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Titre :
Amérique française
Publiée principalement de 1941 à 1955, la revue Amérique française est la première grande publication vouée essentiellement à la diffusion de la création littéraire québécoise. [...]

Publiée principalement de 1941 à 1955, la revue Amérique française est la première grande publication vouée essentiellement à la diffusion de la création littéraire québécoise. D'abord mensuelle, Amérique française se fait plus tard bimestrielle puis trimestrielle. Sa publication est suspendue de 1956 à 1962.

Fondée à Montréal par Pierre Baillargeon et Roger Rolland en 1941, Amérique française est dirigée par Baillargeon jusqu'en 1944. Durant cette période, elle constitue une rampe de lancement originale et moderne qui permettra à plusieurs nouveaux talents de se faire connaître.

Anne Hébert, Yves Thériault, Rina Lasnier, Pierre Vadeboncoeur, Jacques Ferron, Roger Lemelin, Adrienne Choquette, mais aussi des collaborateurs plus établis comme Léo-Paul Desrosiers, Alfred Desrochers, François Hertel et Guy Frégault participent alors à la revue. Ces collaborations prennent principalement la forme de brèves oeuvres de fiction et de poésie, mais aussi d'essais et de critiques littéraires.

De novembre 1944 à janvier 1946, Amérique française est dirigée par Gérard Dagenais, des Éditions Pascal, qui en profite pour mettre en avant les auteurs qu'il publie, dont Gabrielle Roy et Carl Dubuc. La littérature inédite cède un peu de place à l'essai sur l'art et aux questions sociopolitiques, à la chronique de livres et à la publicité. Chaque numéro de la revue contient maintenant 80 pages plutôt que 56.

Le polémiste François Hertel prend la barre d'Amérique française en 1946 et donne à la revue un ton spirituel qu'on trouve plus communément dans les revues d'idées à cette époque. La portion littéraire est toutefois toujours présente; on y publie des contes, des nouvelles et de nombreux courts poèmes. Les jeunes auteurs Félix Leclerc, Yves Thériault et Andrée Maillet y contribuent.

La publication d'Amérique française est interrompue à l'été 1947 lorsque François Hertel en quitte la direction. Elle reprend en 1948 grâce au rachat de Corinne Dupuis-Maillet, qui lui donne une facture matérielle remarquable.

Une ligne plutôt traditionnelle est donnée dans les essais qui y sont publiés sur l'art, mais Corinne Dupuis-Maillet permet à quelques jeunes auteurs, dont plusieurs femmes, de collaborer à Amérique française. De nouvelles collaboratrices comme Judith Jasmin, Solange Chaput-Rolland et Françoise Loranger ajoutent à la participation féminine à la revue.

En janvier 1952, Andrée Maillet publie son premier numéro comme directrice d'Amérique française; une aventure qui se poursuit jusqu'en 1955. C'est la période la plus prolifique pour la revue qui s'impose comme un terreau de création et de liberté primordial pour la littérature québécoise moderne.

On y trouve entre autres des poésies de Roland Giguère, de Gaston Miron, de Fernand Ouellette, de Cécile Cloutier et d'Anthony Phelps ainsi que des textes d'Andrée Maillet, de Jacques Ferron et de Jean-Jules Richard. Durant cette période, Amérique française donne aussi un nouvel élan à la critique littéraire.

En 1956, Amérique française laisse la place libre à Écrits du Canada français, principale revue littéraire concurrente. Sa publication est suspendue jusqu'à de nouvelles tentatives de la raviver qui s'avéreront infructueuses en 1963 et en 1964.

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1985, vol. VII, p. 228-229.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

Éditeur :
  • Montréal :[s.n.],1941-
Contenu spécifique :
avril 1954
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
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Références

Amérique française, 1954, Collections de BAnQ.

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WW ft'// '9 NAT$flJ ypiltS DE NOTRE CONCOURS LITTERAIRE Bl HI M Vil"KK >R NATIONALE | f\M C D 1954-VOLUME XI I~ No 1 — MONTREAL 500 AMERIQUE FRANÇAISE Revue bimestrielle C R E A T / 0 N S L I T T E R A I R E S NICHOLAS ROLLAND.L'Épouvante CLAUDE MATHIEU.Voyage en Chimeric JACQUES EE R RON.Mille et le bœuf (I) ALMA DE CHANTAL.Le ciel ed à la neige GASTON MI RON.J'ai auééi ALAN HORIC.Poèmed GEORGES GUY.in poiira'd de l'amour ÉTUDES DONATIEN FREMONT.Leo Français dand I'Alberta île la Société Royale JEAN DUFRESNE.La Jeuneddc de Berlbelot Brunei SYLVAIN GARNEAU (1930-1953) Lettre à Marie (inédite) CHRONIQUES ET TÉMOIGNAGES Sylvain Garneau par Raymond Lévesque.— Du côlé de chez Berner par Philippe La Ferrière.— Souvenirs par Henriette Tassé.— Un perroquet légataire et va maîlredde par E.Fabre-Surveyer de la Société Royale.— Notée dur « Armed Blanched » par Claude Haeffely.Au banc d'essai : Andrée Maillet.— La Revue des Livres.— Notes. @faquc Joan it y a MONTRÉAL ula "Banque (^anadccHne TiatianaU est à oos ordres pour toutes vos opérations de banque et de placement Actif, plus de $150,000,000 561 bureaux au Canada De chez Birks Ces trois mots ont une grande signification pour le récipiendaire d'un cadeau offert dans la fameuse boîte Birks.Depuis des générations, c'est le gage assuré de la beauté et de la qualité traditionnelle d'un article signé Birks.BIRKS bijoutiers LA BIÈRE QUE VOTRE ARRIÈRE-GRAND-PÈRE BUVAIT Au service des assurés de la province de Québec par ses succursales à Montréal, Québec, Trois-Rivières, Sherbrooke, Ottawa et North Bay.Sun Life do Canada AMERIQUE FRANÇAISE REVUE BIMESTRIELLE Directrice : Andrée Maillet Bureau : 28, avenue Arlington, Wcstmount, Montréal, P.Q.VOLUME XII — No I — AVRIL 1954 SOMMAIRE L'Epouvante.Voyage en Chimeric.M'elie et le bœuf (I).Le ciel à la neige.J'ai aussi.Un portrait de l'amour.Les Français dans l'Albcrtc.La jeunesse de Berthclot Brunei.Lettre à Marie (inédite).Sylvain Garneau .Du côte de chez Bcsncr.Souvenirs (III) .Un perroquet légataire et sa maîtresse Notes sur « Armes Blanches ».Nicholas Rolland 3 .Claude Mathieu 5 .Jacques Ferron 11 .Aima de Chantai 21 .Gaston Miron 22 .Georges Guy 23 .Donatien Frémont 29 .Jean Dufresne 40 .Sylvain Garneau 45 Raymond Lévesque 50 Philippe LaFerricre 51 .Henriette Tassé 59 .E.Fabre-Surveyer 65 .Claude Haeffely 70 Au banc d'essai : Conte.Andrée Maillet 74 La Revue des Livres.75 Notes : Lauréats du Concours littéraire de Contes drolatiques.79 Les manucrits sont soumis à un comité de lecture.La direction ne reçoit que sur rendez-vous, et n'est pas responsable des manuscrit».Les manuscrits ne sont pas retournés.Les manuscrits doivent être inédits et porter la mention inédit.Seuls les textes inédits publiés seront rémunérés.Autorisé cemmt envoi postal de la deuxième classe, Ministère des Posies, Ottawa. -AMÉRIQUE FRANÇAISE vous recommande de lire :- Philippe La Ferrière PHILTRES ET POISONS Nouvelles Le livre le plus drôle de l'année.Jacques Lavigne L'INQUIÉTUDE HUMAINE Une étude approfondie et succinte des grands problèmes de l'humanité.Adrienne Maillet COEUR D'OR, COEUR DE CHAIR Roman L'histoire d'un dévouement sublime.Andrée Maillet PROFIL DE L'ORIGNAL Ronton L'amour étrange d'un aventurier._EN VENTE DANS TOUTES LES BONNES LIBRAIRIES- L'ÉPOUVANTE L'Epouvante est un cavalier noir au long manteau flottant dont la monture couleur de jais a des reflets qui glacent le cœur comme une main d'acier.Centre de la Nuit qui rend aveugle, qui livre à sa merci, l'Epouvante, lorsqu'elle apparaît à l'orée d'un bois, même baignant dans l'aube, où broutent les chevaux blancs inquiets, les plonge, aveugles, dans les ténèbres.Le rythme de ses sabots les entraîne dans son galop invincible.Ses pas font écho sur toute la terre vide et sonore qui résonne comme un tambour et tous, figés, attendent son apparition afin de s'élancer à sa suite, vaincus, enchaînés.8 4 AMÉRIQUE FRANÇAISE Devant Elle, les lanternes s'affaissent et se diluent clans les ombres du sol frémissant, les phares hauts et solitaires détournent la tête d'horreur et penchent, effarés, vers les eaux sombres leurs visages éteints.Partout règne l'épouvante, maîtresse des éléments, contrôle des êtres, dont l'effet, plus intense que le bruit le plus sourd, que les ténèbres les plus impénétrables, donne le vertige aux abîmes sans fond et l'Esprit de l'eau qui s'est glissé dans les champs déserts pour y saisir le voyageur par les pieds et l'engloutir est noyé dans ses propres remous.Elle n'anéantit pas, mais plus cruelle que la Mort, elle sécrète les ondes du vertige, ses fantômes hantent le sommeil et en chassent la fatigue.Son frisson magnétique pénètre et anime l'opacité du silence et dilue le son déchirant.Nicholas Rolland VOYAGE EN CHIMÉRIE i PROLOGUE L'image d'un roi fou accroché aux mystères Disait leur désarroi et leur servait d'idole Hélas à vrai dire on ne j'en occupait guère Un œillet un parfum suffisaient comme obole Deo matrone*) en blanc jouaient du violon En regardant leur fièvre à travers des miroirs Et quelque*) homme.) nus cueillaient des roses noires Qui n'avaient pas en ce temps-là encor de nom Dans l'ombre des bouffons composaient des grimaces Et les empaquetaient dans des caisses de bois Ou de carton gaufré de peur qu'on ne les casse Ils y mettaient aussi des brins de mimosas La fleur qu'on voulait prendre était toujours mi-morte Et les cheveux sitôt flattés devenaient gris Des barreaux aux jenèlres un loup à chaque porte El les captifs chantaient la chanson que voici s 6 AMÉRIQUE FRANÇAISE II CHANSON DES ROIS FOUS Ah ! Iridié edl celle hidloire De joud au pilori Tridled dont nod mémoire*) Et nod jaced audâi Apollon aux maitid ver led El /'œillet addoupi S'écroulent piaied ouverted Nod jaced n'ont pad ri Mire apporte Le thé.J'babitaid rue Denid Mère apporte la clé Et verrouille bien l'huid Dcd edpritd mat jaméd Prominent par ici En robed orangéea Culolled de coutil Et leurd chevaux dont jécd Bien Iridié edl ce récit Je m'en vaid me coucher Car plud de donà enni VOYAOE EN CH1MÉRIE 7 III INTERMÈDE Altiél donc chantaient-ild dur led rived du fleuve En tordant Leurd cheveux mordant leurd blanched paumcd ltd m enviaient la joie d'une cbemidc neuve Et moi je jaloudaid