L'Action française., 1 novembre 1925, L'anglais dans l'enseignement secondaire
[" LE BILINGUISME.L'ANGLAIS DANS L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE M.Anatole Vanier écrivait ici même, il y a deux mois : « Quand il faut délibérer sur leurs intérêts respectifs, il suffit aux peuples, ce nous semble, de prendre contact par leurs élites ou par leurs chefs.Tout au plus l'intérêt national impose-t-il à quelques-uns, à ceux-là qui seront les fonctionnaires de l'Etat fédéral, d'apprendre les deux langues, mais précisément pour que le droit de chacune des deux races soit respecté.En outre, l'intérêt particulier peut demander l'étude d'une deuxième ou d'une troisième langue.Mais quand l'intérêt commande une telle nécessité à une minorité ethnique, elle doit se méfier des engouements.» * De son côté, M.Louis Durand écrivait, le mois dernier.- «Un peuple peut être bilingue dans l'élite de quelques-unes de ses classes sociales, les plus cultivées seulement.Il ne saurait être bilingue universellement qu'au prix de son âme et de sa langue.» 2 Ceci rappelle ce que disait déjà Mgr Laflèche en 1866 : « La plus lourde taxe que la conquête nous ait imposée, c'est la nécessité de parler la langue anglaise.Il est à propos, je l'avoue, que plusieurs sachent parler l'anglais; mais de cette taxe, ne payons que le strict nécessaire.»3 i h''Action française, septembre 1025, pages 133 et 140.- L'Action française, octobre 1025, poge 211.3 Mgr Laflèche, Oeuvres oratoires, collection Savaète, tome XI, page 53. L'ANGLAIS DANS L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE 277 Enfin M.Olivar Asselin, dans une conférence faite à Windsor, il y a quelques mois, après avoir repoussé la prétention de faire enseigner l'anglais dans toutes les écoles primaires, ajoutait : « Qu'on enseigne l'anglais plus à fond, et surtout de manière plus raisonnée, dans les écoles secondaires et supérieures, c'est une autre affaire.Cette réforme nous donnerait, par exemple, des journalistes moins ignorants.»4 Voilà donc un point acquis: l'élite des Canadiens français, ceux que nous appelons les gens instruits, doivent, dans l'intérêt public ou pour leur intérêt particulier, apprendre l'anglais dans une certaine mesure.Cette nécessité impose aux directeurs des maisons d'éducation, où se forme l'élite de notre société, l'obligation de faire enseigner l'anglais selon une méthode efficace, tout en se gardant des ambitions excessives.C'est cette question de limite et de méthode qui soulève chez nous de fréquentes discussions.On connaît les doléances de nombreux pères de famille, les reproches amers de nombreux disciples à l'égard de leur anciens maîtres, parce que le finissant de collège ne sait pas assez d'anglais pour les exigences de la profession qu'il embrasse.Ces reproches viennent surtout des avocats et des hommes d'affaires: les éducateurs ont-ils le devoir, ont-ils le droit d'y prêter l'oreille?N'oublions pas une première vérité: le collège classique n'est pas une école de spécialisation.Il donne un enseignement général à des jeunes gens qui se spécialiseront plus tard.L'enseignement de l'anglais subit les conséquences de cet état de choses.Il faut lui faire la * Le Droit; à 'Ottawa, 14 février 1925. 278 L'ACTION FRANÃ\u2021AISE part qui convient à l'ensemble des élèves, en tenant compte de l'importance relative des autres matières inscrites au programme.Exiger du collège classique français qu'il prépare un jeune homme à plaider plus tard en anglais, c'est une exigence déraisonnable.La moitié au moins des élèves n'a pas besoin de la connaissance approfondie, de la pratique de l'anglais nécessaires à un avocat pour plaider dans cette langue.Cette étude fait partie de sa spécialisation.Il devra, à ses propres frais, se donner ce complément de formation en séjournant dans un milieu anglais.Ce n'est pas parmi des camarades français qu'on apprend à parler l'anglais avec une telle perfection.L'anglais reste donc, au collège comme à l'école primaire, une langue seconde.En outre, on attend d'un jeune homme qui a suivi tout un cours d'étude qu'il sache l'anglais de l'homme instruit, non celui du gamin ou du vagabond.M.Durand a rappelé ce point fort à propos, dans l'excellent article déjà cité : «Montaigne avait raison: l'homme qui sait