L'Action française., 1 juin 1926, Études floristiques sur la région du Lac Saint-Jean
[" \" Ã\u2030TUDES FLORISTIQUES SUR LA RÃ\u2030GION DU LAC SAINT-JEAN\" par le Frôle Marie-Yictorin Récemment, une importante revue scientifique américaine publia une juste appréciation de la troisième contribution du Laboratoire de Botanique de l'Université de Montréal, sur nos Lycopodes de la province de Québec.L'article intitulé « Victorin's treatment of the Lycopodiales of Quebec » est signé de Clarence II.Knowiton.Ce compte-rendu élogieux débute ainsi : « In « his significant monograph of the club mosses of Que-« bee, Brother Victorin has added a companion volume « to his fascinating work on the ferns of the same re-« gion.The result is a scholarly and interesting « treatise showing good and critical judgment, the re-» suit of twenty years of close observation in the field.» The ranges of the species are very carefully worked « out.» (Cf.Rhodora, janvier 1926.page 18.) M.Knowlton, que nous avons le plaisir de connaître, appartient à cette génération cultivée sortie de Harvard, qui, se souvenant de sa formation universitaire, ne croit pas desservir la profession en consacrant à l'étude des sciences naturelles quelques-uns des loisirs qui ensoleillent de-ci delà les vies les plus chargées.Pour ces hommes, le bureau n'est pas un dragon qui dévore le tout de la vie intellectuelle, et volontiers je cite leur exemple à nos professionnels.Le jour où ces derniers voudront s'intéresser à l'étude des sciences naturelles, dont la valeur éducative est incontestée, ils n'auront qu'à se présenter aux séances de notre Société Canadienne A 362 L'ACTION FRANÃ\u2021AISE d'Histoire Naturelle qui leur ouvre toutes grandes ses portes depuis trois ans.Des études, écrites de mains de maître, comme celle que j'ai le plaisir de présenter aujourd'hui au public, sont des plus aptes, croyons-nous, à faire naître cet intérêt dont le défaut nous caractérise si malheureusement.Les « Lycopodinées du Québec » que le savant professeur de botanique de l'Université de Montréal nous offrit durant 1925, est un traité sur nos « courants verts », sur nos Sélaginelles et sur ces petites plantes qui n'ont de nom que pour nous, botanistes, acharnés à nommer toute chose ressemblant à une plante : sur nos Isoètes de la province de Québec.Malgré l'art apporté à la disposition de cet exposé, malgré la brillante discussion qui en forme toute la première section, cette monographie des Lycopodinées est une oeuvre didactique, un chapitre de systématique, où tout converge à la justification d'une classification, en partie nouvelle, du groupe étudié, et où les connaisseurs seuls ont le droit de se sentir à l'aise.Les « Etudes floristiques sur la région du Lac Saint-Jean » sont plus faciles d'abord que la précédente contribution, sans pour cela être un travail de vulgarisation; ce n'est pas à son auteur que l'on pourra reprocher de n'offrir aux lecteurs que des composts de fignolades à manifestations ataviques.Les noms de plantes figurent en grande tenue, et ce sera l'heure de se souvenir que jadis: rosa voulait dire rose; rubus, ronce; prumus, prune! Les quatres parties substantielles de la présente étude nous jettent dans de l'inédit.La quatrième partie élucide deux questions spéciales dont la première pourrait se poser ainsi: D'où provient cette florule halophytique côtière récoltée en plein bas- « Ã\u2030TUDES FL0RIST1QUES P 363 sin du Lac Saint-Jean, dont les éléments ne se développent d'ordinaire que sur les bords de la mer ; par exemple,sur des dunes littorales vivent l'Ammophille à ligule brève, l'Artémise du Canada; dans les estuaires, plusieurs joncs, le jonc subtile entre autres, et une forme du Saule à longues feuilles; sur les falaises maritimes, le Genévrier de Sibérie et une variété de l'Astragale alpin; cependant toutes ces plantes se rencontrent dans la région du Lac Saint-Jean; comment expliquer