Cité libre., 1 janvier 1954, octobre
CITÉ LIBRE OCTOBRE 1954 SOMMAIRE- De libro, tributo et quibusdam aliis .P.E.TRUDEAU Quelques apports positifs de notre littérature.Jeanne LAPOINTE Dissidence .Mgr F.-A.SAVARD Les évolutions de la mentalité .François HERTEL FAITES VOS JEUX FLECHES DE TOUT BOIS CHRONIQUE DU TEMPS PERDU 10 Numéro lu 50 conte Cité libre Rédaction: 84, rue McCULLOCH Administration: C.P.10, Station Delorimier, Montréal (34), Que., Canada Numéro 10 Octobre 1954 De libro, tributo .et quibusdam aliis Déplorant notre peu de conscience politique, j'écrivais cn décembre 1952: "Nous pensons que le parti-pris doit tenir lieu de réflexion, dans des discussions par exemple sur le rôle de la loi, ou la fonction d'un budget national." (1) Un an plus tard, une loi précisément relative au budget national me donnait raison plus que je ne l'aurais voulu: depuis l'annonce par M.Duplcssis, le 15 janvier 1954, de sa "loi assurant à la Province les revenus nécessités par ses développements", l'atmosphère politique canadienne s'est chargée d'un degré d'émo-tivitc absolument excessif.Des sociétés dites nationales ont remonté la garde sur ce nouveau "dernier rempart de la langue, la foi, les droits".L'opinion fut mobilisée dans d'autres provinces contre ce geste sécessionnaire (!) du Québec.Des excités d'envergure internationale menacèrent de déménager l'OACI ailleurs.A Toronto, des professeurs professèrent que le Québec n'avait pas (1) Cité Libre, no.6, p.56. 2 CITÉ LIBRE le droit (sic) d'adopter une telle législation.Et des hommes de loi (quaere) au Québec soutinrent l'insoutenable thèse du droit exclusif des provinces aux impôts directs.C'est dans ce cirque qu'est tombé un livre parfaitement serein et remarquablement intelligent sur le fédéralisme canadien.(2) Naturellement, notre élite funambulesque fit vite comprendre à l'auteur qu'il manifestait une prétention insupportable à parler idées quand on discute race.Condamnée avant d'être écrite par le plus lucide (malgré tout) de nos journalistes,(3) désavouée avant d'être lue par le recteur (d'alors) de l'Université Laval,(4) et réfutée sans être comprise par le professeur d'histoires de l'Université de Montrcal,(5) l'oeuvre a eu le destin qu'elle était en droit d'attendre de notre intelligentia officielle.L'on n'est plus justifie de se surprendre, dans le Québec, de ces nouveaux symptômes d'un mal maintes fois diagnostiqué: c'est entendu que le haut de notre société politique est atteint d'une pernicieuse sclérose.Mais je n'arrive pas à me convaincre tout à fait que notre maladie soit invincible; je veux donc examiner l'imbroglio fiscal sous quatre aspects différents.(2) Maurice Lamontagne, Le fédéralisme canadien, aux Presses Uni-sitaires Laval.(3) Cf.le Devoir, en page de rédaction, vers le début de l'année.(4) Selon une dépêche de la Presse Canadienne en date du 2 juin 1954, Mgr.Ferdinand Vandry se crut obligé de dissocier l'Université Laval d'idées qui (solon lui) "tendent à sacrifier les libertés essentielles des province",." Jo trouve assez plaisant ce souci pour les libertés des provinces, au nom de quoi des recteurs magnifiques sont forcés de sacrifier la liberté de la pensée.Car, commo l'ajoute la dépêche, "en vertu de l'impôt provincial les universités du Québec ont reçu de grosses subventions".,.(5) Cf.une causerie de M.Michel Bru net à Radio-Canada, le 11 juin 1954, reproduite dans le Devoir et Notre Temps.Il devient évident que M.Brunot n'a pas compris les thèses économiques de M.Lamontagne quand il déclare qu' "on ne compte plus les affirmations contradictoires de M.Lamontagne", et qu'il appuie cette grave accusation sur un exemple unique, lequel ne prouve rien d'autre que l'incompétence totale de M.Brunet en motière de finances publiques.Celui-ci doit sentir le terrain peu solide du reste, car il s'empreise d'ajouter que "le plus grave reproche qu'on puisse adresser à M.Lamontagne, c'est d'avoir oublié qu'il est un Canadien français du Québec." Il serait inimaginable qu'un homme de science véritable prétende infirmer de la sorte la thèse d'un autre homme de science.Et c'est cela qui m'incite n dire que le professeur Brunet, que je n'ai pas l'honneur de connaître, doit parfois enseigner des histoires à ses étudiants. CITÉ LIBRE 3 LE LIVRE DE M.LAMONTAGNE.M.Lamontagnc est le premier à publier en français un livre qui examine le fédéralisme canadien à la lumière de la science économique moderne, et c'est par là surtout que son travail a une grande valeur.Certes il y a bien d'autres éléments dans ce livre: du bon, du mauvais de l'indifférent.Car si le plan cn est très bien fait, l'exécution dans la seconde moitié manque souvent d'équilibre et porte l'empreinte de la hâte.Ain-i le long développement sur les relations patronales-ouvrières (pp.205-214) est du plus vif intérêt, mais (sauf quelques lignes à la lin) il n'a rien à voir au problème fédératif.Par contre, le topo sur "la sécurité collective et les dépenses d'armement" (pp.157-160) n'amasse que lieux communs sur le neutralisme, la guerre froide et le communisme; comme la plupart des raisonnements officiels, ceux-ci sont un peu courts, et ne tendent qu'à prouver ce que l'auteur nie par ailleurs (p.252), à savoir que le budget fédéral est bien moins compressible que les budgets provinciaux.En exemple d'éléments rigoureusement indifférents, je citerais volontiers ces petites excursions dans les équations et dans le marginalisme (pp.113, 117) qui en égareront plusieurs, mais n'épateront que les naïfs.Visiblement l'auteur avait beaucoup de choses à dire, et de très valables.Mais les circonstances ont fait de lui l'homme d'un seul livre; il devait donc se dépêcher de tout y inclure, et c'est pourquoi on y trouve ébauchés tant de hors-d'oeuvre.A cause de cela, je ne puis m'empêcher de regretter que M.Lamontagnc n'ait pas publié davantage, mais je ne saurais le lui reprocher: il vivait dans une province où les professeurs n'ont — hélas! — ni le droit ni les moyens de penser tout haut.L'esclavagisme intellectuel y est si abject qu'un malheureux recteur se crut "obligé (sic) de déclarer que l'Université Lava! ne prend pas la responsabilité des opinions personnelles" d'un homme qui ne relevait absolument plus de sa juridiction.Que n'a-t-il pas aussi congédié rétroactivement son ancien professeur?Nous aurions reconnu avec plus de certitude le profil de l'Unique Chancellicr dont relèvent cn dernier ressort toutes (6) les universités de la province.(fi) Même le bureau des gouverneurs de McGill commence ù sentir le joug, et ce leur fut une douce révélntion de recevoir leur part des subventions universitnires qui s'élevaient ù quelques millions de dollars, nous forme d'un chèque adressé, non au chancelier, ni au principal, ni nu mirenu ries gouverneurs, ni à la trésorerie, mais ù un pnrtisnn do l'Union Nntionale! 4 CITÉ LIBRE Une grande leçon qui se dégage de la thèse de M.Lamontagne est qu'il "n'existe pas de solution simple et valable pour tous les temps" (p.IX).Chaque époque doit tendre à élaborer une politique économique fonctionnelle, c'est-à-dire qui reponde aux exigences de la réalité présente.Et l'auteur lui-même fait véritablement oeuvre de création quand il pense les faits en fonction de ht théorie économique.C'est cela qui rend si vivante et instructive la lecture de ses chapitres historiques.C'est cela qui lui inspire de brillantes incursions dans le domaine du commerce international.C'est cela aussi qui lui permet d'exposer des vues aussi inédites et justes sur les sujets les plus divers, comme les chômages saisonnier et technologique, l'incidence canadienne des impôts directs et indirects, le contrôle des monopoles et des cartels, la loi interdisant la margarine, le fonctionnarisme, la sécurité sociale, etc.Tout cela est traité en fonction du système federatif canadien, et il s'en dégage une démonstration irréfutable de l'absolue nécessité de la coopération intcr-gouvcrnenientale.Coopérer n'est pas abdiquer, et les agences de presse ont bien calomnicuscmcnt servi la pensée de l'auteur quand elles lui ont fait dire que le Québec avait perdu la bataille de l'autonomie.Au contraire, M.Lamontagne indique plusieurs domaines où les provinces, agissant seules ou de concert avec le fédéral, pourraient tendre vers plus d'autonomie: le développement des ressources naturelles, l'élaboration de travaux publics, et la lutte contre le chômage technologique, par exemple.Il va jusqu'à recommander un amendement constitutionnel qui permette aux provinces de "jouir des mômes pouvoirs que le gouvernement fédéral dans le domaine des taxes sur la consommation" (p.259).Et sur le problème capital de la coopération fiscale, il démontre (p.270) — sans doute avec plus de virtuosité que de réalisme — que tout le régime des ententes fiscales pourrait disparaître sans que personne ne s'en trouve plus mal! Qu'est-ce donc que les autonomistes veulent de plus?Si pour ma part je trouve que M.Lamontagne manque de réalisme sur ce point, c'est qu'il propose de remplacer les ententes fiscales par des octrois détermines unilatéralement par le gouvernement fédéral: cette solution, dit-il (p.270), "évite.les longues discussions et les désaccords que celles-ci entraînent".Or, outre que l'efficacité économique de cette formule dépendrait d'une docilité parfaite des provinces devant la coercition fédérale (postulat hasardeux!), il nie paraît assez étrange qu'un auteur qui a CITÉ LIBRE S établi fort savamment l'absolue nécessité de la coopération fédérale-provinciale, et déclaré "irréversible.la nouvelle orientation de la fédération canadienne" (p.2S4), arrive en fin de volume et sur le problème crucial avec une solution qui "évite les diseussions" entre les gouvernements, fasse abstraction de toute coopération, et soit "dans le sens des traditions fédérales canadiennes" les plus désuètes.Ainsi, le gouvernement fédéral, qui "doit être capable d'utiliser tous les modes de taxation" (p.192), et qui "doit avoir accès à tous les secteurs de dépenses" (p.197), "pourrait tout simplement avertir les provinces qu'il leur offre une subvention annuelle sans conditions" (p.270), et l'imbroglio fiscal serait réglé! "Si l'une ou l'autre des provinces manifeste une mauvaise volonté réelle et met en danger le programme national de stabilité économique, le gouvernement central pourra toujours exercer des mesures de représailles." (p.271).Non merci, cela sent un peu trop l'arbitraire à mon goût.Je comprends parfaitement que M.Lamontagnc soit excédé par l'ignorance crasse qui caractérise la politique économique du Québec et l'opinion politique qui la juge; j'admire même que malgré cela il ait réussi à écrire un traité aussi calmement scientifique.Mais enfin cela ne nous justifie pas encore de nous cn remettre entièrement, pour l'avenir du fédéralisme canadien, au savoir-faire des économistes fédéraux.D'abord ils ne sont pas infaillibles, et M.Lamontagnc a raté une belle chance (entre autres) de nous le faire voir quand il jette le blâme pour l'inflation d'après-guerre sur les "principaux groupements privés" (p.199); or il faut savoir que la politique économique fédérale elle-même prévoyait une déflation pour l'après-guerre, et c'est du reste à cette erreur heureuse que nous devons la mesure anti-déflationnairc des allocations familiales.Ensuite, ces messieurs d'Ottawa aiment un peu trop gouverner; car je ne puis m'expliquer autrement qu'en période inflation/mire ils usent de pouvoirs de dépenses qui n'auraient de justification juridico-économique qu'en période déflalionnaire, tel les subventions aux universités.Enfin ils ont la conscience morale un peu flasque: car — n'eût été le coup de M.Duplcssis et le sursaut des Canadiens français — ils paraissaient installés sans scrupules dans une combine qui devait enlever pendant cinq ans des centaines de millions de dollars à la province canadienne française, pour les redistribuer à des provinces aussi riches que l'Ontario, l'Albcrta et la Colombie britannique. 6 CITÉ LIBRE DIE REALP0LIT1K DUPLESSIS Quand on sait que le principe des ententes fiscales a connu en dix ans de recherches et de tâtonnements plus d'une demi-douzaine de modalités d'application, on ne saurait expliquer autrement que par de l'hostilité cette inclination soudaine d'Ottawa à considérer ces ententes comme immuables, précisément à partir du moment où notre province — après toutes les autres — y demandait quelque modification qui mît lin à la coûteuse discrimination exercée contre nous.L'attitude fédérale me paraît d'autant moins admissible que depuis l'origine même de la Confédération jusqu'à nos jours, le régime des subsides et paiements fédéraux a fait l'objet d'au moins une vingtaine de modifications de toutes sortes.Par exemple, bien que l'article 1 IS de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique statuât que certaines subventions contituaient "un règlement complet de toutes demandes futures", la Nouvelle-Ecosse obtenait un traitement de faveur dès 1869; Québec et Ontario firent de même en IS73; puis aux conférences inter-provinciales de 1X87 et de 1902 toutes les provinces demandèrent de nouveau des subsides plus avantageux; ensuite en 1906, le Manitoba, l'Al-berta et la Saskatchewan tentèrent de l'aire augmenter leurs octrois; et.le premier ministre de la Colombie britannique alla se lamenter en ce sens jusqu'à Londres; en 1907, un amendement constitutionnel changea complètement la base des subventions contenue à l'article 118; en 1930, Saskatchewan et Alberta obtinrent de nouveaux avantages; cl la longue plainte des provinces maritimes leur valut en 1932 un traitement de faveur; finalement en 1949 Terre-Neuve fit acheter au prix fort son entrée dans la Confédération.Enfin bref, toutes les provinces tour à tour exercèrent toute manière de pressions sur Ottawa en vue d'améliorer leur part des octrois, el elles obtinrent toute sorte de concessions jusqu'à ce qu'en 1952, lotîtes les provinces, sauf Québec et Ontario, avaient signé des ententes.Alors M.Abbott imagina une nicme formule d'entente qui, en ses propres mots, "s'avéra utile pour la seule province d'Ontario".Ontario ayant alors signé, la question apparemment était close du point de vue d'Ottawa.Et c'est ainsi qu'entre 1947 et 1954 Ottawa a occupé en exclusivité le champ de l'impôt sur le revenu personnel