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Cité libre.
Cité libre est la revue d'idées québécoise la plus connue des années 1950. Ses auteurs alimentent la réflexion sur les moyens de changer le monde politique pour accélérer le progrès économique, social, intellectuel et spirituel du Québec. [...]

Cité libre voit le jour à Montréal dans une période ponctuée de signes de mécontentement face au traditionalisme de la société québécoise et du gouvernement de Maurice Duplessis. La revue fait son apparition un an après la grève de l'amiante d'Asbestos et deux ans après la parution du manifeste Refus global.

D'abord trimestrielle, Cité libre est la revue d'idées québécoise la plus connue des années 1950, alors que son influence est plus grande que son tirage pourrait le laisser croire. De 1500 exemplaires en 1951, celui-ci ne dépassera pas 6000 ou 7000 exemplaires. En leur qualité d'intellectuels, des auteurs de la revue se voient offrir une tribune à la télévision de Radio-Canada et participent aux conférences de l'Institut canadien des affaires publiques.

Cité libre est perçue comme la revue d'une génération de penseurs influents. Plusieurs de ses collaborateurs des années 1950 se sont côtoyés durant leurs études et ont été de prééminents militants de la Jeunesse étudiante catholique. Le personnalisme chrétien est d'ailleurs manifeste dans l'engagement social des auteurs. Selon ce courant spirituel, l'homme d'action rationnel doit être au coeur d'un catholicisme renouvelé, parce qu'intériorisé plutôt qu'ostensible et socialement omnipotent.

Le respect des auteurs de Cité libre pour l'Église ne les empêche pas de poser la revue en porte-étendard du combat libéral contre le cléricalisme, le duplessisme et la collusion entre l'Église et l'État, par la dénonciation de l'idéologie traditionaliste et la mise au jour de la corruption électorale.

Intellectuels, les auteurs de Cité libre sont imbus de philosophie politique et profitent de leur tribune pour alimenter la réflexion sur les moyens de changer le monde politique pour accélérer le progrès économique, social, intellectuel et spirituel du Québec. La perspective éthique et juridique libérale adoptée par les auteurs vise à favoriser le développement et le respect des droits de la personne dans un esprit humaniste et universaliste.

Plusieurs auteurs de Cité libre conviennent que l'émancipation de l'homme moderne passe aussi par la reconnaissance de la lutte des classes. Dans les années 1960, l'amalgame du socialisme et de l'indépendantisme québécois sera toutefois la cause d'intenses tiraillements au sein de la revue.

Cité libre est publiée mensuellement de 1960 à 1966, puis de façon saisonnière sous le titre des Cahiers de cité libre jusqu'en 1971. De 1991 à 2000, Cité libre réapparaît d'abord comme revue bimensuelle, puis saisonnière. Le fédéralisme et l'unité canadienne sont alors ses principaux chevaux de bataille.

Quelques grands collaborateurs de Cité libre : Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Fernand Dumont, Pierre Vadeboncoeur, Léon Dion, Gilles Marcotte, Jean Paré, Réginald Boisvert, Charles Taylor, Charles Gagnon, Jean Pellerin, Naïm Kattan, Jean Le Moyne, Pierre Laporte, Marcel Rioux, Pierre Vallières, Guy Cormier, Louis O'Neill, Jeanne Sauvé, Jacques Hébert, Guy Rocher, Vincent Lemieux.

BÉLANGER, André J., Ruptures et constantes - Quatre idéologies du Québec en éclatement : La Relève, la JEC, Cité libre, Parti pris, Montréal, Hurtubise HMH, 1977, p. 65-135.

LALONDE, Marc, « Ce qu'est pour moi Cité libre », Cité libre, vol. 28, nº 4, automne 2000, p. 33-35.

LÉVESQUE, Michel, « À propos du tirage de la revue Cité libre », Bulletin d'histoire politique, vol. 3, nº 2, hiver 1995, p. 151.

WARREN, Jean-Philippe et E.-Martin MEUNIER, « De la question sociale à la question nationale - La revue Cité Libre (1950-1963) », Recherches sociographiques, vol. 39, nº 2-3, 1998, p. 291-316.

Éditeur :
  • Montréal :Syndicat coopératif d'édition Cité libre,1950-1966.
Contenu spécifique :
février
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Cahiers de cité libre.
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Références

Cité libre., 1955, Collections de BAnQ.

