Cité libre., 1 janvier 1951, mai
CITE LIBRE Vol.1, no 3 Mai 1951 SOMMAIRE Positions sur la présente guerre .CITE LIBRE Le sort fait ù la révolution .P.VADBONCŒUR Le procès Rocquc: une abstraction.J.-P.GEOFFROY Réhabilitation tic l'autorité Charles LUSSIER Poèmes .Anne HEBERT Pierre TROTTIER Résinait! BOISVERT Réflexions sur le dialogue .Robert ELIE Trois bulles duns lu nuque Andrée DESAULTELS FAITES VOS JEUX Le diagnostic «lu R.P.«l'Anjou, s.j.Gérurd PELLETIER CHRONIQUE DU TEMPS PERDU FLECHES DE TOUT BOIS Quatre fois l'an t_j) 50 cents le numéro Cité libre Administration: 3192 Prud'homme, Montréal Vol.1, no 3 Mai 1951 Positions sur la présente guerre La guerre n'est pas le plus grand des maux, et nous ne tenons pas non plus la paix pour l'ultime bienfait.Car ce qui importe avant tout, c'est la justice; et il faut parfois prendre les armes pour la défendre.Mais le but alors n'est pas la victoire proprement dite, ni la seule paix; c'est la préservation ou le rétablissement de la justice.On ferait bien d'examiner celte dernière proposition avant de la déclarer "lieu commun", car nous ne sachons pas qu'on s'en soit souvent inspiré.Si l'histoire nous donne en spectacle une humanité qui titube de guerre en guerre, cela est pour une bonne part dû à ce (pie chaque nouvelle victoire, par son contenu d'iniquité, est directement cause d'un nouvel holocauste.Le Canada lui-même s'engagea dans le dernier conflit au cri de "Plus rien n'importe sauf la victoire!".Ce sophisme obligea effectivement les Canadiens à considérer la victoire comme une fin en soi, et autorisa le gouvernement à transiger, vis-à-vis de ses citoyens, avec l'honneur, la liberté et le respect de la parole donnée.(Faut-il rappeler les incarcérations sans procès, l'enrôlement volontaire forcé, etc.?) La victoire qui s'ensuivit fut totale; mais quand les vainqueurs tentèrent de s'installer dans leur paix, leur paix s'effondra.Car ayant négligé de se mettre préalablement d'accord sur la justice, ils ne purent ensuite en définir les termes que les armes à la main.Ils ont ainsi mis en branle de par le monde des forces qui dépassent peut-être leur pouvoir de les contrôler.Nous ne savons pas encore à quoi aboutira la logique implacable de cette guerre "froide", mais c'est déjà trop que des millions d'hommes, de femmes et d'enfants souffrent et meurent actuellement en Corée.Hommes de la CITE LIBRE, nous ne pouvions indéfiniment réserver notre jugement sur de tels fratricides.D'ailleurs cela nous concerne d'autant plus que notre cite légale est déjà sur un pied de guerre et que le gouvernement pourrait bien nous 2 Cité Libre convier nous aussi à mourir pour de nouvelles et grandes victoires.Avant donc que la censure ne bâillonne encore une fois tout droit d'interroger, nous voulons éclaircir quelques positions.Nous croyons trop à la puissance du mal et à la nécessité de le combattre activement pour être passivistes.Nous ne nous sentons pas non plus de vocation précise pour le pacifisme, car nous ne voulons pas affirmer à priori que le juste peut toujours être défendu sans recours à la force.Nous sommes pacifiques plutôt que pacifistes.C'est-à-dire que nous accordons à la paix le bénéfice du doute : nous voyons en elle un aspect au moins partiel de justice (ce que la guerre n'est jamais) ; et si l'on veut nous la faire rompre, ce ne pourra être qu'au nom d'une justice plus grande.Or, au nom de quelle justice supérieure nous adjurc-t-on aujourd'hui de fourbir nos armes?Voilà exactement le problème.La Corée du Nord ayant envahi la Corée du Sud, les nations droites devaient s'unir pour soutenir avec force ce principe primordial de paix : le respect dû aux frontières d'un Etat, quel qu'il soit.Cette proposition nous parait irréfutable et, pour autant que la conduite des Nations Unies s'en inspirait le 27 juin dernier, elle est le signe d'un instinct qui les honore.Mais hélas! nous avons la preuve que cet instinct, venu tard au secours d'une cause qu'il avait déjà plusieurs fois trahie, s'est adjoint bien des motifs impurs.1.La justice fut une première fois piétinée quand les grandes puissances violèrent les frontières de la Corée, en acceptant qu'elle fût arbitrairement divisée à la ligne où les armées soviétiques et américaines s'étaient rejointes.Cela constituait une trahison flagrante de la déclaration du Caire du 1er décembre 1943, qui promettait la souveraineté à la Corée.2.Le pays une fois divisé, la deuxième injustice fut de favoriser en Corée du Sud l'éclosion d'un gouvernement corrompu et réactionnaire, dont les desseins agressifs sur la Corée du Nord n'étaient nullement voilés.Le 15 août 1948, le général MacArthur avait déclaré à Séoul: "Une barrière artificielle a divisé votre pays.Elle doit être renversée et elle le sera".3.Quand il s'est agi d'intervenir militairement en Corée (nous ne ferons pas grief aux Etats-Unis d'avoir devancé de six heures l'ordre des Nations Unies, mais nous trouvons le fait significatif), la troisième injustice fut de violer les frontières de la Chine neutre : Formosc en faisait partie d'après la même déclaration du Caire.4.Une fois rétablie l'intégrité de la Corée du Sud, la quatrième injustice fut de substituer à la notion de sécurité collective celle de vendetta: pouvons-nous qualifier autrement les repré- Cité libre 3 saillcs politiques et les atrocités qui suivirent le franchissement du 3Se parallèle?5.La cinquième injustice fut de déclencher la grande offensive pour atteindre la rivière Valu, au moment précis où les émissaires chinois se rendaient aux pourparlers de Lake Succcss : on intimait ainsi à une Chine encore chancelante, après trente-neuf ans de guerres et de révolutions, qu'elle devrait accepter sur sa frontière éminemment stratégique de Mandchourie les armées d'un pays dont l'hostilité lui avait été démontrée au sein des Nations Unies, puis à Formose.6.Après que cet .acte insensé eut été suivi de la meurtrière contre-offensive prédite par l'Inde et promise par la Chine même, la sixième injustice fut de fermer la porte aux négociations qui eussent pu abréger les souffrances du peuple coréen.La réso-tion de trêve proposée le 25 janvier par les douze nations asiatiques fut repoussée, et quarante-trois nations naguère libres furent obligées de marquer leur vassalité au Congrès américain en déclarant la Chine pays agresseur.7.Et le plus inquiétant, c'est qu'il n'y a aucune raison de croire que cette série de crimes aura une fin.Encore, le 23 mars, le général MacArthur (qui n'est pas encore mort à la politique américaine) déclarait: "S'il arrivait que les Nations Unies se départissent de leur décision actuelle de limiter le conflit à la Corée elle-même, une campagne militaire étendue aux régions côtières et aux bases militaires de la Chine propre amènerait sans aucun doute l'effondrement de ce pays à régime communiste".Mais le problème précis qui se pose ici est de savoir pourquoi, après les première et deuxième injustices, les Nations Unies ont cru bon d'intervenir au troisième temps, et pourquoi elles ont compromis aussitôt leur cause par de nouvelles iniquités.La première injustice — le partage de la Corée — est due à ce que la dernière grande guerre fut livrée avec des égards seulement pour la victoire.La paix ne fut pas fondée sur le droit des gens mais sur la personnalité de quelques chefs d'Etat, et sur un échange de quiproquos entre les grandes puissances.A Yalta, en février 1945, l'Occident sacrifia à l'U.R.S.S.la Chine de Tchiang Kai-shek.(On s'étonna ensuite que ce dernier eût perdu l'appui du sentiment national.) A Potsdam, en juillet 1945, on acheva de mutiler le territoire polonais et de démembrer l'Allemagne.On se partagea ensuite l'Autriche, Tricstc et enfin la Corée.Et à San-Francisco, on s'accorda à subordonner toute notion d'équité au droit de veto des cinq grandes puissances.Les deuxième et quatrième injustices sont dues à ce que, entre deux Corées à régime policier, les Etats-Unis étaient bien obliges de préférer celle de Syngman Rhee à celle de Kim Ir Sung: ce_ 4 Cité libre dernier avait en effet fait preuve d'un radicalisme intolérable en bouleversant le système féodal par une réforme agraire.Les troisième, cinquième et sixième injustices viennent de ce que les Etats-Unis ne peuvent pardonner au peuple chinois d'avoir chasse ignominieusement le Kuomintang, dont la corruption honteuse n'avait rien d'incompatible avec les intérêts de la haute finance internationale.Il ressort donc de cette analyse que les Occidentaux, et surtout les Etats-Unis, ont peur de voir l'Asie se développer hors de l'orbite capitaliste.Mais ils ne peuvent quand même pas encore risquer l'immolation de l'humanité entière (et singulièrement l'américaine) en engageant le combat avec leur unique adversaire.Ils font donc une guerre haineuse et vengeresse contre deux peuples coupables de déviâtionisme antiaméricain, espérant démontrer par une hécatombe exemplaire ce qu'il en coûtera aux pays qui voudraient changer de zone d'influence.Politique réaliste, afïirtue-t-on.C'est regrettable que le monde ait été divisé en deux blocs, niais c'est désormais un fait dont il vaut mieux prendre son parti : on ne peut toujours pas recommencer l'histoire à zéro.Le pis aller consiste donc à s'opposer violemment à toute extension ultérieure du fléau soviétique.On nous demande ainsi d'oublier la justice qui aurait pu empêcher la guerre et de nous appliquer tout entiers à la justice qui doit en sortir! Encore une fois, on demande aux générations présentes de chercher des solutions justes avec des données que le passé a baignées de sang, oubliant ce paradoxe que des consciences ainsi faussées ne pourront peut-être léguer à la génération suivante qu'une paix elle-même remplie de venin.Mais qu'importent les risques, nous serions quand même prêts à accepter un pis aller s'il nous semblait contenir une promesse de salut.Il faut donc nous poser carrément la question: Dans la contingence actuelle, une justice supérieure justifie-t-elle la présente rupture de paix ?Ou, plus précisément : L'extension gigantesque du conflit, amenée par l'intervention des Nations Unies, est-elle directement ordonnée à la réalisation d'un bien plus grand que ce massacre dont elle est la cause?Pour ce qui est du bien de la Corée elle-même, la réponse est clairement négative.11 est impossible d'imaginer que la guerre-éclair déclenchée par les Coréens du Nord et l'unification subséquente de la Corée entière sous un gouvernement même communiste, même totalitaire, même athée, auraient pu produire pour les combattants, les non-combattants et les réfugiés, autant d'injustices collectives et singulières, autant de boucheries aveugles, autant de destruction abominable et de terreur hallucinante, qu'il n'en est effectivement résulté de l'intervention militaire des Nations Unies. Cité libre S On réplique que le bonheur de la Corée n'est pas seul en jeu.L'anéantissement de la Corée est le prix qu'il faut payer pour faire comprendre .aux stratèges moscovites que l'Occident ira en guerre plutôt que de souffrir la soviétisation du monde encore libre.Cette nouvelle position change bien des choses.Elle comporte d'abord un aveu que les Nations Unies ne s'emploient pas seulement à rétablir les droits de la Corée du Sud, mais qu'elles dirigent au delà leurs forces contre un système de gouvernement avec lequel elles nient la possibilité de coexister.En ce cas, il faut admettre que l'O.N.U.est une machine tournée de toutes pièces contre un de ses membres, et reconnaître que toute objection contre l'emploi du veto par l'U.R.S.S.est une hypocrisie.Ce malentendu enfin éclairci, nous sommes réduits au syllogisme suivant.La justice exige que l'extension du système soviétique soit arrêtée ù tout prix.Or, la politique asiatique des nations occidentales tend à réaliser cette exigence.Donc leur politique tend vers la justice (et celle-ci purifie par conséquent les vices inhérents à leur action coréenne).La majeure: Nous la nions.Voilà sans doute une négation pour laquelle nous serons taxés de sympathies communistes.Mais nous nous mettons si peu en peine d'une accusation aussi gratuite que nous avouerons même voir autre chose que du mal dans la révolution chinoise.Et nous trouvons aussi vain de déclarer la Chine pays agresseur en 1951, qu'il l'eût été de faire cette déclaration au sujet de la Russie en 1919, et au sujet de la France entre 1792 et 1796, alors que toutes trois n'ont combattu que pour écarter de leurs frontières des armées contre-révolutionnaires.Quelle agression les Etats-Unis préparaient-ils lorsqu'ils sommèrent Napoléon III de retirer ses armées du Mexique, en 1866?Mais, heureusement, nous pouvons nous dispenser de discuter cet aspect de la question, en fondant notre négation de la majeure sur une croyance à peu près universelle.Le souverain pontife, dont on ne saurait dire qu'il est marxiste convaincu, continue de marquer une préférence certaine pour la paix plutôt que pour la croisade antisoviétique.De même, les pays de l'Europe occidentale ne croient pas encore qu'il faille recourir chez eux à l'extrémité de la guerre pour enrayer le communisme: ceux qui prirent les armes pour libérer des Nazis la Tchécoslovaquie et la Pologne, ne les prennent pas aujourd'hui pour les libérer des Soviets, car ils ne peuvent fermer les frontières aux idées autant qu'aux légions.Et effectivement, il est peu de pays démocratiques qui aient trouvé utile de mettre le communisme hors la loi. Cité libre Les Américains eux-mêmes ont compris qu'ils ne devaient pas à tout prix enrayer le communisme soviétique : sans quoi ils atomiseraient déjà Moscou sans se soucier des représailles possibles.La mineure: Nous nions que la politique occidentale en Asie tende à enrayer le communisme soviétique.Pour peu qu'elle ait une tendance définie, il semble au contraire que cette politique soit faite exprès pour favoriser le communisme.L'Occident s'acharne déjà à poursuivre à Formose, en Indochine, en Malaisie et en Iran, la même politique réactionnaire et antinationaliste qui tourna si mal en Grèce, en Chine, en Indonésie et en Corée.Politique trois fois insensée: militairement, économiquement et diplomatiquement.Du point de vue militaire, les états-majors ont toujours considéré que la Corée du Sud était indéfendable.Depuis que la masse terrestre de l'Asie est passée au communisme, le même jugement devient de plus en plus certain à l'égard de l'Indochine et de la Malaisie.Formose, dont la valeur stratégique est d'ailleurs contestée, pourrait sans doute tenir un peu plus longtemps, encore que les Japonais aient prouvé que de telles îles ne sauraient être tenues sans un effort très coûteux.Conséqucmment, du strict point de vue militaire, la plus élémentaire sagesse devait interdire à l'Occident d'engager ses forces armées en ces endroits où même la victoire serait trop coûteuse parce que, militairement parlant, ce sont des positions de faiblesse.(Mais que fait-on pour que, moralement parlant, ce soient des positions de force?) La politique économique est fausse .aussi.Il ne s'agit pas ici de critiquer l'ensemble de l'Economie Coopération Administration, créature admirable, par certains aspects, de l'économie américaine.Mais pour ce qui est de l'Asie, son application semble-avoir été entachée d'un illogisme fondamental.Quelques millards de dollars ne sauraient en eux-mêmes améliorer sensiblement le sort d'un milliard et demi d'hommes qui passent au bord de la famine une vie dont la durée probable est de trente ans.Il eût donc fallu (pie ces sommes servissent surtout à symboliser la sympathie réelle des Américains à l'égard des populations d'Asie.Mais l'emploi qu'on en a fait, hélas! renforce surtout la légende (pie les Américains cherchaient à renflouer des régimes pluto-cratiques et corrompus, en enrichissant la bureaucratie indigène.D'ailleurs on peut poser ici une question beaucoup plus grave, à savoir: Est-il économiquement possible pour l'Occident de relever le standard de vie asiatique sans réduire radicalement le sien propre, ou sans permettre une immigration massive d'Orientaux, ou encore sans imposer à l'Asie un genre de communisme autoritaire? Cité libre 7 Quant à la politique diplomatique qui semble guider l'Occident, elle tient de la fantasmagorie et du cauchemar.L'incompréhension dont on fit preuve à l'égard des Asiatiques n'a d'égal que le mépris qu'on afficha à l'endroit de leurs aspirations légitimes.La France, sortie affaiblie de la deuxième guerre mondiale, n'imagina rien de mieux pour retrouver la "face" en Orient que d'engager ce qui lui restait (le forces à combattre les aspirations nationales d'un peuple tout entier, aggravant ainsi la dépendance de ce peuple vis-à-vis de la puissance soviétique.L'Angleterre, comprenant mieux l'importance de ménager ses propres forces, libéra sagement l'Inde; mais, par contre, elle s'aliéna inévitablement le sentiment asiatique en s'avérant incapable de résoudre le problème de la Malaisie.I-a Hollande contribua aussi à révolter le sentiment asiatique par sa petite opération de police en Indonésie.Quant aux Américains, si leur détachement (relatif) vis-à-vis du problème colonial a pu donner au début quelque espoir, il a vite fallu y renoncer.Fidèles à leurs origines révolutionnaires, les Américains croient volontiers que the shoi fired at Lexinglon zoos heard around the world.Ils veulent indéniablement l'émancipation et le sclf-govern-ment pour tous les pays.Seulement, ils entendent bien que les nations libérées deviennent des démocraties à l'américaine, c'est-à-dire respectueuses de l'entreprise privée et de la grande propriété.Ils contribuent ainsi presque partout à protéger le féoda-lisme le plus réactionnaire et ne voient pas que le capitalisme est une formule creuse pour des pays à 80% d'illettrés et où le revenu annuel moyen est au-dessous de 40 dollars par tête.Comment ne pas croire à la faillite d'une diplomatie qui prêche partout l'évangile démocratique, mais qui refuse ensuite aux peuples le droit d'user de leur liberté nouvelle pour ériger un système économique différent de the biggest and the best?C'est pourtant à la peur hallucinante du socialisme que sont dues les grandes erreurs américaines.Parce que les marxistes, dont l'idéologique n'a rien à craindre de la dialectique du désordre, avaient pris les devants et proclamé l'urgence des émancipations coloniales, les Américains ont toujours craint que le nationalisme asiatique ne fût l'affaire du Kremlin.Aussi bien, les Américains n'ont jamais eu personne pour leur expliquer pourquoi des populations affamées dressaient l'oreille quand les socialistes leur promettaient du riz, mais restaient sourdes devant des offres de réfrigérateurs et de libertés civiles.Encore incrédules devant le miracle Tito, les Américains sont incapables d'imaginer que des pays socialistes et même communistes puissent devenir une force antistalinienne : c'est ainsi qu'ils Cité libric refusent de reconnaître le gouvernement réel de 400 millions de Chinois, et l'obligent de force à rester dans l'orbite de PU.R.S.S.Bien pis, ils n'ont jamais songé qu'un nationalisme quelques fois millénaire pouvait s'accommoder mal d'une Mandchourie coincée entre l'U.R.S.S.et une Corée soviétiséc, et que le nationalisme de -Mao Tse-tung aurait pu congrument être tourné à profit contre le soviétisme de Kim Ir Sung.Les Etats-Unis ont des postes d'écoute dans tous les pays du monde.Mais quelqu'un de leurs ambassadeurs, tel Lattimore, s'avise-t-il de leur rapporter que la paix avec un pays communiste est possible, et peut même conduire à la défaite éventuelle des staliniens, tout de suite il devient le plus abject des traîtres, à traîner devant le Congrès américain jusqu'à ce qu'infamie s'ensuive.Pauvre Congrès! Les subtilités de la diplomatie ne sont pas son fort ; .aussi préfèrc-t-il en laisser la direction aux militaires, plus aptes du reste à manier le napalm qu'à développer leurs propres services d'intelligence.On veut donc ù tout [>rix libérer la Corée, de tous ses Coréens au besoin, et l'on ne se soucie point qu'une terre aussi grassement fertilisée de pourriture humaine produit les plus belles fleurs marxistes.Spectacle concluant pour un Asiatique, que de voir des Occidentaux mettre l'Asie à feu et à sang pour détruire une doctrine qui n'est même pas hors la loi chez eux.Bien sûr, c'est moins grave d'incendier Jenderam en Malaisie, Séoul en Corée, ou un vague village tonkinois, que Birmingham, Détroit ou Mar-scillcs.Et on s'explique que les Occidentaux ne soient guère disposés à solder en pièces blanches le prix de la "justice supérieure", mais qu'ils soient prêts à régler pour 111/ certain prix à condition qu'il soit compté principalement en monnaie jaune.Tous comptes faits, le résultat de la politique occidentale aura été d'enseigner aux Asiatiques que la soviétisation rapide de l'Asie vaut mieux que la soviétisation à la suite de campagnes militaires impossibles à gagner, engagées par des libérateurs blancs sans dessein comme sans amour.La conclusion: La majeure étant fausse et la mineure ne l'étant pas moins, nous nions donc que la politique de l'Occident en Asie tende vers la justice.Après quelques années de guerre froide, résultat d'injustices où les deux blocs avaient trempé, le satellite coréen de l'U.R.S.S.déclara injustement une guerre ouverte mais limitée.Les Nations Unies, s'etnployant à rétablir la justice, aggravèrent cette rupture de paix et étendirent démesurément le conflit; elles engendraient ainsi un état d'injustice plus coupable prima facic que celui auquel elles prétendaient remédier; et elles se sont avérées Cité libre '1 incapables par la suite de renverser cette présomption de culpabilité : leurs moyens ne sont pas proportionnés à la justice, et leur fin n'a pas encore été définie en fonction du bien commun asiatique.CITE LIBRE ne peut cpie déclarer son objection de conscience contre un conflit ainsi orienté.Et cette conscience demeurera insensible aux slogans, même à celui de guerre religieuse.Les idéaux de justice qui nous opposent aux staliniens sont trop profonds et trop vrais pour que nous consentions à les trahir à la première grande épreuve.Pas la peine non plus de recourir aux sarcasmes d'usage: "Combattrez-vous quand les troupes soviétiques atteindront la rivière Outaouais?" Nous combattrons quand les fratricides auxquels nous consentirons en faisant la guerre seront absolument indispensables pour prévenir un mal plus grand, et quand notre intervention sera clairement orientée vers le rétablissement de la justice plutôt cpie vers le seul désir de vaincre.C'est là la condition même de notre obéissance, et elle n'est pas réalisée en Corée, ni contenue dans la politique asiatique de nos gouvernements.