Cité libre., 1 janvier 1955, novembre
CITÉ LIBRE NOVEMBRE 1955 SOMMAIRE- Foi chrétienne et mission temporelle Réginald BOISVERT Notes sur l'utopie réactionnaire Aurèle KOLNAI L'éducation populaire au Canada français Jean-Paul LEFEBVRE VERS ET PROSE Dépouillement R.MAJOR-CHARBONNEAU Rares hommes Jean-Guy BLAIN Hauts paysages Pauline LAMY FAITES VOS JEUX Silences évoqués Charles-A.LUSSIER Unité ouvrière R.B.FLÈCHES DE TOUT BOIS CHRONIQUE DU TEMPS PERDU 13 Quatre fois l'an ly 50 cents le numéro Cité libre Rédaction: 84, rue McCULLOCH Administration: C.P.10, Station Dclorimier Montréal (34), Que., Canada.Numéro 13 Novembre 1955 Foi chrétienne et mission temporelle J'avoue qu'à prime abord, le texte de Pierre Vadboncoeur'" m'a posé une difficulté considérable, et que je n'ai pu saisir le contenu que l'auteur assigne au mot foi.C'est que ce mot est pris traditionnellement en un sens très précis.Il signifie adhésion à la Vérité révélée.Pris en ce sens, il se passe volontiers des sentiments que veut lui faire exprimer Vadboncoeur.Les plus grands croyants de l'histoire de l'Eglise ont dû maintenir leur fidélité en dépit des plus noires incertitudes.Les existentialistes chrétiens diraient que, prise en ce sens, du point de vue humain, la foi se pose en acte à partir de l'absurde.Or le projet de Pierre Vadboncoeur me semble être précisément de rompre avec la formule où nous enfermons habituellement l'idée de foi, et de poser cette idée sous son aspect dynamique.Il n'en propose donc aucune définition.Il tonte seulement d'éclairer le sens qu'il lui donne en la posant en regard de certaines fois contemporaines: la foi des communistes, la foi des hommes de science, voire même la foi Yankee.Il n'en cite aucun exemple chrétien: le monde contemporain ne nous en offre pour ainsi dire aucun.Pour retrouver dans un contexte (1) Rvllcxions sur la loi, de Pierre Vadboncoeur.Dnns "Cité Libre", mai 1955, numéro 12. 2 CITÉ LIBRE culturel chrétien le sens de la foi que propose Vadboncoeur, il faut remonter au moyen âge.Le mot foi n'évoquait pas alors une adhésion toute formelle, toute froide, toute intellectualisée; il dénotait certitude, vision fulgurante, révélation totale de la terre et des cieux.Le moyen âge avait compris que Dieu est la fin, non seulement de nos existences individuelles, mais aussi de toute l'aventure de l'humanité.Et cette évidence le poussait à l'édification d'une cité terrestre digne des enfants de Dieu.Peu importe que cet idéal se soit concrétisé en des formes naïves, imparfaites, périssables: la foi chrétienne était alors le moteur de toute l'activité des hommes, qu'elle éveillait à l'urgence des tâches même les plus humbles et les plus immédiates.Or, cette conception de la foi chrétienne s'est singulièrement affadie.Nous en sommes venus à considérer la foi plus ou moins commo un dépôt.Nous conservons le dépôt de la foi.Pourtant, selon nos théologiens, s'il est un idéal capable de fonder un véritable humanisme, une culture vraiment haute, vaste, aérée, c'est bien l'idéal que propose le christianisme.Nous allons même jusqu'à revendiquer, au nom de cet idéal, toutes les valeurs humaines à l'oeuvre dans le monde, et nous disons volontiers, avec Chesterton, que le monde est plein de vérités chrétiennes devenues folles.Mais que ne naît-il, cet humanisme toujours promis?Quand cesserons-nous de moquer la folie des folles vérités?Quand entreprendrons-nous de les assagir?D'ici là, notre idéal n'est qu'une belle idée, que nous ne savons exprimer que par des mots.Il y a les saints.Il y a toujours des saints, des hommes qui prennent la Rédemption au sérieux, la vivent, la font rayonner sur l'univers.C'est ainsi que François-Xavier part aux Indes, que François d'Assise épouse dame Pauvreté.Mais si nous ne manquons pas de saints apostoliques, de saints contemplatifs, de mains et de cerveaux pour les entreprises spirituelles, au sens religieux du terme, nous en manquons singulièrement pour les entreprises temporelles.Il y a eu saint Louis, certes; mais depuis?Avons-nous donc tout misé dans l'aventure du moyen âge?N'avons-nous plus rien à proposer?Le message chrétien, lui, propose sans cesse.Le Christ s'est incarné, il a rétabli l'homme dans toute sa dignité, dans toute sa puissance premières.Il apporte la vie en abondance, il donne à tous ceux qui le reçoivent une vitalité capable de transformer la face de la terre.Mais nous ne savons plus vivre.Les chrétiens d'aujourd'hui ne trouvent pas tant dans la foi chrétienne des raisons de vivre que des raisons de mourir en beauté.Nous sommes dos chrétiens nostalgiques.Nos pères avaient cru édifier une fois pour toutes la cité de Dieu: comme si le CITÉ LIBRE 3 royaume du Christ était de ce monde.Comme toutes les cités temporelles, la leur s'est révélée fragile.Ils ont été profondément déçus.Nous sommes les héritiers de leur rêve et de leur déception.C'est pourquoi nous promenons ces visages do condamnés à vivre.C'est pourquoi nos chrétientés font si piètre figure.Dès que nous nous retrouvons entre nous, à l'intérieur d'une frontière, si mince soit-elle, nous nous emoressons de reconstituer au plus tôt des chrétientés de type sacral, et tout l'attirail des institutions moyenâgeuses.Nous ré-invontons à chaque siècle une formule dépassée et nous faillissons.Nous nous consolons avec le ciel, que nous vaudront sûrement nos souffrances; car la souffrance n'est-elle pas uno chose à supporter patiemment pour mériter la récompense éternelle?Or s'il est vrai que l'homme doit s'armer de beaucoup do patience, il est faux que la résignation constitue la seule réponse chrétienne à la souffrance des hommes.Nous oublions trop facilement que le Christ, qui était mort, ressuscite, et que saint Thomas, surnommé Didyme, fut durement réprimandé pour s'être arrêté à la Passion du Christ."Ne fallait-il pas quo le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire?" Les souffrances et la mort du Christ doivent être envisagées dans l'optique de la Résurrection: le Christ a connu la mort pour la vaincre.Dès lors, il faut cesser de geindre.La souffrance devient le berceau de tous les élans.Elle est véritablement un bien, en ce sens qu'elle vient rompre nos fausses sécurités, nos certitudes confortables, et libérer à nouveau nos forces de vie.L'enfantement est aussi une souffrance, mais une souffrance qui multiplie les vivants.Si telle est notre foi, si cette foi est la seule foi, la vraie foi, pourquoi ne sommes-nous pas aux avant-gardes de l'aventure humaine?Bien sûr, il y a des chrétiens qui collaborent éminemment au progrès de l'humanité; mais dans l'ensemble, nous restons farouchement sur les arrières.Et nous laissons les autres, ceux que nous appelons les non croyants, so débrouiller avec la terre.Ils so débrouillent, en effet.Ils ont même, entre autres, l'audace de prétendre réaliser sans nous, et même contre nous, une société où la fraternité cesserait d'être un vain mot, où l'abondance des richesses, et une répartition équitable de ces richesses, permettraient aux hommes de s'épanouir.Notre attitude générale leur a laissé croire que le destin temporel des hommes n'intéresse pas notre foi.Ils se sont constitué une foi séparée; 4 CITÉ LIBRE foi on la raison, foi au progrès, foi en la science, foi en l'avènement du prolétariat.Fois insuffisantes, je le veux bien, mais fois tout do même, capables de soulever la moitié de l'humanité.Une multitude d'hommes sont en marche vers un nouvel absolu.Nous pouvons dénoncer cet absolu, nos cris ne l'empêcheront pas de porter fruit.Fruit dangereux, évidemment, mais tout do mémo nourriture d'hommes: des hommes n'en vivent-ils pas?Et comment pouvons-nous les en blâmer?Mieux vaut se nourrir do raisins verts que de l'espoir sans cesse ajourné de splcndides récoltes.On jugera l'arbre à ses fruits, et le sarment stérile sera jeté au feu.Nous prétendons posséder la vraie doctrine, la véritable formule do la justice sociale.Mais les Asiatiques, par exemple, sont-ils tenus de nous on croire sur parole?En fait de doctrine sociale, nous leur avons surtout démontré nos merveilleux principes commerciaux; en fait de foi, ils ont surtout connu nos instincts de rapaces.Il ne faut pas trop nous étonner qu'ils n'aient pas