leur habit de peau jaune Led leclriccd du roi promenaient dand ded barqued Leur oidive langueur en dénombrant led adlred De la plume d'un cygne on marquait dur leurd carted Led conjlellaliond en de dublild cadadlred Au plud haut d'une cour on cueillait dand plaidir Par devoir demblail-il une étoile innommée Que galamment l'on baptidail pour en finir Et qu'on podtait en hâte aux davantd ded ciléd Moi dédedpéranl de ne jamaid retrouver Ma raidon med amourd et touted med pendéed Qu'à ded joud démunid j'avaid bélad préléed Je jaidaid ded cbatidond croyant me coridoler ¦ IV CHANSON DU POÈTE Ma mémoire ô jolie avenlureude Qui vogued de jauleuil en jauleuil Te doit vient-il encor de Néreude Qui Ireddait ded couronned de jeuilled El du roi Marc qui a retenu Son ami par la corde d'un pendu 8 AMÉRIQUE FRANÇAISE Raconlez-moi la magie des moto Dite par Ulysse à sa jte-marraine El le ehanl à la lour du cbâleau De ma sœur Anne Jilanl la laine Celle rive qui liée il chercha La jorèl la pluà abandonnée Pour écmer Icô dénis de Mathilda Il y crâl un champ d'orchidées Qu' aussitôt la le m pèle écrasa Contez-moi au complet celle histoire Et celle aussi du chasseur de tigres Celle de la reine au /aux miroir Qui désire toujours qu'on dénigre Les trésors cachés dans son armoire Ma mémoire ô mon écervelée Qui au début navigues nuage El t'arrêtes enfin pluie d'été Ecoute la porte d'or Qui se ferme et qui s'endort V CHANSON DU BOURREAU La chevelure de l'esclave Pendue au clou de la cloison Mais l'obscurité de la cave Est moins sûre que nous pensions Il venait de Cyrénaïque En babouches de colon El il /redonnait des musiques Sur des gammes en quarts de Ions VOYAGE EN CHIMERIE Barbare venant d'un payé Qui rcdle noir même Le jour Tu n ad pas led mêmed amid Mêmed cbanéoiié même.) amourd Noué t'ainiioné beaucoup maid toi peu Tu trouvait ce payé trop doux El noé repaé trop copieux Vante qui te trancha le cou VI APPRÉCIATION DES DEUX CHANSONS PRÉCÉDENTES Ccd deux cbatuoiié je daid quelled ne dont pad belled Angide led adore el Nixiel led dclcdte Il cdl vrai à part moi à qui donc plairaient-elleâ El moi j'en ai addez ded boujjoiid et du redte VII JOURNAL TRÈS COURT D'UN MOIS ET D'UN MOI FUNESTES Tridlcddc à noyer dand un bar Au milieu ded verred de dcolch Led beaux mold ennui cafard El led beaux gedlcd qu'ild provoquent Jled amid m'ont abandonné Quelqucd-und au loin dont partie Et led autred dont mariéd Moi deul je resterai ici 10 AMÉRIQUE FRANÇAISE A part ted dpectacUd in timed Voilà ce qui m'edt arrivé — Pour ce vcrd je n'ai pad de rime Dand le moid de juillet dernier VIII EPILOGUE Led oideaux de haut vol tombent dur led Loilured Prid du vertige ailé et trop lourdd de joyaux Noud couro/id habited de beaux démond peu dard Sand davoir dand la nuit quel nom cdl le plud jaux Poidd léger de ma tête et lourdeur de med bagued Me conduidenl trèd mal d'un côté et de l'autre Dand ce jauteuil m addiege une mauvaise vague Ou plud que moi encor beaucoup d'aulred de vautrent Led jemmed du début ont jeté dand la mer Leurd violond bridéd el led bomrned leurd roded Led boujjond dont gardéd doud ded barreaux de jer Et jatigué je did boudoir et je didpode Claude Mathieu Si vous avez reçu les six numéros d'Amérique Française, il est temps de renouveler voire abonnement. MÉLIE ET LE BOEUF Mélie Caron n'a eu que treize enfants.Elle en attendait davantage : un par année jusqu'au trépas, mais, après le treizième, Jean-Baptiste Caron, son mari, lui a dit : — Arrête-toi, Mélie ! La pauvre de s'arrêter, n'ayant pas encore cinquante ans.Elle reste en appétit, loin de son dû, toute chaleur et frisson comme une bête retenue au milieu de sa course.Son mal toutefois n'est pas sans remède : ne garde-t-elle pas ses treize enfants?Treize enfants, c'est peu ; c'est quand même une famille.Hélas 1 le soulagement ne dure pas: l'un après l'autre ses enfants la quittent.Elle les a trop bien nourris : farauds sont les garçons, fondantes les filles ; rendus à leur grosseur, il n'y a plus moyen de les retenir.A la fin, la vieille Mélie les a tous perdus.Elle reste seule avec son vieux.Celui-ci, alors, tel un forçat la peine purgée, a retrouvé sa liberté.Il n'est plus de la maison ; il passe le plus clair de son temps avec les affranchis du village, vieux farfelus de même engeance, parlementant et faisant la loi ; trinquant à l'occasion, quitte ensuite à pisser goutte à goutte le feu de sa repentance.Mélie en profite pour s'offrir : — Laisse-moi te soigner, bonhomme.La proposition suffit à rétablir le cours des eaux.Quarante ans de ménage ont instruit le bonhomme ; il sait qu'à la moindre défaillance sa femme l'aggriperait et ne lâcherait plus qu'il ne soit devenu gâteux à force de bons soins.Il reste vigilant.11 12 AMÉRIQUE FRANÇAISE — Merci, Mélie ; je suis déjà guéri.Or il arriva que la vieille, privée d'enfants et de mari, nonobstant sa corpulence, se sentit à l'étroit, ne pouvant convenir d'être restreinte à soi.Les humeurs lui montaient à la tête.Elle en eut d'abord la cervelle flottante, puis pensa chavirer.On était à la lin d'août.Seule dans sa cuisine, le tue-mouches à la main, elle prêtait l'oreille : pas une mouche dans la maison ! Ce silence l'avait stupéfiée.Faute de mouches elle s'attendait au pire : à des apparitions de serpents, de grenouilles à sornette, de diables bardés de scapulaires, contre lesquels son tue-mouches eût été inefficace ; à l'irruption de la folie stridente.Elle était sur le point de crier, elle entendit un meuglement, qui la sauva.Fuyant ses monstres, elle sortit à la hâte.Dehors, qui ombrage le seuil, un cerisier se dresse, entre les feuilles duquel bougent des éclairs de soleil et la rougeur des cerises ; plus bas s'étendent un jardin puis un pré jusqu'à la rivière.Mélie a traversé le jardin.Le veau du pré l'aperçoit ; la queue en l'air, par petits bonds maladroits il monte à sa rencontre.La clôture qui sépare le pré du jardin les arrête l'un l'autre.La vieille se penche ; le veau lève un museau rond et humide : ils se regardent.Et Mélie Caron d'éprouver soudain un sentiment à la mesure de son cœur.Ce museau, cette confiance l'ont bouleversée ; des larmes lui viennent ; si elle pouvait pleurer du lait, elle fondrait sur place pour satisfaire à l'appétit du pauvre animal.Le soir, lorsque Jean-Baptiste Caron rentra, elle lui annonça : — A l'avenir, je m'occupe du veau.La soupe fumait sur la table.— Bon, fit le bonhomme en s'attablant. MELIE ET LE BŒUF 13 Une discussion n'a jamais gardé la soupe chaude.Mieux vaut se l'envoyer dans le gosier et discuter ensuite.Quand il eut mangé à sa faim : — Pourquoi, Mélie, t'occuperais-tu du veau ?demanda- t-il.Elle répondit : — Parce que je veux.— Est-ce que par hasard je l'aurais mal entretenu! — Mal ou pas, tu ne l'entretiendras plus.— Bon, fit le bonhomme, qui se souciait d'ailleurs assez peu du veau.11 fut néanmoins surpris, quelques jours après, d'apercevoir sa vieille dans le clos, assise sous un grand parapluie noir, qui la protégeait du soleil, et dont l'ombre claire, loin de la dissimuler, attirait l'attention sur elle.— Que fais-tu là, Mélie ?— Je tricote.Elle tricotait, en effet.— Tu serais peut-être mieux dans la maison pour tricoter.— Non, bonhomme, je suis mieux ici.Elle ajouta : — D'ailleurs on ne peut plus se passer de moi.Il demanda inquiet : — Qui, ça ?— Voyons, bonhomme : le veau 1 L'animai était couché aux pieds de la vieille Mélie. 14 AMÉRIQUE FRANÇAISE Le tableau ne manquait pas de charme.Cependant Jean-Baptiste le considérait sans le moindre agrément.— Veux-tu que je te le dise, Mélie, veux-tu ?Elle ne s'opposait pas.— Eh bien, dit-il, tu as l'air, ni plus ni moins, d'une échappée d'asile.— Vieux fou, toi-même, répliqua-t-elle.On ne raisonne pas une femme qui a ses facultés, encore moins lorsqu'elle les perd.La raison attaque de front, franchise inconvenante : il faut biaiser avec le sexe ou tout bonnement le prendre par derrière.— Si Mélie avait vingt ans de moins, se disait le bonhomme, quelques petites tapes sur les fesses rétabliraient sa disposition.Le rajeunissement lui eût d'ailleurs été utile ; il avait lui-même oublié depuis longtemps l'art des petits tapotements.Alors comment opérer le rétablissement ?Que faire pour que la manie de sa vieille ne devînt la fable du village?— Ce sera simple, pensa Jean-Baptiste Caron : puisqu'elle est folle d'un veau, je vendrai le veau.Il espérait la guérir ainsi.Le remède était simple, en effet.Sur l'heure, il fut s'entendre avec le boucher.Le lendemain, au petit jour, cet homme de s'amener, la bedaine moulée dans un tablier blanc.Il avait mis pour la circonstance un chapeau melon.Il ramena le veau.Peu après, la vieille Mélie, encore embuée de sommeil, sortit de la maison, ne se doutant de rien.Le cerisier, haut troussé car il n'avait pas encore abaissé son ombrage, laissait voir un tronc é-trangement svelte.Le soleil se levait.Eblouie, la vieille prit le temps d'éclaircir sa lunette pour s'engager ensuite dans l'allée du jardin, criant : MI-LIE ET LE BŒUF 15 — Petit 1 Petit ! Elle parvint à la clôture, le veau ne s'était pas montré.Derechef, elle l'appela, mais sans plus de succès.Alors elle examina les lieux : sur le travers comme sur le long, du jardin jusqu'à la rivière le clos était vide.— Ah, mon dou, fit-elle.Et vitement de revenir sur ses pas, persuadée par la vue de l'eau que l'animal s'est noyé.Est-il chrétien aussi de mettre des rivières au bout des prés?Cette disposition de la nature l'indigne.Dans sa hâte elle se heurte au cerisier qui, distrait lui-même, ne l'a pas vue venir, absorbé dans son feuillage à détailler ses grappes aux oiseaux ; ceux-ci s'envolent, des cerises choient et le mauvais domestique reste pris sur le fait à ses racines.A sa grande surprise la vieille continue.Alors il fait signe aux oiseaux de revenir.Mélie Caron rentre dans la maison.— Bonhomme, bonhomme, un grand malheur est arrivé.Ce malheur suscite nul intérêt.— M'entends-tu, bonhomme ?Il ne l'entend pas et pour cause : il est absent.La vieille court à sa chambre : sur le travers comme sur le long le lit de Jean-Baptiste Caron est vide.