L'Incunable : bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec, 1 décembre 1985, décembre
0taqjepu I femur.bulletin de la bibliothèque nationale ou quebec l'incunable Montréal, 19* année, n° 4 Décembre 1985 ISSN 0825-1746 Ministère des Affaires culturelles Bibliothèque nationale du Québec Victor Barbeau.(Photo P.-H.Talbot, Photothèque La Presse) SOMMA IRE I incunable 11 1 I 1ST ' Montréal — 19* année, n" 4 ¦ Décembre 1985 Directeur et rédacteur en chef Louis Chantigny Adjoint au rédacteur en chef et directeur de l'édition: Louis Bélanger Secrétaire à la rédaction: Louise Lecavalier Directeur de la photographie: Jacques King Courrier de la deuxième classe Enregistrement n° 1503 Dépôt légal — 4' trimestre 1985 Bibliothèque nationale du Québec ISSN 0825-1746 Reproduction autorisée des textes non copyright, sur demande et mention de l'auteur et de la source.Les articles publiés n'engagent que leurs auteurs.L'INCUNABLE est publié trimestriellement.Il est distribué gratuitement à titre personnel.On peut se le procurer en adressant sa demande à la Bibliothèque nationale du Québec.Service de l'édition 1700, rue Saint-Denis Montréal (Québec) H2X 3K6 Deuxième étape Victor Barbeau ou le combat pour l'esprit Un appel à ceux qui sauraient: Constant Lavallée est-il Réjean Ducharme?Deux livres politiques pour un faucon et trois colombes Deux messagers de l'actuel et de l'imaginaire Cette séduction qu'exercent les recherches généalogiques De Karl Marx aux imposteurs de la poésie Le roman «québécois» d'une dissidente russe au courage tranquille La Bibliothèque et son rayonnement À la recherche de vérités dépouillées à travers la lecture de divers auteurs Fleury Mesplet: ressusciter pour demeurer Une bibliothèque personnelle Suzanne Paradis, l'écriture à venir Quel spectacle: Sartre dans sa rage d'écrire Sartre, le philosophe est-il toujours valable'; Pages 3 Marcel Fontaine Conservateur en chef par intérim Roger Duhamel C 'ollaboration spéciale Pierre de Grandpré C 'ollaboration spéciale Willie Chevalier 11 ('ollaboration spéciale Paul Gladu 14 Collaboration spéciale Yvan Morier 16 Direction du développement et de la conservation des collections Serge Provencher 18 Collaboration spéciale Serge Provencher 20 Collaboration spéciale Denis Roy 22 Secrétariat à l'information Pierre Vadeboncoeur 24 Collaboration spéciale Lily Robert 26 Collaboration spéciale Daniel Tessier 28 C 'ollaboration spéciale Pierre Filion 30 Collaboration spéciale Louis Chantigny 34 Secrétariat à l'information André Moreau 43 Collaboration spéciale ANDRE LAURENDEAU La série d'articles de Louis Chantigny sur André Laurendeau se poursuivra dans notre prochain numéro.N.D.L.R.2 L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 éditorial DEUXIÈME ÉTAPE Il serait fort tentant en pareille occasion d'y aller d'une allégorie, d'«humaniser» la Bibliothèque nationale du Québec, et d'essayer de fixer son âge en terme d'enfance, d'adolescence, etc., mais je n'y arrive pas, car il faudrait pour cela connaître l'avenir.Une chose est certaine, cependant, elle en était à son deuxième tuteur.et elle est mûre pour un troisième.Comme on le dirait à Rome, tournons-nous carrément vers l'avenir, car une institution n'a pas d'âge, pas à la façon des hommes, et si jamais elle meurt ce sera par Marcel Fontaine d'autre chose.comme à Rome donc, et sans amertume, «viva il papa»! Que cela ne soit pas mal interprété: Jean-Rémi Brault le dirait lui-même, de bon coeur et de bon esprit, j'en suis sûr, tout à fait sûr.C'était sa façon de partir, .dans la dignité; sans aucune récrimination, simplement et dans la bonne humeur.presque sans avertir, sauf, dans un premier temps, son ad- joint, et, dans un deuxième temps, ses directeurs.Et pourtant, il aurait bien pu trouver toutes sortes de raisons, toutes sortes de rancoeur, toutes sortes de scandales, mais non: onze années, un peu de fatigue, et le respect de soi ont suffi à lui dicter une autre conduite, et nous lui en savons gré: cela sied bien au caractère d'une institution nationale.Jean-Rémi Brault, je pense bien le savoir, aimait la Bibliothèque nationale et son personnel.Sous sa gouverne, la Bibliothèque, comme il le voulait lui-même a fait plusieurs «petits pas», elle a profité de son sens de la «grandeur»; en plusieurs circonstances, elle a recueilli en documentation le fruit de ses contacts; elle garde pour longtemps la reconnaissance de bien des groupes et de bien des personnes.Une chose est absolument certaine: il ne pourra pas être fêté comme il en a fêté d'autres, car il avait là un sens de la «reconnaissance» et de l'équité que d'aucuns ont parfois pris pour de l'exagération.Au risque de galvauder son riche vocabulaire, et pour en rire peu, je «dirai» qu'ils avaient tort, j'«affirme» au contraire qu'il était en cela d'une sincérité «viscérale».Il faut lui reconnaître cette sincérité et ce savoir-vivre.Que fera Jean-Rémi Brault.maintenant qu'il est parti?Le sait-il lui-même?Je le soupçonne d'avoir quitté sans en être absolument sûr, et cela aussi est tout à son honneur.Quels que soient les sentiers de l'avenir, nous n'oublierons pas et il n'oubliera pas: la Bibliothèque nationale du Québec sera toujours un peu chez lui.Et que les prochaines années soient calmes et heureuses, actives et fructueuses.?Le personnel de la Bibliothèque nationale du Québec remet à M.Jean-Rémi Brault une magnifique gravure de Richard Lacroix.(Photo Jacques King) L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 3 Semaine du livre.Bibliothèque Saint-Sulpice, novembre 1921.Au premier rang: Lionel Léveillé, C.Déom, Victor Morin, Mme Huguenin et P.B.de Crèvecoeur.À l'arrière: Henri Letondal, Berthelot Brunet, Jean Dufresne, VICTOR BARBEAU, Adrien Arcand, Jean Nolin, Aegidius Fauteux, Gustave Comte.(Collection E.-Z.Massicotte, 2808) 2e partie Victor Barbeau ou le combat pour l'esprit Si rien de ce qu'écrit Victor Barbeau n'est indifférent, il arrive au journaliste d'accorder à l'événement passager une importance et une signification que l'histoire, capricieuse et imprévisible, ne retient pas.Aussi bien croyons-nous qu'il s'impose de privilégier dans son oeuvre une méditation de longue haleine dont le titre seul exprime le désir profond et insatisfait de son auteur: Pour nous grandir.L'homme atteint environ quarante ans.Il a beaucoup lu, étudié, travaillé, par Roger Duhamel réfléchi.Un séjour européen a élargi ses horizons, sans jamais le déraciner.L'expérience des Cahiers de Turc l'a mis en contact étroit avec nos réalités, intellectuelles et politiques.De l'enquête publiée l'année précédente, il conserve une image affligeante de notre servitude économique.Le moment est opportun de s'attaquer à ce qui veut être un «essai d'explication des misères de notre temps.» L'auteur ne se fait aucune illusion: «On est toujours inexcusable de sortir du rang, de fuir le troupeau.» Et les faux bergers ne sont pas lents à rameuter les brebis indociles.N'est-il pas indécent qu'un homme s'avoue à la fois mécontent et réactionnaire, qu'il souffre ouvertement de notre dénuement spirituel et de notre misère morale! Nationaliste, Victor Barbeau?Certes, et de la meilleure espèce, et non pas dans cette veine facile qui vise à diminuer les autres, nous exemptant du même coup de l'effort de nous élever.La constatation demeure pénible: «Le 4 L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 peuple français du Canada existe; il ne vit pas.» Tel Siéyès sous la Révolution.La montée des périls a tout ce qu'il faut pour faire perdre coeur à qui n'entend pas bander toutes ses énergies.«Pour ma part, je ne démissionnerai pas.» L'octogénaire lucide d'aujourd'hui a su tenir parole.Notre médiocrité collective tient à une foule de causes: la politique, le capitalisme, le machinisme, l'enseignement, voire la religion («Oh! nous avons les dents longues lorsqu'il s'agit de croquer du curé.»).Rien de cela n'est tout à fait inexact, mais c'est peut-être esquiver trop prestement notre responsabilité individuelle en évitant de nous demander ce que nous faisons pour assurer la perpétuation de notre nationalité.Une réalité cruelle Esprit vigoureusement cartésien, Barbeau répartit en trois catégories les types représentatifs du peuple français d'Amérique.Des types permanents et que nous retrouvons aujourd'hui inchangés, du moins dans leurs caractères essentiels: a) Les non-vivants sont «ceux qui n 'ont jamais cru ou ceux qui ne croient plus à iaffirmation et à l'extension de la civilisation française au Canada, les méduses, les invertébrés»; b) les vivants non animés, soit «ceux qui, ayant la foi, une foi de surface, de parade, n'ont pas les oeuvres»; c) enfin, les vivants animés, ce sont «ceux qui, atterrés devant le spectacle de notre débandade, ou simplement par instinct, par nécessité vitale, par un élan qui procède de la chair aussi bien que de l'âme, sont résolus de se prolonger, de se continuer sur un plan physique et moral qui n 'est pas de leur choix, dans lequel ils ont été intégrés en venant au monde et qu'il ne leur appartient pas de détruire ou de laisser détruire pas plus qu'il ne leur appartient de s'enlever la vie.» La phrase est longue et belle, elle emprunte à bon escient le rythme grave de la tragédie.Les Canadiens français ont démissionné par la faute de l'arrivisme et du mercantilisme (à la petite semaine), ajoutant au malheur de leur état le fait qu'ils traversent à la fois une crise de spiritualité et de nationalité.Nos compatriotes ne se sentent plus — le souhaitent-ils même?— Français et ils pataugent misérablement dans la logomachie confédérative.Bien avant nos querelles constitutionnelles devenues un mode de vie, Barbeau est catégorique: «Le pain excepté, et combien chichement pour la plupart d'entre nous, que devons-nous au Canada?» Et il ajoute aussitôt, afin de dissiper toute équivoque: «Extérieurement, le Canada me suffit; intérieurement, il ne me satisfait que très peu.» Il était alors courant, s'il l'est devenu, espérons-le, de moins en moins, de rechercher comme un idéal d'être des Canadiens tout courts.Qu'est-ce à dire?«Qu'on nous en montre d'abord un spécimen.C'est une abstraction, un mythe, un sophisme.» C'est surtout une aberration.Si nous avons à nous définir, il est plausible de tomber d'accord sur la formule suivante: «Des Français dans une enveloppe (à moins que ce ne soit qu'une coquille) canadienne, voilà ce que nous sommes.» Ce n'est pas d'hier que nous subissons des débats aussi acrimonieux que stériles sur les structures fondamentales de l'État canadien.Il y a un demi-siècle, un observateur aussi attentif que Barbeau ne se fait guère d'illusions sur la fameuse bonne entente, thème éculé des fins de banquet enfumées.L'harmonie entre l'État central et les composantes provinciales n'est évidemment qu'un trompe-l'oeil: «Je vois au Canada des provinces qu'unissent des liens fragiles et que divisent souvent l'envie, la mésentente.J'y vois des groupements mal assortis et refusant de se solidariser.J'y vois des associations qui, presque sans exception, subordonnent leur activité à leurs intérêts respectifs, qui se dépensent pour des fins égoïstes.» Une nécessaire analyse de soi Qui doit porter la responsabilité de ce qui risque de devenir «notre recroqueville ment final»'! À quoi sert-il de faire porter à autrui le fardeau de ses fautes?N'est-il pas plus viril de nous soumettre à l'épreuve du miroir et de regarder sans faiblesse l'image qu'elle reflète, si décevante qu'elle nous apparaisse?Ce qui importe, c'est d'avoir le courage d'être francs avec nous-mêmes, de ne pas nous rechercher un alibi.Francs avec les autres aussi et c'est une politesse à leur endroit de ne pas nous parer de plumes qui ne sont pas nôtres.D'abord, ne pas craindre de nous afficher tels que nous sommes, sous nos vraies couleurs, sans morgue ni ostentation, et ces couleurs sont françaises.Barbeau y revient avec une fidélité têtue dans d'autres ouvrages, dans plusieurs études de technique linguistique.Il n'y a pas que la langue, bien qu'elle soit un instrument capital, il y a toute une philosophie de la vie à préserver de toute contamination.Au sommet — ou à la source — de cette conception distincte de l'existence, il y a la religion.Au temps où elle nous semblait triomphante et promise à la durée.Barbeau s'alarme d'y découvrir des signes de désagrégation prochaine.Notre foi, «j'y pense avec pitié et tristesse.N'étant protégée contre les intempéries du siècle que par le vernis de l'habitude, je m'inquiète de savoir combien de temps elle durera encore.» Il connaît maintenant la