pris bien au sérieux le baptême que leur offraient nos missionnaires, qu'ils l'aient vu comme une simagrée destinée à leur faire lever les yeux au ciel pendant que nous raflions leurs yens ou leurs roupies — pendant que nous utilisions leurs richesses naturelles et leurs sueurs pour hausser la cote de notre dollar sur le marché international: "In God we trust: others pay cash".Co qui manifeste ot juge notre foi, c'est l'authenticité, la ferveur do notre amour.Qu'est-ce que l'amour, s'il ne donne à manger à ceux qui ont faim?Le Christ a pitié de la multitude, il parle du ciel aux pauvres bougres; mais s'ils ont faim, il cesse de parler pour multiplier les pains.En cette seconde moitié du vingtième siècle, devant les besoins innombrables de la majorité des hommes, il existe un moyen pratique de multiplier les pains: celui-là même que nous utilisons pour assurer notre propre subsistance.Il faut construire des édifices de fer et de béton.Il faut ouvrir des forêts, ensemencer des terres, élever des bêtes en grand nombre, combattre les épidémies.Il faut surtout communiquer à tous les hommes les techniques dont nous disposons, leur mettre entre les mains, avec leur libre destin, les machines, les moyens do production qui leur permettront de se sauver eux-mêmes.Cela, nous n'y consentons pas volontiers.Nous ne nous y résignons que dans la mesure où il nous faut partager pour ne pas être victimes de l'exaspération des misérables.Et le peu que nous faisons, pouvons-nous dire qu'il provient d'une inspiration chrétienne?Ne provient-il pas plutôt de celle de techniciens, d'hommes de science, dont les réalisations ne doivent pas grand'chose à l'impulsion de notre foi? CITÉ LIBRE S Ce monde moderne, ce monde scientifique, ce monde industriel qui s'est édifié sous nos yeux, l'avons-nous assez craint, assez dénoncé?Nous avons été délibérément antimodernes.Entendons-nous: nous avons graduellement accepté les conforts que nous offrait l'ère nouvelle.Mais nous avons rejeté en bloc tout ce que son avènement pouvait susciter de réflexions, éveiller d'idées nouvelles.Nous avons jugé durement la foi moderne, sans nous rendre compte qu'elle dénonçait elle-même un vide de notre foi.Savons-nous bien que cette bouderie, cette méfiance où nous tenons l'homme, cette peur que nous avons do notre propre corps, de notre propre intelligence, nous valent, de par lo monde, le plus souverain mépris?Il faut être sorti do nos chrétientés pour comprendre jusqu'à quel point nous sommes devenus la risée des hommes intelligents.Et qu'on ne s'y trompe pas: le rire dont je parle ici n'atteint pas vraiment notre foi; il nous atteint, nous, hommes de peu de foi.Il est trop facile d'expliquer le rire du monde civilisé par cette bonne formule rassurante que la foi chrétienne a toujours été, est, sera toujours un scandale aux yeux du monde.La vérité, c'est que nous provoquons très peu ce scandale chrétien.S'il est vrai que notre foi provoque des rires, combien plus en provoquent, comme disait à peu près Mounier, nos coalitions de faibles et de peureux.La foi courrait de moins grands dangers, même à une époque comme la nôtre, si nous savions en vivre et en faire vivre le monde d'aujourd'hui.Si le monde moderne n'a pas la foi, c'est, en grande partie, parce que nous n'avons pas su la lui transmettre.Ce monde, nous avons préféré l'ostraciser, en vertu de pouvoirs qui ne nous avaient pas été confiés.Sous prétexte de combattre le matérialisme, nous avons plus ou moins condamné la matière elle-même, et tous ceux qui prétendaient en faire quelque chose.Or la matière, c'est la chair de l'homme.Lui manquer de respect, c'est bafouer l'homme lui-même.Cette terre, cet or, ce cuivre, ces fibres végétales, ces pierres, ces animaux, nous n'avions pas à les mépriser.Il y avait quelque chose à faire de ces biens; il y avait à les utiliser, à les transformer en choses bonnes et belles, propres à satisfaire les besoins des hommes.Ce n'est pas pour rien quo Dieu nous a formés du limon de la terre, ce n'est pas pour rien que le Fils de Dieu a véritablement changé en sa chair une poignée de pain.Dieu a toujours pitié de la multitude.Que le monde moderne se soit édifié sans nous, cela ne signifie pas que Dieu ne soit plus à l'oeuvre parmi les hommes.Ne dirait-on pas qu'il a choisi, pour sauver le temporel, ceux-là mêmes que nous avons G CITÉ LIBRE honnis el qui ne croient pas en lui?N'est-ce pas lui qui a suscité les grands hommes de la féconde aventure scientifique moderne?"Tout ce qui est vrai, quel que soit celui qui le dit, vient de l'Esprit-Saint", dit S.Ambroise.Dieu est présent à toute l'aventure humaine.Il participe donc à toutes les incursions des savants, à leurs peines, à leurs doutes, aux crucifiements de leurs erreurs, aux joies de leurs triomphes.Oh, jo sais bien, nous n'avons pas anathémisé tous les Copernic.Pastour était des nôtres.Il était tellement des nôtres qu'il n'a su définir sa foi que comme une foi de charbonnier — alors qu'elle était une foi d'homme de science.Et si nous ne lui avons pas ménagé notre admiration, n'est-ce pas surtout parce qu'il a démoli l'hypothèse, inquiétante pour notre foi, de la génération spontanée?Nous ne dédaignons pas de nous servir de la science pour la combattre; nous ne dédaignons pas de nous frotter d'un peu de science pour déceler, dans les humanismes non chrétiens, les failles inhérentes à toute pensée en marche.Notre vision si haute, si compréhensive, qui découvre à si peu de frais les pailles dans l'oeil du voisin, que ne l'actualisons-nous?Quo ne proposons-nous aux problèmes de l'agir humain des solutions qui respectent à la fois l'intelligence et la fin de l'homme?Quand nous lasserons-nous de notre rôle tout négatif, quand cesserons-nous de nous contenter de "répondre" aux adversaires do notre foi, pour leur proposer des actes de foi?Mais nous excellons plutôt dans l'acte d'humilité, ou co que nous prenons pour tel.Il ne faut pas confondre humilité et démission.L'humilité, ce n'est pas l'accroupissement abject de ceux qui veulent paraître humbles; un tel abaissement peut fort bien n'êtro, en définitive, qu'une forme très subtile de l'orgueil.Humilité veut dire simplicité, donc justesse, appréciation de toutes choses à leur vraie valeur.Si le rapport de l'homme à Dieu est infini, il est cependant un rapport: réduire l'homme à néant, c'est supprimer ce rapport.Nous savons que les desseins de Dieu sur nous sont insondables: mais sont-ils tous insondables en eux-mêmes?Ne devrions-nous pas mettre parfois en accusation notre courte vue, exercer notre regard à sonder les causes de notre destin?Dieu ne nous a jamais demandé de renoncer à comprendre les choses difficiles.Il n'a rien à perdre à ce que nous expliquions le plus grand nombre possible de mystères.Notre but véritable, ne l'oublions pas, c'est l'identification de l'homme à Dieu.Il est une façon blasphématoire, c'est-à-dire dérisoire, de déifier l'homme: "Vous serez comme des dieux", dit le serpent.Mais il est uno autre façon qui me semble correspondre aux desseins mêmes de Dieu: "Vous êtes des dieux", a dit l'Apôtre. CITÉ LIBRE 7 Nous avons beaucoup trop ri des rénovateurs qui offrent aux hommes le paradis terrestre, la terre comme un seul lieu où couleraient le lait et le miel.Le paradis terrestre, nous y croyons comme 6 une histoire ancienne, un beau souvenir.Pour nous, l'Eden est en arrière, il est perdu et bien perdu.Autant dire que nous n'y croyons plus.Ce sont les incroyants qui y croient, puisqu'ils le situent en avant, puisqu'ils travaillent à le réaliser.Devant le temporel, nous sommes plus sceptiques que les sceptiques.Nous disons que nous n'avons pas ici-bas de demeure permanente, et c'est vrai.Mais nous ne saurions tout de même nous passer de ces demeures temporaires, qui s'appellent, au cours des âges, le monde hellénique, le monde romain, le Saint Empire, la cité capitaliste, la cité socialiste.Nos demeures ont éclaté, elles éclateront tour à tour pour donner naissance à d'autres demeures.Les humanismes qui les fondent volent successivement en éclats pour révéler d'autres humanismes.Nous concluons à leur faillite; nous refusons de voir qu'ils sont des succès — relatifs comme tous nos succès, tôt ou