leur présence en ces lieux?S'appuyant sur l'autorité de Mgr Laflamme, sur les travaux de Dawson et de A.T.Drummond, le Frère Marie-Victorin conclut que ces plantes maritimes sont au lac Saint-Jean,comme aux environs d'Ottawa,des reliques post-pléistocènes en voie de disparition, marquant l'emplacement de la mer Champlain ; une carte, tracée en tenant compte de cette flore reliquale, et qui sera utile à tous les professeurs de géologie, illustre cette extension maritime dans le bassin du lac Saint-Jean.La troisième partie donne une liste annotée des espèces florales récoltées, liste très précieuse à tout amateur de botanique.Jamais un explorateur, zoologiste ou botaniste, ne devrait,au retour d'une expédition, en publier le mémoire sans y joindre un catalogue détaillé des espèces, animales ou végétales, rencontrées et dûment identifiées.Les spécimens se détériorent, se distribuent à droite et à gauche, se noient dans les grands herbiers; ce sont des valeurs à peu près perdues.Il est pénible de voir plusieurs de nos chercheurs canadiens les plus compétents terminer des vies qu'ils ont passées à collectionner et à étudier, sans avoir encore dressé une seule liste de leurs récoltes.J'en pourrais nommer deux : un entomologiste, et un second à qui je rappelle, avec tout le 364 L'ACTION FRANÃ\u2021AISE respect dû à un père, « qu'à collectionner sans liste, on roule comme pierre qui n'amasse pas mousse».Nos savants sont si rares, ils devraient, ce semble, nous laisser de leurs traces ! Les deux premières parties sont d'une lecture très agréable et forment le noyau de ce beau volume où la typographie et l'illustration reposent et forcent la lecture.Rapidement, scientifiquement, avec les couleurs qu'on lui connaître Frère Marie-Victorin, dans une première partie, nous brosse la région étudiée en géologue.physiographe, météorologue, en artiste malgré tout cela.Il nous parle du lac Saint-Jean qui reçoit les eaux de plus de 30,000 milles carrés du Bouclier laurentien, et « les déverse dans le Saint-Laurent par une rivière uni-« que en son genre, et qui n'est qu'une profonde crevasse « des Laurentides, le Saguenay ».Il nous présente les grandes rivières du nord du lac « qui grignotent depuis « toujours les gneiss précambriens du Bouclier et qui « viennent déposer sur la basse terre l'argile, produit «de décomposition des feldspaths, et le sable qui n'est « que la mouture du quartz ».Le professeur de botanique ne semble pas assister à l'exposé de ce décor, et jusqu'à la page 22, la plume de l'auteur ne laisse échapper qu'un seul nom de plantes.Il n'en est rien cependant, et c'est bien en botaniste que le Frère Marie-Victorin conclut par l'énumération d'un complexe de facteurs capable d'exercer une action profonde sur la flore.« En résumé, les traits.pouvant avoir une influence notable sur le caractère de la végétation du district que nous étudions sont les suivants: 1.La nature acide des roches précambiennes.2.La présence d'un grand massif d'anorthosite (roche basique) vers la décharge. « Ã\u2030TUDES FLORISTIQUES » 305 3.La présence de sédiments calcaires en bordure de la rive sud.4.L'existence certaine, à l'époque de Champlain, d'une expansion marine, pouvant laisser des reliquats dans la flore et la faune actuelles.5.La présence de grands amas de sable sous forme de plateaux, de terrasses, de dunes et de battures.6.L'incendie des forêts en 1869 avec le bouleversement écologique et la série de successions qui en est la conséquence.7.Une moyenne de température relativement basse, présentant cependant des maxima supérieurs à ceux observés dans le district de Montréal.8.Une différence considérable (25 à 30 pieds) entre les niveaux de printemps et d'été au lac Saint-Jean.La deuxième partie, rapportant les travaux antérieurs, donne un extrait considérable du journal d'André Michaux, qui fut probablement le premier botaniste à visiter le lac Saint-Jean, en 1792.Michaux fils