réponse douloureuse à cette interrogation.Combien d'autres valeurs avons-nous laisser se perdre?La correction, la civilité, l'urbanité, le sens de la hiérarchie désormais considérée comme une forme intolérable d'élitisme, l'inculture généralisée dont témoignent nos goûts, l'utilisation de nos loisirs.L'énumération n'est pas limitative.Le mal réside avant tout en nous-mêmes.Notre tort, c'est que «nous avons usé trop deforces à combattre les autres et pas assez à nous rénover.» L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 5 Réflexions sur le système d'éducation Comment rompre ce cercle infernal, si ce n'est par l'éducation qui doit occuper la première place dans les institutions d'une société.Le pédagogue-né réserve le gros de ses réflexions à l'école, mais le lecteur est enclin à se demander de prime abord pourquoi étudier séparément l'école rurale et l'école urbaine.Au fond, la distinction est juste puisque les problèmes, du moins en vue des solutions concrètes qu'ils postulent, ne se posent pas en des termes identiques à la ville et à la campagne.N'étions-nous pas un peuple de paysans qui ont déserté la terre?Cet exode n'est pas un phénomène récent, mais il s'accentue au moment où l'écrivain consigne ses observations.Souvenons-nous: nous avons vécu plusieurs années d'une crise économique qui ne commencera à s'atténuer qu'au moment où nos dirigeants entreprendront de nous acheminer sur les sentiers d'une participation fatale au prochain conflit universel.Pour lutter contre cet abandon de la glèbe, avant tout importe-t-il de combattre par différents moyens l'ennui rural.Au surplus, l'enseignement dispensé dans les campagnes doit poursuivre un double but, enraciner la tête et le coeur.Il est donc nécessaire de transmettre les valeurs en des termes qui soient accessibles et acceptés.Bref, propager une religion aimable et non plus crispée, un patriotisme inséré dans le concret — «une patrie quotidienne», quelle heureuse formule! — un goût charnel de la nature.Seul un personnel de qualité peut exécuter un tel programme.Sans doute les appels pathétiques en faveur du retour à la terre auraient forcément aujourd'hui quelque connotation anachronique, mais ils correspondaient à une exigence de l'époque.Tout changerait quelques années plus tard, mais nous ne le savions pas encore.Sur l'école urbaine, Barbeau aligne des considérations saines, qui ont moins d'originalité créatrice.Certes, le but de l'enseignement primaire doit être de former de bons citoyens.Les textes français soumis à notre jeunesse ne l'ont jamais vraiment atteinte et pénétrée, faute d'une pédagogie vivante.De même pour notre histoire, réduite à une accumulation de noms, de dates et d'incidents dépourvus de toute signification, puisque privée d'un fil conducteur.L'occasion est excellente pour fustiger au passage l'hérésie du canadianisme intégral, capable de ne produire que des apatrides.Malgré les lacunes et les tares de l'école, impossible de ne pas se rendre à cette évidence: «Au commencement de notre misère il y a l'école; au commencement de notre libération, il y aura l'écolel» Pourvu que ce ne soit pas l'école de la défaite, de la soumission, de l'abaissement.Jugements impartiaux Abordant le champ de la politique, nul n'est plus libre que Victor Barbeau qui, à ma connaissance, n'a jamais détenu une carte de membre dans un parti quelconque.Ce qui l'aide à porter des jugements qui ne soient pas biaises par de sordides égoïsmes.Quand il condamne le communisme soviétique qui ne compte guère que vingt ans d'âge et n'a pas encore déployé la panoplie de ses vices, il ne s'arrête pas à étaler les tares du fascisme rouge, il cherche plutôt à l'expliquer par nos incompréhensions bourgeoises et nos passions matérialistes, pour conclure que nous sommes «en pleine décadence.» II appartient à notre génération de procéder à l'enfantement d'un monde nouveau.Aussitôt d'appeler à la rescousse deux penseurs aujourd'hui à peu près complètement oubliés, Nicolas Berdiaev et Gonzague de Reynold, qui furent des phares pour des hommes plus jeunes que lui.Une fois encore, Barbeau ouvrait de neuves avenues.La guerre de Troie n'a pas encore eu lieu, ne l'oublions pas.Les régimes d'ordre exercent leur séduction ou suscitent l'envie, quand nous les comparons «à la démocratie et à sa plus lamentable expression: le libéralisme.» Cette démocratie apparaît en bien piètre posture et elle ne survit dans notre province qu'en bénéficiant de la force d'inertie.Après les avoir également malmenés, Barbeau renvoie dos à dos les tenants du conservatisme et du libéralisme.Pour dépasser l'un et l'autre, le corporatisme ne serait-il pas la solution par excellence?Même aujourd'hui, il n'y a rien de ridicule à envisager l'organisation professionnelle comme un dénouement humain et raisonnable aux différends sociaux et à l'intolérable lutte des classes.Cette voie d'espoir devait connaître l'échec pourdeux motifs.Le corporatisme portait dans ses flancs l'odieux d'être issu d'une pensée catholique dans un monde de plus en plus sécularisé.De plus, il a été dévié de son orientation originale par des régimes politiques plus soucieux d'une rentabilité immédiate que du bien-être de la société.Au terme de ces cogitations, Barbeau fulmine une dénonciation solennelle de la politique.Il a cent fois raison de constater le mal profond que nous a infligé une pratique politique nourrie de convoitises mesquines, de bassesses consenties et de médiocrité intellectuelle.Cependant, comment parvenir hors de la politique à canaliser les meilleures volontés individuelles, à imprimer un mouvement d'ensemble cohérent à notre destin collectif?En jetant ce cri d'alarme qui n'a pas recueilli tous les échos qu'il méritait, Barbeau s'est rangé d'emblée parmi ceux qui, «ayant mesuré notre taille, éprouvent l'irrésistible, l'irréprochable, le merveilleux désir de se grandir pour nous grandir.» Des guides de cette envergure, chaque génération en compte peu.La recherche de la qualité Telles sont les orientations fondamentales de la pensée de Barbeau, les lignes de force d'une entreprise auda- 6 L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 Concours international de reliure d'art Victor Barbeau.cieuse de redressement poursuivie jusqu'au terme d'une longue vie.Il serait possible d'entrer dans de plus amples détails, de s'attarder par exemple à son oeuvre d'épuration lexicographique maintenue à égale distance du purisme précieux et du laxisme complaisant.Il n'est que de se reporter à des ouvrages qui n'ont pas vieilli.Le Ramage de mon pays, complété un tiers de siècle plus tard par Le Français au Canada.Dans tous les domaines qu'il a abordés, l'essayiste n'a jamais transigé sur la qualité, il a refusé de sacrifier l'excellence, il n'a pas accepté une culture au rabais.Cette exigence exemplaire explique qu'il lui soit arrivé plus souvent qu'à son tour de faire cavalier seul.Il n'est pas assuré que cette solitude altière, encore qu'il ait dû parfois en souffrir, ne lui ait pas en même temps agréé, y puisant sans doute la confirmation amère de la justesse de ses vues.Au terme du très noble hommage que lui rendait un jour le sociologue Jean-Charles Falardeau, cette question ne cesse de nous retenir: «Comment se fait-il que notre société n'ait pas su ou n'ait pas voulu reconnaître en des hommes comme Montpe-tit, comme Barbeau, ceux qui incarnaient encore une culture que nous prétendons maintenant reconstituer péniblement, comme s'il ne nous en restait que des éléments, alors qu'ils l'ont vécue, eux, comme une totalité?» Ce qui revient à nous demander si nous étions vraiment assez riches pour nous priver de la collaboration active et féconde de nos meilleurs cerveaux confinés à une sorte de relégation.Hélas, notre tradition exige que nous écoutions distraitement la voix de nos maîtres authentiques pendant qu'ils défrichent les sentiers de l'avenir et que nous n'acceptions pleinement leur enseignement qu'au moment où leur présence ne gêne plus personne.Si nous avons à choisir un oiseau symbolique, pourquoi pas l'autruche?Si un jour, dans un siècle peut-être, la nationalité canadienne-française a définitivement succombé aux assauts de nos compatriotes masochistes; si nous avons à jamais disparu dans ce magma pluraliste où s'ébrouent un bon nombre de nos gouvernants; si nous avons en somme perdu le courage d'être nous-mêmes et rien d'autre, il est prévisible qu'à ce moment-là des amateurs de faits de civilisation se pencheront sur nos cendres à peine refroidies.Ces chercheurs, affranchis de toute manoeuvre partisane, admettront volontiers que ce ne sont pas les intercesseurs qui nous auront fait défaut.Au sein de cette pléiade, le nom de Victor Barbeau sera inscrit à son rang, qui ne sera pas médiocre.?PARTICIPATION CANADIENNE AU PRIX GERMAINE DE COSTER 1986 Mme Annegret Hunter-Elsenbach, relieur d'art résidant à Toronto, a été désignée candidate canadienne au concours international de reliure d'art.Le concours sera couronné en mai prochain par la remise du prix Germaine de Coster à la meilleure reliure d'art créée par un artiste étranger.Une exposition suivra à Paris, en juin.C'est à la Bibliothèque nationale du Québec que le comité d'organisation du prix Germaine de Coster a confié la responsabilité de former un comité de pré-sélection afin de présenter un candidat canadien au concours.Avec l'assistance de la Guilde canadienne des relieurs et des artisans du livre, et de l'Association des relieurs du Québec, le comité de pré-sélection a invité plus de cent artistes à soumettre leur oeuvre.Création et imagination, qualités techniques, intégration du texte à la reliure ont été les critères considérés par le comité lors de son choix.Le comité de pré-sélection était composé de Mme Annie Molin-Vasseur, fondatrice du premier concours national de livres d'artistes et directrice de la galerie Aubes 3935, et de M.René Bonenfant, éditeur de livres d'artistes et co-éditeur des Editions du Noroit.Mme Milada Vlach, responsable du Service des collections spéciales de la Bibliothèque nationale présidait le comité.Rappelons que c'est à l'invitation de Mme Germaine de Coster, sous le patronage de la Bibliothèque nationale de Paris et avec le concours de la Société des amis de la reliure originale que le prix international Germaine de Coster est remis chaque année.Pour obtenir plus de renseignements, on peut s'adresser à Mme Milada Vlach, au numéro de téléphone (514) 873-4408.L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 7 nos richesses manuscrites 1e partie Un appel à ceux qui sauraient: Constant Lavallée est-il Réjean Ducharme?Le document dont je veux aujourd'hui faire état, Black Book- 4 (MSS-130), serait à étudier à la loupe et les conclusions de cet examen appeleraient avec force leur diffusion dans le public, dans la seule hypothèse où il y aurait lieu d'apporter une réponse positive à la question suivante: ce carnet de notes signé Constant Lavallée, est-il, oui ou non, l'oeuvre de Réjean Ducharme?Le vrai nom de Ducharme serait-il Lavallée (ce qui éclairerait d'une lumière neuve le titre un peu énigma-tique de son premier roman publié, L'Avalée des avalés, et même le thème majeur qui en découle)?C'est donc cette énigme qu'il s'agit tout d'abord de résoudre, avant de s'attarder, à ce sujet, à des propositions de publications et à leurs modalités.Des coïncidences saisissantes Ce Constant Lavallée tient son journal intime, du 16 août au 29 octobre 1962, au cours des vacances qui suivent sa dernière année de collège, à Joliette, dans une institution qui se nomme alors le Juvénat des Clercs de Saint-Viateur.L'abbé Yvon Desrosiers, — qu'a aussi connu, dans ce collège, Yves Beauchemin, le romancier drolatique de L'Enflrouapé, — semble y jouir d'un grand prestige auprès des «littéraires».Le récit nous ramène en juin 1962, époque où Lavallée a raté ses examens de mathématiques et se trouve, en fait, exclu de l'institution (sauf à reprendre ses examens, peut-être?).Sa famille habite, à Berthier, un quartier ouvrier; mais elle vient de la campagne: son pays de chasse, à lui, son refuge intime contre tout et contre tous, ce sont les premières collines des Laurentides, où il a vécu enfant, où il par Pierre de Grandpré est né une vingtaine d'années plus tôt.Mais que savons-nous, essentiellement, de Réjean Ducharme?Dans son style facétieux, voici comment il se présentait lui-même, en 1966, dans le texte que l'éditeur Gallimard reproduisit sur l'endos de la couverture de L'Avalée des avalés: «Je ne suis né qu'une fois.Cela s'est fait à