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Titre :
Amérique française
Publiée principalement de 1941 à 1955, la revue Amérique française est la première grande publication vouée essentiellement à la diffusion de la création littéraire québécoise. [...]

Publiée principalement de 1941 à 1955, la revue Amérique française est la première grande publication vouée essentiellement à la diffusion de la création littéraire québécoise. D'abord mensuelle, Amérique française se fait plus tard bimestrielle puis trimestrielle. Sa publication est suspendue de 1956 à 1962.

Fondée à Montréal par Pierre Baillargeon et Roger Rolland en 1941, Amérique française est dirigée par Baillargeon jusqu'en 1944. Durant cette période, elle constitue une rampe de lancement originale et moderne qui permettra à plusieurs nouveaux talents de se faire connaître.

Anne Hébert, Yves Thériault, Rina Lasnier, Pierre Vadeboncoeur, Jacques Ferron, Roger Lemelin, Adrienne Choquette, mais aussi des collaborateurs plus établis comme Léo-Paul Desrosiers, Alfred Desrochers, François Hertel et Guy Frégault participent alors à la revue. Ces collaborations prennent principalement la forme de brèves oeuvres de fiction et de poésie, mais aussi d'essais et de critiques littéraires.

De novembre 1944 à janvier 1946, Amérique française est dirigée par Gérard Dagenais, des Éditions Pascal, qui en profite pour mettre en avant les auteurs qu'il publie, dont Gabrielle Roy et Carl Dubuc. La littérature inédite cède un peu de place à l'essai sur l'art et aux questions sociopolitiques, à la chronique de livres et à la publicité. Chaque numéro de la revue contient maintenant 80 pages plutôt que 56.

Le polémiste François Hertel prend la barre d'Amérique française en 1946 et donne à la revue un ton spirituel qu'on trouve plus communément dans les revues d'idées à cette époque. La portion littéraire est toutefois toujours présente; on y publie des contes, des nouvelles et de nombreux courts poèmes. Les jeunes auteurs Félix Leclerc, Yves Thériault et Andrée Maillet y contribuent.

La publication d'Amérique française est interrompue à l'été 1947 lorsque François Hertel en quitte la direction. Elle reprend en 1948 grâce au rachat de Corinne Dupuis-Maillet, qui lui donne une facture matérielle remarquable.

Une ligne plutôt traditionnelle est donnée dans les essais qui y sont publiés sur l'art, mais Corinne Dupuis-Maillet permet à quelques jeunes auteurs, dont plusieurs femmes, de collaborer à Amérique française. De nouvelles collaboratrices comme Judith Jasmin, Solange Chaput-Rolland et Françoise Loranger ajoutent à la participation féminine à la revue.

En janvier 1952, Andrée Maillet publie son premier numéro comme directrice d'Amérique française; une aventure qui se poursuit jusqu'en 1955. C'est la période la plus prolifique pour la revue qui s'impose comme un terreau de création et de liberté primordial pour la littérature québécoise moderne.

On y trouve entre autres des poésies de Roland Giguère, de Gaston Miron, de Fernand Ouellette, de Cécile Cloutier et d'Anthony Phelps ainsi que des textes d'Andrée Maillet, de Jacques Ferron et de Jean-Jules Richard. Durant cette période, Amérique française donne aussi un nouvel élan à la critique littéraire.

En 1956, Amérique française laisse la place libre à Écrits du Canada français, principale revue littéraire concurrente. Sa publication est suspendue jusqu'à de nouvelles tentatives de la raviver qui s'avéreront infructueuses en 1963 et en 1964.

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1985, vol. VII, p. 228-229.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

Éditeur :
  • Montréal :[s.n.],1941-
Contenu spécifique :
Vol. VII, No 1
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
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Références

Amérique française, 1948, Collections de BAnQ.

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AMÉRIQUE FRANÇAISE 1948-1949 Directrice : Corinne Dupuis Maillet COLLABORATEURS: Pierre Baillargeon Harry Bernard Etienne Blanchard, p.s.s.Robert Choquette * Colin-Martel Rex Desmarchais Paul Y.Desjardins Neib-Neid-Dedat Suzette Dorval Martine Hébert Duguay Marcel Dupré David 0.Evans Clarence Gagnon ^Gratien Gélinas Germaine Guèvremont Adrien Hébert Anne Hébert François Hertel Jacques Hébert Judith Jasmin Philippe La Ferrière Pierre Paul Lafortune Osias Leduc Jacqueline- Mabit Andrée Maillet Séraphin Marion MBr Olivier Maurault Ruth Elizabeth McDonald Claude Picher Jean Jules Richard Lucette Robert Solange Chaput Rolland Roger Rolland Paul Roussel Carmen Roy Jean Simard Raymond Tanghe Roger Viau Tome 1 Amérique Française No 1, 1948 Page manquante NOTRE LANGUE Un de mes amis, écrivain, me disait: «Pourquoi persistes-tu à écrire un français qui imite le plus possible là langue des écrivains de France et, surtout, des écrivains de Paris?Quoi que tu fasses, quels que soient les efforts et l'application que tu y mettes, tu sais bien que tu n'écriras jamais avec la.même élégance et la même perfection que les écrivains français et parisiens.Espères-tu battre, avec leurs propres armes et sur leur propre terrain, Paul Valéry, André Gide, Georges Duhamel, Henry de Montherlant, Jacques de Lacretelle?Ne vaudrait-il pas mieux pour toi (et pour nous tous, écrivains canadiens de langue française), d'essayer de nous exprimer à notre propre manière, de travailler à la transformation de la langue française selon l'esprit et les exigences de notre milieu?Notre milieu est très éloigné et très différent du milieu français.Notre genre de vie, nos problèmes, nos besoins, nos divertissements ne sont pas du tout ceux des Français.Nous n'avons que peu d'intérêt pour ce qui les passionne; ce qui nous passionne ne les intéresse guère.Pourquoi ne nous efforcerions-nous pas d'élaborer une langue spécifiquement canadienne, une langue qui correspondrait vraiment aux réalités et répondrait vraiment aux exigences de notre milieu du Québec et du Canada français?Cela ne serait-il pas plus fécond pour nous et pour notre peuple que notre ridicule et stérile entêtement à singer les écrivains de France et de Paris?» J'avoue que je ne fus pas persuadé par l'éloquence et les arguments de mon ami.Que pourrait être cette langue canadienne dont il préconisait l'élaboration?Un mélange de français, d'anglais, d'anciens idiomes indiens et d'idiotismes.A ce mélange, on pourrait intégrer des mots de notre propre création et qui définissent des réalités canadiennes qui n'existent pas en France.Cette langue nouvelle exigerait un nouveau dictionnaire, une nouvelle grammaire.mais cette langue serait-elle populaire?1 AMERIQUE FRANÇAISE Les Canadiens-français voudraient-ils, pourraient-ils l'apprendre, la parler couramment?Ne s'agirait-il pas d'une invention purement littéraire, d'une artificielle fabrication de quelques écrivains en mal d'innovation et d'originalité?Dans les villes comme dans les campagnes, nos gens parlent le français.Souvent, en raison de circonstances particulières, ils le parlent mal.Néanmoins, c'est un français authentique qu'ils parlent même s'il est pauvre et incorrect.Par négligence, ils déforment la prononciation; par ignorance, par indigence de vocabulaire, ils emploient des tournures et des mots anglais, des tournures et des mots de leur cru.Mais, dans tous les cas, il s'agit de négligence et de laisser-aller, d'ignorance et d'indigence linguistique; non pas d'un renoncement conscient à la langue française, d'une volonté délibérée de parler un autre langage que le français.L'écrivain canadien de langue française doit-il.prendre prétexte des fautes du parler populaire de nos gens (des villes ou de la campagne) pour mal écrire?Doit-il élever aux honneurs de la littérature les faiblesses, les déficiences et les lacunes du parler populaire?Si beaucoup de gens parlent mal, devra-t-il croire, lui, qu'il fait de l'excellente littérature en reproduisant ce parler défectueux?Je ne le crois pas.Tout au plus pourra-t-il plaire au plus grand nombre en flattant son penchant, son inclination au plus facile.C'est là basse démagogie.Il est permis de concevoir autrement la fonction de l'écrivain canadien de langue française.Il est noble et fier de sa part de se montrer le serviteur méticuleux et intransigeant de la langue qu'il emploie et qu'il veut servir autant qu'il veut s'en servir.La langue est une des forces et un des moyens qui permettent à la dignité humaine d'atteindre à sa plénitude.L'homme doit savoir s'exprimer pour communiquer avec ses semblables; pour éclaircir ce qui se passe en lui et comprendre son propre drame.Plus on trahit sa langue, plus on renonce à un de ses meilleurs attributs de personne humaine, à une de ses puissances 2 NOTRE LANGUE fondamentales.Posséder un vocabulaire et avoir l'art d'en utiliser toutes les ressources, les nuances et les finesses, c'est la condition première de la pensée personnelle et de la communication efficace avec autrui.A l'intérieur de l'homme, la pensée naît et s'évapore comme une vaine fumée.C'est par le secours des mots qu'elle s'incarne, se fortifie et se développe jusqu'à son plein épanouissement; c'est par l'art de la parole que l'homme transmet sa pensée à ses semblables.Selon moi, l'écrivain est particulièrement coupable, qui.«abuse de son moyen d'expression; qui consent à l'abâtardir, à l'affaiblir, à l'obscurcir.Aucun prétexte, si légitime soit-il en apparence, ne saurait justifier cet abus.De la part de l'écrivain canadien, déformer volontairement la langue française sous prétexte de travailler à l'élaboration d'une langue canadienne, c'est lâcher la proie pour l'ombre — la plus substantielle des proies pour la plus décevante des ombres.Certes, la langue française ne sera pas éternelle; il est possible que nos descendants du XXXe siècle parlent et écrivent une autre langue.Mais devons-nous œuvrer en vue de la création de cette langue-là?Croyons-nous de bonne foi que nous en hâtions l'avènement en déformant la langue française qui est notre seul moyen actuel de pensée et d'expression?La langue subit de lentes modifications et transformations.L'écrivain s'y soumet avec prudence, les accepte avec discernement.Il lui est permis de risquer des innovations qui lui paraissent, réflexion faite, raisonnables et souhaitables.Mais ces prudentes innovations de détail n'ont rien à voir avec un bouleversement global, une révolution qui chambarderait tout de fond en comble.On peut toujours excuser le révolutionnaire qui veut détruire l'ordre régnant en vue d'un ordre nouveau qu'il juge supérieur et qu'il conçoit nettement.Pareille entreprise révolutionnaire se justifie.Mais que penser du révolutionnaire qui veut détruire un inestimable trésor linguistique en vue de la création d'une langue nouvelle qu'il n'imagine que vaguement?3 AMERIQUE FRANÇAISE La langue française, qui est notre langue maternelle, a fait ses preuves dans le monde depuis plus de trois siècles.Elle a puissamment contribué à la connaissance de l'homme intérieur, au progrès des sciences et des arts ; elle s'est îivérée un instrument de précision pour l'échange des idées et pour la communication des hommes entre eux ; elle a donné naissance à une des plus riches et des plus belles littératures.Bref, elle a été un merveilleux agent de civilisation.Il me paraît incroyable que l'écrivain canadien renonce à cette langue ou qu'il songe a la déformer, à la massacrer dans l'espoir qu'une langue nouvelle naisse comme par enchantement de ce massacre.L'écrivain digne de ce nom n'a pas à suivre et a contresigner de son autorité les fautes, les négligences, les lacunes, les avilissements du parler populaire — paysan ou citadin.Au contraire, il doit tendre tout son effort à corriger le parler populaire, à donner dans ses écrits des modèles de précision et de pureté linguistiques.Il ne s'agit pas ici pour l'écrivain canadien de rivaliser avec les grands écrivains français du passé ou d'aujourd'hui.Que Gide, Valéry, Duhamel, Montherlant, de Lacre-telle écrivent une langue plus pure, plus rigoureuse, plus élégante que la mienne, c'est ce dont je me rends fort bien compte.Mais qu'ils écrivent si bien n'est pas une raison pour que je m'applique à mal écrire afin de ne pas leur ressembler, afin de n'être pas battu par eux?Je me place sur un autre plan : celui où je défends, selon mes forces et mes lumières, mes dons et mes talents, l'intégrité de ma langue maternelle.Je l'aime passionnément et je la respecte de mon mieux parce que je vois en elle le seul instrument dont je disposé pour penser et raisonner, pour affirmer et rehausser ma dignité d'homme.Bex Desmarchais 4 LE DERNIER JOUR INNOCENT Pièce en un acte Personnages : Dieu Le Serpent Adam Eve Au lever du rideau, des jeunes filles qui représentent l'aurore, dansent. LE DERNIER JOUR INNOCENT Scène I Lb Serpent, seul.C'est l'aurore du dernier jour innocent.L'aurore c'est le plus beau moment De Son éternel avenir.S'il devait la refaire, vraiment Il ne pourrait mieux la réussir.La nuit est fanée et toutes les couleurs se lèvent Le ciel est grand et pourtant rose ; Un reste de mauve s'achève, Et il se pose sur les choses Des reflets pâles et doux.Je sens le jour sur mes écailles, Je m'étire et je bâille.C'est l'heure où Adam et Eve à genoux Lui souhaitent le bon joui*, Et l'appellent le Dieu de leur amour.La cime des forêts est presque claire, Et soudain le soleil apparaît.Le chemin brille comme le fond d'une rivière Et toute la terre Chante le jour nouveau.L'aurore déroule mes anneaux.Les insectes dans l'herbe Et l'aigle des monts bleus, Et le papillon dans les fleurs en gerbe, Sauf moi, tout ce qui vit le reconnaît son Dieu.C'est l'aurore du dernier jour innocent. AMERIQUE FRANÇAISE Scène II Dieu, seul.Il est doux pour un ouvrier De contempler son ouvrage.Sur mon éternel palier De repos, je regarde mes nuages S'envoler des ruisseaux, Mes moissons mûrir Et mes matins s'épanouir.Je regarde Adam vivre paisible Dans le jardin d'Eden.De toutes les créatures, c'est lui dont j'espère Le plus : il a compris que je suis son père.Je sais qu'il est intelligent, C'est pour cela que j'espère qu'il vivra simplement.Mon soleil est tout à fait levé, et la terre Est, ce matin, encore plus belle.J'ai fait des saisons Pour orner l'année ; autrement elle Aurait l'air d'une prison.J'ai fait des saisons Pour amuser l'homme, afin de lui apprendre L'espérance, afin que sa raison S'habitue au feu de l'été, comme à la cendre De l'hiver.J'ai fait des saisons Pour amuser les arbres, Ces pauvres arbres toujours à racines, Afin qu'ils portent des bourgeons Et puis des fleurs et des fruits.J'ai fait des saisons Pour que rien ne soit pareil Et pour que tout recommence. LE DERNIER JOUR INNOCENT De garde, en toutes saisons, mon soleil Est gage d'espérance.Il est beau, mon soleil, Et comme d'ici il semble mystérieux! Pourtant mes créatures ne le craignent point.Il a beau être bien loin, Elles savent qu'il brille par mes soins.Un matin, Adam et sa femme voulurent prier Le soleil, mais je leur expliquai Qu'il n'était rien qu'un morceau de lumière Posé par moi au creux des ténèbres.Ils comprirent, et depuis ce jour, C'est à moi qu'ils adressent leur prière.Se retournant.Adam est maintenant à genoux Et tient Eve par la main.Il ne sait donc pas que pour bien prier, L'homme de la femme doit se délier?Ses deux mains, je les veux vers moi tendues.Si belle soit Eve, l'homme doit l'oublier Pour mieux dans son cœur me souhaiter bienvenue.Il s'approche.Scène III Dieu, Adam et Eve Dieu Adam, tu ne sais pas prier ! Ton visage ne me regarde pas.Et que me dis-tu donc tout bas?Adam Seigneur, que je vous aime de m'avoir créé Et de m'avoir donné une épouse.Dieu Et toi, Eve? AMERIQUE FRANÇAISE Eve Je vous remercie de m'avoir donné Adam.Dieu Sont-ce là vos seuls remerciements?Mais vous ne pensez pas à moi.Vous ne pensez qu'à vous autres.Remercier, est-ce là m'aimer?Adam Mais, Seigneur, qu'est-ce donc qu'aimer?Dieu Aimer, c'est s'oublier, c'est rompre avec soi-même, Ne plus savoir même que l'on existe.Aimer, c'est vivre en un autre, Lui donner tout, être triste Pour lui, être gai avec lui.Aimer, c'est décharger un autre de lui-même, C'est prendre le fardeau de sa vie pour soi-même.Adam Mais, Seigneur, comment vous aimer?Dieu En pensant à moi.Eve Mais comment, Seigneur?Dieu disparaît.Scène IV Adam, Eve Adam Il est parti et pourtant, Il demeure.Eve Nous ne serons donc jamais seuls? LE DEKNIER JOUR INNOCENT Adam Mais puisqu'il nous garde.Eve Oui, l'homme ne sera jamais seul : Dieu toujours nous regarde.Adam Ne t'en plains pas, Eve.Il est doux d'avoir des compagnons de rêve.Eve La solitude doit être affreuse.Adam Elle l'est.Eve Voir tant de belles choses et être seul à les voir ; Toucher de si doux fruits Et être seul à les toucher ! Adam Oui.Depuis que tu es là, je goûte mieux Le monde.Je vois avec tes yeux En plus d'avec les miens.Les «liants du soir me font plus de bien, Et la nuit m'est plus douce.Tu es à mon image et pourtant différente.C'est comme lorsque je me vois dans l'eau, Les reflets et le vent m'ajoutent une chevelure, Et un sourire tout de douceur.Et lorsque je me relève, Il me semble que je suis un peu Eve.Tu es mon épouse et ma sœur, Tu vois le monde exactement comme je le vois.Tu comprends Dieu tout comme je le comprends.Et pourtant, tu discutes.Eve Je suis femme. AMERIQUE FRANÇAISE Adam Tu as comme moi, paraît-il, une âme.Un peu de notre Père en toi.C'est en cela qu'on se ressemble surtout.Les bêtes et les plantes n'ont que leurs corps.Les bêtes ne parlent pas.Eve Pourtant elles se comprennent.Adam Tu es là, toujours à les étudier.Que leur trouves-tu donc de si remarquable?Eve Elles vivent avec des compagnons Et puis, il sort de leur ventre D'autres petits compagnons qu'elles protègent Comme Dieu nous protège.Elles sont bien près de Dieu Puisqu'elles ont des enfants.Adam Toujours cette chimère.Mais Notre Père nous a tout donné, Ces bêtes et leurs petits, Les arbres, les fleurs, les eaux et les nids.Eve Ce n'est pas la même chose.Scène V Eve, seule.Cueillir des fleurs, Et se baigner à la fontaine, Jouer avec les heures, Ployer des branches pleines LE DERNIER JOUR INNOCENT Et mordre à même les fruits, S'émerveiller le jour avec Adam, et la nuit Au sourire bleu, s'étendre Auprès de lui.Alors nous regardons parfois les étoiles.Pourquoi tant de lumière et tant de nuit?Comme je voudrais comprendre !.Il faudra que je demande au Seigneur.Il faudra que le lui demande aussi Pourquoi les bêtes crient Tant lorsqu'elles ont leurs petits.J'ai vu, hier, ventre gonflé, une brebis.Puis, lorsque je suis revenue, Il y avait à côté d'elle Un petit agneau taché de sang Qu'elle léchait d'un amour patient.Je voudrais être une brebis!.Je voudrais aussi rester femme, Car je veux demeurer l'épouse d'Adam.Il est mon bien-aimé, et son regard m'est doux.Il a des mains qui me conduisent.Il est très grand lorsqu'il est debout ; Pourtant sa voix est tendre comme la brise.Sa poitrine est large comme une muraille, Et il fait chaud dormir contre elle comme dessous la paille.Son bras, long comme ma couche, Sait faire pendre les branches Jusqu'à ma bouche.Son bras plus long que mes épaules.Sa main est déliée à tous mes caprices : Elle sait s'ouvrir, se tendre, m'accompagner Au long des heures qui glissent.Adam est mon bien-aimé.Scène VI Adam, Eve Adam Tu es ma bien-aimée, et ce jour est le printemps.13 AMERIQUE FRANÇAISE Je m'ennuyais seul à la fontaine.Si tu le voyais, ton pauvre Adam, Comme son cœur est en peine Lorsque tu t'éloignes un moment ! Nous sommes époux pour l'éternité ! Et je t'aime.Tu comprends Comme cela est merveilleux.Eve C'est une œuvre de Dieu.Adam Tout ce qu'il fait est bien.Est-il beau, notre jardin ! Et ton âme est-elle beureuse?Eve Mon Ame est presque en pleurs.Elle ne pense presque plus, Je ne sens que battre mon cœur Comme un oiseau reclus Qu'une grande