(Il s'en faut même qu'elle nous paraisse inscrite avec éclat dans leur politique européenne; mais cette question ne peut pas être discutée ici.) * * * Il reste à tirer quelques conclusions sur la position particulière du Canada.Fidèle à une tradition qui remonte à la rébellion du Nord-Ouest et à la guerre des Boers, le Canada est toujours prêt à défendre courageusement le fort contre le faible.En matière de politique extérieure, il a suivi, il suit et il suivra.Jouant avec modestie et discrétion son rôle de satellite, il a applaudi sans aucun sens critique la politique de puissance élaborée à Téhéran, Yalta et Potsdam ; et maintenant qu'il faut récolter cette moisson d'iniquités, il prépare un effort de guerre qui ne le cédera en rien à celui des grandes puissances.Alléguera-t-on que l'Honorable Lester B.Pearson pratique la médiation et que le Très Honorable Louis-Stcphcn Saint-Laurent a su comprendre M.Nehru?Tristes médiateurs qui, au moment des décisions, deviennent exactement les pantins de l'une des par-tics en cause.Il faut lire le discours de notre ministre des Affaires extérieures, prononce à la Chambre des Communes, le 2 fériver 1951, pour comprendre combien est pathétique une clairvoyance au service de la lâcheté.M.Pearson explique admirablement la grande vague du nationalisme asiatique qu'il faut respecter (Hansard, 1951, p.53); il comprend que les problèmes asiatiques seraient mieux résolus si la Chine nouvelle était admise aux Nations Unies et reconnue diplomatiquement par le Canada (p.54) : il admet qu'il 10 Cité librk eût mieux valu ne pas tenter d'occuper toute la Corée du Nord (p.55); il s'oposait à ce qu'on menaçât le territoire chinois (p.56); il trouvait prématuré and umvise de déclarer la Chine pays agresseur (p.58) ; il n'admettait pas que les Nations Unies devinssent une simple machine anticommuniste (p.60).Voilà pour la largeur de vues (à noter toutefois qu'elle attendit pour s'exprimer que le général MacArthur, laissé sans directives par des politiciens sans décision, ait subi les revers de novembre) ; du moins voilà ries mots.Mais voici les actes.Dès avant l'affaire coréenne, le Canada n'osa pas reconnaître diplomatiquement la Chine nouvelle parce que les Etats-Unis tardaient à le faire.Plus tard, il expédie des troupes contre le nationalisme asiatique ; il s'abstient de voter sur la résolution de l'Inde pour admettre la Chine aux Nations Unies ; il ne proteste pas quand les Etats-Unis "protègent" Formose et menacent la Chine ; il se tait tant que tout va bien pour MacArthur en Corée du Nord (bien sur, il arrive après tout le monde pour donner au général le coup de pied tle l'âne ; mais que n'emploie-t-il plutôt son grand courage à dire ce que le Canada proposerait de positif pour l'Asie, en Indochine, par exemple?); enfin il rejette la résolution du 25 janvier des douze nations arabes et asiatiques, et il appuie de son vote la dénonciation de la Chine comme pays agresseur.Et voulez-vous connaître la raison profonde de ces contradictions aussi ineptes qu'iniques?C'est qu'une politique sans couil-lardise would have tncant breaking the unity of the western nations on an issue of timing and tactics (p.60).Grands dieux ! Devons-nous donc renoncer pour toujours à l'espoir de voir un homme public canadien, debout sur ses pattes arrière, poser un seul acte autonome?Qu'y a-t-il de si sacré à l'unité des nations occidentales que le Canada doive s'interdire de chercher la vérité où qu'elle se trouve?Est-il à jamais exclu que le Canada profite de sa position comme petite nation pour concevoir et répandre une politique internationale qui soit orientée vers l'entraide plutôt que vers la domination, l'exploitation ou la course aux débouchés commerciaux ?Le 11 avril 1951, le premier ministre du Canada disait à une délégation ouvrière: "En principe, la richesse de toute la terre appartient à l'humanité entière".La hantise du "péril jaune" nous fera-t-cllc renier cette belle parole, et aurions-nous déjà les réflexes d'un avare dont le standard de vie serait l'avilissant trésor?Tout dernièrement, notre gouvernement a pour la première fois entrebâillé la porte à une immigration asiatique; puis, aux termes du plan Colombo, il a promis une aide financière aux Asiatiques.Certes, une immigration de cent cinquante Hindous par année, et une promesse conditionnelle de vingt-cinq millions de dollars, c'est bien peu.Mais cela vaut encore infiniment plus à Cité librf.1! nos yeux que le budget de guerre de cinq milliards, et les efforts consommés à former avec les pays de l'Atlantique-Nord un camp des forts.Puisqu'en définitive il ne s'agit pas tant de remporter la victoire que d'assurer la justice, que notre gouvernement ne s'applique-t-il avec autant de zèle à former un camp des justes?Nous aimerions qu'il cherche ardemment des correctifs aux injustices dont nous rendent présentement solidaires notre servilité à l'égard de certaines puissances et notre haine à l'égard de certaines autres; car nous trouverions douloureux d'être éventuellement obligés de lui opposer, en matière civile autant que militaire, un refus d'obéir.CITE LIBRE Le procès Rocque : une abstraction René Rocque, assistant-directeur de l'Organisation à la Confédération des Travailleurs Catholiques du Canada (C.T.C.C.), est en prison.Le jugement de première instance, confirmé par la Cour d'appel, l'a reconnu coupable d'avoir conspiré, entre le 1er et le 6 mai 1949, dans le but d'empêcher, par l'emploi de la violence ou de menaces de violence, certaines gens de faire ce qu'ils avaient le droit de faire.Le 5 mai, en effet, des grévistes s'étaient postés en nombre sur les routes menant à Asbestos.Dans le cours de la journée, survinrent des incidents où quelques policiers et briseurs de grève furent molestés.Le procès de Rocque provoqua beaucoup d'étonnement.La grève de l'amiante avait soulevé tant de problèmes et pris tant d'ampleur que le procès, depuis la condamnation, faisait figure de conclusion tardive et disproportionnée.L'opinion publique, inquiète, désirait être éclairée sur les causes de la grève et les raisons du comportement des parties en présence.L'examen, même le plus fouillé, des incidents survenus entre le 1er et le 5 mai, n'était pas de nature à répondre à cet attente.La grève éclate de façon assez inattendue au début de février 1949.Mlle affecte surtout deux centres, Thetford-les-Mincs et Asbestos.Mais c'est à ce dernier endroit, où la Canadian Johns Manville Company veut poursuivre ses activités en dépit de l'opposition de ses employés réguliers, que le conflit atteint un point de gravité exceptionnel.Dès la première semaine, le gouvernement déclare illégale la grève et exige le retour des ouvriers au travail avant de considérer leurs griefs.La Commission des relations ouvrières retire au syndicat son certificat de reconnaissance.De son coté, la Compagnie obtient des tribunaux un bref d'injonction contre le syndicat et, du gouvernement, un fort contingent de policiers qui demeureront sur les lieux pendant toute la durée de la grève.Les mineurs ont cru que le conflit serait de courte durée.Une expérience toute récente de l'arbitrage les a rendus méfiants à l'égard de cette institution; de plus, l'attitude intransigeante de la Compagnie, aggravée par l'emploi, durant les négociations, de moyens de pression considérés illégaux, les a exaspérés.Placés devant l'obligation de recourir de nouveau à l'arbitrage, ils refusent; et, spontanément, malgré les avis de leurs con- Cité libre 13 seillers, ils se déclarent en état de grève.C'est là, d'après eux, la seule façon d'attirer l'attention des autorités et de les amener à corriger une situation devenue intolérable.Avant de retourner au travail, ils exigent des garanties.On les leur refuse toutes.Tous les habitants d'Asbestos, soit environ S,000 personnes, sont directement affectés, la mine étant le seul endroit oii la population active peut trouver du travail.Aussi la grève a-t-elle dès le début un caractère tout à fait spécial : elle n'est pas, comme c'est généralement le cas, le fait d'un groupe localisé, elle est un fait général ; elle est quelque chose qui prend possession de la ville, qui rassemble les gens, qui pénètre tous les esprits, y remplace les préoccupations habituelles par des inquiétudes et des espoirs d'un nouveau genre.Plus l'arrêt de travail se prolonge, plus la grève devient présente et exigeante.La Compagnie fait parvenir aux grévistes une première lettre.Elle leur explique (pie, par suite de la décision de la Commission des relations ouvrières, il lui est impossible de discuter avec le syndicat les conditions du retour au travail.D'autres lettres suivent: la Compagnie cesserait de verser sa quote-part des primes d'assurance, par conséquent, les polices seraient annulées ; les employés perdraient leur droit d'ancienneté, seraient considérés comme des nouveaux venus et dirigés vers des occupations qui ne seraient pas celles que jusque-là ils ont occupées; ceux qui logent dans des maisons appartenant à la Compagnie en seraient chassés ; les travaux reprendraient avec l'aide d'une main-d'œuvre étrangère.L'attente devient de plus en plus pénible.Les hommes ne prennent plus qu'un repas par jour.Les loyers ne sont pas payés ; les fournisseurs écrasés par le crédit sont au bord de la faillite.Des briseurs de grève, recrutés dans les villes environnantes, arrivent le matin et repartent le soir, escortés par les agents de la Sûreté provinciale.Impossible de les rencontrer, de s'expliquer avec eux.A la fin d'avril, les grévistes abandonnent toutes leurs revendications, n'exigent plus qu'une seule garantie : que lors du retour au travail ne soit exercée aucune rcprésaillc pour participation à la grève.Cette garantie, commune à tout règlement de grève, on la leur refuse.Dans le même temps, la Compagnie annonce que bientôt; par suite de la grande affluence de main-d'œuvre étrangère, les opérations à la mine, aux moulins et à l'usine, redeviendront normales.Les 2,000 ouvriers en grève se trouvent dans l'alternative suivante : ou crever de faim ou quitter la ville et chercher ailleurs un emploi.Crever de faim, il ne peut évidemment pas en être question.Quitter la ville?Ils l'habitent depuis dix, vingt ou trente ans.Ils l'ont bâtie.Ils ont quitté terres et métiers pour venir s'y 14 Cité lidrf.établir et courir le risque de lier leur sort à celui de la Compagnie.Ils ont creusé une mine, construit des moulins, une usine, travaillé quotidiennement à augmenter la puissance d'une entreprise qui, l'année précédente, a déclaré 15 millions de dollars de profits.Nous sommes au 5 mai.De bonne heure, les mineurs se rendent sur les routes menant à Asbestos.Ils veulent entrer en contact avec les briseurs de grève étrangers et leur expliquer la situation.* * * Le procès se déroula dans l'ordre.Il fut dirigé avec beaucoup de dignité et un souci manifeste d'impartialité.Chaque partie a pu utiliser tous ses moyens.A l'unanimité, le jury trouva Rocque coupable.Le procès fut fort long.Il dura plus d'un mois.Jamais il n'y fut question de la grève elle-même et des événements qui l'avaient précédée.Silence sur les tentatives de la Compagnie pour la briser, silence sur les agissements des policiers, silence sur la présence des briseurs de grève et les conséquences que la grève pouvait avoir sur la vie des habitants d'Asbestos.L'acte d'accusation spécifiait "entre le 1er et le 6 mai".Les ouvriers d'Asbestos avaient-ils le droit de faire la grève?N'y auraient-ils pas été provoqués?Pourquoi la grève avait-elle duré si longtemps?Comment ces gens avaient-ils été amenés à se rendre sur les routes le matin du 5 mai ?.Le procès ne concernait que Rocque, pas le peuple d'Asbestos, ni la Compagnie, ni l'autorité responsable du bien commun.Grâce aux techniques du droit, on pouvait séparer un incident des événements antérieurs qui l'avaient conditionné, l'expliquer et le juger à part.Pourtant, depuis le début des négociations jusqu'au 5 mai, les faits formaient une chaîne continue ; en isoler un, c'était fausser les perspectives et s'exposer à n'y rien comprendre.Le procès, tout en demeurant fidèle à ses règles, pouvait faire abstraction d'un milieu social soumis à toutes sortes d'influence, et se limiter à une situation particulière.On peut se demander, par ailleurs, comment l'appareil judiciaire, une fois saisi des incidents de la grève, eût pu procéder autrement.Aux yeux du Code criminel, ces incidents demeurent des chicanes d'ivrognes.En refusant de considérer les origines du conflit, le Droit empêchait le procès de connaître un des facteurs dominants de la période du 1er au 6 mai : une approche collective à une conception de la justice.La classe ouvrière est particulièrement sensible à l'attrait de la justice: elle a toujours souffert de l'injustice.son statut même est le fait de l'injustice.A la source de toutes ses manifestations collectives, se trouve une idée de justice, particulièrement lors d'un arrêt de travail.C'est pourquoi un gréviste peut Cité libre IS accepter îles souffrances hors de proportions avec les avantages qu'il retirera personnellement de la grève: c'est une conception collective de la justice qui fonde sa solidarité au groupe.Tout au long du procès, la grève et l'idée de justice qu'elle voulait représenter ont semblé étrangères au Droit.Les démarches des grévistes, dépouillées par la technique juridique de leurs signification, étaient méconnaissables.Le Droit refusait de les considérer telles qu'elles avaient été.Entre le fait social et le fait juridique, il y avait solution de continuité.Des incidents comme ceux qui se sont produits à Asbestos se sont déjà produits ailleurs.Il s'en produira encore.Il y a, dans toute grève, à cause du statut qui lui est donné, un appel à la violence.Le droit de grève est reconnu par la loi.Cependant, cette reconnaissance demeure en fait nominale puisque la loi n'accorde aux grévistes aucune protection.Le seul moyen dont disposeront les ouvriers pour protéger leur grève sera le piquetage des lieux de travail.Mais comme cette forme de protection n'est pas reconnue, l'employeur, qui a des droits reconnus et dispose de moyens légaux pour les protéger, obtiendra aisément qu'une injonction interdise aux grévistes le piquetage de son usine.Il pourra alors exiger l'aide de policiers pour faire respecter cet ordre de la Cour.Les piqueteurs devront se disperser.L'usine se remettra en marche avec l'aide de briseurs de grève.Le Droit — et les policiers seront là pour le faire respecter — exigera des grévistes qu'ils regardent sans broncher les nouveaux venus prendre leur place.Le Droit n'établit aucune distinction entre un briseur de grève, étranger aux lieux de travail, et un ouvrier en grève qui a travaillé dix, quinze ou vingt-cinq ans pour une entreprise.Pourtant le salaire est souvent ridicule, comparé à ce que le gréviste a rapporté à l'usine.Il a fourni sa force physique; il a appliqué son intelligence au procédé de production qu'il a souvent complètement renouvelé.Son assiduité au lieu de travail et sa présence totale aux gestes et au rythme requis ont exigé de lui un effort considérable d'adaptation, l'ont lié à l'entreprise et lui ont donné une quasi propriété de sa fonction.Au nom de la liberté du travail, la loi protégera le briseur de grève.Le moindre geste d'un gréviste, dans les circonstances, sera tenu pour un acte d'intimidation ou une menace.Les carences du Droit pèsent lourdement sur une collectivité en grève.Privé de statut, réduit à un rôle passif, le groupe essaiera de se protéger.Il ne disposera que d'un seul moyen : la force.