dans toutes les provinces, y compris Québec, et en retour a payé diverses sommes à toutes les provinces, excepté Québec. CITÉ LIBRE 7 Oh! je sais bien que cet état de choses est issu de l'incompétence totale du gouvernement Duplessis en matière économique, et c'est pourquoi j'ai rarement raté une occasion de blâmer l'obstination systématique avec laquelle il se refusait à tirer un meilleur parti du principe des ententes fiscales.Mais la bêtise de la victime ne saurait être plaidée comme circonstance atténuante par un voleur.Et je constate que le gouvernement fédéral et ses fins fonctionnaires s'étaient avec un peu trop de complaisance accomodés à un régime qui, jusqu'en 1957 au moins, devait équivaloir à un detroussement manifeste du contribuale québécois.Dans ces circonstances, je ne saurais condamner tout à fait le coup de force de M.Duplcssis.Car je ne sache pas que le gouvernement central ait bien souvent pris les devants pour redresser quelque injustice dont souffraient les Canadiens français.Ottawa n'a jamais cru vraiment au caractère bi-ethnique du Ca-nada;(7) et nos petites victoires en ce domaine n'ont jamais été obtenues qu'à la suite de déploiements qui suscitassent dans les entrailles outaouaiscs la crainte de notre force électorale.Or voici justement que M.Duplcssis, cn tranformant un conflit abstrait de droits constitutionnels cn un fardeau onéreux pour le contribuable, a réussi à liguer contre Ottawa les électeurs québécois.Puis de cette position de force, il a demande au gouvernement fédéral de modifier sa politique fiscale cn accordant la deductibilité.U négociait cn voyou, et probablement cn poltron; il négociait sans manières, sans dignité, par la voie des conférences de presse, et dans des formes à peine dignes du Conseil de Sécurité de l'ONU.Mais enfin il négociait, puisqu'il demandait que le Québec retienne sous forme de deductibilité un montant inférieur à celui qu'Ottawa lui avait offert cn vertu des ententes fiscales.Si les économistes fédéraux avaient été plus équitables et les libéraux fédéraux plus intelligents, ils auraient pu tourner contre M.Duplcssis sa propre proposition.Ils auraient pu prendre acte du fait que la deductibilité était demandée pour une somme, et pour une période de temps qui cadrait parfaitement avec celles prévues dans les ententes fiscales; aveu implicite par le Québec (7) Je ne puis rnter uno nussi belle neension do renvoyer le lecteur n In perspicace et courageuse causerie do M.Murrny Bullantync, sur lo réseau anglais de Radio-Canada: "Nous (les Canadiens anglais) ne pouvons pas jouer sur les deux tableaux.Ou bien nous restreignons la vie de la minorité à une province, auquel cas nous ne pouvons pas blâmer les Canadiens français de placer cette province nu premier plan; ou bien nous acceptons leur droit n leur langue et à leurs écoles où qu'ils soient.Sommes-nous, ou ne sommes-nous pas disposés à considérer le Cnnada comme fondamentalement bilingue et bi-culturel?Telle est la question que je vous laisse." (Cité par le Devoir, le 25 juin, 1954.; 8 CITÉ LIBRE que la détermination des sommes requises pour la stabilisation macro-économique relève de la juridiction d'Ottawa.Et postulant cet aveu, ils auraient pu accepter le principe de la déductibilité, tout en laissant à M.Duplessis le fardeau de rédiger une loi qui fit de la déductibilité une possibilité administrative.Mais messieurs Abbott, Lcsagc et consorts(S).ensemble avec le parti satellite provincial, trouvèrent plus facile de ferrailler avec M.Duplessis que de chercher remède à la doleanec réelle du Québec.Grand bien leur en fit! Deux mois après que le grand argentier eût posé sa fin de non-recevoir, les jeunes libéraux, réunis en valetaille nationale et semper fidèles, opinaient encore du bonnet, cependant qu'au même moment M.Saint-Laurent prononçait un discours qui, comme le notait J.-T.Larochclle dans un excellent article {NOTRE TEMPS, 5 juin 1954), "a indirectement fait ressortir le conformisme à courte vue qu'avait affiché un noyau de la délégation du Québec".Le premier ministre en effet a laisse entendre qu'il ne considérait plus les accords fiscaux comme le summum de la perfection, en déclarant que son "gouvernement continue d'étudier les moyens de distribuer le plus équitablcmcnt possible les revenus provenant des taxes." Le 23 juin, M.Saint-Laurent allait jusqu'à déclarer que, dès l'automne, il pourrait y avoir une conférence fédérale-provinciale d'experts pour étudier les modifications à apporter aux accords fiscaux.Enfin, le premier juillet, il spécifia même que les rencontres pourraient se faire avec les provinces une à une.Le premier ministre libéral finissait par là où il aurait dû commencer; mais il faisait enfin preuve de plus de souplesse (faite d'équité ou de flair politique?) que tout son parti ensemble.Et de plus, il s'est assuré un avantage stratégique sur M.Duplessis.Car si celui-ci refuse de négocier sous prétexte que son comité d'experts (la Commission Tremblay) ne sera prêt qu'en 1955, il s'aliénera l'appui du contribuable doublement taxé des 1954; et si au contraire il consent à négocier à l'automne, il ne pourra bénéficier pleinement de l'expertise de la Commission, et rendra partiellement futile les labeurs de celle-ci.(8) C'est à l'honneur de M.Lacroix d'avoir été le seul libéral n voter contre le budget Abbott. CITÉ LIBRE LA SOLUTION DE LA FEDERATION DES UNIONS INDUSTRIELLES DU QUEBEC (CCT) Que la formule de la deductibilité puisse mettre fin au galimatias fiscal actuel, c'est ce qui a été ai l'inné par des organismes aussi divers que le parti conservateur et le CCI-" québécois, que la Chambre de Commerce de Montréal et la CTCC, que la Gazette et le Devoir.Mais, à ma connaissance, seule la FUIQ a fait la démonstration que les exigences de la stabilisation économique et celles de l'autonomie provinciale pouvaient se réconcilier en intégrant la formule de la deductibilité au système des ententes fiscales (9) Je veux donc citer de larges extraits du Mémoire où il est établi que la coopération fiscale fédérale-provinciale doit procéder de trois principes conceptuellemcnt simultanés: 1.Principe de la fiscalité proportionnelle: Chaque gouvernement fédéral ou provincial doit avoir sur la matière taxable qui lui est tcrritorialcment soumise, un droit d'imposition fiscale proportionne aux responsabilités qui relèvent de sa juridiction.Ce premier principe se base sur la notion de souveraineté dont c'est essentiellement la fonction de veiller au bien commun.Or, dans un système fédéral, l'exercice de la souveraineté est divisé entre un gouvernement central et des gouvernements régionaux, dont chacun doit assurer la réalisation d'une partie du bien commun.La somme des ressources à la disposition du souverain doit donc être divisée entre les divers gouvernements de telle manière que chacun puisse réaliser le mieux possible la partie du bien commun qui relève de lui.Des lors, si un gouvernement dispose d'une surabondance de revenus telle qu'il travaille à assurer la partie du bien commun qui ne relève pas de sa juridiction, la présomption se crée qu'un tel gouvernement a pris plus que sa part de la capacité taxable.Si une province entreprenait de donner régulièrement des subsides à des hôpitaux de marine, ou de créer une milice, sous prétexte qu'Qttawa est trop pauvre ou ne voit pas à son affaire; ou si Ottawa affectait régulièrement des fonds à la construction d'écoles pour la seule raison que toutes les provinces manquent d'argent (9) Cf.lo Mémoire de la FUIQ à la Commission royale d'enquête sur les problèmes constitutionnels, présenté le 10 mars 1954, nux pages 27-33, et 38-49 surtout. 10 CITÉ LIBRE ou ne se soucient pas assez d'éducation, ces gouvernements manqueraient au premier principe de collaboration fiscale.Bien plus, ils enfreindraient les bases même du fédéralisme, qui ne donne à un gouvernement, pour cette partie du bien commun qui ne relève pas de lui, aucun droit de regard sur l'administration d'un autre gouvernement.2.Principe de la péréquation financière: L'ensemble des gou- vernements fédéral et provinciaux doit se porter garant que chacun d'entre eux disposera de ressources financières suffisantes pour exercer convenablement ses fonctions.Ce principe découle aussi de la notion de fédéralisme dont il vient d'être question.Car l'existence même de la fédération canadienne repose sur la possibilité économique pour chaque gouvernement de veiller à la partie du bien commun qui relève de lui.Ce n'est pas dire que toutes les provinces doivent être financièrement égales entre elles; mais elles doivent au moins être en mesure d'assurer à leurs ressortissants des conditions de vie approchantes à la moyenne canadienne, sur les points essentiels.En effet, la cohésion de la société politique dépend de sa volonté d'assurer le minimum vital à tous ses membres, indépendamment de leur situation géographique.S'il advenait donc qu'une province (en contraste avec toutes les autres) était trop pauvre pour administrer convenablement ses citoyens, ceux-ci n'auraient plus aucun intérêt à vivre dans un système fédératif, et ils militeraient à bon droit pour que tout le bien commun devienne la responsabilité du gouvernement central.Il semble donc que la responsabilité en matière de péréquation doive dépendre du gouvernement central, qui peut s'élever au dessus des prétentions diverses et contradictoires des provinces.Et puis seul le gouvernement fédéral peut être responsable démocratiquement de la politique peréqua-livc.En effet, pris séparément, l'électoral de chaque province pourrait se laisser convaincre facilement qu'il a "fait sa part", ce qui serait une façon de se laver les mains devant une redistribution pitoyablement faite.Mais le gouvernement central devrait répondre devant tous les électeurs du pavs: mathématiquement, les provinces peu fortunées auraient plus de chances d'être traitées avec équité, et le système fédératif en serait lui-même renforci.3.Principe de la stabilisation économique: Aucun gouvernement ne doit être en mesure d'empêcher l'application d'une politique fiscale anti-cyclique voulue par l'ensemble des Canadiens. CITÉ LIBRE 11 .En bonne théorie politique, la responsabilité cn des matières aussi importantes que la stabilisation et le chômage (cyclique) doit être nettement localisée, de manière à ce que les électeurs sachent à qui s'en prendre.Cette localisation ne peut se taire au niveau des gouvernements provinciaux puisque (les instruments de stabilisation se rattachent à l'économie nationale et) chaque électoral provincial ne saurait tenir son propre gouvernement responsable des résultats d'ensemble.Conséquemment, il faut considérer que la stabilisation économique et l'embauchage intégral sont inclus dans cette partie du bien commun qui relève du pouvoir fédéral.Certes tous les gouvernements qui se succéderont à Ottawa ne seront pas nécessairement du même avis quant à la façon de combattre les cycles; mais chacun saura que ses chances de réélection dépendront du succès de ses théories.En période inflationnaire: .(Le gouvernement fédéral) ramassera plus d'argent qu'il n'en dépensera, de sorte qu'à la fin de l'exercice, la demande globale de la société aura été réduite et l'inflation combattue.Mais pour agir efficacement, le fédéral doit pouvoir s'assurer que son action fiscale ne sera pas annulée par les gouvernements provinciaux, qui profiteraient de la prospérité pour dépenser plus et taxer moins.Donc le fédéral a proposé aux provinces des accords par lesquels il prend un contrôle absolu sur les sources principales d'impôt provincial.La Fédération des Unions Industrielles du Québec est d'opinion que les formules d'entente actuellement proposées par le fédéral doivent être modifiées de façon à conjuger leurs vertus stabilisatrices avec une plus grande autonomie fiscale des provinces.Ces modifications consisteraient cn ceci: 1.La somme offerte aux provinces, pour les inciter à évacuer les impôts sur les revenus personnels, sur les corporations et sur les successions, serait uniquement basée sur le principe du besoin fiscal; les provinces riches n'auraient donc plus comme maintenant la faculté d'opter pour une formule basée sur la capacité taxable.De la sorte les accords fiscaux incorporeraient le principe de la péréquation financière.2.Le montant alloué serait assez élevé pour qu'il soit intéressant (financièrement parlant) pour toutes les provinces de signer l'accord.3.Le fédéral offrirait aux provinces le droit suivant; évacuer le champ fiscal susdit et recevoir l'allocation susdite; ou bien occuper en exclusivité le champ fiscal jusqu'à concurrence de l'allocation susdite, mais ne rien recevoir du fédéral. 