Saint-Félix-de-Valois, dans la province de Québec (.) J'ai complété mes études secondaires à Joliette, avec les Clercs de Saint-Viateur.J'ai souffert six mois à l'Ecole Polytechnique de Montréal.Enfin délivré, je me suis pris pour un garçon de bureau et me prends encore aujourd'hui pour tel.J'ai été dans l'Arctique avec l'Aviation canadienne en 1962.Personne ne veut me croire.Je ne suis pas parfait.J'ai 24 ans.Je n'ai plus tous mes cheveux et toutes mes dents.Et cela m'écoeure.» Ajoutons que l'on sait que Réjean Ducharme a commencé ses études à Berthier où habitait sa famille; qu'à Montréal il a eu de nombreux métiers: correcteur d'épreuves, chauffeur de taxi, etc.Le carnet de notes intitulé Black Book- 4 ne contredit aucun des éléments de cette biographie sommaire et il en confirme ou en développe plusieurs.C'est effectivement un cahier noir, d'assez petit format mais aux pages presque entièrement remplies d'une écriture serrée; étale et fort peu retouchée, mais d'une calligraphie étonnamment «inconstante» d'un paragraphe à l'autre et même parfois d'une ligne à l'autre; et la fin du carnet, à cet égard, ressemble peu au début.Il fait le récit, visiblement, de quelques semaines-charnières dans la vie du jeune homme: les adieux aux copains, suivis d'une sorte de départ à l'aven- ture avec l'un d'eux, départ qui semble bien le prélude à quelque définitif adieu au «pays» aimé.Le récit de Black Book abonde en détails — éventuellement fort utiles — sur les années d'adolescence, les lieux de prédilection, la famille, les amis et les apprentissages littéraires du narrateur.En le lisant attentivement de part en part, je n'y ai trouvé aucun détail qui ne puisse coïncider avec les données majeures de la vie de Ducharme telle qu'elle nous est connue.L'objection à considérer Contre cette hypothèse de la commune identité de Lavallée et de Ducharme, je n'aperçois à l'heure actuelle qu'une objection sérieuse (plus digne de considération, à mon avis, que les trop véhémentes dénégations de la compagne de Ducharme venue protester un jour, à la Bibliothèque, m'a-t-on dit, contre cette attribution de texte), et cette objection pourrait naître de la comparaison des écritures: celle de ce texte confrontée à celle des sept lettres que nous possédons de Ducharme à Marie-Claire Biais (MSS-226/2/44).A première vue, elles sont fort différentes; la calligraphie semble beaucoup plus large et désordonnée dans les lettres.Mais là aussi, elle diffère d'une page à l'autre, ou même d'un paragraphe à l'autre: elle se range ou s'affole avec une stupéfiante soudaineté.Et il me semble qu'un examen attentif révèle une formation de base identique de chacun des graphismes.Seul, pourtant, un graphologue de métier pourrait trancher le problème.Pour le contenu, il faut bien reconnaître que ces lettres se déploient dans la logique même des pages du carnet, étant entendu qu'un style littéraire personnel et un nouveau style de vie — 8 L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 avec accentuation de l'aspect bohème — ont été adoptés dans les quelque dix années d'intervalle.Il écrit par exemple à la collègue romancière, à propos du Loup: «C'est tout forces vives, et moi j'aime ça .» La conscience de ses «impuissances» le pousse vers les refuges verbaux ou éthyliques — loin du commun, — vers les coups de génie: «Ah la misère c'est quand on ne se risque pas, quand on ne sent pas que d'un moment à l'autre.ça va y être: tout perdre, tout prendre, d'un seul coup.La misère, c'est le contraire du POTLATCH (quand les Indiens se soûlent et se donnent tout les uns aux autres, jettent tout, se jettent tout dans la figure les uns des autres).» Voilà pour quelques lettres à Marie-Claire Biais authentifiées par la signature Réjean Du-charme, ou Réjean.Une jeunesse provinciale Revenons maintenant à Constant Lavallée, dix années plus tôt: Le jour où sont communiqués les résultats des examens, il prend une cuite avec son ami Dupont qui, lui aussi, a «bloqué» des matières; puis ils vont tous deux se payer un gueuleton au plus riche restaurant de la ville, «rendez-vous de tout ce que l'on peut à grand renfort de publicité, taxer d'élite», dans cette aimable petite ville.L'étudiant parle de son père, à Ber-thier, «le vieux», si compréhensif.Sa mère, seule, a l'habitude de «se mettre en rogne pour des idioties ».Mais à ces moments-là, il «se débine»: «Elle ne peut tout de même pas courir après moi pour se foutre en rogne.» Le style de ce Lavallée n'est pas à tout moment aussi proche qu'ici de celui de Ducharme.Mais il ne s'en écarte jamais tout à fait; tout ce qu'il raconte est rendu intéressant à tout instant, même s'il s'agit parfois de futilités apparentes; le narrateur retient par le ton, une pudeur, une grâce, l'honnête souci du détail, une immense bonne foi, — qualités dans lesquelles je serais porté à reconnaître maintes parentés Réjean Ducharme E avalée des avalés IIKJKAN l>l «Il A KM F.La Fille de Christophe Colomb ruf avec Ducharme.Et je crois qu'il vaut la peine dès maintenant, à tout hasard, de suivre sa démarche avec un certain luxe de détails (toutefois, l'absence de pagination interdit pour le moment les références précises): Le collège de Joliette a «deux ailes qui se font face»; une «rivière paresseuse» borde le campus.Dans ces murs demeureront, écrit Lavallée, «les meilleurs de nos souvenirs»: «Quelques hommes authentiques qu'il nous avait été donné de connaître restaient enfermés dans ces lieux».Lui, il a toujours eu un grand besoin d'errance; parmi ses confrères d'études, ses amis ont toujours été les «outsiders».Il parle de la «simplicité paysanne» qu'il apportait à son ami François, «venu de la mer», un parfait «civilisé» à ses yeux.Pourtant il a conscience, pour sa part, «excessif en tout», de n'avoir jamais été «diminué» par aucun de ses excès.«Demi-civilisé» peut-être, brutal et paresseux: «Il me semble toujours être un civilisé attaché aux données mêmes de sa civilisation».Il revient à plusieurs reprises sur une grave maladie de sa jeunesse: «Depuis que j'ai été opéré, chaque fois que je bois j'ai mal au ventre», ou bien: «La mort, depuis que je l'ai vue de près à quelques reprises sous le bistouri, ne me semble qu'un acte facile.» «La peinture et l'écriture allaient me tirer peu à peu du cercle où j'avais jusqu'alors vécu pour me pousser vers un autre dont François n'était qu'un type.J'avais toujours porté en moi l'impression d'une supériorité intellectuelle qui me donnait plus de droit à la vie que d'autres, lui, allait m'apprendre beaucoup de choses: la principale était qu'il ne suffit pas d'avoir du talent et d'en user si l'on veut tirer du monde un parti qui puisse permettre un calme intérieur.» Il reconnaît en François un esprit «mieux conditionné aux disciplines intellectuelles» que le sien; il aperçoit pourtant «ce qui lui manquait: ma sauvagerie, ma démesure».François voyage en Europe avant la fin de ses études; il n'écrit L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 9 plus.«Il avait toujours fallu, écrit Lavallée, que quelques-uns jouent leur peau pour que d'autres vivent mieux et j'étais de ceux-là.Je me foutais des autres, mais je n'étais pas capable de me foutre de leurs malheurs, c'avait toujours fait mon malheur.» «J'étais un bon copain, là-bas» (à Juliette).«Tout le monde m'aimait bien sauf ceux qui étaient très riches ou très idiots.» L'apprentissage du style La veille du départ du collège, ses valises faites, il va les saluer tous, en une atmosphère qui n'est pas sans évoquer «Le Grand Meaulnes»: tout d'abord «le Grand» qui joue du Grieg et aime bien Hemingway (en le quittant, Constant éprouve une «envie de pleurer comme quand ma mère ne s'occupait pas de moi et que je m'étais écorché un genou quand j'étais encore très jeune»); puis, «le Mec» — «quelqu'un de ma race, quelque chose comme un fuyard qui tentait d'échapper à des troubles qui l'obligeaient de vivre de façon différente de ce qu'il aurait voulu.Je retrouvais aussi en lui quelques traits de François: l'aristocratie et la passion pour les livres de même qu'une compréhension qui se voulait fraternelle.Et j'ai toujours eu besoin d'un frère, car chez nous U n'existe que cet état de trêve qui rend tout contact humain inutile»; tous deux, ils croient que «rien ne vaut le temps passé à faire vivre des personnages», que ceux-ci «restent dans nos souvenirs comme un bon tableau ou un bon repas»; ils estiment que «si on possède l'universalité, on ne se demande pas comment ça s'est produit.On se contente de la garder»; pourtant, «le style, c'est une autre affaire.Nous avons pas mal à apprendre.On devrait le faire honnêtement et le seul moyen honnête, c'était d'écrire et de brûler les manuscrits.J'en avais brûlé un qui m'avait demandé beaucoup de travail.Je crois que ce manuscrit brûlé a toujours laissé une trace en moi, c'est pourquoi je lui ai dit DUCHARME, Réjean.— HA ha!.Éditions La-combe, Montréal, 1982.RÉJEAN DUCHARME Les eiifantômes ru m on nrf LA COMBE/GALLIMARD que ce n'était probablement pas la bonne façon d'apprendre.Mais personne ne nous apprendrait et on ferait sûrement encore d'autres erreurs qui laisseraient des traces en nous et qu'on ne parviendrait jamais à boucher ces trous-là parce qu'ils étaient faits en nous-mêmes.Et je ne pouvais pas lui expliquer ce que c'était ni les raisons de cela.» La bibliothèque du collège, écrit plus tard Lavallée, est «un endroit où j'ai passé beaucoup de temps.Par moments, je crois même que c'est une des seules places où j'ai appris vraiment quelque chose».(Ici et là, dans le texte, mention est faite de L'Espoir de Malraux, des Vagabonds de Hamsun).«J'aimais les livres, surtout ceux qui parlent de poésie et des poètes.les livres de philosophie (mentions de Hegel, Bergson.) et les auteurs américains contemporains».(Parions qu'il y avait parmi ceux-ci Salinger; l'auteur a une prédilection pour des épithètes comme «satané»: un satané bon jacket, une satanée belle liberté créatrice, etc.).?à suivre 10 L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 Jean Chrétien et Dorval Brunelle Deux livres politiques pour un faucon et trois colombes Qui donc a prétendu que le Canada était un pays terne, sans originalité, sans intérêt?Trouverait-on ailleurs un politicien comme M.Jean Chrétien?De l'avis général, y compris celui de personnes qui le trouvent sympathique, ses discours dénotent une connaissance plutôt rudimentaire des deux langues officielles du pays, à moins que ce ne soit de l'insouciance ou de l'irrespect.Ce qui ne l'a pas empêché de se faire comprendre puisqu'on l'a applaudi partout au Canada.Et le voici qui signe deux livres dont le contenu est identique, nous assure-ton: Straight from the Heart (Du fond du coeur), rédigé en anglais, et Dans la fosse aux lions, en français souvent fruste mais intelligible.Généreuse collaboration La version française des souvenirs politiques de M.Chrétien semble avoir été l'objet d'une attention et de soins particuliers.En page de gauche précédant celle du titre, on lit, après des détails sur la présentation matérielle de l'ouvrage: «Equipe de révision: Daniel-Ariey Jouglard, Liane Bergon, Jean Bernier, Monique Herheuval, Hervé Juste, Jean-Pierre Leroux, Odette Lord, Linda Nantel, Paule Noyart, Jacques Vaillancourt, Jacqueline Vandycke.» Doit-on comprendre qu'il a fallu la collaboration de tout ce monde pour donner forme au récit de M.Chrétien?Troublant parallèle On ne devrait pas s'étonner, mais on s'en étonne, que ce dernier, conformément à une tradition en honneur dans une aile de son parti, commence par une profession de foi en celui-ci et la fait suivre d'un coup d'épingle au clergé et du couplet obligatoire contre Maurice Duplessis.On s'en étonne, donc, parce que l'éloquence de M.par Willie Chevalier Chrétien ressemble passablement à celle de l'homme qui fut avant lui roitelet politique de la Mauricie; et parce que, comme ce dernier, il affecte de mépriser (ou méprise effectivement) ceux qu'il appelle les intellectuels et que Duplessis qualifiait de pianistes, de poètes ou de petites merveilles, c'est-à-dire les professeurs, écrivains, journalistes et artistes non inféodés à son parti.Quam à sa grande noirceur qui aurait sévi sous le célèbre Triflu-vien.peut-on faire observer une fois de plus qu'un bon nombre de nos vedettes et de nos dirigeants actuels, dans tous les domaines, ont grandi et fait leurs études précisément au temps de Duplessis et sont les produits d'un système d'enseignement que l'on s'est empressé de mettre au rancart après 1960 et qui ne devait pas être si mauvais puisque il a formé des Jean Chrétien.Cette dernière remarque est moins malicieuse qu'elle ne le semble.Controversé comme tout homme public, M.Chrétien a des côtés attachants.