* * * Rocque est en prison.Personne ne songe à contester le procès lui-même.Mais cnvis.agé dans les perspectives de la grève, des 16 Cité libre problèmes qu'elle soulevait, des responsabilités qu'elle engageait, le procès ne semble avoir été qu'un moyen facile et artificieux de classer un événement.Les lois, depuis de nombreuses années, sont faites pour la protection de l'industrie.Le noyau du Droit, constitué à une époque OÙ la grande industrie n'existait à peu près pas et par des gens qui ne croyaient pas à son développement ultérieur, n'a pas grand égard pour la classe ouvrière.Il l'ignore.Il arrive à celle-ci de se sentir mal à l'aise dans cette camisole.Il n'est pas étonnant que les coutures éclatent parfois.Les procès et les prisons n'y peuvent rien changer.Jean-Paul Geoffroy. Le sort fait à la révolution Je suis partisan convaincu île la non-violence en matière sociale.Il faut cependant disjoindre les idées de révolution et de violence, ainsi que l'histoire contemporaine de l'Inde tend à le démontrer.Mais il faut aussi adjoindre à l'idée de non-violence celle de révolution.Or, on taxe volontiers d'idéalisme celui qui, envisageant la possibilité d'une transformation profonde de la société moderne, déclare indispensable l.a nécessité d'une mystique révolutionnaire avouée.Les "réalistes", entendons ceux qui s'intitulent tels, préfèrent le camp des "modérés" et croient faire avancer suffisamment les choses par une attitude en somme conservatrice.Indisposés à cause du sort fait à certain problème par ce prétendu réalisme, posons carrément la question : quel sort fait-on à l'idée de révolution sociale?Je crains bien que, pour faillir à soutenir l'intensité de celte question, notre temps ne se rende quotidiennement responsable de la négligence et de l'inconscience avec lesquelles sont traités les problèmes fragmentaires qui donnent lieu à la question globale: problème de l'habitation ouvrière, problème de la participation de l'ouvrier aux bénéfices et à la direction de l'entreprise, problème de la salubrité des usines, problème de la culture des niasses et de la philosophie moderne du travail, promotion suffisante de certains éléments de santé économique tels que les coopératives, problème de la rééducation spirituelle du peuple, etc.Le mythe de la révolution n'a pas réussi à s'installer chez les bien-pensants.A l'heure actuelle, la conscience active et généralisée d'une œuvre révolutionnaire, à accomplir selon le strict devoir de notre époque, n'existe à peu près pas dans notre camp.Le projet de la révolution sociale, que certains parmi nous se représentent énergiquement, il est vrai, passe pour suspect ou utopique.A l'idée révolutionnaire, essentiellement dynamique et dont la valeur motrice apparait comme indispensable, certains accordent une attention passablement démissionnaire, caractérisée par un abandon des points de vue qui font apparaître cette idée, comme les communistes sont résolus, eux, à ne jamais cesser de la concevoir, à savoir: un concept vivant et déjà incarné dans l'histoire, dont chacun doit s'inspirer constamment pour l'accomplissement pur et simple de son devoir social ; un concept impérieux et qui ne souffre pas la tiédeur; une idée toujours active, qui ressuscite 18 Cité librf.sans fin la volonté de l'enfantement moral et politique dont nous devrions être les agents résolus.La révolution ne se fait pas, nous le voyons bien.Et l'une des raisons pour lesquelles il en est ainsi, c'est que l'idée révolutionnaire est absente.Pour plusieurs, cet idéal est honteux.Pour d'autres, il est littéraire, superflu, romantique, ou inopportun.Pour d'autres encore, il demeure une vague conception, un programme de tout repos, tenant une place entre les réminiscences philosophiques et un désir assez mou d'être utiles à la société.Un certain réalisme, bornant notre activité aux œuvres médiocres dont nous nous sentons capables ou auxquelles, tout juste, nous nous voulons consentants, nous garde, à grand renfort de mauvaises raisons, d'évoquer en nous-mêmes l'idéal transformateur avec une suffisante force pour nous inspirer des actes qui seraient un peu plus efficaces que les besognes auxquelles nous croyons devoir nous limiter.\ji révolution ne se fait pas, mais aussi, nous en étouffons le mythe et nous en soustrayons l'inspiration.Notre pensée révolutionnaire est inexistante.Nous n'avons pas de mythe commun de la révolution.Quel sort l'ait-on à l'idée révolutionnaire?Il est véridique d'affirmer que nous avons coupablement restreint le destin de cette idée.La grandeur même de cette dernière rendait cela à peu près inévitable.A cause d'une insuffisance multiforme, nous faisons chaque jour à l'idée révolutionnaire un sort qui lui ôte si bien toute vitalité que l'on ne peut plus prononcer le mot révolution sans ridicule.Voilà donc l'idée révolutionnaire reléguée dans un compartiment à part, dont il paraît entendu de ne point la laisser s'évader.Elle est bannie des discussions sociales parce que c'est une idée de poète, parce qu'elle est dangereuse, parce qu'elle ne correspond nullement aux représentations concrètes que se font des problèmes les hommes de bureau, parce qu'il ne faut pas tomber dans l'utopie, parce que l'évolution vaut mieux, etc.Mais en réalité, l'inintelligence de l'usage possible, de la nécessité et de la vertu profonde de l'idée révolutionnaire mesure l'esprit de ceux qui la dédaignent.Précisant celte analyse, nous remarquerons que l'idée révolutionnaire n'a pas pris corps chez nous au point que notre langage social puisse faire référence à quelque but précis, distinct, notoire.Au contraire, quand nous parlons révolution, nous reportons forcément l'interlocuteur à quelque chose de tout intellectuel, à quelque éventualité rêvée.Cette fiction idéologique, dans la majorité des cas, constitue un réceptacle où nous décharger de notre volonté qui n'est pas grande, de notre violence qui est sans portée.Nous nous déchargeons sans cesse dans les mots, dans l'amortisseur de nos intentions.Nous parlons de révolution, mais nul ne consent à voir l'immense ressource qui découlerait de cette idée, et nul ne veut l'actucr. ClTK LIBRE 1» en rapport direct avec le projet.Surtout, elle n'a pas encore d'identité.(Il faut excepter naturellement les communistes, très idéentifiés certes).La révolution, rendue nécessaire, non point seulement par suite du libéralisme, mais par une conjoncture qui fait aujourd'hui s'imposer le passage à un nouvel âge; cette révolution, que la résolution de la crise spirituelle, les conditions inhumaines du travail, imputables aux nouvelles formes industrielles, l'introduction dans l'histoire de ferments séditieux à l'échelle universelle et bien d'autres causes vont fatalement précipiter ; cet amoncellement de causes dont nous devrions dériver les énergies au profit des plus magnifiques édifications; cette conjoncture gigantesque et en un sens si heureuse; cette révolution nécessitée par l'époque, aucune réponse identifiable n'existe actuellement chez nous qui fasse seulement y donner satisfaisante considération.Nous sommes muets et nous .avons les mains vides.Le mot d'ordre n'a jamais été lancé.Nous ne sommes pas à la mesure de notre époque.Il est même renversant de voir jusqu'à quel point nous nous faisons illusion sur 1'"adéquat" de nos positions.Les mouvements qui chez nous s'apparenteraient au projet révolutionnaire en voie d'exécution sont les pires obstacles à la réalisation de ce projet, puisqu'ils dérivent à leur profit des énergies auxquelles ils font échec.L'idée révolutionnaire, dans le langage de ceux mêmes qui ont le sens révolutionnaire, n'atteint point à l'expression d'un parti définitif.Si l'on excepte ceux qui préparent directement un coup d'Etat ou le renversement du pouvoir légitime à la faveur d'une guerre, il n'y a personne d'assez déterminé, d'assez audacieux et d'assez impatient, au Canada français, pour oser donner au mouvement historique révolutionnaire l'impulsion la plus forte, celle qui consisterait à lui révéler sa véritable identité, celle cpti résulterait du fait d'annoncer une certaine révolution.Comment la révolution pourra-t-ellc s'opérer tant qu'elle hésitera à porter son nom propre?Le capitalisme perd du terrain dans la mesure où il lui devient impossible d'arborer son idéal et de porter son nom.Il décline dans la mesure où il perd son honneur.Le nom sous lequel un mouvement historique s'identifie est celui qu'obligatoirement il portera sous peine de déchoir considérablement dans l'échelle d'efficacité générale de ses propres causes et de compromettre la réalisation du programme qu'il annonce.Il est très important que cet immense complot à ciel ouvert, qui se trame de par le monde, se connaisse lui-même sous un nom de ralliement et que ce nom soit radical.îl importe, en particulier, que l'action des catholiques se proclame délibérément révolutionnaire. 20 Cité libre D'ailleurs, nos positions, catholiques, nous permettent de faire du projet révolutionnaire un usage aussi fort et aussi juste que possible; cependant, nous en avons peur.Nous avons sous la main ce vocable souverainement efficace, inspirateur et qui peut être juste; pourquoi refuser d'en faire le véhicule et l'arme de la justice?L'idée révolutionnaire a une vertu incomparable.Elle a la capacité d'exciter la force de la justice, la force de la charité, et clic peut constituer l'expression motrice de l'agir des masses vers l'accomplissement d'une ccuvre dont nous parlons quelquefois assez vainement.La vanité des propos lient mal devant un projet révolutionnaire bien avoué, bien résolu.L'idée révolutionnaire chasse les bonnes intentions dont l'enfer est pavé.I.a force motrice de ce mot révolution et de ce projet révolutionnaire doit être utilisée si nous tenons à l'avènement de la justice dont nous avons plein la bouche.Si vous projetez devant vous l'idée révolutionnaire, que vous la fassiez vôtre et que vous l'intituliez d'une appellation radicale, d'un coup vous rendez témoignage de l'urgence, (le l'envergure et de la gravité des problèmes.D'ailleurs il ne s'agit pas que du verbal.J'entends bien que ce qui peut se dire ici du mot s'applique à la chose et suscite à son égard une exhortation analogue.Cet article n'est du reste pas un simple appel aux catholiques et il ne correspond pas à une critique de leur seul comportement.L'inaction (mais surtout la médiocrité des actions), la faiblesse des conceptions, l'absence de conspiration à l'échelle souhaitée par l'imagination, tout cela est général et cause de l'insupportable latence que l'époque a parfois dénoncée et que probablement seuls des hommes très forts pourront rompre sur le plan de l'action.Ces quelques lignes font reproche à de multiples insuffisances dont le sentiment doit quelquefois remordre ceux qui se mêlent d'action.Car, pour représenter les bien-pensants et s'occuper d'œuvres, ils n'en entretiennent pas moins une lâcheté politique avilissante et particulièrement invraisemblable à notre époque.La révolution, chez nous, n'a pas de pré-existence idéologique Quand cette faiblesse des rapports politiques coïncide avec la culture de presque tout un peuple et tend à la confirmer, comme à sc_ confirmer en elle, il est doublement pressant de la dénoncer, même si un certain "réalisme" prétend ne pas voir ce qu'on lui met ainsi devant les yeux et surtout si l'homme d'action classique de chez nous établit mieux chaque jour un rythme d'action, accepté de tous, mais qui ne paraît juste que pour n'avoir pas été dépassé.Par le concours de la médiocrité et d'une culture qui ne va pas sans la consolider, il se forme ici des conseils intérieurs d'action qui se donnent pour valables, mais qui ne répondent pas aux questions politiques supérieures que de grands hommes d'action pourraient poser.Pierre Vadeboncœur. Réhabilitation de l'autorité ]jx conquête progressive de la liberté nous apparaît une ligne de force commune à la biographie et à l'histoire .L'homme et les peuples lui ont voué leur énergie.Seule notre condition humaine de perpétuel recommencement peut expliquer comment les hommes, avec les âges, n'ont pas atteint l'état idéal de liberté.Au moment où ils croyaient en la victoire, tout était sur le point de leur échapper.Notre appétit insatiable de conscience au inonde est à l'image de l'acheminement des peuples vers la possession de leur univers.Deux courant de liberté qui se manifestent sous le signe d'une conquête malgré les échecs qui les entravent provisoirement ou qui les menacent définitivement.La reconnaissance en l'homme d'une dignité, grandeur perfectible, fut le lien de continuité de tels élans de conquête soumis aux avatars d'époques disparates.Tout homme est né pour devenir libre, mais tout n'atteindront pas à une égale liberté.La dignité de nature, en chacun de nous, se retrouve au même degré.Mais ce sont ses modes particuliers d'intégration à la vie qui déterminent le gain de chacun dans l'ascension vers la liberté.Ces deux forces, la dignité et la liberté humaines, ne sauraient être des reposoirs; elles nous emportent au contraire dans un élan évolutif qui ne cesse qu'au prix de leur négation.Interdit et exubérant tout à la fois devant cette puissance saisissante et dynamique, l'homme s'aberra fréquemment en détournant de sa fin l'autorité qui devait veiller sur la liberté et la promouvoir.Egaré qu'il était par cette liberté, attribut qui nous entraîne à la tentation du divin tellement il nous rapproche de Dieu, l'homme lui voua un culte qui devait connaître des écarts blasphématoires.Le culte de la liberté sous l'égide de l'autorité.Mais on a perdu, dans l'exercice de l'autorité, le sens de la primauté.Et la confusion devint si complète que l'on en vint à protéger l'autorité au sacrifice de la liberté.L'ordre a été inverti et l'homme s'est tu parce qu'il a graduellement renoncé à comprendre.Parce que nous sommes habitués de nous en rapporter à des concepts définis, réglés selon nous de toute éternité, nous ne remettons rien en cause et nous sommes même heureux de nous reposer sur des définitions séculaires, fussent-elles fausses à l'origine, pourvu qu'elles aient commandé le respect et obtenu l'adhésion populaire.Il est évidemment plus facile d'obéir béatement, sans avoir au préalable analysé les problèmes en jeu, mais nous 22 Cité libre oublions que nous abdiquons peut-être par là de?principes d'un ordre et d'une nature supérieurs.L'obéissance est un acte d'adulte qui ne souffre pas d'adhésion aveugle.Dans ce domaine, l'on a voulu concilier des impondérables et l'on a, pour sauvegarder les positions acquises, vidé de sens la notion d'autorité.Abandonnant toute recherche, nous qualifions d'esprits anarchiques ceux qui s'avisent de soulever le point de vue de l'autorité et ne professent pas l'opinion établie.Autant il est nécessaire de se plier à l'autorité, que nous appellerons affranchie en raison de son lien direct avec la liberté, autant il est impérieux à l'homme de ne pas manquer à la constance de sa responsabilité — de remettre toujours à l'étude la détermination de son activité.Personne ne saurait commander de toute autorité, puisque l'homme n'a pas, que nous sachions, reçu de droit sur son semblable.Le titulaire de quelque pouvoir temporel est l'autorité par nous constituée.Kt ne pas reconnaître en lui notre vouloir collectif serait le confondre .avec la société plutôt que de le poser élément à son service.Ce titulaire de caractère provisoire dirige un organisme permanent dont les modes d'existence peuvent varier avec les volontés et les besoins changeants de l'homme.La société, dans son essence, ne subit pas de modifications, mais dans son existence elle est sujette .aux credos de l'homme auxquels ce dernier tente incessamment de conformer sa liberté.C'est ainsi qu'il a plu longtemps à l'homme de croire en l'hérédité du pouvoir.Ce temps de la monarchie est révolu.Notre monarchie constitutionnelle elle-même ne subsistc-t-elle pas qu'à la faveur d'un compromis de vocabulaire?Aucun individu ne saurait s'arroger le droit de commander; il ne peut en être (pie par nous investi implicitement ou ostensiblement, peu importe, et ne l'exercer qu'en harmonie avec nous-mêmes, êtres libres.Cette harmonie sera l'indice du respect des consciences.Kt la société, groupement d'hommes, tendra d'autant plus vers sa tin qu'elle sera plus animée du sens profond de la personne et moins marquée du signe de quelque individu.La seule façon, pour nous, de redonner à l'homme son caractère personnaliste est de toujours le poser en face de ses semblables comme un égal, jamais comme le sujet.Nous croyons avec tout le monde qu'il ne vaut pas la peine de disserter sur les formes désuètes des gouvernements qui ont préconisé la hiérarchie des individus.Toute idée de vassalité est disparue avec la maturité des hommes.Faudrait-il maintenant que les peuples retournent à un stade régressif, puisque c'est de leur côté que veut réapparaître le phénomène de la hiérarchie.Les individus ne pèchent plus dans cette voie, niais les foules et les peuples semblent les y supplanter et redonner naissance à des maux contre lesquels le monde s'était Cité libre 23 cru à jamais immunise.Du joug du monarque, l'autorité passerait sous le joug de la niasse.Les forces conjuguées de la Renaissance et de la Réforme ont abouti, il y a à peine un siècle, à ce que l'on est convenu d'appeler l'effondrement de l'individu qu'elles avaient édifié.Notre ère, sans prétendre que ce soit là son orientation définitive, s'acheminerait-elle vers la déification de la multitude?Imbue d'une force à laquelle on ne l'a pas habituée, celle-ci s'est substituée au monarque et inconsciemment subjugue ses membres au bénéfice d'un moyen qui est devenu une fin.Par une conception encore erronée de la nature de l'autorité, le inonde va-t-il, pour une seconde fois, perdre l'homme qui ne pourra plus s'affranchir comme personne?Pour avoir été créé à l'image de son Auteur, l'homme est ordonné à la liberté, et toute société qui passe outre à cette prédestination n'a plus sa raison d'être.La société, en effet, est exclusivement vouée à l'homme pour lui permettre de tendre le plus complètement possible à la liberté.Cette perspective nous permet de dégager de ses aspects fallacieux la fin recherchée dans l'exercice de l'autorité.Un être conventionnel, la société, détient l'autorité dont elle use auprès de ressortissants qui n'ont pas vis-à-vis d'elle une relation de dépendance mais d'autonomie.L'homme, personne, est au-dessus de la société et lui commande de protéger, par un pouvoir délégué, son essor perpétuel d'affranchissement.Dans ce fondement ultime, nous unissons l'une à l'autre les notions d'autorité et de liberté.C'est pour permettre à celle-ci de s'épanouir que l'homme accepte de la société l'autorité dont il l'a investie.Bien loin sommes-nous des concepts d'autorité-restriction, d'autorité-interdiction auxquels ont recours tous ceux qui ne fondent qu'en leur autorité l'exercice de leur pouvoir.Là n'est pas la source véritable.Les hommes n'auraient pu renoncer à quelque part de leur personne au profit d'un être rationnel, la société; ils ont à celle-ci confié la tâche d'exalter l'un des attributs de leur personne, la liberté.D'où l'on retourne à cette liaison primordiale d'autorité-liberté.Certes, cette conception plus riche est à la fois plus difficile de réalisation.Mais c'est vers elle que nous devons nous tourner, puisqu'elle nous replace dans un ordre de valeurs positives et grandit l'homme à sa taille personnaliste.L'homme n'a pas d'autorité sur l'homme.A la faveur d'une notion corrompue cependant, il s'est pénétré d'une mission d'autorité, comme si la source immédiate et unique de son pouvoir était de droit divin.Il lui est sans doute avantageux d'oublier qu'il est responsable devant les hommes qui l'ont commis à quelque poste.Et sa prétention au droit divin dans un domaine qui n'a que des 24 Cité libre contingences eschatologiqucs, soustrait l'homme, être moral en relation personnelle avec Dieu, à ses obligations individuelles vis-à-vis de Celui-ci, pour lui substituer la société, être conventionnel sans entité morale.Les titulaires du pouvoir ne sont responsables de leur administration que devant la société, devant les hommes qui les ont mandatés.Et leur responsabilité devant Dieu demeure le fait d'une relation filiale au cours de laquelle il leur est dévolu une tâche-sociale.Tout individu n'a qu'une voix consultative au sein de la société, et quand il commande, il ne saurait le faire en son nom mais exclusivement qu'en interprète de ses mandataires.Est-ce dire que nous nous retranchons dans le Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau pour ne soumettre l'homme qu'à une auto-obéissance constituant un cercle vicieux, et par laquelle chacun en son fors intérieur aurait la conviction de ne céder à aucune autorité?Cette interprétation du Contrat Social, qui trahit d'ailleurs largement la pensée de l'auteur bien qu'elle soit répandue sous ce jour, comporte une part de vérité (pic nous