Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Protégé par droit d'auteur

Consulter cette déclaration

Titre :
L'Incunable : bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec
L'Incunable - Bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec, publié à Montréal de 1984 à 1986, est une publication trimestrielle qui fait suite au Bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec (1973-1983). [...]
L'Incunable - Bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec, publié à Montréal de 1984 à 1986, est une publication trimestrielle qui fait suite au Bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec (1973-1983), et est suivi à partir de 1987 par À rayons ouverts. Comme les précédents bulletins de la bibliothèque, il rend compte des activités de l'institution et présente ses richesses documentaires. Créée en 1967, la Bibliothèque nationale du Québec est logée au 1700, rue Saint-Denis à Montréal, dans le bâtiment de la Bibliothèque Saint-Sulpice, dont elle est l'héritière. Elle a pour principale mission de conserver et de diffuser le patrimoine documentaire québécois. L'Incunable accorde une plus large place que ses prédécesseurs au monde littéraire et accueille une panoplie de collaborateurs de prestige. On y présente des dossiers sur des intellectuels québécois comme André Laurendeau, Robert Choquette et François Hertel, et on y propose plusieurs articles sur l'histoire de la presse montréalaise, soit sur La Gazette littéraire de Fleury Mesplet, Le Devoir et La Patrie.
Éditeur :
  • Montréal :la Bibliothèque,1984-1986
Contenu spécifique :
septembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec,
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichier (1)

Références

L'Incunable : bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec, 1985-09, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
@tûq$epu I femur.BULLETIN DE LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE DU QUEBEC I'incunable Montréal, 19' année, n° 3 Septembre 1965 ISSN 0825-1746 Ministère des Affaires culfurelles Bibliothèque nationale du Québec À l'époque de La Patrie quotidienne, Roger Duhamel, rédacteur en chef, en compagnie de Oswald May rand, directeur de la publi- cation. SOMMAIRE incunable Montréal — 19' année, n" 3 Septembre 1985 Éditeur: Jean-Rémi Brault Directeur et rédacteur en chef: Louis Chantigny Adjoint au rédacteur en chef et directeur de l'édition: Louis Bélanger Secrétaire à la rédaction: Louise Lecavalier Directeur de la photographie: Jacques King Courrier de la deuxième classe Enregistrement n" 1503 Dépôt légal — 4' trimestre 1985 Bibliothèque nationale du Québec ISSN 0825-1746 Reproduction autorisée des textes non copyright, sur demande et mention de l'auteur et de la source.Les articles publiés n'engagent que leurs auteurs.L'INCUNABLE est publié trimestriellement.Il est distribué gratuitement à titre personnel.On peut se le procurer en adressant sa demande à la Bibliothèque nationale du Québec.Service de l'édition 1700, rue Saint-Denis Montréal (Québec) H2X 3K6 En Roger Duhamel, la littérature a perdu un fleuron irremplaçable C'est fort injustement que certains reprochent à Roger Duhamel d'être passé d'un journal à l'autre Duhamel, l'Homme des grandes causes Lettre confidentielle à l'ami Roger Cet homme accueillant qu'était mon père André Laurendeau à Paris, ou l'histoire de l'intellectuel La marque d'imprimeur de Fleury Mesplet De la sérénité de l'âge à celle des divinités de l'Inde Quand le graphisme redonne des ailes à la poésie Quand un grand poète rédige un remarquable récit Matériaux pour une sociologie de l'institution littéraire au Québec: le fonds B.Vali-quette Victor Barbeau ou le combat pour l'esprit Le témoignage passionnant d'un grand du journalisme canadien Jean Ethier-Blais ( 'ollaboration spéciale Willie Chevalier ( 'ollaboration spéciale Jean Drapeau ( 'ollaboration spéciale Robert Choquette ( 'ollaboration spéciale Alain Duhamel ( 'ollaboration spéciale Louis Chantigny Secrétariat à l'information Pages 3 6 9 10 12 14 Jean-Paul de Lagrave 23 ( 'ollaboration spéciale Serge Provencher 34 Collaboration spéciale Paul Gladu 36 Collaboration spéciale Gilles Archambault 39 ( ollaboration spéciale Pierre de Grandpré 40 ('ollaboration spéciale Roger Duhamel 42 C 'ollaboration spéciale Cyrille Felteau 45 Collaboration spéciale 2 L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1985 En Roger Duhamel, la littérature a perdu un fleuron irremplaçable par Jean Éthier-Blais Roger Duhamel en imposait.Il était grand et, souvent, dans une réception, dominant l'assemblée d'une tête, il paraissait immense.Il était fort.Dans un article, il reproche au duc de Windsor d'avoir vieilli maladroitement, parce qu'il avait conservé, dans son vieil âge, la sveltesse de son adolescence.Ce ne fut pas le cas de Duhamel, qui sut, tributaire du temps et de la bonne chère, donner à son squelette l'étoffe souhaitable.Ce géant avait une tête sympathique, au front dégagé, aux yeux proéminents, au nez qui rappelait son indéfectible attachement à nos rois Bourbons, au teint rosé, à la bouche souriante.Un homme bon et très intelligent, qui aimait l'ironie et savait en user, rieur, volontiers aux éclats, sachant écouter, sensible à la politesse, lui-même cérémonieux, ayant pris, avec l'âge et les distinctions, des manières de grand seigneur.On s'étonnait parfois, en l'écoutant, de la qualité de sa voix, nasillarde et haut perchée, la voix de sa jeunesse qui refusait de le quitter.Elle rappelait celle du capitaine dans VEnlèvement de la redoute.Il en avait fait un instrument de charme, ayant appris à exprimer non seulement sa pensée, mais aussi sa sensibilité, en sorte que cette voix fragile était devenue inséparable de ses atermoiements et n'en affirmait qu'avec plus de force, retrouvant pour énoncer la vérité, des accents graves qui surprenaient.Un homme complet Duhamel donnait l'impression d'être un homme complet.Je le revois à l'Académie, aux côtés de Michel Brunet et de tant d'autres.Il présidait notre Compagnie.Nos séances avaient lieu dans l'ancien Palais de Justice.Duhamel entrait, s'arrêtait un court instant, afin de prendre la mesure de ses confrères, placide, confiant dans le destin ronronnant de nos lettres.Il se frottait les mains, jovial et, quelles que fussent les tempêtes, flattant les uns, interprétant la pensée des autres, imposant son autorité sans être jamais acerbe, nous ramenait tous gentiment sous les plis de son ample manteau.À l'époque où Duhamel fut son président, l'Académie était une manière de club, qui permettait à des hommes d'horizons divers, réunis par l'amour des lettres, de se retrouver, d'échanger des propos qui parfois menaient loin, certains d'entre nous occupant de hautes fonctions administratives, d'autres pétrissant la bonne pâte des mots.L'ordre des discussions était aléatoire; les rubriques, vagues.Cette indécision dans la méthode, ainsi que l'absence d'ambition ubuesque, faisaient le charme de notre Académie.Elles provenaient d'une juste appréciation du rôle des hommes de lettres dans la vie de la Cité.Nos dirigeants sont souvent des hommes qui n'ont pas le culte du livre.Duplessis fut le seul d'entre eux, par exemple, à être un collectionneur.Sous la houlette de Duhamel, les Académiciens figuraient un groupe d'hommes et de femmes revenus de beaucoup d'expériences, qui attachaient peu d'importance au dérisoire.Issus de Victor Barbeau, nous fuyions les entourloupettes administratives et les jeux inanes du pouvoir.La juste mesure des choses guidait notre action, ou l'absence d'icelle.Nous déplorions parfois, sur le mode ironique, que l'Académie ne tînt pas un rôle plus éloquent dans les conseils (mais lesquels?et pourquoi?) tout en sachant que nos déplorations ne devaient se faire entendre que pour la forme.Il L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1985 s'agissait d'un rituel que nous entonnions, comme le prêtre qui monte à l'autel se lave les mains.Le Président nous tendait aimablement les burettes.Échos de notre Académie.Sous prétexte de visites à faire, à Québec, à Ottawa, chez le Négus, pour demander un asile où loger nos archives et notre bibliothèque, nous faisions, amènes et heureux d'écrire des livres, le procès de notre milieu, chacun entrelardant le discours général d'anecdotes particulières.Qu'était-ce, sinon une catharsis?Nous avions appris à connaître les limites que tout pouvoir met d'office à sa générosité, le jour où Frégault, pourtant l'un des nôtres et sacré de quelque rite puisqu'il avait été le protégé de l'Abbé Groulx (cette épigonie sera sans doute son plus beau titre de gloire) nous avait refusé un subside que nous lui avions fait l'honneur de lui demander.Nous avions hérité de Victor Barbeau ce besoin un peu hautain de nous tenir à l'écart et je retrouve, dans les récits que fait Amiel de conversations genevoises, l'écho de cet état d'âme et d'esprit, de cette forme de méditation animée, qui nous menait souvent à de beaux apophtegmes bien précis.À propos d'Alain Grandbois, Duhamel écrit: «Que d'heures avons-nous passé.à deviser de tout et de rien, à marquer nos divergences, à inscrire nos espoirs.» C'est tout à fait ça.Duhamel eut cette chance merveilleuse de chevaucher plusieurs époques.Il naquit pendant la Première Guerre mondiale (1916),ce qui lui permit, Montréalais d'adoption, de faire ses études au Collège Sainte-Marie.L'époque se prêtait aux fermentations.Il appartint, par la force des choses, et l'évidence de son talent d'écrivain, à la première Relève.Il ne dérapa jamais dans l'anti-nationalisme, son esprit étant nuancé et son coeur digne.Son intelligence chercha tôt son originalité dans les écrits sublimes des autres.Il n'en faisait pas mystère, étant par définition un Jean-de-Saint-Thomas, un exégète, un interprète.Comment ne pas reconnaître que notre siècle, l'Abbé Groulx le recouvre de son ombre et qu'il porte son nom?Duhamel eût volontiers admis qu'il était une figure marquante du Siècle de l'Abbé Groulx.Mais cela, c'est une autre affaire.Roger Duhamel, en rhétorique, au collège Sainte-Marie.(Photo Albert Dumas) Par le truchement des Jésuites de Montréal, du Père Doncoeur, de Da-niel-Rops, Duhamel pénétra vite au coeur de la littérature française.Il n'est jamais sorti de cette forêt magique, semblable à Merlin qu'entraîne au fond du souterrain la fée Viviane — et ces souterrains débouchent sur la haute mer! Duhamel, féru de désenchantement humain, préféra les classiques; mais il les aima tous, comme le constatera avec un soupir de satisfaction, tout lecteur A'Aux sources du romantisme français.Rien du pédant, voilà un lecteur avisé et sensible.Il écrit de Rousseau qu'il « .aime pleurer sur des héros qui lui renvoient sa propre image.» Et Duhamel de lire des écrivains afin de reconnaître dans leurs oeuvres la sienne idéalement fu-turible.Que n'a-t-il lu?Dans un cas comme le sien, on ne se demande pas; qu'a-t-il lu?Car la question qui vient immédiatement à l'esprit est: que n'avait-il pas lu?Mieux encore: quels auteurs relisait-il?Montaigne?Sainte-Beuve?Saint-Simon?Les poètes?Il parle peu des poètes.Sans doute sa nature intellectuelle ne le portait-elle pas vers eux.Il trouvait la poésie dans le mouvement de la vie sous sa forme événementielle, les destins personnels, le jeu de bascule qui fait les stars et les rois.Très tôt, après des études de droit («comme à peu près tout le monde») Duhamel devint journaliste et critique littéraire.Une jolie sottise est de croire qu'on peut devenir critique littéraire en utilisant une grille, des formules à connotation magique et l'ennui des lecteurs.Ce ne fut, Dieu merci, jamais le cas de Duhamel.Il aimait comprendre dans sa totalité le texte qu'il lisait.Il fut toute sa vie conservateur bon teint, puisque notre société exigeait alors des hommes qu'ils prissent parti.La sensibilité, les idées politiques intervenaient dans ce choix, dans la mesure où elles ne tournaient pas le dos aux usages de famille.Duhamel était de la famille conservatrice parce qu'il ne souhaitait pas que le premier venu déchirât, pour satisfaire à des pulsions freudiennes primaires, la tessiture de notre nation.Je l'ai entendu lire un texte admirable protestant contre le rapatriement de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique et contre l'imposition aux Québécois d'une constitution malsaine, à l'image de ses fauteurs.J'admirai la grandeur et le tragique de cette prestation.L'homme qui parlait avait vécu au milieu des honneurs, haut fonctionnaire, ambassadeur, écrivain célèbre.Alors que d'autres se terraient ou baisaient la frange du pantalon du prince, Duhamel servait humblement, vaillamment, la vérité.Critique littéraire d'abord et essentiellement Ce journaliste de métier, l'histoire des Lettres en fera un critique littéraire, d'abord.Nous avons une proverbiale faculté d'oubli.Duhamel a lu les ouvrages des Anciens, certes, mais plus près de nous, ceux de Jovette-Alice Bernier, de Paul Morin vieillissant et vieux, ceux de l'Abbé Groulx dans la plénitude de son génie.A l'Académie, il fut de la première phalange.Dans ses Souvenirs de 1958, Bilan provisoire, cet homme de mémoire dresse la liste des écrivains québécois qui lui ont donné cette joie intellectuelle à laquelle toute critique aspire: Grandbois, Michelle Le Normand, Léo-Paul Desrosiers, Ringuet, Hertel, Victor Barbeau, Harvey, Roque-brune, Marcel Dugas, Simone Routier, Groulx, Robert Choquette, Desrochers, Desmarchais.Beau processionnal! 