deux langues vaut deux hommes.En ce sens que, sachant la sienne, il peut ennoblir et enrichir son esprit de la connaissance d'une autre langue.Et cela veut dire, non par l'acquisition vulgaire du bagage de mots et de locutions nécessaires à table d'hôtel, ou chez le cireur de bottes, et que n'importe quel illettré peut ramasser en deux mois dans la rue â\u20ac\u201d ce qui n'augmente pas sa valeur d'homme, â\u20ac\u201d mais par un usage et une étude de cette autre langue qui mettent en branle les plus hautes facultés de son intelligence avec les formes les plus délicates de la pensée et les plus complexes du raisonnement, dans la compagnie des grands L'ANGLAIS DANS L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE 279 esprits qui honorent l'humanité, tels que Shakespeare et Milton, ou plus simplement Macaulay.» 5 Pour arriver à ce résultat M.Durand veut, à la suite de M.Pierre Lasserre, que l'enseignement grammatical et littéraire de l'anglais précède l'enseignement pratique.« Il n'est nulle part permis d'apprendre l'anglais par la pratique, pour en venir ensuite à la théorie, parce que l'erreur fondamentale, c'est de vouloir faire apprendre une langue étrangère par les moyens naturels et propres à la langue maternelle seule.» ° M.Durand sait-il combien l'expérience des professeurs de nos collèges confirme ce qu'il nous dit?Dans les collèges français de nos provinces anglaises, par exemple, on constate généralement que les élèves qui, en défnitive, savent le moins l'anglais, ce sont ceux qui l'ont d'abord appris de leur bonne ou de leurs compagnons de jeux.Ces élèves, outre qu'ils éprouvent plus de difficultés que les autres à apprendre le français, ont presque toujours une orthographe anglaise déplorable, parlent une langue commune, où les termes d'argot ont naturellement la préséance.La bonne méthode, celle que n'importe qui aurait pu trouver tout seul, consiste donc à attendre que la langue maternelle soit bien connue, pour enseigner un anglais correct.C'est cette méthode qui est en usage dans nos collèges, c'est celle qu'il faut perfectionner.# # # Il y aurait excès à vouloir rivaliser avec les Anglais.soit pour la connaissance de leur littérature, soit pour la 5 Jj'Action française, octobre 1025, page 210.o Ibid., page 207. 280 L'ACTION FRANÃ\u2021AISE perfection de leur langage.Tout ce qu'on peut attendre de nos rhétoriciens, semble-t-il, c'est qu'en anglais ils sachent lire couramment un texte, qu'ils puissent suivre un discours public ou une conversation, qu'ils puissent s'exprimer eux-mêmes et rédiger une lettre d'une façon convenable, que les principaux écrivains anglais ne leur soient pas tout à fait inconnus.Ils ne passeront pas pour des Anglais, ils ne pourront pas publier un article en anglais sans le soumettre à une revision sérieuse, mais quiconque les lira ou les entendra, reconnaîtra en eux des gens cultivés, qui ont appris convenablement une langue étrangère.Il y a quelques mois, après la dernière visite de « bonne entente » que nous firent les Ontariens, le Globe de Toronto publiait les lignes suivantes : « Les Anglo-Canadiens ont entendu, non pas une fois, mais des douzaines de fois, des orateurs canadiens-français parler l'anglais tout aussi bien qu'eux.Plus d'un Ontarien a probablement, dans son esprit, fait la comparaison entre sa pauvreté linguistique et la facilité avec laquelle le Canadien français d'instruction moyenne parle les deux langues.» Admettons qu'il y ait là une pointe d'exagération que la politesse suggérait dans la circonstance.Réduit à sa juste valeur, ce compliment doit nous suffire.Ne rêvons pas de parler l'anglais « mieux que les Anglais », comme disent parfois les badauds.C'est l'ambition des esprits médiocres d'aspirer à parler également bien deux ou trois langues.D'ordinaire ces gens ne portent la marque profonde d'aucune nationalité; ils ont des intelligences uniquement réceptives et presque toujours des volontés flasques.C'est déjà une faiblesse d'esprit que L'ANGLAIS DANS L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE 281 de vouloir parler l'anglais « mieux que les Anglais », que de chercher à épater les gens par sa connaissance des langues.L'imprécision de leur langage est souvent la principale caractéristique de ces ambitieux.