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Titre :
Cité libre.
Cité libre est la revue d'idées québécoise la plus connue des années 1950. Ses auteurs alimentent la réflexion sur les moyens de changer le monde politique pour accélérer le progrès économique, social, intellectuel et spirituel du Québec. [...]

Cité libre voit le jour à Montréal dans une période ponctuée de signes de mécontentement face au traditionalisme de la société québécoise et du gouvernement de Maurice Duplessis. La revue fait son apparition un an après la grève de l'amiante d'Asbestos et deux ans après la parution du manifeste Refus global.

D'abord trimestrielle, Cité libre est la revue d'idées québécoise la plus connue des années 1950, alors que son influence est plus grande que son tirage pourrait le laisser croire. De 1500 exemplaires en 1951, celui-ci ne dépassera pas 6000 ou 7000 exemplaires. En leur qualité d'intellectuels, des auteurs de la revue se voient offrir une tribune à la télévision de Radio-Canada et participent aux conférences de l'Institut canadien des affaires publiques.

Cité libre est perçue comme la revue d'une génération de penseurs influents. Plusieurs de ses collaborateurs des années 1950 se sont côtoyés durant leurs études et ont été de prééminents militants de la Jeunesse étudiante catholique. Le personnalisme chrétien est d'ailleurs manifeste dans l'engagement social des auteurs. Selon ce courant spirituel, l'homme d'action rationnel doit être au coeur d'un catholicisme renouvelé, parce qu'intériorisé plutôt qu'ostensible et socialement omnipotent.

Le respect des auteurs de Cité libre pour l'Église ne les empêche pas de poser la revue en porte-étendard du combat libéral contre le cléricalisme, le duplessisme et la collusion entre l'Église et l'État, par la dénonciation de l'idéologie traditionaliste et la mise au jour de la corruption électorale.

Intellectuels, les auteurs de Cité libre sont imbus de philosophie politique et profitent de leur tribune pour alimenter la réflexion sur les moyens de changer le monde politique pour accélérer le progrès économique, social, intellectuel et spirituel du Québec. La perspective éthique et juridique libérale adoptée par les auteurs vise à favoriser le développement et le respect des droits de la personne dans un esprit humaniste et universaliste.

Plusieurs auteurs de Cité libre conviennent que l'émancipation de l'homme moderne passe aussi par la reconnaissance de la lutte des classes. Dans les années 1960, l'amalgame du socialisme et de l'indépendantisme québécois sera toutefois la cause d'intenses tiraillements au sein de la revue.

Cité libre est publiée mensuellement de 1960 à 1966, puis de façon saisonnière sous le titre des Cahiers de cité libre jusqu'en 1971. De 1991 à 2000, Cité libre réapparaît d'abord comme revue bimensuelle, puis saisonnière. Le fédéralisme et l'unité canadienne sont alors ses principaux chevaux de bataille.

Quelques grands collaborateurs de Cité libre : Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Fernand Dumont, Pierre Vadeboncoeur, Léon Dion, Gilles Marcotte, Jean Paré, Réginald Boisvert, Charles Taylor, Charles Gagnon, Jean Pellerin, Naïm Kattan, Jean Le Moyne, Pierre Laporte, Marcel Rioux, Pierre Vallières, Guy Cormier, Louis O'Neill, Jeanne Sauvé, Jacques Hébert, Guy Rocher, Vincent Lemieux.

BÉLANGER, André J., Ruptures et constantes - Quatre idéologies du Québec en éclatement : La Relève, la JEC, Cité libre, Parti pris, Montréal, Hurtubise HMH, 1977, p. 65-135.

LALONDE, Marc, « Ce qu'est pour moi Cité libre », Cité libre, vol. 28, nº 4, automne 2000, p. 33-35.

LÉVESQUE, Michel, « À propos du tirage de la revue Cité libre », Bulletin d'histoire politique, vol. 3, nº 2, hiver 1995, p. 151.

WARREN, Jean-Philippe et E.-Martin MEUNIER, « De la question sociale à la question nationale - La revue Cité Libre (1950-1963) », Recherches sociographiques, vol. 39, nº 2-3, 1998, p. 291-316.

Éditeur :
  • Montréal :Syndicat coopératif d'édition Cité libre,1950-1966.
Contenu spécifique :
octobre
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Cahiers de cité libre.
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Références

Cité libre., 1958, Collections de BAnQ.