— Ah, mon dou 1 Mais la vue du vase de nuit ne l'alarme pas : un vieux qui a peine à pisser n'est jamais emporté par les flots.D'ailleurs le vase est vide.Cette incapacité de son mari à se noyer n'enlève pas, cependant, tout mystère à sa disparition.Mélie Caron reste songeuse.Le songe d'abord ne lui apprend rien ; au contraire il lui masque la vue ; le voile en est coloré, car elle songe à yeux ouverts.Soudain le voile s'écarte : l6 AMÉRIQUE FRANÇAISE elle aperçoit un couteau et derrière le couteau, qui le tient, la bedaine moulée dans un tablier blanc et coiffé pour la circonstance d'un chapeau melon, le boucher.— Je rêve, se dit-elle.Ce dont le boucher convient, refermant le rideau.A-lors elle se précipite dans la coulisse et trotte, la mère Mélie, vers la boucherie.Chemin faisant, elle passe devant l'église.— Mère Mélie, dit le curé, vous trottez comme une demoiselle.— Oui-da, monsieur le curé, comme une demoiselle, si ça peut vous plaire.Mais avez-vous vu mon vieux ?— J'ai vu votre vieux et votre veau, l'un joyeux et l'autre pitoyable.— Ah, le pauvre ! Ah, le brigand ! Priez pour lui, monsieur le curé.Et la vieille de continuer.Elle arrive à la boucherie.Le boucher, qui n'a pas eu le temps d'ôter son chapeau, est surpris de la revoir si tôt.— Bonjour, boucher.Où est mon veau ?— Bonjour, madame.Votre veau, je ne le connais pas.— Ah, vous ne le connaissez pas 1 Elle se tient sur le seuil, le temps d'éclaircir sa lunette.Le matin est derrière elle, radieux, qui assombrit la pièce qu'elle a devant, où bientôt cependant elle commence à discerner les carcasses suspendues.— Il y a beaucoup de veaux ici, dit le boucher, lui montrant les carcasses.Seulement ils se ressemblent tous depuis qu'on les a déshabillés. MÉLIE ET LE BŒUF «7 — J'en aperçois un qui me paraît avoir gardé son poil.— Où donc, Madame Mélie ?— Ici.Elle avance son doigt pointé jusqu'à toucher Jean-Baptiste fort penaud.— C'est votre vieux, Madame Mélie.— Donnez-m'en quand même un gigot.— Il est bien maigre.— Donnez, donnez, vous dis-je ! Le boucher refuse.La vieille lui ôte son couteau.— Je me le servirai, moi-même, ce gigot.Jean-Baptiste Caron d'intervenir.— Fais pas la folle, Mélie.Ton veau, le voici.Il lui tend une corde ; le pauvre cher animal est au bout, l'oeil effaré, le museau rond et humide.— Petit ! — On ne voulait pas lui faire de mal, dit Jean-Baptiste Caron : simplement le couper.— Un veau se développe mieux ainsi, remarque le boucher.— Taisez-vous, menteurs que vous êtes 1 Mon veau restera tel que Dieu le voulut, entier.S'étant assuré qu'il avait toutes ses parties et son petit phalu la vieille s'en fut avec lui.Le curé, qjui n'avait pas fini son bréviaire, était encore devant l'église.— Eh, Mère Mélie, vous avez retrouvé votre veau 1 i8 AMÉRIQUE FRANÇAISE — Oui, monsieur le curé, mais je suis arrivée à point : ils étaient pour le couper, le pauvre cher animal.J'ai empêché leur cruauté;• Voyez, monsieur le curé : il a encore toutes ses parties et son petit phalu pointu.— Je vois, Mère Mélie, je vois.La vieille continua, traînant son veau.Peu après le bonhomme Jean-Baptiste survenait à son tour, la mine basse.— Il paraît, dit le curé, que tu es jaloux d'un veau.Ta vieille m'a montré ce dont vous vouliez le priver.— Elle vous l'a montré ! Excusez-la : elle n'est plus tout à elle.— L'excuser de quoi ?Il n'y a pas d'offense.Tu ne voudrais pas tout de même pas qu'elle mette des culottes à son veau ?La cloche de la messe sonnait.Le curé dut quitter le bonhomme.Un mois plus tard celui-ci se présenta au presbytère.La mine avait continué à lui baisser ; il marchait plié en deux.Quand il se fut assis, le curé lui aperçut la lace : soucieux il le trouva.— Soucieux, non.Dites plutôt que je suis faible.— Eh quoi 1 Tu prends de l'âge.— Cela se peut, mais l'âge n'est pas seul : depuis un mois je ne mange que de la boette et de l'herbe.— Non 1 — Oui, de la bcëtte et de l'herbe.— Le réginie des veaux ?— Vous l'avez dit, monsieur le curé : le régime des veaux.Moi, j'aime la viande, les bines et le petit lard.Il ne MÉLIE ET LE BŒUF me va pas du tout, ce régime.J'affaiblis et Mélie ne veut pas m'entendre.Elle prétend que nous sommes tous d'une même nation.— Quelle langue parlez-vous à la maison ?— On parle encore comme du monde faute de savoir meugler.Le curé se mit à rire.— Les canadiens ne font pas autrement ; ils parlent encore comme du monde faute de savoir l'anglais.Jean-Baptiste Caron hocha la tête.— C'est bien possible qu'il soit anglais, dit-il, ce veau-là : il est en train de prendre ma place.— Ta place I Vivez-vous donc à l'étable ?— Non, monsieur le curé, nous ne vivons pas à l'étable.Seulement le veau, lui, il vit dans la maison.— Mé, mé, dit le curé, c'est sûrement un veau anglais.— Sûrement : il n'a pas grand'religion.Le curé se leva.— Il faut le déloger.C'était aussi l'opinion de Jean-Baptiste Caron.— Comment faire ?Jean-Baptiste Caron se le demandait aussi.Le curé se toucha le front et cela eut un bon effet.— Retourne à la maison, dit-il, au bonhomme.Au préalable, redresse-toi et montre bonne mine.A la maison, mange ta boê'tte avec plaisir et fais des mamours au pauvre cher petit animal. 20 AMÉRIQUE FRANÇAISE — Je ne pourrai pas.— Tu pourras.Après une semaine ou deux, Mélie croira que tu partages son sentiment.En môme temps, introduis chez toi d'autres animaux.— Vous n'y pensez pas, monsieur le curé ! — Des chats, des chiens, des souris, des lapins ; des poules même.Je ne dis pas d'introduire des vaches ni des cochons.Des animaux de maison auxquels Mélie s'attachera, se détachant autant du veau.Alors il sera possible d'user d'un stratagème.Jean-Baptiste Caron : — D'un stratagème?Le curé : — Tu diras à Mélie que l'avenir du veau t'inquiète.— Je dirai la vérité : dans six mois il sera devenu un taureau.C'est inquiétant, je trouve.— Justement, il faut l'en empêcher.Après tout, c'est un veau anglais : la saillie n'est pas son affaire.— On n'est tout de même pas pour l'envoyer à l'école ! — Non, pas à l'école : au séminaire.Le curé ajouta : — Un professionnel dans la famille, ce n'est pas un déshonneur.Jean-Baptiste Caron se caressa le menton.— Vous avez raison, Monsieur le curé ; un professionnel dans la famille, ce n'est pas un déshonneur.(à suivre) LE CIEL EST A LA NEIGE Le ciel eàl à la neige Mon âme ed à l'allenle Cea mainj tendues veré loi S'ouvrent comme un jardin Que dire à celle joie Si frêle au loin deô rivcô A l'aube elle croît légère Lcj fleur,) ne aavent rien Lcj jouro Sen vont penâijé A l'étang deô dédire Lcj venté perdue a'attardent L'oiéeau de mer at jeul Décembre a peint en blanc Met .wngej et meé cielj grio Mon âme eét à l'attente La nuit j'éveille et luit Al.ma de Chant al Toronto, 1955 2] J'AI AUSSI Sen tan l la glaise le sanglot je m'avance ras et gras, du pas de l'escargot A mon cou je porte comme une amulette un vertical néant partout j'ai le deuil dans le jour de riz j'ai l'œil d'encre j'ai l'cœur vieille usine dans le ciel de 5 hres J'ai aussi j'ai la vie comme la peste jusqu'au sommeil blanc Gaston M iron (Paroles Sèche*) 22 UN PORTRAIT DE L'AMOUR J'ai retrouvé, douce et magicienne, grand'mère que les roses cernaient bien.Elle balançait l'arrosoir et les fleurs, prodigues en courbettes, se cabraient sous la brise.Le soleil violait des traités avec l'ombre.Il y avait d'autres plantes : myosotis, capucines.Mais dormait la maisonnette et rêvaient, sentinelles alentour, des érables, des érables.J'ai ouvert la barrière.Un souffle grandiose, immatériel, s'empara de ma souffrance.J'évoquais les jardins suspendus de Baby lone.Guy n'était plus qu'une image, dont l'empreinte persistait.— Grand'mère 1 Elle butinait de fleur en fleur.Il fallut répéter mon appel, pour qu'elle l'entendît.Sa main, alors, écarta le soleil, confondit l'habitude.Le sable crissait, dans l'allée.— Petite fille ! s'exclama-t-elle.Je la serrai sur mon cœur.Elle ne changeait pas.Les souvenirs du temps mouvementé de mon adolescence la peignaient très semblable à l'aïeule qui dériderait mon chagrin de jeune fille.Ah, je l'aimais ! Courbée dans de noires fanfreluches, elle odorait le linge frais, la lavande et même le parfum de ces tartes dont elle accablait mes visites.Ses cheveux blancs lui tenaient lieu d'auréole.Une langue, jeune encore, mouillait, à intervalles fréquents, des lèvres vieilles et décolorées.23 24 AMÉRIQUE FRANÇAISE — Et ton père ?disait-elle.Ta mère ?Qu'est-ce qu'ils font?On ne voit personne.Je répondais par monosyllabes.Il me tardait, sur son épaule, de confier qu'un homme abusait de mon cœur.Elle était toute puissante.Une passe, deux mots magiques, et la peine s'envolerait.— Fred 1 cria la chère vieille.C'est Ginette.Et je vis grand-père émerger d'un bosquet de verdure, pareil à son épouse, satisfait.La main gauche soutenait un gentil plat de faïence.— Hé! Hé 1 commença-t-il, Ginette! J'sus content.Justement, j'disais ça à Fifille, à midi : (( Pourtant, ils vont venir.)) Il me colla des baisers sonores aux deux joues.Lui sentait les laizeé de grand'mère, les coussins ; et les laizeé, les coussins, à leur tour, s'imprégnaient de l'odeur du vieillard.Une fois encore, je dus satisfaire aux questions.Grand'mère s'était emparée du plat de groseilles.Je l'entendais marmotter : — Vieux fou ! Y ramasse toutes les queued.Tiens, ma chère.Prends-en des belles.Elle se pencha, brossa de la paume les salopettes de son homme.