tendresse couve.Est-ce là le bonbeur?Adam C'est aussi ce que j'éprouve.Scène VII Adam, Eve, Dieu (invisible).Dieu Us essaient de savoir ce qu'est le bonbeur, Les malheureux ! Pourquoi leur ai-je donné le langage et les mots?Cela leur causera bien des maux.Adam Notre bonheur est vrai Puisque tous deux nous y croyons.Aussi vrai que ce cyprès. LE DERNIER JOUR INNOCENT Eve Il est bien sombre pour ta comparaison, Adam Aussi vrai que cette touffe de rosiers.Eve Demain les verra secs comme de l'osier.Adam Tandis que notre bonheur sera toujours.Il se lèvera tôt tous les matins.Eve Mais la nuit aussi nous sommes heureux.Adam Je ne sais pas.Je dors.Eve Moi, je fais des rêves, la nuit.Adam Non, la nuit, c'est l'absence.Eve L'homme ne rêve donc pas la nuit?Je demanderai à Dieu pourquoi.Adam Tu as beaucoup de choses à lui demander.Tu sais qu'il n'aime guère ta curiosité.Eve S'il ne m'aime pas ainsi, Il n'avait qu'à me faire autrement.Toi, tu m'aimes ainsi.Adam Moi, je suis ton amant. AMERIQUE FRANÇAISE Eve Mais tu es un peu mon père aussi.Adam Comment cela?Eve Tu ne sais pas comment je suis née?Adam Non, je dormais.Eve Décidément, rêve et curiosité sont bien mes attributs.Adam Où vas-tu?Eve Je vais cueillir des fleurs et regarder les bêtes.Scène VIII Adam, seul.Quelle charmante créature! Lorsque Dieu fit défiler devant moi Toutes les bêtes de la nature Afin que je les nomme, Je ne trouvai aucune compagne pour moi, homme.Alors Dieu fit Eve.Et lorsque je me réveillai comme d'un rêve, Je vis à mes côtés un être aux longs cheveux, Souriant, aimable et peureux.Je l'appelai ma femme.Elle comprit et vint à moi Comme si elle m'avait connu de toute éternité.Depuis ce jour, nous ne nous sommes jamais quittés.Elle semble heureuse et pourtant Il s'échappe parfois des plaintes LE DERNIER JOUR INNOCENT De sa poitrine.Des plaintes.On dirait que l'éternité l'ennuie; Qu'elle aspire à connaître autre chose Que ces jardins de fontaines et de roses ; On dirait que mon amour ne lui suffit.On dirait même qu'elle rêve A des destins impossibles.Ma petite Eve, Tu es un peu mon enfant.Dis-moi ce qui fait ton tourment, Et je le dirai à Dieu le Père.Moi, je suis heureux ici ; Je ne cherche pas à comprendre.Mais elle, toujours se fait du souci; Sa petite tête voudrait tout comprendre, Et Dieu refuse de l'éclairer.Il y a des choses qu'il vaut mieux peut-être ignorer?Moi, je suis simple, et me résigne A n'être que le serviteur d'un Dieu tout-puissant.Je ne comprends pas tous les signes Et les symboles, mais qu'importe?Puisque la main de Dieu est assez forte.Ma mission auprès d'Eve est aimable, Et mon sort après tout est enviable.J'aurais mauvaise grâce à me plaindre Et à chercher en Eve sujet de craindre.Eve est très belle.Elle ressemble à la journée.Ses cheveux sont comme des feuillages Bruissant d'oiseaux et de mystère.Son cou est pâle là-dessous comme une clairière.Son pied connaît l'art des promenades.Son pied est léger sur les pelouses.Sa taille est souple comme une cascade.Et cette belle compagne est.mon épouse ! Je l'aime surtout au bain Alors que l'onde fuit sur sa peau blanche, Alors que, par un rire et un coup de rein, Elle se retourne, alors que ses hanches Emergent, et ses cuisses, pâles colonnes.Elle vient s'étendre sur notre couche bonne.Ses cheveux s'égouttent sur ma main. AMERIQUE FRANÇAISE Je les caresse et je ne pense à rien.Le ciel est là-haut plein de clarté Et Dieu est près de nous, et sa bonté.Ma vie est ainsi une suite infinie De moments heureux, De voix d'anges, d'harmonie, D'extases et de langueurs, De joies, de délices.Eve est mon caprice.Je ne puis demeurer plus longtemps sans elle.Qu'elle [vienne ! Cette solitude me rappelle ma solitude ancienne, Et mes longues promenades : combien de pas Parmi les fleurs que je ne connais pas, Et les bêtes que je ne comprends pas ! Dieu parfois me tenait compagnie; Mes ses brusques disparitions Faisaient le monde plus vide et mon ennui plus profond.J'ai pleuré bien des fois d'être solitaire, D'être obligé de parler à la terre !.Elle m'aime bien puisqu'elle est ma mère ; Mais Dieu lui a ordonné de se taire.Pourtant, lorsque je me couche contre elle, moi son fils, Il me semble entendre, comme le vent à travers les lys, Des brises qui sont presque des mots, Des brises qui sont comme des sanglots.Et puis, un jour, comme une rosée, Eve est venue, Et, avec elle, la parole et la joie ! Scène IX Dieu, Eve, le Serpent (invisible).Eve, qui revient en pleurant.Adam, fais quelque chose pour moi : Je m'ennuie.Si tu savais Comme la brebis a l'air heureuse !.Elle joue avec son petit A coups de pattes maternels ; LE DERNIER JOUR INNOCENT Elle se roule sur lui, Puis s'endort avec lui au creux de son ventre.An a m Que veux-tu que je fasse?Eve Si tu n'as pas d'idées, Adam, Demande a Dieu Tout-Pensant.Tu es là, encombré de moi-même.Sais-tu seulement si tu m'aimes?Adam Quelle affreuse forme que l'interrogation ! Mais qu'as-tu donc aujourd'hui?Eve J'ai dans mon âme comme un morceau de nuit ! Une petite ombre d'enfant qui projette Sur notre vide Paradis L'ombre de sa petite tête.Je le vois, je le tiens; il nous ressemblerait.Il aurait mon visage avec tes traits.Je le servirais ; pourtant en lui je régnerais.Dieu Comme la première femme est femme ! Esclave aux rêves de reine.Le Serpent (invisible).Je crois qu'il est temps de revenir en scène.Ce jour est le dernier innocent.Scène X Eve et le serpent Eve Bête couleur de poussière, Pourquoi interromps-tu ton chemin? AMERIQUE FRANÇAISE Tu as pour domaine la terre, Pourquoi regarder les humains?Le serpent Ce n'est qu'à la femme que je m'adresse.Eve, je connais ta tristesse Et sais remède à ton chagrin.Eve Bête, poursuis ton chemin, Tu t'agites et oscilles, sifflant, Et tes yeux sans regard Me troublent étrangement.Le serpent Je connais le remède à ta tristesse.Eve D'abord, comment sais-tu que je suis triste?Le serpent Je te suis, car mon destin est ta piste.Et je sais tes moindres désirs.Eve Laisse-moi, laisse-moi fuir.Tu semblés savant comme notre père.Qui es-tu?Es-tu son frère?Le serpent Dieu est seul, sans famille aucune.Eve Tu es alors sa créature?Le serpent Il ne me souvient pas de Lui.J'ai dû, comme Lui, être dès le commencement.Eve Alors, tu es aussi tout-puissant? LE DERNIER JOUR INNOCENT Le serpent Peut-être.Eve Et que veux-tu?Le serpent Ton bonheur.Eve Notre père y pourvoit.Le serpent Non, puisque tu soupires.Et il vous dicte ses lois, Comme des esclaves, vous fait obéir.Tu vois cet arbre au milieu du verger?Eve Oui.Dieu, pour le mieux protéger, Nous a interdit d'y toucher.Le serpent Et les bêtes pourtant mangent son feuillage Eve Si Dieu leur a permis.Le serpent Il leur a permis aussi d'avoir des petits.Eve Il y a donc un rapport?Le serpent Tu n'es pas sotte, Eve.Et tu mérites mieux que ton sort.,.Eve C'est donc pour avoir goûté à cet arbre. AMERIQUE FRANÇAISE Le serpent Oui, c'est pour cela qu'elles enfantent.Eve Et elles sont heureuses, cependant?Le serpent Bien plus que vous, simples amants ! Elles connaissent, pour toi inconnue, La joie de tenir contre leurs flancs Une petite chose chaude et nue Qui leur ressemble et dépend De leurs soins, et qui fait leurs délices.Un être qui leur appartient, qu'elles nourrissent, Protègent et défendent contre tout.Eve Pourquoi Dieu ne nous permet-il Pas cela?Le serpent Oh ! esprit peu subtil !.Eve Serpent, explique-moi, je veux connaître.Le serpent Non, tu as peur de moi, tu as peur d'être Mère, et de souffrir en tes entrailles.Eve Je ne crains pas la souffrance.Le serpent Parce que tu n'en as pas l'expérience.Eve Mais je crains la désobéissance.22 LE DERNIER JOUR INNOCENT Le serpent Cela dépend de l'enjeu : Si les promesses de ton Dieu Etaient vaines comme la rosée du matin, Hésiterais-tu à changer ton destin?Eve De tout ce que dit Dieu, rien n'est vain.Le serpent C'est un jugement trop certain.Eve Je ne veux croire que ce que je sais.Le serpent Alors tu rejettes l'imprévu, l'essai, Le probable, l'incertain, la nuance?Eve Du demain, je ne veux croire que l'espérance.Le serpent Ce que je te propose n'est pas sans assurance.Eve Tais-toi, tu vas me séparer de Dieu ! Le serpent Se séparer, c'est devenir rival.Eve Qui peut prétendre être son égal?Le serpent Moi.Eve Toi, vile bête, objet de répugnance! AMERIQUE FRANÇAISE Le serpent Ne te fie pas aux apparences.L'esprit règne même au milieu du néant.Il n'importe qu'une chose.Eve Qu'est-ce que c'est?Le serpent Je suis et je sais.(Il disparaît.) Tu ne me vois plus, et pourtant je demeure.Eve Tout comme Dieu ! Le serpent Ne parle plus de celui qui te leurre.Ecoute-moi : je suis presque de ta race.Eve Que faut-il que je fasse?Le serpent Tu vas cueillir le fruit défendu.Eve Et si Dieu me punit pour ce que je commets?Il fait beaucoup de bien, mais.Le serpent Pour lui, le mal n'existe pas.Et punir serait mal faire.Eve Pourtant il est juste.Le serpent Est-ce juste de laisser ton buste Sans lait, et ton ventre stérile? LE DERNIER JOUR INNOCENT Eve Adam trouve que je discute Trop.Peut-être a-t-il raison.Le serpent Allons ! finissons-en.C'est la saison Du printemps et des fleurs premières.Dans ce nid de bien et de terre, Dépose ta joie et ton espoir tendu : Goûte au fruit défendu ! Eve Si Dieu déclenche sa foudre Contre nous, si son grand éclair Réduit ses créatures en poudre Et tes anneaux en bulles.Le serpent Eemme, ô incrédule ! Scène XI Eve, seule.Je sens battre en mon sein Je ne sais quelle espérance.Je sens fleurir en mon cœur Le germe de la future souffrance.Et je me sens comme une fleur légère Comme si sur ma terre Quelque chose déjà avait changé.Je ne crains pas de déranger Le monde, je ne crains pas la colère de Dieu.Je suis sa fille, au fond il doit me reconnaître.Et puisqu'il a permis au serpent d'être.Il faut que je décide Adam à partager Avec moi le fruit du serpent.Et si mon époux refusait?Lui est calme, sans désirs, comme le temps. AMERIQUE FRANÇAISE Quelle promesse pourrait le décider?Quelles paroles sauront le convaincre?Il faut que je touche son cœur : C'est le point vulnérable de l'homme.L'esprit accepte tout ce que le cœur propose.Mais comment lui présenter la chose?Si j'allais quérir un agneau nouveau-né Tout bêlant et sortant de nature?Je le tiendrai au creux de mes bras et de ma chevelure.Peut-être que mon époux me trouverait Plus belle et plus convaincante, Sur un autre penchée, aimante.Il verrait que je sais les gestes qui protègent, Les regards qui bercent Et les sourires très calmes.Je me pencherai sur l'agneau Comme, sur la mer, une palme.Je lui ferai de l'ombre lorsqu'il fera soleil, Je l'abriterai durant les nuits.Je ferai mes mains fraîches pour apaiser ses fièvres Et je froisserai sur sa bouche des pétales de roses.Viens, agneau, emplir mes bras, Viens aider à gagner ma cause.La brebis est bien fâchée Lorsqu'il s'agit de défendre son petit.Comme elle semble encore attachée A lui, âprement ! On dirait qu'ils ne font qu'un même corps Et que leur cri n'est qu'un accord.Un arbre qu'on déracine quitte La terre moins à regret.Je ne suis que fille, pas encore mère, Mais je comprends votre tourment.Et je crierais de même de toute ma force de mère Si quelqu'un venait me prendre mon enfant.Ainsi en mère je comprends : Je suis donc faite pour l'être.Il dit vrai, le serpent.Il suffit de cueillir le fruit et de connaître.Mais voici Adam. LE DERNIER JOUR INNOCENT Que l'agneau auprès de sa mère se vautre, Je renonce à la peine des autres.Scène XII Adam, Eve, le serpent (invisible).Adam Je te cherchais, Eve.Tu es pour moi le sang de ma vie.Je ne suis qu'un arbre sans sève Lorsque tu m'es ravie.Je n'ai pour musique que ta voix; Je n'ai pour lumière que toi.Tu vois ce roseau au bord de la rivière?Je suis comme lui faible et agité.Tu vois au long de ce mur, ce lierre?Je suis comme lui, agrippé A ta présence.Tu vois ces plantes?Elles ont pour loi La terre et l'eau.Moi, je n'ai que toi.Eve Mon bien-aimé, ne sois pas égoïste.Je n'appartiens pas à toi seulement.Adam Ce n'est que pour moi que tu existes.Eve Non, je suis aussi à Dieu qui m'a faite, Et aux enfants qui vont sortir de moi.Adam Comment cela?Eve Le serpent me l'a dit.Adam Le serpent est donc ton ami? AMERIQUE Eve Il est intelligent et connaît beaucoup.Adam C'est une sale bête qui écoute partout.Elle glisse et laisse un fil de bave Derrière elle comme un trait de malice.Eve Dieu fut injuste pour elle En l'éloignant du ciel.Car c'est une bête à qui l'on peut se fier.Adam Que t'a-t-elle donc confié?Eve Elle m'a indiqué le moyen De connaître.Viens ! Adam De connaître quoi?Eve Tout ce que Dieu nous cache.Viens voir.Elle l'amène au pied de l'Arbre.Adam Que veux-tu que je fasse?Eve Cueille le fruit.Adam Tu oublies donc la consigne?Et si Dieu nous plonge en l'éternelle nuit?le serpent, invisible.Il aime trop la lumière ! LE DERNIER JOUR INNOCENT Adam Et si Dieu nous détruit à coups d'orage.le serpent, invisible.Il est bien trop fier de son ouvrage.Adam Et si Dieu culbute le ciel sur les monts?le serpent, invisible.-Dieu est bien trop bon.Adam Mais qu'est-ce que cela te donnera de connaître?Ce qui importe, c'est la vie.le serpent, invisible.A quoi bon être Si tu n'as nulle envie?Adam Et que connaîtras-tu?le serpent, invisible.0 ennui de l'éternelle vertu ! Ainsi donc, Adam, tu me questionnes?Serais-tu donc curieux?Adam Dans ma tête, un trouble résonne.Sais-je ce que je veux?Eve Tu veux que je sois heureuse.Adam Et il suffit pour que tu le sois.Eve De cueillir le fruit que tu vois. AMERIQUE FRANÇAISE Adam La promesse du serpent n'est pas sûre.Ce geste est une aventure.Le serpent, à voix basse.Une merveilleuse aventure Qui sert mon orgueil et ma rancune ! Adam ¦ • Je ne suis plus qu'un doute Errant dans une nuit ; je ne sais quelle route Choisir: Eve ou Dieu?Le serpent, invisible.Eve, parce que tu l'aimes mieux : Tu peux te passer de Dieu.Mais comme ces lieux Sont seuls sans ton épouse ! Adam Soleil de midi, toi qui règnes Très haut, toi qui as fait mûrir Ce fruit, enseigne— Moi le bon devenir.Eve Tu m'impatientes, ô mol époux ! Et si tu ne veux pas être le responsable, J'accomplirai seule ce coup.Ce fruit est admirable.Vois, j'ai le bras tendu.Elle cueille le fruit et le mange.Adam Eve, c'est défendu ! Eve Peut-être, mais c'est délicieux, L'espoir d'être bientôt mère ; Et la pomme n'est point amère.Tiens mange le reste! LE DERNIER JOUR INNOCENT Adam Que ton destin s'accomplisse en nous deux, Et que ton geste soit mon geste.Eve Oh ! Dieu.La nuit immense ! Le serpent, s'éloignant.Science, servitude et souffrance.Des jeunes filles en noir, ¦ dansent le Ballet de la Colère.Rideau SI LA NOCE On ne comprend rien à la vie tant qu'on n'a pas compris que tout y est confusion.HENRY DE MONTHERLANT «L'HOTEL DE LA REINE» se nomme ainsi sans raison parce que «ça fait bien,» ou peut-être aussi en souvenir de l'énergique épouse du prince Albert.Et cette désignation n'a même pas la qualité d'humour cocasse et naïf que l'on trouve, en France, dans «L'HOTEL DE L'UNIVERS ET DU PORTUGAL », ou dans celui «DES DEUX HEMISPHERES ET DE LA SAONE-INFERIEURE»!.Quoiqu'il en soit, c'est une grande baraque de planches, criblée de fenêtres et ceinturée de galeries à colonnes, au toit hérissé de pignons, de clochetons, d'échauguettes, de poivrières, de minarets, de cheminées, de girouettes, de paratonnerres, d'antennes de radio, de mâts, de hampes et de quelques bâtons additionnels, superflus, qui ne sont là que pour l'esthétique.Or, ce matin, on attend une noce.Le propriétaire de l'hôtel a sommé les pensionnaires réguliers de manger une heure plus tôt aujourd'hui, — « ou de s'en passer! » —afin de permettre aux bonnes de préparer la salle.C'est une longue pièce humide, trop froide ou trop chaude suivant la saison, flanquée d'une rangée de fenêtres du côté des écuries; fermée d'un mur épais du côté de la mer.Ce mur est orné de glaces qui ont la fâcheuse particularité d'être déformantes: de sorte que les convives, selon qu'ils sont attablés ici ou là, se voient réfléchis obèses ou maigrelets, géants ou pygmées.Tout le personnel est mobilisé pour de fiévreux préparatifs, depuis le gérant, — c'est un jeune homme à la tête inquiétante d'hérédosyphilitique, étudiant du collège voisin et qui occupe ici, durant ses vacances et à cause de son instruction, ce poste de conséquence, — jusqu'au petit gars qui «tire» les vaches, en passant par les filles de chambre, le jardinier", l'agent de police et la femme du patron, si laide et si maigre, qui est en train de perdre l'esprit devant ses fourneaux.Toutes les tables ont été rapprochées pour n'en former plus 32 LA NOCE qu'une, démesurée; et décorée, si j'ose dire, de pieds de céleri dans des verres, de fleurs artificielles, de pots de « catsup » et des inévitables burettes d'huile rance et de vinaigre saumâtre.Devant chaque couvert, on a disposé un cendrier, une rose de papier et une bouteille de « Coca-Cola ».Autour de la table, les chaises de bois ont été rangées et, au centre, deux fauteuils du salon où prendront place les mariés.On a revêtu de lanternes chinoises les ampoules électriques.On les considère, dans nos campagnes, comme des sortes d'emblèmes dyonisiaques, peut-être parce qu'elles ornent généralement les lieux de plaisirs!.Des pots de palmiers fabriqués ont été répartis avec art.Des guirlandes de papier coloré s'entrelacent au plafond en lacis ingénieux.Tout semble prêt.On croit peut-être que nous allons décrire la noce arrivant en «bogheis» ou autres guimbardes à traction animale; ou que nous allons évoquer le tam-tam champêtre des sabots sur le sol, les hennissements des chevaux rétifs.Ce serait «pittoresque », en effet, et « couleur locale ».Seulement, ce serait faux!.Non, ils arrivent aujourd'hui, dans un tintamarre de klaxons glapissants, en de longues automobiles dernier-modèle, rutilantes et nickelées, décorées de rubans de soie blanche, une queue de loup au bouchon du radiateur.Et toutes ces voitures laissent tomber, comme une bique ses crottes, une population de paysans endimanchés.Les femmes portent des robes criardes de velours capucine ou de taffetas bleu-de-roi, rehaussés de fleurs simulées.Elles ont le visage enfariné sous l'auréole de leurs cheveux blondasses, à la frisure excessive, et surmontés de chapeaux indescriptibles.Elles ne savent que faire de leurs grosses mains rouges.Les hommes ont tous des feutres neufs, gris-clair, qu'ils portent droits sur la tête et qu'ils n'ont pas osé déformer du moindre pli.La veille, ils se sont l'ait couper les cheveux, de sorte qu'une zone de peau blanche, allant d'une oreille à l'autre, étonne près de leur nuque tannée par le soleil et ridée de profondes lignes de crasse indélébile.Ils ont tous une fleur fausse à la boutonnière, un sourire vrai au visage; et il se dégage de leur personne un relent conjugué d'écurie et «d'eau de Floride».Les enfants ont toujours, eux, des figures d'anges.Seulement, elles sont de deux sortes: Il y a les figures d'anges timides et les figures d'anges vicieux!.Les deux catégories se trouvent ici repré- 33 AMERIQUE FRANÇAISE sentées à peu près équitablement.Ils sont vêtus de défroques taillées par le soin maternel dans les vieux vêtements de leurs aînés; ils ont tous, uniformément, les mains sales, à croire qu'ils sont nés ainsi, par je ne sais quel atavisme paysan.Cette journée est pour eux remplie d'aubaines; ils auront license, aujourd'hui, de s'empiffrer sans mesure, de manquer l'école et de faire mille gamineries.Il est probable, avant la fin de la journée, que le nombre des anges vicieux aura dépassé celui des anges timides !.Entre le moment où l'on arrive et celui où l'on s'attable, il y a une minute de désordre indescriptible : On se retrouve, on s'interpelle, ou se congratule: on est loquace et tonitruant; on se raconte des balivernes, aA'ec de gros rires et des voix de toucheurs de bœufs; on commente, jusque dans ses plus infimes détails, la cérémonie à l'Eglise: Quel surplis portait monsieur le curé: comme c'était beau ce qu'il a dit aux mariés; comme Tit-Phonse, l'organiste, a bien joué la marche nuptiale.Les hommes, ensuite.