12 CITÉ LIBRE 4.Et du point de vue fédéral, le résultat serait toujours le même; il ne serait jamais appelé à consentir aux contribuables d'une province des déductions totales supérieures à la somme que, de toute façon, il était prêt à payer à la province sous forme d'allocation.Et puis, d'une manière comme de l'autre, le fédéral aurait atteint son but qui était de diminuer chez les contribuables provinciaux l'excédent inflationnaire du pouvoir d'achat.5.Enfin il faut ajouter que les provinces qui auraient choisi de garder leur autonomie tiscale ne pourraient pas par ailleurs user de cette liberté de façon à aggraver l'inflation.Car si elles voulaient taxer plus que le montant déductible, elles combattraient d'autant plus l'inflation; et si elles voulaient taxer moins, c'est le fédéral qui récolterait la différence.Evidemment il serait extrêmement important et délicat de déterminer avec justice le montant des allocations (ou le pourcentage de taxes provinciales déductible de l'impôt fédéral.) Mais la responsabilité de cette décision serait nettement localisée, et l'éleclorat saurait (désormais) comment en juger et qui en remercier.En effet il n'y aurait guère de danger que le fédéral fixe des allocations ou des déductibilités trop élevées; et s'il en fixait de trop basses, cela paraîtrait à ceci que le fédéral aurait des sommes à dépenser pour cette partie du bien commun qui ne relève pas de lui, tandis que les provinces devraient taxer doublement le contribuable pour se financer convenablement." Ayant terminé la démonstration pour le cas de l'inflation, le Mémoire prouve par des raisonnements parallèles que les modifications proposées au régime des ententes rendront celles-ci également applicables et efficaces en période de déflation et de stabilité.Cette solution ne me parait pas présenter de difficultés administratives qui ne puissent se résoudre.Il est vrai que le chiffre des octrois varie d'année en année et de province en province, suivant les chiffres de la population provinciale et du produit national; cela nécessiterait un ajustement équivalent du chiffre de la déductibilité.Mais de cela il pourrait être tenu compte dans les ententes, en prévoyant que la loi fédérale de l'impôt devra autoriser les contribuables (payant un impôt dans une province donnée) de réclamer la déductibilité à un taux déterminé (pour cette province et cette année) de façon a ce que le total des déductibilités prévues équivaudrait aux octrois qu'aurait reçus la dite province si elle n'avait pas perçu le dit impôt.Naturellement, plus une loi provinciale adoptera une assiette fiscale originale, plus les erreurs d'estimés CITÉ LIBRE ta seront probables; niais de toutes laçons elles pourront être corrigées dans les taux de deductibilité lixés pour l'année subséquente, ou plus simplement en puisant dans un compte de compensation établi conjointement.La solution de la FUIQ, en plus d'être économiquement valable, a sur les autres lormules théoriquement possibles la supériorité d'être politiquement acceptable par les gouvernements actuellement en brouille, puisqu'elle repose sur leurs réclamations respectives: d'Ottawa, elle garde intact le mécanisme des ententes fiscales; et de Québec, elle accepte le principe de la deductibilité des impôts.Elle propose des ententes temporaires, qui ne nécessitent aucun amendement constitutionnel et qui pourront être réexaminées périodiquement à la lumière des connaissances économiques et des nécessités politiques toujours changeantes.De plus cette solution fait appel à la coopération fédérale-provinciale; elle permet aux provinces de s'entraider et de faire, en quelque sorte, front commun lorsqu'il s'agira de discuter quelle part des impôts perçus devra être remise par le fédéral aux provinces.Puis, une fois que l'ensemble des gouvernements se serait entendu sur les calculs qui devront déterminer le quantum du partage, chaque gouvernement provincial décidera s'il prendra sa part d'impôts sous forme de subsides, ou s'il percevra cette part lui-même en faisant les frais d'une administration coûteuse.A ce propos il me semble opportun de signaler que le vocabulaire présentement employé à propos des ententes gagnerait à être modifié, afin de mieux exprimer l'esprit qui préside à la solution de la FUIQ.Ainsi, il ne devrait pas être question de location du champ de fiscalité, ni de loyer, octroi ou subside payés par le fédéral aux provinces.Ce qu'une province recevra en vertu des ententes, c'est impôt, à elle payé par ses contribuables.Et dans les cas ou une province ne voudrait pas percevoir ce montant directement (avec privilège de deductibilité pour ses contribuables), elle devra déclarer par voie de statut qu'elle mande le gouvernement fédéral de percevoir pour son compte à elle le montant annuel maximum prévu dans les accords.De la sorte, chaque gouvernement aura à répondre devant son propre corps électoral de ses impôts et de l'usage qu'il en fait.Si un gouvernement provincial trouve que la quantité d'impôts prélevée en vertu des ententes est trop élevée, il lui sera toujours loisible de dégrever son contribuable par ailleurs en coupant ses autres contributions (permis, gazoline, taxe de vente, etc.) Et si par contre, un gouvernement provincial trouve que la formule du partage accepté par l'ensemble des gouvernements n'est pas 1-1 cité LIBRE équitable, ou ne lui rapporte pas assez, il reste libre de prélever ses propres impôts au taux qu'il voudra; ils seront déductibles en vertu des lois fédérales, jusqu'à concurrence du montant prévu dans les ententes; et pour le surplus, le contribuable dans telle province souffrira d'une double imposition (10) il sera ainsi mis en demeure, lors des élections subséquentes, de donner raison à un gouvernement ou bien à l'autre, et il aura pour guider son jugement les principes de la péréquation financière et de la fiscalité proportionnelle, tels qu'exposés ci-dessus.LA COMMISSION DU JUGE TREMBLAY Ni ce trop long article, ni le mémoire de la FUIQ, ni l'ensemble des autres mémoires, ni même le livre de M.Lamontagne, n'a fait plus qu'effleurer les gigantesques problèmes d'économie politique auxquels doit faire lace le fédéralisme canadien.C'est un peu dire quel travail devra être abattu par la Commission Tremblay avant la publication de son rapport.Je ne veux rien écrire ici des handicaps qui affligent la Commission: on jugera l'arbre à ses fruits.Les commissaires sont des hommes de bien, et il est certain qu'abordant des sujets d'une importance si vitale pour la nation, ils sauront se tenir loin des controverses personnelles et des parti-pris politiques.Je souhaite aussi qu'ils tiendront compte de ce document capital qu'est le Rapport Rowcll-Sirois, non pour le contredire mais pour en compléter les lacunes.En effet la pensée politique et économique d'Ottawa devance peut-être celle de Québec de mille lieues, mais c'est une erreur de penser qu'elle soit le moindrement adéquate.Et je parle ici de bien autre chose que de statistiques: je pense à ces innombrables questions que l'état actuel de nos connaissances politiques, économiques et sociales laisse sans réponse.Pour ne citer que quelques exemples disparates: Que penserait-on d'une commission fiscale inlcr-gouvcrncmcntale pour préparer en collaboration les accords fiscaux, et pour élaborer une politique anti-cyclique de travaux publics?Que dirait-on d'un organisme inter-gouverne-mcntal de crédit qui faciliterait dans les provinces l'adoption de budgets déficitaires en temps de déflation?Pourrait-on adapter (10) Ceci peut présenter dos inconvénients économiques en période déflntionnniro dnns le ens d'une province si pnuvre que son taux d'impôt se trouverait à être beaucoup plus élevé que le taux fédéral du moment.Mais co danger ne mo parait que théorique.Car en pratique le gouvernement d'une telle province so saurait avantagé par le jeu de la péréquation; et ses contribuables no manqueraient pas de lui rappeler que c'est folio de rechercher par voie d'une imposition exhorbitante un léger excédent sur co qui est offert par ailleurs sans douleur, grâce nu budget défi-fitairc fédéral. CITÉ LIBRE 15 au Canada le Reconstruction Finance Corporation du New Deal?Quels avantages verrait-on au Massachussetts Formula, pour partager entre les provinces les impôts sur les compagnies?Dans quelle mesure les allocations conditionnelles proposées par le fédéral incitent-elles les provinces à dépenser au-delà de leurs moyens, et à prélever des impôts à effet déflationnaire?Le revenu d'un cultivateur, pour fins de calculer l'impôt, ne devrait-il pas comprendre les produits de la ferme consommés sur la ferme?Et le revenu d'un propriétaire ne devrait-il pas tenir compte de la valeur locative de la maison qu'il habite?Le procédé qui consiste à faire prendre conscience par le contribuable de la part de son impôt qui sert au financement des pensions de vieillesse, ne pourrait-il pas être employé avec avantage pour le rendre aussi conscient du coût des guerres?Quelles études faudrait-il entreprendre pour déterminer la grosseur économique optimum des cantons, municipalités, paroisses, etc., du point de vue des services de religion, santé, éducation, police, route, divertissements, etc.?Dans quelle mesure le coût des services municipaux (ordre, transport, aqueduc, égouts) est-il défrayé par le prolétaire citadin, à l'avantage des usagers exempts d'imposition (banlieues parasites, industries, communautés, corps publics, etc.)?Que toutes ces questions laissées sans réponse servent au moins à souligner l'extrême indigence de nos connaissances en matière de fédéralisme, et l'insuffisance grossière de l'ensemble de notre gestion de la res publica.(11) Il serait vain d'espérer que la Commission Tremblay étende de beaucoup le champ de nos connaissances.Mais nous sommes en droit d'exiger au moins qu'en face du Canada tout entier elle reconnaisse l'immensité de notre ignorance et propose des mesures précises pour en rapetisser les frontières.Quant aux principales questions controversées, les commissaires seront tenus en conscience de prendre là-dessus une position scientifiquement inattaquable, et de proposer des solutions (11) J'aimerais bien savoir quels principes économiques inspiraient l'honorable Onésime Gngnon quand il faisait adopter des budgets déficitaires durant les récentes années d'inflntion; mais l'honorable Douglns Abbott faisait-il état de tellement plus de science quand, durant tes mêmes années, il excusait la grosseur de ses surplus par des difficultés de calcul?Et je trépigne d'impatience quand M.Duplessis, après avoir obstrué systématiquement la politique fédérale de plein emploi, déclare (lo 2 juillet dernier) que le problème du chômage dans les textiles relève du fédéral et que "Ottawa devrait immédiatement remédier n la situation"; mais par ailleurs, de quel courage ont fait preuve les gouvernements King-Snint-Laurent qui, au nom d'une politique de stabilisation, étendent depuis dix-neuf ans leur emprise centralisatrice sur l'économie nationnlc, mnis sans jamais se déclarer responsables pour le chômage cyclique? 16 CITÉ LIBRE administrativement possibles.Par exemple, ils ne sauraient escamoter la discussion des conceptions kcynesiennes des économistes fédéraux.(12) En définitive, les commissaires ne pourraient rien écrire de plus néfaste qu'un petit rapport "maison" où il serait surtout question de la vaillance des Canadiens français à défendre "la langue, la foi, les droits" contre le fléau centralisateur.Six hommes ont en leur pouvoir de mettre fin à l'ère où Laurier était justifié de dire: "Les Canadiens français n'ont pas d'opinion, ils n'ont que des sentiments." Et devant la postérité les citoyens Tremblay, Minville, Parent, Ares, Rowat et Guimont auront des comptes ù rendre.Pierre Elliott TRUDEAU.(Le 4 août 1954.) (12) Si jo me permets d'insister sur ce point, c'est que notre diable d'engenneo nationaliste nous n donné un aperçu de ses méthodes, à propos du livre do M.Lamontagne.Personne n'a osé aborder de front les thèses économiques qui font la substance du livre, et chacun a prétendu démolir l'auteur en l'entraînant sur un terrain à côté.J'ai déjà parlé plus haut du professeur Brunet.Quant à M.Léopold Riclier (Notre Temps, les 10, 17, 24 et 31 juillet), il prétexte que "le cadro do ces articles no (lui) permet pas de traiter d'une façon particulière du problèmo do la stabilité économique"! Mais sa phrase sur "la gravité cyclique" témoigne juste assez de sa science pour que nous comprenions pourquoi il so i' intente de réfuter la pensée de l'économiste Lamontagne en lui reprochant do n'avoir pas écrit un ouvrage sur le patriotisme comme M.Minville.ou sur les cordons de la bourse comme M.Montpetit.A vrai dire c'est encore le camarade Gérard Filion qui a engagé le plus courageusomont la discussion (le Devoir, 21-24 juillet 1954.) Je suis d'accord qunnd il déchiro dangereux "de bâtir ce quo M.Lamontagne ap-pollo lo nouvoau fédéralisme canadien sur uno théorie économique.qui sera probablement dépassée dans une génération." Mais enfin, il faut résoudre les problèmes économiques d'aujourd'hui avec les connaissances économiques qu'on n.Et c'est ce qu'a tenté M, Lamontagne; alors que le camarade Filion, en concluant qu'il n'y aura plus de crise le jour où "chaque gouvernement s'occupera de cultiver ses propres plates-bandes", nous donne à penser qu'il a plus fréquenté André Le Nôtre que John Maynard Koynos. Quelques apports positifs de notre littérature d'imagination A quelques écrivains d'ici — avec mon admiration, qu'ils connaissent; et mes excuses pour ces généralités et outrecuidances tamilièrcs à la cri-tique.La littérature est à la fois une prise de conscience, un art et une pensée.Les littératures européennes se réfugient aujourd'hui au palier éthique ou métaphysique, longtemps considéré comme extra-littéraire.Pour un pays jeune, la prise de conscience demeure primordiale; elle nous assure la possession intérieure de notre milieu.Qui de nous n'a traversé Saint-Henri et Saint-Sauveur sans les voir, avant Lemelin et Gabrielle Roy?Jusqu'à 1934, notre littérature reflète ce "nationalisme messianique" (1) né de nos "frustrations collectives" (2): les Canadiens chevaleresques et cornéliens de Philippe Aubert de Gaspé, Laurc Conan et Alonié de Lestres prêchent les mots d'ordre traditionnels.Maintenant que notre survivance a cessé de nous inquiéter, une connaissance moins idéalisée de nous-mêmes devient la condition même de notre épanouissement concret.A une littérature apologétique succède un réalisme.Un roman exécrable, Les Demi-Civilisés, marque, cn 1934, une première volonté de rupture; éclatement de révolte pathétique et de rancoeur, il ressemblait à un acte de courage.Après notre long narcissisme collectif, toute tentative de réalisme aurait, durant quelques années, une allure insurrectionnelle.Dans les limbes de nos romans d'idéalisation — dépourvus, la plupart, d'observation, de psychologie, de métier et d'art — s'exprime donc une volonté de survivance et de surcompensation plutôt qu'une prise de conscience.Ces oeuvres nous renseignent sur nous-mêmes de façon souterraine et inconsciente, par leurs silences et leurs naïvetés plus que par leurs données explicites.(1) Voir Political Trends, par Mason Wode, dans Essais sur le Québec contemporain, publiés pnr Jean-C.Falardeau, 1953 (p.149).(2) Voir Orientations de la Pensée sociale, par Maurice Tremblay, dans le même volume (p.205). 18 CITÉ LIBRE Quelle curieuse psychologie et psychanuly.se de noire personnage collectif on en pourrait tirer — que confirmeraient peut-être l'observation courante, l'histoire, la sociologie et nos romans plus évolués.Recherche déjà entreprise d'ailleurs.Mgr Camille Roy, le premier, s'étonnait: "Il est remarquable que Crémazic ne s'est pas arrêté à chanter (.) l'amour et les émois de la passion.Son lyrisme exclut ce thème (.) pour s'appliquer exclusivement à l'expression des sentiments religieux et patriotiques."