aller au-delà des limites du genre traditionnel, du féminisme et du politique puisqu\u2019elle « [\u2026] est un organisme, un hybride de machine et d\u2019organisme, une créature de la réalité sociale et une créature de fiction.La réalité sociale, c\u2019est le vécu des relations sociales, notre construction politique la plus importante, une fiction qui change le monde » (9).Dans cette perspective, le cyborg est une créature qui vit dans un monde post-genre et post-oppression, et est une ressource imaginative sans pareille qui laisse entrevoir des possibilités de transformation historiques, matérielles et sociales.« L\u2019exploitation de l\u2019image du cyborg permet d\u2019aborder la question, idéologiquement chargée, de ce qui est pris en compte au titre d\u2019activité quotidienne, d\u2019expérience » (58).Pour Haraway, la théorie cyborg n\u2019en est pas une totale, mais elle invite plutôt à la construction, à la déconstruction, à la reconstruction et au dynamisme de l\u2019action.En ce sens, cette théorie « [\u2026] simule le politique, et ouvre ainsi un champ d\u2019action bien plus puissant » (29) sur un combat politique « [\u2026] pour la langue, contre la communication parfaite, contre le dogme du phallocentrisme, la traduction parfaite de toute signification à l\u2019aide d\u2019un code unique » (51).En incarnant ce cyborg, cette créature hybride qui défait les identités figées et déboulonne les frontières et l\u2019opposition binaires, Janelle Monáe soulève des questions sur l\u2019identité et l\u2019altérité.Sur le pouvoir et sur le contrôle.Sur ce que nous sommes.Janelle Monáe s\u2019approprie la figure du cyborg et la revendique en tant que femme noire queer et, à travers celui-ci, crée une musique hybride où se mélange hip-hop, funk, électro, rock, jazz et classique, pour raconter des histoires d\u2019émancipation, d\u2019expression de soi, d\u2019amour et de liberté des femmes noires face à un racisme et à un sexisme \u2014 et autres « ismes » \u2014 profondément enracinés.Elle ne le fait non pas en résistant aux transformations postmodernes, mais en embrassant pleinement et en sondant les profondeurs du devenir-cyborg.Conclusion L\u2019Afrofuturisme s\u2019est bâti contre des représentations stéréotypées, une absence de représentativité et des prédictions négatives des futurités des Noir·es.Il est le résultat d\u2019un travail de déconstruction et de reconstruction par le biais d\u2019une esthétique artistique subversive et POSSIBLES AUTOMNE 2023 23 transgressive.Il est aussi le site d\u2019émergence de nouvelles représentations par le biais d\u2019un imaginaire radical et d\u2019une projection futuriste, et un moyen de démontrer des revendications et des protestations politiques, en plaçant les Noir·es, spécialement les femmes, au cœur des productions.En cela, l\u2019Afrofuturisme permet une réflexion sur les questions de race, de genre et autres inégalités contemporaines.Cet article a souhaité mettre en lumière les problématiques liées aux représentations empreintes de colonialisme, de racisme et de sexisme, entre autres, mais aussi visualiser les possibles qu\u2019offrent l\u2019Afrofuturisme, notamment dans une perspective que nous voulons ici décoloniale et qui peut se lire sous trois aspects prédominants.Le premier, la réappropriation de la narration en restituant la parole aux personnes concernées.Le second, en plaçant l\u2019esthétique comme une afÏrmation politique se traduisant par le choix de mettre au premier plan des femmes noires en leur redonnant dignité et puissance dans les récits.Enfin, la réappropriation des moyens de production qui, outre le contrôle éditorial, permettent d\u2019entamer des conversations et de faire exister politiquement des sujets minoritaires dans l\u2019espace public.L\u2019Afrofuturisme s\u2019avère être un espace pour penser les futurités noires.Cependant, il faut se questionner sur son avenir à l\u2019ère de l\u2019appropriation culturelle et identitaire, notamment ce que bell hooks (1992) qualifie d\u2019une fascination pour la « blackness », qu\u2019elle définit comme une « envie » étant d\u2019une part « toujours prête à détruire, à effacer, à s\u2019approprier et à consommer l\u2019objet désiré » (hooks 1992, p.157) et, d\u2019autre part, une possibilité de « se moquer et d\u2019affaiblir » (p.161).Notice biographique Caroline Keisha Foray est doctorante en travail social à l\u2019Université de Montréal.En s\u2019inspirant de la culture pop et les mouvements sociaux et artistiques contemporains, ses recherches actuelles portent sur l\u2019artivisme dans les communautés noires canadiennes.Références Bakare, L., (2014).Afrofuturism takes flight: from Sun Ra to Janelle Monáe.The Guardian [En ligne].24 juillet.[Consulté le 15 juillet 2023].Disponible sur : https://bit.ly/388qcSg.Blanchard, P., Bancel, N., Boëtsch, G., Thomas, D., et Taraud, C., (2018).Sexe, race & colonies.La domination des corps du XVe siècle à nous jours.Paris : Éditions La Découverte.Crenshaw, K., (2005).Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l\u2019identité et violences contre les femmes [Traduit par Oristelle Bonis].Cahiers du genre.39, 51-82.Cukierman, L., Dambury, G., et Vergès, F., (2018).Décolonisons les arts !.Paris : 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POSSIBLES AUTOMNE 2023 25 Aller vers le futur lorsque la mémoire demande de rester.Octavia Butler et l\u2019histofuturisme : vers une actualisation québéco-caribéenne Par Léa Murat-Ingles Bien que le succès fulgurant de Black Panther ait créé un nouvel engouement pour l\u2019afrofuturisme dans les dernières années, ce courant est fort populaire chez les Étatsunien·nes depuis le milieu du 20e siècle grâce à des musicien·nes de renom tels que Sun Ra, et, plus tard Missy Elliot, Janelle Monáe et will.i.am.En littérature, ce genre est apprécié depuis presque aussi longtemps, en raison de plumes primées comme celles d\u2019Octavia Butler, Nalo Hopkinson et N.K.Jemisin.Cette branche de la science- fiction, même si elle doit son nom au critique blanc Mark Dery (Delany 2020, p.173), se différencie aisément de la science-fiction, notamment par ses thèmes.Celui de la mémoire, en effet, y est central, ajoutant à la fiction et à la spéculation une richesse qui émane tant de ses registres culturels que de la profondeur des blessures intergénérationnelles qui y sont présentées.Les auteur·ices afrofuturistes tel·les qu\u2019Octavia Butler ont ainsi façonné de nouvelles façons d\u2019interagir avec cette mémoire dans leurs actes de création.L\u2019écrivaine étatsunienne, née à Pasadena en Californie en 1947, est d\u2019ailleurs à l\u2019origine d\u2019une méthode de recherche-création unique en son genre, qu\u2019elle avait intitulée l\u2019histofuturisme.Cette dernière s\u2019inspirait de documents d\u2019archives et de coupures de journaux pour fabuler des futurs à l\u2019origine des univers dystopiques ou extraterrestres de ses récits afrofuturistes (Streeby 2018, p.719-732).Son roman, la Parabole des talents, publié en 1998, ainsi que l\u2019ensemble de son œuvre, sont considérés comme fondamentaux dans l\u2019histoire de l\u2019afrofuturisme.Depuis Butler, l\u2019utilisation d\u2019archives est chose courante au sein de la création afrofuturiste.Même si la démarche histofuturiste est propre à Butler, la volonté de s\u2019inspirer de l\u2019histoire, des archives et de l\u2019actualité afin de spéculer, la continuité d\u2019enjeux spécifiques aux communautés afrodescendantes est en effet si répandue en afrofuturisme qu\u2019elle a été étudiée par plusieurs intellectuel·les et chercheur·ses à l\u2019international, comme la professeure Marlene D.Allen.Les auteur·ices afrofuturistes, selon elle, interrogent des narrations « maîtres » de l\u2019histoire afin de questionner le consensus scientifique et ses théories sur le genre et la race (Allen 2009, p.1354).Pour résister à cet effacement, plusieurs chercheur·ses des États- Unis et du Canada ont navigué avec délicatesse dans les archives institutionnelles pour retrouver les traces de la présence afrodescendante, non sans faire face à une violence inouïe.Avec l\u2019intérêt grandissant pour la science-fiction tant au cinéma qu\u2019en littérature, l\u2019arrivée d\u2019un afrofuturisme proprement québécois qui interagirait de cette façon avec l\u2019histoire afrodescendante se fait attendre, mais semble se dessiner tranquillement à l\u2019horizon.Des traces invisibles Les spéculations fictives à travers les branches de la science-fiction que sont l\u2019afrofuturime et l\u2019histofuturisme aident à concevoir l\u2019avenir des communautés afrodescendantes dans 26 SECTION I Futurités noires un monde à la dérive, ce qui permet ainsi non seulement de prédire comment des formes de domination coloniales pourraient être détruites ou préservées par les avancées de la science et de ces technologies, mais aussi de mettre en valeur la trajectoire historique de leurs conséquences pour plusieurs générations de populations marginalisées en contexte de minorisation occidentale.Réinvestir des archives afrodescendantes dans un récit de fiction afrofuturiste offre ainsi la possibilité de trouver de nouveaux sens à une mémoire familiale et communautaire, et de mettre en valeur ses silences sociohistoriques tels que définis par Michel-Rolph Trouillot dans son essai Silencing the Past publié en 1995.Sa pensée s\u2019arrime avec celle de plusieurs intellectuels et experts haïtiano- québécois, tels que l\u2019historien Frantz Voltaire dans Une brève histoire des afrodescendants du Canada : tous deux dénoncent l\u2019écartement et le rejet de l\u2019histoire afrodescendante et haïtienne au Québec et au Canada des discours dominants, mais aussi des archives institutionnelles occidentales (Walcott 1997, p.205-206; Trouillot 1995).La pérennité des archives afrodescendantes reste ainsi un enjeu de taille, ce qu\u2019a d\u2019ailleurs démontré Désirée Rochat lors de son étude des archives de la Maison d\u2019Haïti et de son rôle dans la communauté haïtienne québécoise dans sa thèse Archiving Black Diasporic Activism: How the Shared Praxis of Haitian Activists at La Maison d\u2019Hai?ti Built a Community (Rochat 2021).En création littéraire, tant à l\u2019intérieur qu\u2019à l\u2019extérieur du milieu universitaire, l\u2019intégration d\u2019archives dans la fiction spéculative peut également agir comme moteur d\u2019un dialogue continu entre création et recherche, mais aussi, de façon transcendante, comme une cartographie hypothétique qui spécule sur un avenir ayant la capacité de conduire ces archives vers leur destin d\u2019œuvres menant à la libération.« L\u2019archive foisonne de personnages, plus que n\u2019importe quel texte ou n\u2019importe quel roman.Ce peuplement inhabituel d\u2019hommes et de femmes, dont le nom dévoilé ne réduit aucunement l\u2019anonymat, renforce pour le lecteur une impression d\u2019isolement.» (Farge 1989, p.21) Or, interroger les archives afrodescendantes des pays occidentaux crée bien plus qu\u2019un sentiment d\u2019isolement chez celles et ceux qui la sollicitent, comme le dénotent Saidiya Hartman et Grace Sanders Johnson dans leurs travaux respectifs, en raison de la déshumanisation délibérée des personnes noires à travers l\u2019histoire.Dans Venus in Two Acts (Vénus en deux actes), Hartman est confrontée à l\u2019anonymat d\u2019une jeune femme esclavagisée, morte lors du périple en bateau la conduisant vers son destin funeste au Nouveau Monde (Hartman 2018, p.1).La chercheuse étatsunienne détaille l\u2019intensité émotive de l\u2019archive et l\u2019emprise éprouvante qu\u2019elle peut exercer psychologiquement.Ce qui a été le plus difÏcile lors de ce processus, pour Hartman, était de trouver un langage permettant de raviver un discours impossible, celui d\u2019une personne qui, en plus d\u2019avoir péri violemment aux mains du colonialisme, a subi un déni tout aussi violent de son humanité dans le discours historique de l\u2019esclavage que nous connaissons aujourd\u2019hui (Hartman 2018, p.11).Hartman indique que la commodité de l\u2019existence de Venus qui émane des archives appelle à ne pas répéter ces violences lorsque l\u2019on plonge dans de telles archives, et réclament une délicatesse, une discrétion particulière de la part des chercheur·ses (Hartman 2018, p.4).L\u2019anonymat de Venus n\u2019est pas une exception : en effet, les archives coloniales sont remplies de registres à glacer le sang, composés de longues listes d\u2019individus kidnappés puis esclavagisés dont on a volontairement tu le nom en les identifiant comme « homme noir », POSSIBLES AUTOMNE 2023 27 « femme noire », ou « idem ».La professeure étatsunienne Christina Sharpe, dans In the Wake, évoque le travail de la poète canadienne NourbeSe Philip dans un recueil intitulé Zong! en commémoration d\u2019un bateau esclavagiste du même nom, duquel plus d\u2019une centaine d\u2019hommes et de femmes ont été jeté·es par-dessus bord dans le but de toucher une indemnisation financière.Ce massacre, et la poursuite judiciaire intentée par la suite \u2014 non pas pour meurtre, mais bien afin d\u2019obtenir le dédommagement des assurances \u2014 avaient ainsi brutalement chosifié la vie de ces hommes et de ces femmes, les réduisant au statut de marchandise assurable (Sharpe 2016, p.34-59).Dans Archive as Offering, Sanders Johnson dénote au sein des archives étatsuniennes une marchandisation similaire de la vie des femmes haïtiennes lors de l\u2019occupation étatsunienne d\u2019Haïti au début du 20e siècle.En divulguant le cas du décès d\u2019Estrea Jean Gilles, frappée par un véhicule militaire, Sanders Johnson arrive à interroger les archives face à un processus judiciaire ayant enlevé toute agentivité et autonomie à cette jeune femme.L\u2019effacement de l\u2019humanité d\u2019Estrea dans ces archives est représentatif de nombreux décès de femmes haïtiennes, et plus largement d\u2019autres effacements dans l\u2019histoire du pays à cette époque (Sanders Johnson 2020, p.2-13).Le Canada n\u2019est malheureusement pas épargné d\u2019un tel effacement, où l\u2019histoire de la présence noire a été carrément rayée de la carte, par diverses stratégies allant jusqu\u2019à renommer des rues dont les noms ont déjà fait référence à l\u2019esclavage, comme la rue Negro Creek en Ontario, rebaptisée Moggie Road dans les années 90 en l\u2019honneur d\u2019un colonialiste blanc (Walcott 1995, p.64).Selon Frantz Voltaire, la présence noire du Canada remonte aux débuts de la colonie française, et la première archive qui en témoigne est celle de l\u2019acte de décès d\u2019un homme noir inconnu en Nouvelle-France : « La première référence à la présence noire au Canada est celle du décès d\u2019un Nègre à l\u2019hiver 1606 dans l\u2019établissement français de Port-Royal dans la péninsule acadienne » (Voltaire 2007, p.15).La mémoire afrodescendante institutionnelle en Occident, ainsi, commence et se termine une fois de plus avec la mort, comme l\u2019ont démontré Hartman, Philip et Sanders Johnson.Est-il possible de renverser cette morbidité ?De la combattre ?De réécrire l\u2019histoire si, comme le dit Arlette Farge dans Le goût de l\u2019archive, l\u2019« histoire [des archives] n\u2019existe qu\u2019au moment où on leur pose un certain type de questions et non au moment où on les recueille [\u2026] » (Farge 1989, p.19) ?Lorsque l\u2019on sait que certaines histoires, certaines archives ont été priorisées au profit de d\u2019autres, écartées du discours historique dominant et tombées dans l\u2019oubli (Trouillot 1995), solliciter ces dernières dans le cadre d\u2019un processus de création afrofuturiste devient d\u2019autant plus significatif.En effet, ce type de spéculation s\u2019impose non pas comme une façon de renverser ces morts anonymes ou de réécrire cette histoire dominante du passé, mais plutôt comme porteur de possibilités qui n\u2019avaient jusqu\u2019alors jamais été explorées.Doit-on faire revivre ou, au contraire, se concentrer sur l\u2019acte de vivre, qui est de plus en plus difÏcile ?Pourquoi ne pas faire les deux en même temps ?Un nouveau soufÒe afrofuturiste Dans notre Belle Province, un nouvel ouvrage permet d\u2019espérer l\u2019avènement d\u2019une littérature afrofuturiste proprement québécoise.Publié au printemps 2023, le roman La respiration du ciel, de l\u2019autrice martinico-québécoise Mélodie Joseph, est distinctement considéré comme le premier roman d\u2019afrofantasy publié au Québec, tout en étant chargé de thèmes typiques à l\u2019afrofuturisme. 28 SECTION I Futurités noires En effet, ces deux genres, relevant de l\u2019imaginaire \u2014 ou de l\u2019afroimaginaire, si on peut l\u2019appeler ainsi \u2014, se rencontrent sans cesse.Du côté de la science-fiction, par exemple, Dune, de l\u2019auteur étatsunien Frank Herbert, est universellement reconnu comme étant un récit de science-fiction, mais est parfois tout de même associé au genre de la fantasy en raison de la place qu\u2019il accorde aux mythes, aux pouvoirs surhumains et aux créatures monstrueuses.La respiration du ciel, à l\u2019inverse de Dune, doit ainsi être d\u2019abord reconnu comme un récit d\u2019afrofantasy, mais ne peut échapper à une catégorisation afrofuturiste en raison de ses fortes inspirations steampunk.Le steampunk est un sous-genre de science- fiction qui, comme son nom l\u2019indique, vient de l\u2019idée que la technologie ne s\u2019est jamais développée au-delà de l\u2019invention de la machine à vapeur.La science peut s\u2019écarter un peu de là, mais c\u2019est généralement là que tout commence.C\u2019est un aperçu de ce qui aurait pu se passer si la science et l\u2019industrie avaient pris une trajectoire différente, qu\u2019ils n\u2019ont pas choisie (Betts 2013).Le « steampunk » s\u2019impose, en ce sens, comme un futur entièrement alternatif au nôtre et à ceux envisagés par d\u2019autres sous-genres de la science-fiction.Contrairement au reste de sa famille futuriste, le « steampunk » courtise souvent le genre de la fantasy, mélangeant ainsi mythes, magie et personnages fantastiques.C\u2019est le cas de l\u2019œuvre de Joseph, née en Martinique en 1995 et détentrice d\u2019une maîtrise en communications sur l\u2019afrofuturisme, qui met en vedette une fillette, Olive, ayant la capacité de propulser des vents orageux par les paumes de ses mains.Cette dernière, orpheline, est retrouvée par un homme dans la Tourmente, un environnement acidifié et austère, à la « haute toxicité » (Joseph 2023, p.33) en raison d\u2019une guerre devenue mythologique, dont l\u2019intensité rappelle celle de la menace bien réelle d\u2019une guerre nucléaire mondiale évitée de justesse au tournant du 21e siècle.Surplombant la Tourmente, quatre îles flottantes, surnommées « centrale », « occidentale », « orientale » et « septentrionale », sont réunies par un pacte unificateur religieux sanglant \u2014 qui suggère l\u2019époque des croisades au Moyen Âge \u2014 accordant le pouvoir à l\u2019île centrale et à son dirigeant, le Premier Oracle : « Tout ce qu\u2019ils avaient érigé après ce massacre, la soi-disant Fédération, leurs Temples et l\u2019Ordre des Guides, leurs légendes et leur folklore\u2026 Tout cela était entaché du sang des siens.» (Joseph 2023, p.187).En effet, le récit de Mélodie Joseph assoit ses fondations dans une métaphore de notre histoire coloniale et de sa domination religieuse.Olive, seule survivante de l\u2019un des massacres ayant mené à l\u2019unification des îles, s\u2019éveille en perte totale de mémoire dans la Tourmente, où la tradition orale assure depuis des siècles la transmission des savoirs (Joseph 2023, p.59).C\u2019est cette tradition, d\u2019ailleurs, qui lui donnera accès à ses premiers fragments de souvenirs, rappelant aux lecteur·ices la valeur inestimable de l\u2019oralité dans les sociétés africaines, caribéennes et autochtones.Au fil du récit, Olive aura accès à sa mémoire à travers des objets tangibles, des artéfacts, comme une théière ou des archives papier conservées par une organisation religieuse dont la similitude à l\u2019Église Catholique se réafÏrme sans cesse.En effet, Olive, après son séjour dans la Tourmente, est recueillie par un orphelinat géré par l\u2019Ordre des Guides qui adhère à une religion fondée par le Premier Oracle, le créateur de la Fédération.Les enfants, en plus d\u2019être les proies des mêmes violences physiques et sexuelles que celles qui ont POSSIBLES AUTOMNE 2023 29 été commises par l\u2019Église catholique notamment dans les pensionnats autochtones1, sont éduqués selon des principes religieux, et n\u2019ont le droit d\u2019utiliser pour leurs études qu\u2019une faible portion \u2014 jugée ofÏcielle \u2014 des nombreux documents conservés par l\u2019Ordre (Joseph 2023, p.143-199).Cela renvoie, une fois de plus, à la sélectivité bien réelle qui s\u2019est opérée lors du traitement des archives institutionnelles et des événements historiques dont elles témoignent pour composer une narration dominante, un consensus, en dépit d\u2019éléments historiques pourtant cruciaux.Ici, Joseph utilise ici des procédés similaires à ceux de Butler, qui met en scène un leader religieux ultraconservateur et ses initiatives d\u2019évangélisation forcée de communautés jugées « hérétiques », en utilisant des archives et du contenu éducatif soigneusement sélectionnés lors de la rééducation des enfants qui ont été arrachés à leur famille, comme le fait Larkin, l\u2019héroïne de la Parabole des talents.Mais le premier roman de Joseph, faisant partie d\u2019une éventuelle série, n\u2019intègre pas seulement le courant de l\u2019afrofuturisme en raison de ses liens étroits avec l\u2019histoire du colonialisme ou de la prédominance du thème de la mémoire.Grâce à des éléments culturels et géographiques précis, l\u2019œuvre de Joseph est aussi purement caribéenne, et témoigne d\u2019un héritage d\u2019une richesse inestimable.Des plats comme le « poulet boucané sous les feuilles de bananier [\u2026] » et « de l\u2019avocat enveloppé dans les cassaves [\u2026] », ainsi que la végétation typique de la région martiniquaise, comme les « bougainvilliers, frangipaniers, hibiscus, flamboyants, balisiers et 1.Selon un article de Gabrielle Paule pour Radio-Canada, il y a eu, au Québec : « 12 pensionnats et foyers fédéraux ouverts entre 1937 et 1991 que devaient fréquenter les jeunes Autochtones.» Le musée canadien pour les droits de la personne explique que « Plus de 130 pensionnats pour Autochtones ont existé partout au Canada.Ces écoles étaient une tentative délibérée de détruire les communautés et les modes de vie autochtones.Les pensionnats s\u2019inscrivaient dans un processus plus large de colonisation et de génocide.» À ce jour, les sépultures anonymes d\u2019enfants autochtones continuent à être découvertes sur les terrains de ces anciens pensionnats, et ce partout au Canada.arums », ou les attraits colorés des habitants des îles flottantes de Joseph, parés de tresses et de vêtements aux formes géométriques évocatrices des tissus africains (Joseph 2023, p.68-176) indique un afrofuturisme fortement inspiré par la Martinique et les Caraïbes.Conclusion Les archives institutionnelles, au Canada comme dans d\u2019autres pays colonisés, témoignent d\u2019une brutalité qui dépasse largement celle du discours historique canonique, dont la présence noire a été presque entièrement écartée.Les réinvestir dans un acte de création devient alors une façon d\u2019entrer en dialogue avec elles, de ne pas reproduire les violences qu\u2019elles contiennent, de bifurquer vers un chemin autre, porteur de potentialités et de guérison, ce que l\u2019afrofuturisme accomplit avec brio.Octavia Butler, d\u2019ailleurs, a su mettre en mots le potentiel de cette interaction avec l\u2019histoire et les archives en baptisant sa démarche d\u2019histofuturisme.La respiration du ciel, de Mélodie Joseph, s\u2019aligne avec ce processus.Même s\u2019il est avant tout un récit d\u2019afrofantasy, il ne peut être exclu d\u2019un afrofuturisme québécois qui peine à naître, et ce en raison de ses thèmes et de sa proximité au steampunk, sans compter qu\u2019il est l\u2019une des seules œuvres qui, à ce jour, s\u2019approcherait le plus d\u2019une forme de spéculation littéraire afrodescendante.Cette première œuvre de Joseph, espérons-le, annonce donc enfin l\u2019arrivée d\u2019un afroimaginaire \u2014 et par extension d\u2019un afrofuturisme \u2014 québécois qui sera d\u2019abord caribéen, ce qui est tout naturel en considérant 30 SECTION I Futurités noires l\u2019importance de la présence de la communauté haïtienne au Québec, et de la proportion grandissante des autres nations caribéennes qui se joignent à elle.Notice biographique Léa Murat-Ingles est étudiante au doctorat en littérature à l\u2019Université de Sherbrooke et libraire d\u2019origine haïtiano-québécoise.Dans le cadre de ses études, elle s\u2019intéresse particulièrement à la littérature haïtienne du Québec, à l\u2019afrofuturisme et aux archives dans la recherche-création.Références Betts, M., (2013).Everything You Would\u2019ve Asked About Steampunk, Had You Known It Existed.Writer\u2019s 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ça existe.C\u2019est là- bas, en Afrique.Cela ne veut pas dire que je dois aller vivre là-bas.Notre mémoire culturelle nous suit partout, où que vous viviez (2019, p.33).Comme le disait James Baldwin : « L\u2019histoire n\u2019est pas le passé, c\u2019est le présent.Nous portons notre histoire en nous.Nous sommes notre histoire » (Baldwin et Peck 2017, p.107.).Basquiat a anticipé ce que Sherene Razack décrivait dans Looking White People in the Eye: Gender, Race, and Culture in Courtrooms and Classrooms : « Sans histoire et sans contexte social, chaque rencontre entre groupes inégaux en devient une nouvelle interaction, où les participants partent de zéro, d\u2019un être humain à l\u2019autre, chacun innocent de la subordination des autres » (1998, p.8).Basquiat, le subalterne Basquiat fait partie des subalternes (Chakravorty Spivak 2020).Né en 1960 d\u2019une mère portoricaine et d\u2019un père haïtien, l\u2019artiste autodidacte qu\u2019est Basquiat a vu sa jeunesse être rythmée par les demandes des leaders des droits civiques.Il meurt en 1988, il n\u2019avait que 27 ans.Basquiat refuse cette assignation de subalternes, héritage du colonialisme, de l\u2019impérialisme et de l\u2019esclavage.Le sort en est jeté : il ne sera pas qu\u2019une présence symbolique dans les espaces blancs.Rejetant toute marginalisation, POSSIBLES AUTOMNE 2023 33 toute ségrégation, la voix de Basquiat ne sera ni un bruit de fond ni un bourdonnement de moustique.Sa voix tonitruante brise le silence, il la fait entendre tant dans ses œuvres riches en couleurs que dans ses réflexions philosophiques indument nommées grafÏtis.De SAMO à Basquiat, l\u2019appréhension d\u2019un monde qui lui est hostile Basquiat sature les murs du Lower East Side de phrases énigmatiques, voire idéologiques.C\u2019est sous le nom SAMO (pour « same old shit »), pseudonyme qui est plus qu\u2019un canular, qu\u2019il crée ses premières œuvres.C\u2019est par une dénonciation sociale que Basquiat s\u2019afÏche au monde.Adolescent, il vit dans des boites de carton dans des parcs new-yorkais le mettant aux premières loges de la jungle urbaine qu\u2019était New York.En effet, les bouleversements politiques et économiques des années 1970 marquent le début du démantèlement de la classe moyenne.Les promesses du New Deal sont restées lettre morte pour une grande partie de la population, plus particulièrement les communautés noires.Les inégalités ne font que croître, la ségrégation reste omniprésente (Cowie 2012) Basquiat et ses sources d\u2019inspiration Ces bruits de la cité accompagnent Basquiat : musique et films envahissent son atelier.Son œuvre, résolument moderne, est alimentée par les années 80.Des sources non orthodoxes alimentent son œuvre en lui permettant de développer une grammaire picturale unique.Précurseur, il juxtapose les mots aux images.Il utilise le collage comme on le fait aujourd\u2019hui avec le « cut and paste », élément essentiel de notre façon d\u2019écrire, de penser.Souvent, il rature les mots pour attirer l\u2019attention, faisant appel au concept philosophique de « sous rature ».Cette méthode développée par le philosophe Heidegger est utilisée par Jacques Derrida.Lorsqu\u2019un mot est nécessaire et que l\u2019on veut souligner qu\u2019il ne transmet pas le sens recherché, on le rature (LePort 2010).Plus on se plonge dans l\u2019œuvre de Basquiat, plus on est ébloui par son talent.Comment expliquer qu\u2019un être aussi jeune ait une lecture si complexe du monde ?En mariant texte, image et abstraction en tenant compte du contexte historique, il critique vertement la société en peignant les injustices raciales.Il expose que le passé est stratifié dans le présent qu\u2019il alimente constamment.Cette connaissance rétablit un équilibre de force en faisant entendre la voix des opprimés, longtemps bâillonnée.Ses œuvres, critiques sociales, se nourrissent des expériences des hommes noirs.Elles dévoilent la complexité de leurs expériences et exposent les abus de pouvoir dont ils sont la cible.C\u2019est ainsi que Basquiat dénonce activement l\u2019absence des artistes noir·es dans les institutions nationales que sont les musées et dans les galeries d\u2019art.Il devient le porte-étendard des siens.Il rejette la présumée infériorité, l\u2019immoralité ou encore l\u2019incapacité à gouverner des Noir·es.Black is Beautiful ! Il crée un panthéon à la gloire de grands jazzmen : Charles the First (1982), Now\u2019s the Time, Prkr (1985) (hommage à Charles Parker), Miles Davis (1984) et Horn Players (1983), œuvre rendant hommage à Charlie Parker et à Dizzy Gillespie.Dans Black Horse-Jesse Owens (1983) et dans Famous Negro Athletes (1981), Basquiat souligne les exploits des athlètes noirs.Dans Jersey Joe Walcott (1983), il salue le boxeur.Il se substitue 34 SECTION I Futurités noires aux institutions en leur donnant leurs lettres de noblesse.Bien avant que le concept ne soit à la mode, Basquiat participe à la décolonisation des musées.Cette lecture holistique de la société nous donne accès à d\u2019autres facettes de l\u2019histoire, créant une brèche pour des changements systémiques dont il est l\u2019un des pionniers, par sa seule présence dans les espaces blancs.L\u2019art au service de la Critical Race Theory Selon les principes de la théorie critique de la race, la Critical Race Theory (CRT), le racisme est au cœur de la structure sociale : il n\u2019est ni exceptionnel ni anormal (Delgado 1995 ; Delgado et Stefancic 2001).La construction sociale qu\u2019est la race cristallise la hiérarchie sociale, voire raciale, alors qu\u2019elle n\u2019a aucun fondement scientifique.L\u2019ascension de Basquiat est fulgurante : moins de dix ans après avoir vécu dans des boites de carton, il fait la couverture du New York Times Magazine (McGuigan 1985).Ce parcours inusité lui a donné une connaissance aigüe du vécu des Noir·es au sein de la société américaine, voire occidentale.Cette conscience sociale se reflète dans sa production artistique qui met en action des préceptes de la CRT.Les œuvres de Basquiat sont des œuvres- récits.Processus cathartiques, elles remettent en question le discours dominant en dévoilant les conséquences du racisme.Ces récits permettent de déconstruire les croyances, les mythes et les arguments fondés sur le sens commun (common sense) qui ne font que maintenir les dynamiques sociales fondées sur le contrat racial (Mills 2023).Ainsi, par ses récits d\u2019outsider, Basquiat conteste les structures d\u2019inégalité et d\u2019oppression en éveillant les consciences pour stimuler des changements sociaux et, ultimement, une reconstruction sociale.Basquiat fut le premier artiste noir à briser, de façon magistrale, le plafond de verre du monde de l\u2019art moderne.Rapidement, ses œuvres seront vendues pour des sommes faramineuses.Malgré la qualité de son travail, on le discréditera en marginalisant son œuvre que l\u2019on qualifiera « d\u2019exotisme » (mot subterfuge qui permet de nier tant son talent que ses compétences).Cela n\u2019empêchera pas ses œuvres de susciter un grand intérêt.La montée de Basquiat dans le monde de l\u2019art est une manifestation du principe développé par la CRT, celle de la théorie de la convergence des intérêts (Bell 1980, p.518).Les droits des Noirs ne progressent que lorsqu\u2019ils convergent avec les intérêts des Blancs.Basquiat est au cœur du marché de l\u2019art.Ses œuvres sont des biens dont la valeur doit être préservée.Ces toiles sont devenues du capital entre les mains des élites blanches.Pour eux, tout comme l\u2019esclave, sa valeur n\u2019est qu\u2019économique.Paradoxalement, alors que Basquiat participe au capitalisme, sa présence dans ce marché, un White Space, ne changera guère l\u2019ordre racial établi, il reste un outcast.Homme noir au cœur d\u2019un White Space, celui de l\u2019art moderne Selon Suzanne Mallouk (Clement 2016) qui a partagé la vie de Basquiat quelque temps, celui-ci a été la cible du racisme dans les multiples espaces qu\u2019il a fréquentés (Estevez 2022 ; Laing 2017).Durant les années 1980, symptôme du racisme systémique, Basquiat se voyait refuser l\u2019accès à un taxi que le chauffeur soit blanc ou noir \u2014 dans ce cas, une manifestation du racisme intériorisé.Ces agressions, entraînant des conséquences psychologiques dévastatrices, ont eu un effet sur sa santé, voire sur sa capacité à envisager l\u2019avenir. POSSIBLES AUTOMNE 2023 35 Basquiat est considéré comme suspect dans l\u2019espace, dans ce White Space (Anderson 2022) qu\u2019est le monde de l\u2019art.Comme les « White Spaces » sont des lieux de pouvoir, majoritairement occupés par les personnes blanches, la présomption normative veut que les Noir·es en soient absent·es ou encore marginalisé·es, le racisme systémique y ayant beau jeu.Plusieurs de ses contemporains constatant sa gigantesque production se sont interrogés : alors qu\u2019il peignait dans le sous-sol de la galerie, Basquiat a-t-il été exploité par sa galeriste qui vendait ses toiles à peine sèches ?Certains ont comparé cette situation à de l\u2019esclavage.Dénonçant une lecture racisée de sa réalité.« Je n\u2019ai jamais été enfermé nulle part », a-t-il déclaré.« Bon sang ! Si j\u2019avais été blanc, ils auraient simplement dit artiste en résidence » (Laing 2017).Sa présence dans ce cercle fermé, alors qu\u2019il y exerce un véritable pouvoir, contrairement à un positionnement purement performatif ou symbolique, suscite du ressentiment.Elle est perçue comme une dissonance cognitive.Ainsi, Basquiat y est un intrus qui porte atteinte aux privilèges des membres du groupe dominant blanc régnant sans partage sur ces « White Spaces ».Pour défendre tant le statu quo que leurs privilèges, certains membres légitimes des « White Spaces » manifestent leur indignation par de multiples attaques non sanctionnées, participant au maintien de l\u2019impunité, tout comme au temps de l\u2019esclavage.Malgré son génie, Basquiat ne sera pas épargné par les préjugés qui l\u2019atteignent au plus profond de son être, de sa dignité.Courageux, Basquiat expose et dénonce l\u2019expérience du racisme.En parlant de ses relations avec les galeristes, il dit : « La plupart d\u2019entre eux sont simplement racistes » (Nickas 2015).De son vivant, il n\u2019a pas été reconnu comme l\u2019exception qu\u2019il est.Basquiat disait que certains critiques le méprisaient : « Alors, ils ont cette image de moi : un homme sauvage qui court \u2014 vous savez, un homme singe sauvage » (Nickas 2015).Cette conception de l\u2019homme noir est directement liée à l\u2019esclavage par l\u2019utilisation du langage animalier pour décrire les Noir·es.On n\u2019a qu\u2019à prendre connaissance de l\u2019entrevue que Basquiat a réalisée avec Marc Miller pour s\u2019en rendre compte (Chou 2010).Quant au critique Robert Hughes, il écrivait en 1988, « [c]ar la vérité sur ce prodige était un peu moins édifiante.C\u2019était l\u2019histoire d\u2019un petit talent non formé, pris dans le tourbillon de la promotion du monde de l\u2019art, absurdement surestimé par les marchands, par les collectionneurs, et, sans doute pour leur embarras futur, par les critiques ».Puisque Basquiat est jeune et noir, situation intersectionnelle, cette condescendance passe inaperçue.Or, ces entrevues illustrent clairement le manque de respect et la violence raciale à laquelle il était confronté.Basquiat, déshumanisé, doit justifier non seulement son œuvre, mais pardessus tout son humanité.Cette violence s\u2019est perpétuée même après sa mort.Cette absence de reconnaissance illustre le privilège de la blanchité [« white privilege »].Ce privilège réfère à un ensemble de bénéfices et d\u2019avantages et de passe-droits associés au fait de faire partie du groupe dominant blanc.Il favorise la cohésion des membres du groupe dominant et maintient les structures de pouvoir.Les Blancs, qui bénéficient de ce privilège, le nient.En somme, ce privilège est le socle d\u2019un système de traitement de faveur qui ignore les valeurs d\u2019égalité : la suprématie blanche.Exposer l\u2019esclavage, les sources du racisme, dans Water-Worshipper Le processus même de la « rupture du silence » est une résistance face aux inégalités 36 SECTION I Futurités noires raciales écrasantes et implacables.C\u2019est pourquoi les œuvres-récits de Basquiat, hors du temps, nous parlent encore et toujours.Dans l\u2019œuvre Water-Worshipper (1984), Basquiat dévoile les racines du mal qui rongent les sociétés occidentales en exposant l\u2019origine de la présence des Noir·es en Amérique (McKeown et Huang Bernstein 2o22) : l\u2019esclavage.Au cœur du commerce triangulaire, l\u2019esclavage est la pierre angulaire du capitalisme.Ce trafic a créé des destins croisés en unissant le futur des peuples de trois continents.La toile Water-Worshipper repose sur un tas de panneaux de bois ; une tige métallique sur le côté droit de la toile, allusion aux négriers.L\u2019amas de bois fait écho à l\u2019empilement des esclaves les uns sur les autres, lors de l\u2019inhumaine traversée du Passage du milieu.Lisant le tableau de droite à gauche, on voit un homme radieux : il représente ce qu\u2019était l\u2019Africain maître de son destin.