tard dépassés.Nous n'avons pas à prétendre nous placer du point de vue de Dieu pour ricaner bêtement de leurs erreurs et de leur décadence.Le point de vue de Dieu n'a rien de cynique: Dieu ne rit pas des hommes.C'est nous qui rions, et notre rire est un rire d'impuissants.Si nous avions vraiment la force que nous propose notre foi, nous aurions plus de respect pour les entreprises des hommes, nous serions déjà à l'oeuvre pour construire une cité meilleure, pour faciliter l'accouchement des cités nouvelles dont la gestation latente provoque la disparition des anciennes cités — sachant bien que ces cités nouvelles vieilliront aussi, tomberont aussi en décrépitude, mais que de leurs cendres pourront naître d'autres cités originales, encore meilleures que les précédentes.Qu'on m'entende bien.Je ne me fais pas ici le prédicateur d'une prise de possession du monde par les chrétiens.Il ne s'agit pas de noyauter le genre humain, de spécialiser les nôtres pour les pousser aux postes de commando.Je ne dis pas que de tels procédés soient nécessairement condamnables, mais ils restent des procédés.Ils relèvent d'une pure politique, défendable, certes, mais qui ne saurait résumer toute l'activité du chrétien dans le monde.Notre mission transcende incroyablement ces tactiques.Nous ne prétendons tout de même pas faire du monde une annexe de notre mère la sainte Eglise.Il s'agit ici de bien autre chose.Il s'agit de l'édification de la cité temporelle, que le chrétien doit envisager comme une B CITÉ LIBRE fin, intermédiaire certes, mais une fin tout de même, à poursuivre en toute rigueur, en toute honnêteté, selon les règles propres de l'activité temporelle.Si bien que la vraie cité des chrétiens se reconnaîtrait, non par son caractère confessionnel, mais par uno certaine harmonie, un certain équilibre, un certain climat, grâce auxquels il deviendrait plus facile aux hommes de faire leur salut — et par salut, je n'entends pas seulement lo salut éternel, tel qu'on l'entend habituellement: mais aussi bien le salut temporel, l'éternité commencée dès ici-bas.Encore une fois, j'entends que nous mettions en oeuvre tout le créé — que nous le risquions, que nous nous risquions avec lui— pour faire se matérialiser le message de l'Incarnation, c'est-à-dire pour réaliser le monde.Que ne nous abandonnons-nous, une bonne fois, aux mains do la Providence, dont il est dit que pas un cheveu de notre têto no tombera sans sa permission?Puisque nous sommes invincibles, qu'attondons-nous pour monter à l'assaut?L'aventure humaine est un progrès dans le temps, vers Dieu, un progrès à l'infini do notre regard.Nous n'aurons pas assez de toutes nos vies pour accomplir la tâche qui est devant nous, cette tâche démesurée quo nous ne pouvons seulement entrevoir sans vertige.Mais un certain vertige est une caractéristique essentielle de l'homme de foi.Ce vertige, nous en savons depuis longtemps la cause, mais nous en avons trop ignoré la fin, pour ce qui est du temporel.Nous effraie (éthymologiquement: nous enlève notre paix) "le silence éternel des espaces infinis"; mais nous n'avons pas su que ce silence même est la voix de Dieu, appelant à lui les hommes et les choses de partout.L'immensité de l'univers, qui a fait le désespoir de Pascal, eût pu au contraire l'animer d'une indicible espérance.Grâce au Christ, nous ne sommes pas écartelés entre deux infinis; l'infini ne s'applique pas seulement au passé et au futur: il est essentiellement présent.Il touche aussi bien le temps que l'éternité.Il est de notre aventure, il est notre défi, l'hypothèse dynamique qui éclaire tout le possible d'un monde racheté.Réginald BOISVERT Notes sur l'utopie réactionnaire 1.TRADITION ET PROGRÈS Il est inhérent à la tradition d'être flexible et d'appeler le complément des progrès.D'autre part, le progrès se fait dans le cadre de la tradition et présuppose celle-ci.En outre, la tradition a primauté sur le progrès: le bien éprouvé prime l'amélioration, toujours incertaine.Du point de vue de ce qu'on est, on a, à priori, plus à perdre qu'à gagner au changement.Le changement par excellence, c'est la mort; on ne connaît pas de changement favorable qui en soit l'équivalent.Conserver ma vie, mon identité, voilà qui précède toute espérance d'acquisition ou d'ascension.Mais la vie elle-même comporte changement: durer, c'est changer.La nécessité du progrès est donc, sinon aussi primordiale, du moins aussi évidente et impérieuse que celle de la tradition.Car vouloir exclure ou ignorer le changement, c'est le laisser s'opérer dans le sens 'des automatismes, des lignes de moindre résistance, et sous un signe de détérioration, bien que "progrès" s'oppose d'abord, non pas à "tradition" mais à "déchéance".Pour durer, il faut beaucoup changer, non pas en subissant simplement le changement, mais en le gouvernant; pour se maintenir à un niveau donné, il faut avoir fait beaucoup d'efforts pour tenter de rehausser ce niveau.La tradition, trésor donné de perfection mêlées de défaut, représente un bien plus ou moins déterminé, mais précieux; le progrès, comme tel, est un concept sans teneur déterminée et ne signifie rien; on le désignerait mieux par le pluriel, "les progrès", multiplicité de valeurs concrètes dont l'ensemble constituera, par rétrospective, "un progrès"; valeurs contingentes, recherchées au fur et à mesure des besoins ressentis.La tradition constitue donc un corps organique; elle peut servir de cadre mental aux critiques, aux aspirations.Le progrès est un ensemble de réalisations dont la détermination ne peut être puisée dans le concept même du progrès, en soi vide de contenu.Ce n'est par conséquent qu'à partir de la tradition qu'on peut postuler des progrès, progrès impliquant parfois même l'ablation de tels ou tels éléments qui figuraient dans la tradition. te CITÉ LIBRE Qui dit tradition dit continuité; qui dit continuité dit esprit d'ouverture aux progrès exigés par le dialogue incessant entre les circonstances changeantes et les expériences mentales et affectives qui y répondent.Ne survit que ce qui vit; ne vit que ce qui se rend compte des choses qui l'entourent et ce qui décide, .se renouvelle.Constance ou permanence mécanique n'est pas tradition mais dégénérescence essentielle, sous l'apparence d'une conservation des caractéristiques purement descriptives.Un homme qui a connu la guerre de 1914, et qui s'efforcerait de vivre encore comme en 1913, vivrait non pas la tradition de 1913, mais dans un état de psychose en 1955; il ne serait pas du tout l'homme qu'il était en 1913, mais simplement un pauvre détraqué d'aujourd'hui, un maniaque du 1913-isme.Similairement, muta-tis mut and is, pour celui qui s'évertuerait à vivre ou penser en homme du moyen âge, si grandes que fussent ses raisons d'admirer les valeurs de ces époques passées.Le refus de vivre dans mon temps me détache forcément de ce qui est ma vie; il me momifie.Citons à ce propos la magnifique formule du grand traditionaliste catholique qu'était G.K.Chesterton: "La tradition signifie que les morts vivent, non que les vivants sont des morts".Les individus férus d'un traditionalisme compulsif, forcé et anxieux — agressifs par angoisse et conscience d'infériorité — souvent ne prennent pas le mot tradition comme emblème principal."Tradition" sonne trop modeste, trop souple; il contient comme un aveu de relativité dans la durée.Or les utopistes réactionnaires, les irréalistes d'une vie fantomatique dans le passé, aiment ériger leur particularisme en absolu; ils s'accrochent à un hier ou un avant-hier, non par souci de maintenir la continuité, mais en prêtant à cet hier ou cet avant-hier un privilège miraculeux qui relèverait au niveau de l'éternel ou de l'absolu; ils parlent non pas le langage de la continuité, mais celui d'un insolent retrait dans le passé du haut duquel ils condamnent le mouvement actuel de la vie et de la raison.Par contre, les mots de "progrès" et de "modernes" figurent au premier plan dans l'armure linguistique des utopistes de l'innovation et de la subversion, des rhéteurs d'un "demain" inconnu, mais invoqué comme idéal de notre plénitude et de notre parachèvement.L'utopiste de "l'émancipation", de "l'homme-sans-entraves", du "glorieux