« passent en arrière » s'en jeter quelques-uns derrière la cravate.Les femmes en profitent pour monter au second se faire un brin de toilette : de sorte que nous les retrouvons tous, quelques instants après, un peu plus blanches les femmes, un peu plus rouges les hommes, par l'action combinée de la poudre de talc et du «gros gin»!.Le temps est maintenant venu de se mettre i\ table.Les mariés, d'abord, flanqués des beaux-parents des deux familles; le reste au petit bonheur, au gré du hasard ou des affinités électives.Le menu se compose, comme il est de tradition, de soupe à l'alphabet, de poulet rôti, de crème glacée et du gâteau de plA-tre sucré, surmonté de petits mariés en celluloïd qui font l'admiration de tous.On boit des liqueurs gazeuses et du vin Saint George.Les manières de table ont quelque analogie avec celles de Louis XIV et de sa cour.Au début du festin, la faim rend les convives silencieux.Seuls sont perceptibles le bruit rythmique des mandibules et la symphonie des ustensiles sur la grosse porcelaine.Mais à mesure que l'appétit se meurt, la conversation ressuscite; et l'on s'interpelle bientôt d'une extrémité à l'autre de la table, en large et en long.Au dessert, quelques chanteurs sont priés de s'exécuter, et les convives répondent en chœur aux couplets.Cela fait un bruit effroyable!.Puis, dans la fumée des 34 LA NOCE cigares et des pipes, après avoir permis aux enfants d'aller jouer dehors, — et sans souci des mariés rougissants et pudiques, — on se met à raconter des histoires-de-nuits-de-noces.Les enfants qui, bien entendu, ne sont sortis que pour la forme, se tordent derrière les portes entr'ouvertes et ajoutent ce précieux complément à leur éducation primaire.En sortant de table, les gens de la noce se sont répandus dans l'hôtel, envahissant, au gré de leurs besoins ou de leur curiosité, salon, corridors, chambres de toilette et la «pièce en arrière » où quelques enragés ribots continuent de lever le coude.Cette pièce, clairement dédiée à Bacchus, est cependant agrémentée d'un Sacré-Cœur en plâtre-peint devant lequel brûle, nuit et joui', un lampion: c'est une délicate attention du propriétaire, qui croit sans doute ainsi concilier les biens spirituels avec les gains temporels ou, qui sait?faire une subtile allusion aux noces de Canal.Les rares pensionnaires qui ont réussi à demeurer jusqu'ici dans la maison, se voient définitivement chassés par l'invasion de cette horde bruyante et indisciplinée.Us devront chercher refuge sur les plages, les grandes routes, le quai et les rochers accueillants.Au salon, la plupart des noceurs se sont peu à peu retrouvés.Ce lieu est meublé de fauteuils disparates recouverts de velours rouge à ramages, d'un piano qui ne joue plus, d'un appareil radiophonique qui joue beaucoup trop.Les murs sont ornés de peintures «faites à la main», par des peintres primitifs ambulants et qui sont «bien naturelles».Sur la cheminée, entre deux hibous naturalisés, au regard sévère, un chien policier en aluminium.Un peu partout, des crachoirs de fer-blanc, objets d'horreur pour les uns, de délectation pour les autres.Les mariés se sont assis au centre du salon, partagés entre la lassitude et le prestige de leur situation.Ils répondent nerveusement aux compliments, aux madrigaux et «aux conseils moqueurs qu'on ne manque pas de leur prodigue.''.A tour de rôle, les hommes s'approchent de la mariée pour user du privilège qu'ils ont tous, aujourd'hui, de l'embrasser sur la bouche quand bon leur semble.Le mari regarde sans mot dire; il est stoïque et résigné: Il sait q\ie «c'est la coutume».Au pays de Québec, on ne va pas contre la Coutume, fût-elle barbare, stupide, ou le reliquat naïf de temps révolus.35 AMERIQUE FRANÇAISE La noce repart enfin, comme elle était venue, dans les longues automobiles ronflantes et enrubannées.On va promener ainsi les mariés d'un repas à l'autre, d'une maison, d'un parent, et d'une «danse carrée» à l'autre: Noce péripatéticienne, qui peut durer jusqu'à trois jours, et que sont forcés de suivre et de présider les mariés harassés et vite défraîchis.A l'hôtel, les pensionnaires sont revenus un à un, maintenant que le danger est passé et le calme rétabli.Le personnel répare les dégâts; le patron compte les recettes; les bonnes font la vaisselle.Chacun retrouve ses habitudes, son petit coin, son journal.Et sur le menu, ce soir-là, on lit: «Pâté de poulet».Jean Simard 36 L'UNIVERSITE DE MONTREAL Vue des premiers sommets des Laurentides, l'Université de Montréal apparaît comme ï renversé, doré ou rougi par le soleil, sur fond de sinople.A mesure qu'on s'en approche, ses proportions grandioses s'affirment de plus en plus.De l'avenue Maplewood, on les trouve gigantesques.Avant d'en étudier le détail, écoutons cet avertissement de l'architecte: «On n'a compté que sur l'ampleur et l'harmonie des volumes, l'équilibre des masses, le jeu des ombres et des lumières, le rythme des proportions, pour produire un effet plastique intéressant.Rien n'est destiné au seul ornement, mais on a tiré parti des éléments nettement utilitaires.Les édicules pour la machinerie des ascenseurs, les cages d'escaliers, les sorties de gaines de ventilation, les réservoirs sur les toits, au lieu d'être dissimulés, comme on le fait généralement, ont été exprimés franchement et sont utilisés comme volumes secondaires, pour rompre la monotonie des grandes lignes des toits et ajouter des éléments pittoresques à la silhouette de l'ensemble.>> Cet énorme bâtiment ne donne aucune impression de lourdeur, grâce, sans doute, à sa position élevée, à ses six ailes évidées par des solariums et d'innombrables fenêtres, grâce surtout à la tour centrale et aux deux pyramides qui l'accompagnent, de chaque côté.Une immense façade plate n'aurait pas produit le même effet de variété et de légèreté.L'architecte a su tirer un heureux parti de ces ailes qui se projettent comme des éperons, en introduisant en leur milieu une cour d'honneur.Cette cour s'ouvre entre la troisième et la quatrième aile et monte en plan incliné vers la façade du corps principal, dominé par la tour centrale de 270 pieds d'élévation.Nous avons là un fond de scène admirablement agencé: un vaste perron de granit conduisant à trois portes ; au-dessus les sept fenêtres, hautes et étroites, de la salle de lecture ; de chaque côté, des 37 AMERIQUE FRANÇAISE murs pleins, sans ornements, évidés seulement dans le bas par deux étages d'ouvertures.Quelque chose de simple, de grand, d'harmonieux, qui satisfait la vue et la raison.Montréal ne contient pas d'ensemble architectural mieux réussi! Si maintenant, du haut du perron central, on se tourne vers l'horizon, le regard se porte sur les nouveaux quartiers de la ville, sur les champs jusqu'à Cartierville, Ahuntsic et le Sault, sur l'île Jésus, sur la campagne d'Oka et de Sainte-Thérèse, sur les Deux-Montagnes et les Laureutides, sur le ciel sans limites où le soleil descend.La nuit, le scintillement des lumières urbaines, blanches, vertes ou rouges, par milliers répondent au scintillement des étoiles du firmament.A la vérité, c'est sur une colline inspirée que se dresse l'Université de Montréal.* * * A l'intérieur, faisons deux parts, celle des pièces d'apparat et celle des salles de cours, des laboratoires, des bureaux.Salles de cours, laboratoires et bureaux sont distribués, de chaque côté du grand vestibule et de la bibliothèque, dans des étages standardisés, aux cloisons de brique jaune pâle.Ici et là, quelques beaux amphithéâtres à colonnes, spécialement à l'arrière du bâtiment, sous la pittoresque pyramide du nord-est, des cliniques lumineuses en chirurgie dentaire, deux escaliers de marbre, en spirale, d'un dessin remarquable, des salles de conseil décorées avec un goût simple et sûr, une salle à manger, en Diététique, une cafétéria ingénieusement aménagée, dont les murs extérieurs sont en verre.Quel qu'ait été le succès de l'architecte dans la distribution et l'agencement de ces diverses pièces, c'est dans le corps central du bâtiment qu'il a donné toute sa mesure.Le salon d'honneur, quoique de proportions modestes, a beaucoup d'allure.Ses murs, rouge sombre, sont rehaussés par six colonnes laquées jaune, entourant une table octogone en marbre veiné vert, sur 38 L'UNIVERSITE DE MONTREAL laquelle tombe du plafond une lumière indirecte.Aux deux extrémités de la salle, un grand crucifix de bronze et un somptueux vase de Sèvres, bleu, vert et jaune, sur base de marbre brun, se font vis à vis.Dans la pièce qui correspond à celle-ci, sur le plan du corps central, l'architecte a aménagé un oratoire.Celui-ci est de même couleur que le salon.Ses fenêtres, décorées de vitraux en grisailles, y jettent une riche lumière.L'autel, jaune pâle et argent, d'une élégante simplicité, avait mérité un- prix au regretté Marcel Farizeau.Un revêtement de pierre beige, orné d'un crucifix, sculpté par Bourgault, (sur un modèle de Charlier) lui sert de retable.A gauche et à droite du vestibule d'honneur s'ouvrent deux beaux amphithéâtres de 250 places.Décrire l'un, c'est décrire l'autre.Ils ont deux étages de hauteur.Six sveltes colonnes laquées jaune, soutiennent un plafond plat couvert de tuiles acoustiques.Une longue chaire de marbre brun occupe le fond.Derrière le conférencier s'étend le tableau noir, surmonté d'un vaste écran pour le cinéma, le tout sommé d'un crucifix de bois, œuvre de Sylvia Daoust.Jetons maintenant un regard sur le vestibule d'honneur.On y pénètre du dehors par trois portes qui devront être, un jour, entièrement en verre fixé dans des cadres de cuivre et ornées seulement de trois médaillons.Les murs, en calcaire poli de l'India-na, et les plafonds de plâtre s'ornent de frises et de motifs heureusement choisis.Seuls, les cache-radiateurs en cuivre, d'un dessin très moderne, et un liseré d'or à l'angle des murs et du plafond, y jettent une note de couleur.Vingt colonnes d'un rouge très sombre soutiennent les étages supérieurs.Elles sont prismatiques, recouvertes de marbre italien Levanto.Sur les huit du centre repose l'énorme tour centrale.Ces colonnes, sans chapiteaux, entourent trois coupoles plates d'où s'échappe l'éclairage électrique.Au fond de ce noble vestibule montent trois escaliers de marbre; deux conduisent à la Salle des Promotions, celui du centre, 39 AMERIQUE FRANÇAISE vers les deux salons qui flanquent la scène et vers la Salle de Lecture.Cette Salle de Lecture est un pur enchantement pour les yeux, de nuit comme de jour.Les hautes fenêtres de la façade y jettent une lumière abondante.Deux fois plus élevée que le vestibule, avec ses vingt colonnes prismatiques de marbre beige de Cizeville, elle paraît très élancée.Cette salle a 170 pieds de longueur sur 70 de largeur et 50 pieds de hauteur.Aucun ornement superflu ne vient gâter la pureté des lignes.Quatre suspensions de cuivre (il y en aura plus tard huit) et trois coupoles plates, d'une blancheur immaculée, dispensent l'éclairage du soir.On ne peut désirer goût plus châtié et plus parfait.Finissons notre visite par la salle des Promotions ou Salle des Fêtes.Il y a place ici pour près de 1400 personnes.Une galerie en hémicycle, accrochée à huit colonnes, de marbre pâle, qui montent jusqu'au plafond, occupe le haut de l'amphithéâtre.Le proscenium est en griotte rouge des Pyrénées, les parois de la scène, en calcaire poli de l'Indiana, le fond, rouge foncé, orné d'un écran encadré de vert et de noir et surmonté des armes de l'Université.Les murs de la salle elle-même sont de pierre beige poreuse dite de Turgot, ayant des propriétés acoustiques.On pense bien, en effet, que le problème de la résonnance s'imposait impé-sement â l'architecte, dans une enceinte où les matériaux durs et résistants abondaient.Aussi a-t-il multiplié les tuiles acoustiques, d'un heureux effet esthétique d'ailleurs, sur la rampe de la galerie et sur les quatre retraits semi-circulaires de la voûte.Jusqu'aux parquets, en liège et caoutchouc, qui ont été traités dans le même esprit.Nous ne croyons pas qu'il y ait, en Amérique, beaucoup d'autres salles où s'allient aussi harmonieusement la simplicité et la somptuosité, la noblesse et l'élégance.M.Ernest Cormier, qui a signé cette œuvre magnifique, devait atteindre les sommets : on l'a choisi pour représenter le Canada dans le bureau des architectes du futur siège des Nations-Unies.Olivier Maurault, pss.p.d.40 L'Université de Montréal EDOUARD CHAUVIN Douze ans après qu'il eut quitté l'Université de Montréal, on demandait à Edouard Chauvin de raconter dans le Quartier latin, les origines de l'enterrement du béret.Celui qui fut leur chansonnier (0 les passés perdus des vieux quartiers latins!) fut ému, et fort étonné, que l'on se souvînt encore de lui.Pourtant, ses gazettes rimées sur la vie étudiante de 1915 créèrent une révolution dans notre littérature, en libérant la poésie du romantisme désuet dont elle était imprégnée depuis cinquante ans.Evidemment, Victor Hugo, Lamartine et Vigny trouvaient plus d'imitateurs qu'Alfred de Musset car l'écrivain canadien gardait son lyrisme pour la terre, les ancêtres et la neige de son pays.Edouard Chauvin, au contraire, exaltait tout ce qui fait la joie ou le désespoir de la jeunesse.Il ne chantait pas que l'amour, il parlait de la femme.Il en parlait avec une verve légère, une douce ironie et une tritesse sans emphase.Elle apparaissait pour la première fois comme Eve, nécessaire et destructrice, besoin et fléau des hommes.Ce ton nouveau était si rafraîchissant après le style pompeux qui avait bercé, et endormi, notre jeunesse que le public s'engoua du jeune poète de vingt ans.Guidé et encouragé par Edouard Montpetit et Louis Dantin, il compléta l'œuvre parue dans l'Escholier et la fit paraître, en 1918, sous le nom de Figurines.* Un succès foudroyant fit croire à l'auteur que la poésie est un gagne-pain.Il abandonna ses études de droit pour se consacrer entièrement aux lettres.Admirable confiance de la jeunesse! Muni d'un petit revenu familial et enrichi de la vente du « premier mille », que la bohème semblait romantique ! A cause de la vie qu'il mena à cette époque, (celle d'un jeune homme de bonne famille en rupture de bans) on a souvent cité Murger en parlant d'Edouard Chauvin.Mais l'auteur de la Vie de Bohème a influencé davantage son mode de vie qu'il n'a * Imprimé au Devoir.41 AMERIQUE FRANÇAISE marqué ses vers.Son style avait son originalité propre qui était bien différente de celle des chansonniers du Chat Noir: Bruant, Maurice Donnay ou Jehan Rictus.« Cette poésie ne renversera jamais l'Acropole », écrivait Valdombre, en 1939, « mais en 1918 elle rendait un écho inaccoutumé.Ni Lozeau, ni avant lui, Frechette, ni Beauchemin, ni même Nelligan n'avaient parlé un tel langage.» S'il est un poète canadien qui a pu s'apparenter à Edouard Chauvin, ce serait Guy DcLahaye.A ce moment-là se formait, à Montréal, un groupe littéraire, connu sous le nom de la Tribu des Casoars.Avec l'ambition d'épater le bourgeois (qui est le propre de la jeunesse), chaque membre avait adopté un surnom fantastique et irraisonné.Il y avait la Tsc-tsé humanitaire, le Hiérophante essentiel, le Cerbère thésauriseur, le Diamant natatoire ou le Xiphias édenté.Quelques-uns, comme Me Honoré Parent, la Fourmi savante, peuvent encore porter, sans rougir, leur pseudonyme.Interrogé sur la signification de son titre, le Sphinx d'Halifax, le Dr Philippe Panneton (Binguet) me répondit: «Je ne suis pas plus sphin-xien qu'un autre et la fantaisie, seule, dictait notre choix.J'ai probablement ajouté «d'Halifax» pour l'x final.».D'autres, comme Boger Maillet, jouaient sur les mots en s'appelant Vibrion sceptique et non septique.Quant à Jean Chauvin, il y avait quelque chose de claironnant et de combattif dans le 'Trombone gallinaeé qui allait bien à sa personnalité.C'est lui, d'ailleurs, qui a le mieux décrit les galas de l'Arche, et là je cite son texte: «Les galas de l'Arche, au cours des années 1915 et 16, se donnaient dans un atelier mansardé, sous les toits d'un vieil immeuble, rue Notre-Dame, à Montréal.On y accédait par un escalier étroit, peu obligeant, et qu'éclairaient, aux tournants, des bougies posées dans le goulot d'une canette.Vaste grenier meublé étonnamment.A droite de la porte, aux soirs de fête, on plaçait une tirelire destinée à l'Oeuvre des Loyers en retard, où chaque invité déposait une pièce pour les frais de bière, fromage et biscuits.Devant une grande toile de Charles Gill, La beauté victorieuse du Temps, et dans la zone d'un piano romantique, aujourd'hui chez le peintre Adrien Hébert, les Casoars, maîtres de ces lieux, entonnaient l'hymne sacré : « Himalaya ! Dorchester ! » — incantation mystérieuse inspirée du folklore polynésien.Puis le Patriarche lisait quelques extraits du Piscatoritule, livre de raison de la tribu.Et c'étaient, au programme, quelques poètes 42 EDOUARD CHAUVIN dans leurs œuvres, quelques musiciens « dans leur répertoire ».L'Arche, posée sur les hauteurs de son vieil immeuble, où le soir vers sept heures, tous les bruits venaient mourir à ses pieds comme des vagues lassées, avec ses fenêtres ouvertes sur l'océan des toits et, clans le port tout proche, les appels des paquebots en partance, n'attendait que le caprice pour lever l'ancre.Nous eussions voulu répondre à l'invitation au voyage, succomber à la tentation de l'aventure, et que l'Arche nous portât vers des îles heureuses, vers les mystérieux lointains.Cette passion pour le vagabondage qui habitait chacun de nous, nous devions bientôt, une fois devenus des « plus de vingt ans », y obéir en partant en guerre, car presque tous les habitants de l'Arche firent la grande guerre et «volontairement».Il n'en fut pas ainsi pour Edouard Chauvin qui avait eu une sérieuse opération dans un œil, après un accident de jeu au collège.Celui qui était l'Icare illuminé de la tribu ne connut jamais, comme vagabondages, que ceux de son imagination.L'Arche était le bateau de rêve qu'il habitait presque constamment.Il s'y était réfugié, d'abord, quand les fins de mois voyaient sa logeuse dresser sur le seuil de son logis, comme l'ange du Jugement dernier, et il avait pris goût, ensuite, à la nostalgie nocturne de ce quartier que ne déparait pas encore le moindre gratte-ciel.La Place d'Armes était entourée d'arbres comme un square de petite ville et les tours de Notre-Dame se détachaient sur le ciel lunaire.Sur les pavés anciens, résonnaient, de loin en loin, le pas sec d'un agent, l'écho feutré et traînant d'un clochard.L'orage gronde dans la nuit, L'eau dégoutte des réverbères.Je suis un pauvre gueux qui fuit, Tâchant d'oublier ses misères.Après le tumulte du jour, la rue Notre-Dame devenait aussi déserte qu'une ville-fantôme.Aucune «boîte» n'écrivait sa signature néon sur ses vieilles pierres.Des matelots zigzaguant vers le port et des chats de ruelle, glissant silencieusement vers les lieux propices â leurs rapines, troublaient, seuls, le silence nocturne.Et le poète rêvait: 43 AMERIQUE FRANÇAISE Dans mon grenier aux murs gercés, A la chandelle, Avec des mots tristes, lassés, Je parle d'elle.Le froid monte par l'escalier, Par la fenêtre.On dirait un bruit de soulier : C'est vous, peut-être?Le ton d'Edouard Chauvin n'est pas toujours aussi chaste mais garde, même dans un génie plus réaliste, une note de sentimentalité et de tendresse quand il parle de la femme.C'est sur un mot de pitié qu'il termine Bacchantes : Ployant sous vos râpés corsages, Vos hanches à des amants saouls, D'un imperturbable visage, Vous vous donnez pour quelques sous.Délicieusement féroces, Fornicatrices de beauté, Tout ce qu'il y a de plus rosse Est, pour vous, de la volupté ! Que je vous plains, prostituées, Ames en détresse de nuit, Ames tristes, âmes