L'Action canadienne-française., 1 septembre 1928, Charlotte Barré
CHARLOTTE BARRÉ ) 1620 - 1701 ( '-w~-> > .—w^.MARIE-CLAIRE DAVELUY —-v^->—^-^-^-^-i Pourquoi ne pas céder quelques instants au persistant souvenir d'une lointaine ursuline : Mère Charlotte Barré de Saint-Ignace?N'a-t-elle pas droit au regard attendri que nous posons sur son image ?Dans la galerie des femmes à l'héroïque visage, qui ont souri à Ville-Marie naissante, elle occupe à vrai dire, un angle discret.Mais son ombre voyageuse vient s'y reposer volontiers.Au gré de nos désirs, elle quitte le choeur psalmodiant des premières filles de Marie-de-1'Incarnation ; elle hante, en intuitive compagne de Madeleine de Chauvigny de la Peltrie, la terre de prédilection de Notre-Dame.Toutes deux, grande dame normande et suivante pleine de distinction, se souviennent du voeu ancien de leur coeur, qui ne fut pas comblé: vivre à Ville-Marie, y brûler l'encens de leurs prières, y apaiser la fièvre de leur mission d'éducatrice.Par delà le tombeau, toujours secrètement conquises au pays montréalais, il leur plaît,, je suis sûre, que l'on évoque leur beau vouloir d'antan, que l'on en retrace les mouvements, les yeux fixés sur la trame dramatique de leur existence.Charlotte Barré naît dans la ville d'Azé, en France, vers 1620.N'est-ce pas en cette même année,qu'à Troyes, ouvrait aussi les yeux au monde, la vénérable Marguerite Bourgeoys?Le père de l'héroïne, Jacques Barré, sa mère, Nicole Desroches, et bientôt son oncle, chanoine à Tours, veillent avec amour sur son enfance, puis, sur son éveil, à une lumineuse vie spirituelle.Milieu aimable de dévots où se hiérarchise sans peine chaque valeur humaine. 186 L'ACTION CANADIENNE-FRANÇAISE A treize ans, la vocation religieuse de l'enfant se dessine fermement.Le père Salin, jésuite, qui dirige cette âme, la voyant s'affiner chaque jour davantage, en conçoit une admiration qu'il voile sous une vigilance attendrie.Il scrute désormais chacun des événements, minimes ou importants, contre lesquels doit réagir cette spiritualité remplie de promesses.Il est attentif, prévoyant, pieusement utilitaire.Six années s'écoulent sans amener de changements.Seule,la vie intérieure de Charlotte Barré subit les transformations harmonieuses d'une intelligente mysticité.Elle se meut bientôt dans une attente mystérieuse.Quand et comment Dieu manifestera-t-il ses vues?Que deman-dera-t-il à son coeur qui accueille avec amour les holocaustes ! Et soudain d'extraordinaires événements surgissent.Ils se multiplient, se précipitent, entraînent cette élue en leurs cours admirable et providentiel.Priait-elle, Charlotte Barré, offrait-elle de nouveau à Dieu son avenir chargé d'ombres, lorsque lui fut remis le billet du père Salin.Il était pressant ce billet; le ton en était grave, un peu mystérieux.Sur-le-champ, on la mandait.Courageusement, sans dire mot à âme qui vive, ainsi qu'on le lui recommandait, la jeune fille accourut à l'appel.En présence de l'émotion de son directeur, elle ne se trouble pas.Elle écoute.En son coeur chante l'hymne de l'amour.En mesurera-t-on enfin l'élan, la profondeur, le besoin d'apostolat?Que la communication du père est étrangement belle aussi inattendue qu'entraînante!.Ne parle-t-elle pas d'exil dans un lointain pays, le Canada, de mission pa- CHARLOTTE BARRÉ (1620-1701) 187 cifiante, d'enseignement auprès de petits sauvages?Ne fait-elle pas voir ce que serait-là-bas, sa méritante vie quotidienne: dure, solitaire, semée de périls, ignorante des graves douceurs d'une civilisation telle que celle de la noble France.Et cet éloignement du sol natal, cette séparation définitive d'êtres chéris, qui, pour elle, seraient sa mère et des amis éprouvés, doit-être.immédiate, immédiate! Le père Salin hésite, puis appuie en tremblant sur ce dernier mot.Il connaît la sublimité d'acceptation dont est capable le coeur humain.Mais il sait aussi de quelles étranges reprises il peut être saisi.Il regarde la jeune fille.Elle est debout.Elle exulte.Ses yeux ne sont que lumière et larmes.Il reçoit alors, en son coeur clairvoyant, le choc silencieux de sa décision.Elle a été spontanée.Elle est totale, vraie, sans retour.Il entend enfin ces mots : « Père, je suis prête sur l'heure.Permettez-moi seulement d'aller remettre la clef de mon coffre à une personne fiable de ma connaissance, afin qu'elle puisse rendre un dépôt qui s'y trouve et qui appartient à une amie.» C 'est tout.Pas un mot de plus, pas un geste même.0 la radieuse obéissance, ô beau défi jeté à la raison raisonnante, ô acquiescement prompt, simple, plein