Cité libre., 1 janvier 1955, mai
CITÉ LIBRE MAI 1955 SOMMAIRE L'atmosphère religieuse au Canada français .Réflexions sur la foi .De notre littérature Lettre à Jeanne Lapointe .Réponse à la lettre précédente .Jean LE MOYNE Pierre VADBONCOEUR Pierre GELINAS Jeanne LAPOINTE FAITES VOS JEUX La suite au prochain Coldwell?.Réginald BOISVERT "LA REFORME" et la marche à la liberté .Pierre VADBONCOEUR FLÈCHES DE TOUT BOIS CHRONIQUE DU TEMPS PERDU Quatre fois l'an 50 cents le numéro Cité libre Rédaction: 84, rue McCULLOCH Administration: C.P.10, Station Delorimier Montréal (34), Que., Canada.Numéro 12 Mai 1955 L'atmosphère religieuse au Canada français" C Esquisses et Notes) Issue de celle même qui, depuis l'Ancien Régime, se survit en France dans les pieux enclos de province, notre religion est aujourd'hui un cléricalisme fortement caractérisé.Elle possède sur sa glorieuse et sombre ancêtre l'avantage d'être ici l'unique lieu religieux.Nos coreligionnaires français jouissent de la présence rayonnante d'un catholicisme métropolitain qui est l'honneur et la lumière de l'Eglise contemporaine et qui peut être pour eux une libre incarnation, une habitation normale de salut.Ils disposent en outre d'une tradition révolutionnaire qui leur a valu un droit d'aînesse sur les peuples européens et qui est à elle seule une très noble demeure humaine.Chez nous, pns de contrepartie organique et positive aux dominantes officielles, même (1) N.D.L.R.— Le texte qu'on vn lire date de 1951.S'étont trouvé entraîné par son sujet vers une peinture assez sombre de notre clim.u religieux, Jean Le Moyne jugea alors inopportun de publier ces pages.Il en abandonna la rédaction et c'est un article inachevé que CITE LIBRE présente aujourd'hui.Tel quel, cependant, il prolonge et enrichit In réflexion que nous avons déjà entreprise sur notre vie spirituelle collective.Nous avons insisté auprès de l'auteur pour que rien n'en soit modifié; même les notes de travail, éclairées par le contexte, présentent un intérêt indiscutable.De plus, l'article peut servir à mesurer avec assez de précision combien l'atmosphère religieuse s'est éclaircie en quatre ans, puisque nous n'arrivons plus à retrouver aujourd'hui le motif des scrupules que CITE LIBRE partagea olors avec l'auteur. 2 CITÉ LIBRE pas un au-delà habitable, car, hors de notre archaïsme catholique, il faudrait choisir entre le protestantisme amorphe et l'irréligion trotte-menu.Ne serait-ce que pour l'intérêt du drame, on se réfugierait plutôt dans le catholicisme espagnol, voire l'italien.Cent fois! Mais la question ne se pose pas.XXX Un bref rappel historique précisera la portée de ce que nous allons dire.Le peuple canadien-français est un groupe européen parmi d'autres qui sont venus entreprendre en Amérique une expérience humaine totalement neuve.Sa transplantation au sein d'une nature sauvage, rigoureuse et démesurément vaste, l'installe forcément dans un état de jeunesse et .imorce en lui une différenciation profonde.La conquête du sol et l'humanisation préliminaire du pays l'obligeront dans l'isolement à une terrible ascèse et à un dépouillement tel que sa plasticité acquise recevra dès le début des empreintes définitives.Quand plus tard, ayant retrouvé ses sources européennes, son évolution se précipitera, il se découvrira une différence irréductible, il se verra pour ainsi dire différent de lui-même.Si la France continue de l'inventer, il lui faut s'inventer soi-même de plus en plus.L'héritage ancestral, qui ne cesse de lui être contemporain, n'est plus son unique référence: le Français du Canada se réfère désormais à son enracinement nord-américain et s'oriente vers un classicisme futur aux formes imprévisibles.A la lumière indispensable, enivrante et cruelle de sa culture européenne, il sera parfois très dur au Canadien français de rester fidèle à une expérience encore si limitée, dont les expressions si peu nourrissantes d'ordinaire touchent si rarement l'universel.Ce ne sera pas sans éprouver une vive amertume qu'il renouvellera sur le plan de l'intelligence et de l'esprit son consentement initial à la pauvreté, ni sans avoir à surmonter un sentiment d'écrasante infériorité.Il deviendra susceptible, cherchera des compensations, s'affirmera avec une énergie naïve et rageuse; il s'en prendra à l'autorité fatale de l'histoire et son ressentiment accusera l'Angleterre et adressera à la France de nostalgiques malédictions.L'Eglise canadienne présente avec le reste de notre société des déficiences analogues: elle n'est pas plus avancée que les autres ordres dans l'élaboration de son style propre.A ce point de vue nous sommes à l'unisson avec notre clergé: nous nous exprimons et méritons mutuellement de la manière la plus exacte.Mais, en partant d'une hostilité justifiée, comme on le verra, la tentation est grande de faire de lui un bouc émissaire CITÉ LIBRE 3 et de rejeter sur lui la responsabilité de difficultés normales et qu'éprouvent comme nous nos concitoyens anglais; elle explique partiellement que les Canadiens français mangent du curé avec cette sorte d'ivresse féroce, douloureuse et maniaque, dont beaucoup d'étrangers, même indifférents à l'Eglise, s'étonnent et s'irritent.Ce transfert affectif utilise sans discernement l'évidence immédiate et omniprésente.La justice et la vérité exigent donc de distinguer ici le drame de notre cléricalisme et le drame de la situation nord-américaine, le premier s'insérant dans le second qui l'antécède et le dépasse.Petite colonie précaire et négligée, située au dernier degré de l'échelle provinciale, nous sommes soudain conquis, isolés, entourés de présences étrangères.Notre volonté d'être, notre obstination française à laquelle les circonstances ont lié la foi, le clergé, alors seule véritable élite, l'épouse tout naturellement et, nous refoulant sur nos vertus et nos biens traditionnels, assure notre survivance.On connaît cette admirable histoire et on imagine aisément avec quelle rigoureuse fidélité à elle-même dut s'exercer l'autorité rien que pour atteindre le résultat d'une première et indispensable affirmation numérique.Il était dangereux que, face à de constantes menaces et sans cesse confirmée par sa réussite, l'autorité tendît à se perpétuer indûment, exagérât son emprise et dégénérât en suffisance cléricale.En effet, nous ayant sauvés, l'autorité ecclésiastique en conservera l'habitude et tendra ensuite à nous sauver de la vie.Ayant eu peur avec raison, elle transposera sa peur dans l'illusoire, craindra tout ce qui n'est pas elle et développera une xénophobie radicale dont la logique l'amènera, sinon à refuser l'humain du moins à l'adultérer, à l'amenuiser.Son réflexe de survivance deviendra un complexe de justification et se dégradera en une manie apologétique dont l'effet sur les esprits exigeants, ou simplement honnêtes, sera un affaiblissement désastreux de la proposition ecclésiale, une compromission trop souvent irrémédiable de la Vérité.XXX Dans son souci de sécurité, l'autorité ecclésiastique acquerra une manière d'ubiquité et finira par nous dire: "Nous sommes tout.Nous sommes tout et vous ne trouverez rien.Continuez de ne rien avoir afin qu'on vous puisse tout enlever.Il n'y a plus de problèmes et nous sommes l'unique solution." C'est un fait qu'elle fut tout.C'en est un autre que nous lui devons tout et elle ignore combien cela est terrible pour elle. 4 CITÉ LIBRE XXX Grâce à sa situation privilégiée, l'autorité ecclésiastique a acquis des biens immenses et ses ruches énormes couvrent le pays.Elle remplit une foule de fonctions indispensables et rend d'émincnts services, souvent avec une vertu dont l'Etat serait sûrement incapable, mais elle taxe invisiblement, mais elle monopolise comme un cartel, mais il est impossible d'évaluer ses richesses et personne ne peut lui faire rendre compte de l'esprit de leur utilisation.Elle sert, mais servante exclusive, elle sert sans miséricorde comme Ubu enchaîné.Elle administre en un Château inaccessible où n'ont droit d'audience que des intérêts mystérieusement coïncidents avec les siens.Tout ce qu'elle décide est révocable et elle ne garantit la stabilité de rien ni d'aucune personne visible.On ne peut même pas se fier à ses distractions.Ça dépend.mais ça ne dépend pas de nous, çn n'est pas de nos affaires.Le commerce et la finance ont inventé le cochon de payant, elle a imaginé elle, le cochon de laïc, l'homme sans Esprit, le chrétien de l'arrière-Eglise, le fidèle déplorable que, du haut de l'orgueil insensé des purs, elle regarde patauger dans la soue du siècle.Pour l'amuser et le faire moucharder contre lui-même, elle se l'associe extérieurement en la personne d'imbéciles d'un type spécial, grâce à la mirifique institution des "comités".Le laïc étant essentiellement interprétable, elle l'interprète sans recours.Elle lui organise à grands frais (qu'il solde lui-même) des dévotions "spontanées" et, sous prétexte de se mettre à sa portée, elle lui parle le langage facile et déshonorant de la bêtise, confondue avec la simplicité, sans voir qu'est ainsi réduite à zéro la hauteur de chute spirituelle de la Parole.Elle fait de la propagande et croit évangéliser; à l'essentiel et à l'authentique elle substitue le secondaire, l'accessoire et le commentaire.Et elle s'hypostasie à l'orthodoxie qu'elle s'approprie.XXX Ses affinités l'allieront aux éléments réactionnaires et autoritaires, chez qui la survivance est un délire, et elle rêvera un de ces concubinages dont l'histoire ne l'a jamais guérie.Or nous ne manquons pas d'aspirants-Franco conformes au modèle — taille comprise — et on frémit à la pensée de ce qui arriverait â un peuple canadien-français constitué en Etat indépendant.Malgré des apparences rassurantes le mécontentement de nos gens est profond, mais il n'est pas suffisamment réfléchi.L'anticléricalisme populaire est d'autant plus violent qu'il est croyant, mais il demeure privé et ne rejoint pas le scandale qu'il exprime.Il y a ici des esprits libres, mais peu nombreux ils ne forment pas une opinion publique et n'osent guère parler ou- CITÉ LIBRE 5 vertement en raison d'une censure tantôt évidente et franche, tantôt sournoise et innommable et qui détermine alors une peur diffuse dont aucune tribune canadienne-française n'est indemne.Aussi s'en tient-on généralement à la règle suivante: pas d'histoires.Evidemment, les "histoires" varient selon les cas; cependant la prudence ordinaire des initiés les plus puissants montre qu'elles doivent être sérieuses.Serait-on porté au relâchement que des exemples éclatants suffiraient à entretenir cet état de crainte.S'agit-il d'un clerc, son malaise s'aggrave du fait de la sainte obéissance, incomparable moyen de représailles, car il est à la merci d'une ligne imprévisible et arbitraire qui ressemble étrangement à celle du Parti.Nous retrouvons l'exaspérante instabilité cléricale mentionnée plus haut: toute mission avancée est compromise d'avance du fait qu'elle implique une dose quelconque de non-conformisme et comporte l'exercice de la liberté, de sorte qu'il est impossible de compter sur la permanence de bienfaits sans prix, dont les uns doivent venir de l'Eglise et dont les autres ne peuvent pour l'instant venir d'ailleurs si l'Eglise s'y oppose.C'est ainsi du haut en bas de la hiérarchie et les fonctions les plus augustes ne sont pas une garantie.En pareilles conditions que fait la liberté, ecclésiastique ou laïque?Elle finasse, elle met de l'eau dans son vin, elle ment, elle subsiste en sous-entendus hermétiques, elle spécule sur certaines bêtises, elle complote dans l'abjection, elle se risque parfois dans la précarité de l'exception et surtout elle se tait et s'absente.On voit sans peine que nous ne serions ni assez adultes ni assez forts pour résister efficacement à la formation d'une dictature de type catholique.En tant que croyants, nous serions immédiatements des Irlandais, des Espagnols, des Portugais.Notre unique sauvegarde, sur le plan des circonstances, réside dans le fait que nous partageons le pays avec une majorité anglo-saxonne et protestante.Le protestantisme assure ici la différence et l'équilibre; il représente la réalité infrangible et son libre examen nous tient lieu indirectement de tradition révolutionnaire.Il nous sauve de la corruption, du piétinement et des stériles violences qui sont le lot de la catholique Amérique latine.Il maintient la possiblité d'une évolution, d'une libération graduelle et de l'accession à un catholicisme adulte qui serait, non pas une réforme illusoire, mais un renouvellement, un lieu religieux original et nouveau, non pas de la nouveauté damnable de l'hérésie, mais en ce sens où au sein de la sainte et vivante orthodoxie de l'Eglise un peuple peut être amené à 6 CITÉ LIBRE chanter, avec la liberté des enfants de lumière, un cantique nouveau.Le protestantisme annule sur place la dangereuse xénophobie de nos surviveurs; les risques inhérents à son inconsistance même accueillent pour nous le vaste monde, élargissent nos horizons et contrarient nos tendances obscurantistes.XXX Ceci ne veut pas être une apologie du protestantisme et qu'il soit bien entendu que nous parlons de l'intérieur de l'Eglise sans la moindre envie d'être ailleurs, grâce à Dieu! Nous relevons seulement un élément capital de la situation canadienne.En tant que groupes sociaux engageant des valeurs, les deux éléments catholique et protestant réagissent l'un sur l'autre — sans se connaître — et s'obligent à composer selon l'esprit de compromis de la nation.Dans notre cas à nous, la perméabilité protestante nous sert en contribuant à nous exposer un peu plus aux aventures humaines.Le libre examen protestant, en remplaçant — fort mal d'ailleurs — la vraie maturité, comporte une tentation de désaffection contre laquelle on ne peut lutter efficacement, vu la dualité nationale, qu'en amoindrissant à notre profit des différences qui seraient trop criantes.Tout cléricalisme est irrésistiblement disposé à la domination inquisitoriale et il serait insensé de croire cette mentalité dépassée: longtemps encore, elle ne sera que contenue.Mais l'important ici est que nous sommes protégés de nous-mêmes.XXX Caractériser par le cléricalisme notre atmosphère religieuse, c'est reconnaître une évidence criante, c'est exposer une situation dramatique faite de scandale, d'aliénation, de désaffection, d'amoindrissement, d'ennui, d'usure et de solitude.Cependant l'imposition cléricale semble incapable de rendre d'elle-même un compte exact ou d'expliquer certaines singularités du comportement collectif et l'effrayante perfection de son emprise sur les esprits.Elle n'explique pas que ceux d'entre nous qui réussissent à se libérer aillent si rarement au delà de la conscience de leur libération; que la liberté nous soit une violence tellement épuisante et qu'elle s'affecte d'un exposant négatif de révolte et de remords qui l'empêche de s'oublier à la façon des vraies vertus.Notre éducation a été un bain de clergé, mais nous avions affaire à de si petites gens! Nous sortons d'entre les mains de personnages individuellement si insignifiants, (sauf quelques exceptions inconnues de la majorité CITÉ LIBRE 7 pour leur propre bien), si inoffensifs! Et pourtant ils nous ont si bien possédés que la solitude à laquelle oblige le simple salut humain, le non-conformisme le plus élémentaire et le plus discret est à peine vivable.La solitude et la liberté ne devraient être que pénibles: elles