L'Incunable : bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec, 1 mars 1986, mars
km ut.BULLETIN DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DU QUEBEC l'incunable Montréal, 20e année, n° 1 Mars 1986 ISSN 0825-1746 Ministère des Affaires culturelles Bibliothèque nationale du Québec Dans le grand salon de sa maison à Vezelay.Hertel s'entretient avec une journaliste.(MSS-385) SOMMA IRE wm Montréal, 20' année, n" I Mars 1986 Directeur et rédacteur en chef Louis Chantigny Adjoint au rédacteur en chef et directeur de l'édition: Louis Bélanger Secrétaire à la rédaction: Louise Lecavalier Directeur de la photographie: Jacques King Courrier de la deuxième classe Enregistrement n" 1503 Dépôt légal — I" trimestre 1986 Bibliothèque nationale du Québec ISSN 0825-1746 Reproduction autorisée des textes non copyright, sur demande et mention de l'auteur et de la source.Les articles publiés n'engagent que leurs auteurs.L'INCUNABLE est publié trimestriellement.Il est distribué gratuitement à titre personnel.On peut se le procurer en adressant sa demande à la Bibliothèque nationale du Québec.Service de l'édition 1700.rue Saint-Denis Montréal (Québec) H2X 3K6 À la mémoire de Francois Hertel Très chers amis de François Hertel Un appel lancé aux parents et amis de François Hertel Hertel à Vézelay Hertel: Confidences d'un témoin privilégié Ma dernière rencontre avec François Hertel Hertel en ce temps-là Hertel, cette énigme La rentrée et la sortie de François Hertel Laurendeau à Paris ou un intellectuel à la recherche de sa définition.Aujourd'hui, Socrate et Sartre seraient-ils «Jovialistes»?La Bibliothèque, l'art et la littérature Vingt ans après: l'énigme Lavallée-Ducharme Pages 3 Denis Roy Secrétariat à I'information Raymond Dubé ( 'oilahoration spéciale Joseph Saine ('oilahoration spéciale Jean Éthier-Blais ('oilahoration spéciale François-Xavier Simard 8 ( oilahoration .spéciale Luc-André Biron ('oilahoration spéciale 10 Gérard Pelletier 12 C 'oilahoration spéciale Jean Éthier-Blais 14 Collaboration spéciale Raymond Dubé 23 ( 'oilahoration spéciale Louis Chantigny 26 Secrétariat à l'information Pierre Boudreau 38 ('oilahoration spéciale Denis Roy 45 Secrétariat à l'information Pierre de Grandpré 46 ( 'oilahoration spéciale 2 L'INCUNABLE—MARS 1986 A la mémoire de François Hertel Le 4 mars dernier, la Bibliothèque nationale du Québec a rendu un hommage particulier à un des grands maîtres à penser du Québec du XX' siècle: François Hertel, né Rodolphe Dubé.Cette soirée, née de l'initiative conjointe de Micheline Ménard et de Louis Chantigny, regroupait une centaine de parents, d'amis et de gens de lettres et de la politique qui avaient fréquenté Hertel ou qui l'avaient reconnu comme maître à penser.Après une période de chaudes retrouvailles et de fraternisation à l'arrivée, les invités furent conviés à prendre place dans la salle Saint-Sulpice où ils écoutèrent le vibrant hommage rendu par Jean Fthier-Blais à l'homme qu'il a connu dans son intimité ainsi que le témoignage rempli d'émotions du frère de Hertel.Raymond Dubé.Le visionnement d'un vidéo sur Hertel, tourné pour la série «Propos et confidences» par Radio-Canada, est venu ajouter une touche d'humour et de divertissement à la soirée.Enfin, le Docteur Saine adressa la parole à l'auditoire.Soulignons l'inestimable don de manuscrits de François Hertel qui fut remis à la Bibliothèque nationale du Québec par monsieur Peter Greigg d'Ottawa.Monsieur Greigg avait connu Hertel lorsque celui-ci enseignait à l'Université Queen's de Kingston (Ontario).Ce don viendra enrichir la collection encore incomplète des manuscrits de Hertel que possède déjà la Bibliothèque nationale du Québec.Somme toute, ce fut là une soirée chaleureuse dont la formule mérite d'être reprise.?Denis Roy François Hertel (1905-1985).Très chers amis de François Hertel par Raymond Dubé L'INCUNABLE—MARS 1986 3 Ce n'est pas sans une vive émotion que j'ai revu et réentendu mon frère François Hertel dans cette tranche d'une série de trois apparitions à la télévision de Radio-Canada, il y a déjà plusieurs années.Je ne suis pas nécessairement d'accord avec tout ce qu'il a dit.Je peux difficilement trouver les termes appropriés pour vous dire toute ma reconnaissance et toute ma fierté pour cet hommage d'un groupe aussi représentatif de l'intelligentsia québécoise.Même s'il n'était pas l'incarnation de la modestie, il aurait sans doute été étonné de tout ce qui s'est dit, ce soir.Je pense à sa réaction lorsque, après avoir pris connaissance de la thèse de doctorat de madame Guylaine Mas-soute, il m'écrivait: «Je ne me pensais pas aussi savant.» J'essaierai d'être bref.Je veux d'abord remercier les organisateurs de cette émouvante évocation de son souvenir.Je tiens aussi à dire toute ma reconnaissance aux instigateurs de son retour au pays.Je veux parler de madame Micheline Décarie Ménard et du docteur Joseph Saine.Sans leur intervention, jamais je n'aurais eu le courage de rapatrier Hertel.Je m'étais résigné à le laisser finir ses jours en France, quitte à me rendre l'assister à ses derniers moments et à le faire inhumer au Père-Lachaise, comme il m'en avait déjà manifesté le désir.Il voulait arriver de l'autre bord en bonne compagnie.On ne saurait l'en blâmer.La première responsable est madame Micheline Décarie Ménard, qui, à la suite d'un voyage à Paris, en 1983, a publié dans L Incunable du mois de septembre 1984 un article intitulé: «François Hertel vieillit dans la solitude à Paris», article très sobre et très réaliste.Le hasard a voulu que ce texte tombât sous les yeux du docteur Joseph Saine, qui, offusqué et même scandalisé qu'un pays laissât ainsi vieillir dans l'oubli un de ses grands hommes, pour employer son expression, communiqua avec madame Ménard et avec moi.Ce fut le début de tractations qui se firent de plus en plus pressantes, au point que je n'eus d'autre choix que de me rendre à Paris au début de juin 1985, avec le résultat que Hertel, après sept ans d'absence, foula de nouveau le sol canadien le 25 juin suivant.Raymond Dubé, frère de l'écrivain.(Photo Jacques King) Dans toute cette aventure, car c'en fut toute une dont j'ai mis des semaines à me remettre, je ne fus qu'un instrument.Dans notre esprit, il ne s'agissait que d'un retour temporaire, le temps de permettre à Hertel de se remettre d'aplomb en l'espace de quelques semaines ou même quelques mois, jusqu'à ce qu'il puisse retourner en France s'il en manifestait toujours le désir.Madame Ménard avait généreusement offert de l'héberger à son retour en attendant qu'on puisse le placer dans un centre d'accueil pour la durée des traitements que lui ferait subir le docteur Saine.Quels magnifiques gestes gratuits de ces deux personnes.Ce ne furent pas les seuls d'ailleurs.Je pense à madame Jean Tétreau qui l'a veillé au cours de sa dernière nuit, après lui avoir fait de fréquentes visites.Je pense aussi à notre ami commun, M.Michel Berthierde Paris, qui, pendant des années a veillé sur Hertel comme le fait un fils pour son père et avec qui j'étais en contact constant et qui me tenait au courant de son état.Je voudrais aussi mentionner toute la sollicitude dont l'ont entouré ma soeur Isabelle et son mari Robert Poirier qui était à ses côtés lorsqu'il s'est éteint paisiblement.Nous avions malheureusement sous-estimé la gravité de l'état d'Her-tel.En dépit de toute sa générosité, madame Ménard s'est vue dans l'obligation de le faire hospitaliser au bout de trois jours.C'est à l'hôpital du Sacré-Coeur qu'il s'est éteint paisiblement le 4 octobre.Il y a déjà cinq mois, alors que dans le public on le croyait toujours à Paris.J'avais voulu qu'on fit le moins de publicité possible sur son retour.Je voulais, étant donné son état de décrépitude, lui éviter ce genre d'humiliation.À la suite de son décès, qui m'a pris par surprise, j'ai pris les moyens de lui assurer une sortie digne de lui.À cause de son incroyance, il eut été indécent de lui offrir des obsèques religieuses.C'eut été de la supercherie.Nous avons donc décidé de faire chanter une messe solennelle sans le corps.Je pensais qu'il était normal que, pour quitter ce monde, il empruntât la porte par laquelle il y était entré.Je pensais aussi que c'était le meilleur moyen de réunir ceux de ces amis qui voudraient lui rendre un dernier hommage.Ils sont venus nombreux.Nous les remercions de leur présence, car elle fut pour notre famille un puissant réconfort.Le rideau est tombé sur sa vie.Quelle place lui réservera-t-on dans l'histoire?Pour les chercheurs qui voudront se pencher sur son oeuvre la matière ne manque pas.Depuis des années, grâce à la coopération de M.Roland Auger, la Bibliothèque nationale a déjà constitué une très riche mine d'informations.Il s'agit du Fonds François Hertel, riche de quelques milliers de documents dont un grand nombre de lettres qui remontent à aussi loin que 1931.Mais non moins important, le Fonds François Hertel n'est pas exclusivement centré sur lui.C'est une sorte de fonds familial qui s'échelonne sur trois générations, sur lequel il n'existe plus d'embargo en vertu de la dernière convention avec la Bibliothèque nationale.Le docteur Saine suggère l'érection d'un buste de François Hertel.C'est merveilleux.J'aimerais aussi qu'on récupère son portrait par son grand ami Léo Ayotte.Il est actuellement la propriété de M.Lauréat Veilleux de la Galerie du Fort à Québec depuis environ six ans à une période où Hertel, inquiet de sa sécurité financière, me l'a expédié de Paris avec mission d'en obtenir le meilleur prix possible.Enfin, pour terminer, je voudrais faire de la Bibliothèque nationale du Québec la gardienne de l'oeuvre de Hertel.C'est donc avec plaisir que je signerai, en sa faveur, un acte de renonciation de ses droits d'auteur, qu'il s'agisse de ses entrevues à la radio, de ses apparitions à la télévision, de ses livres.J'estime que Hertel appartient au patrimoine québécois et je ne connais pas d'institution qui mérite plus que la vôtre d'assumer cette responsabilité.?4 L'INCUNABLE—MARS 1986 Un appel lancé aux parents et amis de François Hertel par Joseph Saine Lorsque François Hertel rentra de France, le 26 juin dernier, nous espérions son retour à la santé et une grande fête de retrouvailles.Il aurait été si heureux d'être parmi nous ce soir.Les murs auraient vibré de son bon rire sonore et de sa verve endiablée.Érudit, humaniste, parfois railleur, il aurait charmé et, peut-être, choqué.Hertel continuera d'être présent au Québec, par ses écrits, par l'exemple qu'il donna d'un esprit parfaitement libre et par sa passion pour la clarté et l'art de bien dire.Et, pour perpétuer ce rayonnement, que penseriez-vous d'un buste de Hertel, oeuvre d'un sculpteur québécois, qui animerait cette vénérable enceinte?Une dame, experte en campagne de souscription, est parmi nous ce soir.Elle accepterait de prendre charge du projet, si, bien sûr, vous êtes d'accord.J'ai nommé Madeleine Rousseau.Avant de terminer, je tiens à vous confier un rêve que François Hertel caressait depuis longtemps: soit la fondation d'une école de haut savoir, avec tout ce que ce concept implique d'excellence dans la formation de l'esprit et du caractère.Pourquoi ne pas faire de son rêve une réalité?Un projet à long terme mais réalisable avec la collaboration de notre élite intellectuelle.Ainsi, notre société francophone sera dotée d'une pépinière de femmes et d'hommes qui, par leur dynamisme et leur vigueur, constitueront les assises d'un Québec grand et fort.Nous attendons vos suggestions et commentaires sur ces projets à la mémoire de notre cher ami, François Hertel.?Le docteur Joseph Saine.(Photo Jacques King) L'INCUNABLE—MARS 1986 5 À Henri Tranquille Vézelay est un lieu où souffle l'esprit.C'est une petite ville, minuscule même, au sommet d'une colline qui domine la plaine bourguignonne.Pour s'y rendre, il faut allerà Avallon, changer de train, s'installer dans une mi-cheline qui vous mène au pied de la colline.Le voyageur traverse une campagne parsemée de forêts, de bois roux.Il a l'impression, si fréquente en France d'être au centre d'un vaste continent, qui le retiendra prisonnier.Arrivé à Vézelay, c'est la montée vers la ville dans l'unique taxi.Comme l'a écrit Hertel: Allons! Hop! Qu'on prépare, écuyer, ma monture! — La vieille traction-avant vous amène poussivement jusqu'à la porte de François Hertel.Vous entrez.La ville de Vézelay, autrefois abbaye, a été fondée au IXe siècle.Elle est célèbre pour son site et pour sa basilique.Le tympan de la basilique est un modèle de sculpture romane; il représente le Christ dans sa gloire, entouré d'hommes de toutes les tribus de la terre, tous emportés par un vent violent qui fait tournoyer leurs robes.La Basilique est consacrée à Marie-Madeleine et constituait, au Moyen Âge, l'une des principales étapes dans le pèlerinage vers Saint Jacques-de-Compostelle.Lorsqu'il quitta Montréal en 1947, ayant choisi la France comme lieu de son exil, Hertel s'installa à Vézelay, dans une maison ancienne, perchée au sommet du flanc sud de la colline, dominant à perte de vue, la Bourgogne.Cette maison appartenait à Henri Petit, pour lors professeur au Collège Stanislas.Depuis Paris, Hertel, qui lui la louait, y allait en week-end et pendant les mois d'été, s'y installait, pour écrire, rêver, recevoir ses amis.Il y vivait à la hussarde, aussi peu conventionnel que possible, faisant lui-même sa cuisine et son ménage, avec une cave bien approvisionnée en vins du pays (Hertel, grand buveur de vin, n'avait pas le palais fin) et les longues soirées de solitude liseuse ou de bavardage avec les amis.La maison regorgeait de livres et celle conti- guë, à laquelle Hertel avait accès, plus encore.On pénétrait dans une grande pièce au carrelage de pierre, à la paysanne, haut de plafond, dans le style ogival.Lorsque les protestants occupèrent Vézelay, en 1568, ils mirent à sac toutes les maisons, sauf celle du traître qui leur avait livré la ville.C'est cette maison qu'occupait Hertel, restée intacte au cours des siècles.On peut dire que le rez-de-chaussée était constitué d'une seule pièce, avec au mur de gauche, une belle cheminée près de laquelle se trouvait le fauteuil de lecture du maître de maison et, au bout de la pièce, une porte à la française qui donnait sur un minuscule jardin surplombant le gouffre.Au matin, lorsque le jour paraissait, comme il faisait bon descendre en pyjama et robe de chambre et se retrouver sur cette terrasse.Le regard portait au loin, aussi loin qu'il le pouvait.Rien ne l'arrêtait que le ciel qui, dans l'infini, se mariait à la terre.On se disait que cette ligne, au sud-ouest, c'étaient l'Espagne et le bienheureux saint Jacques lui-même.Spectacle inoubliable.Hertel passait beaucoup de temps sur cette terrasse, dans ce jardin.J'ai de lui une photo qui le représente précisément dans son jardinet, le torse nu, riant aux éclats, coiffé d'un vieux chapeau de paille, devant sa maison.Il est, enfin, heureux.A Vézelay, Hertel voyait peu ses voisins, madame Romain Rolland, le Général et madame Vanier.Ces derniers craignaient visiblement d'être mis en présence de ce dangereux exjésuite.Je les retrouvai, un dimanche, à la sortie de la messe.Ils marquèrent, avec cette politesse timide dont ils avaient appris les nuances à fréquenter des personnes de sang royal, leuréton-nement de me voir loger chez Hertel.Même après la messe.Hertel n'était pas en odeur de sainteté.Il n'avait cure de ces oukases mondains, car de nombreux amis, en route vers des cieux plus cléments, faisaient de Vézelay une étape.Souvent, ils s'amenaient en voiture.Chaque fois que je suis allé chez Hertel.ce fut en train.Ma plus belle visite chez lui eut lieu l'automne et fut marquée par deux expériences intérieures dont je serai toujours reconnaissant à Hertel d'avoir été l'occasion amicale.La première eut lieu dans le petit train électrique Avallon-Vézelay.C'était le crépuscule.Une panne de courant obligea la micheline à s'arrêter.Nous étions en pleins champs, le train bondé d'étudiants, la nuit qui tombait, la terre meuble autour de nous, rien à l'horizon que des bois denses et le ciel qui se fermait sur nos têtes.Soudain, un jeune homme sort du train, son cor en bandoulière.Il descend dans les champs, et là, tourné vers la forêt, il sonne du cor dans la nuit mouillée.L'écho de ces notes graves et puissantes retentit au loin et le paysage devint habité.Autrefois, à l'époque des pèlerinages, il devait en être ainsi.L'histoire des âmes est éternelle.Le second motif est le suivant.Une fin d'après-midi.Hertel me dit: «Sortons».Nous sortîmes, quittâmes la ville et nous enfonçâmes dans la campagne.Toujours cette même plaine à l'infini.Nous marchâmes sans rien dire, Hertel les mains dans les poches de sa houppelande, la tête basse.Et puis, lui, si secret, me raconta un peu de sa vie.A voix basse.Je me souviens que le nom du Père Papillon revint souvent sur ses lèvres.Il avait été son Provincial chez les jésuites et les deux hommes s'étaient aimés.Et puis, Hertel Fit une pirouette et raconta quelque drôlerie.Nous revînmes sur nos pas.À notre droite, avant de remonter vers la ville, une croix se dressait.Nous la regardâmes, toujours silencieux.En nous engageant dans l'escarpement, nous pouvions admirer le paysage, ces vagues de terre riche qui mènent à la mer.Et je compris que l'âme de Hertel, aussi, était secouée par de profonds courants de souvenirs, que, dans son destin tragique, il courait d'une prise de conscience à une autre et que cette fuite en avant n'aurait pas de fin.Et pourtant, elle a eu une fin.Ce regard si intelligent ne regarde plus.Ou regarde-t-il encore?L'INCUNABLE—MARS 1986 7 Hertel: Confidences d'un témoin privilégié François Hertel n'a pas voulu mourir comme Montherlant.J'ai eu, avant l'hommage que lui a rendu le 4 mars la Bibliothèque nationale du Québec, le précieux avantage d'une longue conversation avec Raymond Dubé, rédacteur en chef du Soleil pendant vingt ans, frère de Rodolphe Dubé que le monde a connu sous le nom historique de François Hertel.Monsieur Dubé — seul témoin continu des quarante ans d'Exil de son frère — m'a fait au sujet de leur mère, de l'influence des jésuites sur Hertel, de la pensée herté-lienne et de la fin de Hertel, mille et une confidences qu'il m'a autorisé à dévoiler, notamment à l'intention de ceux qui connaissent l'oeuvre de l'exilé de la rue Blanche.J'avais moi-même eu l'occasion de rencontrer régulièrement Hertel à Vé-zelay et à Paris, à l'époque où je fréquentais une des universités de Paris (1968-1972).Je m'étais lié d'amitié avec cet homme de trois fois mon âge, de qui j'avais lu, du Saguenay de mon enfance.Le Beau risque et Leur inquiétude.J'y avais ressenti toute l'inquiétude que son auteur, alors jésuite, avait sentie chez ses élèves.Hertel, qui n'a jamais ménagé son temps pour les étudiants, avait peut-être vu en moi le petit gars de Chicoutimi-Nord venu à Paris se tremper dans l'atmosphère vénérable de Robert Sorbon, un autre fils spirituel à alimenter des nourritures philosophiques de son esprit.Madame Dubé Mère Peut-on se surprendre si madame Dubé aidait son fils Rodolphe à aligner des vers, des compositions françaises?Institutrice de profession, elle avait la plume alerte, elle allait faire du journalisme, elle allait publier, sexagénaire, un livre intitulé: // y a soixante ans.Elle a aussi exercé sur lui son influence par son poème, «La fée des grèves», aux accents lamartiniens dans le décor de leur Rivière-Ouelle.Hertel avait attendu la disparition de sa mère avant de jeter la guenille aux orties et de s'exiler à Paris au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, pour éviter un par François-Xavier Simard scandale qui lui paraissait nuisible, voire inutile à une certaine époque.En effet, il avait craint de chagriner sa mère en quittant les ordres — ce dont il avait tort, car elle était restée surprise de le voir faire un jésuite.Elle appelait «Bécasseau» son fils indiscipliné sur qui pleuvaient régulièrement les tuiles.Les Messieurs de la Compagnie Hertel s'est senti poursuivi par les jésuites jusqu'à son dernier souffle.Il en avait la hantise.Le père Lelièvre était l'un de ceux qui l'avait convaincu d'entrer dans les ordres: «Vous avez besoin de discipline, et les jésuites ont besoin d'un disciple.» Son indiscipline, d'ailleurs, lui avait valu le surnom de «Tauraille» de la part de ses condisciples du Séminaire de Trois-Rivières qui voyaient en lui une vraie «queue de veau».Ce fut une rude épreuve que le noviciat: au Sault-aux-Récollets, il grimpait dans les arbres pour pleurer à chaudes larmes.Un jour qu'il s'était confessé à son directeur de conscience comme privé de foi, l'éminent casuiste lui aurait répondu de ne pas s'en faire, qu'il s'en remettrait avec le temps.Au point que, même des années plus tard, quand le peintre Léo Ayotte en fera le portrait au cours de visites à la maison de Hertel à Vézelay.il montrera le fameux «Hertel jésuite» dans le tableau (aujourd'hui au Musée du Vieux-Fort dans le vieux Québec).A quel degré les fils de saint Ignace ont pu marquer Hertel.c'est évident, et voici deux anecdotes qui le montrent bien.En 1959, le vieux père Desjardins de la villa Manrèse avait confié deux médailles bénites à monsieur Raymond Dubé qui devait les remettre à son frère Rodolphe au cours d'un voyage à Paris.Quand il les reçut de son frère, Raymond, le Canadien errant, François Hertel en fut très ému.Une autre fois, de passage à Québec, alors qu'il suivait la messe de minuit télévisée dans le salon de son frère Raymond il ne put s'empêcher de dire avec émotion: «C'était plus beau avant la nouvelle liturgie, qui s'est faite au détriment du sacré.» La pensée hertélienne Ce brasseur d'idées aura suscité jusqu'à trois biographies et une thèse de doctorat de son vivant.Et il y en aura d'autres à venir sans doute, plus complexes et qui évoqueront sa pensée de la poésie mystique du début jusqu'à la philosophie cosmique de la fin.Il fut maître à penser durant presque deux générations.Ce n'est pas pour avoir jeté le froc aux orties qu'il se serait marié pour autant: «Je ne me marie pas.Je ne suis pas capable de voir pleurer une femme.» C'était un célibataire endurci, un jésuite incroyant, mais aussi un dur à cuire pour la cohabitation.Il a vécu seul, à l'écart de tous les courants contemporains.Il avait un tempérament de bagarreur, ou plutôt de frondeur.Côté sport, il se préférait donc lanceur.À une certaine époque, il jouait au tennis avec des champions au Stade Roland-Garros de Paris.D'ailleurs, il aimait bien à raconter ses prouesses d'athlète; pour lui le sport était un art.C'est ainsi que, par le culte du sport, il vint à Montherlant.Montherlant a décrit le sport à sa façon — dans Les Olympiques, par exemple — et ce que Hertel en aimait, ce que Hertel s'en est efforcé de vivre, «c'est la conquête de soi et du monde par l'effort physique absolument gratuit se résolvant en esthétique.» Aussi, à l'époque où Pierre Trudeau fréquente en motocyclette le Quartier-latin, il prend Hertel en selle derrière lui.Place de la Concorde, par jeu, Trudeau freine brusquement, ce qui projette l'ancien jésuite en avant.Le saut ne se termine point par une chute, mais par une couple de pirouettes des plus élégantes.Il faut croire qu'il considérait la Bourse comme un autre art.En effet, il raffolait déjouer à la Bourse, et jouait parfois avec succès: «Mes valeurs ont 8 L'INCUNABLE—MARS 1986 L'auteur de cet article, François-Xavier Simard en compagnie de Hertel.Cette photo a été prise rue Blanche près du domicile de l'écrivain, à l'issue d'une rencontre avec des étudiants désireux de le mieux connaître.