(3) Et plus récemment, les vastes intuitions de Jean Le Moy-ne(l), les études de Monique Bosco (2) et de Maurice Blain (3) étendent cette constatation à l'ensemble de notre littérature: "Il n'y a pas de vrais romans d'amour au Canada" (4).Notre littérature la plus candide fournirait sans doute bien d'autres situations aussi inconsciemment malsaines que celle d'Angéline de Monlbrun où "les amoureux du roman ne sont pas Maurice Darvillc et Angéline mais M.de Montbrun et sa fille".Et parfois la réalité elle-même: voit-on ailleurs aussi fréquemment que chez nous des gens vanter immodérément un père, une mère, un frère, une soeur?Une hongroise, mise en contact avec notre bourgeoisie moyenne, se scandalisait un jour spontanément: "On dirait qu'il y a une atmosphère d'inceste, ici".Dans nos oeuvres évoluées où est laissée à son libre jeu une certaine vérité de l'instinct.— on voit la mère Plouffe couver autour d'elle des enfants de quarante ans et considérer la fiancée de son fils comme "une menace à la tranquillité de la famille" (5).Et, contrepartie de ce comportement, un conte de Roger Lcmc-lin (6) et Le Torrent d'Anne Hébert se rencontrent dans un même symbolisme: le meurtre de la mère, devenu condition même de l'amour.N'y aurait-il pas lieu de se demander, devant ces indices concordants, à quel point des sentiments normaux, entretenus chez nous par une longue nécessité historique, n'auraient pas atteint des limites extrêmes.Parallèlement au sentiment de la (3) Histoire de la Littérature canadienne, édition de 1930 (p.85).( 1 ) Conférence devant la Société d'Etudes et do Conférences, lo 24 février 1953, sur La Femme et la Société canadienne-française, par Jean Lo Moyno.(Bulletin de In SEC, décembre 1953, vol.IV, No.2).(2) L'Isolement dans le Roman canadien-lnwçais, tlièso do doctorat en littératuro présentée il l'Université de Montrent en 1951, par Monique Bosco.(3) L'Amour dans nos Lettres, texte lu n Radio-Canada (Revue des Arts et des Lettres) le 2 octobre 1952, par Maurice Blain.(4) Monique Bosco, ouvrage cité.(5) Les Plouffe (p.180).(6) L'Elixir, par Roger Lemelin, dans Fantaisies sur les Péchés capitaux. CITÉ LIBRE 10 famille, à la prédominance de la mère, un nationalisme centré sur des valeurs de défense et d'immobilisme (7) ne contribucrait-il pas à nous garder dans un certain infantilisme et une certaine peur collective des valeurs d'extériorisation et de création.11 appartiendrait à un sociologue doublé d'un psychologue d'en décider.Passons à un plan plus conscient, mais toujours au niveau infra-littéraire; quelques jalons chronologiques laissent émerger certaines lignes de forces.Une liste d'une cinquantaine de titres, si arbitraire et incomplète soit-elle, permet des hypothèses d'ensemble qui resteraient à vérifier ou à nuancer.(Voir le tableau en page 20) Les thèmes d'idéalisation du pensé et de fidélité française et paysanne (A) qui prédominaient dans nos premiers romans semblent, pour le moment, prendre fin avec les apothéoses lyriques de Menaud, maître-draveur et de L'Abatis.La première des images réalistes du milieu paysan apparaît avec Un Homme et son Péché; Trente Arpents l'élargira aux dimensions d'une fresque âpre, dure, assez sombre; Thériault, comme Grignon, mais avec plus de dons poétiques, dessinera à traits épais des récits paysans doués de plus de relief que de profondeur ou de complexité.Et Germaine Gucvrcmont, parmi un cadre campagnard plus apaisé, n'idéalisera guère que le personnage du Survenant.(7) Voir Sur le Canada Français, par Pierre de Grandpré (Le Devoir, jeudi 21 janvier, 1954).(A) Pour ceux qui s'intéressent à ces énuméralions, sentant quelque peu le termite universitaire, on pourrait, de façon large, rattacher à chacun de ces catégories, les volumes de la liste ci-jointe correspondant aux chiffres suivants: a) Idéalisation du passé et fidélité française et paysanne: 1, 2, 5, 7, 8,14,20, 34.b) Images réalistes du milieu paysan: 11, 16, 25, 28, 42, 45, 50.c) Romans à cadre bourgeois: 8, 10, 18, 21, 29, 32, 33, 37„ 38, 39, 40, 44, 46, 49, 52, 53.d) Romans psychologiques de l'effondrement intérieur: 18, 39, 44,46, 52,53,54.e) Romans urbains de moeurs populaires: 27,31,35.f) Romans où apparaît le thème religieux ou clérical: 2, 8, 10, 16, 27, 29,35, 38,39, 43,49, 50,52, 53.Certaines de ces classifications sont probablement incomplètes, même en ne tenant compte que de la liste ci-jointe. Quelques jalons chronologiques 1862 (d Jean Rivard, le défricheur Gérin-Lajoie 1863 (2) Les Anciens Canadiens Aubert de Gaspo 1877 (3) The Golden Dog Kirby 1884 (4) Angélino de Montbrun Laure Conan 1902 (5) L'Oublié Lauro Conan 1903 (6) Nollignn et son oeuvre Louis Dantin 1909 (7) Maria Chopdelaine Louis Hémon 1922 (8) L'Appel de la Race Alonié do Lestres 1928 (9) Un Homme se penche sur son Constantin-Weyer Passé 1934 (10) Les Demi-civilisés Jean-Charles Harvey 1935 (11) Un homme et son péché Grignon 1935- 1939 (12) Saint-Denys Garneau rédige son Journal 1936 (13) Leur Inquiétude François Hertel 1937 (14) Mennud, maitre-draveur Félix-Antoino Savard (15) Regards et Jeux dans l'Espace St-Denys Garnoau 1938 (16) Trente Arpents Ringuet (17) Les Engagés du Grand Portage Desrosiers (18) Ils posséderont la terre Robert Charbonneau 1940 (19) Mondes Chimériques Hertel 1941 (20) Les Opiniâtres Desrosiers 1942 (21) La Chosnayo Rex Desmarchais (22) Les Songes en équilibre Anne Hébert 1943 (23) L'Abatli F.-A.Savard (24) Un Monde était leur Empire Ringuot 1944 (25) Contes Yves Thériault (26) Les Iles do la Nuit Alain Grandbois (27) Au Pied do la Pente douce Roger Lemelin 1945 (28) Lo Survenant Germaine Guévromont (29) Two Solitudes Hugh McLennan 1946 (30) L'Héritage et autres contes Ringuet (31) Bonheur d'Occasion Gabriclle Roy 1947 (32) Fausse Monnaie Ringuet (33) Félix Jean Simard 1948 (34) La Minuit F.-A.Savard (35) Los Plouffo Lemelin 1949 (36) Los Sept Péchés capitaux Lemelin (37) Lo Poids du Jour Ringuet (38) Les Elus que vous êtes Clément Lockquell (39) Au-delà des Visages André Giroux (40) Hôtel de la Reine Jean Simard (41) Poésies complètes St-Denys Gameau 1950 (42) La Fille laide Thériault (43) Le Torrent Anne Hébert (44) La Fin des Songos Robert Elie 1951 (45) Lo Dompteur d'Ours Y.Thériault (46) Evadé do la Nuit André Langevin (47) La Petite Poule d'eau Gabriollo Roy (48) Enrth and High Heaven Gwethalyn Graham 1952 (49) Pierre le Magnifique Lemelin 1953 (50) Les Vendeurs du Temple Thériault (51) Le Tombeau des Rois Anne Hébert (52) Le Gouffre a toujours Soif André Giroux (53) Poussière sur la Ville Langevin CITÉ LIBRE 21 A mesure que le milieu paysan redevient grandeur nature, on voit augmenter le nombre des romans à cadre bourgeois.Le prestige social, qui était l'apanage de la petite gentilhommeric canadienne (dans les romans d'Aubert de Gaspé et de Laure Conan), passe peu à peu à l'homme politique (1) et à la "confrérie des gens prospères" (2); cette dernière est décrite par McLennan comme un pouvoir établi, tandis que chez Ringuet on cn voit surtout l'épuisement moral (dans Fausse Monnaie) ou l'accession trop rapide qui y a mené (dans Le Poids du Jour); Jean Simard en secoue les cadres avec un dégoût d'adolescent irrité.Cependant le vrai drame de l'épuisement intérieur d'une bourgeoisie formée trop vite, ce qu'on pourrait appeler le drame de la deuxième génération de bourgeois, c'est dans le roman psychologique de l'effondrement intérieur qu'on le trouvera.Le héros en est souvent un être trop sensible, issu de trop rudes conquérants de la finance ou de la politique.Là, encore, maladroitement, Harvey fut un précurseur, avec la Dorothée des Demi-Civilisés.Mais le premier témoignage plausible et juste est celui de Robert Charbonneau dans: Ils posséderont la terre.Seuls, auparavant, des poètes comme Nelligan, Saint-Denys Garncau avaient côtoyé les gouffres de l'angoisse.Charbonneau, comme plus tard Robert Elie, termine son roman par le suicide, qui ne sera nommé clairement que par André Langevin.Une inquiétude existentielle plus éparse atteint par moments des personnages de Lemelin, presque à l'insu de leur auteur (Denis Boucher, M.Savard, l'abbé Lippe); ceux de Giroux trouvent à leur désarroi une solution chrétienne.Tout ce thème de la désintégration interne est liée de très près avec celui de la solitude.(1) L'oeuvre qui s'approche le plus de l'abîme sans y tomber et sans rencontrer de solution chrétienne est certainement Le Tombeau des Rois, d'Anne Hébert.La dernière page en est la porte même de la mort.Il est assez normal que le roman urbain de moeurs populaires se présente doué de plus de vitalité (avec Lemelin) et de générosité humaine (avec Gabrielle Roy).Le ressort de l'ambition, le désir d'échapper à la misère font de leurs héros les plus conscients (Denis Boucher et Jean Lévesque) des symboles de l'accession sociale.Du haut de la Pente Douce et du Mont-Royal, ils vont contempler (1) voir Réflexions sur nos classes sociales, par Jean-C.Falardeau dans la Nouvelle Revue canadienne (vol.I, No.3, juin-juillet 1951).(2) L'expression est de Everett C.Hughes, qui l'emploie dans un sens un peu plus restreint.Voir Regards sur le Québec dans Essais sur le Québec contemporain (p.229) ( 1 ) Pierre-Henri Simon, en attribue les causes au manque d'information des consciences, et eu manque de culture et d'autonomie critique.Voir texte cité dans Sur le Canada Fronçais, par Pierre de Grandpré (Le Devoir, 21 janvier, 1954). 22 CITÉ LIBRE les rues misérables dont ils rêvent de s'échapper.Pierre le Magnifique passe déjà de son milieu vers ceux de l'université, de la politique et de la bourgeoisie prospère.Denis Boucher, Jean Lévesquc nous permettent d'imaginer à quoi ressemblaient les parents ou les grands-parents de certains jeunes désespérés de nos romans psychologiques.La critique des institutions (la politique, l'enseignement, la bourgeoisie, le cléricalisme) où se joue la verve comique de Lemelin, était, sous toutes ses formes, le plus fréquent objet d'amertume pour Ilarvcy.Gérin-Lajoic dénonçait déjà la corruption politique comme une titre héréditaire.Ce trait, de même qu'une habitude aneestrale d'obéissance, et certaine fatigue ne sont peut-être pas étrangers à la faveur que connut chez nous, à l'époque des fascis-mes européens, le romantisme d'un chef pur et parfait qu'on pourrait suivre en aveugle (2).Notre besoin de croire en nous-mêmes prenait forme individuelle.Le prestige de l'instruction, mis en question par le Denis Boucher de la Pente Douce est l'un des atouts du même personnage dans Les Plouffe et Pierre le Magnifique.Partout ailleurs, pour le Jean Lévesquc et la Luzina de Gabriellc Roy, pour la Claudine du Torrent, l'instruction représente un moyen de sortir de la misère.C'est presque toujours sous l'angle du cléricalisme qu'est abordé aujourd'hui dans nos romans le problème religieux.Après Laure Conan et Louis Hémon, chez qui la foi était le ressort de l'héroïsme ou de la résignation, le thème de la religion pure n'est plus guère abordé directement (1).Le prêtre n'a qu'un rôle décoratif d'invité permanent du manoir d'Habervillc, dans Les Anciens Canadiens.La spiritualité véritable de Laure Conan est affaire intime et personnelle; l'appui du prêtre en paraît absent.Même absence dans nos romans psychologiques du désespoir; la conversation sur la justice de Dieu, dans Poussière sur la Ville, ne résout rien.(2) Lo mouvement des Jcunes-Conoda, lo séparatisme nationaliste do Hcrtot lo réclament; aussi, voir dans l'Abatis "Je crois voir un chef qui enfin nous serait donné", (p.30); également, un beau symbolisme dans "l'oio capitale" (p.33).Le Survenant, figure de maître ot de demi-dieu des routes, l'évoque plus vaguement.— II y aurait aussi La Fontaine (Fable IV du Livre III), pour la suite de l'histoire.(1) Voir Monique Bosco — ouvrage cité: "Dans la Province de Québec (.) où il est facile de voir l'énorme influence du catholicisme et du clergé, on no trouve pas d'oeuvres littéraires qui abordent spontanément ces problèmes de la foi et de la religion (.) D'où vient cette quasi-indifférence aux problèmes de la religion pure?" (p.125-126). CITÉ LIBRE 23 Nos romanciers réalistes ont ramené le prêtre aux mêmes dimensions que les autres personnages du roman: le curé de Trente Arpents est un homme ordinaire et terrestre, et Oguinase, le fils consacré d'Eucharistc Moisan, mourra sans gloire à l'hôpital.Lemelin regarde tous ses personnages sous l'angle humoristique dans ses deux premiers romans; on aurait sans doute tort de voir là beaucoup plus d'anti-cléricalisme que dans Les Trois Messes basses, de Daudet, et d'oublier qu'il y a, chez Lemelin, autant de prêtres humains et dévoués que de personnages peu spirituels.La critique la plus âpre dans cette voie reste sans doute celle de Thériault: le titre Les vendeurs du Temple répond bien à l'intention.Quand un religieux exemplaire traverse notre littérature, il semble faire la leçon à ceux qui ne le seraient pas.Le capucin belge de La Petite Poule d'Eau, par sa charité sans frontière ni distinction de race, contraste avec le nationalisme traditionnel de l'église canadienne-française.Giroux respecte le prêtre qui s'en tient à son rôle spirituel, de confesseur fraternel et compréhensif, et fustige tous les autres.Lorsque Clément Lockquell raconte, sous son jour le plus quotidien, la vie des frères enseignants, il cn fait peut-être trop des personnages pour pièces roses et n'arrive pas à compenser pour l'hostilité latente de notre littérature à l'égard des clercs, à qui elle semble reprocher surtout une sorte de détournement du spirituel.(2) Il y a, dans Pierre le Magnifique, l'esquisse rapide — mais juste, même belle — d'une religieuse intelligente et humaine.U est curieux que notre littérature, qui s'est attaquée à certains aspects de la politique britannique, aux divisions du haut et du bas clergé à ce propos (L'Appel de la Race, Les Plouffe), qui a taxé l'élément canadien-anglais d'une "haine pire que l'hiver" (3), n'ait à peu près jamais présenté de personnage canadien-anglais depuis Les Anciens Canadiens, où Archibald est doué d'une noblesse de coeur égale à celle de son ami Jules d'Habcrvil-le; — le fait illustre bien le titre de McLennan: Two Solitudes.Il est frappant aussi que tant de héros de nos romans soient des personnages de victimes: victimes de la conquête, victimes d'un pays dur, victimes du compatriote anglais, victimes de la pauvreté et de la guerre, victimes de la dépossession, victimes d'une bour-beoisic peu sensible.Nous avons peu de romans constructifs, dé- (2) Pierre-Henri Simon, dans le texte cité plus haut, parle d'uno port d'un "catholicisme fervent en dévotion et solidement temporalisé" ot écrit plus loin: "Le clergé n'n pas compris qu'il importait moins désormais de protéger la foi extérieurement par des barrières et des exclusives que par un renforcement intime et une solide information dos consciences".