À droite du tableau, Basquiat détourne le sigle utilisé par la compagnie de tabac Player\u2019s Navy Cut, référence au capitalisme, en remplaçant le visage de l\u2019homme blanc par celle d\u2019un esclave.Sa bouche attire notre attention : un vide couvert de barreaux, symbolisant les forces déployées pour soumettre et faire taire l\u2019esclave et nier ses droits fondamentaux.Un voilier figure en toile de fond du sigle : la traversée de l\u2019Atlantique est là, sous nos yeux.Water-Worshipper nous transporte au cœur du plus grand génocide orchestré par les Européens.Justifié par la hiérarchie raciale, il a transformé des hommes en biens meubles, en bois d\u2019ébène, en objets.Considérées comme du cargo, on ignore le nombre des personnes qui ont péri en mer.Les institutions de savoir, lieux de pouvoir dont les philosophes des Lumières se sont proclamés les ambassadeurs, ont été utilisées pour légitimer la destruction non seulement des corps noirs, mais aussi des âmes.Cette opération visant à les subjuguer s\u2019est soldée par un échec, c\u2019est ce que démontre magistralement l\u2019œuvre de Basquiat.Basquiat, descendant du peuple haïtien, peuple d\u2019esclaves révolutionnaires, hurle sur ses toiles les injustices raciales et les iniquités qui se répètent inlassablement de la société américaine.Il se soulève contre la déshumanisation des hommes noirs, qui est aussi la sienne.Pour Michel-Rolph Trouillot, « [l]es hommes (européens) conquéraient, tuaient, dominaient et asservissaient d\u2019autres êtres considérés comme également humains, ne serait-ce que par certains » (1995, p.75).Paradoxalement, plus les Européens asservissaient des populations, plus leurs philosophes définissaient l\u2019Homme en catégorisant systématiquement les Noir·es, les peuples autochtones et les personnes racisées.Selon Trouillot, « tous ces schémas reconnaissaient des degrés d\u2019humanité.Que ces échelles de connexion classent des morceaux d\u2019humanité sur des bases ontologiques, éthiques, politiques, scientifiques, culturelles ou simplement pragmatiques, le fait est que tous ont supposé et réafÏrmé que, finalement, certains humains l\u2019étaient plus que d\u2019autres » (1995, p.76).Basquiat met en branle une révolte fondamentale pour les opprimés·es, visant à les faire entendre, à tenir compte de leurs récits témoignant des séquelles de l\u2019esclavage et du colonialisme.Sans reconnaissance, point de changement, de guérison.Ainsi, en exposant la traite des esclaves, il met la table pour ouvrir un dialogue.Sans dialogue, la reconnaissance de l\u2019autre devient impossible.Cette façon de rendre captif·ve celui ou celle qui regarde la toile lui permet de le confronter au passé esclavagiste et colonial.Ses POSSIBLES AUTOMNE 2023 37 œuvres ouvrent un passage vers l\u2019avenir : Basquiat se mute en acteur de changement social.La violence policière d\u2019hier à aujourd\u2019hui : ¿ Defacemento ?Le racisme anti-Noir continue de faire des ravages dans les forces de l\u2019ordre, que ce soit dans les services de police ou au sein des surveillants de métros.Basquiat nous parle de ce dérèglement du pouvoir qui se manifeste notamment par des abus étatiques.Dans les œuvres ¿ Defacemento ?(1983), La Hara (1981), et The Irony of a Negro Policeman (1981), il expose tant la violence policière que le racisme systémique stratifié, tant dans les forces de l\u2019ordre qu\u2019au sein des organes de pouvoir.Ses œuvres nous somment de reconnaître la violence illégitime de l\u2019État qui déferle sur les corps noirs.Son œuvre ¿ Defacemento ?dédiée au mannequin et artiste de rue (grafÏti) Michael Stewart, a été peinte durant les jours qui ont suivi le décès de ce dernier.Michael est mort des suites de blessures après une interpellation violente, alors qu\u2019il taguait une station de métro.Durant les jours qui ont suivi l\u2019assassinat de son ami, Basquiat restera prostré, en proie à une grande détresse, répétant sans cesse que cela aurait pu être lui ; paroles qui résonnent chez plusieurs Noir·es.Basquiat alchimise la mort de Michael.Il peint, sur les murs de Keith Haring, une critique sociale de cet assassinat.Il nous jette en plein visage sa réalité et celle des afro-descendant·es.Par le simple mot ¿ Defacemento ?, la table est mise.Par son traitement pictural, il constate la violence illégitime exercée par les forces de l\u2019ordre.Le choix du médium est significatif : la peinture en aérosol utilisée par les artistes de rue.Sur le fond de la toile, des traits rouges comme des traînées de sang.Sur les côtés, deux policiers, ressemblant à des cochons de dessins animés, tenant des matraques.Basquiat a fait ici le choix de les dépeindre comme des personnages comiques, plutôt que comme des agents de l\u2019État agressifs.Il dénonce la farce monumentale que sont les forces de l\u2019ordre, institution qui est au cœur du système judiciaire.Au centre de la toile, Michael Stewart n\u2019est qu\u2019esquissé : une masse noire, une ombre sans mains, sans pieds.Toute fuite lui est impossible.Une ombre sur laquelle les policiers se déchainent.Il n\u2019est que le fantôme qu\u2019il a toujours été dans une société qui a ignoré les oppressions qu\u2019il a subies, une société qui n\u2019a que faire de son existence.Même dans la mort, les forces de l\u2019ordre, de mèche avec les services de sécurité des métros, ont tout fait pour effacer les circonstances crapuleuses de la mort de Michael Stewart, pour couvrir leurs abus de pouvoir.Son autopsie ofÏcielle sera trafiquée : sa famille a dû en demander une deuxième.Qui établira que Michael a été étranglé.Les agents de sécurité ne seront pas condamnés.Tel un devin, Basquiat avait prévu le coup : SAMO, « same old shit ».Les séquelles de l\u2019esclavage nous sautent en plein visage.Michael Stewart a été étranglé par des agents de sécurité qui protégeaient non pas la vie d\u2019un homme, mais la propriété publique contre les grafÏtis.Face à la protection de la propriété, le corps noir reste un bien meuble ; on peut donc en disposer en toute impunité.Dans cette œuvre-récit, Basquiat s\u2019objecte au discours du « color-blindness » voulant que le construit social qu\u2019est la race n\u2019ait aucun effet sur les dynamiques sociales.Face à la mort de Michael Stewart, Basquiat nous confronte on ne peut plus aux conséquences du racisme systémique qui maintient les structures sociales et les systèmes d\u2019oppression.Ce même 38 SECTION I Futurités noires racisme systémique qui envisage la vie des Noir·es comme une vie jetable.La lecture du système de justice que fait Basquiat en 1982 est prémonitoire.Combien de Noir·es ont été assassinés par les forces policières depuis Michel Stewart ?Au Québec, il faut mentionner leur nom, je pense notamment à Anthony GrifÏn (1987), Alain Magloire (2014), Pierre Coriolan (2017), Nicholas Gibbs (2018).ShefÏeld Matthews (2020) et Jean René Junior Olivier (2021).Sans compter les incalculables morts sociales découlant des abus de pouvoir des institutions.Coup de théâtre, pied de nez à cette société raciste, Basquiat a immortalisé l\u2019assassinat de Stewart.Personne ne pourra plus ignorer les abus de pouvoir des policiers.Ce contre-récit donne une voix à ceux qui ont été bâillonnés par des sociétés qui violent les principes de la démocratie.Debout devant cette toile, on ne peut qu\u2019entendre le hurlement des sans voix.Conclusion Comment expliquer que près de deux siècles après l\u2019abolition de l\u2019esclavage, et soixante- quinze ans après la signature par les États de la Déclaration des droits de l\u2019Homme, que les traitements prenant racine dans l\u2019esclavage aient toujours cours ?Que faire du white gaze qui continuellement refuse de reconnaître la faute originelle qu\u2019est l\u2019esclavage et ignore son legs, le racisme systémique, alors que les droits des Noir·es sont bafoués.Des années après Basquiat, un autre Haïtien américain, l\u2019architecte Rodney Leon, a créé l\u2019Ark of Return.J\u2019ai pu admirer ce mémorial au siège des Nations Unies, à New York, alors que j\u2019y étais pour dénoncer les traitements subis par les femmes noires.J\u2019ai témoigné ainsi : La reconnaissance des droits et du leadership des Noires est fondamentale pour lutter contre le racisme, la misogynoir (Bailey 2021) et le racisme intersectionnel auxquels elles sont confrontées.Ceux qui bénéficient de la suprématie blanche veulent conserver leur pouvoir, favorisant la représentation symbolique (tokénisme) au détriment de la représentation effective.Les Noires, qui accèdent à des postes de pouvoir, sont confrontées à la falaise de verre (Ryan et al.2016 ; Nicquel 2022 ; Thompson Payton 2022 ; Ward 2022 ; Zellars 2018 ; Ryan 2017), au « mobbing » et à des morts sociales les empêchant d\u2019exercer un leadership transformatif et émancipateur, ce qui a des conséquences tant sur leur santé que sur celle de leurs communautés.J\u2019ai médité devant l\u2019Ark of Return, ce qui m\u2019a ramenée à mes racines haïtiennes.Haïti, perle des Antilles et terre damnée pour les Africains asservis.J\u2019ai aussi vu la porte de Gorée, donnant sur le voyage sans retour.J\u2019ai entendu les vagues.Et puis, il y a eu des phrases qui sont venues, celles prononcées lors du dévoilement de Ark of Return.« La bravoure de millions de victimes de la traite transatlantique des esclaves, qui ont subi une injustice indicible et se sont finalement levés pour mettre fin à cette pratique oppressive\u2026 l\u2019héritage tragique de la traite des esclaves, qui pendant plus de quatre siècles a abusé et privé 15 millions d\u2019Africains de leurs droits humains et de leur dignité, et inspiré le monde dans la lutte contre les formes modernes d\u2019esclavage, telles que le travail forcé et la traite des êtres humains » (Organisation des Nations Unies 2015).Passé, présent et futur se fondent et se confondent.Lorsque la justice fait abstraction des dynamiques raciales et de pouvoir alors que le racisme est omniprésent, elle devient une parodie.Sans une reconnaissance des effets du contrat POSSIBLES AUTOMNE 2023 39 racial, le futur ne sera qu\u2019une répétition du passé.C\u2019est là, l\u2019avertissement que Basquiat nous a donné dans ¿ Defacemento ?.Basquiat nous interpelle sur une question que se sont posée les théoriciens de la Critical Race Theory : après le mouvement des droits civiques, après la création de l\u2019Organisation des Nations Unies et la mise en œuvre de plusieurs pactes internationaux, est-ce que l\u2019on peut prétendre que la vie des Noir·es compte ?L\u2019œuvre de Basquiat dévoile une tragédie qui nous force à nous demander si la liberté, l\u2019égalité et surtout, si la fraternité, éléments qui sont le fondement des liens sociaux, sont encore possibles.Dans Exterminer toutes les brutes (2014, p.2), Sven Lindqvist écrit : « Vous en savez déjà sufÏsamment.Moi aussi ».Tout comme Lindqvist, Basquiat nous dit « [c]e ne sont pas les informations qui nous manquent, c\u2019est le courage de comprendre ce que nous savons et d\u2019en tirer les conséquences.» Aurons-nous ce courage ?Seul l\u2019avenir nous le dira ! Notice biographique Tamara Thermitus, avocate émérite, est titulaire d\u2019une maîtrise en droit en théorie critique de la race.Récipiendaire de la Médaille du jubilé de la Reine Elizabeth, elle a reçu de nombreux prix, dont le Mérite du Barreau du Québec, 2011.Ses opinions publiées dans divers journaux portent sur le racisme, l\u2019intersectionnalité, la réconciliation avec les Autochtones et la violence envers les femmes.Références Anderson, C., (2017).White Rage: The Unspoken Truth of Our Social Divide.New York : Bloomsbury USA.Anderson, E., (2022).Black in White Space.Chicago : University of Chicago Press.Bailey, M., (2021).Misogynoir Transformed: Black Women\u2019s Digital Resistance.New York : NYU Press.Baldwin, J.et Peck, R., (2017).I Am Not Your Negro.New York : Penguin Random House.Bell, D.J., (1980).Brown v.Board of Education and the Interest-Convergence Dilemma.Harvard Law Review.93(3), 518-533.Buchhart, D., et al., (2015).Jean-Michel Basquiat : Now\u2019s the Time.New York : Prestel.Chakravorty Spivak, G., (2020).Les subalternes peuvent-elles parler ?Paris : Éditions Amsterdam.Chou, K., (2010).Basquiat Behind the Interview.Art in America [en ligne].21 juillet.[Consulté le 15 septembre 2023].Disponible sur : https://www.artnews.com/art-in-america/features/basquiat- behind-the-interview-58023/ Clement, J., (2016).La Veuve Basquiat.Paris : Christian Bourgeois Éditeur.Cowie, J.R., (2012).Stayin\u2019 Alive: The 1970s and the Last Days of the Working Class.New York : The New York Press.Delgado, R.et Stefancic, J., (2001).Critical Race Theory: An Introduction.New York : NYU Press.Delgado, R.(dir.), (1995).Critical Race Theory: The Cutting Edge.Philadelphia : Temple University Press. 40 SECTION I Futurités noires Estevez, M., (2022).The Commodification of Basquiat, and His Middle Finger to the White Gaze.Popsugar[en ligne].15 février.[Consulté le 15 septembre 2023].Disponible sur : https://www.popsugar.com/lat ina/ jean-michel -basquiat- commodification-48712979 Hughes, R., (1988).Requiem for a Featherweight.The New Republic [en ligne].21 novembre.[Consulté le 15 septembre 2023].Disponible sur : https:// newrepublic.com/article/105858/hughes-basquiat- new-york-new-wave Jean-Michel Basquiat : The Radiant Child (2010) Réalisé par Tamra Davis.[Long métrage].Los Angeles, CA : Arthouse films.Laing, O., (2017).Race, Power, Money \u2014 the Art of Jean-Michel Basquiat.The Guardian [en ligne].8 septembre.[Consulté le 15 septembre 2023].Disponible sur : https://www.theguardian.com/ artanddesign/2017/sep/08/race-power-money-the- art-of-jean-michel-basquiat LePort, B.(2010).Interpreting Derrida: Sous rature.The Archives Near Emmaus [en ligne].11 décembre.[Consulté le 15 septembre 2023].Disponible sur : https://nearemmaus.wordpress.com/2010/12/11/ interpreting-derrida-sous-rature/ Lindqvist, S., (2014).Exterminez toutes ces brutes.Paris : Les arènes.McGuigan, C., (1985).New Art, New Money.The New York Times Magazine [en ligne].10 février.[Consulté le 15 septembre 2023].Disponible sur : https://www.nytimes.com/1985/02/10/magazine/new-art-new- money.html Mckeown, L., et Huang Bernstein, J., (2022).Water- Worshipper: Basquiat\u2019s Masterpiece of Race and Spirituality.Sotheby\u2019s [en ligne].12 avril.[Consulté le 15 septembre 2023].Disponible sur : https://www.sothebys.com/en/articles/water-worshipper- basquiats-masterpiece-of-race-and-spirituality Milles, C.W., (2023).Le contrat racial.Montréal : Mémoire d\u2019encrier.Moore Saggese, J., (2021).Interviews by Jordana Moore Saggese.Dans : J.Moore Saggese, dir.The Jean-Michel Basquiat Reader: Writings, Interviews, and Critical Responses.Berkeley : University of California Press.p.143-194.Nickas, B., (2015).Basquiat and the Collecting of History.ARTnews [en ligne].30 juillet.[Consulté le 15 septembre 2023].Disponible sur : https://www.artnews.com/art-news/artists/basquiat-and-the- collecting-of-history-4629/ Nicquel, T.E., (2022).\u201cVery rarely is it as good as it seems\u201d: Black women in leadership are finding themselves on the \u2018glass cliff\u2019.CNN [en ligne].17 décembre.[Consulté le 15 septembre 2023].Disponible sur : https://www.cnn.com/2022/12/17/us/ black-women-glass-cliff-reaj/index.html Organisation des Nations unies (2015).Ark of Return: UN erects memorial to victims of transatlantic slave trade.Nations Unies [en ligne].25 mars.[Consulté le 15 septembre 2023].Disponible sur : https://news.un.org/en/story/2015/03/494442- a r k - r e t u r n - u n - e r e c t s - m e m o r i a l - v i c t i m s - transatlantic-slave-trade POSSIBLES AUTOMNE 2023 41 Ralston Saul, J., (2000).Inaugural LaFontaine-Baldwin Lecture.Royal Ontario Museum [en ligne].23 mars.[Consulté le 15 septembre 2023].Disponible sur : http://inclusion.ca/wp-content/uploads/2022/05/ John-Ralston-Saul-Inaugural-LaFontaine-Baldwin- Lecture-March-23-2000-1.pdf Razack, S., (1998).Looking White People in the Eye: Gender, Race, and Culture in Courtrooms and Classrooms.Toronto : University of Toronto Press.Ryan, M., Female leaders: Beware the glass cliff.Womanthology [en ligne].20 septembre.[Consulté le 15 septembre 2023].Disponible sur : https://www.womanthology.co.uk/female-minority-leaders- beware-glass-cliff-michelle-ryan-professor-social- organisational-psychology-university-exeter/ Ryan, M., et al., (2016).Getting on top of the glass cliff: Reviewing a decade of evidence, explanations, and impact.Leadership Quaterly.27(3), 446-455.Thompson Payton, L\u2019O., (2022).Black women and the glass cliff: \u201cI was supposed to bring some kind of Black Girl Magic\u201d.Fortune [en ligne].6 novembre.[Consulté le 15 septembre 2023].Disponible sur : https://fortune.com/2022/11/06/black-women-glass- cliff/?xyz123 Trouillot, M.-R., (1995).Silencing the Past: Power and the Production of History.Boston : Beacon Press. 42 PARTIE 1 Perspectives cartographiques SEC ON I Futurités noires ETHEREALITY Par Kantarama Gahigiri Retranscription libre du film ETHEREALITY de Kantarama Gahigiri, dialogue entre la réalisatrice et l\u2019astronaute, entrecoupé de témoignages recueillis dans une épicerie-café africaine à Winterthur, en Suisse.ETHEREALITY est un film qui évoque l\u2019insaisissable ou l\u2019impondérable partie de soi qu\u2019on laisse derrière en partant, en quittant son pays.C\u2019est une exploration poétique qui parle d\u2019immigration, tissant un fil documentaire reliant les portraits de femmes et d\u2019hommes afro- descendant·es qui se retrouvent en Suisse et l\u2019histoire d\u2019un astronaute qui revient sur Terre.Il s\u2019agit alors pour toustes d\u2019un combat quotidien pour rester digne malgré les circonstances, retrouver le lien, rester humain·es. POSSIBLES AUTOMNE 2023 43 MOI On dit que vous étiez le premier Africain dans l\u2019espace, lorsque vous avez effectué un vol secret vers la station spatiale Salyut 6 en 1979.J\u2019étais fière.Fière de lire ces mots.On dit que vous avez ensuite participé à un vol soviétique, Soyouz T-16Z, à destination de la station spatiale militaire secrète en 1989.Et que vous y êtes resté bloqué en 1990, lorsque l\u2019Union soviétique a été dissoute.Que votre place sur le vol retour a été prise par une cargaison de fret.Êtes-vous la Rosa Parks de l\u2019espace ?Votre cousin afÏrme que vous voulez rentrer chez vous.Après 30 ans.Il dit que nous devons lui verser 3 millions de dollars américains.Seulement 3 millions de dollars pour un vol de la NASA qui vous ramènera sur Terre.Mais voici ma question, avec tout le respect que je vous dois, après toutes ces années\u2026 Avez-vous la moindre idée de la situation ici, sur Terre ?Vraiment ?Êtes-vous sûr de vouloir revenir ?Écoutez bien ce que vos compatriotes ont à dire : TÉMOIGNAGE No1 Une fois qu\u2019on entre ici, dans le café, on palabre.On parle du quotidien, de notre cuisine, de la vie que nous avons eue.On parle avec tout le monde, du Burkina Faso, du Sénégal, de la Côte d\u2019Ivoire, du Nigeria, du Ghana, une fois que nous sommes ici à l\u2019intérieur, on se comprend, il n\u2019y a pas de discrimination ici.On est égaux.Ils disaient, ta maison est là où est ton cœur.Quand tu es ici, tu comprends que tu es aussi un être humain.Mais quand je suis là dehors, je ne suis personne.Loin de chez soi.Pour moi, une fois que je suis ici à l\u2019intérieur, c\u2019est comme si j\u2019étais au Nigeria.Quand je sors, je suis en Suisse.MOI Il semble utile de poser des clôtures autour des maisons.Mais parfois, même les clôtures ne peuvent empêcher les troubles.Et quand le ton monte, le feu commence à brûler, quand les droits fondamentaux sont violés, les gens oppressés, le vent d\u2019émeutes commence à soufÒer.Coups de feu, révolte et sang.Survivre veut parfois dire tout laisser derrière, en plan. 44 SECTION I Futurités noires TÉMOIGNAGE No2 En Europe, disons\u2026 30 ans.En Europe.J\u2019étais en Italie avant, pendant environ 25 ans, avant mon arrivée en Suisse.Puis je me suis mariée.Je suis\u2026heureuse.Parce que ce n\u2019est pas si facile, quand tu quittes l\u2019Afrique, d\u2019arriver\u2026 dans un autre pays, ou dans le pays des Blancs\u2026 Ce n\u2019est pas si facile, tu sais ?MOI Trouver l\u2019espoir.Attendre les papiers.Désirer plus de visibilité, s\u2019attendre à la décence humaine.Après toutes ces années, avez-vous la moindre idée de la situation ici, sur Terre ?Vraiment ?Alors vous avez atterri ici, car il n\u2019y avait pas d\u2019autre endroit à choisir.Et donc je me demande\u2026 ce qui pour vous définit une nouvelle maison.Est-ce là où l\u2019on dépose enfin ses bagages ?Est-ce là où l\u2019on ressent un sentiment d\u2019appartenance ?Un sentiment de bien-être ?TÉMOIGNAGE No3 Beaucoup d\u2019Africains viennent en Suisse et oublient très vite d\u2019où ils viennent.Je suis en Suisse depuis 41 ans.Mais les gens ici, ils n\u2019ont pas pu extraire l\u2019Afrique hors de moi.L\u2019Afrique vit toujours en moi.Je suis Suisse.En quelque sorte.Je lis, je rêve et fais tout en suisse-allemand.Oh oui ! Même ma bible, tout est en allemand.Mais l\u2019Afrique.Elle est en moi.Personne ne va pouvoir me l\u2019enlever.MOI Il y a beaucoup.Il y a beaucoup de choses que je ne sais pas et je continue à me questionner.Vous étiez peut-être perdu dans l\u2019espace pendant 30 ans.Vous avez peut-être reçu 3 millions de dollars américains grâce à nous tous.Vous avez peut-être pris un vol de la NASA qui vous a ramené sur Terre.Vous avez peut-être été bloqué en Europe après votre retour.Vous avez existé, ou peut-être pas.Mais ce que je sais, c\u2019est que POSSIBLES AUTOMNE 2023 45 « vous ne pouvez pas utiliser le feu de quelqu\u2019un d\u2019autre.Vous ne pouvez utiliser que le vôtre.Et pour ce faire, vous devez d\u2019abord être prêt à croire qu\u2019il est en vous1.» 1.Citation de : « I Am Your Sister: Collected and Unpublished Writings of Audre Lorde », (c) 2008 Oxford University Press, Inc., traduction par l\u2019auteure.Texte de Kantarama Gahigiri TÉMOIGNAGE No1 : Kelvin A.TÉMOIGNAGE No2 : Winona TÉMOIGNAGE No3 : Priscilla D.Images : Daniel Bleuer 46 SECTION I Futurités noires Pour raconter cette histoire, j\u2019ai voulu jouer avec l\u2019apesanteur et le rythme.Avec d\u2019abord un travail sur le lieu central, Osina Shop, un café-magasin-bar toujours accueillant.C\u2019est une île où l\u2019on vient se préserver d\u2019un naufrage émotionnel, retrouver le confort, ressentir la connexion et le sentiment d\u2019être chez soi.Par un jeu entre l\u2019intérieur et l\u2019extérieur, à travers les vitres, on ressent les étiquettes, les règles.Mais aussi la liberté retrouvée à l\u2019intérieur du Shop, un espace bien délimité.Des personnages enfin incarnés, qui contrastent avec l\u2019aliénation de l\u2019extérieur, où ils sont invisibles au milieu d\u2019une ville aux tons austères et froids.Et puis je me suis intéressée aux « clashs » et aux affrontements qui se produisent entre l\u2019image et le texte.L\u2019astronaute qui effectue des emplois à faibles revenus survit à peine en s\u2019accrochant à sa foi.Cela me questionne, me fait prendre conscience de sa situation, à quel point tout est restreint, limité.« Prier, mais quel dieu ?» Quelle marge de manœuvre y a-t-il exactement entre le besoin de confiance qu\u2019exprime l\u2019astronaute et le fait de pouvoir construire une nouvelle vie, un avenir ?Pouvoir enfin retirer son costume\u2026 Dans le film, le personnage de Priscilla D.dans l\u2019environnement chaleureux du Shop, se remémorant ce beau souvenir, nous donnera les éléments d\u2019une réponse.Les thèmes de l\u2019identité, de l\u2019appartenance et de la souveraineté qui sont traités ici sont au cœur de mon travail.ETHEREALITY les aborde et me confronte à l\u2019histoire de mon propre vécu, en tant qu\u2019afro-descendante, naviguant entre la Suisse et le Rwanda.Et parfois, tard le soir, j\u2019enfile le costume de l\u2019astronaute, et je pars observer la ville qui m\u2019entoure.Bio-filmographie Kantarama Gahigiri est une artiste et cinéaste (auteure-réalisatrice) helvético-rwandaise.Son travail plonge dans une exploration des notions d\u2019identité, de migration, de souveraineté et de représentation à l\u2019écran, à travers des formats de films divers, tournés en Suisse et en Afrique de l\u2019Est.Filmographie (select.) : \u2013 TERRA MATER (MOTHER LAND), (10 min) court métrage de fiction qui aborde les liens entre colonisation, capitalisme et changement climatique.Il parle de la terre, une question qui est directement liée aux gens, à leur patrimoine et à leur avenir.Berlinale Shorts Competition ((2023), la chaîne ARTE (2023) et Sundance (2024).\u2013 En 2022, Kantarama crée une autre courte fiction sur l\u2019écoresponsabilité : MOTHER EARTH, (4 min) une des 11 Cartes Postales du Futur pour la 75e édition du Locarno Film Festival (2022).Le court-métrage a été projeté sur la Piazza Grande devant 8 000 spectateurs, aux côtés du travail de 10 autres cinéastes de renom, dont Claire Simon, Nadav Lapid, Aleksandr Sokurov et Bertrand Mandico.\u2013 ETHEREALITY, (15 min) documentaire hybride sur la migration et le sentiment d\u2019appartenance.Grand Prix du meilleur court-métrage (Poulain d\u2019Or) au FESPACO 2021, le film a été projeté en compétition au Chicago International Film Festival (2020), à Clermont-Ferrand (2020) et au Namur International Film Festival (2021).Le film figure dans le programme curatorial Quartiers Lointains Saison 6: Afrofuturistik a tourné dans plus de 80 festivals à travers le monde et est sorti en salles en France (2021), aux États-Unis (2021), et trois années consécutives en Suisse (2021-22-23). POSSIBLES AUTOMNE 2023 47 \u2013 TAPIS ROUGE, long métrage (co-écrit, co-réalisé) sur l\u2019immigration et l\u2019intégration en Suisse, Prix de la Meilleure Réalisation décerné au Chelsea Film Festival New York et du Meilleur Long Métrage décerné par la chaîne TV5Monde, suivi d\u2019une sortie en salles en Suisse et en France (2017). 48 PARTIE 1 Perspectives cartographiques SEC ON I Futurités noires Party Par David Yesaya Des jeux de pétard, des feux d\u2019artifice et des fumigènes illuminaient la soirée glaciale.Bien installée dans la place du mort, juste devant le siège d\u2019auto, Zingha envoyait des baisers au vent vers la foule noire de monde qui socialisait à côté du panneau « vendue » enraciné dans le jardin de l\u2019entrée de la maison.Sankara, son concubin, a passé héroïquement son torse protéiné pardessus la vitre du toit ouvrant en levant le poing en l\u2019air de façon révolutionnaire.Ensuite, il a croisé les bras, comme T\u2019challa, et a balancé un cri euphorique : « Wakanda forever ! ».Aimé, Leopold et Damas ont à peine eu le temps de réagir que la IVM avait déjà démarré en laissant derrière elle un épais nuage de fumée qui a noirci la neige au bord du trottoir.Quelques minutes plus tard, c\u2019était au tour de Chimamanda et de son nouveau petit-copain Lumumba de nous souhaiter bon vent.Au même moment, Wangari, qui mâchouillait son bâton de réglisse, a jeté le reste de son thé vert sur la chaussée verglassée avant de nous serrer dans ses bras.À tour de rôle.Elle a commencé par moi avec une accolade d\u2019église.Très formelle, solennelle, à vrai dire.Puis, elle a embrassé Dinknesh, de tout cœur.Elle devait étendre ses bras au maximum pour l\u2019enlacer tellement elle \u2014 autrefois squelettique \u2014 est devenue grosse.Chima lui a offert un hug interminable qui semblait dire : « tu vas beaucoup me manquer ! » « Bon retour ! » a crié Nkrumah deux ou trois fois avant de se faire entendre par-dessus le bruit sonore de la basse qui faisait trembler les murs de la maison enneigée.Cela donnait l\u2019impression que le monde s\u2019effondrait.Tout le corps de Dinknesh était parcouru de vibrations électriques.L\u2019Amapiano et l\u2019Afrobeat résonnaient si fort qu\u2019ils pouvaient réanimer les battements de cœur de Fela Kuti et de Myriam Makeba.Casque emmêlé à ses dreadlocks, Chinua se donnait à cœur joie de nous faire trémousser sur les nouveaux tubes festifs de la saison.Il disposait toujours des meilleurs vinyles dans son tourne-disque : que ce soit de l\u2019afrotrap, du zouk, du Makossa, du Kompa, du dancehall, du reggaeton, du RnB ou du hip-hop.Comme tous les autres invités, Chinua et son bras droit MC Dibango, se sont prêtés au jeu en s\u2019habillant d\u2019un Wax Dashiki assorti à des Nike Air.Ce All black party changeait de nos soirées blanches.En général, j\u2019étais le loup solitaire retiré dans sa tanière avec une canette de Canada Dry à la main.C\u2019était Dinknesh l\u2019ambianceuse, la bonne vivante.Du haut de sa taille microscopique, elle en avait dans le ventre.Elle exultait la joie de vivre.Remplie de grâce, elle aimait taper dans l\u2019œil.À chaque party, elle ensoleillait les âmes et envoûtait les esprits.Elle savait chauffer la piste de danse.La danseuse étoile d\u2019autrefois twerkait le dos cambré et les fesses en arrière comme une joueuse de tennis en position d\u2019attente au fond du court.Elle savait se déhancher sur tout type de musique : salsa, batchata, samba, rumba, zumba, danse du ventre, etc.Ce soir-là, Dinknesh a préféré se renfermer dans sa tour d\u2019ivoire.Son âme revêtait un habit de deuil.Frappée d\u2019une douce mélancolie, elle se noyait dans une nostalgie infinie.Elle restait scotchée au comptoir du bar américain de la cuisine à boire son cocktail explosif.Son regard fixait le réfrigérateur.Elle donnait l\u2019impression de se remémorer les photos souvenirs et les cartes POSSIBLES AUTOMNE 2023 49 postales collantes postées sur le devant de la porte du frigo que nous avions précieusement rangées la veille dans nos affaires.Port-au-Prince, Kingston, Libreville, Queenstown, Freetown, Liberia, Freedom park et le Monument de la Renaissance Africaine : tous ces lieux à couper le soufÒe que nous avions eu le privilège de visiter en couple.Parfois dans des hôtels cinq étoiles, d\u2019autres fois à la belle étoile.En sac à dos.Tous ces souvenirs faisaient ressurgir des flashs d\u2019autres voyages tout aussi mémorables : comme ma peau french vanilla café frappé devenue chocolat au lait grâce aux coups de soleil caniculaire de Tombouctou.Notre randonnée au sommet du Kilimandjaro, nos gourdes d\u2019eau autour du cou ; notre excursion aux pyramides de Gizeh avec nos chapeaux d\u2019Indiana Jones vissés sur la tête ; notre pèlerinage à la Jérusalem noire guidés par un parchemin dépliant qu\u2019on scrutait aussi précieusement qu\u2019une carte aux trésors.Mais le plus beau souvenir, la cerise sur le gâteau, restait forcément notre voyage de noces dans les plages ensoleillées des îles paradisiaques de Zanzibar.Vêtu de mon short de bain rouge Alerte à Malibu, l\u2019huile pour bébé faisant luire mon torse nu, je me revoyais porter Dinknesh sur mes larges épaules en courant sur les grains de sable dorés pour aller la jeter dans la mer cristalline au reflet du ciel bleu turquoise.Ces vacances-là, on s\u2019était amusés comme des gamins.Dinknesh ressemblait à une sirène voluptueuse dans son maillot de bain deux-pièces qui exhibait ses perles de taille, son tatouage papillon et son piercing au nombril.Ces moments édéniques contrastaient du parcours du combattant infernal de son doyen.Combien de fois nous a-t-il rabâché que nous sommes nés sous une bonne étoile, que nous sommes privilégiés, que nous avons les bons passeports.Chaque repas de famille, Guinness à la main, le patriarche nous serinait.Il nous bassinait avec son passage dans le ventre de l\u2019Atlantique dans une pirogue de fortune ; nous soûlait en pérorant sa traversée du désert dans la fournaise meurtrière du Sahara pour gagner les portes de l\u2019Occident.Il ne nous épargnait aucun détail : son corps déshydraté, sa bouche asséchée et son visage recouvert du chèche pour le protéger des tempêtes de dune.On savait tout : de mémoire, par cœur.« Je vous passe les détails de mes journées marathoniennes.Des marches kilométriques dans les terres battues qui brûlaient les plantes de mes pieds nus poussiéreux », témoignait-il sans y mettre aucun pathos.Après ses interminables discours assis sur la chaise royale au bout de la table, Marie- Josèphe Angélique, son éternel amour, sa femme de toujours, le regardait avec des étoiles dans les yeux.Et pour camoufler ses remontées d\u2019émotions et dissimuler son admiration infrangible, elle le taquinait d\u2019un sarcasme bénin : « Hubert, arrête tes blablas ; tu n\u2019es qu\u2019un vieux disque rayé ».Et tout le monde s\u2019esclaffait comme pas permis.Imperturbable, l\u2019homme enceint se contentait de boire au goulot sa Guinness bien fraîche sortie du frigo.Ces dîners familiaux ambiances bon enfant n\u2019existeraient plus après cette sacrée soirée.Voilà probablement la raison pour laquelle Dinknesh semblait vouloir se télétransporter dans le temps loin de ce vacarme festif.Elle savait qu\u2019elle n\u2019allait plus avoir l\u2019occasion de savourer ces petits moments de bonheur.Pourtant c\u2019était elle qui avait eu cette idée géniale, d\u2019abord embryonnaire, de célébrer notre départ.Tout excitée, elle avait sauté à mon cou : « Doudou\u2026 Doudou\u2026Faisons quelque chose ! Faisons quelque chose ! Un resto, une fête, j\u2019sais pas moi, n\u2019importe quoi, quelque chose de fun quoi ! » Puis elle avait eu un moment de pause, de réflexion, comme ça.« Un resto c\u2019est trop bateau.Une fête, voilà, faisons une méga party ! », avait-elle suggérée, sourire aux lèvres. 50 SECTION I Futurités noires C\u2019était également elle qui avait pris l\u2019initiative de prévenir les parages.Depuis l\u2019embourgeoisement du quartier, elle craignait l\u2019affolement des voisins et que, dans un élan de panique, ils appellent la police.Certains d\u2019entre eux auraient pu penser que derrière cette party au sous-sol se cachait réellement une réunion politique du mouvement Black Panther.Après avoir tapé à plusieurs portes du voisinage, seulement un voisin avait ouvert.« Bonjour, monsieur, pardonnez-moi de vous importuner ! Je voulais juste vous dire que ce samedi soir, mon époux et moi organisons une fête.Je vous prie d\u2019avance d\u2019excuser le \u2018tapage nocturne\u2019.» La personne qui avait ouvert la porte portait une chaîne Grain de Café en argent autour du cou et était vêtue d\u2019un hoodie blanc à capuche pointue.Derrière elle, à son extrême droite, on pouvait voir au loin dans son salon une horloge en or blanc et une série de croix dorées de haut de gamme accrochées sur le mur ; ainsi qu\u2019une télé- écran-géant qui diffusait un match de hockey ou de football américain.Les paroles du commentateur étaient amuïes par la musique de Brown Sugar des Rolling Stones.Avant même que son épouse n\u2019ait rejoint ce monsieur au pas de la porte avec un nourrisson qui tétait son sein droit, le quadra avait déjà rassuré Dinknesh de ne pas s\u2019inquiéter pour le bruit.« Ce samedi soir, moi, ma femme et mes enfants allons célébrer la fête nationale au centre- ville.On ira contempler les feux d\u2019artifice », avait-il assuré en esquissant un sourire révélant des dents jaunies par un abus de caféine.J\u2019avais insisté pour que Dinknesh les invite à la party.Non pas par dévotion christique ni par amour du voisin comme Jésus l\u2019exige, mais plus pour leur faire subir la réalité de notre quotidien.Je désirais éperdument qu\u2019ils ressentent ce que cela faisait d\u2019être le mouton noir d\u2019une société blanche.Dinknesh me priait de chasser cet esprit malicieux.Mais au fond, celle qui avait dû renoncer à sa coupe afro à la Angela Davis au boulot ne désapprouvait pas mes propos.Comment oserait- elle ?N\u2019était-ce pas elle qui rentrait du travail à la maison en pleurs ?À peine le temps de suspendre sa fourrure au porte-manteau et de vider son sac, qu\u2019elle se larmoyait des micro-agressions qu\u2019elle subissait à outrance.La Venus Hottentot, la Sara Baartman que ses collègues la surnommaient derrière son dos.Ce train de vie infernal avait totalement déréglé son régime alimentaire.Ce qui, dans notre joyeux mariage, était considéré comme l\u2019embonpoint heureux était devenu des kilos en trop à force de s\u2019empiffrer d\u2019antidépresseurs pour le petit-déjeuner, d\u2019anxiolytiques pour le déjeuner et d\u2019antistress pour le dîner.Au début, elle a mis ces discriminations sur le dos du sexisme.Elle se revoyait bloc-notes et compas à la main gauche, les cheveux défrisés et peroxydés en chignon tenu par un crayon sous le casque protecteur.« Une femme qui dirige une centaine d\u2019ouvriers au chantier, c\u2019est toujours un peu délicat, même si elle propose des idées de génie », se convainquait-elle.Mais je subissais les mêmes monstruosités de mes patientes.Les premières rencontres se ponctuaient à chaque fois de la sorte : « Infirmier, s\u2019il te plaît, où est l\u2019obstétricien ?» Ensuite, Dinknesh a essayé de mettre les hostilités dont elle souffrait sur le dos de l\u2019âgisme : « C\u2019est pas tous les jours qu\u2019une femme de petite trentaine est à la tête de projets colossaux à 7 chiffres ».Finalement, elle s\u2019est rendue à l\u2019évidence.Un soir d\u2019hiver, totalement désenchantée, les draps mouillés d\u2019une crise de larmes, la voix étouffée de sanglots, elle s\u2019était réveillée en plein milieu de la nuit, le cœur déchiré en lambeau : « C\u2019est ma couleur ébène qui gêne ! » Malgré tout, elle a toujours refusé catégoriquement de javelliser sa peau noir de suie avec du White Spirit comme le fait sa sœur Lucy POSSIBLES AUTOMNE 2023 51 pour gagner en visibilité dans la société.