(Photo Maurice Chenard) chuté de fi 000$», disait-il au lendemain de l'élection de Mitterrand.Parmi les arts mineurs hertéliens, il ne faudrait pas oublier la Conférence.A une période de sa vie, il s'est fait conférencier ambulant d'un bout à l'autre de la France et du Canada.Des conférences, il en aurait donné six cents, dans des universités, des centres culturels, des salles paroissiales, des librairies, et un peu partout.C'est ce qui lui a donné la possibilité de manger et de découvrir des coins reculés de l'Hexagone.D'ailleurs, il voyageait par train, à tarif réduit en France, grâce à sa carte de presse.Ses conférences ne manquaient pas d'humour: «Que ne suis-je, en petit, le Rabelais de mon pays'?» De toute façon, c'est ainsi que je l'ai connu, à Paris cette fois-là — il en tirait à tout azimuth, et il ne pouvait pas me manquer.Son grand art est toujours resté la communication.Il avait besoin de communiquer avec tout le monde et il réussissait très bien, notamment comme éducateur où, habitué à la rigueur scientifique, il s'efforçait d'apprendre à ses élèves à penser, il respectait les idées et les opinions d'autrui, même en désaccord.Son appartenance à la culture française d'Amérique lui faisait exprimer cette «différence» de ce que nous sommes par rapport aux Hexagonaux comme aux États-uniens.Il se formait une haute idée de ce que ses élèves pourraient devenir.Il leur enseignait des idées simples — essence même de la communication.Les années 30 et 40 ont vu paraître des ouvrages destinés à guider ses élèves.Comme tout le monde, il parle mieux de lui-même que des grands philosophes.En cela, ses premiers livres sont encore les meilleurs.Toute sa vie, il a eu une philosophie personnelle, telle qu'on la retrouve aujourd'hui notamment chez Jean-Paul Desbiens, philosophie pleine de ces «idées de rien du tout».11 donnait, à sa vie et à ceux qui l'entouraient, de la perspective.Il comprenait, aimait les gens, et leur prodiguait généreusement et son temps et son conseil, cherchant inlassablement à les aider à s'élever, à atteindre la limite sans cesse reculante de la perfection.Hertel fut toujours habité par le doute, par une pensée profonde, inquiète, qui le rapproche probablement de Bergson, de Sartre et de Teilhard de Chardin (qu'il a connu à Paris) personnages, disait-il, qui l'ont beaucoup aidé.De fait, Hertel a cherché, mais a-t-il trouvé?La mort de l'Exilé Hertel vivait d'une minuscule mensualité du gouvernement du Canada et d'une autre, plus petite encore, de la Commune de Paris, et aussi des quelques sous que lui rapportaient encore ses livres.La situation de Hertel s'aggrave: d'abord hospitalisé à Saint-Lazare (près de Pigalle même), puis à Villiers-Le-Bel (40 km au nord de Paris).En effet, cela faisait déjà trois ans qu'il se laissait pousser une barbe de rabbin et ne s'alimentait guère plus.Hertel était affligé d'une grande faiblesse et d'un peu de confusion.Les événements ont commencé à se précipiter à partir d'un article de madame Micheline Décarie Ménard paru dans L'Incunable: «François Hertel vieillit dans la solitude à Paris».À la lecture de ce document, voici que le Docteur Joseph Saine, médecin estimé de Hertel, rejoint madame Ménard.Il n'admettait pas que meure ainsi un de nos grands hommes.D'où l'idée de rapatrier Hertel.Raymond Dubé.âgé de soixante-dix-sept ans, prend donc finalement en juin 1985 la décision d'aller chercher son frère octogénaire, pour le retour d'exil.Pourtant, ce n'est que Rodolphe Dubé qui revient: François Hertel reste à Paris parce qu'il a imprégné de sa présence son quartier et ses rues, parce que ses livres sont ceux de la rue Blanche depuis plus de vingt ans, parce que Hertel n'est déjà plus.C'est à Paris qu'il voulait mourir, comme il le chantait dans ses mémoires, pour reposer parmi les illustres gisants du Père-Lachaise.C'est là, loin de Ri-vière-Ouelle.qu'il est mort de coeur avant de mourir de corps à Montréal.Madame Ménard accueille les deux frères à Mirabel et héberge Rodolphe chez elle, rue Sainte-Catherine.Pourtant, après deux jours à peine, elle se rend compte que Rodolphe Dubé doit être hospitalisé.Le docteur Saine, avec l'appui du docteur Camille Lau-rin, lui trouve une place à l'Hôpital du Sacré-Coeur.Là, retour d'exil, replongé dans la population, représenté par cinq compagnons de chambrée, il reçoit de la visite.Rodolphe Dubé n'avait pourtant pas perdu tout le sens de l'humour hertélien; au père Ambroise Lafortune en visite à son chevet, il confie sur Raymond: « Vous savez, mon frère est un paresseux».Après la visite du regretté historien Michel Brunet qui s'apprêtait à décéder.Hertel remarqua: «Mon Dieu, qu'il parle.» Le 4 octobre, il quitte la vie, puis l'hôpital, muni de tous les sacrements et sacramentaux que l'Église a pu recycler au cours de son histoire pour s'assurer de la ritualisation des morts comme la médecine s'occupe aujourd'hui de leur médicalisation.Raymond Dubé a pris lui-même la décision du sort de la dépouille de son frère.Considérant que Hertel était entré dans la vie par un baptême à l'église, il devait quitter la vie par la même porte.Cependant, comme on jugeait déplacé de tenir des obsèques régulières dans le cas d'un incroyant confirmé.Raymond Dubé a opté pour une messe commemorative, voyant dans cet office un moyen pour les proches de Hertel de se réunir pour lui rendre un dernier hommage rituel.L'occasion rassemblait notamment MM.Pierre Trudeau, le Dr Camille Laurin.Henri Tranquille, Doris Lus-sier, Raymond Dubé, Jocelyne et Jean Tétreau.des jésuites et un représentant de l'Académie canadienne-française — à laquelle appartient Hertel — en la personne de l'ancien élève et ami de toujours Jean Éthier-Blais.L'Exilé parti d'esprit pour toujours, est revenu par sa dépouille à la terre ancestrale.L'ingrate Patrie lui aura tout de même redonné la place qui lui échoit parmi les siens.?L'INCUNABLE-MARS 1986 9 Ma dernière rencontre avec François Hertel Fr ançois Hertel a vécu solitaire dans le 9" arrondissement de Paris, plus précisément au 23,de la rue Blanche, dans un studio situé au premier étage de l'immeuble.L'année dernière, lors d'un séjour dans la capitale française, je lui écrivis un mot pour l'inviter à déjeuner.Le lendemain, je lui téléphonai afin d'obtenir son acceptation et convenir de l'endroit et de l'heure du rendez-vous.J'entendis une voix grêle — (je croyais que cela était dû à la piètre qualité sonore des vieux appareils téléphoniques parisiens) — me répondre et dire: «Où êtes-vous?Je vous attends.» Une image floue de l'homme d'hier Je n'avais pas rencontré François Hertel depuis une dizaine d'années.C'était à Montréal chez le moraliste-philosophe Jean Tétreau qui m'avait convié à un succulent dîner à quatre, préparé par madame Tétreau.On m'avait raconté que François Hertel déclinait; qu'il n'en menait plus large.C'est mal connaître le personnage, me dis-je.L'indomptable Hertel ironisera jusqu'à la fin.Son égocen-trisme, selon les personnes et les circonstances, a besoin d'attentions démonstratives ou de commissérations prévenantes.Il aime parler de lui et que l'on parle de lui.L'homme a fait énormément de sport; son corps est à la fois énergique et musclé, son physique est souple et résistant.J'avais constaté ces qualités à maintes reprises lors de ses visites à Montréal.Cela était juste.autrefois! C'est un septuagénaire cassé, un long moment après que j'eus sonné, qui vint m'ouvrir.Nous nous étrei-gnîmes.François Hertel referma la porte avec lenteur lorsque j'eus franchi le seuil du vestibule.Avec un sourire austère, il entama la conversation: «Et bien, mon vieux, il s'en est fallu de peu pour que je crève au cours de la par Luc-André Biron nuit\» Ma présence sembla le réconforter et le rassurer.C'était le jeudi 3 mai 1984.À Paris, le printemps était radieux.Il faisait beau et tempéré.Après m'avoir offert un siège, François Hertel s'assit, le dos tourné à la grande fenêtre.La pièce était faiblement éclairée.Il faisait une chaleur torride.Un radiateur électrique surchauffait cette unique et vaste chambre du studio.Le volet métallique de la haute fenêtre était hermétiquement fermé «afin d'empêcher le froid d'entrer» d'expliquer Hertel qui ajouta ne pas avoir quitté cette chambre depuis six mois.Ce qui écarte le besoin de décrire l'atmosphère ambiante de la pièce.Le refuge d'un ermite J'entrevis dans la pénombre des piles éparses de livres et de dossiers; un mobilier vieillot disposé çà et là.François Hertel, bien calé dans son fauteuil, me désigna son environnement: «Ma tanière», dit-il.En fait, il vivait vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans cette chambre.Dans le coin opposé, il y avait un canapé; des couvertures y gisaient en désordre.Ce lit étroit était accoté contre un mur et une étagère de livres.Sur le parquet, au pied du lit, on pouvait voir une cuvette.«Voulez-vous être assez aimable pour aller vider cela dans les W.C.'l», dit-il en évitant de poser sur moi un regard humilié.Hertel m'indiqua la direction à prendre.La porte de la salle de bains était ouverte.Il y régnait un véritable fatras.Tout y était pêle-mêle: articles de toilette, linge à laver dans la baignoire, objets variés disposés çà et là, livres et périodiques déposés sans ordre.Après avoir bâclé ce qui m'avait été demandé, je revins m'asseoir devant François Hertel.Nous demeurâmes un long moment à nous regarder en silence.Je ne savais quoi dire.Ému et compatissant vis-à-vis ce pauvre visage.Le crépuscule qui repose habituellement, n'annonce pour lui que là désespérance d'une solitude plus lourde mais consentie.François Hertel succombera seul! Bien entretenu, cet appartement eût sans doute été clair et agréable à habiter.Mais il m'a semblé que François Hertel n'avait même plus goût à la vie.Ce lettré à l'état pur, ce philosophe «agnostique » ne tenait aucune occupation, ne faisait plus aucune recherche personnelle.Son âme voltigeait.Le mécanisme cérébral souffrait d'un ralentissement, il avait subi une stérilisation du souffle créateur.Néanmoins, son esprit gardait sa lucidité et l'évasion était possible.«Que faites-vous de vos journées, de ces longues périodes d'inactivité'! — Je rêve.» me dit-il, à voix basse.Cet aveu me rappela un passage tiré du IF Entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg de Joseph de Maistre: «Le temps est quelque chose de forcé qui ne demande qu'à Jinir.De Ici vient que dans nos songes, jamais nous n'avons l'idée du temps et que l'état de sommeil fut toujours jugé favorable aux communications divines.» François Hertel crut, sans doute, que j'étais prêtre.Qu'il est beau se sentir digne du sacerdoce.L'homme se mit à me parler, à me raconter en confidence les vicissitudes de sa vie; véritable abréaction dans le but de conjurer son isolement et sa maie vie.À deux reprises, dans la pénombre de cette confession fraternelle non feinte, j'ai vu briller une larme bien vite étan-chée.Souffrance réelle ou imaginative?Puis le cher François Hertel se tranquillisa et me regarda avec satisfaction, d'un oeil presque éteint.Un dernier élan du coeur La largeur d'une table me séparait 10 L'INCUNABLE—MARS 1986 de l'homme hâve, caduc et frileux.Sur cette table, une bouteille d'eau minérale et un verre à moitié plein; aussi un certain nombre de petits pots de confitures — (fraises, framboises, myrtilles, groseilles, cerises, prunes d'Agen, abricots, etc) — tous entamés et à moitié vides.L'unique cuillère à café fichée dans l'un deux servait à varier le menu quotidien et partant, satisfaire l'inappétence du solitaire.Lorsque François Hertel désirait se sustenter, il alternait de l'un à l'autre des divers fruits.L'heure avançait.Il me fallait quitter le cher homme.Mon retour au pays était fixé au lendemain dans la matinée.J'avais encore quelques courses à faire, aussi à m'acquitter d'achats de dernières minutes.L'écrivain me fit cadeau de trois de ses ouvrages.Je lui demandai de les autographier.Il avoua éprouver quelque difficulté à écrire; néanmoins il parut heureux de me contenter nonobstant l'aphasie, et inscrivit cet envoi d'auteur en tête de ses Divagations sur le langage: Pour Luc angré Piron un fldel lecteur Francois Hertel (et la plume amusée ajoutait après le nom du signataire) Pas encore mort, mais ça s'en vient.Ce sursis ne durera que quelques mois.Quelques mois pour rêver, avant de débarrasser le plancher pour toujours.Au moment de le quitter, je l'exhortai de tenir le coup et à bien profiter de la saison estivale toute proche pour se gaver de soleil, d'air pur et d'aliments solides.François Hertel posa sur moi des yeux comateux au regard mélancolique dominant le bouleversement de la face.Je m'enhardis à lui dire: «Vous me permette: de prier pour vous"!» Et lui, avec une mine mi-souriante, mi-attachante, de me répondre: «Cela ne peut pas me faire de tort.» — Ce fut pour moi comme un testament, une sollicitation toute personnelle.La boucle est bouclée De retour à Saint-Thomas-de-Caxton, j'écrivis à Jean Tétreau afin de lui transmettre, ainsi qu'à son épouse, les plus affectueuses pensées de François Hertel et, par la même occasion, les mettre au courant de l'état pitoyable de notre ami.Le 14 juillet suivant, Jean Tétreau me faisait parvenir cette note laconique: «Cher ami.J'ai revu Hertel avant-hier a Paris.Il était si mal en point que ma femme a cru nécessaire d'alerter les autorités pour qu'on s'occupe de lui.Tout éi l'heure je dois téléphoner ci son frère pour le mettre au courant de la situation.» Après quoi.François Hertel fut transféré à Montréal et admis au Centre hospitalier du Sacré-Coeur.La suite est connue.En dépit de l'énergie fabuleuse des années antérieures, le destin était fatidique.L'exil de l'écrivain touchait à sa fin.La boucle était bouclée.L'enfant prodigue revenait au bercail.Jusqu'aux derniers jours, avant d'entrer en agonie sur son lit d'hôpital, Hertel demeura outrecuidant, inflexible quant à son pseudo-athéisme, mais non méprisant pour la chose religieuse.Il ne fut.du reste, jamais malveillant envers la religion.Pour la tragique vanité de son «expatriation volontaire» et de sa réputation, il avait opté pour un athéisme insouciant et sédatif joint à une métaphysique existentielle sereine, voire optimiste.Dès lors l'écrivain fantaisiste, qui a livré ses pensées philosophiques dans moult bouquins et causeries, ne saurait fléchir ni se rétracter, encore moins renier, en deux temps ou trois mouvements, quatre décades de non-croyance.(J'AI TOUJOURS PERSISTÉ À CROIRE que le bien- Dans la eu is ine chez les Ménard, 25 juin 1985.Dernière photo de Hertel.(Photo Micheline Décarie Ménard) aimé Rodolphe Dubé n'était pas un INCROYANT mais fut simplement un NON-CROYANT).C'est lui qui avait dit dans une conférence intitulée Introduction à une mystique de la blague: «Il n'y a que deux valeurs essentielles, la foi et le sens de la blague.» À l'approche de la mort, las d'être «un Canadien errant, banni de ses foyers» et, grâce à Dieu, revenu au milieu des siens pour le saut final.François Hertel, abattu et brisé, est redevenu le chrétien sublime, juste le temps d'un regret sincère, au moment où tout finit.Le lundi 7 octobre 1985.une messe commemorative fut célébrée pour Rodolphe Dubé en l'église paroissiale Sainte-Odile de Montréal.J'étais l'un des nombreux assistants à cette cérémonie religieuse.REQUIEM AETERNAM DONA El, DOMINE L'INCUNABLE—MARS 1986 11 Hertel en ce temps-là (Pages de journal) 14 octobre 1985 Rentrant d'un voyage en Suisse, j'apprends qu'Hertel est venu mourirà Montréal.Il s'est éteint la semaine dernière, à l'âge de quatre-vingts ans.Que de souvenirs cette nouvelle fait refluer! Il faudrait bien trouver le temps de les noter, d'abord pour les fixer dans ma mémoire et surtout pour-qu'ils ne suivent pas Hertel dans l'oubli.Car notre ami sera oublié.Les jeunes, surtout, ont peine à saisir ce qu'il a représenté pour nous.L'influence d'Hertel est à peine imaginable par ceux qui n'ont pas connu le monde, le Canada et le Québec d'avant I960.Ou du moins, l'intérêt pour sa vie et son oeuvre ne pourra renaître qu'après un «purgatoire» plus ou moins long, déjà commencé du reste depuis que Hertel s'est tu, depuis qu'il a cessé d'écrire et de créer l'événement parles provocations douces dont il avait l'art.20 octobre (À bord d'un avion qui vole vers Calgary) Je note enfin deux souvenirs qui marquent le début et la fin, non pas de notre amitié (elle ne fut jamais rompue) mais des rapports suivis que j'ai entretenus avec Hertel pendant une quinzaine d'années.Mon premier contact avec lui fut épistolaire.Collégien à Mont-Laurier, je lui avais écrit, vers 1938, une lettre enthousiaste au sujet du Beau risque ou de Leur inquiétude dont je terminais la lecture.Correspondant fidèle comme on ne sait plus l'être, Hertel me répondit aussitôt.Dans sa lettre, il soulignait un passage de la mienne où je m'étais excusé de l'ennuyer peut-être, lui qui avait autre chose à faire que de lire les réflexions d'un étudiant passionné de lecture.«Pensez-vousl» écrivait-il.«Ennuyer un écrivain d'ici en faisant écho à l'un de ses livres?Cher ami, ce dont nous souffrons, nous les écrivains canadiens-français, c'est du silence dans lequel s'abîment nos ouvrages.Vous n ennuierez jamais un auteur montréalais en lui adressant une lettre, fût-elle la plus bête du monde.Or la vôtre soulève des questions qui m'intéressent au plus haut point.Je serai éi Mont-Laurier dans quelques mois pour y faire mon Troisième an.Si vous y êtes encore, nous pourrons peut-être faire connaissance et discuter le coup.» Il vint l'année suivante.Nous fîmes connaissance.Un professeur de lettres, l'abbé Aimé Joyal, se prit d'amitié pour lui.Et moi donc! Il fut pour nous deux un ballon d'oxygène, dans notre milieu plutôt renfermé.Nous l'avons promené en forêt; il a escaladé avec nous la montagne du Diable.Il a fait du ministère de fin de semaine dans des paroisses de colonisation.Et nous avons discuté des heures durant de omni re scibili et quibusdam aliis.Dès que son supérieur jésuite le libérait pour quelques heures de la clôture (et l'abbé Joyal trouvait toujours, pour motiver de telles absences, les raisons les plus pieuses) nous entraînions Hertel aussi loin que possible de son monastère: à pied, à skis, en voiture, voire en snowmobile, un ancêtre de la motoneige.Puis, en î940, nous nous retrouvions tous deux à Montréal, lui professeur au collège Brébeuf, moi permanent de la J.E.C.M'autorisant de nos rencontres à Mont-Laurier, je fus voir Hertel, un soir, pour lui soumettre un problème d'ordre sentimental.J'étais amoureux.Or l'objet de mes amours, qui deviendrait plus tard mon épouse, était 12 L'INCUNABLE—MARS 1986 courtisée par un ami d'Hertel qu'elle ne voulait pas éconduire trop brutalement, parce qu'elle avait pour lui beaucoup d'estime.Mais lui refusait de croire qu'elle ne l'aimerait jamais.ce qui m'ennuyait, moi, prodigieusement! La question fut vite réglée."Je m'en charge, me dit Hertel.Elle n'est pas faite pour lui, ni lui pour elle.qui d'ailleurs est amoureuse de vous, c'est clair.C'est donc un service que je dois rendre à X de le dissuader au plus tôt.Parlons d'autre chose.» Hertel prenait un très vif plaisir à converser, le même qu'il éprouvait à enseigner.L'entretien se prolongea donc ce soir-là sur mille autres sujets et si tard dans la nuit qu'au moment de quitter Brébeuf, je trouvai les portes du collège fermées à double tour.Je remontai donc à la chambre de mon hôte qui se confondit en excuses.«J'aurais dû y penser.Cette maison est verrouillée à compter de dix heures.Suivez-moi.Je vais vous faire sortir par une fenêtre du rez-de-chaussée.» Ce disant, il m'entraîne au pas de course à travers corridors et escaliers, s'arrête devant une fenêtre, l'ouvre et me chuchote à l'oreille: «Glissez-vous dehors, les pieds les premiers.Retenez-vous un moment au rebord de la fenêtre puis laissez-vous tomber.Vous ne serez, plus qu'et trois ou quatre pieds du sol.» Je lui serrai la main, je franchis la fenêtre, dans le noir, je suis ses instructions à la lettre mais, au moment de me «laisser tomber», je sens les mains d'Hertel qui m'agrippent par les avant-bras: «Bon Dieu non! Rentrez vite! Je me suis trompé de niveau: nous sommes èi l'étagel» Le second entretien que je veux noter remonte à 1956.Je me trouve à Paris, ce printemps-là, pour tourner avec l'Office du film une série de reportages.Hertel s'y trouve aussi.Après une série d'aller-retour entre Montréal et Paris, dont chacun le rend plus amer et plus allergique au Canada et au Québec, il semble fixé pour de bon dans la capitale française.Au cours des dernières années, il a quitté successivement la Société de Jésus puis les Ordres.Je le déniche, après quelques recherches, dans un appartement modeste mais agréable, rue de la Croix-Nivert.Nous dînons ensemble dans un FRANÇOIS HERTEL LEUR INQUIÉTUDE ^7 Editions "Jeunesse" A.C.J.C.Editions Albert Lévesque ce-éditeur bistro du voisinage, puis nous rentrons chez lui.Au cours des deux ou trois ans qui précèdent cette rencontre, nous ne nous sommes vus qu'en passant.J'ai lu deux ou trois ouvrages pas très bons qu'il a publiés pendant cette période et plusieurs articles nettement meilleurs.Ces lectures m'ont appris qu'il n'a pas seulement quitté le clergé; il a quitté d'Église.Il me parle de son cheminement intérieur, du doute qui le rongeait depuis nombre d'années, qu'il n'osait pas s'avouer à lui-même, qu'il dissimula longtemps à son entourage.Aujourd'hui, cette étape est franchie.Il a perdu la foi, me dit-il, mais retrouvé la sérénité.Je lui demande s'il est agnostique ou athée.(Hertel est philosophe et ses choix, la façon dont il les explique m'ont toujours fasciné.) Il se lance dans une longue évocation des débats qui l'ont déchiré.Il m'affirme au passage (et je le crois volontiers, connaissant son background trifluvien) qu'il a été «poussé» d'abord, puis «enfermé» dans les Ordres.Le temps passe.Je regarde ma montre: deux heures du matin.Je me lève mais Hertel me fait rasseoir: «Ne partez pas tout de suite, j'ai quelque chose d'important et vous demander.» — Quoi donc, Hertel?— (Après un bref silence.) Pourriez-vous me trouver deux mille dollars'!» C'est pour moi, à l'époque, une somme énorme: le prix de ma voiture .que j'ai achetée à crédit! Il le sait.Je sais qu'il le sait.Je dissimule pourtant ma stupéfaction.