« Un homme inteligent et averti, écrit M.Remy de Gourmont, peut savoir plusieurs langues sans avoir la tentation d'entremêler leurs vocabulaires; c'est au contraire la joie du vulgaire de se vanter d'une demi-science, et le penchant des inattentifs d'exprimer leurs idées avec le premier mot qui surgit à leurs livres.» 7 Pour nous, au Canada, lutter avec les Anglais dans l'usage de leur langue, c'est nous mettre sottement dans une situation inférieure.N'ayons pas peur d'être pris pour ce que nous sommes.Ce qui nous attirera la considération de nos concitoyens, c'est beaucoup moins la perfection de notre anglais que la vigueur de notre intelligence, l'ampleur de notre culture et la trempe de notre caractère.Dans les chambres parlementaires comme dans les chambres de commerce, l'esprit vraiment supérieur ne tardera pas à se faire remarquer, même s'il parle l'anglais sans élégance, tandis que l'esprit moyen, eût-il tous les dons du linguiste, ne .jouera jamais qu'un rôle secondaire.Or l'intelligence s'affine et se fortifie par l'étude de la langue maternelle,par la familiarité avec les nuances d'expressions, qui nécessitent la pratique des subtilités de la pensée.Au contraire elle perd de sa force et de sa clarté quand on néglige la précision des termes, qu'on se contente d.'à peu près, qu'on emploie sans discernement un mot pour un autre.C'est où abou- 7 Remy de Gourmont, Esthétique âe la langue française, page 89.Cité tlans l'Action française, décembre 1924, page 310. 282 L'ACTION FRANÃ\u2021AISE tissent presque infailliblement ceux qui veulent parler deux langues avec une égale perfection.* # # Cependant, nous devrions pouvoir donner quelque satisfaction aux pères de famille qui désirent pour leurs fils, en même temps que la connaissance de l'anglais littéraire, une bonne prononciation des mots, une certaine familiarité avec les tournures anglaises.Si la culture d'esprit est le but principal qu'on doit se proposer dans l'étude de cette langue, comme le veut M.Durand, il ne nous est pourtant pas permis, dans un pays comme le nôtre, d'oublier son importance dans la pratique de notre vie.Il faut donc que l'enseignement de l'anglais ne soit pas seulement visuel: il faut que l'oreille de l'enfant s'habitue au son des syllables qu'il lit, il faut que sa bouche s'habitue à les prononcer.Il doit même s'entraîner à soutenir une conversation en anglais.Un bon moyen d'y arriver, sans y mettre un temps excessif, semble être d'employer, dans l'étude de l'anglais grammatical et littéraire, la méthode dont les Jésuites du XVIe siècle se servaient pour enseigner le latin classique chez tous les peuples d'Europe.La grammaire d'Alvarez, alors seule en usage, était rédigée en latin et devait, selon le Eatio Studiorum, être expliquée en latin aux enfants.La prelection, ou explication des auteurs, se faisait également en latin.Pour réussir dans ce travail, le professeur devait s'ingénier à parler d'abord en phrases très simples, à n'employer que les mots déjà connus, à les faire répéter, à questionner beaucoup les élèves, à leur faire raconter la petite histoire dont on venait de faire la prelection. L'ANGLAIS DANS L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE Depuis quelques années cette méthode a été introduite au collège Sainte-Marie, à Montréal, pour l'enseignement de l'anglais.Les manuels des Frères de l'Instruction chrétienne, la Classe en Anglais, en ont rendu possible l'application.Ces livres,illustrés,munis de questionnaires et de vocabulaires, où les règles de grammaire et les préceptes de littérature se mêlent aux exercices et aux morceaux choisis, permettent aux élèves d'acquérir une connaissance convenable de l'anglais, à la fois théorique et pratique.On pourrait peut-être désirer, dans le cours supérieur, un choix plus considérable d'extraits des grands auteurs, souhaiter aussi que ces extraits soient précédés d'une courte notice biographique et critique; mais tels quels ces ouvrages sont très utiles.D'ailleurs la Classe en Anglais n'exclut pas d'autres manuels, ni surtout d'autres ouvrages à lire ou à traduire.Le succès de cette méthode suppose deux conditions : d'abord que le professeur sache bien l'anglais et qu'il puisse imposer son autorité; ensuite que les élèves complètent à l'étude le travail fait