« C\u2019est son problème si ma jumelle veut devenir albinos, moi, j\u2019adore ma couleur de peau café Lupita Nyong\u2019o.», afÏrmait-elle en levant le menton aussi haut qu\u2019une personne qui saignait du nez.Pourquoi se voiler la face ?À la virgule près, nous revivions les mêmes tragédies que nous lisions, petits, dans les yeux cernés de nos parents.Nous subissions les mêmes vexations, encaissions les mêmes humiliations, essuyions les mêmes abominations, extériorisions les mêmes lamentations et ressentions les mêmes frustrations.On nous avait pourtant garanti, promis et juré que les longues études, les prestigieux diplômes, le transfuge de classe, le nouveau statut social et de travailler deux fois plus que l\u2019homme Blanc auraient changé la donne.Nos parents étaient des « petites gens ».Des indigents qui avaient cherché refuge et asile clandestinement en Occident.Des paysans qui avaient vivoté et survécu dans des chambres de bonne, des cases, des cabanes de tôle et des bidonvilles.Des mineurs aux visages charbonnés qui labouraient dans des grottes de sous-sols.Mais nous, nous, on est nés et on a grandi ici.On parlait fort bien et s\u2019exprimait avec le bon accent.On maîtrisait les codes sociaux.On connaissait nos droits de citoyen.Si nos aïeuls parlaient petit nègre, nous on speak white.Alors, pourquoi l\u2019histoire se répétait-elle ?Un éternel recommencement.Maudits par la malédiction de Sisyphe, il fallait coûte que coûte que ça change pour la future génération.« Je refuse de faire vivre cette vie à ma progéniture », martelait Dinknesh de sa voix grasse remplie de déterminisme.Les cloches s\u2019apprêtaient à sonner les douze coups de minuit.La party arrivait bientôt à sa fin.Les pétarades semblables à des détonations de fusillade s\u2019intensifiaient dans les rues et couvraient le volume de la musique à l\u2019intérieur de la maison blanche.Marie-Josephe Angelique n\u2019en pouvait plus de ce vacarme.Elle s\u2019est bouché les tympans à l\u2019aide de boule Quiès.Chaque fête nationale lui faisait revivre mentalement les coups de feu auxquels elle a survécu dans son enfance : la guerre, la terreur, les maisons qui brûlent, etc.De plus en plus d\u2019invités quittaient la soirée.« Arrivez là-bas, n\u2019oubliez pas de nous écrire ! », a lâché Saba en caressant le ventre charnu de Dinknesh.Une façon grotesque de lui faire comprendre que sa taille de guêpe et sa silhouette d\u2019allumette d\u2019autrefois ont pris du bidon.L\u2019infime poignée de fanatiques de danse en transe sur la piste continuait à se dandiner de gauche à droite de façon frénétique sur la musique qui clôturait la party.L\u2019excès de rouge et de blanc dans les veines les a transformés en James Brown, Michael Jackson et Joséphine Baker.Les épicuriens, accompagnés d\u2019un verre spiritueux à la main gauche, bravaient les courants d\u2019air frigorifiques en fumant leurs e-cigarettes à la terrasse.Les pipelettes se regroupaient dans un coin du sous- sol et palabraient du futur, de l\u2019avenir et de toutes ses possibilités : sport, politique, économie, entrepreneuriat, investissement, immobilier, plan de mariage (et de divorce aussi).« Combien as-tu vendu ta baraque ?», m\u2019a demandé Michel sans aucune indiscrétion.J\u2019ai fait mine de ne pas entendre sa question en grimaçant mon visage d\u2019un rictus d\u2019incompréhension.Michel a insisté.« Le boulot consume tout mon temps.C\u2019est Din qui s\u2019est occupée de la vente de la maison.», ai-je menti.J\u2019anticipais également sa question suivante.« C\u2019est elle aussi qui a servi de pont pour l\u2019achat de notre nouvelle maison sur le continent.» Au même moment, Madiba, Martin Malcom et Maya ont cligné des yeux.Les quatre, agents immobiliers de profession, ont eu une réaction épidermique.Ils connaissaient la version originale ; celle que j\u2019avais annoncée lors de notre dernière réunion de famille. 52 SECTION I Futurités noires Toujours pas dans son assiette, Dinknesh, lançait des sourires mécaniques aux derniers convives.Mais son for intérieur les invitait tout droit vers la porte de sortie.Je ressentais son désintérêt.Arc-boutée sur le mur à côté du buffet, elle jetait des coups d\u2019œil furtifs à sa Hublot.Je savais qu\u2019elle était impatiente de goûter au luxe de la classe affaires d\u2019Ethiopian Airlines.Elle avait hâte de dormir comme un bébé pendant 16 heures de vol.Si les amis et la famille n\u2019étaient pas venus pour nous souhaiter bon vent, l\u2019hôte de la soirée serait déjà au terminal rêvassant de sa nouvelle vie en train de piloter plusieurs chantiers : des ponts, des routes et d\u2019autres projets pharaoniques à faire.Après avoir passé toute la matinée derrière les fourneaux pour la party, ma mère ne semblait pas du tout exténuée.Elle ne cessait de balayer des yeux les convives afin de s\u2019assurer de leur bien-être.« Ce n\u2019est pas la peine, maman Winnie », a supplié Dinknesh d\u2019un ton compatissant.« Mais, enfin, doudou, dis-lui ! », s\u2019est-elle exaspérée.« J\u2019lui ai dit qu\u2019elle n\u2019avait rien à faire.», ai-je répondu barbé.Non seulement ma mère ne faisait point attention à ces paroles, mais elle a dépoussiéré le sous-sol de gauche à droite en bougeant sur le rythme de la musique.Des lianes sur la tête qui tombaient comme les chutes du Niagara jusqu\u2019au bas du dos rebondissaient à chacun de ses mouvements.Elle laissait paraître un regard bénin et un sourire radieux sur son visage maculé de taches de dépigmentation.Avec l\u2019âge, elle n\u2019essayait plus de maquiller son vitiligo.En paix, elle avait appris à aimer sa peau, comme telle, au naturel.Cela ne l\u2019empêchait pas de raconter des salades à ses petits-enfants débordant de curiosités sans gêne.« C\u2019est M.Alban, mon maître d\u2019école de la maternelle, qui m\u2019a balancé un seau d\u2019eau de Javel en pleine figure », racontait-elle avec l\u2019art oratoire d\u2019une griotte.Elle finissait ses discours en disant, « Travaillez bien à l\u2019école et écoutez vos parents ! », en secouant son index ridé.Pendant ce temps, malgré le bruit, mon père, au visage usé par les vicissitudes de la vie, dormait d\u2019un lourd sommeil de mort.Télécommande à la main gauche, un filet de salive au bord de ses lèvres gercées, il ronflait comme un sonneur dans le lit king de la chambre d\u2019invités.Celle qu\u2019il avait bâtie de ses propres mains de maçon à l\u2019arrivée de la benjamine de la famille : Viola-Davis.Malheureusement, cette dernière n\u2019a pas pu se joindre à la party.Son fiancé Desmond s\u2019était fait embarquer par la police pour blanchissement d\u2019argent et contrefaçon de faux billets de dix dollars.« Marcus et Din\u2026 Je\u2026 comment vous dire\u2026je\u2026 ben\u2026 J\u2019peux plus venir ce soir.Désolée ! S\u2019il vous plaît, pas d\u2019question.C\u2019est compliqué.Je vous expliquerai.Passez une bonne soirée et je vous souhaite un bon vol ! », avait-elle baragouiné toute stressée lors de son appel vidéo.« Bouclez vos ceintures ! » a ordonné Hubert d\u2019un ton paternel plus que paternaliste.Il a réajusté le rétroviseur et a allumé la radio sans prêter attention au terminal de paiement et au compteur horokilométrique.Cependant, il a jeté un coup d\u2019œil sur le tableau de bord numérique afin de se rassurer du niveau d\u2019essence.Il s\u2019est assuré également que le lumineux sur le toit de la voiture ne soit pas en marche.Sa main gauche posée sur le volant, il a tendu sa main droite pour ouvrir la boîte à gants.Il vérifiait tous les documents de sa voiture jaunie par le temps et rouillée par la température hivernale.Il a activé ses essuie-glaces en poussant le commodo vers le haut afin de déblayer la neige fondue sur le pare- brise.Ce même pare-brise qui lui servait de vitrine pour afÏcher à l\u2019intérieur son permis de chauffeur autorisé et son diplôme de médecin sans frontière certifié par l\u2019Université Cheikh Anta Diop. POSSIBLES AUTOMNE 2023 53 À la place du mort se tenait Marie-Josèphe Angélique.Craignant les pétarades plus que les courants d\u2019air, elle a immédiatement appuyé sur un bouton automatique pour remonter les fenêtres.Dinknesh et moi étions à l\u2019arrière du véhicule, menottés l\u2019un à l\u2019autre.On se tenait la main.Passionnément.Comme un jeune couple dans la folie d\u2019un grand huit de parc d\u2019attractions.Elle, braguette de jeans déboutonnée, a rabattu son siège au maximum pour faire respirer son ventre ballonné.Moi, j\u2019observais attentivement de gauche à droite les rues qui défilaient.Je disais un au revoir mental à tout cet environnement qui avait assisté autant à la naissance de ma barbe hirsute qu\u2019à celle de ma micro-calvitie.Tout d\u2019un coup, brusquement, comme ça, une sirène s\u2019est rajoutée au vacarme de la fête nationale.Une voiture, aussi blanche que les flocons de neige qui tombaient, nous poursuivait.Cette poursuite avait duré environ cent mètres.Hubert ne comprenait pas qu\u2019il fallait se rabattre.Le feu clignotant sur le toit de la voiture blanche lune était pour nous.Enveloppée d\u2019un tourbillon de panique, Marie- Josèphe Angélique a demandé qu\u2019on s\u2019arrête immédiatement.*** Arme à la ceinture, d\u2019un gabarit imposant, un homme brûlé au visage et d\u2019une coupe dégradée s\u2019avançait vers la portière du conducteur.Sa grosse boucle d\u2019oreille en diamant scintillait à chacun de ses pas vers nous.Il dégageait une odeur forte.Son chewing-gum tentait de camoufler une haleine de tabac froid et de poulet fumé.« Papiers ! ?», a-t-il balancé tel un direct du droit en pleine figure à Hubert.« Tes papiers ! », a-t-il répété en le dévisageant.Son œil perçant caché par un bleu, un œil au beurre noir, presque, jetait des regards aussi dédaigneux que suspicieux à l\u2019intérieur de la Ford.Son allure menaçante pressait Hubert à exécuter la demande.Un labyrinthe se peignait sur son visage.Il bégayait d\u2019une peur bleue.D\u2019un silence de mort, Marie- Josèphe Angélique inspectait discrètement l\u2019homme.Puis, lorsqu\u2019il la zyeutait, elle baissait la tête.Dinknesh, comme une lionne enragée protégeant ses petits, exigeait des explications.« Monsieur, que nous vaut cette arrestation ?», a-t-elle demandé d\u2019un ton ferme et féroce.« C\u2019est moi qui pose les question ! », a-t- il rétorqué tout en laissant paraître un visage autoritaire.En analysant à la loupe le permis de conduire de Hubert, l\u2019homme à l\u2019uniforme s\u2019est écarté de la Ford pour baragouiner sur son talkie-walkie.En revenant vers la Mustang, il a tendu les papiers à Hubert en le remerciant d\u2019avoir montré patte blanche : « M.Mukwege.Tout est en règle », a-t- il afÏrmé en levant son képi.D\u2019un pas boitant, il s\u2019apprêtait à retourner vers sa voiture garée en double file derrière la nôtre.Cependant, Dinknesh insistait à connaître la nature de cette inspection.Je lui faisais du pied en tapotant ses pompes pour qu\u2019elle garde le silence.Mais sa révolte intérieure ne tolérait aucune intimidation.Ce comportement a amené l\u2019homme en bleu à se braquer.« Sors de la voiture ! Tout de suite ! C\u2019est un ordre ! », a-t-il rouspété d\u2019une voix rauque.Dinknesh était à peine sortie, qu\u2019il a claqué la porte derrière elle de la semelle de ses Air force 1.Puis, dans un enchaînement de mouvements, il l\u2019a attrapée brusquement par son col ivoire et l\u2019a plaquée violemment contre le capot de la voiture en lui écartant les bras.Les yeux exorbités, Hubert restait bouche bée face à cette violation.Le cœur de Marie-Josèphe Angélique battait fort.Moi, impuissant, rempli d\u2019une colère noire, j\u2019observais cette scène à contrecœur : ce mastodonte soumettait mon épouse à un contrôle intrusif, abusif.Ses mains crochues constellées de taches de rousseur palpaient son corps de haut en 54 SECTION I Futurités noires bas, de gauche à droite, dans tous les sens.Son neuf millimètres pressait son lombaire.Submergé par des pensées vengeresses, des pulsions exterminatrices bouillonnaient dans tout mon être.Mon âme hurlait de rage.*** Cette agression a installé tout au long du trajet vers l\u2019aéroport une atmosphère splénétique.Respirant vite et fort, Dinknesh jurait sur sa vie qu\u2019elle comptait le traîner en justice.On l\u2019encourageait dans sa démarche sans trop vraiment y croire.Elle avait mémorisé le numéro de matricule du boiteux.Quelques passants lui avaient également envoyé différents angles de vue de l\u2019incident qu\u2019ils avaient filmé sur leur téléphone.Ses parents et moi nous nous inquiétions plutôt de son état de santé.Je voulais qu\u2019on l\u2019emmène aux urgences.Elle refusait.« Je vais bien, ne vous inquiétez pas », témoignait-elle en buvant la bouteille d\u2019eau qu\u2019avait achetée son père dans une station d\u2019essence.« En plus, il ne faut pas qu\u2019on rate le vol », a-t-elle renchéri entre une gorgée d\u2019eau et un soufÒe saccadé.À l\u2019aéroport, Hubert s\u2019est garé sur la chaussée de l\u2019entrée principale.Il a laissé tourner le moteur et a allumé les feux de détresse pour signaler l\u2019immobilisation temporaire du véhicule.Cela lui a permis d\u2019aller prendre un chariot à bagages.Un peu gauche, pendant tout le trajet il avait essayé de cacher ses yeux rougis.Mouchoir à la main, Marie-Josèphe Angélique s\u2019est rapprochée de nous pour nous embrasser.Son cœur battait à la chamade.« Vous allez me manquer », a-t-elle murmuré au creux de l\u2019oreille de sa fille en essuyant ses larmes d\u2019un revers de manche.On ne savait si ces pleurs traduisaient la tristesse, le bonheur, la colère ou la fierté.Je poussais le chariot à bagages en me dirigeant vers la porte d\u2019entrée.Dinknesh tenait les passeports avec les cartes d\u2019embarquement à l\u2019intérieur qui dépassaient.Elle marchait à reculons, tout doucement.Elle agitait les documents en l\u2019air de gauche à droite en guise d\u2019au revoir à ses parents.Confortablement assis dans la voiture jaunie, Hubert et sa femme attendaient de nous perdre de vue avant d\u2019appuyer sur l\u2019accélérateur.*** J\u2019ai remis ma ceinture, relacé mes Air Max et rattaché mes rastas avec mon bandeau vert- rouge-jaune.C\u2019était maintenant au tour de Dinknesh de passer à travers le scanner corporel.Elle a déposé dans le bac ses Air Jordans, son ordinateur, son téléphone portable, sa tablette et quelques pièces trouvées au fin fond de son sac.L\u2019agente de sécurité chargée de visionner les images holographiques à l\u2019ordinateur lui a souri en admirant son afro bien huilé de beurre de karité.Le sourire de cette dame aux cheveux de neige a été suivi de chaleureuses félicitations.« Merci, merci », a répondu Dinknesh encore tout émue.L\u2019aurore prenait place : enfin prêt pour le grand départ.La salle d\u2019embarquement était noire de monde.Les hommes d\u2019affaires, assis, les jambes croisées, manipulaient leurs tablettes.Les petits marmots zigzaguaient de gauche à droite ; les parents ne savaient où donner de la tête.On apercevait également plusieurs nourrissons dans des berceaux portables, des berceaux mobiles, des berceaux multicolores et des berceaux multifonctions.Tous ces berceaux donnaient l\u2019impression d\u2019être dans une crèche, un jardin d\u2019enfants.Mais nous étions bel et bien en ligne vers la porte d\u2019embarquement de la Terre mère.« La porte du long retour ! », s\u2019est exclamée Dinknesh pleine de papillons dans le ventre\u2026 POSSIBLES AUTOMNE 2023 55 Notice biographique Dr.David Yesaya est professeur adjoint à l\u2019Université de Calgary, au Canada.Ses intérêts portent sur les cultures et littératures francophones en général, et plus particulièrement celles axées sur les textes migrants, les questions raciales, postcoloniales et décoloniales. 56 PARTIE 1 Perspectives cartographiques SEC ON I Futurités noires Mawonay, Nan Ginen, elatriye : la création d\u2019espaces alternatifs de continuation et de réinvention identitaire Par Kay Thellot Quand j\u2019entends le mot « afrofuturisme », le concept Akan de « sankofa » me vient à l\u2019esprit : regarder vers le passé pour mieux aller de l\u2019avant.La sagesse du premier fait écho au second, son prédécesseur, illustrant du fait même son éthos.Étant une femme noire d\u2019origine haïtienne née au Canada, mes expériences personnelles m\u2019ont toujours menée à questionner où je suis, d\u2019où je viens et où je vais.Mon identité positionne mon regard d\u2019une telle manière où les histoires de déplacement et d\u2019enracinement volontaires et involontaires convergent en une définition et redéfinition de comment on s\u2019insère dans le monde.Les questions et les tentatives de réponses qui m\u2019habitaient enfant ont évolué en une passion pour la santé mentale et la déconstruction des discours appris ici et ailleurs.Selon Azibo (2018), une proposition décoloniale en santé mentale pour la communauté Noire doit impérativement tenir en son centre une cosmologie, épistémologie et ontologie noires (Azibo 2018).Grâce à un tel ancrage, Azibo, un pionnier dans la formulation d\u2019une psychologie de la libération africentrée, nous invite à mettre au défi les rapports de forces qui hiérarchisent au détriment des cadres de références et opérationnels africains et afro- descendants, en exerçant notre ancestralité et notre contemporanéité, ainsi qu\u2019en évaluant les structures et méthodes occidentales selon nos besoins et nos circonstances présents.Étant une initiée dans le Vodou Ayisyen détenant une maîtrise en counseling, je me suis mise à imaginer à quoi ressemblerait une approche psychothérapeutique afro-centrée et radicalement décoloniale.Si nous nous donnons le droit de créer une structure qui nous soit propre au lieu d\u2019attendre qu\u2019on nous invite à la table du pouvoir ou d\u2019adapter culturellement des approches occidentales, comment est-ce que nos épistémologies d\u2019origine peuvent nous guider ?Commençons par la racine même de ce travail : quelles sont nos épistémologies et ontologies d\u2019origines ?Dans le but de poursuivre cette réflexion, quels sont les facteurs qui influencent l\u2019évolution de nos épistémologies d\u2019origine dans le temps et les espaces qu\u2019elles occupent, ainsi que nos relations et notre accès à nos cosmologies ?Sans pour autant nier le travail de résistance qui s\u2019articule dans d\u2019autres cadres de référence, nos cosmologies, épistémologies et ontologies d\u2019origines sont invariablement africaines, tout en étant métissées avec les traditions autochtones et influencées par les cultures européennes (Bellegarde-Smith & Michel 2013 ; Mocombe 2018 ; Casimir, Dubois & Mignolo 2020).Dans le travail personnel, spirituel et académique où j\u2019articule ma pratique d\u2019ethnothérapeute, j\u2019explore l\u2019offre d\u2019un accompagnement thérapeutique en santé mentale adaptée aux enjeux relatifs à la communauté Noire \u2014 que les individus soient africain·es ou afro-descendant·es.Visant une approche décoloniale telle que proposée par Azibo (2018), mes réflexions me portent à réviser la définition du mot décolonial selon l\u2019intersection géopolitique et historique du Vodou Ayisyen, ainsi que des pratiques traditionnelles africaines et afro-diasporiques.Habituellement, POSSIBLES AUTOMNE 2023 57 nous désignons comme décoloniaux les pratiques, cadres référentiels, méthodologies et connaissances précédant le contact colonial.Le Vodou Ayisyen, que j\u2019épelle selon l\u2019orthographe Fon et Kreyòl Ayisyen, propose des caractéristiques particulières, mais qui ne lui sont pas uniques.Le processus de mise en esclavage d\u2019hommes, de femmes et d\u2019enfants africains débutant au 17e siècle sur la terre non cédée des autochtones Taïnos fait en sorte que le Vodou que l\u2019on retrouve en Ayiti ne précède pas le contact colonial, mais advient pendant ce contact.Mes Zansèt (« ancêtres » en Kreyòl Ayisyen) se sont ancrés dans leurs cosmologies précoloniales pour se réinventer une manière de comprendre le monde et s\u2019y insérer à travers leurs expériences coloniales et néo-impérialistes.Dans cet article, je propose une exploration des facteurs qui ont influencé la genèse du Vodou Ayisyen comme pratique spirituelle afro-diasporique et comment le processus de cette genèse nous informe ici, au 21e siècle, quant à l\u2019évaluation des outils ancestraux et contemporains, ainsi qu\u2019afro- centrés et occidentaux, que nous sélectionnons pour l\u2019avancement de notre communauté et pour nous engager intentionnellement à éviter de réinfliger à nos propres traditions les violences interpersonnelles et structurelles des forces occidentales oppressives.Il y a une première caractéristique du Vodou Ayisyen qui oriente notre regard vers le processus de continuation, d\u2019interruption et d\u2019adaptation des spiritualités africaines dans un espace diasporique.Dans le Vodou d\u2019Ayiti, nos Lwa ou divinités sont organisés en nanchon, nation en Kreyòl Ayisyen.Nous comptons, entre autres, les nanchon Lwa Rada pour le royaume Allada, Gede pour l\u2019ethnie Igede/Gedevi, Kongo pour l\u2019Empire Kongo, Nago pour l\u2019ethnie Nago-Oyo, Mayi pour l\u2019ethnie Mahi, etc.Le processus de continuation, d\u2019interruption et d\u2019adaptation des spiritualités africaines dans un espace colonial inclut un processus d\u2019archivage d\u2019informations pertinentes pour les Africain·es qui précède leur mise en esclavage dans la colonie française de Saint-Domingue.Observons la nature des informations retenues pour construire le Vodou Ayisyen.En opposition à la désignation péjorative et réductionniste de « tribu », les Ancien·nes ont désigné les familles de Lwa comme « nation ».On y retrouve un effort pour contrecarrer les efforts coloniaux de déshumanisation des gens mis en esclavage dans le but d\u2019assurer leur subjugation et de monétiser leur corps, leur temps et la terre où s\u2019est installée la colonie (Casimir, Dubois, Mignolo, 2020).Lorsque nous nous familiarisons avec le Vodou comme pratique ethnospirituelle et qu\u2019on étend sa portée au-delà de ses interventions mystiques, tout en les respectant, nous constatons que le Vodou Ayisyen est un outil d\u2019autodétermination et de reconstruction identitaire contre les outils coloniaux de déshumanisation tels que l\u2019aliénation culturelle, spirituelle, linguistique et identitaire.Un autre outil colonial de déshumanisation est la dénaturation du tissu social, physique et métaphysique : l\u2019effacement et la suppression des indicateurs culturels d\u2019importance aux personnes trafiquées, l\u2019imposition d\u2019une religion de pair avec la démonisation et l\u2019illégalisation des pratiques traditionnelles, la destruction d\u2019espaces sacrés naturels et humainement construits, la séparation et la dispersion des membres d\u2019une famille ou d\u2019une communauté (Gilles & Gilles 2009 ; Casimir, Dubois & Mignolo 2020 ; Hebblethwaite 2021).La réponse du Vodou Ayisyen consiste à se réapproprier et à adapter les structures sociales d\u2019origine pertinentes aux nouvelles circonstances de vie et aux besoins actuels.Le système de coopérative agricole et économique du Lakou propose une utilisation durable de l\u2019environnement qui permet 58 SECTION I Futurités noires aux individus de subvenir à leurs besoins sans dépendre d\u2019un État qui n\u2019accorde pas la priorité aux besoins de la masse africaine (Mocombe 2018 ; Casimir, Mignolo & 2020 ; Manmi Rosemonde 2016 ; M.Okpo Ou Tchekounou 2023).Le système du Lakou propose aussi un remaniement du tissu social souvent fragmenté par des forces sociopolitiques coloniales et, plus tard, néo- impérialistes.Un autre exemple, le Lwa Kouzen Azaka Mede témoigne, d\u2019une part, du métissage ethnoculturel et spirituel mentionné dans son nom : nous y trouvons la divinité Dahoméenne Sakpata de l\u2019Afrique de l\u2019Ouest dans le mot « Azaka » et l\u2019ethnie Mende dans le mot « Mede ».Bien que l\u2019un désigne une divinité et l\u2019autre une ethnie, les deux mots créent un nom composé d\u2019un Lwa afro-diasporique responsable du même domaine pour lequel Sakpata et les Mende sont reconnus : l\u2019agriculture et la terre.Kouzen Azaka Mede et Sakpata partagent même leurs couleurs de dévotion : le bleu royal et le blanc (Okpo Ou Tchekounou 2023 ; Manmi Rosemonde 2016).Kouzen Azaka Mede désigne aussi la passation de l\u2019intendance de la terre des Taïnos aux Africain·es.Même si les Africain·es arrivent sur la terre des Taïnos avec leurs connaissances, la pharmacopée créole a dû s\u2019adapter à la faune et la flore locales, dont les savoirs leur ont été transmis grâce aux Autochtones (Raphaël 2019).Enfin, « Kouzen » désigne l\u2019acte de redéfinir les liens familiaux pour inclure non seulement les liens de sang, souvent interrompus par des forces géopolitiques et économiques oppressives et marginalisantes, mais aussi les liens interpersonnels qui contribuent au bien-être de la collectivité du Lakou.Kouzen Zaka Mede touche à un historique de déplacements locaux et internationaux, forcés et volontaires qui fragmentent les familles.Il les reconstitue grâce à la communauté environnante (Jacques & Douyon 2013).Kouzen nous inspire à reconstituer nos réseaux interpersonnels biologiques avec nos « cousins », nos « tantes », nos « oncles », nos « frères » et nos « sœurs » d\u2019adoption.Le Vodou Ayisyen offre aussi un espace pour codifier la compréhension de la majorité africaine des dynamiques interpersonnelles des strates sociales coloniales et néo-impérialistes.Selon la personnification des Lwa, on y retrouve non seulement un archivage des valeurs, des instructions et des mises en garde, mais on propose aussi des options pour se réapproprier un pouvoir/une voie d\u2019autodétermination et d\u2019autonomisation dans un système social qui se met activement en opposition à une telle voie pour la population mise en esclavage, affranchie \u2014 pratique qui demeure pertinente de nos jours.Un portail important pour implanter la déshumanisation de l\u2019autre passe par le corps : comment l\u2019individu l\u2019habite, comment on l\u2019identifie et la valeur qu\u2019on lui donne, et comment on l\u2019insère dans le tissu social physique et métaphysique (Jacques & Douyon 2013 ; Milad 2022).Utilisant un langage psychothérapeutique occidental actuel, le Vodou Ayisyen est une pratique psychosomatique axée sur les traumatismes, car il a été conçu lors d\u2019une expérience individuelle et collective traumatisante enracinée dans les sévices corporels subis depuis leur enlèvement sur le continent africain.Aussi répond-il à cette expérience.Dans les rythmes des tambours, le vocabulaire des mouvements sacrés, le nom des Lwa, les chants, les incantations et d\u2019autres, les Africain·es déporté·es ont métabolisé les traumatismes au niveau somatique et se sont approprié le récit de leurs expériences au niveau de la langue vernaculaire sacrée et profane.Le corps étant le portail et le creuset pour un tel travail, le Vodou Ayisyen resacralise le corps en perpétuelle humiliation (Milad 2022), car il afÏrme non seulement le droit d\u2019avoir une âme/ POSSIBLES AUTOMNE 2023 59 un esprit, mais la capacité de recevoir un esprit tiers pour guérir, communiquer, consolider l\u2019individu et la collectivité avec sa place dans le cosmos et l\u2019espace-temps en collaboration avec la participation des Zansèt.Ce portail et ce creuset qu\u2019est le corps deviennent aussi la plateforme principale pour l\u2019application des outils de diagnostic traditionnels.L\u2019observation du corps, de sa capacité à maintenir les rôles de sa personne et sa manière de rentrer en relation avec l\u2019Autre (dans le physique et la métaphysique ; l\u2019Autre, qu\u2019il soit animal, environnemental ou humain) révèle le bien-être, l\u2019équilibre, l\u2019harmonisation ainsi que le mal-être, le déséquilibre et la discordance (Méance 2013 ; Jacques & Douyon 2013 ; Raphaël 2019 ; Casimir, Dubois & Mignolo 2020 ; Milad 2022).Cette année, j\u2019ai célébré la Fête du Vodou le 10 janvier 2023 directement au Bénin.Dans le cadre de mon pèlerinage, j\u2019ai pu discuter du Vodou avec M.Okpo Ou Tchekounou, dignitaire des cultes vodoun Sakpata et Dan, guide spirituel et prêtre de Ifa Orunmila.Le but de ce pèlerinage consistait à explorer la continuation, l\u2019interruption et les parallèles dans les rythmes de tambours, les mouvements/vocabulaire corporels et la langue ancestrale des litanies et prières sacrées du Vodou Ayisyen.Cette discussion privilégiée avec ma contrepartie béninoise m\u2019a inspiré cette réflexion sur le fil conducteur qui relie le marronnage, Nan Ginen, Lavilokan et d\u2019autres espaces multidimensionnels : comment est-ce que la création d\u2019espaces alternatifs par mes Zansèt peut soutenir l\u2019élaboration de pratiques thérapeutiques aujourd\u2019hui ?Le Vodoun béninois et l\u2019art divinatoire du Fa visent l\u2019organisation et la réorganisation du tissu social, spirituel, visible et invisible à chaque naissance, à chaque génération pour maintenir l\u2019homéostase de ce même tissu.Dans le cas du Vodou Ayisyen, ses débuts s\u2019inscrivent dans l\u2019équilibre violemment interrompu par le trafic transatlantique d\u2019Africain·es, des relations avec lesquelles nous naissons (individuelle, familiale, communautaire, etc.).Le Vodou Ayisyen représente un travail d\u2019archivage, de mémoire, de deuil, de continuation, d\u2019organisation et de réorganisation, de construction et de reconstruction perpétuels.Pour revendiquer et protéger la dignité humaine face à une violence ponctuelle, chronique et à multiples facettes.L\u2019activisme, la résistance et une haute valorisation de l\u2019autodétermination, de la protection de la dignité, de l\u2019autonomisation et de la responsabilisation s\u2019ajoutent aux valeurs du Vodou Béninois nommées par le spécialiste : de même que l\u2019amour, le partage, le respect du bien d\u2019autrui.En somme, nous nous sommes entendus que nos deux traditions répondent aux besoins du lieu et de l\u2019époque de ses adeptes.Alors, comment est-ce qu\u2019on peut réimaginer notre relation avec les principes du Vodou Ayisyen pour répondre aux besoins du lieu et de l\u2019époque dans lesquels nous naviguons ?Le paradigme du Mawon offre deux façons de se positionner dans une société qui marginalise cette pratique : en résistant, ou alors en se dissimulant, souvent en pleine vue, tout en performant, dans la résistance, certains codes au bénéfice de ses adhérent·es (Jacques & Douyon 2013).Entendons-nous qu\u2019ici, les auteurs parlent d\u2019un paradigme et que la résistance Ayisyenn ne se limite pas qu\u2019au Vodou.Ni que l\u2019expression du Vodou est exclusivement une résistance.En revanche, la manière dont le Vodou s\u2019est construit en réponse à une condition barbare d\u2019oppression et de marginalisation propose des outils aptes à faire face aux enjeux d\u2019oppression et de marginalisation d\u2019aujourd\u2019hui.Par exemple, l\u2019utilisation de saints et de prières catholiques est une technique de marronnage qui ne s\u2019approprie une autre culture qu\u2019en surface. 60 SECTION I Futurités noires D\u2019autre part, la multiplicité des épistémologies religieuses vécues dans des espaces africains et afro-descendants n\u2019exige pas le purisme d\u2019inspiration dualiste à la Descartes, mais relève plutôt d\u2019une complémentarité qui permet l\u2019implantation du Vodou dans de nouveaux espaces.Par exemple, on peut réimaginer notre compréhension des fondements du Vodou Ayisyen comme une stratégie de positionnement face au racisme de l\u2019Amérique du Nord, quoique ce dernier demeure complémentaire mais diffère en même temps des rapports de forces liés à la race en Ayiti.Dans les circonstances actuelles qui sont les nôtres en Amérique du Nord, comment comprenons-nous la posture de nos aïeux et ai?eules, quels en sont les bénéfices, les aléas ; enfin, quelle posture voulons-nous adopter aujourd\u2019hui et quels pièges conceptuels comporte-t-elle ?Dans mon travail, l\u2019archivage des différentes nations africaines par des personnes trafiquées dans leur nouvel environnement m\u2019inspire l\u2019étude de l\u2019histoire précoloniale de ces ethnies, car je veux comprendre comment ces ethnies ont maintenu leurs connaissances ancestrales durant ces mêmes siècles où elles ont vécu des expériences de colonialisme parallèles aux nôtres.C\u2019est ainsi que Prensip Minokan, la ressource en santé mentale que j\u2019ai fondée, s\u2019est donnée comme mission d\u2019offrir un soutien thérapeutique qui vise à répondre à l\u2019appel décolonial en puisant dans la sagesse des Zansèt qui nous ont préparé une feuille de route de résistance face à l\u2019oppression et à la marginalisation anti-Noir/ anti-Vodou et afrophobe.Sous la désignation d\u2019ethnothérapie, mon travail s\u2019inspire du processus ancestral de la création d\u2019espaces alternatifs de métamorphose de soi comprise dans Nan Ginen ou Lavilokan (Moncombe 2019).Au cœur du Vodou et de mon travail en pratique privée se trouve la conceptualisation d\u2019un espace où vivent les Zansèt pour prendre soin des mort·es, des vivant·es et de ceux et celles qui sont sur le point de rejoindre les vivant·es.Cela témoigne de la nécessité de se définir dans un sanctuaire ethnospirituellement compétent, afÏrmant et responsable de négocier les grandes transitions de la vie humaine.Prensip Minokan vise à proposer un espace qui met en question le statu quo en psychologie en ce qui concerne la définition de la guérison, du bien-être, des définitions de ce qu\u2019est prendre soin de l\u2019Invisible et du pathologique.Tout comme le vèvè Minokan, la calligraphie sacrée du Vodou Ayisyen répertoriant les multiples voies d\u2019éveil disponibles aux adeptes qui les étudient, le Minokan nous enseigne l\u2019intégration, l\u2019interdépendance, l\u2019interconnexion et l\u2019autonomisation \u2014 afÏrmant ainsi la place du Vodou Aysiyen dans le grand arbre du mouvement africentrique (ou afrofuturiste ?) de la santé mentale au Canada (Delores V.Mullings et.al.2021).Une place afÏrmée dans le décentrement de la culture eurocentrée et la réappropriation du Vodou Ayisyen à l\u2019intersection de la psychologie de la libération où le mouvement, le corps, la mémoire, la généalogie et l\u2019art de se raconter à un soi collectif guérit.Notice biographique Mme Kay Thellot a un baccalauréat en Psychologie de l\u2019Université McGill, une maîtrise en counselling de l\u2019Université Yorkville et une carrière en intervention psychosociale communautaire et institutionnelle de près de 20 ans.Fondatrice de la ressource en santé mentale Prensip Minokan, conseillère canadienne certifiée (C.C.C.) de l\u2019Association canadienne de counseling et de psychothérapie et praticienne initiée dans le Vodou POSSIBLES AUTOMNE 2023 61 hai?tien, Mme Thellot offre une ethnothérapie à la communauté Noire de Montréal, ainsi que des services de consultation ethnothérapeutique transculturelle aux institutions et organismes du territoire.Une ethnothérapie désigne un soutien en santé mentale qui, d\u2019une part, cible les enjeux et les cadres de référence culturellement pertinents, et, d\u2019autre part, offre des interventions culturellement compétentes pour une communauté donnée, ici la communauté Noire.Selon la mission de la pratique de Mme Thellot, cette communauté inclut les gens qui s\u2019identifient comme Noir·es, Africain·es ou issus de la diaspora africaine tels que les Afro-Canadien·nes, Afro- Caraïbéen·nes, Afro-Américain·es, etc.C\u2019est à cet effet que Mme Thellot allie sa formation ethnospirituelle afro-autochtone avec sa formation académique pour offrir un soutien qui tient compte des enjeux identitaires, culturels, historiques et géopolitiques qui influencent la manifestation de défis en santé mentale chez ses client·es.Références Azibo, D.A.ya., (2018).Azibo\u2019s Metatheory of African Personality: A Holistic, Evolutionary, African centered, Racial Theory with Quantitative Research and Case Study Support.Journal of Pan African Studies.12(4), 1\u2013212.Beaubrun, M., (2013).Nan Domi: An Initiate\u2019s Journey into Haitian Vodou.San Francisco : City Lights Publishers.Bellegarde-Smith, P., & Michel, C., (2013).Danbala/ Ayida as cosmic prism: The Lwa as trope for understanding metaphysics in Haitian Vodou and beyond.Journal of Africana Religions.1(4), 458-487.Disponible sur : https://doi.org/10.5325/ jafrireli.1.4.0458.Casimir, J., Dubois, L., et Mignolo, W.D., (2020).The Haitians: A Decolonial History.Chapel Hill : The University of North Carolina Press.Connaissances traditionnelles, M.Okpo Ou Tchekounou, de descendance Adja Hountò, dignitaire des cultes vodoun, guide spirituel et prêtre de Ifa Orunmila, résident à Cotonou, Bénin, communication personnelle ponctuelle, 2023.Connaissances traditionnelles, Mme.Rosemonde Steril, Mambo Asongwe et Manman Fèy, résidant à Montréal, Qc., Can, communication personnelle continue, 2016.Delores V.Mullings et.al., (2021).Africentric Social Work.Desrosiers, A., & Fleurose, S.S., (2002).Treating Haitian Patients: Key Cultural Aspects.American Journal of Psychotherapy, 56(4), 508\u2013521.https://10.1176/appi.psychotherapy.2002.56.4.508 Gilles, J.M., & Gilles, Y.S., (2009).Sèvis ginen: rasin, rityèl, respè lan vodou.Bookmanlit.Hebblethwaite, B., (2021).A Transatlantic History of Haitian Vodou: Rasin Figuier, Rasin Bwa Kayiman, and the Rada and Gede Rites.Jackson: University Press of Mississipi.Jacques, R.J., & Douyon, R., (2013).The Reconstruction of the Haitian Psyche.Journal of Black Psychology.39(3), 324-329. 