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Titre :
Amérique française
Publiée principalement de 1941 à 1955, la revue Amérique française est la première grande publication vouée essentiellement à la diffusion de la création littéraire québécoise. [...]

Publiée principalement de 1941 à 1955, la revue Amérique française est la première grande publication vouée essentiellement à la diffusion de la création littéraire québécoise. D'abord mensuelle, Amérique française se fait plus tard bimestrielle puis trimestrielle. Sa publication est suspendue de 1956 à 1962.

Fondée à Montréal par Pierre Baillargeon et Roger Rolland en 1941, Amérique française est dirigée par Baillargeon jusqu'en 1944. Durant cette période, elle constitue une rampe de lancement originale et moderne qui permettra à plusieurs nouveaux talents de se faire connaître.

Anne Hébert, Yves Thériault, Rina Lasnier, Pierre Vadeboncoeur, Jacques Ferron, Roger Lemelin, Adrienne Choquette, mais aussi des collaborateurs plus établis comme Léo-Paul Desrosiers, Alfred Desrochers, François Hertel et Guy Frégault participent alors à la revue. Ces collaborations prennent principalement la forme de brèves oeuvres de fiction et de poésie, mais aussi d'essais et de critiques littéraires.

De novembre 1944 à janvier 1946, Amérique française est dirigée par Gérard Dagenais, des Éditions Pascal, qui en profite pour mettre en avant les auteurs qu'il publie, dont Gabrielle Roy et Carl Dubuc. La littérature inédite cède un peu de place à l'essai sur l'art et aux questions sociopolitiques, à la chronique de livres et à la publicité. Chaque numéro de la revue contient maintenant 80 pages plutôt que 56.

Le polémiste François Hertel prend la barre d'Amérique française en 1946 et donne à la revue un ton spirituel qu'on trouve plus communément dans les revues d'idées à cette époque. La portion littéraire est toutefois toujours présente; on y publie des contes, des nouvelles et de nombreux courts poèmes. Les jeunes auteurs Félix Leclerc, Yves Thériault et Andrée Maillet y contribuent.

La publication d'Amérique française est interrompue à l'été 1947 lorsque François Hertel en quitte la direction. Elle reprend en 1948 grâce au rachat de Corinne Dupuis-Maillet, qui lui donne une facture matérielle remarquable.

Une ligne plutôt traditionnelle est donnée dans les essais qui y sont publiés sur l'art, mais Corinne Dupuis-Maillet permet à quelques jeunes auteurs, dont plusieurs femmes, de collaborer à Amérique française. De nouvelles collaboratrices comme Judith Jasmin, Solange Chaput-Rolland et Françoise Loranger ajoutent à la participation féminine à la revue.

En janvier 1952, Andrée Maillet publie son premier numéro comme directrice d'Amérique française; une aventure qui se poursuit jusqu'en 1955. C'est la période la plus prolifique pour la revue qui s'impose comme un terreau de création et de liberté primordial pour la littérature québécoise moderne.

On y trouve entre autres des poésies de Roland Giguère, de Gaston Miron, de Fernand Ouellette, de Cécile Cloutier et d'Anthony Phelps ainsi que des textes d'Andrée Maillet, de Jacques Ferron et de Jean-Jules Richard. Durant cette période, Amérique française donne aussi un nouvel élan à la critique littéraire.

En 1956, Amérique française laisse la place libre à Écrits du Canada français, principale revue littéraire concurrente. Sa publication est suspendue jusqu'à de nouvelles tentatives de la raviver qui s'avéreront infructueuses en 1963 et en 1964.

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1985, vol. VII, p. 228-229.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

Éditeur :
  • Montréal :[s.n.],1941-
Contenu spécifique :
septembre 1942
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
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Références

Amérique française, 1942, Collections de BAnQ.

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2ième ANNÉE, Tome II, No 1 Septembre 1942 ?.AM IQUE FRANÇAISE MARCEL HAEDRTCH .Prisonnier en Allemagne PIERRE BA1LLARGEON .Réflexions Momies JEAN VA LI,ERA XI.).Dialogue sur In Musique IOVEÏTE-ALTCE BERNIER .Ln Danseuse RENE CIIICOINE .La Reproduction eu Art PIERRE VADBONCOEUR .Vpologie du Préjugé MICHEL WALLACE.Deux Sonnets J.V.C.SMITH.L'Habitation Future au Canada RÉCITS REAL BENOIT.Le Grand à Léon FRÉDÉRIC TASSIX .Vertige JACQUELINE MAI5IT.Cul de Plomb (suite).NOTES Cinema : — Clark Gable el Marlene.Journalisme : — Léon Daudet toujours mort.Les Livres : — Pilote de Guerre.Chacun sa Vie.35 cents MONTRÉAL AMÉRIQUE FRANÇAISE REVUE LITTÉRAIRE COMITE DIRECTEUR Pierre Baillargeon, Mme Alfred Paradis, Jean-Louis Langlois, roxane beauvais, eliane houghton brunn, TANIA schiffer, pierre Trudeau, Jean Vallerand, Maurice Mercier, Jean-Papineau Couture, Jacques La vigne, Guillaume Geoffrion, Maurice Cusack.Paul Toupin, Jacques G.de Tonnancour.Adresser les manuscrits à Jean-Louis Langlois, 1908, Van Home, Montréal.BULLETIN D'ABONNEMENT.Veuillez m'inscrire pour un abonnement de un an, six mois.Ci-ioint mandat-chèque de $.Un an (10 nos) : $3.; six mois : $2.Nom .Adresse .A.Je.194.Détacher le bulletin et l'adresser à : Pierre Baillargeon, 540, avenue Bloomfield, Montréal, Canada. SOMMAIRE DU PREMIER TOME Baillargeon, Pierre .Poèmes.I.Epigrammes.II.Littérature.III.Réponses.IV.Eglogues.V.Amérique Française.VI.Epigrammes.VII.Baumann.Emile .Lettre à Guy Sylvestre.III.bédard, Maurice .Boscoville.II.Bernier, Robert.S.J.Le Scandale de l'Eglise.I.Présence Française.III.Brulard, Henri .Mosaïque.I.— II.— III.Brunn, Eliane .La Volonté du Cubisme.VII.Cardinaux, Paul .Courriers de France.V.Chevalier, Maurice .Récital de piano par Georges Falle.II.Chicoine, René .Les trois Mystères de l'Oeuvre d'Art.V.L'Evolution de l'Oeuvre d'Art.VI.Choquette, Adrienne .Le Sel de la Terre.VII.Choquette, Robert .Les Dunes.II.Claudel, Paul .Lettre à Ludmilla Pitoëff.IV.Cohen, Gustave .Le Jeu d'Adam et d'Eve.V.Corbeil, Gilles .Le Jeu de Notre-Dame.I.Descouens, Roger .Vie du Maréchal Pétain racontée aux Enfants.VI.Desrochers, Alfred .L'Appel au Souvenir.IV.Desrosiers.Léo-Paul Souvenirs.VI.Goodridge Roberts.V Dufresne, Jean .Lecture de Marcel Proust.I.— II.Du Roman à l'Opéra.VI.— VII.Ferron, Jacques .Récit.III.Le Mariage d'Hercule.VI.Fowlie, Wallace .Paul Claudel.V.— VI.— VII.Fracostel .Fracostel.V.Geopfrion, Guillaume.Diet.I.Gagnon, Maurice.Borduas.VI.GIDE, André .Lettre sur le Langage.I.Goll, Ivan .Jean Sans Terre.III.Gould, Elizabeth .Théâtre en France Occupée.IV. hébert, Anne .Poèmes.III.Hertel, François .Claudel.I.En marge de quelques livres.III.huot, Maurice .Extraits de mon Dictionnaire.IV.Invitation.VI.Lacroix, Jacqueline .La Bibliothèque des Enfants.II.Laliberté, Alfred .Medtner.I.Lang, Renée-B.Deux Epistolières.VII.Langlois, Jean-Louis .La Folie du Vieux Poète.IV.Synthèse de l'Ignorance.VII.Lanux, Pierre de.La Rive de Loire.V.La Mort d'Archimède.VI.laugier, Henri .Saison d'Art à Montréal.V.Mabit.Jacqueline .Paris et les Allemands.I.Caricature de Hitler.IV.Cul de Plomb.VI.— VII.Marchand, Clément .Conte de Noël.II.MauraULT, Mgr Olivier .Montréal, Ville Française.IV.Parizeau, Marcel .Montréal, Ville Française.IV.Plourde, Marguerite Rencontre.VII.Rénac, Françoise .Histoire Bête.VII.Rigaud, Jean de .Pour un Théâtre nouveau.III.rolland, Roger .Présentation.I.Le Voyage.II.Sylvestre, Guv .La Pharisienne par François Mauriac.III.Catholicisme.IV.Pierre Benoît, Poète Parnassien.VI.tonnancour, Jacques G.de Pellan.II.toupin, Paul .Montherlant.II.Films de Guerre.II.Time et Life.— Tarzan.III.Brailowski.— Si j'étais Fridolin.IV.Péguy-Halévy.— L'Echange.V.trudeau, Charles Elliot .Ballets Russes.I.trudeau, Pierre Elliot .Les Voyages de Marco Polo.I.Valéry.Paul .Socrate et son Médecin.II.La Cantate du Narcisse.IV.Vallerand, Jean .De la Violence en Musique.VI. S'abonner c'est collaborer AMERIQUE FRANÇAISE compte maintenant 56 pages, soit 8 pages de phis qu'auparavant.Soutenez notre effort, ABONNEZ-VOUS Quelques-uns des collaborateurs du prochain numéro : ANTOTNE DE SAINT EXUPERY, MARCEL PARI- ZEAU, ROBERT CROQUETTE, ANNE HEBERT, PIERRE BAILLARGEON, JEAN-LOUIS LANGLOIS, JEAN PAPI- NEAU-COUTURE, JACQUES G.DE TONNANCOUR, JACQUES LAVIGNE, JACQUELINE MABIT.KRISHNAMURTI. PRISONNIER EN ALLEMAGNE* L'ADAPTATION —I— Rien ne pouvait ni'abattre.Je n'étais pas prisonnier.Ni mes camarades.Le malentendu qui, provisoirement, me mêlait à un convoi de frères d'armes moins heureux, ne pouvait tarder à s'éclaircir et alors nous sortirions de ce cauchemar sans avoir eu le temps de le prendre au sérieux.Soudain, j'aperçus Andervot, assis parmi les éclopés, sur un char à bancs de paysans que traînait un vieux cheval.Comment avait-il échoué là ?Il paraissait passablement découragé lorsqu'il m'invita à prendre place à son côté : "Pensez-vous", lui criai-je assez fort pour couvrir les grincements des essieux, "je ne suis pas prisonnier, moi.!" Rapidement, je lui racontai la courte campagne de la division : d'abord l'abandon sans lutte, de fortifications construites en huit mois de travail acharné, ensuite les combats en rase campagne, sans soutien d'artillerie ni d'aviation.On gagnait un jour en sacrifiant une compagnie dans un village, à cheval sur un carrefour important, tandis que le gros se repliait hâtivement sur les Vosges.Et là.dans les montairnes, une guerre de chasseurs pour laquelle personne n'était prêt, avec, dans les côtes les plus raides, les chevaux empêtrés dans les brancards, les moteurs épuisés, les hommes harassés, couchés en travers des sentiers.An fond des vallées, c'était pire encore.L'ennemi en bouclait les issues puis, arrivant de partout, vous acculait dans un cul-de-sac où, le dos au ravin, on livrait un dernier baroud d'honneur.Après une semaine de ces misères, nous avions échoué au Rouge Gazon, un chaume comme il en est tant dans les Vosges, un rectangle d'herbes taillé à même la forêt, aA'ec une ferme plantée en son milieu et des vaches en pâture.C'est là que, crevant de faim et de froid — la pluie ne cessait de tomber — * Tire du livre BARAQUE 13 — CHAMBRE 12 pnr Mured Hnrdrich.Ce livre d'un journaliste bien connu en France qui fui prisonnier en Allemagne pendant plusieurs mois raconte ici la vie misérable dans les camps.Le livre paraîtra prochainement aux Editions Variétés à Montréal.1 AMERIQUE FRANÇAISE nous avions terminé notre guerre le 26 juin, deux jours après l'armistice ; nous n'avions alors plus le droit de nous battre.Comment nous eût-on pu faire prisonniers ?.Andervot m'écouta sans m'interrompre.Andervot, en guise de réponse, me montra à l'horizon les premières montagnes allemandes.Nous arrivions à Xe.uf-Brisach où nous devions attendre une décision de la Commission d'Armistice.C'était encore la France et je ne m'inquiétai pas.Première grimace d'un sort contraire : le soir même on nous fit passer le Rhin.Sur le pont de bateaux, un peu de mon optimisme se cassa.Te lançai mon casque dans le fleuve ; il fut entraîné aussitôt par le courant tumultueux.Il avait plu, l'eau était jaune et limoneuse.Le pont traversé, ce fut un autre monde où nous marchâmes, non pas hostile à vrai dire, mais d'une froide indifférence.Nous avancions entre deux haies de visages mornes ; pas un cri, pas un geste.La hauteur, que je louais prête comme un bouclier, ne m'a pas servi.Comme mes camarades, je m'efforçai de ne plus boiter, de marcher au pas.la tête haute.Pas le droit de traîner ici.Fierté pas morte.La faim non plus ne m'avait pas entamé.C'était encore une faim familière, comme je l'avais connue déjà : violente, avec des tiraillements, des exigences insupportables.Mais non cette permanence de l'inassouvi, ce désir de nourriture qui vous ronge, sans jamais vous laisser de paix et vous cahote du désespoir à la révolte.De Vieux-Brisach.un train nous roula en une nuit à Mayen-ce.L'Allemaone nous enveloppait définitivement : nos cris n'y pouvaient éveiller d'échos.C'était donc cela la défaite, de ne plus avoir de "flroii", de ne plus avoir de parole ?Nous nous refusions encore à regarder son hideux visage, à nous laisser retrancher des vivants.Une liste fut dressée hâtivement.Simonet rédigea une protestation à l'intention de la Commission d'Armistice.Nous ne sommes pas prisonniers ! Nous ne sommes pas prisonniers ! Déjà, c'était de désespoir qu'étaient chargés nos éclats de voix puérils.* * * La journée passée à Mayence reste fraîche dans mon souvenir.Nous étions rassemblés dans la cour d'une vieille forteresse, 2 PRISONNIER EN ALLEMAGNE cohue bruyante et affamée qui campait clans un désordre pittoresque.Vers midi, on nous fit défiler à la cuisine, écuelle à la main, devant quelques tirailleurs Sénégalais qui maniaient la louche adroitement.Un poilu veillait à la distribution du pain ; il s'en prit aux "salopards d'officiers" qui repassaient devant lui après avoir été servis.Je l'attrapai sans éveiller d'écho.Sous les ombrages de grands arbres, nous bûmes un peu de bière achetée à prix d'or.Un lourd silence, dans la chaleur de l'après-midi, pesait sur nous, que rompit brusquement un haut-parleur.On se rua aux nouvelles ; l'Angleterre était-elle réduite à son tour ?Le soir même, nous embarquions à nouveau, dans un train de marchandises cette fois.Il nous fallait cette épreuve pour nous donner la mesure de notre déchéance.La même angoisse nous saisit tous lorsqu'il vint se ranger devant nous.Quelques bancs étaient disposés dans les wagons, sur lesquels on grimpa au hasard.Derrière nous, les portes étaient cadenassées et, presque tout de suite, le convoi se mit en marche dans un vacarme assourdissant.