«Je puis peut-être les trouver.Il y a toujours les amis à Montréal.En avez-vous un besoin urgent?» — // me les faut pour entreprendre des démarches à Rome.Je voudrais faire déclarer nulle mon ordination sacerdotale.Et ça coûterait, m'a-t-on dit, au moins deux mille dollars.» Je tombe des nues.Jusqu'à l'aube, ce matin de juin 1956, Hertel tentera de m'expliquer pourquoi, incroyant désormais et pauvre comme Job, il veut dépenser une petite fortune pour faire établir par l'Église, dont il n'est plus, qu'il n'a jamais été prêtre.Trente ans plus tard, je n'ai pas encore compris.En tous cas, pas tout à fait bien compris.?L'INCUNABLE—MARS 1986 13 Hertel, cette énigme François Hertel est né en 1905, à la Rivière-Ouelle.Dans Louis Préfontaine apostat' il raconte, sous forme de roman vécu, son enfance, sa jeunesse, son attachement à la terre natale, au fleuve, aux ciels de la première enfance.Cette «biographie approximative» nous révèle ce que fut Hertel, avec son besoin d'aimer et d'être aimé.Il n'a jamais assouvi ce besoin.Dès l'enfance, il se sentit malheureux, isolé au milieu des parents, des amis, des camarades, persuadé qu'on ne l'aimait pas et qu'on ne l'aimerait jamais.Seule une tante maternelle l'entourait d'affection; mais de quelle sorte?' Quel enfant n'a pas ressenti cette hantise de se retrouver seul, loin de sa mère, entouré d'ennemis?Chez Hertel, ce désespoir est le fait d'un enfant surdoué, que son entourage craint.L'adolescence n'arrange pas les choses, au contraire, car sur cette solitude vient se greffer l'idée de Dieu, d'un Dieu qui peut-être n'existe pas.Le jeune homme est dominé par la notion du péché qui constitue l'essentiel de la vie religieuse de son milieu, peur de l'enfer, peur du jugement final.Il se réfugie dans la poésie la «seule amante».Il laisse la nature agir sur lui, heureux de contempler le fleuve, les forêts, d'admirer les fleurs.Très tôt le sport intervient dans sa vie; l'adolescent et l'homme fait lui voueront un culte.Hertel n'a jamais tenu en place.Le sport lui permet de se défaire de ce trop-plein d'énergie qui, livré à lui-même, l'entraînerait on ne sait à quelles folies.Les parents, dans cette enfance, semblent compter pour peu de chose.Ils se tiennent volontairement en retrait.Plus tard, avant de devenir jésuite, le jeune Rodolphe Dubé prendra conscience de la force de personnalité de sa mère.Elle se livrait difficilement, craignant sans doute de paraître faible devant ses enfants.Avec le mari, il semble que tout n'ait pas été simple; le père après de mauvaises affaires, disparaît dans l'ombre de la mère, et puis, meurt.Qui par Jean Éthier-Blais plus est, la mère avait une personnalité littéraire.Hertel reconnaît tenir d'elle le secret des mots.Apprit-il jeune à aimer la lecture, et que lut-il dans le silence de la maison?Il n'en dit rien sinon pour Alexandre Dumas.On le voit, enfant et adolescent, beaucoup plus préoccupé par la prise de conscience d'un être orgueilleux, rétif, les rapports avec ses parents et ses frères, l'ardeur des premières amours, que par l'écriture, même celle des autres.Il se décrit comme ce qu'il estime sans doute être un enfant ordinaire.C'est là l'un des spectacles les plus étranges de la vie de Hertel : à quel point il insiste pour projeter au-dehors l'image d'un homme «normal» — non pas un intellectuel, penché sur ses grimoires, réfléchissant, enseignant, homme d'intérieur, en pantoufles, au milieu de ses livres et, dans son cas, prêtre entouré déjeunes gens qu'il enseignait, dont il dirigeait les mouvements d'âme, une vie calfeutrée, en somme.Non; Hertel avait cette image de lui-même en horreur.Il lui fallait les grands espaces, les skis, la patinoire, le baseball, le tennis, la natation, les sauts périlleux, ce qu'il appelle la purification sportive.Et l'amour des femmes, réciproque.Il inventa ainsi, à l'usage de ses lecteurs et de ses amis, à l'usage aussi du grand public, un autre Hertel que celui qui vivait dans un collège, disait chaque matin la messe, récitait son bréviaire, administrait les sacrements, confessait confrères et étudiants, prêchait, faisait de savantes études, enseignait surtout, donnait le meilleur de lui-même à la jeunesse.Cette manie le suivra toute sa vie, avec une insistance exagérée sur la place qu'occupèrent les femmes dans le dé- La maison d'enfance de Hertel à la Rivière-Ouelle.(Photo Micheline Décarie Ménard, MSS-385) 14 L'INCUNABLE—MARS 1986 roulement des jours.Jeune homme, il se moque de ses camarades qui n'ont pas encore tâté du corps de la femme.A Paris, il se dira entouré d'icelles.Les connaisseurs rigolaient doucement de ces rodomontades.La belle Corinne Luchaire figurait parmi ses «conquêtes» de l'imagination.Après sa mort, Hertel la transforma en égé-rie.Tout est ainsi, chez Hertel.La part du rêve, sous une forme ou une autre, est partout présente.La rapidité d'esprit C'est comme la «blague».Hertel fit claquer cette bannière partout où il alla.Elle le précédait, il était l'homme de la blague.Il fit même sur ce sujet une conférence qui se voulait aussi métaphysique que drôle.Elle n'est ni l'un ni l'autre.Car son humour était sans nuances, humour de couvent, de celui que pratiquent aux heures de récréation, des hommes seuls dans des cellules.Le charme de l'esprit de Hertel provenait d'abord de sa rapidité, qui lui faisait voir des associations bizarres entre choses et situations.Il aimait rire et riait de tout, un peu comme un enfant.Il conserva cette qualité d'enfance, jusque dans la vieillesse.Il se voyait turbulent de corps et d'esprit, mais d'âme calme.Il aspirait à conserver, dans les rapports avec ses amis, et surtout lorsqu'il était question de lui, une impassibilité, un détachement de l'intelligence qui lui permettait d'analyser froidement tous les aspects d'une situation.Il contrôlait aussi bien que possible cette énorme vitalité qui s'agitait en lui.L'écriture faisait partie de ce mouvement perpétuel de son âme.C'était avant tout un moyen (privilégié, certes, mais un moyen) de fuir la torpeur intellectuelle et morale, ce comble de l'anéantissement.Parlant de Louis Préfontaine, son double, il note que d'Artagnan (Hertel avait lu Alexandre Dumas à cinq ans) le séduisit plus que l'abbé Bethléem.À la rigueur morale de l'abbé Bethléem, dont chacun sait qu'il établit la liste des ouvrages défendus aux sages esprits, Louis Préfon- À l'âge de 18 ans, étudiant en classe de rhétorique au Séminaire de Trois-Rivières.(MSS-206) taine oppose le dynamisme antiintellectuel du spadassin, tout entier attaché à sa proie, obéissant aux ordres, cruel s'il le faut, doux si le roi l'ordonne, un corps sans âme, en somme.Par ailleurs, si Louis Préfontaine adore d'Artagnan, Hertel, lui, dès lors qu'il passe au «je» du mémorialiste, parle de Platon, qu'il a toujours aimé.L'abbé Bethléem sandwiché entre les Trois mousquetaires et le Banquet.Le cheminement vers la vocation Hertel se reproche de n'avoir pas écrit jeune.Dans ce métier, on commence toujours trop tard.«Plus tard, il fut peut-être trop tard.» Ses études?Il les fit au Séminaire de Trois-Rivières sans doute semblables à celles de ses contemporains.Il ne semble pas en avoir gardé un souvenir précis; grec et latin, Hertel restera un grand admirateur de Virgile.Louis Veuillot, à la prose limpide, le marque.L'événement important, ce fut la décision de devenir jésuite, donc prêtre et enseignant.Hertel partit à la dérive des événements, sans trop savoir ce qu'il faisait, comme happé par cette immense machine qui a nom destin.On partait du principe, à cette époque, que quiconque ne s'élevait pas avec force contre la vocation religieuse, était fait pour elle.Hertel entra donc dans l'Ordre des Jésuites, si l'on peut dire, négativement, volens nolens entraîné par l'autorité morale de son directeur de conscience.La scène est classique; la retraite de vocation, le cadre choisi, une maison calme dans un jardin, le retour du printemps, qui permet toutes les espérances.Le jeune homme va trouver son directeur, plein d'enthousiasme et de ferveur religieuse.Il est vite harponné, dès lors qu'il ne manifeste ni dégoût de la vie communautaire, ni sens trop évident de l'ironie.Hertel.ramolli parles propos de son camarade, dont la mère souhaite qu'un de ses fils devienne prêtre, est une proie facile.Tout ceci dans une atmosphère de rectitude morale et, si étrange que cela puisse paraître, de liberté.Il n'est question que de foi et de cette certitude d'être dans le vrai, que partagent le directeur et le postulant.Impossible, quoi qu'il advienne, de se tromper.Toute l'éducation a mené à cet instant choisi, au cours duquel le jeune homme manifestera à la fois sa reconnaissance des bienfaits reçus et cette suprême intelligence qui lui fera choisir le bonheur éternel et la joie, ici-bas, d'être à Dieu.Quelle sorte de jésuite fut Hertel?Il fut un brillant élève de philosophie et de théologie.Devint-il profès?Les profès sont, chez les Jésuites, ceux d'entre eux qui, ayant manifesté les dons les plus éclatants, prononcent les quatre voeux (pauvreté, chasteté, obéissance et abandon absolu à la volonté du Pape) et.de ce fait, accèdent aux postes de commande de l'Ordre, élite grave où se recrutent le Provincial et son Socius.Hertel Provincial! Il reconnaît avoir rendu la vie dure à ses confrères et sans doute suscita-t-il chez certains d'entre eux on ne sait quelle hargne envieuse.Et puis, mon Dieu, tout le monde n'était pas tenu d'apprécier l'humour de Hertel et la forme que prenait son zèle.D'une certaine manière, il utilisa les étudiants comme un bouclier dans le cours de ses luttes intestines, ceux-ci par définition moutons de Panurge, montant à L'INCUNABLE—MARS 1986 15 Hertel adressant la parole à Trois-Rivières vers 1946.(MSS-206) l'assaut des règlements au nom de la liberté.Hertel se frottait les mains et riait, par sens de l'humouret parce que «ça bougeait».Obéissant, il supportait mal l'obéissance.Parmi ses confrères, il comptait beaucoup d'amis, sans être le chef d'une faction (ce qui, dans les circonstances, eût été impensable) — d'une certaine façon, il représentait l'avenir et l'ouverture.Comment?Réaction contre l'immobilisme en théologie Ouverture intellectuelle, d'abord.Le thomisme régnait en maître absolu, enseignement réservé aux prêtres, seuls détenteurs de la tradition.Ni Ma-ritain, ni Gilson ne purent, en 1940, devenir titulaires à Montréal, malgré leurs connaissances, leurs oeuvres, leur gloire.Hertel entrouvrit une porte, en frayant avec le personna-lisme.Il voulut faire la synthèse du thomisme et de la pensée d'Emmanuel Mounier.Celui-ci dirigeait, à Paris, la revue Esprit, dont le but avoué était d'interpréter le monde moderne de telle sorte qu'un rapprochement pût s'opérer entre thomisme et marxisme.Il s'agissait, grosso modo, d'instaurer un communisme qui eût été le garant des droits de la personne.Nous savons aujourd'hui que Mounier faisait fausse route et que le fascisme est autant à gauche qu'à droite; nous savons surtout que le marxisme a été démasqué et que le visage du socialisme est inhumain.Cette attitude «moderne» devant la théologie ne pouvait que susciter l'ire des professeurs, d'autant que le thomisme représentait la doctrine officielle de l'Église.Hertel, aux yeux des théologiens ses contemporains, donnait dans le modernisme à la française.Les théologiens québécois, issus pour la plupart de la Grégorienne, avaient choisi d'ignorer les travaux du Cardinal Mercier, de Maurice de Wulf, et chez les jésuites même, du père Ehrie.Ceci à la fin du XIXe siècle.Ils se tenaient en marge de toute évolution, confondant conservatisme et tradition.D'instinct, Hertel réagit contre cet immobilisme.Son enseignement philosophique {Pour un ordre personnaliste 1942) eut peu de retentissement; l'ouvrage venait trop tard, à une époque où déjà les séquelles matérialistes de la Seconde grande guerre entraînaient au Québec un renversement des valeurs.De plus, les prises de position de Hertel relevaient des querelles d'école.Entre Mounier et l'enseignement «ad mentem Santi Thomae», peu de gens faisaient la différence.Lorsqu'une élite tourne le dos à la religion, les recherches théologiques relèvent presque de l'ésotérisme.Ce qui importe, c'est que les prises de position de Hertel entraînèrent sa condamnation implicite.Hertel l'écrivain Au personnalisme hertélien, élément le plus important dans son évolution de jésuite, vient s'ajouter, bien sûr, la carrière de l'écrivain.Hertel fut d'abord poète.Les voix de mon rêve ( 1934), en plus de permettre à un jeune poète d'exprimer l'amour du pays, l'idéal de beauté, l'enthousiasme devant les découvertes littéraires (toutes choses parfaitement licites) pouvaient servir d'exemple aux élèves des jésuites.Dans son Hymne à la beauté, le poète écrit: — () Beauté, je te chante; et c'est mon sacerdoce En te servant, c'est Dieu lui-même que je sers3.Ombre du «divin Platon»?Tout passe au service de la foi, la conception que se fait le poète de lui-même est toute villonienne, celle du «joyeux luron» qu'emportent la passion d'écrire, l'inspiration, un Dieu.La poésie de Hertel évoluera, bien sûr.À la prosodie scolaire des premiers vers succédera le verset claudélien, rythme respiratoire dont Hertel fit un instrument très personnel, nerveux, sec, imprévisible.Il abandonnera vite la poésie du souveni-r,au profit d'une autre, philosophico-théologique.Il s'adresse à Dieu.Le débat intérieur ne porte plus sur les états d'âme du poète, mais sur la place de l'homme dans l'univers, l'existence de la foi.Hertel supplie Dieu de l'aider à croire.Les rêves de jeunesse se transforment en cauchemar et l'homme-prêtre se sait au centre d'une lutte dont l'existence même de Dieu est l'enjeu.Il se connaît coupable.La poésie de Hertel, jusqu'à son installation définitive à Paris est le miroir de son âme en proie au doute.Lui qui avait accepté de servir, au moment de son entrée dans l'Ordre des Jésuites, le voilà qui sent les fils se dénouer peu à peu.Son oeuvre poétique témoigne de ce naufrage.En prose, il inventa les personnages de Charles Lepic et d'Anatole La-plante, couple inséparable, comme Hertel et lui-même.On retrouve dans la trilogie où ces deux hommes se livrent à leur passion du dialogue, ce même doute qui fait tressaillir la poésie hertélienne.Lepic et Laplante remettent tout en question, àcommencer par eux-mêmes.L'originalité de Hertel dans son milieu, elle est là.Montréal est le lieu de l'action, ville presque imaginaire, rêvée, essentiellement espace historique qui permettra à Laplante et Lepic de se retrouver, sur Sainte-Catherine ou dans un jardin de Westmount.Tous deux sont des hommes faits, revenus de beaucoup de choses, qui regardent la vie avec un 16 L'INCUNABLE—MARS 1986 petit sourire en coin.Ils ne font rien comme tout le monde.Ils ne marchent pas, ils galopent; ils ne s'intéressent qu'à l'histoire hypothétique; ils sont fascinés par la mort.En somme, deux originaux.(L'un des livres préférés de Hertel fut Originaux et détraqués, Frechette prosateur.) Leurs voyages — ce sont, en réalité, ceux de Lepic — les amènent partout, mais c'est pour y rencontrer des écrivains.Gorki, Dostoïevski, pour la Russie; pour la Chine, aucun écrivain chinois, mais Pearl Buck, Segalen, Malraux, Claudel; dans les mers orientales, de «braves gens» qui constituent une curieuse brochette: Conrad, Loti, Farrère, Morand, Dorgelès, Touchard: en Inde.Tagore, que Lepic a dû fréquenter intimement, puisqu'il l'appelle Rabin-dranath.Le double miroir Laplante et Lepic vivent dans un monde imaginaire, soit qu'ils récrivent l'histoire afin qu'elle corresponde à leurs désirs profonds, soit qu'ils remontent par delà le déluge pour se perdre dans le temps immémoriaux.Lepic se veut le rival de Dieu même.Il lui reproche de lui avoir volé le plus beau début de livre qui se puisse trouver: «Que pensez-vous de cet impérissable début de la Genèse?Béréchit bârâh Elohim.» «Voilèt, ajoute-t-il, une naissance vraiment originelle.»' Hertel se retrouve dans Lepic; ou plutôt, il est Lepic qui réfléchit, Laplante qui observe.Lepic se fâche, porte des Jugements à l'emporte-pièce, se grossit comme la grenouille, rêve d'autres planètes.«Je ne pourrai jamais, ê> mes fils trop aimés, Etre compris vivant dans ce pays sans âme.Récusant l'art facile et les vers bien rimes, Je naquis trop viril pour ce peuple trop femme.Je m'en irais mourir en mes chers Orients.'» C'est ici Lepic qui parle, héros désespéré, Cain Marchenoir canadien- français.Il serait un saint (mysticisme de François d'Assise et bouffonnerie de Philippe de Néri) n'était ce doute lancinant.Lepic énonce une proposition qui ne peut le mener qu'au rejet du Dieu vainqueur; vite, il fait marche arrière.«Ça n'empêche pas de croire en Dieu et d'espérer".» Lepic et Laplante se réfugieront, à l'instar de saint Paul, dans l'action qui débouche sur la sainteté: «Il sut à la fois gagner sa vie, /'embellir et faire du bien aux hommes1.» Ce constat désespéré ressemble étrangement à la conclusion de Candide.«Cela est bien dit, mais il faut cultiver notre jardin.» Le jardin de Hertel donne sur la vallée du relativisme.Tout, en ce bas monde, est à repenser.Notre milieu méprise la culture.Le matérialisme l'emporte haut-la-main.Cette critique de la société canadienne-française, assortie de considérations dubitatives d'ordre philosophique, ne pouvait que faire se hausser les sourcils.Ils se haussèrent.«Je n'adhère à rien» — confidence de Lepic à son cher Laplante.Et il disparaît.Où va-t-il?" «Son âme sur le monde se dresse, grande ombre bienfaisante qui flamboie.Elle allume curieusement le monde Qui sans elle serait obscur et flasque Comme le cadavre d'un noyé.Elle a cessé de se débattre dans un corps Et c'est pourquoi, fixée par le terme acquis de la pensée, Elle domine toutes choses dans la fixité somptueuse de l'Idée''.» Platon encore et toujours! Comme nous sommes loin du thomisme! On a l'impression que, dès 1943, Hertel a choisi, que lui aussi, comme Lepic devant Laplante ébahi, disparaîtra sans laisser de trace.Il s'agissait de rester dans les ordres — intra muros — en n'ayant pas la foi; ou de partir, avec ou sans baluchon.Hertel a choisi en toute connaissance de cause.Plus tard, il disséquera les cas du P.Valensin L'INCUNABLE—MARS 1986 franco» hertel louis préfonta apostat FRANCOIS HERTEL ANATOLE LAPLACE CVRIEVX HOMME me (homme et esprit de haut parage) «.qui ne croyait ni à l'existence de Dieu, ni à l'immortalité de l'âme™.» Le chanoine Lacaze, organiste à Bordeaux, ne jettera pas le froc aux orties par faiblesse, et pour ne pas perdre son orgue.Et combien d'autres Hertel ne rattache-t-il pas à sa paroisse, Henri Bremond bien sûr, dont la trajectoire n'a fait que prolonger l'énigme, Teil-hard de Chardin qui «se forçait à croire»; et jusqu'au Père Couturier, que Hertel avait bien connu à Montréal.Hertel évoque son «scepticisme dans le mysticisme»".Il donne ici, sans aucun doute, dans ce besoin qu'ont les néophytes de ramener tout à eux, de faire du prosélytisme.Lepic quitte ce monde pour quelque mythique Orient.Hertel quitte la foi et l'Église pour adhérer à ce qu'il estime être la vraie vie.Il fut «un croyant à froid, sans pitié charnelle»'2.La rupture est comme organique.Elle était inscrite dans l'apparence de foi, dans la foi elle-même.Tout se passe comme si Hertel n'avait jamais été prêtre, ni marqué d'un sceau sacramentel.Il se compare à l'un de ses prédécesseurs ès orties, l'abbé Alfaric; il ajoute, de façon significative: «Nous nous intégrâmes spontanément et sans le moindre heurt, dans la vie laïque et nous n'eûmes jamais l'allure d'un ancien «curé»\n» C'est un leurre.Hertel eut jusqu'à la fin cette allure indéfinis- VARBRE sable, ce maintien, ces attitudes, ce regard soudain tourné vers l'intérieur, ce goût dans le vêtement (plutôt, cette absence de goût), cette bravade qui marquent le défroqué, qui inspire une certaine gêne et le respect.Que chercha Hertel dans son éloi-gnement?«L'homme, écrit-il, peut trouver un bonheur et un épanouissement à sa mesure dans l'accomplissement d'un destin strictement rédi.à son aventure terrestre temporaire".» Je ne puis m'empêcher de frémir en transcrivant cette phrase, de toute évidence mûrie, qui dit bien ce qu'elle veut dire, ne va pas au-delà de son sens, affirmation d'un homme versé dans l'élocution philosophique.Ce rejet de toute spiritualité me paraît effrayant, surtout venant d'un homme comme Hertel, un mirage infernal.Comment le même homme peut-il avoir écrit, d'une plume de feu et d'amour, les poèmes de Strophes et catastrophes et donner ainsi dans ce glacis stéréotypé?Il faut bien que l'un des deux se trompe.Lepic ou Laplante?L'homme des poèmes et des disparitions métaphysiques?Celui du regard froid, le scientifique qui relate ce qu'il a vu et entendu?Lorsqu'il s'agit de Hertel et de son destin, je n'arrive pas à croire que sa vie se soit réduite à une «aventure terrestre temporaire».Lorsqu'il s'agit de Hertel, qu'il me pardonne de n'être pas d'accord avec lui, je me range du côté du feu et de l'amour.Quiconque a connu Hertel sait que si jamais un coeur fut créé pour aimer, c'est le sien.Lepic s'est «retiré de toute vie active, sinon occasionnelle».Dans sa solitude, il médite, il se donne raison.Il a sauté un mur.La question qui se pose, à laquelle Hertel ne répond pas, est la suivante: De l'autre côté du mur, qu'a-t-il vu?qui lui afait signe?jusqu'où l'a-t-on entraîné?Un maître à penser Prêtre, Hertel le fut; et poète et écrivain.Quelle influence exerça-t-il?Il agit d'abord sur son milieu immédiat, celui des étudiants.Ses anciens élèves lui sont restés attachés et se font un titre de gloire d'avoir eu ce maître.Il fut essentiellement professeur de Belles-Lettres.Les jeunes gens lui arrivaient prêts à affronter la littérature, en principe sachant écrire, connaissant la grammaire et les lois fondamentales qui régissent la dissertation française.Dans l'ensemble, Hertel fut un professeur classique, la ferveur en plus; ponctuel, corrigeant les devoirs, donnant de belles explications de texte, fidèle au programme du baccalauréat.Là où il excellait, c'était dans la direction intellectuelle.Il enseignait à lire les oeuvres, souvent à contre-courant.Peu lui importait la doctrine officielle.Il faisait fi du Bethléem omniprésent et honni.Les bibliothèques des Collèges de Jésuites recelaient des trésors; dans la section réservée aux élèves, les livres de tout un chacun, de Bazin (René) et Bordeaux à Taine.Donc, un grand choix, qui englobait les classiques.La Bibliothèque des Pères, c'était autre chose.Je revois encore les étagères de ce lieu sacré où on me permettait d'entrer, avec Garrigou-Lagrange, Sainte-Beuve, Tallemant des Réaux.Hertel se faisait l'introducteur des élèves auprès des grands écrivains.N'oublions pas que Claudel et Léon Bloy avaient en 1940 odeur de soufre.Ilfaisait tout lire, la Bible comme Dostoievski, Bourget, Mauriac, Paul Morand, les grands historiens — et que de biographies! Sa passion des livres, L'INCUNABLE—MARS 1986 son besoin de la répandre, l'originalité de ses commentaires, transformaient la vie d'un collège.Les étudiants le soupçonnaient d'être en conflit avec les autorités.Il ne faisait rien pour démolir cette légende.Il était aussi proche que possible des jeunes gens, bien que peu enclin à leur servir de confesseur et de directeur de conscience.Sa réputation d'écrivain, contesté souvent par ses confrères, en faisait une figure de proue.Son attitude générale était celle d'un franc-tireur.Chacun connaissait, à la fin de sa carrière jésuitique, ses démêlés avec le Père Antoine Dragon, son Provincial.N'y avait-il pas là rivalité d'écrivains, le P.Dragon étant l'auteur d'une biographie du martyr mexicain, le Père Pro?Jusqu'à la fin, Hertel mena la vie régulière d'un Jésuite.Je l'ai connu à Sudbury.L'exemple de son comportement dans cette ville minière, où les Jésuites avaient un collège qui desservait le Nord-Ontario, est, d'une certaine façon, plus hertélien que nature.Professeurde lettres, il séjourna à Sudbury un peu plus d'un an.L'exil ne se prolongea pas et son destin l'appelait à Montréal et au véritable exil, parisien.Au cours de cette année, Hertel, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, au courant de la situation précaire de la minorité franco-ontarienne, fonda une librairie et un journal, qu'il appela du nom de celui de Danton, L'ami dit peuple.A ces deux fondations, s'ajoutèrent bientôt celles d'une imprimerie et d'un syndicat des mineurs.On croirait voir sainte Thérèse d'Avila à l'oeuvre.Tout ceci, sans avoir l'air d'y toucher, au milieu de la presse des cours, des conférences, des sermons, des pièces de théâtre à monter, des conseils à donner, de l'attente de la visite du P.Provincial et de son So-cius.On ne peut qu'imaginer les affres de cette vie, le courage indomptable de cette intelligence.Les poèmes succédaient aux poèmes.Je crois qu'à la persécution larvée dont il se sentait l'objet, dont il devinait qu'elle avait pour but de l'exclure de l'Ordre, Her- tel répondit par un débordement d'activités; il poussa à bout, tous azimuts, ses dons créateurs.À l'action souterraine, il opposait l'éclatement de l'action.Il avait le culte de l'amitié, à laquelle il eût volontiers élevé un autel.Aussi les «trahisons» de ses amis le plongeaient-elles dans un marasme auquel il avait du mal à s'arracher.Quelle joie par contre lorsque des amis de Montréal faisaient le long trek jusqu'à Sudbury ! Ces souvenirs sont trop lointains et je ne tenais pas de journal.Il ne me reste de cette époque qu'une figure, celle d'un homme mince, souriant, agité, portant la soutane des Jésuites, sans boutons, la barrette hiératique, homme à la hâte s'il en fût.La personnification de la vie Hertel était de taille moyenne, de type nerveux, maigre, tout en muscles.Il ne tenait pas en place, allant et venant et lorsque assis, croisant et décroisant les jambes; il se pressait constamment le nez.de la main, de l'arcade sourcilière aux narines, comme pour s'assurer que cet appendice n'avait pas pris son envol.Hertel était résolument dolicocéphale, la tête petite, le front bombé, l'air suprêmement intelligent, sur le mode interrogateur, portant lunettes.Il avait toujours l'air d'attendre une réponse à une question qui ne venait jamais.L'être intérieur affleurait.