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CITÉ LIBRE OCTOBRE 1958 SOMMAIRE - Un manifeste démocratique ,.Pierre E.TRUDEAU DOCUMENTS La censure du cinéma dans le Québec Notes sur le catholicisme d'un certain pays FAITES VOS JEUX (Où il est) traité des vertus Jean-G.BLAIN Les Français parlent aux Français Patrick STRARAM FLÈCHE DE TOUT BOIS Quatre fols l'an 50 cents le numéro Cité libre Rédaction: 84, rue McCulloch Administration: C.P.10, Station Delorimier, Montréal (34), Canada Numéro 22 OCTOBRE 1958 Un manifeste démocratique Henceforlh, there must be no peace in the Province.Agitate! Agitate!! Agitatell (O'Callaghan, 1837) I — UN ETAT DECHU "La conduite de la justice dans notre province est soumise aux abus les plus criants: frais exhorbitants pour le justiciable; nominations purement politicptes de personnages qui ne sont pas au-dessus de tout soupçon; immixion du procureur général dans certaines causes;.violation de domicile par la police provinciale, particulièrement en temps électoral;.combines entre les hauts fonctionnaires de la justice ct des bandits;.engagement de gibiers de bagne comme agents provinciaux;.protection ouverte accordée aux maisons de jeu, de paris, de prostitution;.tolérance en dépit de la loi des liqueurs, de clubs et cafés ouverts à tous ct à toute heure, même le dimanche;.partisanneric publique du haut du banc des magistrats de basse-cour nommés par le gouvernement provincial." Ces accusations portées contre le gouvernement qui a siégé à Québec, je pourrais en citer des pages ct des pages, et on les dirait toutes écrites d'hier dans quelque journal anti-duplcssiste.Pourtant elles sont tirées du Catéchisme des électeurs, qui en 1936 constituait le cahier des doléances de M.Duplessis contre le régime Taschercau. 2 cité libre Et la description presque apologétique, faite par l'essayiste libéral vVilfrid Bovcy, de la machine qui tint les Libéraux au pouvoir à Québec pendant 10 ans, pourrait s'appliquer à la lettre à l'emprise tcntaculairc de l'Union nationale aujourd'hui: "liy a kind ol natural attraction more than by design deputy ministers, heads ol services, departmental employées, provincial police, cn-gincers and foremen on public works throughout the province hâve gradually become part of an informa] but rccognizable organisation.Whal a tremendous weigllt ils very icnuie ol of lice gives die party in power at die time of an élection is some-thing that ncctl liardly bc explained.It lias been as difficult to defeat Mr.Taschcrcau in Québec as it would be to name a new board of directors at a shareholders' meeting of the Canadian l'ai ilii 01 ilie Royal Bank of Canada".(I) Le père Cliapdclainc avait raison, rien ne change au pays de Québec.Les générations se succèdent, les tares politiques restent; les honnir s passent, les systèmes corrompus demeurent les mêmes.Si bien que M.Duplcssis disparaissant demain, le rapport réel des forces qui déterminent les destinées de la Province ne changerait en rien, et l'orientation du pouvoir politique ne bou-gerait pas d'un degré.Les premiers ministres québécois sont devenus des épiphéno-inènes.De même que des draveurs habiles s'équilibrent sur des billots flottants, mais 11/ modifient en rien la direction ou la force du courant, ainsi par l'astuce ou le sens de l'organisation, nos politiciens utilisent les liassions et les énergies régnantes pour se maintenir personnellement au pouvoir, mais ce ne sont pas < ux qui fixent le cours politique de nos existences.Depuis l'épuisement du nationalisme, et en attendant l'instauration d'une foi démocratique, il n'existe plus au sens fort d'Etat civil au niveau provincial.Deux forces surtout commandent à nos destinées: le capitalisme international et le cléricalisme québécois.(2) Elles ne composent pas avec un Etat qui représenterait (1) Canadien (Toronto 1933), 130.(2) Jean-Charles Falardcau (voir La Grève de l'Amiante, XIII) soutiendrait qu'une troisième force, l'ordre politique, s'ajoute aux deux premières pour former "notre Sainte-Alliance." Son exposé est capital; mais je me demande si Falardcau serait vraiment cn désaccord avec moi puisqu'il écrit ailleurs que "l'ordre politique a subsisté sans idéologie propre." Un Etat sans idéologie propre ne peut compter sur aucune fidélité propre; il ne trouve son appui que dans des forces extrinsèques dont il devient automatiquement le dépendant.— Certes M.Duplcssis peut terrifier quelques évêques ou contracteurs qui attendent de lui des faveurs.Mais sans appui idéologique dans le peuple, CITÉ LIBRE 3 le bien commun temporel; elles composent entre elles, et il ne tes-te plus à l'Etat qu'à sanctionner leur modus vivendi.Feu l'honorable Gudbout l'apprit à ses dépens, qui heurta tle Iront plusieurs évêques avec sa loi de l'instruction obligatoire, et ).Le mois suivant, M.Léopold Richer—et nul n'est plus près du Pape que M.Richer—public dans son journal une série de trois articles (où tout n'était pas faux du reste) de M.Rumilly contre les deux abbés.Mais de mois en mois les affaires se gâtent; des Sainte-Croix, des Dominicains, des Jésuites, ont ridiculisé le Rumilly de L'infiltration gauchiste; la droite s'aperçoit qu'elle n'a plus la partie si belle, et M.Richer se tire du combat en annonçant, le 6 avril 1957, que "Notre Temps n'accentuera pas la division du clergé." Entretemps, il avait découvert tpi'il peut exister "une gauche honnête"; mais "être de gauche, c'est assumer îles risques formidables." Son collaborateur à Notre Temps, M.Marcel Clément, avait également découvert qu'il "est possible de pratiquer la vie chrétienne el de se vouloir ou de se dire catholique de gauche.C'esl possible, — mais c'est dangereux." Evidcment, on ne peut pas demander à tout le inonde la bravoure.C'est peut-être cn rapport avec la notion d'autorité qu'on peut le mieux voir que la doctrine sociale de l'Eglise ne saurait tenir lieu d'idéologie politique.S'il est une vérité que cette doctrine a rabâchée sur tous les tons, sauf le bon, c'esl bien que toute autorité vient de Dieu et qu'il faut la respecter.Or il ne se passe guère de semaine sans qu'une autorité quelconque nous fasse comprendre que la seule autorité à respecter, c'est la sienne: ce qui est la définition même de l'anarchie.— La lettre Dion-O'Ncil a dit clairement que les autorités religieuses n'ont pas toujours respecté l'autorité des lois électorales; le Devoir et Vrai ont publié des documents dans le même sens.— L'été dernier un curé des Cantons de l'Est, mécontent des résultats d'une élection, se substitua à l'Etat et s'érigea en gardien de la paix: "Il sortit de son presbytère armé d'une carabine à plomb et se rendit en auto au lieu des célébrations pour demander à tout ce monde de se disperser." (Le Devoir 21.VIII.58) — Les politiciens des deux partis enseignent le mépris de l'autorité judiciaire, quand les juges ont été nommés par un parti rival.— M.Duplessis prêche partout le respect de l'autorité; mais il nous en indique les voies en ridiculisant les présidents des deux chambres législatives qu'il mène par le bout du nez.Enfin il sape la grande confiance que jusqu'ici nous avions dans les Jésuites en nous révélant qu'il y a au moins un bolcheviste dans leurs rangs.(25.I.58) - Dans la même veine, mais à l'aide des encycliques, un nouveau théologien de la T.V., M.Raymond Barbeau, confond comme philo-commu- I(> CITÉ LIUIU: niste un prêtre de Sainte-Croix, professeur à l'Université canonique de Montréal.(11.V.58) N'est-il pas évident que la doctrine sociale de l'Eglise peut conduire à tout comme à rien, en politique?Comme pour le nationalisme et le moralisme, ses tenants sont dans tous les camps et ils en ont les idéologies: nulles.Bref, ce serait une erreur de compter sur cette seule doctrine pour combler le vacuum de notre pensée politique.IV — UN OBJECTIF MINIMUM: LA DEMOCRATIE La pauvreté externe, le désarroi complet de notre pensée politique témoignent de l'incxistancc de notre Etat provincial en tant (pie réalité autonome.Comme je l'indiquais au début de cet article, la sphère politique est devenue un clcaring-housc entre les intérêts cléricaux et les intérêts financiers; les politiciens sont de bien petits agents de change qui travaillent à salaire ou à commission.Et tant qu'il en restera ainsi, le bien commun ne sera pas servi dans notre Province.Il impolie donc de revaloriser l'Etat provincial, en lui accordant la primauté sur les intérêts particuliers qui le dominent actuellement, l'.i pour cela, il faut considérer la politique comme une sphère autonome et suréminente où la pensée cl l'action se conjuguent selon des lois rigoureuses et exigeantes.Dans la conjoncture politique actuelle je crois que pareille entreprise est possible el c'est à en marquer les jalons que le reste de cet article s'emploiera.Commençons par reconnaître qu'il y a — au moins en puissance! — des éléments politiques valables dans la province de Québec.Comme tout le monde, je peux dire (pie je connais personnellement un certain nombre d'hommes, adhérents ou non île différentes formations politiques, qui sont droits, courageux, enthousiastes et désintéressés.Je les respecte assez pour ne pas m'ètre senti obligé, dans les deux chapitres précédents, de ménager leurs susceptibilités de partisans.Et de fait, mon but n'était pas d'attaquer des hommes, mais plutôt les systèmes ct les partis qu'ils enchaînent.