(3) L'Abatis (p.160). 24 CITÉ LIBRE pourvus de jérémiades.Même le comique de Lemelin n'est pas toujours dégagé d'un esprit de revanche; et derrière l'effusion du seul livre qu'on puisse qualifier de charmant dans notre littérature, La Petite Poule d'Eau, affleure une sentimentalité humanitaire qui risque de prendre le pas sur la générosité naturelle de l'oeuvre.Ce climat de plainte est-il fréquent dans nos chansons nées au Canada?( 1 ) Sans affirmer qu'il soit un trait de notre caractère, on peut dire qu'il donne à notre littérature une sorte de coloration d'ennui; coloration qui vient sans doute de sa pauvreté esthétique fréquente; mais aussi de la rareté de personnages de nos romans qu'on aurait envie de connaître dans la vie: la plupart sont ternes, moyens, peu intelligents.11 y aurait peut-être aussi, parmi les éléments de cette tristesse, un manque de foi dans la vie, de foi tout court, qui ferait penser à ce village de Bernanos; "dévoré par l'ennui, ennui qui trahit la fermentation d'un christianisme décomposé"^).On voit donc que notre littérature, considérée au niveau infra-littéraire, comme une série de phénomènes et de gestes à signification psychologique, pourrait nous éclairer sur nous-mêmes.Les oeuvres, même les plus fausses et les plus indigentes, sont nées d'une intention ou d'une impulsion moins consciente qui, elles, sont des réalités; quand un certain nombre vont aussi dans le même sens, on peut déceler là peut-être des traits généraux de notre personnalité collective ou de notre évolution.¦ ¦ ¦ Mais seule la qualité esthétique peut donner à ces images de nous-mêmes une portée universelle, ou les revêtir, même à nos propres yeux, d'une force de conviction, d'émotion ou de symbolisme tant soit peu durable et profonde.A ce palier, le nombre d'oeuvres dont on a envie de parler diminue considérablement.Et le choix comporte, comme tout jugement esthétique, une part immense de subjectivité.La chronologie ici importe encore.La publication des Demi-Civilisés était un événement sociologique plus que littéraire.Mais si l'on s'étonne aujourd'hui de l'intérêt que suscita en 1935 Un Homme et son Péché, c'est que le livre marquait une date: pour la première fois une oeuvre du domaine romanesque manifestait un don de créateur, du relief, de la force.La trame mince réduisait les personnages à un seul trait dominant, grossi comme dans le ( 1 ) Je ponso ici à la belle chanson du Romancero du Canada "Ah! que l'hiver est long, Que ce temps est ennuyant.".(2) Bernanos, Le journal d'un Curé de campagne (p.3). CITÉ LIBRE 25 mélodrame.U n'y avait pas là une tranche assez épaisse ni profonde de temps et de matière pour un roman; c'était un conte, comme le sont, pour les mêmes raisons, les livres de Thériault, Menaud, mahre-draveur et Le Survenant.Thériault a dépassé Gri-gnon dans son genre; mais l'oeuvre de Grignon préparait les voies.Autre événement, et plus éclatant, quand, dans une littérature généralement fort maladroite (1), surgit un style ouvragé aux métaphores somptueuses, avec Menaud, ma'itre-draveur.Libre à quiconque de n'aimer guère la prose poétique, de reprocher au genre ses complaisances trop extérieures à la pensée; de n'être pas d'accord avec les thèses de Mgr Savard.Chez lui, l'artiste l'emporte.Son oeuvre restera classique et se présente déjà comme une anthologie.C'est ainsi qu'il faut la lire.Car le fil du récit, tout noyé dans les descriptions lyriques et un luxe d'images et d'effets littéraires, est difficile à discerner; et il laisse déçu: le thème de la fidélité paysanne — si sobre, si humain et si plausible dans Maria Chapdclaine — est repris dans un esprit plus négatif de revanche.Sentiment de persécution déjà distancé peut-être par l'auteur au moment de signer son livre.L'intimité avec la terre, les bois, les rivières et avec les hommes de la forêt constitue la part durable de cette oeuvre.L'Abatis, qui se présente directement sous forme de méditations poétiques sur ces thèmes, est le plus beau des livres de Mgr Savard.Dégagé des contraintes du roman, des personnages à faire exister, d'un récit dont le mouvement doit entraîner la composition dans son remous profond, l'auteur assimilera les paysans aux dieux antiques (1) Il y aurait toute une autre étude à consacrer à la libération progressive du langage et du style à travers notre littérature.Depuis les grands styles perdus de notre haute époque, avec Marie de l'Incarnation, et dont on retrouve des traces dans les archaïsmes à la Sévigné et la qualité soutenue de l'écriture de Lnure Conan; — les Ursulines, à Québec, jusqu'à l'uniformisation entraînée par les programmes do baccalauréat, gardaient une tradition très soignée du style, grâce à quoi bon nombre de nos grand'mères savaient fort bien écrire.— C'est dans cette étude qu'entreraient nos divers groupes poétiques du vingtième siècle: l'Ecole de Montréal, celle de nos Parnassiens (avec Le Paon d'Email); là que se placerait Alfrod Desrochers, dont le souffle authetique parait pourtant inégal.C'est ici qu'il faudrait plus longuement perler do la libération dos formes npportéo par Alain Grandbois, dans la lignée d'un surréalisme modéré; l'inspiration chez lui se tient au niveau d'une fine poésie du sentiment.Ces poètes suivent la conception traditionnelle de la poésie-effusion, do la poésie-élévation-lyrique.Anne Hébert et Saint-Denys Gémeau pratiquent une poésie-connaissance, poésie qui cherche à circonvenir lo mystère et à saisir un absolu intérieur.Chez certains de nos journalistes, chez des orateurs comme Bourassa, on verrait l'énergie politique s'exprimer, avec la plus robuste éloquence fonctionnelle, en un style d'action. 26 CITÉ LIBRE sans qu'on proteste au nom de la vraisemblancc(2); à chaque vol d'oiseau, de toutes les plantes du bois, jailliront des évocations neuves, parfois assez parnassiennes.Le style de Menaud en est tout gonllé; il se détend beaucoup dans L'A bâtis; plus élagué dans La Minuit, le retour des mêmes procédés s'y fait assez apparent.Les figures partout les plus chaleureuses sont celles qui rapprochent l'homme du règne minéral et général, dans une sorte d'isolement avec la nature où se délecte comme un sentiment d'évasion^).Que Menaud, La Minuit ne soient pas des romans, nul ne le sait mieux que Mgr Savard.Et le style, où il est maître, manque souvent à nos romanciers qui satisfont aux autres exigences d'un genre dont l'esthétique est fort complexe.L'univers du romancier, faut-il le rappeler, se transmet en effet par: des personnages, recréés assez fortement pour qu'ils existent en nous, une fois le livre fermé; passé le stage de l'expression trop directe de lui-même, le romancier doit arriver à une transposition totale, de façon que les héros se mettent, à un moment donné, à vivre sans lui, à inventer leur propre destin; des situations, des scènes, issues de la nécessité interne des héros; des lieux, des atmosphères qui collent à l'imagination du lecteur, et lui deviennent un paysage intérieur, où il lui est loisible d'habiter, de l'invention, le don de conter, du mouvement; un rythme personnel reconnaissablc, autant d'instinct que de métier, autant d'art que d'instinct; puis un langage fonctionnel qui n'attire pas l'attention sur soi seul, mais sur les êtres à faire vivre, l'action à faire avancer.Autant d'éléments qui ne seraient que purs mécanismes sans quelque passion vive de l'auteur ou de ses héros, qui pousse et anime tout cela et le tienne ensemble.L'un des éléments inhérents au roman se met-il à prédominer, l'équilibre se rompt.On a vu ce qu'il advient, quand c'est le langage.Dans les romans d'André Giroux, un parti pris de techniques contrastées — héros place sous des éclairages divers, toujours extérieurs {Au-delà des Visages), connaissance du personnage sans aucun témoignage extérieur {Le Gouffre a toujours soif) — prend le pas sur l'existence même des héros; ceux-ci ont déjà cessé de nous importer, que ces habiletés nous restent encore en mémoire.(2) Transposition consciente d'ailleurs et voulue: "On me reprochera, peut-être, d'avoir vu les hommes tels que je souhaiterais qu'ils fussent" (L'Abatis.p.20).(3) "Si je disais montagne, je verrais en certains yeux toute cette plaine argileuse se brouiller" (L'Abatis, p.64). CITÉ LIBRE 27 Ces stratagèmes de la structure doivent s'imposer à l'auteur par surprise, sans trop de préméditation.Nos premiers romans obéissaient à une composition linéaire, la plus simple.Le Survenant tentait un effet élémentaire de surprise, en nous apprenant, par des nouvelles venues d'ailleurs, des découpures de journaux, la mort du héros disparu.La Fin des Songes utilise, comme partie centrale, le journal intime du personnage principal; c'est la meilleure, celle où il apparaît dans sa vraie lumière; la réfraction de son existence dans la réalité extérieure des autres personnages n'ajoute guère à la connaissance que nous avons de lui; le don de Robert Elie, qui n'a pas suffisamment dégagé de lui son héros, semble le disposer ici au monologue intérieur plus qu'à un récit concret; la première partie de son roman surtout nous gêne par sa gaucherie.La narration des rêves, procédé vieux comme la tragédie antique, est incorporée au dernier roman d'André Giroux de façon naturelle, plausible.Jean-Jules Richard divise un robuste récit de guerre en Neuf Jours de Haine.Les Témoins, d'Eugène Cloutier, sont les divers moi d'un homme qui vient de tuer sa femme et l'amant de celle-ci: le penseur, l'homme moral, l'homme charnel, le révolté contre un destin incompréhensible présentent tour à tour leur défense.Compartimcntation fort abstraite, mais où la sincérité du héros arrive à maintenir l'unité et l'intérêt.Avec La Petite Poule d'Eau, l'une de nos oeuvres romanesques dont l'art soit le plus achevé, Gabricllc Roy atteint à une prestesse de structure qui contraste avec le rythme languissant de Bonheur d'Occasion.La ferme des Tousignant, connue d'abord cn elle-même, l'est ensuite par réfraction sur chacun des instituteurs et institutrices qui viennent y vivre; chacun d'eux, d'autre part, apporte dans cette solitude une image nouvelle du monde extérieur.La deuxième moitié du volume, d'un mouvement allègre, nous entraîne dans la vie quotidienne du capucin de Toutes-Aides.Finalement le capucin aboutira, pour la messe annuelle qui se dit à la ferme, parmi les personnages du début que l'on rejoint au moment où on les avait laissés.L'humour tendre du récit s'accorde bien avec cet humour léger et charmant de la composition.C'est la première fois que nos romans, qui n'ont guère innové dans les techniques de composition, utilisaient le retour dans le passé.C'est à ce plan du métier, de l'instinct de conter que se situent aujourd'hui les meilleures qualités de Roger Lemelin.Sa première oeuvre, mal écrite, mal composée, fut entourée de succès; saine réaction collective cn faveur d'un roman dont la verve s'exerçait hors de toute contrainte scolaire, cn toute liberté et cn toute jeunesse: comme si l'instinct de nos conteurs populaires se fût retrouvé là.Mais succès qui accueillait aussi notre premier roman urbain de moeurs populaires, et le premier à aborder dans 28 CITÉ LIBRE l'optique de la comédie la critique des institutions.L'illusion de certains fut d'y voir l'avènement d'une littérature prolétarienne.Une compassion naturelle pour le malheur, une passivité bien féminine et plus plaintive prédisposaient mieux Gabricllc Roy à cet engagement du coté des inlortunés.L'univers de Lemelin est celui de la conquête et de l'accession.Réalisant les aspirations vagues de Denis Boucher et d'Ovide Plouffe, Pierre le Magnifique, leur frère évolué, ne sera plus seulement le chef d'une bande d'adolescents de paroisse, le conseiller respecté d'une famille, son action atteindra les centres mêmes où s'agite le destin de la province.Toute cette oeuvre est faite du jeu des forces contraires.Le personnage collectif y est au premier plan.Brassages, agglutinations, luttes, interréactions des groupements donnent à ces curieux romans leur dynamisme secret, assez énigmatique peut-être pour Lemelin lui-même.Il y a chez lui beaucoup d'extra-conscicnce, des choses qu'il réussit sans faire exprès, d'autres, préméditées, qu'il rate.La naïveté qu'on lui trouve, il la réclame comme nécessaire à son métier.Métier qu'il apprend sans cesse, à travers un public sur lequel il s'appuie sans doute trop.Une scène à succès de La Pente Douce lui a fourni la méthode de quatre ou cinq chapitres de comédie collective de plus en plus agressive pour Les Plouffe (la partie d'anneaux, la visite royale, jusqu'aux dimensions quasi-épiques de la procession du Sacré-Coeur); cette fois l'écrivain sait nous amuser jusqu'à la fin du livre; le mouvement autonome du récit qu'on remarquait ici et là dans La l'ente Douce est devenu capable d'une durée.Ce que Lemelin pratique dans Pierre le Magnifique, c'est le rythme; ses dénigreurs les plus acharnés avouent avoir lu le volume d'un trait.Une autre gageure a réussi: un roman de trois cents pages écrit comme d'un seul élan, malgré tous les genres: policier, politique, sentimental, erotique, etc.qui y foisonnent en une sorte d'art baroque du roman.En cours de route, la langue s'est améliorée, débarrassée de ses figures les plus lourdes (mais relisez Balzac, son premier maître!); le seul don du style qu'il ait eu dès le début — celui du naturel dans le dialogue, mais d'un naturel tout local encore dans Les Plouffe et dont la drôlerie n'est sensible qu'aux gens d'ici — se gonfle quelque peu dans le milieu plus cultivé où s'agite Pierre le Magnifique.Mais la psychologie ne s'est pas perfectionnée à la même mesure, Les personnages se sont parfois gourmés.Lemelin aime présenter un portrait en pied de ses héros, comme