L'Incunable : bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec, 1 juin 1984, juin
BULLETIN OE LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE DU QUEBEC l'incunable ii m 31 Montréal 18e année, no 2 Juin 1984 ISSN 0825-1746 Ministère des Affaires culturelles Bibliothéaue nationale du Québec Antonine Maillet dans sa bibliothèque.Le portrait de la Sagouine occupe une place d'honneur.(Photo Jacques King) lsà /incunable Montréal -Juin 1984 18' année, no 2 - Éditeur: Jean-Rémi Brault Directeur et rédacteur en chef: Louis Chantigny Adjoint au rédacteur en chef et directeur de l'édition: Louis Bélanger Secrétaire à la rédaction: Louise Lecavalier Directeur de la photographie: Jacques King Courrier de la deuxième classe Enregistrement n" 1503 Dépôt légal — 3e trimestre 1984 Bibliothèque nationale du Québec ISSN 0825-1746 Reproduction autorisée des textes non copyright, sur demande et mention de l'auteur et de la source.Les articles publiés n'engagent que leurs auteurs.LE BULLETIN DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DU QUÉBEC est publié trimestriellement.Il est distribué gratuitement à titre personnel.On peut se le procurer en adressant sa demande à la Bibliothèque nationale du Québec.Service de l'édition 1700.rue Saint-Denis Montréal (Québec) H2X 3K6 De la lointaine Acadie au Concourt parisien Réal Gagnier, l'harmonie incarnée et le dévouement fait homme Laurendeau arrive à Paris en pleine crise historique L'hommage d'un livre à Raoul Jobin, un grand ténor lyrique (1906-1974) Ce grand critique a côtoyé les meilleurs poètes De l'art pour un écrivain d'interviewer un autre écrivain Deux grands outils bibliographiques en micro Des cartes d'utilisation du sol datant d'avant la confédération Des états généraux aux états d'âme Allons, ma belle, cueillir raisins verts et olives noires Yves Dubé Collaboration spéciale Roland Auger Direction du développement de la conservation des collée Louis Chantigny Secrétariat à l'information Denis Rivest Service des collections spéciales Pierre de Grandpré Collaboration spéciale Gilles Archambault Collaboration spéciale Richard Thouin Bureau de la conservation Pierre Lépine Service des collections spéciales Roger Duhamel Collaboration spéciale Gilles Archambault Collaboration spéciale 2 L'INCUNABLE — •A 3t.\ \,.L'auteur à son bureau de travail sous les combles de sa maison.(Photo Jacques King) L'oeuvre de Antonine Maillet De la lointaine Acadie au Goncourt parisien par Yves Dubé Que ce soit, pour un éditeur, une joie incomparable de rencontrer sur son itinéraire laborieux, dans ses années d'existence, un écrivain comme Antonine Maillet, est une évidence qui ne tient pas seulement à la dimension de cet écrivain mais plus encore a la qualité humaine de cette petite femme blonde et vive, fraîche et spontanée comme la source, ferme et inaliénable comme le roc.Sur le seul plan humain, parce que ses relations avec les autres sont intégralement éclairées du rare soleil de la franchise, de la simplicité, de l'authenticité, parce que l'intense lucidité de ses yeux bleus est ouverture au monde, chaleur, fierté, vigueur et sympathie, l'amitié d'Antonine Maillet est pour nous un constant enrichissement, un échange puisé aux sources et un cadeau du plus haut prix.Au seuil de ces pages, au-delà des louanges critiques et des hommages confraternels, qu'elle veuille bien nous permettre de le lui dire.L'Éditeur.Certains peuples comme certains individus se taisent longtemps avant de parler.On dit des uns comme des autres qu'ils «jonglent», c'est-à-dire qu'ils réfléchissent, qu'ils mûrissent ce qu'ils ont à dire.Cela arrive le plus souvent aux individus qui ont à «digérer» des histoires pas faciles à prendre, aux peuples qui ont dans leur passé des misères qui sortent de l'ordinaire.Quand les individus et les peuples décident de parler, ils en ont long à racon- L'INCUNABLE — JUIN 1984 3 ter— c'est ainsi que s'établissent les traditions orales personnelles ou collectives, peu importe.Les Acadiens savent tout cela, eux qui ont eu à raconter leur arrivée, leur Grand Dérangement et leur «immense revenir».Mais pendant qu'on parle on n'écrit pas.On ramasse les matériaux pour que ceux et celles qui pourront construire les architectures compliquées de la littérature consignée trouvent tout le nécessaire à nourrir leur génie inventif.Quand il y a un héritage quelque part, il est bien rare qu'on ne trouve pas d'héritiers ou d'héritières.Les paroles dites, les contes répétés font dans l'air, au-dessus des têtes, un bruit incessant jusqu'à ce qu'on les saisisse et qu'on les transmette aux générations à venir.Un héritage à partager Disons donc qu'Antonine Maillet se propose à nous comme une héritière reconnaissante, au point de vouloir rendre au centuple tout ce qu'elle a reçu et qu'elle n'a cessé de s'y employer de tout son talent.On pourrait diviser l'oeuvre (et la car- don l'orignal antonine maillet DIX ANS APRÈS.Bien chère Antonine Maillet, Dix ans après l'hommage de l'éditeur dans l'édition définitive de La Sagouine (1974), je relis ces lignes qu'avait écrites Alain Pontaut, alors directeur littéraire de la maison.Je les trouve plus que jamais justifiées, éclairantes et, en quelque sorte, assez prophétiques.Non seulement vous avez tenu les promesses du talent qui s'affirmait déjà, non seulement vous avez dégagé du paysage historique acadien une espérance humaine faite de chaleur authentique et de vigueur honorable, mais par-dessus tout vous avez joué un rôle que vous vous étiez distribué vous-même et qui avait quelque chose de colossal qui aurait fait reculer bien d'autres personnes — si téméraires soient-elles.Ce rôle, dont le temps a confirmé le caractère d'absolue nécessité, vous Vavez joué et vous continuez de le rendre avec justesse, courage, et un brio qui ne cesse de vous conquérir de nombreux admirateurs.Depuis quelques années on vous a dit merci de bien des façons, on vous a félicitée de mille autres manières.Vous êtes restée la même, celle que j'ai connue il y a vingt-cinq ans sur les bancs de /' Université de Montréal, celle que j'ai publiée pour la première fois il y a bientôt treize ans, celle à qui on doit beaucoup et qui ne réclame que la chaleur de l'amitié, que la tendresse des joies partagées.Donc l'éditeur cédera la place à l'ami pour vous redire au-delà de toute reconnaissance la profonde réalité de mon admiration et de mon affection.Yves Dubé rière par le fait même) actuelle d'Antonine Maillet en quatre grandes parties: — des débuts au premier grand succès (ou de Poire-Acre à La Sagouine : 1968-1971); — les années fastes de production intense (ou de Don l'Orignal aux Cordes-de-bois: 1972-1977); — l'époque glorieuse du Goncourt (de Pélagie-la-Charette à Cent ans dans les bois: 1978-1983); — l'oeuvre renouvelée: Crache à Pie, 1984 et l'avenir.Il était une fois la Sagouine.Quatorze ans de laborieuses recherches, de travail incessant, d'apprentissage et d'enseignement entremêlés, d'écriture de textes inédits, de publications courageuses (voire même à compte d'auteur quelquefois), auront mené Antonine Maillet à un doctorat en lettres ( 1970) dont la thèse sera publiée l'année suivante, et à l'arrivée au monde de sa première grande héroïne : la Sagouine.Ces monologues aussi éloquents qu'émouvants avaient d'abord été lus par l'auteur à la radio de Moncton puis présentés au Centre d'essai des auteurs dramatiques avant de parvenir à l'éditeur, puis à la direction du Rideau-Vert et, quelques années plus tard, à la télévision de Radio-Canada.En plus de nous lier à une femme du peuple, particulièrement haute en couleur (qui sera d'ailleurs merveilleusement incarnée par Viola Léger), ces monologues ont semblé former pour plusieurs auditeurs, lecteurs, spectateurs, une espèce de passeport du peuple acadien pour une francophonie qui l'avait jusqu'alors un peu trop négligé.Il est admirable de reconnaître que c'est par le monde des crasseux que l'Acadie aura choisi de sortir d'un silence qui ennuyait fort Antonine Maillet.Puis vint Mariaagélas.(de Don l'Orignal aux Cordes-de-bois suivi de La Veuve enragée) On pourra lire à la couverture des Cordes-de-bois : «l'oeuvre d'Antonine Maillet devient une fascination».Publicité d'éditeur sans doute, mais constatation exacte quand même.Pendant cette courte 4 L'INCUNABLE — JUIN 1984 Un moment de réflexion avant de donner la parole à un personnage.