62 SECTION I Futurités noires Méance, G., (2014).Vodou healing and psychotherapy.Dans : P.Sutherland, R.Moodley, & B.Chevannes, dir.Caribbean healing traditions.Implications for health and mental health.Londres : Routledge.p.78-88.Milad Issa, N., (2022, April 22).Spiritual Reparations: Sacred Freedom 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POSSIBLES AUTOMNE 2023 63 Penser les futurs noirs à travers le marronnage Par Lourdenie Jean Il est difÏcile de penser l\u2019avenir en temps de crise.C\u2019est d\u2019ailleurs ce que décrit le phénomène du « sense of foreshortened future » (« sentiment d\u2019avenir compromis »), qu\u2019on retrouve dans le DSM-IV, c\u2019est-à-dire la réaction psychologique, après des traumas, qui caractérise le fait d\u2019être incapable de se projeter dans l\u2019avenir ou de s\u2019imaginer vieillir qui survient.Il semblerait qu\u2019à l\u2019échelle sociétale, nous pourrions nous reconnaître dans cette réaction, car nous vivons plusieurs situations de crise qui se chevauchent.Par exemple, les enjeux environnementaux, dont le réchauffement climatique, le déclin de la biodiversité et la réduction du nombre de terres agricoles, pour ne nommer que ceux- ci, continuent de se corser et cela contribue considérablement à la difÏculté que l\u2019on peut avoir de se projeter.Dans certaines approches, on ressent une certaine distanciation face à l\u2019avenir, comme c\u2019est le cas avec le « doomisme climatique », qui excuse l\u2019inaction face au climat par le sentiment qu\u2019il serait trop tard de toute manière.C\u2019est d\u2019autant plus compliqué pour les personnes noires de se projeter dans l\u2019avenir, en raison des lourds impacts du racisme antinoir.En Amérique, l\u2019une de ces conséquences est que, à la suite de l\u2019esclavage, les personnes noires sont prises dans un rapport d\u2019infériorité vis-à-vis des personnes blanches.Durant la colonisation, on a déporté des personnes noires sur le continent sans les considérer comme des humain·es : aucun projet commun de cohabitation n\u2019est donc prévu avec et pour les personnes noires.Dans l\u2019occupation du territoire, on isole et on invisibilise les personnes noires pour oublier le problème que leur « libération » représente, puisque le plan n\u2019a jamais été de partager ces espaces volés aux personnes autochtones, les premières habitantes du lieu.Le réflexe de mettre de côté les personnes noires d\u2019une vision globale se retrouve également dans l\u2019imaginaire collectif à travers la fiction.Un exemple connu de ce fait est le prototype des personnes noires qui meurent en premier dans les films d\u2019horreur.Selon Robin R.Means Coleman et Mark H.Harris, les auteur·ices du livre The Black Guy Dies First, Spider Baby serait le film précurseur de ce prototype.En se débarrassant aussi rapidement de son unique personnage noir, le film créerait la formule de tuer un personnage noir en tant que punchline (Coleman et Harris 2023, p.2).On peut d\u2019ailleurs étendre ce constat au cinéma en général, quand on pense à la clause de non-décès que l\u2019actrice Queen Latifah apporte à ses contrats, car ses personnages mouraient trop souvent, mais concentrons-nous sur le cas des films d\u2019horreur.Il y a une métaphore intéressante à faire avec les décès chroniques des personnages noirs dans les films d\u2019horreur, ainsi que notre conception de l\u2019avenir.Les représentations fictives et réelles du futur actuelles étant dystopiques, elles s\u2019apparentent au genre même de l\u2019horreur.De plus, les personnages noirs tendent à mourir de manière précoce, car iels ont un développement cataclysmique où la tragédie est inévitable, ou alors, parce qu\u2019iels sont libéré·es de leurs fonctions une fois qu\u2019iels ne sont plus utiles au personnage principal.Cette nuisance qu\u2019incarnent les personnes noires une fois leur rôle de soutien rempli dans le fictif rappelle le dérangement que pose la libération des personnes réduites à l\u2019esclavage.Pour ce qui est des fins tragiques 64 SECTION I Futurités noires quasi nécessaires à l\u2019histoire, elles font penser aux modèles de « refus du monde » de Malcom Ferdinand.Malcom Ferdinand dénonce ce qu\u2019il appelle « un environnementalisme d\u2019arche de Noé » qui invite des héros \u2014 généralement des hommes blancs occidentaux \u2014 à « trouver » une vie meilleure pour les quelques-un·es qui survivront à la catastrophe, plutôt que d\u2019inciter à réhabiter la Terre sans exploiter des vivant·es (Ferdinand 2019, p.134).Cet environnementalisme a pour effet de refuser le monde à des populations marginalisées, c\u2019est-à-dire d\u2019empêcher certain·es d\u2019accéder à une vie en communauté.Il décrit cinq façons dont ces refus du monde \u2014 autrement dit, ces refus d\u2019exister \u2014 se manifestent.L\u2019une d\u2019entre elles est la figure du sacrificateur.C\u2019est lorsque le héros fait le dur travail de se débarrasser des personnes ou êtres qui ne pouvaient coexister avec la solution.Ferdinand l\u2019évoque ainsi : « [c]ela veut dire que leur élimination est racontée comme étant la condition malheureuse, mais nécessaire pour calmer les cieux et la mer agitée.» (Ferdinand 2019, p.145) Il y a alors ce défi double qui joue sur la capacité des populations noires à se projeter dans l\u2019avenir.En plus d\u2019être dans un climat de crise qui limite notre habilité à, voire notre désir de penser l\u2019avenir, les personnes noires ont le défi supplémentaire d\u2019être constamment représentées comme un problème.Leur absence des récits fait partie des étapes pour pouvoir imaginer une fin heureuse au projet colonial.Dans ce contexte, il est d\u2019autant plus urgent de définir nos futurs pour qu\u2019ils aillent à l\u2019encontre de la norme.Comment rêver à notre libération et à quels enjeux celle-ci se bute-elle ?Quels outils sont à notre disposition pour nourrir cette réflexion ?Dans le texte suivant, je parlerai de comment le marronnage est une piste pour imaginer nos futurs dans un monde hostile.Ensuite, j\u2019aborderai comment il est identifiable dans d\u2019autres outils qui peuvent servir à cette discussion, notamment l\u2019afrofuturisme.Comprendre le marronnage D\u2019hier à aujourd\u2019hui Tout d\u2019abord, qu\u2019est-ce que le marronnage ?Le marronnage regroupe toutes les formes de fuite des personnes réduites à l\u2019esclavage pour échapper aux plantations, principalement (Université de Laval, 1999).Bien que caché dans l\u2019Histoire, le marronnage existe dans toutes les sociétés réduites à l\u2019esclavage, et ce, dès le début de la traite.De fil en aiguille, des sociétés marronnes naissent de ces fuites qui finissent par devenir les fondations des mouvements indépendantistes dans les pays caribéens.Je m\u2019intéresse au marronnage pour plusieurs raisons.Premièrement, car en centralisant le point de vue des populations noires ayant survécu à la traite négrière, la preuve est que nos communautés ont réussi à survivre à la fin du monde.Sans idéaliser nos douleurs, il y a tout de même une grande puissance historique qui n\u2019est pas assez soulignée, c\u2019est-à-dire celle qui consiste à créer des réalités post-esclavagistes.Parler de marronnage permet de reconnaître la pertinence de cette histoire quand on pense aux enjeux du futur.Deuxièmement, le marronnage est une piste intéressante à explorer pour les obstacles qui le composent.Le marronnage est un symbole de liberté si fort qu\u2019on en oublie la complexité infinie de faire face à une terre inconnue et de parcourir des jungles farouches pour se faire une nouvelle vie.C\u2019est à partir de l\u2019analyse de l\u2019écologie marronne de Ferdinand que je commence à concevoir cette complexité (Ferdinand 2019, p.243).Les sociétés marronnes représentent une avant-garde du mouvement décolonial, puisqu\u2019elles sont les premières à POSSIBLES AUTOMNE 2023 65 penser l\u2019après de l\u2019esclavage.En relevant ce défi, elles doivent passer par l\u2019étape « d\u2019habiter l\u2019inhabitable » (Ferdinand 2019, p.251).Il y a de nombreux parallèles à faire entre le marronnage et notre questionnement du moment : penser un futur décolonisé dans un climat déséquilibré en raison de la crise environnementale.En percevant les sociétés marronnes comme les premières à tenter cet exploit, on peut apprendre de leurs modèles.Cela dit, pour propulser adéquatement le marronnage dans un contexte moderne, il faut une autre définition.Dans cette invitation à voir le marronnage comme piste pour cocréer les futurs noirs entre acteurices décolonisé·es, je comprends le marronnage comme une mobilisation pour habiter l\u2019inhabitable, c\u2019est-à- dire une action (ou plutôt un ensemble d\u2019actions), une coupure pour forcer un nouveau départ, faire face aux problématiques d\u2019une terre hostile.Pour ce faire, tout comme à l\u2019époque de la traite négrière, on observe deux tendances dans les types de marronnage : la voie individualiste et la voie communautaire.Pour les fins de la discussion, je les nomme le marronnage de fuite et le marronnage collectif.Le marronnage de fuite est un schéma où des personnes, majoritairement des hommes, quittent la plantation seules, laissant parfois enfants, femmes et communautés derrière.À mon sens, les critiques récurrentes face au marronnage visent surtout ce type de marronnage.L\u2019une de ces critiques est que les sociétés marronnes, bien que post-esclavagistes, restent prises dans une structure patriarcale parce qu\u2019elles sont composées en général d\u2019hommes.Le cas des quelques femmes en Guyane française qui avaient demandé à être retournées sur la plantation à laquelle elles étaient assignées parle de l\u2019intensité des violences vécues par les femmes dans certaines sociétés marronnes (Curtis 2011, p.152) : les violences patriarcales dans la société libre étaient telles qu\u2019elles préféraient être remises en esclavage.Ces violences sont une conséquence du marronnage de fuite où lors du départ de la plantation l\u2019on ne se soucie pas explicitement, entre autres, des minorités de genre.Alors que le marronnage collectif implique une organisation communautaire, la création de codes culturels et une attribution de rôles bien précis pour arriver à s\u2019enfuir.Une figure connue de ce type de marronnage est Harriet Tubman, héroïne des années 1800.Elle est une activiste abolitionniste qui a aidé un grand nombre de personnes noires à devenir libres en les guidant dans le célèbre « Underground railroad », ce chemin secret qui menait du sud au nord des États-Unis ou encore au Canada afin d\u2019obtenir le statut de liberté (Encyclopædia Britannica 2023).La seconde forme de marronnage, soit la voie communautaire, se distingue de l\u2019autre grâce aux méthodes qui doivent être déployées pour se libérer.Celle-ci vient avec la création de chants qui servent de points de repère, elle est encadrée de rites spirituels et plus encore.Toutefois, l\u2019élément le plus important qui distingue le marronnage collectif du marronnage de fuite est que toute l\u2019orchestration de la fugue veille à la conception de mécanismes qui servent de garanties de sécurité.Une autre critique récurrente du marronnage est que fuir ne crée aucun impact sur le statu quo.En revanche, le marronnage collectif nuance cette critique par la place accordée aux garanties de sécurité.En parlant de mouvements sociaux, la travailleuse communautaire Isabelle Grondin-Hernandez et moi arrivons à l\u2019expression de « garanties de sécurité » pour décrire les mécanismes et les outils qui assurent la sécurité des marges dans la lutte.C\u2019est cette attention qui nous garde liées aux enjeux systémiques autour de notre objectif de fuir l\u2019oppression. 66 SECTION I Futurités noires La réflexion pour protéger les personnes et les espèces minorisées dans le milieu d\u2019oppression qu\u2019on tente de fuir bonifie directement le modèle de société qu\u2019on crée en parallèle.Ainsi, on y implante d\u2019emblée ces mécanismes pour garantir la sécurité de toustes durant leur fuite et dans la société maronne qui s\u2019ensuit.Harriet Tubman demeure un bon exemple pour illustrer cela, car une fois libre, elle continue de se battre pour le droit de vote des femmes c\u2019est-à-dire qu\u2019elle continue de lutter contre le statu quo, même après son départ du milieu esclavagiste.C\u2019est ce qu\u2019on doit améliorer dans le marronnage moderne, car c\u2019est encore la voie individualiste qui prime dans le discours populaire.Afin de se « séparer » du système, les propositions sont principalement des actions individuelles.Du jardinage à l\u2019exil dans la forêt, la plupart des fuites possibles prennent racine dans la solitude, laissant encore les personnes marginalisées seules pour faire face au monde hostile.Au contraire, l\u2019élaboration de mécanismes de sécurité nous oblige à agir ensemble.Un exemple intéressant de marronnage moderne se trouve justement dans une société qui doit sa liberté au marronnage, la première République noire au monde : Haïti.En août 2023, des paysan·nes décident de poursuivre le projet de la création d\u2019un canal pour la rivière Massacre afin de contrer un partage inégal de cette ressource naturelle avec leur voisin (Pierre, 2023).Il y a des leçons clés pour l\u2019avenir, ne serait-ce que dans l\u2019organisation d\u2019un tel projet.En effet, les enjeux de souveraineté s\u2019imbriqueront davantage, à l\u2019avenir, dans la crise environnementale.Le rôle de l\u2019imaginaire Représentations de la libération noire L\u2019artiste en moi ne peut ignorer le rôle des imaginaires dans cette discussion.Si la problématique du marronnage moderne est liée à l\u2019individualisme, je pense qu\u2019une partie de la solution est dans la consolidation des imaginaires collectifs noirs.Comme je l\u2019ai mentionné dans l\u2019introduction, la place des personnes noires dans les représentations cinématographiques renforce l\u2019incapacité à se projeter dans le futur, car on présente régulièrement leur élimination comme nécessaire pour une fin heureuse.Malgré tout, on réussit à se créer des espaces culturels pour exister de manière éloquente.Au sein de ces espaces, on retrouve des images de marronnage, autant dans le folklore que dans les productions culturelles plus récentes.Prenons l\u2019œuvre haïtienne Gouverneurs de la rosée (1944) et les films aux teintes afrofuturistes « Black Panther » (2018 et 2022) pour témoigner de ce fait.Tout d\u2019abord, ce livre raconte l\u2019histoire d\u2019un village haïtien qui fait un konbit, soit une action collective pour travailler la terre ensemble, afin de faire face à une sécheresse.L\u2019auteur, Jacques Roumain, donne beaucoup de place aux rêves de ses personnages et pour ces derniers, la libération représente l\u2019accès à une terre riche qui subvient à leurs besoins.Ici, le marronnage \u2014 compris comme une action entraînant un nouveau départ en habitant une terre inhabitable \u2014 est représenté par le konbit qui ramène l\u2019eau au village.Rapidement, on constate la ressemblance marquante entre ce récit et l\u2019exemple que j\u2019ai évoqué plus tôt, de la rivière Massacre.Je suis d\u2019avis que ce genre de mobilisation prend forme en partie grâce à la forte présence des konbits dans le portrait culturel haïtien.Il faut également reconnaître que ce folklore dense en récits de liberté est un héritage de la riche histoire du pays.Ce pays qui a aboli l\u2019esclavage en premier.On peut reconnaître de façon plus explicite le marronnage dans les films Black Panther, puisqu\u2019on y montre une communauté noire qui se POSSIBLES AUTOMNE 2023 67 cache littéralement du monde entier.Black Panther fait réfléchir à l\u2019importance de la non-mixité et à la forme qu\u2019elle pourrait prendre dans le marronnage moderne.Durant la traite esclavagiste, les altérités identitaires sont beaucoup plus tranchées qu\u2019aujourd\u2019hui, ce qui crée une indication quant aux acteur·ices impliqué·es dans la fuite.On fuit les maître·sses, on fuit les groupes qui veulent nous tuer, on fuit les personnes blanches.À la suite des films Black Panther, plusieurs des débats populaires entre personnes noires sur l\u2019ouverture de Wakanda au monde font remarquer qu\u2019il n\u2019y a pas de consensus flagrant aujourd\u2019hui à cet égard.Je n\u2019ai pas de bonne réponse à offrir ; cependant, je crois que la priorité doit être surtout que les personnes non noires apprennent à nous voir comme des membres de leur communauté pour qu\u2019on en arrive, un jour, à penser ensemble à une libération sécuritaire pour nous.Les groupes extrémistes comme les Incels mettent en lumière que le besoin de trouver une communauté joue un rôle primordial dans la radicalisation.Cela nous amène d\u2019abord à nous rendre compte que nous ne comprenons pas clairement ce qu\u2019est une communauté, et c\u2019est encore plus vrai pour les personnes dans une positionnalité dominante, car l\u2019opposition face aux personnes minorisées est l\u2019un des plus grands rassembleurs pour les collectivités en position de pouvoir.Selon moi, il n\u2019est pas possible de parler de manière tangible des rôles des personnes non noires dans notre libération, tant que cette dynamique à notre égard n\u2019est pas déconstruite chez ces dernières.Cela dit, le deuxième film Black Panther sous- entend également la beauté des alliances des communautés noires et autochtones grâce à sa fin pacifique.Ce qui rappelle, d\u2019ailleurs, le rôle historique de la collaboration des populations noires et autochtones lors des marronnages, car les personnes autochtones ont assisté les marron·nes dans leur fuite.Autant les exemples du roman de Roumain et celui de Black Panther démontrent le désir d\u2019échapper à l\u2019oppression, autant comportent- ils certaines lacunes.Les deux représentations centrent leur récit sur les hommes.C\u2019est davantage le cas pour Les gouverneurs de la rosée que Black Panther, mais à différents égards, on retrouve l\u2019impression que la libération doit passer par des rôles de genre.Dans les deux récits, les personnages principaux sont des hommes, héros à leur manière, hétérosexuels accompagnés d\u2019une compagne dans leurs exploits.De plus, on découvre plus en profondeur les perspectives féminines après le décès du héros.Pour sortir de cette dynamique, cela exige plus qu\u2019un échange de genre(s) (?) entre certains rôles ; il faut plutôt repenser la structure de libération et ses représentations.Conclusion Je ne prétends pas que le marronnage soit une formule parfaite ni une finalité.Toutefois, c\u2019est un modèle qui offre des points de repère pertinents pour enfin rendre l\u2019avenir dont nous avons besoin tangible, notamment pour les personnes noires.Si l\u2019avenir nous est si peu accessible, c\u2019est parce que celui dont on nous parle dans les médias grand public en Occident n\u2019est pas le nôtre.Pour arriver à représenter une libération noire et collective dans des espaces culturels, il faut révolutionner les structures classiques de narration, notamment pour parvenir à décentraliser les perspectives individuelles.La première étape de la libération est la capacité de s\u2019imaginer libre. 68 SECTION I Futurités noires Notice biographique Diplômée du Collège Lionel-Groulx en 2017 et à l\u2019heure actuelle étudiante en sociologie, avec une mineure en développement durable, Lourdenie se passionne pour les sciences humaines, notamment la sociologie, la psychologie et l\u2019anthropologie.Elle renforce actuellement son expérience de terrain en améliorant ses compétences au sein d\u2019organismes communautaires abordant divers enjeux sociaux autant à l\u2019échelle macro que micro.Enfin, elle développe des projets personnels, notamment avec L\u2019environnement, c\u2019est intersectionnel dont elle est la fondatrice.Il s\u2019agit d\u2019une initiative mariant arts, engagement et éducation populaire.Féministe intersectionnelle, conférencière et artiste, elle se perfectionne sur des thématiques touchant de près ou de loin à la justice sociale, la sociologie et l\u2019anti-oppression.Références Coleman Means R., R et M.H.Harris., (2023).The Black guy dies first.New York : SAGA PRESS.Ferdinand, M., (2019).Une écologie décoloniale.Penser l\u2019écologie depuis le monde caribéen.Paris : Éditions du Seuil.Université de Laval, (1999).Les esclaves marrons.Québec : CEFAN.Encyclopædia Britannica, (2023).« Underground railroad, History and Society ».Londres : Encyclopaedia Britannica.Curtis, I., (2011).« Masterless People: Maroons, Pirates and Commoners ».Dans : S.Palmié et F.A.Scarano, dir.The Caribbean A history of the region and its people, 660.Chicago : The University of Chicago Press.Pierre, L.N., (2023).« Hai?ti, la crise de la rivière Massacre : perspectives historiques », AlterPresse.Disponible sur : https://www.alterpresse.org/spip.php?article29659 [Consulté le 20 septembre 2023].Roumain, J., (1944).Les gouverneurs de la rosée.Port-au-Prince : Éditions Orphie.Coogler, R.(réalisateur), (2018).Black Panther [HDV], Disney\u2019s Marvel studios, 134 minutes.Coogler, R.(réalisateur), (2022).Black Panther: Wakanda Forever [HDV], Disney\u2019s Marvel studios, 161 minutes. POSSIBLES AUTOMNE 2023 69 Usages et méconnaissances de la pensée caribéenne.Envisager l\u2019avenir au-delà des périls de lectures et des identifications meurtrières Par Stéphane Martelly Mon ultime prière : Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge (Frantz Fanon 1952) these thoughts are also a cargo.they migrate without ever arriving at a store.thoughts know no store are unsure and sometimes dissemble.[\u2026] the letters syncopate atop the screen but are backspaced.the is rewritten (Kaie Kellough 2019) ces pensées sont aussi un cargo.elles migrent sans jamais arriver en magasin.des pensées qui ne connaissent pas de magasin sont incertaines et quelquefois se désassemblent [\u2026] les lettres syncopées tout en haut de l\u2019écran mais qui s\u2019effacent.Le est réécrit (ma traduction 2023) Envisager malgré tout, au-delà de la catastrophe du Passage du milieu, l\u2019avenir des communautés Noires revient pour moi à se pencher sur le passé et sur l\u2019archive de leur pensée et de leur créativité, où à maintes reprises s\u2019est inscrite en continu leur humanité, trop souvent à des moments où elle était déniée ou effacée.Cette pensée résistante, ces écritures sont le legs précieux qui nous autorise, corps de texte, corps spéculatif de tous les questionnements, à nous considérer sujets face à l\u2019histoire, à articuler le beau combat de notre liberté ou à rapatrier nos mémoires ancestrales, jamais prises en défaut.Au moment où les études Noires minoritaires pénètrent à juste titre dans nos institutions nord- américaines et européennes, peut-être est-ce aussi le moment de réfléchir à notre tour à l\u2019avenir de notre archive et à ce qu\u2019elle deviendra.En prenant pour prétexte les vers du poète caribéen-canadien Kaie Kellough (Kellough 2019, p.7 ; 2023, p.15), j\u2019aimerais un moment m\u2019attarder sur ces pensées en cargo, pensées en migrance (Berrouët-Oriol et Fournier 1992) et qui se désassemblent.C\u2019est ce moment du mouvement et du désassemblage qui m\u2019intéresse dans la mesure où je voudrais proposer avec une certaine urgence une réflexion qui s\u2019articule à un moment très particulier de l\u2019histoire intellectuelle où, non seulement les questions raciales et la résistance anti-raciste en Occident se posent de manière particulièrement aigüe (Ajari 2019), mais encore les imaginaires et les réflexions provenant de la Caraïbe semblent convoqués, dans un mouvement incertain qui les désarticule sur la scène de ces débats qui les éloignent, parfois grièvement, de leurs circonstances d\u2019origine.Si je veux aujourd\u2019hui revenir à ces penseur·ses, c\u2019est très explicitement pour rappeler, dans l\u2019essai qui suit, les contextes de leurs réflexions et pour rapatrier vers son intention profonde une pensée somptueuse, de grande amplitude, régulièrement évincée aujourd\u2019hui de son incarnation et de ses fins concrètes.Dans cette perspective de ressaisissement du corps et de la pensée, il me semble nécessaire d\u2019ouvrir le propos sur Fanon, qui s\u2019intéressait bien au corps, à son mouvement et à sa place dans ses écrits.Quand je dis au corps, je dis bien sûr le corps noir, 70 SECTION I Futurités noires un corps qui est aussi le mien au moment où j\u2019écris ces lignes ; et quand je dis la Caraïbe, ce n\u2019est bien sûr pas de manière périphérique, mais comme le point d\u2019origine insurmontable de ma parole, de mon chaos et de ma dissidence propre, c\u2019est-à- dire depuis Haïti.Ces traits distinctifs ne sont pas sans importance.Il ne s\u2019agit pas tout simplement d\u2019un rappel des origines, même si cela non plus n\u2019est pas négligeable, mais un véritable positionnement épistémique, dans la mesure où la pensée caribéenne est profondément rattachée à son histoire et aux tentatives de dépassement de cette histoire marquée aux fers de la colonisation et de l\u2019esclavage et où la résolution radicale de ces agressions et conflits a abouti, au moins dans notre cas, à la rupture épistémologique qu\u2019a constitué la création de l\u2019État haïtien, faisant passer les corps Noirs du non-humain à l\u2019humain et en fondant la nation sur une telle reconnaissance.Ainsi, ces éléments définitoires constituent mon récit d\u2019origine, certes, mais ils se révèlent aussi comme une série de points d\u2019ancrage très solides où arrimer mon propos.Illes (Kellough 2023, p.113) établissent pour moi un centre et un point d\u2019appui.Je vis en effet au Québec depuis de nombreuses années, mais c\u2019est l\u2019école et l\u2019université haïtienne qui m\u2019ont formée, les intellectuels haïtien·nes, certain·es des professeur·es très estimé·es, ont été parmi mes premières lectures.C\u2019est clairement de cette tradition intellectuelle qui comprend, entre autres, Jacques Roumain, Jacques-Stéphen Alexis, Magloire-Saint-Aude, Virginie Sampeur, Jean Price-Mars, Marie-Thérèse Colimon Hall, Suzanne Cohaire-Sylvain, Thomas Madiou, Yanick Lahens, Marie Vieux, Laënnec Hurbon, que je proviens.Mon propre travail intellectuel, dans lequel je tente de proposer à partir du corpus littéraire contemporain d\u2019Hai?ti une réflexion sur la théorie littéraire et sur la création, en remarquant ce que ces disciplines ou pratiques nous apprennent sur le contemporain (Martelly 2016), s\u2019adosse sans aucun doute à ce précieux héritage.Malgré tout, je ne viens pas aujourd\u2019hui écrire « armée de vérités décisives » (Fanon 1952, p.25-26), mais au contraire dans le tâtonnement et l\u2019incertitude.Partant du socle précédemment délimité, je viens au contraire proposer ici des idées qui se rassemblent lentement, mais qui ne sont pas encore complètement abouties, dans une espèce d\u2019inquiétude que ne désavoueraient pas les penseurs du questionnement (Fanon, id.) ou de la trace (Glissant 1997, p.83).Ces réflexions ont été provoquées par un phénomène contemporain qui crée pour moi une espèce de surprise, de malaise chaque fois qu\u2019il se produit dans le discours public.Il concerne la reprise, voire la récupération de penseurs de la Caraïbe (et tout particulièrement des Antilles françaises, comme Fanon, Césaire et Glissant \u2014 pour ne citer que ces trois noms) dans des discours tendant à délégitimer les luttes de celleux que j\u2019appellerai pour faire vite leurs descendant·es.Fanon pour dénigrer des jeunes Noir·es se risquant à l\u2019autodéfinition, montée aux barricades via Césaire pour défendre le libre usage du mot « nègre », panique morale drapée dans du Glissant autour des « communautarismes », les exemples sont nombreux au Québec et en France.Même si j\u2019aperçois bien d\u2019où ces idées proviennent dans ces trois œuvres, chaque fois je suis dans la plus grande consternation.Il s\u2019agit de pensées importantes, que j\u2019ai bien fréquentées à l\u2019époque où je me construisais en tant qu\u2019étudiante de premier cycle, mais je dois dire qu\u2019alors, dans cet en-dehors de l\u2019Occident qu\u2019autorisait Haïti, je n\u2019avais jamais imaginé qu\u2019elles puissent avoir de tels usages, de telles reprises qui, sans coup faillir, les retournaient précisément contre des publics dont elles ont constamment pensé, envisagé, rêvé POSSIBLES AUTOMNE 2023 71 chacune à leur manière imparfaite, l\u2019émancipation ou la libération.Comment était-ce possible ?Pourquoi ces pensées se renversent-elles ainsi, de façon radicale contre leur propre projet ?Pourquoi est- ce que cela se produit avec une telle régularité ?Ces pensées sont-elles mal lues, mal comprises, mal interprétées ?Comment parvenaient-elles à devenir si peu reconnaissables ?Quel était le rôle, le fonctionnement de telles reprises qui les rendaient tellement « étrangères à elles-mêmes » en contexte occidental ou colonialiste ?Ce sont ces questions que je voudrais agiter à l\u2019aune de cet horizon caribéen et même très précisément haïtien ; c\u2019est sans doute ce qui donnera à mes essais réflexifs un certain intérêt.C\u2019est n\u2019est donc pas tant une érudition nouvelle que je vous propose, mais plutôt un horizon de lecture haïtien qu\u2019il me semble important de proposer, tel qu\u2019il m\u2019apparait destiné à restituer en quelque sorte ces imaginations et ces réflexions à elles-mêmes, non dans le sens d\u2019une certaine orthodoxie qu\u2019il serait très mal venu de leur appliquer, mais plutôt dans le sens de les rapatrier vers leur esprit, pour ainsi dire, autant que vers leur lettre (Bible, 2 Cor., 3, 6).Il demeure frappant que toute l\u2019histoire de la Caraïbe dans la pensée et l\u2019imaginaire occidentaux ne repose que sur une certaine méconnaissance ou un ensemble de malentendus.Gordon K Lewis, dans son célèbre essai, Main Currents in Caribbean Thoughts (Lewis 2004, p.1), commence son ouvrage sur la méprise de Christophe Colomb qui atterrit dans la Caraïbe en pensant arriver en Inde au 15e siècle.C\u2019est un incident connu, mais peut- être aussi d\u2019une certaine façon, emblématique.On sait depuis longtemps que tout le discours colonialiste en ce qui concerne les Amériques s\u2019était construit sur une espèce de fabulation qui décivilisait les territoires et créait les races, donc sur une idéologie violente et meurtrière (Dorlin 2009, p.14-16).Il faut par-là comprendre que le discours colonial se construisait aussi sous l\u2019égide d\u2019une méprise, d\u2019abord accidentelle, puis de plus en plus délibérée.Le but de mon propos n\u2019est certes pas de déresponsabiliser les auteurs de cette fiction négative, mais bien d\u2019examiner d\u2019un peu plus près cette méconnaissance construite à grands frais et violemment entretenue pendant des siècles.Il fallait en effet inventer de toutes pièces cet Autre absolu, hors-civilisation, que Laënnec Hurbon appelle « le barbare imaginaire » (Hurbon 1988, p.1-18), afin de masquer qu\u2019une plus grande barbarie, insoutenable et concrète, la barbarie coloniale, s\u2019exerçait sur les corps asservis, esclavagisés ou génocidés.Je voudrais donc examiner d\u2019un peu plus près cette méconnaissance très spécifique quand elle s\u2019exerce précisément non plus simplement contre, mais à travers même les pensées anticoloniales ou postcoloniales chargées de la défaire.Ce sont des opérations troublantes, mais particulièrement révélatrices qui ont lieu dans le réemploi de ces penseur·ses.1.D\u2019abord l\u2019observation : bien avant les derniers articles de chroniqueurs intempestifs du moment commis par exemple sur l\u2019œuvre de Fanon pour bien tancer les jeunes Noirs de Montréal-Nord, ou la reprise assez récurrente en France du même Fanon ou de Glissant pour critiquer la « racialisation » de la gauche dite décoloniale, j\u2019avais aperçu une tendance lourde consistant à reprendre des penseurs anticoloniaux à des fins qui les détournaient systématiquement de leurs intentions premières.Il s\u2019agissait pour la plupart d\u2019œuvres d\u2019auteurs des Antilles françaises, peut-être plus connues et accessibles.Je trouvais tout à fait étrange que Fanon soit quelquefois repris sous la plume d\u2019un vieux chroniqueur de droite, ou même par des personnes plus sérieuses, pour critiquer un pseudo-essentialisme de la 72 SECTION I Futurités noires race produit par de jeunes racisé·es ; Césaire pour justifier le libre marché dans l\u2019emploi du mot « nègre » et Glissant pour critiquer ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler « la pensée identitaire ».Qu\u2019on ne se méprenne pas : ces reprises ne reposent pas toutes sur une complète ignorance ou sur le mensonge.Elles ne sortent pas toutes de nulle part.Il y a bien des moments chez ces penseurs qui expliquent ou justifient ces interprétations.\u2022 Il est vrai qu\u2019il existe bien chez Fanon une critique de l\u2019essentialisme qui est avant tout une critique qu\u2019il adresse au mouvement de la Négritude.Fanon s\u2019inquiétait en effet que ne soit restitué, dans ce retour de balancier qu\u2019impliquait la Négritude, un essentialisme de la race qui se situe aux antipodes de ce qu\u2019il tentait de construire dans sa pensée.Il faut en effet se rappeler que Peau noire, masques blancs (Fanon 1952) est écrit en réaction aux interprétations sauvages, génétiques (l\u2019organogenèse) de la maladie mentale sous le prisme de « traits » raciaux.L\u2019approche ontogénique ou plus précisément sociogénique de Fanon ne fait pas autre chose que de s\u2019opposer à ce qui ramène au seul biologique les comportements déviants ou non.(Dans son souci de se diriger vers l\u2019humain, Fanon écrira même quelques pages assez véhémentes contre les processus de racisation, qui ont surtout le triste mérite de cumuler des amalgames assez gênants.) \u2022 Il est vrai qu\u2019il existe chez Césaire une volonté d\u2019universaliser ou de resémantiser (puisqu\u2019il faut reprendre un terme très à la mode) la violente insulte de « nègre » vers une vision élevée, parfois idéalisée de l\u2019Afrique.On sait par exemple que Césaire n\u2019était pas vraiment opposé \u2014 un peu amusé mais pas opposé \u2014 à la reprise de ce terme par Vallières.\u2022 Il est tout aussi vrai que la pensée du « tremblement » et de la « trace » de Glissant s\u2019érigeait contre les approches identitaires trop figées.Professeur martiniquais en contexte étatsunien, Glissant était souvent \u2014 comme le rapporte Noudelmann (Glissant et Noudelmann 2018, p.6) \u2014 en porte-à-faux avec les approches généalogistes et identitaires de ses collègues afro-américains dont il rejetait rapidement les propositions.\u2022 Toutes des positions \u2014 si on met un peu de côté Fanon pour l\u2019instant \u2014 qui leur ont parfois valu l\u2019infinie reconnaissance ou les applaudissements le plus souvent non sollicités des « universalistes » ou « républicains » blancs.2.Mais si je connaissais l\u2019existence de ces moments critiques, voire de ce qui sera finalement exploité comme « failles » dans la pensée de ces écrivains, je me suis chaque fois demandé pourquoi seuls ces moments de vacillement critique étaient retenus.\u2022 Pourquoi le Fanon qui critique la Négritude plutôt que celui qui se fait virulent lorsqu\u2019il évoque la violence du colonialisme ou celle, nécessaire en conséquence, pour la décolonisation des « Damnés de la terre » (Fanon 2002) ?Rappelons-nous ces passages : Au niveau des individus, la violence désintoxique.Elle débarrasse le colonisé de son complexe d\u2019infériorité, de ses attitudes contemplatives ou désespérées.Elle le rend intrépide, le réhabilite à ses propres yeux.(id., p.90-91) La décolonisation ne passe jamais inaperçue car elle porte sur l\u2019être, elle POSSIBLES AUTOMNE 2023 73 modifie fondamentalement l\u2019être, elle transforme des spectateurs écrasés d\u2019inessentialité en acteurs privilégiés, saisis de façon quasi grandiose par le faisceau de l\u2019Histoire.Elle introduit dans l\u2019être un rythme propre, apporté par les nouveaux hommes, un nouveau langage, une nouvelle humanité.La décolonisation est véritablement création d\u2019hommes nouveaux.Mais cette création ne reçoit sa légitimité d\u2019aucune puissance surnaturelle : la « chose » colonisée devient homme dans le processus même par lequel elle se libère.(id., p.40) \u2022 Pourquoi le Césaire qui appuie Vallières (fort probablement en toute méconnaissance du contexte canadien ou québécois ou de la condition Noire dans ces sociétés) plutôt que celui, sachant très bien que la réhabilitation du « mot en n » (quelle phonétique intéressante, d\u2019ailleurs) dans des sociétés encore marquées par le colonialisme ne pouvait être qu\u2019incomplète ; celui qui écrivait « Le nègre vous emmerde », dans le sens plein de l\u2019injure (Ribbe 2008 ; Tortel 2018).Où veux-je en venir ?A cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu\u2019une nation qui colonise, qu\u2019une civilisation qui justifie la colonisation \u2014 donc la force \u2014 est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment.Colonisation : tête de pont dans une civilisation de la barbarie d\u2019où, à n\u2019importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation.(Césaire 1955, p.10) \u2022 Pourquoi le Glissant qui voyait dans les identitaires une fixité constituant le contraire de sa pensée de la créolisation plutôt que celui, bien plus radical, qui écrivait que le chaos-monde s\u2019opposait avant tout à la « prétention à l\u2019Être de l\u2019Occident » (Glissant 1994, p.112) ?