avenir", ne s'intéresse aux fins particulières, actuelles et réalisables, qu'à titre transitoire et extrinsèque: elles ne sont pour lui que les échelons, périssables et en soi indifférents, dans son cheminement extatique vers d'autres modes d'être "ouvert".Chaque fois qu'on entend claironner le mot de CITÉ LIBRE 11 "proérès' au singulier et pour ainsi dire personnifié, on ferait bien de soupçonner, prima lacie, la présence de l'utopie subversive: refus d'admettre la condition humaine comme telle, la nature limitée de l'homme — l'identité de l'homme avec soi-même — d'autre part, mirage de l'homme-dieu universel, dégagé de la contingence et de l'imperfection, tout-puissant.Mais, dans ces pages, c'est plutôt à l'utopie réactionnaire que nous voulons consacrer notre attention.Le refus du réel est son stigmate, à elle aussi — mais pas de la même manière; — il y a de bizarres mélanges entre ces deux utopies, et peut-être que l'une contient toujours quelques éléments épars de l'autre—.L'utopie de gauche oppose au réel l'insanité plus hautement tendue d'un monde à fabriquer de toutes pièces, incomparable, inaccessible, et que nous ne touchons que sous formes d'arrhes ténues, se dissolvant aussitôt que reconnues: réformes ne servant qu'à préparer des réformes ultérieures (et ainsi de suite), mouvement perpétuel de négation active de ce qui est.L'uto-j pie de droite, moins destructrice mais plus méprisable, instaure un mode d'être arbitrairement conçu et figé, portant la couronne artificielle de l'immuable et de l'absolu.Avant de nous attacher surtout à cette dernière forme d'utopie, mentionnons deux variantes du "progressisme": l'une, superficielle et subalterne; l'autre, plus ou moins légitime.Car il faut distinguer, de la subversion authentique, le simple snobisme progressiste: sans haïr vraiment le réel, ni rêver à un mode surhumain d'existence, il a tout simplement honte de paraître vieux jeu; il s'efforce de suivre la mode, d'être au courant.C'est ce qu'on appelle en anglais kecpiné up with the Joneses: ne pas être dépassé, en prestige social, par le voisin, provoquer plutôt son envie, son admiration.Le snobisme prend parfois cette couleur, une fois admise la thèse progressiste que ce qui est récent est par là même plus parfait.Prétention compétitive, recherche des apparences imposantes, besoin de briller qui d'ailleurs se mue facilement en signe réactionnaire puisque souvent l'éclat de la nouveauté s'attache s.une valeur qu'on avait oubliée.Ainsi, le médiévalisme est bien porté dans certains milieux d'avant-garde intellectuelle; et dans quelques régions états-uniennes, tout autant qu'au Québec, il est de bon ton de se professer thomiste.Il s'agit là d'une manifestation subalterne du progressisme, aspect de l'infirmité humaine, plutôt que motif de tragédie humaine.Une autre sorte de progressisme, assez trivial et mécanique, ne manque cependant pas de sobriété et de bon sens: c'est le réformisme, souvent plat mais rarement malsain, des éléments 12 CITÉ LIBRE pensants et actifs, critiques et courageux — exaspérés ou entreprenants — d'une société qui est arriérée par rapport aux standards de civilisation éprouvés et vécus ailleurs.L'imperfection inhérente à l'être humain n'implique pas nécessairement que tels défauts, tels scandales, telle pauvreté intellectuelle, telles injustices ou telles misères doivent fleurir éternellement dans tel milieu auquel ils sont particuliers.Si je suis ivrogne ou illettré, j'aurai bien raison de devenir tempérant ou instruit "comme mon voisin".Mais tous les cas ne sont pas si simples en ce qui concerne les milieux sociaux.Il n'est pas évident que tout exemple américain ou français soit digne d'être imité par le Canada français.Le progressisme réaliste, inspiré par les réalités supérieures d'un autre pays, est guetté par le danger de passer imperceptiblement au progressisme utopiste, s'il méconnaît les défauts particuliers du peuple étranger, derrière les qualités qu'il envie.Les zélateurs de réformes feraient bien de méditer le bel adage italien: Tutto il monclo è paese — le monde entier est "pays", est "province".L'univers ne se divise pas entre "ma province", où je suis enfermé, et tout le reste qui serait simplement "le monde", sans subdivisions, ni clans, ni infériorités locales.Un réformisme purement imitatif n'est qu'un chauvinisme à rebours, exagérant l'unicité des travers de son pays.D'ailleurs, des penseurs pourtant enclins à l'abstraction, comme Aristote cru Rousseau, ont fait remarquer que les mêmes institutions ne conviennent pas uniformément à toutes les sociétés.Emprunt et imitation sont le pain quotidien du progrès et de la culture; néanmoins là où ils s'imposent, ils doivent être régis et tempérés par la critique, et par une raison tournée vers la distinction du Bien et du Mal; et non pas asservis à tel modèle alléchant, ou à l'idole du Progrès.2.ESSENCE ET SIGNES DE L'UTOPIE RÉACTIONNAIRE Négation du réel en tant qu'il comporte changement, besoins de progrès, nécessité de réformes: voilà l'essence de l'utopie réactionnaire.L'illusion subversive consistait à se persuader que l'homme pourrait être parfait, c'est-à-dire autre chose qu'homme.L'illusion réactionnaire consiste à se persuader que l'homme, pris dans telle particularisation présente ou passée — particularisation définie en termes locaux, chronologiques, idéologiques, raciaux, institutionnels ou personnels — est parfait, dans le sens au mains d'une perfection humaine portée au maxi- CITÉ LIBRE 13 mum; que les bénéficiaires de cette perfection ont toute raison d'être foncièrement contents; et que toute critique de cette prétendue perfection, critique liée à la tentation de dépasser ce stage sur le plan humain et historique, doit paraître sacrilège et déraisonnable.Si l'utopie rétrograde n'est point pénétrée d'autant de lotie prétentieuse, tragique et monstrueuse que l'utopie subversive, elle témoigne cependant d'une profonde corruption intellectuelle et morale.L'utopie subversive invite à croire l'impossible; l'utopie réactionnaire impose la croyance à la contre-vérité.Celle-ci tient donc moins de la frénésie, mais davantage du mensonge — mensonge qui ne peut se transmettre que par le consentement de docilités savamment préparées, d'esprits auxquels on a pu inculquer de longues habitudes de stupidité.A l'encontre de l'utopie révolutionnaire, qui s'adresse en premier lieu à l'orgueil satanique, aux instincts d'envie et de destruction et à la cupidité myope des masses, l'utopie rétrograde tend à transformer les tendances à l'auto-affirmation collective — normale en elle-même — en idolâtrie arbitraire et en exclusivisme morbide.Remarquons qu'il entre presque toujours des accents subversifs dans la composition des extrémismes de droite, ainsi que, inversement, des accents réactionnaires dans l'échafaudage des extrémismes de gauche.Au culte servile de l'autorité et des "textes sacrés" du marxisme, dans le système communiste, correspondent des aspects de nihilisme moral, d'hostilité à la tradition chrétienne et de "dynamisme" révolutionnaire, dans le mouvement national-socialiste en Allemagne.Certains signes aident à.reconnaître l'esprit d'utopie réactionnaire; à le distinguer d'un traditionalisme proprement dit, sain et légitime.1) La tendance à l'excès, à la surenchère, l'emphase rigide, forcée et hors de proportion avec les expériences de valeurs sur lesquelles les réactionnaires fondent leurs attitudes.Loin de s'opposer à l'état d'esprit monomaniaque du fanatisme subversif, le fanatisme rétrograde en copie le style.Par là même, il fausse le contenu des traditions qu'il prétend vouloir sauver.Ainsi, le droit divin des princes, prôné par les théoriciens de l'absolutisme monarchique, dépasse de loin le respect médiéval de l'autorité monarchique et en détourne le sens vers un culte du mécanisme "efficient" du pouvoir, détaché des obligations morales du prince et de sa mission d'établir un ordre de justice.L'exagération formaliste du concept de la toute- 14 CITÉ LIBRE puissance divine, déjà dans le thomisme de saint Thomas d'A-quin, plus encore chez les sectateurs et beaucoup de néothomistes récents, ainsi que plus ouvertement dans le calvinisme, modifie et émousse