(Photo Jacques King) période de six ans, publication de onze nouveaux ouvrages, dont quatre romans, un recueil de contes, cinq pièces de théâtre et un guide du pays acadien.Don l'Orignal se mérite le Prix du Gouverneur général, Mariaagélas, elle, obtient celui de la Ville de Montréal et de France-Canada, et en France, celui des Volcans pendant que le Grand prix de La Presse couronnera l'ensemble de l'oeuvre d'Antonine Maillet.Puis Les Cordes-de-bois obtiendra le Prix des quatre jury après avoir «loupé» de très près le célèbre Goncourt.Plusieurs ligures émergeront de ce monde aussi nombreux que grouillant.Parmi elles: Don l'Orignal, Gapi, Evangeline Deusse, La veuve enragée, Ca-toune, Simounac et plusieurs autres.En tête d'affiche, je me plais à placer Mariaagélas, la Contrebandière, d'abord parce qu'elle est l'incarnation de quelque chose qui est plus grand que le courage et cela d'une façon farouche et indomptable et ensuite parce qu'elle hantera longtemps l'oeuvre d'Antonine Maillet.Elle continue la Sagouine en lui accordant un début de revanche.Et pourquoi ne pas l'ad- mettre ?Elle a quelque chose d'une ensorceleuse.Et puis elle renouvelle le goût de plonger dans l'histoire de ce peuple pour le connaître davantage, pour l'apprécier à une plus juste valeur.Les Cordes-de-bois annonceront des réponses et l'auteur se gardera bien d'avancer tous ses pions d'un même coup.Elle nous réserve à tous et même à ces messieurs et dames du Goncourt une surprise de taille qui achèvera de convaincre les plus récalcitrants.L'incroyable odyssée de Pélagie C'est ainsi que Pélagie arrivera sur sa charrette presque comme dans un récit de chasse-galerie et pourtant elle s'inscrit dans la réalité de l'histoire.Une odyssée forcenée, incroyable mais tellement authentique.S'il est réconfortant pour l'auteur de savoir que sa Pélagie se promène à quelque deux millions d'exemplaires à travers le monde, il faut s'empresser d'ajouter qu'encore une fois, c'est le peuple acadien qui y gagne le plus.Non seulement il est sorti de l'ombre plus qu'honorablement mais encore davantage puisqu'on lui trouve des qualités épiques qu'on ne peut s'empêcher de questionner, d'admirer, d'envier.Là, plus que partout ailleurs dans l'oeuvre d'Antonine Maillet, la réalité qui doit dépasser la fiction est tellement agrandie par elle qu'on ne peut plus savoir où l'une finit, où l'autre commence.Cette fois les membres de l'Académie Goncourt ne joueront pas aux plus fins avec la petite Acadienne ; î 1 s se rendront à l'évidence qu'ils lui doivent une reconnaissance définitive et sans conteste.Dans cette troisième partie de son oeuvre (commencée par une parodie de Molière : le Bourgeois gentleman et qui se terminera par une fleur lancée à son maître, Rabelais: Les drolatiques, horrift-ques et épouvantables aventures de Pa-nurge, ami de Pantagruel), l'auteur se consacre principalement à l'histoire des Acadiens.Deux ans après Pélagie-la-Charrette, elle publiera un roman intitulé Cent ans dans les bois au Canada et La Gribouille, en France.Deux titres complémentaires pour une même oeuvre.Elle reviendra sur le personnage de Mariaagélas dans La Contrebandière et écrira un conte plein de charme et de poésie : Christophe Cartier de la Noisette, dit Nounours.Mais on ne peut nier que la figure qui dominera toute cette période sera celle de Pélagie.Elle est plus qu'une source d'inspiration, elle est une inspiration personnifiée, omniprésente, une sorte d'Hercule qui se serait chargé de porter tout un peuple sur ses épaules, dans son coeur, avec une volonté de lui fabriquer un avenir corrigé — non pas tel que prévu par l'usurpateur en place — mais bien tel que voulu viscéralement par les ancêtres décédés avec des frustrations dont les violences dépassaient l'entendement.Avec humour, détermination, Pélagie rectifie le cours de l'histoire et son entreprise, tita-nesque dans son ensemble, s'humanise à travers les joies, les difficultés, l'amour passionné et un idéal fait d'endurance, de fidélité et de grandeur.On a dit de ce livre qu'il était difficile à lire.Tant mieux si c'est vrai.Les moments de grandeur humaine ne sont accessibles qu'à ceux qui ont le coeur assez ouvert pour ne pas être trop embarrassés d'être dépassés.Quant aux autres, il leur est toujours possible de s'abstenir ou de critiquer.En Pélagie, on devine la verve de la Sagouine, on retrouve les vertus de Mariaagélas.Avec elle on atteint un sommet d'où elle se dressera de toute sa grandeur pour édifier tous ceux qui la contemple- L INCUNABLE — JUIN 1984 5 Antonine Maillet encadrée de Yves Michaud et de Yves Dubé.ront — non pas figée dans le temps, mais continuellement vivante, agressive, démesurément impressionnante.Quelques générations après, «on sortira du bois» et le peuple acadien envahira, physiquement et moralement, l'espace vital qui aurait dû demeurer le sien.Une aventurière, cette héroïne Quelques années plus tard viendra Crache à Pic, la «bootleggeuse» et avec elle s'initiera le quatrième cycle de l'oeuvre.Une nouvelle héroïne, cette fois une aventurière, qui répond à elle seule à un double défi : celui auquel doit faire face le peuple acadien affamé qui voudrait bien à son tour connaître la richesse des conquêtes fabuleuses et celui auquel est confronté l'auteur à succès qu'est devenue Antonine Maillet: prouver à ses lecteurs qu'elle n'a pas vidé son coffre à trésors et qu'il lui reste assez de merveilles pour les intéresser, les captiver, les convaincre qu'elle est et restera intarissable.Elle raffine sa recette et entremêle, comme elle seule sait le faire, «le pittoresque des contes légendaires et le réalisme des existences populaires».Elle ajoute à sa galerie de portraits celui très panaché de Crache à Pic mais également ceux de plusieurs personnages qui entourent la «bootleggeuse» et représentent des types très particuliers issus d'un groupe qui, ajoutés à tous les autres déjà décrits par l'auteur, permet de mieux connaître tout le peuple.Le récit se fait plus incisif que jamais.Les péripéties s'entrechoquent en rebondissements nombreux et efficaces, les situations amusantes et dramatiques se succèdent au gré des vagues, plus souvent qu'autrement tumultueuses ou capricieuses.Rapidement une sympathie profonde s'établit entre Crache à Pic et nous.Cette sympathie — la même qui s'était établie entre la Sagouine, Mariaagélas, Pélagie et nous — oblige à un respect fait de connaissances et d'humour et pourquoi pas aussi d'une certaine dose d'attendrissement.Une chaleur humaine circule entre tous ces êtres et nous atteint comme une caresse un peu rude mais vraiment ressentie.C'est comme si le parfum de tous ces alcools trafiqués illégalement nous montait à la tête et nous réjouissait le coeur.Encore là, le plus fantastique consiste à bien rendre compte que nous devons ce surcroît d'émotion à des gens qui ne savent pas de quoi demain sera fait.Une fois de plus, Antonine Maillet nous procure un supplément d'âme en nous présentant des personnages qui allient la pauvreté et la fierté, l'aventure et l'angoisse, la générosité et l'inquiétude fondamentale, des gens qui ne savent pas trop compter mais qui ont appris à jouer le grand jeu de leur existence en termes d'audace et d'irrévocable entêtement.Quatre cycles.Quatre figures de proue, 6 L'INCUNABLE — JUIN 1984 toutes des femmes.Mais un seul peuple, une vision entière, une saisie vigoureuse et sereine, une création qui reprend tous les grands thèmes fournis par les conteurs antérieurs qui les fignolent, qui nous les jouent sur des cordes dont la sensibilité ne peut pas nous être étrangère.Si la Sagouine, Mariaagélas, Pélagie et Crache à Pic s'avancent à l'avant-scène, il ne faut jamais oublier qu'elles ont été sans cesse soutenues par des centaines d'hommes et de femmes qui se sont tous mis d'accord pour leur laisser les premiers rôles, d'ailleurs tout cela correspondait à une logique fondamentale, à la fois très simple et très compréhensible.Des femmes d'action En effet ces héroïnes prouvent bien que la société acadienne était et demeure largement et normalement matriarcale.Mais toutefois, ce qui est original chez elle, c'est que non seulement les femmes dirigent et dominent mais encore plus, elles se mêlent à l'action, elles en détiennent les leviers principaux.Elles se lancent à l'attaque, elles n'attendent jamais après les hommes.Elles ont une autonomie peu commune, elles ne parlent pas de libération, elles sont plus que libérées.Elles vivent à part entière une grande aventure sans s'embarrasser de savoir quelles prérogatives reviennent à chaque sexe.Elles font face à toutes les besognes sans en excepter aucune.Elles ne jouent pas à dominer, elles n'y songent même pas, elles dominent tout simplement parce qu'elles trouvent en elles la force de le faire.Sans compter qu'elles connaissent obligatoirement bien le principe qui dit que «nécessité fait loi».Et les «nécessités» n'ont jamais manqué en terre acadienne.Au-delà de toutes ces raisons, il y a un «maître d'oeuvre», une femme dont le regard vif et perçant (ces yeux bleu ciel qui sont en même temps douceur et acharnement) scrute sans cesse ces réalités qui ont bercé son enfance et auxquelles elle a décidé d'une façon ferme de vouer sa vie de femme de lettres, ses multiples possibilités créatrices, la vivacité d'une âme toujours en éveil.Elle a connu des êtres vivants dont elle s'inspire; elle a côtoyé des aiiÉoninc maille I PiîLACiii: - LA -CIIARRETTL _lemeae_| drames réels qu'elle veut transmettre à tous; elle a entendu au-delà de tout cela des chansons faites pour accompagner un peuple en marche: «J'ai du grain de mil et j'ai du grain de paille et j'ai de