— Ousqu'y a une saleté, y'est là.Son œil critique étudiait le belligérant de toujours.Elle le voulait impeccable mais elle n'était plus heureuse, dès qu'il touchait presqu'au but.Leur bonheur renaissait des tendres coups d'épingle.Grand-père souriait.quoiqu'il se payât une colère, deux fois l'an.Son timbre fracassait des silences.Etait-il un esclave ?Pouvait-il, sans contrainte, respirer?Mais le luxe d'une vie libre eut sem- UN PORTRAIT DE l'aMOUR 35 blé insipide ; il ne l'ignorait pas et c'était le secret de Polichinelle, pour la région.Nous entrâmes dans ce paradis d'ombres : la .cuisine dont les murs semblaient bleus encore et je reconnus l'armoire, les couverts déjà mis sur la table, l'antique pendule, des fauteuils disparates et, partout des annales, partout le repos.Je trébuchai.Le parquet n'était qu'embuscades, aussi bien ; il y avait des tapis, des laizeô et puis la gazelle par-dessus.Car la gazelle — ainsi que grand-mère généralisait les journaux — prolongeait un despotisme éhonté.Il fallait la gazelle sur les chaises, sur la table, sur les tapis et sur le poêle, quand il ne chauffait pas.Grand-père souffrait beaucoup de cette manie.En plus de s'asseoir sur la gazelle, il en avait sous son couvert, sous les pieds, sur les genoux.Un geste trop brusque écartait le plus souvent ces écrans de protection.Grand-mère accourait, sermonnait ; du geste et de la parole, elle suivait son époux.On m'offrit une berçante dont l'aïeule, comme faveur spéciale, consentit à retirer l'imprimé.L'ombre n'était plus un obstacle.Je regardai la pendule : presque trois heures.Et je m'étonnai qu'à cette minute d'un juillet féerique, je fusse loin des plaisirs et loin de mon amour.— .ça fait que j'ai dit à Alexandre : « C'est une belle petite vache.)) Y'a grondé : (( Ercd ! T'appelles ça petit, toé ?T'appelles ça petit ?)) L'anecdote ayant pour cible le bonhomme Alexandre en était la dixième édition, peut-être, mais grand-père s'y délectait encore.J'étouffai un soupir.Sans arrêt, l'autre femme protestait : • — Menteries ! Laisse-la tranquille avec tes histoires pis va ramasser les œufs.Regarde ben si la jaune a pondu. 26 AMÉRIQUE FRANÇAISE Il obéit et je dévidai, pendant son absence, les fils de ma douloureuse aventure.Un galant, en avril, m'avait dit : « Je t'aime » , pour, ensuite, roucouler avec d'autres.Qu'il était beau ! Qu'il disait bien les poèmes 1 Que mon cœur le pleurait ! Les bonheurs — tous les bonheurs — finissaient après lui.La vieille m'écoutait, sans que l'attention n'harassât le moins du monde sa folie de besogner.Elle allait de l'armoire au poêle et du poêle à l'armoire.Elle entra dans la chambre aux mystères : réduit sombre dont grand-père ignorait l'essentiel.Il se bornait à constater les miracles : il applaudissait.Car, dans ce repaire, mon aïeule changeait des gallons de crème en beurre salé.Elle y faisait ses lessives ; elle en ramenait des tartes au goût unique, épaisses, et des bocaux dorés de confitures.(( Son antre )) , pensai-je.Et j'attendis, haletante, — païenne, païenne ! — qu'elle rapportât un philtre du cœur.Mais il n'en fut rien.Elle tendit une annale et je regardai sur sa main les veines gonflées : la vie lasse à l'instinct d'évasion.Puis elle s'inquiéta de son homme ; elle allait d'une fenêtre à l'autre ; elle commentait : — Ousqu'y l'est ?Y'a dû descendre au garage.Y parle d'élections.Et moi, je feuilletais la brochure, tentant d'y trouver le palliatif à ma peine.Grand-père revint.Il raconta son altercation avec la voisine, dame Boisvert : une histoire de poules dans les légumes.Grand'mère, armée du porte-ordures, le suivait pas à pas.Qu'avait-il fait encore ?Une chicane.Et tout.ee dégât sur le plancher ! On ne pouvait garder la maison propre.Il rentrait, les pieds (( gros comme ça )) .D'ailleurs, on recevait trop de visites : les enfants du voisin, la femme du voisin, le voisin. UN PORTRAIT DE L AMOUR 1"] J'allai boire.La pompe était dure et l'eau conservait un goût de source.Je fus tentée, ensuite, de manier la corde, la brique, de soulever la trappe et de monter au grenier.Des souvenirs attendaient, sous la poussière, qu'on en remuât l'inertie.J'eus retrouvé des malles débordant de mille choses, le rouet, l'ancien lit de ma mère et l'accordéon aux reins brisés.Les grands-parents discutaient de la conduite de ce coq indocile.Lui sortit pour aller traire la vache et soigner son bétail : dix poules, un veau.Elle recommença de faire chauffer des tartes et, de minute en minute, s'étonnait qu'il ne rentrât pas plus vite, son vieux.Nous soupâmes.J'eus le choix de dix variétés de confitures que je goûtai toutes, complimentai.L'hôtesse, pour la forme, en offrait à grand-père mais il se devait de ne toucher qu'aux prunes sucrées.Sa malice était visible : il riait.L'aïeule goûtait le thé noir, grignotait un biscuit.On la voyait se lever, rétablir le pli des lalzeô ou partir, impétueuse, à la poursuite d'une mouche.Au soir, elle me confia qu'elle avait été religieuse, a-vant d'aimer Fred, cinq mois dans sa vie.Et je protestai.Pourquoi si tard lever le voile ?Mais elle ne parla plus.Ses broches virevoltaient dans la laine.S'accusait-elle d'une faiblesse?Grand-père murmura : — Est sortie du couvent, parce qu'y la laissaient pas se Tver assez matin.Il plaisantait, tissait une façade, mais, à la pensée qu'elle eût pu vivre sans lui, son vieux cœur fléchissait.Tous deux m'embrassèrent puis le silence grandit.Grand-père, enfin, se reprit à mimer une histoire d'Alexandre ; sa vieille écoutait, projetait un bout de langue, disait : « Fou ! » 28 amérique française Dans ma chambre, j'avais désiré, ce soir-là, veiller longtemps, souffrir, pleurer même.J'installai, sur la commode, une photo de Guy.Mais j'avais sommeil.Le secret de l'aïeule hanta mes rêves.Pourquoi le couvent?Déception?Peine d'amour?Cependant, le bonheur l'emportait.Toute la semaine, je vécus dans l'ambiance d'un a-mour magnifique puis je m'en retournai, pleine d'espoir, oubliant sur la commode, ma photo.Et c'était lui faire bien de l'honneur, mais je suis, à l'endroit des souvenirs, généreuse plus qu'il ne faut.Georges Guy EN AVANT Le.> yeux aonl figéô ,nir L'indicateur, devant eux le lointain crampe .ton jronl ridé, la pied.) /impatientent aux abord.) de l'inconnu.Alan Horic LES FRANÇAIS DANS L'ALBERTA Les premières pages de l'hi- I toire des colons de France dans l'Alberta se déroulent tout naturellement comme un film de scènes empruntées à la vie des ranches.Premier tableau, 1881 • Le jeune Georges Bossangc, petit-fils et fils des libraires parisiens Hector et Gustave Bossangc, débarque, le cœur battant, dans les prairies de L'Ouest Canadien.Il y a été attiré, d'une façon irrésistible, par la tunique rouge de sa Police montée et par l'existence pittoresque de ses ranchers.Chose merveilleuse, le rêve de l'adolescent va se réaliser, en procurant au Parisien émigré toute une vie de bonheur complet.Tour à tour membre du fameux corps de gendarmerie à cheval et cow-boy préposé à la garde de troupeaux, Georges Bos-sange semble n'avoir jamais connu la moindre nostalgie et s'intégra parfaitement à sa patrie d'adoption.Après dix années de cette tonifiante vie au grand air, il va passer quelques mois auprès des siens et humer l'air de Paris, mais regagne promptement le ranch Choinance, dans la région de Saint-Albert.Il épouse une femme du pays, de sang mêlé, et meurt relativement jeune.Ses filles habitent aujourd'hui l'Ouest américain.Georges Bos-sange était d'ascendance franco-canadienne par son grand-père, Hector Bossangc, et sa grand-mère née Marie-Julie Fabre, de Montréal.Deuxième épisode, 1886.Une scène classique de « Western », simple fait divers de la Prairie emprunté au Calgary Herald : « MM.de Raimbauvillc sont arrivés de France il y a quelques mois, dans l'intention de se livrer à l'élevage dans le Nord-Ouest.Ils viennent d'acquérir un ranch considérable sur la rivière Bow, où ils avaient établi leur campement.« Ces jours derniers, MM.de Raimbauville avaient acheté plusieurs chevaux, entre autres d'un 30 AMÉRIQUE FRANÇAISE M.Cable.La nuit en question, ils avaient sous la tente $3,300 dont ils avaient fait deux parts, l'une de $3,000 et l'autre de $300 déposés dans deux cachettes différentes.Vers une heure après minuit, ils furent éveillés par trois individus qui se tenaient à la porte de la tente et leur ordonnèrent de sortir.Ils se donnaient comme membres de la Police à cheval et demandaient à visiter la tente pour voir si les voyageurs n'avaient pas du whiskey en leur possession.« MM.de Raimbauville, sans défiance, sortirent de la tente et aussitôt les faux hommes de police, les couchant en joue avec leurs revolvers, leur lièrent les mains et les attachèrent aux roues des wagons.Ils pénétrèrent ensuite dans la tente et mirent tout sens dessus dessous.Ils ne trouvèrent que la somme de $300 et l'autre cachette échappa à leurs recherches.Les brigands étaient évidemment au courant, car ils sommèrent les prisonniers de dire où se trouvait l'argent qu'ils avaient en leur possession lorsqu'ils avaient payé M.Cable.MM.de Raimbauville répliquèrent que l'argent était placé dans une banque.Sur cette réponse, les brigands se retirèrent, après avoir eu la précaution d'emmener les chevaux des voyageurs à quelque distance du campement.Et le journal de Calgary tire la morale de cette aventure : « MM.de Raimbauville ont toutes nos sympathies ; mais, comme la perspective d'être pillé et rançonné par des écumeurs de prairie pourrait bien nuire à la colonisation du Nord-Ouest, il est du devoir des autorités de rechercher activement les auteurs d'un pareil acte de brigandage, pour en faire un exemple éclatant.» Troisième tableau, 1904- Entre Calgary et Edmonton — une distance d'environ 400 milles — c'est la grande prairie ondulée avec son foin court et dru, que broutent quelques troupeaux errants.Un ancien officie: français parcourt le pays, à la recherche d'un endroit propice à l'établissement d'une entreprise d'élevage.Il découvre une vallée bien protégée, abondamment fournie d'eau, au centre d'une région fertile et inhabitée.Inutile d'aller plus loin : voici l'emplacement idéal.Peu de temps après, une maison modeste abrite les trois actionnaires du ranch Sainte-Anne.Leur chef est Armand Trochu, neveu du gouverneur de Paris en 1870.Ses associés sont un autre ancien officier, Delvider, fils d'un riche banquier de Lille, et Eckenfelder, brillant lieutenant de cavalerie légère.A ces membres fondateurs vont s'ajouter par la suite le fils d'un amiral et un représentant de la haute LES FRANÇAIS DANS l'aLBERTA 3> noblesse italienne, le capitaine Theodoli.A douze milles du ranch Sainte-Anne s'installe le ranch Jeanne d'Arc, de formation non moins militaire.Deux de ses occupants, le capitaine de Beaudrap, un Normand, et le lieutenant de Torquat, un Breton, sont deux des cinq officiers de Vannes qui ont préféré briser leur carrière que de conduire leurs hommes à l'assaut des couvents.Dix ans plus* tard, ces Français vont