• Nous étions secoués ainsi que du grain sur un van.C'était horrible.Un vieux colonel, en face de moi, faisait un visage d'enfant peureux.Le désespoir nous accablait tous, arrondissait nos épaules puis, parfois, jetait l'un d'entre nous contre la porte grinçante, les poings en avant.Dans la lucarne ouverte défilaient des maisons claires, des arbres.Gerny reconnut un clocher : "J'ai fait six mois d'occupation ici", souffla-t-il.Enfin une chanson nous refit une respiration tranquille.Lentement, notre rectangle de ciel s'obscurcissait : des étoiles y naquirent.On se cala sur le plancher pour dormir.Mes pieds sous les joues de Blian et ma tète sur les bottes de ïessier.Seul, le colonel restait assis sur un banc, son visage d'enfant peureux enfoui dans les mains.Une autre nuit tombait lorsque nous arrivâmes ici.La 'ville nous attendait ; nous étions la promesse de son dimanche.Pourtant, sa curiosité ne prit qu'un bien morne plaisir à notre défilé.Sortis des faubourgs, nous marchâmes sur un chemin de sable que la lune faisait blanc.Les villas parmi les arbres s'ouvraient 8 AMERIQUE FRANÇAISE à la douceur du soir.Puis il y eut quelques prés, quelques champs et, enfin nos baraques, noires sur le ciel laiteux.On nous y fourra par paquets de deux cents.Il était près de minuit.Un dernier conseil nous fut jeté dans un français hésitant : "Ecoutez ! Il est interdit de sortir des baraques sous peine d'être sévèrement fusillé".Sévèrement fusillé.Le mot a fait fortune.Ce fut un grand éclat de rire qu'une sentinelle trapue mit sous clé.Nous dormîmes, roulés dans nos manteaux, par grappes de sept ou huit, à même le plancher.Le jour vint très vite, mais nulle curiosité ne nous jeta à la fenêtre.— "On se lève, Gerny ?" — "Attends un peu", fit-il, "je vais me reposer d'avoir dormi." Il cala ses reins avec la musette de son masque, appuya sa tête au mur et se mit à rêver.* * * Un jour de cafard, j'ai peint Gerny ainsi : Bourguignon jovial, petit en tout.Son esprit m'irrite souvent, non pas que je souffre d'en être la victime, mais parce qu'il me rappelle un monde que je voudrais croire mort.C'est l'esprit d'une France qui, par besoin de douter, de rabaisser, de niveler, avait perdu la mesure de l'ironie.Gerny ne sent pas combien il est diminué par cette gangrène rabougrissante, combien elle le rend intolérant, injuste, alors même qu'il prétend la metlre au service de notre patrimoine commun de liberté fraternelle.Au demeurant, il est le camarade le plus facile à vivre, scrupuleux à l'excès, toujours disposé à rendre service, et gai, d'une gaieté un peu forcée qui a fatigué son visage.Parfois, je me demande si ses éternelles plaisanteries ne masquent pas un affreux désespoir, mais non, elles lui restent de ses lectures de VOcuurc et du Canard Enchaîne.Combien je suis sévère dans mes appréciations.Je juge Gerny comme je l'eusse jugé il y a six mois, comme si nous ne vivions pas dans la même chambre de prisonniers et, ce que je prétends être ma "froide objectivité" n'est qu'un défaut d'affection.Il faut que je parvienne à l'aimer car nous avons bien souffert ensemble.Ici, l'amitié ne doit pas être un sentiment exceptionnel, mais un devoir patriotique et social ; dans nos chambrées 4 PRISONNIER EN ALLEMAGNE minuscules, où nous vivons entassés les uns sur les autres, nous ne pouvons nous aimer que par une volonté permanente de raison.* * * rendant deux jours, nous avons vécu dans cette baraque vide où l'on nous avait enfermés le premier soir.Nous n'en sortions que pour d'interminables rassemblements, sur trois, quatre ou cinq rangs.Tout le monde dans le camp avait envie de nous compter.L'obéissance, lorsqu'elle n'est plus librement consentie, devient une morne discipline qui, en dépit de mon impuissance, m'humilie.Tout ce temps, nous souhaitions d'en finir, de pouvoir nous installer, d'avoir notre chambre.Lorsqu'enfin nous en prîmes possession, une hésitation nous arrêta sur le seuil : que c'était petit pour dix ! Gerny nous distribua aux couchettes superposées.Il y avait, sur chaque paillasse, une couverture et un sac de couchage.— "Des draps !" s'exclama Lebourgeois.Il fallut construire sa maison.—II— Ce pays est triste.Sa tristesse marquait déjà les visages alignés sur notre passage le jour de notre arrivée — la foule n'est jamais bien élevée lorsqu'elle reste silencieuse.Elle marque aussi les champs, les prairies, les églises.Comment en serait-il autrement, avec ces étendues planes, où les herbes sont décolorées, les arbres sans sève, où le poids des nuages oppresse l'horizon.C'est le décor d'un automne épuisé, éternel.Il y a, non loin du cam]), une cité ouvrière.Parfois, on y voit traîner un petit garçon.Le plus souvent, les maisons neuves, rouges et blanches, paraissent désertes malgré le linge qui flotte dans les jardins.Tout y est trop neuf : à peine les pluies ont-elles commencé à salir les facades, sans leur donner pour cela un âge et un passé.Constructions trop récentes, qui sont le fait d'une volonté obstinée de créer, mais ne révèlent rien de la pensée de ceux qui les habitent et restent posées sur le terrain ainsi que des jouets oubliés.Une sorte d'accablement, qui les prédestinait à nous recevoir, pèse sur les baraques du camp ; elles sont aplaties contre le sol, étalées en longueur et en largeur.Des haies de barbelés les entourent, dont on comprend mal le tracé capricieux.5 AMERIQUE FRANÇAISE J'ai passé des heaves contre ces barbelés.Mon atroce illusion ne voulait pas mourir.Non seulement elle avait gâché mes dernières chances de liberté, mais elle retardait encore mon adaptation à la vie nouvelle.Je ne suis pas prisonnier.Je ne suis pas prisonnier.Pendant un mois, il n'y eut pas de rassemblement auquel je me rendisse sans le secret espoir d'apprendre notre libération.Et voici qu'un après-midi les rescapés du Rouge Gazon furent réunis sur le Sportplatz.Mon coeur battait à se rompre ; la main de mon voisin était fiévreuse comme la mienne.Un officier allemand vint nous compter : "Tous pris après l'Armistice ?" Oui, tous, le 2G juin.Il fit un sourire désolé et s'en alla.Ce rassemblement aussi, il fallut l'oublier.* * * Dans notre existence mise en veilleuse, le temps se marquait par les repas.On vivait vingt-quatre heures de néant pour une écuelle de soupe.La soupe mangée, c'était Pécuelle du lendemain qui importait.Epoque misérable entre toutes.Une heure parfois se chargeait d'intérêt et de joie.On s'efforçait de la retenir, de la retrouver.Les conversations se prolongeaient dans des cercles d'études.Un monologue devenait une conférence.Et, lentement, fut créé ce inonde artificiel où nous vivions depuis, et où nous n'avons eu accès que par un effort de volonté et de vie.Une fois les heures mieux définies, les journées aussi ont repris leurs contours, et il devint possible d'en refaire des semaines, où le dimanche avait sa place de dévotion et d'ennui, comme un vrai dimanche de province, de rues vides, de chaussures mieux cirées.Ces semaines si longues, les lettres les ont marquées dans nos esprits : "Voilà trois semaines que j'ai écrit.Dans trois semaines, aurai-je une réponse ?" Seule la date du retour est restée effroyablement imprécise.Nous n'avons pas pu, comme à la caserne, dresser le calendrier de la fuite, avec ses "2ô5 au jus" son "Père Cent" et son double zéro.Surlot a voulu résoudre la difficulté en désignant par Phi la durée de la captivité.Chaque jour se retranche de Phi.Nous en sommes à Phi — 151.6 PRISONNIER EN ALLEMAGNE — Suppose que Phi soit égal à 152, dit Surlot, nous partirions demain.Ses yeux rient sous les sourcils épais.L'inaction matérielle lui pèse plus qu'à aucun de nous.Il passe des heures à confectionner des cartonnages inutiles, à installer des étagères dans des coins inaccessibles.Actuellement, il travaille à la mise au point d'un gazogène qui doit nous permettre de réchauffer le dîner avec la chaleur d'un seul journal ; nous n'aurons donc plus, pour avoir du combustible, à entamer si dangereusement les planches de nos lits.Hélas ! ses expériences sont pénibles pour tous : elles remplissent la chambre d'une Acre fumée qui la rend intenable.Surlot seul s'y trouve à l'aise et, si l'un de nous proteste, il démolit son gazogène d'un coup de pied rageur, jurant qu'il ne fera plus jamais rien pour la communauté.Une heure après, il en construit un autre.Partir demain.Croit-il qu'un jour viendra vraiment qui sera la veille de notre libération ?— "Mais", fait remarquer Gerny, "si Phi était égal à 100, nous serions déjà chez nous depuis deux mois".— "C'est idiot, par hypothèse".Ils se disputent en riant.En attendant, chaque fois que vient le soir, c'est une journée de plus qui nous a échappé, une journée de plus qui nous a été volée.Et pourtant, quel soulagement d'en avoir fini avec elle.* * * Déjeuné avec deux aspirants d'artillerie qui sont sortis de Poitiers en avril.Deux gosses, qui mangent avec la gentillesse des enfants sages.La choucroute terminée, ils ont répondu a mes questions.Partout c'est la même histoire d'ordres incompréhensibles et de mouvements en rond.Ils n'auront pas connu grand'chose de la gloire militaire : cinq A six semaines d'une vie éreintante et ensuite la captivité.* * * Notre régime alimentaire est cruel : soupe A midi, casse-croilte le soir.On promène en pei-manence une faim impossible a satisfaire.La tête est vide, les jambes molles.Interminables évocations des déjeuners du passé et de l'avenir. AMERIQUE FRANÇAISE Je passe des heures contre les barbelés, à laisser rôder mes yeux sur notre horizon d'herbes brûlées et de buissons tordus.Que faire de ces longues journées vides ?.Les minutes se coagulent : je me traîne de l'une à l'autre.Parfois j'essaie de me raisonner : si la guerre avait continué, notre séparation se serait prolongée et je l'aurais endurée sans trop geindre.Si je récrimine maintenant c'est donc que le côté matériel de la captivité me pèse davantage que la misère morale de l'éloignement.* * * Découverte do la vie en commun.Thigierbe fait une patience.Blian qui a dos youx bleus étonnants dans un visage de mori-caud, recoud la chaussure de Lebourgeois : "Voilà un métier que je ne ferai sûrement pas après la guerre, il est bien trop désagréable".Surlot m'a coupé les cheveux avec ses petits ciseaux à ongles.Découverte de la communauté.Surlot a partagé entre nous tous sa dernière boite de cassoulet.Cola faisait six ou sept haricots pour chacun, un bout de saucisse ou d'oie et une cuillerée de sauce splendide qui sentait le clou de girofle.Découverte de mon passé.Tous ces jours-ci je suis poursuivi par des souvenirs d'une netteté extraordinaire.C'est un sourire précis comme un chiffre, une main gantée de clair qui est restée au bout d'un quai et qui s'agite inlassablement.C'est quoique chose d'aussi absurde qu'un passage clouté sur le pavé inégal d'une chaussée.Et tout cela paraissant si loin dans un monde qui a cessé d'être le mien et où je n'aurai plus jamais accès.—TTI— Le vide de notre existence est désespérant.Comment ai-je pu m'y retrouver ?Tl est vrai que je reviens de loin, comme on dit après une maladie difficile.Maintenant, je souffre moins que bien des camarades, do m'efforce de ne jamais regarder au-delà de l'immédiat, sinon, au cours de spéculations abstraites et techniques sur l'avenir, et je souhaite que l'annonce du retour me surprenne dans l'heure qui le précédera.Je plains ceux qui ne cessent d echafauder de vaines hypothèses sur des indices sans valeur.Ils déforment toutes les nou- 8 PRISONNIER EN ALLEMAGNE velles pour servir leur raisonnement.Presque tous, ils sont optimistes quant à la fin de notre captivité, bien que les pessimistes ne manquent pas non plus, et je ne sais quelle espèce est la plus dangereuse.* * * Grosjean est certainement le plus odieux d'entre eux.Dès les premiers jours, j'ai remarqué sa silhouette aux lignes arrondies : celles de ses épaules, celle de son échine, et l'humiliante anxiété de ses yeux.11 étalait sa peine sur Inventaire bouleversé, de son visage, pleurant une pitié que personne ne lui refusait encore et dont il vous payait par la tumultueuse confession de sa vie, de sa vie qui était comme le raccourci de notre décadence.Normalien, il avait fait de la politique dès sa sortie de l'école et fut chef de cabinet d'un ministre éphémère — on en trouvait trace sur sa vareuse d'Intendant où le ruban rouge voisinait avec les palmes académiques.Sa réussite m'a fourni l'explication de notre faiblesse, mais combien je ressens amèrement de ne pas m'être insurgé contre lui et les siens, lorsqu'il en était temps encore.Maintenant, il voudrait renier son passé, ce que je lui pardonne encore moins, car je tiens à ce passé qu'il a corrompu et qui eût pu être beau.Avec une com plaisance de fille, il en étale les tares et.déjà, prend le vent de l'avenir.Tantôt il éprouve un besoin maurassien de hiérarchie et de clarté, puis il appelle de ses bêlements une anarchie pastorale où l'agneau paîtrait à côté du loup.C'est ainsi nu'il est venu à la religion, comme il serait allé au rebouteux.Tl relit les Evangiles à voix haute, les épicant d'une érudition complaisante, et chante un cantique de même qu'il chanterait une romance mélancolique.L'envie me prend de coller sur sa bible une étiquette : "pour usage interne", parce qu'il lui croit les vertus d'un onguent pour maladie de peau."En peu de jours, il aura fait le tour du christianisme sans y trouver autre chose qu'une nouvelle impatience.Tl essaierait le boudhis-me s'il en espérait un traitement plus rapide de ses maux.La peur de la souffrance, plus que la souffrance même, ne lui laisse guère de repos.Tl erre dans le eamn.ha card, obsédé, à la recherche d'une promesse de délivrance.Depuis longtemps, il a renoncé à toute dignité et, trop souvent, on le voit mendiant 9 AMERIQUE FRANÇAISE la bienveillance d'une sentinelle, mendiant son ironie, mendiant son mépris.Le nôtre, depuis longtemps, lui est acquis.