l'oranger et j'ai du pré et j'ai du tricoli.» «de la bouillie pour Bélonie.» «Saluez, mesdames, saluez messieurs, échangez votre compagnie.» «Et merde au roi d'Angleterre!» De Rabelais à Antonine Mais ce peuple, pour lui plaire, doit demeurer authentiquement lui-même avec toutes ses caractéristiques bien déterminées — c'est pourquoi elle s'acharnera à le définir, à en composer le portrait, à en saisir le coeur aussi par la description de tant de personnages — et en même temps, elle veut le replacer dans une orbite universelle.Et elle y réussit! Quand elle fait souffler le grand Rabelais sur les traditions populaires acadiennes, elle renoue avec la pensée française des liens exubérants.Quand elle fait naître le Messie en Acadie (Emmanuel à Joseph à Dâvit), elle s'approprie une chrétienté éternelle et en même temps, elle replace symboliquement les réalités d'amour là où elles auraient dû toujours demeurer.Quand elle imprègne une grande partie de la côte est de l'Amérique du Nord des relents laborieux de son peuple en marche, elle conquiert d'un seul coup un continent, un pays, une liberté retrouvée.L'Acadie.L'Amérique du Nord francophone.La France.La chrétienté.Rien n'est trop vaste pour son esprit entrepreneur, aucune conquête n'est inaccessible pour assurer le rayonnement des siens.Je ne crois pas tellement nécessaire de m'attarder sur les critiques qu'on lui a faites.Elles ne font pas le poids et elles ont une saveur de dépit comme si on devait lui reprocher de trop bien réussir.Tant de milliers de lecteurs émerveillés ne comprendraient rien à ce blablabla de carabins.Elle-même n'y accorde réellement aucune attention, trop préoccupée d'assurer la continuation de l'oeuvre commencée.Pour elle et pour nous, c'est cela qui compte car tout nouveau livre d'Antonine Maillet soulève l'enthousiasme de nouveaux lecteurs, tout en ajoutant des éléments constitutifs à un univers de plus en plus complexe.Et une fois qu'on y est entré, dans cet univers, on s'y plaît, on s'y reconnaît et on veut en savoir davantage.D'où la question maintes fois entendue: «A quand le prochain Maillet ?» L'INCUNABLE — JUIN 1984 7 pointe • aux- coques antonine maillet Oeuvres d'Antonine Maillet (L'année indiquée est celle de la dernière version disponible.) Aux Editions Leméac: ROMANS Pointe-aux-Coques (Coll.Les classiques Leméac) On a mangé la dune (Coll.Les classiques Leméac) Don l'Orignal (Coll.Les classiques Leméac) Mariaagélas (Coll.roman acadien) Emmanuel à Joseph à Dâvit (Coll.roman acadien) Les Cordes-de-Bois (Coll.roman québécois) Pélagie-la-Charretle (Coll.roman québécois) Cent ans dans les bois (Coll.roman québécois) Crache à Pie (Coll.roman québécois) 1977 1977 1977 1973 1975 1977 1979 1981 1984 CONTE Par derrière chez mon père (Coll.contes acadiens) 1972 THEATRE La Sagouine (Coll.répertoire acadien) Les Crasseux (Coll.répertoire acadien) G api et Sullivan (Coll.répertoire acadien) Les Crasseux (deuxième version) (Coll.répertoire acadien) Evangeline Deusse (Coll.Théâtre Leméac) Gapi (Coll.Théâtre Leméac) La Veuve enragée (Coll.Théâtre Leméac) Le Bourgeois gentleman (Coll.Théâtre Leméac) La Contrebandière (Coll.Théâtre Leméac) Les Drolatiques, horrifiques et épouvantables aventures de Panurge, ami de Pantagruel (Coll.Théâtre Leméac) GUIDE TOURISTIQUE ET HUMORISTIQUE L'Acadie pour quasiment rien Aux Editions Hachette/Leméac CONTE Christophe Cartier de la Noisette dit Nounours 1974 1973 1973 1974 1975 1976 1977 1978 1981 1983 1973 1981 Aux Presses de l'Université Laval ESSAI Rabelais et les traditions populaires en Acadie 1980 antonine OA Cl mciiikt mange la dune L'INCUNABLE — JUIN 1984 Real Gagnier, l'harmonie incarnée et le dévouement fait homme M.Réal Gagnier, membre de l'Orchestre symphonique de Montréal.(Photo Jac-Guy) La direction de la Bibliothèque nationale du Québec tient à rendre hommage au musicien Réal Gagnier pour sa contribution à la conservation du patrimoine québécois.Toute cette famille Gagnier était vouée à la musique: le père, ses sept fils dont le plus connu fut le chef d'orchestre J.J.Gagnier et trois des enfants de René, l'un des sept frères musiciens, dont Claire et Eve Gagnier à qui le monde du spectacle doit beaucoup.Hauboïste solo, Réal Gagnier a joué pendant plus de trente ans dans l'Orchestre symphonique de Montréal.Il a fait partie de l'orchestre des Canadian Grenadier Guards, a contribué à la formation du quintette Gagnier, formé des membres de la même famille.Il a même été invité par Casais au Concert de Prades.Des ennuis de santé à ce moment l'ont empêché de répondre à cette prestigieuse invitation.Sa carrière s'est poursuivie par l'enseignement de la musique dans les conservatoires du Québec pendant plusieurs années.Au terme de sa carrière officielle, il a voulu employer ses années de retraite en recueillant tout ce qu'il a pu rejoindre de partitions musicales chez les musiciens et compositeurs qu'il connaissait si bien.Toutes ces oeuvres qu'on lui doit! Inlassable, il s'imposait des déplacements nombreux pour réussir enfin à rejoindre une seule oeuvre.Il a concouru à enrichir ainsi nos fonds d'environ 400 oeuvres différentes annuellement.C'est dire qu'au terme de douze années de dévouement il nous aura acquis près de 5 000 oeuvres diverses, autant dans le domaine des arrangements musicaux que dans celui des compositions originales, en plus des fonds importants cités ci-après.Bien sûr, il nous a fait remise du fonds L'INCUNABLE — JUIN 1984 L'artiste au premier plan, lors d'une répétition J.J.Gagnier, des fonds considérables de Lionel Daunais, Anna Malenfant et de bien d'autres oeuvres dont les auteurs constitueraient une liste imposante.Un collègue d'Ottawa, monsieur Eugène Ca-ron, par son entremise, nous a fait profiter de spicilèges sur la vie musicale en Amérique française qui sont une vraie encyclopédie.En entreprenant cette tâche, monsieur Gagnier continuait celle qu'avait amorcé Jean Chatillon, de l'UQTR.En effet, monsieur Jean Chatillon avait fait remise, vers les années '70, de la musique colligée un peu partout au pays à l'occasion de la préparation d'une thèse.Lui-même avait suggéré que monsieur Gagnier prenne la relève.Un comité du ministère des Affaires culturelles du Québec formé de Gilles Potvin, Charles Goulet, Victor Bouchard et Raymond Daveluy avait recommandé son engagement en 1972.Aussi riche que sa contribution à la à Radio-Canada en 1951.conservation du patrimoine était la qualité de son dévouement.Il n'a jamais compté son temps, ses déplacements, ni jamais comptabilisé rigoureusement les frais qu'il s'imposait.La somme compensatoire que lui offrait chaque année le ministère, et qui émargeait au budget de la Bibliothèque nationale du Québec, ne couvrait jamais complètement l'investissement matériel qu'il y mettait.Même les dernières années, quand sa santé déclinait sérieusement, dès qu'il pouvait sortir, il venait lui-même porter le fruit de ses recherches.La chaleur de l'homme Sa constante bonne humeur, sa grande urbanité et la chaleur de ses rapports humains en faisaient quelqu'un qu'on aimait rencontrer juste pour le plaisir.S'il se plaignait de quelque chose, c'était de n'avoir pas réussi à son goût.Pourtant les multiples rencontres qu'il a faites ne devaient pas toujours être faciles, sans compter la fatigue physique des nombreux voyages effectués au volant de sa voiture.Lors de l'inauguration du Pavillon Ma-rie-Claire-Daveluy de la Bibliothèque nationale du Québec, le 26 mars dernier, le conservateur en chef, monsieur Jean-Rémi Brault, a tenu à rappeler son souvenir à tous nos invités et surtout à signaler le dévouement sans pareil d'un homme dont les profondes qualités du coeur étaient les égales de celles du musicien de carrière.Monsieur Gagnier était décédé une semaine auparavant.Il arrive peu souvent que des familles entières soient ainsi dévouées à un art en particulier et le fassent avec autant de succès que la famille Gagnier.Notre institution n'est pas peu fière qu'un membre de cette famille ait voulu nous consacrer ses dernières années.Le Québec ne fait que commencer à prendre conscience de ses richesses culturelles grâce au dévouement et à la compétence d'artistes de la trempe des Gagnier.Réal Gagnier illustrera toujours pour nous de façon éminente ces grandes qualités.?L'homme serein 10 L'INCUNABLE — JUIN 1984 2e partie Laurendeau arrive à Paris en pleine crise historique Le 24 septembre 1935 est une date charnière, capitale, dans l'itinéraire intellectuel de André Laurendeau.C'est le jour de sa montée à Paris.Il a 23 ans, et depuis le 4 juin une jeune épouse, Ghislaine Per-reault, dont il a arraché la main lors d'une scène de roman-savon à trois personnages : le père inquiet du sort de «sa» petite fille élevée dans l'aisance et la soie; la jeune fille en question tapant de son joli pied et s'écriant, une main sur sa poitrine palpitante, l'autre brandie comme un glaive: «je l'aime, je le marierai, je m'enfuierai au besoin ! »; enfin le soupirant de charme, au reste fort sympathique et bien élevé, mais