«Vieux» — disait-il à ses amis, comme pour s'assurer de l'éternité du sentiment qu'il leur portait.Il avait la main sèche et chaude et lorsqu'il serrait la vôtre, on se sentait pris dans un étau.Force indéniable de tout l'être.Les yeux, intelligents bien sûr, n'étaient ni beaux ni laids.Le regard était comme voilé et j'ai constaté que le voile, avec le vieillissement, s'épaississait; Hertel a appris cette dure leçon de la vie, celle du détachement.Il s'est enfoncé dans le silence.À la fin, à qui parlait-il?Dans son regard, une tristesse, celle d'être.Son cheveu, qui n'était pas nombreux, était châtain, sa barbe rare.Son nez frappait par sa proéminence, charnu, aquilin et gras.Hertel y faisait souvent allusion; «mon pif!» Il avait transformé son nez en marque de commerce, qui donnait à sa physionomie sa personnalité, un nez vivant, robuste, affirmatif.Ajoutez à cette tête peu commune, une grande bouche, rieuse, mobile, expressive.Et lorsque Hertel souriait, ou riait, il montrait de superbes dents de Carnivore, blanches, luisantes, des dents de loup, qui éclairaient son visage.On ne peut pas dire qu'il ait été beau de tête, ni bel homme de figure.Il était autre chose, la personnification de la vie.Il marchait à grands pas.Il aimait la marche.La taille était légèremen trop longue.Il se tenait debout face à son interlocuteur, les mains à l'intérieur de la ceinture, à plat sur la soutane, et se dandinait en vous écoutant.Il portait sa barrette renversée sur le sommet du crâne et vous regardait légèrement par en dessous.Attentif.Par contre, il était quasiment impossible de savoir, de deviner même, ce que pensait Hertel, quelles étaient ses réactions intimes.Ce qui touchait à sa personne était tabou, en sorte que ses amis ne l'ont pas connu.Il n'a rien révélé de lui-même, sinon dans ses livres et ses souvenirs, ses aveux sont souvent contradictoires.Quelle fut sa sensibilité?Il ne fut pas un partisan de Bor-duas, sans tenter même d'analyser les composantes du drame éthique que vécut Borduas.Il rejetait en bloc cette peinture, érigeant en dogme les abstractions intellectuelles de Pellan.Le frémissement borduasien.que traduisent avec tant d'émotion les lignes et les couleurs, demeura pour Hertel terra icognita.Il ne connaissait de la peinture que des idées.A ses yeux, le mouvement automatiste avait une importance sociologique, qui l'emportait d'une bonne foulée sur la projection esthétique d'une réalité.Il y avait chez lui une insensibilité fondamentale devant la beauté réelle; il fallait que la beauté fût abstraite, pour être belle à ses yeux.Quant à la musique, il vaut mieux ne pas en parler.Il ne la comprenait ni l'aimait l'entendre.Il n'avait pas l'oreille juste.L'INCUNABLE—MARS 1986 19 Hertel, en 1946 dans son cabinet de travail.Après avoir quitté les Jésuites, Hertel devint prêtre du diocèse de Montréal et enseigna au Collège André-Grasset, hôte des Sulpiciens et de Mgr Olivier Maurault; il logeait au Collège.En 1946, on le retrouve locataire d'un appartement rue Saint-Viateur, dans l'immeuble des Compagnons de Saint-Laurent.Chaque matin, à 6 heures, il dit la messe dans une chapelle attenante à l'église.Ce n'est qu'en 1947.alors qu'il occupera un grenier rue Sherbrooke, qu'il prit la décision de se faire réduire à l'état laïque.Rue Saint-Viateur, Hertel organisa des soirées littéraires et politiques, où l'on se parlait entre amis.Participèrent à ces réunions Andrée Maillet (qu'il aimait beaucoup), Jean Gascon, Jean-Louis Roux, Borduas, André Jasmin, d'autres encore.Une négation courageuse Le refus de Hertel de s'incliner devant les diktats ecclésiastiques, point de départ de ce qu'il appellera son apostasie, est symptomatique de l'évolution de la société canadienne-française dans l'immédiat après-guerre.Hertel, écrivain renommé de surcroît, appartenait au clergé, à l'Ordre des Jésuites, donc à l'élite intellectuelle de notre nation.Il a tourné le dos, dans un vaste geste de mépris, à la théologie, au pouvoir, à la possession de la vérité, au corps constitué, à l'Église dans sa majesté, à Dieu.Il a tourné le dos au Québec lui-même, choisissant de finir sa vie en France (et en effet, il y passera trente-sept ans), loin de nos querelles, devenues querelles de clochers.Il s'est dépossédé de son être même.Il a refusé le destin qui avait fait de lui un canadien-français membre de l'élite dirigeante.On ne peut aller plus loin que lui dans la négation.Ce rejet total est le symbole éclatant de la dégénérescence de notre société d'alors et préfigure les abandons en masse qui suivront le laxisme de Vatican IL Hertel précurseur, on ne saura jamais trop pourquoi.Je n'ai jamais cru à son athéisme.Il a cédé à l'entraînement de la vie, à la dérive de l'homme encadré qui, soudain, se retrouve seul au monde.A ce cataclysme, il fallait une justification théorique.Sa perte de la foi fut cette justification, un exorcisme à rebours.Dieu ne cesse pas d'être présent dans l'oeuvre et dans la vie.Simplement, il est présent sans exister.On a soutenu que Hertel était revenu à la pratique des sacrements, avant de mourir.Rien de plus plausible.Luttant contre Dieu, Hertel luttait contre lui-même.11 hésita longtemps avant d'accepter la réduction à l'état laïque.C'est Mgr Joseph Charbonneau qui, en 1947, lui conseilla de franchir le cap.«Vous serez plus heureux», lui dit-il.De quoi vivait Hertel, après avoir quitté le Collège André-Grasset (1946)7 Tout simplement en fabriquant des articles destinés à l'Encyclopédie Grolier, dont son beau-frère était le directeur.Il se levait très tôt; messe à 6 h, que servait son ami Guy Lafond (sans doute l'homme qui fut le plus près de Hertel et qui aurait le plus de souvenirs à raconter); à son bureau dès 8 h, il travaillait à l'Encyclopédie, recevait une quantité invraisemblable de gens, écrivait pour son plaisir.Tous les samedis, il achetait un baril de bière et venait boire à sa santé qui voulait bien.Hertel dirigeait Amérique Française, de conserve avec Andrée Maillet, dont il admirait l'esprit et l'originalité.Il donnait à cette époque l'impression L'auteur, à Vézelay dans son jardin, riant aux éclats.20 L'INCUNABLE—MARS 1986 Rue Blanche, peu avant sa mort.(Photo Luc-André Biron) d'un homme qui se cherche.Hélas! il ne se retrouva plus.J'hésite à le dire, mais sa vie à Paris est l'histoire d'une déchéance.D'une année à l'autre, le visiteur était témoin de ce recul.À Paris, rue de la Croix-Nivert, comme au 23 rue Blanche, Hertel vécut dans le désordre (ceci est un euphémisme) et sombra peu à peu dans l'atonie.Il dirigea deux revues: la Revue de radiesthésie et Rythmes et couleurs, ainsi que les Éditions de la Diaspora française, où il publia d'innombrables plaquettes, témoins de son désarroi intellectuel.Son style se gâta.Il n'écrivit bientôt plus que par bribes, incapable d'une pensée suivie.Les pages qu'il a consacrées à Paris et à la France sont pitoyables15.Le seul ouvrage de cette époque qui a des chances de durer est son Louis Préfontaine apostat, pour tout ce qui tient aux souvenirs d'enfance, aux aveux, à l'amour des parents, aux atermoiements philosophiques, au besoin de s'expliquer, de se comprendre, de dire ce qui fut.Passons sur le détail de cette existence, sinon pour souligner à quel point Hertel, au cours des ans, fut sensible à la solitude qui devint son lot.Des hommes qu'il croyait avoir formés, dont il croyait être estimé, accédèrent au pouvoir et aux honneurs.Ils l'avaient oublié en chemin.«La pluie est un plaisir grave.» Dans Solitude et noyade, il rugit1".C'est donc à cette impasse que l'a mené la vie?L'homme livré à lui-même par l'imposture et l'ingratitude n'a qu'un recours, la mort: — Cette mer et la mort: voilà choisi le thème.— Hertel se noie dans l'ennui de l'homme sans raison d'être.Espérait-il qu'on ferait appel à lui?Il avait, croyait-il, donné une chiquenaude d'importance à notre destin.Des capitales en pleine effervescence, aucun appel du buccin.Chaque année, il revenait à Montréal, tenu à ces retours par quelque loi régissant les retraites.Il rageait, devenu inutile aux autres et à lui-même.La fin d'un long chemin Son appartement de la rue Blanche était un capharnaùm: livres, vêtements, un désordre en somme sympathique, mais qui soulignait la solitude et le négligé du grand homme.Hertel se plaignait des mille maux qui assaillirent sa vieillesse.Nous allions dîner dans un restaurant familier au chevet de la Trinité, une promenade d'un petit quart d'heure.Hertel perdait l'équilibre.Au restaurant, selon sa coutume, un appétit d'oiseau.Il parlait du passé.Les jours se suivaient ainsi, se ressemblant.Chaque fois que je le revoyais, j'avais l'impression que la mer avait rongé l'épave un peu plus, que les brèches s'étaient approfondies, que Hertel allait sombrer.Trois photographies qui illustrent cet article nous montrent Hertel en 1946, dans son cabinet de travail de la rue Saint-Viateur; en 1954, à Vézelay, dans son jardin; enfin, rue Blanche, peu avant sa mort.En arriver à ce regard désespéré, qui fixe la camarde et cherche à la clouer au sol, l'empêcherd'avancer! Elle viendra quand même, avec sa faux.Hertel est mort à Montréal le 4 octobre 1985.ramené au Québec par sa famille et des amis.Il serait aussi bien mort en France, qu'il avait, de propos délibéré, choisie comme lieu d'une seconde naissance.Pendant longtemps, il a eu une maison à Vézelay.J'y suis allé, un week-end d'automne.Nous sommes sortis sur la route, Hertel et moi.pour regarder tomber la nuit.La campagne était mélancolique comme nos coeurs.Au tournant du chemin, nous nous sommes arrêtés à contempler le spectacle de la plaine bourguignonne à perte de vue.Debout tous deux sur la route millénaire des pèlerinages, nous avons respiré à longs traits, dans le vent d'automne, les lourds parfums qui montaient de la terre des ancêtres, avec une promesse d'éternité.L'INCUNABLE—MARS 1986 21 1 Louis Préfontaine apostat, autobiographie approximative, Montréal, Collection: les idées du jour, Éditions du jour, 1967.2 Ibid., p.130.1 Poèmes d'hier et d'aujourd'hui.Éditions de la Diaspora française.Paris 1967.p.17-19.J Mondes chimériques.Éditions Bernard Vali- quette.Montréal, 1940.p.131.' Poèmes d'hier et d'aujourd'hui.«Appel de l'Orient.p.38.6 Mondes chimériques, p.134.7 Ibid., p.137." Ibid., p.147.' Poèmes d'hier et d'aujourd'hui, «Visite du Dieu», p.52.Louis Préfontaine apostat, p.96.Ibid., p.98.Ihid.p.101.Ibid., p.102.Ibid., p.103.Louis Préfontaine apostat, p.81-91.Poèmes d'hier et d'aujourd'hui, p.140-142.Vue du jardin, à l'arrière de sa maison à Vézelay.(MSS-385) 22 L'INCUNABLE—MARS 1986 La rentrée et la sortie de François Hertel par Raymond Dubé Micheline Décarie Ménard, MSS-385) En visite chez André Ménard, en 1978.(Photo Au lendemain du décès de François Hertel, on a dit, on a écrit beaucoup de choses mais pratiquement rien sur ce que fut la fin de son existence.J'ai pensé que ses amis aimeraient savoir comment se sont déroulées les dernières années de sa vie, surtout les trois dernières.Autant, à la suite de son dernier séjour au Canada, en I978, il était entré allègrement dans la vieillesse, autant il en est sorti péniblement.Son état a commencé à se dégrader à compter de I983 pour toutes sortes de raisons que j'exposerai plus loin.Lent au début, le processus s'est accéléré au fur et à mesure qu'il fut forcé de réduire ses activités.Moins alerte, il abandonna la pratique de ses sports préférés, il renonça à sa maison de Vézelay où il aimait passer les fins de semaine dans la nature.Accablé de troubles moteurs, il commença à hésiter de se hasarder hors de chez lui.Il cessa donc progressivement de fréquenter ses petits restaurants du voisinage où il se rendait tous les soirs.Peu enclin à mener une telle vie de casanier, la solitude devint de mois en mois plus lourde à porter.Ses seules relations finirent par se résumer aux vi- sites de deux ou trois fidèles amis, en particulier Michel Berthier.qui le visitait régulièrement, deux fois par semaine et souvent plus selon que les circonstances l'exigeaient.Il lui faisait ses courses et l'encourageait à bien se nourrir, mais Hertel n'avait que des connaissances embryonnaires de la cuisine et disposait de moyens plus que rudimentaires.Sous-alimenté, à peu près abandonné de tous, il cessa graduellement toute activité littéraire, passant la majeure partie de son temps devant son appareil de télévision.Sa seule autre distraction était la lecture.Rien qui demandât un effort de concentration.C'est ainsi qu'il relut plusieurs des livres de fiction qui avaient enchanté son enfance et son adolescence, comme Les Trois Mousquetaires et autres romans de cape et d'épée.Gros fumeur il abandonna la cigarette.Il cessa de siroter sa petite bouteille de Corbières.Il se laissa pousser une longue et touffue barbe blanche qui le faisait ressembler à un rabbin.En plus de tout cela, il vivait dans un état d'insécurité financière, quoique sa situation n'avait rien de dramatique.Il touchait une demi-pension du régime de sécurité de vieillesse du Canada, une petite pension qui lui était versée par la Commune de Paris.Il avait de plus des économies résultat de fructueuses opérations boursières, de sorte qu'il n'était pas dans le besoin.Il fut cependant pris de panique à la suite de l'arrivée des socialistes au pouvoir, la politique de nationalisation du président Mitterrand qu'il vouait à toutes les gémonies lui ayant fait perdre 8 000 $, m'écrivait-il dans une lettre.Pour un aussi grand inquiet, cela n'avait rien pour calmer son angoisse.À cette inquiétude, s'ajoutait une crainte maladive de la maladie.Il se plaignait constamment de douleurs au ventre dont il attribuait la cause à son ennemi Numéro Un, «Gaspard» comme il l'appelait.Gaspard c'était le ténia, le ver solitaire comme on le dit couramment, un parasite qu'il avait, prétendait-il, ramené d'un voyage en Afrique quelques années auparavant.Je me souviens que, lors de ses derniers séjours au pays, à la fin des années 1970, il fit le tour de plusieurs bureaux de médecins aussi bien à Québec qu'à Montréal, en plus de subirdes examens, sans qu'on trouvât le moyen d'exterminer cet encombrant.En France, il consulta aussi plusieurs spécialistes qui lui conseillèrent d'endurer son mal en lui disant: «On pourrait vous en libérer mais le remède serait tellement violent qu'on risquerait de vous tuer» tellement Gaspard était devenu partie intégrante de son organisme.Un tel régime ne pouvait à la longue que miner sa santé physique d'abord et sa santé mentale par la suite.C'est au début de 1983 que le processus de détérioration de son état commença à s'accentuer.Ses lettres dont le contenu ne me donnait aucune raison de m'alar-mer devenaient parfois de plus en plus difficiles à déchiffrer.J'en attribuais la cause aux difficultés motrices dont il se plaignait depuis plusieurs années.Je me rappelais les difficultés qu'il avait à se déplacer certains jours lorsqu'il faisait sa marche quotidienne sur le Chemin Sainte-Foy aussi loin qu'en 1978, lors de son dernier voyage au pays.Les propos que m'adressait notre ami commun, Michel Berthier.qui le voyait régulièrement étaient plutôt rassurants.Cela ne m'empêchait pas de m'in-quiéter et de lui en faire part.Dans une lettre, en date du 8 avril 1983, il m'écri- L'INCUNABLE—MARS 1986 23 BBS jl .^^Ksfl Hertel sortant de la tour du XIV* siècle, qui est située derrière sa maison à Vézelay.vait: «Ne soyez pus inquiet pins qu'il ne faut: son état est sérieux, car la solitude doit lui peser; les docteurs ne sont pas alarmés, il peut vivre encore de bonnes années, lui ont-ils dit.Il est en effet angoissé pour ses finances.sa situation économique n'est pas grave, elle subit un certain ralentissement comme tout le monde et, de ce fait, l'avenir l'inquiète.La santé mentale semble moins bonne par moments, mais c'est surtout des pertes de mémoire temporaires et qui sont peut-être dues à des médicaments que le docteur lui donne.Pour ma part, je pense qu 'il fait un début de sénélité.mais je ne m'inquiète pas trop car il est encore très lucide quand je lui parle et que je suis là.Cela le rassure, il me dit parfois: «Ah, quand vous êtes là, ça va mieux.» Je pense que la solitude lui pèse plus que tout.Heureusement, il a sa télévision et ses livres.» À ce moment-là, Hertel n'ayant, en aucun temps manifesté le désir de revenir au Québec, j'en conclus qu'il avait choisi de finir ses jours en France.Je m'étais trompé.Il devait revenir sur sa décision.Au cours de l'été 1984, je recevais, en effet, une lettre dans laquelle il me demandait de lui trouver un endroit, pas trop loin de chez moi, où il pourrait s'installer.Il ne pouvait plus mal tomber, car ma femme, atteinte d'un cancer depuis plusieurs années, était de retour à la maison après huit semaines d'hospitalisation.Elle entrait en phase préterminale et tout mon temps était consacré à veiller sur elle et à lui prodiguer tous les soins que nécessitait son état (elle mourut, le 3 octobre suivant, à l'Hôtel-Dieu, exactement un an et un jour avant Hertel).Ce ne fut pas de gaieté de coeur que je Fis part à Hertel, à qui, après avoir décrit la situation dans laquelle je me trouvais, de mon impossibilité temporaire de lui venir en aide.Il avait très bien compris d'ailleurs.Dans une lettre subséquente, il m'écrivit qu'il s'était laissé influencer par des amis, qui, en l'occurrence, si ma mémoire est bonne, étaient monsieur et madame Jean Tétreau.De passage à Paris, quelques semaines auparavant, ils avaient trouvé qu'il vivait dans des conditions pitoyables, si bien que madame Tétreau avait fait des démarches auprès des autorités du 9e arrondissement pour qu'on lui vienne en aide.Ce fut grâce à cette intervention qu'il bénéficia de visites régulières d'assistantes sociales qui lui apportaient des repas et entretenaient son modeste appartement.Il arriva malheureusement que, pendant leur période de vacances, les deux assistantes furent remplacées par deux noires, que Hertel, qui n'est pas toujours facile, mit prestement à la porte.Ce fut notre ami Berthier qui répara les pots cassés et les noires furent rapidement remplacées par des blanches.À cette période, Hertel continua de décliner.Il fut successivement hospitalisé à Laribossière et à Saint-Lazare.On ne lui trouva aucune maladie organique.Même s'il était de moins en moins autonome, on le retourna dans son appartement en lui recommandant de mieux se nourrir ou d'aller vivre en maison de retraite ce dont il ne voulait pas entendre parler.La dernière lettre lisible que je reçus de lui date du mois de décembre 84.C'était une réponse à celle dans laquelle je lui avais fait part du décès de ma femme.Il m'écrivait: «Je suis bien peiné de la mort de ta femme.Elle est avec le Seigneur.» Il continua de vivoter dans des conditions de plus en plus pénibles jusqu'au 6 mars 1985.Ce soir-là, notre ami Berthier le trouva si amaigri et si faible que, sans hésitation, il lui dit «Hertel habillez-vous, je vais chercher un taxi, on s'en va à l'hôpital Saint-Lazare.» Hertel y passa environ trois semaines.Par la suite, il fut dirigé vers Charles Richet, un centre de gériatrie très moderne (il ne date que de vingt ans) situé dans un immense parc à une quarantaine de kilomètres au nord de Paris.C'est là que je l'ai retrouvé le 8 juin.Ce fut un véritable choc.Je me retrouvai en présence d'un vieillard, la figure tuméfiée, conséquence d'une chute au cours d'une escapade dans le corridor.Il m'a reconnu.Il était au courant de mon arrivée et de ma décision de le rapatrier.Il m'a donné la main, m'a dit «bonjour vieux».Nous avons causé pendant une quinzaine de minutes.Il était très lucide, faisait des projets, parlait de faire du ski au Canada, de jouer au hockey.Il était content que je fus là.Puis, fatigué, il a commencé à tenir des propos incohérents dans lesquels il était question des Jésuites.C'était une partie de son passé qui revenait dans son subconscient.Était-ce de la nostalgie?Je ne le crois pas.Il m'a alors, comme à chaque fois qu'il est revenu sur le sujet, lors de nos autres rencontres et pendant le voyage du retour, laissé l'impression qu'il s'agissait de fantômes qui le pourchassaient, comme s'ils voulaient le capturer.Pourtant aucune acrimonie, aucune aigreur.Il n'en eut jamais d'ailleurs.Je me souviens que, chaque fois qu'il revenait au Canada, rien ne lui faisait plus plaisir que de retrouver de ses anciens condisciples.Pour avoir assister à quelques-unes de ces rencontres, je me souviens quelle joie c'était pour lui d'évoquer le souvenir de ces années vécues en leur compagnie et de ces maîtres pour la majorité desquels il avait conservé de l'estime, de la reconnaissance et parfois même de l'admiration.Il avait sans doute ses têtes de Turc dont il aimait se moquer, mais sans plus.Dans ses périodes de fatigue, Hertel avait aussi une autre préoccupation: la sauvegarde de sa fortune.Il se sentait menacé par des rapaces qui se la disputaient.Il l'évaluait à 80 millions de francs (sans doute des anciens francs), 24 L'INCUNABLE—MARS 1986 tellement il avait perdu tout sens de la réalité.Il y croyait réellement à sa richesse.Pendant le voyage de retour, dans l'avion il m'en avait de nouveau parlé.Je ne pus alors m'empêcher de lui enlever ses illusions en lui disant: «Pauvre toi, tu n'as presque plus rien, à peine quelques milliers de francs à la banque».Et spontanément, il me répondit: «Tant mieux».Le voyage de retour s'est très bien effectué.De Villiers-le-Bel, à Orly transport par ambulance, pour lui éviter une trop grande fatigue.Lorsqu'il se fut installé à son siège, on aurait dit un enfant qui découvre l'univers.Tout le long du voyage, il m'a tenu des propos cohérents, sauf, à quelques reprises, lorsqu'au-dessus de l'Atlantique, sans doute tenaillé par la faim, il me demandait: «Est-ce ici qu'on arrête pour manger?» A Mirabel, madame Ménard nous attendait.Elle nous conduisit immédiatement à la clinique du Dr Saine, qui, sans tarder administra à Hertel un premier traitement et nous servit un repas léger agrémenté dune bonne bouteille de vin.Il passa deux nuits chez Mme Ménard qui avait généreusement offert de l'héberger temporairement.Son état était beaucoup plus grave que nous le pensions et il fallut le conduire à l'hôpital du Sacré-Coeur où il passa trois semaines en hospitalisation et un peu plus de deux mois en stage d'hébergement dans une chambre en compagnie de cinq grands malades aussi diminués que lui: une ambiance qui ne fit que hâter sa fin.Ses facultés s'affaiblirent rapidement.La dernière fois que je le visitai, environ trois semaines avant son décès, il ne m'a même pas reconnu.Il était complètement perdu.Je réalisai alors que son cas était désespéré et qu'il fallait s'attendre au pire.Averti la veille que les derniers moments approchaient, je me hâtai de me rendre à son chevet.Il était déjà trop tard.Il ne restait qu'à prendre les dernières dispositions.Je fis part à ma soeur et son mari de mes décisions: incinération, grande messe solennelle.Ils m'offrirent de déposer ses cendres dans leur lot familial, ce que j'acceptai d'emblée.Au cours de l'après-midi, je me suis rendu au presbytère avec mon beau-frère.Le curé, un prêtre plutôt jeune, qui n'avait jamais entendu parler de François Hertel, demanda qui pronon- ce/, l'ai l'air d'un centenaire».