4 L'INCUNABLE —SEPTEMBRE 1985 Les fluctuations du goût rejetteront sur le sable un Desrosiers; un grand vent de terre le remettra à flot.On a oublié Harvey; on le re-découvre à la faveur de l'anti-religiosité, que notre époque partage avec lui.Grandbois, dans son Empyrée, reste égal à lui-même.Les poètes de V Hexagone se sont réclamés de lui.À quel titre?Desrochers est un plus puissant poète, Paul Morin, l'exemple suprême.Duhamel privilégie les écrivains qu'il a connus.Ils appartiennent tous à cette famille d'esprit qui voue à la langue française un culte de latrie.Sans jamais atteindre à ces hauteurs où la poésie devient, par cette alchimie qu'elle porte en elle-même, le chant mystérieux de l'existence (et que Paul Morin a tenté de définir dans Ce que je dois à Shelley) ils ont en commun d'être de nobles artisans du langage, depuis Dugas le mandarin jusqu'à Berthelot Brunet le pétaradant.Roger Duhamel, dont la langue était souple et facile, attachait une grande importance aux règles.Il lisait non seulement avec ses tripes, mais avec son esprit.Et cet esprit s'affine, de telle sorte que Duhamel écrit de mieux en mieux, et que ce qu'il dit convient de façon identique à sa nature profonde.Il acquiert une extraordinaire liberté dans l'expression, où les idées reposent sur des arêtes qui sont des mots d'esprit ou des jugements à l'em-porte-pièce; ici-même, il consacra à certains «écrivains» dont le parcours politique lui paraissait aussi mauvais que le style, des articles d'une rigueur et d'une cruauté qui relèvent de la magie.Il y avait en lui un satirique au fleuret, d'une grande délicatesse de touche, qui fait sursauter sans blesser, ou presque.Avait-il une «grille»?Avait-il un système critique?Sainte-Beuve en avait-il un?Duhamel évitait les étiquettes.Il partait du principe qu'on naît critique, comme peintre ou chirurgien; que celui qui vit sous cette étoile, ne pouvant échapper à l'appel des livres et des jugements qu'ils entraînent, se formera en quelque sorte sur le tas.La critique, exercice littéraire, devient école de volonté.Duhamel attachait beaucoup d'importance (trop?) aux réactions que suscitaient chez les auteurs ses articles lorsqu'ils étaient défavorables.Et l'équanimité?Elle lui vint, mais il eut toujours du mal Roger Duhamel lorsqu'il dirigeait Les Éditions LA PRESSE.à comprendre que la faiblesse des auteurs piqués au vif lui en voulût de sa rigueur.De sa plume, les livres se succèdent, presque inconnus du grand public.Des essais, de charmantes et rapides reconstructions historiques; Duhamel n'a jamais fait à son talent confiance totale.Il ne céda jamais aux blandices du roman, encore moins à celles de la poésie.Il n'aspira pas à la gloire de créer une oeuvre qui fût, défauts et qualités entremêlés, parfaitement à son image.Il est l'un de ces phénomènes, un homme dont l'exemple est aussi convaincant que l'oeuvre.À seize ans, je lisais dans le Devoir de l'époque deux jounalistes: Roger Duhamel et Frédéric Pelletier.À propos de celui-ci, je me demande pourquoi il n'est jamais venu à l'esprit de personne de redonner vie à ses textes.qui formeraient une passionnante séquence consacrée à la vie musicale montréalaise.Duhamel, lui, écrivait une histoire intellectuelle, participant à toutes les crises, présent à tous les carrefours, lorsque Charbonneau se dressa devant Mauriac, revendiquant une appartenance singulière à la terre d'Amérique; lorsque Borduas brava Duplessis et permit à ce vieil adversaire de faire un exemple, ce qui suffit pour que la classe intellectuelle se mette à ramper — et rampe encore! Duhamel, homme d'ordre, a réclamé le renvoi de Borduas.Mais ce même homme d'ordre, et dans le même esprit de rectitude, condamnera les libertés prises avec la constitution.Il n'avait pas les mutations faciles, aussi n'est-il pas devenu homme politique; non, ce qui l'intéressait au premier chef, ce furent les lettres, ces témoins irrécusables de l'homme.Il fut aussi professeur Il fut aussi professeur.Je le connus sous ce déguisement à l'Université de Montréal, lorsque le chanoine Side-leau, Malherbe sous le bras, présidait aux destinées de la Faculté des Lettres.Je ne garde aucun souvenir de ce professeur d'il y a quarante ans, sinon qu'il fit paraître mon premier article, consacré à Paul Morin (tiens, comme on se retrouve!) dans Y Action universitaire.Il y avait là un clin d'oeil amical, un appel auquel je ne répondis que vingt ans après.Lorsque je collaborai à mon tour au Devoir, lorsque j'y repris la rubrique du Roger Duhamel de mon adolescence, je ressentis vivement l'honneur de lui succéder.Entre lui et moi, je ne voyais personne, tant sa marque avait été celle d'un lion.Et le voilà qui est mort.On ne lira plus cette signature sous des commentaires de haute actualité, ou de basse, qu'il relevait de son esprit, de sa culture, de son amour de la vie.Je le regrette fort.Mais je me dis souvent que, par les temps qui courent, on ne vit que parce qu'on tient à la vie animale.Comme a fait Duhamel, ne vaut-il pas mieux se tourner vers le passé, lire Plutarque, Maine de Biran, Amiel, Maurras, Goethe, Montaigne, Chateaubriand, écrivains qui ont su chanter l'homme, ses hauts faits, ses détresses, ses amours, sa quête de l'irréversible et la monotonie sublime de la vie?L'INCUNABLE —SEPTEMBRE 1985 5 Au journal Le Canada à l'été 1942.Première rangée, de gauche à droite: Maurice Huot; Adolphe Nantel; Robert LeMyre; Edmond Turcotte, rédacteur en chef; Willie Chevalier, directeur de l'information; M.Aubry, prote; Mme Gisèle Racicot, secrétaire de la rédaction; Roger Duhamel, éditorialiste; Fernand Lacroix.Deuxième rangée, troisième à gauche, Jean LeMoyne, alors réviseur de copie, aujourd'hui sénateur.À l'extrême-droite, deuxième rangée, Pierre Laporte, reporter, par la suite ministre dans le premier gouvernement Bourassa, et dont on connaît le sort tragique.À la droite de Laporte, Jean Vallerand, chroniqueur musical.C'est fort injustement que certains reprochent à Roger Duhamel d'être passé d'un journal à l'autre «Je ne crains pas non plus les reproches de mes amis morts.Pressés depuis longtemps par le dur oubli qui suit la mort, ce désir naturel à l'homme de n'être pas oublié par le monde des vivants leur ferait prêter l'oreille avec plaisir à l'ami qui va prononcer leur nom.Pour être digne d'eux, la voix de cet ami ne dira rien de faux, rien d'exagéré le moins du monde".Stendhal En Roger Duhamel, décédé le 12 août 1985, nous avons perdu l'un des meilleurs journalistes du Canada, un critique littéraire de grande classe et un écrivain racé.De son vivant, certains lui reprochaient parfois d'être passé facilement par Willie Chevalier d'un journal à un autre et, plus précisément, lui, nationaliste avoué dès qu'il put s'exprimer publiquement, d'avoir débuté au quotidien Le Canada, propriété du Parti libérai.Désapprobation comique car les dirigeants du Canada n'étaient pas naïfs et connaissaient parfaitement les opinions de Duhamel qui ne les cachait d'aucune façon.Ils ne l'avaient pas employé par charité ni pour l'«acheter» mais simplement pour les services qu'il pourrait rendre au journal.Il n'était pas dans la nature du rédacteur en chef de l'époque de demander à un collaborateur d'écrire le contraire de ce qu'il pensait.Ni dans celle de Duhamel de trahir ses convictions.S'il n'aévidemment pas combattu le Parti libéral au Canada, il ne s'en fit pas non plus le domestique.Ses articles portaient sur tout autre sujet que la politique du terroir, — ce que chacun peut vérifier en consultant la collection du Canada dans l'une de nos grandes bibliothèques publiques.Un journaliste informé Passant au Devoir en 1942, Duhamel y fut, bien sûr, «idéologiquement» plus à l'aise qu'au Canada mais il s'y occupa surtout de littérature, l'enri- 6 L'INCUNABLE —SEPTEMBRE 1985 chissant d'une chronique des livres le samedi.C'est surtout à Montréal-Matin et, vers la fin de sa vie dans les colonnes de VAction nationale, qu'il donna libre cours à ses talents de journaliste politique.Dans le quotidien précité, il était d'autant plus redoutable pour ses contradicteurs ou adversaires — confrères et politiciens — que la bonne humeur et l'ironie étaient ses armes favorites comme elles avaient été celles de Jules Fournier et Louis Francoeur.Ses commentaires de l'actualité h L'Action nationale et ailleurs, fruits d'une information sûre et constamment mise à jour, d'une grande expérience et d'une réflexion profonde, étaient d'un politologue (ou politicologue) chevronné, titre qu'il aurait d'ailleurs récusé, se voulant d'abord et surtout journaliste.On soulignera qu'au début des années 30, à la mort du démocrate World de New York, dont il était le rédacteur en chef, le libéral Walter Lippmann accepta les offres du conservateur et républicain Herald-Tribune et son «syndicate» (agence de distribution de textes).Faut-il ajouter qu'il est courant pour un journaliste au Canada anglais, aux États-Unis, en France et en Angleterre, de passer d'une gazette à l'autre?À Paris particulièrement, le même homme sera critique musical d'un quotidien, courriériste parlementaire de son concurrent, chroniqueur gastronomique d'un troisième journal, et personne ne s'en étonnera.Du reste, on gagne sa vie comme on peut, où l'on peut, et Duhamel avait parfaitement le droit de changer de parti pour des motifs honorables, mais ça ne lui est pas arrivé.Au service de la littérature Rares sont nos écrivains des quarante dernières années qui ne doivent pas à Roger Duhamel au moins quelques lignes d'encouragement dans quelque publication.Il a collaboré à la plupart de nos revues, jouant un peu beaucoup chez nous le rôle d'Edmond Jaloux qui, entre les deux guerres, dans deux ou trois revues et chaque semaine dans les Nouvelles littéraires, fut le grand arbitre des lettres françaises, — pour les auteurs un juge à la fois bienveillant et exigeant et pour les lecteurs un guide sûr.Curieux et connaisseur de toute littérature, Duhamel était trop épris de qualité pour se montrer bénisseur et trop respectueux du travail intellectuel, trop courtois aussi, pour tomber les écrivains.Son sens de l'humour, son goût occasionnel de la raillerie, il préférait les manifester plutôt aux dépens des politiciens.L'écrivain sollicité Roger Duhamel laisse une bonne quinzaine d'ouvrages, en comptant quelques traductions.Il est éminemment désirable que l'on réunisse en un ou deux volumes des essais remarquables qu'il a publiés dans l'Action universitaire, Liaison, les Cahiers de T Académie canadienne-française, les Mémoires de la Société royale du Ca- nada, le Canada français, la Nouvelle Relève, la Revue de T Université d'Ottawa, la Nouvelle Revue Canadienne, etc.Mais l'énumération serait vraiment trop incomplète si l'on oubliait qu'il fut un temps collaborateur régulier de la prestigieuse Revue des Deux Mondes qui a ouvert à plusieurs écrivains les portes de l'Académie française.J'ai mentionné plus haut Jules Fournier et Louis Francoeur.Comme eux Roger Duhamel pouvait improviser un article, voire une brochure, sur presque n'importe quel sujet sans écrire de sottise et sans offenser la langue française (on prend toujours plaisir à relire Olivar Asselin mais son style, qui paraissait «couler de source», expression très galvaudée, était beaucoup travaillé).Venu après Fournier et Francoeur, sollicité par des moyens de divertissements qui n'existaient pas de leur temps, père d'une famille relativement nombreuse, contrairement à ses deux Une fête est organisée en l'honneur de Jean-Charles Harvey, en 1965, pour célébrer ses 50 ans de journalisme.