À le lire on conclut qu'il doit ses succès à des qualités insignes, à un travail acharné, à une persévérance exemplaire autant qu'à ses dons de politicien-né.Là encore il fait songer à Duplessis, tout comme lorsqu'il entend justifier, en filigrane, sa haute opinion de son propre personnage.On est porté à la partager, cette opinion, même si l'on se tient en garde contre tout illusionisme, sachant que tout politicien est au moins un peu bateleur.M.Chrétien emploie de temps à autre le ton de la confidence, notamment quand (pp.102 à 105) il parle des hommes d'affaires et de leurs relations avec la politique.Il semble trouver les avocats, dont il est, bien supérieurs aux banquiers qui pourtant l'impressionnent.«Les grands banquiers.écrit-il, sont sans doute très versés dans les affaires bancaires mais ne connaissent pas grand-chose de l'assurance et de l'agriculture.» Peut-être.Mais les avocats?Ils sont omniscients?M.Chrétien souffrait-il de l'esprit de caste qui était le grand défaut de Duplessis?Le chapitre intitulé «La politique des affaires» n'en contient pas moins des réflexions stimulantes.Une apologie discutable Les pages les plus discutables de l'ouvrage de M.Chrétien sont évidemment celles où il évoque le recours à la Loi des mesures de guerre et son rôle lors du référendum et de la «réforme» constitutionnelle qui suivit.Pour une foule de Québécois qui n'étaient et ne sont nullement «péquistes» et ne doutent pas de la réalité de son amour du Canada, M.Chrétien a desservi en deux occasions au moins les intérêts de sa province natale.Il se targue, l'ayant appris de M.Trudeau laisse-t-il entendre, de placer la raison bien au-dessus de la passion mais celle-ci revêt généralement, en politique, les apparences de celle-là.En tout cas, M.Chrétien n'explique nullement, nulle part, pourquoi les revendications des Indiens et des Inuits lui ont paru fondées alors qu'il ne jugeait même pas dignes d'examen certaines du Québec.Quoi qu'il en soit, resté lucide il ne paraît pas sûr du tout que l'hydre séparatiste soit définitivement écrasée.Il s'exclame (pp.143 à 144): «N'oublions pas que, même avec la contre-attaque des libéraux fédéraux, même avec un important budget de publicité, même avec les formidables discours de M.Pierre Trudeau, le camp du Non ne gagna que de 60 p.100 à 40 p.100».M.Chrétien, c'est visible, n'a pas oublié comment se décomposent les 60 p.100.À propos, ne lui est-il jamais venu à l'esprit que la contre-attaque dont il parle, et l'important budget de L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 11 publicité, et les formidables discours ont peut-être jeté dans le camp du Oui des citoyens qui auraient normalement voté Non?L'ancien ministre n'explique pas non plus la sourde hostilité de M.Trudeau et de ses autres collègues francophones envers le gouvernement du Québec sinon envers la province de Québec.On admettrait à la rigueur le refus ou l'incapacité de collaborer avec un gouvernement péquiste, «indépendantiste» ou «séparatiste».Mais c'est chaque premier ministre du Québec depuis 1965, y compris feu Jean Lesage et M.Robert Bourassa que M.Trudeau a pris à partie, a ouvertement méprisé ou tourné en ridicule.Il y a un aéroport à Mirabel principalement parce que le gouvernement du Québec, alors dirigé par Jean-Jacques Bertrand qui n'était nullement séparatiste, avait suggéré d'autres emplacements.On en était là! Le mot caucus revient souvent dans La fosse aux lions.Il fait évidemment partie de notre vocabulaire politique mais on ne le trouve pas dans le Petit Larousse illustré; il faudrait en expliquer le sens dans une édition éventuelle destinée à l'édification des francophones des autres continents.Quelques failles de la révision Les onze réviseurs plus haut mentionnés ont-ils été distraits ou étaient-ils si nombreux qu'ils devaient gâter la sauce?Ou l'auteur a-t-il refusé de toujours les écouter?Au lieu de «personnes qui croient dans (believe in) les valeurs que je défends» (p.29), on aurait aimé lire «croient aux valeurs».M.Chrétien est peut-être plus «intellectuel» qu'il ne veut l'admettre; en lecteur d'Henry de Montherlant qui a écrit: «Service inutile», il parle avec subtilité de «services souvent très utiles» (p.46).Un peu plus loin: «Le pouvoir ne découle pas nécessairement des fonctions qu'on occupe; il exhale plutôt de la personne».Ne fal- Jearfflrétien OANSIAras AUX UO Montréal, Éditions de l'Homme, 1985, 292 p.12 L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 lait-il pas écrire plutôt «il s'exhale»?Si tout le monde sait ce qu'est un moulin à scie, le mot scierie existe aussi.Dans la phrase suivante (p.160), «on ne se souvenait pas davantage de ce que les libéraux avaient été défaits en 1957 parce que.», le «de ce» paraît bien superflu.Des souvenirs respectueux Aussi déférent envers M.Trudeau que le fut envers Duplessis le plus servile de ses collaborateurs, M.Chrétien raconte (p.54) que Pearson lui demanda en 1965 ce qu'il pensait du recrutement par le Parti libéral de MM.Pierre Elliott Trudeau, Jean Marchand et Gérard Pelletier.Le loyal lieutenant de M.John Turner (qu'il est devenu) trouvait cela «formidable, mais nous aurons un problème avec Trudeau: on ne pourra le faire élire nulle part».Et de s'expliquer: «De fait, ce ne fut pas facile de lui trouver un comté; il voulait représenter un comté de langue française, mais à la fin il dut se contenter de Mont-Royal, comté à majorité anglophone.» On ne peut s'empêcher d'admirer l'abnégation de M.Trudeau quand il s'est contenté de la certitude absolue d'être élu sans la moindre peine en briguant le siège de Mont-Royal.Et de rappeler que s'il voulait une circonscription peuplée en majorité de francophones, il y en avait une à sa disposition, celle de Saint-Jean où posait sa candidature un certain M.Yvon Dupuis dont le Parti libéral, à tout le moins son chef Pearson, voulait être «débarrassé».||C3|Cl|t$)|l Nous restons en politique fédérale avec Les trois colombes de M.Dorval Brunelle, professeur de sociologie à l'Université du Québec à Montréal.Il s'agit, on l'a deviné, de MM.Trudeau, Marchand et Pelletier et de ce que l'on appellerait par courtoisie leur itinéraire idéologique (car tous les citoyens au fait de leur existence les consi- Dorval Brunelle déraient à tort ou à raison comme des socialistes ou des «sociaux-démocrates» quand ils annoncèrent en 1965 leur adhésion au Parti libéral au nom de l'efficacité).Des activités visibles M.Brunelle raconte à quelles activités se livrèrent les trois hommes avant leur entrée officielle en politique, M.Marchand s'étant alors révélé, depuis quelques années, le plus combatif du trio et le seul vraiment agissant.Mais chacun d'eux avait pris soin de se faire connaître.M.Pelletier s'était occupé de la Jeunesse étudiante catholique avant de tenir une chronique syndicale au Devoir, de diriger un journal syndical puis de passer à La Presse comme rédacteur en chef et s'y faire congédier.Et la Société Radio-Canada lui avait été secourable (ce que M.Brunelle passe sous silence).M.Trudeau avait voyagé, participé à la fondation de Cité libre, y avait collaboré et, selon M.Brunelle, «dans certaines de ses thèses et de ses prises de position, Trudeau sera un piètre analyste, usant et abusant de méthodes de recherche pour le moins contestables, comme nous le verrons quand nous nous pencherons sur sa contribution à La crise de l'amiante».On l'a souligné plus haut à propos du livre de M.Chrétien, en 1965 M.Trudeau n'a pas affronté M.Dupuis.Non plus M.Pelletier qui a profité du retrait plus ou moins forcé (plutôt plus que moins, semble-t-il) d'un député dévoué entre tous à ses électeurs, Raymond Eudes, qui représentait le comté d'Hochelaga depuis 1940.C'est en définitive M.Marchand seul qui dut livrer une lutte difficile, dure, pour obtenir un siège aux Communes.M.Brunelle, objectif, fait observer en passant que «le poids démographique et économique de l'Ouest contribue à marginaliser iéconomie québécoise; déjà (.), surtout à compter du parachèvement de la voie maritime du Saint-Laurent en 1959, Taxe industriel continue à se déplacer hors du Québec.On assiste alors à une recrudescence de la concentration économique et les déménagements d'entreprises s'accélèrent.» Duplessis, Jean Lesage, Daniel Johnson, Jean-Jacques Bertrand, MM.Robert Bourassa et René Lévesque n'y furent donc pour rien.Les livres de M.Chrétien et de M.Brunelle sont d'utiles contributions à notre histoire politique.Le soi-disant p'tit gars de Shawinigan n'est peut-être pas exactement en fin de carrière et pourrait se raconter encore dans quelques années.M.Brunelle devrait se remettre à la tâche et compléter son travail en relatant dans quel état ses trois colombes ont «pris» le Canada et dans lequel ils l'ont laissé.?L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 13 Entre le mot et l'image Deux messagers de l'actuel et de l'imaginaire H.Julien.Autre illustration pour le numéro de Noël de 1881.(Musée du Québec) par Paul Gladu Le plus souvent l'âge substitue la prose et l'actualité à la poésie et aux rêves de l'adolescence.Parfois l'inverse se produit.L'écrivain adopte le pinceau.L'artiste éprouve le besoin d'écrire.Un Léon Bellefleur quitte le professorat et devient peintre.Paul-Émile Borduas prend la plume à maintes reprises pour défendre ses idées.Une sorte d'osmose fait un talent s'épanouir et un esprit se manifester dans un domaine connexe.Une sève et une force donnent des fruits imprévus.Dans ce cas-ci, ce sont les idées et les mots qui se sont métamorphosés en choses visibles.Le verbe s'est fait vision.On pense malgré soi à la parole magique des fées, avec quelques syllabes donnant forme aux voeux des humains et semant leur sillage d'apparitions! Voici deux exemples frappants de ce phénomène: HENRI JULIEN (l852-1908).Deux des plus grands dessinateurs que le Québec ait connus sont nés dans un même quartier de la ville de Québec: Alfred Pellan et Henri Julien.À deux ans près, l'un naissait tandis que l'autre mourait, comme si les dieux avaient voulu faire passer le génie du trait d'une main à l'autre.A cause du décalage, là s'arrête le rapprochement car, en raison de l'évolution incroyable du milieu, leurs destinées ont suivi des trajectoires totalement différentes.Un artiste extraordinairement doué Julien a grandi dans le monde de la typographie, de la gravure et du dessin à la plume.Il a travaillé pour des journaux, des revues et des maisons d'édition.Il a été reporter illustrateur pour le quotidien The Montreal Star pendant 22 années.Extraordinairement doué et prolifique, il a collaboré à un grand nombre de publications canadiennes, américaines, françaises et anglaises.Servi par une mémoire visuelle phénoménale, Julien n'avait pas son pareil pour camper sur le vif un personnage politique, presque toujours avec une pointe d'humour, ou reconstituer avec dextérité et fidélité un lieu ou un événement.Son sens de l'observation et de la composition éclatent dans ses courses de chevaux, ses réunions sur le parquet de la Bourse ou dans la Chambre des communes, ses Jeux écossais, ses scènes populaires et ses images de carnaval ou de fêtes religieuses.La photographie était alors affaire d'initiés Même si son oeuvre dessinée était exceptionnelle et digne d'admiration, les artistes n'auraient jamais accepté Julien dans leur panthéon s'il n'avait décidé de peindre, à l'instigation d'un de ses vieux amis, l'honorable G.-A.Simard.Comme le rappelle le docteur Paul Dumas, humaniste et collectionneur réputé, «Son oeuvre peinte reste peu abondante.Il avait tâté à l'occasion de l'aquarelle ou du lavis, mais il vint tard à la peinture proprement dite et la plupart des toiles que nous possédons de lui ont été peintes entre 1900 et l'année de sa mort, 1908, c'est-à-dire pendant les huit dernières années de sa vie.» Plus profond que Krieghoff Les premières peintures de Julien ont le paysan comme personnage central et la vie des champs comme décor.Là où Krieghoff — tout habile qu'il fût — n'était resté qu'en surface, Julien donne à ses humains, à ses animaux et à ses paysages une substance et une vérité qui vont au coeur de la réalité.Son porteur d'eau canadien (devenu un classique), son bûcheron, son «habitant» en capot, son patriote (autre classique), son étoffe du pays, sa promenade en traîneau, sa course en berleau et sa criée des âmes (sur un parvis d'église) deviennent des références d'authenticité et les symboles de notre peuple.Mais le plus intéressant, ce sont ses excursions dans le 14 L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 domaine de la légende.L'histoire des bûcherons qui voyageaient en canot d'écorce par la voie des airs, avec l'aide de Satan — la chasse-galerie — lui a inspiré des chefs-d'oeuvre.Lui seul était capable de donner forme à cette fantasmagorie née de la tradition orale.Sa première interprétation peinte a obtenu tant de succès, les commandes ont afflué tellement, qu'il en a produit de nombreuses variantes à l'huile, l'aquarelle et l'encre.Il tenait son inspiration d'un conte d'Honoré Beaugrand, dont il avait déjà illustré les écrits dans l'Almanach du Peuple.