on pose des prémisses; le récit ensuite n'approfondit guère notre intimité avec eux.Autant la narration est animée, autant la psychologie du héros paraît statique.Lemelin observe les êtres au niveau du geste et de l'action, seul niveau où l'on puisse se moquer tout à fait.Sa prédi- CITÉ LIBRE 29 lection pour Denis Boucher et Pierre Boisjoly vient de ce qu'ils agissent sur leur entourage.Certains personnages épisodiques ont une présence véritable: M.Savard et Mère Cécile, révélés à nous par deux scènes nocturnes: le retour du chantier avec Pierre, l'entrée à la clinique.Dans La Pente Douce, il y avait deux jeunes hommes qui mouraient; par quelle pudeur, quel refus du pathétique ou simplement quel rejet de la souffrance la narration évitait-elle de s'attarder sur eux?Cette brièveté soulignait une couleur tragique qui ne s'oubliait pas facilement.Ces moments d'acre justesse, tel bref ressac d'amertume, sous le rire, montrent bien que Lemelin n'ignore pas la cruauté d'un univers dont il ne veut que s'étourdir pour l'instant.Il se peut qu'il choisisse de divertir toujours.Si telle est sa voie, il le sait mieux que nous.Et n'y a-t-il pas place, à côte du roman métaphysique ou psychologique, pour des genres qui atteignent moins jusqu'à l'âme mais qui demandent autant d'habileté.L'erreur serait de vouloir faire du roman policier en n'utilisant le métaphysique ou le sentiment de l'absolu qu'en guise de colorant — c'est l'inverse de ce que fait Greene dont la recette n'est guère transmissiblc.Quoi qu'il en soit, Lemelin reste jusqu'à maintenant notre écrivain le plus doué d'une passion quasi-physique de l'action, du mouvement, du besoin d'écrire.On la sent partout sous le récit comme un courant hâtif qui en précipite les épisodes et les événements.Gabrielle Roy est rapprochée de ses personnages par une sensibilité humanitaire parfois difficile à distinguer d'un sentimentalisme social.Le ressort de son oeuvre est une tendre pitié, teintée parfois d'un humour qui s'épanouira librement dans La Petite Poule d'Eau.Un sens de la durée — pensées vers l'avenir, nostalgies, sentiment du temps qui passe et de l'infini du malheur — donne aux êtres parfois le prolongement d'une poésie désolée et grise.Ce sont les gens toujours les plus moyens; on connaît d'eux les variations alanguies de leur vie, aux pauvres joies, aux longues peines; ils finissent par ressembler à une certaine part fatiguée et plaintive de chacun de nous.Elle a le don des atmosphères du coeur, aussi bien que celle des lieux extérieurs.Le début de Bonheur d'Occasion est à relire à ce double point de vue.Par une sorte d'enveloppement chaleureux, les personnages banals sont présentés sous leur bon jour (le père de Florentine, le matin du mariage), ceux qui seraient très déplaisants (le propriétaire des Tousignant) n'apparaissent pas.Les plus humbles fiertés sont protégées: Florentine a son orgueil, et rejette la pitié, même amicale (chap.XXIII).Rose-Anna veut cacher sa pauvreté à sa mère. 30 CITÉ LIBRE L'isolcmcnt(l) de chacun dans sa joie et sa peine est un des aspects les plus pathétiques de tous ces déshérités.Ils n'arrivent pas à communiquera 1 ) Rose-Anna — le personnage le plus riche et le plus profond de Gabricllc Roy — est emmurée dans le silence, parmi ses enfants nombreux.Sa fille, devant elle, n'arrive pas à confier son insupportable détresse (fin du chap.XXII).Dans le malheur, elles n'ont plus, l'une devant l'autre, qu'à "s'asseoir et se regarder" (p.316) (2).Chez tous, même usage restreint de paroles aux intentions affectives, même peur des vérités qui feraient mal, mêmes sensibilités douloureuses qui se protègent comme on s'emmitoufle.Aucune oeuvre ici ne s'était encore chargée à ce point du poids de la misère, longtemps contemplée, assumée, éprouvée, puis recréée par un engagement épuisant.C'est là un univers féminin, qui ne va pas sans une certaine passivité dans le malheur.Tous les personnages importants sont des fcmmcs(3): les deux premiers romans offrent un diptyque de la mère: Rose-Anna, et sa contrepartie plus épanouie, plus naïve de La Petite Poule d'Eau, Luzina.Les personnages masculins sont veules: Jean Lcvcsque sacrifie Florentine à ses ambitions d'accession sociale; le malheur de Rose-Anna vient de l'inconstance de son mari; Hippolytc Tousignant n'a qu'un rôle de second plan.Un seul homme échappe à ce commun destin, c'est le capucin de Toutes-Aides.Bonheur d'Occasion racontait avec sympathie pour la première fois dans notre prude province, l'histoire d'une jeune fille qui se marie avant d'être fillc-nièrc; le roman déplorait l'absurdité des guerres, la finisse prospérité qui en découle pour les malheureux.La prédication sociale restait fort discrète, bien incorporée au récit; ( 1 ) Voir In thèse de Monique B09CO, citée plus haut.(1) On pourrait dire d'eux, comme de ln Claudine du Torrent: '"La parole n'entrnit pas dans son ordre".Psychologie qui rejoint notre psychologie collective.Est-ce notre réserve paysanne, notre jansénisme, notre britannisme qui nous inspire cette peur ou cette pudeur des mots?Ln pnrole chez nous sert rarement à autre chose qu'à la nécessité ou a la pinisnnterie; presque jnmnis à l'expression de l'nme ou de In sensibilité.Pnr contre ces domnincs du Inngage ne sont pas galvaudés.— Voir encore Le Torrent (p.101): "Ysa vient d'un pnys (.) où l'on connnit les mots pour dire sn pensée et son nmour." etc.(L'Ange de Dominique).En de toute autres tonnlités, mais exprimant un même besoin insatisfait de l'échange, se rnppelcr les soliloques du Eridolin de Grntien Gélinns; quand le Tit'Coq, du même auteur, parle avec un interlocuteur, on n toujours oussi l'impression de soliloques.— Egnlement n mentionner, le volume de Jenn Nnrrnche: Quand j'parte tout seul.— Ce problème de l'expression a été signalé par le R.P.Ernest Gagnon dnns le numéro d'Esprit de noùt-septembro, 1952.(2) Pour Bonheur d'Occasion, ce numéro de page renvoie n l'édition Flammarion ( 1947).(3) Pour cet aspect de l'oeuvre, voir encore la thèse de Monique Bosco. CITÉ LIBRE 31 elle est insufflée et surajoutée plus volontairement dans La Petite Poule d'Eau, on le voit à ce petit paradoxe: l'amour de l'humanité — thème fort ressassé depuis un siècle, mais bon à répéter dans un pays très compartimenté — y est illustré par un récit qui se déroule assez loin de la foule, dans la quasi-solitude.C'est que la nature, pour Gabriellc Roy, est un paradis où chacun devient bon et généreux, aussitôt que délivré des villes.La seule éclaircie, dans Bonheur d'Occasion, est une évasion dans la nature.Et, entre deux romans urbains, La Petite Poule d'Eau s'offre comme une clairière d'effusion.Le paysage du nord manitobain fait depuis lors partie de notre monde intérieur; avec cet autre paysage également demi-aquatique, dans Le Survenant, jamais décrit dans son ensemble, mais évoqué par touches sensibles, d'une poésie juste, qui nous installent peu à peu dans cet environnement d'îles, de roseaux humides, de vent doux traversé d'oiseaux migrateurs.Germaine Guèvrcmont est surtout paysagiste; son personnage, artificiel et agaçant, a pour rôle de soulever en chacun, comme ces oiseaux de passage, les désirs d'évasion et les rêves qui sommeillaient (tout comme Le Dompteur d'Ours, de Thériault, autre nomade éveilleur des forces obscures).Depuis les bords sombres de la forêt, dans Maria Chapdelaine, nous n'avions guère eu de paysagistes.L'ample sentiment de la nature, chez Mgr Savard, se concrétise dans des évocations de détail et des figures d'une poésie émerveillée; jamais, je crois, dans un paysage qu'on a l'impression d'avoir habité.Pour qui aime, chez l'écrivain, cette "part de Dieu"(l), ce qu'accomplit, presque à son insu, la richesse inconsciente de son âme ou de sa sensibilité, c'est dans le paysage qu'il la trouvera, pour Gabriellc Roy.Certes ses personnages sont justes; jamais une erreur psychologique ne les déforme; mais tout ce qui est saisi de leur être est ensuite exprimé.Jamais d'ellipse.Comme un manque de choix, de mise en valeur, encore accentué par l'enveloppement sentimental.Mais tels paysages, brièvement esquissés — dans la nouvelle, surtout, qui ne permet pas de s'élcndre(2) — possèdent une originalité profonde, un relief, et le sens d'un insolite qu'on ne (1) Cetto expression est de Gide, dons la l'réfnco «le Paludes; elle est reprise par Clnude-Edmondc Megny, dans Les Sandales d'Empédocle (p.30).(2) La Vallée Houdou (nouvelle publiée dnns Amérique française en 1946); La Camargue (évoention à demi documentnire, parue dnns ln même revue, numéro de mni-juin, 1952); La lune des Muissons (dnns La Revue Moderne septembre 1947.) Dnns quelques nouvelles inédites, une étonnnntc imnge de l'Abitibi, sèche, étouffée, où l'on respire une poussière de mines; aussi, une arrivée sur la Place du Marché, à Jo-licttc. 3a CITÉ LIBRE trouve pas chez les personnages, tirés de la moyenne banale.La poésie très personnelle de ces paysages nous saisit d'autant plus qu'elle n'est pas du tout exploitée ensuite; ainsi dépouillés d'attendrissement, ils s'inscrivent dans la mémoire soudain, et s'y prolongent, indéfiniment.Ringuet et Desrosiers sont deux romanciers de métier.Trente Arpents avait une belle force drue; les romans de milieu bourgeois que Ringuet écrit ensuite cn un mode désenchanté, ont moins de relief, la psychologie cn est parfois rudimentaire et conventionnelle.Léo-Paul Desrosiers semble avoir écrit Les Engagés du Grand Portage à coup de dictionnaires techniques; le livre n'intéresse guère; il ennuie franchement.Il manquerait à ces deux romanciers une sorte de lumière de l'âme ou de la sensibilité; on dirait un réalisme bouché.Comme Lemelin observait les êtres au niveau du geste, Ga-bricllc Roy les rejoignait dans les fluctuations de la sensibilité, André Langevin, dans Poussière sur la Ville, exprime une conscience aiguë de leur présence charnelle.Non pas à la manière simpliste du conte, comme chez Thériault; il s'y joint ici une intelligence et une maturité qui cn font des êtres fort vrais.Le premier roman de Langevin était confus et opaque.Ici la composition très sobre, un style direct à la première personne, une tension qui ne fléchit pas, l'absence de bavardage atteignent à une force étonnante.Madeleine, la femme du narrateur, trompe celui-ci et se suicidera; ce dernier, qui tolère la situation, voit souffrir Madeleine, a pitié de son drame jusqu'à la fin.Cette pitié, un attachement conjugal surtout physique sont évoqués sans aucune grandiloquence.Oeuvre exigeante et.dans son ordre, presque sans défaut.Les traces de l'influence de Camus restent discrètes, dans la forme de composition, dans telle conversation sur la justice de Dieu qui rappelle le Ricux de La Peste, et plus encore dans cette préoccupation constante du bonheur des humains.Il y a peut-être un danger de tomber dans le procédé par certaine volonté d'un style uniformément contenu.Mais on doit sûrement beaucoup de gratitude déjà à un jeune écrivain aussi riche.Quittant le roman, on passe à une expression moins transposée avec les contes et poèmes d'Anne Hébert et avec l'oeuvre de Saint-Dcnvs Garneau.L'absolu du langage, une même expérience des abîmes, quelques thèmes majeurs (l'eau, la danse, les ossements, et partout la mort) apparentent ces deux oeuvres nées dans un même climat.Notre littérature atteint avec elles à une qualité esthétique d'une portée universelle: une totale exigence accorde l'art le plus dépouillé à la confrontation intérieure la plus authentique. CITÉ LIBRE 33 On tremble de s'approcher de ces oeuvres comme figées dans leur solitude et dans leur acheminement concerte vers la mort, hiératiques déjà, et portant "les signes superbes de la fin du mon-de"(l).Chez Anne Hébert, depuis le début, s'installe de plus cn plus, selon une parfaite cohérence, une certaine immobilité de l'espoir.Parmi les poèmes d'adolescence des Songes en équilibre, leurs gentillesses, leurs puérilités, sourd une perplexité attentive à la douleur qui dans l'âme "s'aiguise les griffes".Au milieu de la tranquillité de l'instant, une enfant grave oscille entre la vie, le désir, un monde pourtant insolite et lunaire, et d'autre part le songe, et sans doute le poème.Si l'équilibre rompu dégage Ce désespoir qui bout Comme une source secrète Au moindre sursaut.deux recours s'offrent: refuge dans l'enfance, les miroirs et les sources avec leurs dédoublements, les eaux-mères, habitées de "beaux noyés"; ou prière enfantine à un Dieu touchant comme une légende de famille, mais si peu fondé cn vérité, si illusoire, qu'il ne résistera pas à la fin de l'enfance.Il ne représentera, dans Le Torrent, qu'une dépossession de plus(l).Aucun recours maintenant, mais un affrontement impitoyable.Jean le Moync a montré la "charge symbolique (.) explosive" que recèle ce "conte terrible et magnifique" où se réunissent "toutes les puissances de la vie, du sexe, de la révolte et de la mort".(2) Privés du monde, du mouvement, de la beauté ou de l'amour, tous les héros de ces contes souffrent d' "un mal atroce qu'on leur a fait depuis l'cnfance"(3).Une frustration les pourriraient à chaque seconde s'ils n'y opposaient une violence acre et têtue.Ils éclatent de passion et de rage accumulée.Si les personnages des autres contes paraissent cruellement damnés, il subsiste une force momentanée d'épanouissement pour ceux du Torrent et de L'Ange de Dominique, qui pourtant aboutiront dans la noyade.Le Torrent est un conte de la dépossession, de la révolte consommée dans le meurtre, de la libération; l'amour, alors atteint n'est que solitude partagée et se résout par l'abandon, puis le suicide.(1) Le Torrent (p.135).Les autres citations do co paragraphe sont empruntées nux poèmes suivants de Songea en équilibre: Minuit (p.71), Six petits poèmes pour la Semaine Sainto (p.141), Marine (p.82).(1) "Très tôt, je fus détourné de la saveur possible do Dieu ( ) quelqu'un d'avant moi et dont je suis le prolongement a refusé la grâce pour moi" (Le Torrent, p.57).(2) Dans la conférence mentionnée plus haut.(3) Les textes tirés du Torrent se trouvent, selon l'ordre où ils apparais-sent ici, aux pages suivantes: p.136, p.103, p.59, p.67, p.61. 