le traditionnel concept chrétien de Dieu.L'homme "enraciné" (à la manière québécoise) ou hodcnstandig (à la manière nazie) de notre époque n'a pas existé dans les "bons vieux temps" dont les réactionnaires déplorent la disparition; le paysan réel ne croit nullement que ses traditions locales soient une règle suprême de vie ou que son horizon champêtre fournisse une perspective valide de l'univers; le moyen âge trouvait naturel — ce qui paraîtrait scandaleux à nos prophètes d'anti-modernisme, s'ils y pensaient — que saint Thomas, napolitain, enseignât surtout à Paris, ou que le bienheureux Duns Scot, écossais, soit mort en enseignant à Cologne.En général, la tradition réellement vécue inspire aux hommes, sinon un dogmatisme de la tolérance à l'américaine, tout au moins une attitude tolérante sur le plan pratique et en ce qui concerne les habitus de pensée; car la vraie tradition subsiste avec son aura de doute et d'incertitude (attribut de toute condition saine de l'esprit) et n'a pas besoin de s'en défaire moyennant des tours de force désespérés.Tout traditionalisme authentique aura l'air, si j'ose dire, polychrome, puisqu'il ne se met pas en guerre contre la multiformité et les opacités du réel, mais qu'il s'y insère avec ses propres éléments d'empirisme flexible.Au contraire, l'utopie réactionnaire se trahira à l'acharnement qu'elle met à vouloir assujettir le monde à une formule magique, linéaire et strcamlined, dont le contenu "traditionnel" est plus ou moins arbitrairement choisi, fixé et déformé.Le paysage de l'âme réactionnaire est vide, pauvre, inhumain et stérile.La négation réactionnaire du réel restera toujours inférieure à celle du totalitarisme révolutionnaire, quant à son rayon d'action et à sa puissance de destruction.2) L'utopie réactionnaire, une fois passé un certain seuil d'existence consciente et formalisée, tend à s'aggraver, à se rigi-difier, à se prononcer de plus en plus: elle se revêtira facilement d'un signe de taux progrès.Cela traduit et une attitude d'exaspération défensive, et une tentative d'imiter la verve et l'assurance de l'adversaire progressiste."Nouveauté" et "jeunesse" étaient les thèmes favoris des fascismes européens entre 1920 et 1940; parallèlement, aux Etats-Unis, l'esclavage des nègres — considéré au début du 19e siècle comme un mal nécessaire pour CITÉ LIBRE 15 quelque temps encore — en est venu, quelques décades plus tard, à être regardé par les sudistes comme une peculiar institution, provenant d'un droit divin révélé dans la Bible, et contre laquelle toute critique était sacrilège.On a pu constater une évolution pareille au Québec, depuis environ 1945, en ce qui concerne un thomisme tendant à, devenir sectaire, d'une part, comme en ce qui concerne l'idole de l'autonomie provinciale (c'est-à-dire la négation de l'Etat canadien), d'autre part.Tandis qu'un traditionalisme raisonnable se rend compte que les circonstances présentes et les courants d'idée actuels ne sont pas toute la réalité humaine, l'archaïsme extrémiste, au contraire, entend constituer un mode tyrannique et une souveraineté du moment présent, à l'exculsion de la perspective temporelle.Ainsi, le sectaire thomiste tend à substituer à l'autorité de saint Thomas — déjà suraccentuée par ses partisans en général — sa propre autorité à lui, locale, particulière, liée à un arrière-plan de politique réactionnaire.Renonçant aux arguments valides qui seraient pourtant à sa disposition s'il savait en user, le conservatisme politique se mue en contre-révolutionnarisme provocateur; il soutient, avec un faux courage, cette attitude absurde, s'appuyant sur l'attrait émotionnel qu'exerce toujours le charlatanisme audacieux sur les esprits de mauvais aloi.3) Du même coup, l'utopie réactionnaire s'annexe volontiers des aspects extrinsèques de modernité explicite et outrée.Il y a là comme un alibi devant le tribunal du "progrès", mais aussi une tentative d'imposer sa propre irréalité, son existence fantomatique, à la structure même de la réalité; réalité que l'on veut au fond écarter, avec laquelle on veut tenacement éviter tout contact intime, tout dialogue critique.A cette philosophie "instransigeante", c'est-à-dire détournée de l'expérience du réel, c'est-à-dire anti-philosophie par excellence, à ce mode d'existence spirituelle figé dans son schématisme épuré de tout intérêt aux choses, on surajoute de brutaux "réalismes" d'ordre technologique: constructions impressionnantes, souci d'enrichissement, et ainsi de suite.On mène donc, sans les confronter, deux vies parallèles: pur obscurantisme "essentiel" d'une part, univers intérieur de certitudes imaginaires, d'assurances béates et de formules stériles; d'autre part, vie "instrumentale" remuante, périphérique, américaniste, visant aux oripeaux de cirque et à l'accaparement, vie en grande partie soustraite au contrôle moral et privée de toute action spirituelle authentique.Cet obscurantisme réactionnaire non seulement boursoufle le culte 16 CITÉ LIBRE — en soi légitime — des traditions, mais il tend aussi à les abandonner dans ce qu'elles ont de meilleur, — au lieu de chercher ù les inoculer au tissu du réel présent.Plutôt que de penser à la vie réelle à laquelle on appartient irrévocablement mais à laquelle on se refuse au fond, an se plie sans résistance à ses poussées matérielles et à ses prestiges bruyants; tandis que, d'autre part, dans une aura psychique de quiétude et d'orgueil satisfait, on se réserve les "principes", coupés de toute référence au réel.Evidemment la combinaison de ces deux mondes sans possibilité de dialogue honnête ni d'intégration consciente de l'un à l'autre aboutit irrémédiablement, sur le plan de l'esprit, a ln pauvreté intellectuelle, à la paralysie de l'âme, au sommeil moral.L'utopie réactionnaire, s'isolant, comme en un ghetto, de toute réalité ambiante, subit en même temps cette réalité sans la régir par quelque critique.Ainsi donc l'utopiste, ne pouvant vivre uniquement dans son irréalité de faux sublime et de solennel pompeux, accueille, par la force des choses, mais sans la tempérer par la critique, une réalité par conséquent dévaluée, grossière, qui affirme son empire à rebours, de façon ironique et vengeresse.4) L'utopie réactionnaire se calque, sans doute, sur un modèle arbitraire et figé de tradition; alors qu'au contraire l'élan révolutionnaire n'utilise la tradition marxiste-léniniste, par exemple, que de façon incidentelle et purement "dynamique", en vue de canaliser la ruée vers l'utopie de l'avenir: ces éléments de tradition ne représentent pas pour lui un monde définitif.L'esprit réactionnaire, lui, avec sa manie utopiste d'arrêter le flux du temps, d'enfermer l'homme dans une prétendue éternité déjà réalisée ici-bas, fausse la mission même de la tradition, qui est de maintenir l'homme en contact avec un ciel de valeurs supra-temporelles.En exagérant la portée des traditions, en en étendant illégitimement la sphère de compétence, il en rétrécit la perspective et en émousse le contenu; il les prive de ce rapport avec l'éternité dont elles doivent être le véhicule.La tradition proprement dite, justement parce qu'elle porte en soi la conscience de n'être que tradition, est enveloppée d'une brume de mystère par laquelle eHe rappelle à l'homme les limites de sa raison et de son être chétif et contingent, assujetti aux lois du temporel périssable, capable et assoiffé de liens avec l'être éternel qu'il ne peut cependant jamais posséder ici-bas comme objet éclairci et assuré, comme un bien présent.La tradition ne consiste point en une pure négation et en un scepti- CITÉ LIBRE 17 cisme résigné, bien sûr; elle comporte des noyaux de certitude, des affirmations dogmatiques, des croyances dépassant les seules habitudes et conventions.Mais elle comporte en même temps des éléments de subjectivité avouée, qui ne sont jamais séparables d'avec un élément de référence à l'absolu; mais l'homme imbu de tradition véritable sait que même sa communication avec l'absolu est imprégnée de relativité: qu'il peut y avoir d'autres intuitions, d'autres expériences, d'autres expressions de l'absolu accessibles à l'homme que la sienne propre, sans qu'il soit pour cela obligé d'abandonner sa