À sa mort, il a laissé des études et des notes sur le Loup-Garou, ce qui supposait d'autres visions tirées du fantastique.Pour certains, dont la vie spirituelle est susceptible d'être traduite à l'aide de quelques taches ou de bandes de couleur parallèles, Julien personnifie un art régionaliste et tabou, un genre populaire et facile.Du point de vue métier, où est la facilité: travailler avec règle et équerre, ou s'attaquer de face au problème du dessin?Il reste qu'il a été le Jacques Callot de ce pays et qu'il a donné forme à une certaine vérité historique.L'un des premiers à jeter un pont sur le fossé qui séparait le peuple de l'élite, il a prêté une voix à la majorité silencieuse de son temps et exprimé l'âme qui se réfugiait traditionnellement dans l'ombre, les brumes, les collines et les sapinières.Un étrange inconnu, mais.ARTHUR GUINDON (1864-1923).L'un des plus étranges personnages de la peinture au Québec, tel est ce natif de Saint-Polycarpe, sulpicien, artiste et poète.Un peu plus jeune qu'Henri Julien et à peu près inconnu, Guindon a enseigné au Collège de Montréal de 1897 à 1906.La surdité l'ayant contraint d'abandonner l'enseignement, il s'est livré à la poésie et à la peinture, il passait ses étés au Lac-des-Deux-Montagnes, dans une région dont les contes (surtout iroquois) lui ont inspiré des compositions visiblement influencées par Bosch et Brueghel! Peu d'artistes ont tenté pareille oeuvre d'imagination.A noter que l'eau, les nuages et les bois sont rendus avec habileté et que l'anatomie ne semble pas lui poser de problème.À la lumière de conceptions récentes on peut accuser Guindon de n'être qu'un illustrateur.Pour l'apprécier à sa juste valeur, il faut le replacer mentalement dans son contexte et se rappeler la peinture banale et insignifiante de ses contemporains ainsi que l'attention complaisante qu'ils obtiennent dans nos livres d'histoire de l'art.En revanche, plusieurs doivent à Russell Harper et à son Histoire de la Peinture au Canada, publiée en 1966, de connaître l'existence de Guindon, ce visionnaire qui oeuvra dans la solitude et l'indifférence.Ses tableaux font partie de la belle collection du Musée de l'Église Notre-Dame, à Montréal.Même si elle finit par des images, l'histoire des arts graphiques, comme celle de la peinture, commence par des mots.Le cycle éternel débute avec des signes, se poursuit avec le langage et se complète par des représentations plus ou moins affectives ou plus ou moins savantes.?H.Julien.La chasse-galerie.Huile sur toile.(Musée du Québec) A.Guindon.Le génie du Lac-des-Deux-Montagnes.Détail.Huile sur toile.(Musée Notre-Dame, à Montréal) A.Guindon.Le serpent foudroyé.Détail.Huile sur toile.(Musée Notre-Dame, à Montréal) L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 15 Un voyage dans notre passé Cette séduction qu'exercent les recherches généalogiques par Y van Morier Extrait de la carte de Joseph Bouchette, To His most excellent majesty.topographical map of the District of Montreal., publiée en 1831 ; la partie illustrée, de part et d'autre du Bassin de Chambly, montre les seigneuries de Longueuil, Laprairie, Chambly et Rouville.De nos jours, beaucoup de gens, à titre de passe-temps, s'efforcent de reconstituer la généalogie de leur famille.Les répertoires des paroisses (baptêmes, mariages, sépultures) qui sont publiés deviennent, à cause de leurs fréquentes consultations, de véritables bestsellers.Il en est de même pour tous les ouvrages qui peuvent compléter les renseignements trouvés dans les papiers officiels.Ainsi, les registres renfermant les cadastres abrégés des seigneuries du district de Montréal, de Trois-Rivières, de Québec et ceux appartenant à la Couronne sont une source inépuisable de renseignements sur nos ancêtres et sur les lieux où ils vivaient.Si l'on convient que le régime seigneurial constituait un système de peuplement incomparable, qui régissait l'établissement des habitants sur les terres disponibles, ces cadastres présentent donc à un moment donné une image fidèle de l'établissement de la population.Ce portrait, pas tellement éloigné de notre époque, a été tiré à l'occasion de la liquidation du régime seigneurial.En effet, «le 18 décembre 1854, une loi du Canada-Uni déclare que tout censitaire possédait désormais sa terre libre de lods et ventes, droit de banalité, droit de retrait et autres; quant au sei- gneur, il ne pouvait exercer aucun droit onéreux ni prétendre à aucun droit honorifique; il n'y avait plus de seigneurs, il n'y avait plus de censitaires».* Toutefois, comme cette loi assurait aux seigneurs une indemnité pour la perte de tout droit lucratif, une Cour seigneuriale fut chargée d'établir une estimation.Les rapports de cette Cour qui constituent en somme ces cadastres où l'on retrouve le nom des seigneurs, la liste des censitaires, l'étendue des terrains concédés, le montant des rentes, la valeur des divers droits et biens lucratifs, etc.L'expression «fin fond des concessions» prend alors tout son sens lorsque l'on passe à la 3e ou A" concession.Les bienfaits du régime seigneurial Au point de vue généalogique, ces renseignements s'avèrent d'une grande importance car le «régime seigneurial a fait beaucoup plus que grouper des individus autour du seigneur sur les deux rives du Saint-Laurent: c'est lui qui a déterminé les cadres de la nationalité canadienne-française, et c'est lui qui a assuré l'intégrité de la population.»2 Tous ceux que fascine ce voyage dans le passé peuvent trouver les noms d'arrière-grands-parents ou ceux des voisins qui mille fois ont émaillé la conversation des parents et des amis.Ainsi, en consultant les cadastres de Chambly et de Rouville, des noms familiers résonnent à nos oreilles, des personnages prennent figure.Il s'agit d'arrière-petits-fils, petites-filles vivant dans le même milieu et sur les mêmes terres, avant les migrations massives vers les villes au milieu du XXe siècle.À titre d'exemple, on retrouve les Barrière, Darche, Massé, Monast, Robert, Vient; les Benoît, Bessette, Foisy, Marcoux, Ostiguy, Rainville; les Brodeur, Beauchemin, Brouillet, Campbell, Desautels, La-haise, Leduc, Morrier, Noiseux, etc.Outre la toponymie officielle des fabriques et des municipalités on découvre le cachet savoureux de noms géographiques tirés soit de l'observation des lieux et des caractéristiques physiques des premiers habitants, soit des préoccupations de survie.Ces noms, à la sonorité familière, révèlent parfois dans leur graphie inattendue le sens véritable de leur origine.Par exemple, demandez à un ami de vous écrire «Le chemin de l'île à l'Ail » et de vous expliquer ce qu'il en est?Ces 16 L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 illustrations replacent dans leur milieu des centaines de noms qui reprennent vie au contact visuel des chaleureux chercheurs.Une aide aux chercheurs — C'est très intéressant ce que vous dites, je veux consulter ces livres.Où puis-je me les procurer?» Difficiles à trouver, en effet.Ces volumes représentant les cadastres abrégés des seigneuries, dont la publication remonte à 1863, deviennent donc rares et fragiles.Pour pallier ces difficultés, la Bibliothèque nationale du Québec vient de les reproduire sous forme de microfilms 35 mm.Ainsi, on peut obtenir les documents suivants: Cadastres abrégés des seigneuries appartenant à la couronne.— Montréal: Bibliothèque nationale du Québec, 1985.1 bobine de microfilm; vesiculate, mode horizontal; 35 mm/ 70,00 $ Cadastres abrégés des seigneuries du district de Montréal.— Montréal: Bibliothèque nationale du Québec, 1985.2 bobines de microfilm; vésiculaire, mode horizontal; 35 mm/ 70,00 $ Cadastres abrégés des seigneuries du district de Québec.— Montréal: Bibliothèque nationale du Québec, 1985.2 bobines de microfilm; vésiculaire, mode horizontal; 35 mm/ Coût à préciser.Cadastres abrégés des seigneuries du district des Trois-Rivières.— Montréal: Bibliothèque nationale du Québec, 1985.1 bobine de microfilm; vésiculaire, mode horizontal; 35 mm/ Coût à préciser.o TRUDEL, Marcel.— Le Régime seigneurial.Ottawa, Société historique du Canada, 1963.(Les brochures de la Société historique du Canada, n" 6) p.18.idem p.17 CADASTRES ABRÈGES DISTRICT DE MONTRÉAL, DÉTOSES IS GREFFE DE MONTBtAL» CHEZ LE RECEVEUR OÊNESAL rr AU BUREAU DES mtu DE la courosne, suivant lu dispositions dks itatut» «tondu» pou» le bai canada, Ou»41* 9mm i».ts»»n.h-mi un CADASTRES ABRÈGES COURONNE, S ABRÉGÉS TROIS-RIVIkRES, VIÉRKS, CHEZ LE RECEVEUR OtNtBAL I Ut LA COURONNE SUIVANT LES |aTUTS BEFONUU» FUUB LK I, Ikt> U, It n «7.DErtJsfj w Ckn>r.de qutDi ET AU nUUEAU DES TEttHKS 1>J DISPOSITIONS OES S BAS CANADA, ( LT PUBLICS SOUS L'AUTI MMISSAIRCS qui: I.FB.IRI FAR OBI CADASTRES ABRÉGÉS DISTRICT DE QUÉBEC, Vtrotta tu UHF.FFI DR qUfcDEC, CIIEE M .f " "BNKRAL «T AU BUREAU DR» TERRES DE LA OOUKttlOEj SUIVANT LBS disposition « ors statuts refondus rout le ¦ AS CANADA.Vmtr.41, -.¦• tt.S» Wf ST.R PUBLICS SOUS LAUTOKITC UCS CUMMISSAIIICS.VOL.I.«UF.IIHO L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 17 nos lettres en silhouette De Karl Marx aux imposteurs de la poésie par Serge Provencher Fivv i\( ois G rave 1 La note de passage Une peinture satirique d'un milieu d'enseignement Bon nombre de critiques ont salué La note de passage en se demandant si le roman en question tombait parfois dans le fantastique ou l'imaginaire.En ce qui me concerne, il verse plutôt dans la facilité, à tout le moins lorsque se multiplient les visions des consommateurs de champignons hallucinogènes.Autrement, l'histoire est crédible et le milieu des cégeps assez bien dépeint dans sa tranquille médiocrité, mais l'apparition de personnages comme Karl Marx et Lénine dans le décor vient régulièrement gâter la sauce.Certes, l'on conçoit que l'auteur ait voulu mettre en opposition les préoccupations des années '70 et celles qui prévalent en cette décennie morne, sauf que le procédé semble par moments un peu gros.Tous les thèmes à la mode paraderont aussi devant nous, tels le «burn-out», les missiles Cruise ou les thérapies souvent débiles.Le style, lui, est mordant, comme il convient dans pareille satire, et l'humour cruel teinté d'une efficace ironie.C'est Charrette, un professeur, qui écopera par ailleurs le plus, sans doute au nom de tous ses collègues.?La poursuite haletante d'une enquête Convaincue de l'innocence de son client, accusé du meurtre d'un codétenu, Christine Farraud se lance énergi-quement dans son enquête personnelle sur Georges Vendale.À dire vrai, celle-ci ne renfermera rien de très spectaculaire, sauf qu'elle nous communiquera le goût de toujours en savoir davantage.L'avocate est jeune, intelligente, belle, élégante et avide de vérité; il n'est donc pas désagréable de la suivre pas à pas.Cependant, l'injustice a elle aussi le bras beaucoup plus long qu'on pourrait le croire, et Christine découvre vite un panier de crabes muets et complices.Comme on s'en doute, les problèmes de la vie de tous les jours ne disparaissent toutefois pas pour autant, d'où un chassé-croisé de réflexions parfois décousues dans sa tête.Un livre rythmé, amusant, vigoureux, et me semble-t-il, sans un sou de prétention, dans lequel l'intrigue toute simple — mais habilement conduite — prend nettement le dessus sur les quelques maladresses ou procédés faciles (on y parle par exemple de «Me Léo-René Marengo» et de «Me Franklin-Delaney Chauffé»).?GRAVEL.François.— La note de passage, Montréal, Boréal Express, 1985, 199 pages.FERLAND, Léon-Gérald.