avait donné à {'American Philosophical Society de Philadelphie le carnet de voyage de son père.Quoique publié par M.C.S.Sargent, en 1888, ce document était pour nous perdu ; aussi, savons-nous gré au Frère Marie-Vic-torin de nous l'avoir résumé.La représentation (fig.8) de la photographie d'une récolte du Juncus subtilis, faite sur la rivière Chicoutimi et trouvée dans l'herbier de Michaux, est une très agréable surprise.Cette feuille porte, outre le texte écrit de la main de Michaux père, line note du botaniste américain Engelmann, qui fixe l'identité de la plante.Après avoir dit un mot des botanistes qui, depuis et jusqu'à nos jours, ont fait le voyage du lac Saint- 366 L'ACTION FRANÃ\u2021AISE Jean, notre distingué professeur ouvre son propre journal d'expédition dont voici les étapes: a) L'embouchure du Saguenay; b) Roberval et la rive sud du lac Saint-Jean; c) La Grande-Décharge; d) Le nord du lac; e) Le lac Bouchette; /) Kondiaronk.Et ceci va, de la page 39 à la page 100, en un style vif, où pétillent la finesse d'esprit et la force d'observation.J'en veux citer quelques exemples qui sont des croquis en vie : « Dûment lardés par les moustiques et h chargés de plantes, nous nous rembarquons et faisons « force de rames vers Roberval où notre arrivée détruit « une légende déjà formée et colportée dans tout le can-« ton.Il était d'ores et déjà avéré que, surpris par le « coup de vent, nous avions chaviré, nous étions noyés, « et même, -â\u20ac\u201d détail piquant, â\u20ac\u201d on avait retrouvé le « canot et les tronçons de rames ! Voilà comment on « écrit l'histoire ! » Ailleurs : « Le lendemain, les spéci-« mens nous réclament encore tout l'avant-midi, et ce « n 'est que vers le midi que nous pouvons sauter dans « une auto qui nous dépose à la Pointe-Bleue, où quelle ques Montagnais attardés sont encore campés devant « l'église.Les petites tentes blanches et les canots d'é-« corce renversés sur l'herbe ne resteront pas longtemps, « car la mission est finie et les échanges terminés.Les «beaux et sombres Montagnais, s'étant bien promenés « en auto contre belles piastres sonnantes et ayant tro-« que leurs pelleteries contre ustensiles, outils, phono-ce graphes, merveilles de notre civilisation, vont bientôt a Ã\u2030TUDES FLORISTIQUES » 367 «s'enfoncer dans l'Ungava sans fin, par la voie de la « Mistassini et de la Péribonka.» Kondiaronk est le pays des chasseurs.« Nous y arri-« vons par le train de 3 heures de l'après-midi, 20 août «1922.Au bout de trois quarts d'heure, nous som-« mes tous réunis au camp du lac Creux, sous le regard « curieux d'une vingtaine de lièvres qui gambadent au-« tour de nous sans aucune crainte.Ces gentils petits « animaux n'ont donc jamais rencontré d'humains pour « qu'ils y aillent avec cette confiance ! Mal leur en prend « d'ailleurs, car notre aimable compagnon, M.Edouard « Laurin, qui nous fait les honneurs du domaine et qui « n 'est rien moins que membre de la Société protectrice «des animaux, a vite fait d'en attrapper un par les « oreilles.« La cuisine est excellente, la soirée belle et le som-« meil profond.Très à bonne heure cependant, nous « sommes tirés des rêves par le plus matinal de la bande « qui, un doigt sur la bouche, nous attire au dehors.Sur « la rive opposée, un bel orignal travaille à déterrer les « rhizomes de Nénuphar qui vont constituer son déjeû-« ner.Nous reverrons assez souvent ce spectacle tou-« jours nouveau, qui fait voir rouge à tant de gens et qui «à nous, paisibles et inoffensifs botanistes, n'apportent «qu'une délicieuse sensation esthétique.et écologique.» Disons pour terminer que les cartes et schémas dus à M.Jules-B.Brunei sont extrêmement soignés, et que l'abondante documentation photographique rend cet ouvrage de 180 pages intéressant même pour le profane.P.Louis-Marie, o.c, Professeur de Botanique à l'Institut Agricole d'Oha."]
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