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CITE LIBRE FÉVRIER 1955 -SOMMAIRE- Dialogue sur un suicide Gérard PELLETIER Réflexions sur la justice des hommes Réginald BOISVERT Poèmes .Pierre TROTTIER Pauline LAMY Pierre TASSE FAITES VOS JEUX Un dialogue de sourds Maurice BLAIN L'unité de langue et de culture.Adélard DESJARDINS FLÈCHES DE TOUT BOIS CHRONIQUE DU TEMPS PERDU Quatre fois l'an 50 cents le numéro Cité libre Rédaction: 84, rue McCulloch, Montréal.Administration: C.P.10, Station Delorimier Montréal (34), P.Q., Canada.Numéro 11 Février 1955 Dialogue sur un suicide La cellule n'est pas blanche, connue dans les livres, mais d'une couleur jaunâtre indéfinissable, assez propre aux établissements religieux de notre pays.Les boiseries sont enduites d'un vernis brun qui "imite" les veines du vrai bois.La pièce est rectangulaire: deux murs étroits aux deux bouts, l'un percé d'une porte, l'autre d'une fenêtre.Un lit de fer, une table de bois blanc chargée de livres et de brochures.Une petite bibliothèque tournante.Au fond, près de la fenêtre, une chaise à berceaux dans laquelle se trouve assis LE MOINE qui termine la lecture des petites heures de son bréviaire.Debout près de la table, feuilletant une brochure, LE JOURNALISTE attend, sans impatience.LE MOINE lit encore quelques minutes puis referme son bréviaire, bouge encore les lèvres et fait le signe de la Croix.LE MOINE Quelle curieuse idée! A dix heures du matin.Etcs-vous tombé en chômage?LE JOURNALISTE Je dois comprendre que je vous importune? 2 CITÉ LIBRE LE MOINE Ne faites pas l'imbécile.Vous savez très bien que mes matinées sont libres.C'est quand vous me faites voilier jusqu'aux petites heures que vous me dérangez.Et pourtant je ne m'en plains pas.Mais qu'est-ce que vous attendez pour vous asseoir?LE JOURNALISTE Oh!.rien.(11 s'assoit) Je tenais à vous voir seul.— Mais ne prenez pas votre air de confession, je n'ai pas péché.LE MOINE Vous êtes cruel.Est-ce que vraiment j'ai un air de confession?LE JOURNALISTE Oui, souvent.LE MOINE J'en prends note.Et maintenant, au fait.s'il y cn a un.LE JOURNALISTE Il y en a un.Vous l'auriez connu, du reste, sans ma visite: Dclfaud s'est suicidé cette nuit.(LE MOINE regarde fixement LE JOURNALISTE dans los yeux.Le regard dure quelques secondes.Puis, toujours sans broncher, LE MOINE baisse la tête et regarde longuement sa main droite qui est posée sur son genou, tenant le bréviaire.) LE JOURNALISTE (Après un moment) Vous comprenez pourquoi je suis ici.LE MOINE En ce moment, je ne comprends rien du tout.LE JOURNALISTE (Un temps) Vous connaissiez Jean Dclfaud?LE MOINE Non, par vous seulement et pour l'avoir croisé une fois dans la rue.Mais maintenant, il me semble que je l'ai bien connu.(II se fait un silence entre les deux hommes).LE JOURNALISTE Je vous suis reconnaissait de ne pas me demander les détails.A la boîte d'où je sors, l'affaire tournait cn potins.C'est un peu dégoûtant, vous ne trouvez pas? CITÉ LIBRE 3 LE MOINE Les tragédies de cette espèce révèlent les àmes de concierge.11 n'y a pas là de quoi s*étonncr.(Un temps) Je comprends de moins en moins ce que vous venez faire ici.LE JOURNALISTE C'est peut-être que moi aussi j'ai une âme de concierge et que je m'en défends.De peur de trop parler.ou de trop écouter les autres, j'ai voulu savoir ce que vota auriez à dire.Je suis venu vous tenter.(Un silence) Vous savez ce qui m'est revenu à l'esprit, quand on m'a annoncé la nouvelle?Notre discussion de l'autre soir sur la possibilité de vivre en ce pays quand on n'a pas la foi.LE MOINE Ce n'est pas votre problème que je sache.?LE JOURNALISTE Non.Mais c'était peut-être le sien.(Un temps) Je vous disais, rappelez-vous, que les contraintes extérieures, les censures et les embêtements ne sont rien auprès des angoisses intimes.Je pensais souvent à Delfaud, à ses révoltes, à la façon entière dont il rejetait notre morale.Il nie semble que, sans l'avoir alors soupçonné, j'ai marché à côté de ce geste qu'il vient de poser.La nouvelle me bouleverse; elle ne m'étonne pas.LE MOINE Mais.pourquoi êtes-vous ici?LE JOURNALISTE Je vous l'ai dit, je suis venu vous tenter.Je vous reprochais l'autre soir de philosopher dans l'abstrait.LE MOINE Et vous croyez que je vais vaticiner maintenant sur le cadavre de votre ami?Il faudrait que je ne sache pas prier.LE JOURNALISTE Essayer de comprendre, n'est-ce pas aussi une prière?Pour moi, c'est la seule possible aujourd'hui, je l'avoue.J'ai voulu la faire avec vous.LE MOINE Je ne suis pas certain que vous ayez raison.En ce moment, je n'ai pas le moindre désir de comprendre.Seulement l'envie de prier, de prier bêtement, avec des formules.Si je n'avais pas senti en vous ce refus, avant même que vous ne le confessiez, je 4 CITÉ LIBRE vous aurais propose de dire avec moi le De projondis.Nous est-il demandé de comprendre ou d'accompagner votre ami?Nous ne pouvons plus rien d'autre pour lui.LE JOURNALISTE Pourtant, c'est à lui que je pense, il me semble, quand je songe à certains amis qui le suivront peut-être, à moins que quelqu'un ne comprenne à temps: moi, vous, un autre.Sourtout, ne me dites pas qu'il faut prendre du recul, remettre à plus tard.C'est ce matin que vous et moi vivons cet événement; ce matin nous minage un état d'esprit qui ne reviendra plus.Je ne parle pas d'une émotion: je parle d'une certaine pureté devant le fait.Dans une semaine, le suicide de Dclfaud sera un suicide entre mille.Le plus plat de vos commentaires ou des miens pourra me suffire.Il f:iut répondre tout de suite.LE MOINE Vous ne serez jamais qu'un homme d'action si vous croyez qu'on peut violenter ainsi la pensée.LE JOURNALISTE Non pas la pensée: le penseur.C'est différent.Pourquoi Dclfaud s'cst-il suicidé.Père?Et quelle est notre part à son acte?LE MOINE Notre part?LE JOURNALISTE Oui, la nôtre.Nous croyons, vous et moi, que l'homme ne se sauve jamais seul.Et quand il se perd?LE MOINE De quel salut parlez-vous et de quelle perte?Dclfaud vient de franchir un seuil que notre jugement n'a pas le droit de traverser.Au delà, c'est la grande pitié de Dieu qui l'accompagne, seule, comme elle nous accompagnera, vous et moi, quelle que soit notre mort.LE JOURNALISTE Ce que j'en dis reste cn deçà.Mais le mystère n'empêche pas l'horreur du suicide, n'est-ce pas?S'il faut échapper au phari-saîsmc d'une vertueuse réprobation, il ne faut pas non plus noyer tout sursaut humain dans des explications pieuses sur la volonté de Dieu! Un garçon qui, cn pleine promesse de vie, se flambe la cervelle, c'est un défi pour l'intelligence.et peut-être aussi pou-la foi.pour la mienne cn tous ois." CITÉ LIBRE 5 LE MOINE Pour l'intelligence, c'est le défi de l'absurde.Je crains que vous n'ayez pas réfléchi à cet aspect du suicide.LE JOURNALISTE Pourquoi le craignez-vous?LE MOINE Parce que vous scmblcz à la recherche d'une explication raisonnable, d'un motif qui justifie.LE JOURNALISTE Vous ne croyez pas qu'il en faut un chez celui qui pose ce geste?Pour lui, il existe une équation dont le suicide est l'un des termes.Je cherche l'autre.LE MOINE Votre erreur consiste à le chercher dans votre esprit.Nous ne sommes plus ici en morale mais en médecine.L'homme qui s'enlève la vie plonge dans l'absurde.Et ce plongeon révèle qu'il ne s'agit plus alors d'un homme vivant.Il faut être déjà mort pour s'ôter la vie, sans quoi l'instinct primaire de conservation vous arrêterait au bord du geste.Hors de très rares exceptions, celui qui se suicide est un homme malade, désintégré, détruit par l'angoisse ou le désespoir.LE JOURNALISTE Vous avez sans doute raison.Mais qu'cxpliquc-t-cllc, cette maladie, si nous ne l'expliquons pas elle-même?Pour ma part, je ne saurais me satisfaire des explications cliniques.Je sais trop comme elles sont abstraites et fragmentaires.Le médecin écrit sur l'acte de décès: perforation du cerveau par un corps étranger.Nous voilà bien avancés, dit le psychiatre, et il ajoute: psychose à caractère obsessionnel.— C'est nous, cette fois, qui ne sommes pas satisfaits.Nous voulons, à notre tour, ajouter autre chose.Delfaud n'avait pas trente ans.11 resplendissait de santé physique, il débordait de talent.Il était aimé.Il avait des copains, des amis.Il ne manquait de rien.Tout son avenir était devant lui.Et voilà que.LE MOINE Ne dites pas toutes ces choses avec l'air de me contredire. fj CITÉ LIBRE Vous savez bien que je vous suis.Je crains seulement que vous n'attribuiez vous-même, un peu courtement, des motifs trop simples à un geste aussi complexe.— Et quelle relation voulez-vous faire avec nos propos de l'autre soir?LE JOURNALISTE Disons qu'il ne s'agit pas d'un motif mais d'une circonstance.Vous savez que Delfaud n'avait pas la foi.Je crois même qu'il ne l'a jamais eue.LE MOINE Pourtant, sa famille.?LE JOURNALISTE Oui, de braves bourgeois qui mourront avec les sacrements de l'Eglise, .sans aucun doute.Mais on dirait que dans une certaine bourgeoisie, la foi ne passe plus d'une génération à l'autre.L'héritage est la mais les héritiers négligent de le recueillir.LE MOINE Vous ne dites pas tout.Ce n'est pas la foi qu'on lègue alors mais une forme de sensibilité religieuse fort mêlée de convention sociale, le tout profondément marqué par un style d'époque très démodé.Vous observez le phénomène chez les enfants; j'en vois ht manifestation chez, les parents.Croiriez-vous que ces derniers sont fort cn peine de voir leurs fils échapper il leurs routines?On aurait cru qu'ils n'y tenaient guère eux-mêmes mais l'absence de pratique chez leurs enfants constitue souvent pour eux la première inquiétude religieuse de leur vie.LE JOURNALISTE Je n'ai jamais entendu de la bouche de Delfaud la moindre allusion au dogme.Il ne se donnait même pas la peine d'en rire.On eût dit que ce type de préoccupation n'existait pas pour lui.Ce qui frappait, au contraire, chez lut et ses copains, c'était la recherche ardente d'une éthique.LE MOINE (Sceptique) Vraiment.?Ce que je connais du groupe, à distance, me laisserait croire tout autre chose.LE JOURNALISTE Recherche inconsciente, peut-être, défigurée par trop de simagrées ou de pose d'adolescents.Mais quand ils parlent de "pureté" CITÉ LIBRE 7 en art, quand ils prétendent inventer un "style de vie", quand ils expriment leur conception de la liberté.N'est-ce pas chercher une morale que de s'appliquer à ignorer systématiquement la seule qu'on leur ait proposée?LE MOINE Mais pourquoi cette application?Il y a là quelque chose de suspect, un parti pris que je n'aime guère.LE JOURNALISTE Je ne l'aime pas non plus, mais je crois le comprendre.Vous-même, si vous causiez avec eux, ne scriez-vous pas d'accord pour désavouer la religion de leurs parents?Vous disiez tout à l'heure.LE MOINE Et je ne me dédis pas.Mais il y a eu dans leur vie d'autres témoignages.LE JOURNALISTE Lesquels?Vous n'allez pas défendre la morale du collège, les billets de confession, les règlements pointilleux auxquels se heurtaient sans cesse ces insoumis?LE MOINE Voilà un jugement trop global pour être juste.LE JOURNALISTE Ajoutez les nuances: j'y souscrirai.Le fait reste cependant le même: voici des garçons qui ne vivent plus dans l'Eglise.Mais s'ils échappent à la communauté des fidèles, ils font tout de même partie de notre groupe humain.Ils sont des nôtres.Ils puisent la vie aux mômes sources que nous.Ou bien, s'ils refusent une de ces sources, ils ne peuvent la remplacer par aucune autre.Car nous sommes le peuple d'une seule morale.Une seule façon de vivre nous est proposée.Je crois, comme vous, que cette morale est la vraie.Mais il faut admettre qu'elle existe parmi nous à l'exclusion de toutes les autres.Celui qui la refuse se retrouve en plein désert.Si, par exemple, ces garçons vivaient en France, ils pourraient partir à la trace d'incroyants dont la vie a une valeur exemplaire.Je regretterais, pour ma part, qu'ils choisissent un jeu de valeurs moins parfait que l'idéal chrétien.Mais je craindrais moins pour leur équilibre intérieur.Ici, les incroyants font figure d'errants qui ont abandonné leur caravane.Et comme il n'en passe point d'autres. 8 CITÉ LIBRE LE MOINE Avez-vous déjà songé à ce que pouvait cire le sort d'un incroyant, au moyen âge?Je nie suis déjà demandé s'il en avait existé à cette époque, tellement j'avais peine à imaginer comment ils auraient pu survivre au climat de la chrétienté.— Je ne parle pas des hérétiques dont le sort était bien différent.L'hérétique avait une foi qui le soutenait, qu'il croyait la seule vraie.Et sa vie cn prenait un sens bien défini.La persécution elle-même cadrait avec une certaine logique de l'hérésie, puisqu'elle conduisait l'hérétique au martyre.Mais je n'arrive pas à imaginer un incroyant médiéval.Entouré de toutes parts par la chrétienté, ignorant même des autres croyances qui existaient dans le monde à cette époque, comment aurait-il pu se concevoir lui-même incroyant?LE JOURNALISTE Votre comparaison m'éclaire.Sans forcer la similitude, l'incroyant canadien-français ressemble fort à ce type inconcevable.