— C'est à ces éléments valables que le présent article s'adresse.Car le moyen de les libérer ct de décupler leurs forces, c'est avant tout de les grouper par l'esprit.Je récuserai d'abord le pessimisme d'un Isocrate qui — parce qu'il n'y a pas eu une ruée vers le parti libéral à la suite de ses articles de journaux - conclut que nous sommes politiquement une génération d'impuissants.Cela n'est pas.L'impuissance des uns, dans une génération, n'est que la trop grande force des autres ;\ dresser des obstacles.L'impuissance de ceux de notre gé- CITÉ LIBRE 17 nération qui se donnent pour réformistes vient de te qu'ils sont divisés, et cela parce qu'ils veulent renverser tous les obstacles à la fois.Dans une analyse précisément intitulée "Obstacles à la démocratie" (lJ) j'indiquais que la démocratie se développe en deux temps.Durant le premier, la démocratie lutte pour s'établir: elle doit alors renverser ou contourner des obstacles idéologiques et des obstacles institutionnels.Pendant la seconde étape, celle de la démocratie établie, les obstacles sont en quelque sorte intérieurs à la démocratie: conscient que la liberté ne se conserve (pie par une vigilance éternelle, les citoyens doivent sans cesse perfectionner les institutions par lesquelles ils se gouvernent, et les adapter aux exigences d'une société et d'hommes toujours changeants: population croissante, problèmes de fédéralisme, industrialisation, bureaucratie envahissante, concurrence militaire et commerciale des totalitarismes, etc.Or "les difficultés particulières au Québec viennent de ce que notre population en est arrivée au stade de la démocratie établie sans avoir traversé celui de démocratie combattante".En conséquence, "alors que nous sommes encore tout empêtrés dans les obstacles idéologiques et institutionnels du premier stade démocratique, nous devons en plus trouver les moyens de surmonter les obstacles du second, contre lesquels il n'en serait pas de trop de concentrer toutes les énergies d'un peuple autrement plus libre et convaincu que nous le sommes." ((J) Je ne reprendrai pas ici mon hypothèse historique à l'effet que "les Canadiens français forment peut-être le seul peuple connu de l'histoire qui jouisse de la liberté démocratique sans en avoir conquis les avantages de haute lutte." Qu'on discute cette conclusion on non, les faits qu'elle a l'avantage d'expliquer demeurent les mêmes: les Canadiens français se conduisent comme s'ils ne croyaient pas en la démocratie; et quoi que vivant dans des cadres en apparence démocratiques, ils n'ont pas encore neutralisé les idéologies et les institutions dominantes qui constituent les obstacles traditionnels à la démocratie.J'espère qu'on ne m'obligera pas encore une fois à reprendre la démonstration de ces faits (10).L'immoralisme électoral ct ci- (9) Rapport de la première conférence annuelle de l'Institut canadien des affaires publiques (1954), pp.3G ct suivantes.(10) Outre mes articles déjà cités ci-dessus, ct les références qui s'y trouvent, voir la série "Cheminements de la politique" publiée dans le journal Vrai, de février à juin derniers, ct en particulier l'article du 3 mai 1958 où je dus établir — contre un contempteur typi- 18 CITÉ LIBRE vique des Canadiens fiançais, (11) leur penchant pour l'autoritarisme, les thèses ami-démocratiques cili'Hs apprennent au collège, les structures non-adultes où ils se déballent à l'université, le peu de plaie qu'ils occupent comme laïcs dans l'Eglise québécoise, les cadres sociaux étroits où ils vivent dans les campagnes, les positions subalternes qu'ils occupent dans les structures autoritaires du capitalisme, leur crainte de recourir à l'Etat qui pourtant seul poiuiaii donner à la collectivité les moyens de sortir de son marasme, le peu de cas qu'ils font (dans l'ensemble) des atteintes à la liberté de parole, de presse et d'association, tout cela constitue autant de caractéristiques d'un peuple qui n'a pas encore appris à se gouverner lui-même, d'un peuple où la démocratie ne peut pas être prise pour acquise.Il est vrai que les formes démocratiques existent dans quelques secteurs chez nous; les institutions syndicales et coopératives, par exemple, se gouvernent suivant la règle démocratique.De telles institutions peuvent constituer de remarquables écoles de démocratie, .encore qu'il faille ajouter qu'elles ne sont guère encore admises par la société dans son ensemble.Mais, dans le cas d'institutions de cette espèce, on ne peut parler de "démocratie" que par analogie: au sens propre, la démocratie n'existe (pie quand le pouvoir suprême dans un pays est responsable au peuple.Et c'est parce qu'ils n'ont pas compris cela que ni syndiqués, ni coopéra teins n'ont encore tiré les conséquences politiques de leur façon d'être: aucun cadre démocratique n'est en sécurité, si l'Etat lui-même n'adhère pas sincèrement à celte forme de gouvernement.Mais nos institutions politiques (ou étatiques) ne sont-elles pas démocratiques?Assurément, nous n'avons plus ;\ conquérir le suffrage universel.Mais nous avons bien des combats à livrer encore pour le rendre efficace et opérant: l'hostilité, par exemple, qui fut manifestée par nos institutions dominantes contre renseignement obligatoire et gratuit (cet adjuvant précieux du suf- que du Canada français catholique — que la souveraineté populaire et le contrat social étaient des idées qu'on pouvait admettre sans danger pour la foll (11) Naguère on m'objectait que d'autres provinces qui croyaient à la démocratie avaient néanmoins leurs scandales politiques; à quoi je répondais que dans ces provinces les hommes publics suspects étaient traduits devant les tribunaux ou les commissions d'enquête, tandis que chez nous ils étaient reportés au pouvoir.Mais on ne soulèvera sans doute plus cette objection: on a fini par voir que le sort fait aux ministres qui avaient acheté des parts dans les compagnies de gaz naturel fut trop différent au Québec et en Ontario. CITÉ LIBRE 19 liage universel) iloit être à peu près unique clans les annales des pays modernes.Celles la constitution et l'usage nous imposent des cadres démocratiques; ceux-ci sont admis comme des règles du jeu qu'on contourne d'ailleurs le plus possible.Mais ceux chez, nous qui "font de la politicpie" sont loin de croire cpie la démocratie puisse avoir une valeur intrinsèque, qu'elle puisse constituer la manière la plus noble qu'aient inventée les hommes pour se gouverner.C'est pourquoi nous vivons cette absurdité: le sort et le fonctionnement de la démocratie clans notre Province sont confiés depuis des générations à des partis cpii croient si peu à la démocratie qu'ils n'ont jamais imaginé d'en appliquer les règles à leur propre structure.(Il faut saluer la petite poignée de Libéraux qui depuis trois ans essaye d'édifier une Fédération libérale provinciale: mais jusqu'à présent ils n'ont réussi à prouver cpie leur impuissance devant les intérêts qui ont infiltré le parti depuis soixante-ct-quinze ans.Les citations de La-palme et Hanicl, rapportées plus haut, sont décisives là-dessus.) (12) Dans ces conditions, il n'y a rien d'étonnant à ce cpie les partis traditionnels considèrent la démocratie comme un simulacre en période électorale, ci cpie leurs "idéologies", fondées sur l'opportunisme changeant de quelques coulissiers, renferment les éléments les plus pauvres el les plus contradictoires.Assurément, la démocratie n'est pas chose facile.Les Anglais ont mis plus de sept siècles à neutraliser chez eux les institutions et les idéologies anti-démocratiques.En France, ces obstacles se sont révélés si intransigeants qu'ils n'ont cédé cpie devant une des plus grandes révolutions de l'histoire.Quant au peuple canadien-français, il a hérité dès sa naissance de traditions autoritaires (l'Eglise, la monarchie absolue, le système féodal), et sous le régime "anglais" il a poursuivi son développement avec une "mentalité d'état de siège" (cf.G.Pelletier, Cité libre, fév.57): rien d'étonnant dès lors à ce que la démocratie ne nous colle pas au corps.Seulement il faut en tirer les conséquences, et en particulier quand il s'agit de nous donner une idéologie politicpie.Si nous vivons encore au stade de la démocratie combattante, si par conséquent les obstacles anti-démocratiques résistent avec succès aux forces dont nous disposons pour les renverser, si enfin ces forces sont faibles tle leurs propres divisions, la dialectique tle l'action nous impose impérieusement tle concentrer nos effec- (12) Lire aussi mes reportages sur les Congrès libéraux, dans Vrai 3.XI.5C ct 14.VI.58. 20 CITÉ LIBRE tifs sur un objectif unique: la démocratie.Dès lors, ceux qui refusent de collaborer à l'instauration d'une démocratie politique, sous prétexte que — eux — ils en sont déjà à préparer la démocratie économique et sociale commettent une erreur stratégique très grave.Car il faut à tout prix fabriquer l'enveloppe démocratique avant de se diviser sur la définition de son contenu.La prise du pouvoir par Mussolini el par Hitler a été grandement facilitée par la division entre elles des forces anti-fascistes.Or, bien (pie n'étant pas de ceux qui à tout propos accusent M.Duplessis de fascisme et de dictature, je crains néanmoins que la reprise du pouvoir par une Union nationale non affaiblie lors des prochaines élections n'achève de pourrir le matériel humain sans lequel aucune démocratie ne se fonde.La plupart de nos socialistes tablent sur le syndicalisme ouvrier pour fournir des recrues à une politique réformiste; mais ne voient-ils pas que l'administration duplessistc a précisément tenu le syndicalisme québécois au point mort depuis trois ou quatre ans?Nous sommes donc en situation d'urgence.Et si le même gouvernement réussit à dominer la prochaine Assemblée législative sans une opposition vigoureuse, il y a fort à parier que ce qui reste de nos institutions progressistes sera irrévocablement avarié ou mis en échec.Pour parler net, je crois que les socialistes et les ouvriéristes de chez nous, qui se croient trop évolués pour s'attarder à l'instauration de la démocratie libérale (je ne dis pas bourgeoise), se donnent peut-être bonne conscience cn se plaçant à la fine pointe de l'avanl-gardistne, mais ils n'en servent pas moins en définitive les forces de la réaction.Moi aussi je crois à la nécessité d'un dirigisme pour maximiser la liberté et le bien-être de tous, et permettre à chacun de se réaliser pleinement.Mais je préfère renoncer au socialisme plutôt que d'admettre qu'on doive l'édifier sur des fondements non démocratiques: la Russie nous a démontré (pic c'est la voie du totalitarisme.Quant au "national"-socialisme, très peu pour moi, merci bien.Et c'est pour cela que je ne suis pas autrement pressé de réclamer les nationalisations et les contrôles dans la province de Québec: l'incompétence, la fraude et l'oppression caractérisent déjà