sont empoisonnées par la corruption presque indéracinable de la culpabilité.Ah! elle connaît son affaire à merveille, notre vieille religion française! Elle a beau radoter, ceux qu'elle infecte de cul-pabdité jusqu'aux sources de l'être et divise à la jointure de la chair et de l'esprit le sont tôt, au bon moment de la tendre raison sans défense.Culpabilité maudite, voix perçue depuis la conscience première, tonnerre de malheur sur le paradis de l'enfance, venin de terreur, de méfiance, de doute et de paralysie pour la belle jeunesse, saleté sur le monde et la douce vie, étei-gnoir, rabat-joie, glace autour de l'amour, ennemie irréconciliable de l'être, on l'a respirée comme l'air, on l'a toujours entendue comme le vent, on l'a mangée comme une cendre avec toutes les nourritures, et les terrestres et les célestes.Elle parle bien la culpabilité, pour qui toute parole autre que la sienne est malice et vaine excuse absolument: elle troublerait les élus si possible.Elle récu£2 d'avance tout témoignage et prétend intimer le silence à quiconque veut se faire entendre.Par son extension, cette culpabilité donne au drame de notre conscience religieuse ses vraies dimensions, par ses accents elle nous en indique la cause analysée dans sa tradition et son actualité, la proposition religieuse faite aux Canadiens-français révèle une conception du monde et de l'homme nettement dualiste.Ce dualisme n'a rien d'exceptionnel en soi, il est seulement remarquable par son caractère exclusif.Un catholicisme psychologiquement contaminé est notre unique religion: en l'absence d'antidote il s'exaspère en maître et aggrave librement ses ravages.XXX Hérésie fondamentale, névrose planétaire, le courant dualiste est universel, et il est presque impossible d'échapper à sa souillure.Le dualisme comporte invariablement une attitude défectueuse devant la matière et la chair qui le jugent.En effet, il dérive du mystère de la chute originelle et correspond à une dissociation de la totalité temporelle, la tentative Iuciférienne visant la jonction ontologique de la matière et de l'esprit: l'homme, lieu de leur union substantielle et instrument de la future assomption de la matière.Ayant péché, Adam a compromis son unité et troublé son harmonieuse ordonnance par rapport au plus, c'est-à-dire l'esprit.Voici que la chair et l'esprit ont acquis 8 CITÉ LIBRE une mortelle autonomie.Or la chair, inférieure dans l'ordre de l'être et qui participait de l'obscurité propre au moins, c'est-à-dire à la matière, perd en l'esprit égaré la lumière qui l'éclairait, la comprenait et l'assumait en conscience et en sainteté; son opacité s'accroît et l'esprit désincarné la prend en horreur et loge en elle la peur de sa solitude.Enténébrée, elle est rejetée dans les ténèbres extérieures et avec elle la matière innocente qui gémira jusqu'à la Parousie son aspiration à la totalité.Son poids essentiel subit la surcharge de la concupiscence qui a remplacé la lumière spirituelle; alors, avec ses prolongements cosmiques, elle tendrn à devenir pour l'homme à la subjectivité tronquée le siège de la culpabilité et le lieu du mal, auquel elle sera identifiée.Et puisque les suprêmes modalités charnelles sont sexuelles, c'est sur le sexe multiplicateur, objet des bénédictions primordiales, que se fixera le grand complexe dualiste.L'Incarnation, restauration de la totalité plus admirable encore que ln création, achèvera de scandaliser la mentalité dualiste et consommera pour elle le divorce entre les réalités spirituelles et charnelles.Le dualisme continue donc la désincarnation de la chute et depuis toujours il subsiste en symbiose avec un ferment morbide tantôt latent, tantôt virulent, que ses orgueilleuses, formidables, fascinantes et subtiles structures intellectuelles ne parviennent pas à dissimuler.XXX Le dualisme dans les religions orientales.Chez les Grecs: le courant idéaliste.Les idéalismes ultérieurs.L'empoisonnement manichéen et ses persistances.Les gnoses.Les autres hérésies.Le protestantisme.Les distensions de la Renaissance, après la faillite de la scolnstique devenue étrangère à la connaissance et à la possession du monde.La casuistique et l'écrasement de la culpabilité en Espagne.Le Jansénisme, Pascal, Descartes et le climat de nos origines.Etc.XXX Les subtils divorces des réalités spirituelles et charnelles.L'esprit diviseur, manifestement à l'oeuvre dans les gnoses et les protestantismes, s'attaquera à l'humanité du Christ, censusera le Résumé, attentera à l'intégrité du nouvel Adam, voudra détruire l'économie charnelle du salut et réduire à une figure la Chair et le Sang qui gardent nos âmes pour la vie éternelle.S'il aboutissait toujours ainsi à l'hérésie déclarée, l'orthodoxie le reconnaîtrait et s'en protégerait.Pour s'infiltrer, il se fait simple tendance, CITÉ LIBRE 9 simple accent, simple attitude; il insiste sur tel ou tel aspect du mystère, utilise les tempéraments historiques, nous devient aussi intime que notre propre inconscient et aussi difficile à rejoindre.XXX Trop jeunes encore pour avoir une pensée originale, nous n'avons pas édifié la philosophie de notre dualisme, mais par contre nous ne retardons sur personne quant à son expression éthique.Notre morale est naïve comme un symptôme: la hantise sexuelle et l'obsession compensatrice de l'autorité que nous rencontrons ici nous situent en pleine psychopathologie.Nous ne mourons pas tous, mais nous sommes tous frappés.Des malades paissent des malades.Des victimes engendrent des victimes.A l'intérieur de ce cercle vicieux, les traumatismes conscients équivaudront à des aggravations brutales et à des confirmations définitives d'un conditionnement plus ou moins rigoureux (plutôt plus que moins) selon les milieux, mais général et ininterrompu.XXX Témoignage.Mon expérience de la vie religieuse ambiante se borne à peu près aux impositions strictement inévitables de l'éducation officielle, à ce qu'il fallait absolument ou recevoir ou subir.Sans aucune participation à quoi que ce fût de surérogatoire, j'ai reçu la foi, j'ai subi le reste et, sauf à de très rares exceptions, la curiosité des choses de la foi m'est venue d'ailleurs, premièrement d'un père qui interrogeait la Bible avec angoisse et qui n'avait pas, bien entendu, appris à l'interroger ici.Je me demandais donc à quoi correspondrait mon témoignage.Tout au plus, me disais-je, à l'expérience de quelques esprits religieux et réfractaires, issus d'un contexte analogue au mien.J'oubliais que beaucoup d'autres qui ont expérimenté le catholicisme canadien-français, non pas dans sa plénitude, ce qui serait un non-sens, mais dans la multiplicité de ses excroissances, se découvrent aujourd'hui aussi pauvres et pas plus avancés que les goyim du parvis, en proie aux mêmes problèmes et face à la même solitude.Nous nous rencontrons tous dans les mêmes catacombes.Leur générosité les avait entraînés à un long détour et compromis au sein de l'accessoire clérical où se diversifiaient leur scandale et leur aliénation.On leur avait dit et fait l'essentiel longtemps auparavant: ils auraient pu se passer du commentaire impunément, pour ainsi dire.L'expérience des uns et l'itinéraire des autres sont formellement identiques et si je suis un solitaire, je ne suis pas un isolé. 10 CITÉ LIBRE J'apprenais à lire qu'on avait assigné à ma compagnie deux anges: un bon à droite, un mauvais à gauche.Je verrai toute ma vie un condisciple saisi de frayeur et d'indignation donner de grands coups de poing dans le vide à sa gauche.La valeur symbolique de ce premier réflexe chrétien! Il marque le début de l'expropriation intime des enfants que nous étions: nous fûmes dès lors homologués.Nous commencions à subir l'abominable angoisse d'être un enjeu et les objets du marchandage à venir de la Rédemption.Ainsi liés pour l'écartèlement futur, comment se serait soudée la fontanelle de notre unité en attendant qu'on nous enfonçât dans le crâne le coin de l'impureté?On avait fait deux parts de nous, étrangères l'une à l'autre et promises à l'inimitié, car le maurais ange en son temps s'incarnerait en notre propre corps, et notre âme s'identifierait au bon ange.Oh! sur l'heure le trouble fut léger.Il se traduisit par un simple saisissement, mais il s'enlisa quand même en nos profondeurs innocentes et, tel un fil, divisa au cours de sa descente notre plasticité.Que ce soit dans l'unité ou la division, l'analogie innombrable de l'être fait de chaque homme un monde en expansion: divisés, nous devions aboutir à une tension qui nous fera perdre entièrement le sens de la totalité humaine, qui nous rendra incompréhensible la réconciliation avec soi.Finalement, devant l'acte primordial de charité envers soi, nous serons pris d'un vertige essentiel.L'ange de gauche en sa suffisance ricanait tout seul au mal commis, vétille ou gravité insaisissable, tandis que le bon, voyeur impuissant, mouchardait auprès de Jésus qui, rabotant sa petite croix, pleurait d'avance sur sa propre mort machinée par nous, petits Judas que nous étions, assassins, bourreaux, tortionnaires de sept ans! Mais la joie céleste au spectacle de nos vertus, à quoi l'identifier sinon aux seules images disponibles de l'excellence religieuse, sinon à ces saintes éplorées, à ces saints tourne-l'oeil dont la vie quotidienne ne nous offrait jamais l'équivalent, et à cette trinité indécente à force de laideur (la comparaison s'imposait avec les génies et les fées de beaux livres de contes), symbole de l'ultime dégradation anthropomorphique: Jésus, Marie, Joseph?Ces insignifiantes références au surnaturel contenaient une subtile insinuation d'irréalité: lorsque avec le temps aura été porté un jugement, ou se logera l'affectivité?(Nous finirons bien par n'être rien et n'habiter nulle part.) Et nos joies à nous, nos joies qui nous venaient de cette part du paradis que l'homme a conservée, comment les harmoniser à ces archétypes exsangues?Une distinction instinctive et secrète s'opérait, préparant les divorces futurs.Nos joies! Notre bien et notre uni- CITÉ LIBRE 11 que louange! Elles étaient encore irrésistibles dans le domaine innocent, et graduellement rongé, des forces de la nature.Nous étions à l'école de la Loi, à l'enseignement du péché.On nous constituait prévenus; on prophétisait sur nous les fautes en longues listes et on nous préparait à n'en pas rater une advenant l'occasion.Devenus moules, il ne nous manquait plus que les coïncidences: "ils" nous attendaient à la puberté.Certaines images n'étaient pas valables, d'autres nous furent déniées.Comment se fait-il que l'Histoire sainte, dont la poésie et le merveilleux sont si aisément accessibles à l'enfance, n'ait pas créé en nous un monde de représentations comparable à celui que suscitèrent nos premières lectures profanes?Eh! est-il possible de conférer la vie aux images de la Révélation quand l'Ecriture elle-même est tenue en suspicion et qu'on ne l'a soi-même jamais pratiquée?Tôt la Bible acquit une connotation protestante.Nous nous demanderons un jour quoi était le plus déplorable, l'usage qu'en faisaient les hérétiques ou la décision prise par Dieu de se raconter.Les vulgarisations timides de nos maîtres n'ont donc rien contribué à notre affectivité religieuse; aussi notre poésie s'ahmentait-elle exclusivement au fonds universel des mythes.En ces protohumanités de nos études, nous aménagions un premier refuge de rêve et de désobéissance.La falote imagerie de quelques rares évocations scripturaires allait être mon seul contact "officiel" avec la Bible jusqu'en rhétorique alors qu'on nous l'offrit enfin.Trop tard: le Livre n'avait plus de sens, s'il en avait jamais eu, et la plupart le refusèrent, sanctionnant le refus anonyme formulé antérieurement pour nous.Nous avons ainsi grandi entourés de funestes parrains.Comme nous n'entendions rien au culte, il nous était servi à haute dose, sans mesure, et de pénibles associations ont contrarié, puis compromis les excellents effets qu'il put avoir.L'é-blouissement des fêtes s'associe aux jeûnes cruels et aux évanouissements des communions solennelles (ah! la nausée eucharistique.), au supplice des processions, aux lenteurs qui figeaient le temps, à l'hypnose affolante des litanies.Nous étions pris à ces jeux écrasants sans rien savoir de notre rôle, sauf la nécessité de faire tranquillement comme les autres.Il m'était déjà clair que ce n'était pas de nos affaires.Je conserve un souvenir désolant des dimanches d'alors que les vêpres, interminables et chantées dans la langue des sorciers, nous faisaient maudire.Il aurait fallu un culte à la mesure des grands, un autre à la portée des petits; il aurait fallu pour tous la liturgie traduite que les fidèles de partout attendent vainement.Il est bien question de cela! Nous n'eûmes jamais un mot humain pour nous insinuer un rapport entre le culte et l'existence quotidienne.Le plus clair 12 cité libre résultat de ces pieuses orgies était de dissocier un peu plus l'acte vital de l'acte religieux.La prédication allait nous faire sans tarder un don exclusif et inoubliable: l'enfer.Des paroles de la chaire de vérité, ma mémoire envahie n'a eu place que pour celle-là qui fut la plus forte, la plus soignée, la mieux illustrée, la plus convaincante.Notre culpabilité était merveilleusement prête à accueillir la frousse infernale qui nous fit douter de la bonté et de la loyauté divines en nous montrant Dieu comme une foudre aveugle et traîtresse, un hasard personnifié, ou une probabilité néfaste et sinistrement complice des propensions malicieuses de l'homme.C'est au moment innombrable du péché certain que viendrait probablement le Voleur pour nous livrer à Satan.Naturellement — c'est le cas de le dire — le châtiment s'acharnait sur la chair, cette erreur que Dieu ne se pardonnait pas et, en de terrifiantes prosopopées, les sens clamaient à l'envi leurs crucior in hac liamma.A chaque rentrée, nous vendangions le cauchemar à raison de quatre sermons par jour.Telle était la fête que nous réservaient à la fin de nos beaux étés les vicaires de Dieu.Ce ne fut au début qu'une horreur indistincte accrochée à quelques images, puis avec les ans l'Enfer s'agrandit d'une succursale qu'il ne fallait pas compter éviter à moins d'être gagnant du gros lot à la loterie des indulgences.Il s'exhalait des régions inférieures une méfiance de tout ce qui fleurissait en joie sur la terre et partout s'ouvraient pour nous des perspectives de souffrance.Les vivants nous conviaient à souffrir et les morts torturés parachevaient notre mauvaise conscience de vivants.Heureusement que l'enfance est distraite et dispose d'infinies capacités d'ajournement, c'est-à-dire de refoulement.Nous étions trop peu raisonnables pour actualiser dès lors en conscience ces monstruosités, mais nous subissions fréquemment de terribles secousses affectives.La dure pointe du désespoir logée en nos imaginations cheminait vers l'intelligence et l'esprit pour les ouvrir à la contagion de la culpabilité.Nos sensibilités auront beau s'endurcir au Grand Guignol des mystères et notre désaffection s'accroître extérieurement, nous n'en étions pas moins possédés d'une peur inextirpable et protéenne.En retrouvant plus tard la trace universelle de ce poison, j'ai maudit de toutes mes forces ces prophètes de l'avilissement.Aujourd'hui, je ne vois plus en eux que des pauvres gens malades d'une frousse qui les dépassait.XXX Maintenant le sexe mystérieux et rageur va s'emparer de nous et se constituer le mal.Pas un mot d'explication, mais d'ar- CITÉ LIBRE 13 bitraixes exhortations à la pureté; pas un éclaircissement, mais des règles de comportement propres à invertir l'attention.L'obscur s'épaississait en poisse et le normal devenait suspect; la croissance se transformait en malédiction; le désir diffus se traduisait en "fois" que le scrupule s'exacerbait à dénombrer.La direction spirituelle consistait à se faire demander sous un regard incliné à 45°: "Comment ça va-t-il en pureté, mon enfant?" et à s'en aller avec son innocence troublée et la bonne manière de se coucher purement.XXX Jusqu'à la fin, jamais un mot d'éclaircissement sur la vocation qui allait être celle de l'immense majorité: le mariage.La femme n'existait pas.XXX Contradictions: l'humain, manifestement considéré comme une déplorable amusette.Pourtant les professeurs de lettres dépassaient de bien loin en compétence et en intelligence les professeurs de religion, recrutés parmi les plus dépourvus.Disproportion des périodes allouées: les cours d'instruction religieuse ont toujours été les plus brefs et les moins fréquents.On prétendait que le culte et la prédication les complétaient! Cela ne peut s'expliquer que par une désaffection.Rien ne "les" intéressait moins que les études religieuses.XXX L'enseignement religieux, au point de rencontre des éléments surnaturels et humains.Ils ont réussi à éviter cette coïncidence.Tout contre l'unité, la totalité.Tout dans le sens de la division.XXX Le Christ des jours ne nous fut jamais enseigné.Ni le Christ de Pâques.On ne le voyait que sur la Croix ou à la Parousie.Mort à l'homme et catastrophe pour le monde.Tel n'était pas évidemment le sens théologique qu'on donnait à ces thèmes, mais la connotation psychologique était bien celle-là.XXX Le corps à la remorque de l'âme, et d'ailleurs amputé de ses liens cosmiques.XXX La condition chrétienne comporte une tension, mais on abolissait le fait que Dieu continue de vouloir sa création, ce qui ruinait notre résistance.Que sert à l'homme, etc?.L'univers, nous l'avions perdu. 