tuées, Qu'on devrait fuir.mais que l'on suit.Que je vous plains, que je vous pleure ! Que je voudrais tant vous sauver, Vous pour qui l'amour est un leurre Vous qui ne savez plus prier! Mais nous voilà loin du ton gavroche de l'étudiant qui rit de l'ordre et de l'autorité.Celle-ci était représentée par les professeurs, d'abord, dont il se moque gentiment dans A la basoche, et par les agents qui mettaient un frein à leurs démonstrations 44 « EDOUARD CHAUVIN publiques et orageuses.Les messes annuelles, à la cathédrale; l'enterrement du béret; les fins d'année se terminaient souvent par un joli chahut et une visite au poste.Voilà la vengeance du poète : Kondel à Koger Maillet Chapeau blanc et boutons dorés, Ventre rond comme une galère, Bâton ferme et cerveau timbré ; C'est la force constabulaire ! Roi du « noli me tangere », Intelligence musculaire, Chapeau blanc et boutons dorés, Ventre rond comme une galère, Semblable à l'Hercule sacré, Devant nos corps moléculaires, Passe, de bêtise bourré, Dans la voiture cellulaire, Chapeau blanc et boutons dorés.Le temps de l'Arche a marqué toute une génération qui appelle encore ainsi le temps de sa jeunesse.Comme Roger Maillet avait découvert le grenier qui servit aux réunions des Ca-soars, il conserva la priorité sur ce nom et l'Arche est devenue une très belle maison de pierre à l'île Perrot.Ce signe de prospérité est la preuve du décalage qui existe entre les jeunes bohèmes d'alors et les hommes rangés qu'ils sont devenus aujourd'hui.Peut-on encore rappeler au propriétaire terrien qu'est devenu Roger Maillet qu'il était alors un poète exquis, (Ah! que la vie est triste et que l'espoir est fou!) un conteur robuste et un humoriste féroce?Les femmes n'étaient pas admises aux réunions de l'Arche mais nous en connaissons le décor par un dessin d'Isaie Nantais.Des meubles disparates, un piano droit, un poêle-chaufferette et des murs couverts de dessins et de tableaux, dont quelques-uns venaient des locataires antérieurs, les peintres 45 AMERIQUE FRANÇAISE Jobson Paradis et Emile Vézina.La maison était très fréquentée car le rez-de-chaussée était un magasin de musique, le plus ancien de la ville, dont le propriétaire, M.Boucher, attirait les visiteurs par son savoir et ses manières.La maison avait aussi ses fantômes car on découvrit dans la cave des*uniformes «d'habits rouges».La rue en pente abaissait les toits, en gradins, jusqu'au port.Si les femmes n'étaient pas admises aux réunions officielles, l'Arche connût quelque passante car La chambre est de cette époque : à Louis Saint-Jacques Douce ambiance de la chambre Où flotte une odeur de tabac, Fumé dans une pipe d'ambre Au fourneau comme un ventre bas.Sur le tapis rouge le livre, Tel un cœur ouvert, abîmé, Repose, essayant de revivre Les yeux rêveurs qui l'ont aimé.Une peinture est une phrase.La table a ses propos défunts.Un parfum est dans chaque vase Qui ravive d'autres parfums.Les rideaux, paisibles fantômes, Ont, reflétés par l'abat-jour, Des profils indécis de mômes Aux lèvres rouges de l'amour.Oui, la chambre c'est toute une âme, Un souvenir triste ou joyeux; Un ruban rappelle une femme, Le miroir a connu ses yeux.C'est le monde de nos pensées, Des projets de nos lendemains, Des espérances trépassées Qu'on tenait, la veille, en nos mains.46 EDOUARD CHAUVIN On découvre un peu de soi-même.Dans chaque coin, dans chaque pli : C'est le secret, c'est le poème De l'Ame intime qu'on y lit.Ah! l'aimer d'une bonté forte, La bonne chambre, ah! oui, l'aimer.Car, lorsqu'on en ferme la porte, C'est son cœur qui reste enfermé.Je crois que j'ai assez cité Figurines pour que vous jugiez de ses qualités et de ses défauts.Comme l'écrivait Lucien Pari-zeau, dans le Canada, « à part quelques faiblesses d'élocution, excusables d'ailleurs chez un étudiant et que n'évitent pas des écrivains aguerris, ses vers ont de l'allant, de la verdeur, de la légèreté.Ce qui est bien français, c'est la jeunesse des Figurines, qualité aussi rare chez nos poètes que la spontanéité.» En 1918, Edouard Chauvin entra dans le journalisme.Sa vie devint alors vraiment quotidienne avec ses obligations, ses déboires, son labeur régulier.Finies les chansons! Adieu, l'Arche! Les nuits blanches se passaient à courir le fait-divers et non la muse.Cette dure école du journalisme( pour qui sait en tirer une leçon d'application et non de facilité, servit au jeune écrivain, et quand parut Vivre*, en 1931, c'était l'œuvre d'un poète et non d'un chansonnier.«La fraîche spontanéité des Figurines, écrivait Paul Morin, avait un charme bien défini.Mais quoique une source jaillissante soit pleine d'agrément, quelques digues la rendent plus utile.L'auteur a connu la discipline de la souffrance et Vivre, selon moi, y a trouvé une nette progression.» En voici le plus parfait exemple: Dans la nuit hellénique, enivrante de paix, Je vois des demi-dieux marcher parmi les marbres ; A renifler la chair un faune se repaît Et des nymphes, de peur, se sauvent sous les arbres.* Roger Maillet, éditeur.47 AMERIQUE FRANÇAISE Et demain, je verrai Daplinis, le beau berger, Conduire au coteau vert ses blanches chèvres grasses Tandis qu'Amaryllis ira prendre au verger Le fruit d'or convoité par la beauté des Grâces.Toi qui ris à l'amour, satyre au pied velu, Je verrai se lever ton corps entre les vignes, Avec tes yeux rieurs et ton masque joufflu Penchés sur le sommeil des fairnesses malignes.Sous le Hêtre touffu j'irai seul, dans le soir, Entendre les pipeaux chers au vieux Mélibée, Car, dans l'herbe d'été, j'aime parfois m'asseoir Pour voir monter des toits de chaume la fumée.Edouard Chauvin jongle encore avec les mots mais ce sont les mots arides des débats parlementaires qu'il traduit correctement et sans aucune fantaisie.Il est devenu fonctionnaire, comme beaucoup d'autres poètes avant lui, et la discipline des mots n'a plus de secrets pour lui.« On voudrait qu'il se remit à écrire, aujourd'hui qu'il pourrait employer, à l'expression d'une pensée plus claire et plus ferme, une langue plus exacte et plus riche.On parle encore de lui à l'étranger.Un journal de Sidi Bel Abbès le cite parmi les poètes canadiens de langue française, en juin 1946 et l'édition Améric-Edit, de Rio de Janeiro choisit son Paysage blanc pour Ici, des Poètes canadiens vous parlent du Canada.Entre sa femme et ses chiens, il mène une vie calme dans la banlieue d'Ottawa.Comme un sage, il cultive son jardin et ajoute, quelquefois, des vers au livre qu'il a en préparation depuis vingt ans.A'oici la pièce inédite qu'il m'a donnée, pour vous : Solitude Ne plus rien dire, se taire.Poursuivre un rêve solitaire.Vivre de calme et d'ennui.Laisser changer le joui* en nuit.48 EDOUARD CHAUVIN Etre autour du bruit, le silence.Poursuivre un rêve d'indolence.Savoir ne pas craindre la mort Qui prend notre chair et la mord Ne chercher que la solitude.Autour de ses livres d'étude Le front sous la lampe abrité, Loin du regard de la cité. UN PORTRAIT ET UN RECIT MADAME BARIL Quand elle décida de se marier, Constance prit pour époux un homme timide, du nom d'Onésime Baril.Dorénavant, elle déciderait pour deux.Onésime n'eut guère de peine à s'adapter à sa nouvelle vie.Elle ressemblait tellement à celle qu'il venait de quitter! Orphelin de bonne heure, il avait été adopté par une tante affligée de cécité, pour lui servir de bonne à tout faire, de guide dans ses allées et venues, et de souffre-douleur dans ses moments de maussaderie.Et ce que la pitié pour elle lui avait fait faire, l'autorité de sa femme devait lui faire refaire aveuglément.Constance Baril ne tarissait point d'éloges sur le compte de la bonne tante aveugle.Elle parlait d'elle comme d'une défunte dont on a hérité tout le bien.Sous le regard content de l'épouse, le mari essuyait la vaisselle, balayait la maison, cirait les planchers, aidait à la lessive que Madame retardait de faire jusqu'au soir.Teneur de livres chez un marchand d'épiceries en gros, là seulement, il exerçait, tout à son aise, son unique liberté: mettre des chiffres en colonnes.Dans les six ans qui suivirent, trois garçons naquirent de leur union.C'était elle qui les avait eus, c'était elle qui les édu-querait: elle en ferait des hommes, répétait-elle souvent pour narguer le mari.Un jour, Onésime, après maintes hésitations, osa exprimer son désir d'avoir «leur» propre épicerie en gros.A sa grande surprise, Constance approuva le projet.D'abord, il en resta bouche bée.11 ne comprenait pas encore que la surveillance des employés, la direction des affaires.Madame Baril s'en chargerait.Rien à craindre de ce côté-là, elle y mettrait la main.C'était là sa partie.Jeune fille, n'avait-elle pas été contremaîtresse dans une filature de coton?L'affaire réussirait, l'apporterait beaucoup.Les chiffres seraient pour Onésime, comme de raison.50 UN PORTRAIT ET UN RECIT D'autres années passèrent.Madame Baril l'avait prévu, les affaires furent très bonnes.Le matin, Constance, devenue toute grise, se sent plus vieille et plus fatiguée.Cependant, son gouvernement des affaires et du monde ne faiblit pas.De son côté, Onésime a pris avec le temps un air béat.Cet homme s'épanouit dans le bonheur conjugal.Et il enfile son pantalon toujours avec la même jeunesse.Le succès de l'entreprise leur a permis de faire l'acquisition d'une superbe maison chemin Sainte-Catherine.Il faut entendre la grosse Madame Baril vanter Outremont où finit l'échelle sociale.La large chaussée du chemin appartient toute à « sa » limousine.Qui ose la dépasser se le fait dire de la bonne manière! Madame ne prend jamais place au volant, mais cela ne l'empêche pas de tout diriger du siège arrière: le chauffeur, la circulation, les feux rouges ou verts, les piétons trop hardis.Au salon, comme ailleurs, elle gouverne avec sa langue et sa main.Sa main courte s'élève et retombe comme un marteau pour sanctionner ses paroles.Sa langue châtie, fait le renom d'autrui, rétablit chacun dans son rang social, accapare le mérite des uns et met à jour le malheur des autres.Cette langue, tout son orgueil, toute sa vanité, toute sa force, toute sa raison de vivre, c'est toute Madame Baril.Au cours tie la conversation, cependant, elle a souci de mettre bien en évidence ses bagués à diamants.Elle sait aussi suspendre un geste dans la lumière qui fait scintiller les pierres précieuses.Aux flatteries abondantes et intéressées sur la fortune à ses doigts, elle fait la moue ou daigne sourire.Toute la joie orgueilleuse qu'elle en éprouve, elle en jouit encore mieux en l'empêchant d'exulter.A la maison, elle trouve toujours à redire sur l'ouvrage de la bonne.Elle explique sa méthode, avec d'infimes détails accompagnés de gestes impatients.Elle finit par refaire tout.Puis de se plaindre, de geindre sur sa fatigue, sur ses reins qui la font souffrir.Grande martyre.Onésime compatit avec elle sincèrement.A table, la soupe est toujours trop chaude ou trop froide, la viande mal apprêtée, le dessert sans saveur et le café sans 51 AMERIQUE FRANÇAISE amertume.L'époux et les trois gars, le nez dans l'assiette, approuvent du même mouvement qu'ils mangent.Un des fils a «atteint sa majorité; il parle de fiançailles.Avant de ratifier l'affaire, Madame veut se'rendre compte \\n peu.Madame Baril accueille donc d'un bonjour bref et froid la jeune fille et la fait asseoir devant elle.Puis, le menton liant et d'un air qu'elle veut aristocratique, elle la dévisage, l'examine de la tête aux pieds, la déshabille du regard.L'entrevue se prolonge.Jamais la jeune fille n'était restée si longtemps au confessionnal! Enfin, elle donne au fils son consentement.Quant à la date et au lieu du mariage, elle fixerait cela elle-même.L'époux, le visage morne, son journal sur les genoux, assiste à l'entretien.Soudain, les deux jambes bien plantées au sol, le buste proéminent, la tête enfoncée entre ses épaules épaisses, le regard sévère, le bras en avant, elle s'adresse à lui : — Onésime! Sors la voiture.Je vais chez Birlcs.As-tu donc perdu la mémoire maintenant, d'oublier que lundi prochain sera «mon» vingt-troisième anniversaire de mariage?52 UN PORTRAIT ET UN RECIT VOLTE-FACE En descendant du tramway, à l'angle des rues Sainte-Catherine et Peel, où un vent impétueux tournait en rond comme s'il avait cherché son chemin, Jean Kesther donna un coup d'œil machinal au cadran lumineux.Neuf heures et vingt ! Il pressa le pas vers l'hôtel Mont-Royal.Le vent s'engouffrait entre les maisons, faisait rage contre lui.«Il ne veut donc pas que j'arrive à destination, ce déchaîné!» Et «omnie s'il avait deviné sa pensée, le vent redoubla de force, creusant des remous autour de sa personne.Jean fonçait tête baissée, les mains dans ses poches.Par moments, un frisson courait sur tout son corps.Jean serrait les dents et fronçait les sourcils.Une lumière vive lui fit soudain relever la tête.Sous la marquise, le suisse en livrée semblait pétrifié par le froid.Dans le vestibule, il sentit une chaleur humide et pesante.Une odeur de parfum l'enveloppa comme la caresse d'une femme.Dans le hall, plusieurs grandes dames en brillants atours causaient à haute voix ; des couples jeunes attendaient d'autres couples; des messieurs importants et bedonnants, cigare au bec, discutaient entre eux.Jean regarda tout ce monde, puis fixa un fauteuil, au fond du salon.A sa grande surprise, il était vide.Jean regarda encore autour de lui.Pourquoi ce retard?Elle ne viendrait pas, ce soir?Peut-être lassée de l'attendre, elle serait repartie?Non, impossible.Cependant, il se sentait défaillir tant son désappointement était grand.Sa montre marquait neuf heures et quarante.Inquiet plus qu'il ne le voulait croire, Jean fit le tour du hall, scrutant des yeux les visages des femmes, puis revint vers l'entrée.Elle n'était pas là non plus.Maintenant un homme gras, pimpant, le nez et les joues trop rouges, rêvassait dans le fauteuil du fond.Viendrait-elle encore?Sans doute; pourquoi s'impatienter, désespérer si tôt?Mais Jean perdait confiance.A la fin, n'en pouvant plus, il boutonna son paletot et sortit.Sur le porche, il regarda du côté de la rue Sainte-Catherine, une lueur d'espoir dans les yeux.Des groupes qui arrivaient tout courbés, le bousculant, coururent vers la chaleur de l'intérieur; d'autres continuèrent sous le fouet du vent.Qu'importaient à Jean toutes ces formes emportées dans la bourrasque?53 AMERIQUE FRANÇAISE Dans le magasin de la Commission des Liqueurs d'en face, une foule s'entassait, joyeuse.Au bord de la chaussée, sur une mince couche de glace, une douzaine de carrioles, peintes en noir ou en rouge vif, attendaient les clients.Les chevaux, couverts de bures grises paraissaient inanimés.Les cochers allant et venant sous leurs longues pelisses en poil jauni, fumaient et se battaient vigoureusement le corps de leurs grosses pattes fourrées.Une dernière fois, Jean consulta sa montre.Dix heures !.Ce n'avait donc été pour elle qu'une passade?Pris d'une colère soudaine, il quitta précipitamment le lieu et s'éloigna, tête basse, l'expression dure.Poussé par le vent, loin de l'hôtel, loin du rendez-vous, Jean alla sans but, indifférent au va-et-vient bruyant de la rue, aux autos, aux carrioles avec leurs grelots en fête, à tous les passants.Tout à coup, il eut l'impression qu'on le touchait à l'épaule; il crut même entendre une voix qui l'interpellait.Il releva brusquement la tête et laissa échapper un « Hein?» impatient.Deux gaillards dans l'uniforme de la marine l'abordèrent avec civilité.L'un d'eux demanda: — Pardon me Sir, but would you know of a place where we could find a room for the night?Jean ne saisit pas la question tout de suite.L'air drôle, hébété, il regarda les deux matelots.Il eut un sourire de pitié pour eux.D'un geste décidé, il sortit de sa poche une clef munie d'un petit jeton rouge.— Eoom 817, Mount-Royal Hotel, fit-il d'une voix sourde.Paul-Y.Desjardins 54 QUATRE SOUVENIRS DU SUD* Arrivons à Ixtepec dans l'après-midi.Il est impossible de continuer en auto jusqu'à Tapachula, la route est impraticable.Immédiatement, nous nous abouchons avec le Jefe de estacion.Il n'y a pas de wagons-plats, mais il y en aura demain.C'est le thème de manana, qui laisse prévoir le pire.Naturellement, le lendemain, pas de wagon.Pénurie singulière puisqu'il n'y a pas d'autres moyens de transporter une auto à Tapachula.La route panaméricaine se trouve ainsi fermée.Nous nous plaignons.Le jefe ne semble pas-s'émouvoir.Il nous répond toujours « Un momento ».Or, au Mexique, un momenta veut dire une heure, une journée ou une semaine.Lundi matin.Nous commençons à en avoir assez, d'autant plus que deux wagons-plats viennent d'entrer en gare.Pendant que le jcfe fait la grasse matinée, son assistant bonasse nous remet, après de longues discussions, les documents nécessaires et nous installons l'auto sur un wagon.Quand le jefe apprend que nous avons obtenu les documents, il entre dans une grande colère et nous somme de descendre la voiture du wagon.Nous refusons puisque nos papiers sont en règle et que nous avons reçu l'autorisation nécessaire de l'assistant du jefe qui a plein pouvoir en l'absence de ce dernier.Le jefe s'entête: «Alors, hurle-t-il, vous ne bougerez pas d'ici.Je vous ferai attendre des semaines!.» Il menace d'appeler la police.De notre côté, perplexité.Après caucus, nous décidons de trouver à Ixtepec un personnage plus puissant que notre jcfe dictateur.El présidente, sorte de maire du village.Par bonheur, cet homme est sympathique et intelligent.Sans sortir de son hamac, il donne aussitôt l'ordre de faire garder le wagon, l'auto et nous-mêmes par deux agents de police qui portent de grosses carabines et marchent pieds nus.Nous sommes protégés contre les attaques du bouillant jcfe, mais le wagon ne bouge toujours pas.Le présidente nous conduit à l'unique avocat d'Ixtepec qui prend l'affaire en main avec le zèle et l'ardeur d'un étudiant en droit qui règle une querelle de famille.Cet avocat est le plus étrange et le plus haut en couleur que nous ayons jamais rencontré.Une moitié d'homme : maigre, * Fragments de Voyage autour des trois Amériques, en préparation.56 AMERIQUE FRANÇAISE rachitique, vert.Il gesticule plus qu'un rabbin et parle sans arrêt d'une voix criarde et chantante comme un vendeur de légumes qui aurait de l'instruction.Il court dans tout le village, frappe à toutes les portes et nous traîne à sa suite.Il nous assure que notre cause est bonne, mais le jefe demeure sur ses positions quoique notre façon de procéder l'ait un peu décontenancé.Enhardis par cet incroyable avocat, nous décidons de frapper le grand coup: nous irons voir le général.Ici, le général, c'est en pratique le nec plus ultra.Il a des droits sur tout et sur tous.