l'administration de la chose publique à tous les degrés chez nous (provincial, municipal, scolaire et paroissial) et la population s'avère incapable d'y apporter les correctifs: serions-nous tellement mieux servis si par hasard ce même Etat se mettait en frais de tout étatiser et diriger, plaçant ses créatures vénales et médiocres à la direction des hôpitaux, des universités, des corps professionnels, des syndicats, des services publics et de la grande industrie? CITÉ LIBRE 21 Démocratie d'abord, voilà qui devrait être le cri de ralliement de toutes les forces réformistes dans la Province.Que les uns militent dans les chambres de commerce et les autres dans les syndicats, que certaines croient encore à la gloire de la libre entreprise alors que d'autres répandent les théories socialistes, il n'y a pas de mal à cela — à condition qu'ils s'entendent tous pour réaliser d'abord la démocratie: ce sera ensuite au peuple souverain d'opter librement pour les tendances qu'il préfère.Quant à moi, il nie semble évident que le régime de la libre entreprise s'est avéré incapable de résoudre adéquatement les problèmes qui se posent dans le domaine tic l'éducation, de la santé, de l'habitation, du plein emploi, etc.C'est pourquoi personnellement je suis convaincu (pie devant les bouleversements promis par l'automation, la cybernétique et l'énergie thermo-nucléaire, la démocratie libérale ne pourra pas longtemps satisfaire nos exigences grandissantes pour la justice et la liberté, et qu'elle devra évoluer vers des formes de démocratie sociale.Mais précisément, je suis prêt à collaborer à rétablissement de la démocratie libérale parce que je crois que l'autre suivra de près.Sans doute qu'un démocrate libéral sera convaincu du contraire; mais qu'importe?Nous sommes tous deux démocrates, et nous sommes prêts à nous en remettre au jugement futur du peuple pour déterminer cette portion de notre histoire, fin ce sens, la révolution démocratique est la seule nécessaire: tout le reste en découle.Les générations qui sont devenues adultes dans l'après-guerre ont introduit un ferment de renouveau dans les secteurs les plus divers où leurs talents les conviaient: l'action catholique, les arts, l'éducation, le journalisme, la radio-télévision, le syndicalisme, le coopératisme, l'assistance sociale, etc.Leurs énergies sont ainsi dispersées et cela est inévitable; cela est même excellent car en dernière analyse elles rc-convcrgcnt et contribuent à un développement harmonieux de toute la société, l'audace du poète ou du peintre venant cn somme compléter celle du militant syndical ou de l'homme d'action.Mais ce qu'il reste d'effort et de temps pour la politique est forcément limité, en conséquence de quoi ce sont surtout les immobilistes, les médiocres et les chenapans qui s'en occupent.Or ce qui est plus grave, c'est que le peu d'énergie dont disposent les réformistes pour la politique est lui-même divisé: les démocrates libéraux, les démocrates sociaux et les démocrates nationalistes se combattent si férocement les uns les autres qu'ils empêchent effectivement la démocratie pure et simple de pren- 22 CITÉ LIBRE tire le pouvoir.C'est ainsi que notre génération qui a innové ilans bien des domaines, qui a rejeté la tradition comme règle de vie, qui a refusé l'argument d'autorité comme maître à penser, qui a répudié l'Académie pour former son art, accepte néanmoins le carcan de l'autoritarisme et de la bêtise dans le domaine politique, où pourtant l'ensemble de nos destinées humaines se déterminent.Un aussi pitoyable illogisme vient de ce qu'en art, pour la pensée, et dans la vie, l'émulation ct la division peuvent être d'excellents stimulants; tandis qu'en politique, pendant le stade de la démocratie combattante, la division des forces démocratiques ne peut que les rendre impuissantes devant la tyrannie.Il faut absolument repartir de la donnée suivante: les forces politiques réformistes dans cette Province sont trop pauvres pour faire les frais de deux révolutions simultanément: la libérale ct la socialiste, sans compter la nationaliste.La conclusion est claire.Regroupons les hommes libres autour d'un objectif commun, la démocratie.Comblons le vacuum politique par une pensée minimum, l'idéologie démocratique.Pour atteindre cet objectif et propager cette idéologie — préalables à la renaissance de l'Etat civil —, tendons vers la formation d'un mouvement nouveau: l'union démocratique.V - LES OBJECTIONS (13) Avant d'aborder les modalités concrètes de ce regroupement, je veux prévenir un certain nombre d'objections.L — Première objection: L'expérience du Bloc Populaire prouve qu'on ne peut pas fonder un parti fort sur des idéologies disparates.— Réponse: L'objectif minimum pour le Bloc était le nationalisme et non la démocratie.Par conséquent les oppositions de droite, de gauche el de centre ne disposaient d'aucun mécanisme accepté pour se résoudre et ne pouvaient s'affirmer que par le truchement d'un chef.C'est pourquoi il y eut tant de chefs, tant de frustrés el si peu d'autorité véritable.En effet, le nationalisme était une idée ambiguë ct chacun l'interprétait comme il l'entendait.La démocratie au contraire est une enveloppe précise, ct ce qu'on y verse est la résultante de la participation de tous (13) Dans ce chapitre, je tenterai de prouver la possibilité de créer un parti nouveau qui grouperait les éléments démocratiques venant de divers partis.Mais qui prouve un plus, prouve un moins; ct ce chapitre s'applique a fortiori aux autres formes moins rigoureuses d'entente dont il sera fait mention dans la conclusion du présent article. CITÉ LIBRE 23 ses membres.Ceci ne veut pas dire évidemment que lorsque la démocratie sera bien établie il faudra que toutes les tendances restent cantonnées dans les limites 11*1111 seul parti: au contraire, la gauche et la droite démocratiques graviteront naturellement vers des partis rivaux.Mais — encore une lois — il faut commencer par réaliser la démocratie et pour cela il faut unir les démocrates sous une seule enseigne.2.— Deuxième objection: Des démocrates sociaux ne peuvent collaborer à l'instauration d'une démocratie libérale: car celle-ci ne peut que devenir et rester bourgeoise, en faisant appel au fascisme s'il le faut.— Réponse: Historiquement, cela est faux: beaucoup de démocraties libérales, comme l'anglaise et la suédoise, ont évolué vers le socialisme.Lorsque cette évolution ne se fait pas, les socialistes n'ont qu'à s'en prendre à eux-mêmes: leur vérité n'avait pas la force tic convaincre le peuple.Quant au fascisme, il ne menace pas les peuples dont la foi démocratique est profonde.Donc, encore une fois: démocratie d'abord.3.— Troisième objection: Plutôt que de colaborer avec les Libéraux, les socialistes doivent tendre à les remplacer, précisément comme en Angleterre et en Suède.— Réponse: Dans ces pays, le socialisme n'a pu s'édifier que sur des bases démocratiques déjà solides.Ln Angleterre, par exemple, le parti travailliste arriva au pouvoir (pour cinq :111s) après presqu'un demi-siècle d'efforts; niais ce parti s'appuyait lui-même sur près de vingt ans de Fabianisme; celui-ci construisait sur cent ans de radicalisme philosophique; et ce radicalisme était le fruit (entre autres) de six siècles d'évolution vers la démocratie parlementaire.Au Québec serait-ce trop nous abaisser cpie d'achever d'abord la révolution démocratique, amorcée par Papineau, puis Laurier, mais qui s'embourba dans les querelles nationalistes et les intérêts partisans de la bourgeoisie?4.— Quatrième objection: Si tous les esprits sociaux ralliaient le P.S.D.ils feraient nombre; ce parti pourrait élire une poignée de députés et alors la croissance serait assurée.— Réponse: Le "nombre" que feraient "tous les esprits sociaux" chez nous est négligeable élcctoralcmcnt; même si on le doublait ou triplait il resterait fort modeste.Et si, par extraordinaire, le P.S.D.élisait quelques députés, sa croissance n'en serait pas assurée pour autant: l'expérience du C.C.F.dans 1rs autres provinces et à Ottawa prouve au contraire que le parti a vite atteint un plafond qu'il esl incapable de percer dans un temps utile.— La démocratie parlementaire telle que nous la connais- 24 CITÉ LIBRh sons est un mécanisme qui se joue à deux: s'il y a plus que deux partis en présence, le gouvernement — tant en Chambre au'en période électorale — est fort de la division des partis d'opposition, l'ar conséquent, ceux-ci doivent pour empêcher la tyrannie gouvernementale, soit se fusionner, soit se livrer une lutte à mort.En d'autres termes, les troisièmes partis ne sont valables que s'ils peuvent effectuer un break-through et détruire les deuxièmes partis.Or, cette "percée" n'a pas réussi à l'échelon national, et n fortiori elle ne réussira pas dans notre Province.Si la notion tle continuité s'applique chez nous (et il n'y a aucune raison d'escompter une situation révolutionnaire prochaine), on peut présumer que le climat anti-démocratique actuel ne permettra qu'une croissance très lente du socialisme.— Au national, où la démocratie est fermement établie, le P.S.D.éprouve la nécessité de se fondre dans un parti nouveau.N'est-ce pas encore plus urgent au Québec où la démocratie est menacée?5.— Cinquième objection: Si la réponse précédente vaut contre le P.S.D., elle ne vaut pas également contre un tiers-parti créditiste ou drapistc (Ligue d'action civique).— Réponse: Si nous avions un système électoral à représentation proportionnelle, l'action des tiers-partis pourrait avoir un sens puisque les votes fractionnaires qu'ils recueilleraient dans des circonscriptions éparpillées pourraient s'additionner et assurer l'élection d'un certain nombre de députés.Mais nous n'avons pas la proportionnelle, et ces votes sont perdus: c'est ainsi que les 140,000 voix créditistes en 1918 n'ont pas élu un seul député; or tout indique que les Créditistes avaient atteint un sommet ct que leur parti se désagrège.Quant au parti drapistc (s'il se fonde) il aura l'intérêt de la nouveauté et recueillera sans doute bien des voix qui en ont assez des vieux partis: il soustraira bien au du-plessismc quelques voix nationalistes, cléricales ct conservatrices; mais s'il veut faire appel surtout aux forces démocratiques, ce parti entrera plutôt en concurrence avec le parti libéral, dont M.Lcsagc annonçait le 10 septembre qu'il s'appuiera de plus en plus sur les catlrcs démocratiques de la Fédération provinciale.Consé-quemment, plutôt que de s'affaiblir mutuellement au profit de l'anti-démocratismc duplessiste, Libéraux ct tlrapistcs ont intérêt à former l'union démocratique que propose le présent article.6.