—IV— Que m'apportera aujourd'hui ?Certains jours, il m'est facile de sauter a bas du lit et, dans la nuit qui finit — en ce moment le soleil ne se lève qu'a nenf heures — d'aller courir sous les dernières étoiles.Je rentre essoufflé, dans la chanïbl'ée remplie de la tiédeur lourde de la nuit.Impossible d'y rester : j'attrappe ma serviette et je file aux lavabos encore déserts.L'eau, distribuée par les robinets piqués sur une rampe qui longe les murs, s'écoule mal par le syphon souvent obstrué.On patauge dans une boue grasse teintée de dentifrice, qui recouvre le sol dallé de briques rouges.Misérable déchéance physique du corps : la teinte blafarde de la peau, la mollesse des muscles : ce renoncement de la poitrine, et le ventre tendu de graisse rance.Aux douches, elle apparaît plus violemment encore lorsque, par grappes de deux ou trois, on grouille sous une pomme d'arrosoir parcimonieuse.Un instant, l'eau fait courir le sang plus vite, exalte le coeur et l'esprit mais, sitôt les vêtements remis, la léthargie vous reprend, qui endort lourdement bras et jambes jusqu'à l'heure du rapport et de la distribution des lettres.C'est le meilleur moment de la journée.La compagnie est rassemblée en carré, un carré que nos allées et venues vont étirer en tous sens.L'interprète, un vieux sous-officier bossu que nous surnommons Quasimodo, appelle les élus d'une voix chevrotante.Tl déforme leurs noms : Thigierhe se précipite chaque fois qu'il y a une lettre pour Tillière et Tillière n'ose bouger aArant de le Aroir revenir tout penaud.Lorsque les premières lettres sont arrivées, un pessimiste a dit : "C'est embêtant parce que tout le monde n'en aura pas".Tl avait raison.Le grand espoir qu'elles apportent sur les rangs diminue avec la pile de lettres nue tient Quasimodo.Rien aujourd'hui.En aurai-je demain ?Mais demain c'est dimanche, il n'y a pas de distribution, et lundi le paquet de Quasimodo sera maigre comme tous les lundis.Mardi peut-être.A moins qu'une fouille ce jour-la ne bouleverse la routine quotidienne et nous prive de courrier.Misérable attente.10 PRISONNIER EN ALLEMAGNE Un soir, on m'a (lit : "L'interprète te cherchait tout à l'heure.Il a une lettre pour loi.Tu le verras demain".C'était ma première lettre.J'y songeai toute la nuit.Enfin l'aube, le réveil, le rassemblement, les camarades qui courent vers Quasimodo.A mon tour il m'appelle.Le Commandant de Compagnie me prend à part.Il tient ma lettre à la main ; c'est bien celle que j'attends."Est-elle pour vous ?" me demande-t-il en me la montrant.C'est à peine si je puis répondre."Je regrette beaucoup de ne pouvoir vous la remettre : l'écriture en est trop serrée, l'interprète n'a pu la déchiffrer.Il faudra le signaler à votre famille.Vraiment, je suis désolé".Je reviens dans la chambrée, les bras et le coeur ballants.Tessier vient d'apprendre que sa femme est rentrée à Paris.Mon arrivée arrête un instant le flot de son bonheur.Chacun me dit un mot de sympathie.— "Le temps d'écrire chez toi et de recevoir une réponse, cela va te faire un trou de six semaines, constate Gerny.Le bourgeois voudrait atténuer mon chagrin : — "Tu as déjà reçu des cartes." —"Une carte".— "Je veux dire (pie tu sais comment cela va chez toi.Tu n'as pas à t'en faire".Non, je n'ai pas à m'en faire.Pendant six semaines, je vais aller au rapport du matin sans espoir et, chaque fois que Demuns-ter, Simonet ou Blian recevront une lettre, ils me tapoteront l'épaule : "Ce pauvre vieux, c'est, vache tout de même !" Marcel Haedrich.Une jeune Anglaise des environs de Londres laisse cette lettre : "Je vais me suicider ; le dîner de papa est sur le fourneau".Qunnd on annonça à cet homme de gouvernement : "Votre femme est morte", il demanda : — Est-ce officiel ?11 RÉFLEXIONS MORALES Je veux bien me contredire si c'est pour dire une meilleure chose.* A défaut de science, on juge selon sa conscience ; on ne trompe personne, niais l'on se trompe.* La seule solitude qui soit bonne est celle que crée pour soi une discipline sévère.Si tu respectes sa solitude, il croit que tu l'évites, et secrètement il en souffre.Il faut vivre selon sa conscience à condition de ne pas chercher à se l'expliquer trop.Le diable est une excuse de la mauvaise conscience.Grfice a lui, elle ne se sent plus que faillie, lasse, vaincue.Pour combien de personnes est-ce agir sans réflexion que d'obéir à leur conscience ! * La conscience du moi est souvenir ; la conscience morale est devenir ; ni dans l'une ni dans l'autre ne suis-je présentement en cause.* Le lycée français attache bien chacun à sa petite personne.A nos collégiens, au contraire, on impose un moule commun.Il se produit en série des hons (/arçons, qui n'ajoutent à la société que leur nombre.Par contraste, ici, les esprits fortement doués qui réagissent, s'affirment plus qu'en France, où il est parfois 12 REFLEXIONS MORALES difficile de distinguer de prime abord l'homme vraiment indépendant et l'imbécile individualiste.L'école exploite l'homme.Elle le cultive comme un sol.La foule doit produire les mêmes denrées.Peu importent les dons personnels, l'unique et l'ineffable, le propre de chacun, qui est sans prix.Il s'agit de multiplier ce que l'on possède au lieu de le renouveler.* Ral'été des idées qui nous viennent naturellement, directement de la vie, pleine de vide, d'air.Pas de pires peines que celles qui s'endurent.* Celui qui cherche à me convaincre, je le considère comme mon ennemi.* Pour combien d'esprits penser n'est pas peser le pour et le contre, mais pencher pour quelque chose ! * Juger par soi-même n'est pas juger par soi seul ; c'est juger comme en dernier ressort.Tous ont de fort bonnes raisons, mais tous ne peuvent avoir raison.Cependant, à les écouter, l'un après l'autre, il semble bien que si.* Les Anglais ne comprennent pas les Français, ils les prennent pour des Canadiens français.* On ne pardonne pas les fautes de la France.C'est le seul pays dont on exige la perfection.* 13 AMERIQUE FRANÇAISE L'unité nationale, c'est la mobilisation générale.Un mensonge, c'est, le plus souvent, une vérité qu'on adapte a l'esprit de son interlocuteur.* Nos parents jugent plus sûrement que nous de notre propre intérêt : avec la lucidité du leur.L'amour véritable est incompatible avec l'esprit de possession et de conversion, qui naît de la crainte ou du refus de comprendre.* Au sein de la famille, l'enfant apprend à vivre avec des êtres qui ne le comprennent pas.Dire trop de bien de quelqu'un, c'est médire d'un autre.* Une faute commune aux imbéciles est de s'approprier une observation pertinente, qui devient, sur leurs lèvres, risible et comme mensongère.Il faut entendre les pèlerins canadiens vanter en patois la valeur éducative du voyage ! Les enfants tiennent les grandes personnes pour des enfants gâtés.?L'ami n'est pas notre complément, mais notre réplique.* Lassitude.Se reposer enfin sur une parole, sur une épaule, en Dieu.* 14 REFLEXIONS MORALES L'amitié, ce désespoir en commun.Utile, oui ; mais l'être à soi, c'est déjà pas mal.* Font partie du bric-à-brac humain : l'oisif, l'arriéré, l'inadapté, le crétin et le laudator temporis acti.* Les bons écrivains contemporains sont déjà des classiques, n'étant pas lus.Pour nous, la vocation, c'est la vocation religieuse.Nous n'en connaissons point d'autre.* Maintenant il est gênant à l'égal de passer pour intellectuel ou pour poète.* De quelqu'un qui pense, on dit qu'il jongle.Quel mépris se cache sous cette faute courante ! Mettez un peu de logique dans la conversation, vous passerez pour des esprits de contradiction.* Nous survivons : oui.Mais vit-on pour cela ?Un cimetière domine Montréal.Nos parents ont appris à faire de l'argent, mais non à en jouir.La plupart ne connaissent d'autre fortune qu'amasser.* Vieillir, c'est voir tomber une à une toutes les barrières de la famille, de la société, de la religion, etc., mais toujours trop tard.* 15 AMERIQUE FRANÇAISE L'un des deux, faute de talent littéraire, ne réussit point à s'exprimer : l'autre est trop bon artiste pour ne pas se faire passer pour plus intéressant qu'il n'est.Un des inconvénients de l'expérience est de coûter trop cher ; autre inconvénient : elle ne sert à rien.Par exemple, la mort.* L'écrivain sincère n'est pas celui qui dit tout, mais celui-là seulement qui suit son bon goût.* Une décision prise sans réflexion ou pour suspendre sa réflexion ne décide rien.* Toutes mes actions, j'avais autant de raisons pour les faire que pour ne pas les faire : le coeur fut le poids ajouté aux raisons, qui fit pencher la balance.* Les meilleures choses sont gratuites : l'air, l'eau, l'expérience des vieillards.* La conversation tombe vite.Le cours n'en souffre pas d'effort de sincérité.L'interlocuteur parle et répond à la hâte.Ses paroles, il ne les médite pas ; s'il prononce celles-là plutôt que d'autres, c'est qu'elles sont les premières à se présenter à son esprit.Lors même que.plus tard, on se les rappelle toutes, on en dénature le sens pour peu que l'on insiste sur une seule d'entre elles.* Par le souvenir, on découvre l'arrière-pensée.Peu a peu, le sens caché d'une parole se révèle.On en vient à comprendre son interlocuteur mieux que lui-même, ce qui est encore un malentendu.* 16 REFLEXIONS MORALES L'impression la plus durable, c'est le moi ; elle est toujours la plus récente aussi.* L'affectation des autres le choque comme des erreurs de jeu.* Il n'aime pas qu'on se fasse une idée de lui, mais il passe son temps à s'expliquer devant son interlocuteur, et il semble bien vouloir l'aider à s'en faire une ; mais ce n'est jamais celle-là : son explication continue.Le secret de chacun est ce qu'il ignore, ce que les autres en savent.* Trois ou quatre règles de style, c'est en quoi consiste la personnalité de plusieurs.Se contrarier, se contraindre, se priver, se soumettre, s'oublier, on ne fait rien d'autre, car c'est être soi.La fatalité dans ma vie est faite du bon plaisir des autres.Son moi, c'est sa mauvaise humeur.Etre quelqu'un, c'est une spécialité.Mon moi n'est qu'une partie du tout que les autres m'empêchent d'être.* Celui qui s'étudie loin des autres ne s'en éloigne guère.II découvre en lui-même toutes les personnes possibles, qui se croi- 17 AMERIQUE FRANÇAISE sent comme à un carrefour.C'est ce que Daniel DeFoë a, sans doute, voulu illustrer dans son chef-d'oeuvre : Robinson Crusoé devient celui qui peut être toute personne, étant isolé du monde, perdu sur un îlot.Peu à peu, il s'entoure d'une société imaginaire, dont lui-même joue les divers rôles : il est potier, maçon, chasseur, cultivateur, soldat, voire littérateur, car il finit par écrire son propre journal intime.Son essence est d'être sensible : c'est un tégument, un tambour.Ce qui lui appartient en propre, ce sont ses réactions, c'est-à-dire l'action des autres sur lui.Rien de ce qu'il fait ne vient de son mouvement.Tl n'a d'initiative que l'inspiration poétique.Enfin il aime ce qu'il fait au lieu de faire ce qu'il aime.* Si je ne sais pas au juste quel je suis, du moins les autres le savent-ils.et je sais ce qu'ils pensent de moi : ils pensent ce que j'ai voulu qu'ils pensassent : ou le contraire.* On prend parti contre son interlocuteur, on se trouve différent de lui et.partant, un peu plus soi.Quand deux hommes s'entendent, c'est que l'un parle el que l'autre écoute, ou.plutôt, c'est que l'un parle pour l'autre.C'est un monologue.Chacun est à soi un lieu de rendez-vous.Notre façon d'être, c'est de changer, d'imiter.* Je me fie à l'oubli comme d'autres se fient à leur mémoire fidèle.* Il croit faire quelque chose de rien parce que.sans esprit, il fait de l'esprit.18 REFLEXIONS MORALES C'est d'un esprit si fin qu'il se perd de vue.* L'étrange manie de se faire un devoir de tout.Il faut que je me couche de bonne heure, me dit Perrin.Je dois manger peu, me dit-il encore.Mais si, après, il éprouve une grande faim et n'a point sommeil ?Alors il mangera beaucoup, il se mettra au lit très tard ; et il se jugera veule.Il perce, mais par insinuation.* Les fâcheux ne feraient rien de pire que de se mettre à nous fuir à leur tour.Il est maigre, il est pauvre.C'est d'être maigre qu'il se plaint : cela a l'air pauvre.* Le tort des peintres modernes, c'est de poser au lieu de peindre.* L'impressionniste veut être immortel par l'instant.* Sa conversation est pauvre : il ne donne que ses ratures.* 11 parle toujours de lui-même, car il pense tout haut.Boutade de Perrin : "L'homme public, cette femme publique".A tous ses problèmes, il apporte des solutions d'ordre esthétique, par exemple, une période, un vers, etc.19 AMERIQUE FRANÇAISE Il ne cherche point à s'imposer ; il s'impose d'écrire bien.Non s'affirmer, mais s'affermir.Tes mots cachent l'inexistence de tes pensées.De son grand vide intérieur, elle l'ait une profondeur.Effet d'ombre.Elle est si fière que, si elle a besoin d'argent, elle ne lui dit pas : Donne-moi, mais : Prête-moi.Quand je lui parle raison, me confie Perrin.elle s'imagine que je l'engueule.Elle ne rit pas, peur de rider.C'est a peine si parfois elle craque un sourire.