\u2022 Et si ce qui intéressait le plus les auteur·ices de ces reprises éhontées c\u2019était justement ce qui, chez ces penseurs, dérangeait le moins la colonialité ou lui permettait par la bande de se continuer ?Ce qui permettait au contraire de disculper l\u2019ordre colonial, élevé à l\u2019état de neutralité ou d\u2019universel.Ce qui permettait surtout de désamorcer l\u2019élan de résistance ou les stratégies de sujets sempiternellement colonisés ?Et si ce qui était mis au service des postures les plus réactionnaires, c\u2019était précisément dans ces amples pensées ce qui risquait le mieux d\u2019être détourné au profit de ces postures ?3.Ce qui est frappant, c\u2019était qu\u2019il manquait précisément à ces reprises indues ce qui avait rendu attractif·ves et lisibles ces penseur·ses pour les jeunes Haïtien·nes que nous étions, mes camarades d\u2019université et moi, existant par ce « lieu de notre culture » (Bhabha 1994) dans l\u2019espace par excellence qui avait rompu avec les systèmes coloniaux d\u2019une manière absolue : Haïti.D\u2019une manière tellement absolue, que même en ayant vu, sidéré·es comme tout le monde, des films relatant la condition Noire aux États-Unis, même en ayant une conscience des rapports raciaux qui existaient un peu partout en Occident, nous ne pouvions alors imaginer \u2014 je veux dire par là que ces rapports constituaient à juste titre un au-delà de nos imaginations \u2014 que les violences coloniales que nous lisions dans les livres avaient encore cours à ce point ailleurs dans le monde, dans 74 SECTION I Futurités noires des espaces qui n\u2019avaient pas connu de rupture réelle avec la colonisation.Autrement dit : il manque à ces reprises ce qui fait signe à cet « après » ou à cet « au-delà » de la colonialité, ce qui fait de ces penseur·ses des intellectuel·les de la libération.4.Pour nous, étudiant·es haïtien·nes, les moments critiques que j\u2019ai signalés ne contredisaient pas l\u2019essentiel de leur pensée.Ils n\u2019en étaient pas des points de retournement, c\u2019est-à-dire qu\u2019ils n\u2019en signalaient ni la ruine, ni la vulnérabilité à l\u2019imposture.Ils en démontraient simplement l\u2019étendue, la rigueur et la complexité.Ils nous mettaient en garde, en espace décolonisé, au sujet de périls et de dangers d\u2019élaborations toujours imparfaites à partir de propositions établies par les ordres coloniaux.Je peux vous assurer qu\u2019il ne nous serait alors jamais venu à l\u2019esprit que certain·es, descendant·es du groupe colonisateur ou s\u2019exprimant en son nom, auraient pu reprendre ces moments critiques pour opérer une mise à mort, un renvoi au silence ou à un moment de reprise du pouvoir sur des populations Noires réclamant la liberté ou la dignité.Ou alors, de façon plus « banale » (Harendt 1991), que ces pensées de libération auraient pu servir à rassurer des personnes du groupe dominant sur leur « liberté d\u2019esprit ou d\u2019expression », leur supériorité intellectuelle (encore) ou leur inexpugnable centralité dans tous les discours sur tous les sujets ! 5.C\u2019est pour cela que chaque fois, ces reprises m\u2019ont scandalisée et étonnée.Mais l\u2019étonnement et la sidération n\u2019étant pas très productifs à long terme, il a fallu y penser un peu.6.En examinant les fondements de ces usages que je qualifierai finalement de racistes, des penseurs anti-coloniaux, je commence à distinguer une série d\u2019opérations que je voudrais prendre ici le temps d\u2019expliciter.À force de les observer, ces opérations me sont devenues un peu familières car j\u2019ai été bien malgré moi amenée à réfléchir aux questions d\u2019appropriation dans le domaine de l\u2019art, il y a quelques années, et les points de similitude sont assez intéressants.Il y a fondamentalement quatre opérations à l\u2019œuvre quand ces reprises abusives se produisent.Elles ne sont pas toujours toutes présentes en même temps : \u2022 Une opération d\u2019isolation / de décontextualisation : ce sont deux moments très contigus, mais différents.Une idée singulière est séparée de l\u2019ensemble de l\u2019œuvre ou de la pensée de l\u2019intellectuel en question pour être citée de manière répétitive et isolée.Ensuite, c\u2019est le contexte d\u2019origine et le contexte « d\u2019accueil » de cette pensée qui sont effacés.\u2022 Un « malentendu » surgit qui est par la suite soigneusement entretenu.Celui-ci repose sur une méprise ou sur des effets de proximité de sens, voire des paronomases (créolité / créolisation ; nègre / négritude etc.) ou de méconnaissance de l\u2019amplitude de la pensée de l\u2019auteur.\u2022 Ce point est peut-être le plus important : un détournement majeur de la destination première de l\u2019œuvre.Ce sont des textes qui ont souvent accompagné, voire conduit la prise de conscience de leurs auteur·ices et leurs propres mouvements d\u2019émancipation personnelle pour ensuite s\u2019adresser avant tout aux peuples opprimés, les leurs en toute première instance.Or ici, on les reprend pour s\u2019adresser avant tout au monde majoritaire.Quand la destination change, change aussi le propos. POSSIBLES AUTOMNE 2023 75 \u2022 Un changement radical voire un renversement de visée.Le plus caricatural, le plus scandaleux (mais hélas aussi le plus fréquent) étant que des textes destinés à penser et à accompagner la libération de populations massivement opprimées soient repris pour perpétuer, par différentes stratégies, cette oppression ou pour rejeter des mouvements de colère ou de révolte.7.On voit très clairement qu\u2019il y a une sorte de confusion, soigneusement aménagée, qui dérobe ces textes à eux-mêmes et qui clairement en dénature le propos et la visée.Un peu à la manière dont certains éléments culturels sont repris et trivialisés comme accessoires de mode, un peu à la manière dont la lettre s\u2019oppose à l\u2019esprit (Augustin 1951).8.Ce qui permet, me semble-t-il, ces appropriations déroutantes de la pensée caribéenne ou de la pensée Noire est précisément la structure même des lieux d\u2019expression des discours dominants (comme la presse écrite) ou la structure même des lieux de savoir comme l\u2019université.Ce sont des lieux qui, en espace colonial, sont encore hantés par le colonialisme et la suprématie blanche et ils entendent bien continuer d\u2019exercer le pouvoir, même par la pacification de la pensée anti- coloniale.Il est frappant que du point de vue de l\u2019énonciation, de la performativité du langage, l\u2019objectif poursuivi soit toujours de faire taire les aspirations ou les revendications \u2014 parfois maladroites, parfois non savantes \u2014 des groupes dominés.Maladroites et non savantes précisément parce que de tels groupes ont été tenus éloignés, par différentes stratégies, des lieux d\u2019exercice du pouvoir ou du « savoir ».9.Pourtant ces nouveaux barbares qui hantent l\u2019université portent autre chose : le savoir expérienciel de leurs corps racisés impitoyablement par ces sociétés occidentales, soit le même savoir, la même expérience à peu de chose près qui poussèrent Fanon à écrire Peau noire, masques blancs, Césaire à écrire Le Cahier d\u2019un retour au pays natal, Glissant à écrire Le discours antillais ou « Le chaos-monde, l\u2019oral et l\u2019écrit ».Le savoir essentiel du corps Noir dans les sociétés occidentales qui amenait Fanon à terminer son brillant essai en faisant reposer sur ce même corps le vœu suivant : « Mon ultime prière : Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! » (Fanon 1952, p.208).10.Il faudrait sans doute travailler plus longuement et s\u2019interroger sur la manière dont la pensée coloniale arrive tout de même à se perpétuer jusque dans les grands textes anti-coloniaux de la Caraïbe.Comme si elle pouvait, malgré tout, s\u2019immiscer dans leurs contradictions et dans leurs failles, trouver un point d\u2019appui, pour ensuite les retourner comme un gant.Comme si on ne retenait de Fanon que sa passion pour les électrochocs ou sa misogynie, de Césaire que son apparente soumission à l\u2019ordre colonial par la départementalisation des territoires d\u2019Outre-mer et non pas ce que ces penseur·ses avaient produit de plus radical, de plus fulgurant, de plus central à leur œuvre, de plus révolutionnaire.11.Comme si, dans ces opérations, auxquelles ont échappé largement les penseurs haïtiens pour des raisons profondes que j\u2019aborderai ailleurs, il y avait un effort pour « la pensée blanche » de s\u2019introduire dans la conversation, de se faufiler dans les failles restées ouvertes par les moments critiques de ces pensées pour y replacer intact et rutilant l\u2019ordre colonial, pour y reconduire des formes d\u2019universalité qui ne sont que poudre aux yeux et « prétention à l\u2019être » (Glissant 1994, op.cit.).Il est vrai 76 SECTION I Futurités noires que la production du discours colonialiste, en tant qu\u2019idéologie dominante se doit d\u2019être constante, son agitation sémantique frénétique, pour exercer une violence que rien ne peut justifier.Le discours colonial, disait déjà Fanon, n\u2019est que violence.Il repose sur un constant travail d\u2019effacement et de dénégation.12.Il nous faut dès lors constamment penser au coût de la diffusion ou du déplacement de ces pensées somptueuses, vaillantes dans leurs propos comme dans leurs visées, vers l\u2019université pour qu\u2019elles ne figent ou ne se retournent pas, telles des statues de sel ou de sucre, en contexte occidental, dans un profond divorce vis-à-vis de leurs objets et de leurs visées en séparant l\u2019intention de la lettre, la structure de la fonction.13.Il faudrait veiller, à mon avis, à ne pas faire de ces pensées que des édifices d\u2019arguments, que des jeux rhétoriques qui auraient tout à fait oublié leurs enjeux profonds.Il nous faut constamment les contextualiser, les rendre contemporaines, et veiller à exercer notre vigilance critique vis-à-vis des lieux d\u2019énonciation où elles sont reproduites.Nous rappeler que ces pensées visaient avant tout à restituer à leur humanité des sujets qui avaient été placés du côté du non-humain.Alors seulement, il sera possible de ramener ces pensées à leurs ancrages et à leur vivacité, en trouvant en elles-mêmes leurs propres armes d\u2019émancipation qui les restaurent à leurs propos et à leurs objets.14.Il faut donc réfléchir aux complexités et aux paradoxes de leur double adresse, puisqu\u2019elles ont été toutes écrites en contexte de domination.Et prendre constamment la mesure de leurs objectifs profonds et de leurs moyens.15.Seulement de cette manière saurons-nous éventuellement les rendre à la hauteur de leurs élans de libération et comprendre que tout leur intérêt réside bien plus dans ce qu\u2019elles interrompent que dans ce qu\u2019elles continuent, parfois malgré elles.Nous pourrons saisir du moins le scandale qu\u2019il y aurait d\u2019opacifier ce propos essentiel qui les fait « se tenir debout pour la première fois pour dire qu\u2019elles croyaient à leur humanité » (Césaire [1943] 1990, p.24) ; debout dans des sujets réparés, opaques et irrécupérables, où elles trouvent, pour terminer sur un poème célèbre de Césaire, non pas leur abaissement, « comique et laid » (id., p.41), mais leur langue non apaisée, leur instauration de véritables sujets politiques, poétiques, rendus à leur pleine humanité, le mouvement ascendant qui les ouvre à leur providentielle « verrition » (id., p.63).Postface La vérité se situe juste à l\u2019opposé : tout sera oublié et rien ne sera réparé.Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l\u2019oubli.Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés.(Kundera 2009, p.422) Cet essai dont je maintiens à dessein le caractère inachevé pourrait s\u2019arrêter sur cette sublime ascension proposée par Césaire à la fin du Cahier.J\u2019aimerais cependant y ajouter son risque d\u2019étranglement, l\u2019élément du silence ou celui de la fatigue où cette écriture a manqué d\u2019échouer.La fatigue est celle de voir les mêmes scènes d\u2019appropriation et de retournement de la pensée se répéter sans cesse, pour absoudre les un·es et détourner les éternels Autres du chemin exigu qui les conduit à elleux-mêmes.Dans cette opération, c\u2019est le désir d\u2019innocence blanche qui devient le plus important, même plus important que la vie. POSSIBLES AUTOMNE 2023 77 Le penseur étatsunien Baldwin fait aujourd\u2019hui l\u2019objet d\u2019une telle et violente récupération.Et il faut dire non, une fois de plus, mais quel lourd ennui.Il serait important par exemple d\u2019expliquer que le soutien de Baldwin à son ami écrivain sudiste arrivait comme par hasard à un moment où une extrême fatigue conduit l\u2019essayiste afro- américain à se réfugier chez son homologue.La fatigue, voire l\u2019éreintement qui joue du côté du discours, mais aussi du côté de cellui qui écrit est probablement aussi un des points de basculement de ces pensées de libération, et personne n\u2019est à l\u2019abri.Alors, un jour, peut-être que moi aussi, je serai épuisée.Je dirai alors peut-être que n\u2019est la faute de personne et que vous n\u2019y pouvez rien.Je croirai aussi qu\u2019il sufÏrait d\u2019un tour de piste, d\u2019un piètre travestissement dans l\u2019écriture pour que tout soit réglé.Un jour, malgré tout, peut-être que mon portrait siègera au dos de livres que je n\u2019aurais jamais signés ; peut-être que mon héritage, en son point de fatigue, sera parodié sur scène, pour mieux nous distraire de notre humanité commune.Alors, il vaut mieux sans doute faire un vœu : puissent mes écrits réitérer fermement mon refus, au moment où mon corps concède enfin à la fatigue, à la douleur, à l\u2019amitié, à l\u2019espoir ; puissent-ils résister et être assez solides pour tenir bon, ferrailleurs de l\u2019impossible, face aux limites de mon humanité ; puissent-ils gagner cet espace libératoire de la pensée Noire, dans sa diversalité et tous ses paradoxes, où même à la dérive, ils seront meilleurs que moi.Note L\u2019autrice de cet article a choisi très délibérément de ne référencer aucune des productions de l\u2019imposture intellectuelle afin de ne pas leur donner encore plus de place, et surtout afin d\u2019élargir le propos à plusieurs configurations possibles.Notice biographique Codirectrice du Laboratoire transculturel VersUS (Université de Sherbrooke) et directrice littéraire de la collection « Martiales » qu\u2019elle a fondée aux Éditions du Remue-Ménage, Stéphane Martelly est professeure au Département des arts, langues et littératures de l\u2019Université de Sherbrooke.Également artiste, traductrice et poète reconnue, elle cumule trois spécialités en littératures de la Caraïbe (Haïti), recherche- création et histoire orale, spécialités dans lesquelles elle a créé plusieurs cours et séminaires.Ses dernières publications s\u2019intitulent Inventaires (poésie, Éditions Triptyque, 2016) ; L\u2019enfant gazelle (fable, Éditions du remue-ménage, 2018) traduit sous le titre de Little Girl Gazelle (traduction de Katia Grubisic, Éditions Linda Leith, 2020) ; Les Jeux du dissemblable.Folie, marge et féminin en littérature hai?tienne contemporaine (essai en recherche-création, Éditions Nota bene, 2016) et la fable Comme un trait / Le fil d\u2019or et d\u2019argent (livre d\u2019artiste, 2022), qui a donné lieu à un projet de recherche-création multidisciplinaire.Elle a récemment traduit le recueil primé du poète Kaie Kellough publié sous le titre d\u2019Équateur magnétique (Triptyque, 2023).Stéphane Martelly est membre principale du Centre d\u2019histoire orale et de récits numérisés (CHORN) à Concordia et cochercheuse sur le projet « Montréal, Territoire et Terrain » à l\u2019Université de Montréal.Son projet individuel de recherche le plus récent s\u2019intitule « Mourir est beau : Vies et morts des Afrodescendant.e.s d\u2019Amérique » (CRSH, 2021-2023). 78 SECTION I Futurités noires Références Bible (Paul de Tarse ou Saint-Paul Apôtre).Lettre aux Corinthiens, 2, versets 3, 6.Ajari, N., (2019).La Dignité ou la mort.Éthique et politique de la race.Paris : La Découverte.Arendt, H., [1963] (1991).Eichmann à Jérusalem.Rapport sur la banalité du mal (trad.A.Guérin).Paris : Gallimard.Augustin, (1951).De spiritu et littera, Burger J.-D.(éd.).Neuchâtel : H.Messeiller.Berrouët-Oriol, R., et Fournier, R., (1992).L\u2019Émergence des écritures migrantes et métisses au Québec.Québec Studies.14, 7-22.Bhabha, H., [1994](2004).The Location of Culture, New York : Routledge.Césaire, A., [1943] (1990).Cahier d\u2019un retour au pays natal.Paris : Présence Africaine / Guérin.Césaire, A., (1955).Discours sur le colonialisme.Paris : Présence Africaine.Dorlin, E., [2006] (2009).La matrice de la race.Paris : La Découverte.Fanon, F., (1952).Peau noire, masques blancs.Paris : Seuil.Fanon, F., [1961] (2002).Les damnés de la terre.Paris : La Découverte.Glissant, E., (1997).Traité du Tout-Monde.Paris : Gallimard.Glissant, E., (1994).Le chaos-monde, l\u2019oral et l\u2019écrit.Dans : Ralph Ludwig et al, dir, Écrire la parole de nuit.La nouvelle littérature antillaise.Paris : Gallimard.p.111-129.Glissant, E.et Noudelmann, F., (2018).L\u2019entretien du monde.Paris : Presses Universitaires de Vincennes.Hurbon, L., (1988).Le barbare imaginaire.Paris : Éditions du Cerf.Kellough, K., (2019).Magnetic Equator.Toronto : Penguin Random House ; (2023).traduit de l\u2019anglais par Stéphane Martelly, Équateur magnétique, Montréal :Triptyque.Kundera, M., [1967] (2005).[Žert] La plaisanterie.Paris : Gallimard.Lewis, G.K.[1983] (2004).Main Currents in Caribbean Thoughts.The Historical Evolution of Caribbean Society in Its Ideological Aspects, 1492- 1900.Nebraska : University of Nebraska Press.Martelly, S., (2016).Les Jeux du dissemblable.Folie, marge et féminin en littérature hai?tienne contemporaine.Montréal : Nota Bene.Ribbe, C., (2018).Le nègre vous emmerde ! Pour Césaire.Paris : Buchet-Chastel.Tortel, C., (2018).Près de la place d\u2019Italie : « Le petit nègre t\u2019emmerde ! », 1, Le portail des Outre-Mer, https://la1ere.francetvinfo.fr/pres-place-italie-petit- negre-t-emmerde-pariscesaire-579407.html POSSIBLES AUTOMNE 2023 79 SECTION II Poésie / Création Partie 1 Peinture, poésie et fiction : Afrique et africanité aujourd\u2019hui Grand merci à Pierre Turcotte, Edgard Gousse et Nora Atalla, qui nous ont permis d\u2019avoir accès aux poètes et écrivains africains publiés dans ce numéro. POSSIBLES AUTOMNE 2023 83 Tumulte jazz Par Léonel Jules 2015.Acrylique, 36 x 48 po.L\u2019œuvre de Léonel Jules se structure à partir de simples éléments picturaux \u2014 la couleur, la texture et les formes intemporelles de la représentation visuelle.Les effets de ces composantes se conjuguent au geste spontané pour exprimer le rythme.L\u2019artiste cherche à instaurer un système particulier de composition fondé à la fois sur l\u2019agencement improvisé des matériaux et sur une combinatoire symbolique.Selon Dany Laferrière, ami du peintre, « Léonel [\u2026] est influencé par le rythme des villes, leur métissage et mélange de cultures.[\u2026] Il influence le monde, le monde l\u2019influence.» L.Jules, démarche artistique 84 SECTION II Poésie/Création Notice biographique Léonel Jules est peintre en art contemporain canadien d\u2019origine haïtienne, vivant au Québec.Diplômé de l\u2019Université du Québec en beaux-arts (programme enseignement), il effectue des recherches en histoire et sémiotique de l\u2019art.Après avoir reçu de nombreux prix et bourses, il se consacre à la peinture et à la diffusion des arts.Il a conçu « Art-Média », une émission de télévision, devenue Archive montréalaise de l\u2019art contemporain \u2014 Diffusion Art-Média. POSSIBLES AUTOMNE 2023 85 Prologue et quatre poèmes Par Huppert Malanda Prologue en guise de manifeste poétique Cette Patrie d\u2019où s\u2019allument les rêves est une démarche poétique dans laquelle le mot, l\u2019image, l\u2019amour et l\u2019humour sont des piliers qui tiennent l\u2019esthétique comme valeur cardinale dans la construction du chant poétique.Écrire est mon alliance avec la feuille ; écrire c\u2019est dévoiler au monde les forteresses de l\u2019intime ; écrire c\u2019est nommer les couleurs de la vie.La poésie se veut retranscription pénétrante des bonheurs et des vertiges qui orbitent le cœur vivant du monde.Poète, je me sens très ancestral et très neuf, très docile et très insoumis, très glacial et très incandescent, très lac et très fleuve ; très racinaire et très feuillage ; très volcanique et très sentimental : c\u2019est toute la nature qui bouillonne en moi sous forme d\u2019orages, sous forme d\u2019ouragans, sous forme d\u2019arcs-en-ciel, sous forme d\u2019insurrections, sous forme de fleurs, sous forme d\u2019ombre et de lumière\u2026 Entre mémoire et horizon, je somme un monde englouti dans l\u2019énigme des phénomènes.Les mots sont des encres qui permettent de peindre ma mémoire, les circonstances, mes émotions, mes rêves.Les mots sont les tuniques de la parole là où le poète est modéliste de la parole.Ils définissent le temps, ma géographie et ma passion.Les mots sont la face visible des icebergs.À travers eux, j\u2019allume ma conscience historique qui est temple et lieu de puissance.La poésie est la noce du cœur avec les mots pour mettre au monde des planètes.L\u2019image est le miroir qui reflète le clair-obscur caché du langage ; dot qui relie l\u2019homme à l\u2019univers, elle efÒeure les frontières entre l\u2019homme et le mystère, en révélant les rapports des émotions du monde et du temps avec les cataclysmes intérieurs du poète.Lieu d\u2019étonnement et de résilience, elle est ma modeste participation à la diffusion de la langue des dieux.Chaque image est un feu d\u2019artifice que je lance au milieu de la nuit des temps.Le rythme quant à lui est l\u2019exaltation de l\u2019émotion première, lyrisme et vibration intérieure d\u2019où émergent le chant et la prière ; il est, dans le chaos de ce monde tourmenté, la saccade d\u2019eau et de lumière qui bruit dans mon cœur.Le rythme est ce qui fait du battement du cœur une chanson.Lieu d\u2019alchimie des harmonies, c\u2019est dans le rythme que se trouve le siège de la beauté et de l\u2019éternelle rumba.D\u2019où venant, qu\u2019est-ce qu\u2019une poésie sans parti pris pour une cause ?Écrire c\u2019est proclamer l\u2019antithèse du chaos ; écrire c\u2019est voir avec l\u2019âme, en recréant le monde par la théurgie de la parole.Et la poésie \u2014 la mienne \u2014 est cette arme dont les munitions sont des fleurs ; une besace de pierres dans l\u2019émeute qui oppose la raison à la folie humaine ; un réquisitoire contre les antivaleurs qui déséquilibrent la coexistence des peuples ; en somme, une revendication de ma fonction d\u2019homme dans ce délabrement des civilisations. 86 SECTION II Poésie/Création Parole lunaire pour ressusciter l\u2019aurore Je connais ma ville assise à califourchon sur le dos du Congo Je connais ce fleuve, Ces pérégrinations\u2026 Je connais le nom de chaque vague qui passe, J\u2019habite leur foi, leur insurrection Mes ancêtres Koongo crachaient le soleil J\u2019ai de leur soufÒe frénétique hérité le legs du feu, J\u2019ai la mémoire pleine comme la lune.Mes songes sont des xéranthèmes qui rampent sur les murs de lamentations, J\u2019habite l\u2019émeute des mots, la vénusté de l\u2019ombre et de la lumière Mes cris sont des sarments d\u2019orage qui entraînent nos séditions comme certains fleuves drainent à destination des colères des volcans imaginaires.J\u2019habite l\u2019intensité de la parole perlière J\u2019habite trois siècles de rugissements et de marche solennelle J\u2019habite une litanie d\u2019oiseau-lyre qui accuse des lacs de sang de n\u2019être pas la rosée J\u2019habite une barque géante où les mots sont des mers\u2026 POSSIBLES AUTOMNE 2023 87 Passion neuve « La poésie ne doit pas périr.Car alors, où serait l\u2019espoir du monde ?» Léopold Sédar Senghor Congo ! Je suis venu paginer ta mémoire comme l\u2019eau de mer vient déclarer l\u2019amour à une plage\u2026 Je savais qu\u2019en te déclarant mon amour, je traduirais une forêt dont les arbres sont des bréviaires.Je savais que j\u2019inventais un nouvel hymne pour un pays sourd ; que je prêcherais le syllabaire à un désert qui ne bouquine pas.Je savais, dans ces contrées nocturnes, l\u2019hypocrisie plus sincère que la lune ; que chaque révolution serait un tableau de peinture qui se raconte et se dilue dans les couleurs.Je savais que je m\u2019insurgerais contre une route aussi saillante qu\u2019un pilum ; que le temps passerait vite comme un troupeau de bêtes fusillées.Je marche sur les rebords des alizés vers un peuple dont le sang des martyrs est le vin qui polit les yeux pour mieux scruter l\u2019horizon.Je marche depuis des siècles vers moi-même, mais je suis toujours loin de moi, loin de ma conscience historique, loin des comètes qui nourrissent la beauté du monde.Je sais qu\u2019il y a un grand fleuve qui rampe dans mes veines ; qu\u2019il y a dans mon sang l\u2019haleine de ce même fleuve qui brûle.Je savais qu\u2019en déclarant l\u2019amour à ce pays mien, mes vieilles liturgies ouvriraient la source des grandes communications.Je serais l\u2019orage.Je serais l\u2019éclair.Je serais le feu.Je serais l\u2019arbre dont les racines ont conclu une alliance avec les ancêtres.Je serais la sève qui dégouline des insurrections inachevées.Je serais l\u2019irrémédiable étoile filante qui, après un voyage de mille ans, rêve de sang et de lumière.Je serais l\u2019oriflamme de la dernière énergie tatouée d\u2019insoumission féroce.Qu\u2019il déplaise aux marches poreuses de la haute transhumance des cyclones ! Qu\u2019il déplaise à cette bourgade de pays indigents, misérables, bourgeonnant d\u2019insomnie frêle ; ces pays pétrés de racaille qui n\u2019ont connu aucune germination de moisson démocratique ; pays décadents, monstrueusement échoués sur les écueils des malédictions ; pays anxieux, vallonnés, sinistrement étalés ivres morts avant même l\u2019arrivée du lendemain ; pays tarissant qui n\u2019existent sur aucun registre de l\u2019avenir ! Pays avortés, torves, qui ne rêvent qu\u2019à crever les yeux des étoiles ; pays éparpillés comme une grippe dans le vent, faisant cœur avec leur irrémissible impuissance.Qu\u2019il déplaise à ces pays dont le bonheur est un bateau naufragé dans une étincelle ! Qu\u2019il déplaise à ces pays engloutis convulsant dans la nasse des apocalypses ! Qu\u2019il déplaise à ces pays qui manquent trop de vertèbres pour tenir debout ! Je savais qu\u2019en déclarant l\u2019amour à ce pays, j\u2019exhumerais le temps primordial de la mort initiatique, je ressusciterais mes vieilles gloires trempées d\u2019aurores vertes.Je serais la voix liminaire des secrets du porphyre.Je serais l\u2019avalanche.Je serais la soif lyrique des guérisons laiteuses.Je serais parole et source de ma vocation princière.Je savais qu\u2019en déclarant l\u2019amour à ce pays mien j\u2019inaugurais un océan ; j\u2019inaugurais une passion neuve qui nage dans des rêves apparentés au soleil ! 88 SECTION II Poésie/Création Étincelle d\u2019amour pour la femme de Marioupol (À Olhina Soaritra, L\u2019amour est une partie de terre inhabitée qui s\u2019étend du cœur jusqu\u2019au soleil) Au bout de l\u2019arc-en-ciel blessé sur l\u2019aube, un prologue sentimental sans livre d\u2019amour ; la passion d\u2019un jasmin qui chérissait une promesse.Au bout de l\u2019arc-en-ciel blessé sur l\u2019aube, cette ville déserte révulsée de cris ; cette ville toute chaste évaporée dans les illuviums d\u2019un tsunami ; cette ville éthérée de sermonnaires courts comme la taille d\u2019une fougère\u2026 Au bout de l\u2019arc-en-ciel blessé sur l\u2019aube, le fétide parfum errant des salanques ; le spectaculaire tourniquet des vieilles convulsions du monde ; la mort comme un félin errant dans les buées de haines pourries ; l\u2019horizon aussi amer que l\u2019artemisia.Dire un poème c\u2019est dessiner l\u2019amour ; dire la guerre c\u2019est se souvenir de toi femme de Marioupol, commémorer tes regards limpides comme l\u2019eau turquoise des îles Kerguelen, décorer ta beauté donnée en héritage aux fleurs des jardins, immortaliser ta voix cristalline où les oiseaux viendront puiser le fumier de leurs chants.Au bout de l\u2019arc-en-ciel blessé sur l\u2019aube, j\u2019affectionnais voler comme un drone pour venir espionner les sources de ta beauté aussi historique qu\u2019une plage sumérienne.Je collectionnais chaque sourire qui tournoyait sur tes joues comme des papillons.Mais à peine née, mon avenante lumière a séché comme une larme.Avant toi, j\u2019aimais la culture des éphémérides pour l\u2019espoir, j\u2019aimais le soleil à minuit, j\u2019aimais la lune à midi, j\u2019aimais la rumba, j\u2019aimais les noix de coco des archipels de Santorin ; j\u2019aimais les parfums de suaves odeurs ; j\u2019aimais les mangoustans, j\u2019aimais le malt, j\u2019aimais la beauté acoustique des femmes rwandaises, j\u2019aimais les ilangs-ilangs et les pétunias\u2026 Après toi, je chanterai l\u2019éphémère balade à cheval sur les plages de sable blanc ; je chanterai les grives dans le bois et l\u2019exercice des cygnes qui volent ensemble.Je chanterai la flottaison des malédictions pieuvres, le sang docile des peuples qui hurlent dans le madrépore, leur crissement de sang frais qui prend langue avec la dernière animosité du siècle.Le bonheur n\u2019est plus dans les près, il est dans l\u2019ineffable splendeur des femmes.Et voici au gré du vent mes noces de liberté abrégée comme un croissant de lune ! Voici ma douleur de piment rouge ! Voici que je retrouve le Congo dans mes plaies ! Ô Femme-éclair ! Femme-square et staminale véritablement diamant bleu bercée par l\u2019ensoleillé silence du septentrion ! Femme-quarteronne voguant comme un cerf-volant dans les trombes des civilisations ! Femme-stercoraire qui désormais erre dans les coulisses désargentées de l\u2019Orient éternel ! Femme- pépinière dont la solitude infinie côtoie la mort des enfants de Soweto ! Femme-quiescente ressuscitée par déclamation de sang frais ! Femme-météore, une blessure démocratique de jaspe rouge assassiné le jour ! La paix ukrainienne fut une éclipse qui dura le temps d\u2019une étincelle\u2026 Éphémère ! POSSIBLES AUTOMNE 2023 89 Lettre à Lumumba J\u2019ai vu sur les collines d\u2019Afrique des hommes s\u2019éclater en particules de larmes J\u2019ai vu la nuit saigner au Sud-Kivu comme de l\u2019eau qui gicle dans les moissons de la tempête Je suis convoqué à feuilleter l\u2019histoire pour déshabiller le silence du jour Lumumba ! La neige est noire depuis les profondeurs du fleuve Lumumba ! La mort parle à mon peuple nuit et jour dans un continent où la politique somnole Il me faut voler comme une colombe pour éteindre les flammes de la guerre Ô peuple ! Je porterai tes peines jusqu\u2019à Babylone\u2026 Ô peuple ! J\u2019écrirai sur la carte du monde l\u2019étincelle du mot souffrance Ô peuple ! Je mûrirai le soleil depuis le volcan des indépendances Ô peuple ! Mon chant n\u2019a plus sommeil à l\u2019aube des rêves brisés Parfois je vois sur ma tête des sacs en dune des maux J\u2019appartiens aux masques qui parleront demain, à l\u2019heure où les mots sont dépeuplés de feu J\u2019appartiens à l\u2019altérité luminaire qui prophétise la grogne des peuples Qu\u2019on ne brûle pas l\u2019histoire comme on brûle une bougie Partir, ce n\u2019est pas revenir sur les mêmes incantations Partir, c\u2019est franchir le sommet de la pyramide Je suis le chiffre trois de l\u2019humanité Recherchez-moi dans la triangulation de la parole cosmique le surgissement de l\u2019avenir Recherchez-moi dans les écumes catalysées du vent, paix\u2026 Car la paix est blessée en République Démocratique du Congo Pour ce pays, Priez. 90 SECTION II Poésie/Création Notice biographique Huppert (Laurent) Malanda est un poète congolais, journaliste et haut fonctionnaire à la mairie de Brazzaville.Il est doctorant en littérature comparée à L\u2019École Normale Supérieure (ENS) de l\u2019Université de Maroua (Cameroun).Il est président de l\u2019Atelier Senghor de l\u2019Association des écrivains du Congo et délégué de la Société des poètes français (SPF) en République du Congo.Il compte à son actif plus d\u2019une vingtaine de prix littéraires.L\u2019année 2023 a connu l\u2019entrée de deux poètes congolais, dont lui- même, dans des académies internationales.Membre de l\u2019Académie Internationale de poésie Léopold Sédar Senghor à Milan, en Italie, depuis mars 2023, Huppert Malanda est l\u2019auteur de plusieurs ouvrages, dont un recueil de poèmes s\u2019intitulant L\u2019aube des insurrections perlières paru aux Éditions Renaissance Africaine (2019). POSSIBLES AUTOMNE 2023 91 Djitendelèle (prière du Muntu) Par Lomomba Emongo 1 Seigneur igné que plus digne plus puissant parmi les puissants fixer ne peut Muntu-a-Bend de Maweja Nangila me voici ombre parmi les ombres en déroute à la porte de la forêt sacrée me voici simple orant à l\u2019élan brisé au bord de l\u2019heure hermaphrodite oublié Nu comme déesse lune au cœur de sa splendeur je viens à toi qui es plus haut que ciel d\u2019au-delà des cieux la bouche saoule du dit caché d\u2019avant la parole vide mes mains de l\u2019antique clé de l\u2019huis secret À toi je viens car j\u2019ai vu jusqu\u2019à satiété jusqu\u2019à en vomir haut la voix fier le port nos doctes à monocle D\u2019or et de pourpre saupoudrés en sacrificateurs de la déesse Sottise Gorgés de latin, de grec imbus ils étaient et pieux et saints sur l\u2019écorce sans plus Ne les voilà-t-il pas porteurs à l\u2019autel cannibale de l\u2019offrande sanglante de la mémoire sacrée de nos morts immortels ! 92 SECTION II Poésie/Création 2 À toi je viens Maweja Nangila qui es plus pur que l\u2019étoile avant-courrière de crépuscule Sur mes lèvres gercées par ce temps aride verse le Verbe géniteur du premier de nos pères Et me donne d\u2019encore réciter le dit d\u2019origine : « L\u2019orage aux longues dents de feu gronde La pluie d\u2019orient sur nos toits déjà Dans nos cœurs, la peur de la terre bue par les eaux » De cet âge sans issue, sauve-nous Maweja Nangila Des nés d\u2019impures amours de l\u2019hydre et des basses ténèbres sauve l\u2019enfant du Congo meurtri lui qui point n\u2019a bâti sa case la bouche au couchant tournée Des assermentés des libations incestueuses me sauve Muntu-a-Bend de Mvidi Mukulu ! Que devant ta face s\u2019efface la face hideuse de nos princes de la honte le papillon au cou quand ce n\u2019est la queue de pie tous des vampires de nos veillées sans pain la lame amère des tueurs d\u2019enfants sur les rives en lambeaux de nos matins sans espoir POSSIBLES AUTOMNE 2023 93 3 Novice j\u2019étais, t\u2019en souvient-il ?dans les méandres de la voie initiatique quand tu m\u2019appris avant terme les sept vertus de Kasongo les neuf noms de Nkongolo-Lukanda-Mvula-wa-Mudimbi Trois et cinq fois ma langue tu humectas de ta salive Et mes lèvres osèrent dire le nom de l\u2019Innommable Tu ouvris mes pupilles \u2014 t\u2019en souviens-tu Seigneur ?\u2014 au séjour de la nuit des seuls élus habité dans le monde outre-le-monde-profane Nous étions alors l\u2019aurore à peine à l\u2019horizon nos pieds jusqu\u2019à la cheville dans l\u2019écume de la mythique Munkamba et en paix nos virunga1 du commencement du monde 4 Entends le coq au bord du réveil à l\u2019embouchure du jour dans la nuit quand homme mue l\u2019enfant quand l\u2019initié renaît divinité 1.virunga : volcan, montagne de feu 94 SECTION II Poésie/Création Debout au seuil du lever devant la cime mûre de la saison Ténèbres vois, moi Muntu-a-Bend de Maweja Nangila la peine sans nom du Kivu dépecé plein les mains Sur mes lèvres pourtant un unique regret : N\u2019avoir pas été du silence primordial au temps du Soleil-aîné de bien avant le soleil ! De l\u2019immense néant n\u2019avoir pas su être au temps d\u2019avant le temps d\u2019avant le commencement ! Et perdu le fil des choses d\u2019au-delà des choses 5 Maweja Nangila plus vaste que les cieux réunis Mukalenga-Bien-Aimé que ceux de l\u2019ombre nomment Kabeya Nkongolo Entends la voix de la prière sur mes lèvres avant que le tonnerre sur nos têtes avant que la foudre dans l\u2019enclos C\u2019est toi-même qui me pris la main dans ta main jadis Mon pas sur la trace subtile du tien nous allâmes Jusqu\u2019à Lubilanji nous marchâmes de l\u2019autre côté du matin où tu bâtis dans le sein des nues dans le ventre des vents avec l\u2019argile dans la lumière d\u2019En-Haut puisée la lignée sublime des enfants du Congo POSSIBLES AUTOMNE 2023 95 Jusqu\u2019à Djulu-dja-katongobela là où l\u2019ombre des palmiers interdits est don à qui cherche un gîte parmi les mikishi2 précurseurs d\u2019aujourd\u2019hui Et mes yeux virent le lieudit des origines l\u2019outre-lisière du secret Elle était là tranquille majestueuse de mystère drapée la génitrice essentielle le ventre tatoué Sang\u2019a Lubangu la sainte vierge-mère de Bend de Mvidi Mukulu 6 Ô toi Kabeya Nkongolo mort qui tuas la mort saint ami de mon fils fiancé divin de ma fille reçois l\u2019humble offrande de moi Muntu-a-Bend de Maweja Nangila rien que mon cantique avec Kabanga avec Mbuyi : « Kamulangu wa Kabeya Nkongolo : kamulangu ! »3 Car j\u2019ai vu ce jour la source intime du Congo Et bu aux mamelles vives de Sang\u2019a Lubangu la sainte vierge-mère le Mwanz\u2019a Nkongolo J\u2019ai vu sur l\u2019autre rive de cet an la Lumière-aînée du Premier, père-de-nos-pères sur le Congo mien à grands flots 2.mikishi (pluriel de mukishi) : esprits (de morts) bienveillants 3.Kamulangu \u2026 : mots d\u2019une chanson populaire chez les Baluba 96 SECTION II Poésie/Création Toi, reviens immortel Kabeya Nkongolo : la femme en larmes déjà sous l\u2019orage proche Reviens Bien-Aimé-Mukalenga : la pluie sur nos têtes la peur dans nos âmes Reviens, mort-vivant Mwanz\u2019a Nkongolo : le tonnerre au bout du village la foudre à l\u2019horizon Moi Muntu-a-Bend de Mulopo Maweja Nangila à genoux t\u2019implore à l\u2019entrée trouble de la case aux mystères (écrit à Eppelheim, Allemagne, en décembre 1995 ; redit à Brossard, Québec, Canada, en août 2019) Notice biographique Lomomba Emongo, écrivain publié aux Éditions Mémoire d\u2019encrier et professeur de philosophie au Cégep Ahuntsic, est aussi professeur associé à l\u2019Université de Montréal et cofondateur du Laboratoire de recherche en relations interculturelles.Depuis 1996, il vit en exil de son pays d\u2019origine, le Congo.Le Québec est sa terre d\u2019accueil.Note Ce poème, initialement paru dans le vol.43 no.2 de notre revue (automne 2019), est reproduit ici car il s\u2019inscrit organiquement dans la thématique et l\u2019ensemble des textes du présent numéro, dont la section Poésie-création met à l\u2019honneur, notamment, les auteurs de l\u2019Afrique noire. POSSIBLES AUTOMNE 2023 97 Mon côté fauve, extrait Par Abdoulaye Fodé Ndione Les nuages se chamaillent l\u2019espace d\u2019un ciel ouvert festin illimité les anges ont les ailes cassées par les vents gonflés de cyclones le temps s\u2019habille en pillard d\u2019abris Tout dans le mot insonorise mille vacarmes ronfle l\u2019espoir à coups de silence distendu je me demande où se trouve la rumeur des bonnes affaires elle n\u2019arrive que chez les autres Un silence silencieux qui ne parle pas un silence qui dévore le silence un silence géniteur de folies qui rampe autour des silences assourdissants Nos murailles à visages de geôles de nos pays gorgés de voix mutilées les matriculés se listent devant l\u2019hostilité des rues ouvertes comme une cour de prison J\u2019ai longtemps regardé se briser la nuit les mers d\u2019un sillon de lune torche néon sur les flots sauvages l\u2019espoir s\u2019associe à l\u2019évanescence Je sors mes griffes toutes acérées sur la peau endurcie de la bêtise 98 SECTION II Poésie/Création Une fiesta à l\u2019horizon des balivernes des pas de danse sans musique la mémoire séquestre la vision entre les faveurs de chimères recyclées Et la mer mauvaise vendeuse à l\u2019étalage de sarcophages Je refais le chemin du soir entre les étoiles en pause dans le ciel d\u2019un blanc de nuit qui lustre les songes blanchis sur les pirogues boufÏes de maelströms L\u2019espace s\u2019apitoie sur les flancs jaunis de l\u2019attente un cri dégringole d\u2019une voix de femme au dos dort un enfant un mari chante la Paix la sébile d\u2019une main trouée Les esprits remontent en errements espacés l\u2019on y guette avec lenteur la malice du rêve où la beauté des semences verdit devant un soleil en jaune d\u2019œuf déboussolé Un soleil souriant de bonne heure attente l\u2019espérance filante à côté s\u2019impatiente l\u2019harmonie une querelle de ce côté-ci l\u2019étouffe POSSIBLES AUTOMNE 2023 99 Ouvrir les yeux aveuglés de toute part à la même heure de la même absurdité pour archiver les rivalités classées ici-bas déjà les mots offrent les pansements à toute douleur Les pendules remontent l\u2019heure fatidique et les poignées de mains s\u2019esquivent sous la table je sais sur la table les lumières brillent les ondes du bonheur Notice biographique Né au Sénégal, Abdoulaye Fodé Ndione est poète, nouvelliste et romancier.Il est membre fondateur de la Maison africaine de la poésie internationale.Il est vice-président à l\u2019Association des écrivains du Sénégal et vice-président du Centre PEN Sénégal.Il a déjà été président d\u2019Afrilivres, collectif des éditeurs francophones, et de l\u2019Union des écrivains d\u2019Afrique, d\u2019Asie et d\u2019Amérique latine (UEAAA).Il a publié plus d\u2019une dizaine d\u2019ouvrages et a reçu des distinctions nationales et internationales.Ses textes sont traduits en plusieurs langues.Il dirige Abis Éditions et le Festival international de littérature de Dakar.Il participe à des rencontres et à des jurys littéraires à travers le monde. 