— Sixième objection: L'union démocratique est excellente, mais au sein du parti libéral.Si tous les démocrates se ralliaient ù ce parti ils pourraient le transformer à leur goût: "Le parti libéral est à qui veut le prendre." — Réponse: Les socialistes ct les tlrapistcs tiennent le même CITÉ LIBRE 25 langage à propos de leurs partis, et tous ont raison dans une certaine mesure.Niais c'est précisément de là que viennent nos difficultés.Les réformistes sont divisés au départ; mais chacun reste sur son quant-à-soi en répétant que tout serait tellement simple si les autres se ralliaient à son parti.Mais c'est ce ralliement qui est impossible: aucun des partis existant ne se suicidera au profit d'un rival; et les membres d'un parti donné ne se convertiront pas en bloc à un parti adverse.C'est parce que nous n'admettons pas ces données fondamentales du problème que nous n'arrivons pas à le résoudre.Pour certains le parti libéral est un syndicat d'intérêts assez, semblable à l'Union nationale; ce n'est pas après soixante-et-quinze ans de polilicaillcric partisane qu'il consentira à se laisser transformer en instrument démocratique.Pour d'autres, le P.S.D.est un excellent parti cn théorie, mais en pratique il joue perdant au départ; on ne peut pas y exercer une influence politique, parce qu'on n'aura aucune prise sur l'électoral.Pour d'autres encore, la Ligue d'action civique s'annonce comme un refuge bourgcois-nationalo-cléricalistc; elle croit moins à la démocratie qu'au pouvoir personnel, et celui qui l'exercera s'csl déjà qualifié comme réactionnaire.Il ne s'agit pas de savoir si ces jugements sont justes, il s'agit de comprendre que beaucoup d'hommes les ont portés, et désormais il leur est, à toutes fins pratiques, impossible de se déjuger.Or, l'union démocratique esl une formule qui permettra à toutes ces gens de collaborer à l'instauration de la démocratie, sans avoir à renier leur propre passé.Par exemple, Jean-Louis Gagnon, Gérard Picard et Jacques Hébert ont à peu près les mêmes idées sur la démocratie sociale; mais le premier est militant libéral, le second membre cn vue du P.S.D.et le troisième dirige le journal de la Ligue d'action civique.On ne peut pas s'attendre, historiquement parlant, à ce que Gagnon entre au P.S.D.ou que les autres fassent des conversions analogues; mais on devrait pouvoir s'attendre à ce qu'ils collaborent à une action commune dans une formation démocratique nouvelle.7.— Septième objection: Le parti libéral est trop fort; il refuserait de se fondre dans une formation nouvelle.— Réponse: Avant les élections provinciales de 1952 et de 195G, les chefs libéraux ont rencontré des représentants de la gauche pour discuter d'une union anti-duplcssistc; mais dans les deux cas, il s'est avéré que "l'union" pour les Libéraux signifiait une forme ou une autre d'adhésion à leur parti; car ils se disaient sûrs de prendre le pouvoir.Les discussions échouèrent et les Li- 26 CITÉ LIBRE béraux turent lavés.Or ils ne peuvent raisonnablement commettre la même erreur lors des prochaines élections générales.Car aux dernières nouvelles (mars 1958) la division des forces d'opposition a empêché l'élection d'un Libéral dans un grand nombre de comtés: à lui seul, le vote socialiste a été suffisant pour empêcher le Libéral de vaincre le Conservateur tlans trois comtés: Verdun, Laval, Lac St-Jean.(Il est vrai que ce sont tics comtés fédéraux, mais on peut présumer tpic les mêmes gens voteraient P.S.D.au provincial, où d'ailleurs le nombre de comtés est plus grand.) Si à cela on ajoute que les tlrapistcs et les Créditistes iront également chercher une partie du vote anti-duplessiste, il devient évident qu'une lutte à trois ou à quatre tlans chaque comté ne peut être que désastreuse pour les Libéraux.Cela, M.I.csage le comprend d'ailleurs et, à quelques reprises, il nous a laissé entendre qu'il chercherait l'union tics forces anti-duples-sislcs.Le 5 août dernier, par exemple, il déclarait à propos de Drapeau: "Je désire fermement que nous trouvions, au plus tôt, une formule qui nous permettra de combiner nos forces afin d'écraser à tout jamais la machine duplcssistc." Il reste possible malgré tout que M.Lcsagc, en dernière analyse, ne puisse pas ou ne veuille pas accepter une "formule" d'union démocratique.Des expériences récentes indiquent que les Libéraux cherchent avant tout à empêcher la montée d'un troisième groupe, même anti-duplessiste (c.g.hostilité contre la Ligue à Montréal, contre le Rassemblement au sein de l'Institut canadien tles affaires publiques).Il est possible aussi que, comme au Manitoba et en Colombie britannique, les Libéraux préfèrent s'allier avec la droite que tic favoriser la croissance de la démocratie sociale.Mais enfin ils devraient comprendre que tlans la formule d'union démocratique proposée ici, il ne s'agit pas d'un groupe formé contre le parti libéral, mais avec ces éléments du parti qui se disent démocratiques.— Si, malgré tout, les Libéraux refusent l'union démocratique, nous comprendrons une fois pour toutes qu'ils sont plus intéressés au parti libéral qu'à la démocratie.El désormais les alliances démocratiques pourront se faire sans eux.8.— Huitième objection: Le parti libéral est trop fort; tout tiers-parti qui formerait alliance avec lui subirait le même sort que l'Action libérale nationale en 193G.— Réponse: Cette objection est des plus sérieuses.Si le haut commandement libéral donnait à sa "machine" le mot d'ordre de "pacter" l'union démocratique, les éléments véritablement réformistes risqueraient de s'y trouver noyés.Pour écarter ce dan- CITÉ LIBRE 27 gcr, il faut prendre certaines précautions.Et d'abord, à la différence tics ententes de 1936, l'union démocratique se ferait sur la base d'une constitution de parti absolument démocratique.Or si l'on considère avec quelle lenteur progresse le recrutement dans la Fédération libérale provinciale, on se rassure sur le danger que représenterait un "raz-de-marée" d'adhésions déclenché par la "vieille gang" libérale.Celle-ci semble boycotter d'instinct toute formation où la règle démocratique risque d'annuler le travail de coulisse.Mais pour plus de sécurité, d'autres épouvan-tails pourraient être dressés contre les vautours de la finance.D'abord l'union démocratique pourrait se fonder sur certains éléments d'un programme acceptable à tout démocrate mais répugnant à ceux qui cherchent seulement leur intérêt particulier (voir ci-dessous, réponse à la dixième objection.) Ensuite certaines garanties constitutionnelles pourraient empêcher que les poli-ticailletirs professionnels ne commandent une trop grande influence au sein de la nouvelle union; par exemple pendant les premières années, les délégués aux congrès (régionaux et provinciaux) du nouveau mouvement pourraient être choisis par représentation proportionnelle.C'est-à-dire que les différents mouvements fusionnés dans l'union démocratique auraient un nombre de délégués proportionnel au nombre d'adhérants originaires de ces mouvements.De cette façon chaque citoyen aurait intérêt à entier à l'union démocratique cn passant par le parti de son choix: ceci permettrait enfin de connaître les vraies tendances d'une population qui jusqu'à maintenant se souciait surtout dans ses options partisanes de ne pas "perdre son vote".9.— Neuvième objection: Les Libéraux autant que la Ligue refuseraient de collaborer avec des "gauchistes" de peur de perdre trop d'électeurs.— Réponse: L'expérience tles trois dernières élections a prouvé qu'on ne peut pas battre Duplessis sur son propre terrain, en faisant de la surenchère à droite: il est impossible pour un parti qui croit au progrès et à la démocratie d'être mieux pourvu que l'Union nationale en autonomisme, cn nationalisme, cn cléricalisme cl cn caisse électorale.Si le parti libéral était devenu carrément réformiste, il n'aurait certes pas gagné les deux ou trois dernières élections; mais il les a perdues cle toute façon.La différence, c'est que s'il avait su "tomber à gauche" selon le conseil de Briand, nous n'aurions peut-être pas à lui demander aujourd'hui à céder la place à une union démocratique.Mais cette union, les Libéraux sincères ne peuvent plus la refuser, sous peine de trahir leur foi démocratique.Car enfin que risquent-ils? 28 CITÉ LIBRE S'il est vrai que les Libéraux commandent 700,000 votes dans la Province, il n'en tient qu'à eux-mêmes d'être les plus nombreux dans toute formation nouvelle; alors si leurs hommes et leurs idées ont de la valeur, ils triompheront démocratiquement.10.— Dixième objection: La règle démocratique à elle seule ne constitue pas un facteur d'union; il faudrait un programme politique.— Réponse: Cette objection sciait valable dans une province où l'Etat démocratique serait une réalité, les forces démocratiques se divisant alors en deux partis, suivant qu'elles voudraient imprimer à cet Etat une orientation conservatrice ou progressiste.Mais nous en sommes encore à lutter pour l'établissement de la démocratie, contre des forces anti-démocratiques qui se liguent autour de Duplessis.Une constitution démocratique constitue donc un point de ralliement suffisant pour le moment, particulièrement si elle comprend une déclaration de principes à laquelle tout esprit réformiste serait susceptible d'adhérer.(Le Rassemblement a proposé des modèles de cette constitution et de cette déclaration, il y a deux ans.Tout au plus suffirait-il d'y ajouter certaines réformes plus concrètes, susceptibles de constituer un programme minimum: octrois "statutaires", contrats par soumissions publiques, réformes du système d'enseignement, code du travail, plans d'habitation, assurance-santé.Mais ce serait une erreur de tenter d'aller trop loin dans cette direction au début: l'acceptation de la règle démocratique devrait être le seul préalable important.) II.