(N'a-t-il pas une petite armée à lui?) Et lorsque les civils ne parviennent pas à s'entendre sur une question, c'est l'armée qui la tranche.Le général nous reçoit plutôt mal.C'est un homme dans la cinquantaine, cheveux en brosse, figure impassible et énergique.Il écoute patiemment l'exposé exhubérant de notre avocat.Après trois minutes, d'un gesto rapide de la main, il met un ternie à la harangue.Un silence di mort nous inquiète quelques instants.Le général se lève comme un juge qui a le sens du théâtre et dit simplement : « Le wagon partira par le train de cinq heures.Ayez la bonté d'en avertir le jcfe de Estacion de ma part.» * * * Un petit caboteur blanc, La Marionetta, file dans la nuit à sa vitesse maximum : dix nœuds.A la barre, avec le capitaine, il nous semble être seuls sur l'Atlantique.Pas un paquebot, pas une pirogue ne nous croisent.Nous voguons dans le silence délectable d'une nuit brillante et calme entre deux Amériques.Les côtes de Panama s'estompent au bout de notre sillage.Hélas ! nous ne sommes pas seuls.Les passagers de la Ma-rionnetta sont au nombre de vingt-cinq.Us se divisent en deux classes.Seulement « ces messieurs et dames de la première » ont droit à l'unique cabine.Pour notre malheur, nous avons ce droit.Dans cette cabine, d'environ douze pieds carrés, et contenant douze lits superposés trois par trois, quatorze personnes devront dormir, cette nuit ! Une mulâtresse de deux cents livres au moins, qui s'évertuera à monter dans le lit.au-dessus du mien, et à en redescendre, 56 QUATRE SOUVENIRS DU SUD une partie de la nuit.Elle sent très fort l'ail.Les autres sont moins considérables : un pauvre homme que a le mal de mer : une vieille indienne grommelant sans cesse: un petit monsieur timide; deux mamans et deux bébés; nous quatre et, pour faire le compte, deux autres passagers qui reniflent, toussent, ronflent et pètent.D'abord, nous avons été contents de voir des draps blanchis.Puis, nous avons déchanté: les cafards, de la taille des souris, qui s'y promènent par centaines, ne se distinguent que mieux.Si ces bestioles n'avaient pas réussi à nous tenir éveillés, les milles insectes, surtout les fourmis des tropiques, y auraient pourvu.C'est la mulâtresse qui s'en plaint le plus fort : « Moi, la Senora Castro, dans une telle situation ! Quel affront ! » Et toute la cabine lui fait écho.Les bébés urinent.Vers trois heures du matin, quelqu'un restitue dans sou lit.A cause d'un violent orage, portes et hublots demeurent fermés.La chaleur est infernale.Le lendemain, à la pointe de la nuit, nous sommes en face de Cartagena qui ressemble à un collier de diamant posé sur un velour gris après le bal.* * Ce soir, nous sommes invités chez le consul général du Canada qui a réuni la colonie canadienne de Caracas en notre honneur.Vers sept heures trente, nous quittons notre barrio, vêtus de nos atours des dimanches.Le rendez-vous est à huit heures et demie, mais il n'est pas facile de se retrouver dans Caracas où les maisons n'ont pas de numéros et les rues, pas de noms.Vers huit heures quinze, nous touchons presque au bout quand un agent de police nous arrête sous prétexte que nous avons enfreint un subtil règlement de circulation.«Vos papiers?» demande-t-il aussitôt.Hélas! nous n'avions pas cru qu'il fût.essentiel d'apporter notre serviette de documents simplement pour aller de notre demeure à celle du consul canadien, d'autant moins que les journaux du matin avaient publié nos photos et des reportages détaillés sur notre voyage.57 AMERIQUE FRANÇAISE Nous expliquons ces choses à l'agent qui n'a qu'une réponse à tous nos arguments : « A la prison! A la prison! » Nous nous résignons à n'être pas à l'heure à la réception.Le préfet ne semble guère plus accommodant que l'agent.Nous insistons sur le fait que le consul nous attend à huit heures trente et qu'il est déjà neuf heures.« — Enfin ! monsieur, vous avez lu les journaux.Vous savez qui nous sommes et d'ailleurs, vous pouvez téléphoner au consul du Canada qui nous identifiera.« — Tout cela est très bien, nous répondit-il sans enlever son cure-dent, mais on ne sait jamais sans papier.Encore, récemment, nous avons découvert un innocent touriste qui était le secrétaire d'Al Capone ; un autre qui vendait des narcotiques et un autre.» Nous demeurons bouche bée.Il n'y a rien d'autre à faire que de téléphoner au consul et lui expliquer que nous serons très en retard! D'abord on nous refuse le droit de téléphoner.De haute lutte, nous l'obtenons; mais nous ne trouvons pas le numéro du consul.Le préfet sourit malicieusement.Puis, arrivent deux sergents du service d'identification.L'un en habit de travail, l'autre avec une barbe de trois jours.Us ont reçu la consigne de nous amener à notre demeure afin d'examiner nos papiers.Or, nous sommes à l'autre bout de la ville et ne pourrons revenir chez le consul avant une heure ou deux.Discussion interminable afin de convaincre ces gens que la politesse exigerait que nous prévenions au plus tôt notre hôte.Us en conviennent à contre-cœur.Comme nous avons quelque difficulté à trouver la maison (les rues ne sont pas éclairées) nos deux gardes décident de rebrousser chemin.Il faut sauter à bas de la voiture et refuser énergiquement d'y remonter.Il est dix heures quand nous nous présentons chez le consul, flanqués de nos deux gardes.Le consul s'identifie et nous identifie.Un membre important de la légation britannique qui se trouve au nombre des invités, essaye de convaincre les gardes de nous relâcher, du moins pour la soirée.Peine perdue.On nous reconduit donc au Bureau Central d'identification où des fonctionnaires abrutis nettoient des mitraillettes, se curent les ongles et jouent aux dominos.Toute discussion est inutile.Des soldats, armés comme des corsaires, surveillent trois 58 QUATRE SOUVENIRS DU SUD d'entre nous pendant que les deux agents se rendent à notre campement avec le quatrième.Enfin, après avoir jeté un vague coup d'œil sur nos papiers, on nous dit avec un sourire beat et satisfait: «Vous êtes libres ! » A onze heures quinze nous étions de retour chez le consul, harassés et dégoûtés.Heureusement, une délicieuse omelette et d'adorables petits saucissons nous attendaient clans le fourneau consulaire.* Un soir, sur une route du Brésil.Le souffle d'un lilas blanc; un sombre oranger, lourd de fruits dorés par la lune; un cri de coyote; une amazone au rire d'argent qui passe dans la nuit, enveloppée d'une mante plus noire que la nuit même.Mon plus beau souvenir.Jacques Hébert 59 L'IMMENSE BLAGUE DE L'ART MODERNISTE* .Trois «génies méconnus», Cézanne, Van Gogh et Gauguin, sont en voie d'être proclamés, par leurs panégyristes, comme étant les héritiers des grands maîtres du passé.Or, les véritables génies sont les dits panégyristes.Ces adroits thuriféraires ont tellement insisté sur la potentialité des fous dégénérés du culte moderniste, que beaucoup de gens, tout eu condamnant leurs œuvres, n'osent point nier leur génie en puissance.C'est que la lâcheté morale pousse un grand nombre d'hommes à s'allier au parti qui détient le pouvoir, même s'il est pourri, et à camoufler leur turpitude sous des mots d'ordre ronflants comme celui-ci: «L'artiste doit exprimer son époque».Ils oublient qu'une époque peut être à ce point putride, qu'un véritable artiste préférerait se réfugier dans un monastère, que de l'exprimer dans ses œuvres.Aujourd'hui, une guerre à mort sévit, dans le monde de l'Art, entre deux partis dont les points de vue antagonistes sont irréconciliables.D'une part, nous avons les partisans de l'art représentatif, et de l'autre, ceux qui affirment que la seule base de l'art véritable est l'abstraction, c'est-à-dire la recherche des formes irréelles, et l'abandon systématique de celles de la nature.Parce qu'ils sont arrivés les derniers, les «modernistes abstraits » se sont portés à l'attaque, afin de se faire une place au soleil.A chaque époque, on découvre que telle œuvre, destinée à être considérée comme une œuvre d'art, nous révèle avant tout la personnalité d'un individu, sa tournure d'esprit, parfois même son état d'âme.Lorsqu'on trouve, dans un groupe d'artistes, une uniformité de goût et d'intention, une certaine contagion dans leur attitude vis-à-vis du sujet en art, vis-à-vis du patron, du public ou * Cet article, traduit par Mme Hogcr Maillet, se compose de quelques extraits d'une conférence rédigée en anglais sous le titre The grand bluff of Modernist Art, dont le grand peintre, Clarence Gagnon, sur son lit de mort, confia le texte inédit à son vieil ami William H.Watson, pour fin de publication.60 L'IMMENSE BLAGUE DE L'ART MODERNISTE de la vie en général, on peut appeler cela une tradition ou un mouvement.Un mouvement peut devenir ou ne pas devenir dogmatique.Chose étrange, le dogmatisme en art résulte de causes diamétralement opposées.Il provient soit d'un excès d'aristocratie, soit d'un excès de démocratie; d'un electoral trop étendu ou trop restreint; d'une docile soumission à une domination imposée au servile artisan, par quelque pouvoir établi, l'Eglise, l'Etat ou l'Académie, ou d'une violente rébellion contre une telle autocratie, rébellion si désireuse de lui substituer une nouvelle façon de voir, qu'elle remplace tout bonnement l'ancien dogme par un nouveau.Quand l'art est une question de patronage, et que le public ignorant ne tient même pas à se renseigner sur la question, les artistes servent le pape, le roi ou le patron, et la dogmatique de la minorité prévaut.Par contre, lorsque l'art est un sujet d'jnté-rêt général tel, que les académies cbargées d'en maintenir les règles et les traditions sont subventionnées par des souscriptions publiques, et que se familiarisant davantage avec les choses de l'art, le peuple exige des artistes ce qui lui plaît, ceux-ci alors s'appliquent à contenter la foule, et la dogmatique de la majorité prévaut.Lorsqu'enfin des idées plus libérales naissent, et que s'en suivent plus de révoltes contre les règles établies, plus d'accentuation de liberté, de licence, et d'égoïsme, alors de violentes réactions de colère contre le dogmatisme des académies et des foules créent une nouvelle minorité révolutionnaire.Insistant sur le besoin de s'exprimer, sur la nécessité de l'originalité et d'une liberté nullement enti'avée par les conventions, les modernistes se laissent aller au-delà des limites de la raison et même de la décence, et deviennent de fanatiques imposteurs, souvent à leur insu.Ces rébellions contre l'autorité aboutissent généralement à un recul vers une idée périmée, jadis considérée comme réactionnaire.Il est toujours imprudent d'exagérer le besoin de liberté intégrale et de non-conformisme en art.61 AMERIQUE FRANÇAISE Les révoltes peuvent être infiniment sages et productrices de biens impérissables, mais elle peuvent être folles et causer des dommages incalculables.Tout dépend des vertus ou des vices de ceux qui les fomentent.Une période de l'art est grande en autant qu'elle favorise la liberté d'expression individuelle, et qu'elle maintient sa fonction de parrainage responsable en exigeant des artistes qu'ils adhèrent à certains principes fondamentaux et qu'ils aspirent à certains idéals.Dans la violence du mouvement actuel contre la peinture représentative, de grands maîtres sont renversés de leurs piédestaux, et des iconoclastes au talent médiocre sont portés à des hauteurs qu'ils n'ont jamais rêvé d'atteindre.Seule, une époque peu respectueuse des niveaux élevés de l'Art, qui raffole du choc des idées neuves et s'amuse à l'usage d'une nouvelle échelle des valeurs, une époque enfin qui cultive des opinions véhémentes sur tous les sujets, tolérerait pareil vandalisme.Vers la fin du 19ième siècle, un riche et capricieux bourgeois nommé Cézanne, dont le passe-temps favori était la peinture, s'intéressa à la nouvelle doctrine de «l'art pour l'art»; mais, a cause de son tempérament maussade, il ne put sympathiser avec la gaieté des Luminaristes, ni comprendre leur poursuite de ce qui lui paraissait evanescent et éphémère.Après avoir expérimenté avec les couleurs de Delacroix, et passant de la note d'exagération des puissants dessins de Dau-mier à une réelle déformation pour son propre compte, et de plus, trouvant beaucoup de satisfaction dans la solidité et le flegme de Courbet, il jeta un regard en arrière, vers le Greco alors que celui-ci s'inspirait de la grandeur architectonique et de l'immobilité des primitifs byzantins, et il décida de faire de l'impres-sionisme quelque chose de durable comme l'art des musées.Les hiérophantes qui exaltent Cézanne aujourd'hui, semblent croire qu'il a rédigé une constitution pour une nouvelle république de la peinture, et que personne, avant lui, n'a jamais préconisé la forme solide.Cette exagération de l'importance de Cézanne est un des plus curieux phénomènes de critique que l'on puisse trouver à notre époque.62 L'IMMENSE BLAGUE DE L'ART MODERNISTE Dans la plupart de ses portraits et de ses paysages, il était à la fois théorique et gauche, ce qui s'accorde assez mal.Voyons cette scène de nus invraisemblables, Les Baigneuses, que d'aucuns proclament son chef-d'œvre.Ici, nous sommes en présence d'attitudes insignifiantes, stupidement dessinées, de visages lugubres et inexpressifs, de vulgarité de formes disproportionnées défiant l'anatomie.Ces nus ressemblent à des martiens écorchés tels qu'on se les imagine, tableau pathologique de vieilles femmes hideuses, placardées de couleurs macabres, contrefaites, les bras pareils aux branches d'un swastika, elles.s'étalent sur un fond brillamment coloré, ou sont gelées raides dans une position ver1 ticale, regards fixes, yeux déformés, nez absents, doigts et orteils amputés.! Arsène Alexandre, le critique français dit un jour : « Ce qui frappe tous les esprits impartiaux, en examinant les tableaux de Cézanne, c'est que, à côté d'une noblesse incontestable à son point de départ, se trouve une impuissance absolue d'atteindre le terme de la route.L'Art ne peut pas être enrichi par de simples intentions.» Il est indéniable que les œuvres de Cézanne ont un style particulier, mais cela n'est pas en soi une vertu, puisque certains styles manquent de goût, et certains genres sont offensants.Les «enragés de style», cette malédiction de l'art moderne, fascinés par leur fausse idée qu'un style personnel criard est ce qui importe le plus en art, sonnèrent leurs trompettes avec éclat pour louer l'exagération des œuvres super-stylisées de Cézanne et de ses disciples dans tous les arts.Il se produisit alors une chose étrange.Lorsque ces extrémistes réussirent à se faire entendre, les politiciens de l'art qui avaient auparavant répudié Cézanne, dressèrent l'oreille et acceptèrent ce « génie » qu'ils haussèrent aussitôt sur.un piédestal, et de ce fait inaugurèrent la plus étrange «danse macabre» d'oeuvres biscornues, de nouveautés, de lubies fantasques et d'insanités que le monde ait jamais vue.Et dès lors, chaque année, à Paris, surgit un nouveau dada, lequel n'a qu'une raison d'être : créer une sensation ! Il importe, tout d'abord, que l'artiste et ses œuvres fassent parler d'eux, 63 AMERIQUE FRANÇAISE afin d'exciter la curiosité de la clientèle payante.Chaque nouvelle sensation doit être plus ébouriffante que la précédente, car le public de Paris, à force de chocs répétés, devient de plus en plus blasé.Mais, Paris n'est pas la France, qu'on ne l'oublie jamais.D'ailleurs, ces Parisiens-là, pour la plupart des rasta-quouères, les autres, si peu français, ces parisiens-la, dis-je, avec leurs devises abracadabrantes lancées violemment, réaffirmant leur «droit à la licence», tout en réclamant tapageusement «une liberté en art » qui n'a du reste jamais été en péril, se rendent-ils compte que leur art taré est une souillure sur la face de la France, pour laquelle, le temps venu, elle les fustigera?Dans cette guerre qui sévit au sein du monde artistique, je n'hésite pas à me ranger du côté des grands et nobles esprits de la France qui personnifient l'élégance, le raffinement, la mesure, la beauté en art, et qui déplorent amèrement la tache faite sur le bel écusson de leur patrie, par ces ignobles charlatans, lesquels servent l'intérêt de ces « corbeaux de la finance » pour qui l'art n'est qu'un moyen de s'enrichir.On pourrait écrire des volumes sur l'immense blague qui régit le marché des tableaux, et sur les sournoises manigances de certains marchands.Lorsqu'ils ont besoin d'une «consécration officielle », ils savent exactement comment l'obtenir !.Tant et si bien, qu'aujourd'hui, ils peuvent vendre, à des prix astronomiques, un cheval bleu ou une femme verte, et dire: « Vous trouverez les principes de ce grand art, dans nos musées nationaux.» Car, de temps à autre, à grand renfort d'attestations artistiques, ces messieurs organisent des expositions « rétrospectives », au profit des pauvres et des sinistrés.Ces victimes ne sont que des prétextes.Le véritable but de ces expositions, dites de charité, est d'obtenir une consécration pour des tableaux truqués ou ratés, ceux-ci étant habilement disséminés parmi des œuvres de maîtres authentiques.Merveilleuse publicité qui vaut son pesant d'or! Pour revenir à nos «génies méconnus», l'importance de Cézanne, Gauguin et Van Gogh est due au fait que, bien que très 64 L'IMMENSE BLAGUE DE L'ART MODERNISTE différents quant à leurs tendances artistiques, ils étaient tous trois des penseurs indépendants qui réagissaient à la fois contre le romantisme et contre l'impressionnisme.Que Cézanne, cet austère et dogmatique défenseur de l'art pur, que Van Gogh, les yeux écarquillés par la frénésie de son symbolisme, que Gauguin, rude sauvage qui appartient vraiment aux îles du Pacifique, que ces trois hommes enfin, de tendances si différentes, de tempéraments si personnels, aient été groupés comme propagandistes d'une même formule artistique, est une preuve éclatante du manque d'intelligence de leurs disciples.Dans un sens, Cézanne, Gauguin et Van Gogh étaient de véritables primaires, et je ne doute point de leur sincérité.Un culte nouveau de la simplification en art et de l'abstraction commença, avec l'abolition des règles jusque-là respectées.De ce mouvement émergèrent Matisse et Picasso, lesquels, contrairement aux sincères et indépendants Cézanne, Gauguin et Van Gogh, sont vraisemblablement des fumistes.Clarence Gagnon 65 SIESTE Le chemin au soleil brille comme une lame Que fait étinceler la meule qui l'entame.Dans la cour, sur la paille en pyramide, un coq Chante sans cesse.On a dû le monter à bloc.D'un trait plus ou moins bleu, la lumière dessine Les arbres d'alentour et, plus loin, la colline, Exactement.Toute ombre est chaude.Contre l'air Où demeure en suspens longtemps le pollen clair, Il ne se trouve abri de fraîcheur pour personne, Sinon le puits au fond duquel le seau résonne Quand il heurte en tombant rapidement avec La chaîne et le crochet le roc à demi sec, Et peut-être, là-bas, le torrent qui murmure Sur les galets lissés comme une chevelure.Assis sur une chaise au-dessous de mon toit, Je regarde en fumant, tandis que l'on me croit Infatigablement de tout le jour à l'œuvre, Pluer comme un filet d'eau vive une couleuvre. PLEIN JOUR Un bouleau se souvient de la brise et frissonne Encore.Il fait très pur et très calme.Personne Sur le chemin, personne aux fenêtres.Un coq Chante de temps en temps, juché fier sur un roc.Son cri fait sentir comme est.profond le silence Dont il trouble un moment la surface immense.C'est tout comme un caillou qu'on jette au fond d'un puits Et qui rend un long temps après un faible bruit.L'homme au champ, un petit point, semble ne rien faire Sous un nuage blanc presque stationnaire.On dirait que, là-bas, sur le versant du mont, Les vaches ruminant en rond avec leurs veaux, Graves parents aArec des enfants sages, font Un pique-nique autour d'une nappe à carreaux. CHEMINS Quand on arrive au haut du chemin à la'pente Fort raide, on aperçoit ma maison où je tente D'oublier, du matin au soir, tous les soucis Dont se rongent les gens.En fronçant les sourcils, A travers les longs fûts des pins pointant en flèches, On distingue une fontaine et le saule Aroisin ; Les branches qui se sont jointes comme des mains Pieuses au-dessus de son bassin empêchent La source de jaillir aussi haut que les pins.C'est ma fontaine.L'eau tremble toujours et change Comme l'expression d'un visage d'enfant Qui passe en moins de rien du triste au gai : le vent Et les feuilles du saule y retiennent un ange.Là, s'arrêter longtemps n'est point cesser de fuir Les affaires, le monde et tout ce qu'on redoute ; Je me penche sur l'eau pour voir comme une route Qui s'ajoute au chemin et qui ne peut finir.68 MOMENT De tout ce que je vois, La seule ligne droite, C'est le lac qui miroite Sous les branches du bois Lorsque le vent parfois Souffle.Puis la campagne N'offre plus que montagnes A mes yeux.Près de moi, Des bourdons, des abeilles, Remplissant mes oreilles De leur bruissement, Poursuivent leur vendange Autour du pin.Moment Calme à l'ombre qui change ! Pierre Baillargeon INTERVIEWS PAUL MORIN — Mon cher Baillargeon, que voulez-vous savoir?Vous savez d'avance tout ce que je pourrais vous dire.Et puis, on n'interviewe pas un mort.Asseyez-vous là, près du radiateur, vous vous réchaufferez.On dit qu'il fait un froid de loup.Moi, je ne sors plus.Depuis trois ans, je ne suis allé en ville qu'une dizaine de fois.Pourquoi sortirais-je?Pour rencontrer des gens qui m'irritent, pour voir des affiches qui insultent la langue française et suscitent ma colère, pour attraper le rhume?Je préfère rester au milieu de mes choses, de nies beaux souvenirs.Le rapide présent ou le bel avenir Ne charme ni ne touche.Ces laques dorées, ces estampes chinoises, ces bibelots me sont chers.Je relis des lettres d'amis, je pratique les classiques qui ont si bien dit tout, et je me plonge dans l'histoire des George.Quelle époque de raffinements, de luxe, de culture!.