Étaient présents, à cette occasion, Daniel Johnson, Roger Duhamel et Jean Drapeau.L'INCUNABLE —SEPTEMBRE 1985 7 Roger Duhamel à l'Université de Montréal en 1938.(Photo Albert Dumas) illustres prédécesseurs Duhamel a pu composer des livres dont plus d'un de réelle valeur.C'est qu'en plus d'avoir reçu comme eux le don d'écrire, il était laborieux, discipliné, il savait organiser sa vie.Et aussi, bien que mort prématurément, il a eu la chance de vivre plus longtemps qu'eux (mais il avait publié son premier ouvrage au début de la trentaine).La maturité de l'esprit et du coeur Nationaliste, certes, Roger Duhamel l'était.Doit-on rougir d'être de ces «individus qui prennent conscience de former une communauté nationale en raison des liens (langue, culture) qui les unissent» (définition du Petit Larousse illustré)?De tous les hommes que j'ai connus, Duhamel était l'un des plus ouverts sur le monde extérieur.Lisant nombre de périodiques français, anglais, et américains en plus de nos journaux, il était parfaitement renseigné sur la politique internationale ainsi que sur la production littéraire de l'Occident et même d'au-delà du rideau de fer.Lui signalait-on quelque nouveauté en librairie française ou an- glaise, neuf fois sur dix il en était déjà au courant.Il était naturellement conservateur, sans quoi il le serait devenu parce qu'il voyait menacées des valeurs éprouvées qui sont à la base de notre civilisation.Ce qui ne l'empêchait pas de s'intéresser aux découvertes et inventions dont notre époque est fertile.Dans son esprit, les notions de «conservateur» et de «bourgeois» se confondaient assez, probablement.Dans l'un de ses livres, Bilan provisoire, il a fort bien expliqué pourquoi il se considérait comme un bourgeois, sans plus de jactance que de honte.Il avait dû lire avec grand plaisir cette phrase de Flaubert: «il faut faire dans son existence deux parts: vivre en bourgeois et penser en demi-dieu».Roger Duhamel avait au plus haut point le sens de la camaraderie, naguère (et peut-être encore?) très en honneur chez les journalistes de métier, de carrière.C'est assurément l'une des grandes raisons de sa dilec-tion —je crois que c'est le mot juste — pour Robert Brasillach, qui a évoqué avec tant de chaleur communicative ses amitiés de jeunesse.Malgré l'ardeur de ses convictions, Duhamel ne comprenait pas que d'honnêtes divergences d'opinions puissent faire de deux journalistes des ennemis.Mais il avait horreur de la brigue et de l'arrivisme (qui n'est pas synonyme d'ambition légitime) et tenait en suspicion les sincérités successives en politique tout en reconnaissant le droit à l'erreur et en admettant qu'une personne change de parti par fidélité à une ou deux ou trois idées fondamentales.Le nom de cet homme du monde courtois de nature, de cet éditorialiste alerte et raisonnable, indépendant mais toujours dévoué à des causes méritoires, de cet écrivain d'une correction exemplaire, s'ajoute désormais à la liste des Canadiens français — ou des Québécois — que nous devons honorer parce qu'ils nous ont fait honneur.?Études au collège Sainte-Marie et à l'université de Montréal (en droit).Journaliste au Canada (1940-1942), au Devoir (1942-1944), directeur de La Patrie (1944-1947), directeur du Montréal-Matin (1947-1953) puis à nouveau de La Patrie (1953-1958).Vice-président du Bureau des gouverneurs de la radio-diffusion (1958-1960), Imprimeur de la Reine (1960-1969), conseiller spécial de la Délégation canadienne aux Nations Unies (1969), président du conseil consultatif des districts bilingues (1970), conseiller spécial auprès du Secrétaire d'État (1971), ambassadeur du Canada au Portugal (1972-1977); directeur des Éditions La Presse (1978-1981); membre du Conseil des services essentiels (1983-1985).Fut professeur de lettres à l'université de Montréal; président de la Société Saint-Jean-Baptiste (1943-1945 ); président fondateur du Prêt d'honneur de cette société; vice-président du conseil de la Vie française en Amérique (1944-1945).Élu à l'Académie canadienne-française en 1948 et président de 1979 à 1981; président de la Société des écrivains canadiens (1955-1959); prix Duvernay (1962); docteur ès-lettres de l'université d'Ottawa; président fondateur du Lycée Claudel d'Ottawa (1961-1972); président de l'Alliance française d'Ottawa (1962-1965) et de l'Alliance française de Montréal (1980-1981).Grand-Croix de l'ordre du Christ (Portugal), récipiendaire de la médaille Édouard-Montpetit (1982) directeur de L'Économie, mutuelle d'assurance (1942-1972).Auteur des ouvrages suivants: Les Cinq Grands; Les Moralistes français; Littérature; Bilan provisoire; Lettres à une provinciale; Aux sources du romantisme français; Lecture de Montaigne; Manuel de littérature canadienne-française; L'air du Temps; Le roman des Bonaparte; Histoires galantes des reines de France; L'Internationale des rois; Témoins de leur temps.A aussi traduit de l'américain au français plusieurs ouvrages de politique internationale.D 8 L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1985 Jean Drapeau Duhamel, l'Homme des grandes causes En 1944, Roger Duhamel assume la présidence de la Société Saint-Jean-Baptiste.Il est accompagné de Joseph-Omer Asselin, Adhémard Raynaud, Léo-Paul Desrosiers et Jean Drapeau.De son vivant, il m'avait toujours paru si solide que la nouvelle de sa mort m'a surpris autant que consterné, et ce n'est pas par hasard qu'elle s'est répercutée comme l'écho sur les lacs tranquilles de nos montagnes, voilant de tristesse le regard de ceux qu'elle touchait au coeur.Sans la rechercher, Roger Duhamel était l'objet de l'affection sincère de tous ceux qui le connaissaient.Il provoquait l'amitié des autres par la qualité de la sienne, chaleureuse et généreuse.J'eus l'occasion de la ressentir durant quelques semaines de la période peut-être la moins connue de sa vie.Il était le candidat du Bloc populaire canadien à Montréal, dans le comté de Saint-Jacques et j'étais son organisateur en chef.Je garde le meilleur souvenir de cette campagne électorale que j'ai faite avec lui en I945.Il aurait suffi que les élections fédérales eussent lieu avant les élections provinciales pour que Roger fût élu haut la main.Dans la perspective politique du Canada de cette époque, son élection aurait eu, j'en suis sûr, pour tout le pays, des répercussions d'une grande importance.Au Parlement fédéral, Roger Duhamel aurait été plus qu'un simple député.En ce temps-là aussi le Canada avait besoin d'hommes d'action doublés d'homme de pensée; Roger eût été fier de servir à ce double titre sur une grande scène les grandes causes qui lui étaient chères.C'est sur d'autres scènes et dans d'autres domaines qu'il continua de servir ses compatriotes, et maintenant qu'il n'y est plus, considérant l'élévation de sa pensée et la noblesse de ses sentiments, on mesure par le vide qu'il laisse la place qu'il avait prise dans le coeur et l'esprit de tous.?L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1985 9 Robert Choquette Lettre confidentielle à l'ami Roger Réception à l'Académie canadienne.On reconnaît Germaine Guèvremont, Louis-Philippe Panneton, Roger Duhamel et Robert Charbonneau.Cher Roger Duhamel, Qui l'aurait dit?Qui l'aurait cru?Vous étiez si présent, si vigilant, encore riche d'avenir, semblait-il.Comme d'autres l'ont déjà fait, je salue votre apport au rayonnement culturel d'un Québec qui nous tient à coeur.Comme eux j'ai admiré votre ardeur au travail, votre inlassable activité dans plusieurs domaines à la fois, votre discipline de l'esprit, votre don d'improviser un long discours sans être bavard.Votre champ d'action n'était pas celui de l'imaginaire, mais celui des idées.Vous pratiquiez la synthèse d'une façon maîtresse.Les vues d'ensemble vous étaient faciles.En quelques paragraphes vous évoquiez une civilisation, une philosophie, une littérature.Il semble que vous aviez tout lu.Nourrie comme un ordinateur, votre mémoire retenait tout.Esprit clair, vous n'aurez pas connu le supplice de la page blanche.Pas plus de tâtonnements devant l'expression que devant la pensée.Du premier coup le mot juste; nul besoin d'y agraffer un synonyme.Critique littéraire, vous étiez franc.Dur, parfois, mais à l'endroit de l'auteur, non de la personne.Dans plusieurs cas vous appreniez à l'auteur ce qu'il avait voulu dire.Observateur pénétrant, témoin averti, sans vous que de verdicts vont manquer à l'appel! Bien que votre maître à penser fût Montaigne, vous n'avez pas dorloté le moi.Non par timidité, car vous étiez sûr de vous.Parce que vous aviez moult à dire sur le moi des autres?Croyons plutôt à une pudeur qui vous honore comme l'auront fait vos qualités de coeur, y compris la courtoisie.Il faut pourtant vous trouver un 10 L'INCUNABLE —SEPTEMBRE 1985 péché mignon, quitte à l'inventer.Aurait-on parfois raison, en vous lisant, de percevoir entre les lignes une légère délectation à partager un savoir aussi diversifié?Malgré moi je pense à Henri d'Arles, styliste dont les écrits fourmillaient de noms propres et de citations.Loin de vous pareil excès! Vous vous en teniez à semer par-ci par-là un mot savant, une expression caduque, une tournure inhabituelle, un proverbe oublié, une comparaison inédite, un ou deux latinismes, une allusion pour initiés.Ces points de suspension (les miens) laissent entendre que la caravane pourrait s'allonger.Et puis?En cours de route, mon semblant de reproche s'est évaporé.Revenons aux points de suspension, mais cette fois qui sont les vôtres.Chez vous ils servaient un humour en sourdine.Dans vos Histoires galantes des reines de France, par exemple, ils confirment ce qu'on devine.Quand vous lisiez un texte en public, d'une voix à la fois robuste et légèrement égratignée, les points de suspension se traduisaient par un sourire en coin qui n'aura appartenu qu'à vous.Cher Roger Duhamel, nous n'étions pas des intimes, mais en dépit de longues absences à l'étranger, de votre part comme de la mienne, nous nous serons vus maintes fois.La sympathie réciproque qui fut la nôtre tenait-elle au fait que nous étions hommes de plume, pour emprunter à votre vocabulaire?Je lisais vos ouvrages et vous les miens; nous fréquentions les mêmes groupes littéraires et assistions à peu près aux mêmes conférences; surtout vous m'avez succédé à la présidence de l'Académie canadienne-française, à une époque où son action fut singulièrement mise à l'épreuve.La charmante maison ancienne, rue Saint-Paul, qui abritait nos réunions et accueillait nos invités, soudain fut vendue aux Éditions Flammarion.Archives, bibliothèque et meubles logèrent à l'annexe de l'Hôtel de Ville de Montréal, ensuite au Conservatoire de musique et d'art dramatique, rue Notre-Dame.Puisse cette indiscrétion mienne expliquer pourquoi notre compagnie aura baissé un peut l'abat-jour, durant quelque temps.Par bonheur, vous l'aurez vue sur la voie d'une seconde jeunesse.Il nous plaisait de déjeuner seul à seul, de temps à autre, sans programme, au Quatre Saisons, par exemple.Terminé le repas, les tables voisines de plus en plus désertes, vous allumiez votre pipe.Comme Simenon.Et de quoi parlions-nous?Littérature, bien entendu! «Qu'avez.