répondre en vrais soldats à l'appel de la patrie et le lieutenant de Torquat tombera au champ d'honneur.Il y a aussi le comte Paul de Beaudrap, frère du capitaine, et sa famille.Après un séjour de sept ans à Saint-Hubert-Mission, en Saskatchewan, les Beaudrap étaient repassés en France ; mais les voilà revenus pour une nouvelle tentative, cette fois en plein pays d'élevage.Mme de Beaudrap aura la distinction d'être la première femme de cette colonie française de l'Alberta.Vers le même temps, les prêtres de Sainte-Marie de Tinche-bray (Orne), jusque-là voués à l'enseignement, arrivaient, de France dans la Prairie canadienne, à la suite des décrets d'expulsion.Les PP.Henri-Emile Voisin et Pierre-Jules-Marie Bazin a-vaient pris les devants; quatre confrères allaient les rejoindre, avant la fin de l'année.Leur premier foyer d'action fut Innis-fail, d'où ils rayonnèrent sur les ranches dispersés dans la région.L'apparition de ces colons français, qui tranchaient un peu sur les autres, avait fait un certain bruit et le P.Voisin se mit à leur recherche.Il réussit, non sans peine, à les découvrir.A six milles du ranch Sainte-Anne, il tomba sur le « shack » de Louis de Chauny, qui le guida vers la demeure de ses compatriotes.Vers dix heures du soir, les voyageurs arrivaient enfin à destination.Les jeunes officiers couchaient dans une chambre unique et étroite, décorée de panoplies, de revolvers, de sabres et d'éperons.Dcvilder céda son lit au visiteur et bivouaqua dans l'écurie.Dès cette première rencontre, il fut entendu que le missionnaire viendrait chez ses nouveaux amis, un dimanche par mois.Cela représentait pour lui aller et retour, une course de 80 milles, sans autre moyen de locomotion que la voiture ou le cheval.Le samedi qui précédait cette messe mensuelle s'achevait traditionnellement par une exquise soirée musicale au ranch Sainte-Anne.Un compatriote du voisinage, le Dr Soullier, s'installait devant un piano dont, à cause de son âge, on excusait les nombreuses déficiences, et le P.Voisin grattait un violoncelle de ren- 32 contre.La magnifique voix de basse de Dclvider s'harmonisait très bien avec la douce voix de ténor du lieutenant de Torquat.Et le concert se prolongeait tard dans la nuit.Le lendemain matin, quand la messe devait se dire au ranch Jeanne d'Arc — car elle alterna bientôt entre les deux établissements — tous montaient à cheval, aumônier en tête ; et à travers la prairie sans clôtures, la caravane franchissait allègrement les douze milles qui séparaient les deux poignées de colons.A la demeure des Beaudrap, perchée en nid d'aigle au flanc d'une « coulée » profonde, des sentinelles se tenaient aux aguets.L'alerte donnée, on hissait le drapeau tricolore au grand mât et l'arrivée, aux accents de la Marseillaise, prenait une allure triomphale.Entre ces compatriotes qui ne s'étaient pas vus le plus souvent depuis quatre semaines, des propos sans fin s'échangeaient et le missionnaire devait déployer toute sa diplomatie pour que la célébration ne commençât pas après midi.La première messe au ranch Jeanne d'Arc laissa un souvenir impérissable.C'était le dimanche de la Fête-Dieu 1905- Les deux seuls bâtiments d'alors, en troncs d'arbres superposés, ne pouvaient contenir l'assistance venue de nombreux points à la ronde.Une décision fut vite prise et exécutée AMÉRIQUE FRANÇAISE sur-le-champ.Le capitaine de Beaudrap conçut le plan d'un autel en feuillage qui surgit du sol comme par enchantement.Et la cérémonie se déroula en plein air, dans un cadre impressionnant de nature sauvage et de recueillement.Mais à l'enthousiasme et à la poésie champêtre des débuts allaient succéder quelques dures traverses.Au printemps qui suivit, un terrible feju de prairie dévasta le pays sur une longueur de 50 milles.Au ranch Sainte-Anne, on réussit à protéger la maison et l'écurie ; mais une partie de la nuit se passa à combattre l'incendie qui s'était communiqué à une meule de foin adjacente et détruisit le « corral » aux animaux.C'était un samedi jour de la visite du missionnaire et le P.Voisin se trouvait au milieu de ses amis lors de ces moments tragiques.La messe basse, célébrée de bonne heure le lendemain matin, fut d'une indicible tristesse.Officiant et paroissiens étaient harassés, fourbus, après cette longue lutte dans une mer de flammes et de fumée.Dieu merci, il n'y avait pas de victimes à déplorer, mais que de pertes matérielles pour la jeune colonie ! Le plus lamentable était le spectacle de trente beaux chevaux qui se tenaient tassés dans leur pâturage anéanti, le corps gonflé, les crins brûles par le passage du redoutable fléau. LES FRANÇAIS DANS LALBERTA 35 On se releva néanmoins de cette pénible épreuve.L'année suivante, la compagnie du ranch Sainte-Anne prit à sa charge la construction d'une coquette église.Elle n'était pas encore achevée lorsque Mgr Legal, évêquc de Saint-Albert, y fit sa première visite pastorale.Ce fut un événement fameux dont le chef du diocèse devait garder toute sa vie un souvenir ému, aussi bien que la population.Tous les colons à cheval se portèrent à six milles au-devant du prélat, qui venait d'Innisfail en simple buggy.Il laissa ce modeste équipage pour prendre place dans une voiture tirée par six magnifiques chevaux gris attelés à la dau-mont.« Jamais, écrira le visiteur émerveillé, aucun Gouverneur général n'avait voyagé dans un tel apparat à travers les prairies de l'Ouest.» Le lendemain, les officiers français coururent un stecple-chase en l'honneur de leur évêque.La formation d'un centre commençait à se dessiner.Trochu posséda son premier curé en résidence, qui fut naturellement le P.Bazin.Bientôt, huit religieuses de la Charité de Notre-Dame d'Evron (Mayenne) arrivaient de France pour ouvrir un hôpital.A la demande des familles, elles se chargèrent aussi de l'éducation de quelques enfants, en attendant de pouvoir être incorporées dans l'enseignement officiel de la province.Cependant Innisfail, où s'étaient d'abord fixés les Pères de Tinchebray, ne répondit pas à leur attente ; la population catholique franco-belge, au lieu d'augmenter, se mit à s'éclaircir; Ils se transportèrent à Red-Deer, où leur mission s'éleva sur le plus haut point de la colline dominant 'a ville.Le presbytère abrita douze jeunes garçons à qui les PP.G.Roncy et P.Lamort enseignaient le français, le grec et le latin.L'idée première avait été la fondation d'un collège ou d'un orphelinat agricole ; mais la nécessité d'un tel établissement ne paraissait guère se faire sentir et la communauté se consacra uniquement au ministère paroissial.Sept Filles de la Sagesse venues de France fondèrent au même endroit un pensionnat aux débuts modestes.Parmi les premiers Français arrivés à Red-Deer, se trouve A.J.Lcrougc, de Lille, qui s'efforcera d'attirer des compatriotes.Il fera un voyage au pays natal, où il recrutera des Français et des Belges désireux de se livrer à l'élevage.J.-B.Durand, originaire de la Mayenne, agent d'immeubles, est le chargé d'affaires de capitalistes français, entre autres, le Dr Dasson ville, de Roubaix, l'abbé de Lalande, de Verncuil (Eure), Stanislas Ménard, et le marquis d'Héroux-ville, de Paris.Eugène et Antoine Villart sont associés dans le commerce des chevaux.Jean Damas- 34 AMÉRIQUE FRANÇAISE se tient une maison de pension.Les frères Stéphane, Gaston, Paul, Joseph et René Jaspar, venus du Nord, s'initient aux affaires comme commis de magasin.Dans un large rayon autour de Red-Deer, en plus d'Innisfail et de Trochu, plusieurs centres le long de la voie ferrée, comme Olds, Penhold, Gaetz Valley, Lacombe, Sylvan Lake, comptent des Français nouvellement arrivés.Au lac Sylvan, situé à une quinzaine de milles à l'ouest, se rattache le souvenir d'une éphémère colonie phalanstérienne inspirée des doctrines sociales de Fourier.Un médecin de Paris, le Dr Tanche, avait réussi à grouper une trentaine de familles désireuses de lier leur sort par la mise en commun de leurs ressources et de leur travail.Les bords enchanteurs du lac Sylvan offraient un cadre idéal pour l'installation de cet éden rêvé.Mais ces Parisiens férus de vie champêtre et de fraternité étaient aussi peu préparés que possible aux réalités de l'existence qui les attendait.Ce fut l'éternelle histoire de toutes les entreprises généreuses et chimériques de ce genre.La brève période d'exaltation des débuts fit place à des déboires, à des frictions, à des querelles.Au bout de quinze mois, la dislocation était définitivement consommée, en dépit des efforts désespérés du Dr Tanche pour maintenir le lien communautaire.La moitié de ses disciples repassèrent en France.Les autres, assagis par cette rude expérience, tentèrent de mener seuls leur propre barque.Au nombre de ces derniers on remarquait la veuve Vasseur et ses cinq fils, installés sur une ferme à Penhold.En même temps que le groupe d'officiers français jette les bases de Trochu, d'autres noyaux de même origine et non moins prometteurs surgissent ici et là dans la province.Au nord de Stettler, sur les bords du Vermillon, un prêtre savoyard enthousiaste et plein d'initiative, l'abbé J.Ferroux, fonde des 1903 Notre-Dame-de-Savoie.Les compatriotes qui ont répondu à son appel vantent la qualité extraordinaire du sol.Le curé fondateur s'efforce aussi de montrer quel avantage le capital français pourrait retirer de la naissance d'une multitude de petites villes dont plusieurs seront avant peu des centres importants.Ces villes surgissent comme par enchantement le long des nouvelles lignes de chemin de fer.Deux ou trois mois suffisent pour bâtir une coquette cité.Il y aurait intérêt pour nos capitalistes à y acheter des lots et à construire.Nous ne sommes malheureusement pas organisés pour surveiller les chances de succès.Il faudrait « une société de capitalistes ayant ici un comité de surveillance.Ce LES FRANÇAIS DANS LALBERTA 35 serait, après la religion de nos pères, l'agent le plus efficace d'influence et d'expansion française, dans l'Amérique du Nord.» L'abbé Ferroux discerne fort bien les obstacles qui l'empêcheront, lui et ses confrères, de réaliser leurs projets.Aussi écrit-il d'une plume désabusée : « Les affaires