de grâce délicate à la volonté de Dieu enfin signifiée! Le père Salin s'empresse de conduire Charlotte Barré auprès de Madame de la Peltrie.Elle y était espérée.Le dévoué religieux avait reçu les confidences de la fondatrice des Ursulines au Canada.Il savait combien elle se désolait dé ne pouvoir trouver une compagne de voyage, depuis le recul, au dernier moïnent, dé Celle qu'elle avait choisi.En l'écoutant, le père, soudain, 188 L'ACTION CANADIENNE-FRANÇAISE avait vu glisser devant lui l'image de la fervente Charlotte Barré, si anxieuse de servir Dieu et ses semblables.Sans rien promettre, voulant bien réfléchir et prier, il avait néanmoins fait entendre à Madame de la Peltrie, que peut-être pourrait-il lui présenter, le surlendemain, une âme d'élite, qui serait heureuse de la suivre là-bas, pour aider à son oeuvre d'evangelisation.Durant sa première entrevue, avec Madame de la Peltrie, Charlotte Barré se montra fort réservée, mais souriante, calme, et d'une belle volonté lucide.Elle ne mit à son départ qu'une condition: dès que les circonstances le permettraient, Madame de la Peltrie voudrait-elle ne pas s'opposer à son entrée dans le petit cloître éducateur de Sainte-Ursule, qu'elle allait fonder, à Québec, de concert avec Mère de l'Incarnation?Madame de la Peltrie, de plus en plus enthousiaste, ravie et charmée, acquiesça de tout coeur à sa demande.Elle se montra, comme à l'ordinaire, remplie de prévenances généreuses.Elle se chargea d'avance de la dot à payer et du trousseau à fournir.Et c'est ainsi, que, déjà moniale de désir, sinon de fait, Charlotte Barré fit partie du groupe des premières religieuses venues en notre pays.Le 1er août 1639, elle descendait à Québec, aux côtés de Madame de la Peltrie, des Ursulines et des religieuses de l'Hôtel-Dieu, ces dernières envoyées, par la duchesse d'Aiguillon, pour fonder un hôpital canadien.«Quelle, expédition d'amazones chrétiennes!» s'était écrié le père Le jeune en les voyant débarquer, alertes et empressées,.après une.orageuse traversée de trois mois.Une chaloupe pavoisée et munie de rafraîchissements, CHARLOTTE BARRÉ (1620-1701) 189 attention délicate du gouverneur, les avait amenées de Tadoussac à Québec.Durant cinq ans, de 1639 à 1646, Charlotte Barré ne quitte pas Madame de la Peltrie.Elle en est l'amie tout autant que la dame de compagnie.Elle a l'honneur de l'accompagner au jour de la fondation de Montréal.Elle séjourne, à ses côtés, deux ans à Ville-Marie.Elle s'éprend totalement, alors, de l'oeuvre héroïque des Mont-réalistes; à cet attachement, elle demeura fidèle jusqu'à la mort.Comme Madame de la Peltrie, Charlotte Barré crut toute sa vie à la possibilité d'installer un cloître, d'Ursulines à ce petit poste.Sur le seuil de la vieillesse, elle espéra encore voir son voeu se réaliser.Elle comptait bien soixante-dix ans à cette époque.Ayant appris qu 'on échangeait de nouveaux pourparlers pour la fondation d'un couvent d'Ursulines à Ville-Marie, elle s'offrit, l'une des premières, pour y aller besogner noblement.Hélas, elle fut de nouveau déçue.Les Sulpiciens, déclarèrent avec sagesse, que, pour l'instant, on ne pouvait vraiment soutenir, à Montréal, que la communauté des filles séculière de Mère Bourgeoys.Le projet fut abandonné.Qu'importe! Charlotte Barré nous avait prouvé bellement, combien obstinée, profonde, toujours active, demeurait l'affection qu'elle nous avait vouée.C'est là, je le répète, son beau titre à notre souvenir, à la ferveur, au tendre soin avec lequel nous interrogeons chaque page de sa vie.Enfin, en 1646, Dieu et les événements en décident.Elle entre, la première, au noviciat nouvellement installée des Ursulines, à Québec.Quoique marrie de la séparation, Madame de la Peltrie tient toutes ses promesses. 190 L'ACTION CANADIENNE-FRANÇAISE Elle s'occupe du trousseau, elle paie la dot, trois mille livres, je crois.Cela vous intéresserait peut-être de connaître, en détail, le trousseau de Mère Charlotte Barré! Un document très précieux de l'époque intitulé « Quittance des Ursulines pour la dot de Mlle Barré » donne la liste des effets qu 'elle apportait au monastère : « Un cliarlit à quenouille, une paillasse, un lit de plumes avec deux traversins, un matelas, trois couvertures et un tour de lit en serge ; une table de bois, un placet et deux coffres: plus ses habits de religion, trois paires de draps, trois douzaines de serviettes fines, trois grandes nappes de toiles de brin, une grande serviette de collation, vingt-quatre aunes de toile de lin, une douzaine de mouchoirs, deux douzaines