— A moins qu'il ne nous abandonne, qu'il ne brise physiquement ou psychologiquement les liens qui l'attachent à nous, il connaît une solitude inhumaine.Il me semble qu'autrefois, on ne consentait guère à cet isolement.Je songe à nos incroyants qui sont aujourd'hui des hommes mûrs.Ils ont vécu cn France, quand leur état financier ne l'interdisait pas.Et quand ils rentraient au Canada, ils se réfugiaient dans les livres ou s'évadaient dans une action qui n'impliquait pas l'édification d'une pensée.LE MOINE Nos jeunes incroyants n'en font pas autrement.LE JOURNALISTE Si, quelques-uns.Et j'en veux Delfaud pour exemple.Delfaud n'était pas un Français.Je ne lui ai jamais connu l'obsession du départ ni l'évasion facile dans un monde littéraire.Le qualifier d'existentialiste ou de gidien n'aurait aucun sens.C'était un homme qui tentait de vivre parmi nous sa vie de non-croyant.L'aventure l'a brisé.Et je ne songe pas ici aux tracasseries extérieures, superficielles.Ce ne sont pas les garçons comme Dclfaud qu'irrite le cléricalisme, qu'exaspèrent les censures, que tracasse la pauvreté de notre pensée religieuse.Il faut être croyant et fidèle pour ressentir ces misères.Ce qui les tue est autrement profond.J'appelle ce mal solitude parce que je ne dispose d'aucun autre vocable.C'est l'état de l'homme qui rejette la synthèse chrétienne et n'en retrouve aucune autre.Où chercher des modèles, j'entends des cité libre 9 prototypes vivants, des personnes de chair et de sang qui auraient trace îa voie et vécu déjà, expérimenté cette aventure dans la condition canadienne-française.Delfaud, c'était, à rebours, le chrétien isolé et dépourvu qui tente de vivre sa foi en milieu hostile.Mais la non-croyance n'a pxs de sacrements.Elle n'a pas ici de saints ni de martyrs.LE MOINE Je connais pourtant d'autres incroyants qui ne courent pas au suicide.Certains, comme vous la dites, ne vivent ici que de corps.D'autres n'ont guère l'esprit inquiet ni le tempérament extrémiste.Mais certains ressemblent fort à Delfaud, il me semble, dans la recherche d'une éthique non chrétienne.Et ils vivent.LE JOURNALISTE Le suicide n'est qu'une des mille façons qui existent de gâcher sa vie.Moi aussi je connais des garçons exigeants, incroyants, et qui continuent de respirer.Mais à quel prix?LE MOINE Vous ne voudriez pourtant pas, j'imagine, que des chrétiens se chargent d'édifier pour les incroyants des communautés non-chrétiennes.Vous ne pouvez non plus, dans la logique de votre foi, souhaiter l'avènement d'une "église" incroyante, soit la multiplication à l'indéfini du type Delfaud, jusqu'à la constitution d'un groupe viable.LE JOURNALISTE Non.Je cherche seulement la porte par laquelle Delfaud aurait pu pénétrer dans notre charité.Je cherche le défaut de nos défenses qui permettrait à ses semblables de nous concevoir comme leurs frères.Notre société chrétienne est dure pour ceux qui rejettent ses dogmes et sa morale.On dit: "Ce n'est pas nous qui excluons les incroyants, ce sont eux qui sortent de l'Eglise.Ensuite, ce serait scandale et risque d'égarement que de nous associer avec eux." Mais cela tient-il, quand on songe à Delfaud, aux années qu'il a vécues dans le dilemme de simuler une foi inacceptable pour lui ou d'errer dans un désert spirituel?Avons-nous la cruauté d'ajouter à cela l'ostracisme subtil, discret, qui s'exerce contre les fils prodigues?Quand je sens en moi-même une répulsion pour les "déserteurs", j'ai honte.Quand je me surprends à résister inconsciemment parce que l'amitié qui s'offre à moi est celle d'un non-croyant, ma propre hostilité me bouleverse.Et quand un jeune prêtre m'avoue: "Je ne connais de près aucun type qui ait perdu la foi", j'entends une autre voix, celle de Delfaud qui me dit: "Je 10 CITÉ LIBRE n'ai jamais refusé l'amitié d'un prêtre; ils n'offrent que leur ministère." Je sais ce que vous allez me dire: les barrières sociales, le scandale possible.Je vous dirai moi-même que ce jeune prôtre se tue au travail de sa paroisse, que le soin des fidèles lui ôte le temps de se lier aux infidèles.Mais le drame est là tout de même.LE MOINE Ne mettez pas à mon crédit des arguments que je n'emploie pas.Ma réponse est fort différente de celle que vous me prêtez.Si vous cherchez une explication historique, songez que nous n'avons pas renoncé à notre petite chrétienté, au rêve de la coïncidence parfaite entre le groupe humain des Canadiens français et l'Eglise québécoise.Nous avons appris à tolérer des non-croyants d'autres cultures.Mais si le non-croyant de notre groupe prend figure de lâcheur ou de traître, ce préjugé n'est pas exclusivement religieux.LE JOURNALISTE Ni, hélas! complètement étranger à notre conception du catholicisme.Enseignons-nous, même aujourd'hui, le sens de la fraternité humaine?Cotte "petite chrétienté" dont vous parlez, outre le ridicule de son anachronisme, ne supposc-t-elle pas une terrible sclérose de notre charité?LE MOINE "La charité comprend tout", selon Saint Paul, et la nôtre n'a pas compris que le monde avait changé.C'est donc dire qu'elle est malade, elle aussi.Le mal, c'est que nous confondons souvent la présence chrétienne avec des formes bien définies de prosélytisme actif.Vous parliez de réticences instinctives devant l'amitié d'un incroyant.C'est que vous sentez alors les limites qui rendront cette amitié acceptable au non-croyant.Vous savez que l'autre attend de vous une fraternité qui ne lui saute pas à la tête, doctrine brandie.11 vous acceptera tel que vous êtes, croyant, à condition que vous fassiez de même.Et c'est cela, précisément, que la charité commande, bien plus que les assauts apostoliques.Mais nous ne sommes pas au point de comprendre ces nécessités de la vie.Parlez à certaines gens du désintéressement devant l'autre, du renoncement à la conversion; ils nous écarteront comme hérétiques.Il faudrait une méditation nationale sur cette vérité première du christianisme: la foi est un don gratuit de Dieu.Car nous sommes des enfants gâtés, des parvenus de la vérité.Si nous CITÉ LIBRE 11 croisons dans la rue un incroyant, surtout un incroyant canadien-français, ce n'est pas une sympathie qui nous monte au coeur mais le mépris de la petite bourgeoise pour la cousette "mal habillée" et le soupçon que nous inspire notre bonne conscience: ce type doit avoir "résisté" à la grâce.C'est peut-être la rançon d'une certaine prédication orageuse qui, selon le mot que vous connaissez, tonne tellement plus qu'elle n'éclaire.LE JOURNALISTE Je me demande aussi jusqu'à quel point certain ostracisme exercé contre la pensée d'autrui, contre l'expression de cette pensée, coïncide avec la charité.Où Delfaud pouvait-il se préciser à lui-même en s'exprimant?Auricz-vous pris le risque de l'imprimer.ou même de nous conseiller, à nous, d'accueillir ici ses convictions, quittes à exprimer les nôtres, côte à côte avec les siennes?La question est franche.Je ne tente pas de projeter sur vous mes propres remords.LE MOINE Je serai aussi franc que vous; j'aurais, au mieux, très longuement hésité.Parce que moi non plus je n'accepte pas toute la réalité nouvelle dans laquelle nous vivons.J'en parle à l'aise mais le moment venu.Jusqu'ici, nous avons étouffé l'expression de toute hétérodoxie en nous disant: ne faisons aucune place au mal.L'inquiétant, c'est que nous occupons toute la place et que nous étouffons du même coup les hommes qui ne pensent pas comme nous.Je crois pour ma part (et comment ne le croirais-je pas?) que de laisser s'exprimer les révoltés aurait grand'chance de tempérer cette révolte.Nous n'avons donc pas de raisons, même mauvaises, pour justifier notre coercition.LE JOURNALISTE Un homme est mort, cette nuit.Admettons que toutes ces paroles n'expliquent rien.Respectons le mystère de cette mort.Renonçons à comprendre ce geste particulier.Il me semble quand même que nous avançons inéluctablement à bord d'un char.Nous ne savons pas au juste qui le dirige.Cest chacun de nous, sans doute, pour sa part.Et quand il écrase quelqu'un, ce char de notre orgueil, de notre suffisance, de notre confusion collective, trop peu se retournent pour jeter un coup d'oeil au cadavre, moins encore se préoccupent de ceux qu'il écrasera plus loin.On potine un peu.Dans son for intérieur, on sent le pincc> ment de la peur.Et l'on fait chanter des messes, auxquelles on n'assiste pas.Gérard PELLETIER Mémoires d'un juré aux Assises Réflexions sur la justice des hommes Depuis près d'un mois, je viens presque tous les matins à la Cour du Banc de la Reine.Dès que mon nom est prononcé, je suis immédiatement récusé, ce qui ne veut pas dire que je sois libre de retourner à mes occupations.Le juge sembie croire dur comme fer aux vertus éducatives de la Cour.Sans doute pour nous familiariser avec l'administration de la Justice, il signifie souvent aux jurés non requis, soumis par la loi à ses moindres désirs, d'assister à la cause en cours.Mes fonctions de juré ont donc consisté exclusivement, jusqu'à présent, à assister en spectateur captif à l'acquittement d'un meurtrier involontaire, à la condamnation d'un faussaire et à des verdicts variés, affectant une bonne demi-douzaine d'inculpés mineurs.J'ai mis du temps à comprendre le motif de mon inaction forcée.Comme la presque totalité de mes collègues ont déjà siégé plusieurs fois, j'en étais venu à me poser de sérieuses questions sur l'impression que je fais aux gens.J'ai finalement compris qu'étant inscrit comme journaliste, je fais peur aux avocats de la défense.Ils ignorent que j'exerce mon métier dans les journaux syndicaux, et craignent de confier le sort de leur client à un homme qui, par profession, doit être au courant de tout, et ne saurait être, en aucun cas, exempt de préjugé.L'avocat de ce matin est-il distrait, ou moins expérimenté quo ses confrères?Il n'a pas bronché à l'appel de mon nom.J'ai jeté sur le juge, sur les avocats, et, je crois bien, sur les policiers en devoir, un regard incrédule.Puis, sur un signe encourageant du greffier, j'ai pénétré dans l'enceinte du tribunal.Or, justement, on ne devrait pas m'accepter.Alors que de toutes les autres causes je ne savais absolument rien, de celle-ci CITÉ LIBRE 13 je sais tout.Je connais personnellement la victime, officier supérieur d'un syndicat ouvrier important.Le cambriolage dont il a été victime m'a été raconté.Je voudrais déclarer au juge que je suis au courant de cette cause, dire à l'avocat de la défense qu'il vient de compromettre imprudemment le sort de son client.Mais ai-je lo droit de parler?Ne dois-je pas attendre quo l'on m'interroge?Déjà le greffier me tend la Bible.Je prête serment et je passe au banc des jurés.Pour me rassurer, je me promets d'être tout particulièrement attentif à la preuve, de combattre par un effort de lucidité les sympathies qui me lient à la victime, tout en évitant de tomber dans l'excès contraire, qui me porterait à innocenter l'accusé pour me prouver à moi-même que je n'ai pas de parti pris.J'apprends avec quelque étonnement que l'accusé est membre en règle du syndicat dont la victime est officier.Et les circonstances du vol me portent à réfléchir.Le prévenu est accusé d'avoir dérobé à la victime des valises de haut prix, des bijoux, des fourrures.Le vol a été perpétré à la résidence de la victime, située dans le quartier le plus fashionable de la région métropolitaine.Ces valises, ces bijoux, ces fourrures ont été payés par la victime à même le salaire plus que confortable que lui paie le syndicat, grâce aux cotisations d'innombrables ouvriers.Je sais de par mon métier que le sort de ces ouvriers est lamentable; que leur syndicat actuel se maintient, contre un autre syndicat plus agressif, grâce à une collusion gouvernemenlale-pa-tronale-syndicale; que les négociations, dans cette branche de l'industrie, traînent depuis je ne sais combien de mois.Je pressens que le mobile du vol n'est pas le lucre seul, et qu'il s'y mêle une forte proportion de révolte.La preuve se déroule; elle établit clairement la culpabilité de l'accusé.Elle confirme mes intuitions.Je guette et je surprends des regards, des attitudes.Dans l'esprit de l'accusé, il y avait bien, entre autres choses, cette détermination de frapper un responsable de sa condition économique, le plus responsable, celui qui est largement payé pour améliorer cette condition, et dont la conduite a fait, de biens que la loi reconnaît comme légitimes, des biens mal acquis.Et le cercle de la preuve se referme.L'avocat de la défense a beau s'ingénier à magnifier les très minces failles des divers témoignages, la Couronne n'a rien à craindre.Le juge nous instruit de nos fonctions, et nous passons dans notre salle de délibérations. 14 CITÉ LIBRE Je ne sais plus que penser.Je croyais être préjugé en faveur de la victime; je le suis maintenant en faveur de l'accusé: sur un autre plan, c'est lui, la victime.Et puis la preuve, si solide soit-ellc, n'est pas parfaite.Le plaidoyer de la défense me revient à l'esprit.Des doutes sérieux commencent à m'assaillir.Mais sont-ce des doutes réels?Ne viennent-ils pas tout simplement du fait qu'en mon for intérieur, je veux douter?Vais-je laisser des sympathies personnelles influencer mon jugement?Les antécédents syndicaux des deux parties ne sont pas ici en cause: je dois restreindre mon jugement aux faits présents.Mes considérations sur la situation totale proviennent d'une information qui devrait normalement m'exclure du jury: n'ai-je pas le devoir de faire abstraction de cette information?Mes doutes vont d'ailleurs plus loin: quand je parle de sympathie pour l'accusé, d'antipathie pour la victime, ne me leurré-je pas moi-même?Ne suis-je pas tenté, tout simplement, de prendre la port de l'under-dog contre l'homme en place?L'homme employé, subalterne, taxé que je suis; l'homme sans autorité, soumis depuis toujours à l'autorité des autres; cet homme-là ne serait pas fâché, pour une fois qu'il en a le pouvoir, de déjouer une autorité, non pas tellement parce qu'elle est abusive, mais tout simplement parce qu'elle est une autorité.Est-on justifié de combattre l'abus de pouvoir par un autre abus de pouvoir?Les jurés ont pris place autour d'une table.Il ne sont pas fiers.Nous sommes tous mal à l'aise.Nous parlons peu et bas.Do la pluie et du beau temps, de nos occupations respectives.Personne n'ose aborder le sujet.Jusqu'à ce que mon voisin de gauche, un gros garçon timide, employé de bureau de son métier, risque tout à coup: — Pour moi, le juge veut un acquittement.Cette façon qu'il avait d'insister sur les doutes qui pourraient subsister dans notre esprit.Je réponds sèchement: — Il n'a pas insisté du tout.D'ailleurs, nous n'avons pas à nous préoccuper de son avis.C'est nous qui devons décider.Les onze autres me regardent avec quelque intérêt.Je viens de poser un acte décisif.J'ai émis une opinion claire, alors qu'ils ne parviennent pas à s'en faire une.Je n'ai plus qu'à continuer.Ils seront trop heureux que je tranche pour eux un débat dont ils CITÉ LIBRE 1S se sentent incapables de sortir.Mais précisément, je n'en suis pas sorti moi-même.Je me tais.Le malaise du début a fait place à la déception.Nous rentrons tous en nous-mêmes, jusqu'à ce qu'un plombier aux joues creuses se risque à dire, en montrant son vis-à-vis, l'agent d'assurances: — Monsieur Lemaire m'a dit qu'il a déjà été juré.Il a de l'expérience.Il pourrait nous dire comment faire.L'agent d'assurances rougit.Il balbutie presque: — Si vous pensez que je peux vous être utile.Son regard cherche le mien.Je me sens incapable de manifester mon accord ou ma désapprobation.Il s'enhardit: — Pour moi, c'est clair.Ce gars-là est coupable.Le sort en est jeté.Tous les jurés, y compris le gros timide, ont courbé la tête.L'agent d'assurances tourne encore une fois vers moi un visage inquiet: — Qu'est-ce que vous en pensez?Cet homme a raison.Si je m'en tiens strictement à mon mandat, aux fonctions qui m'ont été confiées sous la foi du serment, je dois me ranger à son avis.J'éprouve une grande lassitude.Je hausse les épaules: — Je suis de votre avis.Mais je reste profondément insatisfait.Je suis mécontent de moi, des autres jurés, de l'institution même du jury, de toute l'administration de la justice.Je ne serais d'ailleurs pas plus heureux si j'avais pris une autre décision.Du dehors, je trouvais admirable la structure de notre appareil judiciaire.Je viens de me rendre compte qu'appareil judi-diaice ne veut pas dire Justice.Tout au plus les plateaux de la fameuse balance sont-ils, au départ, assez bien équilibrés.Mais le bon ou le mauvais fonctionnement de la balance dépend en défnitive des hommes — dépend aujourd'hui, en définitive, de moi, de mon humeur, de mes caprices, de