marchent ici avec une vitesse vertigineuse, et si nous continuons à marcher dans nos omnibus français, nous ne pouvons espérer arriver les premiers.» En I9I0, six ou sept ans après la fondation de Notre-Damc-de-Savoic et Tinchcbray, les colons français n'y sont encore qu'une centaine, occupant de 60 à 70 « homesteads » , et toutes les terres gratuites sont prises dans la région.Autour de Stcttlcr, des Basques venus sans un sou vaillant réussissent bien en commençant par travailler chez les autres.Il y a aussi des Français à Lorraine, à Frank, à Lille, à Fcnn et à Castor.A ce dernier endroit va naître une ville-champignon.Dès l'annonce officielle que le tronçon du Pacifique Canadien qui part de Lacombc pour en rejoindre un autre en Saskatchewan aura son terminus provisoire près de la digue du Castor, des hommes d'affaires accourent de partout.Sans savoir où sera la future ville, ils élèvent des constructions temporaires, y installent des bureaux, reçoivent des locataires pressés d'ouvrir échoppes et magasins.Cette première é-bauebe d'agglomération n'aura qu'une existence éphémère.L'emplacement définitif choisi, les maisons en planches y déménagent, transportées sur des chariots, et d'autres sont construites à la hâte.La fièvre de la spéculation atteint des proportions incroyables : en une seule journée il se vend pour $40,000 de lots.Six mois après l'arrivée du premier train de voyageurs, Castor a 1,200 habitants, quatre « magasins généraux » , un hôtel très confortable, des restaurants presque luxueux, plusieurs banques, et tous les métiers y sont représentés.Quatre églises de divers cultes sont en voie de construction.Pour les Pères de Tinchcbray, c'est un second foyer de mission d'où ils rayonnent dans le voisinage.La colonie française de Castor compte à peine une vingtaine de membres.C'est à quelques-uns d'entre eux, cependant, que la ville-champignon doit ses premières industries : une tannerie et une briqueterie fondées par Marc de Cathelineau et les frères Martin.On compte aussi sur les Français pour faire des recrues outre-mer.Pierre de Soucy, un Lillois, est délégué à cet effet dans la Flandre française par 36 AMÉRIQUE FRANÇAISE le Conseil municipal et la Chambre de Commerce de Castor.Le Vendéen Catbelineau et le Parisien Pierre Darblay passent aussi un hiver au pays natal dans le même but.Plus au sud, quelques Français sont attirés dans des paroisses ou missions déjà formées : Pin-cher-Creek, Bellevue, Cluny, Gleichen.Une centaine se sont fixés à High-River.Ce nouveau centre aura bientôt sa chapelle que desservira un prêtre français, l'abbé F.Beausoleil.On y trouve des Parisiens, des Bretons et des Savoyards.Parmi ces derniers, le marquis Raoul de Roussy de Sales, avec sa femme et ses onze enfants, et une famille apparentée, celle du comte de Forras.Au nombre des Parisiens, Henri Massieu de Clerval, qui épousera la fille aînée des Roussy de Sales et sera le premier agent consulaire de France à Calgary.La colonie française de cette ville, assez clairsemée, comptera un petit groupe d'agents d'immeubles et de spéculateurs : A Roussy de Sales et Henri de Clerval, venus de High-River, se joindront André de Vienne, de Car-daillac et le comte de Charnassé.On se rend compte aisément qu'une grande faute initiale marqua ce mouvement d'émigration française vers l'Alberta.Là où il eût été si nécessaire de concentrer les forces disponibles sur un petit nombre de points, ce fut, au contraire, un éparpillement irréfléchi, précurseur d'inévitables désastres.C'était l'époque de la grande ruée vers les plaines de l'Ouest.Là où des Français audacieux avaient été les premiers à planter leur tente, d'autres émigrés affluèrent de partout et n'eurent pas de peine à écraser sous leur nombre les premiers occupants.Les prêtres de Tinche-bray, pleins de zèle pour leurs ouailles dispersées, mais débordés par un travail bien au-dessus de leurs forces et de leur expérience, ne surent pas faire œuvre de colonisation efficace et rapide, comme l'exigeait la situation.On a reproché aux autorités ecclésiastiques d'alors de n'avoir pas donné à ces Français de bonne volonté le coup de main auquel ils avaient droit.Il est juste de dire que lors de leur arrivée dans la région Trochu-Innisfail-Castor, plusieurs paroisses appelées à devenir florissantes étaient déjà fondées au nord d'Edmonton.On ne pouvait être partout à la fois.Pour cette raison, il n'y eut jamais de prêtres canadiens-français préposés au travail de groupement et d'organisation dans le territoire desservi par le P.Voisin et ses confrères.Apparemment, Mgr Legal fut incapable de faire envoyer du renfort aux compatriotes dont l'accueil l'avait si fortement ému. le9 français dans l'aLBERTA Lui disparu, à la suite de difficultés avec l'archevêque d'Edmon-ton et l'évêque de Calgary, les prêtres de Sainte-Marie passèrent dans le diocèse de Prince-Albert.Une vaste région de l'Alberta, à l'exception des anciens postes détenus depuis longtemps par les Oblats, se trouva ainsi dépourvue de clergé de langue française.Les plus éloquents vestiges de cette entreprise méritoire demeurent quelques foyers d'enseignement et d'hospitalisation, qui ont tous survécu.Mieux favorisés, sous le rapport de la survivance, furent les colons français qui se joignirent à ceux venus de la province de Québec et de la Nouvelle-Angleterre, dans la partie nord de l'Alberta.Plusieurs noms géographiques y sont ceux des premiers évangélisateurs : Legal, Leduc, Vcgreville, Le Goff, Bonny-ville.D'autres localités, comme Calais, Vimy, Deville, évoquent aussi des souvenirs français.Plus au nord, la carte porte encore des noms d'apôtres originaires de France : Grandin, Breynat, Grouard, Falher, Dréau.Gou-rin-City, près du lac La Biche, aurait été fondé, vers 1910, par des habitants de Gourin (Mor- 37 bihan), principal centre d'émigration de la Bretagne.En 1924, l'écrivain Louis-Frédéric Rouquette est reçu à l'c-vêché de Grouard par le P.Falher, qui a donné son nom à la paroisse la plus florissante de la région.Le missionnaire lui explique comment les Canadiens français ont réussi à conquérir une place au soleil albertain.Ce fut l'œuvre, comme toujours, des prêtres colonisateurs.A Falher, le premier curé est le Père Jean-Marie Dréau, très populaire dans le district de Grouard.« Un ancien sergent, s'il vous plaît, qui connaît toutes les sonneries de son régiment et qui vous les siffle.Un breton de chez nous, un dévoué, un humble, sachant se donner sans mesure.Tout à tous.Tous les jours que Dieu fait, il est en chemin ! Il va de ferme en ferme, disant sa messe ici, prêchant là, exhortant les uns, consolant les autres, été comme hiver, sous le soleil, dans la tempête, il va toujours sifflotant, toujours gai.Il porte la parole qui encourage et soutient, mais aussi des conseils.» Dans l'Alberta, l'élément « français de France » se distingua dans les affaires à Edmonton.Le sympathique président 38 AMÉRIQUE FRANÇAISE de la « Canadienne » de Paris, Jean Lionnet, qui visita la capitale albertainc en 1906, y découvrit parmi ses compatriotes deux millionnaires authentiques.Ils sont facilement reconnaissablcs sous les initiales qui les désignent.Le Parisien Théodore Romanet est « directeur, à 26 ans, de la maison Revillon, d'Edmonton.Les grands fourreurs français ont créé dans l'Ouest canadien toute une organisation analogue à celle de la Compagnie de la Baie d'Hud-son, et en concurrence avec elle.Mais Théodore Romanct a monté, en outre, un énorme bazar, un Bon Marche d'Edmonton, tenant le gros comme le détail.Il a achevé son éducation commerciale à New York.Passionnément actif et travailleur, enthousiaste, bluffeur par principe et avec un rien d'ironie, il ne croit qu'aux procédés et qu'aux méthodes des Américains ; il est plus américain même, sans doute, qu'ils ne le sont.Mais par son aptitude à tirer de leurs actes une théorie et à y conformer logiquement les siens, il se révèle Français toujours, c'est-à-dire généralisa teur et systématisateur.)) Vingt ans plus tard, Frédéric Rouquettc faisait à son tour la connaissance de Romanet.Entre temps, les deux grandes compagnies de fourrures s'étaient fusionnées et la plus ancienne avait absorbé une partie du personnel de l'autre.L'ancien directeur de Revillon frères venait alors d'accomplir un voyage de sept ans dans l'Extrême-Nord, de la Terre de Baffin aux îles Hcrschcl, pour visiter les postes de traite de la Compagnie de la Baie d'Hud-son.René Lemarchand, originaire de la Sarthc, fut aussi Parisien, I avant d'être petit commerçant à Edmonton.Son frère, missionnaire Oblat dans l'Albcrta, lui avait déconseillé formellement d'y venir, mais il fit à sa tête.