14 CITÉ LIBRE En quel état nous fîmes notre premier acte de conscience adulte, en quelles conditions nous vécûmes nos années décisives (classes de lettres).Un unique message de liberté, insinué en langage sybillin.Nous est alors apparu le caractère clandestin de la liberté.Perception du danger de la liberté.Rencontre avec le catholicisme français: le salut de l'intelligence au moins et peut-être de la foi.Mais ce message est sans liens organiques avec ici.Nous commencions à nous sauver ailleurs.La solitude s'annonce, se précise.Nécessité de s'absenter.Le détachement intellectuel, puis affectif.XXX Philosophie: terme et lien de la conspiration de la sécurité et de la division.Solution de tous les problèmes par voie d'interdiction.L'usage du latin facilitait d'ailleurs merveilleusement les choses: la démarche philosophique ne pouvait en aucune façon devenir intime et engageante grâce à l'obstacle d'une langue artificielle et mal comprise.On était tranquille: qui s'aviserait d'aller voir au delà des réponses à tout auxquelles nous ne comprenions rien?Du même coup: l'intégration de la science au savoir devenait impossible.La science restait à part dans son inexplicable puissance, déléguée du monde et suspecte comme telle.XXX Dégradations: Dieu — Bondieu Christ — Petit Jésus, Sacré-Coeur Esprit — Néant Psychologiquement, il va sans dire.XXX Sacré-Coeur.L'humanité divine au siège de l'angine.Les hommes-troncs.Autorité projette sa peur.Autorité: la peur pour tous, à la portée de tous.XXX Il y a certes chez nous des points d'équilibre: à quatre pattes.XXX Peur telle que des talents de premier ordre ont fini par tout laisser pour chercher dans les pores de la peau des cratères d'iniquité et se consacrer à la "mise-en-garde" contre la vie.Les Gulliver de l'action catholique.xxx Ils regardent Sodome et Gomorrhe et sont pétrifiés.Le sel de la terre sert à faire des statues.Jean LE MOYNE Réflexions sur la foi "Et ta valeur, de foi trempée, Protégera nos foyers et nos droits" (Hymne national du Cnnndn.) L'appauvrissement d'une foi.dans la conscience d'un peuple, est un malheur difficilement compensable.Mais il arrive aussi que la conscience commune perde progressivement, avec la croyance et l'espérance authentiques et totales, le sens même de la foi, dans la mesure même où elle en garde officiellement le simulacre.Cette culture s'accommode alors d'états de conscience qui n'ont avec la foi qu'une ressemblance formelle, et la foi elle-même, dont le Christ dit qu'elle transporte les montagnes, devient une adhésion collective plus ou moins conventionnelle.A presque tous les niveaux, il n'y a plus véritablement croyance, mais adhésion ou assentiment, dont les degrés dévalent jusqu'à la lâcheté et au mensonge.Il n'y a plus certitude, mais scepticisme pratique; plus émotion et désir, mais volonté plus ou moins contrainte; plus engagement, mais individualisme et intérêt; plus grandeur, plus zèle, plus passion, plus enthousiasme au service du but, mépris de soi, contemplation du principe, énergie irrépressible, ni joie dominante sur tous les états, mais autre chose, qui gouverne désormais le domaine que la foi est pourtant appelée, par la structure de l'âme humaine, à occuper en souveraine maîtresse.Dans une culture, où tous sont encore consentants à observer les prescriptions formelles, on observe alors l'absence étonnante, l'absence transcendante de la foi.Dire que cette carence affecte la culture, c'est presque une redondance.II est instructif de rapprocher cette culture de certaines autres où une foi s'affirme avec vigueur, fût-ce la plus égarée comme celle du Troisième Reich ou celle des énergiques yankees, et de la voir vivre sur l'équivoque, sur le quiproquo d'un mot dont elle aura manqué le sens.On s'est représenté la foi comme une espèce d'obligation, analogue à celle de faire maigre ou d'assister à la messe, et l'on n'a pas vu que l'on faisait ainsi passer la foi du domaine de la croyance proprement dite au domaine de l'appartenance, du domaine de la vérité et de l'amour au domaine de la volonté et de l'intérêt.Ce passage de l'état de croyance à l'état de consentement plus ou moins contraint soustrait en réalité l'âme et sa réalisation à leur principe suprême.En un mot, le foi n'est 16 CITÉ LIBRE pas l'assentiment, la foi est la croyance.Et toute philosophie courante qui assigne à l'esprit quelque but d'adhésion plutôt que son but propre de certitude ou de conviction, entraîne ainsi une mutdation extraordinaire de l'âme, et peut déterminer même, dnns une culture, une baisse radicale de l'énergie spirituelle.Il y a des chrétiens véritablement emportés par la croyance.Il y a aussi des cultures païennes modernes animées par leur foi propre.L'époque contemporaine connaît des mouvements déterminés par l'action propre et évidente du phénomène psychologique de la foi: le communisme, par exemple.La science a un domaine de ce genre dans l'esprit de ses fidèles et d'ailleurs dans un peu toute la culture contemporaine.Partout où il y a ce plein, partout où c'est la croyance qui nous anime, l'on voit que — pour le bien ou pour le mal, du reste, — l'homme utilise cette faculté de croire et de là d'accomplir.L'incroyant vraiment homme cherche et trouve quelque idéal, quelque certitude exigeante, et il repart alors de toute son âme.Nous avons bien connu de ces êtres insatisfaits d'une foi imparfaite et inefficace en eux, embrasser quelque autre foi, et donner tout ce qu'ils possédaient.Je pense, par exemple, à Paul-Emile Borduas et à d'autres surréalistes.Certains de ces êtres, dont l'âme est précieuse, pour eux la foi n'est pas un vain mot.Le monde est plein d'occasions de croire.L'homme moderne, avec sa liberté, les a fait lever toutes; mais cette poursuite violente et multipliée fut, pour l'homme de la vieille foi, un spectacle inoubliable.Il est apparu sous diverses bannières, l'homme de foi.Contre une conscience tâtonnante, l'humanité moderne a produit, en matière de foi, quelques très hauts exemples de primitifs.On ne repasse pas l'histoire de certains révolutionnaires sans recevoir le choc de leur confession de foi.Mais nous disons qu'il se trouve des cultures où la foi est beaucoup plus institutionnelle que réelle.Ce dommage est difficilement réparable, car qui peut ébranler à nouveau la faculté de foi, si ce n'est une nouvelle connaissance, ou, chose plus rare, une connaissance renouvelée?Il n'appartient ni au devoir, ni à la fidélité, ni aux moeurs d'ériger l'âme en sa stature croyante et servante; nous l'avons trop oublié.La bonne volonté, la crainte d'errer ailleurs, la sécurité de la maison, la bonne conscience, lorsqu'elles gardent une adhésion sans l'assentiment convaincu, protègent quelquefois l'âme contre la vérité et contre l'amour, bien qu'il apparaisse qu'elles sauvegardent l'essentiel.Dans cette fidélité, la foi souvent n'existe pas.Mais la fidélité fait généralement qu'on est persuadé du contraire.Du reste, on a beaucoup abusé de ce terme — la fidélité — à croire CITÉ LIBRE 17 qu'il donne la clef de tout ce qu'il importe d'être ,— à croire qu'il ouvre directement sur la foi.Il nous faut l'inquiétude de croire, l'insatisfaction de croire trop peu.Le croyant orthodoxe lui-même doit être régénéré par ce désir sans fond et fixer s'il le faut un oeil d'envie sur l'infidèle pour l'intégrité de la croyance.Jamais époque n'a posé comme la nôtre le problème de la foi.Chez ceux qui abandonnaient le dogme, la nécessité de croire s'imposa tout de suite, et plusieurs crurent, bien que souvent en l'erreur.Mais quelquefois, en eux et par eux était démarquée pour toujours la foi d'avec son apparence.Pour ceux qui restaient dans la maison du Père, naquirent alors une crise de conscience et une inquiétude redoutable qui leur permettaient de découvrir, s'ils étaient sincères, leur réel degré de foi.Il n'y avait plus de faux étais, et le degré de fléchissement de leur foi mesurait équitablement celle-ci.C'est ainsi qu'ils connurent qu'eux-mêmes étaient soumis aux admirables lois du croire.Ils en avaient beaucoup perdu la conscience quand tout le monde se disait encore croyant.Ils purent de là redécouvrir certain degré du savoir, et mesurer, par delà une conscience commune adultérée, le critère de ce qui s'appelle foi.Nous ne sommes pas en un temps où l'équivoque sur les plus hauts états de conscience puisse servir aucune cause.Si la foi d'un homme s'affaiblit, il est impérieux qu'il connaisse bien les choses auxquelles il croit encore de tout son esprit, et celles auxquelles il ne croit plus, afin que son intégrité soit préservée par l'acte d'une reconnaissance sans subterfuge et par les actes divers que la droiture naturelle commande ensuite.C'est ainsi que l'idée commune de la foi a besoin d'être secouée.Il est de toute importance qu'on n'abandonne pas à une culture médiocre et à ceux qui la pensent le soin de consacrer à leur façon l'image de cette réalité intérieure.Les représentations vivantes que l'on se fait de la foi, de l'intelligence ou de la volonté sont, plus que n'importe quelle expression académique, ce qui fait la culture, ce qui éduque l'homme.Comment écouter sans irritation le bredouillement quotidien de ceux qui, légion, parlent de foi sans avoir la qualité propre à justifier leur emploi de ce terme?Ils proposent parmi les hommes, en même temps qu'un mot creux, la norme inférieure d'une réalité que nul ne devrait au contraire jamais percevoir que dans son sens fort.Qui chercherait à se surpasser soi-même après un enseignement qui a livré la foi chrétienne au traitement informe d'un tel verbalisme, infiniment plus répandu qu'on ne le croit?Voilà la marque d'une culture qui se défait, que de ne mê- 18 CITÉ LIBRE me pas se signaler à elle-même la dégradation des formes les plus aiguës de la conscience.Dans une ambiance ainsi décadente, les hommes ont perdu la faculté de reconnaître et d'imposer l'exemple véritable des valeurs qu'ils disent servir.On vit d'une approximation honteuse des réalités supérieures, et une élite satisfaite se signale par sa seule conformité bénévc-lente aux idéaux reçus, par une adhésion de principe et d'autant plus fidèle à tout ce qu'elle peut trouver de lettre que celle-ci est à peu près sa seule source possible de réflexion.La notion de foi a décliné, dans cette culture pourtant fondée sur elle, au point d'en exclure, jusqu'à un certain point, l'idée de croyance dans son sens rigoureux.O homme qui crois vraiment! tu juges, dans ta riante modernité l'homme hésitant et flasque qui ose se réclamer des dieux de lumière! Ta croyance véritable et suivie d'actes entiers discrédite la pose bien pensante dont tant d'hommes encombrent l'esprit moderne.Ce terme de foi, plus que tout autre, beaucoup plus que celui de vérité, par exemple, plus que celui d'amour, que celui de mal, et peut-être plus que celui de bien lui-même, a été corrompu.Et puis, le sens du mot s'est ajusté au niveau et à la qualité de la croyance.De plus, il a désigné nommément l'objet de cette croyance, s'est confondu avec lui; on l'a coupé de sa signification autonome; on lui a ravi son sens commun.Voyez comme cette liaison de l'idée de foi avec son objet, dans la conception populaire, a obscurci la signification essentielle du terme.Une acceptation quelconque, pourvu que ce soit des propositions dogmatiques, est appelée communément la foi.Comme on a identifié la foi à une sorte d'obligation morale, il suit que c'est cet objet même (et non la nature véritable de l'acte intérieur) qui en définitive qualifie le geste d'adhésion et le rend digne d'arborer ce nom suprême.C'est ainsi que des masses d'hommes ont, avec les meilleures intentions, galvaudé parmi les plus nobles choses, la conception commune d'une disposition d'âme qui est la réalité motrice de tous les saluts.La foi est un mot déchirant; la croyance est un état dramatique.La foi ne peut être fausse, ou bien tout simplement elle n'est pas.Comme l'amour, et avec la même vérité intérieure, avec la même réalité, elle existe ou n'existe pas.Cherchez ailleurs qu'en votre coeur, si vous êtes privé d'elle, l'exemple de ce qu'elle est, et ne contribuez pas, par la complaisance ridicule qui consiste à s'attribuer arbitrairement des états d'âme à cette circulation de monnaie contrefaite dont on ne cessera jamais de dégager les valeurs.L'état de choses que nous décrivons ici est toute une culture; cela marque tout.Cela imprègne tous les hommes.Cela CITÉ LIBRE fati un climat de confusion et de lâcheté; c'est une sorte de péché contre l'esprit.On est obligé de croire, cela fait bien de croire, il va sans dire qu'il faut qu'on croie, on est du côté de ceux qui disent qu'ils croient, on dit qu'on croit.On a la foi, voyons! Tout le monde croit.Cela se passe dans la facilité.Mais à ce régime, où l'objet suprême donne lieu à un à-peu-près intégral, — où le but suprême, le seul but suprême avoué, proclamé, enseigné, imposé, voire accepté, suscite une réponse foncièrement quelconque, — à ce régime, l'esprit contracte un pli-de dégradation.Si l'homme s'est choisi un but ultime, on si l'on a pour lui choisi ce but, et qu'en fonction de lui s'ordonne un mode d'être suprême mais qui ne soit pas authentique, croyez-vous que l'homme tout entier ne sera pas atteint?Notre culture est fondée sur une valeur cardinale: la foi.C'est une dérision de constater que l'humain, chez nous, souvent sombre précisément sur cette planche de salut.La valeur qui devrait tout redresser, comme trop souvent elle n'est pas véritable, l'humain ici ne trouve plus où s'appuyer; bien pis: ne cherche pas où s'appuyer.La chose à nos yeux la plus importante, l'affaire de notre vie, le seul but qui ne soit pas vanité, le seul ressort de notre existence, notre unique raison d'être, c'est cela qui de notre part est l'objet d'une attention distraite, mnis c'est cela qui, par excellence, sollicite en nous l'effort de l'humain! Ce qui résume tout et en un sens exclut tout, ce qui par conséquent propose à l'homme qu'il donne tout et qu'il se donne lui-même, c'est cela, provocateur de l'humain, principe de grandeur, idée totale, qui est l'objet de notre foi; mais cette foi est équivoque en nous.Qu'attendre de l'homme, dans cet état?Nous sommes trahis par nous-mêmes à l'essentiel.Au niveau du suprême, nous sommes brisés et rejetés à la vulgarité.Nous sommes atteints dans notre foi.Notre absolu est touché.Ceux-là perdront leur humanité même.