mes préjugés, de mon milieu social, de mon courage, de mes frayeurs, de mes amours, de mes haines, de mes scrupules ou de mes manques de scrupules.J'ai cru juger l'accusé: je me suis jugé moi-même, j'ai jugé ceux qui jugeaient avec moi.Je nous ai trouvés terriblement légers.Mais il faut passer outre à ce sentiment d'inaignilé.Que je le veuille ou non, la société m'ordonne de juger les autres.Même si je n'étais pas lié par un serment, je me croirais quand 16 CITÉ LIBRE môme tenu, en conscience, de faire de mon mieux cette besogne difficile.Chaque fois que nous siégeons, nous lercns entre nos mains le sort d'un homme, nous avons à trancher un grave dif.fôrend entre cet homme et les autres hommes.Les avocats nous le rappellent à tout propos, et leurs envolées sur le sujet portent à sourire: mais non pas le sujet lui-même.A notre corps défendant, nous sommes responsables du bonheur d'autrui.Tous nos raisonnements nous convaincraient-ils que nous sommes inaptes à porter cette responsabilité, la société ne partage pas notre avis, elle ne nous permet pas de nous récuser.A-t-elle tort, a-t-elle raison d'agir ainsi?Débat tout théorique que la situa-lion présente ne me laisse même pas le loisir de mener.On m'appelle de nouveau.On m'appelle maintenant plus souvent qu'à mon tour.La ronde des témoins recommence: — Mademoiselle Jeannette Lanciaut! C'est une toute jeune fille.Seize ans environ, toute fraîche, toute épanouie.Il y en elle quelque chose de simple, de clair, de propre.La Cour en est illuminée.Je n'aurais jamais cru que ce juge austère sût sourire.Le procureur sourit aussi.Il interroge le témoin.Nous apprenons que la veille du Jour de l'An, vers minuit, Jeannette Lanciaut se rendait chez son oncle, rue Papineau, en compagnie d'une cousine.A un coin de rue désert, elles ont croisé deux jeunes gens.L'un d'eux leur a tenu des propos obscènes.Il sentait fortement l'alcool.La cousine s'est enfuie, mais le garçon a retenu Jeannette.Celle-ci nous avoue en rougissant qu'il a porté la main sur elle.Attentat à la pudeur.Fort heureusement, le père et l'oncle de la jeune fille, prévenus par la cousine, sont accourus aussitôt.Ce sont de véritables colosses.Ils se sont attaqués à l'accusé, avec le résultat que l'on devine; mais ils n'ont pu le retenir.Quant à l'autre jeune homme, ni le père ni l'oncle ne l'ont vu.Dans la mêlée, l'accusé a perdu son chapeau, que l'oncle a conservé.L'accusé a voulu le recouvrer.Dans l'après-midi du Jour de l'An, il est revenu rue Papineau.Il a chargé un jeune garçon des environs d'aller réclamer le chapeau.L'oncle a retenu le messager et prévenu la police, qui a vite fait de retracer l'accusé et de le mettre en état d'arrestation. CITÉ LIBRE 17 Le procureur promène sur la Cour un regard assuré.Il ne doute pas du verdict.Quant à l'accusé, son attitude le dessert singulièrement.Il a écouté les dépositions des témoins avec un sourire supérieur, parfois cynique.Il affecte maintenant un air blasé, méprisant.L'avocat de la défense n'a pas contie-interrogé les témoins à charge.Il se contente d'appeler son client à la barre des témoins.Ce dernier s'exprime avec désinvolture.Il est bien passé rue Papineau dans la nuit du Jour de l'An.Il était seul.Il rentrait fêter le nouvel an avec sa jeune épouse, après une soirée chez un ami.Il refuse d'identifier cet ami.Il ne veut pas lui créer d'ennuis.Sur la rue Papineau, il a vu un autre jeune homme, qui marchait juste devant lui.Ils ont croisé deux jeunes filles, dont la victime.L'autre jeune homme leur a parlé.Elles ont eu peur et l'une d'elles s'est enfuie.Il a voulu porter secours à l'autre.Mais l'assaillant lui a échappé.Le père et l'oncle sont arrivés sur les entrefaites, et l'ont attaqué sans le laisser s'expliquer.Il a perdu son chapeau.Il a tenté de le recouvrer le lendemain, avec le résultat que l'on sait.L'avocat de la défense nous regarde d'un air entendu.Simple erreur d'identité.La jeune fille a identifié l'accusé?On sait que l'endroit où la rencontre a eu lieu était fort sombre.La jeune fille était énervée.Il est établi que les vêtements des deux jeunes gens étaient de même couleur, qu'ils sont à peu près de même stature.— Et le juge vous dira, messieurs du jury, que s'il subsiste un doute dans votre esprit, vous devez acquitter l'accusé.L'histoire de l'accusé est fort plausible.Même si j'ai de fortes présomptions contre lui, j'ai maintenant des doutes très substantiels sur sa culpabilité.Mon idée est faite, et rien ne m'en fera changer, pas même l'unanimité, peu probable d'ailleurs, des jurés contre moi.Cette fois, je prendrai l'initiative, j'influencerai l'opinion des autres.On dirait que l'accusé le sent.Il est presque rayonnant.Mais l'avocat de la Couronne bondit sur ses pieds.Il tient à la main un morceau de papier qu'il montre à l'accusé.L'homme ouvre de grands yeux.Il blêmit, il verdit.Il chancelle, il va s'évanouir.On lui apporte une chaise et un verre d'eau.Oui, il reconnaît ce papier.C'est un billet qu'il a écrit pour réclamer son chapeau.Il l'avait remis à son messager. CITÉ LIBRE Et l'accusé s'effondre, pendant que le procureur donne lecture du billet.En substance, le message réclame le chapeau, "sans quoi moi et mon ami qui était avec moi, nous nous vengerons." La contre-preuve est démolie, et mon assurance du même coup.L'homme est coupable, bien sûr: mais est-il responsable?S'il avait plus de jugement, on ne l'aurait même pas arrêté.Il n'avait qu'à oublier ce maudit chapeau — fabrication de série, aucune marque particulière.Un homme conscient ne risque pas sa liberté pour un chapeau.Autre signe révélateur: une fois pris, une fois le fatal billet écrit, pourquoi l'accusé n'a-t-il pas tout raconté à son avocat?Pourquoi lui avoir caché l'existence de ce billet qui démentait toute la thèse de la défense?Pourquoi se donner tant de mal pour se perdre?Pauvre type: on devrait pouvoir le sauver.Il est éminemment récupérable.Son dossier révèle qu'il a déjà fait un an de prison, pour vol.C'était il y a quatre ans.Depuis sa libération, il a été un bon citoyen.Il s'est marié, il a gagné honorablement sa vie et celle de sa femme.Une sorte de fatalité, une tare dont je ne puis le tenir responsable lui a fait détruire en une minute tout ce qu'il avait patiemment, péniblement édifié.Ce visage défait, ce n'est pas celui d'un homme endurci.C'est celui, universel, de l'homme souffrant, et capable d'atteindre, à travers cette souffrance, à une régénération certaine: pour peu qu'il apprenne à comprendre son mal, et à la dépasser.Si nous condamnons cet homme, j'ai bien peur que r.ous le perdions à jamais.Car là où le juge l'enverra, je doute fort qu'on lui apprenne à vivre.Si j'en crois le policier, ancien garde-chiourme assigné à la surveillance du jury, la vie au pénitencier n'a rien de régénérateur Dès qu'il en a franchi l'enceinte — Seigneur, dès son arrestation! — l'homme n'est plus un homme: il n'est plus qu'un malfaiteur.On le punit, on le fait payer.On ne tient pas grand compte de ce qu'il possède de valeurs positives.Bien sûr, s'il est sage, s'il consent pour un temps à n'être qu'un rouage obéissant dans la machine pénitentiaire, sa "bonne conduite" lui vaudra-t-elle quelques adoucissements de sa peine, voire un élargissement anticipé.Mais qu'aura-t-on fait pour libérer en lui ses forces vives, emprisonnées dès l'enfance, pour le remettre en possession de son âme et de son destin, pour l'aider à devenir un citoyen responsable et productif?Bien au con- CITÉ LIBRE 19 traire, dans la presque totalité des cas, on remettra en liberté un individu mieux identifié à ses instincts de destruction, plus dangereux pour lui-même et pour les autres.Pouvons-nous l'acquitter?Les jeunes filles de Montréal ne pourront-elles circuler dans les rues sans être exposées à des tentatives de ce genre?Le cas présent est assez bénin, mais le serait-il resté sans l'intervention rapide du père et de l'oncle de la jeune fille?N'entendons-nous pas trop souvent parler d'assauts graves, de tentatives de viol, et d'actes de sadisme sexuel?Pouvons-nous laisser circuler cet homme inquiétant?Par un enchaînement de circonstances imprévues, j'ai contribué une fois à sauver du pénitencier un autre jeune homme du même âge, accusé d'un crime semblable.Il avait été pris sur le fait.J'ai fourni son cautionnement.J'ai longuement causé avec l'avocat.Je l'ai convaincu que son client était un grand malade — j'en possédais d'ailleurs des preuves évidentes.L'avocat a convaincu le juge, et l'accusé a bénéficié d'une sentence suspendue.On le condamnera s'il recommence.et s'il est pris.En attendant, on ne s'est même pas assuré qu'il fera soigner un mal peut-être guérissable.C'eût été le seul moyen de lui rendre justice, et de rendre justice à la société: et c'est précisément celui qu'on n'a pas pris.Que faire cette fois?Nous ne pouvons rien résoudre.Tout au plus pouvons-nous, pour un temps, protéger la société contre les méfaits possibles de ce pauvre diable que personne n'a su tirer d'affaire, lui.Mais c'est à charge de revanche, puisque, au cours de ce répit, notre système pénitentiaire le trempera, le confirmera, pour le relâcher ensuite dans les rues de Montréal, doté d'une science et d'une puissance d'action accrues.Ou bien elle le cassera, et fera de lui un être à tout jamais irresponsable, voué aux soupes gratuites et aux refuges publics.On nous demande la Justice, mais nous sommes liés et impuissants.Le système nous vide de toute substance.J'ai soudain l'impression d'être au théâtre, sur la scène.Le juge joue consciencieusement son rôle de juge, les avocats jouent habilement leurs rôles d'avocats, les jurés leur rôle de jurés, le greffier son rôle de greffier, les témoins leur rôle de témoins.Seul l'accusé ne joue pas.Il souffre, il espère, il aime, il hait: il vit.Nous, les auxiliaires de la Justice, n'avons aucune prise sur la vie. 20 CITÉ LIBRE Depuis le début des Assises, je suis hanté par la pensée du crime et de ceux qu'on nomme criminels.J'en ai parlé à qui voulait m'entendre: à des amis, à des voisins, à de parfaits inconnus; au type rencontré dans le train, au chauffeur de taxi, au commis du magasin, au dentiste.A peu près personne ne semblait soupçonner que le criminel est un être humain, et que pour résoudre le problème du crime, il faut le poser en termes humains.L'immense majorité des gens n'y pensent qu'en termes de répression.Il faut punir les coupables.La punition doit être exemplaire.On ne sera jamais assez sévère.Il faut enfermer les fauteurs, les mettre hors d'état de nuire, c'est-à-dire, dans les circonstances présentes, les mettre en état de nuire davantage.plus tard.Si le crime est particulièrement odieux, une horreur sans nom soulève le citoyen moyen.La société toute entière crie vengeance.Qui ne se souvient de ces photos, que nous transmettent les agences, où les policiers protègent à grand'peine un accusé — même pas encore un condamné — contre la vindicte populaire.Dès que le coupable esl puni, l'intérêt tombe: preuve que le citoyen moyen s'intéresse bien davantage au châtiment du criminel qu'à l'éradication du crime.Et la vie continue.Les prisons s'emplissent et se vident.On se réveille un beau jour avec une administration avachie sinon corrompue, plus ou moins acoquinée avec la pègre.On s'indigne encore une fois, on lance de grandes campagnes de nettoyage, on chasse les coupables.On clarifie l'air un petit moment, un peu comme la ménagère qui, pour assainir sa cuisine, refoulerait dans sa cave les ordures ménagères.L'odeur finit toujours par remonter.Leur soif de punir assouvie, les citoyens se rendorment paisiblement.jusqu'à la prochaine vague de crimes.Comment expliquer cette étrange conduite?Que veut dire, par exemple, l'insouciance avec laquelle nous avons appris les troubles assez récents à la prison de Bordeaux?On a beaucoup parlé de l'apathie du public.Je n'y crois pas.Ou plutôt, je crois que l'apathie n'est qu'un autre nom de l'antipathie.Ne pas réagir, devant un problème aussi criant, c'est déjà réagir.Nous avons peur.Qu'un être humain, notre semblable, pose des actes inhumains, cela nous remplit de terreur.En chacun de nous dort, plus ou moins profondément, un voleur, un sacrilège, un imposteur, un assassin.Nous avons tous volé, nous avons tous tué, ne fût-ce que la réputation d'autrui: CITÉ LIBRE 21 "For we ail kill the things we love: Some do it with a biffer look, The coward does it with a kiss, The brave mon with a sword." (1 ) Si nos crimes à nous furent véniels, fort différents en gravité de ceux qui mènent leur homme aux Assises, l'esprit qui les a causés est le même, et il habite en chacun de nous.Chacun des commandements de Dieu vise chacun de nous, et non pas seulement les pensionnaires de St-Vincent de Paul.Notre salut, aux uns comme aux autres, aura coûté tout le sang du Christ.Le mal est en chacun de nous, mais nous ne voulons pas le savoir.Cette pensée nous est intolérable.Et si nous crions si fort contre le criminel — si nous gardons un tel silence quand il faudrait parler, si nous sommes si amorphes quand il faudrait agir — c'est que celui-ci vient nous rappeler cette présence en nous de l'instinct de mort.Plutôt que de nous rendre à l'évidence, nous préférons rompre tout lien entre cet homme et nous.Plutôt que d'admettre qu'un homme — c'est-à-dire l'un de nous — soit capable de poser des actes aussi odieux, nous préférons instinctivement l'exclure du genre humain, identifier le crime et le criminel.Comme si nous prétendions mettre le mal derrière des barreaux, où il serait patiemment annihilé par des sbires que nous payons pour ce faire.Alors qu'en agissant ainsi, nous enfermons au contraire le mal dans l'âme du malheureux, au sein même de l'humanité.Les souffrances qui peuplent les prisons sont trop souvent le prix de notre bonne conscience, de notre fausse sécurité d'honnêtes gens.Nous agissons comme ces braves pères de famille qui maudissent le fils qui a mal tourné, sans se rendre compte que les méfaits du fils prononcent contre eux-mêmes une malédiction plus terrible encore."Le père sur qui son fils lève la main est coupable: coupable d'avoir fait un fils qui levât la main sur lui." (2) De même, la société où sévit le crime est coupable: coupable d'avoir fait une race de criminels.Nous sommes en plein cercle vicieux.Par son crime, le criminel se pose contre les honnêtes gens.Prétendons-nous combattre le crime en figeant l'homme dans sa révolte?Attitude incompréhensible, surtout chez des chrétiens.( 1) Oscar Wilde: "The Balad ol Readine.Goal".(2) Charles Péguy: "Situations". 