tradition à lui, ni même de la changer à la légère.Voilà un esprit d'humble révérence, qui a prise sur l'absolu précisément en s'inclinant devant sa majesté insondable; qui s'élève à, une sorte de perfection, précisément en se rendant compte de son imperfection, — non seulement individuelle mais collective —.Cela implique une forte proportion de scepticisme, de tâtonnements et d'incertitude.A cet esprit-là, l'idéologie réactionnaire substitue un esprit de témérité et d'outrecuidance, un obscurantisme borné et sûr de soi, la conscience illusoire d'une perfection toute cuite et actualisée, et finalement une malveillance aveugle et agressive à l'égard de toute critique, de tout doute, de toute comparaison avec ce qui serait extérieur à la "synthèse" donnée.Le soin de l'orthodoxie formelle refoule le soin de la vérité objective et le désir de pénétrer autant que possible la moelle plus ou moins connaissable des choses; la conformité à un modèle idolisé prime l'expérience des valeurs — expérience que maîtres et modèles ne devraient qu'orienter —; tels moments-fétiches du passé, séparés de tout contexte historique et rejetés hors du temps — dénaturés par l'adoration même qu'on leur porte — remplacent la vie de la mémoire et la conscience de continuité.Au lieu d'approfondir l'expérience du réel physiquement présent, momentané et topique, l'homme refuse d'en être le prisonnier, mais pour devenir prisonnier d'un fantôme de réalité, d'un autre moment présent facticement édifié sur la vaine négation du temps et du changement.De même que les paysans ne sont pas folkloristes; que les hommes incarnant les vraies vertus d'un peuple ne sont pas nationalistes; que les chrétiens informés d'une foi vivante ne se préoccupent pas d'être thomistes corrects ou sectaires; qu'un héritier de la tradition aristotélicienne n'est pas aristotélicien doctrinaire, mais imite Aristote en s'intéressant à la recherche empirique du réel; de même, l'homme vivant ses traditions ne s'effraie pas du nouveau parce qu'il est nouveau, n'emploie pas le mot "mo- 18 CITÉ LIBRE derne" comme shibboleth d'opprobre, et est conscient de la perfectibilité de ses traditions, dans la mesure où il les a vraiment conservées.Plus que tout autre stigmate, c'est donc le renversement des propoitians entre la tradition sédiment d'expériences de réalités comportant une valeur, et la tradition schéma de perfection déjà décrétée, qui définit l'essence intime du tour de force réactionnaire.Sans poser le geste prométhéen de l'utopie subversive, qui prétend exproprier Dieu en faveur de l'homme, l'utopie réactionnaire, elle, s'imagine posséder déjà le divin, par mode d'idolâtrie du passé, et atteindre la perfection humaine, par mode déclaratoire — en commandant de croire que cette perfection a été un jour trouvée.5) Encore une fois, l'utopie réactionnaire signifie qu'un régime concret — régime aux aspects intellectuels, émotifs, sociaux et politiques — fondé sur le refus de comprendre la réalité actuelle et de se concerter avec les besoins émergeant de son contexte, prétend s'identifier globalement avec le supra-temporel, l'objectif et le divin.Elle impose à ses adeptes, sous guise de tradition et de fidélité, une condition fantomatique, dans un monde factice; monde de chimères et de vapeurs malsaines qui n'est ni l'éternité, ni le passé, ni le présent qui les entoure, mais le produit d'une intoxication névrotique.Ses attitudes s'expriment par un usage candide de concepts-clichés, un psittacisme d'abstractions qui ne se réfèrent qu'en apparence verbale aux choses qu'elles semblent désigner; par une série de contradictions implicites systématiquement passées sous silence; un schématisme de fausses alternatives entre le régime érigé en absolu, •d'une part, et, d'autre part, non pas la vie avec sa grande multiplicité de significations, mais une '"modernité" tombent sous une condamnation à bon marché.Notons quelques contradictions-types.Voilà une philosophie se réclamant de la raison naturelle, et s'affirmant indépendante de la révélation surnaturelle, mais qui — sous menace d'accusation de mauvaises moeurs intellectuelles — doit marcher, plus que ne le fait la pensée des papes eux-mêmes, conformément nux injonctions papales.Voilà, sous l'angle inverse, un zélotisme catholique poussé à l'excès, mais dont l'orthodoxie jure fortement avec un monde intellectuel et moral hautement étranger à tout motif évangélique ou intrinsèquement chrétien.Voilà l'ambition bruyante d'être les meilleurs catholiques du monde, liée à un nationalisme isolant, à une apothéose néo- CITÉ LIBRE 19 tribaliste du vase clos, incompatible avec toute perspective universelle; une humeur catholique orgueilleuse des missions en pays lointains, mais méfiante et soupçonneuse envers les concitoyens catholiques d'une autre langue.Vodà un catholicisme religion d'Etat, un clergé détenant le monopole de l'enseignement dans sa totalité, qui rejettent toute critique chrétienne à l'endroit de l'esprit commercialiste et des valuations quotidiennes de la bourgeoisie qui l'incarne.Voilà, enfin, une idéologie tribaliste de la terre et de la race qui n'ose pas contester la structure et les habitudes d'une société industrielle, mais qui ne s'intéresse pas non plus à aider celle-ci à résoudre ses problèmes inhérents.On pourrait multiplier les exemples.3.LE MOTIF CENTRAL Peut-on, en ultime analyse, expliquer les grandes lignes de dégénérescence qui surgissent dans les collectivités humaines?Quelle que soit la réponse à cette question, la tâche déborde le cadre que je me suis proposé.Contentons-nous d'une remarque, à, titre d'aperçu, et d'obiter dicttim seulement.Je ne pense pas que l'utopie réactionnaire soit simplement l'invention habile d'une clique de monopolistes, désireux de rendre leurs positions à jamais imprenables.Et encore moins qu'elle ait grand'chose à voir avec tel génie national ou tel autre, ou tel corps de traditions religieuses, culturelles ou politiques.Il semble qu'elle naît surtout de certaines conditions sociologiques.Quand un régime, plus ou moins caractérisé, a assuré quelque temps la cohésion d'une société; qu'il survit matériellement, grâce à ce service rendu, pendant que s'affaiblissent les traditions qu'il prétend représenter — et tandis que s'accroissent les attraits et les promesses d'un monde nouveau, étranger par ses idées et ses moeurs, — alors l'adaptation à l'ambiance et à ses multiples pressions exige de plus en plus de courage, d'intelligence, de confiance en soi et de souplesse.L'utopie réactionnaire s'offre à ce moment comme une solution facile, qui tente presque irrésistiblement la faiblesse, le besoin de sécurité à tout prix, et surtout, à mon avis, la paresse intellectuelle des hommes qui forment la collectivité ainsi assiégée.L'idéologie réactionnaire devient le refuge des apeurés, des confortables, tourmentés par l'horreur d'être gênés dans leurs habitudes de pensée, et prêts à consentir — si paradoxal qu'il paraisse — 2(1 CITÉ LIBRE d'immenses efforts pour assurer leur quiétude, et même d'épuisantes acrobaties intellectuelles pour éviter l'odieuse nécessité de penser vraiment.Sentiment d'infériorité, mais pas assez écrasant pour empêcher le raidissement réactionnaire; sentiment de faiblesse, mais pas assez grand pour inspirer la capitulation pure et simple devant le monde ambiant, nouveau et étranger.Comment sortir d'une pareille impasse, ridicule et abaissante, pleine de la menace d'une catastrophe qui sera d'autant plus lourde que l'on retardera davantage le règlement de comptes?Car, tôt ou tard, la nullité spirituelle et la déformation morale que suppose l'utopie réactionnaire ne pourra plus ne pas retomber sur la malheureuse société qui la subit.Il n'y a, à mon entendement, aucune solution positive en dehors du double principe de la confiance en soi et de la critique de soi; ce sont en réalité les deux faces d'une seule attitude qu'il importe de stimuler et de faire valoir: le courage de penser.Loin qu'on se prosterne devant les idées nouvelles et le "progrès", en abandonnant ses traditions en bloc, ou que l'on continue de se prosterner devant les idoles suspecte de l'orthodoxie autochtone; cela veut dire que l'on pensera à partir de ses traditions, en vue de les reviser, mais aussi de les conserver en les valorisant, et même de les faire triompher sur ce qu'il y a d'insuffisant dans le monde qui les a entamées et devant les "modernismes" qui les attaquent.Seule une intelligence critique, capable à, la fois de démasquer les idoles du jour et de faire face aux exigences discutables de la grande société de l'époque présente, pourra réfuter les sophismes, détruire les fétiches et montrer les ridicules ot le fatras de cette sorte d'avorton historique qu'est l'utopie réactionnaire.Aurèle KOLNAÏ "IMAGES" Fauta d'espace, nous ne pouvons que signaler à nos lecteurs la pnru-tion d'"Images", revue canadienne tle cinéma.Nous avons affaire à une équipe qui a compris le problème vital que posent les arts industriels, et que résume admirablement Fcrnnnd Cadieux, dans le prochain numéro: "On peut voir les arts industriels comme un ennemi, on peut aussi les voir comme In chance de notre culture populaire." Une chance à no pas manquer — un effort de réflexion que nous n'avons pas lo droit de ne pns appuyer.