(1982) cerait l'homélie.Sur un ton plutôt pé-remptoireje lui répondis: «Il n'y aura pas d'homélie.» Il insista vainement à quelques reprises.Il eut plus de succès auprès de mon beau-frère qu'il réussit par la suite, hors de ma connaissance, à convaincre de s'acquitter de cette tâche.Cela donnait à cette cérémonie le caractère d'obsèques religieuses et donnait lieu à une ambiguïté que j'avais voulu éviter.Les premières réactions que je perçus à la sortie de l'église ne me laissaient pas le choix.Je n'avais pas le droit de laisser subsister une telle équivoque.J'avais décidé de faire une mise au point à la première occasion.Aussi, lorsque, quelques jours plus tard, de retour à Québec, je fus invité à participer à une émission «Présent» de Radio-Canada, je me hâtai de rétablir les faits.Je lus alors la déclaration suivante: «Je crois qu'il est important de dissiper une équivoque que j'ai volontairement contribué à créer.«Jamais dans le passé, particulièrement au cours des derniers mois de son existence nous n'avons, Hertel et moi, abordé la possibilité de sa mort et la façon de marquer sa sortie.«C'est pourquoi, n'ayant aucune idée de ce que pouvaient être ou auraient pu être ses dernières volontés, je fus le seul responsable des décisions qui ont été prises.«Je fus seul à décider qu'il serait incinéré, qu'il ne serait pas exposé.«Je fus seul èi décider qu'une messe solennelle serait célébrée.Si je l'ai fait, ce fut avant tout pour des considérations d'ordre familial.«Je veux qu 'il soit bien clair qu 'à ma connaissance jamais François Hertel n'a remis en question ou renié les positions qu'il a prises dans son oeuvre sur le problème de la foi.«Je ne regrette pas les décisions que j'ai prises.Ce que je regretterais seraient qu'elles sèment le doute sur la sincérité et ihonnêteté intellectuelle de Hertel chez, ceux qui l'ont cru et l'ont suivi dans sa recherche de la vérité et qui ont admiré son courage à une époque où il n 'était pas facile d'afficher sa non-croyance.«Dans l'état de confusion qu'était le sien, je doute fort qu'il aurait pu sciemment, pendant ses brefs et rares moments de lucidité, poser des gestes de nature à laisser croire qu'il reniait l'oeuvre de sa vie, son passé.» Je ne savais pas à ce moment que Hertel avait reçu l'Extrême-Onction, qu'il avait communié à quelques reprises.L'aurais-je su que ma réaction aurait été la même.Croyant moi-même, je fus heureux de l'apprendre.Mais que les gestes qu'il a posés équivalent à une conversion in extremis, j'en doute fort.Incapable de parler depuis plusieurs jours, dans l'état de décrépitude physique et mentale qu'était le sien, on ne peut que se demander à quel point il était conscient de ce qui se passait autour de lui.A-t-il eu un instant de lucidité lorsqu'il a communié?Personne ne saurait le dire.C'est un secret qu'il a emporté dans sa tombe.C'est un secret que lui seul et Dieu connaissent.Personnellement, je ne suis pas inquiet de son salut éternel.Il a eu une vie aussi riche et aussi propre, sinon plus, que nombre de gens au sujet desquels on ne se pose pas de question sur leur arrivée dans l'éternité.Qu'est-ce que l'éternité?Un mystère qu'on ne comprendra que le jour où on y entrera.Si, comme on nous l'a toujours enseigné, depuis quelques années surtout.Dieu est compréhension.Dieu est amour.Dieu est miséricorde.Dieu est pardon, comment pourrait-il être intraitable pour celui qui a consacré toute sa vie à la chercher, à tenter de percer son mystère sans y parvenir.J'ai le sentiement que, lorsque nous nous retrouverons dans l'au-delà, Hertel ne sera pas tellement loin des premières loges, car il a été généreux, franc, honnête avec lui-même et avec les autres.?L'INCUNABLE—MARS 1986 25 6e partie Laurendeau à Paris ou un intellectuel à la recherche de sa définition.par Louis Chantigny Qu'est-ce qu'un intellectuel, en effet?Comme André Laurendeau allait bientôt s'en rendre compte, c'est un substantif-serpent.Difficile d'en distinguer la tête de la queue.Impossible, ou peu s'en faut, de savoir par où le saisir.Selon les circonstances, les latitudes, les époques, au gré des milieux, des individus, et plus particulièrement en ces années 30 des classes sociales au sens marxiste du terme, il s'allonge ou se rétracte, rampe ou se dresse, ondule dans tous les sens, s'enroule aux réalités les plus diverses, glisse en surface plane ou adhère de ses anneaux à tous les accidents de terrain, bref sans cesse oscille-t-il, souple mais tenace, à tous les vents de la mode, des snobismes, des systèmes, des idéologies et des régimes.Sous quelque terme qu'on l'ait désigné à travers l'histoire, sophiste, aède, scribe, clerc, philosophe ou rhéteur, le concept élitiste de l'intellectuel ne reconnaît les siens et n'accorde sa consécration qu'à un nombre très restreint d'élus: les savants, les artistes avant-gardistes ou chefs de file, les écrivains (ou les écrivants'?) plus ou moins à thèse ou à messages, enfin et surtout les idéologues, ces grands architectes de systèmes qui embrassent le monde dans l'espoir d'en percer les énigmes.À l'autre extrémité, c'est-à-dire à la base de la pyramide, le concept démocratique, ou si l'on préfère le concept plus marxisant que marxiste ortho- doxe accueille à peu près n'importe qui faisant acte de penser, depuis le technicien qui détermine l'accélération ou le ralentissement de la chaîne de production, jusqu'au plus illustre apparatchik de la nomenclatura, Staline lui-même par exemple, le «génial» (sic) petit Père des Peuples.Gramsci n'a-t-il pas écrit du fond de sa prison: «Tous les hommes sont des intellectuels, mais tous les hommes n'exercent pas dans la société une fonction d'intellectuel.» Du grand savant au vulgarisateur En réalité, c'est dans une couche intermédiaire et assez fourre-tout de la structure pyramidale que l'on retrouve le plus grand nombre d'intellectuels selon l'idée que l'on s'en fait généralement.Ce sont les grands professeurs émérites de quelque université (Mar-cuse à Berkeley, par exemple), certains enseignants (Bergson, Althus-ser), quelques journalistes en leur qualité de leaders d'opinions (Henri Bourassa, Charles Maurras), et plus ou moins, pêle-mêle, vulgarisateurs et communicateurs, qui auront l'art de présenter dans un emballage aussi attrayant qu'intelligible les ruminations hermétiques, austères et souvent rebutantes des happy few, là-haut, sur leurs nuages, dans le penthouse éthéré de la pyramide.Pour pratique qu'elle fût, et limpide à souhait, une classification de ce genre ne pouvait qu'apparaître éminemment arbitraire, très incomplète et surtout fort injuste aux yeux de Laurendeau.Dans quelle case situer les membres des professions libérales, ou connexes, le médecin, l'ingénieur, par exemple?Et le conseiller, ('Eminence grise politique, ou tout simplement le notable de village, voire le curé, qui sont effectivement les maîtres à penser et les directeurs de conscience de l'endroit, souvent même de la région?Dernière question, en fait la toute première: comment tirer de cette hiérarchie de fonctions et de connaissances différentes une définition commune, acceptable à tous?Des livres, quelques dictionnaires et tous ces Carnets et dossiers éparpillés sur sa table d'angle dans l'arrière-salle du Petit Voltaire, Laurendeau, absorbé dans son travail, s'étonnait de L'INCUNABLE—MARS 1986 26 savoir d'instinct ce que ses recherches et ses efforts de réflexion ne parvenaient pas à décrire.Sous la question-titre qu'il avait soulignée de trois traits vigoureux dans ses Carnets, «Mais enfin, qu'est-ce qu'un intellectuel!» il avait écrit, sans hésitation, d'une seule coulée rapide: — Qui fait profession d'intelligence, soit à peu près, la notion qu'il s'en était faite, ou qui lui avait été inculquée durant ses études classiques au collège Sainte-Marie.L'ennui, c'est qu'une fois transcrite sur le papier sa définition ne résistait plus à l'examen.Faire profession d'intelligence, n'était-ce point, à la limite, et sans même trop forcer le trait, l'exercice de tout le monde à un moment donné de sa vie, et reprendre en d'autres mots la proposition de Grams-ci?Laurendeau biffa donc profession pour lui substituer acte, et ajouter: «dans un cadre professionnel.» Momentanément, du moins, cette définition lui sembla fort supérieure.Il en essaya toutefois d'autres, plusieurs même, sans cesse plus longues et mieux étoffées, mais toutes finirent par lui paraître insuffisantes, les précisions des unes devenant les failles des autres, signe d'une pensée confuse et d'une phrase mal construite.Il voulait sa propre définition — «Bien sûr, s'exclamera-t-il un jour, j'avais à ma disposition les meilleurs dictionnaires au monde à la Bibliothèque nationale, dont quelques-uns sous la main, ainsi que des ouvrages sérieux sur le sujet, mais je m'étais interdit cette voie facile, je désirais tellement trouver ma propre définition, et par mes seuls moyens, sans demander secours à personne! De l'orgueil mal placé, perte de temps et efforts inutiles?Je n'en suis pas si certain.Enfin, j'essayais, de plus en plus tendu, exaspéré même, et je me demandais par quel mystère je ne réussissais pas ci coucher sur papier une notion pourtant si claire dans mon esprit.J'en étais humilié, démoralisé: étais-je donc, intellectuellement, si démuni'?» De guerre lasse, il en arriva à se résigner, et c'est d'une humeur morose qu'il feuilleta, de retour à son appartement, La Trahison des clercs de Julien Benda, où il se souvenait d'avoir lu, quelque temps auparavant, une description de l'intellectuel qui ne lui avait pas déplu.«Cette classe d'hommes dont l'activité ne poursuit pas de fins pratiques.L'INCUNABLE—MARS 1986 27 N'importe qui est un intellectuel, selon Gramsci.mais qui demande sa joie à l'exercice de l'art ou de la science ou de la spéculation métaphysique, c'est-à-dire à la possession d'un bien intemporel.» Les semaines suivantes, tantôt chez lui, rue Tournefort, tantôt à la Bibliothèque nationale, rue Richelieu, et de nouveau rue Mouffetard au Petit Voltaire, Laurendeau calligraphia avec application dans ses Carnets nombre de définitions, on ne pouvait plus officielles et mieux sanctionnées, de cette bête curieuse, insaisissable, l'intellectuel.Dans son édition toute récente (1935), le Dictionnaire de l'Académie française le décrivait ainsi: • «Qui a un goût prononcé (ou excessif) pour les choses de l'intelligence, de l'esprit; chez qui prédomine la vie intellectuelle (voir cérébral).» Selon Quillet, Larousse, Littré.Diverses éditions plus ou moins volumineuses des Quillet, Larousse et Littré apportaient des précisions utiles, des nuances intéressantes, parfois de nouveaux éléments: • «Par extension: dont la vie est consacrée aux activités intellectuelles.» Ou, • «Personne qui s'occupe, par goût ou par profession, des choses de l'esprit.» Ou encore, • «Les intellectuels: l'ensemble de ceux qui dans la société se livrent aux travaux de l'esprit (par opposition aux autres catégories sociales)» De diverses encyclopédies, Laurendeau avait tiré, entre plusieurs autres, les définitions qui lui semblaient les plus pertinentes, dont celle-ci, qu'il préférait à toutes: • «Les intellectuels sont dotés de savoir ou, dans une acception plus étroite, ceux dont le jugement fondé sur la réflexion et la connaissance découle moins directement et moins exclusivement d'une perception sensorielle que le jugement des non intellectuels.En traduction anglaise de la Grande Encyclopédie soviétique, que lui avait prêtée Arthur Koestler: • «A social stratum consisting of people professionally engaged in mental work, primarily of a complex creative mind, and in the development and spread of culture (.)» Intellectuals are the aggregate of persons in any society who employ in their communication and expression, with relatively higher frequency than most other members of their society, symbols of general scope and abstract reference concerning man, society, nature and the Cosmos.» Et celle-ci, enfin: • «Qui, étranger aux problèmes pratiques, a le goût des questions théoriques.En ce sens, est parfois malicieusement opposé à «intelligent»; aussi les scientifiques ne se flattent-ils pus de faire partie des «intellectuels», qui pour eux ne sont que des littéraires ou des théoriciens en chambre.» Une définition satisfaisante était-elle possible?À ce stade-ci de ses recherches, et des synthèses provisoires dont il jalonnait sa démarche, Laurendeau éprouva quelque réconfort.En fait, constatait-il sans cesse davantage, tous les auteurs de ces définitions, érudits, spécialistes, académiciens illustres et membres émérites de divers instituts se révélaient, en fin de compte, aussi impuissants que lui à cerner l'intellectuel dans une définition précise, rigoureuse et inattaquable, sans en trahir un seul des aspects dans toutes leurs nuances et leurs complexités.Laurendeau, bien au contraire, n'était pas homme à en tirer vanité.Devait-il cependant en déduire que le terme était si vague, et peut-être en raison de son objet même si faible en soi qu'il fallait lui donner contours et substance par opposition à quelque chose: l'esprit contre la matière, la valeur contre le besoin, la culture contre l'intérêt, et grosso modo, tarte à la crème du cogito facile, plutôt humiliant pour l'intellectuel, le travail cérébral par rapport au travail manuel?Pour quelles raisons encore toutes ces définitions, sous une forme ou sous une autre, devaient-elles, dans une même fuite en avant, recourir au verbe être plutôt que faire?Pourquoi toujours ces définitions, les unes dans le pointillé des sous-entendus, les autres en des allusions assez explicites rabaissaient-elles l'intellectuel en soi, ou dans ses oeuvres?Comment s'expliquer, en outre que le mot intellectuel n'ait été qu'un adjectif, avant d'accéder à la dignité du substantif?Par ailleurs, de quelle façon comprendre que le substantif lui-même n'ait surgi dans l'usage, et grâce à la plume de Georges Clemenceau, que le 14 janvier 1898 à l'occasion d'une manchette de journal et de l'Affaire Dreyfus, alors que la fonction s'exerçait depuis des temps immémoriaux et que les éléments de sa «cristallisation» se trouvaient tous réunis dans la personne de Voltaire lors de l'Affaire Calas?Fallait-il en conclure que le terme ne pouvait s'imposer de sa nécessité propre, et qu'il ne dut sa naissance qu'à l'inspiration d'un journaliste assez politichien en mal d'une manchette racoleuse?Mais qui détenait l'authenticité En outre, question autrement plus 28 L'INCUNABLE—MARS 1986 lourde de conséquences, qui détenait l'autorité, personne ou institution, et légitimée par quelle instance supérieure, pour sanctionner d'une quelconque façon le titre et la qualité d'intellectuel, comme c'est le cas du scientifique, du médecin, du notaire, du professeur agrégé jusqu'au plus humble instituteur de l'école élémentaire?S'agirait-il plutôt d'un privilège accordé entre copains par une quel- Charles Maurras, certes l'un des grands Intellectuels de l'époque.conque élite s'élisant elle-même, plutôt que d'un droit conquis par son degré de compétence, l'étendue de son savoir, la richesse de sa culture?A la limite, se demandait Laurendeau avec un sourire en coin, ne serait-il un véritable intellectuel que celui qui se serait proclamé tel, à l'exclusion de tous les autres?Nombres d'exemples vivants l'inclinaient à le penser.Face à cet amoncellement de questions, qui se multipliaient sous sa plume en progression géométrique, Laurendeau se retrouvait perplexe, découragé.Pris au piège d'un cercle vicieux, ou acculé dans une impasse, que de fois jeta-t-il rageusement sa plume sur la table, pour demeurer immobile, les tempes douloureuses, le regard éteint, assommé par l'ampleur de la tâche, et déprimé, ô combien! par l'insuffisance de ses moyens.André Laurendeau n'a que vingt-quatre ans, il ne faudrait pas l'oublier.II n'a pas la tête métaphysique.Les hautes voltiges de la spéculation pure lui répugne, et le rebute.II n'est pas, nous l'avons dit, un penseur, mais un pensant, et ce ne sont certes point ses deux années de philosophie thomiste au collège Sainte-Marie qui l'ont préparé aux acrobaties et aux contorsions de la haute dialectique.Lui font aussi défaut, la méthodologie nécessaire, et davantage les techniques d'analyse raffinées que ses études humanistes ne lui ont point enseignées, et n'avaient d'ailleurs jamais prétendu lui apprendre.D'autant plus grands ses mérites, mais plus ardus ses efforts.Intelligent certes, plus que la moyenne, et de beaucoup, mais d'une nature moins analytique qu'intuitive, entendue dans le sens flatteur que lui donnait Henri Bergson.Aussi lui ar-rive-t-il de se perdre dans un lacis de voies de traverse, qui l'éloignent du but.Il lui faut revenir sur ses pas, piétiner à l'occasion, buter sur des obstacles que les spécialistes auraient contournés sans peine, se retrouver au point de départ, soit aux diverses définitions de l'intellectuel dont il avait consciencieusement dressé la liste dans ses Carnets.Georges Clemenceau, le père du substantif «intellectuel».Le coeur même d'une définition Scrutant tour à tour chacun des termes des définitions, qu'il numérote, Laurendeau s'emploie à extirper les éléments qui lui paraissent consubs-tantiels à la nature et à la fonction de l'intellectuel.1- «(.) dont l'activité ne poursuit pas des fins pratiques, mais qui demande sa joie (.) à la possession d'un bien intemporel.» 2- «Qui a un goût prononcé pour les choses de l'intelligence, de l'esprit.» 3- «Dont la vie est consacrée aux activités intellectuelles.» 4- «Personne qui s'occupe, par goût ou par profession des choses de l'esprit.» 5- «Les intellectuels sont dotés de savoir (.), ceux dont le jugement fondé sur la réflexion et la connaissance .» 6- «(.) people professionally engaged (.) in the development and spread of culture.» 7- «(.) persons who employ in their communication and expression (.) symbols of general scope and abstract reference concerning man, society.» 8- «Qui.étranger aux problèmes pratiques, a le goût des questions théoriques.» De ces huit définitions, Laurendeau compila alors les éléments communs, donc les plus significatifs: • Deux (nos 1 & 8) indiquaient l'indifférence de l'intellectuel aux choses pratiques.• Trois (nos 1 & 4 & 8) soulignaient son goût pour les choses de l'intelligence et de l'esprit.• Deux (nos 4 & 6) mettaient l'accent sur la nature professionnelle de sa fonction.• Une (no 5) faisait état de son savoir, de ses connaissances.• Une (no 5) faisait référence à L'INCUNABLE—MARS 1986 29 l'exercice de l'intelligence, du jugement, de la réflexion, sans toutefois les nommer.• Une (no 6) indiquait spécifiquement la finalité de ses fonctions, le développement et la diffusion de la culture.• Une (no 7) prenait soin de souligner le rôle-clé de communicateur au nombre de ses fonctions.En somme, Laurendeau le constatait une fois encore, n'importe qui pouvait prétendre au titre d'intellectuel en se drapant dans l'une ou l'autre des huit définitions.Au minimum (nos 1 & 8), il suffisait d'avoir du goût pour les choses de l'esprit.Au mieux, selon les termes de la définition no 7 dans sa version intégrale, obligation vous était faite de communiquer les fruits de vos réflexions sur l'homme, la société, la nature, le cosmos.La caricature même de l'intellectuel farfelu «Et voilà comment votre fille est muette», se disait Laurendeau.«Le comble du ridicule! Tout à fait dans la note des préjugés et des caricatures de l'intellectuel farfelu, sinon fou à lier.» Las de rechercher de nouveaux éléments ici et là, et sous réserve de poursuivre ses travaux plus tard, Laurendeau se décida de reprendre sa propre définition, et de la compléter à la lumière d'exemples concrets, soit les hommes qu'il tenait pour des intellectuels dans toute l'acception du terme.Il réécrivit donc, sur une page vierge de ses Carnets, en caractères gras: «QUI FAIT ACTE D'INTELLIGENCE DANS UN CADRE PROFESSIONNEL» Examiné et analysé avec la plus grande attention, aucun terme de sa définition ne semblait donner prise à quelque objection sérieuse.Nul doute dans son esprit que faire acte ou exercice d'intelligence était la condition sine qua non du titre, de la qualité d'intellectuel.Nul doute encore que l'intelligence ne pouvait tourner à vide, Emmanuel Mounier, ou l'intellectuel critique de la société.mais à partir d'un ensemble de connaissances acquises dans un ou plusieurs domaines.L'acquisition de ces connaissances, puisées aux meilleures sources, devait s'effectuer de plus en toute ouverture d'esprit, sans le moindre préjugé idéologique ou religieux.Bien entendu, l'acte réflexif devait s'accomplir dans le même esprit.Et dans le même esprit, toujours, l'expression et la communication des fruits de la pensée, peu importe les conséquences.Or, de tous ces éléments réunis en un faisceau d'apparence invulnérable, surgiront aussitôt dans l'esprit de Laurendeau quelques questions, qui en susciteront d'autres, et le troublèrent.Au terme d'une réflexion qui lui semblait rigoureuse, n'avait-il pas décrit un être désincarné, le pur esprit par excellence auquel ne manquaient que les ailes de l'ange et le halo du saint?Et puisqu'il était question de saint, l'acquisition du savoir sans l'ombre d'un préjugé idéologique ou religieux, n'était-ce pas exclure du nombre des intellectuels des géants de la pensée humaine tels que saint Augustin, saint Jérôme, saint Jean-de-la-Croix, et le grand Commandeur lui-même, saint Thomas d'Aquin et son oeuvre monumentale, quelque opinion que l'on puisse en avoir?Lui qui possédait quand même certaines notions de psychologie, par quelle aberration de l'esprit avait-il pu penser, ne serait-ce qu'un moment, qu'on pouvait sans ce filtre qu'est une échelle de valeurs, une morale, une éthique, acquérir des connaissances, les évaluer, les trier, les classer par ordre d'importance, et enfin les insérer dans le processus de la réflexion en vue du problème à résoudre, de la conclusion à tirer?Ouverture de l'esprit, certes, et de l'âme, aurait effectivement dit saint Thomas d'Aquin.En d'autres mots, l'homme pense avec des moyens imparfaits, les cellules de son cerveau et toutes pores de son enveloppe charnelle.Qu'avait dit exactement Pascal à ce sujet?Laurendeau préféra ne pas se le rappeler.Quel cadre professionnel?Ce fut ensuite le cadre professionnel dans lequel devait s'exercer Yintelli-gence qui lui fit problème.Que signifiaient au juste les termes de cette proposition?Tout d'abord, qu'entendait-il par cadre'?Une institution officielle, reconnue, avec charte et statuts, académies, instituts, universités, ou plus simplement un lieu de réflexion, Agora moderne style décades de Pontigny, ou tout simplement les rencontres hebdomadaires qui se tenaient autour de Raïssa et Jacques Maritain?Le cas échéant, concluait encore Laurendeau, se trouveraient exclus, voire honnis dans certains cas les penseurs solitaires, et vraisemblablement de ce fait quelques-uns des esprits les plus originaux, les plus profonds, les plus influents, comme par exemple, Descartes dans son «poêle», Erasme dans sa cellule.! Les journaux, les revues, Esprit, par exemple, qui pullulaient à l'époque, pouvaient-ils constituer des cadres sérieux et consacrer intellectuels leurs collaborateurs?Le cas échéant, à quel degré d'excellence devaient-ils satisfaire, et au tribunal de qui?De toute évidence, le critère de cadre, ne résistait pas davantage à la réflexion.Ne restait donc, au milieu des débris, sous forme d'adjectif ou de substantif, le terme professionnel.30 L'INCUNABLE—MARS 1986 Deux des huit définitions retenues par Laurendeau y faisaient référence: «.qui s'occupe, par goût ou par profession, des choses de l'esprit» (no 4); «people professionally engaged in mental work.» (no 6); et à la rigueur le no 3, par extension ou implicitement: «Dont la vie est consacrée aux activités intellectuelles ».Qu'il soit pris comme substantif ou adjectif, encore fallait s'entendre sur la signification de professionnel.Ici, Laurendeau aurait voulu casser quelque chose, déchirer tous ses Carnets, blasphémer à tue-tête.De nouveau il tâtonnait dans la brume, le flou, l'imprécis! De nouveau s'imposait le règne (ou la tyrannie) de l'opinion subjective, du jugement arbitraire, puisque personne ne détenait l'autorité ou n'avait reçu mandat de décerner à quiconque le titre d'intellectuel, professionnel de surcroît! Était-ce un mal, ne serait-ce pas plutôt un bien?Chose I' JUIN I9Î6 ESPRIT REVUE INTERNATIONALE L'une des revues les plus influentes des années 30-40.certaine, n'existait pas pour l'intellectuel l'équivalent du Collège pour les médecins, du Barreau pour les avocats, de la Chambre pour les notaires, d'un office ou d'une corporation pour une variété de professionnels.Aucun certificat, aucun diplôme De plus, aucune faculté de quelque université au monde ne remettait le moindre bout de papier, un quelconque certificat, à plus forte raison un diplôme sur beau parchemin enrubanné et cacheté conférant à son titulaire qualité Ès intellectuel, ne serait-ce qu'honoris causa.Dès lors aurait-il lieu d'entendre professionnel, selon l'usage dans les arts et dans le sport, par opposition à amateur'?Saugrenue peut-être à première vue, la question n'allait pas moins singulièrement au coeur du problème.