(1) Un certain caractère amorphe, en effet, un certain manque de ressort, de vivacité, de réponse et d'acuité, si typiques de notre psychologie, tiennent en partie au pli profond, contracté par nous, d'une foi habitudinaire, par lequel semblent fixés les standards, pour ainsi dire, de notre "engagement".Le tranchant d'une philosophie nouvelle, même au coeur de notre croyance, ou simplement, l'effet stimulant d'un engagement populaire dnns une aventure historique pleine de promesses, ou, encore, comme en France, l'ambiance excitante d'une civilisation portée (1) Une grande partie de la vérité moderne ne sort-elle pas de ceux qui, ayant perdu la foi, ont eu, eux, le désir, la passion de chercher, et n'est-ce pas là un scandale que cette volonté éperdue de salut ait été, à certaines périodes et dans certaines contrées, leur apanage quasi exclusif? 20 CITÉ LIBRE au point extrême de conquête intellectuelle, d'honneur et d'intransigeance intellectuels, de sincérité, de fertilité et de liberté, rien de cela ne nous conditionne, comme cela conditionne au contraire, par exemple, des catholiques français.Il y a, en principe, mais il n'y a guère en acte, en réalité immédiate, au milieu de nous, dans notre histoire actuelle, dans notre commune entreprise, quelque objet souverain, de souveraines alternatives, senties, impérieuses et vécues comme telles; et, d'une manière générale, nous ne sommes pas tournés vers quelque haut service, si fréquent, si multiple, dans les civilisations actives.Sans doute, plusieurs distinctions seraient à faire ici, et des analystes méticuleux démontreraient qu'en y regardant de près, notre culture est plus vivante que je ne parais le prétendre.Pourtant, il n'est aucun besoin, pour mon propos, de faire autant la part des choses.Je ne fais que souligner ceci: nous avons désappris le sens de l'absolu.Y a-t-il des remèdes à appliquer au relèvement de cette culture?Sans doute, les déficiences d'une culture ne relèvent guère d'une thérapeutique exacte.Mais y a-t-il une orientation possible, une recherche et une volonté possible, une aspiration à dessiner, une ouverture quelque part, des conditions à invoquer, une direction?La réponse n'est pas facile, car, effectivement, il n'en est point de satisfaisante; il n'en est point de "pratique"; le problème que nous considérons n'est pas une difficulté administrative.Nous parlons culture, donc de la plus complexe des choses, d'une chose sur laquelle il n'existe guère de moyens d'action directe, quoi qu'en pensent, hélas, nos moralistes mandatés, qui à cet égard sont d'assez purs stalinistes.Il s'agit d'un problème intérieur, et aucun programme dirigiste n'a jamais pu servir à le résoudre, et surtout pas le dirigiste réactionnaire.Mais peut-être néanmoins conviendra-t-on, même chez les plus réfractaires à l'évolution de la pensée, qu'il faut au plus tôt fournir à ce peuple le plus d'objets possible à son enthousiasme, à sa faculté de voir, de désirer, de croire et d'entreprendre.II n'apparaît certes pas que la solution doive être exclusivement religieuse.Au reste, je parle ici de culture, et mon inquiétude n'est pas exclusivement religieuse.Le problème de rendre la croyance religieuse authentique et vivante dans les consciences où elle a cessé de l'être est d'ailleurs obscur, et mon dessein n'est pas de l'aborder dans cet article.Je veux faire ici tout autre chose.Je ne prends pas mon parti d'une culture humaine dans laquelle si peu d'énergies soient libérées.Or, je CITÉ LIBRE 21 crois que la nôtre doit se tourner vers une histoire dont elle ne s'est jamais résolue à retenir l'immense leçon.Quelles idées générales, donc, quelles larges directives peut provoquer une critique qui a reconnu l'étroitesse de notre culture, son insuffisance et sa mésadaptation aux forces historiques qu'il faut utiliser à tout prix sous peine de passer à côté de l'histoire et de ses mouvements les plus déterminants?L'analyse des traits dominants de notre conditionnement culturel actuel nous indique la nécessité d'introduire dans notre philosophie générale une idée, tenue hélas pour laïque, mais qui est à la source de presque tous les développements importants de notre époque, et qu'on ne saurait écarter sans se vouer à péricliter: le "mythe" de l'Homme.Sans renoncer à Dieu, elle doit maintenant se tourner vers l'Homme, et, contemplant l'oeuvre de ceux qui, depuis la Révolution française, ont, sous le signe de l'humanité, gagné d'énormes domaines à la civilisation, au droit, à la connaissance, à l'art et à la technique, emboîter résolument le pas à cette recherche, non pas pour en obnubiler l'image de Dieu, mais pour être sûre de s'y engager avec l'élan et la générosité mêmes qu'y mettent ceux qui croient exclusivement en elle.Nul ne peut être moderne s'il ne comprend à fond l'expression mythique de "l'Homme", insérée dans l'histoire par la Renaissance et par la Révolution française, et s'il ne l'adopte de quelque manière.Qu'on le veuille ou non, les idées d'origine anthropocentrique dominent aujourd'hui l'univers et elles font faire à la civilisation des bonds incalculables dont il est un peu court de croire (comme le pensent certains petits spiritualistes) que le tout se soldera par le règne de Satan.Etre moderne signifie, depuis plusieurs siècles, être engagé à fond dans la bataille de l'Homme.Considérez l'homme à pied-d'oeuvre dans cette entreprise prométhéenne; voyez-le revendiquer et établir l'égalité politique et l'abondance économique, mettre au point la méthode expérimentale, se donner une science rigoureuse, développer les mathématiques, se donner le pouvoir de transformer la nature de fond en comble, chercher et découvrir les bases chimiques de sa physiologie, tenter d'organiser les fondements politiques de la fraternité humaine.L'humanité dévale sur cette pente historiquement salutaire.Il est stupide de n'y point prendre une grande philosophie.Un siècle aussi vigoureusement caractérisé et une poussée d'histoire aussi totale et invincible entraînent l'humanité.Coûte que coûte, cette expérience sera vécue.Mais pareille donnée historique, aussi grandiose qu'irréfutable, les traditionalistes se gardent d'en 22 CITÉ LIBRE avouer l'enseignement.C'est un subterfuge inadmissible.Vivre l'époque et refuser d'en proclamer la croyance historique, cela, non seulement peut constituer un manquement grave mais, dans un certain état de conscience, c'est un mensonge transcendant.Il y a, dans l'aventure moderne, d'immenses objets de foi, donc une immense possibilité de culture.Un petit peuple comme le nôtre, décadent et incertain, et dont on raconte qu'il veut vivre, ne peut se passer de cette lumière.Ses maîtres feraient bien de ne pas la tenir en veilleuse.Maurice Blain, qui a maintes fois reconnu et promis de dégager les sources temporelles de la culture, et qui s'élève à juste titre contre la confiscation du temporel comme générateur de valeurs, exprimait, je crois bien, mais en des termes qui n'ont pas toujours été compris, la ligne générale d'une revendication que j'expose ici en poussant partiellement sa recherche.Les jugements d'esthètes sur sa manière d'écrire et les refus précipités auxquels il s'expose par l'obscurité de son style ne font pas qu'il ne soit l'auteur de certaines réflexions importantes pour les catholiques d'ici.Nous n'aurons pas trop de tout l'apport moderne, chez nous, pour rendre quelque vitalité à une culture qui croyait pouvoir se fonder sur l'exploitation de ses seules différences: adapté, traduit, si vous le voulez, mais vigoureusement adopté, et proclamé en des termes qui ne soient pas assez restrictifs pour en être équivoques.Dans un sens sembable, et de l'angle politique par exemple, il apparaît de même que, loin de fonder notre vie nationale sur les avantages d'un certain retranchement, il faille au contraire multiplier les contacts, favoriser les échanges, établir toutes les communications possibles avec l'étranger, et avec le reste du pays, ce qui me semble supposer en particulier certaines conditions d'ordre constitutionel et l'abandon de l'étroite surveillance exercée autour d'un patrimoine sur lequel nous veillons comme des avares.La philosophie de l'Homme ne s'apprendra point par la pratique du traditionalisme; et le nationalisme culturel, dans les conditions provincialistes où il lui faudra se garantir, pourra, quand on fera plus tard la somme de notre culture, s'avérer avoir été la cause d'un déficit global qui nous caractérisera comme peu civilisés.Nous n'acquerrons rigoureusement aucune idée philosophique, ni n'apprendrons l'administration publique, le sens moderne de l'histoire sociale, les possibilités et les moyens adéquats d'éducation de la jeunesse, les valeurs de l'humanisme moderne, le service de la science, et la volonté d'aménager le monde selon les techniques et les perspectives contemporaines, sans entrer à plein dans l'esprit qui anime CITÉ LIBRE 23 les conquêtes de notre siècle, et sans consentir à recevoir des leçons de notre époque et de ses penseurs, et sans renoncer dans une assez large mesure, et sur plusieurs points, à notre petite distinction.Or, dans l'enseignement des maîtres de notre pensée nationale, cette idée fondamentale n'existe simplement pas.Lo "mythe de l'Homme" n'y joue aucun rôle.On prétend faire un homme sans l'engager à fond dans cette immense promotion de ce qu'on peut appeler, en toute orthodoxie, le temporel, mouvement qui est la gloire de la civilisation moderne et l'instrument, unique dans l'histoire, d'une création civilisatrice que certains humanistes falots ont parfoit le front de juger de haut chez nous.On prétend faire un homme en ne faisant pas ce que fait l'Histoire! Presque personne, chez nous, n'ose avouer le temporel, si ce n'est par une distinction mesquine et scolasti-que qui ne le représente pas dans la vaste compréhension moderne que l'on en peut avoir.Par conséquent, peu de gens avoueront et intégreront à notre philosophie de l'histoire et du devenir humain l'immense idée profane que l'Histoire, depuis quatre siècles, développe en la civilisation la plus conquérante qui fût jamais.Si cette grande idée fut élaborée en opposition à celle de Dieu, ce n'est en fin de compte qu'une méprise, mais cette erreur est, pour le moins, imputable autant à la pensée intégriste qui a toujours consolidé cette contradiction factice, qu'à la pensée des philosophes athées qui donnèrent leurs conceptions pour contraires à l'idée religieuse; et, sur ce chapitre, j'incline à croire que c'est l'intégrisme qui doit répondre de la plus grande faute.Or, que nous soyons pourris d'intégrisme, ici, tous les esprits ouverts s'accordent à l'admettre; mais il serait temps que les esprits ouverts mettent fin, à son sujet, au silence intéressé qui le consacre.Ne prendrions-nous pas une gravité nouvelle à l'exercice total de l'humain dans le don de soi aux mille labeurs vers lesquels nous pousse une époque dont nous n'avons pas encore profondément compris l'appel?Comprendre à fond l'époque, être saisi par son appel multiplié vers l'action et vers la connaissance, épouser à fond ses causes et chercher la vérité qu'elle cherche, cela ne nous projetterait-il pas hors de nous-mêmes et de notre cercle étroit, et ne trouverions-nous pas, au contact d'une réalité neuve, l'appui d'actes humains qui la requièrent absolument?Non seulement le religieux, mais tout l'humain en nous a le plus grand besoin d'être captivé! Et non seulement la foi en Dieu, mais d'autres certitudes aussi élèvent l'homme.Nous 24 CITÉ LIBRE ne dégagerons notre humanité qu'en la tournant vers de grands buts de telle façon qu'elle les désire avec passion.Je doute, je fais plus que douter, que notre philosophie traditionnelle nous ait donné cela.L'éducation que nous avons reçue n'était pas surtout dirigée vers le réel, mais vers des idéaux et des principes, surtout vers les principes, et avant tout et non pas vers Dieu mais vers des devoirs envers lui, et non pas vers les choses et l'amour des choses, mais vers des règles et des impératifs, et c'est la morale qu'il importait surtout d'apprendre plutôt que le réel et que son Créateur.Dieu lui-même était représenté et non pas vu, représenté d'ailleurs (et avec quelles pauvres images!) comme le Contrôleur suprême du code moral, et non pas avant tout comme l'Etre incommensurable et fulgurant que la vision poétique découvre en méditant sur les myriades d'objets mouvants et lumineux que la nature ordonne, rassemble, porte et projette à chaque instant.On ne nous a montré à voir, ni Dieu, ni rien: rien de réel, mais surtout l'impératif de la croyance; de sorte que notre foi fut sans le support de la vision, et que le réel, dans notre conscience, ne lui correspondit pas.Quelle foi bizarre qu'une foi séparée du sens du réel, quand la foi est une irrésistible définition du réel, exacte ou erronnée, par l'esprit fixé devant lui par sa vision! La foi n'est pas le crédit accordé par nécessité, par intimidation ou par intimation à la proposition du voisin; l'état de foi est l'authentique croyance de ce qui est vu.Le "phénomène" est le soutien de toute croyance, et les Apôtres témoignaient de ce qu'ils avaient vu, irrésistiblement! Le savant moderne a foi en ce qu'il voit! Le révolutionnaire, en ce qu'il espère et voit par anticipation! Le saint, en ce que son esprit voit! Et certains penseurs qui ont créé la philosophie sociale moderne croyaient en ce que leur lumineuse intelligence leur permettait de prédire.Je dirais que la foi ne consiste pas à croire à ce dont on doute.Bien des objets réels peuvent aider à rendre à la vie un esprit qui s'étiole; et si l'on n'a pas consenti à ce qu'il se ferme à la plus large réalité qu'il puisse appréhender, comme cela est trop souvent chez nous la règle, n'apercevra-t-on pas, pour donner un exemple entre plusieurs, et pour autant que les grands mouvements de l'histoire aient une valeur civilisatrice, que la montée prolétarienne, traduite en un idéal fort, peut aider l'homme à cet égard?Il est clair que, pour sa part, la poussée anticapitaliste qui accompagne, précède et éclaire la montée prolétarienne à travers le monde, peut devenir consciemment utilisable à cette fin. CITÉ LIBRE 25 rejeter trop de vérité, ne faudrait-il pas qu'au nom de l'homme Déjà, le mouvement ouvrier, dans son expression spontanée, constitue un appoint considérable en ce sens, mais non suffisant encore, puisqu'il paraît bien entendu que la philosophie qui l'anime sera traduite en termes de province par tous les réactionnaires locaux, et Dieu sait s'ils sont puissants et nombreux.