("Images, Revue canadienne de cinéma", 5280 Hutchison, Montréal.) R.B. L'éducation populaire au Canada français La pierre d'angle d'une cité libre, c'est certainement la conscience de la liberté chez la masse des citoyens.Une foule de gens travaillent à développer cette conscience parmi la population canadienne-française du Québec.Dans ces secteurs différents et en utilisant des méthodes très variées, quelques milliers de "militants" assument la responsabilité de l'éducation: syndicale, coopérative, nationale, culturelle, religieuse, et que sais-je encore?Le besoin d'éducation populaire n'est pas propre à notre milieu.Il se présente pourtant chez nous avec une acuité particulière, en raison des difficultés d'adaptation de notre population urbaine, qui fut transplantée de la terre à l'usine en un temps record.Maintenant que nous pouvons observer avec quelques années de recul les conséquences cle cette migration massive, il devient plus facile de montrer du doigt certaines lenteurs à nous adapter.Malgré le titre pompeux qui les coiffe, ces notes sont une simple amorce à l'étude d'un problème certainement très complexe; tant mieux si elles devaient susciter des mises au point et des éclaircissements.Nous avons été servis à.satiété de monologues, livrés sous l'étiquette d'un absolu, en des matières où la discussion aurait été beaucoup plus salutaire.LE "HAUT SAVOIR" ET LE PEUPLE Nous voilà donc devenus, en grande majorité, gens de ville.Nous avons troqué le chapeau de paille contre la casquette, mais nous avons mis du temps à nous en rendre compte.On peut dire que ce fut un secret bien gardé.Même nos universités, ces écoles de haut savoir, ne l'ont pas su tout de suite.J'irais jusqu'à prétendre bien humblement qu'elles n'en sont pas encore certaines, si l'on en juge par leurs attitudes officielles.On pourrait ici demander ce qui a été fait pour rendre l'université accessible au fils de l'ouvrier, mais je n'en suis pas là.Je pense r.l'ouvrier lui-même et au collet blanc, son frère jumeau, qu'il le reconnaisse ou non.Qu'est-ce que l'université a 22 CITÉ LIBRE fait pour eux?Rien du tout, pendant nombre d'années.Un beau matin pourtant, le coeur repentant, on lui a offert un résumé de quelques séries de cours du jour, à prendre le soir, après le souper, le tout encadré clans une balade d'une heure ou deux en autobus (prière de vérifier auprès de la Commission du Transport de Montréal).Pour immortaliser cette culture en comprimés, on a fait un effort surhumain et l'on a pigé, dans la réserve sacrée de la science, la suprême récompense: un diplôme.Au patient qui avait besoin de plein air et d'exercice, on a ainsi injecté une dose massive de vitamines.La pêche à la ligne, c'est déjà quelque chose, me direz-vous.Oui, certes, mais ce n'est pas assez profitable pour nourrir le peuple.Les masses urbaines, qui sont avant tout des masses de travailleurs, ne peuvent se contenter d'une promotion individuelle (et individualiste); nous devons songer à la promotion collective, à la promotion du groupe.L'habitude d'accorder à la promotion individuelle une confiance et une valeur absolues repose sur un mythe de la logique bourgeoise à l'effet qu'il y a toujours de la place au "sommet" de l'échelle sociale.Or dans la portée qu'on lui donne ordinairement, il ne fait pas de doute que cet axiome soit un mythe et une duperie.La société industrielle n'a pas besoin que d'ingénieurs et de contre-maîtres, ces derniers seront toujours en minorité par rapport à la masse des travailleurs.Il n'entre pas dans le cadre de cet article d'étudier comment le travail industriel pourrait être revalorisé en vue d'un épanouissement de la personne humaine.Ce que je veux rappeler ici, c'est une vérité toute simple mais qui me semble rejetée, de fait, par notre société: tout homme a droit à la culture, et la société, comme telle, a le devoir de faciliter à tous l'acquisition de la culture.La poésie, la musique, la littérature, les sciences économiques et politiques ne sont pas l'apanage exclusif des gens cossus.Ceux qui possèdent la culture ne sont que les fiduciaires de la communauté humaine.UNE CULTURE VIVANTE Trop souvent, on a négligé de proposer au peuple une culture vivante, en utilisant, d'une part, des méthodes et des circonstances inadaptées à la masse; et, d'autre part, en faisant porter le plus clair des efforts sur des programmes qui s'adressent principalement à des classes minoritaire: la petite bourgeoisie (particulièrement à l'université de Montréal) ou la classe agricole (particulièrement à Laval); on a oublié la masse ouvrière. CITÉ LIBRE 23 Ce n'est pas tellement d'enseignement postscolaire que nous avons besoin, mais plutôt d'éducation populaire.Il n'y a pas qu'une différence d'appellation entre ces deux réalités.L'enseignement évoque surtout la transmission d'un certain nombre de connaissances.Ce que doit prodiguer l'éducation (ex-ducere — tirer de), c'est surtout la connaissance de soi, de ses possibilités et des moyens à prendre pour vivre pleinement sa vie au milieu du groupe humain auquel on est rattaché et avec lequel on est en constante communication.En général, le travailleur adulte est plutôt réfractaire à l'enseignement; mais, lorsqu'on aura fait suffisamment d'efforts pour le comprendre, lorsque l'éducation sera vraiment dépouillée d'une certaine tradition individualiste et bourgeoise, le travailleur pourra faire la preuve que la culture elle-même y gagnerait à démocratiser ses méthodes et ses institutions.LES PROGRAMMES ACTUELS En dépit des efforts louables de la plupart des personnes préposées à l'éducation populaire dans nos universités, la somme des initiatives entreprises jusqu'à maintenant n'est pas très impressionnante.Quant à la qualité du travail, j'ai indiqué plus haut les principales faiblesses qu'une enquête sommaire permet d'observer.A Laval L'Université Laval a débuté dans le domaine populaire lors de la fondation de l'Ecole des Sciences Sociales, en 1932.En 1938, cette première école fut remplacée par une institution de caractère nettement académique: l'Ecole des Sciences Sociales, Economiques et Politiques.En 1939 fut fondé, avec la collaboration très active de l'Ecole, le Conseil Supérieur de la Coopération.La Faculté des Sciences Sociales succéda à l'Ecole des Sciences Sociales en 1943 et créa en 1944 un Service Extérieur d'Education Sociale, rebaptisé en 1951 sous le nom de Centre de Culture Populaire.On m'excusera de ne pas relater ici en détail le magnifique travail accompli par la Faculté des Sciences Sociales de Laval pour faire connaître dans la Province les principes coopératifs et en répandre la pratique.Comme je ne dispose pas des ressources financières et intellectuelles d'une Commission Royale d'Enquête, j'ai limité ma revue des programmes à, l'année en cours. 