23 CITÉ L1BRK Notre système pénitentiaire prouve que nous savons être aussi cruels que ceux dont nous prétendons combattre la cruauté.C'est d'une véritable damnation que nous punissons leur défi.Ce que nous appelons notre sympathie pour les victimes — et que nous exprimons si curieusement par un appétit morbide pour les descriptions vivides des maux qu'elles ont soufferts, et une détestation haineuse pour ceux qui les leur ont infligés — révèle bien notre parenté profonde avec l'inculpé.Celui-ci assouvit sa haine sans détour, il l'avoue ainsi dans toute sa crudité.Nous n'assouvissons pas moins la nôtre, mais nous prenons la précaution pour calmer nos consciences délicates, de la masquer sous les dehors de l'indignation vertueuse, de choisir comme objet de haine un être officiellement désigné comme un "méchant".(3) Suis-jc Dieu le Père?Ai-je devant moi Lucifer?Ou ne suis-je pas plutôt un disciple du Fils qui, pour bien nous montrer la bassesse de notre condition et la grandeur de notre destin, a été condamné par un tribunal semblable à celui-ci, pour mourir ensuite de la mort du criminel, entre deux larrons?"Mon fils, aujourd'hui même, tu seras avec moi au Paradis." Le mal est guérissable.Non pas chez tous, certes.Il y a des prisonniers profondément enracinés dans leur haine, que le psychiatre, avec ses moyens actuels, ne peut délivrer.Leur sort est l'énigme la plus obscure de la Justice divine.Ceux-là, il faut bien les enfermer.Encore n'est-il pas prouvé que les criminels les plus endurcis soient derrière les barreaux.Mais nous n'avons le droit d'enfermer indéfiniment ces hommes que si nous restons ensuite solidaires de leur destin.Nous devrons mettre tout en oeuvre pour briser au plus tôt leur prison intérieure.(4) (3) Fort révélateur, le "benu' succès que nous avons fait récemment eu film "Aurore, la petite enfant martyre".C'est par centaines de milliers que nous sommes allés nous repaître du martyre d'Aurore et de la terrible punition de sn marâtre.De ce fait divers, Dostoïevsky eût fait un chapitre des "Possédés", et la conscience humaine eût marqué uno avance.Nous cn avons fait une atroce pellicule, illustration parfaite de notre sadisme collectif.Ce film eût presquo mérité les honneurs très catholiques dont on n comblé le film "Maria Goretti": il lui ressemble par plus d'un côté.Mais "Aurore" n'atteignait sans douto pas aux sommets dans l'affreux de "Maria", puisque, avec ce dernier film, nous étions conviés a nous rassasier de l'agonio d'une sainte.(4) A quel point nous sommes éloignés do cette préoccupation, à quel point nous no voulons pas voir le problème en face, nous l'apprenons par une nouvelle tout récemment (novembre 1954) communiquée par les agences de presse.Il s'agit d'une femme qui a tué ses deux enfants, et n tenté ensuite, sans succès, de s'enlever la vie.On nous apprend qu'elle "verrn peut-être un psychiatre".Peut-être. CITÉ LIBRE 23 Mais la plupart, dont celui qui est aujourd'hui devant moi, nous pouvons et nous devons les sauver.Leur état peut nécessiter une réclusion forcée, plus ou moins longue.Il ne s'améliorera que si nous consentons enfin à les regarder comme nos frères, tributaires d'une même faille originelle.Ils doivent cesser d'être pour nous des boucs émissaires, que l'on immole selon des rites très civilisés, paravents d'une très ancienne barbarie.Ils doivent reprendre la place qu'ils méritent dans nos coeurs et dans nos consciences.Nous devons les ré-intégrer, au moins d'intention, dans la société des hommes.Alors seulement, la justice des hommes deviendra une justice humaine.Notre système pénitentiaire se transformera en système de réhabilitation.La discipline qu'on y pratiquera sera une véritable discipline, comportant certes des éléments de dureté — un tuteur mou n'a jamais aidé un arbre à pousser droit — mais d'une dureté sans cruauté, ou plutôt d'un amour sans mollesse.D'ici là, les pensionnaires des pénitenciers pourront parodier à notre intention — ils le font d'ailleurs tous, en leurs mots à eux, — le vers insidieux et cinglant de Beaudclaire: "Hypocrite censeur, mon semblable, mon frère." • * * Mais je ne suis pas ici pour transformer le coeur des hommes, ni pour réformer le système pénitentiaire.Je dois décider si oui ou non l'homme que voici est coupable d'attentat à la pudeur.Au nom des hommes, avec les autres jurés, je déclare l'accusé coupable.Ni vous ni moi ne sommes quittes envers lui.Réginald BOISVERT Le temps corrige Or je suis revenu sur mes pas Je suis revenu jusqu'à ma naissance Et j'ai refoulé jusqu'à la leur Ma famille et tous mes ancêtres J'ai chanté une messe à l'envers Pour que le sang goûte le vin Pour que la chair goûte le pain Pour revenir au nom du Père Et ne plus dire ainsi-soit-il J'ai tout rendu ce que j'avais Ma foi au roi des cicux ma langue au roi de France J'ai rendu Rome à ses collines J'ai dispersé les douze Apôtres J'ai renvoyé chez eux les bergers et les Mages J'ai démoli Babel étage par étage Et j'ai rendu la pierre à la montagne J'ai ramené sa colombe à Noé Et j'ai bu toute l'eau du déluge J'ai replacé dans l'arbre le fruit défendu Et remis à Satan le péché de science J'ai fait rentrer cn moi la première Eve Et j'ai rendu le sexe à l'unité Alors il ne me resta plus Pour souffler la lumière Qu'à rendre le premier soupir Et tout rentra dans les ténèbres Pierre TROTTIER Le vent du fleuve J'ai retrouve ici le vent du fleuve, ami d'enfance que je n'avais pas oublié.Parfois levé avant nous, il fabriquait sur le fleuve d'innombrables moutons pressés, il secouait en tous sens les jeunes feuilles des vieux arbres.Maître du paysage, il réduisait à néant tous les bruits et refusait même de porter les voix.Il était partout à la fois entre ciel et terre.Et sitôt que nous sortions de la maison, nous étions ilans le vent.Plaisir multiplie d'entendre cette voix immense, de la voir incliner à son gré tout ce qui bouge, de sentir dans mes cheveux, sur mes joues, sur tout mon corps la caresse brutale qui vous ferme les yeux.On est comme la feuille, comme la fleur, soumise.Le fleuve a perdu ses allures de géant: l'eau est ici grise, là bleue, ici verte, là blanche, selon ses ordres à lui, le vent.Car tout appartient au vent quand il est parmi nous.Et pourtant non! isolée par lui des voix et des bruits familiers, on découvre tout à coup la joie d'être, la joie d'être soi.Et hop! sur l'escarpolette.Un élan, deux clans, cinq, sept, il faut toucher du bout du pied la toute dernière feuille de cette longue branche.Si l'on essayait de chanter?Le vent se moque de la chanson qui le défiait."Aujourd'hui, c'est moi qui chante.Entends-moi.Prends le silence qu'autour de toi je crée, prends-le et fais-en ta richesse.Je viens de l'autre bout du monde et j'y retourne à tout élan.Le monde est plein de beauté, je te le dis à l'oreille.Mais il faut faire silence on toi.Suspens le babillage, même celui du dedans: ne cherche pas à comprendre toute la vie et toute la mort tout de suite.Là, étends-toi sur le gazon, laisse à la terre le soin de te porter, laisse-moi te fermer les yeux, laisse.Ecoute comme tu es bien." 26 CITÉ LIBRE Ce vent-là courait sous le soleil.Le vent du soir et le vent de pluie, contenaient une menace: amèneraient-ils chez nous le vent d'orage, de l'orage lumineux zigzaguant le ciel, juste au dessus de nos jeunes têtes, et crachant un effroyable tapage?L'orage est comme la colère.On ne sait comment l'un et l'autre s'allument dans ce ciel tantôt ami, dans ce visage tantôt souriant.On ignore de quel monde caché peut monter tant, tant, tant de bruit.Est-ce le même monstre qui les habite tous deux et se pourrait-il qu'on l'ait attiré, mérité?Combien de minutes ou combien d'heures lui faudra-t-il pour assouvir sa faim de notre terreur?Combien de pluie, combien de larmes?Il ne tue pas, on devrait le savoir à la fin! Le silence qui suit immédiatement son passage ressemble au vide car la peur a creusé un grand trou.Et puis, peu à peu se rassemblent les pièces de votre âme comme s'apaisent au jardin les arbres éprouvés.Oh, il arrive bien, de loin en loin, qu'une branche succombe, qu'un érable trop sensible demeure à jamais meurtri.Non, ne me dites pas qu'ainsi.Non, je ne veux pas que cela soit possible.Des érables, il y en a d'autres dans le jardin, il y cn a des milliers dans le monde.Tandis que son âme à soi.Pauline LAMY Ne parle pas Ne parle pas! Attends, Attends le jour Où les mots fécondés à la source des nuits sont lourds de rosée cristalline.Mais d'ici là, Ne parle pas! Une seule parole est distance entre nos mains attentives.Ne parle pas! Laisse plutôt le silence à tous les pas de ton amour étreindre la présence.Pierre TASSE Faites vos jeux NOTE sur un dialogue de sourds C'était hier un paradoxe d'affirmer des intellectuels du Canada français qu'ils font carrière de penser peu et de s'exprimer moins encore.Mais le paradoxe revêt aujourd'hui toutes les apparences d'un banal axiome.Notre pensée est à la mesure de notre passion, d'une invincible pauvreté.Les intellectuels catholiques n'échappent pas à la rigueur de cette observation.Et cependant tout favorise une relance de leur pensée.En effet, ne jouissent-ils pas d'un statut de liberté d'expression dont le privilège lient parfois de l'intolérance?La remise cn question des problèmes de leur foi n'cst-clle pas susceptible de leur apporter un supplément d'inquiétude et d'audace?Les chances perdues de dialogue avec les non-croyants ne pouvaient-elles susciter de salutaires confrontations, et orienter leur recherche vers le champ de l'humain?Or il semble, au contraire, que ces mêmes intellectuels, cn présence de questions auxquelles il serait grand temps de consacrer quelque vigilance, souffrent d'un aveuglement qui égare toute lucidité de recherche, d'une impuissance de l'esprit qui s'aggrave sans cesse, à saisir la condition de l'homme vivant.Tout se passe comme si l'activité intellectuelle pouvait ignorer les défis que doit surmonter un homme qui vit, pense, souffre et meurt.Tant il est vrai que le dynamisme de la vie de l'esprit se confond avec la démarche périlleuse de la liberté.Précisément, c'est de "la liberté des intellectuels catholiques à l'intérieur de l'Eglise" que le Centre des Intellectuels Catholiques Canadiens, à une rencontre préliminaire aux assises du CITÉ LIBRE 29 Carrefour '55, invitait récemment une cinquantaine d'intellectuels à faire en public l'examen.Il s'agissait, dans les termes mômes de la convocation, de confronter aux impératifs de notre crise spirituelle l'exigence de liberté du chrétien; de préciser les conditions et les limites de cette liberté, mais aussi les risques nécessaires d'un engagement dans l'histoire; et enfin de rassembler les éléments d'une réponse audacieuse.C'est d'ailleurs dans le sens d'une action intellectuelle très large que l'historien Henri Marrou avait invoqué l'enseignement de l'Ecriture sur "la liberté des enfants de Dieu." Est-ce l'excessive prudence de langage d'une communication qui visiblement plaçait le théologien d'ESPRIT entre l'aise ot le malaise?Ou la proposition en termes dogmatiques d'un problème essentiellement vivant et combattu et l'insuffisance de sa référence à une situation précise?Dès le début du forum, une conjuration spontanée de voix cléricales et laïques a tôt fait de maîtriser puis d'escamoter cette embarrassante et douloureuse question de la liberté de conscience, et, en dépit de quelques efforts de contradiction clairvoyants, de lui substituer, à force de pétitions de principes et de sophisme métaphysique, une pure affaire de magistère ecclésiastique.Avant de se réfugier dans une haute spéculation sur le mystère de la foi, le débat avait traversé la litanie sinistre des devoirs de l'obéissance, des ténèbres de l'erreur et des degrés du péché.Après deux heures de fortification, nos intellectuels étaient de nouveau retranchés dans le ghetto catholique québécois.Cette pénible expérience appelle quelques observations: I — Plus préoccupée de justification théologique que de connaissance de l'homme, notre philosophie traditionnelle a crée un type d'esprit qui se traduit admirablement à l'occasion de rencontres comme celles de Carrefour.Cet esprit, c'est une machine logique à faire le vide.Aussitôt que la discussion lui permet de saisir un de ces concepts parfaitement abstraits qui lui tiennent lieu de réalité à penser, il commence de fonctionner avec une logique déconcertante.Il pratique avec une virtuosité consommée l'art de conduire le débat, c'est-à-dire l'art de ne point douter, de poursuivre jusqu'à l'absurde un raisonnement cohérent, sans être troublé par la contradiction d'un interlocuteur, bref: de défendre avec sérénité l'évidence de la certitude.Pour peu que la question s'y prête, .11) CITÉ LIBRE sa rhétorique atteint volontiers à l'éloquence et peut se maintenir un temps indéfini dans cet univers de théorème.Mais cet exercice assez excitant de la discussion verticale présente pour l'effort de pensée un sérieux inconvénient: celui de supprimer tout problème vivant, d'aspirer par le haut tout le champ de la réflexion, de vider tout l'objet de son contenu réel.C'est là une conséquence visible de l'idéalisme de notre culture.L'esprit du type traditionnel demeure presque toujours impuissant à discerner, comprendre ou résoudre les problèmes humains ou spirituels que pose l'enfantement du devenir humain.Il y a rupture entre le réel et sa pensée.Pour lui s'opère une constante conversion de signes et de valeurs et de problèmes: parlez-lui de la liberté d'expression d'un écrivain ou du droit à l'erreur d'un savant, il pensera tout aussitôt cn termes de soumission à une morale établie ou de certitude d'une foi révélée.Il est tragique que le croyant chez l'homme ait dévoré l'intellectuel; il est plus tragique encore qu'entre intellectuels catholiques appelés à repenser ce qui justifie leur fonction même d'intellectuels dans la cité, il n'y ait plus de problème, et à partir d'un certain moment du débat, plus d'homme tout court.II — Que cette confortable dialectique s'accompagne d'une inébranlable bonne foi ot d'une inconscience superbe, cela est assez visible.Mais, une fois admise pour l'intellectuel la liberté de choisir une discipline de pensée, il faut convenir que l'opération de raison raisonnante qui consiste à équilibrer à l'infini des pétitions de principes peut fort bien se justifier comme méthode de travail.Rien ne démontre même qu'elle offre pour la validité de ses conclusions plus de danger qu'une recherche intellectuelle passionnée de l'homme et de sa contradiction dans l'histoire, approximative et sans cesse menacée par l'avenir.Mais la philosophie ou la méthode du vide des intellectuels catholiques cesse d'être valable dès qu'il s'agit d'approche, d'enquête et de confrontation du type de Carrefour.Et cela pour la raison très évidente qu'elle rend l'échange intellectuel à peu près impraticable.Songez que la presque totalité des intellectuels invités à ces assises sont de formation scolastique; que le langage en cours emprunte sans cesse la forme du dogmatisme; que tout l'art de la discussion se ramène à