(1) Cette utilisation possible de la projection prolétarienne universelle indique assez que c'est au contact de grands courants d'idées et de vastes mouvements d'histoire que notre psychologie pourra se transformer.Au contraire, et j'en suis de plus en plus convaincu, la direction protectionniste, exclusiviste et pro-vincialiste qui nous est coutumière ne pourra pas permettre des échanges suffisants, des échanges vitaux, avec le mouvement, avec la progression des civilisations contemporaines, — avec ce mouvement universel de la pensée qui, à travers maintes vérités et certes de nombreuses erreurs aussi, ne cesse de dégager, dans une création continuée, des valeurs humaines auxqulles, sans aucun doute, s'alimentent même des morales vénérables.Au lieu, par exemple, de traduire la promotion des masses en termes de province et d'assigner comme but à l'ouvrier son "intégration dans la société bourgeoise" (2), pourquoi ne pas exprimer de préférence ln conception universelle de la montée prolétarienne, pourquoi ne pas désigner clairement aux masses leur but de transformation profonde des relations et des structures économiques, et ne pas choisir ainsi l'explication historique fondamentale de ce qu'on a appelé la révolution prolétarienne plutôt que d'en fournir une papraphrase étriquée, conservatrice et presque ignare! Au heu du mouvement de repli qui nous fait infailliblement nous soustraire aux vérités dont notre monde est assailli par un monde contre lequel nous nous défendons avec une obstination de mule; au lieu de nous garantir contre le monde des vérités nouvelles au nom du monde des vérités anciennes, que n'apprenons-nous le prix de la vérité, sans la dater?Et s'il était démontré que les nécessités du choix politique que nous avons (1) M.Gérard Filion, presque toujours en cause lorsqu'il s'agit de réaction, écrivait, le 9 octobre 1954, dans le numéro spécinl du Devoir sur l'assurance, un petit plaidoyer, d'inspiration évidemment pntriotique, où il entendait faire sa large part au capitalisme et par conséquent l'épauler, pour le bon motif.Relisez-le, si vous avez conservé le papier; c'est un appel qui réclame le passage économique du Canada français du stade familial au stade proprement cnpitalistc.Il est dans la tradition de Mont-petit, du chanoine Groulx, de Minville, d'Angers et de quelques autres chefs incontestés qui ont identifié le nationalisme à une réaction à laquelle il n'avait déjà que trop tendance par lui-même à adhérer.(2) Encore M.Gérard Filion, Le Devoir, 1er décembre 1953. 26 CITÉ LIBRE fait jadis nous conditionnent étroitement et nous déterminent à et des valeurs que l'homme requiert pour sa civilisation, nous nous résolvions à estimer moins ce choix?Je n'oublierai pas de sitôt que le refus des subsides fédéraux aux universités, pour citer encore un exemple, fut non seulement le refus d'un progrès épisodique pour ces institutions, c'est-à-dire de certaines acquisitions qu'elles eussent pu faire ces années-là, chose déjà sérieuse; mais bien pis: ce fut le rejet d'une influence.Ceci est grave.Nous avons très grand besoin d'influences.Nous avons alors non seulement refusé des sommes précieuses, mais arrêté l'importation à venir de plusieurs vérités.Nous avons saboté et bloqué court l'action sur nous d'un milieu civilisateur passablement plus évolué que le nôtre, à maints égards, (notamment par son sens et son expérience de l'universitaire), et d'un gouvernement mû par ce milieu, et d'un pouvoir prêt à nous communiquer le mouvement dont il était animé; puis nous avons confié un mandat, d'apparence le même, à notre gouvernement local, dont on connaît le peu d'intérêt pour la pensée.On verra un jour, j'en suis convaincu, les fruits de cette opération de notaire sourcilleux.Car le gouvernement provincial actuel n'est pas le produit du hasard; il est, très exactement, celui du milieu provincial, dont il consolidera encore longtemps la réaction, même si le sort des élections expulse le pouvoir actuel.Nous avons un goût prononcé pour l'onanisme patriotique! Mais à combien d'exemplaires pareil déni se reproduit-il, et de quel déficit annuel de vérités et d'oeuvres se rendent responsables les maîtres de notre pensée nationale?L'exemple des universités n'est que l'illustration d'une attitude quasi générale, qu'il faudra certes un jour dénoncer dans le détail.Alors que les civilisations les plus denses invitent et réclament toute l'influence extérieure qu'elles peuvent, nous, qui sommes, à combien de points de vue dans le néant, opposons superbement à l'étranger le plus rigide refus! Nous nous mettons dans la condition même où l'influence étrangère puisse être réduite au minimum.Que d'idées, que de développments historiques s'arrêtent à nos frontières! La culture, ici, n'a de chances de vie que dans la mesure où elle se mettra à différer de ce qu'elle fut.Elle devra participer d'emblée à la vie de l'extérieur.Ni notre histoire, ni nos perspectives historiques traditionnelles, ni notre mythe patriotique, ni notre acquis intellectuel, ni notre pensée, ni nos moyens économiques, ni notre densité de population, ne pourront la vivifier.Elle n'a pas suffisamment, d'elle-même et de son passé, pour rendre les nommes croyants.Pierre VADCONCOEUR. De notre littérature I.Lettre à Jeanne Lapointe Modemoiselle Lapointe, Me permettrez-vous quelques observations sur l'essai que vous avez publié dans CITE LIBRE sur notre littérature?C'est un travail intelligent.Vous traitez avec une retenue qui n'enlève rien à leur gravité de questions pertinentes: vous avez à la fois le courage de les poser, ce qui n'est pas peu en un certain milieu, et la sagesse de n'y point répondre.Mais sans doute est-il ici comme en tout d'autres circonstances: le point d'interrogation retiendra votre lecteur plus que ne l'eût fait l'affirmation brutale.C'est justement parce qu'il est sérieux que votre travail vaut d'être discuté, même par un profane.J'ose croire que vous verrez dans ce qui suit un effort qui ne s'inscrit pas contre le vôtre mais — peut-être — le prolonge.De toute façon, j'y gagnerai à devoir m'exprimer clairement sur un sujet qui me tient à coeur.xxx .Mais, réserve faite de cette question de style, qui mériterait peut-être un débat particulier, j'en viens à ce qui m'apparait être l'important.En quoi la critique s'élève-t-elle au-dessus du simple recensement, de la classification selon les genres et les espèces?Le critique se distingue-t-il du bibliographe?Ce qui est une façon de poser la question: en somme, quels sont vos critères?En regard de quoi exercez-vous le jugement d'un livre?Quand vous pesez le poids d'une oeuvre, que metlez-vous dans l'autre plateau de la balance?— postulant que nous soyons d'accord pour y mettre aussi, mais non uniquement, la grammaire de la langue française.Je ne veux pas répondre pour vous, ou prétendre préjuger d'une réponse en partant des indications fort indirectes que vous en donnez.Il n'est pas clair pour moi par quel chemin exact vous en êtes venue à certaines conclusions - mais, à mon sens, ces conclusions sont tout à fait erronées.En vérité, vous avez posé le problème principal la tête en bas. 28 CITÉ LIBRE Parlant de notre littérature, vous écrivez: ".Les oeuvres, même les plus fausses et les plus indigentes, sont nées d'une intention ou d'une impulsion moins consciente qui, elles, sont des réalités; quand un certain nombre vont aussi dans le même sens, on peut déceler là, peut-être, des traits généraux de notre personnalité collective ou de notre évolution." (Cité Libre, No 10, p.24.) Voilà qui m'ébahit.Ohl ce n'est pas qu'il ne se trouve ici un gros grain de vérité; mais il ne germera jamais en un sol aussi stérile.Il ne s'agit pas du tout d'établir les traits généraux de notre personnalité collective ou de notre évolution selon les images subjectives proposées par nos écrivains.Mais bien plutôt — et ne serait-ce pas là la tâche essentielle de la critique?— de savoir à quel point les divers écrivains canadiens-français ont su exprimer notre personnalité collective, qui existe objectivement, indépendamment d'eux-mêmes, en dehors d'eux (bien qu'ils en soient en même temps les produits).Et de juger des uns et des autres précisément selon ce critère: l'image qu'ils nous proposent de nous-mêmes correspond-elle à la réalité?A la réalité de notre personnalité collective et de notre évolution, qui ne sont pas la création des écrivains, mais de l'Histoire, (encore que, en même temps, les écrivains laissent une marque plus ou moins sensible sur l'Histoire et contribuent, par là, à façonner notre personnalité collective — mais seulement dans la mesure où cette marque s'inscrit dans le sens de l'Histoire elle-même, c'est-à-dire où elle étaie ce qui existe déjà).Qu'est-ce qui fera qu'une oeuvre est pauvre et indigente sinon qu'elle ne correspond pas à notre évolution réelle, objective; qu'elle n'exprime pas notre personnalité collective réelle, objective?Vous écrivez encore: ".seule la qualité esthétique peut donner à ces images de nous-mêmes une portée universelle" etc., etc.(id) Même aux plus pauvres et aux plus indigentes?Que manque-t-il à Pierre Baillargeon ou Paul Morin, parfaits styliste et versificateur, pour les transformer d'écrivains fort mineurs en "universels" si ce n'est qu'ils n'ont rien saisi des données fondamentales de notre personnalité collective canadienne-française?On peut encore demander: la première qualité esthétique n'est-elle pas la vérité?Et qu'est-ce que la vérité sinon, justement, le reflet esthétique de la réalité objective?Si bien, je CITÉ LIBRE 29 crois, qu'on ne saurait élever une cloison étanche entre les aspects que vous appelez "infra-littéraires" (?) et l'aspect esthétique d'une oeuvre.Certainement, je ne vois pas qu'une oeuvre pauvre el indigente à votre "niveau infra-littéraire" (appellation fantaisiste, fruit de la fine fleur de la plus généreuse licence poétique) soit d'une grande valeur esthétique.L'oeuvre d'art ne doit-elle sa beauté qu'à la forme seule?Quoi qu'il en soit, votre essai tourne autour du thème suivant: les oeuvres canadiennes expriment de façon générale notre personnalité collective, tout au moins certains aspects de cette personnalité; ce qui leur manque, ce qui manque à l'ensemble de la production littéraire chez nous, c'est la "qualité esthétique".Je ne suis pas d'accord.Pour ma part, je crois qu'il faut énoncer la proposition de façon très différente: sans doute, un nombre encore insuffisant des nôtres atteignent au niveau le plus élevé de la qualité esthétique; mais la faiblesse la plus grave de l'ensemble de notre production littéraire (contemporaine, surtout), et qui la retient d'atteindre à l'universel, c'est précisément qu'elle n'exprime pas notre personnalité collective et notre évolution, — qu'elle n'est pas vraie.xxx Ce qui nous amène au "typique" cn littérature.Balzac a admirablement résumé cette question: "Non seulement les hommes, mais encore les événements principaux de la vie, se formulent par des types.Il y a des situations qui se représentent dans toutes les existences, des phases typiques, et c'est là l'une des exactitudes que j'ai le plus cherchées." (Avant-propos de "la Comédie Humaine") Peut-on concevoir un grand roman dont les personnages ne seraient pas typiques du milieu particulier dans lequel le romancier les fait évoluer?(Laissons de côté, ici, le problème plus général de ce qui constitue le typique "social".) Lemelin, plus que tout autre chez nous, s'est rapproché de ce niveau le plus élevé de la production romanesque avec "Au pied de la Pente Douce" et "Les Plouffe"; à peu près tout y est vraisemblable, c'est-à-dire vrai, parce que typique — et, de là, la grande joie de ses lecteurs canadiens-français tout comme l'estime de l'étranger.D'une observation authentique et sensible se dégagent cette émotion, cette tendresse humaine qui en font deux beaux livres.Mais comment pouvez-vous parler de "Pierre le Magnifique" sur le même ton?C'est un livre lamentable, bon tout au plus pour le feuilleton du Petit Journal (et je dis cela parce que j'ai pour Lemelin plus d'amitié que certains qui l'encensent, et 30 CITÉ LIBRE que je m'attriste de cette faillite).Lemelin a voulu écrire un "Rouge et le Noir" québécois: rien de répréhensible à cela, au contraire.Mais Lemelin, semble-t-il, n'a rien appris de Stendhal qui, dans ce livre puissant, et partant d'un fait divers rapporté dans les journaux de l'époque, s'appuyant pour les chapitres de la conspiration sur le récit d'une authentique conspiration royaliste, nous a laissé le tableau véridique de la Franco de 1830.Non seulement tout y est-il vraisemblable, mais encore, pour l'essentiel, tout y est "vrai." Mais qu'a fait Lemelin?Il a rejeté toute vraisemblance, toute vérité.Il a fabriqué de toutes pièces des personnages impossibles et des situations complètement fausses — à une ou deux exceptions près.L'image qu'il peint de la société québécoise n'a aucune relation avec la réalité.Magali excelle en ce genre, et aussi Pierre L'Hermite.Il vous arrive tous les ans à la Faculté quantité de nos jeunes produits de séminaires.Est-il vraisemblable, à Québec, que l'un d'eux en vienne en un an à faire chanter le procureur-général que vous savez, devenant son secrétaire particulier (oh! mauvais souvenir de Julien Sorel)?Est-il vraisemblable qu'un prêtre de chez nous établisse et maintienne une école contre la volonté conjointe dudit procureur-général et de ses supérieurs ecclésiastiques?Le reste est aussi brillant.Expliquez-moi comment ce livre, pauvre et indigent s'il en fut, nous renseigne sur notre personnalité collective et notre évolution?Et dites-moi quelle injection de miraculeuse "qualité esthétique" fera jamais de ce charabia une oeuvre universelle?xxx Ou prenons André Giroux (un homme charmant pour qui je n'ai que de l'estime).Son "Au delà des visages" est faux de la première ligne à la dernière.C'est un rappel indigeste de lectures françaises mal assimilées.Le thème lui-même est invraisemblable.Ce n'est pas vrai que nos fils de bonne famille étranglent la fille qui les délivre de leur pucelage.Nos annales policières ne révèlent pas un seul cas semblable.Mais vous les connaissez comme moi nos jeunes gens de bonne famille de Québec.Leur première aventure passée, ils se marient confortablement.et continuent à poursuivre dans leur étude d'avocat comme leur bureau de médecin les jupes qui se présentent.Ou bien ils aiment leur femme et élèvent une famille comme tout le monde.Cette obsession maladive du péché de la chair est une survivance de collège, de retraite fermée, compliquée de deux ou trois Mauriac.Je sais CITÉ LIBRE 31 que tous ne dépassent pas ce stade puéril; mais en souffrent-ils véritablement, en sont-ils véritablement torturés, ce qui est tout à fait authentique et tout à fait dramatique et digne d'un roman, ils ne se résolvent jamais au meurtre.Le meurtre n'est pas vrai (et par là tout le roman, qui dépend du meurtre) parce qu'il n'est pas conforme à la réalité du milieu petit bourgeois canadien-français.Giroux ne nous éclaire en rien sur notre personnalité collective.Bien au contraire: il en donne une image absolument fausse.Comment ne pas voir que l'indigence de ce livre vient, non pas d'un défaut de quelque mystérieuse qualité esthétique (car Giroux écrit très