Ça?C'est l'écusson des Morin d'Equilly.Où sont donc mes lunettes?Oh ces lunettes! Quand j'en ai besoin, elles se dérobent dans les coins les plus obscurs.La malice des choses! Connaissez-vous bien la malice des choses, Baillargeon?Elle me fait peur depuis que la malice des hommes ne me la cache plus.Les Anglais disent malignancy, la malignité des choses.Par exemple, un bouton de chemise qui s'attaque à une pomme d'Adam qu'il rend toute blette, et qu'il ronge comme un ver pendant des années !.Bon, les voilà ! Elles étaient sous mon nez, comme pour mieux me narguer.Mais le moyen d'apercevoir mes lunettes sans le secours de mes lunettes?La rivière que vous voyez sur cette photographie est l'Avre qui traverse Nonancourt, en passant tout près du domaine de mes ancêtres, là, à l'arrière-plan.Nonancourt est une petite ville en Normandie, à quatre-vingt-dix courses de Paris, pour parler comme Jules César.Quant au jeune homme nonchalamment appuyé sur le parapet du petit pont, c'était moi il y a longtemps.Je venais d'achever ma thèse de doctorat sur Longfellow et je corrigeais les épreuves du Paon d'Email.Regardez-moi : je suis maintenant un gros monsieur ventru à barbiche blanche.Il ne me reste plus, du jeune homme sur l'Avre, que le nez droit.Si vous voulez, nous parlerons plutôt de ce temps-là.J'ai fait mes études à Paris, rue de Madrid, puis au collège Saint-Louis où les 70 INTERVIEWS PP.Jésuites m'apprirent la danse, l'escrime et l'équitation Puis mon père me demanda d'étudier le droit à Montréal.Au bout de trois ans, j'étais reçu avocat, Dieu sait comme, et revenais en toute hâte en Fiance vivre trois autres années délicieuses tout en préparant consciencieusement une longue thèse sur les sources de Longfellow.Les sources plutôt que l'œuvre.Vers cette époque, aux Etats-Unis, il suffisait de puiser en France, en Allemagne et en Italie pour être considéré comme un grand auteur.Entre temps, j'écrivais les poèmes du Paon d'Email, où j'essayais tout simplement de parler des choses que-j'aimais, avec le souci de ne pas gaffer au point de vue de la science du vers.Le respect des lois, c'est tout, n'est-ce pas?Les licences .qu'on s'aceorde aujourd'hui sont le fait de jeunes révoltés sans intérêt, encore hors de page, sinon celui d'incapables.Le véritable poète se joue de toutes les contraintes.Peut-être dois-je surtout à Henri de Régnier et à la comtesse de Noailles chez qui j'ai passé des heures charmantes.On y oubliait tous les soucis vils de l'existence.On était chez elle comme dans une flamme où rien de bas ne subsistait.J'ai plusieurs lettres et des vers inédits d'Anna de Noailles.Lisez ceux-ci, ne sont-ils pas magnifiques?Revenu à Montréal, j'occupai la première chaire de littérature française de l'Université McGill, puis j'enseignai à Smith College et à l'Université de Minnesota.Un peu plus tard, je devins secrétaire de l'Ecole des Beaux-Arts, poste qui me fit perdre un certain .marchand de couleurs.Vint ensuite la crise économique, des années terribles.Agent d'assurances, je publiai les Poèmes de cendre et d'or.Mais cette petite secousse de voir son nom imprimé, je ne la ressentais plus.Il me fallait gagner nia vie.Enfin j'ouvris un bureau de traduction.Depuis lors, je gagne honorablement ma vie au service de maisons de commerce et de compagnies anglaises et américaines.Mais quel travail stérilisant que la traduction! Je me console un peu en pensant que je n'ai jamais eu à monter dans un tramway! Vous travaillez pour le compte d'un journal, heureux homme ! Quelle source intarissable de joie que nos journaux.J'en reçois une foule de tous les coins de la province et je passe des heures agréables ù y relever des cocasseries du genre de celle-ci: après un éloge du premier ministre qui prend sa retraite, un rédacteur écrit exeat au lieu d'avit.N'est-ce pas comique?P.B.71 AMERIQUE FRANÇAISE BERTHELOT BRUNET « Aimez-vous les originaux?Je ne cherche qu'eux.» Je les aime bien moi-même, mais d'absolument non-conformiste, je n'ai trouvé ici que l'auteur de cette ligne, Berthelot Brunet.Berthelot Brunet m'a reçu dans une cellule d'un cloître franciscain où il s'est retiré.Imaginez un petit homme à grosse moustache et à regard vif, avec des lunettes a monture en or et l'air très sérieux de tout humoriste qui se respecte.Sans la prétention des grandes vedettes bêtes qui cachent leur âge, il nous dit être né en 1901 à Montréal, dans le quartier des nègres et des gares.D'aileurs, Berthelot Brunet n'attache pas d'importance au milieu: — Parler de l'influence du milieu, dit-il, est trop souvent une excuse pour paresseux dépourvus de talent.Il n'existe pas de milieu où pousse naturellement l'œuvre d'art.L'œuvre d'art est toujours exceptionnelle.L'influence des lectures, par exemple, compte bien davantage.Mais un écrivain de talent sait brouiller les pistes, annuler ses lectures l'une par l'autre: ainsi on dira tantôt que Stendhal est un auteur du dix-huitième siècle et tantôt qu'il est, après tout, le seul vrai romantique de la littérature française.Quant à moi, j'avoue que j'ai toujours écrit contre un livre ou contre quelqu'un.Mais quel écrivain ne peut dire comme Clemenceau: Je fais la guerre?Là, j'ai eu peur que l'interview ne s'abimât dans l'existentialisme.Heureusement, Berthelot Brunet répugne à se réclamer d'une école : — C'est par politesse qu'on dit à un auteur: Maître.Le plus fidèle disciple se veut toujours enfant prodigue.Pour nous, cependant, avôuons-le, les écrivains français sont plus ou moins ce qu'étaient pour les classiques français les grecs et les latins.Nous n'osons pas nous aventurer là où ne s'est point hasardé un écrivain français.Comme les religieuses ne sortent jamais seules, de même un écrivain canadien n'ose jamais écrire sans être accompagné d'un écrivain français.72 INTERVIEWS Bertlielot Brunet fit ses études au collège Sainte-Marie, où il fut tour à tour premier et dernier de classe, jusqu'au jour où les bons Pères le mirent à la porte pour avoir prêté à un de ses condisciples les comédies de Labiche.Ce contretemps ne l'empêcha pas, comme tant d'autres, de poursuivre ses études.Il se fit notaire parce que son père était notaire et que son grand-père avait été notaire.Mais Bertlielot Brunet quitta bientôt le tabel-lionage.« Il croyait que le notaire reçoit des actes.Il reçut des actes et négligea les placements.» Dès qu'il sut lire, il se mit à écrire': — Je me console, me confie-t-il, en me disant que le peuple canadien est un peuple naturellement éloquent et que c'est déjà un grand progrès que de se contenter d'écrire.Depuis vingt-cinp ans, dans tous les journaux et dans toutes les revues du Québec, il publie des articles et des notes qu'il écrit toujours à la machine et de premier jet: — N'est-ce pas une impolitesse de parvenu que de se présenter au public en habit?J'ai hâte que vienne l'époque des shorts pour la prose et la poésie comme elle est venue timidement pour le vêtement.Bertlielot Brunet a aussi publié dans le Mercure de France des notes sur la littérature canadienne, et plusieurs livres chez divers éditeurs canadiens, entre autres, un roman intitulé les Hypocrites, rédigé dans la langue de Louis XIV, c'est-à-dire celle de Tartufe.Conçoit-il, cependant, la littérature comme un gagne-pain?Non: — La littérature peut être un gagne-pain pour un diabétique comme moi à qui l'on interdit le pain.Je vous ferai une confidence.Deux ou trois fois, quand j'étais notaire, en une seule après-midi j'ai gagné plus d'argent que ne m'en ont rapporté quatre livres et deux mille articles.Je me rappelai ces lignes d'un de ces contes : « Il écrivit et dit ce qu'il pensait: sa réputation de bohème était faite.Il voyait des amis vivre de commissions, de gratifications, de primes et de bonis : il crut plus simple et plus honnête de quêter.» 73 AMERIQUE FRANÇAISE Avant de prendre congé de lui, je fis allusion à son message.Berthelot Brunet m'interrompit tout de suite : — Je me suis toujours contredit, et sans le moindre remords.Ne sied-il pas de pratiquer la tolérance envers ses propres contradictions?Même, j'aurais honte d'être toujours de mon avis !.Et mon seul message serait qu'il n'y a que l'hypocrite qui puisse tenir ferme dans ses convictions.Sur le pas de la porte, il me dit encore: — J'aurais aimé mieux vous parler des deux grandes mystiques Catherine et Marguerite de Sienne que je lis avec ravissement ! Je me sauvai.P.B.74 INTERVIEWS JEAN PAPINEAU-COUTURE A Montréal, à l'ombre de l'église Saint-Antonin, un peu comme un arbre produit des feuilles, Jean Papineau-Couture, l'un des jeunes compositeurs les plus doués du Canada, écrit des sonates, des études, des suites, des rondos, des chansons, dont les manuscrits s'empilent dans le petit salon oxi il me reçoit.De tant de morceaux dont se compose déjà son œuvre, malheureusement, le public n'a eu encore l'occasion d'entendre qu'une faible partie.Mais il n'en sera pas toujours ainsi.A propos de la musique de scène que Mlle Micheline Legendre lui a commandée pour' un jeu de marionnettes basé sur une chanson du folklore canadien, le compositeur me dit : — J'aime beaucoup travailler pour une circonstance spéciale ou avec tel interprète ou tel groupe d'interprètes en vue.Les occasions de travailler ainsi deviennent de plus en plus nombreuses, car certains musiciens canadiens s'intéressent de plus en plus à la musique canadienne contemporaine.Je lui demande alors quel est l'apport du folklore canadien dans sa propre production : — D'abord, me répond-il, en relevant sur son front une mèche de cheveux rebelle, je tiens à dire que la couleur locale ne m'intéresse pas.C'est du folklore à peine élaboré, interprété d'une manière littérale.Mais le folklore est' susceptible d'une harmonisation personnelle.De plus, le nôtre est assez curieux au point de vue modulation.Par exemple, ce n'est que dans une chanson intitulée Envoyons de l'avant, nos gens que j'ai trouvé un passage du mineur naturel ancien au majeur homologue durant un moment.C'est par son caractère modal que notre folklore exerce peut-être une certaine influence sur la musique canadienne moderne.Quant à moi, je préfère travailler sur des thèmes nouveaux.Jean Papineau-Couture est né à Montréal, le 13 novembre 1916.Rappelons en passant qu'il est le petit-fils du savant Guillaume Couture qui fut, comme on le sait, maître de chapelle à la Madeleine de Paris avec, pour organiste, César Franck.Jean Papineau-Couture étudia d'abord le piano avec sa mère et Mlle Françoise d'Amour, puis avec Léo-Paul Moriu, dont il a gardé un excellent souvenir : 75 AMERIQUE FRANÇAISE — C'est lui qui m'a révélé la musique française moderne.Il m'a appris aussi à utiliser d'une manière plus musicale les moyens que j'avais déjà acquis.C'était un professeur très cultivé et qui, à la différence des professeurs de piano de son temps, s'adaptait à la main de chacun de ses élèves.Jean Papineau-Couture étudia l'harmonie, le contrepoint et la fugue avec Gabriel Cusson, un ancien élève de Nadia Boulanger.A ce dernier, il dut une meilleure compréhension de la forme et de la tonalité au point de vue théorie générale.Boursier de la province, Jean Papineau-Couture étudia ensuite au New-England Conservatory, puis au Longy School of Music, où il eut successivement pour maîtres Quiney Porter et Nadia Boulanger.Il a gardé de celle-ci le souvenir le plus enthousiaste : — C'est un professeur d'une énergie peu commune et d'une personnalité très forte.Je lui dois beaucoup, me confie-t-ii.Entre autres, une connaissance précise de l'œuvre de Stravinsky.D'ailleurs, l'influence de Stravinsky est la plus profonde que j'aie subie.Une influence rythmique et esthétique en général.Je considère Stravinsky comme le plus grand compositeur de notre temps.D'autres m'ont aussi influencé, surtout Poulenc au point de vue mélodique et Hindemith, mais cette dernière influence reste théorique.«Hindemith a fait une théorie sur la production courante.Il s'agit en somme d'une nouvelle méthode d'enseignement en vue d'une plus grande liberté d'expression immédiatement dans l'idiome contemporain.L'avantage?Sa méthode est, si je puis dire, une thérapeutique d'urgence pour gens saturés de classicisme.Mais elle serait dangereuse pour nous.Sans une formation classique, nous risquerions de manquer du sens de la forme que nous sommes déjà trop enclins à négliger.» Les principales œuvres de Jean Papineau-Couture sont les Eglogues, groupe de trois courtes chansons composées en 1942, et qui ont été interprétées une fois à Radio-Paris; une Suite pour piano, un Concerto grosso, une Suite pour piano et violon, une Etude pour piano, un Rondo pour piano, une Suite pour flûte et piano, un Aria pour violon seul, une Suite pour quintette à vent, 76 INTERVIEWS enfin une Sonate pour violon et piano que Jean Papineau-Coutu-re considère comme son œuvre principale à venir jusqu'ici.— Ma musique, m'explique-t-il, est nettement tonale et dissonnante.Le rythme en est très libre.Je n'aime point la surcharge et préfère écrire pour un orchestre relativement petit et j'aime encore mieux écrire pour un ensemble de musique de chambre.Un peu profane en la matière, j'ose parler d'interprétation: le jeune compositeur m'interromp, l'air agacé: — Les mots n'ont plus cours dans le domaine de la musique.Toute tentative d'explication ou d'interprétation est trahison.En musique comme en tout autre art, ce que l'on peut expliquer c'est la technique et les influences subies.Aussi, j'ai bien peur, les interviews de compositeurs sont un peu ternes : ils manquent d'anecdotes.Je lui demande enfin quelle est la situation de la musique canadienne moderne.— Il m'est difficile de parler de la musique canadienne moderne, m'avoue-t-il.Je ne la connais presque pas.Les compositeurs canadiens travaillent dans la plus grande solitude et, comme pour gagner leur vie, ils doivent tous faire autre chose, ils n'ont pas le temps de se fréquenter.Moi le premier, je déplore cet état de choses.Peut-être le nouveau Conservatoire réussira-t-il à grouper les futurs compositeurs?Hélas! ajoute-t-il, ici comme partout en Amérique du Nord, le temps n'a pas cette merveilleuse extensibilité qu'on dit qu'il a en Europe où l'on fait tant de choses en une journée ! P.B.77 LA MISE EN BOÎTE L'acceptation de la beauté est toujours spontanée, celle de laideur est une question d'habitude.Colin-Martel HOMMAGE A FERNAND LEGER Le retour de l'infidèle LA CRITIQUE DES LIVRES On a souvent reproché aux critiques canadiens de parler trop des ouvrages français et trop peu des canadiens.Les critiques incriminés répondent que les ouvrages français sont plus nombreux et qu'ils sont aussi plus importants.Les critiques français, réplique-t-on, s'acquittent fort bien de la tâche de juger ces nombreux et importants ouvrages; c'est à vous d'informer le public sur la valeur de nos quelques ouvrages dont il n'est point question ailleurs.A quoi l'on pourrait dupliquer bien des choses-Pour ma part, je veux donner ici la plus grande place aux ouvrages de chez nous; en même temps, je me propose de les critiquer avec sympathie, naturellement, mais aussi en toute franchise: le critique doit être un guide sûr pour les lecteurs et un collaborateur des auteurs, si toutefois il veut mériter la confiance des uns et la reconnaissance des autres.Même si je me bornais ici à notre littérature, ma tâche serait encore assez grande.Cette année promet d'être la plus féconde de notre histoire littéraire.Yves Thériault, l'auteur des Contes pour un homme seul, et Roger Lcmelin, l'auteur d'Au pied de la vente douce, doivent faire paraître à l'Arbre et chez des éditeurs américains simultanément deux romans qu'ils ont écrits en français et traduits eux-mêmes en anglais.Les éditions Variétés ont publié déjà Félix de Jean Simard et L'héritage de Ringuet; en outre, de ce dernier auteur, Variétés annoncent la publication prochaine d'un nouveau roman.La maison Beauchemin vient d'éditer le troisième roman de Mme Germaine Guèvremont, Marie Didace, qui est la suite du Survivant et les Hommes ont -passé de Jacqueline Mabit.Hervé de Saint-Georges vient de faire paraître chez Pilon, et en France, Contes Canadiens.Enfin l'auteur d'Orage sur mon corps, André Béland, fera publier par Gallimard, un roman et un recueil de poèmes, tandis que Jean-Charles Harvey, l'auteur des Demi-civilisés, nous promet une étude de mœurs montréalaises très réaliste, qui paraîtra d'abord en anglais.Notons d'abord que le nombre de nos écrivains qui se font publier à l'étranger va croissant.L'exemple de Gabrielle Roy semble contagieux.H y a cependant là plus qu'une simple contagion.Le nombre des éditeurs canadiens-français qui, pendant la guerre, dépassait celui des auteurs canadiens-français, a été, de son côté, diminuant.On les compte maintenant sur les doigts de la main.79 AMERIQUE FRANÇAISE Avant la dernière guerre l'écrivain canadien français cherchait de préférence à se faire éditer à Paris.Aujourd'hui, la tendance générale est de se faire éditer plutôt aux Etats-Unis.En cela, d'ailleurs, on imite encore les Français qui se sont mis à gonfler leurs romans pour leur donner les proportions imposantes des best-sellers et des books-of-the-month.Quelques-uns, cependant, comme André Behind et Mme Germaine Guèvremont, continuent la tradition des Pierre Dupuy et des Paul Morin, des Léo-Paul Dcsrosicrs et des Ringuet: ils demandent l'hospitalité ( des éditeurs français.Il est à craindre que l'attirance du marché américain fasse négliger à nos jeunes écrivains le génie de la langue française,-les qualités du style qui sont intraduisibles: choix des mots, nombre et harmonie de la phrase, etc.Ne seront-ils pas enclins à écrire seulement en vue de la traduction, en attendant d'écrire directement en slang?De cette façon, ils pourront se dispenser d'acquérir, au prix d'un dur labeur, une certaine maîtrise de leur langue maternelle dont on ne leur saurait nul gré aux Etats-Unis.Germaine Guèvremont : Le Survenant.Pour être quelqu'un en littérature, il ne suffit point de s'appeler Victor comme Victor Hugo, ni d'être académicien comme Barboux; non, il faut avoir produit une œuvre littéraire, ce qui est plus qu'un ramage, ou discours dénué de tout sens.Or, Mme Germaine Guèvremont a produit Le Survenant et Marie-Didace; c'est donc quelqu'un.Elle a même tout ce qu'il faut pour combler d'aise le petit groupe entiché de régionalisme étroit: description d'un coin, dialogues en patois, patois qui déteint sur la description, etc.En outre, Mme Guèvremont a du talent.Puisse-t-elle se faire pardonner cette injure à la médiocrité haineuse et envieuse de certains de ses admirateurs contre lesquels nous ne pourrons jamais trop mettre en garde l'artisan probe et soucieux de la perfection.Quant à nous, c'est par considération pour son talent que nous nous permettrons ici de faire quelques réserves au milieu du concert d'éloges qui a accueilli la parution de son deuxième roman, et qui se fera désormais entendre avant, pendant et après tout ce qu'elle pourra produire d'autre: car, dans notre province, la faveur se gagne parfois, mais elle ne se perd jamais.Je me souviens, telle est notre devise.Inutile de répéter après tant d'autres critiques que Marie-Didace est un bon roman.Donc, c'est entendu, Marie-Didace est un bon roman régio-nalîste.Mais.Je trouve regrettable qu'un auteur tel que Mme Guèvre- 80 LA CRITIQUE DES LIVRES mont emploie son talent à répandre davantage, sinon à perpétuer, les fautes les plus horribles de notre parler dans un roman plein de mérites par ailleurs.Que ne participe-t-elle pas plutôt à la nouvelle conquête du Canada par le français de France, à la croisade entreprise depuis plus de vingt ans contre le patois, contre les anglicismes, les fautes de toutes sortes! Je regrette qu'elle ne prenne pas toujours la peine d'écrire une langue pure, une langue harmonieuse, une langue bien française.Qu'ajoutent donc à son originalité, à la vérité de ses caractères, et à l'agrément de son livre, les mots grocerîe, shaipe, coppe, pœpermane, pontine?Le régionalisme littéraire dans le Québec aura été un mouvement contre le français et l'esprit français; une tentative sournoise ou inconsciente à'anglicisation (et il est curieux' que ce soient les plus farouches nationalistes qui y donnent tête baissée).Mais, dira-t-on, un auteur a bien le droit de faire parler ses personnages comme ils parlent en réalité.Je veux bien que l'auteur transcrive fidèlement les paroles entendues.Mais le parler des dialogues se retrouve dans la description: « Mais lui, un faiseur d'almanach, quand il a fini d'une place, il secoue le monde d'une pichenotte, comme la poussière sur son bras.Aïe, neveurmagne! Hou donc! cours à la place qui le tente.Après il s'en trouve pour déplorer sa perte, pire qu'un parent défunt », etc.Je regrette aussi, et surtout, que l'auteur se permette des négligences de style.Impropriétés de termes: « Phonsine voyait perdre, de jour en jour, les couleurs du premier éclat » — « Souvent on lui acquittait ses charges en nature » — « Il devait réparer quelque pièce de rechange pour un instrument aratoire », etc.Phrases mal construites, phrases lourdes, charabia: « L'enfant revenait, un billet à la main, qu'il remit à la marchande, rougissante d'indignation à mesure qu'elle le déchiffrait.» «Une fois dans la maison, les deux femmes s'abordèrent du regard, puis elles échangèrent, en guise de salutations, les remarques ordinaires sans rien dire toutefois de ce qui les préoccupait, comme mues (?) par une complicité en présence des enfants.» Mais ces fautes-là ne pullulent point.Ce que je reproche le plus à l'auteur, c'est l'abus qu'elle fait des images, cl ses images incohérentes, ses clichés.Quelques exemples: « Les yeux grands ouverts, elle cherchait à quel vert feuillage son cœur volait ainsi, léger et tout effarouché.» Et ce qui pis est: « Angelica s'agenouilla et pria.Peu à peu, au-dessus de sa peine, la buée d'amertume se dissipait, dégageant par larges ondes claires une pieuse résignation et le soulagement de savoir le Survenant délivré de la hantise et des embûches de la route.» Ouf! Comprend-on maintenant pourquoi il faut revenir aux classiques « déshydratés »! Et des clichés: « Une infinie lassitude lui venait aux épaules, à la poitrine, d'avoir trop pleuré » et des cacophonies: « Ce n'était pas par pur hasard, qu'elle, si 81 AMERIQUE FRANÇAISE précautionneuse, » etc.Mme Guèvremont a beaucoup trop de talent pour se permettre de telles négligences.Heureusement, les négligences en question ne sont pas encore assez nombreuses pour rebuter le lecteur.Mais je mets l'auteur en garde contre une tendance mauvaise où certains de ses admirateurs veulent l'incliner.Heureusement encore, l'humanité vraie dont respire son œuvre récompense le lecteur délicat qui a passé outre les fautes signalées.George-A.Klinck: En avant! Une anthologie de poèmes et de pages en prose d'auteurs canadiens-français, dédiée à la jeunesse du Canada.Rien de plus louable que l'intention de l'auteur: aider les jeunes Canadiens de langue anglaise à comprendre et aimer les Canadiens français; rien de plus contraire au but qu'il se propose que le manuel en question M.Klinck devrait prendre conseil de connaisseurs, vous vous dites peut-être.Hélas! M.Klinck ne le pensait que trop lui-même! Au début d'En Avant!, il donne la longue liste de tous les littérateurs qu'il a consultés.Y figurent, entre autres, les noms de J.Bruchési, .1.Houpert, G.Sylvestre, G.-E.Marquis, J.-J.Lefebvre, M.Hébert, L.-P.Desrosiers.Trop de conseils équivalent toujours au plus malavisé des conseils, à prouve En avant! D'abord jetons un coup d'œil sur la table des matières.Dans les Poèmes choisis, aucun poème de Nelligan, aucun poème de Morin, aucun poème de Garneau.Au chapitre des Orateurs du Québec, des textes d'Adé-lard Godbout et d'Ernest Lapointc, mais rien de Bourassa, rien de Papi-neau, rien de Mercier.Pour le reste, Albert Tcssier, Camille Roy, Arthur Maheux, Eugène Achard obtiennent la part du lion.De Fournier, d'Assc-lin, rien, rien.Ce qui pis est, En avant! commence assez drôlement par un texte d'un auteur qui a été, tout récemment, tombé par la critique.Comme il est dit dans la préface: « The idiom here will frequently surprise one who has read only classical French.» Trois textes retiennent surtout l'attention: Le Chef de département de Gabrielle Roy, La Drave de Félix-Antoine Savard et La Bande de Roger Lemelin: extraits choisis par les auteurs eux-mêmes, je suppose.Bonheur d'occasion se lit rapidement: on est entraîné par le récit.Mais une page détachée de ce roman, et lue pour elle-même, pour le style, ferait croire que l'auteur a usurpé sa réputation.Faut-il citer?« Florentine 82 LA CRITIQUE DES LIVRES contourna d'assez loin la fonderie dont chaque fenêtre ['éclairait vivement au passage.Elle n'osa s'approcher de la porte donnant sur l'escalier de la forge, à cause du gardien armé, debout sur le pas de la guérite.Immobilisée de l'autre côté de la rue» elle plongea le regard dans la salle du rez-de-chaussée.Par les carreaux noircis de suie et rougeoyants, elle apercevait des ombres et, de temps en temps, quand on tirait des pièces de fer rougi d'un fournaise béante, elle voyait jaillir soudain une brillante lueur dans laquelle des formes nettement tranchées couraient et se hâtaient.» etc.Une fresque ne doit pas être regardée de près.De cette épreuve de morcellement, Roger Lemelin et Félix-Antoine Savard sortent moins abîmés.Toutefois, ce dernier emploie vraiment trop de néologismes canadiens.Moi qui suis né à Montréal, et dont les ancêtres venus de France se sont établis au pays il y a trois cents ans, je ne comprends pas tout ce qu'il dit.A vouloir faire trop canadien, on finira par être inintelligible dans son propre pays.Mais, comme Gabriellc Roy est une vraie romancière, Savard et Lemelin sont de vrais poètes.Avant de terminer, j'exprimerai deux regrets.Anne Hébert est.un délicieux poète.Pourquoi n'a-t-on pas choisi autre chose d'elle que Le Vent?Et, au lieu du Bébé dort de Napoléon Letendre, un sonnet de Desrochers?Paul de Martigny : Les mémoires d'un garnement.Les Mémoires d'un garnement sont une œuvre gentille, badine, un tantinet malicieuse, espiègle plutôt un peu dans la veine de Pierre Nozière d'Anatole France.Ce sont des souvenirs de la première jeunesse, racontés avec tout l'intérêt que savent leur donner les auteurs parvenus à un âge assez avancé pour ne plus prendre trop au sérieux les affaires de l'âge mûr, et préférer aux jeux brutaux et cruels de cet âge: guerres, crises économiques, révolutions et le reste, les jeux plus purs de l'enfance, où rien ne tire à conséquence, où le baiser est sans brûlure éternelle, où la tape résonne peu de temps, où les querelles se règlent toutes, où les sentiments sont naïfs et les calculs sans noirceur.Ceci se passe il y a très longtemps: «J'étais, écrit l'auteur, à l'âge où les animaux parlaient, où les oiseaux faisaient en chantant, la prière du soir dans les arbres.» Le lieu?« Le village du Garnement était serré entre la forêt et la mer.Les arbres menaçaient d'envahissement sa grand'rue, poussaient leurs racines jusque dans ses jardins, l'acculaient à la grève.83 t AMERIQUE FRANÇAISE La mer, aux grandes marées, éclaboussaient ses maisons blanches aux volets verts, coiffées de toits pointus.» Garnement lance le cri des Montagnais, tue une poule, parle par gestes en classe, plante un clou dans le soulier du grand frère, colle sa langue à une poignée de cuivre givrée, etc.Autant de petits drames racontés d'un style alerte, et souvent comique par sa préciosité: « Les ménagères du village ne s'embarrassaient pas des restes de cuisine.Elles les jetaient simplement à leur porte, s'en remettant aux cochons du soin de leur enlèvement.Ceux-ci.intervenaient aussitôt et les faisaient disparaître par voie d'engloutissement.» Procédé dont l'auteur abuse, à mon goût.Mais, dans les Mémoires d'un garnement, on trouve cependant une satire des plus spirituelles d'un certain journalisme.Le chapitre en question s'intitule: La suite à demain.Tout mériterait d'être cité.« J'avais sept ans sonnés lorsque je fondai mon premier journal.Pour une affaire de ce genre, une subvention est chose importante.Je l'avais obtenue de mon père: un crayon, rouge d'un bout, bleu de l'autre, pour les pages en couleur.Pour les articles, ce qu'on appelle le corps du journal: trois feuilles de papier blanc.Comme je manquais de personnel, je décidai de l'illustrer moi-même.Je fis le portrait de Cocotte qui avait tous les droits à cette récompense honorifique, étant un cheval de confiance.Pour ne laisser place à aucun doute dans l'esprit du lecteur, au bas du dessin, j'écrivis cette légende: « ceci est un cheval » etc.« Sur la première de mes trois pages il y avait le titre du journal.Sur les morceaux de la deuxième il y avait, on s'en souvient, le portrait de Cocotte.Sur la troisième, il n'y a fait rien.Alors j'eus recours au truc des confrères, froidement j'écrivis: « la suite à demain.» Hervé de Saint-Georges : Contes Canadiens.Les Contes canadiens sont un recueil de huit contes, inégaux quant à l'intérêt, bien canadiens par les sujets (surtout par le langage que l'auteur prête aux personnages).Le style en est par endroits étonnamment vigoureux.Combien fades paraissent aussi les pages du Dernier train à côté de la description forte du début des Ecumeurs de la grève: « Edgar, le père, était d'une stature moyenne, tout en os et en muscles.Il avait des traits fortement accusés, comme taillés à même le granit des falaises gaspésiennes dominant les grèves blondes, son patrimoine.Les petits yeux perçants, enfouis sous une broussaille rousse qui en accentuait la lueur métallique et chan- 84 LA CRITIQUE DES LIVRES géante comme la mer, fouillaient sans cesse l'horizon.L'homme marchait agilement, rapidement, sur les galets couverts de varech gluant ou dans le sable qui fuyait, tiède et doux sous les pieds nus, avec un bruissement de soie.Le fils de l'écumcur de grèves, un gaillard grand et mince.» Leurs seuls biens, une cabane, une barque.« Elle n'avait pas sa pareille pour affronter, les paquets de mer qu'elle fendait, laissant claquer sur ses flancs de chêne les lames rugissantes qui s'éloignaient en sillons baveux.A marée haute, père et fils, vêtus de gros lainages, bottés de caoutchouc, coiffés d'un suroît de toile huilée, s'élançaient vers le large, déliant les remous et les courants sournois, bravant les écueils, heureux de sentir danser sous leurs pieds la mer qu'ils domptaient.» L'un de ces contes, Quand la flamme s'éteint, je n'aurais pas hésité à le qualifier de chef-d'œuvre, n'était récriture si mauvaise par endroits.Dans ce dernier conte, il s'agit de l'agonie d'un pauvre vieux à la ferme de son fils.Le fils et la bru attendent du père un petit héritage, c'est tout ce qui les retient à se débarrasser de lui sur-le-champ.Ils le considèrent comme une chose inutile, encombrante, coûteuse.Toute cette histoire est rendue avec un réalisme atroce.A lui seul, ce conte prouve que l'auteur a quelque chose à dire.Mais il devra écheniller ses écrits des clichés,' des expressions toutes faites qui déparent son premier livre; alléger sa phrase, surtout! Il y a beaucoup trop de ceci: « Le menuisier, laissant éclater sa joie, tendit le chèque, puis, se laissant retomber lourdement sur une chaise au fond de paille tressée qui craqua lamentablement sous son poids, il se donna une solide claque sur la cuisse, histoire de mieux savourer cet instant de félicité, enthousiasmé de voir qu'enfin son ami recevrait sa part de jouissances matérielles.» Roger Duhamel : Les Cinq Grands.C'est un terrible avantage que de ne point faire éditer de livre — on échappe ainsi à la critique — mais il ne faut pas en abuser.M.Roger Duhamel jouit depuis longtemps d'une flatteuse réputation littéraire.A cette réputation, a-t-il voulu donner enfin un solide fondement?Toujours est-il qu'il vient de publier un premier ouvrage, les Cinq Grands.D'abord, on est surpris qu'il débute dans la carrière par une vulgarisation de politique.Mais, pour dire comme Boileau, Il n'est 'point de serpent, ni de monstre odieux, Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux.85 AMERIQUE FRANÇAISE C'est le style qui fait qu'un ouvrage entre dans la catégorie des œuvres littéraires.Encore ici, nous sommes bien obligés de l'avouer, l'auteur nous étonne, plutôt il nous déçoit: à peine retrouvons-nous dans les Cinq Grands cette virtuosité rhétorique de tant d'articles d'un éclectisme de bon aloi qu'il a semés à tous les vents.Mais essayons de donner à nos lecteurs une idée des Cinq Grarids.Il s'agit de la Grande-Bretagne, des Etats-Unis, de l'Union Soviétique, de la Chine et de la France.Sur chacune de ces puissances, M.Duhamel a voulu fournir renseignements et appréciations personnelles.Les renseignements, c'est la partie anonyme, c'est cette partie qui fait des Cinq Grands un manuel « pour les étudiants de nos écoles primaire» supérieures.» Mettons que tous ces renseignements soient exacts, et passons aux conclusions de l'auteur: Grande-Bretagne.— D'après lui, il appartient à celle-ci de prendre la direction d'un bloc occidental capable de sauvegarder les valeurs de civilisation en péril.Mais, ajoute-t-il: «des forces économiques d'une coupable myopie font souvent passer les considérations matérielles avant la poursuite des intérêts supérieurs et permanents».Rataplan! Etats-Unis.— « L'Amérique n'a pas fini d'étonner le monde.Elle ne fera peut-être plus l'étalage du gigantesque et du colossal, mais elle cherchera à approfondir les données de son destin, éloignée des traditions complexes de la vieille Europe et des nationalismes montants de l'Asie.Elle conserve une bonne part des espoirs du monde.Tant qu'à l'entrée de la ville aux gratte-ciels (s?) dominera le flambeau de la liberté, — ce don de la France à l'Amérique ».(La dernière phrase n'a de sens que si l'on corrige la ponctuation de l'auteur).Union Soviétique.— « Oui, révolutionnaire ou impérialiste, la Russie agira, elle agit déjà avec une puissance, une intransigeance, un cynisme qui peuvent nous faire redouter le pire.Au point où nous en sommes, d'aucuns envisagent dans un avenir plus ou moins lointain l'éventualité d'un troisième conflit mondial.Le péril que l'Allemagne représentait pour la liberté des hommes s'est déplacé; il s'est incarné dans la personne de Staline.» Chine.— « Elle est encore bien éloignée d'avoir atteint aux conditions de la stabilité; l'action communiste paralysera longtemps ses progrès et il y a toujours le danger que la Russie soviétique se décide un jour à intervenir directement dans les affaires chinoises.» Enfin, quant à la France.— « Ce que demain sera la France?Ne risquons pas de prétentieuses vaticinations.Contentons-nous de répéter qu'elle est indispensable au monde et que, sans elle, comme l'a chanté l'Italien Gabriele d'Annunzio, le monde serait seul.» D'abord, il vaut mieux démontrer que répéter, un 86 LA CRITIQUE DES LIVRES professeur devrait le savoir.Et puis, cette parole du poète italien traduit très bien le sentiment des Canadiens français à l'égard de leur mère-patrie, mais que vient-elle faire sous la plume de M.Duhamel?Car enfin, si ses mots ont un sens, c'est bel et bien à l'Angleterre qu'il fait confiance pour sauver les valeurs de civilisation.D'ailleurs, la France mérite mieux qu'une affection de discours.Devant l'originalité de tant de nouveaux truismes, on demeure bouche bée.M.Duhamel avait prévenu le lecteur: «Le monde contemporain évolue si rapidement que tout jugement trop catégorique risque d'être bientôt démenti par l'événement.» Et celui qui ne dit rien ne sera sûrement pas contredit.Koger Duhamel : Les moralistes français.Comme l'auteur écrit à la fin de la préface, « les citations abondent: c'est un mérite.» Léo-Paul Desrosiers : UIroquoisie.L'Iroquoisie, dont M.Léo-Paul Desrosiers publie aujourd'hui le premier tome, est l'histoire détaillée des guerres franco-iroquoises, « si importantes dans l'histoire de la Nouvelle-France qu'elles en forment parfois la trame entière.» De ces guerres, nos historiens ne nous avaient présenté que des fresques, que des raccourcis.« Cette immense région, nous ne la connaissions que par ses hauts sommets; personne n'est descendu dans les vallées et les plaines pour en décrire le pittoresque ou le tragique.» Et l'auteur nous prévient: « C'est à cette étude au microscope, patiente, attentive, minutieuse, que s'appliquent les prochains volumes.Etablir une première chronologie des faits de celte guerre; raconter des séries d'événements que les historiens résumaient en quelques mots, mais qui offrent un intérêt national et humain; camper quelques personnages qui, bien que peu connus, ont joué dans ce domaine un rôle de premier plan; rassembler les textes les plus significatifs qui ont été écrits sur ce sujet; rapporter des incidents par-dessus lesquels on a passé, que l'on a négligés; présenter enfin certaines conclusions, qui diffèrent sensiblement de celles qu'exposent les manuels, ou des conclusions plus nuancées, voilà des objectifs qui paraissaient dignes d'efforts.En lisant tout ce détail, peut-être se dira-t-on que les guerres franco-iroquoises sont si peu connues qu'elles ont tout l'intérêt de l'inédit.» Le premier tome répond il la préface.C'est documenté, c'est minutieux, c'est honnête.Par exemple, M.Desrosiers n'accuse pas Cartier de rapts, ni Champlain de meurtres; mais il nous les montre comme ils étaient: 87 AMERIQUE FRANÇAISE non plus comme les petits saints de nos manuels d'histoire, qui ressemblent tellement aux personnages de l'Histoire sainte que, pour ma part, je les ai confondus longtemps, mais comme des hommes, même comme des hommes pratiques, dont la religion était la France, et le Seigneur le roi.Cartier amène de force en France deux des fils d'un chef indien, surpris à bord de son navire où ils étaient venus sans méfiance prononcer une harangue que les Français ne comprirent point.Champlain fait feu sur les Iroquois dans une guerre à laquelle il ne prend part que par intérêt, selon la politique espagnole que ltinguet nous explique dans Un monde était leur empire.(Est-ce que nos romanciers finiront tous par décrire les sauvages?) Se servir d'une tribu pour détruire l'autre.Champlain assiste à des scènes de torture.Mais Léo-Paul Desrosiers ne juge pas, il raconte.Il établit les faits.Il tâche de n'omettre rien.Il semble pourtant éprouver une profonde sympathie pour les pauvres Indiens, qui s'entre-détruisent en attendant que les blancs les réduisent à ce qu'ils sont devenus.Les blancs leur donnent le désir du gain, qui leur fait négliger la culture, et l'cau-dc-vic, la rougeole, la vérole.Le désir du gain éternise les guerres indiennes, entraîne la famine; l'eau-de-vie leur fait perdre tout bon sens et ruine leur santé, enfin les maladies d'Europe les déciment: c'est un peu la guerre bactériologique que nous redoutons tellement.