l'affirmation de principe; qu'enfin une convention spontanée du débat tend à soumettre toute question à l'examen et au jugement du système de pensée thomiste révisé à l'usage interne du Québec, et vous poserez la question: quel dialogue fécond, quelle décisive 31 remise en question peut naître dans de telles conditions?Sous prétexte de rigueur et d'objectivité, la discipline de Carrefour incline insensiblement les esprits à la tyrannie collective d'une extrême conceptualisation, et travaille à réduire en un système de pensée fermé ceux-là mêmes qui ont pour mission de chercher la vérité.Avec l'usage, les sessions de Carrefour paraissent se consacrer bien davantage à la sauvegarde de l'intégrité d'une doctrine qu'à la recherche de l'homme.111 — Si l'impuissance de leur pensée et de leur discipline d'enquête rend à peu près inconcevable, entre intellectuels catholiques, une féconde et audacieuse reprise du spirituel, comment espérer un réel dialogue entre catholiques et chrétiens, et plus encore avec les non-croyants?Sans doute personne n'ignore que le Centre des Intellectuels Catholiques Canadiens a toujours souhaité de telles rencontres pour assurer aux échanges de Carrefour un champ de discussion plus ouvert.Mais ce souhait court, dans les conditions présentes, grand risque de demeurer une belle illusion.Comment en effet de pas apercevoir qu'un tel dialogue ne sera possible que sous des signes bien précis: communauté de sensibilité aux problèmes humains ou spirituels, faculté d'accueil à des formations et à des préoccupations très contradictoires, recours à un langage et à une méthode d'enquête intellectuelle affranchis de tout souci apologétique et de tout esprit de système, etc.Par-dessus tout, il faudra renoncer à une notion mesquine de la tolérance pour accepter celle d'une coexistence spirituelle sans arrière-pensée, d'une compréhension généreuse avec tout intellectuel de bonne volonté.Une dernière illusion à dissiper: pour que puisse naître un tel dialogue, il paraît essentiel que Carrefour abandonne le caractère confessionnel de ses assises.Que les intellectuels catholiques ne craignent pas d'assumer ce risque sans lequel leur pensée continuera de se mouvoir à l'intérieur d'une cité fermée.Car l'enjeu semble clairement défini: ils ont à choisir entre un authentique affrontement spirituel et un dialogue de sourds.Maurice BLAIN L'unité de langue et de culture "Au lieu de nous opposer nux chosc6, nous n'avons qu'à nous embarquer adroitement sur leur mouvement bienheureux." CLAUDEL.Dans la mystique québécoise, au point de départ de toute déclamation sur "nos droits", il est une donnée implicite qu'on ne discute jamais: la dualité de langue et de culture est un bienfait des dieux! Pour tout le Canada aussi bien que pour le Québec.Faisant confiance à l'hospitalité de CITE LIBRE, à son souci de poser franchement les questions devant l'opinion, je veux aujourd'hui entrer dans le sanctuaire et porter une main sacrilège sur cet axiome intouchable.Dissipons d'abord une équivoque.On nous dit: "Plus les Canadiens-français seront eux-mêmes, meilleure sera leur contribution à la patrie canadienne".Nous distinguons: s'agit-il de cultiver les qualités qui nous sont propres?Nous l'affirmons nous-môme.Mnis si l'on entend qu'il faut conserver et accentuer notre particularisme linguistique, nous le nions.Un sang mêlé, aux qualités multiples, est une richesse et une force pour un Etat; mais non pas la pluralité des langues, qui n'a jamais été qu'un facteur de mésentente et un instrument de désagrégation.Saint Augustin faisait remarquer que l'homme s'entend mieux avec son chien qu'avec son concitoyen d'une autre langue.L'incapacité de parler une langue crée une certaine répugnance a rencontrer ceux avec qui on devrait la parler; inversement, la capacité de parler crée le désir de rencontrer ceux avec qui on peut parler.L'unité de langue et de culture est le ciment indispensable de toute unité politique durable (1).Tous les grands Etats pleinement développés y sont parvenus, qu'ils soient fortement centra- CITÉ LIBRE 33 lises comme la France, l'Angleterre, l'Italie, ou dotes d'un régime fédéral comme l'Allemagne de 1914, les Etats-Unis, l'Union soviétique.Le cas de cette dernière est révélateur.La Russie des Tsars sciait efforcée, d'ailleurs maladroitement, de russifier ses possessions.Les Soviets prirent le contre-pied, en proclamant le respect poussé à l'extrême des minorités linguistiques.Mais depuis 1937 s'est produit un revirement; désormais le russe est associé à l'idiome local dans les écoles minoritaires.Et la loi du 20-6-50, dernière étape, a rendu le russe obligatoire dans les écoles des pays satellites, où se trouve ainsi installé le bilinguisme.Comme le note Albert Dauzat, Vévolution naturelle a repris son cours en faveur d'une langue de culture unique (2).LE CAS DE LA SUISSE On ne manquera point de m'opposcr le cas de la Suisse pluri-linguc.On a toujours abusé chez nous de cet exemple.C'est une des rengaines favorites de l'argumentation des francisants.Voici la mise au point qui s'impose.Quand'on allègue un exemple qu'on veut probant, il faut citer un cas régulier et non pas une exception.Dans une conférence faite en 1947 à l'Université Laval, un professeur suisse, M.Joseph Risi, mettait précisément ses auditeurs canadiens en garde: "Une telle comparaison (des problèmes canadien ot suisse) serait pour le moins une erreur monumentale, car ce sont des raisons purement régionales, incomparables ou inexistantes partout ailleurs, qui ont le plus contribué à imposer à la Suisse sa physionomie propre" (3).Du Canada à la Suisse les différences notables ne manquent pas en effet, sur lesquelles on pourrait s'étendre longuement.J'en mentionne quelques-unes pour mémoire: 1.— En Suisse les langues ne sont pas enchevêtrées comme chez nous.Les communautés sont linguistiquement homogènes et les frontières linguistiques nettement tranchées.D'un village français, vous passez rapidement au village voisin, entièrement allemand.2.— En Suisse les chemins de fer, les ressources hydro-électriques, les services de télégraphe et de téléphone appartiennent au peuple.Chez nous ils sont la propriété de "trusts", tous anglophones.3.— La Suisse, confédération de petites républiques autonomes, s'est formée par voie d'association libre.Que voulaient ses 34 CITÉ LIBRE fondateurs?Une seule chose, invariablement la même chose: se débarrasser du joug des empereurs d'Allemagne, des ducs de Bourgogne, de Savoie et d'autres, et s'unir pour ne pas se laisser reprendre par les vastes ensembles dont ils s'étaient détachés.Au Canada il y a eu, que cela plaise ou non, la conquête anglaise.Et, confédération ou pas, pacte ou non, la province dç Québec, comme les autres, a subi cette conquête et en a été marquée.Mais là n'est pas l'essentiel.The heart of the matter, la vérité qui est au centre du problème suisse et qui le rend non-pareil, c'est la suivante: La dissidence linguistique donne facilement naissance à des mouvements séparatistes.Exemples: Catalogne, Flandre, Lau-rentic.C'est le contraire en Suisse.Alors que partout ailleurs l'unité linguistique sert d'unité morale, cn Suisse c'est la diversité des langues qui, affectueusement cultivée, fortifie l'unité politique du pays.C'est que la Suisse, ne possédant point de langue nationale, parle celle de ses puissants voisins.Lingitistiquemcnt, l'Allemagne, la France et l'Italie se prolongent sur son territoire.Cette situation géographico-linguistique de la Suisse est unique au monde.Or si la majorité alémanique, par exemple, menaçait le français des Suisses romands, réduisait l'aire où on le parle, fût-ce par le simple jeu des forces sociales et sans persécution, les Suisses romands qui voudraient à tout prix conserver leur langue seraient tentés de se rattacher à la France, au grand dam de l'unité politique de la Suisse.Et d'autre part, cette unité une fois rompue, la Suisse alémanique, clic, serait au hasard de retomber sous le joug allemand.En sorte que l'intégrité de ses langues est pour la Suisse la base de son intégrité politique.On pourrait concevoir, notez-lc bien, qu'un facteur semblable joue au Canada, mais uniquement en faveur de l'anglais.André Siegfried nous faisait remarquer un jour qu'il n'était pas souhaitable, pour l'avenir du Canada, que les francophones croissent jusqu'à devenir la majorité, parce qu'alors les anglophones préféreraient l'annexion aux Etats-Unis plutôt que de vivre dans un pays où la majorité serait française.Est-il besoin d'ajouter que le Québec, n'ayant point de près ni de loin de frontière commune avec la France, ne peut songer, pour la sauvegarde du français, à la même échappatoire? CITÉ LIBRE 35 LE CAS DU QUEBEC Qu'on n'objecte point non plus qu'un groupe ethnique ne peut se développer que dans sa langue.Les peuples se développent aussi bien dans des langues qui, sans être exclusivement leurs, le sont devenues.(4) Aucun peuple des Amériques n'a de langue qui lui soit propre.Comment d'ailleurs soutenir que le français nous soit propre, à nous du Québec, qui vivons deux siècles après la conquête, à mille lieues de Paris?Les Américains, qui sont 160 millions, peuvent transformer l'anglais a leur guise sans s'occuper de l'usage suivi par 50 millions de Britanniques; les premiers peuvent même faire adopter aux ^seconds leurs façons de parler.(5) Il serait ridicule de prétendre que nous du Québec pouvons en faire autant vis-à-vis de la France.Malgré tous les inconvénients, il nous faut observer des normes linguistiques qui nous viennent d'ailleurs.Autrement nous ne parlerions bientôt plus qu'une variété altérée ou archaïque, qui s'appellerait du québécois et qui nous isolerait encore davantage.C'est vraiment ici le lieu de poser aux francisants une question: Comment imaginez-vous, dans votre système ou dans vos rêves, notre avenir linguistique?Les climats influent sur les caractères nationaux, qui impriment à leur tour leurs altérations sur les langues.Rameau arraché au tronc français, entés sur un autre continent, serons-nous toujours dépendants du franîals de France, lequel, modifié par un habitat différent, éprouvant les vicissitudes de moeurs qui ne sont plus les nôtres, se fera de plus en plus étranger à notre esprit?Que deviendront alors ces affinité.s secrètes et ces accords harmonieux qui doivent conformer un idiome au peuple qui le parle?Cette question, les francisants se gardent bien de jamais la formuler.Nietzsche avait bien raison de dire qu'on n'entend jamais que les questions auxquelles on est capable de trouver une réponse.Nos racistes au petit pied nous accuseront de faire bon marché de la race, dans tout cela.Il est vrai, et nous n'y allons pas par quatre chemins.La race est quelque chose qui se fait et se défait.Les plus nobles pays sont ceux où le sang est plus mêlé.Le type très improprement appelé anglo-saxon est une résultante du Breton pur, du Breton romanisé, de l'Irlandais, du Calédonien, de l'Anglo-Saxon, du Danois, du Normand pur, du Normand fran- 36 CITÉ LIBRE cisé.En Italie, Gaulois, Etrusques, Pélasgcs, Grecs, sans parler de bien d'autres éléments, se croisèrent dans un indéchiffrable mélange.Et de même que sur le sol français, par l'action conjuguée de l'habitat et de l'histoire, la nation française s'est formée des alluvions ligures, ibères, celtes, latines, germaines, normandes, bretonnes, ainsi la patrie canadienne, avec les apports français, anglais, irlandais, etc., façonnera le type canadien.L'esprit est toujours la dupe du coeur, selon un moraliste grincheux.Toujours est beaucoup dire.Mais en cette affaire du français, l'esprit de nos gens n'cst-il pas trop souvent la dupe de leur coeur?"Bien que le coeur ait ses raisons, il lui arrive de se tromper; et ses erreurs ne sont pas moins funestes à cause de la douceur qui s'y mêle." (6) A délard DES JARDIN S ( 1 ) Henri Dccugis: Le Destin des Races blanches.(2) L'Europe linguistique, p.224.(3) Rovue de l'Univ.Laval, vol.I, No.7, p.528.(4) Leclercq: Leçons de Droit naturel, t.Il, p.,417.(5) Voir REL^T/OWS do doc.53, p.318.(6) Anatole Fronce: Le petite Pierre. Flèches de tout bois Choisissez bien vos encycliques Au début do décembre, les journaux de Montréal publiaient le communiqué suivant: "Une laiterie très avantageusement connue de l'Est de la métropole vient de marquer une autre étape importante pour son personnel.La Laiterie Perfection, Limitée, vient en effet de compléter sa troisième année de répartition de ses bénéfices avec ses employés."Lorsque ce système de participation aux bénéfices était établi en 1951, la direction de l'entreprise manifestait, et cela, tout à son honneur, l'intention de so conformer aux directives de l'Encyclique du Très Saint Père Quadragcsimo Anno, recommandant aux patrons d'industries de partager l'administration et les profits de leur organisation avec leurs employés." Et ainsi do suite.Nous ne pouvions manquer de souligner, pour le profit de nos lecteurs, une initiative qui, comme lo disent les propriétaires eux-mêmes do la Laiterie Perfection, répond si bien "aux désirs du Souverain Pontife", et "fait grandement honneur aux dirigeants" do l'eut reprise.Certains diront que les motifs do la compagnie n'étaient pas si altruistes qu'on veut le faire croire.On prétend, par exemple, quo l'installation de ce système et la fondation d'un comité d'employés avaient pour but réel d'empêcher In fondation d'une union ouvrière à la laiterie Perfection.On va jusqu'il dire quo co procédé n'est guèro plus acceptable que celui employé aux mêmes fins par d'autres laiteries, qui, pour fairo pièce aux syndicats, ont forcé leurs livreurs n acheter de la compagnie lour ronde de lait.Il est vrai qu'une coïncidence assez étrange semble donner raison aux sceptiques.A savoir, que la direction de la laiterie Perfection a attendu, pour découvrir la doctrine sociale de l'Egliso, lo moment même où les syndicats lançaient une forte compagne d'organisation dans les laiteries montréalaises.Nous prions nos lecteurs do ne pas accorder leur créance h ceux qui colportent de tels bruits.Ce sont probablement des organisateurs syndicaux, et tous les bons patrons savent (n'est-ce pas, M.Pierre Des Marais?) que les chefs syndicaux ne sont bons qu'à semer la zizanie dani une entreprise, en faisant croiro aux ouvriers qu'il est préféroble pouf eux de décider do leur propre sort, plutôt que de le confier aux bons soins de leurs employeurs. CITÉ LIBRE Tous les bons patrons snvent tl'nilleurs que les syndicats n'ont cure des intérêts des ouvriers; qu'ils ne songent qu'à augmenter le nombre de leurs membres afin d'accroître les sommes qu'ils perçoivent par les cotisations.En mnnifestant leur mécontentement devant l'initiative de la luiterio Perfection Limitée, les organisateurs syndienux ne font qu'expri-mor leur dépit de voir leur échapper les cotisations des ouvriers de cette entreprise.Celn, les organisateurs syndicaux ne l'admettront jamais.Pour mieux cacher leur jeu, ne s'ovisent-ils pas de louer une laiterie rivale de la laiterie Perfection, In Ferme St-Lnurent?Les livreurs de la Ferme Saint-Laurent ne sont pas membres d'une union.C'est que l'entreprise a été transformée en une véritable coopérative, que les travailleurs en décident eux-mêmes, entièrement, l'orientation, et qu'ils en partagent tous les bénéfices.Les organisateurs syndicaux tentent de se donner beau jeu cn déclarant partout que la Ferme Saint-Laurent est la seule laiterie montréalaise à mettre intégralement cn pratique les conseils du Saint-Père; ils vont même jusqu'à dire qu'un système coopératif comme celui-là vaut mieux qu'un bon contrat d'union.Mais nous saurons, nous, que ce sont les dirigeants de la laiterie Perfection qui ont rnison.Ln preuve, c'est qu'ils sont les seuls à annoncer publiquement leur bel esprit de correspondance aux désirs des encycliques-, los seuls, par conséquent, à clamer ouvertement, à tous ceux qui veulent les entendre, leurs principes chrétiens.Un patron chrétien doit savoir proclamer hautement ses convictions aux clients.Il restera bien quelques grincheux pour dire que l'opposition systématique au syndicalisme no figure pas au nombre des principes sociaux do l'Eglise.On osera peut-être faire remarquer quo l'Eglise prescrit, commo l'une des premières marques d'adhérence à sa doctrine, la fondation do syndicats ouvriers.Ceux qui le diront font partie de la triste race de ceux qui ne savent pas lire les encycliques.Tous les bons patrons savent qu'il faut choisir soigneusement ses encycliques, voiro même discerner, au sein d'une même encycliques, les passages qui s'appliquent à uno entreprise donnée et ceux qui ne s'y appliquent pns.Un entreprise qui s'appelle ia laiterie Perfection Limitée no saurait, sans se nier elle-même, viser à une perfection sans limites.R.B.