bien, il a beaucoup de finesse même*, mais du défaut de véracité, d'authenticité romanesque, de vraisemblance?xxx Notre littérature esl provinciale! se plaint-on.Tout à fait juste.Mais par quoi est-elle provinciale?N'est-ce pas là, pour la critique comme pour le romancier qui analyse ses propres oeuvres, la question principale?A quoi reconnaît-on le provincialisme chez nos écrivains?A vous lire, j'entends que le mal vient de l'absence de cette "qualité esthétique".L'essence du provincialisme, c'est le sentiment d'infériorité, à la fois maladif et honteux, qui naît d'une admiration béate et aveugle pour la métropole, et qui prend la forme du mépris de son village.Le provincial (et c'est bien à cela qu'on le reconnaît) exerce des efforts prodigieux pour dissimuler ses origines; ou bien il se fait une sorte de vanité de la "bêtise" el de "l'ignorance" de ses compatriotes, qui sont pour lui un sujet de conversation favori et qui lui servent en quelque sorte de lettres de créance dans la bonne société.Le provincial emploie toute son énergie à faire violence à ses goûts et tendances, pour se transformer selon l'idée qu'il se fait du parfait homme du "monde"; il emprunte une marque de cigarette, des tics, un accent même.Mais comme il ne peut dépouiller tout à fait "le vieil homme", il se construit un personnage hybride qui le rend étranger chez lui et ridicule dans la métropole.Hertel en est la caricature.A des degrés divers, c'est aussi le drame de nos écrivains (du moins de ceux qui, ainsi que vous l'indiquez très lucidement à la fin de votre article, ont subi certains "moules scolaires").Ils s'agitent frénétiquement pour s'empêcher de paraître canadiens; ils veulent à tout prix être "français" ou "universels".Le provincialisme littéraire s'entend bien avec le provincialisme politique, et ce n'est pas du tout un hasard, ni un paradoxe, que les critères "universels" de M.Gilles Marcotte au Devoir fassent bon ménage avec les critères politiques de M.Orner Héroux. .12 CITÉ LIBRE Ce n'est ni on hasard ni un paradoxe que ce soit chez un révérend Frère de Québec qu'on rencontre les jugements les plus hautains sur les écrivains canadien du siècle dernier.Tout cela est d'une belle logique.A l'exception du premier Lemelin et de Gabrielle Roy, notre littérature est si faible depuis quelques années parce qu'elle est si peu canadienne-française.Les problèmes dont traitent nos auteurs sont la plupart du temps décalqués sur quelque modèle français.En vérité, nos littérateurs, en général, ne connaissent pas et ne veulent pas connaître leur propre pays.On se fait une gloire dans certains milieux soi-disant "intellectuels" de ne rien entendre à la chose publique québécoise ni à l'économie, de ne lire que les journaux français, de ne jamais "s'abaisser" ou "perdre son temps" à étudier "notre personnalité collective et notre évolution" — en un mot, de promener sur tout ce qui est canadien-français l'ombre d'une vaste et souveraine indifférence.Peut-on être plus platement provincial?Y eut-il un seul grand romancier qui cultivait pour son pays, sa société, son époque, cette belle attitude?Aucune grande oeuvre d'art ne sera édifiée sur le fondement de ce provincialisme mesquin.Les grands romans universels que nous aurons certainement un jour grouilleront de toute la diversité, l'originalité, la complexité innombrable de l'âme et de la société canadiennes-françaises.Ce qui en fera en même temps des oeuvres profondément originales, d'un apport particulier au trésor mondial.XXX Une dernière question: n'avons-nous rien à apprendre des générations qui nous ont précédés, et l'histoire de notre littérature ne débute-t-elle vraiment qu'en 1937?J'admire l'aisance avec laquelle vous glissez sur tout notre "passé" littéraire.Mais je crains que ce soit là moins affaire de courage que d'optique.En vérité, du point de vue d'une contribution à la constitution d'une littérature canadienne-française, beaucoup "d'anciens" sont infiniment plus intéressants que beaucoup de "modernes".Philippe Aubert de Gaspé, par exemple, écrit une très belle langue: ses "Anciens Canadiens" méritent d'être pour nous une manière de classique.Et Fréchette est à tous points de vue l'une des figures les plus attachantes de notre Histoire: on ne le reléguera pas aux oubliettes chez nous pour plaire aux pseudo-néo-surrationnels — pas plus que les disciples de Breton n'ont éclipsé le soleil de Hugo.Car Fréchette a su, avec une belle qualité esthétique, exprimer notre person- CITÉ LIBRE 33 nalité collective et notre évolution — et voilà ce qui en fait un grand écrivain.Pourquoi reprochez-vous aux "Anciens Canadiens" d'être "chevaleresques et cornéliens"?Surtout quand vous passez sous silence les détestables filiations néo-freudiennes des "Témoins" d'Eugène Cloutier, par exemple, ou néo-existentialistes de "Evadé de la nuit"?Nous sommes avec Philippe Aubert de Gaspé devant une oeuvre littéraire plus authentique.Mais vous éprouvez comme tant d'autres une sorte de malaise devant tout ce qui est canadien-français en littérature (ceux qui en souffrent pourraient avec profit faire un examen de conscience, et reconnaître que c'est là le petit provincial en eux qui dresse la tête): ne semblent trouver grâce que les oeuvres qui, bien qu'écrites par des Canadiens-français, ne portent aucune marque nationale.(M.Gilles Marcotte a le même réflexe de collégien.) Vous hésitez devant "Menaud" et "l'Abatis" — deux oeuvres très belles et très actuelles, s'il vous plaît, et pas du tout "anthologiques" au moment où nos forêts sont littéralement dévastées par les grandes entreprises étrangères.L'amour du patrimoine national physique et charnel, l'entêtement dans la fidélité à ce que l'on voit et possède de la patrie, croyez-vous que cela soit étranger à la littérature?Un fait certain: cela ne le fut pas dans le passé — et je crois que nous aurions tous beaucoup à apprendre d'une étude objective de la production littéraire canadienne-française depuis les débuts du point de vue de l'expression de "notre personnalité collective".Tout est à faire ici: cette véritable histoire de notre littérature nationale n'existe pas encore.Ne nous enseignerait-elle que la modestie que ce serait déjà appréciable.En tout cas, du peu que j'en sache, j'en retiens déjà qu'un écrivain canadien ne pourra pas émouvoir le coeur des hommes s'il n'aime lui-même sa patrie et son peuple d'un amour profond comme Fréchetle aimait sa patrie et son peuple, s'il ne sait se révolter de ce qui l'accable et ne partage ni ses joies ni ses espoirs.C'est Louis Dantin qui disait, en 1902 (I), ce qu'il faut répéter aujourd'hui: "L'essai d'un art indépendant et franchement national n'a pas encore été, chez nous, sérieusement tenté." Et il ajoutait un peu plus loin: ".en négligeant les sources d'inspiration nationale, nos auteurs se ferment le chemin de l'originalité vraie et complète." (Préface aux Poésies de Nelligan).L'essai reste à faire, puisqu'il n'y a pas d'autre voie; les éléments de base existent déjà dans la tradition. 34 cité libre Voilà, à mon sens, l'ensemble des critères fondamentaux objectifs qu'il faut apporter à l'étude de notre littérature.Certes, je ne prétends pas tout régler en un tour de main, ni qu'il n'existe bon nombre d'autres considérations.Mais je suis intéressé au problème d'une attitude fondamentale active de la part de la critique — et non contemplative, encyclopédique.D'une critique qui prenne part à la littérature, parfois même la devance et l'oriente, au lieu de suivre toujours et de marquer les points.Il nous faut aussi une critique combattive, polémiste.Si je voulais prêcher pour ma paroisse, j'ajouterais quelques considérations sur la politique et la littérature: mais cela risquerait de nous entraîner sur des voies secondaires pour le moment.Pardonnez-moi d'avoir été si long.Le sujet m'intéresse, et je n'ai pas tous les jours l'occasion d'en parler.Cordialement vôtre.Pierre GELINAS II.Réponse à la lettre précédente Monsieur Pierre Gélinas.F*uisque la très intéressante lettre que vous faites paraître dans Cité Libre contient certaines questions à mon adresse, il me faut y répondre.Vous centrez la littérature sur le social.Vous êtes satisfait de la grande part faite au social, dans l'article dont vous parlez.Mais j'y faisais tout aussi grande la part d'une psychologie plus individuelle, et même d'une psychologie du subconscient, la part d'une poésie tout intérieure, et la part de l'esthétique; là, vous n'êtes plus d'accord, et parlez de "détestables filiations néofreudiennes", des poètes "pseudo-néo-surrationnels", et d'injection de miraculeuse qualité esthétique".Ce serait une amputation désastreuse que de réduire la littérature au roman réaliste et au poème social.Vous admettez le Hugo dans ce ton, mais rejetez sans doute le Hugo inspiré d'un certain mysticisme de l'occulte, et bien d'autres Hugo; CITÉ LIBRE 35 vous qui n'aimez pas ce que vous appelez "le provincial", et le définissez comme l'imitateur d'ailleurs, admirez cependant l'homme qui s'est fait chez nous le sosie de Hugo, Louis Fréchette.Vous aimez chez Balzac et Stendhal leur réalisme sociologique; mais il y a un Balzac qu'on a pu qualifier de "visionnaire", et Stendhal a écrit bien d'autres choses que Le Rouge et le Noir.Si Balzac et Stendhal ont donné, de la société, spontanément et parce que cela correspondait à leur sincérité, une image sans illusion, il est probable qu'on n'aurait pu tenter d'orienter leur vision de cette manière au préalable, ni même leur conseiller de s'en tenir strictement à une simple vérité objective sans les voir aussitôt retourner leur lucidité et leurs anathèmes contre ceux mêmes qui cherchaient à restreindre leur champ de vision ou la liberté de création nécessaire à l'écrivain.Et cela au nom même de la lucidité et de la vérité menacées.H y a certainement un intérêt — j'y insistais dans cet article — à dégager de notre littérature ce qu'elle contient de vérité sur notre personnage collectif.Mais pour ma part, je n'exige pas qu'une oeuvre vise d'abord et surtout à ce genre de vérité.Bien qu'il me semble que presque toujours, et parfois sans l'avoir voulu, un écrivain nous permette de prendre conscience de quelque aspect de notre personnage collectif; mais on ne peut, bien souvent, dégager de son oeuvre cet aspect, qu'au moyen d'une psychologie de l'inconscient que vous abhorrez particulièrement.— Un roman est aussi une oeuvre d'imagination, et parfois uniquement cela; les aspirations et les inquiétudes humaines, la générosité, la fraternité des hommes, leur effort séculaire pour rejoindre la vérité peuvent s'exprimer de bien d'autres façons, en littérature, que par le roman réaliste ou le poème social.Et je mettrais l'inspiration nationale sur le même plan, ici, que l'inspiration sociale.Si quelqu'un d'ici avait écrit un roman de pure imagination — disons Le Grand Meaulnes — ne décrivant que fort vaguement notre milieu, si ce roman était bon, je dirais qu'il est bon, je m'en réjouirais de toute mon âme, je m'en réjouirais aussi à cause de mon attachement pour mon pays.Disons que cette tonalité de l'imaginaire est à peu près celle des contes d'Anne Hébert; je n'éprouve aucune hésitation à les trouver au moins tout aussi bons que Au Pied de la Pente Douce.Ce ne sont ni le réalisme, ni la vérité objective, ni le sentiment national qui donnent à une oeuvre sa valeur; bien que tout cela puisse l'enrichir d'un immense intérêt, mais pas nécessairement.— Et qu'est-ce donc que ce vrai et ce vraisemblable dont vous faites si grand état?Vous approuvez Stendhal d'avoir trouvé son sujet dons la chronique policière; cela en 36 CITÉ LIBRE faisait un sujet vrai, mais était-ce un sujet d'un vraisemblable très commun qu'un meurtre de ce genre dans la province française du siècle dernier?Fallait-il, pour Stendhal, attendre la publication de ce fait divers, pour écrire son roman?cette publication rendait-elle vraisemblable, à partir de ce jour-là, ce qui ne l'aurait pas été la semaine d'avant?— Et alors, pourquoi exiger qu'André Giroux attende, pour écrire son roman, que la chronique policière l'y autorise?et d'ailleurs est-on bien sûr que tel de nos procès à huis-clos ne contiendrait pas l'équivalent de ce qu'il raconte?et qui donc a hurlé à l'invraisemblable, lorsque, quelques mois après Giroux, Julien Green a publié, sur le même sujet, un roman, Moïra, se déroulant dans un milieu tout aussi conventionnel et plus puritain que le nôtre.Vous admirez les premiers romans de Lemelin, pas le troisième.Pour des raisons de vraisemblance.Mais n'y a-t-il pas dans Les Ploulfc des épisodes (dans le récit de la visite royale et celui de la procession) que le grossissement de la comédie pousse jusqu'à un loufoque aussi extravagant que, dans Pierre le Magnifique, l'histoire du complot communiste; quant à l'épisode d'une école de sociologie brimée à cause de ses tendances, ne serait-elle pas la transposition — désinvolte peut-être — d'événements et de rumeurs qui ont eu leur écho dans les journaux des dernières années?Le vraisemblable n'est pas toujours vrai, ni le vrai toujours vraisemblable; cet aphorisme a plus de trois cents ans.Le vrai et le vraisemblable, en littérature, c'est ce qu'un écrivain créateur arrive à nous faire voir à sa manière.Le roman n'est pas du journalisme, encore moins une transposition de l'histoire.Vous êtes choqué de me voir qualifier d'"infra-littéraire" tout l'aspect de renseignements sociologiques et de psychologie collective qui se dégage de notre littérature.Mais ces renseignements, que la littérature contient sans que ce soit son but propre, on pourrait les trouver dans des tracts, des traités de sociologie, des rapports d'enquête.Ils n'ont pas en soi de valeur d'art.Et c'est là que j'en viens à la question de critère.De nouveau, mon point de vue ne sera pas le vôtre, car il incline fortement du côté du subjectif.Et, par la force des choses, il fait la part belle au privilégié, puisque c'est une sorte de privilège, dans le monde organisé comme il l'est, que d'avoir le loisir ou d'avoir pour métier de lire beaucoup; privilège, il faut aussi le dire, que la masse de nos gens récuserait sans hésiter, si on lui donnait le choix entre le hockey et la littérature.