— Meurtre éclair.Montréal.Leméac, «Roman Québécois», 1985, 189 pages.18 L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 I «Il ¦ ' 11 ill nips 71 Un être fragile aux racines brisées «Immigrer, est-ce échouer sans rémission!» Telle est au fond la principale question que se pose Maya dans Le printemps peut attendre.Partie d'un pays où il fait quarante-cinq à l'ombre, voilà quelqu'un qui vit une transplantation des plus brutales et dont les conséquences se feront ressentir dans chaque fibre de sa peau.Pour elle, le Québec devient l'endroit où elle «assimile les échecs», où rien n'est comme elle l'avait espéré.Côté travail, un peu de suppléance, à défaut d'un poste d'enseignante en biologie; côté humain, beaucoup de solitude et de vulnérabilité, dans l'attente de changements qui tardent beaucoup.Un jour, la jeune femme de trente ans s'égare dans une polyvalente et devra y passer toute une nuit, pour se perdre le lendemain dans la tempête de neige et le froid, deux événements qui apparaissent malheureusement tout à fait invraisemblables et servent fort mal le récit.Entre temps, surgissent les souvenirs et les visions de la mer, au milieu d'un discours intérieur oscillant entre le découragement pur et la certitude de s'être trompée à jamais.?Bernard Tanguay • ' LA PETITE MENTEUSE ET LE CIEL De l'imaginaire au fantastique Événement exceptionnel à Saint-Euchariste-en-bas.le long du fleuve: la petite Mélanie y va de mille et une prédictions qui se matérialisent.Parmi elles, un notable qui plongera dans le fumier et le curé qui traversera complètement nu le village.Mais comme elle annonce aussi la fin du monde pour cette localité, avec son lot de phénomènes apocalyptique («les verbes exploseront dans la tête des gens», «les noyés courront les rues, sur le dos, la bouche ouverte, une livre de beurre sur leur poitrine et des allumettes plein les oreilles», «les fruits vont se changer en problèmes sans solution»), le monde entier se tournera vers cette espèce de «Nathalie Simard locale», pour le plus grand plaisir des vendeurs de pommes et de chocolat Aero.Bien sûr, au-delà de l'anecdote, se profile ici une verte critique de notre société de consommation et des pouvoirs qui pèsent lourdement sur les êtres, mais surtout, à l'heure où la littérature de jeunesse s'enfonce souvent dans des récits qui se contentent de ne plus être sexistes, un dialogue d'égal à égal réussi avec les lecteurs de tous âges.?POETES IMPOSTEURS?Des révélations troublantes L'ouvrage de Michel Muir vise à «révéler l'escroquerie intellectuelle» des «poéticailleurs» qui ont publié de 1968 à 1983 aux éditions Les Herbes Rouges.Il s'y emploie avec une férocité comme il est rarement donné d'en voir, quoiqu'on se dit que plusieurs ne l'auront manifestement pas volée.Les France Théoret, André Roy, Lucien Francoeur, François Charron et Claude Beausoleil sont accusés de bien des maux à l'aide d'une preuve accablante et solide.Sont dénoncés également les réseaux leur permettant d'amasser subventions, critiques louangeuses et prix littéraires, pour des productions qui tiennent parfois effectivement plus de la bouillabaisse ratée que du texte avant-gardiste.Il n'empêche que l'entreprise aurait peut-être mérité davantage de nuances, comme dans le chapitre sur Sylvie Gagné.De même, les pages où tout est ramené à une question d'idéologie satanique (présidée par «le Prince» lui-même) empêchant de «rétablir l'homme dans le courant divin n'aideront pas le lecteur à prendre très au sérieux un essai pourtant bien amorcé.?DAHAN, Andrée.— Le printemps peut tendre.Montréal.Quinze.1985.109 pages.TANGUAY, Bernard.— La petite menteuse et le ciel, Montréal, Québec/Amérique, «Jeunesse/Romans», 1985.162 pages.MUIR, Michel.— Poètes ou imposteurs'!.Montréal, Louise Courteau/éditrice.1985.176 pages.L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 19 On n'en meurt pas Le roman «québécois» d'une dissidente russe au courage tranquille par Serge Provencher À l'époque où j'apprenais la langue russe pour lire dans le texte les chefs-d'oeuvre des Tchékhov et des Dostoïevski finalement parcourus en français, le manuel que le professeur à la blonde tresse utilisait était un bijou dans le genre.Un peu comme dans le premier livre où j'avais appris l'anglais, on nous y racontait l'histoire d'un petit garçon et de sa charmante soeur.Ceux-ci nous invitaient à découvrir de chapitre en chapitre le monde dans lequel ils baignaient, en même temps que quelques mots nouveaux ou qu'une acrobatique règle de grammaire.Cette fois, en revanche, pas question d'admirer la splendide maison de campagne des parents de John et Mary.Nous allions pénétrer dans l'univers rempli de travail et d'ingénieurs de Anna Vassilievna et frérot Vania, à croire qu'il n'y avait que chez nous et au royaume de la petite Yvette que la perfection avait omis de s'installer.Bien sûr, dans les deux cas, j'avais en face de moi des paradis, ni plus ni moins, mais avec les différences qui s'imposaient.Or, si le spectacle de ma ruelle boueuse suffisait à lui seul pour enlever toute crédibilité à la version nord-américaine, la seconde s'avéra plus longtemps une énigme.En fait, c'est Soljénitsyne qui, avant son exil, eut finalement raison des espérances de l'adolescent naïf que j'étais: il n'y avait pas plus de paradis soviétique que de sentiments chez Staline.D'autres confirmèrent ensuite que le pays follement heureux de Anna Vassilievna était aussi imaginaire que le personnage en question, ce qui me fit désespérer à jamais de la politique.À travers divers regards Dans On n'en meurt pas, de Olga Boutenko, on trouve essentiellement quatre récits autobiographiques met- 20 tant en scène une femme de courage à diverses étapes de sa vie.Les regards seront donc ceux de la fillette, de l'amoureuse et de la mère, à travers des époques remontant à la guerre .Ils porteront sur des bribes d'existence où le poids des jours se fera souvc t doublement lourd, en raison du système que l'on sait et dont n'aurait surtout pas parlé Anna Vassilievna.Le désir «de renaître» l'emportera cependant sur toutes les blessures inhérentes à ces liens s'enfonçant dans la chair, jusqu'à ce que sonne l'heure heureuse du départ pour «le reste du monde».Cela dit, au début de la vie, c'est d'abord l'éclatement de la famille et l'esseulement insupportable, édictés dans les heures qui suivront le discours radiophonique de Molotov annonçant le conflit entre l'U.R.S.S.et l'Allemagne nazie.L'intellectuel de père sera aussitôt interné dans un camp par ses compatriotes, et la mère expédiée dans des usines chaque fois plus loin- Olga Boutenko prépare-t-elle un nouvel ouvrage?(Photo Jacques King) L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 L'auteure dans l'agréable ambiance de sa demeure.(Photo Jacques King) taines.Leur enfant connaîtra pour longtemps la déchirure et l'ennui, dont on trouve une touchante description dans «Maman, ma fille chérie».Puis, un jour, après de longs mois d'impuissance et de désarroi, surgira soudain la fin officielle de l'hécatombe, et ce sera le début de retrouvailles tellement précaires qu'elles rappelleront qu'il n'y a pas qu'en temps de guerre que la mort peut s'insinuer et faire mal.«.l'anneau qui disparaît dans le sable» Devenue femme, vient ensuite le temps des études et de l'amour pour cet être à la recherche de poésie et d'absolu.Elle se heurte dès lors à la rigidité sous toutes ses formes et à un métier qu'elle détestera toute sa vie.Et, au détour, surgit un adolescent qui se métamorphosera successivement en homme et mari, mais «comme un anneau qui disparaît dans le sable».S'ensuivent enfin l'enfant bien-aimé et le sentiment de rattraper sa propre mère depuis longtemps décédée, sans parler du besoin d'élever sa progéniture de manière à ce «qu'il y en ait au moins un qui oublie la peur».Pour ce faire, «je n'avais d'autre choix que de quitter l'Union Soviétique avec mon fils et de l'espoir», me confie dans un excellent français Olga Boutenko, «même si je ne savais trop où aller ni comment se dérouleraient les choses».Elle aboutira au Québec après un crochet en Europe, avec l'intention de s'implanter pour de bon dans cette terre qui lui apparaît hospitalière.Pour elle, ici, tout n'est pas facile mais il n'y a au moins rien d'impossible, mis à part le fait qu'il ne faut pas de papiers tamponnés pour avoir le droit de respirer.«Là-bas, j'étouffais sans bon sens et je songeais sans cesse à l'avenir de mon enfant», ajoute-t-elle, avec le sourire caractéristique de ces gens convaincus d'avoir agi pour le mieux.«Les deux plus grands crimes au monde qui détruisent l'être humain ou, à tout le moins, son amour, sont d'a- bord la restriction permanente de sa liberté», peut-on lire sous sa plume.«puis l'indifférence envers ses désirs qui meurent sans s'être réalisés».Le favoritisme systématique et sa nuée de passe-droits lui puent aussi au nez, visiblement, d'autant plus qu'ils s'infiltrent même au sein des institutions hospitalières qu'elle sera amenée à connaître.Les pages sur celles-ci restent d'ailleurs empreintes d'une beauté saisissante quand flottent les odeurs de l'accouchement, de l'avor-tement.de la leucémie mais aussi de l'amitié, comme si l'on se retrouvait encore dans quelque oeuvre fondamentale comme le pavillon des cancéreux de Soljénitsyne.Féministes, les femmes soviétiques?Féministe?«À dire vrai, pas vraiment», de répondre Olga Boutenko.«C'est que le problème ne se pose pas du tout dans ces termes en Russie.Certes, il y a bien certaines femmes qui revendiquent des droits dont elles sont privées effrontément.Seulement, ils ne correspondent aucunement à ceux au nom desquels des luttes se mènent ici.Les enjeux sont même à l'opposé de ces derniers, puisque ce qu'on voudrait voir reconnu demeure un statut spécial pour la femme traitée en homme.Choisir d'élever ses enfants à temps plein demeure par exemple interdit parce que ce sera autant de temps arraché à l'emploi».D'où la surprise qui s'empare d'elle au moment où elle débarque en sol québécois.En vérité, il faudrait des pages et des pages pour rendre compte des propos qu'elle me tient par un matin ensoleillé, et de ce livre qu'elle avait besoin de faire.«Les souches du passé» se dressaient dans son esprit et il lui fallait en pénétrer le sens.Le résultat reste en tout cas chargé de sensibilité et de finesse, s'ajoutant à une retenue respectueuse du lecteur, dans une écriture personnelle et extrêmement bien servie par un éditeur perfectionniste et la traduction de Carole Noël.En somme, un ouvrage à lire et à relire, ne serait-ce que parce que «ce sont les témoins qui rendent les miracles impossibles» BOUTENKO, Olga.— On n'en meurt pas.Québec, Editions, du Beffroi, 1985, 209 pages.L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 21 Présence de la Bibliothèque nationale du Québec au Salon du livre de Montréal.(Photo Jacques King) La Bibliothèque et nouvelles brèves Fleury Mesplet au Salon du livre de Montréal L'exposition sur la production imprimée de Fleury Mesplet avait déjà été vue à l'intérieur des murs de la Bibliothèque nationale du Québec.Pourquoi alors ne pas montrer au plus grand nombre possible de Montréalais les premiers livres imprimés à Montréal, leur ville?Une occasion en or s'est offerte lors de la tenue du Salon du livre de Montréal, à la Place Bona-venture, du 21 au 26 novembre 1985.Certes, Fleury Mesplet était un personnage de notre histoire ignoré de la quasi-totalité de nos concitoyens.Il ne l'est plus! L'exposition que la Bibliothèque nationale du Québec avait préparée pour célébrer le 200e anniversaire de la naissance de The Gazette et en même temps souligner le travail de ce pionnier du monde du livre à Montréal, a trouvé une place toute naturelle au milieu des plus récentes parutions en montre (et en vente) au Salon du livre de Montréal.Le kiosque qu'occupait la Bibliothèque a permis aux milliers de visiteurs du Salon de voir une quarantaine de documents (livres, almanachs, calendriers, publicités) imprimés à Montréal entre 1776 et 1794.De voir, certes, mais aussi d'exciter la curiosité, de susciter chez les bibliophiles un intérêt certain quand ce n'était pas la convoitise d'ajouter à une collection personnelle un ouvrage rare et intéressant.L'exposition elle-même était complétée par des notes biographiques, des éléments d'information sur la ville de Montréal de l'époque, ainsi que des critiques de l'oeuvre de Mesplet.Le buste, aimablement prêté par The Gazette, dominait l'exposition.Pour la circonstance, la Bibliothèque de la ville de Montréal avait prêté un imprimé original du maître-imprimeur qui ne figure pas à l'inventaire de la Bibliothèque nationale du Québec.La popularité de l'exposition qu'a présentée la Bibliothèque nationale du Québec tient à la simultanéité des événements (lancement de l'ouvrage sur Fleury Mesplet, rédigé par Monsieur Jean-Paul de Lagrave et édité chez