voudrions mettre en lumière.Elle redonne à l'homme son autonomie essentielle en tant que personne et ne l'assujettit à aucune force humaine extérieure qui ne soit sous son entier contrôle.Nous nous en éloignons, cependant, en ce que l'aulorité-liberté à laquelle nous croyons trouve sa source en l'homme, niais en un homme dont le dualisme de nature va permettre aux facultés d'ordre supérieur de s'imposer à tout l'être au bénéfice de ce dernier.Il n'y a plus de cercle fermé, parce que nous nous projetons au delà de nous-mêmes dans un effort perpétué vers le divin.Qu'cst-il advenu au cours des siècles, comment l'homme a-t-il pu s'éloigner du caractère primordial de l'autorité au point de l'avoir dénaturée?Est-ce suffisance ou faiblesse inhérentes à l'homme que de se croire, une fois investi de quelque pouvoir discrétionnaire, souverain de droit absolu?La volonté de puissance s'est manifestée universellement avec une telle insistance qu'il demeure difficile de ne pas affirmer que l'autorité a été asservie, par la cupidité des hommes, à des fins spécifiquement contraires à sa destination.De l'exercice à l'abus, l'on a vite fait d'oublier que l'autorité n'a de fonction propre qu'au service de la liberté, apanage de la dignité de l'homme.Charles-A.Lussier. Cn g,uiôe de fête Le soleil luit, Le soleil luit, Le monde est complet Et rond le jardin.J'ai allumé Deux chandelles, Deux feux de cire, Comme deux fleurs jaunes.Le jour pourrit Les feux de nuit; Deux fleurs fanées Aux blanches tiges d'église; Le monde est cn ordre, I^cs morts dessous, Les vivants dessus.Les morts me visitent, Le monde est cn ordre, Les morts dessous, I^cs vivants dessus.Les morts m'ennuient, Les vivants me tuent.J'ai allumé Deux fleurs tremblantes, J'ai pris mes yeux Dans mes mains Comme des pierres d'eau, El j'ai dansé Les gestes des fous, Autour de mes larmes, En guise de fête.Anne Hébert. jÇa fille maigre Je suis une fille maigre, Et j'ai de beaux os.J'ai pour eux îles soins attentifs Et d'étranges pitiés.Je les polis sans cesse Comme de vieux métaux.Les bijoux et les fleurs Sont hors de saison.Un jour, je saisirai mon amant Pour m'en faire un reliquaire d'argent.Je me pendrai A la place de son cœur absent.Espace comblé.Quel est, soudain, en toi, cet hôte sans fièvre?Tu marches, Tu remues; Chacun de tes gestes Pare d'effroi la mort enclose.Je recois ton tremblement Comme un don.El, parfois, En ta poitrine, fixée, J'entr' ouvre Mes prunelles liquides; Et bougent Comme une eau verte Des songes bizarres et enfantins.Anne Hébert. Poème pour une jeune ptoteâtante de mon pauâ i De tout le poids du souvenir De tes mains jointes sur ma nuque L'étolc de tes bras Pend encore à mon cou Me voici prêtre en un délire liturgique Qui me fait consacrer le pain de poésie Me voici prêtre prosterné devant le sang Qui brûle aux veines des cierges quotidiens Et coule en larmes amères une cire Où le temps fige ma mémoire La messe que je chaule est ce poème Où je transcris du livre de ma vie Les strophes du mystère le plus mâle Que je coule en un vase sacré Mais tu n'as voulu boire aux lunes sacrilèges Qu'un peu de lait des chèvres de la nuit Que l'est a dispersées d'un bond Jusqu'aux sommets des monts de jour L'éclair d'un grand refus cinglant Cravache la joue de la nuit Où pleurent de pauvres esclaves noirs Qu'enfante un ciel d'orage cl d'injustice Et minuit saigne de ses douce plaies Cité libre II Consolez-vous minorités J'ai caressé les joues humides de la nuit Entre mes mains de jour aux blanches libertés Puisque je suis l'aube qui cicatrise Et qui lave le sang des étoiles Sur la peau du matin Consolez-vous Puisqu'il l'horloge des marées Les aiguilles de la conscience Mous montrent l'heure du reflux De l'espérance qui délivre les esclaves Aux grèves de l'amour aux grèves de la terre Pierrc-L.Trottier. 31 Le printemps n'est qu'un étrange paysage où s'éveillent à peine sauves du froid celles qu'on a bercées pour qu'elles dorment qui refusent de surgir de leurs cheveux disant qu'on leur avait promis des rires (qui fermerait les yeux sinon d'espoir-') Disant qu'il n'y a plus d'enfants les yeux clos pour ne pas savoir que le soleil existe que d'autres chairs peut-être auront fleuri leurs bras comme un grand nombre de branches frémissants d'ignorer les feuilles et dehors peut-être beau comme un jardin Dieu distrait n'a-t-il pas fait son miracle?Dieu les avait mises au lit les filles n'ont pas fait l'amour les filles rêvent qu'on a frappé sans aller, voir à la fenêtre (il fait noir cl quelque part on fait du bruit puis rien sauf un voleur qu'en n'entend pas sans doute à pas de loup.il fait noir peut-être un souffle retenu peut-il donner naissance à l'autre souffle.) Aux muettes rien ne souffle que le silence la maison cric ce n'est qu'un bris de verre (les filles n'auront rien perdu) les ébats bruyants des grands garçons échevelés n'ont de fruits à l'aurore que maints soleils inutiles sur autant d'éclats épars U n'y a plus d'enfants les jeux de la nuit sont faits et quand les jeux sont faits les filles pleurent les arbres ont mis leurs coiffures du dimanche les garçons repris leurs cheveux de jour le printemps n'est qu'un étrange paysage peigné dont la pommade est à l'épreuve des pleurs Réginald Boisvert jiialntenant et à l'heu\e de notte naiââance Pray for us now and at Ihe hour of our birth.T.S.Eliot Les fruits auront l'allègre sagesse de choir en réponse à l'ébranlement d'une parole au vide gui déjà leur fait don d'un futur ose prédire le fragile destin des fleurs (de celles à qui vont les vœux) tendues vers l'éclat de leur propre teint le vent joue geint l'amour de mordre et jette un germe sans trop y croire toujours rêvant à soi-même Naître est le secret d'un seul celui qui naît la fleur est grise d'éther clément l'air endort un riant souci d'autres semences le printemps meut tant de pistils au réveil Le nom l'appel vibre dans la réponse un délire fait enfant vivant fruit libre avoue en actes (et ranime le monde ivre-mort de mots) quel vif projet l'êtreint d'offrir telle ou telle saveur Dieu plus muet que l'homme en son sommeil (Dieu fut ailleurs qu'au verger depuis que l'ange y tient levé le feu terne de la mort) lui-même attend de chaque pulpe son désir Le Verbe se fait entendre mais d'une voix qui ne rompt aucun silence le murmure aht sang semé selon le bon plaisir du Père et palpitant plein les veines de la vie Vient l'heure immobile plus aimable qu'un rire d'être le fruit jugé d'après son ivresse vient l'heure d'être à jamais fécondité la mort sans brûlure de fondre au palais sensible de Dieu Réginald Boisvert I Réflexions sur le dialogue La voie de la vérité m'apparaît, chaque jour davantage, comme une recherche toujours recommencée qui ne se poursuit pas dans l'isolement, tuais par le dialogue, par un échange incessant de questions et de réponses provisoires.Je crois qu'il suffit d'être homme pour avoir non seulement le droit, mais le devoir de se livrer à cette recherche avec la plus grande ardeur, en acceptant tous les risques d'une aventure en pays inconnu.On me dira: Mais il y en a qui savent déjà; pourquoi ne pas vous fier à leur parole?Je ne doute aucunement de leur parole, je sollicite même leur réponse; mais, s'ils sont de véritables savants, ils reconnaîtront, me scmble-t-il, qu'ils ont à peine entamé l'inconnu, que l'expérience et la science ne font que préciser le mystère de la vérité où la foi seule nous permet de pénétrer et, surtout, que l'on ne sait vraiment que ce que l'on a soi-même vécu.C'est avec ardeur que nous exprimons nos convictions dans le dialogue, et elles nous tiennent vraiment à creur.Pourtant, aussi fermes qu'elles soient, elles ne nous paraissent jamais inébranlables.Toutes soulèvent plus de questions qu'elles n'en résolvent et nous ne les avons pas aussitôt affirmées tpte nous attendons avec impatience une réponse.Nous espérons moins une confirmation que le prolongement de notre pensée.Et il arrivera que ce prochain attentif, qui consentira à dialoguer avec nous, nous fera faire de telles découvertes tpte nous devrons nuancer nos positions de départ et les corriger sur plus d'un point.Nous accueillerons avec joie cette réponse inquiétante, mais salutaire, et nous nous empresserons de poursuivre le dialogue par de nouvelles questions.Serait-il excessif de dire qu'aucune découverte ne se ferait si personne n'avait le courage d'exprimer, avec plus ou moins de bonheur, ses convictions ou son inquiétude?Il ne saurait donc s'agir d'imposer nos convictions, puisque nous ne les proposons qu'afin de poursuivre un dialogue qui ne doit jamais se terminer, mais nous ne voudrions pas que le silence se fasse par notre faute, que d'autres se retrouvent seuls .avec leurs doutes et leur inquiétude qui pouraient se transformer en cynisme et cn angoisse.Et si le dialogue devient impossible ou est interdit, faudrait-il s'étonner que certains sentent le besoin de crier leurs certitudes, ou même de les proposer comme absolues, et qu'ils accueillent avec beaucoup de méfiance les solutions qu'on leur présente comme indiscutables?Quant à nous, nous croyons 32 Cité libre que toute attitude tyrannique, dans quelque domaine que ce soit, conduit au désastre, c'est-à-dire soit à la révolte, soit à l'indifférence, qui est certainement plus grave.Ici, il nous faut essayer de répondre à une question: le catholique a-t-il le droit de participer à un dialogue où tout se trouve remis en question?Beaucoup d'incroyants répondront qu'un catholique ne jouit d'aucune liberté intellectuelle et qu'il doit obéir aveuglément aux décrets de l'Eglise, et je connais des catholiques qui se trouveraient d'accord avec eux sur ce point.Et pourtant, la théologie s'interroge sur la foi, la philosophie chrétienne s'interroge sur le sens de la destinée humaine et il est demandé à tout catholique de vivre sa foi.Mais comment la vivrait-il s'il ne pouvait répondre aux questions que la vie même lui pose?S'agit-il de justifier notre foi?Je ne le crois pas; je suis même convaincu que le dialogue ne l'exige d'aucune façon.Il nous demande seulement d'en proposer l'expression la plus juste.Sans doute n'est-il pas facile de trouver cette juste expression dans toutes les réponses (pie sollicite la vie.L'extrême complexité des problèmes nous découragerait s'il ne s'agissait pas de participer à un dialogue où d'autres pourront devancer notre désir et préciser nos intuitions en nous communiquant les fruits d'expériences que nous n'avons pu faire.Non seulement le dialogue n'exige pas une justification de notre foi devant le tribunal de la raison, ce qui serait absurde, mais il doit s'appuyer sur elle.Bien plus, il ne peut s'engager qu'entre hommes dont la foi commande la pensée et inspire la recherche.Il faudrait se souvenir ici que ceux que l'on dit incroyants ne le sont pas toujours autant qu'on l'imagine et que, d'autre part, chez certains croyants, la foi est à un tel point somnolente qu'ils se conduisent comme de véritables sceptiques.Celui qui ne croit pas en Dieu mais qui ne cesse d'interroger l'inconnu ne mani-feste-t-il pas au moins sa confiance en la vie — ce qui me paraît une forme d'autant plus émouvante de la foi qu'elle est pauvre et menacée — et n'espère-t-il pas obscurément rejoindre un absolu que nous avons appris, nous, à nommer Dieu?Aucune formule ne satisfait cet incroyant qui parie pour la vie; aucune non plus ne saurait l'arrêter dans sa recherche.Mais le chrétien s'arrête-t-il à des formules?Les dogmes ne viennent-ils pas préciser le mystère plutôt que le dissiper, et stimuler la foi, plutôt que la soumettre à la raison ?Le chrétien qui se tourne vers Dieu n'a-t-il jamais connu cette espérance ou cette angoisse inexplicables contre lesquelles l'incroyant ne peut toujours se défendre devant l'inconnu?Bref, pourvu que l'un et l'autre possèdent le sens du mystère, ils sauront se rejoindre au delà de toutes les formules, et beaucoup de chrétiens avoueront que l'irréprochable amitié Cité libre 33 d'incroyants les a conduits plus près des sources de la foi que les apologétiques les mieux intentionnées et les plus intelligentes.Ces réflexions nous conduisent à cette question : Ce dialogue qu'animent la foi et l'espérance d'arracher l'homme à l'absurde, se trouve-t-il engagé dans notre société, et dans quelle mesure ?La réponse doit être affirmative même si l'on ne peut encore apporter les précisions qui en feraient un jugement sur notre situation intellectuelle et l'évaluation de nos chances d'avenir dans un monde adulte.On peut invoquer des expériences actuelles, même si elles ne sont pas décisives, mais, surtout, une secrète rupture avec le jansénisme, qui prend aussi la forme d'un nationalisme et d'un purisme également stériles, rupture qui s'est amorcée il y a une quinzaine d'années à la faveur — bien triste faveur — de la crise économique, et qui s'est ensuite affirmée pendant la guerre.Il faut croire que le dialogue est engagé et pour de bon, car il suffit d'avoir goûté à cette recherche libre, qui exige le meilleur de nous-mêmes, pour refuser à tout jamais un gouvernement par décrets que certaines autorités estiment encore le seul possible.Toutefois, ce dialogue ne se poursuit pas encore ouvertement.Parce qu'il est combattu, des polémiques viennent souvent l'interrompre et, parfois, on a l'impression qu'il se dissout dans le silence.Il ne sera vraiment assuré ([lie le jour où il se poursuivra dans des revues, des journaux et jusque dans renseignement, et il ne donnera tous ses fruits que si les autorités acceptent de répondre aux questions.Nous n'en sommes pas encore là .Sans doute ne pouvons-nous compter sur la victoire définitive d'une pensée libre qui adhère à la réalité présente, mais nous comprenons mieux qu'il faut dépasser les apparences, ou la forme, pour arriver à l'expérience qui les explique; nous ne réussirons pas autrement à rejoindre la vie ou les œuvres vivantes.Mais quelle est cette expérience que doit poursuivre l'homme aujourd'hui?F.llc est avant tout rencontre du mystère et lutte contre le désespoir.On a dégagé de la "Psychologie de l'Art" de Malraux, ouvrage que je n'ai pu lire encore, une pensée qui me paraît remarquable.Malraux rappellerait que, dans l'histoire de l'art, la figure humaine n'apparaît dans tout son éclat qu'à de très rares époques, et en Occident seulement, aux époques justement où l'homme voit dans le mystère le reflet lumineux de son âme, où il a le sentiment de dominer sa vie.Par contre, dès que le mystère submerge l'homme, il ne parvient plus à dégager son image des ténèbres et il ne cherche plus qu'à donner forme à son désir d'absolu qui l'occupe entièrement.Il me semble que nous sommes à une époque où l'homme ne sait plus se défendre contre le mystère, où même le chrétien doit 34 Cité libre chercher son Dieu dans les ténèbres.Il a certes plus d'espoir, mais il doit suivre le même chemin que les autres.Dans un monde sauvage, un accent tragique marquera la spiritualité chrétienne, comme l'art religieux, et si nous cherchons la tranquillité dans l'isolement nous ne ferons que nous éloigner de la réalité.On sait d'ailleurs à quel désastre l'art religieux a été conduit par ceux qui voulaient à tout prix retrouver le sourire de Fra Angelico.Au départ même, croyants ou incroyants, pécheurs ou saints, se retrouvent devant le mystère et rien ne s'oppose à ce qu'ils fassent route ensemble.N'aurions-nous, par exemple, rien à répondre à celte réflexion qui termine la méditation de Malraux : "Sans doute, pour un croyant, ce long dialogue des métamorphoses et des résurrections s'unit-il en l'une des voix divines ; mais peut-être est-il beau (pie l'animal qui sait qu'il doit mourir, en contemplant l'implacable ironie des nébuleuses, lui arrache le chant des constellations ; et qu'il le lance aux siècles, auxquels il imposera des paroles inconnues." Un secret espoir soutient cette affirmation de la dignité humaine, et cette espérance, un Malraux l'a puisée dans la vie, non pas en rêvant à un âge heureux, mais en acceptant les conditions actuelles.Mais la peur de la vie nous a profondément marques et l'expérience de la liberté ne peut se faire sans angoisse.Dès que l'on quitte les voies traditionnelles pour aborder l'inconnu, il nous faut reconnaître que nous sommes mal préparés à la recherche.D'ailleurs, les plus éclatantes affirmations, qui sont le résultat d'une rupture avec le jansénisme sous toutes ses formes, me paraissent assombries par l'inquiétude.Un poème de Saint-Dcnys-Garncau évoque admirablement la lassitude de l'aventurier qui part seul à la recherche de la vérité, à la recherch' de lui-même : L'avenir nous met en retard Demain c'est comme hier on n'y peut pas toucher On a la vie devant soi comme un boulet lourd aux talons Le vent dans le dos nous écrase le front contre l'air On se perd pas à pas On perd ses pas un à un On se perd dans ses pas Ce qui s'appelle des pas perdus Vision désolante, mais ne suffit-il pas que la poésie ait remporté cette victoire sur le désespoir pour qu'il nous soit possible de poursuivre notre chemin?Car, enfin, ce poème demeure, nous émeut toujours, échappe à la mort qu'il évoque.Sans doute faudra-t-il dissiper l'angoisse, mais cette parole vivante du poète, Cité libre 3S si nous savons l'accueillir, nous cn suggérera aussitôt une autre beaucoup moins désespérée.Le danger, c'est de se retrouver seul devant l'inconnu dans un silence de mort.Plus près de nous encore, des romanciers nous ont montré des personnages dont l'aventure se terminait par la même ronde des pas perdus, et ils ne pouvaient les sauver.Pourtant, ces cris de détresse ne tombent plus dans le silence ; ils en rejoignent d'autres, ils préparent des rencontres, font naître de nouvelles amitiés et, avec elles, l'espérance.Le dialogue qui s'engage dans l'amitié ne peut conduire à une impasse; le chrétien, au moins, sait que l'amour n'est pas une illusion, ni un chemin sans issue.Le silence n'est jamais aussi lourd que nous l'imaginons aux heures de lassitude; toujours, un ami inconnu reprendra la conversation un moment interrompue et viendra ranimer notre foi.Mais pourquoi partir de si loin, du désespoir même?Parce que, dans une société anonyme, où l'abstraction l'emporte sur le réel, la situation de l'homme est désespérée.On peut reprocher aux jeunes romanciers d'offrir de leur milieu une bien triste image, mais ils vous répondront qu'ils n'ont pas trahi leurs souvenirs.Ils ne désespèrent pas de rencontrer des saints ou des justes qui soient demeurés fidèles au milieu des contradictions; ils croient à la vertu des humbles et ils les recherchent pour leur arracher du cœur cette parole qu'ils ne peuvent eux-mêmes prononcer.Mais ils savent aussi qu'ils ne les atteindront qu'après avoir traversé une zone morte, puisque l'intellectuel a d'ordinaire grandi dans une bourgeoisie agonisante, qui a cependant d'assez bonnes rentes pour s'assurer une longue survivance.Qu'on me permette de m'appuyer sur une expérience personnelle."La Fin des songes" est une aventure en zone morte, mais à aucun moment n'ai-je perdu l'espoir de retrouver la vie enfin dégagée de ses ombres.Des critiques et des amis connus et inconnus, qui ont eu la patience de me suivre dans cette recherche difficile, m'ont permis de mieux situer le problème et m'ont convaincu que se pencher sur la réalité, aussi noire fût-elle, nous libère et vaut mieux que de chercher à imaginer un monde d'innocents.Cette aventure a confirmé pour moi la quasi-irréalité du monde où nous vivons.Elle m'a amené également à mieux comprendre que tout commence par l'autre, par celui que j'appellerai le prochain.Il est rare que de telles rencontres, qu'elles soient de l'ordre de l'amitié, de l'amour ou de la simple camaraderie, se fassent autrement qu'en intention.Mais ce prochain, vraiment reconnu, nous permet de rejoindre tous les autres, de prendre place dans l'univers humain, d'en mesurer l'étendue, d'en comprendre la richesse infinie.Tout commence par le don et, ainsi, rien ne finit jamais. 