34 CITÉ LIBRE Dominique est tirée de sa paralysie par un sylphe, Ysa, qui la sauve en secret, avec l'art qu'il lui apprend.Il est un peu l'amour; n'est-il pas en même temps la poésie.Il exige de Dominique l'honnêteté intérieure la plus épuisante: "Ne détourne pas ton âme de l'angoisse, goûte-la, tel un don supérieur.Regarde les feuilles; elles dansent, fidèles au vent, jusqu'à la dissolution complète".Mais l'héroïsme, malgré l'enivrement qu'il apporte, ne va pas de soi: "Je ne suis pas complètement préparé (.) pour le plus profond ahime en moi-même.Je m'échappe encore".Comme dans Le Torrent, le gouffre accomplira la fascination: "Je veux voir le gouffre le plus près possible.Je veux me perdre en mon aventure, ma seule et épouvantable richesse".On pourrait voir là des symboles d'un art poétique étroitement lié à une éthique de l'expérience intérieure — la seule, offerte par notre littérature, avec l'oeuvre de Saint-Denis Garncau.— Ou, plutôt que symbolisme, devrait-on dire superposition des divers plans d'un même drame.Il y a là — et plus encore dans Le Tombeau des Rois — concurremment avec la portée symbolique de l'expression et la dédoublant curieusement, comme un aveu direct de l'imaginaire, d'une limpidité rare dans la littérature."Je n'ai plus d'abri intérieur.Le sacrilège est commis".D'un mot fort juste, Maurice Blain a parlé, au sujet de l'ensemble de cette oeuvre, d'une "ascèse du désir".L'"enchantentcnt pervers" ( I ) du Tombeau des Rois, sa substance mystérieuse, peuvent dissimuler un moment sa morbidité.Un conte du Torrent (La Maison de C Esplanade) peignait la vie arrêtée, comme immobile, d'une morte vivante, se nourrissant de rites, parmi un décor vidé.C'est là le monde "de plus en plus étroit" du Tombeau des Rois; désertique, desséché, improbable, il n'en parvient plus un bruit; le geste, rare et recueilli, y ressemble à un souvenir.On ne respire que furtivement, par ténacité futile.Par des "ravins de fatigue", on se laisse couler, ligotée d'avance et ornée, vers des sépulcres solennels.L'aboutissement logique de cette oeuvre interdirait qu'on en parlât à voix haute si une réconciliation et une transfiguration ne semblaient maintenant s'y accomplir, comme en témoigne étonnamment un poème récent (2).Il existe une frontière où le don poétique arrive à équilibrer exactement la somme de tragédie qu'un lecteur peut supporter.Le Tombeau des Rois offre ce cas-limite.Dans le début même de l'oeuvre d'Anne Hébert, on chercherait vainement un seul mensonge de rhétorique, une seule tricherie de "littérature" — au sens ( I) Le Torrent (p.64).(2) Lo Pain, poème reproduit récemment dnns L'Autorité. CITÉ LIBRE 35 avili — ; les mots ne sont que "la réponse la plus naïve à l'âme qui cric"; on sent qu'il n'y avait pas le choix c'étaient les seuls possibles.L'esthétique (3) n'est que fidélité à saisir l'essentiel d'une expérience située aux limites de la sensibilité; et la qualité d'art fait contrepoids au drame.Il est probable que bien des lecteurs n'en veulent accepter que les étranges séductions, refusant d'assumer le fardeau d'isolement qu'elles rccouvrent(4).Il est presque intolérable de lire cette oeuvre dans sa cruauté totale et pour vrai.11 s'agissait là de la douleur, la plus personnelle, la plus patiemment contemplée, parfois; un drame surtout affectif, et qui n'accusait pas le destin même, mais toujours "quelqu'un": Oui donc m'a conduite ici?Il y a certainement quelqu'un Qui a soufflé sur mes pas Le désarroi était ramené à des dimensions terrestres et charnelles.Il faut en arriver à Saint-Denis Garncau pour que le problème central de notre mauvais accord avec le monde s'exprime naturellement par une angoisse métaphysique.Un conte paru dans Esprit ( 1 ) a pu être assimilé à Kafka, bien qu'il ne s'agisse probablement pas d'une influence.La publication prochaine du Journal de Garncau permettra seule de saisir l'entière portée de l'oeuvre, ainsi que le laisse soupçonner la Préface de Robert Elic aux Poésies complètes.Le seul recueil publié par Saint-Dcnys Garneau durant sa vie fut accueilli par le silence ou l'incompréhension (2).Ces "pa- (3) On ne peut revenir sur l'analyse aiguë et définitive qu'en ont faite Pierre Emmanuel, dans la Préface du Tombeau des Rois, et Albert Béguin, dans une causerie prononcée à Radio-Canada (Revue des Arts et des Lettres) et reproduite dans Le Devoir du samedi 3 octobre 1953.— Au moment de la publication, Gilles Marcotte écrivait déjà: "La poésie à cette hauteur est plus qu'un art; c'est une leçon de morale" (Le Devoir, samedi 9 mai 1953).(4) Et de toute façon, nous étions apparemment mal préparés à comprendre cette oeuvre, comme en témoignent certaines critiques parues à l'époque de la publication du Torrent: "Le plus grave (.) c'est que les personnages de Mademoiselle Hébert ne sont pas de notre terroir et appartiennent, par la tristesse de leur destin, aux absurdités existentialistes" (Bertrand Lombard, dans La Revue de l'Université Laval, Janvier 1951).(1) En septembre 1953: Le Mauvais pauvre, par Saint-Denys Garneau.(2) Roger Duhamel publia une recension très favorable dans L'Action nationale.Mais à côté de cela Albert Pelletier définit l'oeuvre comme: "une enfilade de mots sans suite, sans grammaire, sans rythme, où l'idée vagit dans l'informe et ne parvient pas à s'exprimer"; lo même critique parle d' "artifices puérils, déplaisants" et conseille au poète d' "ordonner son inspiration selon les règles classiques, pour lui donner une puissance qui demeure"; il fout croire qu'à ce moment le vers libre devait paraître chez nous d'une audace folle, puisque la moitié de cette critique l'applique à le vitupérer (Les Idées, avril, 1937, vol IV, No 4). 38 CITÉ LIBRE rôles belles et graves" (3) passèrent au-dessus des têtes comme des ultra-sons.Il y a beaucoup plus de gens pour louer Saint-Denys Garncau que pour le lire sans doute.Sa crise précède de vingt ou trente ans notre sensibilité collective aux questions éternelles.Et son style, dont le dépouillement atteint à la sécheresse n'a pas l'éclat plastique que revêt tout naturellement l'oeuvre d'Anne Hébert, du moins dans les poèmes.Puisqu'il est trop tôt pour parler de Garncau, on peut, en terminant, se demander pourquoi nous avons si peu d'oeuvres où transparaisse une attitude personnelle de vie, ou simplement quelque préoccupation spirituelle, éthique ou métaphysique.L'une des causes en est la tradition littéraire elle-même, pour qui ces courants sont assez récents.Il s'y ajoute peut-être des causes locales.Les vérités thomistes, enseignées aux collégiens de façon assez dogmatique, — sans point de comparaison avec d'autres phi-losophics, même chrétiennes et catholiques, — ne les détourneraient-elles pas de toute recherche personnelle dans le domaine de la pensée comme de quelque tentative insurrectionnelle?Ne les décourageraient-elles pas aussi, tout simplement, d'adapter de façon vivante à leur inonde intérieur les grandes vérités thomistes elles-mêmes.La vérité n'cst-clle pas trop considérée parmi nous comme une masse toute faite où l'on n'a qu'à prendre, le jour où l'on s'y intéresse?Un certain dogmatisme dans toutes les matières de l'enseignement ne nuit-il pas aussi à la vitalité même de l'esprit, à ses pouvoirs de création et d'invention?Est-ce tout à fait un hasard si trois de nos écrivains les plus productifs sont précisément des êtres qui n'ont pas subi ces moules scolaires, qui ont dû découvrir eux-mêmes leur propre perspective du monde?On peut tout au moins se poser ces questions.Jeanne LA POINTE — Janvier-février 1954 (3) Préface de Robert Elio nux Poésies complètes de Saint-Denyï Garncau. Dissidence Québec, le 11 février 1954.Mademoiselle Jeanne Lapointe, Professeur à la Faculté des Lettres, Université Laval, Québec.Ma chère Jeanne, Je devais vous répondre plus tôt; mais je n'ai eu que ces jours-ci le loisir de lire, à tête un peu reposée, votre étude.— Vous m'y traitez bien; je vous en remercie.Il y a, il y aura toujours de bons et sincères sentiments d'amitié entre nous, encore que, vous lisant, j'aie l'impression que bien des choses, hélas, nous séparent.Votre attitude intellectuelle en face de quelques-uns d'entre les plus graves de nos problèmes de culture, n'est pas la mienne; et ce qui m'afflige, c'est que le doyen des lettres de Laval devra se résigner à combattre certaines idées qui affleurent, ça et là, dans votre article.Ohl vous comprendrez que cela m'est dur; et que, plus que jamais, je regrette le cher temps où, parmi les humbles et les petits, je me sentais à mon aise beaucoup plus que maintenant.Ne trouvez-vous pas que ce soi-disant monde des "évolués" est un monde plutôt rétrograde, en ce sens qu'il retourne vers toutes les vieilles erreurs du passé?Les formes nouvelles qu'il prend, les faux airs de jeunesse qu'il se donne ne font point prendre le change.A l'heure où les civilisations sont menacées par les plus néfastes idéologies, des intellectuels de chez nous n'ont qu'indulgence et sourire pour les écrivains et les livres qui les propagent; ils regrettent, semble-t-il, les climats où ces oeuvres sévissent; ils oublient les malheurs et les erreurs dont elles sont issues; ils ne prévoient pas les misères qu'elles préparent.Les uns se séparent de la nature à laquelle, bon gré, mal gré, il faudra toujours revenir parce qu'elle est la source de toute jeunesse; les autres, sous prétexte d'émancipation, vagabondent parmi de vieilles théories religieuses, politiques, sociales, littéraires engendrées par les concupiscences et l'orgueil de la vie. 38 CITÉ LIBRE Il en est qui refusent le temps (le tempus accoptabilc, dont parle l'Ecriture), pour s'évader vers des absolus artificiels.Ils ont l'esprit et le coeur en révolte contre les conditions de lieux et de temps où Dieu nous a placés; ils s'égarent en des métaphysiques fumeuses, en des universalismes — assez confortables, d'ailleurs — où la pensée, séparée du concret et de l'immédiat, n'a plus d'autres règles que son propre plaisir.On voit même des incroyants se payer le luxe d'être férocement jansénistes.Vous savez ces choses; permettez-moi, néanmoins, de vous dire mes inquiétudes.Vous les comprendrez un jour.Je suis et veux demeurer, coûte que coûte, un homme du pays, de mon pays.J'ai pu, grâce à certains contacts, à certaines expériences, comprendre un peu ce qu'il a coûté, ce pays.J'ai le culte de la tradition, j'entends, le respect, l'amour de la sainte tradition sans laquelle nous serions semblables à ces nuées agitées par les vents, dont parle l'Apôtre.Je ne refuse pas, pour autant, l'avenir.Mais dans cette marche en avant de notre civilisation — marche lente et laborieuse — je crois que nous devons partir de ce qu'il y a de meilleur et de plus solide dans le passé.Je ne suis pas un retardataire.J'ai à coeur autant que quiconque le progrès de nos lettres, la liberté et le succès de nos écrivains.Je ne concède pas à l'oeuvre d'art la faculté de se séparer d'un sain et authentique réalisme.Je vois même dans la réalité ambiante et quotidienne — celle des villes autant que celle des campagnes — la source même et les conditions de toute vraie poésie.J'abhorre, dans l'ordre de la nature, les conformismes aveugles qu'ils soient de droite ou de gauche (car, il en est, à gauche et qui ne sont pas les moins féroces).Aussi, je pense que la crit'que est bonne, quand son jugement s'appuie sur des principes véritables et éprouvés.Elle fait du bien quand elle a l'amour du bien — elle éclaire, corrige, redresse, ramène.Elle a contre les vénalités présentes, contre les engouements, contre les admirations naïves, contre les applaudissements de commande, contre les erreurs et toutes les choses impures qui menacent l'artiste et son art, elle a, dis-je, un grand rôle salutaire à jouer dans la Citél Je crois, dans une Faculté comme la nôtre, à la nécessité d'un enseignement basé sur une doctrine philosophique sûre et profonde et large, et qui, pour être solidement appuyée sur les grandes autorités de la raison et de la foi, n'en rejette pas, pour autant, sans examen, les oeuvres et les hommes d'aujourd'hui. CITÉ LIBRE 39 D'autre part, si j'estime que nous devons nous appliquer à maintenir la culture française intégrale, je soutiens et je soutiendrai toujours avec la plus grande énergie, que tous ces biens vers lesquels nous essayons d'entraîner nos jeunes: peuple, traditions, nature, patrie, sont les seuls qui soient capables de corriger les abus et les dangers d'un vain exotisme et de ce que j'appelle le livresque, livresque particulièrement à craindre chez nous parce qu'il n'est point contrebalancé par des oeuvres fortes et exemplaires.( .) Je ne discute pas les jugements que vous portez sur nos auteurs.Mais lorsque vous en venez aux causes de notre "infantilisme littéraire", je trouve que votre diagnostic est court.Il s'inspire, mais exprimé avec finesse et même certaine hésitation, de celui d'une école qui ne veut résolument plus voir dans notre retard intellectuel que déformation du patriotisme, qu'abus surtout du cléricalisme.Un esprit comme le vôtre se devait, il me semble, de ne toucher qu'avec la plus grande circonspection à des valeurs: sentiments naturels, culte de la famille, philosophie traditionnelle, qui constituent des biens fondamentaux.En tout cas, ma chère Jeanne, vous avez agrandi le champ de mes inquiétudes.