* "On ne se marie pas pour vivre, mais pour se faire vivre", dit-elle.En anglais, on est plus ou moins vieux ; mais, en français, l'âge est considéré comme un avoir ; on en a plus ou moins.J'aime trop à me relire pour écrire des choses profondes : je ne me comprendrais plus.Pierre Baillargeon.20 DIALOGUE SUR LA MUSIQUE Sortie de concert.Le médecin et le musicien se retrouvent à la i>ortc.Ensemble, ils ont assisté au concert.Ils sont en veine de conversation et décident de finir la soirée au studio du musicien.Ils se connaissent depuis peu : ils sont voisins au concert.La musique a développé entre eux une réelle sympathie.Ils pion-qent dans le vent et, un quart d'heure plus tard, ils sont tous deux installés devant un verre de cof/nac qu'ils dégustent lentement.Le médecin : .Je ne savais pas que l'on pût encore trouver de si bon cognac à Montréal, après trois ans de guerre.Le musicien : C'est la seule bouteille qu'il me reste.Je la conserve pour les amis.Le médecin : Si j'en juge par le niveau, vos amis ne viennent pas souvent vous voir.Le musicien : J'attendais votre visite.Le médecin : (indiquant le piano) Ah ! voici le confident.Le musicien : Cher ami, vous me laites de la peine.Une table d'opération, voilà ce qu'est mon piano.Le médecin : Et qui y opérez-vous ?Le musicien : L'univers et moi-même.Le médecin : Bigre ! Le musicien : -Je rate presque toutes mes opérations.Le médecin : Si vos clients vous entendaient ! Le musicien : Ma clientèle est de deux espèces.La première, celle que je couche sur le piano ou sur la table de travail, l'univers en d'autres tenues, connaît mes défauts.Cette clientèle-là ne m'en est que plus fidèle.Le médecin : Vous voulez dire (pie vous lui êtes fidèle.Le musicien : Cela revient au même.Le médecin : Et.la clientèle de deuxième espèce ?Le musicien : C'est celle à qui je soumets mes recherches de laboratoire.Quel que soit le résultat, elle est toujours persuadée que j'ai raté l'opération.Le médecin : La clientèle numéro deux du compositeur correspond donc à ce que nous, médecins, appelons les confrères.21 AMERIQUE FRANÇAISE Le musicien : Il n'est pas un auditeur qui ne se croit le confrère du compositeur.Le médecin : Le médecin pourrait en dire autant de ses patients.Le musicien : Nos deux professions sont plus proches parentes que nous ne le croyions.Le médecin : Me permettez-vous une question indiscrète ?Le musicien : Pourquoi pas ?Entre gens de même métier.Le médecin : Comment êtes-vous venu à la composition ?Le musicien : ("est une intervioue ?Le médecin : ("est pour le moins un problème qui me passionne.Le musicien : Etes-vous chirurgien ou psychiatre ?Le médecin : Chirurgien par devoir, psychiatre par plaisir.Le musicien : Comment êtes-vous venu à la médecine ?Le médecin : Vous ne jouez pas franc jeu.Le musicien : J'ai répondu à votre question.Je suis venu à la composition de la même manière que vous êtes venu à la médecine.Le médecin : Affaire de goût, alors, de vocation si l'on préfère.Je sais cela.Mais je ne m'explique pas tout.Par quel hasai'd avez-vous découvert votre vocation ?Le musicien : Au commencement étaient les parents.Le médecin : Ainsi, c'est votre famille qui vous a imposé l'étude de la composition ?Le musicien : Pas directement.Certes, quelques compositeurs ont été dans ce cas.Plusieurs de vos confrères ne sont-ils pas devenus médecins parce que leur papa l'était ?Le médecin : En effet.Cela ne les a pas empêchés d'être d'excellents médecins.Le musicien : Croyez-vous à l'hérédité ?Le médecin : Si vous faites allusion aux professions que Ton se transmet de père en fils, je vous avoue que non.J'ai connu des chirurgiens de première force dont le père était agent d'assurances.Le musicien : En musique, on connaît des dynasties de compositeurs.Le médecin : Croyez-vous à l'hérédité ?Le musicien : Je distingue, cher ami.Si la médecine est pra- 22 DIALOGUE SUR LA MUSIQUE tiquée dans une.famille depuis plusieurs vénérations, il y a plus de chance que le dernier descendant deviendra médecin plutôt qu'officier de marine.Le médecin : Je concède.Votre dernier descendant ne sera pas cependant un maître en médecine pour la simple raison que ses ancêtres l'ont été.Le musicien : Te concède A mon tour.Le médecin : Ma proposition est d'ailleurs réversible.Le musicien : Un jeune homme dont tous les ancêtres ont été forcerons a-t-il des chances do devenir médecin ?Le médecin : Pourquoi pas ?Pour juger de l'influence de l'hérédité, il faudrait, cher ami.étudier chaque cas en particulier.Tl est impossible de poser une loi générale.Le hasard joue pour beaucoup, sans parler de la liberté humaine.Mais, où voulez-vous en venir ?Le musicien : A ceci : la tradition familiale peut, dans une cerlaine mesure, influencer le jeune homme dans le choix d'une profession : elle n'influence on rien la qualité de l'oeuvre que donnera ce jeune homme dans la sphère de l'activité humaine qu'il aura choisie.Le médecin : Voici jugé le procès de l'hérédité.Le musicien : Je suis de votre avis : c'est encore le hasard qui joue lo plus grand rôle.Et le hasard varie avec les personnes.Le médecin : Et pour vous, comment a joué le hasard ?Le musicien : Je vous l'ai dit : au commencement étaient les parents.Le médecin : Qu'ont-ils faits ?Le musicien : Tls m'ont fait apprendre le violon.Le médecin : Je ne trouve là rien de reprehensible.Le musicien : Et vous avez raison.Tl n'y a qu'une façon d'entrer dans la réalité vivante d'un art.c'est de le pratiquer.Tl ne s'agit pas pour tous de devenir des maîtres.Au fait, aucun artiste n'a jamais conscience d'être un maître.Le médecin : Je saisis très bien votre opinion.Je n'ai jamais si bien compris telle petite sonate de Mozart que lorsque j'essayais de la déchiffrer au piano.Le musicien : Vous êtes pianiste ?Vous me l'aviez caché.Le médecin : Pour moi aussi au commencement étaient les 23 AMERIQUE FRANÇAISE parents.Au lien du violon, ils m'ont fait étudier le piano.Assez longtemps pour que je puisse maintenant jouer tant bien que mal les noies de pièces de "difficulté moyenne", comme disent les catalogues.Le musicien : C'est charmant.Tl faudra que nous essayions tous deux de passer à travers les sonates pour violon et piano de Haendel.Le médecin : Vous n'y pensez pas.Le musicien : J'y pense très sérieusement.Depuis dix ans, je n'ai touché à mon violon que pour les besoins de la composition.Imaginez ce que je puis faire.Si vous êtes aussi profane que vous le dites, nous nous entendrons très bien.Le médecin : Dans ces conditions, entendu pour les sonates de Haendel.Le musicien : Ce sera horrible et délicieux.Le médecin : Vous ne m'avez pas encore dit pourquoi vous avez abandonné le violon pour la composition.Le musicien : Tl faut auparavant que vous me disiez pourquoi vous avez abandonné le piano pour la médecine.Le médecin : Mes études de piano n'ont jamais été sérieuses.Tl était entendu, quand je les ai entreprises, que la musique serait pour moi ce qu'on appelait un "art d'agrément" comme s'il pouvait exister un art qui ne soit pas d'agrément.Le musicien : Et ensuite ?Le médecin : Ensuite, j'ai pris goût à la dissection.Le musicien : A la dissection ?Comment cela ?Le médecin : L'été, à la campagne, je capturais des rats des champs.Je les endormais à jamais avec de Téther et je les disséquais.La légende s'est répandue dans la famille que je serais médecin et chiruraien.J'ai fini par croire à la légende.Votre famille vous a-t-elle dotée d'une légende ?Le musicien : Hélas non ! Le médecin : Mais alors, sans légende, comment avez vons songé à abandonné le violon pour la composition ?Le musicien : Pour moi comme pour vous, la musique a d'abord été un art d'agrément que j'ai continué de pratiquer en même temps que je poursuivais mes humanités.A force d'interpréter la musique, j'ai voulu un jour savoir comment c'était fait.Le médecin : C'est ce qui m'a manqué à moi.24 DIALOGUE SUR LA MUSIQUE Le musicien : Les jeunes veulent toujours savoir comment c'est fait.La différence entre eux, c'est qu'ils ne choisissent pas toujours le même terrain d'expérience.Pour moi, ce fut la musique ; pour vous, les rats des champs.Le médecin : Vous ne me donnez pas le beau rôle.Le musicien : Vous avez passé des rats aux hommes.J'en suis toujours à la musique.Le médecin : Croyez-vous que je m'en porte mieux ?Le musicien : Evidemment, les rats ne donnent pas de conseil à celui qui les opère.Le médecin : Pour savoir comment c'était fait, il vous a fallu étudier.Le musicien : J'ai appris mon métier de tortionnaire, comme vous.Le médecin : Qui consiste ?Le musicien : A apprendre ce qu'il faut ne pas faire.Le médecin : Et une fois que vous avez su comment c'était fait ?Le musicien : Je n'ai jamais su comment c'était fait.Le médecin : Mais pourtant, vous vous adonnez à la composition active, vous avez cessé vos études depuis longtemps.Le musicien : Avec un professeur oui.Je les continue seul.Je suis sûr que vous faites de même en médecine.Lr médecin : On n'aura jamais vidé la science de la médecine, cher ami.Chaque nouveau patient présente un nouveau problème, un nouveau sujet d'étude.Le musicien : Chaque oeuvre musicale nouvelle que j'entreprends est un pays vienre qu'il s'agit de coloniser.Le médecin : De violer ?Le musicien : Le terme est dur mais exact.Le médecin : Et où ce viol vous mène-t-il ?Le musicien : Tl me permet de connaître quelques uns des secrets de l'univers.Le médecin : La musique est alors pour vous un dérivatif a la philosophie.Le musicien : Je ne cherche pas de syllogisme.Le médecin : Vous cherchez du moins à exprimer quelque chose.25 AMERIQUE FRANÇAISE Le musicien : Je cherche plutôt a prêter une voix à ce quelque chose.Le médecin : Qui est la beauté et la vérité (le l'univers.Le musicien : Exactement.Le médecin : A'ous double/, le poète.Le musicien : Je ne le double pas.Je fais des sons ce qu'il fait avec des mots.Le médecin : Pourquoi ?Le musicien : Pardon ?Le médecin : Je dis : pourquoi ?Le musicien : Je ne vous comprends pas.Le médecin : Pourquoi cherchez-vous à opérer l'univers ?Quel est votre but ?Qu'est-ce que cela vous donne ?Le musicien : Quel but poursuives! vous quand vous ouvrez le ventre de votre prochain ?Qu'est-ce que cela vous donne ?Le médecin : Vous êtes un homme terrible : vous retournez toutes les questions.Le musicien : Répondez-moi.Le médecin : Je pourrais vous répondre que cela me permet de manger trois fois par jour.Le musicien : Vous savez fort bien que je veux une autre réponse.Le médecin : Je pourrais également vous dire que j'opère mon prochain pour le guérir.Pouvez-vous en dire autant ?TjC musicien : Tertes.Le médecin : De quoi opérez-vous l'univers ?Le musicien : De son mutisme.Dites-moi franchement, pour vous-même, qu'en tirez-vous de votre passe-temps ?Le médecin : Un passe-temps ! Ma profession n'est pas un passe-temps.T'est ma façon à moi de servir.Le musicien : Je savais bien que je viendrais à bout de votre entêtement.Le médecin : Je ne suis pas encore venu h bout du vôtre.Le musicien : Je compose de la musique parce que ce métier me permet de manger trois fois par jour et surtout parce que c'est ma façon à moi de servir.Le médecin : En plus de guérir l'univers, n'espérez-vous pas aussi guérir votre prochain ?Le musicien : Ce serait ma récompense.26 DIALOGUE SUR LA MUSIQUE Le médecin : Pourquoi le conditionnel ?Le musicien : Parce que je ne suis pas sûr que ma musique guérira jamais mon prochain.Eu écrivant de la musique, je remplis mon métier d'homme, je m'occupe, je m'agite, je me donne l'illusion d'être utile.Le médecin : Vous ("'tes pessimiste.Le musicien : Je suis réaliste.Le médecin : Vos oeuvres n'ont pas rencontré l'indifférence.Loin de là.Je lisais dernièrement un article sur votre compte : très élogieux, je vous assure.Le musicien : Vous vouiez parler de l'article de Laurent X ?Le médecin : Oui.Le musicien : C'est un imbécile.Le médecin : Voilà bien la première l'ois que j'entends un homme traiter d'imbécile quelqu'un qui l'admire.Le musicien : Il nie l'ail des compliments précisément sur les parlies de mon oeuvre qui nie dégoûtent le plus.Le médecin : (il sourit) Cela signifierait-il que vous avez perdu goûl à la composition ?Le musicien : Certes non.Le médecin : Mais alors, je vous saisis en pleine crise de romantisme.Le musicien : Vous avez raison, ma foi.Je suis ridicule : j'étais en train de jouer à l'artiste incompris.Le médecin : J'étais venu ici pour causer musique.A vous entendre, j'ai eu la tentation de vous dicter une ordonnance.Le musicien : El qu'aurait-elle été ?Le médecin : Flanquez-là, pendant quelque temps, votre papier ligné et allez respirer l'air des Laurentides.Le musicien : Je n'y manquerai pas.En attendant, nos verres sont secs.Le médecin : (il se lève) Ne remplissez pas le mien.Le musicien : Régime ?Le médecin : Je laisse les régimes aux patients.Il faut que je vous quitte.Tl est déjà trois heures et quart du matin.Le musicien : Et vos victimes vous attendent.Le médecin : Tout juste.Deux appendicectomies cet après-midi.Je vais aller me coucher et dormir jusqu'à onze heures.Ensuite au boulot ! 27 AMERIQUE FRANÇAISE Le musicien : Je vais faire comme vous.Puis, je suivrai votre conseil.Le médecin : Les Laurent ides ?Le musicien : Pas immédiatement.J'ai encore un travail énorme à abattre.Mais, cet après-midi, je prends congé et vais me promener à la Montagne.Le médecin : Cher ami, vous avez besoin d'un médecin sévère.Le musicien : Je réserve vos services.Quand vous aurez un moment de libre et que le coeur vous en dira, venez passer la soirée avec moi.Et n'oubliez pas : nous disséquerons les sonates de Haendel.Le médecin : Je n'oublierai certes pas.E_t j'apporterai avec moi ma provision de fausses notes.Le musicien : Ne vous donnez pas cette peine.J'en ai assez ici pour nous deux.Jean Vallerand.Tous les partis qu'on rate sont "magnifiques".* Les critiques ont droit à de l'indulgence qui parlent tout le temps des autres et dont on ne parle jamais.* Un bon mot vaut mieux qu'un mauvais livre.Il a un style à lui dont les autres ne voudraient pas.* Qu'est-ce que vous faites ?— Je fais le titre d'un roman.* Verlaine ne disait pas "corriger les épreuves" ; il cherchait les puces de sa copie.* Réponse à une injure cinglante : — Oh, vous dites ça pour me taquiner ! 28 LA DANSEUSE Elle posa son pied si gaînienl sur la terre Que tout fut oublie de l'humaine misère, Et l'homme, appesanti de travaux et de jours Sentit passer la joie à son dernier retour.Lorsqu'il vit, à travers uu sillage de voiles Ce petit pied brillant et nu comme une étoile Danser sur de la peine et n'en avoir jamais, Eperdu comme si, dans l'automne embrumé Tombait le mois de mai.comme si, par scrupule L'aurore paraissait au temps du crépuscule,.L'homme laissa tourner ses esprits chavirés Et l'aimée apaisa ses bras en énamourés."C'est par toi que j'aurai dans le monde une histoid "Pour toi que j'ai rayé mes labeurs dérisoires".Mais elle avec ses petits pieds ambitieux Avec la volupté démente de ses yeux Comme des vagues d'ombre où rêverait la lune Réveilla chez les morts une immense rancune Faite avec les soupirs qu'un suaire étouffait, Faite avec les ardeurs, les spasmes, les regrets Trop tôt ensevelis.une rancune vague.Et pendant que son corps luisait comme une bague, Le désir crépitait contre ses bracelets. AMERIQUE FRANÇAISE Et nul ne s'est douté que cela finirait Connue un conte, où soudain, sur le seuil de la porte, Un valet prosterné dit : "Cendrillon est morte !" Svelte comme un oeillet sous l'arche de ses bras Sa jeunesse attendit ce qui n'existe pas : "La gloire ?