« Il semble n'avoir de boutique que pour la forme, écrit Jean Lionnet, car on n'y voit point d'acheteurs, mais seulement quelques compatriotes qui y viennent bavarder.En réalité, toute son activité s'emploie à spéculer sur les terres, avec ses propres capitaux et avec d'autres capitaux empruntés en France.Il voit déjà 100,000 habitants à Edmonton.Si on lui disait que ce sera l'année prochaine, il ne répondrait pas non.» Peu de temps après, René Lemarchand était l'un des hommes d'affaires les plus riches de la capitale albertainc.Il y fit construire, au coût de $200,000 le premier grand immeuble de rapport, contenant 43 appartements des plus modernes.Le petit commerçant des débuts attribuait sa rapide fortune à la foi profonde qu'il avait eue dès les français dans l alberta 39 le premier jour dans la prospérité future d'Edmonton.Très modestement installé, il eut l'audace de consacrer tout son avoir à des achats successifs de terrains sur tous les points de la ville et de sa périphérie qui lui sem- blaient susceptibles de se développer.Chaque fois, ses prévisions se réalisèrent et ses fonds furent bientôt décuplés.Et l'on dira encore que les Français n'ont pas le sens des affaires ! .Donatien Frémont de la Société Royale Midi sur la neige la neige à midi l'or et le blanc se mêlant se mariant et brillant dans l'espace Les arbres nus mêlent mort et tristesse ce jour où le soleil tente les hommes de ses rayons de joie, de chaleur de vie.Jour des morts.Sylvia Giroux LA JEUNESSE DE BERTHELOT BRUNET Au moment où on a retrouvé j le manuscrit de Berthelot Brunet, Histoire de la littérature française, on se surprend à jeter les yeux sur un texte écrit au lendemain de (a mort du critique canadien, en juin 1948.Cette évocation de sa jeunesse était destinée à une revue qui cessa d'exister peu après.Un homme de 47 ans vient de mourir, usé par la maladie et les excès.A la figure légendaire d'un Berthelot Brunet qui tenta chez nous de vivre de sa plume, de l'écrivain mordant et érudit, du bohème qui s'enveloppait de cynique gaieté et de costumes invraisemblables, de ce dypso-mane de la littérature, je préfère évoquer le collégien, l'étudiant, le jeune homme.A la réunion du 15 août 1917 à Ste-Marie, l'un de nos professeurs nous avait annoncé que nous aurions en Philosophie un nouveau camarade de grand talent.C'était Berthelot Brunet qui, après avoir suivi des cours prives, revenait au collège.Il n'avait pas encore 17 ans et était notre cadet.A la rentrée des classes, Berthelot fut placé près de moi.Un garçon timide et portant des lunettes, guère plus grand et plus fort qu'un enfant de quinze ans.Sa taille ne changea pas par la suite.Seul le port de la moustache fixa sa physionomie de toujours.Berthelot en fait n'eut jamais de jeunesse.Dès l'adolescence il ne vécut que pour les livres et la conversation.La première phrase qu'il m'adressa nous lia pour de bon.Il me demanda si j'aimais le théâtre de Racine.Ce fut donc sous le signe des poètes que naquit notre amitié.Non seulement il nourrissait une admiration sans bornes pour Racine, mais la lecture de Verlaine et de Baudelaire le jetait dans le ravissement.Berthelot Brunet connaissait déjà, au moins pour les saluer au passage, tous les grands écrivains français.Quand je fus invité pour ia première 40 LA JEUNESSE DE BERTHELOT BRUNET 41 fols chez ses parents, mon admiration fut grande de découvrir qu'il possédait en propre près de 2,000 volumes disposés sur des rayons mobiles dans une grande pièce qui lui était entièrement abandonnée.Il fallait voir comment il les touchait les uns après les autres, tout en faisant, de sa voix rapide, passionnée et nerveuse, des commentaires où passait au premier plan le souci de comprendre et d'expliquer.Il en savait plus que nos professeurs de belles-lettres et de ré-thorique.En caressant ses livres de la main, il lançait les ingénieux et moqueurs propos qui devaient plus tard faire sa renommée d'écrivain.Mais si Berthclot brillait par l'intelligence, il se désintéressait de tout ce qui n'était pas littérature.Ce garçon appartenait à une famille bourgeoise.Elevé dans l'aisance, il ne savait pourtant ni se tenir à table ou en société.Au milieu d'inconnus, il avait une mine embarrassée, ne disait mot et jetait sur tout des regards effrayés comme ceux d'un animal effarouché et ne songeant qu'à la fuite.Il détonnait parmi le groupe de jeunes gens dont il devait être l'ami au collège, comme deux ans plus tard, à l'Université.Ceux-ci, possédant l'assurance que donne l'éducation chez les Jésuites, l'ambition de parvenir, le désir de plaire, traitaient un peu Berthclot com-un parent de la campagne à qui on enseigne les usages de la ville.Ils étaient portés à en sourire mais étaient tôt retenus par le respect que leur inspirait un garçon tellement plus instruit qu'eux.Ce Berthelot, qui ne savait pas pénétrer dans un salon, tenir une tasse de thé, prendre des nouvelles de quelqu'un, échanger de vains propos avec une jeune fille, avait déjà ses entrées dans les maisons closes et les tavernes où il se sentait parfaitement chez lui.Choyé par ses parents qui lui donnaient trop d'argent de poche, Berthelot commençait sa vie sans fraîcheur et cherchait à imiter avec fanfaronnade, l'existence irrégulière des écrivains libertins.Déjà il diminuait la résistance de sa volonté devant l'attrait de l'imprévu et du plaisir immédiat.Dès cet âge se creusait le fossé entre sa recherche d'intellectuel à la quête du plus fin et son besoin d'homme s'empiffrant de nourritures sans choix, ingurgitant les boissons les plus grossières, fréquentant les filles dociles les moins attrayantes.Berthelot ne pensait pas à écrire, tout occupé qu'il était à faire son miel du suc des fleurs littéraires.Il était d'ailleurs modeste et n'ambitionnait que d'imposer sa pensée par des explications de textes qui en faisaient à son insu un professeur-né mais peu 43 AMÉRIQUE FRANÇAISE orthodoxe.Il avait à peu près tout lu, avant la vingtaine, des ouvrages de Sainte-Beuve, Bru-netière, Lanson, Faguet et son préféré, Jules Lemaîtrc.Jugeant avec ironie nos maîtres de philosophie, Berthclot donnait l'impression cependant d'être un élève attentif, mais il était ailleurs.Nos classes furent interrompues brusquement au printemps de 1918 par la conscription militaire qui nous libéra un mois plus tôt, puis retardées l'automne suivant par l'épidémie de grippe espagnole.Ce fut l'occasion de nouvelles lectures et d'interminables conversations, que Berthelot dominait incontestablement.On ne pouvait entrer à la bibliothèque Saint-Sulpice, récemment inaugurée, sans y trouver Berthelot plongé dans la lecture des revues littéraires de Paris que l'on y trouvait presque toutes.Au contact de quelques camarades, Berthelot Brunet avait pris le goût du théâtre, non plus dans un fauteuil mais joué sur la scène.Il y a trente ans, il avait déjà lu toutes les pièces des dramaturges français alors en faveur.Lorsqu'il allait en voir représenter une au National et au Canadien, élégants théâtres du temps, Berthelot l'avait relue avant de quitter la maison, ainsi que les appréciations qu'il avait pu en recueillir.Il n'avait encore rien publié ou même écrit, scmble-t-il, lorsque survint le coup de tonnerre de son article au Mercure de France.Berthelot avait simplement adressé une « lettre canadienne » à la revue parisienne sans mentionner son âge.Il n'avait pas vingt ans.Dans cet article, qui fut reproduit, il y faisait l'éloge de quelques écrivains canadiens et cita des vers qui furent ensuite reproduits dans les anthologies françaises et le nom des poètes apparut dans une encyclopédie réputée.Comme on voit que les réputations se font curieusement.Cette entrée de Berthelot dans les 'lettres resta cependant sans lendemain, à l'époque.L'écrivain ne devait chez lui commencer à produire sérieusement et régulièrement qu'autour de 'a trentaine.Il collabora à presque tous les journaux et revues, à compter de 1920 environ.Dans son premier conte publié à la Revue Moderne que venait de fonder Madeleine Hugucnin, il laissait pointer de la sensibilité et le goût des humbles.C'était l'histoire d'une petite bonne qui passait la semaine à imaginer sa sortie du dimanche, alors qu'elle pouvait passer trois heures dans une salle de cinéma avec son ami.Rien là encore de l'étonnante observation et de la sûreté de style qui devaient se faire jour dans « Coadjutri-ce » , ce chef-d'œuvre contenu LA JEUNESSE DE BERTHELOT BRUNET 43 dans « Le mariage blanc d'Ar- I mandinc » .Pendant ses études à la Faculté de droit de l'Université de Montréal, qui venait d'obtenir son indépendance de celle de Québec, Bcrthelot suivit également les cours de littérature française du professeur Georges LcBidois.Incapable de parler en public, Bcrthelot fit risible figure le jour où ce fut son tour d'improviser quelques paroles sur Molière.Tremblant de peur, il n'avait pu que bredouiller trois mots et était descendu de l'estrade au milieu des rires.Le pauvre garçon reprit sa revanche dans ses copies d'examen.11 remporta même un prix à la lin du cours de deux ans.Faisant sa cléricature chez son père, Bcrthelot prenait le ; chemin le plus long pour se rendre à l'étude de ce dernier, après les cours du matin.Bien souvent il s'arrêtait au bureau de la Revue Moderne où pendant une heure et davantage il échangeait des potins littéraires et autres avec Madeleine Huguc-nin accueillante et vive.Pendant l'été Bcrthelot était à Valois avec sa famille.Il venait à la ville au moins une fois la semaine pour renouveler sa provision de livres à la bibliothèque Fraser.Lorsque celle-ci fermait ses portes pour un mois, Bcrthelot se plaignait de sa pénurie de lectures à tous ses camarades en villégiature dans I divers endroits de la province.Il leur écrivait de longues lettres de son écriture peu déchiffrable et y parlait, on imagine,, de littérature et encore de littérature.Ses brefs séjours à Montréal l'amenaient chez les libraires dont il était un client régulier.Son casier chez Déom ou chez Pony était constamment rempli de volumes et de revues récemment arrivés de France.Il sortait de ces établissements ployant presque sous le poids des livres.Bcrthelot adolescent avait peu de gaieté.Il était toute passion de connaître.Découvrant trop tôt l'immense univers de la vie de l'esprit, il en était ivre.Ses impressions se succédaient si rapidement qu'il aurait dû s'y noyer.Au contraire, avec lui pas une lecture ou une réflexion n'était perdue.L'imagination de son âge colorait son jugement et sa sensibilité aiguë le nuançait beaucoup, mais ni l'une ni l'autre ne l'avaient déformé.En parlant, il ne faisait pas que répéter ou refléter ce qu'avaient écrit les maîtres de la littérature, il avait assimilé leur tour d'esprit ou d'expression au point d'avoir déjà une personnalité à lui.Si la littérature seule remplissait sa vie au collège, à l'Université, le goût des voyages et le désir de l'amour retinrent son attention.Mais lorsqu'il imaginait, en allant flairer les transatlantiques dans le port, des pays lointains et des vies différentes 44 AMÉRIQUE FRANÇAISE sous d'autres deux, il continuait de faire de la littérature.Le premier sentiment qu'il ait eu pour une femme, il le connut par procuration.Ecoutant un camarade lui parler d'une jeune fille maladive aux grands yeux de violettes, ayant comme eux le goût des lettres, Bertbclot s'enflamma presque sans la connaître.Cette passion greffée sur l'amitié lui inspira des quatrains où son camarade retrouvait ses propres sentiments.Ils étaient tous deux amoureux de l'amour et faisaient leurs griffes aux volants de la robe d'une poupée de luxe.Quant à son goût des