«J'aime bien, se disait Laurendeau, pianoter des passages de Debussy ou de Bach au salon, avant de passer à table.A l'occasion, le dimanche après-midi particulièrement, il m'arrivera de demeurer une heure ou deux au piano à improviser des sonates.Ai-je droit, de ce fait, à la qualité de compositeur?Idem pour le peintre du dimanche, commis de bureau ou commerçant de son état durant la semaine.Nul doute possible: amateurs nous sommes, eux et moi.Mais qui tranche ou nous force à nous juger de la sorte?Et selon quels critères?La trop courte durée de nos prestations artistiques?La qualité insuffisante de nos oeuvres?L'absence de toute rémunération, de diplômes émis par un Conservatoire ou une école des Beaux-Arts, d'un public plus nombreux que le cercle de nos familles et de nos amis, du cadre (encore lui!) officiel d'une exposition ou d'un concert'?» La qualité de professionnel ne serait-elle reconnue qu'en termes d'heures ou de jours (ouvrables?) consacrés aux choses de l'esprit par rapport au temps passé à un travail alimentaire?Ne serait-elle encore reconnue qu'en fonction des gains supé- Ëmile Zola à l'époque de son célèbre «J'accuse».rieurs tirés de ses activités intellectuelles ou artistiques?La qualité des oeuvres, leur nombre, entrent-ils en ligne de compte?Un premier roman publié fait-il de son auteur un écrivain professionnel?Si la vente ou la mévente de l'oeuvre constitue un critère de professionnalisme, de son vivant Vincent Van Gogh n'aurait donc pas mérité le titre de peintre pour n'avoir jamais vendu un seul de ses tableaux, sauf à son frère Théo?Dans le domaine de la pensée, de l'histoire, de la fiction, est-il malgré tout un intellectuel l'auteur dont l'ouvrage, pour quelle que raison que ce soit, est demeuré à l'état de manuscrit?Lorsque aux termes de son testament les oeuvres d'un auteur ne peuvent être publiées que cinquante ans après sa mort, et que l'existence de ces ouvrages est connue de tous, avait-il droit, de son vivant, au titre d'écrivain, de poète, de mémorialiste, ou ces qualités ne lui seront-elles reconnues qu'à titre posthume?Goya et Picasso, des intellectuels Si l'artiste n'est pas un intellectuel, comme d'aucuns le prétendent, et souvent l'intéressé lui-même, le devien-dra-t-il par la grâce d'une intervention politique, d'une signature au bas d'une pétition, en mémoire de l'Affaire Dreyfus?L'INCUNABLE—MARS 1986 31 Maurice Barrés et sa condamnation des «intellectuels».Les Fusillés de Goya, comme plus tard la Colombe de Picasso, sont-ils plus l'oeuvre d'un intellectuel engagé que d'un artiste, d'un peintre?À quelle qualité d'engagement idéologique un acteur de cinéma, ou une chanteuse de charme gagnent-ils le droit au titre d'intellectuels progressistes?Dans la même foulée et la même veine, à quelle ardeur militantiste le romancier se transforme-t-il en intellectuel?Malraux quand il publie La Condition humaine, Aragon Aurélien, Barbusse Le Feu?Et question d'entre toutes les questions, écrivit Laurendeau en gros caractères italiques: — Pourquoi l'intellectuel, aux dires de plusieurs, ne peut-il être que de Gauche, et qu'un intellectuel de Droite constitue un non-sens, une contradiction dans les termes?Ce fut Emmanuel Mounier qui lui donna la réponse, dans son minuscule bureau à la revue Esprit, un jour que Laurendeau lui avait rendu visite pour lui soumettre ses questions et entendre ses avis.— Le terme intellectuel, nous nous en rappelons, a été conçu par Georges Clemenceau spécifiquement pour désigner avec éclat les signataires de la pétition en faveur du capitaine Dreyfus, liste assez impressionnante au demeurant, qu'il publia en première page de son journal, L'Aurore.Dans l'esprit de Clemenceau, comme pour Emile Zola et tous les signataires, le substantif représentait l'étendard de la Gauche, son point de ralliement, Vexpression de son indignation, enfin le symbole de son combat pour la vérité et la justice.Autrement dit, ajouta Mounier, la Gauche prétendait, non sans quelque titre, détenir sur le mot des droits d'auteur.Dreyfusard convaincu, Mounier, en revanche, refusait de suivre Zola, les siens et leurs héritiers dans leur appropriation exclusive du terme.Pour les combattre à la moindre occasion, Henri Massis, Léon Daudet, Jacques Bain-ville surtout, voire Charles Maurras lui-même ne trouvaient pas moins grâce à ses yeux et leur place au nombre des intellectuels authentiques en leur qualité d'humanistes.L'homme qui dit «non» à tout Dans toutes les définitions que lui avait soumises Laurendeau, Emmanuel Mounier lui signala l'absence d'un élément essentiel, soit le rôle éminemment critique de l'intellectuel {«Lisez Tocqueville à ce sujet, cher ami.»); c'est l'homme qui au départ dit «non».Son devoir, sa raison d'être même en tant que témoin lucide et vigilant est d'observer le monde, tout au moins sa société, et d'en dénoncer sans relâche les abus au plus grand nombre possible de ses concitoyens.Bref, le devoir de l'intellectuel est de «changer la vie», et conséquemment d'entreprendre, selon les termes de Karl Marx, «une critique impitoyable de tout ce qui existe, impitoyable dans le sens où la critique ne reculera ni devant ses propres conclusions ni devant le conflit avec le pouvoir quel qu'il soit.» En d'autres mots, l'intellectuel devait sans cesse repenseï la vie, et au besoin se faire violence en pensant contre soi-même.Il se devait d'être en outre «la conscience du monde», la mouche du coche, l'empêcheur de danser en rond, à la fois trouble-fête et casse-pied, «l'emm.par excellence de service», pour reprendre une expression chère au «gros Léon» Daudet.D'où, concluait Laurendeau dans ses Carnets, la nécessité d'une tribune, d'un porte-voix, aujourd'hui d'un micro avec l'avènement de la radio, de tous les moyens et canaux d'expression et de communication (voir la définition no 8 de l'intellectuel), d'un «créneau» dira-t-on plus tard, et enfin de la plus vaste caisse de résonnance disponible pour mieux alerter et ameu- ter l'opinion publique.D'où encore cet engagement même de l'intellectuel, dût-il être cette «Trahison des Clercs» que dénonçait si violemment Julien Benda.D'où en outre, et enfin, par ricochet, le rôle essentiellement politique de l'intellectuel consommé dans le mariage Pouvoir-Savoir, qui avait alimenté longuement ses recherches et ses réflexions.Or, si logiques et coulant de sources qu'elles lui parurent, l'homme d'équilibre et de mesure qu'était André Laurendeau répugnait à faire siennes de telles conclusions.D'instinct lui faisait horreur ce militantisme agressif, dont il voyait trop d'exemples lamentables à Gauche comme à Droite.Plus qu'à quiconque, le devoir de réserve devait s'imposer à l'intellectuel digne de ce nom.Si les mots conservaient encore un sens, et une charge explosive dans un contexte donné, on ne les balançait pas comme des grenades dans le camp adverse pour la seule satisfaction d'é- Daudet, dit «Le Gros Léon», ou «l'emm.de service».L'INCUNABLE—MARS 1986 32 pater le badaud et les petits camarades, et surtout moins encore pour le plaisir de faire mouche en faisant un mot.Emmanuel Mounier, le sage, avait eu beau lui recommander de ne pas prendre ces invectives au pied de la lettre, et patiemment lui expliquer quelles étaient les règles du jeu implicitement admises dans les polémiques de journaux, comme dans les débats parlementaires, Laurendeau, de toutes les fibres de sa sensibilité, ne pouvait s'y résoudre.Il ne s'y résoudra d'ailleurs jamais.Quelques responsabilités, selon Laurendeau Au-delà d'une certaine ligne de démarcation, au-delà d'un no man's land que jalonnent les impératifs d'une déontologie professionnelle, ou tout bonnement, disait-il, les règles de conduite d'une société civilisée, la modération des termes devait être inversement proportionnelle à la violence de la polémique et à la gravité des enjeux.On ne marche pas avec de gros sabots dans un champ de mines, mais sur la pointe des pieds.L'histoire, à ce propos, nous a servi combien de salutaires leçons.Encore aurait-il fallu leur prêter oreille et s'en inspirer.Si purs qu'aient été les mobiles d'un Maurice Barrés, et touchant son amour de la France bleue-horizon, il ne faisait aucun doute dans l'esprit de Laurendeau que sa prose revancharde — si belle, par ailleurs! — n'avait certes pas été innocente et tout à fait étrangère à l'horreur sans précédent de la guerre 14-18.Dans la même veine, confia un jour Laurendeau à des interlocuteurs fort scandalisés, le substantif intellectuel n'avait guère lieu de s'enorgueillir d'être passé à l'usage courant en raison même des haines inexpiables de l'Affaire Dreyfus.Le mot en était sorti souillé, peut-être à jamais compromis, et discrédité à telle enseigne dans l'opinion générale que ses titulaires, depuis, en portaient toujours l'opprobe.Et Laurendeau de rappeler en substance la fameuse réponse de Barrés à Clemenceau et à Zola: «Peut-être lirez-vous une double liste que publie chaque jour l'Aurore; quelques centaines de personnages y affirment en termes détournés leurs sympathies pour l'ex-capitaine Dreyfus.Ne trouvez-vous pas que Clémen- U L'affaire Calas fit de Voltaire le «Roi» du peuple.ceau a trouvé un mot excellent.Ce serait là la «protestation des intellectuels».! On dresse le Bottin de l'élite! Qui ne voudrait en être?C'est une gentille occasion.Que de licenciés! Ils marchent en rangs serrés avec leurs professeurs.Rien n'est pire que ces bandes de demi-intellectuels.Une demi-culture détruit l'instinct sans lui substituer une conscience.Tous ces aristocrates de la pensée tiennent à affirmer qu'ils ne pensent pas comme la vile foule.On le voit trop bien.Ils ne se sentent plus spontanément d'accord avec leur groupe naturel et ils ne s'élèvent pas jusqu'à la clairvoyance qui leur restituerait l'accord réfléchi avec la masse.Pauvres nigauds qui seraient honteux de penser comme de simples français.Barrés et la «rage» des intellectuels «Ces prétendus intellectuels sont un déchet fatal dans l'effort tenté par la société pour créer une élite.Ces génies mal venus, ces pauvres esprits empoisonnés, dont l'Aurore dresse la collection, méritent une sorte d'indulgente pitié, analogue à celle que nous inspirent les cochons d'Inde auxquels les maîtres du laboratoire Pasteur inculquent la rage.Sans doute, ces malheureux animaux doivent être abattus, ou du moins gardés dans des cages solides, mais philosophiquement il serait injuste de les maudire.Leur triste état est une condition indispensable du progrès scientifique.Le chien décé-rébré a rendu des services considérables aux études de psychophysiologie qui sont d'un grand avenir.» Le mordant de l'ironie assassine en moins, mais la férocité du trait en plus sous l'apparente modération du ton paternel, ce fut peut-être Ferdinand Brunetière qui porta le plus dur coup aux intellectuels dreyfusards en dénonçant «la prétention de hausser les écrivains, les savants, les professeurs, L'INCUNABLE—MARS 1986 33 La fameuse scène de la dégradation du capitaine Dreyfus.les philologues au rang de surhommes.Les aptitudes intellectuelles, que certes je ne méprise pas, prenait bien soin de souligner Brunetière, n'ont qu'une valeur relative.Pour moi, dans l'ordre social, j'estime plus haut la trempe de la volonté, la force du caractère, la sûreté du jugement, l'expérience pratique (.)» En principe, comme ce fut au demeurant le cas de Voltaire plébiscité «Roi» par le peuple tout entier au lendemain de l'Affaire Calas, Zola et tous les intellectuels du temps auraient dû sortir grandis de l'Affaire Dreyfus, leur gloire coulée dans le bronze, leur autorité consolidée à tout jamais, leur influence raffermie une fois pour toutes, enfin leurs pouvoirs reconnus, bénis et sanctifiés par la grâce du service rendu à la vérité et à la justice.Une cause en or, en effet! De celles qu'un intellectuel progressiste bon teint donnerait son bras droit ( !) pour y mettre la main et la plume.Qu'on se souvienne.L'affaire Dreyfus, dans sa version «mélodrame» Le parfait scénario du mélodrame idéal à faire pleurer dans toutes les chaumières du royaume de France et de Navarre.Le gros méchant, plus vilain que nature: l'Etat-major de l'armée française, toujours honnie et honteuse d'avoir perdu l'Alsace-Lorraine.Le traître grimaçant odieux plus qu'il ne l'est permis, immonde à souhait: l'infâme capitaine Henry.Le second rôle sympathique, Don Quichotte à la mode 1900, Jérôme K.avant Kafka: Mathieu Dreyfus, le frère du malheureux.En arrière-plan, dans un sinistre éclairage clair-obscur que traversent de louches personnages, espions, faussaires, escrocs, maître-chanteurs, quelques Mata-Hari du pauvre dans le meilleur style, c'est-à-dire le pire des Séries noires.Importés (sans doute) d'Hollywood, scénaristes, metteurs en scène et spécialistes des effets spéciaux ont mis le paquet sous la direction des Cecil B.De Mille, Alfred Hitchcock, Orson Welles et Francis Ford Coppola du temps.Les producteurs, genre Darryl Zanuck, sans le cigare, n'ont en effet reculé devant aucun sacrifice pour se hissera la hauteur du personnage principal, la victime.Et quelle victime! Rien de moins dans sa malédiction millénaire que l'éternel juif errant de ghettos en pogroms; Chariot déguisé en militaire; Oliver Twist en culottes longues, réédition au masculin de Aurore-l'enfant-martyre, tout à fait dans le style, avant le mot d'ordre de «Touche pas à mon potel» Notre héros a même poussé l'originalité jusqu'à être innocent du crime de trahison dont on l'accuse, imaginez! D'où la poignante scène Finale, clou du spectacle, son paroxysme.L'immensité quasi désertique de la cour des Invalides.Y fait écho le roulement lugubre des tambours, drapés de noir.Isolé de ses camarades, Dreyfus, au garde-à-vous, le visage blême.Un officier s'avance.Le geste modérément théâtral, il arrache tour à tour les epaulettes, puis tous les signes distinctifs de l'uniforme du capitaine, l'humiliation suprême de l'homme, avant l'indicible déshonneur de l'officier.Bras tendus, Albert Dreyfus a remis son épée à l'officier de service.Qui la brise sur son genou replié, d'un coup sec.Et toujours, en trame sonore, le roulement des tambours.Long travelling-arrière .Fade out.Le mot FI N en surimpression, tandis qu'éclate une Marseillaise claironnante.Leurs excès les auront discrédités Hic et nunc s'impose une mise au point de toute urgence: cette caricature du destin du capitaine Dreyfus serait proprement odieuse et tout à fait inadmissible dans la plus passionnelle des polémiques si les intellectuels du temps, et par la suite leurs héritiers ne l'avaient pas eux-mêmes brandie, et dans ce cadre et dans ce style.Leur cause était belle, noble, mais ils l'auront avilie et discréditée en la mettant au service de leurs règlements de comptes personnels et de leurs intérêts particuliers.Qu'un dreyfusard de la toute première heure comme Charles Péguy s'en soit détourné avec éclat et par dégoût, n'est-ce pas révélateur de toutes les bassesses dont cette affaire fut l'écran! Pour reprendre le célèbre mot de Charles Maurras, qui ne se pro- 's 4 L'INCUNABLE—MARS 1986 L'humiliation suprême de l'officier Dreyfus: son epee brisée en public.nonça jamais sur la culpabilité de Dreyfus, quoi qu'on en ait dit, ses partisans «n'avaient pas besoin Je brûler la ville pour faire cuire un oeuf.» La malédiction de l'Affaire Dreyfus, injustice scandaleuse si jamais il en fut une, et reconnue désormais comme telle par tout le monde, ce fut d'être le point de fixation d'une fièvre pernicieuse qui empoisonnait depuis longtemps tout le corps social de la France.Une fois retombée la belle et pure flambée d'indignation qu'alluma le célèbre «J'ACCUSE» de Zola, se déchaînèrent en un long crescendo, selon la dynamique propre à toute crise de ce genre, des haines personnelles et des haines de classes au sens marxiste du terme où le sort de Dreyfus n'intéressait plus personne.Des années plus tard, une fois devenu rédacteur en chef du Devoir, André Laurendeau comparait l'Affaire à une saynète de Henri Ghéon qu'il avait jouée au collège Sainte-Marie.Une mouche bourdonnante exaspère deux amis, qui cherchent à s'en débarrasser.L'un d'eux s'en saisit, et l'écrase du pied, l'autre s'en formalise, prise de bec, querelles, insultes, bref l'honneur exige un duel.Les épées cliquètent joliment dans une belle chorégraphie, puis les deux amis s'embrochent simultanément.Enlacés en quelque sorte par leurs épées, ils se regardent dans les yeux, et avant de mourir s'écrient à l'unisson: «mais pourquoi?.» Comme ces vendettas corses.Pour Laurendeau qui étudia les dossiers avec sa méticulosité proverbiale, voire un tantinet maniaque, l'Affaire Dreyfus s'apparentait à ces vendettas corses où l'on s'entre-tue de génération en génération, longtemps après avoir oublié l'objet de la querelle.Si passionnants qu'en aient été les rebondissements, ce fut le rôle des intellectuels dans l'Affaire qui intéressait Laurendeau, et ses conséquences tant politiques qu'idéologiques en France, depuis ses débuts en 1898 jusqu'en cette année 1936.Comme le lui avait souligné Emmanuel Mounier, il n'était pas indifférent à une définition de Y intellectuel que le substantif ait été baptisé sous de si mauvais augures.Une fois de plus, hélas, la France entière se divisait et s'affrontait, selon les termes de François Mauriac, «dans l'éternelle guerre ci- vile dont l'Affaire Dreyfus n'était qu'un épisode» entre les défenseurs de la tradition, la Droite, et les tenants de la Révolution, plus ou moins permanente et meurtrière, la Gauche.Si le choc avait été si brutal.et ses blessures si profondes, c'est que l'Affaire s'était déchaînée à une date charnière de la III" République et remettait en conflit deux systèmes de valeurs.En jeu, le pouvoir politique, auquel s'accrochent les héritiers, et que leur disputent les boursiers.Les héritiers portent bien leur nom.Ils sont les survivants d'une époque révolue, d'une certaine vieille et «doulce» France, nostalgiques de la Monarchie, catholiques de tradition sinon toujours de Foi, moins soucieux de leurs droits et privilèges, quoi qu'on en dise, que de leurs devoirs et respon- sabilités, élitistes par tempérament et tradition, respectueux des usages, du protocole, de la hiérarchie, hypersensibles aux questions d'honneur, patriotiques à tout sang, donc bellicistes à la moindre provocation sous l'étendard fleurdelisé de Dieu, Patrie, Famille: refrain connu, on l'entendra de nouveau.Par contraste, et par opposition, les boursiers.Laurendeau les a bien connus, dans leur version canadienne-française, sur les bancs du Collège Sainte-Marie.Us sont fils de paysans, de petits boutiquiers, neveux d'un curé ou lointains cousins d'un notable de province, et dans tous les cas de brillants sujets identifiés au terme d'un processus de sélection vigilant, qui entrebâille la porte des lycées aux uns, pour les fermer aux autres.L'INCUNABLE—MARS 1986 35 C'est à l'occasion de cette manchette historique qu'est né le substantif ('«intellectuel».«La République des professeurs» Dans la grande salle de classe, ils prennent siège en arrière, alors que les héritiers occupent tout naturellement les premières rangées.«Il n'en sera pas toujours ainsi.» marmonne le boursier, bûcheur inlassable, avide de savoir, rat de bibliothèque, en un mot le fort en thème qui se révèle déjà une forte tête.Dans un ouvrage qui n'a pas daté, classique du genre dont Laurendeau a annoté presque toutes les pages, «La République des professeurs», Albert Thibaudet a brossé du boursier un portrait remarquable.Cet humble enfant du peuple sera le plus loyal des fils de la République, à laquelle il doit tout.Par voie de conséquences, violemment anti-clérical, bien sûr.Partisan fanatique de l'enseignement laïque, comme de bien entendu.D'une haine inextinguible envers les gens du Château, leurs privilèges, leurs traditions, leurs valeurs, leur élégance, sans parler de leur fortune, cela va de soi.Alors que la noblesse terrienne, la haute bourgeoisie dite «réactionnaire», et même les Maîtres de Forges à la tête de leurs Deux-cents familles se désintéressent de la vulgaire politique, ne condescendant qu'à y placer «leurs gens», notre boursier s'y glisse comme le loup dans la bergerie.Il anime le comité radical-socialiste du canton quand il n'occupe pas le siège d'influence de secrétaire général, rédige et distribue les tracts, colle les affiches, assure la coordination des diverses (!) familles de Gauche, se révèle un agent électoral efficace., se porte volontiers candidat à tous les postes électifs de quelque importance, noyaute et manipule les habitués du Café des Sports ou du Café du Commerce, et partout et en tout temps pourchasse et confronte le curé.Quand éclate et s'envenime irrémédiablement la bataille rangée des héritiers et des boursiers dans l'Affaire Dreyfus — quelle aubaine! — notre homme compte au nombre des intellectuels, sinon des signataires de la première heure.S'il est de la première vague, question d'investir et de contrôler les postes stratégiques, il aura cependant l'habilité, selon le précepte éventuel de Mao, de se fondre dans la foule «comme le poisson dans l'eau» et de ne jamais s'afficher aux premiers rangs.