— Onzième objection: Justement, les succès modestes du Rassemblement depuis deux ans ne prouvent-ils pas la futilité de tenter un nouveau regroupement démocratique?— Réponse: Le Rassemblement est un lieu de rencontre démocratique.Dès sa naissance, il estimait qu'en se définissant comme une force extérieure aux partis, capable éventuellement de les menacer, il ogligerait ces partis à évoluer clans le sens de la démocratisation ct d'une acceptation plus large par l'électoral québécois.11 devait donc éviter toute identification avec les partis,1 ct pour cela il comprit qu'il devait refuser l'adhésion de leurs principaux dirigeants.Mais les socialistes adoptèrent au sein du Rassemblement une attitude doctrinaire, exigeant l'admission de leurs chefs ct l'exclusion des autres, ct refusant à toute fin pratique de collaborer avec des démocrates qui ne seraient que libéraux.De leur côté, les Libéraux au sein du Rassemblement eurent comme souci principal de ne rien faire qui puisse nuire au parti libéral.Comme le déclarait l'exécutif général au Congrès CITÉ LIBRE 29 de novembre 1957: "Trop de membres fondateurs voulaient que le Rassemblement serve la cause de leur parti, et ne voulaient pas du Rassemblement pour lui-même comme un instrument de salut absolument indispensable.Ils ont cru au Rassemblement comme à une assurance, y adhérant afin d'en être pour le cas où l'avenir serait de ce côté; niais en attendant, ils continuaient de se donner tout entiers à leurs partis, ce qui rendait difficile au Rassemblement le recrutement dans les milieux où ces gens exerçaient quelque influence .En conséquence.(dans une province où) le nombre de ceux qui voulaient et pouvaient travailler activement à un authentique renouveau politique était relativement restreint.il ne reste guère assez d'énergies disponibles pour faire du Rassemblement un mouvement qui atteindra véritablement la masse." Le regroupement dont il est question dans le présent article éviterait ces deux écueils.Premièrement, l'adhésion :\ la consti-tution et aux principes démocratiques du mouvement serait le seul critère d'admission: on espère que nos socialistes, depuis que la lumière a jailli de Winnipeg, sentiront connue le C.T.C."le besoin d'un mouvement politique populaire ayant une base très large et qui grouperait.toutes autres personnes d'esprit libéral." Deuxièmement, le regroupement se donnerait sur les partis des moyens de pression dont le Rassemblement était dépourvu: un manifeste demandant l'union démocratique serait signé par un grand nombre de personnalités politiques émiiien-tes tant à l'intérieur des partis qu'à l'extérieur.Les signataires promettraient de tout mettre cn oeuvre pour rallier à un mouvement nouveau toutes les forces démocratiques, et comme gage de leur bonne foi ils s'engageraient publiquement à ne plus adhérer à un parti qui refuserait de se dissoudre dans une union démocratique.Ceux qui refuseraient de signer, ou qui — ayant signé— manqueraient a leur engagement, nous renseigneraient d'une façon définitive sur la sincérité de leur démocratisme.Et jamais plus, ni eux ni leurs partis ne pourraient s'adresser aux réformistes en disant: "Entrez chez nous en grand nombre et vous aurez la force de transformer notre parti de l'intérieur".Car désormais il serait clair que ces partis redoutent que "le grand nombre" ne se serve de la règle démocratique pour les transformer véritablement.Tous les démocrates sincères auraient ainsi éclairé leur choix, ct.nc risqueraient plus — comme l'anc de Buri-dan — de mourir d'inanition entre deux bottes de foin.Nous pourrions enfin passer tous ensemble à l'action engagée. 30 CITÉ LIBRE VI - UN DOCUMENT ET UN MANIFESTE Dans le chapitre précédent, j'ai argumenté en faveur de l'union de toutes les forces démocratiques au sein d'un parti nouveau, et j'ai démontré que les démocrates de toute tendance pouvaient accepter pareille gageure.J'ai ajouté qu'un manifeste signé collectivement (et rendu public par annonce payée dans Lu Presse, s'il le faut), constituerait pour les partis et leurs dirigeants un défi qui les obligerait à prendre position sur l'union.Je reste convaincu que celle solution, idéale assurément, est la seule qui puisse nous acheminer avec le maximum de garanties vers l'instauration d'une démocratie véritable.Mais il est possible que sa mise en oeuvre présuppose l'existence d'hommes d'Eiat plus nombreux ct plus grands qu'on n'en trouve habituellement au Québec.Les signataires du manifeste également devraient faire preuve d'une audace, d'une intransigeance et d'une vision politiques auxquelles la réalité québécoise nous a peu habitués.C'est pourquoi, pour le moment, le manifeste d'union démocratique doit être tenu en réserve, tel un ultimatum.Au delà des cadres politiques, il faut commencer par rejoindre l'opinion publique, afin que celle-ci appuie les dirigeants politiques qui sont prêts à prendre leurs responsabilités.A cela, le terrain est mieux préparé.Les éléments sains du peuple québécois sentent d'instinct que le morcellement de l'opposition nous conduit au désastre.De-tous côtés, des groupes se demandent: "N'y a-t-il pas moyen de nous unir contre la dictature larvée de l'Union nationale?" Il faut donc fournir à cette opinion des points de cristallisation.Un journal comme le.Devoir est admirablement placé pour s'adresser aux dirigeants des partis d'opposition ct, à travers eux, à tous les démocrates qui militent dans leurs rangs: ce journal pourrait enjoindre à tous les éléments réformistes de chercher des formules de coopération.L'idée pourrait être reprise aux différents Congrès qui se dérouleront en novembre prochain: Fédération libérale provinciale, Jeunesse P.S.D., Fédération des travailleurs du Québec, Rassemblement.Ce dernier pourrait même prendre l'initiative de provoquer des rencontres entre les dirigeants de divers partis.A ce stade évidemment, il ne saurait être question d'insister sur une formule plutôt qu'une autre: les différents responsables devront eux-mêmes explorer les voies qui s'ouvrent à eux.Hélas! un objectif à court ternie (battre Duplessis) les retiendra certai- CITÉ LIBRE 31 ncment plus facilement qu'un objectif à long ternie (instaurer la démocratie); niais au moins ils aiuoiii appris les voies de la collaboration.C'est pourquoi, avant d'envisager l'union démocratique, qui suppose la création d'une nouvelle formation politique et la disparition îles anciennes, les dirigeants voudront probablement discuter d'autres possibilités.Par exemple, les partis existants pourraient conserver leur identité propre, mais former pour une période définie un front commun dans le double but de défaire le régime et de réaliser un programme minimum.Les partis pourraient encore former un Iront électoral, mais sans entente sur le programme, de sorte que chaque parti retrouverait sa liberté au lendemain des élections.(Le but principal de ces fronts serait d'assurer que l'Union nationale aura à faire face, dans chaque comté, à un seul adversaire bona fide; les ententes devront donc déterminer le nombre tles candidats auquel chaque parti aura droit, et dans quel comté il les présentera; de plus tous les partis devront s'engager solidairement à dénoncer tout candidat non autorisé par l'entente).Mais toutes ces étapes ne se franchiront pas sans effort ni sans encouragement.Pour éviter que chaque citoyen ne s'en reinette au voisin et que les prochaines élections ne surprennent encore une lois les forces démocratiques en pleine désunion, un comité de vigilance pourrait être formé.11 se composerait de citoyens capables de s'élever au-dessus des considérations partisanes et désireux de travailler au rapprochement tles divers éléments démocratiques.Le comité pourrait signer et publier un document où il demanderait aux dirigeants des divers groupements de faire connaître, dans un délai raisonnable, leurs opinions sur les présents projets de rapprochement.Il leur demanderait aussi, s'il s'y rallient, d'engager des négociations en vue de son aboutissement.Le comité pourrait également de temps en temps faire rapport à l'opinion publique du déroulement îles négociations.Enfin, si celles-ci n'aboutissaient pas à l'échéance donnée, le comité pourrait préparer le manifeste-ultimatum dont il fut question dans la réponse à la onzième objection ci-dessus, cn ayant soin d'en chercher les signataires parmi ceux qui ont entendu l'avertissement de Gibran: "And if it is a despot you would delhrone, see jirsl that bis throne crcctcd within you is dcslroyed." Pierre Elliott TRUDEAU Documents I - La censure du cinéma dans la province de Québec N.D.L.R.