100 SECTION II Poésie/Création Choix de poèmes Par Paul Dakeyo LA FEMME OÙ J\u2019AI MAL1, extrait Nous marchons vers les étoiles pour les habiter jusque là où ne s\u2019aventurera jamais l\u2019absence je vais tailler pour demain un chant à la femme où j\u2019ai mal * Je voudrais pourtant éviter la déroute et le chaos entre rêve et absence pour ne plus battre que d\u2019un coeur demain peut-être Nous reprendrons le train de nouveau je serai toujours ton homme couleur de nuit hors l\u2019horizon qu\u2019un crépuscule irise je sais que je porte un long sanglot mais l\u2019aube m\u2019apportera ce que j\u2019espère de toi entends-tu le jour qui parle en silence la vie n\u2019est peut-être au fond qu\u2019un écho ivre au feu du temps qui se lève je m\u2019en vais laissant l\u2019empreinte de nos amours traînant l\u2019ombre qui m\u2019exaspère au fil des trottoirs de l\u2019exil je m\u2019en vais avec un peu de toi dans mon cœur 1.La femme où j\u2019ai mal, recueil publié en 1989 aux Éditions Silex, Paris. POSSIBLES AUTOMNE 2023 101 LES OMBRES DE LA NUIT2, extrait Je ne retrouve même plus les chemins de mon enfance Quel vertige a décrépi le temps Qui s\u2019échoue à l\u2019ombre de nos regards Forgeant des mots pour d\u2019autres histoires Celles qui effacent le goût amer de l\u2019oubli Mais le temps se mêle au rêve Pour nous créer silex * Je ne suis qu\u2019une étincelle de silex Et tu m\u2019entoures de tes ondes Loin de mes limites loin de mon être Et je te recrée fleuve pour voguer sur d\u2019autres rives Mais au-delà de tes yeux Le soleil crucifié désormais envahira la maison Miroir brisé Où les reflets des années accentuent la courbe du temps * J\u2019attendrai derrière les collines de la nuit Habillé de tous mes archipels rebelles Pour suspendre le temps Et voir le soleil debout Je suis un NÈGRE3 SILEX tu le sais Dans LES OMBRES DE LA NUIT 2.Les ombres de la nuit, recueil publié en 1994 aux Éditions Nouvelles du Sud, Paris.3.À propos de son utilisation du mot « nègre », ici et ailleurs, Paul Dakeyo s\u2019explique ainsi dans un entretien avec le poète et comédien Yves-Jacques Bouin : « Pour ma part, le mot Nègre est une appellation raciste que nous assumons en tant que telle pleinement, car elle nous a poussés à une prise de conscience d\u2019êtres asservis au service des maîtres blancs et autres collabos de bas étage.Il est souvent employé dans ma poésie : Nègre-football / Nègre-Ping-pong / Nègre-baiseur / Nègre-mauvaises- manières / Nègre-black-mic-mac et que sais-je encore.La Négritude serait donc l\u2019ensemble des civilisations et valeurs nègres que nous assumons pleinement.» 102 SECTION II Poésie/Création LES VOIX DE L\u2019ABSENCE (avec Évelyne Vincent)4, extrait Il y a très peu à t\u2019apprendre je le sais et je veux que tu m\u2019emmènes plus loin que le temps au bout d\u2019une île perdue où le soleil modèlera nos corps il le faudra après toutes ces années de blessures verrouillées ce que nulle autre ne parviendrait à délivrer mais quelles strates nous habitent j\u2019épouserai pour sûr le jour et le minerai noir pour que tu ne sois plus l\u2019entrave des nuits sous d\u2019autres cieux mais seul chant de ceux qui naissent au grand jour pour habiter le poème.* Je cherche ton regard et ton regard me happe nos regards se dévorent tandis que bien plus bas nos corps abandonnés nocent interminablement * Après le chant j\u2019entonnerai le silence parmi les hommes au cœur d\u2019ennui et tu seras l\u2019essence de l\u2019été * Ce soir mon corps est lourd et ton absence est douce car je te porte en moi mer sans houle miroir sans reflet 4.Les voix de l\u2019absence, livre à deux voix avec Évelyne Vincent, publié en 2019 aux Éditions Panafrika / Silex / Nouvelles du Sud, Dakar. POSSIBLES AUTOMNE 2023 103 J\u2019APPARTIENS AU GRAND JOUR5, extrait J\u2019appartiens à ma terre Avec ma voix de métal clair Aux grands murs de silence J\u2019appartiens au soleil Qui traîne mon angoisse Dans le sable lisse de l\u2019exil Le long du temps J\u2019appartiens au grand jour Qui dit tout haut Mon nom ma naissance Et ma parole de feu * Va travailler Nègre Va travailler comme ton frère Jadis dans les champs de canne Va travailler Nègre Comme ton frère dans les mines Comme ton frère dans les ports Comme ton frère dans nos villes Traînant son balai Traînant ses boulets Traînant ses peines Va travailler Nègre Va travailler pour encenser nos ripailles Va fonctionner Va travailler Va te crever Nègre Et si tu ne meurs avant Nous t\u2019enverrons dans nos sanatoriums Et si tu ne meurs avant Nous t\u2019enverrons dans nos asiles Va travailler Nègre Va travailler Peine et crève comme ton frère Dans les ports dans les mines Comme ton frère jadis dans les champs de canne Va travailler Nègre Crève Nègre pour nos cités crématoires.* 5.J\u2019appartiens au grand jour, recueil publié en 1979 aux Éditions Saint-Germain-des-Prés, Paris. 104 SECTION II Poésie/Création Je veux être l\u2019amant De ma terre Je veux être l\u2019amant De la mer Je veux être eau Et sable dans le sable clair De nos plages Je veux être les mots oubliés Les mots nus et fraternels Du passé Je veux être les mots De l\u2019amour sans bride Et le sang allumé du jour. POSSIBLES AUTOMNE 2023 105 ESPACE CARCÉRAL6, extrait Je veux parler avec les miens Avec mon peuple Qui lutte aux quatre coins Du monde.* Combien sont morts en exil En prison ou en déportation Sur ordre du Président Et de ses gardes bien armés Semant le deuil de part en part Sur ma terre assiégée.* Mais il y a des morts Sur ma terre sans défense Et des têtes tranchées Sur les places de village Il y a des louanges Au Président Pétries du sang De mon peuple.* Mais en moi Regerme l\u2019espérance Ma voix sortie de la nuit Porte la tempête Comme un chant D\u2019accusation En attendant la liberté.* Je suis le poète L\u2019insaisissable rebelle L\u2019ami le frère l\u2019amant Des hommes qui meurent Dans la brousse Des hommes qui tombent Dans les sierras Ou sur les plages immenses Avec des cris déchirant le silence De la nuit noire Qui les enveloppe Comme un épais linceul.6.Espace carcéral, recueil publié en 1976 aux Éditions Saint-Germain-des-Prés, Paris. 106 SECTION II Poésie/Création SOWETO : SOLEILS FUSILLÉS7, extrait Dis-moi Combien d\u2019enfants sont morts Á Soweto Combien ?Pour affronter Johannesburg Et ses morgues Pour affronter la terre profonde Et chercher la parole Et chercher des visages Ne trouver que des ombres pâles Ne trouver que la mort Parce que ces enfants étaient noirs Parce que ces enfants étaient noirs Comme à Sharpeville L\u2019homme est sorti de la nuit Avec ses mains innombrables Avec cent mille pavés Juste à l\u2019aube précise Qui martèle le temps Comme un glas Avec le sang les larmes Le lot des enfants du pays Les pleurs les pleurs les pleurs Dans la nuit du silence La nuit amère Et l\u2019instant nominal de l\u2019holocauste Le feu le sang Partout Dans les rues de Soweto Où l\u2019horizon S\u2019habille de deuil Et sème la haine Et la rage Parce que ces enfants étaient noirs Parce que ces enfants étaient noirs Je veux qu\u2019on me donne un fusil Pour armer ma peine Je veux qu\u2019on me donne la parole La fleur l\u2019amour infini Et surtout Faites que je n\u2019entende plus Les pleurs des enfants de Soweto 7.Soweto : Soleils fusillés, recueil publié en 1977 aux Éditions Droit et Liberté, Paris. POSSIBLES AUTOMNE 2023 107 Notice biographique Paul Dakeyo, né le 18 février 1948 à Bafoussam, est un poète et éditeur camerounais qui vit en France depuis 1969.Sociologue de formation, il est aussi éditeur.En 1980, il fonde les Éditions Silex à Paris.Poète engagé, Dakeyo a réalisé une œuvre forte de plusieurs recueils.Il mène un combat militant sur plusieurs fronts, aussi bien en Afrique qu\u2019en Amérique latine.Il est perçu comme celui qui s\u2019est élevé avec sa plume contre ceux qui ont tué Patrice Lumumba, Amílcar Cabral, Salvador Allende ou Steve Biko.Il est l\u2019auteur d\u2019une dizaine de livres de poésie.Il a édité, en collaboration avec d\u2019autres auteurs, trois anthologies de la poésie africaine : l\u2019Aube d\u2019un nouveau jour (1981), consacrée aux poètes sud- africains, ainsi que Poèmes de demain, anthologie de la poésie camerounaise, et Poésie d\u2019un continent, anthologie de poésie africaine.La maison d\u2019édition Panafrika / Silex / Nouvelles du Sud, issue des Éditions Silex créées par Dakeyo, est aujourd\u2019hui basée à Dakar et publie une quinzaine d\u2019ouvrages par an.Note Les textes publiés ici sont reproduits avec l\u2019autorisation de l\u2019auteur, ©Paul Dakeyo, tous droits réservés. 108 SECTION II Poésie/Création Je n\u2019ai pas de mère Par Josué Guébo Ils ne comprennent pas grand-chose à mon hésitation.Vraiment rien à la moue que je fais, quand vient mon tour de parole.C\u2019est une idée de la prof : écrire un texte à l\u2019occasion de cette fête qui a fini par m\u2019agacer.Hermann, un rouquin aux joues protubérantes, est le premier à débiter sa prose soporifique.Trois couplets hachés suivis d\u2019acclamations.Un autre pantin se convoque, puis sur le même ton monochrome, scie l\u2019auditoire de sa voix.Il reçoit à la suite du premier son écuelle d\u2019applaudissements.La classe entière célèbre ainsi le même culte insipide.Il ne reste plus que moi à interroger.Je me refuse catégoriquement à ouvrir la bouche.\u2014 Madame, je n\u2019aime pas la fête des Mères.Je n\u2019ai rien écrit sur ce sujet.\u2014 Quoi ?\u2014 Oui madame, je ne supporte pas cette fête de merde.\u2014 Mais, jeune homme, qu\u2019est-ce que tu racontes ?\u2014 Je n\u2019ai rien écrit, je n\u2019aime pas la fête des Mères ! La pauvre dame me considère d\u2019un air bouleversé puis s\u2019avance vers moi.Elle tente de poser ses mains sur mes épaules.Je la repousse, en colère.\u2014 Qu\u2019est-ce qui ne va pas mon garçon ?Elle d\u2019habitude si sévère me parle d\u2019une voix calme, pratiquement doucereuse.Cela accroît ma colère.\u2014 Madame je n\u2019ai pas de mère.\u2014 Comment ça, tu n\u2019as pas de mère ?\u2014 Madame, famille homoparentale, vous connaissez, j\u2019ai deux pères\u2026 Elle se tait.La tête entre les mains.Ça se dit prof de français.Se limiter à enseigner des techniques d\u2019expression.Pour moi, éduquer à une langue doit aller au-delà de la transmission de signes et de leurs seuls sens.Derrière le parler, il doit nécessairement y avoir une vision du monde, une culture, des modes de vie, bref, toute une civilisation.Cette bonne femme ne me paraît pas vraiment imprégnée des valeurs dont semble chargée la langue qu\u2019elle prétend nous transmettre.« Madame, famille homoparentale, vous connaissez ?J\u2019ai deux pères\u2026 ».Deux phrases, toutes concises, qui ont jeté le froid sur la classe.Je le sais, cela se murmure que je suis le fils noir de deux blancs.C\u2019est la forme elliptique de ce qu\u2019exprime la rumeur publique du lycée.Je fais mine de ne rien entendre, de ne rien sentir.Ni les regards interrogateurs de mes copains, ni les allusions blessantes des autres.De la classe de sixième à la classe de quatrième, j\u2019ai tout bu, tout gobé, tout avalé.Mais là, c\u2019en est trop.Prendre le prétexte de la fête des Mères pour assouvir à mes dépens une soif de potins ne peut que me conduire à l\u2019explosion. POSSIBLES AUTOMNE 2023 109 Il pleut des cordes et le bruit de la pluie impose que l\u2019on parle un peu plus fort pour se faire entendre.Il aurait été question que je m\u2019expose à voix haute, que je livre aux oreilles curieuses ces perles de confidences salaces qu\u2019elles attendent depuis des lustres.J\u2019ai juste décidé qu\u2019il n\u2019en sera pas ainsi.Non.Je ne leur raconterai pas que ma mère était tombée à Petit Duékoué, dans un vaste tourbillon de violence.Je ne leur parlerai pas des fosses communes, des maisons calcinées et des villages déguerpis.Je ne suis pas là pour dire des choses que précisément j\u2019ai trop vécu.Les versions se télescopent, s\u2019entrechoquent, s\u2019accostent, s\u2019agrippent, se culbutent, et se relèvent, se dévisagent, puis de nouveau se tamponnent, se prennent au collet, se mordent, se dédisent.Tout est en conflit, tout est de conflit.Rien n\u2019échappe à l\u2019embrasement.Il semble que la guerre a atteint les êtres, les choses, les riens et les moins que rien.Les personnes, les ombres et les imaginaires, tout est gagné par la rouille.Quand ils ont cessé de se battre physiquement, les hommes s\u2019affrontent symboliquement.À coups de mythes, à coup de légendes, à force de rêves et de fantasmes.Les uns s\u2019inventent des généalogies nobiliaires, les autres des faits d\u2019armes surréels.Dans cette foire à la puissance fantasmée, ceux qui ont la parole sont nécessairement les plus forts.Les autres, eux, restent la vermine, la petite poignée de prétentieux qu\u2019on a réduit à néant.Le conflit c\u2019est aussi la volonté d\u2019occuper tous les espaces de visibilité.D\u2019y imposer la marque d\u2019une préséance identitaire.Les noms, les costumes et les hommes doivent témoigner du fait qu\u2019un camp, un seul, est à même de régner sur toute la cité.Au complexe de la race élue fait écho la légende de la faute congénitale.Cette dernière consiste à peindre en noir tout ce qu\u2019entreprennent les vainqueurs du moment.A-t-on réalisé quelques édifices d\u2019intérêt public ?Il est clair que tous ces travaux ne sont que camelote dont on prédit l\u2019effondrement dès la première saison des pluies.Un pont a-t-il été jeté entre les deux rives d\u2019un austère cours d\u2019eau ?On évoque un méchant endettement et des détournement abyssaux.Ainsi se trouve bientôt enseveli sous les eaux de la médisance chaque réalisation.Cela est de bonne guerre, dit-on.Bonne ?Une guerre peut-elle jamais être bonne ?Ce n\u2019est en tout cas pas moi qui peux l\u2019afÏrmer.Petit Duékoué.Le printemps de Prague.Sans les fleurs.Sans les chars.Mais la machette.Le couteau.Le gourdin.La pioche.Et le feu des briquets.Ragaillardi à l\u2019essence.Pour le malheur.De femmes.D\u2019enfants.D\u2019hommes.De jeunes.De vieillards.D\u2019enfants à la mamelle.Même son de cloche.Au quartier Diayé-Bernard d\u2019où la nuit est partie.Sans tendre la flamme au matin.Et bien que le soleil se soit levé depuis des heures, il fait toujours nuit.Dans les bras tailladés à la pioche.Dans les viscères rendus la boue.Dans les corps cloués aux puits.Dans l\u2019empreinte des nourrissons fracassés contre les murs.Le soleil avance à contre-courant.Renonçant à épouvanter voleurs et brigands, c\u2019est lui qui leur tient désormais la torche.Éclairant le gîte des malheureux, c\u2019est lui qui met à nu l\u2019empreinte des fuyards.Et c\u2019est lui qui précède le feu des incendies dans le refuge des fugitifs.Les rues sont un amas de corps mutilés, face à des cases recrachant des restes d\u2019homme.Le râle des suppliciés, un chant des plus ordinaires\u2026 Au milieu de ce désastre comment se faufiler ? 110 SECTION II Poésie/Création « Il est avec nous.Il est avec nous Même quand nous traversons la vallée de l\u2019ombre de la mort.Il est avec nous ».Ce chant-là je ne le connais pas.À situation nouvelle, chant inédit que je me suis dit.Je sais par cœur les chansons qu\u2019elle entonne par temps d\u2019orage.« La mer en furie battait les rochers de ses vagues houleuses, mais le petit oiseau dormait.Il donna un sens à ma vie, il donna un sens à ma vie.L\u2019éclair flamboyait, le tonnerre grondait, mais le petit oiseau dans la fente du rocher dormait paisiblement, car il avait la paix.Il a retrouvé son maître Jésus.C\u2019est la joie, le bonheur, gloire à son nom, alléluia, gloire à son nom, alléluia ».J\u2019ai souvent aussi entendu : « Ceux qui se confient en l\u2019Éternel sont comme la montagne de Sion.Elle ne chancèle point.Elle est affermie pour toujours.Les montagnes entourent Jérusalem.Ainsi l\u2019Éternel entoure son peuple.Ah Jérusalem, Jérusalem, Jérusalem ! » « Il est avec nous.Il est avec nous, même quand\u2026 » Le concert infernal de rafales déchire toujours le bois.Elle me serre fort.\u2014 Maman qui est avec nous ?Elle me regarde désarçonnée.Elle se reprend assez rapidement, puis esquisse un sourire.Elle n\u2019a pas répondu.Or je veux qu\u2019elle me dise qui est avec nous.Dans le feu et les rafales, qui est avec nous ?Dans la cendre et les râles qui est avec nous ?Dans la moiteur du matin d\u2019apocalypse, qui donc est avec nous ?En me dévisageant, elle lit assez clairement ma colère.Un père.Il aurait dû être là.Il aurait dû être avec nous.Face au malheur qui s\u2019est abattu sur la cité.Il aurait dû être là.Mais au lieu de cela, rien de sa présence.Rien de sa voix.Rien de rien de lui.Et qui donc est avec nous ?\u2014 Maman, qui est avec nous ?Tu peux me répondre à la fin ?La suite est un mélange de vertige.Sans que je n\u2019aie jamais pu me l\u2019expliquer, je ne vois plus devant moi une femme, mais un arbre.Et l\u2019arbre, ce doit être un bananier, porte à toutes ses branches des fruits haïssables.La lame que je porte part plus d\u2019une fois de ma taille, au tronc de l\u2019arbre.Combien de fois ?Quatre, cinq, six fois ?Je ne puis le dire.Trop choqué par ce déferlement soudain, l\u2019arbre ne peut pousser le moindre cri.Il tombe de tout le poids de ses fruits, explosé en une immense tache à mes pieds.Complètement révulsé par l\u2019odeur du végétal, je m\u2019affale, moi aussi au sol, vomissant des cordes.Ce sont des employés de la Croix-Rouge qui découvrent ce qu\u2019ils croient être deux dépouilles.\u2014 Voici une femme et son garçon que ces chiens ont tués ! \u2014 Mais, mais\u2026 Dieu soit loué ! Le garçon bouge encore ! Il est vivant ! Le monsieur de la Croix-Rouge chante les mêmes chansons que l\u2019arbre.Il croit aux versions qui l\u2019apaisent.Il me soulève, me palpe, m\u2019ausculte.Aucune trace de couteau ne m\u2019a trahi la peau.Pour lui, le miracle est entier.Mille sont tombés à mes côtés, deux mille à ma droite, je n\u2019ai pas été atteint. POSSIBLES AUTOMNE 2023 111 Alors son chant se fait plus vif que celui de l\u2019arbre.Je l\u2019entends.Moi aussi, je crois aux coups de la main de la providence.Je crois à la force invisible qui \u2014 quand elle veut \u2014 peut prêter main-forte.Mais qui pour dire à ce gars en blouse que toutes les croix ne sont pas des crucifix ?Nos chemins se séparent.L\u2019arbre à la terre.Moi, à la capitale.Là une famille m\u2019adopte.Et c\u2019est tous les jours que j\u2019entends ce récit des origines qui grince.L\u2019histoire du pré-adolescent dont la mère a été sauvagement tailladée, sous ses yeux par « eux ».Il a dû s\u2019évanouir sous la violence d\u2019une telle scène.Et eux, le tenant pour mort, l\u2019ont ainsi épargné.Et quand ils se la racontent, je vois leurs yeux mûrir de colère.On me prescrit un suivi psychologique.Des séances quotidiennes avec une dame, blanche, elle aussi.Elle est belle avec sa blouse.Elle pose des questions à tuer de rire, dans son joli bureau climatisé.Elle me plaît beaucoup quand elle croise et décroise ses jambes.Je pense que je lui plais aussi.Elle a l\u2019air d\u2019adorer mes silences, face à ses questions qui ne veulent rien dire.Elle m\u2019a dit, en souriant, que je fais le beau ténébreux.Je ne sais pas ce que ça veut dire.Mais je pense : ça lui plaît que je fasse ça.Parfois, je l\u2019écoute me parler.Je ne dis pas un seul mot.Je suis là pour la regarder.Admirer la finesse de ses lèvres et la longueur de ses mains.Elle sent bon.Elle est belle.Les gens de mon pays, dans ce cas-là, disent qu\u2019elle est un bon pain.Et je vois la mie rose de ce pain émerger d\u2019un cruel décolleté.Aujourd\u2019hui, elle s\u2019est levée.Elle a fait quelques pas vers moi.Mon cœur battait la chamade.C\u2019est là que ma paire est venue.Il était l\u2019heure.Maurice et Jean-Paul, le couple d\u2019expatriés qui m\u2019a adopté me couvre d\u2019attentions.Pour l\u2019enfant sans mère que je suis, ils sont une paire.Et la paire ?Je veux qu\u2019on en reste là.On comprend donc aisément pourquoi je m\u2019agace des attentions un peu trop marquées que me manifeste leur nouveau cuisinier, un Noir.Il me comble d\u2019une prévenance indue.La main qu\u2019il pose parfois sur moi est démesurément familière.Je me garde de réagir.J\u2019attends le jour où il crachera le morceau.Il va lire l\u2019heure, comme disent mes compatriotes.Et sonne l\u2019heure, quand restés seuls à la maison pour une semaine, en l\u2019absence de la paire, nous avons bu force bouteilles d\u2019alcool.Je suis lycéen et ce cuisinier me laisse lever le coude comme une grue\u2026 Au bout d\u2019un certain temps, il débute : \u2014 Tu sais, il y a longtemps que je voulais te parler\u2026j\u2019ai plusieurs fois hésité.Mais maintenant ma décision est prise.Je vais te dire les choses en face.Advienne que pourra.\u2014 Ah parce que tu as des choses à me dire\u2026Tonton Cuistot ?Un éclair de colère lui déchire le visage.Je serre les dents et répète les mots d\u2019absinthe.\u2014 Tonton Cuistot\u2026 Il déteste qu\u2019on le désigne par le titre de cuistot.« Chef » ça lui plait plus.Mais les rares fois où il rate un mets j\u2019entends Jean-Paul, sardonique, l\u2019appeler « Tonton Cuistot ».Ça se voit bien que cela lui fend l\u2019âme.Mais je le vois s\u2019aplatir d\u2019un sourire avenant, derrière lequel fument des caisses d\u2019explosifs.\u2014 Ne m\u2019appelle plus jamais comme ça ! 112 SECTION II Poésie/Création \u2014 Sinon quoi ?\u2014 Je te dis de ne plus jamais m\u2019appeler comme ça.Je ne sais pas ce qui me convainc de ne pas désobéir.Je ne le crains pas du tout.Je le méprise sufÏsamment.Mais je m\u2019en tiens à mon instinct qui plaide en sa faveur.\u2014 Je t\u2019écoute\u2026Chef.Ses yeux s\u2019emplissent d\u2019émotion.Sa voix vacille.Il se ressaisit et prononce la plus inattendue des phrases venant de lui.\u2014 En raison de la hausse du prix du carburant\u2026 Je fais trois pas en arrière.Ai-je trop bu ?Ai-je bien entendu ce cuistot me parler en langue soutenue de l\u2019actualité ?Il me fait signe de m\u2019asseoir et poursuit dans le niveau de langue le plus inattendu.\u2014 Je disais qu\u2019en raison de la hausse du prix du carburant, je me sens réellement excédé.Ce n\u2019est pas pour obtenir de telles dérives que nous avons lutté toutes ces années.Ce régime que nous avons porté à bout de bras, me déçoit chaque jour un peu plus.J\u2019ai décidé de faire un peu comme un coming-out, écoute-moi bien\u2026 À ce moment, je comprends que j\u2019ai trop forcé sur l\u2019alcool.Biram, le cuisinier que je sais \u2014 que nous savons tous, Maurice, Jean-Paul et moi \u2014 incapable d\u2019articuler trois phrases correctes ne peut parler avec ce niveau de langue et d\u2019un sujet aussi actuel.L\u2019homme m\u2019achève complètement : il évoque l\u2019Ukraine\u2026 Je ne sais pas à ce moment s\u2019il faut rire ou vomir, mais là carrément il se met à grasseyer ! Mais le plus frappant n\u2019est pas qu\u2019il évoque l\u2019Ukraine.C\u2019est la distance prise avec le discours ofÏciel qui me fascine.Biram dit : \u2014 Ces gouvernants prétendent, sans pudeur, que le prix du carburant, en Côte d\u2019Ivoire, enregistre une hausse en raison de la guerre Russie-Ukraine.Et ils ont le toupet de dire que cette mesure intervient en vue de garantir un approvisionnement adéquat de notre pays en produits pétroliers, tout en préservant les couches les plus vulnérables.Mais de qui se moque-t-on ?Je le regarde parler comme un livre.Il est transfiguré.\u2014 Mais pour tout te dire, petit, ce n\u2019est pas de carburant que je veux te parler.Je veux qu\u2019on parle de quelqu\u2019un que tu connais bien : Adèle.\u2014 Adèle ?\u2014 Oui Adèle, tu as bien entendu.Ta mère, Adèle.\u2014 Mais de quel droit ?Tu es qui à la fin ?\u2014 Tu te calmes et tu m\u2019écoutes.Je me suis fait passer pour un cuisinier afin de me faire embaucher par ces gens et me rapprocher de toi.Je n\u2019aime pas leur mode de vie et je ne voudrais pas que tu l\u2019adoptes.Ce n\u2019est pas une paire qu\u2019il te faut\u2026 \u2014 Et tu es qui, toi ?Et de quel droit, hypocrite, tu parles de mes parents de la sorte ? POSSIBLES AUTOMNE 2023 113 \u2014 Là n\u2019est pas la question\u2026ce que tu dois savoir, c\u2019est que je suis soldat.Et que j\u2019ai vécu les drames de Duékoué.Adèle m\u2019a appelé au secours.Mais je suis venu trop tard.L\u2019irréparable avait déjà été commis.Aujourd\u2019hui, tu es tout ce qui me reste.\u2014 Tout ce qui te reste ?\u2026Tu parles de quoi, toi ?\u2014 Oui, Adèle n\u2019est plus.Et mon cœur brûle d\u2019un sentiment de vengeance.\u2014 Ah oui ?Et\u2026Adèle, était ta parente ?\u2014 Tu veux peut-être un dessin\u2026 \u2014 Je vais te dénoncer auprès de Maurice et de Jean-Paul.\u2014 C\u2019est ton problème ! Mais avant, cherche à savoir qui est ton père ! C\u2019en est trop : je bondis sur l\u2019un des couteaux de cuisine, fais deux pas vers Biram.Le soldat ne bouge pas d\u2019un pouce.Le soldat, en lui, reste droit dans ses bottes.\u2014 Vas-y, brave garçon, tue ton père, comme tu as tué ta mère ! \u2026Pour le compte, tu auras la paire ! Biram a disparu.Je vois devant moi un autre bananier.Notice biographique Josué Guébo est né en 1972 à Abidjan.Poète et nouvelliste, il a obtenu le Prix Tchicaya U Tam\u2019si pour la poésie africaine (2014) avec son livre Songe à Lampedusa.Monsieur Guébo est, par ailleurs, enseignant- chercheur à l\u2019Université Félix Houphouët-Boigny d\u2019Abidjan. 114 SECTION II Poésie/Création Tes yeux sont ce qui me retient dans ton tombeau.Imonlè 166, extrait inédit Par Daté Atavito BARNABÉ-AKAYI Pour Fernando d\u2019Almeida, l\u2019Aîné qui as déjà enjambé l\u2019Eternité\u2026 Et pour ma Biche, tu seras mon Inattendue\u2026 1 assises sur tes seins mes lèvres nues caressent sagement la douleur de tes mains qui me pressent hâtivement le cou ainsi qu\u2019un noir coton attendu sur le marché au prix du colon nos amours sont frisées dans des papiers de traître imprimées ailleurs et vendues au prix du maître il faudra un siècle pour transformer en or des colonies de viol qui dans nos corps s\u2019endort je détache de tes pulpeux seins mes nues lèvres il s\u2019annule une pluie de feu dans tout le Niger la mer met le même linge blanc et amer alors qu\u2019elle nous trompe avec un bleu de chèvre fais-moi une place à côté de ta Beauté revigore ma tête et sa vision veule il nous faudra le serpent qui se mord sa seule queue pour tracer le cercle inscrit dans l\u2019Eternité POSSIBLES AUTOMNE 2023 115 2 un amour qui ceint la colombe ou son plumage et le vautour ou son bec est voué à l\u2019échec notre rêve d\u2019élire un domicile sage au bord de la mer est déchu par ce cœur sec une rivière de sable est un désert de fleuve rêvant de la poésie de tes yeux les plus beaux aucune rivière ne peut être un tombeau invitant notre barque à dormir calme et neuve toutes mes deux lèvres veulent te caresser jusqu\u2019à l\u2019orgasme du gaz que l\u2019armée veut laisser aucune rivière africaine ne rit mais qui dit qu\u2019on peut y pêcher des poissons frits à l\u2019heure où la mort sort des eaux de la Libye il est des immigrants qui s\u2019offrent en rugby si la pirogue de tes yeux a tant subi de naufrages c\u2019est que nos chefs sont amphibies 116 SECTION II Poésie/Création 3 un prêtre de l\u2019Eau œuvre pour l\u2019enfantement Prêtre de l\u2019Eau ce soir ne porte pas de blanc Rivière qui ne lâches tes poissons qu\u2019à l\u2019aube infuse-moi ton Amour pour porter le globe vois comment l\u2019Afrique se noie comme un bateau il tangue ainsi qu\u2019un œil en face d\u2019un rapace les rapaces savent amasser le marteau enchanteur de leurs becs sur les hommes d\u2019en face gens de l\u2019Atlas voici vos cris voici vos morts ils sont vomis par la montagne crue ma belle Egérie la terre tremble comme un rebelle renégat laissé seul tel un amour qui mord avant qu\u2019il morde un porc tout talentueux reptile utilise ses sens pour sifÒer l\u2019insensible trajet qui sépare les organes de sa peau récalcitrante et bavarde ainsi qu\u2019un crapaud POSSIBLES AUTOMNE 2023 117 4 et mes cuisses signent l\u2019alliance avec tes cuisses chaque chauve-souris qui se couche à l\u2019envers hache en main et à l\u2019endroit découpe mes vers on ne peut me lire sans les rimes qui glissent si j\u2019ai pu regarder le soleil à midi en face c\u2019est que ma poésie est bien remplie et nue d\u2019étoiles bleues ou de doux interdits notre balance est en deux mi-temps qui se plie des césures d\u2019amour des hémistiches d\u2019Air en ces temps d\u2019asphyxie où mes vers auréolaires hissent l\u2019Art dans le triangle aurifère et solaire on doit conjurer tous les esprits laids du Fer renvoyer les guerres dans leurs propres entrailles suturer les bouches de la faim qui déraillent déverrouiller toutes les strophes des cerveaux et l\u2019alexandrin d\u2019or chemine avec les veaux 118 SECTION II Poésie/Création 5 le poète doit pouvoir grimper coûte que coûte l\u2019ivresse sans avoir bu une seule goutte éméchée d\u2019alcool et marcher avec les Dieux mais ces Dieux sont tous fabriqués par tes yeux et je suis la sève des étoiles si tendre mais quand vas-tu en moi si infini l\u2019étendre et j\u2019essuie les larmes des grottes au Maroc et je suis l\u2019eau ou l\u2019or qui tombe sous le troc tu vas être mer qui fait pousser le pétrole dans le désert libyen tu vas être si folle unique terre où l\u2019eau sera douce demain c\u2019est folie que d\u2019aimer plus l\u2019or pur que l\u2019humain et les dirigeants purs occupent des nuits brèves rendant leur place aux sots qui sautent au palais comme des moutons en congé dans leurs chalets le leader est un poète enivré de beaux rêves POSSIBLES AUTOMNE 2023 119 6 et la poésie doit se planter comme un baobab faisant du poète la racine qui salue en profondeur la nappe phréatique du tab1 rendant le pouvoir d\u2019un hibou qui vole et hue marcher la nuit est moins poétique que voler et qui marche évolue moins vite que qui vole demander au baobab sa jupe en corolle et il offrira aux sorcières son tollé sa longévité est confiée aux yeux du poète aux yeux du poète est son invincibilité Nuit sacrée des Baobabs Tu m\u2019as fait esthète car aucun coupe-coupe ne peut me téter et sur mon cou des coupe-coupe sots descendent tumultueux en quête de trésors royaux Roi des Nuits sacrées ô Baobab pourquoi tes eaux emportent les peuples qui vite se transcendent 1.C\u2019est un oxymore qui unit la terre (nappe phréatique) et le ciel (tab dont Le Grand Robert dit ceci : « Petit volet annexé à la gouverne d\u2019un avion, facilitant sa manœuvre par le pilote »). 120 SECTION II Poésie/Création 7 si le soleil ne se sifÒe que chez l\u2019initié je fais le pari d\u2019y extraire la sagesse et d\u2019illuminer les tombes de la richesse tout éclair qui vient du ciel est amitié alors la foudre crue qui frappe la montagne illuminée ne peut nullement l\u2019ébranler la fraîcheur du soleil ne brûle point le pagne avec le tonnerre l\u2019idiot ne peut parler il court de l\u2019éclair entre mon peuple et mon corps si le bélier se tait c\u2019est que sa bouche pue si la mue du serpent ne scande pas sa mort et si l\u2019Ancêtre renaît c\u2019est que la Nuit sue et dans nos pays le sous-sol calcine les feux électriques des cerveaux renversés du trône nos enfants meurent désaltérés dans des jeux vidéo gagnés par le doux sommeil qui se prône POSSIBLES AUTOMNE 2023 121 8 au fond des assiettes vides des orphelins habitant le continent le plus nu riche et triste il renaîtra une poésie d\u2019audace mixte renaîtra un combat contre tous les malins ma poésie se vêtira des Dieux que tu pries à genoux pour sucer mes seins si gracieux vernie de la même beauté que les cieux indiens avant le marathon des industries et les fours du Darfour s\u2019éteindront en lambeaux Kigali embellit ses collines sans couteaux il en sera ainsi des autres vies d\u2019Afrique nous avons inventé les Dieux les plus isiaques et Ils répondront tant que nous les aurons ceints royalement d\u2019amour de toutes les étoiles on ne peut jamais fleurir sans guide ni voile ma poésie sera décodée grâce à tes seins L\u2019an deux mil vingt-trois et le dimanche vingt-quatre septembre, à Cotonou (Bénin)\u2026 122 SECTION II Poésie/Création Notice biographique Auteur béninois de plus d\u2019une vingtaine d\u2019ouvrages, Daté Atavito BARNABÉ-AKAYI est né en 1978 à Kpalimé (Togo).Lauréat du Prix du Président de la République (2017) et récipiendaire de plusieurs autres distinctions, il fait de la poésie son genre de prédilection dans lequel il réinvente l\u2019esthétique de la liberté et dépoussière l\u2019hypocrisie humaine.Ses poèmes (Noire comme la rosée, 2011 ; Tristesse ma maîtresse, 2011 ; Solitude mon S, 2012 ; Tes lèvres où j\u2019ai passé la nuit.Imonlè 158, 2014 ; Les escaliers de caresse.Imonlè 159, 2016 ; Belligènes.Imonlè 160-161, 2018), d\u2019une écriture assez étrange et métaphorisée, cherchent à réunifier l\u2019homme et le cosmos dans une ceinture de sincérité, d\u2019amour et de paix.Certains de ses poèmes, traduits en mandarin, en espagnol et en arabe, lui ont permis d\u2019être invité au Canada (2013), en France (2014, 2018), en Chine (2016) et, bien entendu, en Afrique (Maroc, 2023 ; Mali, 2017 ; Togo, 2015-2020 ; Cameroun, 2012)\u2026 Le poème proposé ici est un extrait de sa prochaine publication intitulée tes yeux sont ce qui me retient dans ton tombeau.Imonlè 166.Il y renouvelle, par une convocation de l\u2019Amour, la prosodie classique et le dialogisme, en reconsidérant les contradictions éternelles qui unissent l\u2019Humanité. POSSIBLES AUTOMNE 2023 123 Triptyque Par Jean Yves Métellus Cassandre dort Vivre l\u2019amour en abrégé, le flux des baisers éphémères léchant nos rêves en permanence, et sous le linceul de la nuit, nos corps tristement liés.Je m\u2019embrouille, Cassandre, une multitude d\u2019êtres me hantent, me violent, me possèdent.Tantôt le fond de la cuvette, le flot des vieilles chimères, sinon le glas de l\u2019anathème, l\u2019opacité des miroirs ; je vis ma vie en alternance et le remords à pleine jatte, chaque port en moi est une alerte.Dois-je te conter mes grandes crevasses, mes ébréchures et mes absences ?Te dire l\u2019éparpillement de mon être aux quatre coins de l\u2019univers afin que tu comprennes, que tu parviennes à me construire en recollant mes petits morceaux, me voir en grands massifs de pierres, ultime gardien de tes secrets.Sinon, croisant sur l\u2019horizon la verticale insoupçonnée, me créer homme parmi les hommes.Et si, dans le sillage de moi- même, tes doutes renaissent en écriture, les prendras-tu à bras-le-corps comme les enfants que tu n\u2019as pas eus ?Le silence s\u2019arc-boute au mur, monte au seuil de l\u2019interdit pour s\u2019écraser sur le sol terne et livide.Cassandre erre dans les nuées guettant des âmes immortelles.Qu\u2019importe la pesanteur en contrepoids à ses rêveries, c\u2019est son vertige que je cautionne.Le premier homme que je fus était paisible, comme on peut l\u2019être lorsqu\u2019on n\u2019a pas été rodé par la civilisation.La seule guerre qu\u2019il eut à faire était pour sa survie quand la mort vint en redingote et éperon chasser ses illusions de dépasser l\u2019homme en lui ; voire vaincre l\u2019aliénation, toutes les idées morbides inhérentes à l\u2019espèce.Elle ne fut pas brève sa mort.Si vrai que l\u2019homme connut d\u2019innombrables morsures ; oscillation et reniement avant sa gestation dans la glu du néant, malgré sa foi tellement immense qu\u2019on l\u2019eût cru incapable d\u2019être mise en pâture.Toujours dans les nuées, Cassandre biffe, rebiffe l\u2019air chargé de suspicions et de questions informulées.Alors pour clore ses abstractions, élucider ses doutes, je me résous à l\u2019énoncé formel ; sachant surtout que grâce à l\u2019univers quantique et l\u2019apothéose des sens, l\u2019infinité peut s\u2019enfermer dans des miettes.Imagine une terre, lui dis-je, telle que la nôtre dans nos rêveries, orpheline de sève et de lumière.Je parle d\u2019usurpation, d\u2019altérité de la mémoire, de creuset d\u2019astres inexplorés laissant couler tant de souillures dans la coupe matinale.Comme s\u2019il fallait boire à ras l\u2019efÒuve toutes les rumeurs venues d\u2019ailleurs.Ah ! J\u2019entends sonner des profondeurs incultes les orgues funestes de l\u2019errance.Mais dans l\u2019infortune, j\u2019érige ma foi et ma fierté en signe de désaveu.Cassandre tombe des nuées mais s\u2019introduit brusquement dans une autre zone.Ainsi cachée, elle me donne une telle envie de meurtre que j\u2019allume un brasier sur son ventre, me disant que l\u2019amour est quelque peu semblable à la mort.Elle souscrit à ma démence car un sursaut gagne son corps quand un filet de sang jaillit du premier homme.Je l\u2019agglutine, puis remonte la pente péniblement.Elle, ses froufrous, pour cause de meurtrissures.Ensuite, je redeviens cet homme des champs. 