-vous sur le métier, vous sur le vôtre?» Nous parlions radio, télévision, un peu théâtre et cinéma.Comme vous étiez plus à la page que moi, vous tendiez des idées que j'enrubannais pour le mieux.Nous parlions langage et rossions le jouai.Vous parliez Portugal, moi Argentine; vous fado, moi tango.Et, bien sûr, encore, nous égrenions des souvenirs, — comme je fais en ce moment.De quoi ne parlions-nous pas?De nous-mêmes, — sinon en surface, sans rien qui touchât a la vie privée.Pourquoi ce voile entre deux sympathies?Confrères éprouvés, nous n'aurons pas connu l'amitié dans sa pleine et riche signification.Je le regrette, à présent que tout cela défile dans le rétroviseur.Ami perdu, il serait miraculeux qu'en dépit de votre courage, vous n'ayez pas prononcé tout bas, pour vous seul, le mot «déjà».Puis-je vous adresser, dans le grand Peut-être où vous êtes, un court poème écrit à l'âge qui serait le vôtre au moment de nous quitter?DÉJÀ Jeunesse qui m'as fui silencieusement.Je m'en doutais si peu! Dis, comment le savais-je Que tu m'étais prêtée, et pour un seul moment?D'autres, des milliards, ont eu ce privilège.Cet honneur du matin, qui dorment au caveau, Mais cela prouvait-il que moi ?.Belle infidèle Grâce à qui.pour moi seul, le monde était nouveau.Pourquoi m'as-tu quitté sans un murmure d'aile?Je regardais là-bas.vers demain, puis demain; J'étais un immortel, un dieu! Comment savais-je Que tout s'évanouit comme flocons de neige Et comme cette larme au revers de ma main?L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1985 Cet homme accueillant qu'était mon père Mon père était assis dans une berceuse, un livre à la main, une pipe dans l'autre.Nous pouvions alors l'interrompre et entreprendre avec lui une conversation sur n'importe quel sujet.Depuis notre plus tendre enfance, nous avons, ses quatre enfants, toujours su d'instinct que nous pouvions l'extraire de ses lectures dans ces moments-là.Dans la grande cuisine de la rue Marlowe, sur la galerie de l'île Perrot ou dans le boudoir de la maison d'Ottawa, il y a toujours eu dans la maison familiale un endroit et un moment où s'engageaient les conversations.L'âge de son interlocuteur n'avait aucune importance: ses petits enfants ont adopté le même comportement à l'égard d'un grand-père qui les écoutait avec curiosité.Jamais dans le bureau-bibliothèque.nous entendions le crépitement de la machine à écrire et cela Alain Duhamel est journaliste au DEVOIR.Il est le troisième enfant d'Elaine Bélanger et Roger Duhamel.Il a eu quatre enfants (Marie, Louis, Alain et Marthe) et neuf petits enfants.nous suffisait et nous rassurait tout à la fois.Il y a eu des moments dans sa vie où sa santé l'obligeait au silence.Lorsque la machine à écrire se remettait en marche; c'était un signe indubitable de guérison! Je l'ai rarement vu à la télévision pendant les années où il animait le Nez de Cléopûtre.L'émission étant diffusée à une heure trop tardive.Mais je l'ai souvent entendu à la radio de Radio-Canada lorsqu'il participait au Match inter-cités de M.Gérard Arthur.Combien de fois avons-nous tenté de répondre avant son équipe et combien de fois ai-je été surpris de l'entendre donner une réponse juste dans des domaines aussi éloignés de ses préoccupations que les sports ou les progrès techniques.L'animateur d'une émission maison A la maison, au repas du soir, il devenait l'animateur d'un match «interenfants» où il mettait à l'épreuve nos connaissances.Il adaptait les questions à notre situation scolaire.Je ne connais guère de meilleur moyen de mémoriser à tout jamais des choses aussi élémentaires que la date du premier voyage de Jacques Cartier, question qui fut posée à tous les enfants dès lors qu'ils entraient en première année.De son «métier» de journaliste, qu'il a pratiqué toute sa vie sauf pendant la période où il a été ambassadeur du Canada à Lisbonne, j'ai deux souvenirs.Le premier remonte au temps où il dirigeait le journal LA PATRIE dont l'immeuble se trouvait sur Sainte-Catherine.Une cage d'ascenseur menait aux étages supérieurs, jusqu'à son bureau.Dès l'instant où maman et moi avons mis les pieds dans son bureau, les presses ont commencé à tourner de telle sorte que tout l'immeuble vibrait sur ses fondations! Le second a trait à une conversation déterminante dans ma vie.Étudiant à l'université d'Ottawa, je collaborais à l'hebdomadaire LA ROTONDE; un soir, comme j'en parlais manifestement avec ferveur et enthousiasme, il m'avait suggéré tout bonnement de me présenter au quotidien LE DROIT et d'y solliciter un emploi d'été dans la salle des nouvelles.«Juste pour voir si tu vas aimer ce métier» avait-il dit avec une lueur d'espoir dans la voix.Ce que je fis, quelques semaines plus tard.Je n'ai jamais quitté ce métier passionnant, appris sous la direction de M.Willie Chevalier, un vieux complice dont mon père m'avait parlé avec chaleur et estime.Ma première signature de journaliste Ma première signature l'avait inquiété un moment.Nous sommes en 1966 et «reporter» depuis deux jours seulement, je devais rendre compte de 12 L'INCUNABLE —SEPTEMBRE 1985 la prestation d'un diplomate indien, en poste à Ottawa, qui s'était beaucoup avancé dans son analyse de la société canadienne et de l'identité québécoise.Mon compte-rendu avait fait sursauter le chef de pupitre qui décida alors d'y mettre ma signature pour l'édition du lendemain.Fier, je lui annonce la nouvelle.Les propos téméraires du diplomate, même rapportés fidèlement, allaient certainement soulever quelques vagues dans cette capitale habituellement tranquille.En lisant les reportages des autres quotidiens, anglophones, de la ville, il en avait conclu, avec soulagement sans doute, que j'avais donné un bon compte-rendu, tout à fait dans les règles de l'art.Il y avait donc, dans la famille, une seconde génération de journaliste qui débutait.Les trésors de la bibliothèque Les livres nous étaient aussi familiers que le piano ou le coffre à outils pouvaient l'être dans d'autres familles.La bibliothèque de papa a toujours été, dans les faits, la bibliothèque de la famille.Nous avions, chacun, une bibliothèque convenant à notre âge et un accès illimité à la grande bibliothèque.Elle faisait les quatre murs de son bureau de bas en haut et, ailleurs dans la maison, occupait des espaces le long des couloirs, dans le salon, dans le boudoir, etc.Et on se demandera ensuite pourquoi mes aînés sont devenus tous les deux des bibliothécaires! On y trouvait tout ce qui est nécessaire, et plus encore, pour découvrir l'univers de l'humanité.C'est une richesse inouïe qu'il mettait là, à notre disposition.Quand je cherchais un titre, je sentais son regard se lever au-dessus du journal, repérer le rayon où je furetais.inévitablement, une question allait venir, suivie d'une recommandation sur tel ou tel auteur.Et Maman, qui ne disait rien mais qui entendait tout, souriait, complice, en faisant semblant de s'occuper à autre chose.?Premier anniversaire du Nez de Cléopàtre, le 27 septembre 1953.Léon Lortie et Roger Duhamel participent à cette émission.L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1985 13 5e partie André Laurendeau à Paris, ou l'histoire de l'intellectuel par Louis Chantigny « Malheureux les peuples dont les révolutions sont conduites par des hommes de plume!» «La Révolution, c'est se voir beaucoup, dans les appartements, dans les cafés, dans les rues, c'est parler.» Clara Malraux 14 L INCUNABLE— SEPTEMBRE 1985 comparera Benda, Maurras et Aron, il ne faudrait tout de même pas s'emballer; un travail d'amateur, rien de plus, croyez-moi.Au sujet de ses carnets égarés il émettait toutefois un regret: de ne plus avoir sous la main les propos qu'il avait notés textuellement de Mari tain, Daniel-Kops, Siegfred, Guéhenno, et de plusieurs autres encore, sur ce thème de l'intellectuel qui allait le hanter tout au long de sa vie.Hantise d'autant plus vive, on le sait, qu'il ne parvint jamais à se forger une opinion définitive sur le sujet.Le lui a-t-on assez reproché.Sa méfiance à l'endroit des intellectuels.Il importe de souligner ici ce fait curieux: même s'il en était un dans la plus noble acception du terme, Laurendeau vouera toujours à l'intellectuel des sentiments ambigus et, à l'occasion, une méfiance teintée de mépris.N'écrivit-il pas un jour: — Il semble que nous réussissions mieux nos habitants que nos intellectuels.Aucun doute possible, il ne s'agissait pas d'une boutade échappée dans un moment d'humeur, et surtout moins encore de l'un de ces «mots parisiens» qu'il avait entendus dans les cafés et qu'il abominait.Sur les causes profondes de cette méfiance toute «épidermique», selon ses propres termes, il ne s'est jamais vraiment expliqué au cours de nos entretiens.Le regard lourd, la mine renfrognée, il répondait par des périphrases, des digressions, le plus souvent par des anecdotes que l'on pourrait traduire comme suit: — J'ai trop côtoyé, ici et ailleurs, d'intellectuels de tout poil, de toute allégeance, de tout râtelier.J'en ai trop entendu déclarer une chose un jour, en écrire une autre dès le lendemain.Autant à Gauche qu'à Droite, les mêmes petits intérêts, la même vanité, les mêmes compromissions.Rarissimes les intellectuels de quelque renommée qu'il admirait sans réserve, sans un mais.Un seul semblait échapper tout à fait à ses réserves: Erasme.Et, par intermittances, Anton Tchekov, Albert Camus.De ce côté-ci de l'Atlantique, Pierre Dansereau.Nous en reparlerons.Une chose est certaine, le scandalisait proprement la légèreté d'un trop grand nombre d'in- D'abord, un humble commis aux écritures.tellectuels parisiens qu'il avait côtoyés.Il aimait alors paraphraser ce qu'en avait écrit Henri-Frédéric Amiel dans son Journal intime.«L'esprit français met toujours l'école, la formule, le conventionnel.l'a-priori.l'abstraction, le factice au-dessus du réel, et préfère la clarté à la vérité, les mots à la chose, et la rhétorique à la science.Ils ne comprennent rien, quoiqu'ils ergotent de tout.» Après le blâme, l'éloge En revanche, au cours d'une conversation quelque temps plus tard, le même Laurendeau si réticent pouvait parler des heures en termes enthousiastes des grands esprits qu'il avait eu le privilège de rencontrer à Paris.Il s'émerveillait de l'étendue de leurs connaissances, de la richesse de leur érudition.Il admirait, on s'en souvient, leur sens de la discipline, leurs méthodes de travail.Il n'avait cesse de leur envier leur faconde, leur maîtrise de la syntaxe, leur connaissance du motjuste, pouraussitôt déplorer qu'au Québec nous n'écrivions qu'un français approximatif.Sur Charles Maurras et Léon Daudet, Emmanuel Mou-nier et Jacques Bainville, il fourmillait d'anecdotes où perçaient son admiration, son respect.Bref, d'où le paradoxe et l'ambiguïté de ses propos, il pouvait tour à tour se montrer aussi sincère dans l'éloge que dans le blâme, encore que le terme semble plutôt excessif chez un homme au jugement si nuancé.Quoiqu'il en soit, l'intellectuel lui offrait un sujet de réflexion intarissable.Avec quel soin, quelle minutie et rigueur en avait-il étudié l'histoire à travers les siècles.Savait-on.par exemple, que le premier intellectuel divinisé chez les Egyptiens fut Imhotep, au XVIIP siècle avant Jésus-Christ?L'homme était à la fois écrivain et architecte, réunissant ainsi, en sa seule personne, les deux plus hautes fonctions qu'un mortel ait pu rêver de tenir auprès du Pharaon.A travers toute l'histoire, disait Laurendeau, le Maître du temps marchera flanqué, ou suivi, d'un architecte et d'un écrivain: l'homme du monument, et l'homme du récit, proclamant la gloire du règne et la divinité toute puissante et féconde du Souverain.Toutefois, l'architecte rentrera mystérieusement dans l'ombre, et seul le scribe apparaîtra dans les tableaux de la Renaissance, comme plus tard sous le pinceau de divers peintres.Selon l'époque, les circonstances, les caprices du mécène ou tout simplement les préjugés de l'artiste, le scribe est placé plus ou moins près du Maître, à son côté, ou quelques pas à l'écart, tantôt sous les traits d'un souffreteux courbé sur sa copie, tantôt dans la peau d'un personnage de fière allure et au visage impénétrable.Le double visage de l'intellectuel Selon Laurendeau, ce portrait ambivalent de l'intellectuel reflétait bien la L'INCUNABLE —SEPTEMBRE 1985 15 double nature de sa personnalité et de ses rapports avec les hommes de Pouvoir: à la fois complice gênant et comparse indispensable; celui dont on apprécie la science et dont on redoute l'influence; le suspect moins dangeu-reux à ses côtés que loin de son regard; le comptable de ses richesses, le traducteur de ses volontés (diktats ou lois), le rédacteurde ses proclamations (aujourd'hui le discours du Trône ou les discours électoraux), le mémorialiste de ses hauts faits, mais aussi le détenteur de secrets, qu'il pourrait trahir, et le diffuseur d'idées, qui seront tôt ou tard subversives.Avec cette constante à travers les siècles et sous tous les régimes: le mariage de raison entre le Pouvoir et le Savoir, l'un s'ap-puyant sur l'autre dans une interdépendance absolue, n'en déplaise au premier, et quoiqu'en puisse dire le second.Que l'intellectuel ait sans cesse gravité dans l'orbite du Pouvoir, souvent sans le rechercher ni le vouloir, et parfois sans même s'en rendre compte, disait Laurendeau, toute l'histoire en témoigne.Depuis le simple commis aux écritures relégué aux confins les plus obscurs de l'Empire, jusqu'à l'E-minence grise derrière le trône, l'importance de son rôle a été et sera toujours inversement proportionnelle à la force ou à la faiblesse du Prince régnant.Pour flatteuse et séduisante et romantique qu'elle soit, la figure du penseur solitaire au-dessus de toutes contingences est un mythe, qu'il s'emploie évidemment à perpétuer; question à la fois d'intérêt et d'amour-propre.Si pour se recueillir il doit verrouiller la porte de son cabinet de travail et tirer les rideaux, se réfugier dans sa cellule, s'abriter au sommet de sa tour, il ne peut en revanche faire oeuvre pure et désincarnée en vase clos.Même l'anachorète méditant dans la solitude du désert.Descartes dut un jour sortir de son «poêle» hollandais pour aller à travers l'Europe littéralement vendre ses idées.Erasme fut contraint de s'arracher à son cabinet de travail et à ses chères écritures pour combattre Luther.Et le Sage du désert vit un jour accourir des disciples; il dut faire Uafsoi C'est au-dessus de cette terrasse, dans l'hôtel qui po dénuement le plus complet.