de chausson, une douzaine de chemises, un petit manteau pour les malades, deux cueillers et une fourchette d'argent, trente livres d'étain en vaisselle, quatre grandes chaudières, une petite marmite, avec son couvercle, une petite poêle, un poêlon, un gril.» Et voici les livres qu'apportaient, — et lisaient, par conséquent, — l'amie de Mme de la Peltrie, la pénitente du père Salin: La Sainte-Bible en deux tomes, la Fleur des Saints, la Vie de Sainte-Thérèse, plusieurs autres livres de dévotion, un Bréviaire en deux tomes, un livre de la Semaine Sainte.Je vous affirme que le trousseau de Mère Charlotte, dans ce qu'il eut de meilleur, ne lui servit jamais.Sa vie, bien dure, déjà, dans ce Québec primitif, menacé par les barbares, fut d'une ascète.Un mot d'une de ses compagnes, l'aimable Mère Saint-Joseph, laisse deviner ses austérités continues, qu'elle voilait sous un enjouement gracieux : « Ah ! ma soeur Charlotte, disait Mère Saint-Joseph, vous aurez une belle amende honorable à faire à votre corps à l'heure de la mort ! — Mais non, mais CHARLOTTE BARRÉ (1620-1701) 191 non, ma mère, répondait en souriant Mère Charlotte, vous ne savez pas combien je le ménage en secret ! » Durant sa longue vie de quatre-vingt-un an, de combien d'événements, outre la fondation de Montréal, n'a-t-elle pas été le témoin, douloureux ou joyeux ! Ainsi,elle a vécu, sous la menace iroquoise, les heures terribles de 1660, auxquelles le sacrifice sanglant de Dollard et de ses compagnons put seul mettre fin.Elle a frémi sous les secousses répétées du tremblement de terre de 1663, qui, dura six longs mois, et fut d'une violence telle, qu'il changea complètement, en certains endroits, la topographie du pays.L'effroi à Québec prit à chaque ébranlement du sol, le caractère d'une pénible panique.Mère Charlotte Barré entendit, du monastère, le son des cloches marié au roulement des tambours, aux voix des clairons, aux acclamations de la petite population québécoise, qui fêtaient en 1665, l'arrivée du marquis de Tracy, de l'Intendant Talon, du glorieux régiment de Carignan-Salières.Elle subit, un peu plus tard, les alarmes et les horreurs d'une guerre, le siège de Phipps en 1690.Elle en chanta devant Dieu la victoire finale, due à la défense vive et lucide du gouverneur, Louis de Buade de Frontenac.Et au monastère ?La tâche d'éducatrice de Mère Charlotte fut continue et fort lourde.Elle devint l'intitu-trice, à la fois des petites françaises et des petites sauvages.« Elle se faisait, disent les Annales du Couvent, beaucoup aimer et respecter des enfants, car elle joignait à une extrême bonté la fermeté qui convient à une éducatrice.» L'histoire nous émeut au récit d'un fait qui souligne son « extrême bonté ».« Lors du premier et terrible incendie du monastère, les petites élèves étant en danger, Soeur Charlotte entre bravement dans la 192 L'ACTION CANADIENNE-FRANÇAISE chambre aux cloisons en feu, les entraîne, les sauve, au moment même où les planchers s'écroulent sous elles.» Pourquoi ne pas rappeler aussi la bonne gaieté, si française, de Mère Charlotte, lorsqu'elle prenait part aux fêtes pittoresques que les Ursulines donnaient aux sauvages.Ecoutez la composition d'un ragoût particulièrement savoureux.Mère Marie de l'Incarnation ne nous fait grâce d'aucun des ingrédients : « Pour traiter splendidement nos soixante ou quatre-vingts sauvages, écrit-elle, on a employé un boisseau de pruneaux noirs, quatre pains de six livres pièce, quatre mesures de farine de pois ou de blé d'Inde, une douzaine de chandelles de suif fondues, deux ou trois livres de gros lard, afin que tout soit bien gras, car c 'est ce qu 'ils aiment.» Mère Charlotte Barré survécut aux grandes héroïnes qu'elle avait accompagnées ou devancées, au Canada.Elle les vit s'éteindre une à une : En 1671, Madame de la Peltrie; en 1672, Mère Marie de l'Incarnation; en 1673, Jeanne Mance ; en 1685, Madame Barbe de Boullongne d'Ailleboust; enfin, en 1700, Mère Bourgeoys.En 1701, le 22 janvier, Charlotte Barré expirait à son tour, comptant cinquante-cinq années de vie religieuse.Elle avait passé en tout, au Canada soixante-deux années de sa vie.Nous lui devons, certes, cette halte révélatrice, auprès de son tableau.Les traits en paraissent effacés beaucoup moins par le temps, hélas ! que par notre inconscient oubli.Aurons-nous un peu réparé notre faute?Mère Charlotte Barré de Saint-Ignace nous sourira-t-elle, maintenant, avec moins de lointaine mélancolie?Marie-Claire DAVEI.UY.Montréal, 3 septembre 1928.
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