— ont dit les morts, — c'est nos coeurs qu'on burine, La Gloire, c'est un marbre oppressant nos poitrines".Elle attendit l'Amour et d'un geste impudent, L'Amour lui a ciissé le rire sur les dents.Alors, cachant la joue humide de sa peine, D'un javelot de joie elle s'ouvrit les veines, Et souriant au galbe empourpré de sa chair, Chaude comme un soleil saignant sur l'univers, Ondoyant dans un tourbillon de walkyries.Elle nia son coeur et piétina sa vie.Mais les dieux qui l'aimaient, guettant l'ultime accord, Ont fait son deuil dans un couchant de pourpre et d'or.Il était une fois une âme de la sorte, Elle avait tant dansé, qu'un soir elle en est morte.Jovette-Alice Bernier.30 LA REPRODUCTION EN ART Nous avons vu la peinture conquérir patiemment ses principaux éléments techniques.* Il lui reste à trouver l'impressionnisme.Constable et Turner se font les champions d'une reconstitution non conventionnelle de la nature.Comme le plein-air a fait du progrès depuis Gainsborough ! Mais c'est Turner qui révolutionne la vision et la technique.Son "Bateau Négrier" surprend : le jaune et le rouge dans le ciel ne sont pas particulièrement harmonieux.C'est qu'il fut le premier à oser exprimer la violence de certains effets solaires, à essayer d'en rendre la sauvage et brutale beauté, à s'éprendre du fantastique dans le réel.Le sujet, ce n'est pas le bateau qui coule, le naufrage des esclaves, c'est le naufrage du soleil.En France, le classicisme féru d'antiquité et le romantisme féru d'exostime provoquent une réaction dans le même sens, que l'initiative diabolique de Turner a facilitée.Pourquoi chercher, quand la nature est là tout bonnement.Tout bêtement aussi."La Source" de Courbet nous prouve qu'un robuste talent ne suffit pas.Ce naturalisme un peu gros va évoluer.Tout un groupe de peintres vont réagir devant la nature selon l'intelligence ou l'instinct : Degas.Renoir.Cézanne.Pissaro.Monet, Sisley.Gauguin et Van Gogh."L'Enfant au Chien" de Manet nous montre un ciel bleu : la simplification du modelé, le traitement par plans, tout indique que le peintre ne se soucie pas seulement de plein-air.mais aussi d'une écriture picturale qui s'éloigne de l'exactitude.Du plein-air.de la vibration, de l'atmosphère, du pointillé, nous avons le meilleur impressionnisme avec le "Pont de Rouen" de Pissaro, (que j'ai eu l'occasion de revoir à Toronto récemment et qui m'a redonné le même plaisir).C'est tellement grouillant de vie, et d'atmosphère, d'une lumière si douce, à la fois si vraie et si poétique : poésie d'un joui- gris qui fait chanter les maisons roses.De petites touches nerveuses posées les unes à côté des autres peuvent seules traduire des vibrations de lumière.Le 19e siècle apporte avec l'impressionnisme un raffinement.Le cercle s'est agrandi.La source d'enchantement s'ali- • Voir Amérique Française No fi (mni) 31 AMERIQUE FRANÇAISE mente à des désirs nouveaux ou à de très vieux rêves.L'audace, la tradition et l'éternel se conjuguent.En art.il y a un caractère artisanal : la nature se refait sur une toile avec de bons vieux outils.Les considérations esthétiques viennent ensuite.Qu'il me soit permis de systématiser et d'ignorer momentanément que la reproduction pure n'existe pas.En l'isolant ainsi, je veux essayer de restituer à ce phénomène primaire son caractère magique.Le badaud regarde avec plaisir le maçon poser des briques et en faire un mur.Mais il sait aussi bien que le maçon que les briques composeront un mur.Quand il regarde le peintre installé au coin d'une rue.il n'en va point de même.Tl ne sait pas ce que les lignes et les couleurs mêlées vont produire.(Xi le peintre).Sous le crayon ou la brosse de l'artiste, un arbre prend forme, un torse se campe.La vie se reconstitue sur une surface morte, dans la matière inerte.L'illusion en peinture se crée à même la matière brute et la matière grise combinées, à même les réactions de la couleur et de l'esprit.Mais l'artiste ne peut garantir le résultat : il vise tel but et en atteint parfois un autre.La poésie est peut-être le plus aléatoire, je ne dis pas le plus facile, des arts.L'architecte est à l'opposé du poète.Entre les deux, le peintre, plus lié à la matière que le poète, plus libre que l'architecte.L'architecture est de plus en plus fonctionnelle : la peinture, de plus en plus subjective.Combien cependant, malgré la discipline imposée par la toile, la brosse et la couleur, le peintre peut inventer, défaire, combiner ! Sous ses doisrts.une tête prendra la sécheresse d'une épure, la volupté d'un beau fruit, ou l'insaisissable d'une nuit.Ceux qui le verront à l'oeuvre assisteront an miracle d'une évolution, à partir d'une naissance îréométrique ou linéaire.TTn carré ou un ovale se transformeront en un visage aimable on grimaçant.Des masses abstraites, expressives par le seul jeu de leur rapport de crandeur et de forme, se métamorphoseront en personnages.L'artiste passe de l'inconnu au connu, il fait de l'algèbre a l'envers.Jamais cependant il ne rivalise avec la nature.La légende grecque qui veut qu'un peintre ait peint des fruits si réels qu'un oiseau s'était approché pour en manger, me semble absurde.Ce qui est intéressant, ce n'est pas de faire aussi réel, car l'art en est bien incapable ; c'est de faire autre chose et de faire 32 LA REPRODUCTION EN ART aussi vrai.En art moderne, le problème s'éloigne encore plus de celui de la reproduction, puisque souvent il consiste en un arrangement pictural non assujéti à la réalité.Fidélité de la reproduction ?Prenons deux portraits de Bronzino.Celui d'une princesse de Tolède, sèche, linéaire, presque 15e siècle, ciselée comme un Verrochio, et celui d'un jeune homme, (fond rose), plus évolué par rapport au réel.Le jeu des ombres et des lumières l'ait tourner les plans du visage, des joues, du menton.Mais le regard est fixe, les paupières ne donnent pas l'impression de suivre un contour : un peu comme dans un portrait d'Ingres.Chez Ingres, tout est de la même venue parce que le relief est simplifié et les lijrnes stylisées.Ici.il y a une solution de la continuité : l'artiste a mis tous ses moyens en jeu.mais par manque de volonté, il a négligé les yeux.Poussin et Vermeer nous montrent comment, avec des moyens semblables, la vie peut être représentée différemment.Chez l'un connue chez l'autre, comme, d'ailleurs, chez tous les peintres qui les ont précédés, (exception faite pour "Rembrandt, Velasquez et "Rubens), la pâte est lisse.Elle a un peu l'apparence d'un émail mince, bien cuit et bien vernissé.On ne sent pas le coup de pinceau, ni l'impatience, ni la nervosité, ni la facture.Tout est construit par interpénétration.Limitons-nous à Vermeer.Dans sa "Laitière", tout est reproduit aussi fidèlement que possible : la femme, les aliments, le mur.les tuiles décorées d'un motif bleu, etc.Et pourtant ! Une cuisine ne vous a-t-elle iamais paru poétique ?Les cuisines du temps avaient-elles un charme spécial ?D'où provient ce caractère de révélation de l'oeuvre ?Aucun idéalisme.La réalité sans apprêt.TTn grand amour des choses, de la lumière, du quotidien, des cestes simples, des intérieurs tranquilles.Le coloris exprime cet accord du réel détaillé et d'un tempérament.Tl est rendu au maximum, mais il harmonise chaque ton.C'est l'harmonie profonde entre les couleurs, entre les objets et le personnage, qui donne au tableau son mvs-tère.Elle suggère une puissance secrète oui coordonne toutes choses.L'intuition d'une harmonie, que ce soit par la lumière, la couleur, le sentiment ou le dramatique, c'est une façon de penser.Aimer le réel, unir dos imaçres.donc des idées, établir une relation de logique ou de poésie entre elles, c'est faire deviner un ordre.René Chicoine.83 SONNETS I 0 (le ma folle espérance, Muse, ivre hymne de mon coeur Ou de nia légende, soeur Si attentive à la danse De ma paupière, au pas De ma lèvre et à la joie De mon corps qui a sa proie D'amours, dis-moi si tu as La foi de ta créature Dans sa forme et sa nature, Car je vis en ton émoi, Espérance délectable, Substantiellement à moi : Mon silence inépuisable. SONNETS Je marche vers mon désir Dans une forêt d'aurore Qui de sa couleur honore La voix de mou repentir.Plus loin la plaine incessante De mes paroles quêtées Et le fleuve des journées Emportant leur flamme lente, Plus loin la plaine sonore Où la mesure de vivre S'accélère, hélas, s'enivre, Où l'amour ose jaillir.Mais voici la nuit encore : Je suis avec mon désir.Michel Wallace.II APOLOGIE DU PRÉJUGÉ Je ne crois pas qu'on puisse s'amuser beaucoup sans un certain nombre d'opinions bêtes, notre entourage s'en moque avec une espèce d'attendrissement qui est une des bonnes choses de la terre.On dispute des heures sans convenir de quoi que ce soit.(L'idée n'a plus qu'une valeur d'offense ou d'offensive).Enfin l'on s'accuse réciproquement de préjugé, ce mot termine la guerre, ne fait que des vainqueurs : la vérité seule est défaite.Ce mot de préjugé a quelque chose de définitif ; car notez que c'est un mot qu'on ne prononce qu'avec bonne foi.D'ordinaire, on cherche à détruire une foi par la raison.Cet exercice est ridicule.Car on ne réduit pas par la logique ce qui ne tient pas ensemble par les conséquences.Par exemple, ce n'est pas pour quelques raisons reconnues fausses que mon amour est éblanlé : le parti pris est nue fabrique de bonne raisons.L'aventure la plus malsaine, c'est de n'avoir pas de parti pris ; car alors on se rapproche de la bête, du genre ministre et du célibataire.On blâme les préjugés ; moi je ne me plains que d'en avoir si peu.Les jugements sont sans valeur, étant stériles : ce qui compte, c'est le préjugé qui est père.Les idées ne surgissent pas parce qu'elles sont vraies, mais parce qu'elles répondent si on les appelle par leur nom.("est assez comme en amour.Celui qui veut conduire l'amour selon des tables et la rigueur a l'air exactement d'un géomètre ou d'un quadrilatère.Il ne s'agit jamais de réfuter.Hitler a peu d'estime pour la discussion ; elle vous tient trop suspendu aux idées des autres, et ce que les autres pensent a toujours assez peu d'importance.La pensée est la seule gestation qui s'accomplisse dans la solitude et selon la solitude.Le parti pris féconde un nombre infini de vérités ; et celui qui entreprit ses petites censures après quelques idées, croyant avoir beaucoup fait, se trompait fort : car on ne tarit point ainsi la source, on n'attaque point cette mauvaise volonté qui seule est quelque chose.C'est pourquoi je pouvais dire cette, phrase étrange : "Mes idées sont peut-être fausses, mais moi.j'ai raison".La pensée ressemble donc à plus ou moins d'entêtement ou de passion, ou simplement à cette curieuse logique ou conservation de notre être qui dans l'amour par exemple, pour la seule continuation de ce qui fut une fois, ajoute les soirs aux soirs jusqu'à 36 APOLOGIE DU PREJUGE l'aurore définitive.Accuser quelqu'un de préjugé équivaut a le blâmer d'avoir une pensée propre.Xous avons à peu près le choix entre l'idée fausse et pas d'idées du tout.La ruine de la philosophie sinon des philosophes nous le dit assez clairement.Mais ce n'est point le plus petit mérite de la pensée que de servir de prétextes à querelles, car la sympathie ne s'éprouve guère si elle n'est pas mieux prouvée que par elle-même.J'appelle ineptie quelque chose de profond qui s'ignore.Le reste consiste à être assez têtu pour bien examiner ses sottises.Aussi convient-il d'immortaliser son nom par un certain nombre d'erreurs.Car la gloire est de savoir se tromper avec force.C'est en quoi le mépris est toujours une victoire.(L'avocat, lui, dit tromper, et tient en réserves de bonnes raisons pour toutes les mauvaises causes.) Quand vous êtes jeune, longtemps le sentiment de n'avoir pas raison pourra vous dépiter.Puis vous donnez tort aux autres.Maritain.je crois, prétend (pie la pensée n'est qu'un jeu qu'il faut considérer connue tel sous peine de ne plus savoir jouer.En politique qui est une science aimable parce qu'elle ne connaît aucune espèce de rigueur, (à preuve les politiciens) l'ordre du possible introduit une tout autre mesure et un esprit moins frivole.Les idées fausses sous le rapport du possible sont beaucoup moins fausses qu'ailleurs.Car, alors, étant fausses, mais étant causes, elles deviennent vraies d'une certaine vérité, d'une certaine bonté, grâce à leurs conséquences.Idées préjugées et voulues plus que pensées, c'est une certaine puissance de réalisation qui compte ici.Le parti pris, l'idée la moins exacte, une pièce d'étoffe et l'âme d'un jeune homme sont des valeurs, elles ont bâti l'empire romain.L'idée la mieux pensée est souvent la plus fausse, la mieux susceptible d'être voulue.Toute philosophie sociale devrait savoir cela.Je doute au contraire qu'on puisse "vouloir'' l'enquête Sirois.Il faudrait d'abord la parcourir ; or quand il l'a eu lue, Sirois mourut.J'ai l'air de plaisanter, mais je suis très sérieux.Je m'attriste de tous ces tâtonnages laborieux et ridicules qui nous retardent.Vous êtes là qui attendez l'érudition comme si l'esprit pouvait profiter d'autre chose que de son propre mouvement, qui est déraisonnable.Enfin il ne s'agit pas de détruire les erreurs du voisin ; il s'agit d'en inventer pour soi.Pierre Vadboxcoeur.87 L'HABITATION FUTURE AU CANADA Lorsqu'on songe à.la maison future», comme lorsqu'on envisage l'avenir en général, il faut tenir compte du présent et du passé.Au Canada, nous ne connaissons encore qu'une façon de résoudre le problème de l'habitation ; l'expérience démontre, ailleurs, que notre méthode est désuète.A tout point de vue, elle est coûteuse, et non satisfaisante.Ici, on a toujours confondu la question de l'habitation avec celle de la propriété.Nous avons considéré la maison comme une chose possédée plutôt (pie comme