À Zola, Marcel Proust, Anatole France, Charles Péguy, Léon Blum et tutti quanti, — la vedette.A eux seuls et à tous les kid-kodaks de la Gauche l'honneur des premières escarmouches, où de toute façon s'échangent plus d'invectives que de coups.Une longue bataille d'usure Un petit malin, le boursier.Contrairement aux têtes d'affiche qui se C'est sur la vague de l'antlfascisme et du Front Populaire qu'en 1936 Léon Blum a été porté au pouvoir.36 L'INCUNABLE—MARS 1986 1 À -t t » * 17 1 * A V *••/ j Charles Maurras et Léon Daudet à la fenêtre de L'Action française.voient d'ores et déjà ministres ou président du Conseil, il sait qu'il ne s'agit pas d'une guerre à finir, tout simplement d'une bataille à gagner.Une longue bataille d'usure, en fait, épuisante, terne à l'occasion, ennuyeuse même à certains moments.Fin psychologue, le boursier, s'il n'est pas devenu le «professeur» de Thibaudet dans l'intervalle, sait fort bien qu'après avoir poussé leur beau cri d'indignation les grands ténors n'auront d'autre souci que de filer frileusement à la maison, passer leur robe de chambre, chausser leurs charentaises, et couler dans une prose immortelle réflexions sublimes et états d'âme exquis.Spécialiste de Yagit-prop bien avant le terme, le boursier, bref, attend son heure.Dans les défilés, dans les manifestations, il s'agite partout en prenant soin d'être vu nulle part.Sa tactique, son unique souci: alimenter la querelle à coups de provocations, vite la relancer au moindre signe d'essoufflement, et pousser la stridence de la polémique aux paroxysme d'une fureur et d'une violence tout à fait inconcevable de nos jours.Ce fut ainsi, note Laurendeau, que les intellectuels et la Gauche sauvèrent Dreyfus, certes, mais perdirent leur mise.Choc en retour tout à fait imprévisible, et de fait inconcevable, la Droite, et plus particulièrement l'Action française et Charles Maurras sortirent vainqueurs d'une bataille qu'ils avaient en réalité perdue.Aux yeux de Laurendeau, toutefois, auquel le recul donnait une vue d'ensemble et une juste perspective historique, les grands perdants de l'Affaire Dreyfus avaient été tous les intellectuels de toute appartenance idéologique ou politique.C'est donc un André Laurendeau perplexe, désemparé, profondément inquiet qui observe dans le Paris de 1936 et du Front Populaire les plus beaux esprits s'empoigner à nouveau dans leur éternelle querelle alors que s'allonge sur l'Europe, et le monde, la double menace du fascisme et du communisme.Quand l'Histoire semblait basculer et mourir un certain idéal de civilisation humaniste, toutes ces recherches surrintellectuel, sa nature, safonction et ses responsabilités n'étaient-elles pas dérisoires, indécentes même, et de toute façon condamnées à demeurer sans réponse, s'interrogeait Laurendeau?S'était-il illusionné sur la supré- matie de l'intelligence chez quelques-uns dans la lutte sans fin contre la folie des hommes?Comme l'unique Juste qui aurait sauvé Sodome et Gomorrhe du courroux de Dieu, trouverait-il aujourd'hui, quelque part, un seul intellectuel correspondant à l'image qu'il s'en était faite, et qu'il tentait toujours de définir?À quoi rimait, et à toutes fins pratiques à quoi bon «ce fendage de cheveux en quatre» dont la vanité lui éclatait soudain au visage?Persévérer, penser malgré tout?Ce jour-là, au Petit Voltaire, ce fut un Laurendeau extrêmement las qui rangea ses Carnets, ses paperasses, son stylo.Le soir tombait dans la rue Mouffetard fort animée à cette heure-ci.Aux fenêtres des boutiques s'allumaient des lampes, et les ménagères avec leur filet ou leur cabas se hâtaient de compléter leurs courses.Au lieu de tourner à sa gauche, pour s'engager dans la rue du Pot de Fer en direction de la rue Tournefort et de son appartement, Laurendeau monta jusqu'à la Place Contrescarpe, acheta les journaux du soir à la librairie-papeterie dont la propriétaire lui avait un jour décrit les belles bottes du Maréchal Pétain tenant galante compagnie à de mignonnes bottines à talons hauts à la porte d'une chambre d'hôtel de province.Il y avait foule à la terrasse du Café Verlaine, où il eut quelque peine à trouver un siège à l'un des guéridons de marbre.Il demanda une menthe à l'eau.Peut-être, réflexion faite, Emmanuel Mounier avait-il raison de ne pas prendre au tragique la virulence des querelles du jour, l'invasion de l'Ethiopie, la guerre civile espagnole, les cris démentiels de cet Adolf Hitler en Allemagne, les purges staliniennes dont s'entendait l'écho.À la terrasse qui bruissait de conversations joyeuses, de galants messieurs murmuraient des propos exquis à de jolies dames.Par quelle association d'idées surgit alors dans son esprit l'image de Goethe et Erasme poursuivant leurs travaux tandis que des guerres ravageaient l'Europe.?Peut-être la sagesse consistait-elle à faire silence en soi et à penser, quoi qu'il advînt.Laurendeau alluma une cigarette et se renversa dans son fauteuil d'osier.Ce que Paris pouvait être agréable, malgré tout, dans la première fraîcheur du soir.?À suivre.L'INCUNABLE—MARS 1986 37 André Moreau, philosophe Aujourd'hui, Socrate et Sartre seraient-ils «Jovialistes»?par Pierre Boudreau Que signifie être philosophe à notre époque?Et comment André Moreau conçoit-il la pratique de la philosophie en cette fin de siècle affolante?Philosophe méconnu dans son propre pays, docteur de la Sorbonne et écrivain, fondateur de son propre système de pensée, le JOVIALISME, il poursuit inlassablement son action philosophique depuis plus de 25 ans en s'enve-loppant de rire.Bien qu'André Moreau puisse s'inscrire dans la grande tradition philosophique, récupérant par sa formation et son érudition l'héritage des siècles, avec lui l'image traditionnelle du philosophe éclate.C'est la sagesse en spectacle! Le ton devient coloré, drôle, provocant; la pensée plus accessible: du Québécois au Japonais, de l'homme d'affaires influent au chômeur, de la mère de famille au professeur de théologie, du policier au créateur, tous y trouveront leur compte! André Moreau apportera un souffle nouveau à la philosophie.Sur l'Agora contemporaine, il tentera, par la boutade cynique ou le discours savant, de communiquer le goût de la sagesse par le rire et par l'excès qui nous sauvent de la platitude.«La vie n'a pas de sens» soutient l'existentialisme.Bravo! Le Jovialisme appuie cette évidence mais conclue: «maintenant, donnons lui en un\».Le Jovialisme est l'amorce d'une réflexion mondiale et historique qui propose un nouvel art de vivre, systématique et inspiré, à la fois fou et sage, «Le seul véritable guerrier est celui des idées.» (Photo Jacques King) joyeux et exigeant.Cette vision intégrale de l'être humain et de l'univers, se veut doctrine radicale de l'unité et du bonheur étriqués et prétend réconcilier tous les humains: occidentaux ou orientaux, marxistes ou capitalistes, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, chrétiens ou athées.Cette ouverture de la philosophie se veut idéal de transparence où tout est clair et tout est dit.Mais paradoxalement naît le mystère et la controverse.«Éducation Québec» cite André Moreau comme «le seul philosophe à pratiquer son métier à plein temps»; par ailleurs, on le dit fumiste, bouffon, impie.Que penser alors?Nous allons tenter ici de démasquer le philosophe comique, de lever le voile sur certains fondements de sa pensée et de jeter quelques lumières sur sa vie.3B L'INCUNABLE—MARS 1986 L'enfance philosophique André Moreau est né à Montréal d'un père belge et d'une mère canadienne.Il est fils unique.Unique était-il aussi aux yeux de sa mère qui veilla scrupuleusement à sa formation.C'est elle qui, la première, déposa en lui le sentiment du merveilleux.Comme les premiers dons de l'enfance marquent généralement toute une vie, l'idée de l'Absolu se gravera plus tard dans l'ensemble de son oeuvre.Sa mère voyait en lui l'expression d'un être d'une singularité excessive, d'un enfant exceptionnellement doué et fondamentalement différent des autres enfants.Elle veillait sur lui un peu comme jadis la nymphe Amalthée veillait sur Jupiter.André Moreau passa son enfance dans un des quartiers pauvres de Montréal.Il ne se mêlait jamais aux autres enfants mais il sentait la vie de son entourage l'envahir d'une intensité qui lui apprenait déjà beaucoup sur l'existence.Ses impressions nouris-saient abondamment son imagination.Lorsqu'il relate les moments de son enfance, on a l'impression de pénétrer dans l'univers étrange et prolifique d'Ulysse de James Joyce, roman qu'il aurait aimé écrire d'ailleurs.Très jeune alors André Moreau connaissait la profonde fécondité de la pensée.A 12 ans on lui demandait ce qu'il voulait faire dans la vie et il répondait: un philosophe.A 15 ans, il enseignait à ses professeurs.Au collège classique, peu de matières l'intéressaient; seule la philosophie lui tenait à coeur.C'est à 21 ans qu'il rédigera son Grand traité sur l'absolu, oeuvre toujours originale, à ses yeux, dans l'histoire de la philosophie, mais qui n'est pas encore publiée.Ses premières études universitaires ont fait dire au professeur Venant Cauchy de l'Université de Montréal qu'André Moreau était «le plus-brillant élève à avoir passé par la faculté de philosophie».Il obtint sa licence en consacrant sa thèse à la pensée du philosophe et évêque irlandais George Berkeley.Dans la même ligne de pensée, à l'Université de Paris, il soutiendra la thèse de doctorat de 3e cycle sur Berkeley qui allait devenir lors de ses études post-doctorales, avec bourse du Conseil des Arts du Canada, «La méthodologie des structures dans l'Immatérialisme de Berkeley », somme de I 220 pages également non publiée.En lui décernant son diplôme, le 28 mars 1966, on lui souligna, non sans humour, qu'il était quelque peu contradictoire de vouloir soutenir que la matière n'existe pas en présentant une thèse aussi volumineuse! L'objet de ses recherches avait toujours fait de lui un penseur original et surtout à la Sorbonne où il étudiait en compagnie de Paul Ricoeur.son directeur de thèse, une pensée définitivement anti-cartésienne.Berkeley, en effet, est bien reconnu dans le monde anglo-saxon; il est cependant étrangement absent des préoccupations des universitaires francophones.C'est un penseur classique dont les thèses sont plutôt ignorées.Mais André Moreau avait toujours été différent.Sa distinction allait faire de lui un philosophe d'avant-garde qui repensera le monde de fond en comble en apportant un ton nouveau à la philosophie.Sans doute chérissait-il depuis longtemps le projet de fonder son propre système philosophique.Le Jovialisme.en fait, allait devenir ce système, basé sur une vision immatérialiste du monde dans laquelle l'homme se définit comme «l'être par qui l'absolu vient et l'être».Sans doute aussi pressentait-il déjà à Paris que ses recherches philosophiques lui livreraient la clé de plusieurs problèmes fondamentaux.Lorsqu'il sortait de chez lui, il transportait tous ses manuscrits dans une grosse valise qu'il surveillait maladivement.Préparait-il quelque scandale épistémolo-gique?Probablement! C'était le temps des derniers préparatifs pour un retour en force.Par ailleurs, un développement complet de sa personnalité s'imposait au soutien de son rêve.C'est alors qu'il s'adonna au culturisme avec la même passion qui ne s'est pas démentie jusqu'à aujourd'hui, en 1986, à l'âge de 45 ans.Son «auto-adulation plastique» pour employer une expression qui lui est chère, avait sûrement pour but de donner des assises physiques à ces excès de la vie intellectuelle mais surtout parce que dans sa vision, qui consiste à devenir le «champion de l'Absolu», il faut investir le monde, conquérir la plénitude de l'être jusque dans chaque cellule du corps, jusque dans l'exubérance du muscle qui devait être à son sens, la manifestation de l'absolu investissant le relatif au nom de la beauté.Enfin, cette vision devait le hanter jour et nuit et il fallait lui donner son architecture.Sa pensée devait entreprendre sa croissance et prendre son essor pour s'inscrire dans le courant de la pensée mondiale.Il fallait sortir de l'enfance.Dorénavant, tout comprendre et tout expliquer en mettant au sein de la connaissance le rire et le paradoxe allait devenir le métier d'André Moreau.«En étudiant la philosophie.commente-t-il aujourd'hui, je me suis attaqué à ce qu'il y avait de plus difficile; ma pensée s'é-tant maintenant développée, je me trouve paradoxalement à inaugurer la voie de la facilité suprême».C'est donc ce rêve qui poindra dans l'esprit de ce jeune philosophe costaud, en habit et cravate, portant de grosses lunettes en cornes et une petite moustache à la Zorro lorsqu'il planifiera sa rentrée au Canada avec l'intention de préparer son ascension dans la société, de tout dévaster par un nouveau souffle de la pensée, armé d'un seul sourire, impénétrable, légèrement cynique, impitoyable.La sexualité, porte de l'occulte «L'arbre éternel a ses racines en haut dans le ciel et plonge ses branches vers le bas, disent les Upa-nishads.Chaque hauteur conquise nous force à revenir sur nos pas, vers l'expérience, afin d'y faire descendre la lumière».Celui que l'on reconnaît aujourd'hui comme humoriste, sexologue, conférencier, écrivain, initié, ne se sera pas contenté que d'être philosophe.André Moreau se tournera d'abord vers la sexologie et cherchera à intégrer l'éro- L INCUNABLE—MARS 1986 39 tologie à son système de pensée.La sexualité étant pratiquement absente du monde de la philosophie, il était normal de lui redonner sa place pour élaborer une vision intégrale de l'être humain et de l'univers.Il entreprendra des recherches en sexologie avec le docteur Frans Manouvrier avec qui il publiera un premier ouvrage intitulé La médiation sexuelle.Pendant tout ce temps, dès son retour au Canada en 1966, il enseignera dans les institutions privées ainsi qu'à l'université.Son audace ira très loin.Les classes qu'il donnera seront spécialement appréciées de la part des étudiants mais les autorités le reconduiront à la porte de leur maison d'enseignement plus d'une douzaine de fois.En 1968, la Force de frappe de la ville de Montréal se déplacera pour l'empêcher de prononcer une conférence sur le Marquis de Sade et sa philosophie.C'est à ce moment qu'André Moreau réalisa que la pensée était dangereuse et qu'il fallait exploiter cette richesse.Il prononcera par la suite plusieurs grandes conférences réussies qui attireront l'attention: «Big Brother ou la mort du droit», «Le divin Marquis parmi nous», «Jean-Paul Sartre, théologien», etc.Afin de compléter leurs crédits, une quarantaine de religieuses suivront le cours de philosophie de la sexualité qu'André Moreau donnait — faute d'un espace assez grand pour recevoir la foule qui s'était inscrite à cette leçon — dans la chapelle du Scolasticat Central, avec diapositives en couleur! Il y a quelques années, la dernière à quitter ce groupe vint le voir en lui soulignant que ce cours avait grandement contribué à épanouir chacune d'elles en dehors des cadres religieux.Dans sa pédagogie fondée sur l'enthousiasme, l'humour, le paradoxe et l'absurde, André Moreau excelle à rapprocher les termes contraires tels que le montrent bien les titres de son oeuvre.Ces «mélanges explosifs» ont jeté à plus d'une fois la consternation, le scandale et la panique dans les publics les plus diversifiés.Sans doute cherche-t-il à rassembler les deux aspects d'une même réalité en vue de créer une synthèse unitaire.André Moreau n'est pas un partisan de la pensée binaire aristotélico-cartésienne d'où découle en grande partie le dualisme schizophrénique de notre civilisation.Ce souci de tout récapituler dans une vision globale de l'être sans en omettre d'aspects se retrouve par- tout dans son discours.Son langage contient tous les ingrédients nécessaires à créer un «choc salutaire» chez l'auditeur ou le lecteur.«J'ai toujours regretté d'être né dans une société d'ignorants, dit-il, aussi ai-je tout fait pour tenter d'être intelligent».Il a tout fait également pour éveiller ses concitoyens.«Je crois que tout homme souhaite intérieurement se réveiller un jour dans le jardin des délices et ce sont les conditions de possibilités de ce genre d'éveil que je cherche à réunir» .Les grandes religions ainsi que les grandes traditions initiatiques ont rapidement attiré son attention tout comme les sciences occultes et certaines techniques de développement psychique.En 1970, il fonde le Mouvement jovialiste dans le but de regrouper ceux et celles qui partagent ses convictions.Puis les Éditions jovia-listes verront le jour.Il publiera sans cesse, répandant toujours sa même et grande idée.Son objectif: mettre sur pied une «société pour le savoir infini» pour qui «conquérir l'esprit, conquérir l'absolu, partir à l'assaut de l'éternelle réalité morte est certainement le plus noble but qui puisse exister sur terre».Tous peuvent y arriver.Il s'agit de rester fidèle à son rêve, le rêve étant le moteur de la réalité.«Il faut suivre la pente de ses instincts car c'est une pente qui monte.Nul ne s'est jamais abaissé en respectant ce qu'il désire.C'est plutéiï en se détournant des irrésistibles appels de l'instinct que l'homme échoue sa vie spirituellement».Les grandes réalisations puisent leurs énergies dans la sexualité qui constitue la source fondamentale de la créativité humaine.«Ce n'est pas par des sacrifices que nous réalisons notre être, mais par la satisfaction intégrale de tous nos désirs».En ce sens le plaisir constitue «la voie royale de la connaissance».Et comme nous pénétrons doucement dans l'ère du Verseau, symbolisé par l'échanson céleste qui déverse sur le monde la connaissance étoilée, inaugurant le règne communautaire de la femme-esprit, le plaisir doit être partagé.Le cogito cartésien (je pense donc je suis) s'intègre 40 L'INCUNABLE—MARS 1986 alors à l'intuition plus vaste du cogita-mus jovialiste (nous pensons donc nous sommes).Cette petite incursion en sexologie amènera André Moreau à dire qu'«il n'y a pas de véritable plaisir sans une intersubjectivité.La jouissance fait de nous une communauté gnostique».L'élitisation des masses Philosophe de l'ère technologique, André Moreau utilisera tous les média de communication pour propager sa pensée.Contrairement à l'enseignement académique du philosophe Hegel à Berlin, il préférera descendre dans la rue pour faire de la philosophie.Pytha-gore, Socrate et Epicure l'inspireront davantage.La télévision remplacera le forum d'autrefois.La philosophie doit gagner tous les milieux «Tout ce beau savoir qui dort sur les tablettes des bibliothèques ne sert pas vraiment à quelque chose; les philosophes doivent sortir de leurs officines puantes pour venir parler au vrai monde».L'option d'André Moreau est de rendre la philosophie accessible à tous.Le langage incompréhensible et hermétique des philosophes a maintenu la philosophie hors d'atteinte et ne l'a pas fait aimer.Avec André Moreau, la tradition est renversée.Bien qu'il soit un penseur formé au contact de la philosophie rigoureuse, le ton est différent, le langage devient clair, coloré, provocant, électrique.C'est la philosophie en spectacle.Ainsi, la philosophie peut être aimée et pratiquée par tous.Contrairement au préjugé égali-taire qui favorise un «nivellement des individus vers le bas», le Jovialisme reconnaît l'inégalité fondamentale de chaque être humain et propose une éli-tisation des masses où chacun peut rendre sa vie plus consciente, accéder à un vécu meilleur, se rendre digne de l'excellence.Pour faire connaître la philosophie, André Moreau exploitera le livre, les revues, les journaux, la télévision, la radio, où il parlera des nuits entières; il prononcera de multiples causeries hebdomadaires dans les grands hôtels; plusieurs groupes privés et compagnies importantes l'inviteront comme conférencier.Il parlera partout.Il voyagera.Il enverra ses livres à travers le monde.Il se fera connaître et aimer autant que contester et détester.Il acceptera de faire beaucoup de compromis pour faire connaître son oeuvre mais jusqu'à une certaine limite: «Je me suis trompé, dit-il, chaque fois que je me suis éloigné de mes premiers principes ».On tentera d'obtenir sa participation en politique mais sans succès.L'université lui proposera de revenir enseigner mais à la condition que ce ne soit pas sa pensée propre.Par une exigence d'authenticité et d'indépendance, il décidera de rester autonome et d'intensifier sa démarche de penseur marginal, mais non point isolé, en formant sa propre école de philosophie.L'École philosophique jovialiste «Je suis un provocateur sympathi- que qui apprend aux gens à faire de la philosophie en se moquant d'eux-mêmes».C'est ainsi qu'André Moreau aime à se décrire.Et pour provoquer, il y excellera.Souvent il choquera et se retranchera derrière son inlassable jovialité.Ce qui fera répandre d'étranges opinions à son sujet.A moins de le connaître plus intimement ou d'avoir de la philosophie une connaissance relativement étendue, on peut facilement penser qu'il s'improvise talen-tueusement philosophe, que par son verbe charismatique il emberlificote les foules au nom d'une sagesse douteuse (car il faut l'avouer, il s'amuse de tout.et de lui-même et de vous.et si, respectant votre intelligence, vous vous mettiez à douter, il vous enfoncera dans votre doute!).On l'affublera quelquefois d'étiquettes les plus saugrenues: «mégalomane sexuel irresponsable» ou charlatan, épicurien et matérialiste, athée, antéchrist ou fou à essayez-le\» (Photo Jacques King) L'INCUNABLE—MARS 1986 41 lier! Et lui de répondre en souriant que le monde manque de fous — la chose étant bien connue — mais de ce genre de fous qui font estimer la sagesse et qu'il est un de ceux-là.La célèbre expression de Descartes «Larvatus prodeo» pourrait très bien lui être attribuée.Oui, mais voilà, effectivement il s' « avance masque», prestidigitateur par excellence: le secret, c'est la transparence! N'a-t-on déjà pas dit: «la sagesse.enveloppée de rire».Comment donc se consacrer sainement à la philosophie sans rire un peu et même beaucoup?D'une part, le rire sert ici d'exutoire à la folie clinique de son époque qui, oserais-je dire, n'en n'entend pas à rire.D'autre part, le rire jovialiste aura pour but de rendre chaque geste, aussi banal soit-il, plus facilement et plus positivement conscient.Dans l'apprentissage de la philosophie, aux yeux du Fondateur du Jovialisme, il est essentiel de maintenir l'équilibre par la conversion du savoir profond en connaissance joyeuse, en «belle folie» au coeur du quotidien.Par le sourire, la fête, la légèreté, s'équilibre la trop profonde et peut-être trop lourde sagesse.L'École philosophique jovialiste n'est pas une institution solennelle et autoritaire.L'académisme y est inexistant.Le premier principe de l'enseignement jovialiste est de LAISSER ETRE.Des hommes et des femmes de tous âges, de toutes classes sociales et de différentes races se rassemblent librement selon des affinités propres en étudiant la philosophie dans le rire et la fête.Cette approche pédagogique a pour but d'ouvrir la conscience dans la perspective d'un individualisme communautaire s'ins-crivant dans l'expérience d'un bonheur «étriqué» partagé qui trouve son accomplissement dans ce que l'on nomme dans la sociologie jovialiste la FAMILLE BACHIQUE.Alors que chacun est libre de venir et de partir, un certain noyau d'individus travaillent plus intensément avec André Mo-reau en vue d'approfondir l'expérience jovialiste.Autour des grandes «Contrairement aux grands maîtres de la philosophie spéculative, je suis joyeux et gai.Mon savoir n'est profond que s'il est rieur.Epicure, Valentin, Lulle, Rabelais, Fourier ont préparé ma venue.» (Photo Jacques King) conférences sur le Jovialisme proprement dit se grefferont d'importantes leçons spécialisées tels que: l'étude des grands philosophes, de Socrate à Hegel, de saint Augustin à Jean-Paul Sartre; le grand cours sur la phénoménologie husserlienne transcendentale; l'archétypologie mythique; l'immaté-rialisme; la sexologie jovialiste; les techniques douces de pouvoir et de succès, les grands thèmes de la philosophie mondiale, etc.André Moreau ira même jusqu'à proposer gratuitement aux néophytes talentueux un plan quinquennal de formation personnelle portant sur tous les aspects — méthodologique, systématique et encyclopédique — du savoir humain.Il sera sans cesse à l'affût d'interlocuteurs intelligents, de nouveaux «cerveaux » et de cette denrée rare que sont les génies.Sa joie culminera lorsqu'il parviendra à stimuler le génie de ceux et celles qui l'approchent.Tous ceux qui l'ont côtoyé furent marqués.«Gardez-vous de vous approcher trop près de moi, il se peut que je vous change à jttmais»\ Dans cette optique, la première approche fondamentale à l'égard de ceux qui souscrivent à son enseignement est de faire en sorte qu'ils se passent rapidement de lui.