(Photo Louis Chantigny) école.Bref du Pouvoir de Prince, qu'il soit le Pape à une époque ou l'Empereur d'Occident à une autre, l'intellectuel est le double, l'envers de la médaille.Qui dit Pouvoir dit château, forteresse, enceinte, territoire conquis et délimité, structures administratives, appareils d'organisation, canaux de communication dans tous les sens du terme.Et qui dit communication au sens figuré réfère aussitôt à une langue, un code, un système de valeurs et de pensée, donc à l'intellectuel de service.C'est derrière ces fenêtres, à l'extrême gauche, que Laurendeau travaillait dans l'arrière-salle du Petit Voltaire.Ces fenêtres sont aujourd'hui condamnées, comme l'arrière-salle d'ailleurs, qui sert maintenant de fourre-tout.(Photo Louis Chantigny) Ce couple maudit Savoir-Pouvoir, couple maudit, comme l'entend une certaine littérature?Nul doute possible, avait conclu Laurendeau, car le couple s'étreint dans une relation amour-haine sans divorce possible, tant leurs intérêts personnels et sociologiques se confondent, tant leur nature même s'interpénétre et s'imprègne en un tout indissociable.La communauté, c'est-à-dire le système les condamne de tout temps à vivre ensemble.Gouverner, c'est prévoir, répète ad nauseam le dicton.Qu'est-ce dire autrement, sinon l'obligation de planifier, de contrôler à partir d'un plan-directeur, d'une politique à court et à long terme, que sous-tendent une pensée, une idéologie, libérale ou conservatrice, des principes, et un art, eh! bien oui, l'art de gouverner des hommes.Quoique Marx ait pu en dire, les choses ne s'administrent 16 L'INCUNABLE —SEPTEMBRE 1985 rte maintenant son nom, que mourut Verlaine dans le pas sans passer par le gouvernement des hommes, et chefs marxistes-léninistes comme leaders capitalistes devront toujours commencer leurs discours par «chers camarades, chers électeurs.» Or l'art de gouverner les hommes repose essentiellement sur la capacité d'un chef, ou d'un parti, non seulement à convaincre des individus, mais davantage à les souder à soi autour d'une idée commune.En somme, c'est raisonner, dans son sens premier, c'est-à-dire «ramener le divers sous l'unité,» l'unité et la simplicité du concept.Et nous voici revenus au départ, on n'en sort pas, on n'en sortira jamais tant que les hommes vivront en société: le mariage du Pouvoir et du Savoir, du Prince et de l'intellectuel.Le prêtre est l'ancêtre de l'intellectuel Reportons-nous à son histoire, à l'histoire tout court, si l'on préfère.En Occident, l'ancêtre de l'intellectuel est le prêtre (ou le clerc), et son Patron, Saint Benoît.Le monde de son époque est un désert culturel, et un néant administratif.Faute de routes, de chars, d'un langage commun ne subsistent que des îlots solitaires, le Mont Cassin notamment, qu'il a fondé en 529.Il s'agit donc de garder la flamme et la Règle de Saint Benoît stipule le devoir de lecture et de copie.Bref, presque seuls à savoir lire, les Bénédictins recopient tout ce qu'ils peuvent, pour préserver le savoir et le communiquer, à nouveau, en des temps plus propices.Ces temps venus, il faudra une langue commune pour diffuser non seule- ment le savoir, mais encore diriger, gouverner, administrer les royaumes, l'Empire des hommes et de Dieu; ce sera le latin, dont le choix, d'évidence, s'imposait.Le latin, code secret.Dans son instauration comme langue commune, et de fait comme code secret, Laurendeau voyait avec jubilation la suprême habilité des Papes et de l'Église, doublée d'une chance historique inouïe.Comme les clercs, une armée, et les rois, fort peu nombreux, sont les seuls à pouvoir apprendre le latin, et les premiers l'assimiler combien mieux que les seconds, qui dès lors détient les clefs du Pouvoir, de ce fait exclusif, et inaccessible au commun, à la plèbe?C'est ainsi qu'autour de Charlemagne se constitue le premier brain-trust, ou think-tank de l'histoire.Bien avant Philippe Le Bel, Richelieu, Louis XIV et Napoléon, et certains diraient Charles de Gaulle (le couple de Gaulle-Malraux), cet illettré de Charlemagne avait compris qu'on ne peut gouverner un empire si l'on ne règne pas sur les esprits.Aussi convo-qua-t-il à sa cour d'Aix-la-Chapelle les meilleurs clercs (prêtres) et scribes de la chrétienté, avec la bénédiction empressée du Pape, on le devine sans peine.Il en fera ses ministres, ses secrétaires d'état ou particuliers, ses intendants, et bien sûr ses légistes.Parce qu'il en a besoin, et non nécessairement (tant s'en faut) parce qu'il les aime, l'Empereur les comblera d'honneurs et de richesses, de titres et d'abbayes.Fin psychologue, ce grand rustre barbu: quel meilleur moyen pour soumettre ces vaniteux que de leur donner des titres ronflants; quel meilleur lien pour ligoter tous ces factieux en puissance que de dorer les barreaux de leurs fenêtres et de les enfermer dans des charges aussi contraignantes que flatteuses! D'où ce constat6: «Quand presque toute l'Europe était illettrée, morcelée et sous-alimentée, il n'échappait à personne qu'écrire c'est prescrire; instruire, conduire; et transmettre, soumettre.» Le Petit Voltaire a changé de nom voilà une vingtaine d'années, mais sa façade est demeurée pratiquement la même.À gauche s'ouvre la venelle où Laurendeau, à sa place dans l'arrière-salle, jetait de temps en temps un regard.(Photo Louis Chantigny) L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1985 17 André Laurendeau et Ghyslaine, sa jeune épouse, habitaient l'appartement dont les volets sont ouverts.(Photo Louis Chantigny) Prescrire, conduire, soumettre.oh! le vilain pris en flagrant délit d'exploitation des masses!.Que de gloses allaient en tirer de graves penseurs, les charlatans de la gravité, selon l'expression de Baudelaire.L'antienne se répercute à travers les âges depuis que des intellectuels jalousent et calomnient d'autres intellectuels.Vieux refrain en effet, rappelait Laurendeau, qui l'entendait à toutes les terrasses des cercles révolutionnaires.L'écriture, exploitation de l'homme?— «L'écriture, expliquera doctement Lévi-Strauss, paraît favoriser l'exploitation des hommes avant leur illumination.» Et Laurendeau d'enchaîner: «Les penseurs marxistes qui discutaient de la sorte aux terrasses du Flore, des Deux-Magots ou de La Close-rie des Lilas ont dû vite déchanter.Il est bien typiquement parisien, parisien sauce VI' arrondissement, devrais-je préciser, de discourir sans fin sur ce thème de l'élitisme bourgeois et réac- Le domicile des Laurendeau à Paris, le 24bis rue Tournefort.(Photo Louis Chantigny) tionnaire, qu'on excuse ce pléonasme.Louis Aragon y excellait, dans une dialectique époustouflante, ainsi que le jeune Malraux aux grands meetings antifacistes de la Mutualité, quand il s'abandonnait à son lyrisme délirant et, disons-le, assez démagogique.«A ce propos, il y aurait une belle thèse à écrire sur la dynamique propre de ces parlotes de Café du Commerce, quand l'un renchérit sur l'autre, un troisième interlocuteur sur les deux premiers, en une escalade stridente où l'alcool, et souvent la drogue, ne jouent pas un rôle innocent.«Tout cela, c'était bien joli, ajoutait Laurendeau, et fort stimulant, et n'aurait pas entraîné de conséquences si nos larrons, piégés par leurs propres propos, ne s'étaient crus obligés de les transcrire dans leurs articles du lendemain, histoire de ne pas perdre la face et de ne pas paraître moins avant-gardistes et révolutionnaires que le voisin.Toutefois, dégrisés dans tous les sens du terme, et rappelés à l'ordre par qui l'on devine, nos grands penseurs de cafés devaient revenir sur terre et se rappeler, avec quelles acrobaties de plume! que le droit imprescriptible des masses à l'instruction — républicaine et laïque, bien entendu — était dans le droit-fil de la pensée marxiste et le sujet de leurs discours comme de leurs manifestes les plus enflammés, alors.» Alors, en effet! Force leur était de reconnaître que si l'écriture, en certaines circonstances, pouvait être signe de malheur, elle n'était pas en soi synonyme de méchanceté, d'intentions perverses, et qu'il ne fallait point toujours y voir un instrument d'oppression.Écrire, pour ne pas mourir «La pulsion graphique, écrira Régis Debray, est pulsion de vie.Je gratte, je griffe et grave pour ne pas mourir en entier7» ; Il ajoute: «Après tout, le trait est le propre de l'homme, plus que la voix.S'il est vrai que le petit homme apprend à parler avant d'apprendre à écrire, les animaux peuvent ou non «se parler» — émettre des signaux sonores —, ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils ne tracent pas de trait.» Autrement dit, le trait est exclusif à l'homme.Pour s'en convaincre, est-il besoin de remonter, avec ou sans Lévi-Strauss et ses pareils, à l'âge du silex et des cavernes, à 3 500 ans avant Jésus-Christ, date à partir de laquelle se déroule la chaîne des pictogrammes, mythogrammes et idéogrammes?18 L'INCUNABLE —SEPTEMBRE 1985 Ce qui fascinait particulièrement Laurendeau dans l'histoire de l'intellectuel, c'était de suivre pas à pas les méandres de sa lente élévation depuis l'état de domestique, voire d'esclave, à celui de pair plus ou moins reconnu comme tel aux côtés du souverain.À l'origine, il n'est qu'un simple, qu'un vulgaire petit commis aux écritures, comme à nombre d'égards on le retrouvera si magistralement dépeint dans les contes de Dickens et les romans de Balzac.Il est, avant le mot, un humble fonctionnaire, et le chef de la tribu lui préfère volontiers son meilleur archer, jusqu'au jour où défié par de jeunes Tarzan basanés il devra prosternée, front contre terre, attend l'oracle.Du jour où le commis aux écritures saura utiliser ce bout d'é-corce, ou le papyrus, ou la tablette de cire, éventuellement le papier, qui nous arrivera de la Chine par Samar-cande et l'entremise des Arabes, aussitôt prendra-t-il place dans l'entourage du Maître, et y demeurera, comparse-complice indispensable, mais aux fortunes diverses.Il sera toujours sur la corde raide C'est l'évidence même que son rôle ne sera jamais de tout repos, sa posi- Elle s'est transformée, au cours des ans, la papeterie-librairie où Laurendeau achetait ses journaux.(Photo Louis Chantigny) défendre et consolider son trône de bambou en faisant montre de connaissances supernaturelles et fort mystérieuses, autrement dit, de ses rapports exclusifs et privilégiés avec les dieux.L'anecdote est bien connue, celle du grand chef Tizi-Ouizi faisant mine de déchiffrer des gribouillis sur un morceau d'écorce, tandis que la tribu.tion personnelle assurée une fois pour toutes, et sa propre personne à l'abri des humeurs du Prince, ingrat par goût, par nature et par déformation professionnelle.La disgrâce le guette, souvent l'exil, la mort parfois.Mais quand on a connu les délices et les ivresses du Pouvoir, même la mort, tout compte fait, ne vaut-elle pas mieux que l'humiliation de la disgrâce.particulièrement la disgrâce officialisée aux yeux de tous par l'exil?A ce propos, relisons la lettre à Vittorini (ambassadeur de Florence à Rome) de Machiavel, dans le contexte de cette description" de Régis Debray: — L'homme d'esprit se tient à mi-hauteur.Les pieds dans la bouse, les yeux au ciel.Lui, l'affranchi qui répugne à regarder par terre, que le haut attire et que le bas retient, obsédé par l'asymétrie entre ses moyens et ses visées, passant sa vie à l'effacer en songe.Lui, obscur secrétaire à la deuxième chancellerie d'une république bourgeoise naissante, renvoyé hors les murs par un coup de la fortune après dix années de bons et loyaux services, dans sa campagne perdue de San Casciano.Désargenté, besogneux, harcelé par les siens, il ronge son frein, guette, échafaude, sollicite.Les Très-Hauts Seigneurs qui intriguent et guerroient alentour ne répondent même plus aux demandes d'emploi du Florentin déchu.Alors, ce matin, il est allé tendre un piège à grive, en discutant avec les bûcherons des environs; puis il est allé boire un coup à l'auberge, pêcher les nouvelles du jour, s'encanailler au tric-trac avec le boucher et les deux ouvriers du four à chaux voisin.La nuit tombe et le voilà qui se retire chez lui, soliloquant au milieu de ses livres, les pieds au chaud, les yeux ailleurs.Le voilà, l'intellectuel à l'état premier, in statu nascendi.missionnaire sans mandat, recruteur sans recrues, homme d'action réduit à l'inactivité, en tête à tête avec les fantômes de cette souveraineté politique qui le hante et qui le nargue, face à ses pairs ingrats, ces princes soupçonneux qui l'ignorent, lui, et que lui seul connaît: «Je dépose sur le seuil les vêtements boueux de tous les jours, je m'habille comme pour paraître dans les cours et devant les rois.Vêtu comme il convient, j'entre dans les cours antiques des hommes d'autrefois, ils me reçoivent avec amitié; auprès d'eux je me nourris de l'aliment qui seul est le mien, pour lequel je suis né.J'ose sans fausse honte converser avec eux et L'INCUNABLE —SEPTEMBRE 1985 19 leur demander les causes de leurs actions; et si grande est leur humanité qu'ils me répondent, et pendant quatre longues heures je ne sens plus aucun ennui, j'oublie toutes misères, je ne crains plus la pauvreté, la mort ne m'effraie plus.» Le cauchemar du conseiller au pouvoir Quel intellectuel déchu n'a pas bercé le même rêve dans l'isolement de son cabinet de travail.