voyages, il disparut après quelques mois, tant son esprit lui offrait des routes diverses à parcourir.D'ailleurs la Nature ne lui servit jamais que de décor, à l'exemple des écrivains du grand siècle.D'une amitié de trente ans, je conserve surtout l'image d'un Bcrtbelot Brunet tournant les pages d'un nouveau livre de Proust (il fut l'un des premiers chez nous à lire ic grand écrivain qui venait de remporter le prix Concourt en 1919) • Berthelot y mettait une hâte fébrile et une tendresse émue qu'il cherchait à voiler sous l'ironie.Mais la jeunesse passait vite puisque Berthelot Brunet venait d'être reçu notaire.Il lui restait à découvrir sa vocation de critique et à publier, vingt ans plus tard, son Histoire de la littérature canadienne française et à terminer, avant de mourir, le livre qui sera probablement son œuvre la plus importante et qui aura la plus vaste répercussion, dès qu'elle sera publiée, son Histoire de la littérature française.Jean Dufresne En cadeau d'anniversaire, de Pâques ou de Noël, à un malade ou à un convalescent, à un religieux, à un missionnaire, à celte personne qui a « tout * et à laquelle vous ne savez jamais quoi donner, offrez un abonnement à Amérique Française.Ou encore, offrez-lui les quatre volumes brochés des numéros parus depuis 1947.Un abonnement à Amérique Française est un cadeau qui dure longtemps et qui fait longtemps plaisir. LETTRE A MARIE (inédite) Gentille Marie, Je dois t'avouer que je ne me souviens guère de la petite Marie de l'an de grâce 1938—1939- Tous mes souvenirs de ces années se confondent dans ma tête.Je revois la rivière de Sainte-Dorothée, le soleil, les grenouilles et les papillons, mais rien de bien précis.Je me souviens que vous soyez venus, mais étais-tu un bébé blond comme les blés, ou une fillette noire comme locomotive, c'est ta lettre qui me l'a appris.De toute façon, tu m'as fait grand plaisir.J'aime toujours à recevoir de nouvelles de Belgique.Notre Canada joue à la Floride.Il y a enfin un peu de neige, mais à peine.Jusqu'à il y a quelques jours on se promenait dans la rue sans paletot, comme en été.Les amis qui arrivaient d'Europe avec plein la tête de visions neigeuses et polaires, se trouvèrent fort déçus.Quant à moi, je souhaiterais que jamais il ne fasse froid, du moins tant que je serai condamné à vivre dans cette ville.Cette ville que je n'aime pas beaucoup, tout en l'aimant.Cette ville que personne n'arrive à définir.J'aimerais la quitter plus souvent, pour l'apprécier au retour peut-être, mais mon travail m'en empêche.Tu sais peut-être que je suis à Radio-Canada.Radio-Canada, c'est au Canada, ce qu'est à la France la Radiodiffusion française, avec quelques petites différences évidemment.Le poste de Montréal, où je travaille, alimente un réseau de 28 postes dépendants à travers le Canada, du Nouveau-Brunswick jusqu'aux provinces de l'ouest.Ce groupe de postes constitue le réseau français de Radio-Canada ou Canadian Broadcasting Corporation, qui comprend en outre deux ré- 45 46 AMÉRIQUIi FRANÇAISE seaux analogues, en langue anglaise.Montréal est le centre de cette machine infernale.Et quand je suis au micro, je dirige tous ces postes.J'en ai parfois la tremblctte.La radio, au Canada, c'est une vieille dame en noir, qui se prend très au sérieux.Il ne faut jamais glisser un mot de trop.Une émission d'un quart d'heure dure en fait exactement 14 minutes et 40 secondes.Exactement.Si on dépasse, on se fait taper sur les doigts.Ceci, à cause du réseau.Il ne faut jamais faire une blague.Toujours à cause du réseau.Les auditeurs des provinces de l'ouest n'ont pas, paraît-il, le même sens de l'humour que nous.et puis ils n'ont pas la même heure, ce qui peut amener des gags un peu déplacés.Si les émissions durent 14-40" , c'est pour permettre aux postes locaux de s'identifier entre les émissions.Il y a aussi des émissions qui ne vont pas sur le réseau, d'autres qui y vont en partie, comme les nouvelles.Tu vois, je suppose, les difficultés que ça entraîne.Et je ne t'en donne qu'une faible idée.Il faut faire des merveilles de minutage.Mais tout ça ne peut guère t'intéres-ser.En somme, je fais un métier très intéressant.Je ne travaille que 3 heures par jour environ.Mais c'est très dur pour les nerfs, surtout à mon âge et avec ma petite expérience.Je suis évidemment le benjamin de la radio à Montréal.Quant à ma vie à Montréal.Je fais malgré moi, un genre de vie très séduisant de l'extérieur, mais très monotone et tout ce qu'il y a de plus prosaïque quand on y participe.C'est « la vie de bohème » .Il faut comprendre ceux qu'on appelle les bohèmes avant de les envier ou de les blâmer.Il est normal que les artistes, au sens large du mot, se réunissent.Que ce soit des artistes de la radio, des gens de théâtre, des peintres ou des écrivains, ils ont quelque chose en commun : ils travaillent à des heures irrégulières ; ils ne sont pas riches et pour la plupart ils vivent seuls dans une petite chambre.Même les plus jeunes ne peuvent vivre facilement chez leurs parents, à cause justement de la vie irregulière qui est la leur.On ne peut demander à un bonhomme qui travaille parfois la nuit, parfois le matin, parfois le soir, de se coucher toujours LETTRE À MARIE 47 à la même heure.Il se produit cette chose inévitable.Ces « artistes » , ne pouvant participer à une vie sociale ordinaire, pour plusieurs raisons, se font une vie sociale entre eux.Une vie sociale sans invitation particulière, où chacun paye sa part.Ils ne peuvent faire autrement.Cette vie sociale, c'est le rendez-vous collectif au café, après le travail.Peu à peu le lieu de rendez-vous devient une espèce de foyer.On'ne s'y donne plus rendez-vous, on s'y rend, avec la certitude de rencontrer des copains.— Si Goguen n'est pas là ce soir, c'est qu'il doit travailler.— Abel ne se montre pas ; c'est son tour derrière le comptoir.— Et ainsi de suite.Chaque soir, il y a un groupe raisonnable.Ainsi, un café se fait adopter.A Montréal, lorsqu'on sort du travail et qu'on ne veut pas se coucher aussitôt, on se dirige vers la Hutte suisse, un restaurant où l'on peut se mettre les coudes sur la table et chanter en chœur.On raconte bien des choses, sur la Hutte suisse, des choses louches.C'est mauvais pour la réputation de s'y montrer trop souvent.Et au fond.Au fond, qu'est-ce que c'est?Qu'est-ce qu'on y fait?On s'y rencontre pour se changer les idées.Noël Guyves amène sa guitare, un autre son Ukclele, Raymond Lévcsque sa dernière chanson, et l'on s'époumonne en choeur.« On s'y saoule la gueule tous les soirs » , disent les gens.Pauvres gens, qui ne pensent pas plus loin que leur nez.Ca coûte cher se saouler la gueule.Comment ces types-là pourraient-ils se payer de tels luxes tous les soirs?S'ils sont là si souvent, c'est justement parce qu'ils boivent peu à chaque fois, sinon.On se cotise.On achète six grosses bouteilles de bière, oui, mais on est vingt à la grande table de bois, couverte d'initiales, qui est au fond de la Hutte.Alex, le photographe, offre en contribution de reconduire quelqu'un chez lui, après la soirée.(Il est chauffeur de taxi, pour joindre les deux bouts).Si on ne va pas à la Hutte, on va au Yacht Club, une petite cave très tranquille et très respectable, décoré comme il se doit à la manière d'une cabine de bateau, où viennent se jalouser les artistes de la radio.Si l'on est plus riche, si l'on a de beaux contrats et si l'on pose au fin 48 AMÉRIQUE FRANÇAISE gourmet, le 400 vous attend, avec sa bohème parfumée.Il y a aussi le Café André, 1'«oratoire» des étudiants.Le Carillon, le refuge des musiciens ratés.etc.Je rencontre souvent d'anciens compagnons de collège qui me disent : « Cré Sylvain.Bohème, va ! )) Ils ont entendu dire que je faisais de la radio, que je fréquentais, etc.Et pourtant, c'est si ordinaire cette vie-là.Ce n'est pas désagréable.Non.C'est tout simplement la seule qu'on puisse se permettre.Je sors du poste à minuit un soir, par exemple.Je ne vais tout de même pas aller me coucher immédiatement, après avoir passé la soirée dans un studio hermétique.Je me rends donc, bien calmement, au Yacht Club.Il y a là deux ou trois copains.On sirote une bière.De là, on dérive vers la Hutte, histoire de voir qui s'y montre le nez.On rencontre de vieux amis.Ou bien, entre deux émissions, je m'installe au Yacht, ou ailleurs, pour lire ou griffonner un poème.On me tolère, même si je ne prends rien.On me connaît.On finit par faire partie du paysage.Et puis, un jour, j'aurai, au lieu d'une petite chambre, un vrai foyer à moi.Alors on ne me verra plus souvent à la Hutte.J'inviterai plutôt mes amis chez moi.Voilà à peu près l'histoire de la bohème à Montréal ; c'est la vie sociale de ceux qui n'ont pas assez de fric pour acheter des bouquets de corsages aux débutantes ou pour louer des habits noirs.J'aurais mille choses à te raconter, mais je vais en garder pour la prochaine.Tu parlais de Félix Leclerc — Oui, je le connais.Il demeure (quand il n'est pas en France), près de chez mon frère Pierre, à Vaudreuil.Je l'ai aidé à semer des pommes de terre dans son jardin, il y a deux ans (avant qu'il ne soit riche).C'est un type épatant.Il vivait dans sa petite maison, au bord de l'eau, avec ses chiens qui comprenaient tout ce qu'il leur disait.Un vrai poète.C'est curieux qu'il se soit fait connaî- LETTRE À MARIE 49 trc par ses chansons.Voilà 15 ans qu'il public des romans, des poèmes, des pièces.Quelquefois il chantait ses petites chansons, pour un groupe d'amis.J'ai passé toute une nuit à l'écouter, chez lui.Mais jamais nous ne pensions qu'il ferait son succès avec ça.Je crois que c'est assez, what do you say.Tout le monde ici se porte bien.Savais-tu que ma secur Monique s'était mariée?(Contre une de nos vedettes de la radio et du théâtre justement).Salutations amicales à tes parents et à la jolie guirlande que forment tes sœurettes.Excuse, s.v.p.le clavigraphe et l'orthographe.Sylvain (Gakneau) N.D.L.R.— Ccite lettre (écrite en 1952), trouvée dans les documents de Sylvain Garneau, n'a jamais été envoyée à la destinataire — une amie d'enfance que le poète n'avait pas revue depuis 1939.
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