36 Cité libre Nous habitons l'éternité et le moindre geste humain, c'est-à-dire la moindre communication entre deux personnes, a une valeur infinie.Dans cette histoire de deux amis, le plus malade est presque toujours au premier plan, et celui dont on peut encore attendre des réactions saines, n'a certes pas toute la résistance qu'on espérait en le voyant apparaître dans le brouillard.Ce Bernard finit toutefois par rencontrer l'autre, du moins l'ai-je cru en écrivant les dernières pages de ce roman, mais il n'appartient pas à l'auteur de le sauver.Qu'il se débrouille maintenant; il a toutes les chances.En prolitera-t-il ?Je ne sais: ce dernier pas pour échapper au confortable irréel est difficile à faire, et la liberté exige un long apprentissage.En tout cas, se mêler de ses affaires serait moraliser et quitter le plan du dialogue, celui de la vie, pour se livrer à cette forme de délectation morose que les Américains appellent "wishful thinking".Cependant, le problème de la libération ne me paraît insoluble ni |xiur ce personnage ni pour nous, et il me semble (pie nous pouvons vivre en espérant plus intensément que jamais.J'aime ce mot d'un ami : "Vivre en espérant, et non pas vivre d'espoirs".Je ne doute pas que certains examens de conscience, et les plus cruels, en aident d'autres à abandonner leurs espoirs pour connaître enfin l'espérance de la vie.On s'étonnera qu'un romancier catholique ne finisse pas ses histoires par un sermon et ne se fasse pas entremetteur du ciel auprès de ses personnages.Encore une fois, il ne possède pas la vérité et il ne peu) l'imposer aux autres.Elle s'offre à lui dans la foi, niais il lui reste à la retrouver dans sa vie.L'Eglise nous propose bien autre chose que des sermons; elle nous offre l'exemple de la sainteté évangélique, de cette secrète et continuelle méditation et incarnation de la parole la plus fraternelle que nous ayons jamais entendue.Elle nous révèle le prochain dans sa misère et sa vérité pour nous conduire au monde des paraboles où la vie est toute espérance, lumière du matin, joie inaliénable, don parfait.Mais nous en sommes très loin, et il faut le reconnaître si seulement nous voulons nous engager dans cette voie.Il me semble que ce n'est pas manquer à l'espérance que d'exprimer le drame de notre vie.J'avoue que je n'aurais pas continué le voyage si, à un seul moment, j'avais été dominé par ce sentiment que je comprends mal et que l'on appelle le pessimisme.Non, tl ny a rien à détruire, mais tout à redécouvrir puisque nous n'arrivons même pas à rejoindre les réalités les plus humbles.La famille et la patrie deviendront des lieux de rencontre et d'amitié si elles restent ouvertes à l'univers.Que les familles et les patries tendent à se replier sur elles-mêmes, c'est un fait, mais ce n'est pas une nécessité; bien au contraire, comme pour Cité libre 37 les personnes qui les composent, elles ne se sauveront qu'en se dépassant ; et l'univers humain doit aussi s'ouvrir à plus grand que lui-même, nous conduire au domaine de l'absolu, sans quoi la vie serait absurde et, comme disait Sartre, les autres deviendraient l'enfer puisqu'ils nous entraîneraient sur un chemin sans issue.Au départ même de l'aventure, je crois que toutes les promesses de l'amour s'accompliront.Alors, si nous partons du désespoir et de l'angoisse, ce ne |K'ttt être que pour nous en délivrer.A la surface, là où se poursuit la guerre des formules, l'homme ne semble avoir le choix qu'entre la bombe atomique qui lui promet une heureuse mort, et la dialectique matérialiste qui lui promet le bagne éternel.Mais l'espérance a sa source dans les profondeurs, au niveau de cette foi en la vie qui se confond, pour le chrétien, avec la foi en Dieu.Il me semble que le dialogue, qui est avant tout expression de foi et recherche de la vérité, nous conduit à cette source .Et il est encore recherche de la plus haute expression de sa destinée, présence aux autres, adhésion totale au présent.Il nous ouvre véritablement les voies de la création et je ne doute pas qu'il soit nécessaire de l'engager loyalement si nous voulons que la vie commence, non pas demain, mais aujourd'hui même.Robert Elie. Trois balles dans la nuque Assassiner notre effort serait un crime.Tout procès réglé à coups de pistolet risque de tomber dans l'oubli, pour ne pas dire dans le néant.L'accusé dont les talons n'émettent plus de bruit s'évade dans un monde imprévisible, où la condamnation finale n'offre guère d'intérêt si elle ne peut servir de tremplin à une possibilité meilleure.Car la vertu première d'un procès doit être de servir et non pas de détruire.En l'occurrence, il s'agit d'un procès de l'art et les balles ne sont pas de métal, mais de neige seulement.L'intention de cet article n'est pas de blesser ou de meurtrir, mais de susciter un choc, d'éveiller une réaction; mettre en relief les incidences qui menacent d'ankyloser notre épanouissement musical, déjà en si bonne voie.Les trois différentes cibles seront: 1° les citoyens et leur inconscience du rôle essentiel de la musique dans une société ; 2° les .auditeurs et leur inconscience devant une œuvre ; 3° les critiques et l'indigence de leur technique.La cause qui s'y plaide est celle de l'exigence et le procès qui s'ouvre, celui de l'inconscience.Inconscience du rôle essentiel de la musique dans une communauté, ignorance de sa fonction première, de sa nature et de sa mission parmi les hommes au sein d'une cité libre.Inconscience des auditeurs devant une forme, inconscience des données les plus élémentaires de l'art par les détracteurs de la musique, d'où une carence irréductible dans notre compréhension de l'art des sons et dans notre critique musicale.Il importe maintenant d'étudier les trois ordres de cette inconscience, d'en apprécier les degrés et d'en sonder les assises.Il est de toute urgence de redonner à la musique son véritable rôle dans la vie d'une cité.La musique tire sa substance de la vie sociale dont elle est fonctionnelle; son évolution est cn fonction d'un milieu, d'une manière de penser et de sentir.C'est l'art communautaire par excellence, il vient et retourne à la communauté.La grande erreur est d'en avoir fait un art de luxe, une fin en soi, un divertissement, et de lui avoir enlevé son caractère d'art engagé dans la vie de la communauté.La musique a toujours eu tendance à se désindividualiscr, "elle brigue l'adhésion de communautés", dirait Gide.La musique reflète toujours l'esprit d'une époque; l'évolution de ses formes et les mécanismes de son idiome sont Cité libre 39 très souvent arrêtés ou stimulés par des conflits d'ordre politique ou social.On se souviendra, à titre d'exemple, de l'époque des ininiic-saenger au XIIImo siècle qui assistent au déclin de leur art, dès le début du XIVmc siècle devant l'écroulement de l'aristocratie.Les petites cours féodales, où se trouvaient les minnesaenger, perdirent de leur puissance devant les cités laborieuses fortement organisées en corporations, en guild.L'état social se modifiant, le pouvoir passe de l'aristocratie aux mains des artisans et nous voyons apparaître un art nouveau que reflète bien cette mutation sociologique, l'art des maîtres chanteurs.Les maîtres chanteurs au XIV"1C siècle sont de modestes artisans, constituant une véritable corporation ouvrière.Tous exerçaient un métier manuel soit comme maréchal-ferrant, armurier, boulanger ou serrurier, ce qui ne devait nuire en aucune façon à leur art musical qui connut un âge d'or sans précédent en Allemagne et qui jeta dans l'ombre celui des minnesaenger.Pour aristocrate qu'elle était, la musique se démocratisa.C'est que la musique est étroitement liée à la vie; la dissocier de celle-ci serait aussi injuste que de dissocier la fleur de la tige, les épines de la rose ou le miel de l'abeille.Mais si la musique est l'expression de la vie même, n'est-ce point là toute sa mission et sa vertu première?Si la musique n'échappe jamais à un cadre historique donné, elle obéit également à un ordre intérieur dont elle traduit tout l'indicible message.Bien que sa part soit de traduire l'intraduisible et d'exprimer l'inexprimable, sa qualité particulière pourrait être de prolonger notre vie intérieure et, dans son expansion ultime, d'ajouter des dimensions nouvelles à notre univers parfois trop restreint.De par son caractère d'universalité, elle s'adresse à tous les hommes sans distinction de race, de milieu, de classe ou de parti, et notre effort ne sera jamais assez grand pour acclimater tous les hommes à son idiome.Abandonné de plus en plus aux sortilèges de la machine et de sa matérialité, l'homme se trouve menacé d'être un jour lui-même mécanisé, perdant ainsi cette merveilleuse puissance de pouvoir ressentir.C'est ici que la musique, avec ses forces mystérieuses et complexes, peut venir au secours de l'homme en le sensibilisant davantage au rythme de son creur et aux mouvements irréductibles de son âme.D'autre part, si l'effort de l'homme pour arriver à un maximum de liberté doit porter sur la spiritualisation de son être, je ne sache pas qu'il y ait un art plus apte à l'y aider que celui des sons.Car la musique ne fut pas donnée aux hommes pour obscurcir et diviser, mais bien pour augmenter, purifier et remplir.C'est bien en vertu de sa part flans l'histoire, dans la vie et dans le perfectionnement individuel de chaque être, que la musique devrait entrer dans nos humanités et trouver place aussi 40 Cité libre bien dans l'enseignement secondaire, auprès du grec et (lu latin, que dans l'enseignement universitaire, auprès des sciences et des lettres.Il est vital que nous reconnaissions enfin le rôle essentiel qu'elle doit jouer dans notre humanisme et que nous réagissions chez nous contre cette inconscience qui relègue l'art des sons parmi les arts d'agrément.La musique, en tant qu'art libéral, est autre chose qu'un élément excitateur, qu'un digestif .agréable ou qu'une évasion du ron-ron quotidien.On ne saurait séparer 1 art musical de la culture antique ou de la culture médiévale et enfin de la culture européenne des derniers siècles.l'aire l'étude d'une culture sans tenir compte de l'apport de la musique dans une civilisation, me semble aussi injuste que d'ignorer l'apport de l'architecture au moyen âge.Kst-il besoin de rappeler l'importance de la musique dans la formation depuis Con-fttcius à Bonaparte?De sa place capitale dans le Quadrintum entre la géométrie et l'astronomie?Histoire ancienne, me dira-t-on, mais toujours présente et vivifiante, si l'on pense à certains pays très avancés et très modernes au point de vue pédagogique, comme l'Allemagne, la France, les pays Scandinaves, qui font actuellement de l'enseignement musical l'une des bases de leur éducation et de leur culture.C'est que la musique est une excellente édu-catricc, non seulement de la sensibilité, mais de l'esprit également, par tout ce qu'elle révèle d'équilibre et de discipline des puissances intellectuelles.Dès lors, apprendre à connaître une œuvre devrait constituer pour l'intelligence l'un des exercices les plus féconds.On ne saurait considérer l'enseignement du solfège dans nos écoles de la Commission Scolaire comme une solution au problème de la culture musicale chez nous.C'est toute la connaissance de la musique qui est cn cause; le solfège n'est qu'un moyen pour mieux lire et mieux entendre, son enseignement s'avère nécessaire comme moyen d'approche, mais non comme moyen de connaissance.Chaque oeuvre est une aventure imprévisible qu'il importe de recréer pour la bien posséder.'Tour connaître une œuvre ou un artiste, nous dit Ramuz, on doit refaire cn soi le travail qui s'est fait dans le cœur et dans l'esprit de l'artiste." Voilà le conseil capital, ce me semble, qui devrait guider notre attitude devant une œuvre d'art.Un mouvement se dessine en faveur d'auditions d'œuvres musicales dans nos usines, dans nos collèges, dans nos universités, mais encore faut-il que cet enseignement soit organisé d'une façon intelligente, sérieuse et rationnelle, par des musiciens compétents.C'est ici que l'esprit tics Béotiens ne doit avoir aucune part.La réalisation tarde, et nous sommes loin d'.accorder à l'histoire de la musique l'importance que nous accordons à l'histoire de la littérature ou à l'histoire en général.Notre incompréhension congéni- Cité i.iiiki: 41 taie quant à la mission de la musique dans la vie est toujours une réalité vivante qui explique cette indigence.Je tiens ici à rappeler l'existence des Jeunesses Musicales Internationales, mouvement qui a contribué largement en Europe (France, Suisse, Portugal, Autriche, etc.) à l'éducation musicale des masses.Ce mouvement, d'une étonnante vigueur, dont les résonances on ne peut plus merveilleuses permettent d'espérer, dans un avenir assez proche, l'existence d'un public actif au concert, vient de prendre racine au Canada grâce à l'heureuse initiative d'un jeune musicien de Montréal, Gilles Lefebvre.Les Jeunesses Musicales du Canada groupent présentement plus de 10,000 membres dans les seules provinces de Québec et d'Ontario, et menacent de s'étendre d'un océan à l'autre au rythme d'un incendie.Le but de ce mouvement est de créer des auditeurs actifs au concert et d'initier le public de demain à communier davantage avec une œuvre musicale, en fournissant une préparation auditive indispensable.Chaque œuvre est soigneusement analysée et commentée.Ainsi, lors de la dernière tournée des concerts des Jeunesses Musicales du Canada, les membres furent initiés au jeu de la toccate, au jeu du rondeau, au jeu de la sonate, au jeu du prélude el de la fugue.Est-ce assez dire l'importance d'un tel effort pour le développement musical?Sans oublier que ces concerts ne sont pas réservés à une classe, mais à tous les jeunes avides de mieux connaître la seule langue qui soit audible par tous les hommes de la terre.Ainsi, lors d'un récent concert des J.M.C.à Ottawa, l'on reconnaissait parmi les auditeurs des membres du Service Civil, des représentants d'ambassade, des universitaires, des collégiens et un nombre considérable d'ouvriers sortant d'usine et invités par le mouvement.Une telle initiative ne mériterait-elle pas l'appui du Gouvernement Fédéral et l'attention de la Commission Masscy?Ce mouvement sans égal au Canada peut être un moyen d'unification on ne peut plus efficace; seule la musique brise les frontières entre les cœurs, nous serions coupables de n'en point tenir compte.Les efforts sont intégrés, les preuves sont faites.Messieurs les Politiciens, faites vos jeux ! Puissions-nous reconnaître un jour "que le culte des valeurs spirituelles est à la base de toute société qui se prétend civilisée el que la musique parmi les arts en est l'expression la plus sensible et la plus élevée" (A.Roussel).Cette première balle étant lancée, il ne s'agit pas de clore le débat mais de l'ouvrir.11 restera à étudier dans des articles subséquents les deux autres facteurs qui menacent de paralyser notre essor.Andrée Dicsautels. Faites vos jeux Ricii n'est plus ilatiKcreux qu'un certain fatalisme, en sociologie plus qu'ailleurs, car la société, en ce XXe siècle, est trop fluide inutr une nous puissions aftiriner catégoriquement que "les jeux sont laits".CTcor^cj GVRV1TC11 LE DIAGNOSTIC DU R.P.D'ANJOU, S.J.Nous n'attendions pas sans curiosité l'article que le R.P.Joseph-Marle d'Anjou, jésuite, devait consacrer à CITE LIBRE dans Relations du mois de mars.Déjà, après notre première livraison, le Père d'Anjou avait signé dans lu même revue une recension furtive et inquiète.Mais la rumeur nous annonçait maintenant un texte sérieux, un jugement critique.((n'allait dire le l'ère d'Anjou?Sur quel plan voudrait-il situer le dialogue?Quelle chance laisserait-il à la discussion libre, à la conversation honnête?Si je laissais entendre que cette expectative troublait notre sommeil, ce serait un grossier mensonge.Mais l'équipe de CITE LIBRE croit à l'échange, quel que soit le milieu qui le propose et, réaliste, elle ne sous-estime pas le retentissement d'un texte de Relations, particulièrement dans les milieux ecclésiastiques.Or, ce texte est maintenant paru.Nos lecteurs sans doute cn ont pris connaissance et peuvent répondre eux-mêmes aux questions qui précèdent.Le l'ère d'Anjou exprime, assez vertement, un désaccord quasi total et qui allleure à chaque ligne de son article.Toutefois, il évite de justesse la condamnation formelle.Il ne nous claque pas au nez la porte théologique; il Re contente de l'agiter bruyamment, avec tintement de clefs en sourdine.l'récnire si l'on veut, le dialogue reste quand même possible et CITE LIBRE s'empresse d'enchaîner.Je dirai peu de choses, mon révérend Père, des objections spécifiques formulées par vous contre tel ou tel passage de nos textes.Isoler une phrase de Pierre Trudeau de son contexte politique, où ln théorie du droit divin a pris un sens précis et consacré depuis des siècles, pour conclure ensuite que noire camarade "mêle l'origine humaine du pouvoir démocratique et celle, proprement divine, de l'autorité épiscopale", vous savez bien que ce n'est pas sérieux.Ne l'admet-te/.-vnns pas explicitement ensuite, quand vous écrivez, dix lignes plus loin: "Rétorquern-t-on qu'il ne s'agit pas de cela, mais uniquement de l'autorité des évêques cn matière profane?Je le veux bien mais pourquoi ne l'avoir pas précisé?" Précisez-le vous-même.Père d'Anjou, au lieu d'ameuter contre nous, par le déchaînement torrentiel de votre apologétique, les réactionnaires embusqués et les scrupuleux de bonne foi.Que viennent fnirc ici saint Paul, Iioniface VIII et Monseigneur Léger, quand vous savez très bien que nous sommes d'accord avec vous?Pouviez-vous croire un seul moment que nous mettions cn doute l'origine surnaturelle de l'autorité épiscopale?Vous n'hésitez pas cependant à le Cité libre 43 suggérer, par cette réfutation laborieuse d'opinions hétérodoxes que nous n'avons jamais partagées.Plus grave encore votre attaque contre Roger Hullnud ù qui vous reprochez, sans même citer son texte, de "vouloir aller a Pieu sans passer par ses représentants autorisés".Vous nous annoncez, en somme, le passage de Rolland nu protestantisme, à grande fanfare de Luther, cette fois, de Horroméc, de Pie V et de Loyola.C'est là, à tout le moins, une conclusion hâtive.Il était facile de comprendre que Rolland veut "aller ù Lui (Dieu) sans passer par Eux", c'est-à-dire par ceux dont il vient de parler trois lignes plus haut, et qui nous ont jadis imposé un Dieu de crainte plutôt qu'un Dieu d'amour, un Dieu de l'Enfer plutôt qu'un Dieu du Ciel et de la terre.C'est donc vous qui généralisez la portée de cette phrase en remplaçant le pronom Eux par "les représentants autorisés de Dieu".Une fois encore, vous réfutez énergiquement des erreurs formelles que personne ne soutient à CITE LIBRE.Dès lors, comment prendrions-nous au sérieux des objections qui ne nous font même pas l'élémentaire confiance naturelle entre frères chrétiens et qui poussent nos textes à l'hérésie par des interprétations fébriles?Il reste encore vos quelques lignes sur Hertel, mais le langage sibyllin que vous employez ici décourage toute discussion.Ai-je bien compris que vous mettiez en doute les intentions de nos propos sur Hertel?Nous croyons qu'on peut détruire la réputation d'un homme en l'attaquant mais aussi bien en refusant la parole à cet homme, quand il tente de se défendre.Or vous connaissez comme nous les rumeurs odieuses qu'on faisait circuler sur le compte d'Un-ici et le refus répété de plusieurs publications qui lui avaient retourné sa lettre.Quant au texte de Rolland, il ne visait qu'un but: établir ln responsabilité du milieu social dans le drame Hertel.Cela, je m'étonne que vous ne l'ayez pas compris.Dire ensuite que nous ne respectons pas Hertel quand vous comparez publiquement son drame à la nudité de Noé ivre, cela dépasse notre entendement et confine à l'erreur judiciaire.Aussi bien laissons cela.Et passons aux perspectives profondes de votre article, aux passages qui nous situent dans votre pensée, aux paragraphes qui mettent en cause notre attitude fondamentale et le sens de notre recherche.C'est lu que vous jugez notre position et qu'au détour de vos phrases nous pouvons deviner une main tendue ou fermée, une invitation ou un refus.Or, reconnaissez que dès les premiers mots, dès le titre même de votre article, vous diminuez notre tentative aux dimensions d'un ras sur lequel s'attarde ensuite votre regard clinique et compatissant."Le cas de CITE LIBRE." Nous ne sommes pas des hommes comme vous, attachés à la même besogne; nous sommes des malades et vous êtes, sinon un médecin, du moins un homme penché sur le mal d'nutrui et qui s'apitoie, ce qui le dispense de discuter.Est-ce moi qui projette ainsi dans votre titre mes "lointains complexes" et mon "agressivité aveugle"?Hélas! Votre texte se charge de préciser ce point, mieux encore que je ne saurais le faire."On sent bien, dites-vous, que cette confession d'intentions trahit un fond d'incertitude et même un sentiment d'insécurité, que le ton désinvolte, justement, s'efforce de masquer." 