sans métier sérieux et à l'avenir le plus incertain.Un artiste pensez donc! Ah! la jeunesse d'aujourd'hui.Comme tant d'autres jeunes intellectuels canadiens-français frottés de culture, Laurendeau découvre moins Paris qu'il ne le retrouve.Des films de René Clair, les peintures de Pissaro, les romans de Maurice Barrés et de Paul Bourget, les poèmes d'Apollinaire et de Fargues, des gravures, des revues illustrées, et depuis son enfance les descriptions émues, enthousiastes ou nostalgiques de ses parents lui avaient rendu familiers grands boulevards et petites rues pittoresques qu'il arpente aujourd'hui, sans trop y croire, dans la triple ivresse du touriste, du jeune marié et du futur père1.Le couple a trouvé logis au 24 bis rue Tournefort, au coeur du vieux Paris, près de la rue du Pot-de-Fer et de la rue Mouffetard, non loin de l'ancienne menuiserie que Ernest Hemingway rendit célèbre pour y avoir habité et écrit Et le Soleil se lève aussi, son premier grand roman.Laurendeau aime le quartier, ses bistrots d'habitués, ses petits restaurants à menu fixe, sa population hétéroclite d'artisans, de fonctionnaires, de curés de province, d'artistes plus ou moins sérieux et de bohèmes plus hirsutes que moins, son animation le jour, et le soir venu sa tranquillité de village.par Louis Chantigny Ghislaine Laurendeau L'éternel Paris Ces débuts parisiens ont bien entendu leurs côtés Tournée des Grands Ducs avec tous les rites d'usage et les émerveillements naïfs: le premier café-crème à la terrasse d'un bistrot; l'air goguenard du garçon quand on lui commande des «pâtisseries françaises» ; les promenades romantiques sur les quais de la Seine, avec arrêts obligatoires pour un baiser sous les mar- ronniers, et un coup d'oeil aux étalages des bouquinistes.Oui, c'est l'éternel Paris des amoureux, comme dans les chansons de Trenet et les romans de quatre sous.C'est surtout, depuis quelques années, le Paris «lumière du monde» et «foyer de civilisation» où tout jeune canadien-français doit faire estampiller ses brevets de culture et consacrer officiellement sa qualité d'artiste ou d'intellectuel sérieux.Le voyage de Laurendeau est aussi et à la fois une fuite et une retraite, dans le sens qu'on l'entendait lors de ses études classiques au collège Sainte-Marie.Il fuit ses doutes, ses contradictions, son vague à l'âme.Il fuit sa hantise de l'avenir, la recherche d'une voie qui se dérobe, d'une vocation qui tarde à se préciser.Il fuit des crises d'angoisse et de dépression qui frôlent le désespoir.Et ces maux de tête, qui le tortureront, au plein sens du mot, jusqu'à la toute fin de sa vie.Les états d'âme d'une époque «J'ai toujours le même mal de tête», écrit-il à Ghislaine, du temps de leurs fréquentations.«J'ai à peine plus d'appétit.Mon sommeil s'est très peu amélioré.Mais je me sens plus de vie, plus de force, un peu plus de résistance physique.Avec les nerfs on ne sait jamais.» Bien sûr, ces états d'âme portent à sourire.Le désespoir de Werther, la mélancolie d'Hamlet, les orages désirés de Chateaubriand et le spleen de Baudelaire, quel jeune homme de vingt ans nourri de belles-lettres ne les a jamais bercés?François Hertel les décrit ainsi : «désir d'évasion du réel, insatisfaction essentielle du présent, regard anxieux vers l'avenir.» Mais ainsi que Monière le souligne dans son André Laurendeau- «au lieu de résoudre le dilemme, ils en feront un idéal de vie.L'inquiétude était célébrée comme état supérieur de l'esprit humain parce qu'elle exprimait la volonté de recherche et l'ouverture d'esprit».Hertel écrit en ce sens: «Je voudrais que l'on ne dise que très tard L'INCUNABLE —JUIN 1984 11 adieu à une inquiétude.» «L'inquiétude, ajoute Monière, deviendra même pour certains un véritable système de pensée, la seule attitude intellectuellement valable à poursuivre comme un but en soi.On confondait allègrement ambiguïté et interrogation philosophique.On présentait cette attitude comme l'antidote progressiste et moderne de dogmatisme et de la foi aveugle.Elle servait aussi à marquer une distance critique vis-à-vis des détenteurs de l'autorité et de l'héritage culturel.» Il entrait certes un peu de complaisance, et chez d'aucuns beaucoup de pose dans cette crise.Mais cette inquiétude, cette angoisse «existentialiste» diront plus tard Sartre et Camus, Laurendeau ne s'en libérera jamais.Elle n'est d'ailleurs pas le fait des seuls Canadiens français en mal de fuir le conformisme d'un milieu étouffant.Dans un essai intitulé justement Notre inquiétude, Daniel-Rops tentait de démontrer qu'il y avait une «bonne» et une «mauvaise» inquiétude, et que la première devait déboucher sur la recherche d'un «ordre».«Quand une inquiétude, écrivait-il, ne tend qu'à maintenir l'être dans une disponibilité constante, qu'à multiplier en lui la satisfaction, elle n'est qu'une image illusoire du sentiment le plus profond de l'âme, l'angoisse pascalienne de son destin.» Selon Daniel-Rops, cette inquiétude était un pressentiment plus ou moins conscient de la crise beaucoup plus vaste du monde contemporain.Crise de société, crise de civilisation, crise de valeurs qui allaient sous peu exploser en affrontements idéologiques lors de la deuxième Grande Guerre mondiale.Ce que Laurendeau recherche dans sa retraite, donc, c'est la distanciation par rapport à cette crise et à des contradictions dont il espère, loin de son milieu, de ses amis, de ses habitudes, trouver le point d'équilibre, et peut-être la synthèse.Le tourisme terminé, il s'immerge dans la lecture, l'étude, de longues méditations.Peu à peu son Paris imaginaire de cartes postales se révèle sous des couleurs fort différentes.Son père lui avait décrit le Paris de la Belle Epoque où sous les frondaisons du Bois de Boulogne des dandys à cheval, genre Bel Ami, saluaient cérémonieuse- ment du chapeau des dames à taille de guêpe et au visage voilé de tulle sous leurs ombrelles de soie.L'envers du Paris romantique Au plan intellectuel, les articles de Charles Maurras et de Léon Daudet dans V Action française lui avaient donné de Paris et de la France un visage de vieille aristocrate férue de traditions, style Leu-wen de Stendhal, ou Guermantes de Marcel Proust.Or, le Paris intellectuel que Laurendeau découvre a les yeux et le coeur tournés vers Moscou.Jamais le milieu des gens de lettres, des journalistes, des universitaires et des artistes même n'a été aussi violemment divisé depuis l'Affaire Dreyfus.Avec curiosité, d'abord, avec une perplexité croissante par la suite, Laurendeau observe des hommes ordinairement pondérés, nuancés et réfléchis se répandre en imprécations haineuses contre les valeurs de la société bourgeoise et en dithyrambes délirantes à l'endroit de la grande lueur qui s'est levée à l'Est.«Adversaires ou partisans, «sympathisons» ou terrorisés, tout le monde a les yeux tournés vers la Russie, rappelle l'écrivain Claude Roy '.Elle est à la fois, sur le plan social, le chantier de l'espérance ou un laboratoire de la peur.Sur le plan diplomatique, elle est la couverture à l'Est contre la menace hitlérienne.» Nino Frank, dans Mémoire brisée, évoque l'ambiance du temps au Quartier Latin.«Des images commencent à se graver dans notre sensibilité : c'était les lumières folles du Palais d'Hiver et les nuits de l'Institut Smolny, l'es Schwimmelt prononcé par Lénine pour une fois ébloui, la main de Djerdjinski constamment armée d'un pistolet, le train blindé de Trotsky sillonnant /'immense pays en sang, et jusqu'aux premiers cris futuristes de Maïa-kovsky, toute cette féerie d'Epinal que l'on pouvait cueillir dans un livre tel que Les dix jours qui ébranlèrent le monde', mais c'était aussi, au coeur de ce romanesque bouleversant, le sentiment d'un nouvel âge de l'humanité.» André Gide et le flirt avec le communisme Aux terrasses des cafés du boulevard Montparnasse, le Select, la Coupole, le Dôme et la Clôserie des Lilas, au Flore, aux Deux Magots et Chez Lipp, à Saint-Germain-des-Prés, ne s'entendent que les noms de Marx, Engels, Lénine, Trotsky, Staline, et le mot révolution prononcé dans tous les accents du monde car le quartier pullule de réfugiés politiques et de révolutionnaires au yeux remplis d'étoiles.Les plus exaltés dans la louange de la Sainte Russie bolchevique et du «génialpère des peuples» ne sont pas les moindres.En tête de ce que l'on pourrait appeler, avant le ¦ André Laurendeau et Francine mot, les grands choeurs de l'Armée rouge, André Gide.Il est alors au faîte de sa gloire et de son influence, l'incontestable maître-à-vivre de la génération.Laurendeau l'a lu au collège, sans doute en cachette comme tout le monde, les Cahiers d'André Waller et Les Nourritures terrestres en particulier, mais lui voue plus de respect rituel que d'admiration : le style torturé et plein d'afféteries du maître le hérisse, lui qui aime la séche- 12 L'INCUNABLE — JUIN 1984 Le jeune Gide à ses débuts littéraires.resse et la simplicité de Stendhal.Néanmoins, il se rend un jour en pèlerinage obligatoire, rue Vaneau, contempler la demeure de l'écrivain, dont il n'oserait jamais frapper à la porte.