«Si vous avez trouvé un maître, murmure-t-il, tuez-le mentalement; c'est un fraudeur.et si vous m'avez compris, ce n'est pas en moi que vous aurez la foi, mais en vousl» Pour André Moreau, enseigner c'est tout au plus susciter chez autrui le désir de se donner à lui-même ce que l'on veut lui enseigner.Mais il faudra aller plus loin: «N'acceptezpas qu'on vous offre ce que vous pouvez prendre».Comment obtenir quoi que ce soit de la vie sans forcer la main au destin?Ce qu'il exigera pour lui-même pour être libre, il l'exigera autant de vous.Les principales activités d'André Moreau se résument à ceci: parler, rencontrer des amis et penser — penser son être, penser la vie et le monde, penser de nouveaux univers — et écrire tout cela, se consacrer à cette tâche titanesque de publier des ouvrages de plus en plus substantiels et répandre sa pensée à travers le monde.André Moreau ne reçoit aucune subvention gouvernementale ou autre pour la publication de son oeuvre.Il gagne sa vie en répandant ses idées et s'autofinance par tous les moyens.Quelques amis parfois l'aident à accomplir sa tâche pour pouvoir publier au rythme qui lui convient.Son oeuvre compte plus que toute autre chose.En 1970, il vendra sa bibliothèque philosophique privée, soit plus de 2 000 livres, puis son automobile et presque tous ses meubles pour publier ses premiers livres.Comme beaucoup d'écrivains et de créateurs, il arrivera que le désespoir s'emparera de lui.Il y succombera, non sans une certaine prudence si l'on peut dire, une certaine confiance peut-être.Les années 81-82-83 furent définitivement les plus terribles de 42 L'INCUNABLE—MARS 1986 sa vie.Mais il en sortira aguerri et reviendra à la charge, plus fort, plus joyeux, plus généreux.Aujourd'hui, il reçoit chez lui.C'est dans son salon que les Jovialistes de toujours et les invités du grand public viennent le rencontrer.Depuis quelques années, la jeune tradition jovialiste a repris à son compte la formule des Salons philosophiques.Le philosophe est chez lui; on le voit vivre dans son univers en toute simplicité.Après trois heures de causerie intense ou la confidence intime côtoie la spéculation bruyante, André Moreau se lève et conclue par une «lecture de visage» de quelques invités.C'est la minute de vérité.Puis les rafales d'applaudissements, les accolades et la nuit silencieuse qui se referme.Tous quittent régénérés.C'est dans ce cénacle de la philosophie, dans la communion et le partage des idées que le Jovialisme trouve son centre, approfondit sans cesse son sens et sa portée.La philosophie, mère de la communauté pensante, qui enfante pour les siècles à venir.André Moreau, penseur sauvage «Créer, c'est philosopher sur la vie, grandir avec elle, lutter contre le néant, brandir le spectre de la victoire solitaire au dessus des têtes endormies aux regards suicidaires».Derrière l'ouverture au monde et à l'humanité, derrière les activités mondaines qui se multiplient sans cesse et le faste jovien de cette philosophie déchaînée, si l'on peut s'exprimer ainsi, se joue, dans le silence, la solitude et la colère, le recroquevillement égologi-quedece penseur sur lui-même.André Moreau ne conseillera pas la connaissance de soi comme clé de développement sous prétexte qu'elle est dangereuse si l'on a pas d'abord inventé son être.C'est à ce travail, qui constituera le noyau de son enseignement, qu'il consacrera l'essence de ses réflexions: la création de soi.A ce propos, André Moreau souligne: «La crise de l'homme contemporain n'est ni religieuse, ni politique, ni économique, ni scientifique.Elle est métaphysique, c'est-à-dire totale.Elle concerne son être.Et comme la majorité des individus n'en ont pas, elle est cruelle».Le problème vient du fait que les gens croient naïvement qu'ils sont immortels.André Moreau de répliquer: «que penser d'un sot immortel?d'un crétin immortel?cela n'a aucun sens».Berkeley disait des hommes qu'ils se comportaient comme s'ils n'allaient jamais mourir.Et pourtant l'être éternel et profond n'existe vraiment que par un «engendrement suressentiel».«On ne naît pas immortel, on le devient» par un travail de présence à soi qui consiste à naître à soi-même, à s'auto-constituer, se mettre au monde, réaliser son être, son «Je Suis» intussus-ceptif.C'est en mobilisant en nous la part du divin, cette «capacité sans cesse donnée de se ressourcer et de se dépasser» que nous y parviendrons.«Il n'y a d'autre Dieu que notre être, mais c'est un Dieu endormi et nous devons l'éveiller».La sagesse jovialiste recommande de réveiller en nous le dieu et la déesse endormis au nom d'une nouvelle ascèse: le plaisir, la joie, la volupté, le bonheur, l'orgasme et l'extase peuvent favoriser cet éveil lorsque vécus dans la conscience.C'est la voie de la facilité au service de la réalisation.Le Moi de surface assumé, gratifié, développé, dématérialisé par la transparence de la vie heureuse est effectivement ce qui mène au Soi.Il n'est donc pas question de l'éliminer comme dans les disciplines qui préconisent l'anéantissement de l'égo mais de lui faire confiance et de le développer en harmonie avec ses sources.Pour la première fois dans l'histoire de la philosophie, il est question d'une ÉTHIQUE DE L'EXCÈS.«L'excès menace la vie mais il sauve l'être».Et c'est de l'être dont il est question lorsque nous abordons la création d'un bonheur profond et durable.Le Jovialisme n'est pas une mode passagère, une utopie comme le phalanstère fouriériste dont l'auteur n'aura durant sa vie que cinq disciples pour rêver à ses possibilités.Le Jovialisme n'est pas non plus une nouvelle religion.Il s'agit d'un nouvel art de vivre ni matérialiste, ni spiritua-liste.En fait, c'est de l'être de l'homme qu'il importe en tant que l'absolu qu'il met au monde lui est immanent au coeur de la réalité présente.Le Jovialisme est un monisme immanen-tiste anthropocentriste et n'a de sens que par l'ouverture de l'homme à son pouvoir personnel.Comment je me situe, écrit André Moreau dans Pour le meilleur et sans le pire: «Nietzsche: penseur privé.Hegel: penseur public.Moreau: penseur sauvage.En effet, quand nous aurons reçu la bombe, seul celui qui peut vivre dans la jungle survivrai».Et voilà le mythe qui doucement se glisse.C'est une invitation à pénétrer dans 1'«Afrique noire» de notre psyché pour y traquer le sacré et l'orgiaque conjointement ensommeillés.C'est l'Aventure intégrale que nous propose le Jovialisme qui doit être compris comme un appel à l'être par delà des croyances et les théories.On se doutera alors que le Jovialisme est un système areligieux tout aussi bien qu'apolitique.Le seul ministère valable pour André Moreau est le ministère du Bonheur qu'il a toujours proposé d'ailleurs.Tout comme on fonda au Venezuela un premier ministère de l'Intelligence, il devrait y avoir dans chaque pays un ministère du Bonheur.C'est peut-être la seule façon de sauver les affaires du monde.André Moreau, philosophe national de cette Amérique française qu'est le Québec, oui, mais en dehors des cadres de l'état et au nom d'une toute autre prise de position: «Le nationalisme, écrit-il, est une maladie de iémotivité.Plus un individu se déclare prêt à lutter pour son identité sociale, plus il est assuré de la perdre.L'identité d'un peuple ne s'acquiert pas par les combats, mais par la conscience».André Moreau donne son opinion pour les gens d'église comme pour les chefs d'états puis il se retire dans ses terres, comblé, altier et sauvage.Philosophe solitaire, à la pensée souple et musclée, qui s'enfonce dans les abîmes du logos et qui revient toujours à la charge pour atomiser la réalité! Le seul guerrier véritable, clame- L'INCUNABLE—MARS 1986 43 «L'homme n'est pas un travailleur fait pour l'effort mais un créateur fait pour le bonheur.» (Photo Jacques King) t-il, est celui des idées.Au dernier congrès mondial de philosophie qui eut lieu à Montréal en 1983, il fut invité à prendre la parole mais à la simple condition de ne pas parler du Jovialisme et de limiter son exposé à dix minutes.Il annulera farouchement sa participation pour se retrouver devant le public montréalais dans un hôtel du centre-ville.Ce fut le second Marathon philosophique.Le premier Marathon philosophique de Montréal fut fondé par André Moreau lui-même en 1981 où il exposa sa théorie immatéria- liste pendant plus de 20 heures.Cette fois-ci pour accompagner l'esprit philosophique qui régnait sur Montréal, il parla sans arrêt pendant 24 heures sur le Jovialisme.C'est de ce genre de défi dont raffole le philosophe jovialiste.Laisser sa marque, pour le plaisir et faire avancer les choses à coups d'audace.Comme Jupiter tonnant, il foudroie.Le mythe du Grand Jovialiste qui lui fut inspiré par les grandes figures de l'antiquité et par Nostradamus lui convient étrangement.C'est, à mon avis, la jovialité, splendeur de vivre dans la certitude de l'énergie, qui le caractérise le plus.Par delà la culture de cette science philosophique dont il possède la maîtrise parfaite, c'est la certitude de son être qui fait de lui un homme remarquable, attachant et redoutable.Pour avoir occupé, auprès de lui, le poste de Secrétaire privé durant quatre années, je puis soutenir que cet homme n'a jamais renoncé à Yidéal démiurgique de ses vingt ans, que le logos — feu, raison et lumière — qui habite sa chair et sa pensée peut marquer le coeur de tout homme et de toute femme en quête d'absolu et que ses travaux philosophiques herculéens (dont les plus imposants ne sont pas encore publiés) marqueront l'histoire de la pensée humaine d'un sceau nouveau, libèrent déjà, si je puis m'expri-mer ainsi, les tigres féroces d'une sagesse réjuvénatrice et sans frontière, renvoyant.le monde et chaque être humain pensant.à lui même pour célébrer le mystère festique de l'existence.?44 L'INCUNABLE—MARS 1986 nouvelles brèves La Bibliothèque, l'art et la littérature par Denis Roy Trois métiers d'art représentés par Pierre Guillaume, typographie; Pierre Ouvrard, reliure et Janine Leroux Guillaume, gravure.(Photo Jacques King) La typographie d'art au Québec: Pierre Guillaume et son atelier Bien sûr, il y a les gravures! Bien sûr, il y a les poèmes! Et puis, le papier de qualité, autant que possible «pur chiffon».Et puis encore, la reliure, faite à la main par un maître relieur.Et aussi, le tirage d'exemplaires en nombre limité.Mais existe-t-il une autre caractéristique propre aux livres d'artistes?La typographie.Héritier d'un certain monsieur Glennfleisch, communément appelé Gutenberg, celui qui a inventé non pas l'imprimerie mais plutôt les caractères mobiles, et aussi d'un monsieur Gara-mond, qui lui est mort aveugle à force d'avoir trop gravé de caractères, Pierre Guillaume, maître typographe, exerce son art à Montréal.11 est un des derniers vrais typographes de la ville, et le seul à se consacrer exclusivement à la réalisation de livres d'artistes qu'il compose encore à la main selon les règles de l'art traditionnel et dont il imprime à la fois les textes et les gravures.C'est à cet homme, sans qui bien peu d'artistes pourraient mettre en valeur leur talent, que la Bibliothèque nationale du Québec a choisi de rendre un hommage particulier et de souligner son apport indéniable à l'enrichissement du patrimoine documentaire québécois.Pour cette occasion, l'exposition, mise sur pied par la Bibliothèque et préparée avec la collaboration de plusieurs membres de son personnel, se veut à la fois agréable et didactique.Se côtoient des panneaux illustrant et expliquant les étapes successives de la composition typographique et de la mise en page, ainsi que vingt-quatre livres d'artistes choisis parmi plus de cinquante réalisations de Pierre Guillaume.Cent cinquante invités se sont rassemblés, le 3 mars dernier, pour célébrer chaleureusement l'événement et témoigner de leur attachement et de leur gratitude à l'endroit de Pierre Guillaume, maître typographe.?«Pour composer, il faut inverser les caractères .» (Photo Jacques King) L'INCUNABLE—MARS 1986 45 nos richesses manuscrites IIe partie Vingt ans après: L'énigme Lavallée — Ducharme Constant Lavallée (MSS-130), au collège de Joliette, a senti la solitude: «Seuls les idiots et les amants ne se sentent pas seuls, les idiots parce qu'il [leur] semble se sentir vivre et les amants parce qu 'ils se perçoivent réciproquement.» Aussi, écrit-il, «j'ai eu envie de rentrer chez moi soudain (à Berthier) et de retrouver mon pays.J'ai pensé aussi que l'on ne peut passer sa vie à chasser et à pêcher et à se foutre des gens.Car il faut toujours finir par revenir et remettre des souliers même si ça vous fait mal aux pieds.» «Les femmes de cette ville (Joliette), écrit-il encore, sont passables et quelques-unes passablement intelligentes.J'aurais peut-être dû m'en choisir une.Mais je savais bien que beaucoup trop de choses que je croyais importantes leur seraient incompréhensibles et qu'à la fin ce ne serait qu'une gigantesque farce qu'elle finirait par prendre assez, au sérieux pour être malheureuse.Alors je suis resté loin de ça mais même en ce cas elle me manquait.L'écriture et les tableaux m'ont toujours un peu empêché de vivre.» L'errance et la durée .«Tout ça foutait le camp à cause du temps qui passe.Peu à peu chacun deviendrait vieux ou l'était déjà.Les uns resteraient d'anonymes sujets de leurs villages, les autres deviendraient célèbres ou en tout cas bien vus, ce qui n'est qu'une autre façon de rester anonyme et étranger pour ceux qui comptent.» .«Partir, foutre le camp, brûler la route, passer dans des villes où vous seriez inconnu.Mais les milles n'y feront rien, vous serez toujours un pauvre type qui cherche et ne sait pas au juste ce qu'il cherche.Vous voulez.par Pierre de G ran dp ré rencontrer des hommes, des femmes, des maîtres, des prêtres et des philosophes.Lorsque vous vous retrouverez, dans les rues sales, en regardant sur chaque visage quelque chose vous dira que votre histoire est éternelle et que rien ni personne n'y échappe.»; vous vous retrouvez «seul de la solitude de dix générations qui ont fait les mêmes pas pour en arriver là.en arriver à attendre l'ami qui ne viendra pas, et vous crevez à force de fumer.Vous vous étiez, cru un fauve et hors d'une cage, et loin des autres fauves vous crevez.» L'étudiant passe toute cette dernière nuit au collège sans dormir, cherchant «une tendresse comme dans le noir on cherche avec ses doigts la che- ines pérée et inat tendu féjean ducharme velure d'une femme».Au matin, il écoute «le bruit soutenu que faisait la vie» dans le couloir: «Ceux-là qui parlaient ignoraient encore beaucoup de choses et je crois qu'ils ne sauront jamais complètement saisir leur vie comme on saisit le sens d'une oeuvre profonde.Ils se contenteront toujours d'aller et de venir et ne vivront qu'en surface.Ils seront cette génération sans reproche qui empêche de croître la vie de ceux qui ne leur ressemblent pas en tous points.» Un monde grimaçant et vorace Deux traits à propos de ses parents.Lavallée écrit que, dans ce collège, il avait toujours eu un lit bien à lui: «Chez nous [à Berthier] je dors avec mon père.Et je ne peux pas lire ni écrire au lit parce qu'il dit que la lumière le dérange.» Le collège a un immense hall où a lieu la réception de fin d'année: «J'ai vu ma mère dans cette salle de séjour.Sa comédie de femme du monde, avec ses talons trop hauts, et son chapeau sorti de Vogue qui sur sa tête de paysanne créait un effet dérisoire.Et je n'aime pas que ma mère soit une caricature»; il n'aime pas non plus qu'en lui disant: «Tu n'as pas été chanceux pour tes mathématiques», elle prononce le mot «comme doit le prononcer Bertrand Russell.» En général, l'étudiant a mal supporté «une foule d'idiots qui se prenaient pour une joule de choses qu'ils n'étaient pas du tout».«Et moi, je n'aime parler aux gens que lorsque j'ai quelque chose à leur dire qu'ils sont capables de comprendre» .«L'art, pour moi ce fut une façon de crier que l'homme est étouffé par le monde [avalé!] et, quoi qu'il fasse pour s'en sortir, il n'aura jamais qu'une gueule de boxeur démoli.» 46 L'INCUNABLE—MARS 1986 Mais tout à coup, au profond de la nuit, parmi tant de réminiscences, voici celle du «petit pays» si bien connu, pratiqué et aimé, mais qui lui aussi ne doit pas vous capter: «Je songeai aux cinq ou six mille outardes et je me pris à rêver.Mais nous sommes d'un autre temps, nous qui avons un temps de repos fixe et un temps pour prendre le large et redevenir ce que nous sommes dans les replis de notre être: soit des chasseurs, soit des amants.» Mais cette nuit-là il y a «maldonne: Le temps des grandes chasses était mort à la naissance du premier moteur à explosion.» Il est curieux de constater que l'écrivain en herbe se sent déjà, à certains moments, d'une génération dépassée.Il dit en parlant de Berthier, dont il décrit maints aspects (le fleuve, les arbres, la «Commune»): «C'est un bon coin, avec tout ce que l'on peut souhaiter de plus hospitalier (.) lorsque vous revenez de loin.» Les pièges de la tendresse Revenons aux toutes premières pages du Carnet, au moment où le narrateur évoque un amour qu'il ne veut pas transformer en liaison; il donne, parmi les raisons de cette attitude, l'attrait particulier de leurs dialogues: «Cette langue se veut à l'image de ce qu'il nous reste à nous jeter au visage [cf.le «potlatch»] et nous voulons le faire sans entrave et en dehors de la nonchalance de la langue, dont tout le monde a fini par user le tranchant».Et voici que la pensée bifurque une seconde fois (il vient de parler ex abrupto, un peu plus tôt, du «lien qui m'unit à ceux de ma race»); il enchaîne maintenant: «Comme j'ai besoin de mon pays pour vivre, du fleuve, des enfants qui braillent et de la dernière et plus basse partie de la plèbe.Je croyais trouver quelque chose en quittant la vieille maison et je n'ai fait que me créer un besoin plus immense.Faire revivre le passé, et c'est ce que je m'acharne à faire malgré tout, ne fait qu'aggraver mon cas.Sans cesse flottent en moi des souvenirs que je ne parviens pas à chasser complètement.Le long été torride.Tous les gestes que j'ai posés ne semblent faits que pour aller contre tout ce que j'ai pu écrire auparavant.J'ai cru aimer Odette.J'ai ensuite eu, après le refus d'Odette, l'impression d'aimer ce que je ne connaissais pas: Dany.Puis ce fut la période des grands manuscrits — verts (1-2-3), Black Book et Red Book.Je me suis pour ainsi dire vidé de ma substance foncière.Une vérité que j'ignorais se défilait comme un filin devant moi et sans que je m'en rende toujours compte.» 11 n'est pas d'accord, souvent, avec son père?Qu'à cela ne tienne: «J'ai toujours conservé pour mon vieux une sorte de respect sacré.Ça n'a pas d'explication si ce n'est dans le culte que j'ai pour ceux qui sont honnêtes et tachent de s'en sortir sans rien ficher par terre.Mon vieux et celui de Lare au [un peintre chez qui il s'arrête avec «le Mec», au départ pour Baie-Comeau, au milieu de ces «dernières vacances»] sont de ceux-là.(«entre lui et moi il y avait une complicité suffisante établie par les tableaux et une forme de recherche et de lassitude devant les plaisirs physiques»).«Notre génération a triché quelque part et ne s'en est peut-être jamais aperçu.Nous avons joué avec trop de violence pour nous rendre compte des coups bas que nous donnions.A notre destin et aux autres.Nous n'avons ressenti que ceux que nous recevions et ce n'est pas une très bonne chose.» Fidèle envers et contre tous Avec «le Mec» [Lamonde], il a lu L'Espoir: «Si on me demandait de choisir une autre pat rie, je deviendrais républicain et espagnol.» Car il est du côté de «ceux qui crèvent dans leur faim».Il s'est toujours ainsi dissocié de sa soeur qui voulait être institutrice: «Dans sa pensée cela l'élève au-dessus de notre condition sociale; pour moi, c'est différent.Je resterai toujours un plébéien, même si je deviens prix Nobel.C'est une façon d'être fidèle à ceux qui m'ont aidé à devenir ce que je suis et qui.eux.étaient des gens du peuple.» Au Mec, en partant pour voyager «sur le pouce» vers Baie-Comeau: «Je crois que je lui ai parlé de l'écriture ensuite et de la façon dont je la concevais.Et je la concevais à mon image, brutale, juste et honnête, et si mes personnages étaient des rébus je n'y suis pour rien, parce que ce n'est pas avec des gens qui pensent comme tout le monde, c'est-à-dire qui ne pensent à peu prés jamais, que l'on peut parvenir à écrire quelque chose.Ça inclut que Ton soit un rébus soi-même et ça n'ex- cuse rien bien que je préfère être ainsi.Je puis me regarder dans un miroir et ne pas y balancer une bouteille parce que je ne nuis à personne, même si personne ne veut m'aider.» Sommes-nous, maintenant, dans le domaine du récit vécu ou dans celui de la fiction lorsqu'est évoqué, au cours d'une visite chez «le Doc», qui précède ce voyage (fugue, ou départ?), non pas Yvonne de Galais, mais «Chantale de Verteuil», une jolie blonde: «Son charme avait quelque chose de norvégien par le grain de la peau et la couleur des yeux.Un bleu pâle qui me rappelle ceux que peignait Amadeo Modigliani durant Tannée qui précéda sa mort.Pourtant elle n'était point nordique.Chantale de Verteuil: un nom que j'écris en pensant à cette part de fugitif et d'insaisissable qu'est un paradis perdu.Paradis où se mêleraient la présence de femme oubliée qui vit dans Marcel Proust et le désespoir facile et qu'on tue par l'alcool, certains soirs où le cafard a un visage féminin.Je ne peux pas savoir comment j'ai fait pour tant aimer Chantale.De son côté elle restait moralisatrice et désinvolte face à nous.À peine si elle avait vingt ans et il était devenu impossible de changer même un iota à cette forme de somnolence bienfaisante qu'elle procréait chaque matin.Au fond, je rêvais de la séduire, sinon physiquement, du moins par mon esprit.» Dans la marge du paragraphe sur Chantale de Verteuil.une date: 29 octobre 1962.Quelques pages encore, qui semblent d'un récit (mais on peut noter qu'il y est question d'amours avec une Vietnamienne; que le narrateur habite rue Maplewood; qu'il va aux courses de Blue Bonnets).Puis, à la dernière page, l'indication isolée: «7 août 1966 à Sainte-Thérèse.» Tout ce que j'ai voulu dire, par cette suite de citations, c'est que si Lavallée et Ducharme ne font vraiment qu'un, — ce qui reste évidemment à vérifier avec la plus grande prudence (mais que ces textes, pourtant, donnent à penser, car est-il vraisemblable qu'existent ainsi, aux mêmes lieux et aux mêmes dates, deux esprits aussi rapprochés, dont l'un n'aurait plus jamais donné de ses nouvelles?), — ce «Cahier noir» constituerait vraiment, pour un point particulièrement obscur de l'histoire littéraire québécoise tout à fait contemporaine, une mine! ?L'INCUNABLE—MARS 1986 47 Port de retour garanti Bibliothèque nationale du Québec 1700, rue Saint-Denis MONTREAL (Québec) H2X 3K6 Port payé à Montréal Courrier de la 2e classe Enregistrement 1503 vient de paraître Vl-«iiMii,i :¦.ds I: liiii i au Euaaas 31 1SS4 Les Statistiques de l'édition au Québec en 1984 résultent des informations recueillies lors de la réception des formulaires de dépôt légal, remplis par les éditeurs du Québec, conformément à l'article 8 de la Loi de la Bibliothèque nationale du Québec.Ces renseignements sont ensuite compilés afin de produire l'actuel document, en conformité avec les normes internationales de l'UNESCO.Cette brochure n'offre qu'une analyse sommaire des données recueillies en 1984 et rend compte du dépôt légal effectué au cours de cette année.Il peut donc s'agir de documents édités à la fin de 1983, ou d'éditions plus anciennes ayant fait l'objet d'un dépistage.Présentées sous forme de tableaux accompagnés de commentaires, les statistiques témoignent de la production des monographies (livres et brochures) et des nouvelles publications en série (journaux d'information générale et autres périodiques) déposés au cours de l'année.Le Bureau du dépôt légal ne reçoit que les éditions et les rééditions des documents.Les réimpressions n'étant pas soumises au dépôt légal, l'on ne peut donc connaftre le tirage total d'un ouvrage.Distribution gratuite aux organismes, reliés au domaine du livre, qui en font la demande en s'adressant au: Service de l'édition Bibliothèque nationale du Québec 1700, rue Saint-Denis Montréal (Québec) H2X 3K6 48 L'INCUNABLE—MARS 1986
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.