44 Cité libre Et plus loin, vous parlez des: ".remous d'âmes inquiètes, en proie à de lointains complexes et ù une aveuglante agressivité.Le lecteur le moins psychologue pourrait avoir l'impression, pendant un gros quart d'heure, qu'on lui présente le dossier d'un cas psychologique." Vous ne pouviez pus être plus clair sur votre méthode d'analyse et les dispositions d'esprit que vous apportez à la lecture de CITE LUIRE.Mais maintenant, à froid, dites franchement ce que vous pensez de ces psychanalyses à distance et collectives par surcroît ! Je ne vous reproche pas de vous abandonner ainsi à une mode pour laquelle, avouons-le, nous avons tous quelque faiblesse; mais je vous demande un peu à quoi cela vous mène! Outre qu'un tel diagnostic relève d'une méthode scientifique grossière, il nous entraînerait fort loin si j'allais le répéter à mon tour et me livrer sur votre article à des interprétations pseudo-psychologiques.Je n'y connais rien non plus mais j'ai comme vous quelques lectures en la matière, de quoi composer un portrait vraisemblable.Mais, encore un coup, où cela nous conduirait-il?N'est-il pas plus simple de nous faire crédit, mutuellement, d'une santé mentale convenable et de rester sur le plan des idées?Car si nous sommes un "cas", Père d'Anjou, c'est un cas singulièrement fréquent.C'est le cas d'une génération entière, n'allez pas vous y tromper.Et ce langage que vous nous reprochez, ce ton qui vous inquiète, ce sont le langage et le ton de milliers de laïcs comme nous.CITE LUIRE n'est pas un groupe d'êtres ù part.Nous n'avons d'exceptionnel qu'un moyen d'expression.Et le dialogue ne s'engagera vraiment entre nous qu'au moment où vous reconnaîtrez les vraies perspectives de notre travail.La plus claire indication du malentendu qui nous sépare n'est-cllc pas cette référence ("Voudricz-vous alors faire de CITE LIBRE un sous-produit du Ilaut-l'arleur") à l'anticléricalisme bourgeois d'un sénateur millionnaire?Vous savez pourtant, Père d'Anjou, qu'il existe des positions intermédiaires entre la Maison Marne et M.Humais.Pourquoi cet appel direct au préjugé, à cet appétit morbide que nous avons tous pour les catégories rassurantes?N'avcz-vous vraiment pas compris que les choses de Dieu nous importent, que le christianisme est au coeur même de nos préoccupations et que ce "rajeunissement de la beauté de l'Eglise" dont vous parlez nous tient à creur plus que toute chose?Admettre cela et accepter qu'en même temps nous ne soyons pas d'accord en tous points, telle me semble la condition première de tout échange entre nous.Et pour dissiper vos doutes possibles, je dirai qu'aux rédacteurs de Relations pour notre part nous faisons cette confiance essentielle.Nous croyons que vous servez Dieu de tout votre cœur, et l'Eglise avec ardeur.Que, par ailleurs, dans l'affaire de la silicose, votre revue ait enjambé trop allègrement quelques cadavres d'ouvriers, c'est un point de désaccord extrêmement sérieux mais que nous tenterons d'élucider avant de crier: "Traîtres!" En retour, nous demandons la réciproque.II est temps qu'entre clercs et laïcs, au Canada, se généralisent d'autres relations que celles de professeurs h collégiens.Il est temps que nous élucidions publiquement les malentendus qui nous séparent et qui faussent notre amitié. Cité libre •15 Il existe entre nous une fraternité profonde?Certes.Les clercs se formulent entre eux des critiques auprès desquelles les nôtres paraissent naïves?Peut-être.Mais nous ne vous apprendrons pas que l'anticléricalisme de salon, de cellules ou de corridor se pratique à bon marché.Dauber sur les clercs cn cauctlS secrets c'est en effet une mode fort populaire mais qui nous dégoûte.Nous prenons le risque de parler tout haut (et vous savez que c'en est un sérieux).C'est là, à notre sens, une forme du "respect et de la piété filiale dus à la hiérarchie" qui en vaut bien d'autres.Nous ne croyons pas au respect qui dissimule la vérité ni à la piété filiale qui s'aveugle sur ses pères.Nous n'exigeons ni l'un ni l'autre de nos propres enfants et nous croyons que nos chefs spirituels en ont assez d'une médiocrité passive et flagorneuse de la part de leurs ouailles.Nous ne sommes pas aigris, Père d'Anjou.Mais nous essayons d'être honnêtes.La porte que vous entr'ouvrez, cn nous concédant in txtremi» le titre "d'esprits sincères", nous voudrions qu'un jour elle bâille largement et que, de part et d'autre, animés d'un égal désir de vérité totale, nous nous retrouvions cn pleine lumière, loin des équivoques et des préjugés qui faussent aujourd'hui nos rapports.Pour établir ce climat, nous n'hésiterons pas à parler mais nous ne refusons pas non plus d'écouter.Nous souhaitons nu contraire que l'échange amorcé aujourd'hui se poursuivre et s'amplifie.Et nous comptons que vous développerez bientôt les lignes finales de votre article, que vous nous direz sans réticences, peuplant de mots vos sous-entendus, comment nous a manqué "au moment propice, l'influence d'une paternité (de l'esprit comme de la chair) vraiment adulte et désintéressée." De nouveau, la parole est à vous.Gérard PELLETIER.TROIS PAROLES D'EMMANUEL MOUNIER Le numéro spécial d'Esprit consacré au fondateur de la revue décourage le commentaire.Il reste à lire, à méditer.CITE LUIRE retient pour Ra part les trois citations qui suivent et qui suffiraient a mesurer la taille spirituelle d'Emmanuel Mounier.La première est extraite d'une lettre à une amie et commente l'épreuve que les Mounier venaient de subir, alors que la raison de leur petite fille commence de sombrer, à la suite d'une maladie: "A une amie, 3 mars 1910.— Ne soyez pas trop vite joyeuse.J'ai parlé au docteur depuis.Et si l'évolution est plutôt bonne depuis novembre, il n'est pas très encourugeant sur le problème d'ensemble.Pour être diffuse et sournoise, l'atteinte ne lui cn semble pas moins importante et profonde.Et certes, il laisse des possibilités de récupération dont il est impossible avant un an de fixer la limite; et il a connu des cas où elle monte très haut, de manière imprévisible, et à partir d'une situation très grave.Mais il doute qu'elle rejoigne jamais la normale.Voilà, mon petit.Un avis médical, c'est un avis médical, je sais bien.Et il y a les miracles secrets.Mais quand nous refusons chaque jour le miracle de la sainteté, le seul qui dépende de nous, pourquoi demanderions-nous des miracles gratuits?Il faut sans 46 Cité libre doute que nous participions à la permanence de la Passion sur le temps, sur ces hommes que je croise dans la rue, sur ces bureaucrates autour de moi qui m'exaspèrent, sur cette médiocrité que je laisse mordre sur moi, par autre chose que des articles ou des "élans généreux".Je ne sais pour qui travaille ce pauvre petit visage obscurci, cette pluie ù notre côté pour des années et des années peut-être ce pauvre destin toujours ballotté, toujours battu." La seconde remplit une page des carnets personnels de Mounier, alors que le directeur d'Esprit s'oriente pour un nouveau départ après la défaite des armes françaises: "Carnets de Mounier, Montverdun, 20 août 1940.— L'Eglise n'a pas aujourd'hui, dans un monde qui est spirituellement divisé et s'organise de plus en plus temporellcmcnt sans elle, à s'alourdir d'oeuvres propres qui séparent le catholique de la cité.Elle doit essentiellement se ramasser sur l'acte liturgique.La vie liturgique est un acte communautaire et qui doit être pratiqué comme tel (.).Pour le reste, pour tout ce qui touche au temporel, que disparaissent ces centaines d'oeuvres confessionnelles qui étouffent l'Eglise d'agitation et de médiocrité.Que le chrétien œuvre dans le temporel en chrétien, mais avec les autres, dans la cité commune.Il faudrait, pour lui en donner le goût, toute une spiritualité du laïc, du sens civique (forme temporelle lu plus large, la plus formatrice, de la Charité), du sens professionnel, etc.Donner à cette spiritualité l'ampleur qu'un Bérullc, qu'un Condrcn ont donnée à la spiritualité du prêtre, du spirituel séparé.La greffer, elle aussi, sur un théocentrisme vraiment catholique mais procédant dans le temporel et pour le temporel." La troisième enfin fait partie du Journal de Prison: "Le Chrétien était devenu un homme qui n'allait plus en prison.Le mot de passe de ces hommes qui sont venus perquisitionner: "Sûreté générale." Sûreté générale sur les égoïsmes et les peurs, sur les bénéfices et les combinaisons, sur l'envie et la pâle avarice, sûreté générale, étouffement de toutes les inquiétudes personnelles.Le chrétien s'était installé dans la sûreté générale.Etait bon, qui n'en troublait pas les rites, réprouvé, qui introduisait une pointe d'inquiétude, que ce fût par le mal ou par le bien.Quand on a passé dix ans de sa jeunesse courir, sans grand risque, sur les chemins de la vertu d'insécurité, pourquoi se plaindrait-on de rerevoir une visite quelque peu intempestive de la Sûreté générale.Quand le chrétien, sans pour ccln céder le moins du monde à je ne sais quel anarchisme naïf, considérera qu'en période troublée la prison est un de ses lieux naturels, et non pas l'abomination de la désolation des familles, l'esprit chrétien aura retrouvé la station debout." Quand un homme a jeté sur notre monde des regards aussi per.ils et porté sur l'attitude chrétienne des jugements aussi profonds, il n'y a plus à s'inquiéter sur les répercussions de son œuvre.Le voudrions-nous, nous ne réussirions plus .us défendre de l'influence de Mounier.G.P. Chronique du temps perdu HENRY JAMES ET LES AMBASSADEURS S'interrogc-t-on sur le sens de la vie el de l'œuvre d'Henry James qu'on découvre de vastes implications où viennent s'inscrire prophétiquement les éléments du destin nord-américain, s'éclairer le drame profond de noire histoire et se formuler nos réalités actuelles.La réussite paradoxale de James est la géniale expression d'une singularité historique.En effet, l'aventure américaine offre ceci de particulier qu'elle s'est cn somme jouée contre la seule nature: tout se passe ici entre Européens.Trop primitif et trop faible |>our offrir la coïncidence d'une féconde résistance, l'homme indigène est graduellement refoulé, mis hors de combat, mis hors de question, et ses restes, momifiés en folklores inolïcnsifs ou cloîtrés dans les réserves, n'entreront jamais en ligne de compte.Les Blancs occupent un riche désert.L'unique groupe hétérogène qui posera ironiquement son problème un jour, ils l'auront importé eux-mêmes, confondu avec les bêtes de somme parmi leur bagage.Dès le début, notre Amérique est donc une affaire exclusivement européenne: n'ayant personne avec qui compter, c'est-à-dire sur qui compter pour ces initiations, ces échanges, ces transformations mutuelles dont bénéficia tant de fois l'ancien monde, l'Européen se trouve ici devant rien; il risque totalement son avoir humain; il sème sans réserve; il est lui-même son propre grain confié à un sol inconnu; il consent à une pauvreté sans compensation.Sa mutation initiale, genèse d'une évolution encore bien loin de son terme aujourd'hui, il ne la doit qu'aux puissantes nourritures d'une terre démesurée.A ce décisif enracinement succède une transplantation massive: l'Européen ne cessera plus d'arriver.L'Europe invente constamment l'Amérique et c'est confronté à son type originel, contemporain et toujours en devenir, que se fera l'Américain.Les techniques ayant raccourci le temps, la dialectique de son histoire le mène très tôt à la dissociation de sa conscience et de son expérience; plus il s'affirme cl se distingue, moins il parait coïncider avec lui-même.Race et civilisation en formation, il se sait tel grâce à un indispensable, inestimable, fascinant et dangereux critère.D'une part, l'occupation d'un territoire immense et sauvage livre la masse au moule irrésistible de la nature.La tâche absorbe les énergies jusqu'à l'héroïsme et ce dépouillement accroît la plasticité de l'homme cl le rajeunit incroyablement; des défis aussi terribles que prometteurs exaspèrent cn lui de prodigieuses ingéniosités et une monstrueuse vocation de tiosscs-sion.Quand le processus est suffisamment avancé, l'Amérique semble acquérir dans riiintcrland des bois, des prairies, des affaires et de la technique un nouvel indigène, un nouveau primitif qui élabore inconsciemment ses styles.D'autre part, là où l'occupation a suffisamment progressé pour réduire à une échelle humaine la constante pression de la nature, dans un loisir cl une aisance assurés par de précoces réussites et stimulés par les échanges internes que provoque le nombre, les alluvions permanentes de l'influx européen formeront des centres d'équilibre où l'évolution culturelle et sociale se précipitera.Là, sur les rivages privilégiés de l'Atlantique, là se reconsti- 48 Cité i.ibrf.tuera la vie de l'esprit, là auront lieu les premières manifestations gratuites île l'Européen d'Amérique.Car tel se découvre l'Américain à la faveur des ascensions intérieures enfin possibles, à la saveur des libertés gracieuses enfin goûtées.Certes, il se sait différent de l'Européen, mais il n'a pas eu le temps de devenir réellement, complètement autre, il est plus "ailleurs" qu'autre et sa différence, c'est comme si elle s'amenuisait jusqu'à devenir indiscernable à mesure qu'une ressemblance en lui se fait plus nette et impérieuse.Certes, il se sait lié par la communauté de destin à son concitoyen le nouvel indigène, le primaire entreprenant, pullulant, formidable et enfantin, mais n'y a-t-il pas un abime entre les professeurs d'Harvard et les shérifs du Far-West, les "gens bien" de Uoston et les "affreux" de Chicago, Washington Square et Main Street?Ses affinités supérieures libérées, qui le polarisent invinciblement vers son type originel et coexistant, se présentent à l'Américain évolué à la fois en tant que source d'être et eu tant que tentations et vertiges de démission.1 lomnic de formation ancienne, prêt à de hautes satisfactions, il a conscience d'être aussi un homme extrêmement jeune, inexpérimenté et engagé dans l'information d'un fantastique amas d'informe; semblables à un avenir immédiat, les lumineuses plénitudes d'un passé vivant et contemporain s'offrent à ses intimes supériorités, tandis qu'à travers un fruste présent le sollicite en ses nouvelles profondeurs un avenir obscur et sacré.Héritier de tous les âges, selon le mot d'Henry James dans sa préface à The U'ings of the Dove, va-t-il se trahir au contact du patrimoine irrécusable?Au milieu du siècle dernier, alors même (pic le nouveau monde exalte sa nouveauté, les Américains entreprennent leur longue pérégrination européenne.Millionnaires, intellectuels, artistes, ladies et misses à l'aise et mal à l'aise, ils partent en quête de la richesse de leurs fortunes et de l'achèvement de leurs réussites, avides de savoir et d'expression, d'idéal, d'élégance, de beauté, de danger, de raffinement, de liberté, de délectation.Ils veulent prendre des vacances du sérieux et de la sévérité ; ils n'en peuvent plus de leur grimness.Ils ne se doutent pas à quel point ils sont las, las de la grande fatigue des peuples pionniers.Ils partent méfiants, timides, fiers, hésitants, remplis de scrupules, soulagés.Ils ne savent pas trop.Ils ne le savent guère, mais ils s'en vont apprendre l'art de vivre, ils s'en vont renouer connaissance avec l'Histoire.Ils étaient mûrs pour la science du bien et du mal et pour un certain jeu vital.Evidemment, on ne joue bien que son propre jeu, mais ils n'en avaient pas en propre et ils rapportaient de là-bas de quoi en formuler un.Ils rapportaient ce qui leur manquait, ce qui allait combler leur patrie insuffisante, presque intolérable, et ce que leur primitif des innombrables Main Strccts temporaires attendait justement d'eux.Ils ont meublé l'Amérique de trésors féconds; ils ont été des instruments de Filiation et à mesure (pie se rompaient ou se sclérosaient les liens politiques avec l'Europe, ils contribuaient à rétablir et à multiplier entre elle et nous les cordons nourriciers.Ils ont pris là-bas conscience de leur être double et mesuré la solidité de leur originalité.