À l'inverse, quel grand conseiller spécial «au pouvoir» n'a pas lutté contre les ombres de ce cauchemar?Si indispensable qu'il soit devenu à la cour, et quelle que soit sa supériorité sur tout l'entourage du Prince, le conseiller ne sera toujours que l'éternel second.La décision finale n'est pas, ne sera jamais sienne.Le technocrate propose, le ministre signe, le Prince tranche.Sans appel.Il serait donc sage de ne jamais oublier l'avertissement de Voltaire, qui écrivait en connaissance de cause: — Tout philosophe à la cour devient aussi esclave que le premier officier de la couronne.Situation intenable?Difficile, certes, pénible pour le moins.Ce n'est pas l'homme de Savoir qui est indispensable à l'homme de Pouvoir, mais le Savoir en soi ; combien ont tendance à l'oublier! D'où le nombre sans cesse croissant de conseillers, de secrétaires, de directeurs de cabinet, de chargés de mission autour du Prince, qui joue de leur rivalité, les attise, les exacerbe.Afin de conserver son poste, son magnifique bureau dans la suite royale, son carosse, son fiacre, ou sa somptueuse limousine, l'Émi-nence grise devra apprendre à distiller au bon moment et à bonne dose flatteries et conseils judicieux.Toutefois, malheur au conseiller flagorneur qui se sera transformé en simple courtisan; perdre son utilité, c'est perdre son poste.Donc, la corde raide, toujours, et sans cesse et sans filet le numéro d'équilibre au-dessus du vide.Comment s'étonnerait-on, dès lors, que les rapports Savoir-Pouvoir finis- Le quartier qu'habitaient les Laurendeau à Louis Chantigny) sent tôt ou tard par s'imprégner, de part et d'autre au reste, de suspicion, de crainte, de ressentiment, voire d'une haine sourde et inexpiable?Et comment peut-on en certains milieux dits progressistes se scandaliser que nombre d'intellectuels* en viennent à croire, en toute bonne foi, qu'ils échapperont au champ magnétique du Pouvoir et feront oeuvre pure s'ils se proclament résolument apolitiques?L'intellectuel et son «engagement» Cette question, capitale entre toutes, Laurendeau la fouilla longuement dans ses carnets et ses méditations, tantôt au Petit Voltaire à sa table d'angle près des fenêtres, tantôt au cours de longues errances dans divers quartiers de Paris.Dès 1927, bien avant Sartre et Camus, Julien Benda abordait l'engagement de l'intellectuel dans un ouvrage célèbre, La Trahison des Clercs.Ainsi Charles Maurras, Thierry Maulnier.Louis Aragon, Henri Barbusse, Emmanuel Mounier et André Breton dans leurs discours et leurs manifestes.En 1933, Jean Gué-henno frappa la formule de l'intellectuel engagé en termes de «devoir sacré» auquel nul penseur digne de ce nom n'avait le droit de se soustraire.Le thème n'est donc pas surgi des caves existentialistes de l'après-guerre sur une musique de Boris Vian chantée Paris fourmillait d'endroits semblables, tapis derrière par Juliette Gréco.En 1936, autour de Laurendeau, tous ceux qui faisaient profession (ou semblant) de penser, de l'Extrême Droite à l'Extrême Gauche, en débattaient à perdre voix et à perdre sens.Pour sa part, Laurendeau hésitait, perplexe, tourmenté même par ce problème.S'il ne parvenait pas à le tran- C'est dans ce petit parc, au pied de la rue Tournefort Derrière se profile le restaurant que fréquentait souv 20 L'INCUNABLE —SEPTEMBRE 1985 sip / ; V\ des murs, au bout d'impasses ou de venelles.(Photo cher, c'est non par pusillanimité d'esprit, comme on lui en fera souvent le grief, mais tout simplement parce qu'il n'avait pas réussi à vider la question beaucoup plus fondamentale et prioritaire à ses yeux du rôle de l'intellectuel au sein et au service de la société.Il l'avouera, plus tard, sans détour: de prime abord, le militantisme tapa- geur et «gesteux» de l'engagement lui répugnait, quelle qu'en fût la couleur.Homme d'équilibre, de mesure, de dialogue et de nuances, toujours soucieux de «s'ouvrir à l'autre» pour comprendre son point de vue et peut-être atténuer le sien, il s'alarmait de voir les plus beaux esprits de son temps se déchaîner dans une escalade de violence verbale qui déshonorait la notion même de l'intellectuel «au-dessus de la mêlée», selon l'expression de Romain Rolland et le titre de l'un de ses ouvrages.L'adversaire était-il d'office un ennemi?Débattre des idées, défendre des principes, soutenir ardemment une cause, bien sûr.Mais au nom et au service de LA cause parler de l'adversaire en termes de «chien à abattre», et tordre les faits (sans parler de la vérité.) selon l'humeur du moment, le climat du jour ou les diktats d'un parti, était-ce là l'engagement auquel il était convié?, 'MI ¦^^^^^.A^ ' -CI , que Ghyslaine Laurendeau venait faire prendre l'air à Francine, leur premier enfant, née à Paris, ent le couple.(Photo Louis Chantigny) S'engager signifiait-il en l'occurence l'adhésion délibérément aveugle à la ligne d'un parti politique, aux dogmes d'une idéologie, aux intérêts d'une classe, la bourgeoisie ou le prolétariat?S'engager signifiait-il encore la dissolution de sa personnalité propre au sein des masses, fussent-elles «les troupes de choc conquérantes des héroïques travailleurs»?Entre la Droite et la Gauche, le fascisme et le communisme, était-il donc interdit, sous peine de sanctions, de trouver une position médiane, ou tout au moins de rechercher le point d'équilibre en une troisième voie, qui préservât les acquis de notre civilisation humaniste depuis Erasme, Montaigne et Pascal?Au nom de quels principes transcendants, demandait Laurendeau aux uns et aux autres, l'évolution était-elle désormais maudite et la Révolution sacro-sainte?Exclusion à Gauche, excommunication à Droite, n'était-ce pas la même intolérance?Abattre Maurras comme un chien, fusiller Blum comme traite, ne s'agissait-il pas de la même haine meurtrière?En un mot.l'engagement, politique il allait sans dire, était-il en raison de sa dynamique propre synonyme d'extrémisme, de fanatisme, de terrorisme intellectuel?Cette ambiance de haine.«On n'a pas idée aujourd'hui1, dira Laurendeau, de l'atmosphère qui sévissait alors dans les milieux de l'intelligentsia parisienne.La haine, la haine à l'état pur, c'était pour moi une révélation et une expérience absolument traumatisante.Des amis de toujours ne s'adressaient plus la parole parce que l'un avait aperçu l'autre en tête-à-tête avec un infréquentable, imaginez! «Et les journaux du temps! Us bavaient littéralement d'invectives de taverne.Un jour, je demandai à Emmanuel Mounter, un esprit modéré si jamais il en fut un en cette époque démente, de m'expliquer par quelle aberration des hommes aussi civilisés que Léon Daudet et Louis Aragon, par exemple, pouvaient s'abaisser à une prose aussi ordurière?Et savez-vous ce qu'il m'a répondu, lui, Mou-nier, l'homme de mesure et de conciliation?Qu'il ne me fallait pas prendre ces polémiques au pied de la lettre, qu'elles étaient la loi du genre, une sorte de jeu.Un jeu! J'en suffoquais L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1985 21 vers lui pour le soigner, le soulager, ou battre en retraite?Et question combien plus angoissante: s'agissait-il d'un malaise passager, ou d'une nouvelle dépression nerveuse?Elle pouvait le craindre.Jour après jour, elle voyait son mari traîner plus que de coutume dans l'appartement, la barbe longue, souvent même sans avoir pris la peine de s'habiller.Ecrasé dans un fauteuil, il passait de longs moments à se pétrir la tête, puis les tempes, du bout des doigts.Ghyslaine reprit quelque peu espoir quand, en fin d'un après-midi, il se remit à écouter de la musique: son cher Debussy.Cette soirée-là, elle le vit ouvrir un livre, y prendre intérêt.Le surlendemain, elle sut que la sortie du tunnel était proche quand il l'arrêta au passage pour lui lire des vers de Mallarmé.Laurendeau émergeait effectivement de sa prostration.Parfois en compagnie de sa femme, tantôt seul, il se remit à sortir.Courtes promenades d'abord dans les environs, comme un convalescent craintif, qui compte ses pas.Puis de longues heures à flâner sans but aux alentours du Panthéon, au Quartier Latin, dans les jardins du Luxembourg.Il retrouvait goût aux étalages des libraires, le théâtre et les concerts l'attiraient à nouveau.Il découvrait que la vie n'est pas que politique, que la sensibilité avait aussi impérieusement que la raison ses exigences et ses droits.Durant presque un mois, il ne remit pied au Petit Voltaire, ni dans quelque L'une des cours intérieures, invisibles de la rue, que Laurendeau découvrit au cours de ses flâneries.(Photo Louis Chantigny) t .imÊÊHÊÊmmàÈÈÊÊÊÊm Du temps de Laurendeau à Paris, c'était Maurras au poteau! Aujourd'hui, la Gauche est aussi subtile.(Photo Louis Chantigny) d'indignation.» «L'air était devenu irrespirable.Toutes ces questions m'obsédaient au point de gâcher mon séjour à Paris, par ailleurs si agréable.J'en avais les oreilles qui me bourdonnaient d'entendre les slogans et les mots d'ordre et les vitupérations des uns et des autres.Les yeux m'en sortaient de la tête de lire sur les murs, jusqu'au seuil de mon appartement, les «Maurras au poteau!» Certains jours, je ne voulais plus voir, plus entendre personne.» Était-ce une nouvelle dépression nerveuse?Laurendeau, effectivement, se recroquevilla en lui-même.Après un assez long répit, ses maux de tête, atroces, l'avaient repris dans leurs étaux.Ses insomnies s'aggravèrent, son humeur s'en ressentit.Pour la première fois depuis son mariage, il perdit patience, éleva la voix, des portes claquèrent.Désemparée, malheureuse, Ghyslaine, sa jeune épouse, ne savait plus quelle attitude prendre: se porter autre café, préférant accompagner Ghyslaine dans ses courses le long de rues animées, où il se mêlait à la clientèle, discutait du temps avec le charcutier, la crémière.Voir d'un oeil nouveau, découvrir Au cours de ses flâneries, il se mit à observer le quartier avec un regard nouveau, tout étonné et ravi de découvrir ici des cours intérieures paisibles comme des places de village, là des jardins secrets et des maisonnettes tranquilles tapies derrière des murs.Rue Tournefort, à droite en sortant de son immeuble, au bout d'une venelle encastrée et presque invisible entre deux hautes bâtisses, il découvrit un boisé dont il n'avait jamais soupçonné l'existence, une forêt minuscule, touffue et enchevêtrée comme une jungle.Il y revint souvent, avec une chaise pliante, rêver, somnoler, goûter cette solitude, cette fraîcheur, et cette paix.Peu à peu ses pensées le ramenèrent à ses livres, à l'objet de ses recherches.Il ressentit, avec un réel plaisir, et le goût et le besoin de se remettre au travail, de réfléchir la plume à la main.On lui fit fête au Petit Voltaire.Les habitués du zinc lui déclarèrent s'être fait du souci à son sujet, les «Solitaires» de l'arrière-salle vinrent tour à tour lui serrer gravement la main, et la patronne délaissa sa caisse et ses comptes pour lui servir elle-même son café bien chaud et son eau minérale bien fraîche.Loulou, la chatte tigrée et obèse, bondit sur ses cuisses et arqua voluptueusement le dos sous sa main.Laurendeau décapuchonna son stylo, et sur une page vierge de son carnet écrivit en grosses et belles rondes, qu'il souligna de trois traits vigoureux: — Mais enfin, qu'est-ce qu'un intellectuel?