un véhicule de vie.11 n'est rien de plus erroné : une maison a besoin de rues, de services et d'utilités comme elle a besoin (remplacement.Elle doit être à proximité des écoles et des boutiques, de l'usine et du bureau, des lieux de récréation et de prière, enfin d'une caserne de pompiers et d'un poste de police.Elle doit aussi être bien desservie par les moyens de transport.Mais nos villes ont poussé au hasard, sans nul plan.Le développement industriel au 1.9e siècle et au début du 20e, a empêché tout urbanisme.A cause de l'immigration, la population s'est accrue trop rapidement pour que la ville pût l'absorber.Fuyant la presse de la foule et le bruit, la poussière et la fumée des quartiers en décadence, les plus fortunés se sont installés dans la banlieue.Des terres, naguère cultivées, furent morcelées en terrains étroits et vendues très cher à des particuliers et à des entrepreneurs.Ces derniers travaillaient sur une trop petite échelle pour réaliser de gros bénéfices.Rebelles aux techniques modernes, les yens de métier contribuèrent à maintenir le coût élevé de la construction.Bien entendu, le plan d'ensemble était alors chose inconnue.Le soleil, l'air et l'intimité étaient des super-fluités déniées même aux riches.Les rues, pour la plupart, nio-notonemenl parallèles, alignaient, des copies d'architecture étrangère ou démodée.Entre les maisons, un passage étroit entretenait une illusion d'indépendance.Le financement par hypothèque grevait de dettes pour plusieurs années l'aspirant propriétaire.38 L'HABITATION FUTURE AU CANADA Les pauvres sont demeurés en ville, (à peine y a-t-il quelques huttes en banlieue).Ils furent abandonnés dans leurs taudis.S'occupaient d'eux, A l'occasion, des comités d'enquêtes et des sociétés de charité.On bouleverserait la conscience publique si on lui révélait leur déchéance et leur désespoir.Ces taudis, foyers de microbes et de vices, élèvent d'une façon inquiétante le taux de la mortalité.Néanmoins, on n'y a jamais vraiment apporté de remède.La responsabilité fut seulement rejetée de la municipalité A la province, et de celle-ci au gouvernement fédéral.La gêne des petits salariés n'était pas si manifeste, mais elle était à peine moins grande.Rien qu'ils fussent la masse, ils ne pouvaient prétendre à devenir propriétaires.A construire pour eux, on gagnait peu.El l'entreprise privée ne rechercha d'autre clientèle que celle des riches.Pendant la crise, on cessa de construire.D'où pénurie de logements et nouvelles privations pour la classe moyenne.A la Conférence Nationale de l'Habitation, tenue à Toronto, en février 10*ïî>, on démontra, d'une façon péremptoire, que la moitié des familles dans les villes canadiennes ne pouvait payer un lover mensuel supérieur A $25.A ce moment-là.selon la deuxième partie du National Housing Act, llfl millions de dollars furent alloués aux municipalités et sociétés pour la construction d'habitations à bon marché.Mais, même en tenant compte de cette aide, l'estimation du coût de la construction telle qu'elle se pratiquait alors prouva qu'il était impossible de faire quelque chose pour les petits salariés.Aujourd'hui, en fait d'habitation, nous n'avons (pie des milliers de taudis surpeuplés et quelques retraites de millionnaires.Le vain désir de devenir propriétaire n'a entraîné nue forclusions, évictions et perles d'hypothèques.Les municipalités se sont endettées, au point que plusieurs ont du faire banqueroute et que les autres se sont tirées d'affaire avec peine.En Europe, il y a des millions de bonnes habitations à bon marché.Elles forment des groupes intelligemment aménagés : maximum de confort et de commodités, d'économie.Après la Grande Guerre, une crise aiguë du logement fut suivie de l'abandon complet des vieilles méthodes.Les gouvernements et les municipalités d'Europe comprirent alors qu'ils ne pouvaient plus maintenir la 39 AMERIQUE FRANÇAISE méthode de construction non standardisée, ce qu'est encore la nôtre.La construction devint une utilité publique.Il faut reconnaître les progrès, même si plusieurs des gouvernements qui les ont accomplis sont aujourd'hui tombés.Le docteur Katherine Bauer, opposant l'habitation européenne à la nôtre, écrit : "D'abord, on ne bâtit pas en vue de profits immédiats.Ou a un plan d'ensemble où n'entre pas de spéculation financière.L'unité, ce n'est plus la maison : c'est un groupe de maisons, où chacune dépend des autres.Par conséquent, ce groupe n'est pas une simple extension de rues, une simple agglomération de maisons qui s'entre-nuisent.Tl y a un commencement et une fin.une sorte de structure organique apparente.Une partie est reliée à l'autre, et chacune d'elles a sa fonction déterminée.Cela ne peut jamais dégénérer en taudis onéreux à la cité".Les grandes artères ne traversent pas le domaine d'habitations.Des avenues et des chemins secondaires permettent d'y accéder.Le centre, le plus souvent un lieu de récréation, mais qui parfois est une école, se trouve dans un parc entouré des habitations : vastes immeubles, maisons contiguës, maisons particulières isolées, — variété assez grande pour satisfaire aux besoins de tous.Toutes ces habitations sont orientées de façon à profiter le plus possible du soleil pendant l'hiver et des brises d'été.Chacune d'elles jouit d'agréments comme l'espace, le calme.Leur sont aussi communes des facilités comme la buanderie, la crèche et le chauffage central.Les boutiques sont extérieures au domaine.Dans le cas des groupes les plus importants, véritables villes, on entoure les usines de pelouses et d'arbres, ce qui limite le nombre des habitants du domaine.Ces sortes d'habitations sont à la portée de toutes les bourses.J.F.C.Smith."L'amour est un petit mot, mot si petit qu'il est comble même si l'on ne met rien dedans".40 LE GRAND A LÉON Il est de tous les temps.On l'appelait le Grand à Léon et on l'appelle encore le Grand à Léon.Croyez-vous qu'on change tant ?On marche comme on marchait ; on fait ce qu'on faisait.On est toujours soi : "T'ai bien la barbe un peu plus jrrise el les yeux plus petits, par rapport au soleil qu'est trop fort pour eux.mais c'est bien moi.qu'on ne s'y trompe pas".Le Grand à Léon.Tl était comme ça tout grand et avec ca aussi tout maigre comme ces arbres qu'on (brait eu bois brûlé et qui ne se réveillent plus au printemps.Et en plus qu'il était errand, il marchait de côté comme pour couper le vent et ne faisait jamais le moindre bruit avec ses pieds et son allure.TTolà ! le Grand à Léon, c'est toi ! Passe un peu devant nous qu'on te voit marcher.Et ces «rrandes ïambes qu'il a.c'est bien pour aller avec son nez pointu et sa tête rasée.Hé ! Léon, tu passes et n'arrêtes pas.on ne le veut point parler.Histoire de voir, on a vu.Histoire de te revoir, on te rappellera.Hé ! mais.là.arrête.Ca n'est pas si gai : on se demande ainsi, fies fois au village, où que tu es, maintenant.Léon, où que tu es depuis le temps qu'on ne te voit plus."On n'est pas méchant, an fond, on a même du coeur, on a voulu se venger, c'est tout".C'est tout, mais ce ne fut pas tout.Le pasteur s'en esl mêlé, les parents de la défunte ont crié et toi : "Te reviendrai, ma belle, c'est pas si long, on oubliera, regarde, voilà cinq ans de passés, c'est moi.me voilà, cino ans déjà ." ou c'est tout comme, tu t'es dit dans ta tête.et elle t'a pris la tête et l'a cognée fort sur sa poitrine et les sanglots sont venus : "Te veux mourir !" Où que tu es.Léon ?On n'est pas mort, on vit encore et on t'attend, mais toi : "On n'a pas encore oublié".Et des fois que c'est triste au village parce qu'au fond on n'est pas méchant et qu'on ne t'en veut pas.Einies les larmes, elle ne pleurerait plus : "On a patienté et puis on en a fini avec la patience : cinq ans, même pas cinq ans, 41 AMERIQUE FRANÇAISE un temps, deux temps et il est revenu.et rentrons vite, car il fait chaud dans le lit".N'entends-tu pas, le Grand à Léon ?Le lac est encore a nous au has du village.Tu te promènes sur le lac dans ton canot et tu penches In tête près de Tenu et tu vois le paysage tout couché connue sur les cartes postales dans les gares des grandes villes.Tu regardes ainsi comme si tu regardais pour la dernière fois, mais il n'y a pas de dernière fois et le lac et les coteaux c'est encore à nous.tu rêvions et c'est encore a toi.Tout ça pour une bombe, pour une malheureuse bombe.Mais aussi si les femmes point tant parlaient, on aurait la paix en plus et la méfiance ou moins au pays et "Boniour, le Grand à Léon" qu'on te dirait channe Jour car tu ne serais pas parti, tandis nue là "Où que tu os donc, notre Léon ?".Cette malheureuse boni lie et cette malheureuse femme aussi ! Fallait-il bien nue tu nartes aussi.La maison écroulée, la vieille femme morte on trois Jours, le brigadier sur tes pistes par rapport au ferblantier oui to rapporta.Pauvre Léon."On est bon.au fond : simple affaire de vengeance, on ne voulait pas tuer, on no voulait môme pas faire do mal.Faire peur, c'est tout ce qu'on voulait et on rire plein son ventre.pensez donc ! Mois iilutôt.voyez ! ".TTé î.Léon, te rappelles-tu bien ?Conte-nous.voir, un peu.T'était du temps du Carnaval.Los temps sont pareils, mais les coeurs no sont plus les mômes.Oui vn se marier : oui se fiancera demain, qui se passe bien des fiançailles et vive l'amour ! Et toi.Léon : "Vivo l'amour, le grenier est a nous deux, mn belle, nui donc nui nous verrait.Ft montons par l'échelle jusqu'à la lucarne.Tl y a un carré do bleu et sortons-nous la tête.On est tout haut, la a-uo est libre, les rues et le village dégringolent iusnu'an bas dans le lac.Nous veillons le village qui est plein do ioio et d'amour car c'est le Carnaval, mais nui dort, car il est tard.Mais.nous, aimons-nous et redescendons l'échelle, et aimons-nous, car nui donc oui nous verrait ?".Mais le matin l'heure passe et le sommeil dure et c'est maintenant un carré d'or à la lucarne.Fn carré d'or percé nar des cheveux en broussailles et dos veux encore tout pleins de nuit.Deux têtes d'amour dans le soleil.Mais cette fois le village ne 42 LE GRAND A LEON dort pas.Le village avec ses rues qui descendent toujours dans le lac avec le soleil en tête qui fait le tambour-major.Et on t'a vu, Léon, et on vous a vus.C'était sa marraine à elle.Elle était une bien bonne citoyenne, mais tant elle parlait, mon Dieu, qu'on l'appelait sans se cacher autrement La Grand'Berthe au Bec Ouvert.et après toutes t'es années on ne disait plus que Bec-Vert.Et Bec-Vert les avait vus.Elle avait vu leurs têtes dans le soleil qui dorait la lucarne et elle les avait vus descendre la rue."On est là le matin, c'est qu'on y a couché, qu'elle s'est dit.On ne s'en tire pas ainsi, ah la maraude ! Et je leur crie aussi fort que je peux : vous avez passé une bonne nuit ?Et je le crie encore et les autres entendent et les autres le répètent et qui à la fin ne le saura pas ?".Et toi, Léon : "On ne t'a rien fait.Bec-Vert ! Et ferme-la donc, vieille méchante.On ne t'a rien fait, mais on t'en fera si tu cries encore ainsi.On te fera du mal, Bec-Vert, et c'est tout le canton qui rira bien.Et en effet elle parla tant, la Grand'Berthe, qu'on vous a fait une réputation et que .Monsieur le pasteur a fait faire les cercueils de ses morts par -Joseph du bourg voisin.Et toi, Léon : "Je lui joue un tour et elle se taira ou on verra bien".Et tu te mets à l'oeuvre.Et tu prends bien soin.juste ce qu'il faut, tu te dis, pour faire du vacarme.Ça sera du propre, pendant le sermon du pasteur, le dimanche.Et un joui' ta machine est terminée, sauf qu'il ne te reste qu'à l'emplir : la partie qui saute, qui saute sous la force du pétard.hé ! mais à quoi penses-tu, Léon ?Tu dépasses ton but.ça fera peut-être beaucoup de mal.Léon, à quoi penses-tu ?Et tu ricanes et tu emplis la bombe.plein.jusqu'à son col.beaucoup trop plein, Léon.Ça fera du mal.Et tu replies les parois et tu poses un couvercle et : "bien fait, (pie tu te dis, et on rira bien.on verra bien".niais on n'a pas ri.hein.Léon, et on a vu quoi ?.Les gens paisibles à l'église.: on prie, on lit les inscriptions ou on dort ; le pasteur qui achève son sermon : il veut finir mais il ne sait pas trouver les vrais mots pour accrocher la fin classique de ses souhaits (venant du coeur) ; il veut finir.niais finis donc, pasteur ! tiens ! Boum ! en plein milieu de ta phrase.mais qu'est-ce que c'est ?et puis crac ! et qu'est-ce que c'est encore ?Et l'église se vide et le village aussi se vide et l'é- 43 AMERIQUE FRANÇAISE glise et le village se retrouvent devant la maison, devant la maison de la Grande Berthe, devant une maison avec un mur éventré d'où il sort un peu de fumée et une très forte odeur.Et tout le monde : "mais qu'est-ce qu'on a l'ait ?Elle est peut-être bien morte,.On ça ne tardera pas, un coup pareil.On lève la tête : on est en guerre.pas d'avion.Mais c'est quoi".Et on approche davantage de la maison : "Quand même soyons prudents, si ça pétait encore.Mais avançons toujours ini peu plus et regardons par la fenêtre." Qui n'est plus qu'un grand trou qui donne sur la salle à manger.Mais cette odeur.cette odeur de fumier.non ! cette odeur de purin.mais c'est ça, y en a de répandu sur tous les murs.Et la vieille.On arrive ! lié ! Bec-Vert.Mais la voilà.Mais elle n'a rien de cassé.niais elle est tonte molle et elle pleure.Les gens (pii la questionnent et elle qui ne répond pas.Au lieu, elle pleure toujours.Ht un dn village qui dit : X'nous entend p'tèt pu ! et un autre : est p'tèt lien folk;.Pauvre Léon, te souviens-tu ?Et elle est morte trois jours après, croyant on n'a jamais su quoi de ce qui lui était arrivé.Mais on l'avait su bien vite de quoi il s'agissait.El on n'a pas ri, Léon.On a découvert le truc, la machine, ta vilaine bombe.Et même si.Léon, on pense des l'ois : où est notre Léon ?et qu'on voudrait te voir, par rapport à elle et aussi par rapport au village et aussi à nous, bien entendu, ça n'était pas bien, Léon, cette histoire-là.Réal Benoît.René Benjamin."LE PRINTEMPS TRAGIQUE"* Pion éditeur, Paris 1941, roman.Le livre le plus vrai, le plus émouvant cl le plus beau parmi tous ceux qui parurent en France au lendemain de la défaite.Prix : SI.25 ; par la poste, 81.35.En vente à lu LIBRAIRIE J.