^ Puis, dans une assurance grandissante, ils ont invite l'Europe à leur être présente comme leur principale forme.Henry James est l'un d'eux.Il est de ceux qui ne reviendront pas, mais ce ne sera pas comme ces derniers pour se dessécher dans les splendeurs ironiques de quelque palais vénitien à louer, ni pour promener de ville en ville la délectation morose du dilettante.Né en 1843, l'auteur de Washington Square grandit dans le milieu le plus évolué de son pays, c'est-à-dire le plus européen.A la maison, que fréquentent des hommes de la qualité d'Emcrson, règne la passion de l'intelligence au sein d'une liberté d'esprit qui eût enchanté Montaigne.Personnalité originale et d'envergure, un père admirable préside l'intense anarchie de la famille ; quoique son option américaine soit indubitable, il a de lionnes Cité libre 49 raisons d'enseigner tôt à ses enfants le chemin de l'Europe.Aussi, I lenry et son frère William sont-ils imprégnés d'images européennes qui déposent en eux les germes de leurs vocations parallèles.Les promesses des premières oeuvres d'Henry appellent un achèvement supérieur à chacun des particularismes ambiants et dénotent des virtualités proprement universelles, lesquelles dépassent Wall Street autant que Main Street et autres folklores, toutes réalités limitées dont de grands provinciaux feront l'inventaire.11 avançait trop sur le quotidien américain pour ne pas se diminuer mortellement cn s'y accordant immédiatement.II en eût d'ailleurs été incapable, Wall Street et Main Street présupposant une certaine dose de vulgarité, saine ou mal .aine, dont ce magnifique précieux était absolument dépourvu.La vocation d'Henry James était donc plus haute qui le situe au sommet de l'ambivalence américaine, à la coïncidence organique de notre être dissocié en son élément européen, originel et dominant, et en sa différenciation américaine, à peine amorcée mais irréversible.Jeune homme, Henry James a fait le choix qui scandalisera longtemps ses compatriotes : il opte pour l'Europe, il décide de faire sa carrière là-bas.Il ne se le formule peut-être pas nettement alors, mais il ne prétend rien moins qu'accéder à un plan d'universalité d'où, en tant qu'artiste, il jugera et l'Europe et l'Amérique.Prétention énorme cn vérité, combien profonde pourtant et qu'il fallait justifier dans le silence.Car lui, il n'atteindra pas l'universel par les voies implicites du rêve et de la traésic comme Poe, de l'aventure cl du symbole épique comme Mclvillc, mais par la discipline la plus explicite et la plus comprébensive qui soit, celle qui ne souffre pas de solution de continuité dans l'être, et sa matière première sera le tel quel des mœurs, des institutions, des sociétés.La valeur universelle de son futur compte rendu dépendant en toute rigueur de ce qui esl totalement, il choisit la totalité en laquelle est incluse l'Amérique.Les motifs qui orientent ainsi un homme sont toujours multiples: il y a ceux de la claire volonté et ceux des obscurités instinctives ; il y en a de purs et d'impurs.Tout engagement vital ne va pas sans des discordances qui attendront parfois longtemps la résolution de l'unité.Le choix d'Henry James n'eut rien d'artificiel : les sources inconscientes de sa décision plongent très loin cn lui et colorent son débat conscient.Tourner le dos au chantier de l'édification américaine, refuser cette lough proposition, ainsi qu'il qualifiait l'Amérique, n'était-ce pas fuir un défi capital, n'était-ce pas sauver sa vie, la situer hors la vie primordiale et l'installer dans l'artificiel ou le tout fait?Ce le fut partiellement, d'une manière ténébreuse, encore mal élucidée et sur laquelle dans sa fervente préface aux Ambassadeurs Graham Grcenc insiste avec acuité.En tout cas, une culpabilité préexistante cristallise sûrement autour du débat que James se livre el le romancier abrita jusqu'à la fin un malaise dont The Jolly Corner, une des histoires les plus terrifiantes qui soient, révèle la saisissante intensité.Ailleurs, dans 77ie Beast in Ihe Jungle, par exemple, il donne encore une désolante sym-bolisation d'un secret et d'un sentiment auxquels il doit sans doule sou intuition du mal.Henry James a eu raison qui mourait sujet britannique cn 1916; sa contemplation solitaire s'est finalement avérée la meilleure part, mais ce ne fut pas sans prix.Parmi ses grands romans, il n'y en a guère qui constituent une initiation plus complète à son art cl à sa pensée ou nui placent le critique en des perspectives plus justes que 77ie Ambassadors, récemment paru chez Laffonl, à Paris, dans la traduction de Georges Bclmont.En effet, avec Les Ambassadeurs nous accédons d'emblée au centre de l'ampleur jamesienne.Comme Proust, avec qui il présente plus d'une analogie bien (pie sa registration poétique et psychologique soit d'un tout autre ordre, Henry James n'est pas un écrivain facile et, au premier abord, il peut rebuter et désorienter.Son œuvre est• un modèle d'achèvement et d'intégrité; ses 50 Cité i.idrf.matières les plus ténues et les plus gratuites sont toujours poussées à la limite de leurs puissances formelles.Pour employer une expression qu'il affectionnait, le plaisir qu'on prend à lui est highly civilized et se refuse aux esprits incapables de pratiquer l'ascèse de leur délectation et de porter à une tension élevée leur sens esthétique.Il faut que la curiosité du lecteur corresponde à l'extrême perceptivité de l'artiste, à cette awareness créatrice qui, par des éclairages limpides et subtils, par des rapports et des rapprochements rigoureux et complexes, confère aux mots leur pleine charge d'implication.Chez lui l'évidence est rarement seule: elle sera le plus souvent le terme d'un équilibre.Son style à plusieurs voix recherche plutôt les con-nexités profondes et mouvantes d'un contrepoint que l'harmonie statique et plane d'un accord.L'antivulgaire par excellence qu'est James pousse à un degré quasi mystique le souci de la décence et des convenances, mais il en fait une valeur esthétique ; une des plus belles de la littérature anglaise, sa langue est abondante et nombreuse, mais en la protégeant du non-significatif et de toute trivialité, les retenues de l'élégance contribuent à en resserrer l'économie.Evidemment, James ne sera jamais populaire et les sportifs, qu'impressionnent les petits boxeurs de la littérature coup-dc-poing, se sentiront dépaysés chez un auteur dont la personnalité est suprême distinction, de même cpie naguère les voyeurs revinrent penauds du côté de chez Proust.Ce dernier a eu en Scott Moncricff un traducteur si excellent que l'expérience d'une lecture de Remembrance of Things l'asl est un des plaisirs les plus exquis qu'un Français puisse goûter.L'auteur de Portrait of a l.aity n'a pas été si bien servi; cependant Georges Hclmont a donné des Ambassadeurs une version convenable.Sa lâche était si difficile qu'on lui pardonnera assez volontiers d'être tombé eu plus d'un piège.James avait du rencontrer à Paris le personnage de Chadwick Ncw-some, à qui sa famille inquiète délègue des ambassadeurs chargés de le décider à rentrer aux Etats-Unis, à assumer la responsabilité de son avenir et à prendre possession de sa fortune.Chad séjourne depuis plusieurs années dans la ville redoutable et étrangère, étrangère incroyablement à des yeux qui la voient d'aussi loin cpie de Woollctt, Mass.Woollctt, c'est Mme Ncw-some, la mère de Chad, invisible, omniprésente, permanente comme la conscience, l'amour, l'ignorance et la fidélité; c'est la grosse affaire que défend héroïquement cette veuve écrasante; c'est l'usine; c'est le produit, utile, utile au point d'être innommable, simple babiole, article vulgaire, source du bien familial et fondement de la dynastie.Woollctt, qui ne possède que deux catégories de types, le mâle et la femelle, et qui n'a que trois ou quatre opinions, Woollctt croit (pie Chad est victime d'une mauvaise femme, d'une personne tout ce qu'on voudra sauf bonne, d'une déesse de dérèglement et de perdition.Woollctt veut à la fois sauver et récupérer Chad.La tâche ne s'annonce pas aisée: le jeune homme n'écrit presque plus, ce qui est mauvais signe; en outre, un revenu personnel lui assure l'indépendance.Le premier ambassadeur sera Lambert Strcthcr, à la fois l'ami, le protégé cl un peu le fiancé de Mme Ncwsomc.C'est un homme intelligent et fin, qui arrive à son déclin sans avoir réussi à s'imposer à la vie."Ployant sous le faix d'une double et bizarre conscience", Strcthcr succombe aussitôt à cette Europe que sa jeunesse avait inutilement visitée.Non qu'il s'abandonne et trahisse sa mission, niais "son imagination sans espoir" est dejà^ "corrompue", mais il est tellement d'accord avec l'air de Paris, cet air "à la saveur d'un mélange préparé avec art" et qu'on aime trop dès qu'on l'aime assez.Lui, "l'ambassadeur de la décence", il se sent dangereusement prêt à de fatales complicités avec le fils prodigue, Chad, son futur adversaire.Quel adversaire! Au lieu du jeune débauché qu'il s'imaginait, un gentleman; au lieu du provincial étourdi, un homme qui possède à merveille l'art de vivre, un qui en sait et qui en a fait mille fois Cité libre 51 plus que lui, Strctlicr.Et l'auteur de la déconcertante métamorphose n'est autre que l'horrible créature elle-même, laquelle se trouve être une femme très distinguée: l'exquise et troublante comtesse de Vionnct.Le pauvre Strctlicr tombe plus bas, non qu'il trahisse vraiment, mais, sa mission formulée, il a des justices à rendre: à Chad, qui n'est plus la même valeur; à Mme de Vionnet, la noble, la parfaite initiatrice.Il rend justice.Et, le malheureux, il fait une expérience capitale à travers les autres; il joue à la vie en pleine conscience et sans vivre.Il va tout perdre.Sa justice n'était que faiblesse pour Woollcll ; Mme Ncwsome dépêche une seconde ambassade aussi impressionnante qu'elle-même, voire que Woollett tout entier: sa fille Sarah, "l'intensité jointe à l'ignorance", incorruptible aillant que la totale compréhension.Mme Newsome a donné comme suite à la sœur de Chad deux vivantes el pressantes insinuations: le mari de Sarah, Jim Pocock, le monstre américain, l'antitype de Strcibcr, l'envers de Chad.l'ennemi qui menace de s'emparer de l'innomable el précieux article, et Mamie, l'Américaine en fleur, l'étonnant trésor de Wollett, Mass.Sarah, radicalement hostile et fermée, quoique non dépourvue de grandeur, ob ! bien loin de là, mène une offensive aveugle, brutale el pathétique, Chad s'en étant soudain remis à lui, voilà que le sort de Mme de Vionnet dépend entièrement du pauvre Strctlicr, compromis et perdu par sa propre justice.L'ambassadrice repart intacte et réfraclaire.Aussitôt les ombres se multiplient, chacun exhale des ténèbres : découverte de la liaison coupable de Chad et de Mme de Vionnet, ultimes compromissions de Strctlicr avec celle-ci, inquiétants symptômes d'incertitude chez celui-là qui n'est pas encore "habitué à être devenu quelqu'un de si bien", même qui n'était peut-être pas fait pour devenir quelqu'un de si bien et qui au fond abrite peut-être le génie du monstre.Avec une crudité sublime dont la résonance symbolique se dilate magnifiquement, dépouillé, désormais enfermé dans sa stérile droiture, Strctlicr i'adjurc à la fidélité envers cette femme extraordinaire, "cette femme pour tous les âges" et de qui un homme tel que lui, Cliadwick Newsome, "aura toujours quelque chose à tirer".Notre canevas ne sert qu'à illustrer la symbolique particulière que nous avions en vue; il néglige trop de choses pour donner une idée de la densité et de la complexité de l'œuvre.Ce roman date de 1903.Henry James est alors à son apogée, en la souveraine possession de son génie; il est l'artiste à qui conviennent éminemment ces paroles du Psalmistc: ses œuvres sont proportionnées à toutes ses volontés et tout ce qu'il a voulu il l'a fait.Son ambition de juger l'Europe el l'Amériqc, il l'accomplit et, ici où leurs symboles s'affrontent, il leur rend une justice exacte.Amener Woollett, Mass., à se mesurer avec Paris, quelle gageure ! Quelle occasion pour un satiriste! James était plus que cela.Quelle tentation de faire de l'esprit! James n'en manquait pas et quand il en fera ce ne sera pas à bon marché.Son humour perçant et serein est sympathique cl son ironie, affectueuse et clairvoyante, est celle d'un intime et d'un grand initié de Woollett.De même que Paris est surtout la manière d'être de certains personnages ou un des traits essentiels de leur portrait, et n'entre pas à vrai dire en scène, de même la petite ville de Nouvelle-Angleterre se révèle à travers ses ambassadeurs.Dès le début, en quelques conversations éblouissantes d'aisance, de naturel et de délicatesse, Strcibcr a confessé Woollett qui impose définitivement son exigeante présence, assez vive pour faire équilibre aux prestiges de Paris.— James pratiquait avec une suprême perfection l'art du dialogue; les siens font penser à ceux de Mozart, tant ils sont heureux.C'est souvent au cours de conversations prolongées (pic, avec une économie subtilement élégante et nuancée, il libère les secrets d'une action et amène les choses et les êtres aux termes successifs de leurs rapports ambigus.— Personne n'a dépeint les Américains cn Europe sous un jour 52 Cité libre plus aimable, plus équitable et plus émouvant ; leurs énormes naïvetés, leurs raidissements, leurs bienheureuses corruptions, leurs surprenantes métamorphoses, même leurs trahisons, ne resteront pas pour lui de simples traits de nireurs ; tout sera expérience et valeur, symptôme et syml>olc aux amples résonances.Mais c'est de l'aris que Woollctt est vu et expérimenté, mais c'est à côté de Mme de Vionnct ssiblc ou cpie nous nous y refusons, nous ne produisons rien de valable; il nous manque la majorité de notre finie et aujourd'hui encore nous n'oeuvrons en réalité et vérité qu'en autant que, dilatant notre expérience quotidienne au maximum, nous acceptons notre information capitale.Cela est particulièrement vrai du roman.Les disciplines esthétiques les moins explicites atteignent le plus aisément l'universalité, la latence et la virtualité leur étant une authentique manière d'être.Le roman, discipline suprêmement explicite, art caractérisé par un rigoureux discernement de ce qui est, ne peut correspondre qu'à une actualité totale.lui d'autres tenues, la valeur universelle d'une œuvre procède d'une intégration à un classicisme.Or, nous autres, Canadiens, Américains, nous sommes à la fois séparés de notre référence classique et vilalcment lies au dynamisme de son devenir actuel.Notre réalité totale, c'est ceci: le dédoublement inhérent à notre situation dans le monde, le déchirement que coin-jiorlc notre évolution, le défaut de coïncidence et de contemporanéité avec nous-mêmes.La solution formelle de ce drame, l'œuvre universelle renda.it compte de nous, ne pouvait procéder que d'une synthèse existentielle.Le génie d'Henry lames, assez ample pour dominer et embrasser les éléments de notre être double, les amène au dialogue: leur réconciliation est une expérience, et une expression unifiante constitue son œuvre entière et l'acte permanent de son existence.Avec James nous nous insérons dans la continuité européenne et notre originalité américaine fait son premier acte de pleine conscience créatrice.Jean Le Moyne LETTRE A MES FRERES LES CRITIQUES OU LES PRECURSEURS OUBLIEUX Marcel Arland, cpie vous ne semblcz pas estimer beaucoup, s'amuse toutefois quelque part de la critique littéraire de jadis: au début du siècle, il parait qu'il était de bon goût, pour critiquer un roman, de refaire un petit roman; une pièce de théâtre, de refaire une petite pièce, et ainsi de suite.C'était modeste.Il n'est peut-être pas très honorable, comme métier, de juger si un œuf est lion ou mauvais et d'épinglcr des adjectifs.Mais il l'est certainement moins de s'évertuer au labeur naturel de la poule.— C'est que jadis, la critique n'avait pas d'idées.Aujourd'hui, elle en a trop.La moindre création artistique devient pré- Cité libre 53 texte à d'infinies réflexions, et complètement étrangères à la littcrature-art.Jadis la critique était cn deçà de sa fonction; aujourd'hui elle est au delà.Considérez comme vous parlez d'un récit de Vcrcors ou d'une nouvelle de Pcyrcfittc.Le premier sera à coup sûr un émouvant témoignage sur la condition humaine d'après-guerre; la seconde, une terrible évolution dans notre connaissance de la psychologie et de l'érotismc.Kl vous causerez condition humaine ou psychologie.Encore faut-il nous tenir pour heureux si vous indiquez qu'il s'agit d'une nouvelle ou d'un récit Récit, roman, chronique, ou découverte d'un genre?En quoi telle œuvre nuirque-t-clle un progrès, une nouveauté artistique?Nous ne le saurons pas.Mais nous saurons fort bien ce qui fait la nouveauté de l'Homme contemporain el de son univers, que l'œuvre n'avait pas pour mission de peindre — du moins directement.C'est le sujet de la peinture qui vous intéresse.L'auteur vous dit : "Je n'ai pu faire autrement que peindre le monde actuel.On se place comme on peut en dehors du temps! Excusez le moyen inévitable (pie j'ai pris: l'actualité".On voit l'insolence du critique qui met sous le nez de l'auteur ce dont ce dernier s'excusait.La forme?Peu ini|>ortc la forme (l'âme de l'artiste, pourtant) quand on prend les œuvres de littérature "par leur signification profonde"; quand ou l'ail de la critique d'idées.De la critique d'idées.Voilà bien des mots pour signifier qu'on écrit un essai, c'est-à-dire une suite de réflexions à partir d'un fait qui s'appelle eu l'occurrence œuvre d'imagination.Essayistes indigents cn vérité, qui ont besoin des écrits des autres pour réfléchir et à qui la vie ne suffit pas.A chaque œuvre littéraire publiée, vous prenez la température de la civilisation.Vous êtes pourtant les mêmes qui considériez (prune civilisation s'estime sur ses œuvres d'art, et le progrès de la première sur la nouveauté des secondes.Or, en quoi l'art de tel civilisé est-il nouveau?Nous vous demandons très simplement de vous intéresser moins à l'arbre qu'à ses fruits — à ses derniers fruits, pour la civilisation européenne.Mais justement, c'est peut-être parce que vous pressentez (pic ce sont les derniers fruits (pic vous secouez l'arbre si fort.Dédaignant l'art lui-même, vous emportez la matière d'une œuvre dans le coin qui vous est cher et cn faites les délectations qu'on sait.D'un mot, vous parlez de l'art en savants.Enfin, comme essayistes, mettons que c'est votre droit.Ne chicanez pas dès lors ceux qui prolongent de telles œuvres dans l'ordre de la morale.Simplement, leur coin n'est pas le votre.Si donc la critique morale n'existe pas à nos yeux, c'est pour la même raison (pic la critique d'idées: elle ne parle pas d'une œuvre d'art sous sa raison d'être.Elle est une digression, comme sa sœur.Jadis, la critique refaisait l'œuvre par imagination.Elle la refait aujourd'hui par intelligence.Mais le résultat est bien le même : celui qui lit la critique et qui d'ordinaire n'est pas d'un naturel curieux, peut fort bien se passer de lire l'œuvre critiquée.Il cn a une suffisante connaissance.Il est rassasié.Je pense bien! Car c'est à ceci que votre essai conduit: vous analysez si bien l'œuvre, qu'on n'éprouve plus d'appétit à lire — à relire, parbleu! — celui qui a illustré votre pensée.Le critique oublie qu'il est un précurseur.Il usurpe la place de l'écrivain qu'il devait annoncer.Je n'ai jamais lu William Faulkner.Mais je connais fort bien et, avec un peu d'audace, discuterai les thèmes erotiques et sociaux de son œuvre.Aujourd'hui, on connaît la littérature par la critique.L'envahissement de la critique littéraire par les idées étrangères, cette métamorphose de la critique cn essai se comprend de bien des manières: le nombre déconcertant des critiques, qui veulent dire chacun quelque chose (pie ne dira pas l'autre; la difficulté traditionnelle de découvrir une œuvre (l'art derrière une œuvre cn prose; et le goût que perd le lecteur pour les œuvres d'imagination.Il épuise sa réserve de rêve sur l'auto et le cinéma, 54 Cité libre cl il ne demande plus à la littérature que l'assouvissement de son instinct de dialectique.Mais la tangente de la critique vers l'essai se comprend particulièrement des deux façons suivantes : sommairement dit, le roman d'abord a curieusement évolué vers le reportage.Le rei>ortagc?Mais c'est la vie de tous les jours, avec ses valeurs nues d'amour, d'héroïsme, de contrainte sociale.Non île beauté; le reportage n'a aucun artifice, il n'y a donc pas lieu pour vous de vous altarder à l'expression de ces valeurs.Et pourtant si c'est le fait de l'essayiste de juger ces valeurs, c'est le fait du critique de juger leur expression artistique.Mais aujourd'hui, le roman est le fait divers du journal, et la critique est l'éditorial qui le commente.Puis enfin, le temps est à la pensée, à ce qu'il appelle la pensée.Or, la critique porte toujours les qualités et les défauts de son objet.Vous êtes invités à excéder la critique vers l'essai par les écrivains eux-mêmes qui excèdent la création d'imagination vers la mystique et la philosophie.11 vous sera de la sorte beaucoup pardonné parce que d'autres ont beaucoup péché.En ces années de disgrâce, une oeuvre n'existe plus par elle-même, mais en fonction cle son auteur.Un écrivain, aujourd'hui, n'écrit plus que ses mémoires.Je ne sais que penser de cette phrase de Malraux.Triste pensée, pensée triste?Chose sure, c'est qu'elle est vraie, et les grands vivants contemporains, qui ne sont pas de grands artistes, n'ont eu pour malheur que d'exprimer leur mystique par des moyens réservés jusqu'ici à l'art pur.Ah! que n'ont-ils choisi pour se libérer ce genre à tout dire qu'est l'essai! Ils vous éviteraient de tant en écrire.Mais cette thèse (d'un genre nouveau, ne le discutons pas ici) qu'ils lisent sous les romans et les drames, la critique y va de main d'expert pour la déceler, et quelquefois aussi, par la force de l'habitude, pour la forger chez les purs qui existent encore et, par exemple, chez