à suivre 1.BENDA, Julien.La Trahison des Clercs, Grasset.2.MAURRAS, Charles.Les Princes des nuées, Pion.3.GRAMSCI, Antonio.Oeuvres choisies, Gallimard.4.ARON, Raymond.L'Opium des intellectuels, Gallimard.5.DEBRAY, Régis, Le Scribe, Grasset.6.Op.cit.7.Op.cit.8.Op.cit.9.Ces propos étaient tenus en 1957.22 L'INCUNABLE —SEPTEMBRE 1985 La marque d'imprimeur de Fleury Mesplet par Jean Paul de Lagrave La marque d'imprimeur de Fleury Mesplet a été retracée sur la page couverture de la Bastille septentrionale éditée et imprimée à Montréal en 1792.Le dessin représente, au-dessus d'une presse d'où sortent des feuilles imprimées, une branche de néflier avec ses feuilles, sa fleuret son fruit, la nèfle.C'est de cet arbre que la famille Mesplet tirait son nom.Celui-ci vient en effet du gascon Mesplè.Dans le dessin, la fleur du néflier est au centre d'un écu de forme ovale, qu'enveloppent à gauche des feuilles de néflier, alors qu'est posée à droite du même écu la nèfle.Cet écu, traversé par la fleur du néflier, repose sur une presse d'où jaillissent, comme tispice de la Bastille septentrionale, qui a été le premier pamphlet imprimé au Québec.Il n'est pas surprenant qu'on y trouve la marque de Mesplet: cet ouvrage n'est pas en effet une réimpression, comme la plupart des livres religieux sortis des presses de l'imprimeur montréalais, mais une production authentique du pays.Ce pamphlet sans signature, probablement dû à la plume d'un rédacteur de la Gazette de Montréal, Henri Méziêre, alors âgé de 20 ans, est une protestation contre l'emprisonnement arbitraire de trois jeunes gens.Le despotisme militaire y est blâmé et l'auteur fait serment à la liberté de s'opposer à toutes les formes de la tyrannie, selon la plus pure tradi- Marque de l'imprimeur Fleury Mesplet d'une corne d'abondance, des feuilles imprimées.A droite du dessin, entre la presse, on distingue deux personnes en train de dialoguer.La majuscle des Mesplet figure nettement à deux endroit sous la presse, entre les feuilles jaillissantes.Cette marque a été relevée en fron- tion des Philosophes des Lumières.Au sujet du néflier, disons qu'il croît dans l'Europe tempérée.Ses fruits sont comestibles.Très âpres, ils deviennent agréables au goût en mûrissant .Le nom savant du néflier est mes-pilus germanica.?L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1985 23 Me a c r e 0 i 3 Juin 1778.AUX CITOYENS.Messieurs, JE me félicite de vous avoir propofé l'é-tâbliflcment d'un Papier Périodique, non pas tant par rapport à moi-même , que par les avantages que vous en retirerez.Je vois que plufieurs dVntre vous, Mcffieurs, m'encouragent par leurs Soufcriptions, & que malgré la dilette préfente de ce qui peut intérefler le Commerce ou d'autres objets qui flatteroit votre curiofité , vous recevez avec empreffement les offres finceresque je vous ai faites, de travailler autant qu'il feroit à mon pouvoir pour la fatisfaction de tous & d'un chacun en particulier.Je m'étois propofé de remplir la Feuille des Avcrtiflements publics & des affaires qui nourroient intérefler le Commerce.L'un & l'autre manquent pour le préfent.Peu d'A-vertifTemenr, vu que le Papier n'eft pas encore connu : vous favez, Meflieurs, auffi bien que moi, la fituation préfente quant au Commerce, en conféquence je crois n'avoir aucun reproche à recevoir pour ces deux articles.Quant aux morceaux variés de Littérature, j'cfpcre me mettre à l'abri par le foin que je prendrai pour vous procurer ceux que je croirai les plus amufants & les plus inftruc-lifs.Je n'ignore point la difficulté de plaire à :ous à la fois ; mais qu'arrivera-t-il ?La Feuille qui contiendra une plus grande quantité de matières ferieufe» ne plaira pas à Toms h quelques perfonnes , mais bien à d'autres.La Semaine fuivanré, celui qui n'eût pas daigne jetter un coup d'ccil fur le Papier précédenr, faifira avec avidité le fut/ant, parce qu'il flattera fon caractère, ou fera plus à la portée de fes connoiiïbnces, les (ujets lui feront plus familiers, les objets pejnts de manière qu'il n'ait pas befoin de microfeope pour les ap-percevoir : chacun tour à tour y trouvera fon amufcinent ou fon in»'1 ru&ion.Le pere de famille trouvera des rcllburces pour procurer de l'éducation à fes enfans.Les enfans y liront des préceptes dont la pratique fera avantageufe.Les différentes matières qui feront traitées plairont aux uns , déplairont aux autres, mais chacun aura fon tour.Il eft peu de Province qui aient befoin d'encouragement amant que celle que nous habitons ; on peut dire en général, que fea ports ne lurenr ouverts qu'au commerce des choies qui tendent à la fatisfaction des fens.Vit-on jamais , & exute-t-il encore Une Br-bhothéque ou mem*: ic débris d'une Bibliothèque qui pulffe ôtre regarde comme un monumeur , non d'une Science profonde, mais de l'envie & du déflr de favoir.Vous conviendrez MdKeurs , que fufqu a préfent la plus grande parue fe font renfermes dans une fphère bien étroite; ce n'eft pas faute de difpofition ou de bonne volonté d'acquérir des connoiflances , mais faute d'occafion.Sous le règne précédent vous n'étiez en partie occupés que des troubles qui agiraient votre Province, vous ne receviez de l'Europe que ce qui pou voit fatisfaire vos intérêts ou A 24 L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1985 De Garneau à Galarneau François-Xavier Garneau, le premier historien qui, au milieu du XIXe siècle, écrivit une Histoire du Canada, ne cite le nom de Fleury Mesplet, qu'en donnant la liste de notables emprisonnés par le gouverneur général Frédéric Haldimand, selon V Appel à la Justice de l'État de Pierre du Calvet.C'est dans la monumentale Histoire des Canadiens-français de Benjamin Suite, publiée en 1882, que Mesplet sort de l'ombre.Le premier imprimeur montréalais a droit à six pages, mais six pages remplies d'inexactitudes et de contradictions flagrantes: on apprend toutefois qu'il a fondé des journaux, qu'il a imprimé des livres et qu'il a été emprisonné.En publiant «Fleury Mesplet, The First Printer at Montréal» dans les Mémoires de la Société royale du Canada en 1906, Robert Wallace McLachlan donnait la première biographie sur Mesplet.En vingt-six pages (dont le triple en appendices reproduisant de nombreux documents), l'auteur trace les grandes lignes de la carrière de l'imprimeur.L'accent est mis sur les difficultés financières de Mesplet, qu'on présente en passant comme imbu de "republican and free-thought sentiments ».C'est la première allusion à l'idéal qui animait le diffuseur des Lumières.En 1940, Séraphin Marion fait paraître un texte sur le personnage et ses journaux dans l'un des ouvrages sur la littérature canadienne des XVUF et XIXe siècles, qu'ont publiés, entre 1939 et I960 les Presses de l'Université d'Ottawa.S.Marion écrit que Mesplet était «un primaire» répandant le «poison» voltairien.C'est le «voltairia-nisme le plus pur» «que le temps aura de la peine à éliminer» des «reines de quelques Canadiens du XIX siècle — intellectuels et ergoteurs pour la plupart».Le même esprit anime une autre publication sortie des presses de l'Université Laval en 1945, celle de Marcel Trudel intitulée L'influence de Voltaire au Canada.L'historien y traite entre autres de Mesplet, de la Gazette littéraire et de la Gazette de Montréal.M.Trudel dénonce — car son ouvrage dresse une liste noire des Voltairiens canadiens — «les trois principaux » par Jean Paul de Lag rave «propagateurs ou disciples de Voltaire chez, nous»: Pierre du Calvet, Valentin Jautard et Fleury Mesplet.L'histoire voit dans la diffusion des Lumières un complot: ./'/ parait que les Anglais, pour détruire ce qu'ils appelaient le papisme, ne trouvaient pas d'armes plus efficaces que la diffusion des Philosophes français.M.Trudel juge sévèrement la bourgeoisie pensante de Montréal: cette élite est infectée de voltairia-nisme et se dresse trop souvent contre l'Église, quand il aurait fallu revenir à la foi ardente de Ville-Marie.Dans un article sur «les débuts de l'imprimerie au Canada», publié dans le Cahier des Dix en 1951, l'archiviste Aegidius Fauteux traite Mesplet de «pauvre diable» et soutient que sa réputation de libre-penseur est surfaite puisqu'il «n'a jamais cessé de faire bon ménage» avec les institutions religieuses.Mesplet «n'était pas aussi noir» — il y a des degrés dans la malfai-sance — que le prétendait son compagnon de cellule, Pierre de Sales Later-rière.Dans le même temps, le chanoine Lionel Groulx, dans son His- « J'ai des associés qui travaillent comme moi à la vigne du Seigneur, qui cherchent à inspirer la paix et la tolérance, l'horreur pour le fanatisme, la persécution, la calomnie, la dureté des moeurs et l'ignorance insolente.» Voltaire, Questions sur l'Encyclopédie, 1772 toire du Canada depuis la découverte, consacre quelques lignes à Mesplet pour l'englober parmi les «folliculaires» qui ont fait «une légende de tortionnaire» au gouverneur Frédéric Haldimand et au nombre des «étrangers» qui ont tenté de constituer au Québec «la seule forme littéraire», un journal et une académie à Montréal.Enfin, dans l'ouvrage Les Canadiens français de 1760 à nos jours de Mason Wade, paru en anglais en 1955 et traduit en français en 1963, Mesplet a droit à une vingtaine de lignes qui le présentent comme un dangereux propagandiste.Mais un courant plus équitable à l'égard du premier imprimeur montréalais se manifeste aux approches et pendant la décennie de 1970 dans les travaux de G.-André Vachon, John E.Hare et Jean-Pierre Wallot.Dans un numéro spécial d'Études françaises, en 1969, G.-A.Vachon pose Mesplet comme le fondateur d'un mouvement de liberté de pensée au Québec.Dans son analyse sémantique La pensée socio-politique au Québec (1784-1812), publiée en 1977, l'historien J.E.Hare situe l'imprimeur comme diffuseur des Lumières.Cet éclairage, le même auteur l'avait donné dans un article paru en juillet-septembre 1973 dans les Annales historiques de la Révolution française.Dans ce même numéro, l'historien Jean-Pierre Wallot, dans un texte intitulé «Révolution et réformisme dans le Bas-Canada (1773-1815)», relève aussi le rôle de Mesplet comme diffuseur des Lumières.J.E.Hare et J.-P.Wallot avaient déjà en 1967, dans Les imprimés dans le Bas-Canada (1801-1810), touché la question de l'influence des Lumières au Québec.La plus récente biographie de Mesplet, parue en 1980 dans le Dictionnaire biographique du Canada sous la signature de l'historien Claude Galarneau, accentue le nouvel éclairage donné au premier imprimeur montréalais par G.-A.Vachon, J.E.Hare et J.-P.Wallot.C.Galarneau conclut avec bonheur: «Melplet fut un homme de métier doublé d'un esprit éclairé au sens du XV UV siècle.» ?L'INCUNABLE —SEPTEMBRE 1985 25 «Un serviteur des «yankees » (Benjamin Suite) Dans le tome VII de son Histoire des Canadiens-français (1608-1880), Benjamin Suite présente Fleury Mesplet comme un serviteur des «yankees».Voici le texte de Suite dont nos commentaires entre crochets relèveront chemin faisant les différentes inexactitudes: La presse militante en Canada fut une création yankee.Le colonel Ha-zen, qui avait pris le commandement à Monréal le 1" avril 1776 s'occupa de se procurer ce nouvel engin de guerre.Il écrivit au général Schuyler touchant la nécessité d'envoyer en Canada de bons généraux, une forte armée, une somme ronde en argent sonnant et un imprimeur.On n'envoya ni armée, ni bons généraux, ni argent, mais il vint un imprimeur.Ce désir de nous soumettre à la presse était partagé par le Congrès.Au moment où le colonel Ha-zen l'exprimant (sic) dans sa lettre, une commission composée de Benjamin Franklin, Samuel Chase et de Charles Carroll se mettait en marche, de Philadelphie, pour le Canada.Ces trois personnages devaient gagner les Canadiens à la cause du Congrès et fonder un journal.Dans ce dernier but, on réunit un matériel d'imprimerie | Mesplet utilisa sa propre imprimerie qu'il fit transporter! et l'on engagea un imprimeur pour conduire la besogne.Cet homme se nommait Joseph Fleury Mesplet [L'extrait de baptême ne porte pas le prénom de Joseph), de l'atelier de Franklin [Mesplet avait son propre atelier, dans le même local qu'un autre imprimeur nommé Miller) à Philadelphie, àce que l'on croit; il est certain qu'il avait imprimé à Philadelphie, en 1774, le manifeste lancé par le Congrès pour entraîner les Canadiens dans le mouvement d'Indépendance: «Lettre adressée aux habitants de la province de Québec, de la part du Congrès de l'Amérique septentrionale, tenu à Philadelphie » [Titre exact: Lettre adressée aux habitants de la province de Québec, ci-devant le Canada, de la part du Congrès général de l'Amérique septentrionale, tenu à Philadelphie].Le 29 avril, commissaires et imprimeries arrivaient à Montréal [Ce n'est que le 6 mai que Mesplet et son imprimerie arrivèrent à Montréal, en raison d'un naufrage à Chambly).Dès le lendemain les envoyés reconnurent que leur cause était entièrement perdue dans ce pays.Les Yankees avaient levé le siège de Québec.Franklin s'en retourna le 11 mai.Ses collègues en firent autant le 29.Durant ce mois, plusieurs manifestes et affiches de circonstances furent publiés.Mesplet avait monté sa presse dans le Vieux Château.