Ça ne sent pas la rose La droite, qui est une sorte d'intégrisme, est preque toujours savoureuse dnns son appréciation des faits contemporains.Mnis c'est par l'odeur surtout qu'elle se distingue.Jo relève une noto délicieuse de M.Lépold Richer dans le numéro du 11 décembre de Notre Temps.L'auteur parle du refus de la Commission de Relations ouvrières d'accorder aux maîtres-plombiers la dé-certification qu'ils demanderont vers la fin de la grève, contre une union internationale, en s'appuyant sur le bill 19.Après avoir mentionné ln marche sur Québec, "projet qui a fort heureusement échoué" (sic), M.Richer écrit: CITÉ LIBRE 39 "Ln Commission vient de refuser de se rendre h cette domnndo, soit parce que deux chefs ouvriers ne font plus partie de l'union, soit encore parce que les deux autres syndiqués nommés dans la requête n'ont jamais rempli des fonctions officielles dans le syndicat." Soit parce que.soit encore.En effet, c'est difficile à dire.Pas facile do savoir si c'est à cause do ceci ou do eclo.Surtout quand la fo-meuse loi déclare qu'il suffit d'un seul, et qu'elle est rétroactive do quelque dix ans! "Ainsi", poursuit le suisse d'église, "on a maintenant la preuve que le bill 19 ne sera pas invoqué à temps et à contretemps.La commission provinciale des relations ouvrières ne se départira pas de sa prudence habituelle." C'est à se tnper le derrière au plafond! J'aimerais un peu savoir ce que pensent les unions ouvrières de cette preuve-là et ce qu'elles attendent de ln prudence habituelle.Peut-être notre bedenu de In presse no les a-t-il pas consultées?Peut-être est-ce un moyen de ne pas se départir do sa propre honnêteté?Nous en sommes nux conjectures, sauf que nous avons maintenant la preuve que la probité et l'intelligence de M.Richcr sont là pour y rester! Enfin critique .On connaissait déià les opinions do M.Louis-Philippe Roy, rédacteur en chef de L'Action Catholique, sur un certain nombre do sujets v.g.le communisme, l'Ordre social, Staline, le Père Braun, l'anticléricalisme, etc.Nous ignorions toutefois ses opinions sur la poésie et cela nous manquait.Or, si nous les ignorions, c'était là ignorance crasse, comme dirait lui-même, M.Roy, puisqu'une découpure de journal (par hasard, il s'agit de L'Action Catholique) établit clairement que ces opinions étaient formulées dès le 26 avril 1953.Voici auelques passages significatifs.Ils sont extraits d'une critique, signée par M.Roy, d'un ouvrage intitulé De l'Aube au Couchant: "On ne fait plus guère, écrit M.Roy, de ces poésies (en vers réguliers).Les vers d'aujourd'hui ressemblent beaucoup à do la prose coupée, hachée.Le rythme, la cadence, la musique ne semblent plus au service de nos poètes modernes.On a voulu réagir contre les rimailleurs; on est en train de tuer la poésie."Pour ma part, j'ai été tout au plus un versificateur au cours de mes études, mais j'ai toujours aimé ce que l'on nous présentait comme de la poésie authentique.Aussi bien ai-je dégusté ces poèmes (De l'Aube au Couchant) inspirés aux meilleures sources et qui jaillissent d'abondance.Ouvrons nu hasard: "Ah! ne balafrez pas notre vieille cité, O vous, ses vaillants chefs, ô vous, nobles édiles, Soyez les défenseurs de notre épique ville, Laissez errer l'histoire en sa pérennité."Laissez rêver la France en sa verte vieillesse, Ne la balafrez pas de gratte-ciel hideux Qui glacent les vivants, gênent l'ombre des preux, Soyez les chevaliers de sa grise étroltesse." •50 CITÉ LIBRE M.Roy cite encore tout un quatrain de la même veine.Modestement, pour nouc part, urrêtons-nous ici.Non sans faire, toutefois, en terminant, une suggestion à M.Roy.Pourquoi ne placernit-il pas en exergue de sa page de rédaction, sans commontnire, par manièro de devise ou de motto, ce vers significatif et qui résume admirablement In politique éditoriale de L'Action: "Soyez les chevaliers de sa grise étroitesso !" G.P.Des soutanes ."pour" la mitraille?Dans un article fumeux aussi bien qu'anonyme, publié dans Relations du mois da décembre, les Jésuites, qui sont un ordre militaire, donnent leur position (si l'on peut dire) sur la coexistence pacifique.L'argument est en substance le suivant: nous refusons le dilemme "coexistence paci-fiquo ou guerre", parce que les mots coexistence pacifique, d'invention communiste, signifient hostilité octive et lutte révolutionnaire, parce que le vrai dilemme est "guerre idéologique ou guerre atomique".Coexistence pacifique vs guerre?"On veut nous enlcrmer dans un dilemme." "Nous refusons ce dilemme." Les Jésuites refusent de se demander s'il faut faire ou ne pas faire la guerre, parca que ne pas la faire est uno expression inventée par les Russes.Dans un mondo armé jusqu'aux dents, la question de la paix et de la guerre, do toute évidence ne se pose pas.C'est même un dilemme dans lequel il faut à tout prix ne pas so laisser enfermer.La question de savoir si les notions, dans l'immense péril actuel, doivent travailler à l'établissement d'uno politique de paix ou d'une politique de guerre est également oiseuse.Lorsque lo feu menace à tout moment d'éclater aux quatre coins do la terre, il est futile et dangereux de chercher à voir si l'on attaquera ou si l'on n'attaquera pas.Les Jésuites opposent: guerre idéologique ou guerre atomique, dilemme qui, on peut le voir, règle la question do savoir si, oui ou non, les artilleurs entreront en action.Suit donc une déclaration de guerre idéologique.Mais ici, la forte, tête do l'ordre devient inquiétante: "Nous protestons contre la persécution religieuse, mais légitimons à peu près n'importe quel avantage commercial.Nous dénonçons la misère immérité des travailleurs, mais marchandons avec ceux qui nient aux ouvriers toute liberté syndicale et tout droit A la propriété privée.Nous passons des lois anti-trust, mais acceptons de composer avec le plus monstrueux capitalisme d'Etat.Nous exaltons ln liberté, mnis sommes prêts A laisser en otage A une dictature barbare les vies et les âmes de millions d'hommes.'.' Cependant, l'auteur noua dirn-t-il comment ne pns composer, en dehors de la guerre?On peut être pour la paix, sans être contre la guerre, tout en demeurant un excellent jésuite.P.V. CITÉ LIBRE 41 Des soutanes ."pour" la mitraille?Quand un homme pense par devoir d'état, puis écrit par un autre devoir d'état, et qu'il apprend quel est son devoir par quelqu'un d'autre qui par devoir d'état le lui dicte, ce qu'il écrit n'est pas toujours facile ù débrouiller.Je croyais, j'espérais me tromper quand j'attribuais une sourde intention belliqueuse à Relations.La substitution ambiguë d'un dilemme à l'autre pouvait, malgré tout, être interprétée commo la traduction d'un désir de paix, mais de paix laissant libre le choix d'une offensive idéologique.Aussi, j'ai cherché plus loin.Le numéro d'octobre, ou de novembre, de la même revue m'a livré incidemment le petit texte que voici: "Instruits ,i leurs dépens, les Etats-Unis se montrent aujourd'hui les adversaires d'une "coexistence pacifique" entre le bloc occidental et lo bloc soviétique qui éloignerait la guerre, détendrait les ncrls d'un monde allolé et lavoriscrait des échanges économiques do grande envergure.Chimère, pensent les Américains.On les accusa d'irréalisme.Pourtant, l'expérience nazie, pas tellement vieille, nous enseigne qu'on ne peut contenter et pacilicr un régime totalitaire qui révo de conquérir le monde.D'ailleurs, la mauvaise loi impénitente des soviets, leurs ambitions déclarées de domination mondiale, leurs conquêtes, leurs intrigues menées de façon systématique devraient uvoir dissipé les dernières illusions." Alors quoi?Cela sent la poudre, la guerre préventive.Les deux textes sentent la "libération" des peuples.Cela sent In démocrotic de M.Dullcs.J'ai applaudi quand l'Occident n réarmé, parce que je croyais à la logique conquérante de la Russie devunt l'Occident démuni.Depuis, jo crains les Etats-Unis autant que je craignais l'URSS, parce que je crois aussi n la logique impérialiste et martiale d'un capitalisme aux abois.Jo crains toute puissance armée.Je craindrais même la chrétienté si elle l'était.Les Jésuites notamment seraient terribles si leur uniforme comportait la bayonnette.Ils le seraient si Loyola n'avait pas mis son uniforme militaire au placard, et les chrétiens armés seraient, placard ou non, de féroces soldats romains du temps du Christ.Il y a la guerre et il y a la poix.Co qui ne so comprenait pns il y a deux siècles s'entend maintenant.Il faut empêcher* la guerre.Je sais moins ce qu'est un dilemme quo ceux qui m'ont enseigné le raisonnement par borbara, mais je sais que l'évcntrcmcnt collectif des masses humaines par l'ébranlement des puissances do la matière doit, à moins que co ne soit la fin du monde, être évité par une politique orientée vers In paix.Quand bien même les Jésuites refuseraient de se laisser enfermer par un dilemme (co qui intéresso d'ailleurs surtout les Jésuites, tous plus ou moins professeurs de philosophie (au) secondaire), il n'en resterait pas moins que le monde doit, ou bien chercher la paix, ou bien subir la guerre et la faire.Refuser pareil dilemme, c'est, de toute évidence, avoir choisi l'un de ses termes. 42 CITÉ LIBRE Lo cas (que nous faisons) de M.Keyserling Un nutro qui rejette la coexistence, c'est M.Robert Keyserling, (1) directeur de l'hebdomadaire catholique Ensign.Il no dit pns d'nillcurs co qu'il admet, et pour cause; car la coexistence, c'est ln pnix, et le refus do ln coexistence, c'est la guerre.Mais en bonne scolnstique, on peut être contre ln coexistence et lo dire, sans nécessairement dire qu'on est pour ln guerre.Tnnt qu'on n'n pas avoué qu'on est pour la guerre, on posse simplement pour être, nux yeux des bonnes gens, du côté de ceux qui ne gobent pas les Russes, et être do ce côté, c'est, en dehors do toute question de guerre et de paix, une position que je trouve qunnt à moi légitime.Mnis seulement, là, ln question n'est plus de snvoir si l'on va foire ln guerre nu si nn ne ln fera pas; elle est de savoir si l'on croit à ln blnncheur immaculée des Soviets, et si on est pour ou contre le communisme, |xmr ou contre In dictature soviétique, pour ou contre l'athéisme, pour ou contre le mntérinlisme.C'est une question fort importnnte, sans aucun doute.Seulement, voyez-vous, elle n'n qu'un petit défnut, dans la présente discussion: c'est qu'elle n'est pas In même quo l'nutre.Et il n'y n qu'un défnut dans l'nrgumentntion do M.Keyserling, c'est qu'il pense que c'est In même."Ces (nos) principes fondamentaux", dit-il, "no souffriront cn aucun cas une éventuelle coexistence, laquelle est essentiellement un affaiblissement grave de la saine capacité de se révolter devant les crimes de l'humanité" Pour détestables que soient les principes de ln Russie soviétique, et si grnndc que soit ln hnine qu'on leur porte, il reste que le fameux dilemme, dont les Jésuites ne veulent pas, se pose, et quo In plus grande vertu possible, fût-ce celle du néophyte, ne l'évitera pas: ferons-nous, oui ou non, ln croisade, et sinon, rechercherons-nous une pnix effective, étrangère à In pnix des principes puisque de celle-ci il ne saurait être question?Ferons-nous un necord, uno entente, un compromis do fnit, ou n'en ferons-nous pns?Qu'est-ce que vous répondez?De cet nnglc, ln question de la paix et de In guerre impose un choix strict, et c'est une question en soi.Qu'est-ce que vous répondez n cette question en soi?C'est peut-être malencontreux, mnis les Russes, bien ou mnl intentionnés, ont pnrlé de lo paix, et ils l'ont proposée.A cette proposition, diverses réponses sont possibles.Monseigneur Yu-Pin, pour sa part, n'y va pas par quatre chemins: il suggère l'invasion do la Chine.Voilà une réponse nette.Mais nous voulons snvoir si M.Keyserling lui, se rêve, et rêve los autres sur les plages do débarquement.Vous no répondez rien?Mnis c'est qu'il fnut répondre.Il n'y a pas moyen do no pns répondre, parce que la question posée par les Russes, (1) Le Devoir, 12 novembre 1954, page 2. CITÉ LIBRE Ai quelles que soient les intentions russes, n'est pns une question russe, mois une question que l'humanité vocifère, cher monsieur à principes.Elle a fort probablement été lnncée par nécessité, mais il n'en reste pas moins que lo paix du monde est suspendue depuis quelques années à cette coexistence intolérable à vos principes fondamentaux.Vous avez dû pas mal souffrir par le fondamental depuis ce temps-là! Mais, mis à port l'intérêt do votre assiette, nous, à votre défaut, chercherons à abouter notre paix chrétienne à la coexistence proposée dans l'outre camp.Car, quoique nous en nyons, les paroles du Christ et l'immense pitié des masses humaines, voyez-vous, nous tordent à nous quelque peu ln tripe! P.V.Littératures comparées LIFE renouvelle ses attaques contre des principes qui nous sont chers — Réponse de M.Duplessis.1 — Nos loisirs accrus sont le fruit de l'augmentation constante de la productivité par homme-heure de l'ouvrier américain; et nos revenus croissants résultent du fait que nous partageons nos gains.Mais ceci n'empêche pas l'"Automntisation" de créer aujourd'hui do graves problèmes.C'est possible quo les Etats-Unis puissent maintenir ln production et la consommation à des niveaux d'extrême prospérité et garder néanmoins uno "réserve permanente" de chômage, qui peut s'accroître.L'industrie doit s'efforcer de distribuer les avantages qui résultent de la mécanisation, sous forme d'heures réduites et do gages augmentées.Il se peut que le travail soit justifié d'exiger la semaine de quatre jours, si, (et quand) la mécanisation rend la chose possible.