-A.PONY LIMITEE 551 EST, RUE SAINTE-CATHERINE MONTREAL 44 VERTIGE A quelle distance sommes-nous encore du but ?dit l'homme penché sur sa monture, au guide : — A six lieues, dit la voix sans visage.Ils allaient, le guide sans parole et sans geste inutile, l'autre le dos voûté et la pensée errante, scrutant de l'oeil entre les deux oreilles de la bête paresseuse, à travers les cailloux, des images incertaines.Soudain il fut las, las de la suite inexorable des gestes déjà faits, et de ceux qui viendraient, pareils aux autres, s'y nouer, pour former un passé sans saveur.Il avait des soucis, des craintes et des ambitions d'homme, petites, à son échelle, et toujours il sentait sur lui, leurs chaînes qui détruisaient, d'avance, la fantaisie.Où allait-il, vers ce dernier instant que l'on atteint en le croyant toujours plus loin, et qui survient avant qu'on ait rien fait qui vaille les longs détours de son chemin.Il ne s'était jamais cherché, il ne croyait pas en lui, il ne respectait pas les élans de ses sens, de son coeur, mais continuer, toujours, dans cette obscurité de tous les jours, et toujours plus épaisse et pourtant familière, c'en était trop.— N'importe quoi, plutôt l'absurde, mais rompre au moins une fois l'emprise odieuse du raisonnable.Il dit : "attends ici" je vais par ce chemin, demeure.— Et l'homme s'assit, il ne vil pas sa face, il ne vit pas la roule, elle n'était plus la sienne ; il alla droit vers la pente dont la courbe trop raide vous ferme l'horizon.— Il s'enfuit, d'abord vile par crainte, puis au pas, car il savait.Le sol blanc et gris, s'offrait aux pas de sa monture.Il y eut des arbres, puis une plaine, puis il ne vit plus rien car l'intérêt était ailleurs.Il ne regrettait point les soucis, les joies, ce qu'on désigne comme tel, s'en souciait-il ?à peine.Il y avait les choses, elles étaient douces, parfois.Il leur dit adieu, au passage, comme à de chers compagnons qu'on abandonne, à contrecoeur, en les plaignant.Tout à coup, il songea aux amis, leur visage anxieux l'épiait "où va-t-il, disaient leurs lèvres silencieuses, — "chut, fit un doigt immobile, car déjà il n'est plus parmi nous".La pente était raide, et soudain le cheval butta, refusant d'avancer : 45 AMERIQUE FRANÇAISE qu'arrivait-il ?— Il descendit, indifférent, et marcha seul, sa monture recula et disparut en un galop slupide."Ai-je besoin de cheval ?fit-il sans qu'aucun son atteignît ses oreilles.Je continue, le cercle ouvert peut-il se refermer ?" Il descendit encore, un oiseau très loin, très haut, poussa un cri d'appel, si faible, le dernier bruit du monde.S'en souciait-il ?Les arbres étaient longs et vagues, devant lui était l'incertitude.il étendit la main pour loucher un tronc, mais ne put l'atteindre : était-ce lui qui n'était plus qu'éther, ou la chose qui n'était que pensée ?Et le guide ?avait-il un visage ?c'était possible.Il connaissait à présent la folie des pourquoi.— Vanité de l'explication, sottise de la question.Il allait, le sol n'était qu'à peine visible, faisait-il jour, ou bien était-ce lumière nocturne ?Toujours la sottise de la question — il fuierait au moins la honte de l'explication.Explique-t-on ce qui ne saurait être compris ?Il descendit encore, la pente était forte, et à travers ses pieds, il vit le sol, sa surface rugueuse, ses couches indéfinies, et ses trésors beaucoup plus bas, enfouis.Alors il ne put discerner les bornes de son corps, se mouvait-il ?La transparence de ses mains était telle qu'il ne savait au juste quelle était leur posture, — il quitta leur pensée.C'était l'affranchissement, la fuite hors du réel ; le triomphe du spirituel, dans le silence de l'inexistence.Il descendit encore, en rêve, car quel était désormais son domaine ?Il cessa de penser ; son âme suspendue, s'étonna seule, tout à coup, clans un silence ouaté.Alors, tout doucement, s'infiltra en lui-même le sentiment du vide : une petite chute, d'abord lente, sans rapport avec l'extérieur, inexistant.Un sentiment de glissement, de glissement dans le vide absolu.Une accélération plus forte, une vague angoisse, qui n'était plus localisée, une chute sans direction, et sans contrôle, une dégringolade sans secousse ni bruit — une atroce angoisse, celle du vide, sans direction, égal dans tous les azimuts sans haut ni bas, un vide universel et triomphant, le vide qui donne le vertige, le vide qui étreint l'âme et qui l'émiette, le vide qui détruit toutes les forces qui absorbe toutes les énergies, qui dilue toutes les pensées jusqu'à leur ôter toute couleur, jusqu'à la transparence totale, blême, impitoyable, le vide sans chaleur et sans vie de l'absolu métaphysique.il s'y fondit, il s'y perdit, il avait fui.la Vie.Frédéric Tassin.46 CUL DE PLOMB (suite) L'herbe était lumineuse et chaude comme le jour qui finissait.— Tiens, c'est du trèfle incarnat.Et Madeleine déjà a mis en pièces une houppe rouge.Allongé sur le dos.face à tout le ciel, je n'éprouvais plus le besoin de parler.Définir ici la sagesse me paressait ridicule.Mes pieds éiaient douloureux : j'aurais voulu être seul, dormir.L'agitation de nia compagne nie gênait.Elle cueillait ici une herbe, en mâchonnait la tige.là.arrachait au bouleau un morceau d'écorce ou interrompait les bonds d'une sauterelle prisonnière au creux de sa main.Tes srestes puérils, je ne pouvais me les expliquer.J'ai toujours été dans la nature comme devant un tableau : je la regarde, el il me semble l'avoir épuisée.Les lignes, les couleurs me plaisent, ou leur banalité me les dissimule : niais les plans, la profondeur m'échappent.Je vois comme le nouveau-né pour qui l'univers est surface.Immobile devant cet ordre, je le contemple et suis satisfait.Les sons même me semblent étrangers au paysage.Le silence seul est harmonie.(Un châlel suisse, en Engndine.où j'excursionnais un hiver, m'nppa-raît soudain, et avec son image renaît la pure émoi ion d'alors.Ce fut la seule fois que je vérifiai qu'"un paysage est un état-d'Ame".Tout était blanc, la neige et le ciel : le graphique des monts s'ins-crivaii légèrement sur cette paire.Aucun bruit.J'oubliais ma présence.J'éiais un bonheur précis, calme comme un cristal.) Des aiguilles de glace dansent alentour.Xon, ce sont des syllabes, des sons fragiles, aigus qui fusent près de moi : je retombe de mes cimes dans le champ de trèfle : Madeleine fredonne î Un silence brisé à demi m'environne : le ronge du champ, la courbe des nuages me deviennent alors insupportables.— Partons, la nuil sera bientôt là.Et nous avons repris la rouie.Je ne sais pins bien ce que ma compagne me disait : — Eire sage, c'est être disponible, etc.Avec le soir grandissait ma lassitude.Près du village, il faisait tout à l'ait noir ; Madeleine chantait encore.Puis il y eut, au tournant, deux soudaines lueurs, un vrombissement.Il me 47 AMERIQUE FRANÇAISE semble que ma compagne me tira par le bras, y resta accrochée.Devanl la grille tin jardin, je me retrouvai seul, las et mécontent.* * * Le surlendemain fut un jour long et vide.J'errais de mon bureau à la fenêtre, incapable de fixer mon esprit sur une phrase.Ma tête était si lourde que lorsque je la soutenais de mes deux mains, mes coudes me paraissaient s'enfoncer dans les papiers épars sur ma table.Une étrange pesanteur m'empêchait tout travail.Dehors, "'était la chaleur, le ciel bleu, le tintement d'un seau, le rire de la servante.Te m'étais astreint à déchiffrer un acte daté de 1680 que Madeleine avait trouvé sous les combes de l'école, anciennement maison communale : elle m'avait remis ce papier, à ses yeux, sans valeur aucune, de ne comprends pas son mépris pour toutes les choses qui touchent à l'histoire.L'importance qu'elle donne au présent, son ••instanlanéisme".m'inquiète.Tl révèle un manque de profondeur, une légèreté d'esprit que sa jeunesse ne suffit pas à excuser.Sa curiosité me semble superficielle : chez elle, seuls les yeux, l'épidémie sont à l'affût des choses neuves : l'esprit reste indifférent.Ainsi je m'égarais en inutiles réflexions.Et les heures tombaient, de plus en plus lourdes.Au soir, je n'avais pas encore achevé le premier paragraphe.Je m'assis à table, en face de Madeleine, avec l'air de quelqu'un qui vient de traduire un livre entier : — Hé bien, votre vieux papier ?("est intéressant ?— Très.— Tl y a des choses fantastiques dans ce grenier.Ce soir, j'y retournerai.Qui sait ce nue je peux encore y trouver ?— A quoi bon chercher puisque vous n'attachez aucune importance à ces découvertes ?— Si d'autres les apprécient pour moi.mon travail n'est pas inutile.—Te croyais que cette recherche était un plaisir tout personnel .— Ne supposez pas toujours des mobiles égoïstes.Cela vous ferait méjuger.— Considérer chacun comme une unité, un système indépendant, avec ses propres intérêts, ses passions, et.48 CUL DE PLOMB — Ce ne peut être votre point de vue.Et Madeleine me regarda avec une expression de rancune soudaine que je ne tentais pas de dissiper.Son amitié, son indifférence m'étaient, à cet instant, également odieux.Sa fausseté me semblait si évidente ! Ce n'était que pour satisfaire une vaine curiosité qu'elle remuait ainsi de vieux papiers.Que lui importaient les sciences historiques ! Parer ainsi d'altruisme un puéril intérêt était du plus mauvais août.Je m'excusai, et mnbrré les protestations de ma mère, je me retirai tôt dans ma chambre.Là.ie retrouvai le calme, le décor habituel à ma solitude : l'ellipse de ma pipe.Je travaillai fort avant dans la nuit.Sous le faîte de l'école, la lucarne était éclairée : il était impossible nue Madeleine fût encore la : cette étourdie aurait oublié d'éteindre.Si cependant elle était sincère et s'intéressait non pas tant a mon travail ou'à moi-même ?J'allai me mettre à douter sur une question si «rrave à pareille heure ! Tl fallait fuir, à tout le moins, l'absurde.Je cherchai la nuit, le sommeil.Quand ie fermais les veux, des lettres srothinues.des paraphes s'inscrivaient sous mes paupières jaunes comme du parchemin.Dans le silence de ma fenêtre, les palmes du fumier remuaient à peine.Et la lucarne de l'école, nouvel astre, veillait le villaîre.(à suivre! Jacqueline Mabtt.— Moi.dit Gicic, si l'on m'empêchait d'écrire, je me tuerais.— Moi, répondit Valéry, si l'on me forçait à écrire, je me tuerais.* Réflexe de roi : Lorsque François I sortit de la prison de Madrid, on avait baissé la porte pour le forcer à courber la tête.II sortit à reculons."L'Europe deviendra-t-elle ce qu'elle est en réalité, c'est-à-dire, un petit cap du continent asiatique ?" Paul Valéry.* 49 LÉON DAUDET TOUJOURS MORT Déterrons ce mort mal enterré.Il n'en souffrira pas.C'est une légende : les morts ne souffrent plus.Comme je ne le fréquentais pas, je ne le connaissais pas.Je n'ai donc pas à le pleurer.Je m'excuse toutefois de ne pas enguirlander son cercueil de fleurs odorantes.C'était quelqu'un parmi tant d'autres, mais qui s'était commis en public.Le public est bon enfant.Tl l'acceptait filialement.L'ancien bénédictin se croyait toujours père.II avait engrossé la vie.11 en était repu.Son visage décelait une passivité de hibou.Peut être attendait-il un jour, qui ne vint jamais.Ce lymphatique de fort tonnage passait pour intellectuel.Ici.on distribue de l'intellectuel à n'importe quel arriviste comme certains plébéiens tranchent du noble.Il eut la gloire que fournissent d'explicables malentendus.On prenait son style flasque pour harmonieux, la tiédeur de ses opinions pour de la sagesse, son bagout pour du talent.Sa mort même, ce fait quotidien qui n'arrive pour chacun qu'une fois, fut un "hit news".Tl s'était donné aux nouvelles et les nouvelles le reprenaient.Ce pacte m'est un mystère.C'est plus profond en tout cas que l'assistance de la foule de funérailles.J'entrevois de graves hérésies dans tout ce qu'il a dit.Hérésie contre l'esprit français fil l'avait moche, le français), contre l'histoire, contre la propagande.Je ne sonlicnerais pas ceci s'il n'avait vécu de cela.En général, il adorait le "vide".Tl y croyait beaucoup.Tl en voyait partout.L'onctueux commentateur bénissait ou maudissait dans le vide.Stendhal a créé un personnage qui se regarde bénir dans son miroir.Daudet, devant le micro, était l'obséquieux accroupi.Que m'importe à moi Daudet.Je suis d'une autre génération.Je laisse aux gringalets le soin de crier au génie.Tl est permis d'observer que l'encens qu'ils offrent au dieu défunt, leur sert, à eux vivants.Tls voudraient partager le piédestal du maître.Et toujours feuilletant Daudet, je me rends compte tout-à-coup que cet homme qui interprétait la menue monnaie des nouvelles, ne comprenait rien aux deux seuls aspects de la vie.Je m'aperçois qu'il ne comprit rien du tragique, et rien du comique.C'est entendu que le comique ne 50 NOTES s'apprend pas dans les bibliothèques, et que le tragique ne va pas se chercher dans l'érudition.Mais que vaut un Daudet fermé aux deux seules interprétations de l'homme, les seules qui en font un trésor inépuisable ?Il s'est maintenu dans le "rigolo".Il se définissait comme une prostituée de la plume.Jamais "sa situation ce soir" là ne fut aussi bien analysée.Il oubliait de se dire profiteur de guerre.La trahison du clerc fut totale.Voilà celui à qui on voulait élever un monument.Il est fort heureux, pour l'honneur des journalistes, que l'admiration des hystériques se soit réduite en "plaque".CLARK GABLE ET MARLENE L'amour au cinéma est un thème fort bizarre.On y vient quand tous les autres ont été épuisés.C "est un pis-aller.Il sert à payer les comptes d'électricité, de gaz, de boucher, à ces messieurs et dames les vedettes.Et particulièrement à Gable et à Marlene.Mnrlene se l'ait masser, (et soit dit qu'elle en a bien besoin, la vieille), et Gable se l'ait rôtir les fesses au soleil de la Californie.On les fait s'embrasser une dizaine de