— Je crois, en effet, que pour être capable de porter, ordinairement, un jugement esthétique, il faut avoir acquis un sentiment comme spontané des valeurs, au moyen d'une certaine somme d'ex- CITÉ LIBRE 37 périences esthétiques, il faut avoir vu, compris et aimé un certain nombre d'oeuvres et avoir, en outre, l'esprit disposé à accueillir, à chercher à comprendre des formes nouvelles d'art, auxquelles on n'était pas habitué (1).Il ne suffit pas pour cela de juger les oeuvres d'après leur style seulement, comme vous me le faites presque dire; j'énumérais, dans cet article — et sans prétendre les épuiser ni réduire le jugement esthétique à un ensemble de conventions — toute une demi-page d'éléments qui contribuent à la valeur esthétique du roman; le style venait en dernier lieu.Vous me direz que des gens également expérimentés en art diffèrent souvent d'opinion, ce qui ne fait que prouver qu'il n'y a pas de critères systématiques en cela.Autrement la critique ne serait qu'une équation entre ces critères et l'oeuvre.Si l'un aime surtout Matisse, et l'autre, Picasso, ils pourront discuter des raisons de leur préférence, s'entendre même sur bien des points de détail ou de métier; finalement, la raison dernière de leur préférence ne sera-t-elle pas une tendance du tempérament de chacun?Tout cela, bien entendu, s'ils abordent la discussion sans préjugés d'ordre personnel ou sociologique, et si c'est égal à l'un et à l'autre, quand ils parlent d'art, que l'un des deux peintres ait un jour dessiné la colombe de la paix.La première vérité de l'art, c'est l'art même — ce n'est pas moi qui l'ai inventé.Dans la question du sujet de l'art, vous voudriez que le sociologue soit le réel le plus important, presque le seul vrai.Je trouve, moi, et pas mal d'autres gens sans doute, que le psychologique, que l'expression de l'âme personnelle — au moyen d'un récit peut-être tout à fait imaginaire — a tout autant d'importance et atteint tout autant le vrai, un autre aspect du vrai.C'est à l'écrivain de savoir ce qui correspond le mieux à sa sensibilité propre, de savoir ce qu'il peut faire avec le plus d'art et de sincérité.La critique, "littérature au second degré" (2), a tout autant de liberté pour juger de l'oeuvre que l'écrivain doit en avoir pour l'écrire; mais la critique, ni personne, n'a de consignes à donner pour les oeuvres à naître.xxx Je n'ai cherché qu'à exprimer ma réaction personnelle devant votre attitude au sujet de la littérature.N'étant rien moins que philosophe ou sociologue, je m'en voudrais de traiter à la (1) Ce point de vue, de simple bon sens, me somble-t-il, est celui que développe Gaëtan Picon dans: L'Ecrivain et son Ombre.(2) L'expression est de Georges Poulet, dans ln préface à: Littérature et sensation, de Jean-Pierre Richard. 38 CITÉ LIBRE légère de doctrine que je ne connais pas bien.Mais les gens qui ont centré le plus fortement la littérature sur le social, les théoriciens du marxisme, ont vu eux-mêmes quel danger pouvait représenter une orientation trop univoque, pour l'efficacité même de la littérature sociale, autant que pour sa qualité.Engels écrivait, en 1885: "Je crois que la tendance doit ressortir de la situation et de l'action elles-mêmes, sans qu'elle soit explicitement formulée, et le poète n'est pas tenu de donner toute faite au lecteur la solution historique des conflits sociaux qu'il décrit.D'autant plus que, dans les circonstances actuelles, le roman s'adresse surtout aux lecteurs des milieux bourgeois, c'est à dire des milieux qui ne sont pas les nôtres, et alors, selon moi, le roman à tendance socialiste remplit parfaitement sa mission quand, par une peinture fidèle des rapports réels, il détruit les illusions conventionnelles sur la nature de ces rapports, ébranle l'optimisme du monde bourgeois, contraint à douter de la pérennité de l'ordre existant, même si, le cas échéant, il ne prend pas ostensiblement parti." (3) Dans cette lumière apparaîtrait sans doute mieux la seule mais profonde cohérence de votre lettre.On comprendrait mieux votre historicisme; vous me reprochez "l'aisance avec laquelle (je) gliss(e) sur notre passé littéraire"; mais tout simplement ce n'était pas mon objet, puisque j'avais l'intention de parler surtout des vingt dernières années.On comprendrait mieux, surtout, que vos vues rencontrent si étroitement celles de nos nationalistes les plus effarouchés.Une explosion se produit en vase clos.En Amérique, où le sen-Une explosion se produit mieux en vase clos.En Amérique, où le sentiment de classe est presque inexistant, les nationalismes sont le seul terrain propice à une action collective violente.Les favoriser, les pousser à exaspération, y allumer l'étincelle d'un antiimpérialisme quelconque, politique ou économique, c'est ce qui s'est passé naguère au Mexique, et récemment en Guyane anglaise.Comme en Chine, comme au Viet-Nam.— D'ailleurs, vous vous exprimez clairement là-dessus à propos de Menaud et de L'Abatis; comment expliquer autrement votre préférence pour ces oeuvres, à vous qui aimez sans doute fort peu le "beau style".J'ai souligné, pour ma part, la qualité poétique de ces oeuvres; ce que je ne peux partager, c'est justement cette hostilité sourde qui ressort souvent d'une certaine forme de nationalisme, et un esprit de revanche qui me semble négatif et stérile.A une époque où les nations — et à plus forte raison les (3) Sur la Littérature et sur l'Art — Mare et Engels — Textes choisis (Editions sociales, Paris, 1954). CITÉ LIBRE 39 groupes qui forment une nation — ont un besoin urgent de se parler sans animosité et loyalement, ce serait un coupable manque de confiance en soi-même et dans les autres, que de s'y refuser et de se boucher les yeux, les oreilles et l'esprit sur tout ce qui n'est pas soi-même; ce serait prouver aussi que l'on croit bien peu en la solidité de son propre enracinement.xxx Je vous remercie de vous être intéressé à cet article de Cité Libre et d'y avoir apporté des prolongements.On reproche à la presse capitaliste d'être devenue une industrie; le jour où la presse et la littérature seront un fonctionnariat, et soumises aux consignes sociales ou nationales d'un ministère de la propagande, ne seront-elle pas entravées beaucoup plus profondément encore dans leur liberté?Le monde où nous vivons est souvent affreux et absurde et il s'y trouve de plus en plus de gens pour s'en rendre compte et essayer d'y remédier; mais le monde où nous aurions à vivre si venait à prédominer, ne serait-ce qu'en littérature, le sociologisme univoque que vous espérez, m'apparaît comme un monde tout à fait désespérant.Il se trouve peut-être quelque paysan du Danube pour partager ces modestes points de vue.Bien cordialement vôtre, Jeanne LAPOINTE Faites vos jeux La suite au prochain Coldwell?Lo bagarre relativement récente qui a éclaté au sein de l'aile québécoise du parti CCF n donné un argument de plus n ceux qui prétendent que ce parti n'est pas un pnrti nationnl.Qui plus est, cette bagarre a considérablement découragé les cécéefistes québécois eux-mêmes.Et avec raison.Un pnrti qui se prétend national peut-il, nu Canada, méconnaître si lamentablement ln mentalité cnnndienne-françaisc; jusqu'à identifier n celles de monsieur Duplcssis les convictions fédérales de notre populntion, jusqu'à se plaindre de l'emploi de ln Inngue française à ln Chambre des Communes?A ce point de vue, les conservateurs eux-mêmes manifestent autrement de vision.On peut nrgumenter que de leur part, ce respect des nspirntions canndiennes-françnises n'est que de pure tactique, et qu'au fond toute la députation des autres provinces est d'nccord nvec M.Angus Mnclnnis; que ce qui perd le CCF dnns notre esprit, c'est, en définitive, ln franchise de ses chefs.Mnis le mal qu'on me fait n'est pas minimisé pnr In bonne foi de celui qui me l'inflige; et à toutes fins prntiques, les Cnnndicns frnnçais seront benucoup plus enclins à collaborer avec un fin renard qui a le sens du compromis qu'uvec un puritain qui s'enferme dnns on ne snit quel stupide dogmatisme.La querelle est d'autant plus ridicule qu'elle n éclaté à propos d'un débat en Chumbre sur les récentes ententes fiscnles Québec-Ottnwn.Or précisément, le Conseil national CCF avait adopté quelques jours plus tôt une résolution qui scmblnit concilier pnrfnitement les principes politiques du pnrti et le point de vue du Québec, cn appuyant la déduction fiscale n 15%.Cette résolution tirait son origine du mémoire présenté l'nn dernier à In Commission Tremblay par In Fédération des Unions industrielles du Québec, affiliée au Congrès Cnnndicn du Trnvail, lui-même affilié au parti CCF.Ce mémoire avait obtenu l'nccord d'un organe nussi fnrouchement nationnliste que le journal "Le Devoir"; pour une fois, le CCF avait posé un ncte susceptible de lui rallier les sympathies du Cn-nudn français, donc de fnire de lui un parti vraiment nntionnl.Or cet ncte, si incroyable que cela puisse sembler, le CCF l'avait posé snns se rendre compte de sa véritable portée: à preuve les sottises qui furent débitées en Chnmbre par ln suite.Si je mets en cause, dans mun titre, le chef nntionnl du CCF, plutôt que les énergumènes du type Regier Winch, c'est qu'un chef de parti n'n pns le droit d'être si peu éclniré qu'il lui soit impossible d'instruire ses troupes sur les enjeux véritables d'un ncte politique.Une fois de plus, M.Coldwell s'est révélé le petit professeur qu'il n'a jamais cessé d'être.Il est honnête, certes, éminemment honnête; et dévoué, on ne peut plus dévoué; mnis ses horizons ne semblent pns s'étendre nu delà de sa circonscription do Snskntchewnn, qu'il représente d'ailleurs avec beaucoup de dignité aux Communes. CITÉ LIBRE 41 Une fois de plus, c'est David Lewis qui a réparé les pots cassés — comme il a pu, c'est-à-dire, le mal étant fait, plutôt vaille que vaille.Mais lui non plus ne semble pas avoir compris le fond du problème.Il connaît bien le Québec, il connaît bien, cet homme intelligent, ln mentalité canadienne-française; mais ce qu'il n*a pas encore compris, c'est que notre attachement à la culture française, et les opinions fédéralistes qui l'expriment, ne sont pas de simples particularismes qui disparaîtront demain matin — après quoi nous réaliserons enfin, dans un Canada unilingue, une nation socialiste.Si particularismes il y a, ces particularismes ont été dotés par la Couronne britannique de structures étrangement solides.N'est-ce pas Frank Scott qui nous le rappelait récemment dans la revue "Esprit"?Au nom de l'avenir, on peut bien ignorer les aspirations des Canadiens français, tout comme les Français ont ignoré les aspirations indochinoises.Mais ce n'est pas ainsi qu'on édifie l'Union française, ni le Canada.Le CCF se réclamait autrefois du socialisme scientifique.Il s'est peu à peu rendu compte que l'économique n'est pas le seul facteur qui joue dans la vie des sociétés, qu'y interviennent aussi d'autres facteurs, relevant d'autres disciplines: facteurs proprement politiques, par exemple.La polémique sur les ententes fiscales, et l'ottitude unanime prise sur le sujet par tous les groupes canadiens-français, groupes syndicaux y compris, pourra servir à M.Coldwell pour son édification personnelle, et, à titre d'illustration pratique, pour les classes de ses grands élèves.D'ici à ce que la leçon ait porté fruit, il peut renoncer tout de go à diriger jamais un gouvernement canadien — et même, ce qui parfois semble pouvoir satisfaire ses ambitions, l'opposition de Sa Majesté.Et s'il persiste à ne pas comprendre, le CCF fera bien de se trouver un autre Coldwell.R.B."La Réforme", et la marche à la liberté J'ai parcouru la première livraison de La Rélorme, le nouvel hebdomadaire libéral, avec des impressions mêlées et plus de curiosité que de chaleur.On est gêné des invocations à la liberté, des appels à la libération et des mots d'ordre dont une plume trempée dnns les restants d'encre de la vieille littérature républicaine parsème ces huit pages.Nous ne cherchons rien tant que d'entendre le langage de lu liberté, c'est certain, mais d'une liberté qui n'ait pas quatre-vingts ans.Dans ces pages, l'habileté de M.Gagnon n'a pu faire que la réaction n'ait lnissé des traces irrécusables et l'impression du vide intellectuel.C'est ainsi que ce libéralisme qu'on y veut rajeunir et replacer de force à l'avant-garde, renoue d'une manière avouée et combien candide avec la tradition du parti libéral anglais, alors que ce dernier précisément fut anéanti en Angleterre comme conservateur et imposteur par un parti de la liberté plus avancé et qui avait compris, ou moins en principe, qu'on ne saurait parler de liberté h notre époque sans partir à la conquête de la seule liberté majeure qu'il restât à établir, la liberté économique du producteur, c'est-à-dire des masses.Autre chose est de partir en guerre pour débarrasser l'électorat d'un très petit autocrate parlementaire inculte et brouillon mais somme toute assez négligeable, et pour se mettre à sa place en prétendant avec raison 42 CITÉ LIBRE que l'on ferait mieux l'affaire, autre chose est de s'avancer dans l'histoire en portant le nom, l'étendard et l'épée de In Liberté.Je n'en ai pas contre la première ambition, qui est la votre et qui, cn tout état de cause, peut rendre service, mais enfin les deux opérations ne se racontent pas dnns le mémo style.Ln Liberté, en Occident, ne s'avance pas contre autre chose que In ploutocratie capitaliste et son système, (ce que vous passez radicalement sous silence, et pour cause).Quand on prétend combattre l'oppression et qu'on ignore ou écarte cette vérité de bnse, force est de se réclamer de sources taries depuis un demi-siècle et dnvnntage, ce qui n'cmbnrrosse pns don Quichotte.Le publiciste féru d'histoire républieninc qui fabrique ce journal avec des intentions qui paraissent être plus actuelles ou prochaines qu'elles ne sont modernes, semble au total avoir tout simplement voulu renouveler du mots puisés dnns ses lectures et dans son expérience d'ex-libéral de gauche l'expression vieillotte et désuète de "grond parti libéral", naguère encore en usage dans nos campagnes et désormais inutilisable.Mais il commet, co faisant, quelques faux-pas qui ne rendent guère de grnvité n cet ensemble assez léger, — comme d'affubler du nom de "militants" les gens parmi lesquels se recrute l'état-major du député d'Outremont.Je vous en prie, ne prenez pas le style pompier.Quant à celui de la Liberté, il a quelque chose de nécessaire et de terrible uuquel aucun futur ou actuel député de la Législature de la province de Québec ni aucun journnlistc n leur service n'ntteindra de sitôt, car la Liberté, ici, si l'on peut dire, n'agit encore qu'à coups de grèves et elle est l'appétit d'une seule catégorie de gens: ceux qui n tous les quelques mois sont replacés de force dans la nécessité de s'arrnngcr comme ils peuvent pour manger trois fois pnr jour! Pour co qui est du style parlementnirc de ln liberté, il n'existera que le jour où l'nnti-cnpitnlisme aura en Amérique du nord uno voix collective qui portera.Mais ce n'est pas la vôtre.Ne forcez donc point votre talent.Prenez-en votre parti, c'est irrémédiable, l'inspirntion de La Réforme n'est pas révolutionnaire, elle est révolue.Pierre VADBONCOEUR Flèches de tout bois Louis XIV et sa fournée de courtisans, Duplessis et la traînée des siens Il était passé minuit.Morphée m'avait déjà gagné dans sa solitude.J'y entendais deux voix.La premièro était celle d'un valet craintif qui présentait ses hommages à son dieu.Ln seconde, celle du dieu lui-même qui se faisait paternaliste.Ecoutons-les.Lo valet: "C'est avec mille excuses, monsieur le premier ministre, que nous du Conseil centrnl des métiers et du travail des Trois-Rivières, nous osons pénétrer dans votre auguste enceinte." Lo dieu: "Puisque vous me paraissez soumis, entrez le front haut, jo vous en prie." CITÉ LIBRE 43 Le valet: "Comme d'habitude, vous le savez, nous ne venons pas dans le but de revendiquer quoi que ce soit mais de rendre hommage à l'auteur de nos lois salvatrices." Le dieu: "Je ne vous suis pas très bien, à moins que vous ne soyez humoristiques." Le valet: "Pns du tout, nous sommes nussi des Trois-Rivières." Lo dieu: "Alors?" Le volet: "Faute de myrrhe et d'encens, nous avons cru bon de vous offrir un crayon et un stylo.Sachant que vous ne lisiez jamais, nous en avons déduit que vous deviez écrire beaucoup." Le dieu: "C'est malheureux, je dicte beaucoup plus que je n'écris de ma propre main.J'accepterai quand même votre cadeau comme symbolique." Le valet: "Merci, monsieur le premier ministre, merci benucoup, merci encore une fois, mer." Le dieu: "Symbole de quoi, dirons-nous?" Le volet: "Peu importe; ce qui compte, c'est votre générosité dans l'acceptation." Le dieu: "Vous ne craignez pas d'être brimés par vos compagnons, parce que je comprendrais mal qu'ils vous aient en groupe mandatés ici?" Le valet: "Vous avez quand même du flair.