Patenaude Éditeur) autant qu'à l'intérêt que porte, aux choses extraordinaires, le grand public.22 L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 son rayonnement par Denis Roy Un homme et sa passion: Claude-Henri Grignon Un homme et son péchél ces mots résonnent encore dans les oreilles d'un grand nombre de Québécois.Réminiscence de la voix anonyme et solennelle de la radio, images se succédant en cascade, en noir puis en couleurs.Do-nalda, le père Ovide, le quêteux, mais surtout Séraphin.Une voix! Un personnage! Un mythe! Et derrière tout cela se cache un auteur, Claude-Henri Grignon, le lion du Nord! Journaliste d'abord, propagandiste au Département de la colonisation, membre de l'École littéraire de Montréal, romancier, pamphlétaire, maire, scénariste, Grignon a été tout cela à la fois ou successivement au cours des années.Originaire de Sainte-Adèle dans les Laurentides, au nord de Montréal, Grignon n'aura de cesse de célébrer les valeurs traditionnelles et le terroir de 1933, date de la première parution de son célèbre roman, jusqu'en 1970 où nos écrans de télévision diffusèrent les dernières émissions des «Belles histoires des Pays d'en Haut».La Bibliothèque nationale du Québec a présenté l'exposition «Un homme et sa passion: Claude-Henri Grignon», du 29 octobre au 21 décembre 1985.Les visiteurs ont ainsi eu l'occasion de découvrir ou de se remémorer, à travers des photographies d'époque et les textes manuscrits, les personnages qui gravitaient autour du couple légendaire de Séraphin et Do-nalda.Ils ont pu, par la même occasion explorer les multiples facettes des talents d'écrivain de Claude-Henri Grignon, tout en prenant connaissance des différentes étapes de sa vie.Cette exposition a permis à la Bibliothèque nationale du Québec de mettre en valeur le fonds manuscrit de Claude-Henri Grignon dont elle s'est récemment portée acquéreur.Elle a aussi permis de publiciser une de ses publications: Le répertoire numérique du fonds Claude-Henri Grignon.?France Ouellet, auteure du Répertoire numérique du fonds Claude-Henri Grignon s'entretient avec Claire Grignon.(Photo Jacques King) L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 23 FRANÇOIS RICARD LA LITTÉRATURE CONTRE ELLE-MÊME La littérature contre elle-même À la recherche de vérités dépouillées à travers la lecture de divers auteurs par Pierre Vadeboncoeur Le scepticisme est un des chemins de la vérité inaccessible, comme la croyance en est un autre.Si j'hésitais à penser que le doute radical et la foi puissent se donner la main, une main également modeste, j'imagine que Simone Weil me ferait la leçon.Elle respectait toute pensée orientée de quelque manière selon la vérité.Son exemple en cela témoigne d'une parfaite rigueur.Une chose caractérise peut-être plus que tout Simone Weil: l'impartialité devant toute rectitude.Elle aurait lu François Ricard, je suppose, selon ce même esprit.Elle n'aurait pas nié ni polémiqué.Il est probable qu'elle aurait ça et là admiré.Mais c'est dire ici que le scepticisme de Ricard n'est pas une blague.Il est curieux de voir comment celui-ci s'est reconverti aux lettres et à l'histoire après les avoir purgées des illusions pour lesquelles il y avait cru d'abord, notamment l'espoir d'y trouver des sortes de vérités dernières.Il n'y cherchera plus que des vérités plus proches, ou, en tout cas, des vérités dépouillées, dures, non flattées, peut-être désespérantes.L'abandon net et déterminé de son espoir initial et juvénile fait en lui non pas un vide mais le plein des raisons nouvelles pour lesquelles il retourne à ces arts avec un désir qui, àl'entendre, ne cessera plus.Ce sont des raisons tout à l'opposé des autres.Elles sont d'un complet agnosticisme et d'un esprit tout terrestre, méditerranéen.Cependant, le Midi, dans ce cas, n'est pas trop léger ni trop joyeux, malgré l'apologie de la légèreté et de la liberté reconquises.L'auteur, libéré par le doute et par l'accès à un univers débarrassé d'un certain nombre d'illusions, ne passe pas d'emblée à une plénitude et il s'attarde au contraire étrangement à l'acte par lequel il se détache ironiquement de ce qu'il quitte.Ricard revient constamment et avec insistance sur ce refus.Il s'agit d'ailleurs de bien des choses, et non pas seulement de religion ou de ce qui s'y apparente.Peut-on se convertir à ne pas croire?Bien sûr, mais — à ce qu'il semble — pas avec la première insouciance.C'est pourquoi l'on cherche un peu la Méditerranée chez Ricard, sans la trouver vraiment.Il est plutôt un homme du Nord descendu dans le Midi.Récupérer la subversion C'est son intelligence qui fait tout ce travail subversif.Dans n'importe quel livre ou auteur dont il rend compte, il repère, par un retournement perspicace des apparences, une subversion plus ou moins cachée.C'est ainsi qu'il dira à peu près ceci (p.24): qu'une lecture superficielle de Kundera pourrait faire prendre ses romans ou nouvelles pour de simples histoires intéressantes, sans plus, mais qu'une telle lecture, superficielle, empêcherait justement de découvrir l'essentielle superficialité que l'oeuvre du Tchèque — avec profondeur! — une superficialité en quelque sorte métaphysique! — impute à l'univers, au seul univers qui puisse réellement selon ce romancier concerner la race humaine, en définitive.Dans le livre de Ricard, il y a cent exemples de cette acuité intellectuelle, de ce lumineux emploi du paradoxe.Mais cette acuité n'est pas seulement analytique et critique.Elle est créatrice.La Littérature contre elle-même est-il un livre de critique littéraire?Aussi excellemment que secondairement, à mon avis.Ricard, au premier chef, ne propose pas des livres mais une lecture.Il analyse moins ce qu'il examine, qu'il n'applique un fort modèle d'après lequel il l'analyse.Ce modèle est le sien propre.La personnalité qu'il prête à tel ou tel auteur, c'est d'abord à lui-même qu'elle appartient.Comme il en relève objectivement la réalité chez son sujet, cette superposition, ce calque, cette preuve originale, ou originelle, cette épreuve d'après un autre, sont très efficaces, à la fois pour mettre en relief ce qui est de l'écrivain visé et ce qui est du critique lui-même.Mais ce critique, dès lors, n'en est plus un seulement; il est bien plutôt auteur à part entière et premier sujet du livre qu'il écrit.On peut 24 L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 faire le test et je l'ai fait pour ma part: quel que soit l'auteur qu'il étudie et qu'on peut fort bien ne pas connaître du tout, le texte de Ricard garde par lui-même tout son intérêt.Quand l'un répercute l'autre Corneille commenté par Péguy, c'est autant Péguy que Corneille, ou l'inverse, on ne sait plus; ou plutôt, ce que l'on sait, c'est qu'une étude de Péguy sur Corneille a pour effet d'offrir, comme produit, à la fois un Corneille et un Péguy magnifiés comme ils doivent l'être pour apparaître simplement comme ils sont, des merveilles l'un et l'autre malgré tous les défauts du monde.La poésie de Corneille n'est pas diminuée par la prose de Péguy; celle-ci la répercute, la fait donner, tout à fait à la hauteur de ce que cette poésie prodigue à l'origine.Inversement, Péguy, en écrivant sur Corneille ne subit aucune déperdition en se subordonnant de la sorte, mais, bien au contraire, il s'augmente de ce qu'il est déjà en exprimant, à travers Corneille, par la dimension cornélienne, un Péguy encore insuffisamment exploré et qu'il complète en s'annexant ce territoire inattendu.Ce que Péguy accorde à Corneille, il se l'accorde aussi du même coup.Dans ce curieux métabolisme, l'un et l'autre reçoivent autant qu'ils distribuent, et ajuste titre dans les deux cas.De la même façon, François Ricard, en se faisant l'essayiste explicite et clair de la pensée implicite et plus ou moins énigmatique de quelques romanciers, tient un discours non pas secondaire mais d'origine, grâce auquel ces auteurs reçoivent ce qu'il leur donne, et ce qu'il leur donne, c'est leur bien propre.Mais il reçoit d'eux aussi son propre bien, et de manière équivalente.Découvrir, c'est créer Ce qui intéresse, chez Ricard, c'est son pouvoir créateur, qui fait que son livre est aussi une série de découvertes sur les livres comme sur les écrivains.Découvrir, c'est créer.Des idées qui n'existaient pas surgissent et elles jettent sur leur objet par où elles ont été trouvées, la lumière vive de leur nouveauté.L'intérêt de relire, en recueil, des textes de critique que nous lisions auparavant un à un et au fur et à mesure de leur publication, c'est que l'ensemble qui résulte fait accéder ces textes à une plus large signification, et alors c'est le message qui change, et qui change simplement parce qu'il fait apparition, grâce à l'éclairage général d'une matière jusque-là fragmentaire.Pour la première fois, le lecteur se rend nettement compte que l'auteur tient par lui-même un langage antérieur à celui des écrivains qu'il étudie.La surprise vient alors de la constatation d'une métamorphose: c'est avec un certain étonnement qu'on se rend soudain pleinement compte que cet auteur, qui se cachait là dans une fonction apparemment secondaire, exprime des idées importantes dont il est, parmi ces romanciers divers, dans ce qu'il écrit d'eux, un porteur premier si authentique qu'il peut éclairer d'un seul faisceau leurs communes réalités par-delà leurs différences tout aussi déterminantes.Dans son livre, ce discours d'auteur passe avant et devant tout.C'est pourquoi, dans La Littérature contre elle-même.nous-mêmes, lecteurs, qui avons entrepris avec Ricard une étude objective, nous voilà insensiblement versés dans la subjectivité d'une littérature de premier degré, et c'est la sienne.Le premier auteur à étudier, dans son livre, devient ainsi Ricard lui-même.On se prend alors à regretter que les écrivains dont il parle tendent, malgré eux et par leur situation traditionnelle dans un pareil ouvrage, à retarder un peu l'idée qu'on peut se faire de celui-ci à cet égard.Un maître de lucidité François Ricard, dans nos lettres, devient de plus en plus un maître de la lucidité, et la revue Liberté, qu'il dirige, reflète le don qu'il a d'être pénétrant et clair, à rencontre des nombreux fumismes qui sévissent dans notre milieu à cause d'une sorte de négligence, d'approximatisme ou d'inculture largement répandus.J'appliquerais volontiers à Ricard ces mots dont il veut caractériser Histoires de déserteurs, d'André Major: «.le fruit d'un long combat contre le lyrisme, et l'entrée dans un territoire entièrement nouveau de T imagination, que je nommerais, faute d'un terme plus précis, le territoire de «l'extase prosaïque», voulant dire par là que /'imagination s'y fait non plus recherche d'harmonie, quête du Sens ou projection du désir, mais plutôt l'inverse, c'est-à-dire déconstruction du Sens, révélation de la discordance, exploration de l'inassouvissement.» (p.59).On ne saurait être plus éloigné de ce que je suis moi-même et néanmoins, j'ignore pourquoi, j'accompagne le cheminement de Ricard comme si c'était le mien et avec un consentement presque aussi entier—je dirais même avec une égale sensibilité pour ce qu'il trouve et fait valoir.D'un point qui est peut-être à peu près le mien, il regarde vers le Chaos, la non-transcendance, «la non-nécessité du monde, avec lequel tout commerce ne saurait désormais s'établir que sous le signe du jeu, de la dérision (.)», p.35.Je regarde pour ma part vers la Splendeur et la Personnalité.Mais je sens que ces deux regards sont ouverts à tout ce qui pourrait les détromper.Ces deux regards attendent.?RICARD, François.— La littérature contre elle-même, essais de critique littéraire.Boréal Express.1985.L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 25 Fleury Mesplet: Ressusciter pour demeurer par Lily Robert Après deux cents ans de noirceur et de censure, Fleury Mesplet réintègre enfin la place qu'il lui revient dans l'Histoire des luttes pour nos libertés.D'un bout à l'autre de l'océan, de Lyon à Montréal, on lui rend hommage.En décembre 1985, la Ville de Lyon inaugurait une plaque commémorant l'action de Fleury Mesplet alors qu'à Montréal, quelques jours plus tard, un groupe du Comité Mesplet effectuait la première visite officielle au nouveau Parc Fleury Mesplet.L'élément déclencheur a été sans contredit la sortie du livre de l'histo- seur des droits humains et diffuseur de l'idéal voltairien au Québec.La création du Comité Fleury Mesplet a également contribué à faire connaître la vie et l'oeuvre du premier imprimeur-libraire en organisant la célébration du bicentenaire de l'information à Montréal (1785-1985).Appuyé d'une cinquantaine d'organismes de tous les milieux, le comité s'est avéré extrêmement actif et présent sous la présidence de J.