— L'article qui suit a paru dans la Revue internationale du Cinéma, no 30.Cité libre le reproduit in extenso, a titre documentaire, sans rien ajouter d'autre quo les italiques.La province de Québec — la plus ancienne des dix provinces de la Confédération du Canada — peut réclamer le privilège — et c'est tout à l'honneur do ses gouvernants civils catholiques — de posséder l'un des plus anciens organismes de censure du cinéma au monde.Il y a plus de trente ans, en effet — soit quelques années avant la publication do cette grando charte du cinéma moderne qu'est Vigilanti Cura — le Gouvernement civil do la province de Québec, conscient des responsabilités nouvelles que lui apportait lo développement intense ct merveilleux du cinéma, décidait de légiférer, non seulement pour contrôler l'usage et la distribution des films cinématographiques dans les salles publiques, mais aussi pour sauvegarder les droits primordiaux de la morale chrétienne et l'intégrité do la famille.C'est dire que, dès 1925, le Gouvernement catholique de la catholique province de Québec prévenait déjà les désirs que devaient plus tard exprimer S.S.Pie XI dans Vigilanti Cura et son successeur S.S.Pio XII, glorieusement régnant, dans Miranda prorsus, en vue do "sauvegarder la morale publique basée sur la loi naturelle" en ce qui a trait au cinéma.Et depuis, les Gouvernements ont pu changer à la direction de la province de Québec, mais les uns et les autres se sont fait un point d'honneur de maintenir et do développer cet organisme officiel de censure du cinéma connu d'abord sous le nom de Commission de Censure des Vues Animées et appelé maintenant: Bureau de Censure du Cinéma de la Province de Québec.Durant ses trente ans d'existence, la Commission ou le Bureau de Censure a pu passer do un ou deux membres à neuf, ses techniques de travail et son outillogo se sont certes transformés pour mioux s'adapter aux progrès vertigineux du cinéma lui-même, mais ses barèmes de contrôle et de vigilance, en ce qui o trait à l'essence même de la morale chrétienne, sont restés les mêmes. CITÉ LIBRE 33 Le Bureau de Censure du Cinéma de la Province de Québec tombant directement sous la juridiction du Procureur général, ses façons de procéder pour examiner et juger un film doivent être entourées, sinon de mystère, du moins d'une grande discrétion — et ceci pour éviter de multiples inconvénients qu'il serait oiseux d'énumérer ici.Disons simplement que sur les points essentiels de la morale chrétienne, le code qui régit les censeurs québécois est absolument rigide.Il en est ainsi, par exemple, du divorce, de l'adultère, du concubinage, etc.Il en est de même pour les sciences occultes ct, de façon générale, pour toutes les fausses doctrines et théories dénoncées par l'Eglise.Pour d'autres délits, tels que l'homicide, le vol à main armée, les actes de banditisme et de gangstérisme, certaines danses, certains décolletés, certaines chansons, le censeur devra surtout user de son jugement, en tenant compte de l'ambiance générale du film et des réactions probables de l'auditoire habituel auquel est destiné tel genre de film: ce n'est pas là chose facile et il pourra arriver, en certain cas, que le censeur oit manqué de psychologie ou simplement de flair.Mais, advenant de tels impairs, qu'on se rassure: le public, en général, ct certaines associations de vigilance en particulier, ne manqueront pas de protester et le censeur saura, en toute humilité, reconnaître son erreur et tenter de faire mieux n la première occasion.La tâche du censeur est loin d'être facile, dans la province de Québec.Le caractère bi-ethniquo officiel de notre population était déjà un handicap délicat.Mais, depuis les dernières guerres et l'afflux d'immigrants que cela a valu à la province de Québec, la situation s'est compliquée en proportion do la diversité des races, (les langues ct des religions.Mais si la tâcho de juger un film, en tenant compte de toutes ces diversités, est plus ingrate, elle n'est quand même pas impossible puisque — comme le rappelle le Saint-Père — "la morale publique est basée sur la loi naturelle qui, selon la sainte Ecriture, est écrite dons tous les coeurs".Cet afflux d'immigrants dont nous venons de parler a valu à la province de Québec — par voie de conséquence quasi naturelle — un afflux de films étrangers parlés un peu dans toutes les langues, alors qu'il y a uno dizaine d'années nous n'avions guère à juger que la production française, anglaise et américaine.Les studios de France, d'Hollywood et de Grande-Bretagne ont désormais à affronter, chez nous, uno importante ct souvent dangereuse concurrence de la part des studios italiens, dont les films sont doublés en français ou en anglais.Nous recevons aussi beaucoup de films allemands et mexicains.A cela, il faut ajouter un certain nombre de films Scandinaves, asiatiques, etc.Comment les censeurs québécois, qui sont tous de longue française et ne connaissent que l'anglais comme langue seconde, peuvent-ils s'en tirer dans l'examen judicieux de tous ces films exotiques?Ils ont trouvé une solution à ce problème: grâce, justement, à tout ces immigrants qui sont venus chez nous, il nous est possible de trouver, parmi eux, particulièrement parmi les prêtres catholiques affectés n leurs communautés respectives, d'excellents interprètes qui voient les films en même temps que nous ct peuvent nous traduire, au fur ct à mesure que lo film so déroule, les paroles du dialogue.D'autres problèmes apparaissent déjà ù l'horizon pour le censeur québécois — problèmes auxquels il faudra apporter avant longtemps une solution ot ce ne sera pas mince tâche.Ces problèmes, on l'a deviné, ce sont: la télévision d'abord, qui, par sa trop grande liberté actuelle, risque de 34 CITE LIURL détruira lo travail ai dillicilcmcnt accompli pour lo film, et ensuite, cette invention do fraîche dote qui commence déjà à surexciter nos voisins des Etats-Unis at qu'on o baptisée le "Telemeter" ou Télémètre (i.e.cinéma individuel).Mois ces deux aspects de la censure qui noua préoccupent déjà sans êtro encoro sous notre juridiction, feraient à eux seuls dos sujets d'étu-do qui n'entrent pas dans le cadre de cet article.Les lecteurs do la Revue Internationale du Cinéma aimeraient peut-être savoir quel accueil la population québécoise, cn général, fait à ce Bureau de Ccnsuro qu'on lui impose?Ici encore, il y aurait matière à tout un article.Contentons-nous de dire que la censure des films, comme toute restriction, n'est pas accueillie avec trop d'enthousiasme par bon nombre de gens qui préféreraient tout voir, tout entendre et se fier à leur jugement personnel et à leur libre arbitre.Ceux-là subissent quand même la censure — comme on accepte une grippe, une coqueluche, une inondation — parce qu'on ne peut pas faire autrement.Mais, en général, pères et mères de famille catholiques et protestants, voient la censure d'un oeil favorablo: certains même trouvent que la censure n'est pas encore assez sévère.La plupart, cn tout caa, a'nccordent à souhaiter une cenaurc analogue pour les spectacles de cabarets, pour les livres et autres publications, pour la télévision.Quant aux producteurs et distributeurs de films dans la province de Québec, ils vorraiont probablement d'un oeil heureux la disparition de notro Buroau do Ccnsuro qu'ils estiment lo plus sévèro ot lo plus rigide do tout lo Canada mais, tout de même, faisant contre mauvaiso fortune bon coeur, ils entretiennent d'excellentes relations avec notro Bureau de Ccnsuro ot acceptent sans trop récriminer les décisions que nous croyons devoir prondro dons l'intérêt de la masse adulte, car l'on sait que, dans notro province, les enfants au-dessous de seize ans no sont pas admis dans les salles de cinéma, co qui restreint déjà et délimite un peu le travail des censeurs.En conclusion, le Bureau de Censure de la Province de Québec s'efforce de répondra lo mieux possible aux directives papales, quant aux responsabilités qui sont les siennes.C'est dire que l'autorité civile de la province do Québec, dont lo Bureau de Censure n'est que le mandataire et l'interprète, entend continuer de sauvegarder — dans toute la mesure du possible — la morale publique, en matière de cinéma.Lucien DESBIENS II - Notes sur le catholicisme d un certain pays N.D.L.R.La revue Esprit publiait, dans une livraison qui n'est déjà plus récente, un texte rédigé en collaboration par un groupe de catholiques espagnols, composé de prêtres, d'ouvriers ct de professeurs, sur les problèmes socio-religieux de leur pays.Il n'est question pour personne d'assimiler rigoureusement la situation du Canada français à celle de l'Espagne.Mais le drame qui s'est joué là-bas préfigure sous bien des aspects celui qu'on voit se nouer inéluctablement ici.Et le lecteur se surprendra lui-même à souscrire à bien des passages du document publié ci-dessous, en lisant inconsciemment "province de Québec" là où le texte dit "Espagne".C'est pour cela que Cité Libre a estime utile de reproduire, en le raccourcissant, le témoignage que beaucoup de nos lecteurs n'ont sans doute pas eu l'occasion de lire dans Esprit.xxx Les réflexions qui suivent sont l'oeuvre d'un groupe de catholiques qui ne doivent être soupçonnés ni de révolte, ni d'indiscipline, ni de légèreté, mais qui essayent honnêtement de comprendre la situa-lion religieuse et sociale si complexe de leur patrie.Cette situation n'est pas seulement complexe; elle est aussi passablement confuse, et c'est pourquoi nous croyons qu'il vaut la peine de faire un effort de clarification.Ce faisant, nous n'avons nulle prétention à l'infaillibilité, nous exposons simplement notre conviction sincère et réfléchie.D'autres peuvent penser différemment et nous ne leur refusons pas le droit de le dire.Nous désirons que ces réflexions soient un acte de charité de notre part.C'est la charité qui nous pousse à parler, la charité qui "ne s'exalte pas, qui ne s'épanouit pas dans l'injustice, mais dans la vérité".Et c'est cette charité qui nous fait demander, et même exiger, qu'on nous contredise, qu'on discute nos thèses, mais, au nom de Dieu, qu'on ne nous insulte pas.Il est temps que les catholiques espagnols cessent de perdre leur temps en disputes, "en stupides querelles, en amères récriminations personnelles", comme l'a déjà dit Menendez Pelayo, en 1889, ct qu'ils s'unissent pour un grand effort de sincérité.La situation religieuse de la société espagnole, telle qu'elle se révèle à un examen un tant soit peu attentif, constitue le point de départ de nos réflexions.Ce n'est pas la première fois qu'on procède à cet examen ct nous croyons que tous ceux qui se sont intéressés à cette situation, seront d'accord avec nous pour la qualifier d'extrêmement grave ct inquiétante.En effet, nous sommes en présence d'une société dite catholique, qui atrophie la dimension religieuse, qui se vide, chaque jour un peu plus, de catholicisme.Les symptômes de cette décadence sont nombreux, ils ont été souvent signalés. 