[Mesplet n'imprima rien, car il manquait de papier, endommagé par le naufrage.Il monta ses presses dans une maison louée rue Capitale, près de la place du Marché).(.) Les «Congréganistes» décampant.Montréal en 1761 d'après Paul Labrosse avec additions par E.-Z.Massicotte, archiviste.Montréal 1914.On voit l'emplacement de la première imprimerie située rue Capitale.2h L'INCUNABLE —SEPTEMBRE 1985 Mesplet eut le courage de chercher à s'établir parmi nous.Il se dirigea vers Québec, et, dans la même année 1776, y publia une édition du Cantique de Marseille [Cantique de l'âme dévote par Laurent Durand, d'après une édition de Marseille], dont il reste encore des exemplaires.Ce livre porte pour noms d'éditeurs Fleury Mesplet et Charles Berger.C'est l'un des premiers imprimés en Canada.Mesplet le dédie aux âmes pieuses et espère «pouvoir participer un jour au bonheur qui les attend».Il est probable que le voisinage de la Gazette [de Québec] constituait une trop forte concurrence pour l'atelier nouveau [Mesplet n'a jamais transporté ses presses à Québec] car nous voyons bientôt les deux associés, Mesplet et Berger [Berger était resté à Philadelphie), installés à Montréal, place du Marché.[Mesplet s'installe rue Capitale une dizaine de jours après son arrivée à Montréal, au mois de mai 1776], et y impriment le Règlement de la conférence de l'Ado- ration perpétuelle [Titre exact: Règlement de la confrérie de l'Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement et de la Bonne Mort], le premier livre paru à Montréal.Cette année, dans la même ville, ils imprimèrent une tragédie en trois actes: Jonathus et David, qui fut représentée au collège Saint-Raphaël (Château Vaudreuil) par les élèves de cette institution.Peu après.Berger se retira de la société [Berger ne se retira pas, mais son nom n'apparut plus comme imprimeur et libraire].(.) Cette douce innocence de la Gazette de Québec n'est plus comprise aujourd'hui; Mesplet la partagea quelques mois.Son prospectus de la Gazette de Montréal [Il s'agit de la Gazette du commerce et littéraire] renferme le passage suivant: «J'inserrerai tout ce que l'on voudra me communiquer pourvu qu'il n'y soit fait mention ni de religion, ni du gouvernement, ni de nouvelles concernant la situation présente des affaires publiques à moins que d'être autorisé par le gouvernement.— mon intention étant de me borner aux annonces, au commerce et aux matières littéraires».La Gazette [du commerce et littéraire} parut le 3 juin 1778.La relation de Saint-Luc de la Corne sur le naufrage de l'Aguste sortit la même année des presses de Mesplet à Montréal.(.) De 1778 à 1784, la politique se fit dans les gazettes et au coin du feu, à défaut d'une assemblée législative.Ceux qui tenaient la plume de l'opposition étaient des Français.Se faisant l'organe de cette opinion, Fleury Mesplet entreprit de publier (1779) une gazette «du genre libbellique», selon que s'exprime un annaliste du temps.Le rédacteur fut un nommé Valentin Jo-tard ou Joutard [Jautard], avocat de ".aimant la liberté, nous désirions que ses bienfaits s'étendissent sur tous les hommes, et qu'il n'y eût pas en Amérique un point d'appui pour une servitude future." Lettre de Benjamin Franklin à son fils William Franklin, le 22 mars 1775.Montréal où s'imprimait la feuille nouvelle sous le titre de: Tant pis, tant mieux, premier journal entièrement français publié en Amérique [Trompé par les dires du mémoraliste Pierre de Sales Laterrière, Suite imagine la fondation d'une nouvelle feuille, alors qu'il s'agit toujours de la Gazette littéraire, fondé en 1778].Le gouverneur.coffra l'imprimeur et le rédacteur.Cela se passait en 1780 [La double arrestation eut lieu en 1779].Jotard et Mesplet furent logés dans la prison de Québec.[Suivent les portraits de l'imprimeur et de journaliste selon Laterrière].(.) La même année 1788.Fleury Mesplet étalit à Montréal la Gazette littéraire.[Il s'agit de la Gazette de Montréal, qui fut fondée en 1785].Après dix-huit mois d'existence, la Gazette littéraire fut supprimée, parce que ses tendances étaient évidemment à l'annexion aux États-Unis [Suite veut parler de la Gazette de Montréal; mais celle-ci ne fut pas supprimée et ne publia aucun article en faveur d'une annexion aux États-Unis, non plus que la Gazette littéraire].?L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1985 27 «Un malin malchanceux» (Aegidius Fauteux) La biographie que donne Aegidius Fauteux de Mesplet (L'introduction de l'imprimerie au Canada: les premiers imprimeurs dans le district de Montréal.— Montréal; Rolland, 1957.— 19 p.) est truffée d'erreurs.Nous citerons les plus flagrantes suivies de nos corrections entre crochets: «Né à Lyon de parents modestes, Mesplet apprit sans doute les rudiments de son métier dans une des nombreuses boutiques de sa ville» [Né à Marseille, Mesplet était d'une famille d'imprimeurs remontant à la fin du XVIIe siècle]; «Il est donc probable que ce fût (sic) Mesplet lui-même, prévoyant, qui élabora un projet d'atelier devant servir à la propagande française à Montréal, et le présenta habilement au Congrès.» [C'est le Congrès lui-même qui, par l'entremise de Chase demanda à Mesplet de devenir imprimeur du Congrès à Montréal; il n'a jamais été question de «propagande française»]; «il ne paraît pas qu'il ait eu le temps de revoir Benjamin Franklin, ce dernier était reparti pour les Etats-Unis cinq jours plus tard.» [En arrivant à Montréal, Mesplet, à titre d'imprimeur du Congrès, était dans l'obligation de se présenter devant ses patrons, les commissaires dont le président était Franklin]; «Il avait trouvé asile, en arrivant.rue Capitale, non loin de la place du Vieux Marché» [Mesplet et ses gens logèrent tout d'abord une dizaine de jours à l'auberge]; ".le point culminant de ses mésaventures semble avoir été la défection des aides qu'il avait amenés.» [Les deux ouvriers-imprimeurs restèrent à son emploi; seul le journaliste le quitta]; «(Mesplet) ne quitta la prison que le 18 juin, et n'avait pas encore goûté le plaisir d'être maître de son propre atelier» [Mesplet ne fut libéré que le 20 juillet après 26 jours d'incarcération; avant son arrestation, il occupait son atelier rue Capitale depuis plus d'un mois]; «Mesplet commença cette même année 1777 la publication de ses alma- nachs curieux et intéressants.» [Le premier almanach publié par Mesplet s'appelait VAlmanach encyclopédique!; «Valentin Jautard, émigré français comme lui, et qui se piquait d'attitudes littéraires et pouvait prétendre à une certaine érudition.» [Jugement qui s'inspire des Mémoires de Later-rière]; «Ses premiers mois d'existence (de la Gazette du commerce et littéraire) ne virent rien paraître qui pût le moins du monde l'incriminer aux yeux des autorités.» [Le journal fut pourtant suspendu; son imprimeur et son journaliste menacés de bannissement); «il (Jautard) lança des attaques contre le gouvernement.» [La Gazette littéraire n'attaqua jamais le gouvernement et ne publia rien relativement à la guerre entre les colonies unies et la Grande-BretagneJ; «.la Gazette littéraire.succomba sous le poids d'un LETTRE ADRESSEE AUX H AB ITANS DE LA PROVINCE QUEBEC, Ci-devant li CANADA.De la part du Congres General de l'Amérique Septentrionale, tenu à Philadelphie.Impruni (J piiUii fur Ordrt du Ongrh , A PHILADELPHIE, De l'Imprimerie de Fleury Mesplet.M.D C C.I X X I V.article encore plus incisif que les autres.«Tantpis, tant mieux!» [L'arrestation était ordonnée avant la publication du dernier numéro du journal contenant cet article]; «Sous sa nouvelle livrée (la Gazette de Montréal) se consacra à peu près entièrement ù la publication de proclamations officielles, d'annonces commerciales ou judiciaires.» [La Gazette de Montréal fut un puissant organe de diffusion des Lumières|; «Mespletfut un artisan énergique.» [Nous retrouvons ici le bon ouvrier-imprimeur des Mémoires de Laterrière|.Plusieurs de ces erreurs auraient pu être évitées si A.Fauteux avait tenu compte des documents sur Mesplet publiés par R.W.McLachlan en 1906, soit une cinquantaine d'années auparavant.?gAL MAN A C h S, £?ENCYCLOP LDI QUE, Sf fié.& i °u m | CHRONOLOGIE § & & Del Faiti tel plut rcmarqnallet de fHiJloire Univerjelle, depuii Je- % \i sus-Christ; W Avec del Anecdote! rurieufes, Utiles t$ mtcrejjantes, W P.Mil fept cent foixante d'rx-l'ept.A MONTREAL; K Chez Fleury Mesplet & Chargé' les Berger , Imprim.Lib.¦s» 1 V «777- m Première lettre aux Québécois Premier almanach en langue française 28 L'INCUNABLE-SEPTEMBRE 1985 «Pas assez instruit» (Claude Galarneau) Tout en donnant son importance a la diffusion des Lumières dans la carrière de Mesplet, Claude Galarneau, dans la notice qu'il consacre au personnage en 19X0 dans le Dictionnaire biographique du Canada n'a pu éviter certaines inexactitudes.Voici les plus notables, avec les corrections entre crochets: «Mesplet réussit à convaincre le deuxième Congrès continental qu'une imprimerie française est nécessaire à la révolution dans cette ville.» [C'est un comité du Congrès qui décida du choix de l'imprimeur, sans que Mesplet ait eu à s'adresser lui-même à l'assemblée des représentants); «Arrêté et mis en prison avec ses employés, Mesplet est vite relâché et il s'établit rue Capitale.» |Mesplet et ses gens passèrent vingt-six jours en prison et l'installation rue Capitale avait précédé l'emprisonnement); «Jautard, pourtant un fervent voltairien, donne beaucoup de place aux écrits antivolt ai-riens.» [Le pourcentage réel d'écrits antivoltairiens ne permet pas un tel étonnementl; «.les deux hommes — Mesplet et Jautard — ne retrouvent leur liberté qu'en septembre 1782.» [Seul Mesplet quitta la prison en 1782; Jautard ne sortit qu'en 1783); «Débarrassé de ses créanciers et, si l'on peut dire, libéré de la propriété de son atelier, Mesplet en profite pour reprendre l'idée d'un journal: le 25 août 1785 parait la première édition de la Gazette de Montréal — The Montreal Gazette.» [La vente des biens de Mesplet eut lieu après la fondation de la Gazette de Montréal, comme l'imprimeur le rappelle lui-même dans le numéro du 24 novembre 1785); «On lui attribue environ HO titres.» [Mesplet a imprimé 96 titres, livres et brochures); «Mesplet s'identifie au type américain, qui est d'abord imprime ur-jo u m al is t e, contrairement à son homologue européen qui est imprimeur-libraire.» |Mesplet, comme d'ailleurs Brown et Gilmore à Québec, s'identifie comme imprimeur-libraire; Mesplet a des journalistes à son service; il reste l'éditeur dans ses interventions écrites; il est aussi un libraire qui s'annonce comme tel); Valentin Jautard, qui en est sans doute le rédacteur jusqu'à sa mort en I7H1'.» |Jautard a refusé d'être rédacteur de \aGazettede Montréal, comme en fait foi une lettre ouverte publiée dans le périodique, le 1er septembre 1785); «La mort de Mesplet n'a suivi que de huit mois le changement obligé de ton de son journal.» [Au mois d'août 1793, la publication d'un texte «philosophique» occasionne le boycott de la Gazette de Montréal par les postes royales: mais nous continuons à trouver dans le journal des articles favorables à la Révolution française); «Mesplet n'est pas assez, instruit.Les quelques lettres qu'on possède de lui montrent la difficulté qu'il a à s'exprimer.» [Les lettres, suppliques, mémoires et articles de Mesplet sont écrits dans un français correct].?BASTILLE SEP 7 ENTRION ALE, o c LES TROIS SUJETS B RIT A N N HU ES OPPRIMES.Prix 40 Soul.Se Vend A MONTREAL, Chcs Flioit Mtirt.1T, Imprimeur, J %UEBEC, Chei Mr.Bon,HiLl.it> .il Bureau de la Polie, «fu T,.„ JtMm, chrt M.MHLLISH , J r.,.„,.ifeti Mr.Alisi, LAHAYE i À n^thir.ehta M.L LABADLtj U i f-4»
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.