« L'homme néolithique a commencé à disparaître devant l'homme de l'âge de fer, devant même le Français.En premier lieu, on trouve les maladies des blancs; en second lieu, l'alcoolisme.L'Indien a commencé à se vêtir de laine et de lin, lui qui n'avait porté que des peaux; son alimentation s'est modifiée.Il erre entre deux civilisations.L'ombre puissante de l'homme blanc le domine.Et la transition est si brusque d'un mode de vie à l'autre que les corps ne s'adaptent pas assez tôt et succombent.» Trois épidémies détruisent la coalition laurentienne: « Le simple contact, le simple mélange des populations sont suffisants.C'est un phénomène que la science médicale a observé plus tard.La seule présence de quelques blancs parmi les Indiens les rend vulnérables à toute une série de maladies, particulièrement aux maladies des voies respiratoires.De nombreuses tribus disparaîtront sous le souffle empoisonné de la civilisation.» L'homme néolithique, l'Algonquin, le Huron et l'Iroquois, il est difficile de les juger.' Les Français d'alors, hommes de l'âge de fer, se conduisent souvent de la même façon qu'eux.Un missionnaire explique «à un torturé que, dans son pays, on torture bien aussi les ennemis de la société, mais que la torture chez les blancs dure moins longtemps.C'est donc une question de plus et de moins.L'Indien est plus raffiné dans la cruauté, il est un peu puéril au prix des blancs, moins discipliné, moins soumis, plus 88 LA CRITIQUE DES LIVRES fier, plus courageux, moins oublieux des promesses, car les Français, tout le long de cette histoire, brisent leurs promesses quand bon leur semble: l'intérêt dicte presque toujours leur politique.Quant aux missionnaires, ils demandent au Cardinal l'extermination des Hollandais et des Anglais.Ils font trop de politique, et leur politique est trop partiale, trop québécoise.Dès le début de la colonisation, malheureusement, la foi est liée au commerce.Ce qui est d'un mauvais augure pour la foi.Louis-Marcel Raymond : Un Canadien à Paris.1945* Nous avons tous fait des gorges chaudes sur les écrivains étrangers., qui ayant passé quelques mois aux Etats-Unis ou au Canada, publiaient des livres sur nous ou sur les Américains.Louis-Marcel Raymond lui-même se moque d'eux: « Lisons ce qu'écrit sur le Canada le chargé de mission qui rentre d'une tournée de conférences! » Mais cela n'empêche pas Louis-Marcel Raymond, après un seul mois passé à Paris, d'écrire: « Au fond l'amitié franco-canadienne est peut-être basée sur des malentendus.Ils (les Français) n'aiment chez nous qu'un prétexte à sentimentalité.Nous les croyons tels que leur littérature, leur culture nous les présentent.Ils nous placent très loin dans l'espace; nous les figeons dans le temps.Nous croyons à une politesse française qui n'est qu'un concept.» — « Je pense au Français, à son chauvinisme, à son incuriosité de tout ce qui n'est pas français, à sa supériorité, même lorsqu'il parle de choses qu'il ignore complètement, » etc.Hum! Ce qui est étonnant, c'est que rien, au cours de son récit, ne nous laisse prévoir pareilles conclusions, si l'on excepte les propos désobligeants d'une concierge.Louis-Marcel Raymond, je crois, n'a point vécu assez, et la vie a dû lui être trop facile, pour comprendre certaines choses.L'intelligence, vive chez lui, décidément, ne suffit point à développer la faculté de sympathie.Dirai-je le mot, il est encore un peu bourgeois, (et un peu livresque: « Je visite Paris en fonction de mes lectures.») Quelle est sa première pensée en mettant le pied sur le sol français?« Au milieu d'une population qui manque de tout, il ne semble pas prudent de quitter ses malles de l'oeil.» Se rend-il compte de la portée de cette phrase.Enorme injure.Heureusement qu'un peu plus loin, une inadvertance nous mette en joie: « La promenade, que nous continuons à pied, nous en fait voir de belles.Les gens urinent en pleine rue, »etc.Tournons la page: l'auteur se plaint déjà: « Il faut rester collés dans cette ville de désolation, où la misère morale, au fur et à * A l'enseigne des Compagnons.89 AMERIQUE FRANÇAISE mesure que nous la visitons, nous apparaît plus grande que la misère physique: prostitution, marché noir, combines, vol, exploitation de toutes sortes.» Arrivons bien vite a Paris! Mais que j'aime mieux l'attitude si humaine de Mackenzie King qui, arrivé en France, se rend pieusement sur la tombe de Pasteur y verser des larmes de reconnaissance! Louis Marcel Raymond se rattrape ensuite.Récit alerte, anecdotes, rencontres intéressantes.Partout, on le reçoit avec bienveillance, parfois chaleureusement, ce qui rend ses conclusions si étonnantes.Les amateurs des choses de théâtre se régaleront: l'auteur cause avec les plus grandes autorités, il assiste à un grand nombre de spectacles qu'il apprécie avec pertinence.Là, il est clans son élément.Cei>cndant, le congrès fini, il ne songera qu'à retourner au Canada: (cf.page 41).Dès le 29 octobre, (il est arrivé à Paris le 18 octobre), il écrit: « Enfin, une lettre du Canada, la première.Je la mets au fond de ma poche, afin de la lire quand je serai seul.Je ne voudrais pas que mes charmants hôtes devinent à mon émotion que je m'ennuie.» Loin de moi l'idée de lui reprocher cet ennui.Mais je préviens le lecteur qui devra en tenir compte en pesant les jugements de l'auteur.Par parenthèse, je remarque encore une fois l'extraordinaire attachement des Canadiens français à leur province.Extraordinaire résistance du cordon ombilical.La plupart s'ennuient malgré tout à l'étranger.C'est un sentiment honorable.Louis-Marcel Raymond est cultivé.Il apprécie une foule de choses qui échappent à d'autres voyageurs canadiens.Contrairement à d'autres aussi, il s'était promis sans doute de ne pas admirer tout.Mais ,trop souvent, il a péché par excès contraire.11 n'a pas l'ait toujours la part des choses, tenu compte des circonstances.Certaines pages d'un Canadien à Paris réjouiront les francophobes.Que telle ait été l'intention de l'auteur, heureusement, rien ne le prouve.Sa préparation intellectuelle était à point; c'est une certaine maturité morale qui lui faisait défaut.Du reste, il faut admettre que quelques défauts qu'il souligne chez les Français sont réels; et il fautl lui savoir gré de sa franchise.Sa franchise rendrait son livre d'un bout à l'autre admirable si elle suffisait, si elle pouvait se passer d'une connaissance toujours s'approfondissant de soi-même et des autres.Pour finir par une remarque' plus aimable, je félicite l'auteur de nous avoir fait grâce de tant de détails insignifiants qui encombrent généralement les journaux de voyage.Louis-Marcel Raymond a banni du sien toute niaise complaisance.De sorte que la lecture en est allègre comme une course dans Paris.Victor Barbeau : Les Puants.A paraître.P.B.90 LA CRITIQUE DES LIVRES Raoul Blanchard: Le Centre du Canada franais* Avant Raoul Blanchard, on n'avait fait aucune étude géographique sérieuse sur la Province de Québec.Nos géographes ont sans doute abordé le travail, mais il a fallu qu'un maître français vienne le mener à terme.Depuis 1929, Raoul Blanchard parcourt le Canada français « en pèlerin enthousiaste » comme il dit lui-même.Ce pèlerinage de savant nous a d'abord valu L'Est du Canada Françaii et maintenant le Centre.Pour que l'étude soit complète, il ne reste à paraître que l'Ouest du Canada français, en préparation.L'œuvre de Raoul Blanchard, c'est le modèle et le point de départ: à nos géographes de parachever.Livre de chevet de ceux qui s'intéressent à la géographie du Québec, le Centre du Canada français demeure accessible à tous les lecteurs.Certes, ce n'est pas un ouvrage de vulgarisation, mais il offre tellement de données inédites sur l'aspect physique, économique et humain de notre province, qu'on ne peut prétendre à une connaissance sommaire des problèmes canadiens français sans l'avoir lu.Remercions M.Raoul Blanchard d'avoir consacré à notre pays tant d'années précieuses et contribué tant à l'avancement de notre science, bzbzmbm G.H.A.Gratry : Les sources.Lorsqu'une intelligence curieuse d'adolescent, encore toute jeune et fraîche, découvre, après ses olasses de grammaire, la richesje et la variété des connaissances humaines, de nombreux dangers le guettent: déviation en des sentiers pernicieux qui flattent un secret appétit pour le mal, dispersion en des curiosités multiples qui restent superficielles peut-être, désenchantement venu de l'impossibilité de tout saisir et qui pourrait mener au scepticisme une âme mal affermie.11 faut un guide.C'est pour remplir ce rôle qu'en 18G2, Je P.Gratry, alors oratorien, écrivit les Sources.11 y donnait un plan d'études et un plan de vie.L'esprit du P.Gratry est large et vigoureux, son âme chaleureuse et enthousiaste.Ce qu'il recommande à son lecteur, c'est la curiosité intellectuelle qui l'amènera à ne négliger aucun des grands domaines de la scien- * Beauchcmin, 1948.91 AMERIQUE FRANÇAISE ce humaine.Lorsqu'il était directeur du Collège Stanislas, Gratry avait donné tous ses soins à l'Ecole Préparatoire aux grandes Ecoles et avait beaucoup insisté sur le devoir intellectuel des chrétiens dans toutes les sciences profanes et religieuses.Mais pour que cette curiosité intellectuelle ne tourne pas à l'anarchie, Gratry revient fréquemment sur la nécessité d'unifier ses études et sa vie: cette unification ne peut exister que par le rattachement à Dieu de toutes les « sources » de l'esprit et de l'âme.De là ces conseils de silence, de consécration du matin et du soir dans la prière, « respiration de l'âme en Dieu ».Ces conseils gardent leur valeur et les formules souvent heureuses du Père Gratry contribuent à les graver dans le cœur.Cependant après avoir constaté ce qui reste d'utile dans ce livre, il faut convenir qu'en une large proportion, il est devenu bien inactuel.C'est un document historique: le chapitre sur la science comparée où se fait jour son admiration pour la nouvelle science allemande, le succès de l'hégélia-nisme, l'éloge alors assez rare de la Somme de Saint Thomas et de la « densité métallique » de son style nous sont des témoignages d'une époque déterminée.Il salue la naissance des Universités catholiques de Louvain et de Dublin, mais il pense qu'il sera impossible avant longtemps de créer en France un foyer analogue de pensée chrélcnne.En fait, les Universités catholiques seront pourtant créées en France en 1875.Que ce livre soit profondément enraciné dans son époque le rend de toute évidence beaucoup moins utile à des jeunes de 1947.A l'exception des grands chef-d'œuvres, les livres qu'il cite sont dépassés et ne seraient pas à conseiller comme livres d'initiation.Il reste donc qu'à côté de ce livre qu'on peut lire puisqu'il est à la portée de la main et en raison de la grande influence qu'il a exercée, un jeune se doit de lire l'un ou l'autre des livres d'initiation intellectuelle qu'ont écrit Sertillanges, Dimnet ou Flory.G.deVaumas Professeur au collège Stanislas 92 L'EXPOSITION AUX AMIS DE L'ART Les Amis de l'Art, qui se sont donné comme mission « d'occuper sainement et intelligemment les loisirs de la jeunesse», exposent, dans leurs bureaux, 3815 avenue Calixa-Lavallée, au Parc Lal'ontaine, les œuvres d'un groupe d'une dizaine d'artistes canadiens.On sait que cette association expose ainsi, chaque mois, un certain nombre d'oeuvres, pendant la plus grande partie de l'année.Cependant, l'exposition actuelle se trouve être la dernière avant la saison des vacances, et elle présente, par la qualité générale des œuvres exposées, un intérêt particulier.C'est pourquoi nous n'avons pas voulu laisser passer cet événement sans en parler.Les expositions de peinture ont été fort nombreuses cette année, ce qui témoigne de l'intérêt grandissant que les nôtres portent à cet art, mais il faut reconnaître que, malgré la qualité de certaines expositions privées, il a été rarement permis de voir réunies un aussi grand nombre de toiles de qualité comme celles qui figurent aux Amis de lArt.Disons, avant d'entreprendre un examen des œuvres exposées, qu'il ne faut pas s'attendre à trouver ici des toiles des écoles d'avant-garde.Toutes les œuvres exposées sont « figuratives » (comme disent les «non-figuratifs»).Ce sont des œuvres qui s'inspirent directement de la nature, visent à l'interpréter et, elles sont, par conséquent, de celles que le public peut comprendre et apprécier.Donc nous n'y trouverons aucune peinture dont le sens pourrait nous échapper parce qu'elles sembleraient plutôt des énigmes dignes du Sphinx de Thèbes ou des mots-croisés insolubles et qui ne ressemblent h rien parce qu'elles ne représentent rien.Le choix des artistes représentés s'est évidemment borné aux œuvres de conception accessible, même à la jeunesse, ce qui est une règle de bon sens.93 AMERIQUE FRANÇAISE Pour plus de facilité, nous adopterons l'ordre du catalogue pour faire le tour de l'exposition.Françoise Bastibn présente cinq toiles dont l'une mérite une mention particulière: La Petite Bohémienne.C'est une œuvre spirituelle apparemment vite enlevée, une esquisse plus qu'une toile finie, mais elle se remarque par une spontanéité charmante.Ses autres œuvres tiennent plus de l'illustration que de la peinture, pourtant le bouquet de fleurs de La Jeune Fille aux Fleurs est d'une légèreté de main ravissante.Par contre la jeune fille est un peu trop artificielle, du moins à notre goût.Lornb Bouchard, qui expose dix toiles, fait montre d'un métier sûr, d'une grande adresse et certains de ses paysages d'hiver font songer à des estampes chinoises.Boyhood Days-Gaspé est une œuvre très plaisante, comme Le Bûcheron, la Ferme au printemps, mais on y sent une facilité qui fait peut-être perdre à chaque toile particulière sa personnalité.Marcelle Clark, qui exposait récemment au Cercle Universitaire, est représentée par une dizaine de toiles.On y trouve cette recherche d'un équilibre, d'un mode d'expression qui n'est pas encore bien fixé.Le traitement est généralement un peu anguleux, les couleurs dures, mais l'artiste cherche, dans ses œuvres plus récentes, à rompre l'effet de dureté qui existait dans ses premières œuvres, en recourant à une sorte de surimpression de taches, une sorte de semis assez également réparti dont elle tire parfois de bons effets.C'est une jeune artiste à la recherche de son mode d'expression.Jacques Gagnier, avec cinq œuvres seulement, fait preuve d'un tempérament remarquable.Dans son Sous-bois à Saint-Donat, il a su donner l'atmosphère si spéciale du bois canadien.C'est une très belle pièce bien qu'un peu sage, peut-être.Mais dans Spirales un groupe d'arbres aux gros troncs tordus coiffés d'un feuillage jaune d'or, on trouve un autre aspect du talent de l'artiste.C'est une page décorative et spirituelle.Affres est une excellente étude de têtes, d'un très beau métier Saint-Etienne, est également une œuvre digne d'éloge.C'est une toile qui montre autant de métier que de délicieuse sensibilité.Roger Laflamme n'est représenté que par trois toiles: L'Auberge des Deux Lanternes, Paysage aux Environs de Mont- ai L'EXPOSITION AUX AMIS DE L'ART real et Vieille Maison.Ces trois toiles sont «assez inégales.L'auberge est traitée d'une manière très décorative, au détriment peut-être de la vraisemblance.La vieille maison donne une impression un peu trop massive, mais son paysage des environs de Montréal est une pièce de très bonne qualité peut-être un peu sèche, mais ce jeune artiste est en grand progrès et ses œuvres sont pleines de promesses.Jean Langlois présente quatorze peintures qui sont parmi les meilleures de l'exposition, du moins à notre avis.Elles sont parmi celles qui nous révèlent le plus une forte personnalité.Traitées, dans leur ensemble, dans des teintes atténuées, sans' violence mais avec vigueur, elles traduisent, en général, merveilleusement bien l'atmosphère du paysage.Le traitement est large, et comporte juste ce qu'il faut des détails.Il faut citer tout particulièrement Scène paysanne, Les Pins à Oka, qui de loin font penser à une aquarelle, une Vieille aison à Saint-Eustache, traitée avec fort peu de couleurs et qui donne une impression d'ensemble très harmonieuse à l'œil, une scène d'intérieur, œuvre excellente, et une Croix du Chemin d'une délicatesse et qui rappelle aussi l'aquarelle.Nous avons moins aimé son Marché aux volailles, où les personnages manquent un peu de volume.Mais l'ensemble présenté par Jean Langlois est l'un des plus homogènes et des plus attachants.Norman Leirovitcii, avec onze toiles, aérite aussi une mention particulière car il révèle une forte personnalité, bien que d'un genre tout différent.Il semble que Leibovitch soit inspiré par la violence ou du moins ses modes d'expression témoignent d'une violence peu commune.Ses Penseurs traités dans un mode très sombre et qui nous fait voir, dans une demi-obscurité bleuâtre un groupe de nains aux crânes énormes a quelque chose de lugubre.Traité dans la même veine, Notre Pain Quotidien, scène de nuit, avec une énorme charrette, que conduit un cocher noir, ne manque pas d'être impressionnant.Et, par contre, les paysages mexicains de Leibovitch, lumineux, où le ciel prend une teinte de cuivre d'un jaune verdâtre fulgurant, n'en sont pas moins des œuvres tragiques, inquiétantes.Evidemment cet artiste ne cherche pas à charmer ou à plaire, mais il fait preuve d'une personnalité puissante.Avec Louis-Paul Perron, qui expose quatorze portraits, nous passons à un genre différent.Perron, portraitiste, est un 95 AMERIQUE FRANÇAISE peintre mondain.Chose bien compréhensible, ses modèles sont, sauf deux, de jeunes et jolies femmes ou jeunes filles.On sait que le portraitiste jouit souvent de moins de liberté d'expression que le peintre de paysages ou de natures-mortes.Il lui faut plaire au modèle, ce qui rend la tâche du portraitiste plus délicate.Cela dit, il faut reconnaître que Perron possède beaucoup de métier.Cependant, si la ressemblance semhle d'une exactitude indiscutable, il n'en reste pas moins que cette ressemblance est ou semble être trop photographique.La facture, dans le visage, est extrêmement fine, solide, trop parfaite peut-être, mais l'œuvre reste extrêmement plaisante.Par contre, mais il est possible de se demander si l'artiste ne l'a pas voulu ainsi, il semble que très souvent le buste, les bras, les mains manquent de volume.Peut-être est-ce pour concentrer toute l'attention sur le visage.Ce n'est pas impossible, mais il nous semble que c'est une erreur quand le portrait comporte en outre de la tête, le corps, les bras et les mains.Il n'en reste pas moins que les portraits de Louis-Paul Perron sont fort agréables et nous tenons à noter plus particulièrement le portrait intitulé Gisèle, qui est une œuvre excellente.D'Hectok Shanks, deux œuvres seulement, deux dessins rehaussés d'aquarelle La Butte de Percé et Le Rocher de Percé.Ce sont deux œuvres vigoureuses, énergiques, et très adroitement mises en page.Il est regrettable que cet artiste n'ait pas exposé de toiles plus importantes.En mettant sous les yeux des jeunes des toiles de cette valeur, accessibles à tous, les Amis de l'Art font certainement œuvre fort utile d'initiation à la peinture.Il nous semble que ce serait une excellente idée d'organiser pour les élèves des écoles de peinture ou des classes de peinture et de dessin des excursions à la campagne ou même des camps d'été où, en compagnie de professeurs, ils pourraient pratiquer dessin et peinture d'après nature.Nombre de jeunes qui se sentent attirés vers l'art de la peinture y trouveraient à la fois une inspiration et une leçon de bon sens artistique que ne saura jamais donner la leçon d'atelier.Ce serait un domaine où les Amis de i/Akt pourraient intervenir pour le plus grand bien de la jeunesse.L.Le Marchand 96
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