-Z.-Léon Patenaude.En moins d'un an, deux expositions d'envergure ont été montées: l'une, au Château Ramezay; l'autre, à la Bibliothèque nationale du Québec de «Malgré la pluie incessante, Paul Scherrer et Paul Henry, présidents de la Société d'histoire Lyon Presqu'île, inauguraient, sous la présidence du sénateur-maire de Lyon, Francisque Collomb, une plaque commémorant l'action de Fleury Mesplet, apposée, pour la circonstance sur la palissade entourant le chantier de l'hôtel Horace Cardon, à l'angle des rues Mercière et Ferran-dière.» (Tiré de Lyon-Matin, 10 décembre 1985) rien Jean-Paul de Lagrave, Fleury Mesplet (1734-1794) imprimeur, éditeur, libraire, journaliste.Cet ouvrage relate la complicité pernicieuse qui existait entre le pouvoir britannique et certains dirigeants ecclésiastiques, mais c'est surtout un livre qui réhabilite Fleury Mesplet en tant que défen- même qu'à son stand au Salon du Livre de Montréal.Pour la première fois, la population pouvait admirer toute la production imprimée de Fleury Mesplet.Aussi, la gent montréalaise a pu assister aux conférences de M.de Lagrave données dans différents cercles philosophiques et historiques 26 L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 FLEURY MESPLET Bicentenaire de la presse d'information à Montreal 1785-1985 Lyon a rendu hommage à Fleury Mesplet, à l'instar de Montréal.Le principal organisateur lyonnais de la commémoration a été Paul Scherrer (ci-haut), président du Centre Presqu'île et chevalier de l'Ordre national du Mérite.Plusieurs personnalités ont appuyé son action dont le maire de Lyon et président de la Communauté urbaine, le sénateur Francisque Collomb.(Photo Centre Presqu'île, n° 11 — 1985) de Montréal.Un buste de Fleury Mesplet, commandé par le journal The Gazette, a été réalisé par le sculpteur Ro- bert Taylor, à partir du portrait peint par François Malepart de Beaucourt qui orne également l'affiche officielle du bicentenaire tirée à plus de l 300 exemplaires.Le lancement du livre eut lieu au Salon du Livre de Montréal (novembre 1985) favorisant ainsi l'accessibilité de l'oeuvre qui fit l'objet d'une quarantaine d'articles dans divers médias lyonnais et montréalais.L'année du bicentenaire devait se clôturer par deux grandes manifestations: l'inauguration simultanée de la plaque et du parc «Fleury Mesplet».La Ville de Lyon tint ses engagements en organisant une cérémonie officielle à l'hôtel de ville.La chargée des relations publiques de l'Ambassade du Canada, Mme Hélène Halatcheff, était l'unique représentante canadienne.La Ville de Montréal, pour sa part, reporta l'inauguration du parc au printemps '86.Même si l'année du bicentenaire de l'information à Montréal est officiellement terminée, la population du Québec ne peut qu'espérer que des projets tels que le réveil d'une académie de Montréal, que l'émission d'un timbre officiel et que la fondation d'un musée de l'imprimerie puissent se réaliser afin de poursuivre l'oeuvre de Mesplet, l'homme aux actions et pensées de Liberté.?*HOTEL HORACE CARDON* j , résidence de grands lmprimeur$}yonnàis } ' JFLEVRY MESPLET '7J4 - 1794 ' premier imprimçut-libraire* de lanoùc française au Canada form?à LYON.rue Merc/ère cil l AQRAVI FLEURY MESPLET (I/J4-I/Y4) IMPRIMEUR, I (iilHR, libit -vint, joiKwlisu V\t (If I dm l u La vie et l'oeuvre de Fleury Mesplet (1734-1794) constituent un chapitre capital de l'histoire des libertés au Canada français.Premier imprimeur-libraire de Montréal, Mesplet y éditera aussi les premiers journaux soit la Gazette littéraire (1778-1779) et la Gazette de Montréal (1785-1794).Membre d'une famille où l'on était imprimeur de père en fils, il recevra sa formation à Lyon.Ami de Benjamin Franklin et disciple de Voltaire, c'est à titre d'imprimeur des Fils de la Liberté qu'il pénètre à Montréal en 1776.Un travail prométhéen — la diffusion des Lumières — attendra Mesplet.Rien, pas même un long et rigoureux emprisonnement, ne détournera l'imprimeur des combats qu'il livrera, entre autres, pour une presse libre et l'instruction publique, fondements du respect des droits humains aux yeux des Philosophes du XV1IF siècle, de Montesquieu à Condorcet.L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 27 À découvrir Une bibliothèque personnelle La constitution d'une bibliothèque personnelle peut parfois, par sa richesse et son importance, devenir d'intérêt public.Celle de Réjean Olivier, de Joliette, mérite sûrement ce qualificatif.Monsieur Réjean Olivier travaille depuis vingt ans comme bibliothécaire au Collège de l'Assomption, à L'Assomption.Sont-ce les murs de ce collège, le sixième plus ancien fondé au Québec, l'influence du journaliste Marcel Hamel, du collectionneur Lawrence M.Lande ou du Père Mé-dard Laroche, C.S.V.qui l'ont orienté et guidé dans cette direction bien particulière de la bibliothéconomie et de la bibliophilie?Depuis ses débuts dans cette profession, toutes ses énergies furent consacrées à la sauvegarde du patrimoine écrit.Ainsi, dans ses temps libres, il a réussi à constituer une bibliothèque personnelle impressionnante, non seulement par la qualité des documents qui y sont réunis, mais aussi par la rareté des éditions qu'on y retrouve.par Daniel Tessier Origines des collections Cette bibliothèque s'est élaborée grâce à des acquisitions chez plusieurs curés de la région, lors d'encans, auprès de plusieurs congrégations de la région ainsi que chez les Franciscains de Montréal et de Québec, à l'É-vêché de Joliette, chez Louis Grypi-nich, relieur d'art, et plusieurs autres collectionneurs.L'une des collections importantes est celle de Philippe Boucher (1665-1721), fils de l'illustre Pierre Boucher, curé de Saint-Joseph-de-Lévis, et frère de Nicolas Boucher, également propriétaire d'une bibliothèque imposante; il s'agit en fait de la bibliothèque de ce curé qui avait continué sur les traces de son père comme bibliophile.De cette bibliothèque de cinq cents (500) volumes, Réjean Olivier en possède dix-huit (18) dont il a publié un catalogue détaillé.D'ailleurs, les livres relatifs à la Nouvelle-France sont nombreux.Ain- si, la Bibliothèque nationale du Canada fut, il y a quelques années, particulièrement intéressée par VHistoire et description générale de la Nouvelle-France (6 vol.) de Pierre François Xavier de Charlevoix de 1744, la Vie de soeurBourgeoys (2 vol.) d'Etienne Michel Faillon, P.S.S.de 1853, et le Manuscrit venu de Ste-Hélène, d'une manière inconnue de Jacob Frédéric Lui-lin de Chateauvieux de 1818, ainsi que plusieurs ouvrages parus chez De-bartzch et d'autres éditeurs anciens.Relativement à la région, la bibliothèque de Réjean Olivier contient la collection presque complète des ouvrages sur Joliette et L'Assomption ainsi que ceux publiés dans la région de Lanaudière.Mentionnons, par exemple, une série imposante de documents concernant le polygraphe Frédéric-Alexandre Baillargé (1854-1928).Rappelons que celui-ci enseigna au Séminaire de Joliette, dirigea une imprimerie au même endroit et s'intéressa aux arts et aux lettres en général; on le connaît également comme un des Ul-tramontains qui attaqua Louis Frechette.Au plan scientifique, il faut voir cette collection sur la région comme l'un des aspects les plus intéressants pour les chercheurs.L'histoire de l'imprimé, par exemple, pourrait facilement s'ébaucher par l'étude de celle-ci.La bibliothèque de Réjean Olivier renferme également une collection d'anciens manuels scolaires dans toutes les disciplines, dont certains sont les premiers utilisés ou imprimés au Canada.Encore là, pour les historiens qui se penchent sur les premières heures de l'éducation, cette collection est riche en éléments très intéressants.Citons notamment, de Joseph François Perrault, Questions et réponses sur le droit civil du Bas-Canada de 1810, le premier manuel pour l'enseignement de la philosophie au Québec, de Jérôme Demers, Institutiones phi-losophicae ad usum studiosae juven-tantutis de 1835 et le premier manuel de physique, de Joseph Edouard Cau-chon.Notions élémentaires de physique, avec planches à l'usage des mai- 28 L'INCUNABLE—DÉCEMBRE 1985 sons d'éducation de 1841.La bibliothèque compte une centaine de documents dans cette veine.Elle contient aussi plusieurs incunables québécois dont la Confrérie de l'adoration perpétuelle du saint sacrement et de la bonne mort, de 1776 et les Mandements de Mgr l'Evêque de Québec de 1791 et 1793 sont parmi les plus anciens.Des acquisitions de valeur provenant d'Europe.D'Europe, la bibliothèque renferme également plusieurs beaux livres rares.Ainsi les Relations de Jacques Cartier publiées chez Tross en 1863, 1865 et 1867; les Voyages du baron Louis Armand de Lom d'Arce Lahon-tan publiés chez Boeteman en 1704 ou chez François l'Honoré en 1741; plus près de nous, les Voyages de Sir Alexander Mackenzie publiés en 1802 chez Dantu; Y Histoire du Canada et Le grand voyage du pays des Hurons de Gabriel Sagard-Théodat chez Tross en 1865, constituent d'intéressants exemples, tout comme Y Histoire chronologique de la Nouvelle-France de Marc Lescarbot de 1866 chez Tross ou celle de Sixte Le Tac tirée à seulement trois cents (300) exemplaires numérotés en 1888chez Fischbacher.Enfin, il faudrait citer l'Histoire de l'Amérique septentrionale de Claude Charles Le Roy Bacqueville de la Potherie publiée chez Nyon en 1722 et 1753.et des rééditions inestimables A ces aspects importants de la bibliothèque de Réjean Olivier s'ajoutent quelques documents qu'on doit à Monsieur Olivier lui-même pour la plupart publiés dans sa propre maison nommée Édition privée.D'abord quelques rééditions importantes dans la collection Oeuvres bibliophiliques de Lanaudière qui compte déjà quinze (15) titres: La bourse et la vie du curé-colonisateur Stanislas Provost de 1883, le Recensement du comté de L'Assomption de Jean-Baptiste Meilleur de 1831, le Guide de L'Assomp- tion de J.-Zébédée Martel en 1883 et plusieurs autres titres qui couvrent les comtés de Joliette, L'Assomption, Montcalm et Berthier.De plus, il faut mentionner plusieurs bibliographies et instruments de travail dont une bibliographie importante sur la région: Bibliographie joliettaine et deux autres sur les anciens manuels scolaires utilisés au Collège de L'Assomption depuis sa fondation jusqu'au début du vingtième siècle.Comme la plupart de ces publications ont eu un tirage limité, leur conservation dans la bibliothèque Olivier est digne de mention.Monsieur Olivier a constitué un catalogue de cette imposante bibliothèque.Grâce à sa formation et à son expérience, les normes bibliographiques sont bien respectées.Malheureusement, il n'existe pas d'index, ce qui en rendrait la consultation plus aisée et mettrait en valeur les richesses de celle-ci.Quant à l'aspect matériel de la conservation de ces documents, précisons que la très grande majorité sont dans un excellent état, parfois sous une reliure de luxe, mais que les lieux où ils sont entreposés ne sont pas des plus adéquats.Par la rareté de plusieurs documents qu'elle contient ainsi que par l'intérêt des titres, pensons aux manuels scolaires et à la collection sur la région de Lanaudière, la bibliothèque de Réjean Olivier est vraiment renommée.Ce que n'ont pas hésité, d'ailleurs, à reconnaître plusieurs institutions comme la Bibliothèque nationale du Canada et celle du Québec, celles des universités de Montréal.McGill, Laval et Sherbrooke, au Québec, Western et Guelph en Ontario ainsi que plusieurs universités américaines.?OLIVIER, Réjean.— Catalogue de laurentiana, de eanadiana et de livres anciens de la famille Olivier, répertoriant 12 000 volumes et 120 collections de périodiques, pour la plupart du Québec.— Joliette.Édition privée, 1981.3 vol., fac-sim., 22,5 x 29 cm.Vol.1: 432 p., vol.2: 206 p., vol.3: 77 p.ISBN: 2-920249-00-2 / Reliés: simili-cuir: 200 $.cuir véritable (marocain rouge): 275 $ (Adresse de l'éditeur: 211, rue Saint-Barthélémy nord.Joliette, Québec, J6E 5N4) Suite aux recherches relatives à la bibliographie de la région de Lanaudière.parrainée par l'Institut québécois de la recherche sur la culture, la recension de la bibliothèque particulière de Réjean Olivier par Daniel Tessier est apparue plus que pertinente.Historien de formation, ce dernier considère cette bibliothèque comme un élément important du patrimoine écrit de la région./t**y turf-ŒUVRES G/rU- d e J-'/fiày'
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