fois, on les fait pleurer, rire, marier, divorcer, se chicaner, se reprendre, etc.Le tout dure une heure et demie, montre en main.Parfois Marlene chante, ou mieux ronronne, vieille chatte qui ronronnerait ses derniers ronronnements.Good-by mes amateurs, moi aussi la peau me ratatine et la mort me fera faire une dernière culbute.Mais je ne me redresserai plus sur mes jambes.Quant à Gable, règlons-lui son cas.Il n'est naturel que grossier, ivrogne, brutal.Là où est requis le centième d'un sentiment délicat, il n'y est plus.Il est encore à ses rots cl à sa bière.J'estime qu'une censure ne devrait pas condamner les films d'amour.C'est bien naïf de croire que les gens vont au cinéma pour voir des "moralités".Ils y vont pour le contraire.Et si le contraire échappe aux ciseaux, il y a d'autres ciseaux, ceux du bon goût et du bon sens, qui devraient cou-pailler tout des pellicules folichonnes, sentimentales, que Hollywood s'est forge comme devoir, de fabriquer.Paul Toupin.51 PILOTE DE GUERRE par Antoine de Saint-Exupéry."Version originale de FLIGHT ON ARRAS", comme l'annonce la nouvelle édition ! Ce n'est pas seulement le meilleur document paru jusqu'aujourd'hui sur la campagne de juin 1940, c'est aussi le premier livre du genre dont l'intérêt dépasse celui de l'actualité.La vie dont chaque page est faite confère à l'oeuvre un caractère humain.Les chapitres se développent autour d'un vol de reconnaissance dans le nord de la France.Mais le sujet, tout en étant essentiel n'est pas central.Cette oeuvre est une courbe complexe, aux multiples foyers.Des thèmes se dégagent, se précisent peu à peu : c'est par exemple, le lien de la mort et des souvenirs d'enfance, la disponibilité que crée le danger, etc.Tout le livre est un monologue intérieur ; expression directe qui donne au lecteur l'illusion de vivre.C'est ainsi que dans le premier chapitre, un enchevêtrement d'impressions, d'automatismes conscients, nous révèle l'état dame de l'aviateur, peu avant l'envol : simplicité de la résignation, vues simples de la mort : instant possible, probable même.Héroïsme, stoïcisme ?Plutôt réalité.Le moment est ici une fraction.L'auteur ne pense plus : "Je m'habille pour le service d'un dieu mort." C'est aussi un témoignage vrai, désintéressé sur ces journées d'exode : pagaïe des routes, des villages, des écoles, des hôpitaux ; néant des esprits, passivité des corps qui fuyaient tous sans âmes, vers le sud.Là le style se relâche : effet voulu, décrire le chaos n'exige ni efforts, ni brides.L'hallucination est totale.Les images se précipitent, s'accumulent : "Fourmilière éventrée.Les villages crèvent et s'écoulent dans l'égout commun." Certaines pages craquent d'images ; papillotage.Le film se déroule devant soi.Rien ne s'interpose, car lorsque l'auteur commente ces mouvements insensés de foule, c'est froid et dur comme la réalité.Toute chose, aux yeux de Saint Exupéry, est précise ; toute idée a une forme géométrique.Plus que dans ses précédents livres, nous trouvons là de formules valéryennes.Comble de lucidité, l'ironie parfois apparaît ! Certains passages atteignent un degré de vérité poignante : dénuement d'un homme qui réalise l'inutilité de tout sacrifice, qui ne prête que son corps et son métier, honnêtement, mais sans élan ; instrument dans le rouage de la guerre.C'est le "je dois" tragique de Kant, l'obéissance pour l'obéissance.52 NOTES Nous trouvons, dans PILOTE DE GUERRE, les pages les plus poétiques de l'oeuvre de Saint Exupéry.Ici, la phrase n'est complète que si elle se termine sur une image.Pour l'auteur, l'avion est un moyen de renouveler les impressions, de simplifier le monde réel, et partant de mieux voir.La dernière partie du livre, le danger, est un chant poétique : souvenirs de l'enfance, de la vieille nourrice allemande : contact total avec la nuit : autant de poèmes que noue, l'un à l'autre, le danger.De plus, nous sommes là en présence d'un écrivain qui a survolé la guerre : il la juge el en dégage les traits essentiels comme il distingue en avion les grandes artères d'une ville.Sous cette perspective, la campagne de 1940 semble être "le choc de KO millions d'industriels contre 45 millions d'agriculteurs".Impossible de jouer, le jeu est perdu d'avance.Mais comme chaque homme sous l'habit militaire retrouve l'âme qu'il avait, enfant, quand il jouait aux soldats de plomb, on pousse le jeu jusqu'au bout : on fait de vraies batailles, on tue des hommes.L'auteur s'est fait un devoir d'élucider un des points les plus délicats de cette guerre : le "renoncement" des soldats.C'est un bon Français qui explique comment "ces chômeurs de guerre, qui partout cherchaient dans la débâcle la guerre.ont été convertis à la paix".Peut-être prématurément éelos, ec livre n'en contient pas moins toute la tragédie de 1940.Un témoignage que devraient méditer tous ceux qui se croient autorisés à l'aire le procès de la France, car c'est le vrai visage de la France d'alors.Lire ce livre, est une expérience qui doit nous donner la sagesse de croire avec Saint Exupéry, qu'il "ne faut pas juger la France sur les effets de l'écrasement, il faut la juger sur son consentement au sacrifice".Jacqueline Mabit.JARDIN 26 (roman) par Claude Eylan Tout au long du JARDIN 26, on sera séduit par l'imagination de l'auteur et par la passionnante intrigue d'un très beau roman.Les Editions Variétés, 1410, rue Stanley, Montréal.En vente dans toutes les librairies.Prix $1.25.63 CHACUN SA VIE Je m'attriste de ce que ce livre ne soit pas écrit pour d'autres ; de ce que dépeçant à point la sottise des incroyants et des hypocrites qui ne le liront point, il ne laisse rien à l'avidité des plus jeunes.Non pas qu'il soit mal écrit ou faux : mais il offre la vérité à ceux qui n'en veulent pas, et les phrases sont trop courtes pour ceux qui en veulent.Il ne lui reste plus que d'exister comme un témoignage de franchise : le sort d'un exilé parmi la foule ; et j'admire cette attitude compromettante d'un homme qui renonce à ordonner ses observations pour ne pas blesser le désordre (pli l'inspire, et qui nous donne en vrac toutes ses notes.Toutes sont dictées par un esprit rapide et fin, mais la rédaction y dissipe toute arrière-pensée.M.Brunet ne se donne pas comme juge ; il est plus qu'objectif et, "s'il aime l'ironie, il n'aime pas la polémique".L'indignation lui apparaît comme un lieu commun et de là, je crois, ses meilleures pages de critique, sur un Bloy dont il "craint que les disciples ne se saoulent d'encens et de prières liturgiques".De celui qu'on a voulu croire un prophète, non tant pour ce qu'il était que parce qu'il actionnait un immense appareil île bagout littéraire et dialectique, il est heureux d'entendre dire M.Brunet : "Bloy était un chrétien, je n'en veux pas plus".Cela n'est pas suffisance ; l'exemple chrétien de Bloy n'est pas mince, et il faut se réjouir de ce que M.Brunei en comble de plus nobles et pures exigences que celles de certains pour qui Bloy demeure une leçon de style."Je ne crois pas, du reste, (pie les Chartreux aient confondu Bloy avec un père de l'Eglise.Les Chartreux n'étaient pas gens de lettres".M.Brunet nous dira-l-il un jour (pie Péguy n'est pas un enfant qui écrit en colonnes des mots qui reviennent les mêmes au commencement cl à la fin des lignes, et que d'avoir l'oeil candide et les cheveux courts ne suffit pas pour écrire comme lui ?Sera-ce M.Brunet qui nous délivrera de cette idée malsaine que Claudel est un orateur, et nous montrera ce Claudel vrai, qui aime moins les mots que la vie ?Ce sera un autre message, qui enrichira l'exemple qu'ils nous donnent et qui leur rendra justice.M.Brunei n'a rien d'un dénonciateur ; il se refuse les démarches inutiles : "Tartufe el la police s'entendent toujours".Il épargne les gens qui lui donnent tant de choses à dire.La violence n'est-elle pas qu'une excroissance banale des petites déceptions accumulées chaque jour ?Il n'est aucunement désabusé, tout en n'aimant pas Tartufe, les nouveaux riches et toutes ces gens qui l'entourent avec leur stupidité consciencieuse.Mais il doit vivre avec eux et il faut convenir qu'il serait dommage de n'en point parler du tout.54 NOTES Le livre de M.Brunet n'est point celui d'un moraliste.Mieux vaut rester sur place et soupirer que partir et faire fausse route."Le goût de l'ordre entraîne parfois la barbarie, comme la propreté de cette paysanne qui balaie son parterre jusqu'à enlever tout gazon, jusqu'à la terre noire et bien nette et bien morte.Je n'aime pas l'ordre qui exclut tout désordre.Nous ne verrons de çn, sur terre, que de sinistres caricatures.Goethe, qui préférait l'injustice au désordre, était un précurseur de l'hitlérisme".La position fie M.Brunei n'est pas retranchée ; il ne juge pas, il parle.Aussi : "Ne parlons pas trop vite quand les impeccables prennent des notes".Et : "Si j'aime l'ironie, je n'aime pas la polémique.Tl faut croire que l'on est juge : présomption : être assuré jusqu'au détail : fanatisme ; croire à la bêlise de ses adversaires : impolitesse : croire que l'on peut changer quelque chose : naïveté de magister : être méchant : cruauté stupide.Se défendre de la sottise par l'injure, c'est être sot.El pourtant, s'ils insultent ce que nous aimons, ils ont commencé, qu'ils ne se plaignent".Tout le livre est matière à roman, mais on y a heureusement négligé les conclusions banales.On parle d'amour pour arriver à Dieu, avec ce détour d'apologétique élémentaire où il faut encore se complaire dans de petites gloses de Renan et d'Anatole France.Il est regrettable que même la guerre ne nous ait pas délivré de ce qui semble notre unique lien intellectuel avec l'Europe, ce Renan que personne n'a lu et qui figure dans toutes les conversions ou toutes le apostasies.Je comprends que d'un athéisme mal importé, professé par de grossiers personnages, M.Brunet ait renoncé à faire un roman et même à en relier ses notes.11 laisse ce soin à un autre qui en fera un scandale de cinq-cents pages.D'autant plus que ces messieurs sceptiques dont parle M.Brunet n'ont pas même la subtilité de ces collégiens qui, s'ils ne perdent la foi, auront au moins l'audace de devenir modernistes.Si j'avais le choix j'invoquerais plus volontiers Blon-del que Renan.Mais allons, que devient dans tout cela Anatole France ?On tient de lui tant d'objections précieuses qu'il faut encore le nommer dans les livres.On avouera qu'il est bien ennuyeux d'avoir à parler de ce matérialisme de scalpel, et que les convertis sont bien pauvres s'ils ne leur a fallu que passer au travers sans broncher.Encore ces agresseurs désuets des vertus théologales sont-ils responsables de tous nos efforts à fournir à leurs disciples les meilleurs arguments à l'appui de la Résurrection et du miracle.Et, du reste : "Parce qu'un homme s'est converti, vous n'avez pas acquis son admiration ; ce n'est pas à vous qu'il s'est converti".C'est M.Brunei qui a raison : mais cela ne suffit pas encore à réduire ces disci- 55 AMERIQUE FRANÇAISE pies attardés qui se distribuent comme des pièces de justification la menue monnaie de M.Renan.Et l'on parlera encore de M.Renan dans nos livres.Tl faut dire aussi que de telles pens, sevrés de spiritualité, ne sont pas méchants an moins.M.Rrunet ne leur en veut pas ; chacun sa vie.leur dit-il.Beaucoup la passent à se justifier.Leur liberté, c'est ce qu'ils en font, et l'esclavage en est une forme.Dans leur cas, la liberté, ce n'est pas l'amour, c'est le plaisir "qui n'a pas attendu les poètes pour se terminer en plainte, sous l'azur le plus heureux.Dans nos climats maussades, il prend août de fumée, et, du reste, les plus belles peines se résignent h l'anonymat.C'est une invitation à rentrer, à la vie intérieure".Cette confiance en Dieu est édifiante, qui supporte la faiblesse humaine : c'est bien l'étoffe du livre de M.Rrunet : "Tl faut s'en souvenir, la prévoyance humaine devient souvent injure à Dieu, et l'on remplace la Providence par les sociétés d'assurances.La volonté chrétienne, qui est amour et abandon, on la remplace par une volonté créatrice".Mais on ne dira jamais mieux que dans ces "Notes pour une préface" : "Je m'adresse à des têtus".Ils n'écouteront point, par définition.Peine perdue, mais sublime."Chacun sa vie" demeurera un témoignage, le plus chrétien qu'on ait encore rendu ici de la faiblesse des "forts".Jean-Louis Langlois.LA TERRE DU 8e Adolphe Nantel, qui avait attiré l'attention de toute la critique canadienne avec ses récits à'A la hache, qui lui ont mérité le prix David en 1933, vient de publier un roman plein de poésie et d'amour : la Terre dv 8e.Ce récit canadien chante l'amour du sol et la grandeur de la colonisation ; les scènes tendres et poétiques — le grand amour de Jean et de Régine — se mêlent aux gestes durs des bûcherons et larges des semeurs.Par l'inspiration et le style, ce roman se classe parmi les meilleurs qui aient été publiés au Canada.Publié par les éditions de l'Arbre, 340, Kensington, Westmount, ce roman se vend $1.00 dans toutes les librairies.56 Secrétariat de !a Province de Québec Apprendre un métier, c'est assurer son avenir Pour préparer les jeunes au rôle prépondérant qu'ils seront appelés à jouer dans l'avenir, le gouverneinenl de la province de Québec met à leur disposition : 11 Ecoles d'Arts et Métiers 12 Centres d'Initiations Artisanales OÙ les artisans de demain peuvent apprendre, sous la direction de maîtres compétents, le métier de leur choix, et devenir des ouvriers Imbiles dont le rendement contribuera à la prospérité industrielle de notre province.Pour renseignements concernant la nature des cours donnés dans ces diverses écoles, leur durée, les diplômes décernés, prière de s'adresser au directeur général-adjoint des Ecoles d'Arts et Métier".M.Paul Online.7345, rue Gamier, à .Montréal.Hector Perrier, Secrétaire de la Province Jean Brucbési, Sous-Secrétaire de la Province.L'IMPRIMERIE OE LAMIRANDE.«07 ST-DENIS.MONTREAL - CANADA
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