( .) Ce que je vous demande en terminant c'est de prier pour moi; ce que je voudrais que nous cherchions ensemble à la Faculté, c'est avec humilité et patience la vérité et le bien des âmes.Et tout le reste est.Je compte sur votre amitié compréhensive, même si je dois vous dire des choses qui répugnent à la mienne.Tout fraternellement vôtre in Xto, Félix-Antoine SAVARD, prêtre Doyen de la Faculté des Lettres. Les évolutions de la mentalité au Canada français Maintenant que je vois le Canada français de loin, tel qu'en lui-même,.du point de vue de Sirius, si l'on veut, je voudrais esquisser les évolutions de la prise de conscience nationale et de la mentalité actuelle dans ce pays où les influences internes et externes ont produit des transformations dont les aboutissants sont encore imprévisibles.Si l'on remonte aux pionniers de la colonisation française, on trouve d'abord des Français qui cherchent à s'adapter à un nouvel habitat.Chez eux, se développe un esprit d'initiative et d'aventure, qui est en partie conditionné par les espaces immenses et vierges auxquels ils doivent s'ajuster, pour vivre et pour se perpétuer, pour satisfaire aussi leur instinct de conquérants.Vers la fin de la Nouvelle-France, une prise de conscience spécifiquement canadienne s'affirme, non seulement dans les élites, comme chez Vaudreuil, contre Montcalm, mais dans le peuple.Les miliciens de l'armée de Montcalm étaient déjà des Canadiens.Cette prise de conscience d'alors fut d'ailleurs un phénomène de la vie de tous les jours et n'apparaît pas uniquement dans les relations entre militaires réguliers et miliciens.La vie de tous les jours de ce peuple de paysans, qui prend à l'occasion les armes, — n'est plus celle d'un paysan de France; elle est celle d'un habitant du Canada.Qu'on relise les Mémoires de Gaspé, les Anciens Canadiens et autres écrits qui font allusion à cette époque, on découvrira que, dès 1730, une manière de pensée et de vivre à la canadienne existe déjà.La vie rude s'encadre de légendes transposées et de fortes coutumes locales.La "chasse-gallerie", les "feux-follets", les "loups garous", les "épluchettes de blé d'inde", les "corvées" etc.sont autre chose alors que du folklore littéraire exploité dans la suite; c'est le fond d'une vie paysanne autonome et en partie autochtone.Dans les premières années (dans les cent premières années) de la Domination britannique, la vie paysanne de chez nous s'affirme et s'intensifie sans modifications substantielles. CITÉ LIBRE •tl Les us et coutumes qui s'enracinent ont plus d'importance que les occasionnelles discussions politiques et que l'insurrection de 1837.Un peuple nouveau est né, avec sa physionomie propre, un peuple robuste dont toute la force réside dans la terre, qu'il cultive assez mal, mais qu'il possède avec fierté.C'est la période de l'enracinement, après celle de la conquête.Avec la naissance des villes (longtemps la ville de Québec fut la seule ville canadienne-française au sens strict; Montréal eut une majorité de langue anglaise jusque vers 1850) une évolution se dessina dans la mentalité de notre peuple.Le surplus de la population paysanne s'établit dans les villes et commença à s'initier à la vie citadine.Cette initiative avait déjà donné des résultats substantiels en 1900.L'ouvrier canadien français, en tant que membre d'une classe sociale embryonnaire, date de cette époque.C'est vers 1910 que notre mentalité actuelle commença à poindre.Cette mentalité, je voudrais longuement l'analyser, avec ses origines et ses aboutissements possibles.¦ ¦ ¦ En 1910, on est en pleine ferveur bourassiste (je n'ose dire nationaliste; plus tard on comprendra que Bourassa ne fut jamais un pur), on est à la naissance d'une prise de conscience de la nation canadienne-française.Elle sort d'une enfance laborieuse pour tomber dans une adolescence difficile.Notre crise d'adolescence, que je veux analyser, fut longue et pénible.A l'aurore d'une sorte de maturité, la nation canadienne-française a le devoir de se demander comment elle a employé son adolescence.Ne l'a-t-elle pas beuuvoup galvaudée?Des influences extérieures à elle ne lui ont-elles pas beaucoup nui?Enfin, nous verrons bien.Les hommes de ma génération se trouvaient, étant enfants, pris dans un double réseau d'influence: le mouvement nationaliste, dont l'abbé Groulx devint bientôt le chef incontestable, l'unique chef en somme, et le mouvement que j'appellerais des politiciens.Notre peuple, même celui des campagnes, s'intéressait en effet à la politique de cette époque avec une ferveur, une chaleur qui sont complètement disparues à ma connaissance.On était rouge ou bleu (libéral ou conservateur); sans savoir trop pourquoi, sans remonter ni à Lafontaine, ni à Pa-pineau, ni à Mackenzie.On était d'un parti, parce que c'était une jeune tradition familiale, qu'on croyait d'ailleurs fort ancienne.On était partisan parce qu'à la fois enthousiaste et peu instruit.Les libéraux étaient plus populaires, surtout parce que Laurier avait plus de panache que Borden et surtout aussi parce 42 CITÉ LIBRE pour la première fois, nous présidions, grâce à lui, au Canada total.Or, sauf dans les villes importantes, le mouvement nationaliste de cette époque éveillait peu d'échos.Les campagnes et les petites villes étaient lentes à se mettre en branle.Seuls les journaux pouvaient les travailler.Or, on était fidèle, de père en fils, à son journal.Je me souviens qu'un oncle à moi, dans le Bas Saint-Laurent, se singularisait fort en recevant à cette époque Le Devoir à son aurore.¦ ¦ ¦ Le mouvement libéral eût pu devenir un mouvement national.Par malheur, le clergé, grosse puissance d'alors et d'aujourd'hui, le boudait.On croyait découvrir du libéralisme de mauvais aloi chez les prédécesseurs de Laurier, chez Laurier lui-même, chez quelques-uns de ses collaborateurs.Ces forces divergentes: la fierté populaire d'avoir un premier ministre canadien-français et les exigences de l'orthodoxie catholique empêchèrent le parti libéral d'alors de devenir un véritable parti national.N'oublions pas les erreurs de Laurier et de ses lieutenants dans les affaires de l'ouest.Notre peuple commença à lâcher parce que ses chefs lâchaient par trop de lest.L'échec de Bourassa comme homme politique, plutôt comme chef politique, fit glisser du plan politique au plan culturel les efforts d'éclosion de l'âme nationale.La formation d'une pensée spécifiquement canadienne, à la manière actuelle, s'exprime à mon avis de 1910 à 1940.¦ ¦ ¦ Ici, il y aurait beaucoup à dire à la fois.Parlons d'abord de l'évolution du peuple.Le paysan bouge peu d'abord.Il reste plus ou moins fidèle aux traditions ancestrales, il demeure, un bon moment encore, un "Ancien Canadien".Le peuple des villes, qui est issu en grande partie de celui des campagnes, se déracine peu à peu.Il se prolétarise aussi.Il perd de sa fierté paysanne.Il produit des bourgeois, beaucoup de néo-bourgeois.Les premières déviations devaient venir de là.Dans le même temps, le groupe paysan continue de produire lui aussi des élites, beaucoup de clercs et beaucoup de bourgeois.La naissance de notre bourgeoisie, une bourgeoisie mal déracinée, qui n'a pas franchi assez lentement toutes les étapes, est, à mon avis du moins, une catastrophe nationale.Je m'explique.¦ ¦ ¦ Revenons à notre mouvement de libération nationale, entré, à la suite de l'échec de Bourassa, dans la clandestinité des CITÉ LIBRE 43 cercles littéraires, des collèges classiques, des revues spécialisées: l'Action française, l'Action nationale, etc.Une cassure se produit, entre nos néo-intellectuels et le peuple réel.Le peuple réel: paysans, ouvriers, employés, commerçants, industriels, voire plusieurs membres des professions libérales, évolue au rythme américain.Il écoute la T.S.F., il s'enrichit en dollars, il perd de sa sobriété, de son austérité paysanne.Il vit (surtout à Montréal) parmi des Canadiens-anglais, qui attachent beaucoup d'importance à l'argent, qui sont, en grande partie, des fils de commerçants.D'autre part, ces concitoyens de langue anglaise louchent vers la république voisine.Il faut d'ailleurs comprendre ce phénomène de l'attraction américaine intense sur la vie de tous les jours du Canadien-anglais.Il s'explique par la communauté de langue et, pour une part, de lois et coutumes.En tout cas l'américanisation s'inaugure dans le pays réel.Pendant ce temps, la ferveur nationaliste d'une élite instruite s'épanouit et s'exacerbe.Il y a bientôt une cassure, souvent dans une même famille, entre celui des frères qui est homme d'affaires et celui qui milite, en tant qu'intellectuel, (éducateur ou professionnel) dans les rangs du nationalisme.Les partis politiques font tout pour ridiculiser, voire, pour déshonorer le mouvement nationaliste.Celui-ci est fortement prôné dans tous les collèges cléricaux; il n'existe que des collèges cléricaux, à cette époque du moins.Le prêtre éducateur, convaincu (ce qui est loin d'être complètement faux) que la langue fut, chez nous du moins, gardienne de la foi et mû d'autre part par un légitime désir de fortifier la culture française, qu'il enseigne, devient souvent un propagandiste, parfois fanatique, de la culture canadienne-française.Il ne parle plus d'ailleurs autant de culture française que de culture spécifiquement canadienne-française.Il y a là un trait important à retenir pour les évolutions de l'avenir.Le régionalisme littéraire, les aspirations séparatistes (de 1930 à 1940) les mouvements politiques néo-nationalistes de la même époque, les sociétés plus ou moins secrètes, plus ou moins virulentes, plus ou moins audacieuses, plus ou moins hypocrites, qui tentent de canaliser les énergies à leur profit ou au profit de l'une ou l'autre des théories nationalistes régnantes, tous ces facteurs et bien d'autres, contribuent à jeter la confusion dans les esprits.De 1930 à 1940, dans les collèges, les universités françaises et beaucoup de journaux et revues, on est farouchement nationaliste, anti-impérialiste, anti-anglais, anti-canadien-anglais.Si on n'est rien de tout cela, c'est qu'on est fils de riche ou qu'on est en relations constantes avec des Canadiens-anglais.Parfois d'ailleurs on oscille d'une position à l'autre, écar- 44 CITÉ LIBRE telé que l'on est par sa famille d'une part, par ses éducateurs d'autre part.On se comporte d'ailleurs comme un peuple d'adolescents souffreteux et exaspérés.Il faut admettre qu'à cette époque surtout, les Anglo-canadiens se montrent particulièrement incompréhensifs.Ils sentent monter contre eux une force sourde, menaçante, peu facile à expliquer (vu les conditions sans cesse améliorées, sur le plan matériel, du destin des Canadiens français) et dont ils ne sauraient prévoir les aboutissants.Ils crient au fanatisme et souvent se montrent eux-mêmes fanatiques.¦ ¦ ¦ Les Canadiens-anglais sont, eux aussi, de souche récente au point de vue culturel.Ils descendent eux aussi, d'une manière très directe et "parvenue", ou d'agriculteurs peu cultivés ou de petits commerçants.Leurs études universitaires, quand ils en ont fait, sont aussi sommaires que les nôtres.Ils ne comprennent pas cette explosion d'inquiétude chez un peuple qu'ils se sont habitués à considérer comme un groupe de paysans assez statiques; d'ailleurs fort normands et peu expansifs.Ils acceptaient un irrédentisme bourru; ils s'étonnent devant un fanatisme querelleur.¦ ¦ ¦ Cette explosion soudaine les exaspère; d'autant plus qu'ils ont lâché du lest.Je fus, à un moment du moins, (avec Leur Inquiétude, Le Beau risque, Pour un ordre personnaliste, Nous ferons l'avenir) un des chefs nationalistes les plus écoutés par les jeunes gens de cette époque.Si je m'efforçai toujours de ne pas être fanatique et de voir juste, j'avoue que j'eus à certains moments des oeillères.Je ne me rendis pas toujours compte que la politique qui s'imposait était celle de la main tendue à l'égard des Canadiens-anglais.L'ennemi n'était pas là; du moins n'était-il plus là.L'ennemi devenait la civilisation américaine.Il fallait, je crois, tendre la main, même refusée, assez longtemps pour qu'elle fut acceptée.Ceci d'ailleurs demeure la solution de l'avenir.¦ ¦ ¦ Il faut en effet ouvrir tout grand son regard sur une vérité inéluctable: l'impérialisme anglais non seulement n'est plus l'ennemi des aspirations de la nation canadienne-française mais il n'existe plus au Canada.D'une certaine manière, c'est un malheur.Cet impérialisme, tant qu'il a duré, a freiné la démission du peuple canadien-anglais au profit de l'américanismu.Si actuellement le peuple canadien-anglais est en voie de se déraciner complètement, de perdre le sens historique, c'est qu'il a renoncé à la fierté impérialiste.Certes, celle-ci était pour une part une pose, voire une opposition technique par rapport aux attitudes CITÉ LIBRE 45 canadiennes-françaises.Il n'en restait pas moins que les Borden, les Meighen, les Bennett cherchaient vraiment à entraîner le Canada dans le sillage anglais.Or ceci était bienfaisant au point de vue culturel, parce que ceci poussait les Canadiens-anglais vers la culture anglaise d'Angleterre.Si nous sommes Américains par la géographie, nous sommes aussi, au Canada, Anglais et Français par l'histoire.La démission de nos nationalistes (du côté canadien-français) et celle de nos impérialistes (du côté canadien-anglais) nous a fait perdre presque tout sens de l'historique.Nous sommes en train de devenir (ce qui me semble très grave) une colonie économico-culturelle des Etats-Unis.Ces dernières années, grâce surtout au prestige personnel de M.Louis Saint-Laurent, nous sommes parvenus au titre de puissance mondiale de premier plan dans le domaine politique.Je crois que nous avons perdu (en même temps et pour des raisons qui n'ont rien à voir avec l'autorité personnelle de M.Saint-Laurent) les deux tiers de notre valeur culturelle et de notre autonomie économique.Le joug anglais, je le crains, nous apparaîtra comme ayant été bien doux dans vingt ans.¦ ¦ ¦ Mais je me suis juré de tout dire et je reviens de nouveau en arrière.Pour tenter de compléter, par plaques successives, ma synthèse de nos problèmes vitaux.J'en étais au moment des explosions nationalistes canadiennes françaises de 1937.Il y eut en particulier le groupe des Jeunesses Patriotes.Il y eut les premiers pas des différents Mouvements qui avaient pour but l'enrichissement économique des Canadiens-français.Tout ceci m'apparaît de loin, maintenant que j'y réfléchis sans passion (j'y ai été mêlé et je n'en rougis point), comme trop formel, trop littéraire, trop verbal.Il manquait aussi à ces idéaux, en somme relativement terre à terre, le ferment qui crée les grandes passions.J'ose l'écrire: s'il se fut agi à ce moment de royalisme, de socialisme, de communisme, le sort de ces mouvements eût été tout autre.Si presque tous ces efforts louables ont tourné en quenouille, c'est peut-être que les passions qui les épaulaient n'étaient pas assez organiques, pas assez idéalisées.Ces espoirs de libération économico-politique étaient condamnés à mort, d'avance, par ceux-mêmes qui les avaient fait naître, le jour où ceux-ci deviendraient importants au point de vue politique ou économique.Il y avait peu de messianisme dans nos aspirations d'alors.Nous prétendions avoir été beaucoup persécutés par les Anglais et les Canadiens-anglais.En réalité, sauf dans quelques circonstances, nous n'avions été que, plus ou moins maladroitement, brimés.
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