124 SECTION II Poésie/Création J\u2019étais contemplatif, faisais la symbiose entre l\u2019immuable et l\u2019éphémère.À l\u2019arrière-plan de moi-même, toujours était tissée une trame onirique qui prévalait aux moindres gestes.Un poisson vert à vif éclat arrimé au vert de l\u2019océan pouvait me flatter l\u2019œil bien plus que l\u2019estomac.J\u2019en sortais inassouvi à la brièveté du spectacle que volontiers j\u2019aurais repris, ne fût-ce le fruit du hasard.Parfois, quand l\u2019eau s\u2019ouvrait à mes désirs, je m\u2019en allais en longitude, sinon sur terre je plantais mes pas.Cette terre qui, buvant l\u2019eau, devenait objet de culte et de délire, mes dieux vaincus y prenant faces et rides humaines.Tantôt ce fut sur bois, os ou métal.Je fis aussi œuvre profane si vague, mon âme voyageait seule.Chantant, dansant, piaffant, faisant le troc de mes rêveries aux frères de sang et de contrée, je dégustais la vie en bleu.Ses yeux me crachent soudain toute l\u2019amertume accumulée depuis nos premiers pas sur le chemin de la réhabilitation, lequel j\u2019emprunte lentement pour éviter les courbatures et les faux bonds avec, dans la tête, tout le poids de l\u2019histoire et dans la chair, mes cicatrices.Encore que je tente, avec des mots usuels, n\u2019étant inventeur d\u2019aucune langue, de lui rendre l\u2019or des choses.Mais je sens que mes cris rauques, truffés d\u2019incohérences, n\u2019auront de résonnance que dans l\u2019informulé.Est-ce mon or dans tes prunelles ?lui dis-je alors dans un élan d\u2019iniquité.Vraiment d\u2019iniquité, s\u2019il est bruit que la soif peut créer des mirages.Et puis, je connais ses douceurs, sa fraicheur d\u2019eau sous le manguier qui interpelle les voyageurs, impénitents aux pieds galeux.Je connais aussi ce grand jet de couleurs en elle, pour avoir tant fouiné exhalant le benjoin et s\u2019être fait témoin de fientes, de moisissures et des morsures de l\u2019incréé.Témoin de l\u2019oubli glauque, tels des morts qui ne hantent pas de mémoire.Témoin de la béatitude des uns excluant l\u2019imaginaire plausible, d\u2019un présent pour tout dire conforme aux dénuements du passé.En vérité toute cette histoire défie les interstices entre nos pôles.Alors, démise es-tu de toutes représailles, toi si semblable, si différente.Parsifal de Wagner, cher à son âme, s\u2019étend, doux voile sur nos bêtises.L\u2019or se dissout dans ses yeux et me ramène au doute, ma volonté première.Je rejoins alors l\u2019infini par des voix secondaires.Mon cœur chancelle ne se fiant qu\u2019à sa présence.Chaque élan me hisse vers son empire, chaque accroc m\u2019en libère.Toujours poussé au plus lointain de moi-même, j\u2019annihile son visage, gommant l\u2019histoire, la nôtre, pour conquérir le vide.N\u2019est-ce pas ma vie que je guette, les morts en moi que j\u2019interpelle ?Me prendrai- je à ma tête, creusant mon âme, ma solitude ?Ou décréterai-je la fin de l\u2019homme, comme l\u2019autre, perché dans ses idées, celle de l\u2019histoire ?Chercherai-je des échos aux éventreurs de modes, ces êtres flous qui bégaient, laissant ouverte leur porte aux fauves, au feu, à la faim ou à la soif, ne ménageant aucune vérité ?Le second homme avait un fauve en lui qu\u2019on voulait à tout prix étouffer dès ses premiers liens avec la vie transplantée, hors du bercail, la vie cabrée, martelée et déchiquetée.Exclu, il était le pouls d\u2019autres existences \u2014 sorte d\u2019atlas tropical, un chasse-mouche.Je le portais multiple déjà.De toutes parts originaire, il rimait avec le lieudit en lambeaux de sisal.Mon âme, en écho, fut assiégée de vagues qui déferlèrent vers une même solitude, ce lieu de mémoire que j\u2019aurai sans cesse en veille et qui fait de moi un sorcier.\u2014 Anachronique ?\u2014 Non ! Équilibriste ! Regarde autour de toi, toujours les mêmes hachures : mains mises sur nos cristaux, ventouses dans nos galères\u2026Ce sont nos lèvres qui glanent les bourgeons, qui ne savent exorciser le sang, des vermines qui POSSIBLES AUTOMNE 2023 125 trahissent, fuient tout rite ascensionnel, créant une bouillabaisse pour que règne l\u2019intrigue, la nausée et la honte.\u2014 Je t\u2019aime ! Oh ! Rien n\u2019a survécu du premier homme qu\u2019on eût pu décrypter.Alors qu\u2019il arborait tant de sites étoilés.Dissipées sont ses rêveries.Nul hymne par lui chanté ne nous sert de sève.Ne fécondant nos propres richesses, nous traversons la nuit sans repère.Ce n\u2019est pas de héros morts qu\u2019il s\u2019agit, ni d\u2019hommes déifiés, mais d\u2019un idéal porté, né d\u2019une même soif, d\u2019un même désir, voire de la matrice de l\u2019île.\u2014 Tu parlais du second\u2026 En effet ! Lui, terrassé par le chagrin, le souvenir de l\u2019ailleurs, la soif d\u2019une étreinte chaude, maternelle donc humaine, il sombra dans l\u2019allégresse des bêtes sentiments.En moi, dis-je, il se multipliait, devenait brume à hauteur de fêlure, babouin aux yeux de dune, le fade, l\u2019insipide, celui des grandes occasions ou l\u2019étalon superbe.Mais une musique, celle des tréfonds qu\u2019on entend en sourdine, allait créer l\u2019apothéose.Bras et têtes confondus, les avatars du second homme finirent par mettre fin au royaume démiurge.De là naquit le troisième, front haut, buste bombant, qui voulait dissiper les avatars et les stigmates de l\u2019enfer transcendé.Ceux-là, plus importants d\u2019apparence, étaient d\u2019une poigne d\u2019enterrement enfoncés dans son âme.Revinrent s\u2019y greffer le mythe de l\u2019éternel retour qui foudroie tout exilé en quelque lieu où il échoue, et en écho, les replis de l\u2019histoire dans la béance de mes yeux.\u2014 Pourquoi énumérer tous ses morts, m\u2019interrompit-elle, les faire surgir des caves où ils sont engloutis depuis des lustres ?Veux-tu t\u2019accommoder de leur odeur fétide pour traîner ta caboche sur des lauriers, t\u2019approprier l\u2019humanité suprême ?Sont-ils vraiment indispensables à ta survie, à nos amours et à un bonheur sans leurre inlassablement renouvelé ?Il y a des morts plus terribles encore que ceux catalogués dans les annales du temps.Ils sont là, béats dans des foutoirs inexplorés.Pourquoi ne pas les déterrer ?Mes mains transmuées et un bruit glauque sur l\u2019alvéole de ses seins n\u2019eurent pas raison cette fois de ses ressacs.Je tempête, sue pour clore nos errances, trouer les ports allégoriques, entériner la forfaiture.Le sommeil se hisse au large du soupir.Je crois sentir un tremblement de terre par le cadran de l\u2019horloge sous mes doigts.Si bien accroché, je bascule dans le néant tous les miasmes qui valsent dans ma mémoire.Ça y est.Je suis devenu un flacon vide.Malgré la ressemblance entre tout air funeste, personne n\u2019entendit mon tumulte.Ma solitude en écharpe, je me change en arbre millénaire dans un espace sans fondement et sans mémoire.Le cri de l\u2019horloge suspend soudain ma métamorphose.Me rendant à l\u2019évidence du jour, je me réveille.Mais quelle différence y a-t-il entre mes cauchemars et le réel ?Pendant quelques instants, je gratte et fouille dans mes tiroirs avant de tomber sur une lame neuve.J\u2019enlève le duvet qui recouvre mon visage, je le tapote d\u2019une lotion à la framboise.Ne me faut-il pas un bain ?Je le prends, m\u2019habille et pars me mêler aux autres peu enclins à ma misère.Cassandre dort ! 126 SECTION II Poésie/Création Corps unis L\u2019île se réveilla affreuse, avec à la gorge une nausée coutumière.Elle marcha toute croche boitant un pied une dent telle une vieille sorcière enveloppée de loques, l\u2019air parasitaire aussi bien que funeste dans l\u2019allée caraïbe.Des bottes claquaient sur son ventre, rappelant étrangement une chevauchée nocturne dans un film d\u2019horreur.Non ces films pour enfants dont le dénouement est heureux, mais ceux-là même qui vous laissent au sortir de la salle abattus et livides tels des morts en cavale.Je marchais silencieux dans ce décor morbide quand une femme d\u2019eau douce, détachée d\u2019un troupeau qu\u2019on emmenait à l\u2019abattoir, fit corps uni avec moi dans un déluge de feu et de plomb.De toute ma vie je fus, en vérité, sous l\u2019instance des regards.Mais n\u2019eût été ma carapace, nous aurions bu ensemble le gel de la mort.Cette femme d\u2019eau douce n\u2019était pas étrangère à la terre, ni au paysage, ni à tout le reste.Jadis elle remplissait son seau sous la dictée du vent, aux confins du silence.Revêtue d\u2019ondes, elle s\u2019en allait toutes les nuits exécuter ses rites au même endroit, à la même heure, jusqu\u2019à ce que sa beauté me fût révélée.Ainsi, devint-elle fleur à mon âme seule ; de lys ou d\u2019oranger, je ne m\u2019en souviens guère.Mais je jure que chaque image d\u2019elle, aussitôt esquissée, fut dissipée pour laisser paître une autre plus fugitive encore.Inlassablement elle se métamorphosa, devenant brise, mirage ou simplement parfum.Elle n\u2019avait d\u2019âge que celui des illusions.J\u2019ai compris plus tard qu\u2019elle venait d\u2019autres lieux, en la voyant marcher pieds nus sur le vernis des astres malgré nos turpitudes d\u2019enfants maudits qui cassent les miroirs.C\u2019était un soir d\u2019orage, alors qu\u2019elle contemplait des vagues fluorescentes de son terroir, que son cœur fut mis en otage et qu\u2019elle s\u2019arrima avec fracas au flanc d\u2019un bidonville tel un vieux paquebot.Si, à ce moment, les uns comprirent que le ciel pouvait être clément aux âmes de bonne volonté, d\u2019autres surent que le temps se mettra toujours à leur ravir leurs petites parcelles de bonheur qui, à ses yeux, ne sont que vaines fortunes de marginaux dans l\u2019enfer de ce monde.Robert parla éloquemment de cette femme originale en prenant soin de dissimuler des tics qui semblaient pourtant lui coller à la peau.Je l\u2019écoutais béat sans tenir compte de ses picotements, ni des heures de solitude, ni des mornes pensées qui trottaient dans ma tête.Pas une syllabe ne sortit de ma bouche.Ému, il se figea, stipulant qu\u2019il pétait aux confins du midi, que mon silence envenimait ses espérances.J\u2019en profitai pour déverser une litanie d\u2019un air non circonscrit à mon regard, peut-être même à mes désirs.\u2014 Je vis, lui dis-je, dans un carcan qui sert de champ à mes jours.Là, j\u2019invente un monde ludique où mes ornements de guerre font corps avec mon rêve d\u2019habiter\u2026 Défilent des personnages que je n\u2019ai point souhaités.«Toi, un chapeau et mon ombre.» Est-ce moi ou mon esprit qui s\u2019immisça dans l\u2019âme des choses ou dans l\u2019inanition d\u2019un regard toujours vidange des érections nocturnes ?J\u2019allais trébuchant, jurant sur Mars, baisant Vénus, chantant Nocturne.Mon cœur tanguait à chaque soubresaut et libation du printemps.Si Dieu créa l\u2019homme en se masturbant, moi j\u2019inventais mes partenaires sous l\u2019emprise de la soif ou à l\u2019insufÏsance des avalanches qui exultaient aux portes de la supplique.Au fond, il m\u2019a fallu ce temps d\u2019être pour reconnaître l\u2019infuse précarité de l\u2019osmose entre les hommes.Reconstruire autour de la poigne de l\u2019errance un lien pour l\u2019épanchement des cœurs, des visages et des signes.Telle réplique de miroirs à l\u2019existence des contingences.Robert m\u2019arrêta sèchement, un sourire figé à l\u2019orée des lèvres.L\u2019île était conforme aux prévisions des analystes.Ventres d\u2019égouts, chiens borgnes, femmes sauterelles\u2026 Toute mutation était permise.Les villes entraient en ébullition.En tête de la cohue, Port-au-Prince nous arrivait bavant.Miasmes, POSSIBLES AUTOMNE 2023 127 promiscuité, troques de remords, caca, immondices, mauvaises haleines\u2026plus d\u2019un écho pour dire le règne de la bêtise.Des gens passaient, contrits de crimes insondables.Deux enfants s\u2019embrassaient sur la bouche ; une perle, longtemps enfoncée dans l\u2019oubli, surgit écarlate sous le glas du soleil.Dire qu\u2019on voguait dans nos bulles ! Sans transition, Robert s\u2019arqua et relança : \u2014 Ma poésie naquit un matin d\u2019insomnie, épilogue de la nuit qui m\u2019ôta mes délices.Elle fut révélatrice d\u2019une pléiade de lunes qui encensa mes cavernes.Je les égrenais euphorique sans oser comprendre leur véritable itinéraire.Serait-ce d\u2019autres en moi naissant d\u2019un même spleen ?Je dénombrai à l\u2019avènement autant de nullités errantes.Telle avalanche d\u2019étendards dès la perte de repères ou kyrielle de vaisseaux aux ports du souvenir.J\u2019avais coutume d\u2019omettre de mon bréviaire d\u2019enfant les ruissellements du sang aux contrées héroïques.Toute la panoplie de la mort tel un présage à l\u2019érection du lendemain.Non que je reniasse mes vingt- sept mille sept cent cinquante kilomètres carrés ; j\u2019étais piètre en histoire.La femme d\u2019eau douce, me disait Robert, lui glissa des mains et fut accaparée par un riverain.Assoiffé de beauté, ce dernier avait toutefois les mains rugueuses et le geste vif.Il la mit sous verrou pour mieux l\u2019apprivoiser.Elle n\u2019avait pour délice que des monts qu\u2019elle contemplait par sa fenêtre.Ils étaient semblables à des bisons ou des bœufs sauvages qu\u2019on entendait huer vers l\u2019infini.Toute l\u2019eau qu\u2019elle chérissait à son insu coula.Drue.C\u2019est que son seau finissait par s\u2019user, à trop manger de houille.Non ! Les mains de l\u2019homme n\u2019étaient pas faites pour tant de beauté ni pour la fragilité d\u2019un regard voilé de mystère et de pureté.Tant de choses qu\u2019on aurait dit conçues pour un lien éternel entre rêve et réel.Moi, mon rêve rame au large dans une barque en papier vers autant de possibles que de fatalité.Le monde est si petit.Ma réalité, présente et permanente, c\u2019est que je piaule, trafique, piétine l\u2019aube au petit matin d\u2019errance, transe-porte la même rumeur.Penser que Robert était fêlé, tout comme mon chapeau d\u2019apparat, mon ombre, mon seul souci ! Je respirais les entrailles putrides des ruelles avoisinant nos rêves quand Robert tapa des mains pour faire fuir un rat.Je n\u2019eus conscience que de mon chapeau troué.Ventriloque d\u2019un monde fantôme où chaque pierre dit la chanson du solitaire, je le portais tel quel cette fois-là.Je n\u2019arrivais pas à m\u2019en défaire.Sans lui, j\u2019étais un homme réduit à sa moustache.C\u2019étaient des zones alertes, de dérives infernales alourdissant le corps et embrasant l\u2019esprit.Les mains n\u2019indiquaient pas la direction du levant.Et les baisers, oui mes baisers, loin des présences inopportunes, revenaient à Robert comme une bouffée d\u2019air frais, une porte sur la lumière.Je ne le voyais plus homme, allié du diable.Je parierais que sa moustache était enfouie sous les feux de la rampe, que je courais des alouettes dans un grand champ de petit mil.Parant ainsi l\u2019enfer des prouesses du désir, je criai, enfonçai dans l\u2019œil de la nuit un trait d\u2019union.Au demeurant, mourir de l\u2019arbitraire était une dérision.Ah ! Comment dire le silence et sortir du néant ! Tout concourt à l\u2019enferment de l\u2019être.Le moindre doute, un visage qui se crispe, l\u2019attente interminable d\u2019un écho au soupir, le cliquetis des armes, la peur de l\u2019inconnu.Tout ! La femme d\u2019eau douce regardait fuir par la fenêtre la liberté.Elle comptait les saisons sur la couleur des monts et leur mobilité apparente.Tantôt vivaces, tantôt cendrés, allant, venant, pâles ou figés.Quand le riverain revenait la nuit de ses randonnées secrètes, il lui apportait des victuailles qu\u2019elle n\u2019aimait pas, et se saoulait à l\u2019écorce d\u2019acacia, d\u2019acajou ou de myrrhe trempée dans de l\u2019alcool.Là encore étaient présentes dans sa mémoire les belles images furtives des monts qui la réconfortaient.Ainsi coulait le temps.Un matin, l\u2019île s\u2019éreinta sous le faix des chimères.Des taupes, voyous, mégères ou vagabonds 128 SECTION II Poésie/Création couraient de toutes parts, recouvrant l\u2019espace sans aucun parapet.La femme d\u2019eau douce fut emmenée par la rumeur aux portes de la ville et rejoignit par innocence le long troupeau.Robert contait Bouki le soir à sa famille.Il tenait encore aux traditions enfouies dans les méandres de l\u2019histoire.Surfait au matin, de trop de gloires passées, de trop d\u2019exploits vertigineux de nos héros à peau de songes.Il ne se réveilla qu\u2019à la foulée du sol par les anges de la mort qui venaient par milliers guetter le sang des pauvres.Arriva ce qui devait arriver.Quelques jours plus tard, il se trouva entre quatre murs, enveloppé de plâtre et de tubes transparents dans les veines et dans le nez.Des images diffuses qui coloraient son champ visuel, une jeune femme, penchée sur son front, se distinguait par ses yeux quartz.Images, songes ou hallucinations, qu\u2019importe ! J\u2019étais dans un parterre.Des fleurs de toutes sortes \u2014 roses, lys, pervenches \u2014 répandaient leur parfum qui m\u2019enivrait.Je n\u2019avais jamais avec autant de convoitise admiré le réel.N\u2019était-ce la bonne grâce d\u2019un fleuriste qui courtisait ma nièce, j\u2019aurais atteint l\u2019autre rive sans cette jouissance ultime.J\u2019ai vu des fleurs sauvages que rongeaient des larves et vermines de toutes espèces, d\u2019autres innommables qui se refermaient, non par pudeur mais par peur, à l\u2019efÒeurement des doigts comme à l\u2019assaut de la nuit.Mais il leur manquait toujours quelque chose, une âme, une espèce d\u2019aura.Celles-ci me paraissaient uniques dans leur grâce, leurs corolles argentées qui absorbaient la lumière pour mieux la refléter et leurs petites nervures aux couleurs odorantes, des margelles d\u2019or d\u2019une pureté secrètement invraisemblable.Comment pareilles choses ont pu orner cette terre en dépit du dévouement de l\u2019homme inculte, légion dans le terroir, à tordre le cou à la beauté ?Je marchais les bras croisés et le regard contemplatif à petit pas de velours : chagrins, peines, amertumes et ennuis livrés au pilori.Ils revenaient en avalanche dans la caboche et dans le cœur.Un vrombissement allait par un détour insoupçonné d\u2019armes ultrasoniques m\u2019en libérer une fois pour toutes.J\u2019ai regardé autour de moi, pas de Robert ni de chapeau.Seule mon ombre grotesque gisait sous mes pieds comme un linceul.Le soleil dandinait sur l\u2019horizon. POSSIBLES AUTOMNE 2023 129 Carte postale Le silence a ses maux trop lourds à porter.Est-ce pourquoi mes lèvres se pâment et s\u2019émoustillent ?Nous venions, elle et moi, de Port-au-Prince, cette ville empestée, rongée par des vermines, larvée de toute souillure.Nous venions de cette ville défraîchie où croissent les moisissures, même à l\u2019interstice des artistes.Tel cet aveu fou de cailloux rendant audibles nos pierres tombales : soleil caillou blessé, pierres anonymes\u2026Elle était emportée par une flamme allusive à se gober de sève.Petit-Goâve était pour de multiples raisons un lieu de convoitise.Une colonie familiale d\u2019ailleurs y résidait.Moi, j\u2019avais des rêves plutôt bizarres.Rêves de gouffre à remplir, de béance à panser, de vertiges à fixer.Nous nous étions surpris à l\u2019antre de la ville.J\u2019achetais un tafia à l\u2019arôme de menthe, elle, je ne sais quoi\u2026Nos mains se sont frôlées.À un bonjour égrené doucement à son endroit, elle répondit sèchement, dédaigneuse, m\u2019évaluant de la tête aux pieds.Pourtant, j\u2019étais émerveillé par l\u2019intensité de son regard et son corps passerelle m\u2019incita à la contemplation.Ma tête pendait déjà sur l\u2019horizon de sa beauté.Ensemble nous avions emprunté le chemin de la ville.Un silence morne nous enveloppait.Il était onze heures quarante minutes et dix secondes.Port-au-Prince gisant dans ma mémoire se réveilla en sursaut quand je découvris, amassé à l\u2019orée d\u2019une rue, un groupe d\u2019hommes, de femmes et d\u2019adolescents.Je m\u2019enhardis, lui demandant, surpris par l\u2019écho de ma propre voix : \u2014 Qui sont ces gens ?\u2014 Ah ! Des travailleurs insoupçonnés de la révolution.Foutaise ! Elle crânait, salivait dans le tonneau de ma soif.Ces gens se démerdaient pour faire taire les moindres entorses de la ville à l\u2019occasion de la Notre-Dame, leur fête patronale.Cela n\u2019a rien à voir avec la révolution ! Malgré mon admiration pour elle, j\u2019ai failli lui dire quatre bonnes vérités.Enfin, pour qui se prenait-elle ?Se permettre pareille plaisanterie avec un étranger.Était-elle folle ?En ces temps d\u2019incohérences et de turbulences, on n\u2019est jamais assez prudent.Elle devait le savoir ! Des arbres sifÒotaient au passage une musique de torpeur dont j\u2019étais le seul à distinguer des remous de voix fauves.Voix de ces gens qui tout en travaillant s\u2019amusaient, dansaient, chantaient, criaient sans répit.Devenue perméable à l\u2019idée d\u2019une éventuelle complicité, elle me demanda si je voulais aller chez elle.Je n\u2019ai pas hésité une seconde à répondre oui ! Ce oui empressé dénotait mon trouble.Elle n\u2019a pas manqué de sourire.Pendant tout le trajet, pas une de ces grosses voitures luxueuses, même intruse, crachant une boue gluante ou des vapeurs nauséeuses sur les passants, n\u2019était en vue.Ce jour-là, les gens circulaient, en grande majorité, à bicyclette.D\u2019ailleurs, les routes n\u2019étaient ni stagnantes, ni boueuses, ni abondées de miasmes morbides.Cela me soulagea, non d\u2019une blessure mais d\u2019une égratignure.Quand nous arrivâmes à destination,treize heures sonnaient déjà.Les gens qui nous recevaient étaient de chair, ou d\u2019ombre d\u2019une épaisseur insoupçonnée.J\u2019ai mis mon cœur à l\u2019abri de leurs baisers.Ils n\u2019ont 130 SECTION II Poésie/Création quand même pas hésité à me torturer de questions.J\u2019ai fini par leur dire que j\u2019étais écrivain.Pour cause, j\u2019ai comme monologué littérature pendant plus de deux heures.J\u2019éructais silencieusement.Elle, elle souriait.Sophia, puisqu\u2019il faut la nommer, souriait d\u2019un sourire étincelle et j\u2019avais envie d\u2019elle.J\u2019aurais pu sur place décrocher le soleil et le lui poser sur la tête, si elle l\u2019avait voulu.Passé cette épreuve, j\u2019espérais me lover de mon être fébrile sous la couche familiale.Sa question dissipa toutes illusions.\u2014 Où logeras-tu ?\u2014 Je ne sais pas, sous un manguier, s\u2019il nous en reste.\u2014 Viens ! me dit-elle sans la moindre hésitation.Elle me conduisit au Relais de l\u2019Empereur, le plus chic hôtel de la ville, capable en un jour de ruiner le pauvre diable que je suis.Je me désistai.On alla dans un autre, à l\u2019enseigne du hasard insoumis.\u2014 Il vous faut une chambre ?lança le gérant à notre arrivée, guettant d\u2019éventuels clients.Elles sont à cent dollars, ajouta-t-il.\u2014 Cent dollars ! m\u2019exclamai-je.Encore un prix qui me laissa abasourdi.Tout cet argent pour une chambre d\u2019hôtel à Petit-Goâve ! Moins hybride que Port-au-Prince, elle n\u2019implorait certes pas la bonne grâce des passants ou des gens de son cru revenus d\u2019autres lieux.Mais me croyait-elle ombre furtive, je m\u2019arrimerais à ses pieds sans souci de survie ! Sophia tenta de m\u2019expliquer cette tendance à la hausse en l\u2019associant à la fête.Pendant cette période, me dit-elle, chacun essaie d\u2019arnaquer, voler ou couillonner l\u2019autre.Malgré tout, j\u2019ai pris une chambre, ne voulant pas paraître mesquin.Et puis, il fallait trouver un endroit agréable où me vautrer.Or, le cadre me paraissait tout à fait approprié.Enfin, si je voulais un prix banal, un bordel s\u2019imposerait.Sophia m\u2019étonna, ayant pris chambre elle aussi.Pourquoi avait-elle choisi de dormir à l\u2019hôtel plutôt que chez ses parents ?Ma curiosité, cette fois, ne fut pas satisfaite.Je voguais silencieux dans mes élucubrations.Au bar de l\u2019hôtel, un couple s\u2019enlaçait sur une musique sensuelle, lancinante qui ne tarda pas à envelopper mes sens.J\u2019ai glissé mes mains dans celles de Sophia sous le regard interrogateur du gérant.Nous avons longtemps dansé.Elle souriait sans cesse.Je la croyais envoutée, conquise.J\u2019ai essayé d\u2019efÒeurer de mes doigts ses hanches lascives, de lui frôler le bas-ventre, d\u2019apparence charnue, coincé dans un jeans.Je m\u2019imaginais cette chose en liberté.À chacun de mes gestes, de mes mouvements de hanches, elle, tout en se cabrant, répondit par ce sourire devenu enfin ridicule.J\u2019étais en feu et ce feu me consumait.Il était vingt-deux heures quand nous regagnâmes chacun notre chambre.J\u2019espérais surprendre ne fût- ce qu\u2019un brin de désir dans ses yeux ou dans ses gestes.Elle ne laissa rien apparaître.Avant d\u2019atteindre les confins de ma solitude, j\u2019explorais un ciel granulé d\u2019étoiles.Je n\u2019avais pu voir ni entendre des gens qui flânaient.Je devenais oiseau dans ce décor luxuriant, loin des déboires du monde, du marasme social et des morts qui longeaient les rues de Port-au-Prince ou d\u2019ailleurs.Je contemplais les arbres caressés de brises taquines.J\u2019exhalais quelques bouffées d\u2019air frais, pur, oubliant celui pollué POSSIBLES AUTOMNE 2023 131 par les usines, des tonnes de détritus\u2026 mais ce soir, quoique j\u2019eusse fait, je n\u2019aurais pu dormir d\u2019un sommeil de Giton.Somnambule jusqu\u2019à m\u2019éprendre du sacrifice de la nuit, j\u2019ai erré en vérité dans son sommeil.J\u2019aurais tant aimé la prendre, lui caresser les seins, sucer, mordiller partout son corps cachemire.Car j\u2019avais trop couiné, titubé, vacillé\u2026 Moi qui d\u2019un sourire balisais des déserts où même un visage d\u2019homme n\u2019avait jamais poussé, je flagellais d\u2019un mot des voiles immenses qu\u2019aucune tempête ne pouvait remuer ! Je déflorais, creusais, régnais.Denise, femme lucide, tomba flasque, encre noire dans ma couche.La belle Mathilde, grasse du cul, brouta en pâturage une semaine durant.Les froides jumelles de la ruelle vaillante crevèrent de frénésie.Cassandre, Joséphine, Saskia, Corinne, Murielle, Brenda, Isabelle\u2026Toutes se consumèrent dans mon feu incandescent.Était-ce le temps qui pâlissait ou mon mitan qui prenait l\u2019eau ?Ou encore ses yeux palais de songes qui m\u2019abêtissaient ?Ah ! Tu es belle mère étale et fais des petits à la lune.Et quelle magnificence que tes vagues ondulantes, ta profondeur féerique ! Qu\u2019importe si tu chiales d\u2019une mémoire caravelle ! Prenant ainsi la clef des métaphores, ma peur se transmuta.Ce fut en moi la résurgence de l\u2019homme, l\u2019épilogue du silence.Je vais, me disais-je, plonger en elle en grand maître des eaux, jusqu\u2019aux abysses.La fendre en deux.Enrouler sous mon ventre le galbe de ses coquilles.Remonter à la surface.Piétiner la pointe de ses reliefs, piaffant dessus comme nul acrobate n\u2019oserait jamais sur le mont Everest.Replonger.Me perdre.Voguer de dos, de face, de côté.J\u2019étais à deux doigts du plongeon quand, haletant, mon soufÒe la remua mieux que le nordet, provoquant des remous sur des eaux alanguies.Elle découvrit, non par magie, l\u2019exultation d\u2019une odeur de chair.Les cris de dizaines d\u2019hommes emportés par l\u2019ivresse.Des lumières vierges, consentantes à l\u2019orgasme des forces divinatoires et incongrues qui entrèrent dans sa chambre.Revenue à elle-même, totalement, elle s\u2019agrippa au lit, griffonna le vide, cria à fendre la nuit.Des gens accoururent, bredouilles, oubliant leur plaisir, leur jeu de saltimbanques et les scories de la journée.Il y eut un tel attroupement qu\u2019un chien malingre se perdit dans la foule sans être aperçu.Personne ne comprenait rien.Je m\u2019étais réveillé, une blessure sur le front, synthèse de toutes mes béances, de tous mes gouffres\u2026 Le lendemain matin, j\u2019avais dans la bouche un goût acre et funeste.N\u2019était-ce Sophia qui m\u2019offrit un yogourt et du pain au fromage, je me serais gorgé de salive.D\u2019ailleurs, il fallait amortir le coût de la chambre.Dans le même ordre d\u2019idées, je n\u2019étais pas, pour dîner, prêt à consommer ne fût-ce que le plat du jour.Ne parlons pas de mets délicats : homards farcis, brochette de langoustes, lambi créole\u2026valant chacun le prix d\u2019une vache.Au fait, pourquoi y avait-il autant de fruits du paysage marin dans le menu ?Malgré le désœuvrement des masses dans le pays, fallait-il croire que la pêche est là-bas une pratique substantielle ?Ou est-ce simplement un avantage de l\u2019insularité\u2026 ?Je n\u2019en tirais pas de conclusion.Au cours de la dégustation, Sophia me confia avoir fait un terrible cauchemar mais refusa de me révéler des dessous qui semblaient l\u2019afÒiger.À ce moment, l\u2019écho de sa voix me revint de la nuit, peuplé d\u2019incohérence et de vertige.J\u2019espérais passer la journée avec elle, lui faire le coup du parfait enchanteur.Mais, elle devenait furtive et glisserait comme une anguille des mains pécheresses de pécheurs affamés.Je me contentai de Ginette, une activiste vague parmi les vagues qu\u2019elle me présenta et qui me fit visiter la ville. 132 SECTION II Poésie/Création Pour débuter, le premier endroit visité fut l\u2019église, dévoilant une vraie complicité entre Pierre et Paul, saints, prophètes ou charlatans.Vinrent ensuite la place de l\u2019empereur, terne et dégarnie telle une vie sans surprise.Le mausolée isolé à l\u2019avant des ruines d\u2019un fort sans nom et sans mémoire.La bibliothèque nationale qui, comme partout dans le pays, n\u2019a presque rien de national.Les côtes qui vous donnent l\u2019impression de trôner, avec sous vos pieds la mer, implorant vos bonnes grâces en dépit des laideurs indiscrètement éparpillées.Le lycée qui a de quoi se moquer du trop-plein des bidonvilles, les stations de radio, le palais de justice, les boîtes de nuits, bars, restaurants, hôtels\u2026Tout tombait sous mon regard.Je gobais l\u2019espace des yeux.Ginette, elle, accueillait mes questions avec une gentillesse de petite fille de Marie.Faut croire qu\u2019elle se sentait en confiance.Elle me conta ses rêves, ses déboires et ses illusions.Quoiqu\u2019ayant un visage terne, fade par rapport à Sophia, Ginette avait une grande pureté d\u2019âme et d\u2019esprit.Pour une fois sans volonté de puissance, ni de désir d\u2019embrasement de ses champs, je me suis senti homme auprès d\u2019une femme.Nous avions pris un bain, loin des rumeurs de la ville, brûlé un joint, mangé des makos, du griot, des frites, avons même bu du sirop de grenadia dont on vante tant la vertu aphrodisiaque.Aucune idée parasite n\u2019a germé dans mon esprit.À la bibliothèque de la ville, des jeunes montraient une telle effervescence, une telle soif de savoir avec leurs petites associations de poètes inconnus, de peintres postmodernes, naïfs, surréalistes ou d\u2019acteurs en herbe, que l\u2019image de cette ville appelée à tort tombeau des arts se dissipa dans ma mémoire.Tout cela me permit d\u2019oublier Sophia mais non pas Port-au-Prince qui glissait en moi subtilement pour se poser en fresque dans ma mémoire, seul poids à mon envol.Qu\u2019est-ce qu\u2019une ville peut être chiante ! Dans l\u2019après-midi déferlèrent sur moi tous les regrets du monde.Il y avait tellement de nouvelles choses fécondant en moi, le temps d\u2019éternuer.J\u2019étais à me convaincre que les corps que j\u2019ai convoités, aimés, caressés jusqu\u2019à la meurtrissure, les plaintes peuplant mes randonnées, les ombres fugaces investissant mes nuits, ne pouvaient magnifier ma vie ni étancher ma soif.Il fallait cesser de butiner.On ne fixe pas ainsi ses vertiges\u2026 Je me rendis quand même chez Sophia aux environs de six heures.C\u2019était pour ne pas la retrouver.Je rentrai à l\u2019hôtel récupérer un livre que je devais rapporter à la bibliothèque.En sortant, je tombai sur elle, inhalant une cigarette.J\u2019ai simulé l\u2019homme assouvi d\u2019un gain inconnu à son abord.Elle a cru déceler une ombre dans mes yeux.Elle voulait la dissiper.Je regardais\u2026 Je regardais passer des jeunes filles dans l\u2019insouciance de la lumière qui habitait la ville, la rendait folle dans un mirage de quelques jours.Je ne sais par quelle association d\u2019idées, je m\u2019étais mis à penser au boulevard Dessalines fleuri de femmes de plaisir.Je pensais à tous ces visages creusés, ces corps flasques, flagellés sans amour dans l\u2019enclos d\u2019une chaumière.Je pensais à ces parias qui passaient chaque nuit jeter leurs vomissures sous le ventre de la lune.Je pensais, quand Sophia me prit la main, m\u2019arracher presque de moi-même, pour me conduire dans sa chambre.Elle avait, me dit-elle, quelque chose à me montrer.J\u2019étais totalement étourdi.Donc toute résistance s\u2019avérait vaine.En entrant, nous avons emprunté un long couloir, tellement dégarni qu\u2019il me faisait penser au Sahara et me donnait soudainement soif.Pas la moindre décoration \u2014 une sculpture, des plantes\u2026rien ! Un tel dénuement pour un hôtel diminuait toute réjouissance.Les murs, peints en blanc, étaient identiques, et en dehors des portes, ils constituaient de véritables balises.Baliseurs du désert, à leur façon, propriétaires et architectes étaient complices sans aucun doute.Étant déjà dans son repaire, figé tel un phallus, elle m\u2019offrit une chaise et s\u2019assit au bord d\u2019un lit en face de moi.Elle commença à mâcher des mots que je ne comprenais pas.Puis, elle me parla de la ville, des métiers d\u2019avocat et d\u2019ébéniste, sortes de prémices de classe.Ensuite de la peinture de Wilson Bigaud, POSSIBLES AUTOMNE 2023 133 de ti Jefra, un bateau chargé d\u2019or que le président Guillaume Fabre Nicolas Geffrard aurait fait couler, etc.Outre les salaisons teintées de mysticisme, de mythes et de superstitions, je voyais une épure de la ville dans ses propos.Une ville falsifiée, secrète dans ses déhanchements devenus des vermines en mal de débauche.Pour une fois, j\u2019allais commettre le crime des désespérés.Sophia se mit à me dévisager.Péniblement.Puis, subjuguée par je ne sais quelle folie ou ravagée par le remords, elle se déshabilla d\u2019un trait et me dit sans gêne : \u2014 Prends-moi ! Je n\u2019en revenais pas.J\u2019étais comme médusé, coulé dans du marbre, étant surtout accoutumé au regret.Je balbutiai pour moi et mes fantômes : \u2014Je hais l\u2019amour dans ces zones tumultueuses ! Notice biographique Jean Yves Métellus a étudié en arts visuels à L\u2019École Nationale Des Arts (Haïti) avant de travailler comme professeur d\u2019art et de littérature dans des écoles de Port-au-Prince.Son premier recueil de poésie, Pré-noms de femmes, encensé par la critique pour sa singularité, lui a ouvert une brèche dans la littérature haïtienne.D\u2019autres écrits ont suivi cette même veine jusqu\u2019à ce qu\u2019il laisse le pays, rebuté par la promiscuité et une intolérance hors-pair.Aujourd\u2019hui, vivant à Montréal, il fait des études en création littéraire, organise des soirées de poésie, participe à des expositions de peinture.Sa poésie, surtout avec son dernier recueil, La lune est une divinité changeante (Pierre Turcotte Éditeur, collection Magma Poésie, 2023), garde toute sa singularité.C\u2019est un mélange de chants oniriques, d\u2019explorations ontologiques et de sensualité.C\u2019est, comme il le dit, un long fleuve qui coule et charrie sur les berges les semences intemporelles tout comme les scories du temps qui passe. 