«J'aurais dû», me dira-t-il des années plus tard, dans son bureau au Devoir, rue Notre-Dame.«Le monde entier semblait entrer ou sortir de son appartement, un va-et-vient incessant de têtes célèbres dont je reconnaissais le profil, et plusieurs autres, dont nombre d'inconnus de ma sorte, vraisemblablement.» André Gide, avec son grand chapeau noir bas sur les yeux et sa cape sur des épaules frileuses, Laurendeau le voit et l'entend quelques mois plus tard, lors d'une réunion-manifestation à la Mutualité, qui le marquera profondément.11 ne comprendra jamais toutefois qu'un écrivain aussi égocentrique, et un homme aussi casanier et jaloux de sa liberté individuelle ait pu tant soit peu flirter avec le communisme grégaire de Staline.Ni qu'il ait tenu de tels propos: « Tout mon coeur applaudit à cette gigantesque et pourtant toute humaine entreprise.» Il s'agit de l'expérience bolchevique.Au sujet des atteintes des Soviets aux libertés fondamentales de leurs écrivains : «.c'est pour permettre enfin l'établissement d'une société nouvelle.» De Gide encore, cette perle du sottisier idéologique de l'époque, qui allait en enfiler bien d'autres: «Je suis prêt à mourir pour V URSS.Ce qui m'a fait venir au communisme et de tout mon coeur, c'est que la situation qui m'était faite dans ce monde, cette situation de favorisé me paraissait intolérable.» Rendons aussitôt cette justice à Gide d'avoir assez vite rouvert les yeux que tant de ses collègues parisiens, et étrangers, gardèrent si longtemps fermés sur les horreurs des purges staliniennes.Il lui sera toutefois imputable d'avoir égaré à sa suite de nombreux disciples, dont plusieurs ne le suivirent pas, ou de très loin, dans son Retour d'URSS.Les intellectuels et le marxisme Comment en effet comprendre cette naïveté des uns, la complicité de d'autres, et la complaisance d'un si grand nombre d'intellectuels français, européens et américains ?Comment s'expliquer la hargne et l'acharnement furieux de tant d'écrivains et de journalistes parisiens, André Wurmser entre autres, à l'endroit de Victor Krav-chenko à l'occasion de son procès?Comment s'expliquer surtout qu'un homme de jugement et de la sensibilité de André Laurendeau ait alors pu écrire à ses parents : L'INCUNABLE —JUIN 1984 13 «En somme, il me semble au il y a deux pôles, deux vraies élites sincères, généreuses : la communiste et la catholique » ?Et dans un article5 sur les communistes : «(les communistes) partagent des valeurs universelles comme la justice, des valeurs chrétiennes comme la charité».Relues aujourd'hui après le rapport Kroutchtchev, après les témoignages de Zinoviev et de Boukhowski, et plus par- ticulièrement les dénonciations d'Alexandre Soljénitsyne et des époux Sakharov, ces lignes étonnent, c'est le moins que l'on puisse dire! Lors de ma collaboration aux pages littéraires du Devoir, et de mes conversations avec Laurendeau, j'ignorais l'existence même et de cette lettre à ses parents, et de cet article paru dans E Action nationale, que Monière nous révèle aujourd'hui dans son ouvrage.Mais la grande question que posent, et que m'auraient imposée ces textes essentiels affleura souvent dans nos entretiens.L'époque des grands bouleversements Laurendeau parlait alors non de ses propres écrits sur le sujet (les avait-il oubliés?les tenait-il pour peu d'importance?), mais en général de la fascination qu'avaient exercé, et qu'exerçaient toujours, le marxisme et le communisme sur tant d'intellectuels du monde libre, dont plusieurs au Québec.Le contexte de l'époque, disait-il en substance, se prêtait idéalement à l'implantation des thèses marxistes.Le grand Krach de Wall Street avait ébranlé les colonnes du Temple et rudement secoué la foi de plusieurs dans les vertus du capitalisme et de la libre entreprise.Les fermetures d'usines et les faillites d'entreprises qui en découlèrent mirent littéralement dans la rue des millions de chômeurs qu'un rien transformerait en émeutiers.La situation était d'autant plus explosive en France qu'y subsistait une vieille tradition révolutionnaire, habilement entretenue du reste par les communistes du cru et les syndicats marxisants sans cesse mieux structurés et plus influents.À Paris même, où arrive Laurendeau aux heures critiques (l'automne 1935), la situation politico-économique est devenue «objectivement révolutionnaire» au sens on ne pourrait plus marxiste du terme avec la jonction des masses travailleuses et de l'establishment intellectuel.À ce fait capital s'en ajoute un autre: manoeuvres par des agents du Kominterm, l'écrivain Ilya Ehrembourg notamment, et surtout les agitateurs professionnels'' Willy Mùnzenberg et Eugen Fried, dit «Clément», les communistes, les socialistes et les radicaux mettent terme à leurs luttes pour se regrouper au sein du Front populaire.La poudrière s'est constituée.Qui allumera la mèche?La Droite française, dont on dit (à gauche, et même au centre) qu'elle est «la plus bête au monde», s'y emploiera en partie, et les fascistes allemands, italiens et espagnols compléteront la tâche.Une date fatidique : le 6 février 1934 Première étincelle d'un incendie qui allait embraser le monde: le 6 février 1934, dans le but de dénoncer le gouvernement M L'INCUNABLE — JUIN 1984 compromis dans l'affaire de l'escroc Alexandre Stavisky (qui s'était bien obligeamment «suicidé» sur les entrefaites), une foule de Droite formée de Croix-de-Feu, de Camelots du Roi et d'une brochette de jeunes brutes regroupées en ligues tente de prendre d'assaut la Chambre des députés, que protègent des cordons de police.Au même moment et au même endroit — singulière coïncidence! — divers groupes de gauche se retrouvent — comme par hasard — afin de protester contre les méfaits du capitalisme.C'est l'émeute, les coups pleuvent, le sang gicle, des incendies éclatent, tandis que des intellectuels des deux bords, Drieu La Rochelle et Malraux en tête, se battent les flancs, se noient (de désespoir?) dans leurs apéritifs et trépignent du stylo en belles envolées.Bilan 17 morts, 2 329 blessés, dont 1 764 appartiennent aux forces de l'ordre.Cette émeute contribua certes au regroupement des forces de Gauche, et le 26 avril 1936, les voici au pouvoir sous la bannière du Front populaire et de son chef, Léon Blum.Hitler, Mussolini, Franco Mais alors que la Gauche française célébrait sa victoire électorale et vivait des jours d'une euphorie indescriptible, dont Laurendeau fut un témoin attentif, la Droite régnait au Portugal avec Sala/.ar, en Allemagne avec Hitler, en Italie avec Mussolini, avant de conquérir l'Espagne avec Franco.Il faut rappeler le fait en le soulignant: de nombreux intellectuels européens et français sont tombés dans les bras du communisme international peut-être davantage par haine, ou par peur du fascisme, que par sympathie réelle ou communion de pensée profonde avec les Rouges.C'est là un élément d'explication à l'attrait, voire à la fascination du communisme chez tant d'intellectuels.Partielle, l'explication demeure toutefois insuffisante, et la grande question une énigme, dont sociologues, politicologues et historiens discuteront longtemps encore.Il faudra nous reporter aux témoignages, voire aux confessions d'anciens militants communistes ou Compagnons de route qui ont tenté, avec plus ou moins de talent ou de bonheur, de répondre à la question.Il faudra surtout replacer cette question dans le contexte d'une époque, les années '30, au cours desquelles l'Histoire tourna sur ses gonds pour fermer une ère et en ouvrir une autre.Pour qui, en effet, sonne le glas?La démarche est essentielle.Elle importe d'autant plus que l'on ne comprendra jamais rien, ni à la pensée, ni à la sensibilité de Laurendeau si l'on ne scrute davantage son itinéraire intellectuel à Paris, en ces heures de tourmente.?1.Francine naîtra à Paris le 12 juillet 1936.2.André Laurendeau, Éditions Québec-Amérique.3.Moi Je, Editions Gallimard.4.De l'écrivain américain John Reed, Éditions So-cides.Paris.5.L'Action nationale, mars 1936.p.160.6.Voir La Rive Gauche, par Herbert R.Lottman, Éditions du Seuil, p.Kl et 1 10.Suite au prochain numéro L'hommage d'un livre à Raoul Jobin un grand ténor lyrique (1906-1974) Renée Mahcu, artiste lyrique et critique musical, québécoise, a publié un excellent ouvrage sur Raoul Jobin.Trois aspects retiennent particulièrement l'attention du lecteur: la chronologie exhaustive des succès de la carrière du chanteur; les milieux artistiques dont il fit partie ; enfin l'artiste lui-même, son métier et son art, sa famille, son rayonnement jusqu'à la fin de sa vie.La carrière d'un artiste interprète, du moment qu'elle se poursuit dans l'art lyrique ou différemment, est ordinairement racontée de la même façon.Devant cette description, aucun mélomane n'échappe pourtant à la curiosité de savoir ce qui fait la différence entre le succès de l'un et celui de l'autre.Tout au long de son volume, Renée Maheu tâche d'établir cette différence dans l'exposé des faits.Début de carrière Grâce à beaucoup de détails révélateurs, le lecteur découvre l'itinéraire d'un artiste par Denis Rivest remarquable et attachant dès ses premières manifestations.Remarquable par la précocité à se donner une discipline auprès des meilleurs maîtres de l'époque.Attachant par la confiance qu'il inspire à tous ceux qui l'appuie.Il possédait, bien sûr, des ressources vocales naturelles, évidentes, mais il avait surtout le goût du travail qu'aiguillonnait une ambition légitime qui l'inspirera toute sa vie.Grâce au fait que «À Québec, la vie musicale était intense» (o.c.p.18), le jeune Roméo Jobin, encouragé par son milieu et ses amis, soutenu par Orner Lé-tourneau et Emile Larochellc en particulier, partira pour Paris.Les deux années qui suivirent son arrivée à Paris, allaient marquer d'expériences inoubliables l'orientation du jeune chanteur.