24 CITÉ LIBRE Voici donc la liste des principales initiatives du Centre de Culture Populaire pour l'année 1954-55: A) Les sessions d'étude: (1) 1° une session de formation pour les moniteurs de loisirs (7 jours); 2° une session sur les techniques se rattachant à l'utilisation de la radio (15 jours); 3° un camp de formation sur l'éducation des adultes (Laquémac) 10 jours; 4° une session d'études économiques pour les gérants des coopératives agricoles (5 jours); 5° une session de formation de chefs ruraux (5 jours); 6° une session de formation de chefs ruraux, tenue dans la région d'Abitibi (5 jours); B) Les cours, donnés à l'Université: 1° cours en administration publique (cours réguliers donnés aux étudiants, mais que des personnes de l'extérieur pouvaient suivre si elles le voulaient.Les cours étaient donnés à la fin de la journée pour accommoder le public intéressé); 2° cours de formation générale organisés en collaboration avec le chapitre de Québec des employés civils fédéraux; .3° cours sur la doctrine sociale de l'Eglise; 4° cours en direction du personnel.Je ne connais malheureusement pas le nombre exact de personnes qui ont suivi ces cours.Je crois qu'il est très restreint (dans la catégorie B), tout comme le budget dont les organisateurs disposaient pour faire connaître la chose au public.A Montréal La Faculté des Sciences Sociales de l'Université de Montréal fut créée en 1920.Le public a toujours été invité à suivre les cours du soir donnés sous les auspices de cette Faculté.Jusqu'à l'organisation des cours du jour, il y a quelque années, les per- (1) Cette première série d'initiatives est de loin In partie In plus importante du trnvnil accompli pnr le Centre, tant nu point de vue du nombre de personnes concernées que de "l'influence éducative" sur les groupes.L'énumération qui suit suffit ù démontrer que le milieu urbain n'occupe pns dnns le programme uno place qui soit en proportion de ses dimensions.Il peut y nvoir plusieurs explications h cet état de chose; qu'il suffise, pour l'instant, de constater le fait. CITÉ LIBRE 25 sonnes inscrites aux cours du soir pouvaient se présenter aux examens de licence en Sciences Sociales ou suivre les cours comme auditeurs libres.En 1952, l'Université de Montréal a créé le service de l'Extension de l'Enseignement qui coordonne maintenant tous les cours du soir donnés par l'Université.L'Extension de l'Enseignement se propose de faciliter l'acquisition de la culture universitaire au plus grand nombre possible de citoyens, adultes, désireux de poursuivre des études.Enfin, l'Extension organise, parfois en collaboration avec des groupes sociaux, des conférences publiques et des séries de cours spéciaux.A mon sens, cette dernière catégorie d'initiatives constitue à la fois la partie la plus importante et la plus négligée de l'éducation populaire.Il ne fait aucun doute que l'institution d'un baccalauréat ès arts, (section D) accessible aux adultes, par exemple, soit une excellente initiative.Mais on ne saurait parler de "démocratisation" de l'Université en se basant uniquement sur des innovations de ce genre.En outre de rendre les degrés universitaires accessibles à un plus grand nombre de citoyens, il faudrait, pour parler de démocratisation, que l'université (et certainement les autres maisons d'enseignement, (1) dans une certaine mesure) multiplie les cours et les conférences destinés au public et fasse en sorte que la science de tous ses savants professeurs soit mise à la portée du peuple.Les universitaires qui ont accepté de donner des cours en milieu ouvrier vous diront eux-mêmes, messieurs les gouverneurs, que leur science y a parfois gagné quelque chose, en plus d'avoir été utile à un groupe important de la société.En implorant la clémence du lecteur pour les fréquentes digressions que je lui impose, je reviens au point particulier abordé plus haut: l'Extension de l'Enseignement et son programme.Selon un rapport sommaire que j'ai sous les yeux, voici la liste des cours offerts par l'Extension, de mai '54 à avril '55, accompagné du nombre des élèves inscrits: (1) Invité, en juin dernier, à traiter de ce sujet à l'assemblée de la Société Canadienne d'Education des Adultes, le R.P.Gormain-M.La-lande, c.s.c, secrétaire de la Fédération des Collèges Clnssiqucs, a rappelé quelques initiatives des collèges classiques dans le domaine do l'éducation des adultes.Le Père Lnlando conclut par uno invitation non équivoque à une action plus suivie: "Mais, dans l'ensemble, les collèges pourraient fnire bien dnvnntagc, si on pouvnit leur fournir des plnns d'action, des directives concrètes.La plupart des collèges possèdent de magnifiques discothèques, de riches bibliothèques, dont le public adulte pourrait profiter.Il s'agirait d'établir les bases et la technique de scmblnbles services.Plusieurs collèges ont égnlement des musées, des collections do timbres ou de monnaies, où le public pourrait trouver une mine do renseignements." 26 CITÉ LIBRE A — Etudiants réguliers se préparant: 1—nu B.A.(section D) 1078 2 —nu B.Sc.176 3 — à des diplômes ou ccrtificnts 272 chimie 17 se.socinles 12 moniteurs (terrains de jeux) 232 Richelieu 11 - B — Inscriptions à des séries de cours organisés cn collnboration nvec divers groupes: — Comment pincer son argent (1) (Collnboration tle l'Association des Courtiers de Placement du Canadn) 62 — Immeuble (Collnboration de la Bourse d'Immeuble de Montrénl) 58 — Ln femme et les affaires (Collaboration de la Ligue de la Jeunesse féminine) 32 cn 1953 1526 120 C — Inscriptions des nuditcurs libres nux cours réguliers: — Faculté de philosophie 1 — " de droit 2 — " de musique 29 — " des lettres 90 — " do médecine 1 — Etudes slnves 93 216 D — Inscriptions ù des cours publics (ne conduisnnt n aucun certificat): — Théâtre 72 — Psychiatrie 13 85 E — Inscriptions n des symposiums, séminars et conférences: — Séminar sur les relations communnulaircs 24 — Conférence clinique pour un groupe d'optométristes 25 — Symposium sur l'administration hospitalière (rc: administrateurs d'hôpitaux) 125 — Institut de perfectionnement en service socinl 16 — Série do conférences sur l'impôt 42 — Série de conférences de Mgr Pavan (démocratie et syndicalisme) 20 236 Grand Total 2183 (1) .pour ceux qui en ont! CITÉ LIBRE 27 Certes, les rapports d'activités que j'ai esquissées plus haut ne sont pas complets (1); je crois cependant qu'ils les ont assez pour laisser voir clairement les faiblesses que j'ai mentionnées.Je regrette de ne pas avoir inclus l'université d'Ottawa dans ma revue des programmes, comme je me l'étais d'abord proposé.Malgré une documentation assez volumineuse reçue: du directeur du Centre Social, j'hésite à faire le moindre commentaire par suite du peu de connaissance réelle que j'ai de ce milieu et aussi, en raison du fait que les activités de l'Université d'Ottawa en matière d'éducation populaire diffèrent passablement de celles de Montréal et de Québec.Les cours par correspondance occupent une place très importante dans le programme d'extension.Si j'ai parlé d'abord de l'Université, ce n'est pas que je veuille l'accabler de tous les péchés d'Israël.On ne m'étonnera pas en affirmant que plusieurs universitaires, jeunes ou moins jeunes, comprennent parfaitement le problème, et qu'ils ont même des projets en tête.Mais nous savons qu'il peut y avoir entre la pensée des uns et les décisions des autres, entre les idées des penseurs et la détermination de budgets, une absence de rapport assez nette.Pour corriger cette situation, il est nécessaire q'un plus grand nombre de gens, dans tous les milieux, prennent conscience du problème et travaillent à vaincre la paresse des uns et l'opposition intéressée des autres.Les critiques formulées précédément ne sauraient nous faire oublier le grand mérite de plusieurs universitaires, (d'un homme comme le Père Georges-Henri Lévesque, en tout premier lieu) qui ont fait oeuvre de pionniers, dans des circonstan ces parfois extrêmement pénibles.Mais encore une fois, ceux qui veulent "démocratiser" nos universités, les rapprocher de la masse du peuple et de ses problèmes se buttent à l'opposition des politiciens autocrates et à l'indifférence ou l'antipathie dse intellectuels en pantoufles.(1) Dans le cas de l'Université Laval, par exemple, il aurait iwut-ëtre fallu faire état du programme des Cours d'Eté, qui ne sont pns sous la juridiction du Centre de Culture Populaire mais que l'on pourrait considérer commo une oeuvre d'éducation populni-
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