(LIFE, en page de rédaction, 17-1-55) 2 — M.Duplessis a dit qu'il y avait des gens qui croyaient qu'on pouvait diminuer les heures de travail et on même temps accroître lo production."Nous savons et vous savez qu'un tel système no peut pas exister et qu'il s'oppose aux vérités fondamentales que nous avons apprises dans notre jeunesse," n-t-il déclaré."Si nous niions continuer de vivre en démocratie, il va falloir défendre les principes sur lesquels In vraie démocratie se base", a dit le premier ministre.II n aussi dit que le Québec croyait quo les Communistes sont les ennemis do "notre Reine et parce que nous le croyons nous mettons les Communistes la où ils doivent être, en prison." (Discours prononcé devant le Canadien Construction Association, et rapporté en promière page de la Gazette du 19 janvier). Chronique du temps perdu Le "Mein Kampf" de Bona" On connnït mieux Mcin Kampf que Bona; c'est pourquoi il sern sur.tout ici question du dernier.Son Mcin Kampf — car il cn a un — c'est un livre aussi, publié juste avant les élections fédérales de 1953 et qui s'intitule Malgré les obstacles.C'est un livre dont on n peu parlé.Excepté M.Guy Sylvestre, do la Société royale du Canada, qui sait tout et qui parle de tout, les critiques, pris de panique, n'ont pas osé en parler.Monsieur Sylvestre en fait l'éloge; dons la "Patrie" du dimanche, comme il se doit.Qunlre institutions officielles se croisaient: la Société royale du Canada, monsieur Sylvestre, "la Patrie" et Bona, "le p'tit gnrs do Bona .venture".Tout est bien qui finit bien.Procédant pnr élimination encore une fois, il n'est question ici que de Bona; la Société royale du Canada, monsieur Sylvestre et "la Patrie" ne nous en voudront pas de les négliger nu profit de ce héros inconnu et méconnu qu'est Bona.Mnis qu'est-ce donc que Bonn?Une espèce do héros, comme il le dit lui-même.Un homme qui n joué un rôle de premier plan dans les élections fédérnles du comté do Bonaventuro.Comme il le dit encore lui-même, Bonn, c'est un homme qui a eu le grand mérite de quitter l'assu-ronec-vie pour devenir député.C'est un écrivain qui cite Ernest Dimmet et l'Art de penser, qui publie, tout comme Lemelin et le Père Gagnon, à "l'Institut Littérnire du Québec"; c'est un député qui mène la bataille du drapenu à Ottawa; c'est lui qui a fait pleurer Mackenzie King; comme dirnit l'autre, Bona c'est "que qu'un"; il l'avoue d'ailleurs lui-même, sans ambages, dans son Mcin Kampf.Ecoutons-le parler de lui à la troisième personne! O modestie! "Le sens do l'occasion, la prudence du jugement et l'esprit de méthode (Dcscnrtcs, lui-même) sont d'ailleurs des qualités essentielles n tout homme qui veut so livrer à la politique.C'est pour cette raison que, dans toutes les luttes, Bona Arscnault a toujours préféré être son propre organisnteur en chef.Il ne lnisse rien nu hasard.Sans que personne ne s'en doute (ndmirez le strntègc) tout se déroule suivant un plan soigneusement préparé a l'avance (comme pour la conquête de l'Europe).Les textes de ses principaux discours sont prêts, ses organisateurs sont triés sur le volet.Il connnït bien son monde (et son monde le connaît), dnns les deux camps, libéral et national; il a payé chèrement par ses défaites passées la précicuso expérience politique qu'il a acquise (il sait maintenant à qui donner le bureau de poste)." (p.117) Mais commençons avec lui au bas do l'échelle.Aujourd'hui c'est une vedette mois il a eu bien du mal à se hisser jusque-là.Ce combat, c'est d'ailleurs la manière do Malgré les obstacles, qui aurait bien pu s'intituler, (1) Arscnault, Bona."Malgré les obstacles".Institut Littéraire du Québec, 1953. CITÉ LIBRE 45 si l'nuteur nvnit été moins modeste: Comment on devient un héros.II ne laisse aucune question sans réponse."A sa naissance, écrit-il en parlant de lui.rien ne laissait certes prévoir (pas la moindre petite mnrque de naissance) qu'un jour lo fils aîné de Mnrcelline et de Joseph (dommnge que ¦a mère ne s'appelât pas Mnrio) deviendrait le représentant du comté de Bonaventure nu Parlement canadien et que son nom serait connu dnns la plupart des parties de la province et du pays.Mais ce nom do "Bonn" comment lui fut-il donné?" (p.12V C'est pnssionnant! Je me garderai de déflorer la surprise de ceux qui voudront lire la réponse dans le texto En fils reconnaissant, il jette un pleur sur ln tombe de sa mère: "Pnuvrt Marcelline (un héros s'ndresse à l'auteur de ses jours) si elle vivait encore, comme elle se réjouirait de voir que le nom de "Bona", qu'elle nvait tronqué dans un moment de mauvaise humeur, est devenu une salutation d'amitié pour son fils!", (p.14).Il est maintenant à l'école; tout so pnsse comme dans les contes: "Le jeune Bonn Arsennult mit tant d'ardeur à l'étude qu'avant même (écoutez bien) d'avoir ntteint l'âge do quinze ans, il obtint (sera-t-il dieu ou cuvette?) son diplôme d'études commerciales avec grande distinction".Il apprend aussi l'nnglnis: "Ironie des choses, cette expérience devait servir plus tard à Bonn pour défendro ses compatriotes devant la majorité anglo-canadienne d'Ottawa et.dans leur propre langue." (p.24).Comme Barrés, il aime le passé, les morts."Sur les épitaphes presque disparues, il déchiffra (toujours les obstacles^ les vieux noms d'Acadic que l'ndolcscent répétait comme une prière.Constamment à la recherche dos reliques d'un passé qui lui faisait encore mal au coeur, il communiait de son mieux à l'âme des choses ("objets inanimés, avez-vous donc une nmo"?) qui survivrait dans ces territoires do-venus étrangers (In Lorraine, vous dis-je) et dont il revenait brisé d'émotion." C'est un ascète: il se préparc à son futur rôle de député: "Il ne buvait pas et il fumait la pire: les piastres si pénib'omnt gngnées méritaient d'être conservées." Il fait de la philosophie et du commerce."Ce premier contact avec les éléments de ln philosophie lui ouvrit de nouveaux horizons.En effet, à l'automne de la même année, Bona faisait un progrès considérable dans le monde du commerce et des affnires." Il est magnifique de courage: "Bonn luttait donc avec les représentnnts expérimentés de trois "importantes" maisons de Montréal", Généreux, il veut fniro passer à In postérité tous ceux qui l'ont aidé dnns son combat; c'est l'histoire d'un héros qu'il écrit.".après quelques entretiens nvec feu le chanoine Robert et M.l'abbé Mahcux, il décida de commencer les études préparatoires à l'obtention d'un brevet pour admission à la Faculté do Droit, sous la direction de M.l'abbé Jacques Gervais".Historiens, mettez-moi ça sur fiches.Etudes interrompues.Chemin de Damas.La politique le happe."Bona so leva ensuite pour prononcer son premier grand discours politique.Il était candidat".Admirons la concision du style; c'est du César, celui de la conquête des Gaules.Bona est lancé.Mais tout ne va pas tout seul; comme dans les contes de fées, il y n bonucoup d'obstacles.Bonn le sait: "Ce coup du sort et des événements mnrque uno période difficile dans la carrière de Bonn Arsennult.Peut-être aussi marque-t-il les qualités les plus profondes de ce fils d'Acadien: son courage, son initiative et son souriant optimisme même au sein des épreuves".II se connaît bien: on sent que sa modestie proteste, mais il faut que ses qualités soient connues; vérité historique d'abord! Le malheur le fait revenir à ses chères étudos.On le retrouve à "l'Ecole des Sciences Sociales, Politiques et Economiques (majuscules, levez-vous pour Bona) do l'Université Lnval." Le p'tit gars de Bonaventure est en bonne compagnie: "Il eut comme corn- M CITÉ LIBRE pngnon d'études l'un des jeunes fils de l'ex-impérntrice Zita d'Autriche.-" Bonn nvec les empereurs et les Autrichiens! Sacré Bonn! Mais loin de se laisser tourner In tête par tous ces succès, Bonn continue, ù In manière de MontniRne, de s'nnniyser minutieusement."Fnit assez paradoxal, dit Bonn, c'est souvent lorsque les choses vont le plus mal que vous trouverez Bona Arscnault le plus souriant et débordant do vitnlité." Sn carrière se poursuit, semée de coups de théâtre: "Du jour au lendcmnin, dnns un Reste nudneieux qui surprit plus d'un Québécois (les pauvres!) Arsonuult nnnonce la fondation de deux hebdomadnires.Pourquoi deux?" Encore un de ces mystères, une de ces questions qui nous tiennent en suspens, qui donnent le vertige.Nouvcnu coup du sort! Son bienfaiteur meurt.Tout de suite, Bona s'inquète: ".Maurice Dupré ne serait plus ln pour le récompenser de ce Reste comme il le lui avait promis!" (p.70).Notre héros devient pratique; la mort de son ami lui donne la frousse.Ses services seront-ils récompensés?Dcvrn-t-il donc changer de parti politique?Les héros ont de ces jours impurs.Mais non! il se ravise.Son protecteur continuera de l'aider du hnut du ciel! Et voilà la Providence qui combnt pour Bonn! "Bonn préfère y reconnnitre uno bonté do ln Providence et qui snit?une intervention de son ancien protecteur.Mnurico Dupré, qui avait toujours été, non seulement un gentilhomme accompli, mnis un hommo d'une grnnde foi et un chrétien exemplaire", (p.72).Bonn et In Providence, so dit Bonn, vont peut-être enfin gagner leurs élections.Mnis faudra-t-il donc changer de parti?Quitter les bleus pour les rouges?Bonn attend un signe de ln Providence.Dans lo chapitre intitulé "Un coup de tonnerre dans Québec" on voit Bonn changer do parti.Le tonnerre il ne l'attend plus, c'est lui qui le fait, le tonnerre.Il fallait y penser! Et comme il l'avance modestement: "Du jour nu lendcmnin, Bonn Arscnnult devint un héros".Ni plusse ni moinsse! Mnlgré tout, "il est resté tout simplement et modestement: Bona Arsennult".Los doux noms s'équivalent maintenant: Bona — héros, héros ~ Bona! Le tour est joué.Encore une fois, il fallait y penser! Mais Bona pense à tout, c'est lui qui nous l'a dit.Enfin, après avoir changé do parti, il est élu.Ce n'est pas une mince affaire! Modeste, ".il refuse net, lorsqu'on voulut lui orgnniser un triomphe.Il so rendit plutôt n Ottawa où, comme on lo pense bien, il fut reçu n brns ouverts par le premier ministre King et l'honorable M.Louis St-Lnurent." Ce qui plus est, "on assigna un siège de choix" à Bona "non loin (des membres) du cabinet." Il so fnit des nmis: "Que pensez-vous do coin?disoit M.Arscnault au petit comité d'amis que sn verve et sa belle humeur attirent comme le miel nttire les mouches".Lo héros devient quoique peu impertinent: ses amis, des mouches! Perdrait-il donc la tête?On la perdrait a moins: Bona a fait pleurer King, qui n'avait pas la larme facile.Ecoutons Bona raconter l'événement: "Le député de Bonnventuro nvnit n peine terminé que le vieux premier ministre Mackcn-zio King, apparemment sous le coup d'une grande émotion, se lèvo de son siège do In fnçon In plus innttendue." Bona marche de succès cn succès.A ln fin de son volumo il est nu pinncle do la gloire: "Le fameux Winston Churchill devait à son tour (tous y passent, n tour de rôle') fournir nu député de Bonnvcnturc une bonne nnecdotc et un moment de notoriété dans la presse du pays.en lui payant l'un de ses propres cigares".Et voila Bonn! Après Churchill, il lui fallait la Reine d'Angleterre! C'est sur cette conquête que s'achève son volume."Leurs Altesses Roya- CITÉ LIBRE 47 les no semblaient pas se fatiguer de distribuer des poignées de mains, des bons mots et des sourires dans le grand salon du Château.Bona (d'où sort-il?) ost touché ou plus profond de son coeur "d'habitant".Il s'es-quivo furtivement (co n'est pas son habitude) vers l'un des coins reculés do l'immense salle, pour se trouver seul avec ses souvenirs, son émotion et sa reconnaissance".Aux collectionneurs de "perles ignorées" do la littérature canadienne, on ne saurait trop recommander l'achat de "Malgré les obstacles".C'est un nouveau sommet dans la bêtise nmpoulée.Henri BEAULIEU.Les ennemis de l'église Nous le savions depuis longtemps.A quoi d'ailleurs nous n'avions aucun mérite, nous trouvant pour ninsi dire sur les lieux du crime.Mnis de In à croire que lo Vatican en était informé.Voici pourtant que Georges Huber, dans un nrticlc du 21 janvier, ne laisse à ce sujet nucun doute.Lisez plutôt la nouvelle, telle que publiée dans LE DEVOIR: ".Il en va autrement des catholiques militants, alertés successivement par des évêques, pnr lo Saint-Office et par le Pape lui-même.Ils ont pris conscience de cette réalité terrible qu'est l'A.P.I.(sic) un véritable massacre des innocents et une lourde menace pour le pays.Les petits pionniers n'y vont pns de main morte.Parlant un jour de leur fanatisme, lo Pape, toujours modéré dnns ses expressions, le qualifiait de satanique." Quo va dire M.Richer en apprenant cette condamnation?Et comment n-t-on pu se rendre compte, à Rome, des méfaits qu'accomplissent ici les patrons?Le rapport CUSTOS aurait-il contenu une section spéciale consacrée aux employeurs?Ou est-ce ce rapport lui-même, massacrant la réputation des syndicalistes, qui a inspiré l'épithète satanique?On avait bien raison de dire quo l'nction du R.P.Bouvier avait des retentissements ignorés.N.D.L.R.Nous avons dû nller sous presse avant d'avoir pu clarifier le point suivant: le terme "petit pionnier" s'applique-t-il au Père Bouvier, à l'abbé Mathieu, à MM.J.-G.Lamontagne, Claude Lavery et leurs petits camarades ou aux membres de l'Associazzionc dei Pionicri Itnliani, mouvement de jeunesse communiste?Le doute subsiste. BULLETINS D'ABONNEMENT A remplir el à adresser à CITÉ LIBRE C.P.10, Montréal 34.Date: .Veuillez, s.v.p., recevoir du soussigné la somme de $2.00 pour un abonnement à 4 numéros de "CITE LIBRE" à partir du numéro Au nom de: ?S.V.P.nclresser n l'abonné une enrte de souhaits.Signée: Adresse: Soussigné: Adresse: FICHE DE "SIGNALEMENT" Voici le nom et l'adresse d'une personne susceptible, à mon avis, de s'intéresser à Cité Libre.Veuillez lui adresser à ce sujet les renseignements d'usage.M.Rue Ville CITE LIBRE DIRECTEURS: Pierre-E.TRUDEAU - Gérard PELLETIER SECRÉTAIRE DE LA RÉDACTION: Pauline LAMY Abonnement: 4 numéros, $2.00.C.P.10 - Station Delorimjer.Montréal (34) - P.Q., Canada.
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