« Depuis septembre, son compagnon préféré est le dernier prix d'Europe de piano de la province de Québec, Jean-Marie lieaudet, qui adore le chant, les chanteurs, le répertoire lyrique, la musique française.Ils deviennent de grands admirateurs de Georges Thill dont la splendeur vocale les éblouit.Pour eux, c'est un modèle parfait.Il a toutes les qualités d'un grand chanteur: la diction, l'émission vocale directe, une musicalité rare, le tout sans artifice ni trucage.» (o.c.p.23).Et l'auteur poursuit avec le même allant, la description des événements qui ont marqué le début d'une carrière, disons-le, extraordinaire.«C'est ainsi qu'à 23 ans et dix mois, il entre à l'Opéra de Paris avec un contrat en poche.Une seule audition lui a valu cet honneur.Il n' a pas passé par le Conservatoire national de Paris.L'avenir est à lui.» (o.c.p.25).En première partie Le volume, en quatre parties, précise mois après mois, années après années, les rôles qu'il a tenus, les récitals qu'il a donnés, auprès de quels chanteurs, avec quels chefs d'orchestre, sur quelles scènes du monde, etc.Le nombre de noms célèbres, d'oeuvres connues et moins connues citées par l'auteur dévoile une source imposante d'informations, tant sur Raoul Jobin lui-même que sur de nombreux autres musiciens (plusieurs québécois) qui tenaient la scène au cours des années où il fit carrière.Tout au long de ce compte rendu, Renée Mahcu réussit à nous faire vivre avec l'homme marié, son épouse et sa famille.Farcis de nombreuses anecdoctes pertinentes à sa carrière, le récit nous captive, nous éclaire.On apprend en quelles circonstances, par exemple, de Roméo Jobin il devint Raoul Jobin (cf.p.27); comment, après un début de carrière si prometteur à Paris, il devait un an et demi après entrer au Canada.(o.c.p.34).A vingt-huit ans, il poursuivra sa carrière en Europe.«II a dû, dira Thérèse (son épouse), emprunter un peu d'argent à son ami le D'Lucien Gélinas, son laryngologue, pour aller discuter avec ses parents.Le voyant aux abois, ces derniers consentent à le laisser partir et lui offrent le billet sur le transatlantique qui quitte Québec en mai.Roméo Jobin n'ignore pas que c'est sa dernière chance.» (o.c.p.45).La lecture de chaque page force le lecteur à apprécier la somme de travail et les succès grandissants des années qui suivirent.En deuxième partie La deuxième partie du volume commence avec ainsi: «19février 1940.Raoul Jobin débute au Metropolitan dans le rôle de DesGrieux au côté de Grace Moore : Wilfrid Pelletier est au pupitre.Il est au tournant de sa carrière ; les années qui suivront le verront s'imposer parmi les ténors italiens, allemands, américains.» (o.c.p.75).Nous lisons plus loin : «C'est seulement maintenant que Montréal le reconnaît après Paris, Genève, Bordeaux, Barcelone, Rio de Janeiro et New York.Il croit L'INCUNABLE — JUIN 1984 plus que jamais en sa bonne étoile.Les témoignages de ce Pelléas inoubliable sont nombreux et le touchent au fond du coeur.Encore aujourd'hui, les étudiants de 1940 qui avaient trouvé place au «deuxième balcon», parlent avec émotion du Pelléas de Raoul Jobin.» (o.c.p.78).Suit dans cette deuxième partie du livre, le récit des activités des années 1940 à 1947.«Dans Le Canada, Jean Vallerand ne tarit pas d'éloges: La représentation que Wilfrid Pelletier a dirigée au Théâtre Saint-Denis demeurera longtemps mémorable .Raoul Jobin a remporté le plus vif succès qu'il ait connu à Montréal.Jamais Jobin n'a été aussi en voix, jamais il n'a manifesté si belle allure en scène ni autant de vigueur dans le jeu.Son interprétation de l'air Ah ! Fuyez douce image est de celle que l'on n'oublie pas.Tout le rôle a été chanté avec un art qui tient du prodige.» (o.c.p.95).«Le 27 novembre 1944.Wilfrid Pelletier dirige pour la première fois une soirée d'ouverture à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de son entrée dans la maison (Metropolitan).Raoul Jobin, dont Wilfrid Pelletier dit à qui veut l'entendre qu'il est «le plus grand ténor du monde», est entouré pour cette soirée de gala de Licia Albanese, d'Ezio Pinza et de Martial Singher.» (o.c.p.96).«30 janvier 1945.Tout Ottawa est là pour la millième apparition en public de Raoul Jobin, accompagné du fidèle Jean-Marie Beaudet.il est certain qu'aucun artiste n'a encore obtenu l'ovation que vos auditeurs vous ont accordée.» (o.c.p.98).« 16 mai 1947.Remis à l'affiche pour la première fois depuis la Libération, Lohengrin marque le retour triomphal de Raoul Jobin à l'Opéra de Paris.Pour lui.ce soir-là restera un des moments les plus émouvants de sa carrière.Lui seul en connaît le prix.Le public lui a fait une ovation de quinze minutes.» (o.c.p.107).La troisième partie De succès en triomphe, des années 1949 à 1956 sa carrière se poursuit.Renée Mahcu cite des connaisseurs qui expliquent la grandeur de l'artiste.«Jean-PaulJeannotte gardera toujours une profonde admiration.pour l'artiste : «A Paris, je l'ai vu dans les rôles de Lohengrin, Werther, Hoffman, Don José.en 1951, à l'occasion de ses débuts dans Aida, il avait commencé le grand air de Ru made s en retenant la voix, en contrôlant le débit vocal, et en l'ampli- Raoul Jobin reçoit du directeur de l'Opéra de Paris, M.Hirsch, la Croix de chevalier de la Légion d'honneur (1951).L'artiste est accompagné de son épouse et de ses filles Claudette et France.fiant graduellement jusqu'à l'éclatement final.Ce furent dix minutes d'ovation.» (o.c.p.I47).Pierrette Alarie et Leopold Simoneau à l'affiche dans l'année 1955 sur la scène des grands Festivals de France, se lient d'amitié avec l'illustre compatriote.Ils écriront quelques années plus tard.«Nous étions fascinés par sa ténacité.sa détermination .sa lente mais constante ascension parmi les rangs des artistes lyriques les plus réputés.de la scène mondiale et finalement son incomparable interprétation de certains rôles comme celui de Don José, Hoffman.Ca-nio, où il était insurpassable grâce à son électrisante vaillance vocale dans les passages dramatiques .«(o.c.p.I53).En fin de volume En fin de volume, des témoignages de ceux qui l'ont connu intimement finissent de justifier, si besoin en était, l'admiration, le respect et l'amitié que Raoul Jobin a suscité tout au cours de sa vie.Gilles Lefebvre (ex-Président des J.M.C.) témoignera ainsi: «Quand il chantait un rôle, comme John Vickers aujourd'hui, on croyait à son personnage, il nous émouvait jusqu'aux larmes.Dans l'enregistrement qu'il a fait d'Alceste, il nous révèle dans les récitatifs le grand musicien qu'il était et qu'ont apprécié les plus grands chefs d'orchestre.» (o.c.p.169).Claude Gosselin raconte : « Tout dernièrement, en fin d'émission de l'opéra du samedi, les auditeurs dont f étais, ont pu entendre une dizaine d'interprétations de Pourquoi me réveiller, un air de Werther de Massenet, par les plus grands artistes de la scène lyrique.j'ai pu constater que l'interprétation de M.Jobin le situait dans une classe privilégiée de chanteurs, tant par la beauté de son timbre, la technique impeccable, que par la sensibilité et L'INCUNABLE — JUIN 1984 17 aujourd'hui, béats d'admiration.Il est à souhaiter que cet ouvrage de Renée Maheu suscite des rééditions enrichies, si possible, des disques de Raoul Jobin.Si une réédition du volume s'imposait, un index des noms et oeuvres cités serait fort appréciée.Raoul Jobin, dans le rôle de Don José, de «Carmen».M 15 /' intériorité qui ont caractérisé chacun des mies qu'il a chantés.» (o.c.p.176).Dans la revue Opéra, février 1974, Jean Goury écrit parmi les témoignages au lendemain de sa disparition : «.Raoul Jobin fût assurément dans la foulée de son illustre aîné, Georges Thill, l'un des plus prestigieux ténors d'expression française des dernières décades.Sa voix au timbre personnalisé — ni italianisant ni nordique — mais imprégnée des chaudes senteurs des terroirs canadiens, était capable de produire de surprenantes variations de dynamiques.Lorsqu'il abordait, mezza voce, les premières mesures de ïInvocation à la nature de Werther, bien malin qui aurait pu deviner sans le connaître l'étonnant impact qu'il donnerait à su conclusion.Quand il parvenait à la phrase et toi, soleil, Jobin déployait sur le LA une telle vaillance que l'auditeur éberlué ne pouvait que rester cloué sur son fauteuil.» (o.c.p.194).Un témoignage de André Turp André Turp qui le remplaça à l'Opéra Comique dans le rôle de Werther, professeur au Conservatoire de Montréal, exprimera toute son admiration pour le «glorieux Jobin » : « Pour les gens de ma génération, Raoul Jobin est un géant de l'art lyrique français, un nom légendaire dont la réputation a eu un rayonnement mondial pendant plus d'un quart de siècle.le souvenir de Raoul Jobin ne mourra jamais.