Pcyrcfitle.Ce n'est hélas! pas pour en confondre l'artiste, mais pour entrer en discussion avec l'homme.Vous dites: en dialogue.Or, l'écrivain n'est lias indifférent à la critique: il écrit pour les besoins de l'époque que celle-ci représente.Le tentateur devient le tenté, et nous assistons à une désolante émulation, dans le temple même de l'art, vers la soumission à la Raison.Vous savez de quelle faiblesse c'est le signe, etc.Jean-Guy Blain.HISTOIRE DU ROMAN FRANÇAIS DEPVIS 1918 I.e roman contemporain est depuis Thibaudet reconnu comme le domaine privilégié de l'expérience critique.Aussi parait-il naturel que l'hégémonie de la littérature romanesque depuis 1918 ait fait naître les plus pénétrants essais sur la condition cl le destin mêmes des lettres françaises.11 est significatif qu'après Y Histoire de la Littérature et Réflexions sur la Littérature, les grands ouvrages critiques situent la création romanesque au centre, à la pointe extrême de l'activité littéraire: Les Fleurs de Tarhes, de Paulban; I.a Trahison des Clercs et La France Byzantine, de Benda; Faux Pas, de BlancllOt; Situations, de Sartre; et Babel, de Caillois.Tout se passe en effet comme si le roman avait hérite de cette mission particulière: celle de définir précisément par la symbolique de l'art la condition de la littérature, et plus profondément encore d'affirmer la réalité d'un monde où l'écrivain sent l'art d'écrire engagé dans une partie incertaine.Cette idée d'un témoignage spirituel de la littérature romanesque, c'est le thème essentiel et paradoxal du premier essai critique entièrement consa- Cité ubrf.SS cré à l'esthétique du roman: Histoire du Roman fronçais depuis 191S1, dont Mme Claudc-Édmonde Magny vient de nous donner le premier livre.Eclairer le romancier contemporain sur ses rapports avec l'art et le monde, l'histoire et la conscience; autrement dit: situer l'activité de l'écrivain d'aujourd'hui à un moment précis de la pensée humaine, telle est l'ambition de cet important ouvrage.Car il est difficile de se méprendre: malgré le parti-pris d'art et la constante référence à des lois d'ordre esthétique, l'élude du roman à l'état pur franchit les frontières mêmes du genre pour faire dans toute son étendue la critique d'une crise de l'esprit français, dont le roman parait avoir été le lieu d'élection.Il ne faut point faire grief à Mme Magny d'avoir dépassé d'objectif de son dessein initial, qui était d'ordre esthétique : cette perversion du langage et de la préoccupation critique est elle-même le symbole d'une révolution décisive dans la conception du monde romanesque.Si l'auteur cède à un goût tout naturel pour la métaphysique des signes littéraires, c'est qu'il n'hésite pas à juger le roman français à l'intérieur de l'histoire intellectuelle qu'il voit prophétiquement représentée dans la pensée des romanciers du temps.Les lignes de force et les constantes de son essai, ce sont celles d'un milieu humain.Ainsi Cambridge parait être plus près de-Paris qu'Alger.De l'autre côté de la Méditerranée, Jean llyticr pouvait concevoir et écrire avec l'absolue sérénité du professeur la précieuse et admirable logique de ses Arts de Littérature.La grande nouveauté de l'Histoire du Roman français est précisément la découverte d'une esthétique du roman à l'intérieur de la pensée littéraire, ou mieux encore: de l'aventure intellectuelle, dans le mouvement même d'une sensibilité qui a peu à peu transformé la notion traditionnelle du roman.En ce sens, l'ouvrage est tout à l'opposé d'une thèse, occupé qu'il est à saisir la variation exacte d'une période littéraire de plus de trente ans.Car il se réfère constamment à une loi non point logique, mais psychologique du roman, ou plutôt du romancier: celle de la génération littéraire, (lui avait fait le prestige de Thibaudct.Nous voici à la clef du livre de Mme Magny.Cette fameuse loi de la génération littéraire, déjà assouplie à l'usage de l'Histoire de la Littérature, est de nouveau citée à l'examen du roman contemporain.Sans doute Thibaudct avait-il raison d'affirmer que la formation d'une génération importe au plus haut point pour fixer le style des idées d'une époque.Mais il avait peut-être tort de placer cette formation sous l'influence directe et consciente de la tradition.Pour Thibaudct, le principe de la génération littéraire est un principe de révolution purement intellectuelle : une nouvelle communauté d'esprits ne peut se former qu'en désaccord et en résistance directs avec un grand maître ou un événement capital de la génération qui l'a précédée.Mme Magny se représente plus volontiers un phénomène d'imprégnation sociologique, un mouvement inconscient de convergences.Elle imagine les éléments isolés et souvent contradictoires de la tradition se cristalliser selon une loi obscure et imprévisible dans la sensibilité et la recherche littéraires d'une époque, ou, si l'on préfère, dans la condition même de la littérature, plutôt que dans l'oeuvre particulière d'un écrivain.Cette description d'affinités spirituelles communes à plusieurs romanciers depuis 1918, permet de distinguer non pas une seule, mais deux générations.La distinction de Mme Magny sur le principe même de la génération littéraire est visiblement empruntée à la sociologie.Mais les résultats de-son enquête, même si cette dernière enregistre fidèlement la variation psychologique des courants de pensée romanesque, démontrent que la méthode ne fait qu'élargir le champ d'expériences prospecté par Thibaudct.Sans doute faut-il reconnaître avec Mme Magny qu'une génération ne se définit que dans son rapport et sa différence avec celles qui la précède et la suit 1 Histoire du Roman francaii depuis 1918, par Claude-Edmonde Magny.Editions du Seuil, Paris, 1950. se Cité i.ibrf.immédiatement.Mais ce n'est justement point, à ce qu'il semble, à l'intérieur d'une tradition, même par résistance, que s'est formée la dernière génération de romanciers — Bernanos, Green, Aragon, Montherlant, Jouhandeau, Malraux, Camus.Ce n'est même pas à l'intérieur de la littérature que s'est élaborée la notion du roman contemporain.Il faudrait plutôt parler d'une révolution inédite dans la conception même de la littérature, et extérieure à l'héritage de toute tradition.Le phénomème ne parait d'ailleurs pas particulier au roman, même si ce dernier en a le premier témoigné par des signes non équivoques.Oui, c'est la conception même de l'art d'écrire, et de l'univers de la littérature, et de la fonction de l'écrivain qui est ici mise en cause.Sous la pression d'un facteur historique sans précédent, la littérature-art fait place à la littérature-pensée.Voyez la critique, et ses ambitions pour l'essai.C'est l'irruption soudaine et décisive peut-être, de l'histoire dans la littérature.A l'imagination d'un monde heureux, fait à la mesure de l'homme et de ses oeuvres, succède la conscience d'un monde convulsé, où le loisir et la liberté de l'œuvre d'art se sentent brusquement dépaysés.Baudelaire était un signe des temps; pour lui donner raison, la marche de l'histoire s'est à peine précipitée.Cette seconde génération de romanciers dont Mme Magny décèle la présence dès 1930, elle n'est point la fille spirituelle de Proust, Gide, Mauriac, Martin du Gard, Giraudoux ou Valéry.(Il est significatif que les plus grands n'aient pas de disciples.) Elle est née avec La Condition Humaine, ce livre capital de notre temps.Je disais plus haut que le livre de Mme Magny nous propose une nouvelle esthétique du roman.C'est bien plutôt de métaphysique du monde romanesque qu'il s'agit en réalité.(Mme Magny apporte à la critique des idées dans le roman français une vieille passion pour la philosophie.) Malgré qu'elle en ait contre Thibaudet, elle réfère inconsciemment tout au long de son ouvrage à l'heureuse formule du maître de Bellone: "11 est rare qu'un auteur qui s'expose dans un roman, fasse de lui un individu ressemblant, je veux dire vivant.Le romancier authentique crée ses personnages dans les directions infinies de la vie possible; le romancier factice les crée dans la ligne unique de sa vie réelle.Le génie du roman est de faire vivre le possible; il ne fait pas revivre le réel." Sans doute la formule de Thibaudet, appliquée avec quelque rigueur à l'esthétique de toute création romanesque, est-elle dans l'Histoire du Roman Français sans cesse éclairée et animée de l'intérieur, adaptée à la forme de toute vie et aux exigences de chaque œuvre ; rien de plus constant dans la pensée de Mme Magny, que l'idée du devenir romanesque, la possibilité de prolonger le dialogue de l'art et la nécessité de pousser un peu plus loin que le réel le mouvement dramatique.Mais la continuité et la direction de l'éclairage critique, sa diversité même, qu'il s'agisse de Proust, Giraudoux ou Valéry, laissent apercevoir à travers l'architecture de l'ouvrage une conception du roman qui se dégage peu à peu des jugements particuliers.Cette conception, implicite au roman, élaborée parallèlement au travail critique et comme à son insu, sera sans doute clairement formulée à la fin de l'essai.Pour le moment, il n'est pas inutile de connaître que l'effort de création romanesque est peut-être le plus intimement accorde à la psychologie intellectuelle française et contemporaine.Coïncidence de prédilection de l'intelligence et de la sensibilité, le roman offre peut-être au génie français, carrefour de la vie et de l'imagination, le bonheur d'accomplir sa plus parfaite ambition, qui est d'intellectualiser toute expérience de l'homme.Si cette proposition allait recevoir une sanction de l'histoire littéraire, nous serions amenés à penser que le roman ne sera peut-être bientôt plus que l'image insaisissable d'une conscience obscure mais certaine du drame humain.Par l'effet d'une même perversion, le roman semble devoir nier ses propres lois esthétiques.Protéc du langage de l'art, sa forme s'identifie avec l'incessant mouvement de la vie.w ._ Maurice Blaik. Flèches de tout bois VAUT DE NE PAS DISCUTER M.Chaloult continue cn disant que les encycliques constituent une doctrine de juste milieu.Elles répudient les appels au communisme, comme elles rejettent les abus du capitalisme.Le ministre dit que le salaire doit correspondre ù la valeur des services rendus.Je lui réponds que c'est un critère, mais pus le seul.On doit aussi tenir compte de la famille.C'est la doctrine de l'Eglise et personne ne peut en sortir.Je ne parle pas de 12 enfants, mais d'une famille moyenne de trois enfants.Il y a eu dans le passé une certaine hésitation nu sujet de la doctrine à ce propos, mais les doutes ne sont plus possibles depuis Quadragesimo Anno.M.Harré: Dans l'administration de l'agriculture il faut tenir compte de l'intérêt de la province et de la justice.On ne peut utiliser l'argent du peuple pour des gens qui ne le méritent pas.Il faut utiliser la doctrine de l'Eglise comme elle est et non pas comme on voudrait qu'elle fût.M.Chaloult: Je l'ai exprimée telle qu'elle est.M.Duplessis: Les lettres encycliques condamnent les conditions qui existent en Italie.C'est incontestable.Quand on dit que le capitalisme est condamné, c'est faux.Ce sont les abus du capitalisme que l'on réprouve.Ici il y en a très peu.M.Chaloult : Ce n'est pas ce que disent les evêques dans leur lettre pastorale de l'an dernier.Quand je parle de capitalisme je me réfère au capitalisme abusif.Les grandes encycliques sont faites pour le monde entier et nos évêques sont chargés de l'adapter aux conditions locales.C'est ce qu'ont fait les nôtres.M.Duplessis: Le Pape condamne les luttes de classes, et l'anarchie.Les déclarations récentes sont claires à ce sujet.Il faut bien admettre par ailleurs que les conditions sont infiniment supérieures dans la province de Québec qu'en Europe.M.Chaloult : Le standard de vie est supérieur cn Amérique, c'est indiscutable, mais cela ne veut pas nécessairement dire que les richesses sont bien distribuées.Le Pape vient justement de redemander un meilleur partage des biens.M.Duplessis.— II ne faudrait pas conclure de là que les communautés religieuses ont trop de biens.Il y a des abus, c'est évident, mais il y a aussi beaucoup d'améliorations.(Compte rendu d'une séance de l'Assemblée législative.Le Devoir, 11 mars 1951.) JOUVET AU CANADA 1942 J'ni sous les yeux le rapport annuel lie l'Ami nran Fédération of Radio Art-Ists, c'est-à-dire l'AFRA, comme elle est le plu» souvent nommée.L'Union a nrrnmpli un splcndide travail durant l'année écoulée.A l'occasion, U sera opportun d'en étudier le détail.Pour l'instant, je m'arrête a un entrefilet intitulé: "Le cas Loula Jouvcl"."A l'automne la rumeur voulait que Mi Loutl Jouvet et une troupe de vingt-qtmtro artistes, viennent passer l'hiver h Montréal."Devant lo danger d'une toile Invasion, Mini- Paîtras, M.Lauzon, M.Uo-KUe et le Président (N.It.: Officiers du luireau de direction) se rendirent à Ottawa pour y rencontrer Ici* autorité» M leur demander en Krâco d'interdire l'entrée nu pnys h cette troupe qui nuirait considérablement aux intérêts de mm:, membres." Ix> voynge fut un succès et H fout croire que notre requête eut un certain poids auprès des autorités fédérales puisque noua n'avons eu aucune trace des envahisseurs.Tcnons-nous-cn à obierver dans celte Invasion, heureusement bloquée, le prodrome de l'envahissement qui nous menace de plus en plus, dans le monde du théâtre, par des étrangers.Tout est caractéristique dans In tentative Jouvet.En prévision de telles Infiltrations a venir — et Je ne soulève pas do val* nés terreurs — l'Union devra encore combattre.Souhaltons-htl le même succès que dans sa première escarmouche, pour que les gens de théâtre du pays aient accès à leur légitime gagne-pain et que celui-ci ne soit psi Jeté aux aubains pendnnt que les nôtres crieront la faim.René-O.BOIVIN (RADIOMONDE, le 18 avril 1942) 1951 .Il est question que l'étoile et sa troupe reviennent bientôt.Qu'on s'y pré-parc.A côté de Jouvet, si on retrouve Dominique Blsnchar ce sera le rive.Canadian Concerts & Artlsta et France-Film viennent de rendre un grnnd service n Part et à la culture.Rcné-O.BOIVIN (RADIOMONDE, le 17 mars 1951) LE DUPLESSISSOLEIL Bien des visiteurs nous oui dit que la mentalité du Québec est celle du XVIIième siècle français.Pour contourner nos susceptibilités d'hommes modernes, Témoignage Chrétien, parlant du premier ministre Saint-Laurent, affirmait l'an dernier qu'il est le symbole d'un peuple qui a su concilier l'humanisme du glorieux XVIIième et la technique du XXièmc.Force nous est finalement de nous incliner devant ce verdict, et de reconnaître qu'au moins sur la scène de la politique provinciale, nous rééditons interminablement les classiques.Les personnages, il est vrai, ne portent ni perruque poudrée ni tabatière à gravure.Ils ont pourtant le geste racinien.Notre Parlement provincial est une cour et notre Duplessis-soleil ne cesse de nous répéter, en paroles et cn actes, qu'il nous gouverne de droit divin, qu'il esl un premier-minislre-très-chrélien, que "l'Etat, c'est lui"."Racine, nous apprennent les manuels, décrit les hommes tels qu'ils sont." Si notre premier ministre, las du spectacle d'un Chambre où les cabotins dépassent largement cn nombre les lions interprètes, s'assure jamais les services d'un dramaturge particulier, qu'il prenne bien garde au symbolisme des Aganiemuons, des Mithridatcs, des Phèdrcs et autres aveugles passionnels qui peupleront son théâtre.Ceux de Racine en disent plus long sur le caractère du roi-soleil (pic ne le font les paragraphes les plus indignés d'un Saint-Simon.Qu'il se méfie.Il pourrait prendre au dramaturge la fantaisie de voiler, sous quelque allégorie mythologique, les péripéties du jeu qui se joue actuellement entre l'Alliance des professeurs catholiques de Montréal et la Commission des Ecoles catholiques de Montréal, c'est-à-dire entre Léo Guindon et Maurice Duplcssis.En mettant sa personnalité au service des instituteurs montréalais, Léo Guindon devait s'attendre à affronter un jour ou l'autre la personnalité du premier ministre de la Province.Le choc s'est produit, et l'on n'est pas encore bien sûr de l'étendue des dégâts subis de part et d'autre.Chose certaine, l'Alliance a conservé la presque totalité de ses membres, et la Commission scolaire a perdu beaucoup de prestige.Mais ce qui est peut-être plus important encore pour l'intelligence des événements actuels, c'est (pic Léo Guindon s'est acquis l'inimitié personnelle de Maurice Duplessis.Il y a quelques années, le gouvernement provincial, invoquant des raisons de bien commun, enlevait aux instituteurs le droit de grève.Tous leurs différends avec leurs employeurs devaient être soumis à un tribunal d'arbitrage.Aux termes du bill 60, la sentence de ce tribunal devenait, dans leur cas comme dans celui des autres employés de corporations municipales et scolaires, d'application obligatoire.Ces employés ont droit au tribunal d'arbitrage.Les policiers de Montréal allaient récemment cn arbitrage, et les pompiers également.Mais les instituteurs ne sont pas en arbitrage.pour la bonne raison qu'on le leur refuse.Ils ont fait requête au Secrétariat de la province.Ils n'ont pas obtenu de réponse.Ils protestent.Et ils ne sont pas les seuls à protester.Les policiers, les pompiers, les employés manuels des corporations s'inquiètent à juste titre.Si le gouvernement se permet une fois de ne pas tenir compte des prescriptions de sa propre loi, il ne leur reste aucune garantie, ils sont menacés de tous les arbitraires.C'est ce que viennent d'affirmer cn leur nom, au nom de tous les travailleurs de la province, les chefs provinciaux de nos trois 60 ClTIÏ LIBRE principaux organismes ouvriers, la C.T.C.C., la F.T.Q.(FAT-CMTC), le C.C.T.(CIO).Déjà, une autre fois celte année, ils avaient protesté contre le Mil 31, qui privait tout syndicat d'un recours judiciaire contre les décisions de la Commission des Relations ouvrières.Ces deux événements n'ont à première vue aucune relation entre eux, cl il faut savoir lire entre les lignes pour leur cn trouver une.Il est une union qui, cette année même, en a appelé aux tribunaux d'une décision de la Commission des Relations ouvrières: c'est l'Alliance des professeurs catholiques de Montréal.Privée arbitrairement de sa reconnaissance syndicale à la suite de la grève des instituteurs, il y a deux ans, elle contestait à la Commission le droit d'agir ainsi, et, sur jugement favorable de la cour, recouvrait son certificat.Considéré à la lumière de ces événements, le bill 31 n'est pas une mesure destinée à établir le bon ordre dans les relations ouvrières, mais une mesure destinée à donner à la Commission des Relations ouvrières le pouvoir de sévir arbitrairement, en dernière instance, contre n'importe quelle organisation syndicale.Kt, plus spécialement, cette mesure entend priver l'individu Léo Guindon d'une porte de sortie au piège où l'on croyait l'avoir déjà enfermé.Dans ce cas comme dans celui de l'arbitrage refusé aux instituteurs, le premier ministre, pour mieux atteindre un homme qui l'a offensé, qui constitue pour lui une certaine menace, ne craint pas de mobiliser contre lui-même toute l'opinion ouvrière de la province.L'affaire Guindon, comme celle de René Rocque, sont donc des affaires bien personnelles."Ceux que Jupiter veut perdre." serait-on tenté de dire.Mais rappelons-nous (pic nous ne sommes pas ici dans Sophocle, mais dans Racine.Au XVIIième siècle canadien-français, "les jeux ne sont pas faits" comme ils l'étaient dans l'ancienne Grèce.Au contraire d'Œdipc, Louis XIV eut un règne long et glorieux, et mourut paisiblement dans son lit, après avoir réglé tous les détails de son atroce succession.Fin du premier acte.Le deuxième se situe, si nous avons bonne mémoire, aux alentours de 1789.R.B.18
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