Ça n'est pas la majorité des syndiqués qui nous envoie, mais la poignée des dirigeants-organisateurs pour lesquels vous réduisez le travail en déclnrnnt syndiqués des ouvriers qui n'ont jamais été approchés par eux." Le dieu: "Est-ce que, par hasard, vous croiriez que j'agis de la sorte pour favoriser le mouvement ouvrier?" Le valet: "Nous vous savons trop perspicace pour cola." Le dieu: "Tout divin que je suis, je n'y comprends plus rien." Le valet: "Croiriez-vous, de votre côté, quo nous accomplissions cette démarche pour le bien du syndicalisme." Le dieu: "Je comprends tout.Fermez la porte." Et c'est un journal qui, le lendemain Matin à Montréal, m'apprit que je n'avais pas tout à fait rêvé.Louis XIV avait Molière pour ridiculiser ses courtisans.Duplessis a sa valetaille qui se suffit à elle-même.C.-A.L.A l'amende, honorable ! Lo ministre provincial du Commerce et de l'Industrie, M.Paul Beau-lieu, était parti en guerre pour démontrer quo les travailleurs du Québec sont aussi bien rémunérés que ceux de l'Ontario et pour démolir l'étude de Gilles Beausoleil sur la question, lequel estime h $200 millions par année In perte relative des ouvriers de notre province, à cause des bas salaires.Il faut croire quo l'honorabilité protocolaire des ministres de la Couronne ne garantit pas son homme contre ln gifle.C'en est uno sonoro et consolante que M.Bcnulieu recevait récemment de la main roide ot véri-dique do M.Gérard Picard.Le ministre no prendra plus, dnns les statistiques, la colonne de l'Ontario pour celle du Québec."Le ministre provincial du Commerce et de l'Industrie, M.Paul Beau-lieu, multiplie les déclarations pour tenter do démontrer que les travail- 44 CITÉ LIBRE leurs du Québec n'ont rien à envier nux travailleurs de l'Ontario.Les déclarations du ministre ne respectent pas ln vérité."(l) Le ministre ne fera plus de déclarations qui ne respectent pas la vérité."Nous ne reprochons pas nu ministre de défendre le patronat même quand ce dernier ne lui demande aucune assistance, mais nous lui reprochons de jongler avec la vérité." ( 1) Le ministre copiera cent fois: Défendre le patronat, mais ne pas jongler avec la vérité.Le ministre copiera aussi cent fois: Me borner — si ce n'est déjà fait aussi rigoureusement que possible —, me borner aux domaines où la vérité n'est pas en cnusc: élections, discours de circonstance, patronage et bénédictions de ponts.M.Beaulieu, flanqué de M.Barrette, couvé de l'oeil par M.Duplessis, reviendrn-t-il nous dire que "le Québec n'est pas en arrière ou point de vue ouvrier"?Toute la bande se mettra-t-elle à tonitruer sur ce thème idiot?Attention, crétins en service commandé, imbéciles nécessairement publics, attention à la sottise: c'est comme un ministre, ça ne se rétracte pas! XX (I) Réponse de M.Picard à M.Beaulieu, Le Devoir, 16 mars.A relire.Une démolition de ministre.Pareil persiflage de la bêtise d'un gouvernement ne s'était pas vu depuis Bourassa.Les deux mesures Les journaux nous apprenaient, le 3 mars dernier, que le gouvernement soviétique avait donné ordre de quitter ln Russie au père Bisson-nette, assomptionniste américain qui servait de curé auprès du corps diplomatique occidcntnl.On souhaite qu'il sera moins bavard qu'un de ses prédécesseurs, le père Léopold Braun.Celui-ci se vantait en effet d'avoir été très utilo à ln cause nnti-soviétique par les informations qu'à Moscou il recueillait pour le compte des Américains.Et longtemps même après son retour d'U.R.S.S., on laissait entendre mystérieusement qu'il conservait "des sources et des moyens de renseignements sur les faits actuels du monde communiste." Un outre individu de ln même espèce, c'est S.Exc.Mgr Paul Yupin, archevêque de Nankin.11 y n quelques mois, il prêchait une croisade libératrice contre la Chine.Et maintenant, d'après Mgr Edgar Laro-chcllc, (Le Devoir, 30 mors 19SS), "l'archevêque chinois prévoit qu'un coup d'Etat en Chine communiste permettra aux missionnaires catholiques d'entrer en ce pays plus tôt qu'il n'est permis en ce moment de le croire.' On s'étonne ensuite que les communistes soupçonnent les missionnaires catholiques de connivences avec les puissances capitalistes.Je veux bien croire que les réseaux d"'espionnage" de Mgr Yupin ou du père Braiin ne sont pas d'une grande utilité pratique pour le State Department.Je sais même que les diplomates occidentaux à Moscou mettaient au compte d'une mythomanie obsessionnelle les racontars du père Braiin. CITÉ LIBRE 45 Mais je suis aussi que si quelque grand prêtre du bouddhisme ou de la religion orthodoxe était venu au Canada sous le couvert de la religion, et qu'après avoir quitté notre pays il se vnntait publiquement de ses connivences nvec les ennemis du gouvernement cnnndien, nous aurions tôt fnit de mettre ù ln porte ou en prison tous ses semblables.Et nous nurions raison.Tandis que les communistes.Pierre E.T.Cléricalisme laïque La scène se passe dans un village de province, où une union non confessionnelle et la CTCC se font la lutte pour rnllicr les suffrages d'un gToupe d'ouvriers industriels.Au prône du dimanche matin, un numônicr des syndicats nntionnux explique, pour le bénéfice d'un auditoire largement rural, les conséquences de la révolution industrielle.II termine par un exposé de la pensée de l'Eglise sur le syndicalisme, et rappelle entre nutres choses les directives des évoques concernant l'adhésion des ouvriers catholiques à des syndicats confessionnels.Jusque lit, rien qui ne soit de-bonne guerre.Le prédicateur ayant annoncé, pour le même oprès-midi, une assemblée publique de ln CTCC, j'ai la curiosité de m'y rendre.On nous y présente un dirigeant syndical d'une autre ville, représentant d'employés qui travaillent pour une outre succursnle do l'industrie locnlc.C'est un orateur remarquable, voire puissant, qui nous brosse une heure durant un magnifique panorama de l'évolution du travail humain.Les choses vont un peu moins bien qunnd l'orateur passe ù ln compn-rnison entre lo contrnt de trnvail dont jouissent les ouvriers locnux et celui que son syndicat a obtenu pour les travailleurs de sa propre ville.Sa verve oratoire ne réussit pas n mnsquer le peu de différences qui existent entre les deux contrats; mais il offre cependant quelques nvnntnges appréciables — ça va toujours.Ça va toujours, mais peut-être n'est-ce pas suffisant pour convaincre la population qu'un changement s'impose.L'orateur l'n-t-il senti?Le voici qui passe aux arguments d'ordre religieux.Et non seulement répète-t-il ceux qu'employait l'aumônier quelques heures auparavant — ce qui est parfaitement justifiable — mais le voilà qui s'embarque, au nom de la religion, sur la voie de la diffamation: "Vous ne pouvez pns vous fier, dit-il à peu près, en parlant de ses concurrents, à ces gens qui sont catholiques à la messe du dimanche matin et qui cessent de l'être dès qu'ils ont franchi le seuil de l'église; qui peuvent tout aussi bien, le samedi soir, fréquenter la loge maçonnique." Et autres arguments du même poil, détestables en soi et qui plus est, dans le cas présent, parfaitement injustifiés, parfaitement malhonnêtes: je connais très bien les dirigeants de l'union non confessionnelle à laquelle la CTCC fait la lutte.Je suis dégoûté.Voici un homme qui vient do me démontror avec beaucoup de talent la dignité de l'homme pour me convaincre ensuite, en deux minutes, qu'il peut mépriser profondément les hommes.Il a perdu le meilleur de sa salive: aussi bien pour moi que pour la population ouvrière du village, qui restera dans les rangs de l'union non confessionnelle.Le pire, le plus triste cléricalisme n'est pas toujours celui des clercs.R.B. M Une pierre philosophait M.DE CHAMPLAIN CITÉ LIBRE La revue CONTACT (livraison de juin 1953) s'est spécialisée dans un genre il peu près inusité chez nous: l'humour noir.Dnns vofre vie quotidienne et au cours de vos contacts de société, n'avez-vous pas à considérer, souventes lois, d'inquiétants problèmes qui se présentent à votre conscience, problèmes d'ordre social, politique, économique?Leur solution vous embarrasse vous-même autant que vos amis ou vos interlocuteurs et, tous ensemble, vous cherchez des explications acceptables.Entraîné pt'.niblement dans des sens diltérents, par des conceptions opposées, tantôt vous penchez d'un côté; tantôt de l'autre.Vous croyez constater des déviations de l'esprit, des aberrations de l'intelligence, des dispersions de la pensée, mais vous n'en êtes pas certain.Avec les arguments avancés, tous semblent avoir raison autant que vous-même.Cependant, votre désir est celui de voir clair en ces questions, de posséder ta certitude.Vous êtes jeune, plus ou moins, et, par souci d'orientation, vous vous demandez que taire, comment concilier, à quelle doctrine vous accrocher?Ne croyez pas que vos ennuis sont insolubles, que vos difficultés sont mystérieuses.Pour obtenir l'apaisement de vos inquiétudes, la tranquillité de vos préoccupations, il existe, à votre disposition, un critérium décisif qui vous apporte la vérité, qui vous place dans votre réelle ligne de vie personnelle et collective, vous incorpore dans l'organisme national et vous fournit une doctrine, laite de traditions et d'histoire, par laquelle vous donnez ù votre existence une explication, un appui et une raison.Co critérium ne vous est pas inconnu, mais vous négligez trop souvent d'y recourir, lorsque les questions nationales ou patriotiques se présentent à votre appréciation.Il est à la connaissance du monde entier, il ligure dans lu chronologie des civilisations, il brille dans la galerie des gloires terrestres, il est unique dans l'histoire universelle, il possède le caractère grandiose et la personnalité absorbante des grands fondateurs d'Etats, il est un Lys pur et sans tache et, cependant, il nous appartient, il est à nous corps et âme, il a tait un choix et lui est resté fidèle, il a accompli une oeuvre magnifique et féconde, il a fonde notre pays, le Canada, dans l'honneur et la dignité, c'est le plus illustre de nos aïeux, c'est le Grand Samuel de Champlain.Ailleurs, dons ln même revue (livraison de juin 1954), on nous avertit fort pertinemment que Chnmplain était un solide humoriste: Le tact n'excluait pas chez lui la familiarité, la gaieté."Vous dites toujours quelque chose de gaillard pour nous mettre de bonne humeur," lui disait un Indien.Champlain avait avec ses amis primitifs un certain air bon cnlant, même bouffon.Champlain, bouffon?Mois que dire de ses biographes! Je n'ose pas nfaventurer loin dans les provinces ténébreuses de la psychologie de l'inconscient, mais je crois que Champlain trouvait chez les Indiens une échappée pour son instinct paternel refoulé.Nous ne savons pas grand'chose de son mariage, mais au moins ce n'était pas un mariage très réussi.Après un essai de l'hiver quebecquois, sa femme est rentrée à Paris pour y rester.Il n'y avait pas d'entants.Le besoin d'aimer de Champlain se portait sur les Indiens, simples, capricieux, naïvement cruels. CITÉ LIBRE 47 Chronique du temps perdu Mason Wade, THE FRENCH CANADIANS, 1760-1945 Macmillan, Toronto, 1955.CITE LIBRE compte publier dnns un proebnin numéro une étude critique de ce volume qui vient de pnreitre.Mnis ce sernit une omission coupable que d'nller sous presse sans signaler dès maintenant à nos lecteurs l'important ouvrage de M.Wade.Les historiens sont des hommes qui tiennent chacun un miroir.Il cn faut plusieurs, placés à différents angles, pour qu'un peuple se voie en entier.Or M.Wade a mis son miroir au-dessus de nos têtes, et ce que j'y trouve reflété, c'est surtout l'histoire de nos pensées: on les voit naître, croître, évoluer, livrer combat, et souvent devenir séniles.La glace est présentée nvec affection, et elle reflète sans déformations, mais seulement ce qui est éclairé.Or on ne sait pas très bien qui dirige la lumière.Peut-être un sociologue?ce qui expliquerait qu'une lueur si crue fasse ressembler au fascisme des tendances le plus souvent simplement autoritaires, ou fasse ressortir démesurément un anti-sémi-tisme en somme assez restreint.— On comprend aussi que dans l'esprit de l'auteur, "the unifying thread in French-Canadian history is the spirit known as nationalism"; et puisqu'il s'agit surtout de l'histoire de la pensée, je suis loin de croire que l'auteur a tort.Personne chez nous n'a autant pensé, écrit et discouru que les nntionalistes; et c'est passionnant de pouvoir maintcnnnt, grâce nu livre de M.Wnde, regnrder toutes ces démarches de l'esprit et du coeur, rassemblées logiquement et mises bout à bout.C'est vrai qu'un historien est obligé de choisir; mais on regrette quand même que celui-ci ne dise jamais les critères de son choix.Ainsi encore, à côté d'une étude fouillée de VAction française, on s'étonne de passer superficiellement sur tout l'enseignement des Semaines sociales et de l'Ecole sociale populaire.On trouve admirablement démêlée l'histoire qu'on croyait inextricable du Bloc populaire, et des opinions durant les deux guerres; mais par contre, le renversement de Taschereeu par Duplcssis n'est pns expliqué, et l'Action libérale nationale n'est mentionnée que comme un "political youth movement"! J'en viens à penser que dans le choix de ses matériaux, M.Wade s'est parfois laissé guider par son instinct.Mais ici les résultats sont géné-rnlement^ excellents.Car c'est l'instinct d'un historien-humaniste, ami de la liberté.Pour s'en convnincre, il n'est que de comparer le rapport fait par M.Wade avec les rapports faits par plusieurs historiens de chez nous, du discours de Laurier sur le libéralisme politique, le 26 juin 1877.Seul M.Wade fait ressortir de cet événement ce qui en a fait un tournant de notre histoire politique, sociale et religieuse Il est donc certain que l'auteur a fait un travail gigantesque de recherche et de choix avant de nous présenter les matériaux qui constituent ce livre.Mnis l'analyse s'arrête là, et la critique tourne court.Moson Wade — en observateur impartial — s'abstient de porter un jugement de valeur sur les éléments de la pensée qu'il décrit; il ne se soucie pas de juger l'exactitude des affirmations qu'il cite Il nous a fourni, avec uno rare érudition, une masse remarquablement riche et bien ordonnée de documents.Ce sont des apports inestimables et qui viennent à point.A nous maintenant de les onolyser, de les confronter avec la réalité, et de juger quels hommes furent les Canadiens français, et quels ils pourraient être.Pierre E.T. BULLETINS D'ABONNEMENT A remplir et à adresser à CITÉ LIBRE C.P.10, Montréal 34.Date: Veuillez, s.v.p., recevoir du soussigné la somme de S2.00 pour un abonnement à 4 numéros de "CITE LIBRE" à partir du numéro.Au nom de: S.V.P.ndresser n l'abonné uno carte de souhaits.Signée: .Adresse: Soussigné: Adresse: 8 FICHE DE "SIGNALEMENT" Voici le nom et l'adresse d'une personne susceptible, à mon avis, de s'intéresser à Cité Libre.Veuillez lui adresser à ce sujet les renseignements d'usage.M.Rue Ville CITE LIBRE DIRECTEURS: Pierre-E.TRUDEAU - Gérard PELLETIER SECRÉTAIRE DE LA RÉDACTION: Pauline LAMY Abonnement: 4 numéros, $2.00.C.P.10 • Station Delorimier.Montréal (34) — P.Q., Canada.
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