en classe.Non seulement le manuel suppose l'étude de la grammaire, mais il exige aussi de nombreux exercices écrits, thèmes, narrations, exercices d'imitation, etc.Au reste, les élèves prennent un vif intérêt à cette méthode.Déroutés au début et comme paralysés, ils ne tardent pas à s'approprier les leçons du livre et à les faire passer dans leurs écrits et leur langage.Sans allonger le temps consacré à l'anglais â\u20ac\u201d un peu plus de deux heures de classe par semaine et autant d'étude, â\u20ac\u201d on est arrivé à des résultats qui ont surpris les maîtres et les parents.Il y a un genre d'exercice sur lequel nous devons insister dans notre pays : la version.Seulement, contraire- 284 L'ACTION FRANÃ\u2021AISE ment à ce qu'on s'imagine parfois, la version est un exercice de français au moins autant qu'un exercice d'anglais.Nos élèves, qui saisissent assez vite le sens d'un morceau anglais, ne le traduisent généralement qu'en un français détestable.S'ils ne se contentent pas toujours du mot à mot brutal, ils réussissent rarement à s'affranchir de la tournure anglaise, à éviter les anglicismes, à nous donner un français élégant.Or, dans notre pays, la plupart de nos élèves auront souvent à traduire de l'anglais en français.Il faut donc leur faire saisir les divergences qui existent entre des locutions qui semblent se correspondre, les habituer à rendre les nuances de la pensée anglaise.C'est là un travail délicat, qui relève peut-être plus du professeur de littérature française que du professeur d'anglais, mais un travail extrêmement profitable.C'est lui surtout qui force l'élève à faire cette comparaison féconde entre sa langue maternelle et la langue étrangère, où l'esprit découvre les subtilités de l'une autant que les particularités de l'autre.Pour l'accomplir avec plus de sûreté, le maître d'anglais devra peut-être, assez souvent, recouvrir aux lumières de son collègue, le professeur de lettres.# # # Il n'y a donc pas lieu de bouleverser notre cours d'étude pour y introduire une plus forte dose d'anglais.Surtout, il n'est pas à propos de se mettre à enseigner certaines matières en anglais, les mathématiques et la géographie, par exemple, comme on le suggère parfois.Ce serait accentuer encore l'indigence, l'imprécision, l'impureté de notre langue, en y mêlant des anglicismes, en y brouillant tous les concepts. L'ANGLAIS DANS L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE 285 Sans augmenter la part faite à l'anglais dans nos collèges, tâchons d'améliorer les méthodes de l'enseigner et nous ferons taire bien des critiques.Que si l'on persiste à nous demander de préparer nos élèves à parler l'anglais comme des Anglais, répondons hardiment que notre premier devoir, au collège comme à l'école primaire, c'est de leur enseigner à parler français comme des Français.C'est là le plus pressé.On fait à nos hommes d'affaires et à nos hommes publics des compliments sur la perfection de leur anglais : leur en fait-on souvent sur la pureté de leur français?Cet éloge doit nous tenir à coeur avant tout autre et nous devons d'abord nous préoccuper de le mériter dans nos collèges.Ceux qui n'acceptent pas ce programme et cette hiérarchie n'ont qu'à s'adresser ailleurs.Adélard Dugré, s.j.DE JURE RET.IGTOSORUM AD NORMAM CODTCIS JURIS CANONICI, par le P.Ludovicus Panfani, O.P.Editio altera revisa atque natabiliter aucta-Taurini-Romae, Ex officina Libraria Marietti.Le père Fanfani, vient de rééditer son volume sur le droit des religieux; et il a bien fait.Il est, en effet, utile, disons même nécessaire, d'avoir sous la main, dans un ouvrage bien divisé et bien disposé, tous les matériaux qui se trouvent fatalement dispersés dans le code du droit canonique.Car la vie des religieux touche inévitablement à bien des sujets disséminés dans des livres et sous des titres différents.Ici nous avons tous les articles réunis dans un ordre logique parfait, et nous y rencontrons des commentaires bien appropriés qui ne manquent pas de clarté dans leur brièveté.Nous avons en plus l'avantage de trouver les dernières réponses de la Commission chargée d'interpréter le Code.C'est un ouvrage qui se trouve naturellement à sa place dans les bibliothèques des prêtres.â\u2013 P.P."]
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