(o.c.p.196).Celui qui a cinquante-deux ans rentrait définitivement au Canada pour devenir par la suite Directeur du Conservatoire de Musique du Québec, Président des Jeunesses Musicales du Canada, Conseiller culturel à Paris, restera le « Caruso du Canada», «la voix d'or du Québec.» Renée Maheu sait nous révéler le grand artiste, le grand maître, le grand homme qu'il fût.En concert, ou tenant des rôles sur toutes les scènes du monde, il est apparu plus de trois mille fois.En trente ans de carrière, la somme de travail que cela peut représenter, la somme de succès et de triomphe dans son art, nous laissent encore Après la lecture.Les brefs rappels dans le volume, du contexte musical dans lequel évoluait l'artiste des années 1930 à 1960, sont importants.Ces années de la crise à la guerre, et de l'après-guerre, peuvent paraître à la plus jeune génération trop proches ou trop lointaines pour instruire sur l'évolution musicale au Québec.Pourtant, que de leçons ne peut-on toujours tirer de la découverte des maîtres et des institutions de l'époque antérieure à la nôtre ; que de ressources toujours valables ne peut-on pas profiter pour asseoir une culture vivante, une fierté réaliste, une perspective sérieuse par rapport aux faits présents et à venir ! La place imposante et l'évolution vivace de l'art lyrique au Québec sont « typiques»; rares pourtant pour ne pas dire inexistants sont les ouvrages révélateurs sur ce «phénomène».Plusieurs chanteurs, plusieurs maîtres mériteraient un ouvrage semblable à celui consacré à Raoul Jobin.Certes, les critiques musicaux ont oeuvré en ce sens; nous tenons enfin l'Encyclopédie de la musique au Canada.Il y a large place pour plus de biographies et plus d'histoires de la musique au Québec au cours des cent dernières années.On y découvrirait comment, dès le début du siècle, lesquels des artistes et des maîtres ont fait école chez nous et ailleurs, et pourquoi.Les années 30 à 60 se situent dans la trajectoire des maîtres antérieurs dont on soupçonne à peine les compétences.Cet accès au passé musical québécois, grâce à l'historien d'art lyrique, rendu attrayant par une présentation didactique et efficace, susciterait en même temps l'accès au patrimoine musical, lyrique ou instrumental.L'ouvrage de Renée Maheu est un exemple du genre qui pousse le lecteur à chercher, au delà des faits racontés, la créativité, l'authenticité, la compétence véhiculées chez nous depuis tant d'années.?MAHEU, Renée.—Raoul Jobin.Ed.Pierre Bel-fond, Paris, 1983.18 L'INCUNABLE — JUIN 1984 vient de paraître Bulletin de la BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DU QUÉBEC INDEX 1968-1982 L'index est disponible gratuitement, sur demande, au Service de l'édition.Cet index cumulatif est conçu sur la base des vedettes-matière du répertoire de Laval avec cependant un assouplissement des contraintes formelles dans l'emploi des subdivisions, notamment pour l'indexation de certains articles nécessitant des descripteurs très précis.Pour les sujets relatifs à la Bibliothèque nationale du Québec, l'accès principal est établi au nom de la Bibliothèque suivi d'une subdivision de sujet ou du nom de la sous-collcctivité.Compte tenu des modifications successives de la structure de la Bibliothèque, il n'a pas été fait mention des différentes dénominations telles que départements, services, coordinations, directions, etc.au niveau des sous-collectivités.L'index est composé de deux listes alphabétiques, l'une de sujets, l'autre d'auteurs.Dans la liste des sujets, chaque descripteur est suivi du titre de l'article, du nom de l'auteur et des éléments bibliographiques essentiels, soit le numéro du volume, l'année, le numéro du bulletin et la pagination.Dans la liste des auteurs, les articles d'un même auteur sont regroupés selon l'ordre alphabétique des titres, suivis des éléments bibliographiques susmentionnés.Les articles écrits par deux ou plusieurs auteurs sont marqués par un astérisque (*).Ministère des Affaires culturelles Bibliothèque nationale du Québec L'INCUNABLE — JUIN 1984 nos richesses manuscrites Louis-Marcel Raymond Ce grand critique a côtoyé les meilleurs poètes de son époque Étoile filante tout aussi éblouissante que Jacques LeDuc dans notre ciel littéraire des années 50, Louis-Marcel Raymond (MSS-8), né en 1915 comme LeDuc, décédé en 1972, aura suivi, jeune, une trajectoire tout aussi exemplaire que son collègue du Quartier Latin.A la fois botaniste de renom et écrivain, sa carrière en littérature, bien qu'assez brève, lui aura permis d'apparaître, à partir des années 40, comme un maître de la critique au Québec, manifestant une compétence particulière dans l'histoire et l'appréciation du théâtre français contemporain.A propos de son essai Le Jeu retrouvé, Pierre Dansereau soulignait, dans un article de La Nouvelle Relève de novembre 1944, combien cet ouvrage, fourmillant de détails sur la renaissance du théâtre en France — et sur l'apport à ce rajeunissement des Copeau, Dullin, Jouvet, Baty et Pitoëff, — présentait un caractère scientifique: «Aucun jugement ne sera offert avant le rassemblement complet non seulement des faits, des oeuvres, mais aussi des jugements antérieurs », — alors pourtant que «l'érudition de l'auteur, la correspondance qu'il entretint depuis de nombreuses années (j'ai failli écrire: depuis sa tendre enfance, car le collégien de Saint-Jean recevait à ses lettres des réponses portant d'illustres signatures), lui eussent permis un livre brillant et facile ».Marcel Raymond attribuait lui-même son besoin de s'entourer de fiches avant d'écrire — assez librement d'ailleurs, en s'en dégageant — à sa formation de botaniste (auprès du Frère Marie-Victorin) et à son habitude des méthodes scientifiques.Il reste qu'il en éblouit plusieurs, à l'étranger et au Canada, par l'étendue d'un savoir patiemment accumulé à Montréal, bien loin donc de son objet d'étude.Et il n'était pas peu fier, le 27 juillet 1945, de pouvoir écrire à Jacques Copeau : « Votre lettre m'a fait éminemment plaisir et j'attendais depuis longtemps ce petit signe de vie.par Pierre de Grandpré Louis-Marcel Raymond en 1946.MSS 8 Contrairement à ce que vous pensez, je ne suis pas allé en France.Le Jeu retrouvé est le fruit d'innombrables lectures et du dépouillement systématique d'un tas de livres, de journaux et de revues, recoupé de confidences de gens comme Ghéon que j'ai eu l'avantage de connaître.» Il fréquentait d'illustres intellectuels Marcel Raymond (il a dû ajouter le deuxième prénom «Louis» à sa signature, pour éviter une constante confusion avec son célèbre homonyme suisse) a en effet fréquenté, à Montréal et à New York, un nombre incroyable d'intellectuels français, surtout pendant les années de la guerre.Il a notamment fait paraître, à cette époque, une monographie d'Henri Ghéon, qu'il a connu de près.Ses Impressions d'un Canadien à Paris consignent les rencontres et observations faites en un séjour de quelques semaines en France, au lendemain de la guerre.En 1971, à 56 ans — il allait mourir quelques mois plus tard — il publia chez HMH, dans la collection «Constantes», sous le titre Géographies, trois essais littéraires juxtaposés à divers écrits botaniques: il s'agit de «Jules Supervielle et les arbres», «Éloge de Saint-John-Perse» et «Mon ami Yvan Goll».