134 SECTION II Poésie/Création ÉMIGRÉ DES AMÉRIQUES1 Par Edgard Gousse Chante caravane chante tes parterres bordés de buis scandent encore et encore l\u2019incertaine méditation des colonnes de boue sous ta peau Or la veine flasque leur dit adieu grouillent et grenouillent pourtant pipirites de village oiseau-tonnerre ventre bas émigré des Amériques de toi je vis l\u2019absence mais rien je n\u2019y peux (Hôpital Maisonneuve-Rosemont, Montréal, 6 avril 2022) 1.Ce poème figure dans un recueil à paraître autour de février 2024, Nous n\u2019avons jamais dit le dernier mot.Notice biographique Edgard Gousse, né à Jacmel en Haïti, est romancier, essayiste, critique littéraire et traducteur littéraire, ancien lecteur pour le Grand Prix du livre de Montréal, ancien président de jury pour le Prix de poésie Pedro Correa Vásquez à Cuba, ancien vice-président du Congrès international de poésie tenu à Santiago de Cuba, ancien vice-président du Festival international de la poésie de Santiago de Cuba, médaillé de l\u2019Union des Écrivains et Artistes de Cuba et lauréat honoré au Congrès international sur la ville et l\u2019écrivain, tenu à Monterrey, au Mexique.Il est également membre de l\u2019Union des écrivaines et écrivains québécois (UNEQ) et du Centre québécois du PEN International. POSSIBLES AUTOMNE 2023 135 Un livre d\u2019Histoire caché1 Par Licia Soares de Souza Je veux tenir la main des sœurs et frères des Amériques qui ne nous ont pas connus.Nous allons nous raconter la vie de nos ancêtres, les cris étouffés qui ont conquis de braves terres, formant notre ossature de lutte.Nous avons oublié d\u2019expliquer comment vivre en marge ou naître dans la servitude en frôlant toujours la mort.Nous venons aussi d\u2019une Histoire aux traces débordant de châtiments ! Nous venons aussi d\u2019un peuple couvert de coups de fouets, de brûlures, de pendaisons.Nous venons d\u2019une nouvelle terre de France issue de la négritude d\u2019Afrique avec nos noms portugais ! 1.Extrait du livre Les grands espaces germinent sous mes pieds, Éditions Carte blanche, 2023, pages 99 à 102.Reproduit ici avec l\u2019autorisation de l\u2019auteure, ©tous droits réservés. 136 SECTION II Poésie/Création Nous n\u2019avons jamais cessé d\u2019errer parmi les voiles d\u2019un destin en forme d\u2019éternel piège ! Je suis le premier : Olivier Le Jeune.On cherche mon origine : Madagascar ?Guinée ?Peu importe, j\u2019ai traversé aussi les mers turbulentes de la traite humaine.Nous cheminions ensemble, sans armes sans bagages, sans assurance sur nos vies, la terre tournant en sens inverse.Marie-Josèphe-Angélique, cheffe de file d\u2019un groupe de domestiques que l\u2019Histoire voit comme marginales.Petites négresses, méchantes, effrontées, indécentes.Montréal brûle dans le feu d\u2019un fagot rebelle, transformant en cendres les foyers de ses maîtres d\u2019esclaves.Mais la fumée des braises asphyxie tristement le destin d\u2019Angélique, et les spectateurs de feux aux regards hallucinés pensent la voir aviver les flammes destructrices ! La torture gronde, le feu crépite dans les bouches accusatrices.Les braises noircies par les mensonges se joignent aux chants funèbres qui décrètent POSSIBLES AUTOMNE 2023 137 l\u2019anéantissement de l\u2019esclave.Je confesse, crie-t-elle.« Je sens la chaleur sur mon visage, je crache mes aveux pour m\u2019évader de ces cages.» La pendaison fait un autre corps suspendu dans la lumière d\u2019un ciel des Amériques.Ici une tête, là-bas des pieds ; toujours des corps mutilés sans fin par l\u2019ambition des peuples.L\u2019œil ne peut pas voir leurs membres entassés dans l\u2019abîme ! Et l\u2019Histoire ressemble à un torchon essuyant ses toisons, oubliant l\u2019impact des contrechants dans l\u2019horizon ! Pour ces guerriers errants, nul trophée jamais ne sera trouvé.Il y a des statues parfois, sur les places publiques, des complaintes, des larmes en poudre qui se fondent dans la neige.Je ne veux plus d\u2019hommages en marbre ! Je veux être là, dans les pages de notre Histoire, dans les bouches de nos rapporteurs, dans les mains de nos jeunes combattants.Je veux me joindre à nos frères et sœurs d\u2019une Amérique bâtisseuse de métissages, émergeant des flots, ondes, flammes, traversées des océans, transportant nos meilleurs espoirs de justice. 138 SECTION II Poésie/Création Notice biographique Licia Soares de Souza a un doctorat en sémiologie de l\u2019Université du Québec à Montréal (UQÀM) ainsi que deux stages postdoctoraux au Centre de recherche en littérature québécoise de l\u2019Université Laval.Elle est professeure titulaire de l\u2019Université de l\u2019État de Bahia au Brésil et professeure associée à l\u2019UQÀM.Elle a publié un recueil de poèmes en allemand (2017), un autre en portugais (2020).En 2017, elle a été parmi les 20 finalistes du concours de poésie de Radio-Canada, avec le poème Mes Frontières.Membre de La Traversée, l\u2019atelier géopoétique nomade de l\u2019UQÀM, elle a publié en 2019 Pour une Géopoétique interaméricaine, essai sur la représentation de Montréal dans des romans québécois contemporains.Elle est vice-présidente de l\u2019Association Internationale d\u2019Études Québécoises \u2014 l\u2019AIEQ \u2014 pour les Amériques.Vient de paraître un livre de poésie en français, Les grands espaces germinent sous mes pieds (2023). POSSIBLES AUTOMNE 2023 139 Hispaniola Par Léonel Jules 2019.Acrylique et collage, 30 x 60 po.L\u2019œuvre de Léonel Jules se structure à partir de simples éléments picturaux \u2014 la couleur, la texture et les formes intemporelles de la représentation visuelle.Les effets de ces composantes se conjuguent au geste spontané pour exprimer le rythme.L\u2019artiste cherche à instaurer un système particulier de composition fondé à la fois sur l\u2019agencement improvisé des matériaux et sur une combinatoire symbolique.Selon Dany Laferrière, ami du peintre, « Léonel [\u2026] est influencé par le rythme des villes, leur métissage et mélange de cultures.[\u2026] Il influence le monde, le monde l\u2019influence.» L.Jules, démarche artistique Notice biographique Léonel Jules est peintre en art contemporain canadien d\u2019origine haïtienne, vivant au Québec.Diplômé de l\u2019Université du Québec en beaux-arts (programme enseignement), il effectue des recherches en histoire et sémiotique de l\u2019art.Après avoir reçu de nombreux prix et bourses, il se consacre à la peinture et à la diffusion des arts.Il a conçu « Art-Média », une émission de télévision, devenue Archive montréalaise de l\u2019art contemporain \u2014 Diffusion Art-Média. Partie 2 Art poétique : recensions, réflexions 142 SECTION II Poésie/Création Christine Palmiéri : L\u2019éternité n\u2019est jamais loin : Poésie : Éditions Mains libres : 2023 : 162 pages (recension) Par Daniel Guénette partout et nulle part j\u2019excave les mots qui me rattachent au monde je tisse écris dans les bourbiers les trous du ciel les flaques de mémoire qui m\u2019installent dans ce que je suis Christine Palmiéri est une autrice qui se fait rare.À ce jour, on ne lui devait que deux recueils, séparés l\u2019un de l\u2019autre par dix années.Le premier ouvrage remonte à l\u2019an 2000, le second a été publié en 2011.J\u2019ignore quelle est la teneur de ces ouvrages ; ce que je sais, en revanche, c\u2019est que la plus importante rareté de L\u2019Éternité n\u2019est jamais loin relève essentiellement de sa singularité, et non du fait que l\u2019autrice serait peu prolixe.À dire vrai, dans le paysage littéraire québécois, son troisième recueil me semble franchement original.Ce type de rareté lui confère un supplément de richesse.Présenter la poète exigerait qu\u2019on mentionne sa présence sur la scène culturelle en tant que critique d\u2019art et créatrice en arts visuels.C\u2019est à ce titre que Christine Palmiéri doit tout particulièrement sa notoriété.Les familiers de l\u2019œuvre de Pierre Ouellet savent qu\u2019elle a illustré la plupart de ses ouvrages tant poétiques que romanesques.Du reste, tous deux partagent une même vision du monde, si bien qu\u2019aux écrits du premier correspondent de manière on ne peut plus idoine les œuvres de l\u2019artiste.À ce chapitre, il y aurait beaucoup à dire, tant une manière de gémellité artistique est ici tout à fait remarquable.Parler de l\u2019originalité d\u2019un écrivain, c\u2019est parfois manifester l\u2019indigence de sa propre culture.Un fleuve est tributaire de ses afÒuents, il ne coule jamais seul, d\u2019autres cours participent de sa course.La poète s\u2019est abreuvée à diverses sources.Par les exergues parsemés dans son recueil, elle en indique quelques- unes.Elle cite à quelques reprises des vers extraits du Discours du chameau de Tahar Ben Jelloun.Elle convoque Les mille et une nuits.Des vers de Mohammed Khaïr-Eddine, empruntés à Soleil arachnide, éclairent également les poèmes de l\u2019autrice.Soyons prudents, il serait sans doute erroné de parler ici d\u2019influences.Il serait plus approprié de parler de familles d\u2019écrivains partageant des intérêts communs, voire une culture commune.Bien que Québécoise, Christine Palmiéri est d\u2019origine française.Elle est née et a grandi au Maroc.Son livre, qui est affaire de mémoire, tout ancré qu\u2019il soit dans le présent et bien que tourné dans la direction de l\u2019avenir, conduit inévitablement le lecteur québécois en terre étrangère.Son exotisme n\u2019est pas sans ajouter à son originalité.La chaleur et le soleil intense des souvenirs de la poète nous éloignent de la nostalgie propre aux jardins de givre des poètes québécois.Les âmes pourtant font fi des méridiens.Ce que nous raconte Palmiéri a une valeur universelle.Les espaces qu\u2019en profondeur elle nous ouvre POSSIBLES AUTOMNE 2023 143 ne nous sont donc en rien étrangers.Les référents changent, mais ne modifient pas le fond de l\u2019âme humaine.Néanmoins, cela fascine.Des Mille et une nuits, la merveille perdure.La poète, en empruntant les chemins de la mémoire, revient chez elle.Ce faisant, elle nous ouvre la porte sur un monde dont j\u2019ai dit la chaleur et le soleil.Pour plus de dépaysement, il conviendrait d\u2019ajouter la flore luxuriante ainsi que la faune, avec ses lézards, ses chèvres et ses dromadaires.Les noms des proches, parents ou voisins, élargissent également notre vision du monde : Minah, Réda, Rafi, Ai?cha, Zorha, Nadège, Khadija, Mustapha, Halima, etc.En disant les « lieux fabuleux » d\u2019Orient \u2014 Oued Zem, hammam, médina, désert \u2014 la poète témoigne des us et coutumes du pays de son enfance : « l\u2019Orient plie sous l\u2019aile du Muezzin ».Un des poèmes du recueil nous ouvre les yeux, c\u2019est le moins que l\u2019on puisse dire, sur une troublante réalité, celle des femmes voilées.les femmes se voilaient pour fermer leur bouche imaginez la flamme vive jaillissant des yeux protestations colère peur tendresse amour inquiétudes toutes ces crispations du visage ces passions canalisées par la vue vous comprenez pourquoi elles les cernent de khôl pour en faire des écrans où défilent leurs jours [\u2026] vous vous sentez extrêmement petits devant ces yeux qui vous happent à chaque coin de rue yeux cernés par d\u2019austères niqabs hidjabs tchadors On le voit, ce qui dès l\u2019abord se présentait comme un projet d\u2019introspection, de rétrospection (« j\u2019écris / au dos des portes du présent / accroupie sur mon passé ») est bien loin d\u2019oblitérer le temps présent, que l\u2019on appelle l\u2019actualité, brûlante pourrions-nous dire.Or, dans toute cette histoire, qui est celle du monde, celle de l\u2019intime a préséance.La poète remonte le cours du temps.Elle rédige un récit autobiographique, poétique, non linéaire, fragmentaire et lacunaire.Je dis lacunaire non en songeant à un manque, mais à un fait.Les noms cités plus haut, noms de personnes et non de personnages, en son for intérieur la poète en conserve pour elle-même la substance.Ces personnes n\u2019agiront pas ou si peu sous nos yeux.Et du père et de la mère, l\u2019événementiel et le superficiel seront tus, alors que l\u2019essentiel sera puissamment évoqué.Une enfance même orpheline ne se vit jamais seule, mais un sentiment d\u2019exclusion est intensément ressenti par l\u2019enfant qui derrière la porte entrebâillée entend doucement geindre sa mère au plus fort de l\u2019étreinte.Scène qui vaudra au père le regard torve de l\u2019enfant : « je voulais épouser ma mère / lui disais-je / sèchement » Et encore : « quand leur passion les dévorait / dans leur bonheur à eux / en moi/ un grand malheur naissait ». 144 SECTION II Poésie/Création Tout n\u2019est donc pas dit.Des zones obscures demeurent inexpliquées, comme sondées uniquement pour l\u2019unique bienfait de la poète et non divulguées clairement.Après avoir dit qu\u2019elle disparaît « de l\u2019autre côté de la lumière », la poète mentionne que « le silence régnera / pendant vingt ans ».Je crois comprendre qu\u2019elle réfère à son exil en terre québécoise, aux liens qu\u2019elle aura rompus avec les siens : « un quart de siècle / engouffré / dans la coupe de ma mémoire ».« l\u2019éternité n\u2019est jamais loin / dans les rêves d\u2019adolescent », et ces rêves, pourrions-nous ajouter, alimentent souvent un fort sentiment de révolte.Le rôle qu\u2019aura joué dans l\u2019évolution de l\u2019artiste le sentiment de révolte l\u2019aura longtemps animée et maintenue en vie.Bien évidemment, la pratique de l\u2019art et de la poésie a partie liée avec le parcours de libération de la poète.le monde lui ne s\u2019absente pas il nous afÒige de ses sécheresses ses famines ses guerres ses catastrophes ses séismes règle ses comptes se venge riposte à tous les coups je lui répondrais lui répliquerais à coup de pinceaux de ciseaux de couteaux sur la toile dans la pierre la glaise ou le papier Je mesure l\u2019intérêt d\u2019une œuvre poétique au sentiment d\u2019incomplétude m\u2019envahissant lorsque vient le temps de conclure un commentaire à son sujet.Incomplétude en ce sens que j\u2019éprouve le sentiment non pas d\u2019avoir trahi une œuvre, mais bien plutôt de n\u2019en avoir à peu près rien dit en regard de tout ce qu\u2019elle recèle de richesses et de beautés.Ce n\u2019est pas la quantité de livres publiés par un ou une poète qui fait qu\u2019au bout du compte une œuvre se tient et s\u2019impose.Deux ou trois ouvrages, et c\u2019est assurément le cas avec L\u2019éternité n\u2019est jamais loin, en valent parfois davantage que des dizaines.Certains auteurs et certaines autrices comptent à leur actif un très grand nombre d\u2019écrits.Lorsqu\u2019ils sont exempts de déchets et de facilités, il va sans dire que leur importance et leur qualité ne peuvent en rien se voir minimisées. POSSIBLES AUTOMNE 2023 145 Notice biographique Après une maîtrise en création littéraire à l\u2019Université de Montréal, Daniel Guénette enseigne au collégial.De 1985 à 1996, il collabore à diverses revues en tant que critique littéraire et poète.Il fait paraître des recueils de poésie ainsi que des romans, puis interrompt toute activité littéraire durant près de 20 ans.Une fois retraité, il renoue avec la poésie (Traité de l\u2019Incertain, Carmen quadratum, Varia et La châtaigneraie) et fait paraître un récit (L\u2019école des chiens) ainsi que trois romans (Miron, Breton et le mythomane, Dédé blanc-bec et Vierge folle).On peut lire ses billets littéraires sur le blogue de Dédé blanc-bec. 146 SECTION II Poésie/Création Pierre Ouellet : Monde ! : Poésie : Éditions Mains libres : 2023 : 166 pages (recension) Par Daniel Guénette les mots me manquent le monde aussi : il n\u2019y a plus rien à raconter\u2026 qu\u2019à faire le point sur ce qui vient ou s\u2019en est allé J\u2019extrais ces vers du tout dernier recueil de Pierre Ouellet, bien qu\u2019ils ne soient pas les plus représentatifs de son travail.Je dis « travail » en songeant aux mots de Rimbaud : « viendront d\u2019autres horribles travailleurs ».Ces derniers dans l\u2019esprit de celui-ci ne seraient pas des rimailleurs, ce que Ouellet assurément n\u2019est pas.En un sens, il prolonge à sa manière le travail du célèbre poète de sept ans.J\u2019ai également présent à l\u2019esprit cette idée du même relative à « de la pensée accrochant la pensée et tirant.» On trouve cela chez Ouellet : \u2026 le fil de la parole nouant l\u2019un à l\u2019autre chaque son, chaque sens et chaque idée qu\u2019on veut émettre pour signaler notre présence au monde\u2026 Et pourquoi ne pas convoquer Mallarmé dont la poétique incitait à ce que soit cédée l\u2019initiative aux mots ?Mais, Ouellet en fait l\u2019aveu, les mots lui manquent, tout comme le monde.C\u2019est du moins ce qu\u2019il dit.Nous aurions sans doute tort de le contredire sur ce dernier point, le monde lui manque (et nous manque aussi terriblement); mais, en ce qui a trait à l\u2019indigence ou rareté de ses mots, le poète lui- même ne démontre-t-il pas à travers ses généreux élans verbaux que jamais il n\u2019en est à court ?C\u2019est une caractéristique de l\u2019œuvre de Ouellet, et une partie de sa force et de sa pertinence lui est redevable : en tant que créateur, il possède d\u2019innombrables ressources.Sa source verbale jamais ne se tarit.Et pour parler de l\u2019air qui est l\u2019un des principaux motifs de son travail, jamais il n\u2019est à bout de soufÒe.Une étude pourrait porter sur la manière de Ouellet, elle montrerait la richesse de son style.Mais « richesse » et « style » ne sont pas des termes appropriés pour parler du travail des mots qui est propre à cet auteur.Et j\u2019insiste sur ce mot, travail, mot qui n\u2019a ici rien à voir avec le labeur flaubertien, parce que chez Ouellet le travail ne vise ni la pureté verbale ni la simple beauté musicale du déroulement de la phrase.Il s\u2019agit plutôt d\u2019un travail qui dans le « dernier recours » aux mots cherche justement à « faire le point / sur ce qui vient ou s\u2019en est / allé ». POSSIBLES AUTOMNE 2023 147 L\u2019œuvre de Ouellet est pourtant littéraire, hautement, mais cela vient comme de surcroît, est une manière de plus-value résultant d\u2019une entreprise que l\u2019on pourrait qualifier de sur-poétique.Les surréalistes avaient mis au point la procédure automatique.Peu leur importait le peu de valeur littéraire de leur action.Celle-ci était entreprise afin de plonger, et l\u2019on revient ici à Rimbaud, dans les abysses de l\u2019inconnu, devenus chez eux les abysses de l\u2019inconscient.Ils voulaient, conformément au programme rimbaldien, « trouver une langue ».L\u2019important pour eux n\u2019étant pas de trouver cette langue, mais de parvenir grâce à elle à mettre à jour cela que la nuit leur dérobait et nous dérobe toujours.Il se pourrait que Ouellet, pour sa part, ait trouvé « sa langue ».Je le crois.Il se pourrait aussi qu\u2019il n\u2019ait pas entrepris en vain l\u2019œuvre immense dont le présent recueil est pour l\u2019instant le dernier opus.Il se pourrait qu\u2019avec cette œuvre, et dans ce dernier livre tout particulièrement, il soit parvenu à vraiment faire ce qu\u2019il avait entrepris de faire : assurément un livre de poésie, mais un livre de poésie tout entièrement consacré à essayer de saisir, « comme on le ferait à mains nues, le sens caché de la moindre chose ».Chez ce poète dont la maîtrise de la forme éblouit, la question du sens est loin d\u2019être évacuée.Le monde est.L\u2019homme depuis toujours et à jamais y est un « vieil errant ».Celui que Ouellet appelle le Grand Manant « est perdu dans un univers trop grand pour lui, un espace sidéral à n dimensions que sa petitesse et sa faiblesse l\u2019empêchent de comprendre et de maîtriser\u2026 ».Il en est réduit à des formes de « balbutiements » et de « hauts cris ».C\u2019est en ces termes que Ouellet désigne nos « prières », « psaumes », « prophéties » et « poésies ».L\u2019homme approximatif (c\u2019est là le titre d\u2019un recueil de Tristan Tzara) recourt à ce fiévreux et tumultueux babil pour tenter de mener à terme ce que Mallarmé appelait « l\u2019explication orphique de la Terre ».Telle me semble être la fonction du poète chez Ouellet.Il veut faire le point sur le monde.Et ce point, comme on le voit dans le titre, en est un d\u2019exclamation, mais aussi implicitement d\u2019interrogation.Ouellet s\u2019exclame et interroge poétiquement le monde.Il voit les choses de haut, son regard embrasse large et chez lui les mots pour le dire arrivent aisément.Ce ne sont pas les mots que Boileau voulait sages et mesurés.On le voit, en cédant l\u2019initiative aux mots, Ouellet est rapidement emporté dans les grandes tornades qu\u2019ils engendrent.L\u2019hyperbole, l\u2019allégorie vont de pair avec la métaphore filée.De fil en aiguille, les mots naissent des mots qui leur donnent naissance, qui les suscitent par association sonore et visuelle, par dérivation, par déviation du sens et de la forme.Le poète est autant pensé par ses mots que ceux-là le sont par la volonté qu\u2019il a de leur laisser libre cours, les tenant fermement en laisse, mais les laissant tout de même s\u2019envoler au-delà des nues, car jamais ce poète ne perd de vue ce que l\u2019on pourrait appeler la fonction, voire le devoir du poète : embrasser le monde et \u2014 tout en doutant fortement que cela soit possible \u2014, selon le très beau mot de Marx, le transformer.le monde se dresse devant nous comme une barricade d\u2019air, de vent, de pluie battante qu\u2019il faut prendre d\u2019assaut [\u2026] On peut afÏrmer que Ouellet, qui met sur un même plan « poésie » et « prophétie », est lui-même à la fois poète et prophète, non pas tant parce que poétiquement parlant il prédirait l\u2019avenir, mais parce qu\u2019il s\u2019exprime comme le font les prophètes des Saintes Écritures, c\u2019est-à-dire en puisant dans les ressources les plus expressives du langage, à même les sources de la poésie, afin d\u2019en faire jaillir de puissants geysers parlant à notre esprit et l\u2019étourdissant quelque peu, le brassant, le secouant, lui faisant valoir 148 SECTION II Poésie/Création que de grands déploiements se produisent de par le vaste monde et au-delà de tout ce qui échappe à notre conscience.Le « Monde, écrit-il, n\u2019a plus rien d\u2019une vraie demeure ».On s\u2019en rend compte « dès qu\u2019on tend l\u2019ouïe à autre chose qu\u2019à nos petites misères.» Certes, Ouellet n\u2019est pas un poète de l\u2019intime, pas un poète abonné au silence méditatif de la contemplation.Son regard est plutôt celui d\u2019un voyant.Rimbaud encore.Ce qu\u2019il voit nous étonne.Et je me demande bien où il va chercher tout ça, je veux dire cette constance dans son œuvre et surtout ce soufÒe qu\u2019il a, qui n\u2019est pas celui de l\u2019éloquence, de la période balancée avec art, mais qui fait montre d\u2019une certaine brutalité ennemie de la fioriture et de toute forme de joliesse.Non, Ouellet convoque plutôt la foudre et le tonnerre, le raz de marée, l\u2019éruption volcanique.Avec le plus grand sérieux qui soit, il dit les choses les plus graves, celles de la vie et de la mort, celles de l\u2019infini et du néant, de Dieu et du Monde.Il est l\u2019un des héritiers de nos grands poètes maudits.Qu\u2019on en juge soi-même.Son recueil, dont il resterait tant à dire, débute sur les chapeaux de roue, au risque d\u2019être « incapable de tenir la route sans faire une embardée ».Voici le tout début du poème d\u2019ouverture.Et jusqu\u2019à la fin, cela se maintient.C\u2019est là un tour de force.Frères freux, corbeaux des âges d\u2019or, de fer, de plomb, croassez dru dans les branchages, élevez vos cris jusqu\u2019aux nuages, aux voies lactées : noircissez le ciel de votre beau passage en ordre dispersé qui porte ombrage à la terre entière, aux mers, aux prés, spectres emplumés d\u2019air, de cendre, empaillés de vos propres entrailles que la ligne brisée de votre chant emmaille à l\u2019envers [\u2026] Notice biographique : voir recension de Christine Palmiéri, par le même auteur. POSSIBLES AUTOMNE 2023 149 U n j a r d i n d \u2019 é t o n n e m e n t I Carnet du [ renversement ] et du [ nudifié ] Suite (début dans le numéro précédent)1 Par Catrine Godin 1.Ces sections finales exemplifient l\u2019application de la méthode du [renversement] et du [nudifié] exposée dans la première partie du carnet, publiée dans le numéro précédent. 150 SECTION II Poésie/Création de la technique et de l\u2019application : le renversement vertical ainsi, poésie/Faire (au sens grec) proposerait une ouverture « active » ou agissante (créative) de sens « réels possibles » en résonance, qui se verserait ou se transverserait jusqu\u2019à « traverser » les murs de sens surconstruits de notre époque, afin de délivrer son sens et les sens de ce sens-là.d\u2019une certaine façon, et je ne le dénie pas, l\u2019approche et la technique semblent tutoyer ce que d\u2019aucuns diraient psychanalyse, mais ce n\u2019en est pas.il est à noter que la psychanalyse est la science de l\u2019esprit qui soit la plus proche parente de la poésie (voire celle-ci en serait l\u2019ancêtre), dans son sens grec.toutefois il s\u2019agit bel et bien de poétique, et de libération du sens, afin de le régénérer, pour ainsi ouvrir un nouveau champ exploratoire, défaire la redite, défaire les plis du soi dans le geste créatif expressif.c\u2019est aussi une proposition de réapprivoisement de son propre discours, servant à en trouver la fondation, autant qu\u2019à en éviter le même de soi, le même de « la patte ».pour ce faire il convient de changer sa perception en faisant des choix différents \u2014 tel qu\u2019en voyage, où lors de temps de vacances, tout se regarde autrement\u2026 * POSSIBLES AUTOMNE 2023 151 les étapes par exemple, je choisis un paragraphe au hasard d\u2019une page de carnet, une prose, titrée Novembre, et décide que s\u2019acceptent tous « mouvements » : 1) Novembre avance avec sa démarche fauve, roulante d\u2019ambres et d\u2019ors, ses gestes déposent à une porte et à l\u2019autre, les heures leurs couleurs envolées du nid de mes paumes, où elles auront rêvé que puisse l\u2019évanescence d\u2019un sourire perdurer au-delà des grises grisailles des jours-failles, telle une secrète devise, mieux que parade, mieux que force pour accueillir ce qui vient à grands pans d\u2019angles mauves Ici je suggère de lire lentement à haute voix, puis de relire en silence, afin de capter la mesure du climat intérieur/extérieur, ou intégré/projeté.un premier mouvement est la découpe en vers, suivant la syntaxe : 2) Novembre avance avec sa démarche fauve, roulante d\u2019ambres et d\u2019ors, ses gestes déposent à une porte et à l\u2019autre, les heures leurs couleurs envolées du nid de mes paumes, où elles auront rêvé que puisse l\u2019évanescence d\u2019un sourire perdurer au-delà des grises grisailles des jours-failles, telle une secrète devise, mieux que parade, mieux que force pour accueillir ce qui vient à grands pans d\u2019angles mauves 152 SECTION II Poésie/Création dès à présent peut être agi un premier renversement : 3) à grands pans d\u2019angles mauves pour accueillir ce qui vient mieux que parade, mieux que force telle une secrète devise, au-delà des grises grisailles des jours-failles, que puisse l\u2019évanescence d\u2019un sourire perdurer où elles auront rêvé les heures leurs couleurs envolées du nid de mes paumes, ses gestes déposent à une porte et à l\u2019autre, roulante d\u2019ambres et d\u2019ors, Novembre avance avec sa démarche fauve ici est reçu un « corps de parole » tout frais.se recueillent ses figures, on ne valide ni ne juge, on prend, on tâche au détachement des échelles de valeurs, on se recule de son jugement, puisque ce qui est recherché est autre, différent, singulier.délicatement vers par vers on extrait « physiquement » : 4) à grands pans d\u2019angles mauves accueillir ce qui vient pour mieux que parade, mieux que force une devise, telle secrète au delà des grises grisailles des jours-failles que puisse l\u2019évanescence perdurer d\u2019un sourire elles auront rêvé où les heures leurs couleurs envolées du nid de mes paumes ses gestes déposent à une porte et à l\u2019autre roulante d\u2019ambres et d\u2019ors Novembre avance avec sa démarche fauve \u2026ensuite se transcrivent les réserves de gauche en renversé : 5) Novembre avance Ses gestes déposent Les heures Elles auront rêvé POSSIBLES AUTOMNE 2023 153 Que puisse l\u2019évanescence Une devise Perdurer Accueillir ce qui vient voici qu\u2019apparaît le « corps nudifié » du paragraphe d\u2019origine.sujets, verbes, qu\u2019on renverse ensuite une autre fois : 6) Novembre avance ses gestes déposent les heures Elles auront rêvé que puisse l\u2019évanescence sa devise perdurer pour accueillir ce qui vient résultat à renverser encore : 7) Ce qui vient accueillir Perdure comme une devise L\u2019évanescence puisse-t-elle rêver les heures leurs gestes avancent déposent Novembre et se placent d\u2019eux-mêmes ou presque les espaces respirés, les espaces signifiants ( aux sens ) à lire comme en musique se lisent les soufÒes sur une partition pour voix, les temps de « battement » du silence.puis, se travaille peut-être le flanc droit du textule, qu\u2019on transcrit et renverse : 8) grands pans d\u2019angles mauves mieux que parade, mieux que force secrète 154 SECTION II Poésie/Création au-delà des grises grisailles des jours-failles d\u2019un sourire où couleurs envolées du nid de mes paumes à une porte et à l\u2019autre roulante d\u2019ambres et d\u2019ors avec sa démarche fauve 9) sa démarche fauve avec roulante d\u2019ambres et d\u2019ors d\u2019une porte à l\u2019autre à et couleurs envolées du nid de mes paumes d\u2019un sourire où des grisailles des jours-failles au-delà grises secrète parade, force mieux que mieux que pans d\u2019angles grands mauves 10) sa démarche fauve roule d\u2019une porte à l\u2019autre couleurs envolées un sourire grisailles des jours-failles secrète force pans d\u2019angles 11) des pans d\u2019angles forcent les jours-failles sécrètent les grisailles un sourire envole les couleurs d\u2019une porte à l\u2019autre roule fauve Novembre POSSIBLES AUTOMNE 2023 155 \u2026et alors peut-être s\u2019assemblent les corps nudifiés et advient un poème sa parole (et peut-être pas), voyons cela en jumelant les déclinaisons 7 et 11 : Ce qui vient accueillir Perdure comme une devise L\u2019évanescence puisse-t-elle rêver les heures leurs gestes avancent déposent Novembre des pans d\u2019angles forcent les jours-failles sécrètent les grisailles un sourire envole les couleurs d\u2019une porte à l\u2019autre elles roulent fauves ici il n\u2019y a pas, il n\u2019y a plus de « corset », mais bien plutôt une forme d\u2019ampleur ou d\u2019élargissement (d\u2019espace physique dans le « corps/texte » et « autour ») et un « allant » que le paragraphe initial ne portait pas, rendant possible tout le « respiré » du poème : le respiré du soufÒe et celui du sens, puis celui du « climat » et sujet du textule/poème, tandis que son corps/texte dessine dans l\u2019espace de la page une échine 156 SECTION II Poésie/Création ou structure en escalier qui « suit » (ou s\u2019ajuste) au/le mouvement d\u2019air : le sujet véritable et subtil, et son geste, qui est l\u2019[actant] réel du poème.(aussi, peuvent se refaire les combinaisons et leurs déclinaisons jusqu\u2019à l\u2019obtention d\u2019une « matière » qui vous « parle » intérieurement, ou plutôt qui connecte en une part de vous et résonne autre (tout comme Je est un autre), et dont les sens/mots s\u2019élèvent en vous, étrangers et surpris, vous surprenant vous-même en passant par votre soufÒe, votre cage thoracique, parlant dans votre bouche, par elle prenant « corps » et présence dans l\u2019espace-même qui vous entoure ; le discours du poème est-il « vivant », et touche-t- il, atteint-il la part haute de l\u2019être et celle du langage qu\u2019est la poésie ?les sens-images-vocables et ce qu\u2019ils évoquent appellent-t-ils « une réponse » dans l\u2019être ?) tel qu\u2019on le voit, le poème descend et remonte et descend comme bon lui semble.il produit des escales et des paliers de lecture où les yeux courent dans la page-espace, ouvrant ainsi deux champs de lecture simultanés, un à l\u2019endroit, l\u2019autre à l\u2019envers, puis un troisième, l\u2019endroit et l\u2019envers se complétant jusqu\u2019à offrir ou ouvrir un sur-sens, englobant (holistique) et peut-être habitant ou constituant (de) l\u2019espace laissé libre tout autour du poème.ainsi le discours du poème se dépasserait lui-même en « laissant flotter » des voies réflexives s\u2019évasant, ou déployant des éventails de connexions de sens, dessinant une trame profonde ou maillage ou canopée, comparable à ce que pourrait être une partition pour respirations et silences.il serait alors peut-être question d\u2019une sorte d\u2019expansion du poème, en concordance avec l\u2019expansion des savoirs et connaissances humaines, mais encore avec celle même de l\u2019univers (parlerait-on d\u2019expansionnisme poétique ?).alors, les articulations possibles en deviennent quasi organiques, aussi souples qu\u2019un flot de pensée, et connectent en construisant ou propulsant leurs sens à vos sens.le corps/texte de parole est alors entier, de résonance et de sens, et il est à la fois « pénétrant » par sa façon de « semer » images et sentis et pensées, et « absorbant » par sa façon de « retenir » l\u2019esprit à son sens, tout en y faisant un don\u2026 POSSIBLES AUTOMNE 2023 157 * du renversement latéral bien sûr ce renversement latéral est le fruit et l\u2019effet direct de la dyslexie, mais appliqué systématiquement aux vocables des vers, se produisent des inversions parfois créatives, et parfois capables de faire émerger une image ou des sonances inattendues, si bien que se renouvèle parfois presque complètement l\u2019image et sens de départ.aussi, ayons l\u2019audace et tentons donc un renversement latéral vers par vers, à partir de ce petit paragraphe intitulé Novembre : 1) Novembre avance avec sa démarche fauve, roulante d\u2019ambres et d\u2019ors, ses gestes déposent à une porte et à l\u2019autre, les heures leurs couleurs envolées du nid de mes paumes, où elles auront rêvé que puisse l\u2019évanescence d\u2019un sourire perdurer au-delà des grises grisailles des jours-failles, telle une secrète devise, mieux que parade, mieux que force pour accueillir ce qui vient à grands pans d\u2019angles mauves 2) avance Novembre fauve (avec) sa démarche, d\u2019ors, et d\u2019ambres roulants (et) à l\u2019autre à une porte déposent ses gestes, où (de) mes paumes (du) nid envolé couleurs leurs (les) heures que puisse rêver elles auront 158 SECTION II Poésie/Création (d\u2019un) sourire l\u2019évanescence perdurer failles jours (des) grisailles grises (des) au-delà, devise secrète une telle, force que mieux parade que mieux vient qui ce accueillir (pour) mauves d\u2019angles (à) pans grands 3) avance Novembre fauve sa démarche d\u2019ambres roulante à l\u2019autre à sa porte dépose ses gestes où un nid s\u2019envole où les couleurs leurrent les heures que peuvent-elles rêver l\u2019évanescence perdure les failles leurs jours grisailles des au-delà une devise une telle force (mieux que) vient ce qui s\u2019accueille d\u2019angles mauves 4) avance Novembre fauve sa démarche d\u2019ambres roulante à l\u2019autre à sa porte dépose ses gestes où un nid s\u2019envole où les couleurs leurrent les heures que peuvent-elles rêver l\u2019évanescence perdure les failles leurs jours grisailles des au-delà une devise une telle force (mieux que) POSSIBLES AUTOMNE 2023 159 vient ce qui s\u2019accueille d\u2019angles mauves et admettons que l\u2019on termine l\u2019exercice avec un renversé vertical final : 5) vient ce qui s\u2019accueille des angles mauves une telle force \u2014 mieux qu\u2019une devise perdurent les failles grisaillent les au-delà l\u2019évanescence peut rêver les couleurs les heures où s\u2019envole un nid dépose ses restes sur la porte roulent les ambres fauve Novembre avance ce qui se développera ensuite est une forme de liberté regénérée du geste et pratique de l\u2019écriture, une aptitude décuplée aux lectures et entendements subtils, mais également, une manière de pallier les répétitions quelles qu\u2019elles soient, mais encore, une manière de défaire un motif récurrent, de surseoir à un « blocage », sorte de barrage mental à démantibuler en son for intérieur. 160 SECTION II Poésie/Création l\u2019approche du [ renversement ], son « jeu » de déplacements physiques, plastiques ou spatiaux, qui semble ou peut être ludique, a pour effet de produire une réflexion permettant davantage la distanciation.celle-ci est un apprentissage clef, car elle place une « objectivité » différente, et pour ainsi dire une sorte de jouvence dans l\u2019intellect qui stimule les perceptions de ce qui est créé et émerge à nos sens, ceux-ci se trouvant alors revivifiés « de choses nues ».** Note pour un éventuel atelier : en expliquant le renversement à un ami, mes mains ont produit le mouvement du jouet « Slinky », une analogie et référence visuelle ; le jouet en mouvement représente le renversement et le figure exactement. POSSIBLES AUTOMNE 2023 161 Notice biographique Catrine Godin (Qc), poète et artiste multidisciplinaire, est l\u2019autrice des recueils les ailes closes (2006) et les chairs étranges suivi de Bleu Soudain (2012), publiés aux Éditions du Noroît et en partie mis en musique par Anatoly Orlovsky, ainsi que du recueil Les oracles (2016) publié chez Productions Rhizome.Elle a coécrit le spectacle Les oracles présenté à Québec en 2014, au Festival Québec en toutes lettres, puis à Bruxelles et à Montréal en 2017.En 2020 et 2021 elle a été membre du comité de rédaction de la revue internationale Femmes de parole, qui l\u2019a publié.En 2013 et 2022 elle a participé au chœur du spectacle Plus haut que les flammes de Louise Dupré, présenté à Québec par Productions Rhizome.En 2023 paraît le poème que ce ciel dans la revue web bilingue The Nelligan Review.Note L\u2019essai de poétique appliquée intitulé « Un jardin d\u2019étonnement » est en construction, avec ajout prévu de trois carnets (les implications de la méthode dont le premier carnet présente l\u2019application), en vue d\u2019une publication prochaine de l\u2019essai intégral.©Tous droits réservés à l\u2019autrice, Catrine Godin. 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