«Dans ce volume, explique la préface (sous-titrée « Auto-ritratto»), j'ai tenté de recueillir ce que j'aurais voulu sauver de tout ce papier que j'ai barbouillé pendant plus d'un quart de siècle.» Pendant que Jacques LeDuc termine ses classes de philosophie au collège Jean-de-Brébeuf, Marcel Raymond se retrouve, lui, après le collège de Saint-Jean, au collège Sainte-Marie.Il fait partie de la génération formée par les Jésuites de ce collège, qui créera La Relève.Dans un article de Jacques LeDuc intitulé « La semaine du livre» et consacré à l'état de la littérature québécoise alors qu'il est à la Faculté des Lettres, il est frappant de voir cités comme poètes Choquette, Brien, Coderre, Jeanine Lavallée, alors que ne sont mentionnés — et pour cause, bien sûr — ni Grandbois, ni Saint-Denys Garneau.Les élèves de Sainte-Marie, eux, ont côtoyé ce dernier et ils ont été formés, notamment, parmi les auteurs du «renouveau catholique» (voir Mgr Calvet), chez Péguy, Claudel, Ghéon, Maritain.20 L'INCUNABLE —JUIN 1984 Une correspondance des plus riches Vienne la guerre, et ce sera l'occasion de constantes rencontres, surtout lorsqu'un jeune homme actif comme Marcel Raymond prend presque figure de protecteur, en annonçant à tous son projet (jamais réalisé) de publier une vaste Anthologie de la poésie française contemporaine dans le monde.Les lettres d'amitié et d'affaires se multiplient, les unes et les autres se confondant.Phénomène d'époque: nombre de «solliciteurs» se trouvent du côté français ! Mentionnons rapidement la correspondance avec Baty, Copeau, Chancerel, Margaret Webster (l'actrice Eva LeGalienne), Daniel-Rops, André David, Wallace Fowlie, Albert Béguin, Henri Peyre, Max-Pol Fouchet, Paul Eluard, Guillevic, Pierre-Jean Jouve, Loys Masson, André Spire, Robert Gof-fin, bien d'autres ; et arrêtons-nous un instant aux lettres échangées avec Alain Bosquet (Anatole Bisk, alors militaire américain et poète de 25 ans), Jean Wahl (à l'époque poète autant que philosophe) et surtout Gustave Cohen: une centaine de lettres, correspondance particulièrement chaleureuse d'un vieil homme toujours sensible, actif et courageux.La correspondance avec Claire et Yvan Goll, que Marcel Raymond a reçus dans sa famille, à Saint-Jean, et qui lui doivent leur découverte émerveillée de la Gaspésie, compte également une centaine de lettres, de 1944 à 1949, date du décès d'Yvan, mort de leucémie dans ce Paris d'après-guerre retrouvé avec une intense émotion mais où ne s'altéra jamais — ils me l'ont un jour confié, dans leur appartement du Quai d'Orsay — leur fidèle souvenir du Canada et de la Gaspésie, source durable d'inspiration pour tous deux.L'examen de ces diverses correspondances et celui de nombreuses pages d'essais littéraires que Marcel Raymond a gardées en manuscrit ou disséminées dans divers périodiques, amène à conclure que, de tout ce papier « barbouillé pendant plus d'un quart de siècle », beaucoup plus que les trois textes recueillis dans Géographies mériterait, aujourd'hui encore, d'être sauvé de l'oubli.On obtiendrait sûrement un ouvrage utile en regroupant des inédits et certains articles oubliés de Marcel Raymond.Ce livre pourrait comporter, après présentation de l'auteur, un choix des lettres les plus significatives détachées du considérable ensemble des correspondances qu'il a fidèlement entretenues, ainsi qu'un nombre assez important d'essais, conférences, études ou notules toujours propres, après quelques décennies, à intéresser un public d'aujourd'hui.Des écrits à publier Au premier rang de ces écrits, je retiendrai «Mes amis les poètes», causerie consacrée à des écrivains ou artistes que Marcel Raymond a fréquentés ou rencontrés: Marie LeFranc, Robert Goffin, Jean Wahl, Claire et Yvan Goll, Alain Bosquet, Raïssa Maritain, Marc Chagall, André Spire, Loys Masson, André Breton, Pierre Seghers, Louis Aragon, Marie Noël.Immédiatement après: une conférence sur «Les poètes de L'Abbaye» («l'Abbaye de Créteil», fondée en 1906 par Vildrac, Duhamel, etc.); la présentation par Marcel Raymond, le 24 mars 1942, de Gustave Cohen : « Un maître parmi nous» (tiré à part de La Nouvelle Relève de mars 1942) ; dix entretiens pour les ondes courtes de la Radiodiffusion française, du 4 juin au 2 octobre 1946, réunis sous le titre: «L'activité intellectuelle au Canada français » ; un article du Devoir le 26 novembre 1949, sur «La littérature canadienne-française contemporaine»; «La carte actuelle de la poésie d'expression française», texte destiné à servir d'introduction à l'Anthologie alors en préparation et publié par L'Action universitaire en mai 1947; de nombreuses recensions de livres pour Le Quartier Latin, L'Action Nationale, La Nouvelle Relève, Le Devoir, etc.Enfin, à son exemple, on pourrait faire une part au praticien d'une «scientia ama-bilis» et retenir, à ce titre, au premier chef, ses «Notes pour servir à l'histoire de la botanique au Canada (Sarrazin, Gauthier, etc.) parues dans Le Devoir du 22 juin 1946; le long, vivant et pathétique article sur «La dernière herborisation du Frère Marie-Victorin», récit de l'accident qui a coûté la vie à son maître, le fondateur du Jardin botanique de Montréal, rédigé pour les lecteurs du Devoir sous le coup de l'événement; une bonne allocution de remerciement faisant l'éloge de Jacques Rousseau, après une conférence de ce dernier; une causerie sur «la science canadienne et ses contacts avec la science française»; — et, pour couronner le tout, six pages de prose somptueuse sur les charmes de «la forêt».Louis-Marcel Raymond GEOGRAPHIES ESSAIS In éditions HMH L INCUNABLE — JUIN 1984 21 Jean Royer à sa demeure.(Photo Jacques King) Jean Royer publie à l'Hexagone un deuxième recueil d'entretiens qu'il a réalisés pour Le Devoir entre 1977 et 1980.Il n'entre pas dans mon propos de rendre compte ici d'Ecrivains contemporains — entretiens!.Me manquerait pour y arriver une connaissance plus poussée des auteurs interviewés.Et que dire, certains des écrivains élus ne me semblent pas mériter l'honneur qu'on leur fait.Mais puisque cette appréciation ne regarde que moi, passons outre et disons que Royer est comme toujours un écouteur attentif qui sait s'effacer.Il s'efface tellement en réalité qu'il ne publie dans la presque totalité des cas que les réponses que ses questions avaient suscitées.Oeuvrant dans le secteur de l'information littéraire radiophonique, je ne peux manquer d'être sensible à cette communication qui s'établit — ou devrait s'établir— entre l'interviewé, l'intervieweur et le public auditeur.Cette ouverture, cet accueil que je remarque chez un journaliste de la presse écrite comme Royer, je les retrouve chez un animateur de télévision et de radio de la trempe de Wilfrid Lemoine.Un maître de l'interview J'ai l'avantage de côtoyer Lemoine depuis près de dix ans.Je sais que cet homme qui a mené de longs entretiens avec des sommités de la politique et de la littérature mondiale peut tout aussi bien interroger un conseiller municipal au sujet d'une hausse de taxes ou un danseur de ballet à propos d'une création récente.Sans manier indûment de la brosse à reluire, il sait donner au romancier débutant l'impression d'exister.L'important n'étant pas en ce domaine, me semble-t-il, de louanger au tout venant, mais d'être chaleureux avec discrétion, de converser sur un certain ton.Le dernier ouvrage de Jean Royer De l'art pour un d'interviewer un par Gilles Archambault Devant le professionnalisme d'un Lemoine, je me sens bien maladroit.Car il m'arrive de jouer à l'intervieweur.Je me demande parfois au reste ce qui m'a poussé à avoir cette audace.Comment se fait-il que, préférant très souvent le silence et la rêverie aux plaisirs de la conversation, je me sois lancé dans cette galère?J'aime à croire que l'amour combiné de la littérature et de la radio y est pour quelque chose, mais je ne cesse pas de me croire bien téméraire.Comment parler de «son» livre?Peut-on parler d'un livre, le sien, sur le ton qui conviendrait ?Que peut-on ajouter au sujet d'une oeuvre écrite patiemment?Telles sont les questions que je me pose les jours de doute.Et même si les écrivains sont parfois de merveilleux causeurs, est-il toujours possible qu'ils souhaitent me parler, à moi ?Est-il imaginable que je sois toujours ou souvent l'interlocuteur souhaité?Très souvent l'interview est une paraphrase.Elle peut être brillante ou verbeuse, passionnante ou ennuyeuse.Il est étonnant de constater qu'un excellent écrivain peut s'avérer un sot personnage et qu'un médiocre scribouilleur devienne devant un micro tout à fait sémillant ou profondément émouvant.Il me paraît de plus en plus évident que l'entretien radiophonique a les vertus et les vices de la conversation.Non qu'il s'agisse de la même chose, puisqu'il est fréquent que des causeurs pleins de verve se trouvent paralysés dès que tourne un magnétophone.Ses vertus?La spontanéité, le support de la voix, l'absence de masques que l'écriture véritable nous amène à porter.Ne seraient vertueux que ceux et celles qui sauraient parler sans affectation ni trop grande assurance excessive de soi.Les vices de l'entretien radiophonique dé- 22 L'INCUNABLE — JUIN 1984 écrivain autre écrivain coulent à peu près tous de la spontanéité qui me semble pourtant si précieuse.A moins de ne répéter inlassablement les mêmes formules — cela se produit parfois — l'interviewé perd immanquablement le fil d'une pensée ou d'un sentiment; il est entraîné pas sa passion ou une distraction ; il est agacé ou soutenu par une question de l'intervieweur; il a chaud ou a soif ; il se souvient que son auto est garée dans une zone interdite ou vient de noter que l'intervieweur a une veste trouée au coude.La radio, un outil privilégié Je me considère très privilégié de travailler à la radio.Ce n'est donc pas à moi qu'il faut démontrer l'importance, la beauté, l'irremplaçable charme de la voix.L'interview radiophonique serait dix fois plus vaine qu'elle ne l'est hélas parfois que Jean R ean rvoyer ECRIVAINS CONTEMPORAINS ENTRETIENS 2 Mïrhfl HiMiiliru Nicole Hrohturd Krançoitr» liujold 'aul t'hnmherlunii François Charron Alfrrd l)r*r
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