36 CITÉ LIBRE Dans les milieux populaires, cette déchristianisation se traduit cn indifférence religieuse, véritable apostasie, vieille déjà de plus de trente ans, pour la classe ouvrière, abandon massif par négligence et par ignorance pour les paysans.Observance, recours aux sacrements, baptême et mariage, maintiennent seuls, pour un grand nombre, un lien extérieur avec la vie religieuse.Quant à la bourgoisie, elle est inconsciente et frivole; elle s'abandonne, sans souci d'authenticité ni d'approfondissement religieux, à la jouissance béate et inélégante de la paix actuelle; elle se désintéresse de tout noble effort de justice sociale et d'amélioration du sort du peuple; elle vit dans un luxe injustifié et insultant; son immoralité croissante développe l'hypocrisie; elle est d'un égoïsme sauvage.Les milieux intellectuels catholiques n'ont guère d'influence dans les classes populaires et dans la bourgeoisie; ils paraissent être dominés par la médiocrité et la méfiance; ce qui explique que les deux tiers de la nouvelle génération intellectuelle aient abandonné le camp catholique.Les organisations d'apostolat laïque, exiguës et languissantes, ridicules et méprisables tant elles manquent de mordant, sont absolument inefficaces; elles vivent angéliquement, indifférentes à toute problématique sociale.Pour achever ce tableau schématique, mais effrayant, il faut faire état de notre maladie nationale, le manque de conscience professionnelle, total, chronique, universel, avoué sans honte; il faut dire aussi quel désespoir est pour la nation une jeunesse désabusée, vieillie, sans enthousiasme pour le travail professionnel ni l'action publique, et ce qui est encore beaucoup plus grave, sans enthousiasme pour l'amour ni même pour le péché.Nous allons maintenant rechercher les causes de celte situation alarmante.El nous procéderons d'abord à une analyse de la société espagnole, sans quoi nous ne pourrions comprendre les caractères de notre catholicisme.En effet, il n'y a pas de catholicisme espagnol, mais des catholiques espagnols, membres d'une société qu'on appelle l'Espagne (.) Son Excellence l'archevêque de Saragosse, cjui doit être considéré comme une voix autorisée, a qualifié notre catholicisme de "catholicisme embourgeoisé".Il n'est pas d'appréciation plus juste, et nous allons la développer.Parce qu'on abuse du terme de "bourgeoisie" et de ses dérivés, les esprits superficiels pourraient ne voir là qu'un lieu commun de plus.Nous allons montrer que ce mot a encore un sens bien précis.Un catholicisme embourgeoisé est un catholicisme à la mesure d'une structure déterminée de la société, de la structure bourgeoise.La société bourgeoise a représenté une phase nécessaire dans le développement des peuples d'Occident.Mais après avoir exalté les droits fondamentaux de l'individu, la bourgeoisie a voulu s'en réserver la jouissance.Sa possession exclusive du domaine économique s'est transformée cn une possession exclusive de tous les domaines de la vie sociale, y compris le domaine religieux.La bourgeoisie a fini par chasser toutes les classes non bourgeoises de la société qu'elle-même avait créée et "informée".Nous observons en passant la contradiction mortelle qui gît au coeur de ce type de société: toute participation à la vie sociale y est rendue impossible à un grand nombre d'individus qui en sont membres, au nom précisément d'une affirmation hypocrite des droits de l'individu.Si nous avions encore quelque doute, le processus révolutionnaire nous fournirait une preuve irréfutable de cette dynamique sociale. CITÉ LIBRE 37 Car il n'est pas un seul mouvement de subversion, quel que soit le milieu social où il ait pris naissance, qui n'ait tenté d'atteindre d'emblée tous les éléments de la structure sociale.Et si nous n'étions pas convaincus que la société bourgeoise a vécu, ou que, si elle survit, elle n'est plus qu'un anachronisme, nous pourrions rappeler les paroles prononcées en conversation privée par un des hommes les plus clairvoyants de notre époque, Pie XII: "La bourgeoisie ct le libéralisme sont des enfants due XVIIIe siècle, qui grandissent et deviennent adultes au XIXe siècle, pour vieillir et mourir au XXe.Je les ai moi-même vu mourir en Allemagne.Et depuis lors, depuis 1933, on dirait que les peuples européens se dépêchent de fermer leurs tombes." Mais, dans la vie d'un peuple, un anachronisme n'est pas un petit accident; il s'ensuit toujours un suicide.Pour ce suicide, il semble même que la bourgeoisie espagnole s'est ingéniée à réunir tous les moyens.Et tout d'abord (soyons là encore sincères au risque de passer pour cruels), il n'est pas possible d'assimiler purement ct simplement la bourgeoisie espagnole aux autres bourgeoisies occidentales.Elle a toujours montré quelques signes de rachitisme.Notre bourgeoisie était une diminuée, et nous devons reconnaître qu'elle a été très peu bourgeoise, tout juste ce qu'il fallait pour pouvoir porter le nom de bourgeoisie.Aussi intolérable que cela puisse paraître, il faut affirmer que, tandis que la bourgeoisie européenne a fait l'Europe moderne, pour le meilleur ct pour le pire, la bourgeoisie espagnole a fait de son mieux pour ne pas réussir à forger une Espagne moderne, qui était possible.Sans doute, elle a évité quelques erreurs fondamentales commises par la bourgeoisie européenne; par exemple, on ne peut pas parler d'un "naturalisme" espagnol, la pensée ct l'éthique naturaliste étant considérés comme des "constantes" de la modernité européenne.Par contre, notre bourgoisie a manqué de presque toutes les vertus qui ont caractérisé la bourgeoisie européenne, en particulier de la première de toutes, l'intelligence.Nous allons le vérifier immédiatement.Dans le domaine des mouvements d'idées, spécialement d'idées sociales, un schéma élémentaire nous présente une Espagne coupée en deux énormes blocs affrontés: la bourgeoisie ct le peuple.Celui-ci dans les secteurs toujours plus nombreux où l'industrialisation le faisait passer à l'état de masse, était arraché à sa séculaire ct inconsciente situation d'abandon, et percevait son insécurité, en même temps qu'il apprenait le ressentiment contre la bourgeoisie opprimante.Toute la violence ct toute la démesure qui éclatèrent en 1936 furent donc la conséquence inévitable d'une longue injustice; l'influence de certaines doctrines sociales ot des ingérences politiques diverses hâtèrent l'évolution, en modifièrent le sens, et provoquèrent finalement le déchaînement que nous avons connu.Mais la bourgeoisie était totalement incapable de comprendre que, dans cette violence effrénée, il y avait beaucoup plus de raison que de déraison; totalement ignorante de la véritable détresse du peuple ct de sa signification, se bornant à se plaindre des désordres civils, pour lesquels elle disposa toujours de l'explication facile des consignes, plus ou moins mystérieuses, de certaines forces subversives, il faut reconnaître qu'elle n'a jamais aperçu les véritables causes de la situation, ct qu'elle n'a jamais vu là qu'un problème d'ordre public, dont la situation était du ressort de la Garde Civile.(.) 38 CITÉ LIBRL Immobilisme et esprit de sécurité sont deux péchés contre la vie.Lorsqu'ils deviennent la loi d'une société, ils rendent inévitable une révolte du "mouvement".C'est pourquoi on peut dire que deux Espagne s'affrontent: l'Espagne officielle, une seule chose change et grandit, et c'est son inauthenticité.En effet plus la bourgeoisie se fossilise, et plus l'Espagne vivante se détache de la bourgeoisie et de tout ce qu'elle représente, y compris malheureusement de certaines valeurs fondamentales.Devant cette situation, la bourgeoisie n'a aucune réaction.Les faits n'arrivent pas à traverser sa carapace de "vérités éternelles".L'aveuglement de la plupart, la paralysie et le découragement de ceux, rares, qui voient clair, mais qui sont pusillanismes, ou qui craignent de prendre des risques, tout se conjugue pour maintenir l'immobilisme.Mais l'Espagne vivante ne s'en écarte que davantage.Sa résistance à l'immobilisme cn est exacerbée.Toutes ces forces jeunes, qu'on oblige à rester figées dans des positions incommodes, passent par des alternatives de violence et de fatigue, comme un individu qui se débat pour sortir de ses liens.D'abord animés par un patriotisme amer, elles glissent à l'amertume sans patriotisme, au scepticisme politique.Il est inutile de se griser de mots, ou de tromper les autres: telle est la situation de l'Espagne, aussi désagréable que ce soit, et elle mûrit inexorablement.(.) Et comme il est habituel chez nous, les critiques adressées au catholicisme espagnol, visant son médiocre niveau intellectuel, sa contamination par l'esprit bourgeois, son étroitesse d'esprit, ont été dénoncées, préalablement à toute déclaration ou tout avertissement de la Hicrar-> chic, comme des déviations dangereuses ou même hérétiques, tout simplement.Plus catholiques que le Pape — l'expression démontre une fois de plus sa justesse — nos légions de "fervents de l'excommunication quotidienne" — autre expression qui fera fortune — se sont empressées de constituer un étrange et souvent fort pittoresque front patriotico-catholico-bourgcois, contre les courageuses tentatives de rénovation religieuse menées par les catholiques de nouvel esprit.Parce qu'ils défendent, sans restriction, la doctrine sociale de l'Eglise, on les a qualifiés de marxistes, ou de communistes, ou de "philocommunistes".Parce que conscients de la nécessité vitale pour l'Espagne d'assimiler la pensée moderne, ils étudient cette pensée, on les a dénoncés comme penchant vers l'hérésie.Parce qu'ils pratiquent l'autocritique religieuse — le "christliche Sclbstkritik" — que recommande personnellement Pie XII, on les a dénoncés comme des destructeurs et des pessimistes.Tout cela sans qu'on ait jamais pu démontrer jusqu'à maintenant la moindre erreur doctrinale, ni même le moindre risque d'erreur.Voilà déjà quelques années que nous assistons à cette étrange tentative de définition de l'orthodoxie catholique, à laquelle la Hiérarchie reste étrangère, et qui est le fail do personnes aussi bien intentionnées — dans le meilleur des cas — que mal orientées.Ces personnes essayent, par cette appréciation bien inexacte de la véritable portée de la doctrine et de la pensée de l'Eglise, de consolider leurs positions sociales et de renforcer leur simplisme intellectuel et leur patriotisme vague et sentimental, en invoquant une orthodoxie catholique qui, cn vérité, n'a rien à voir avec leur catholicisme.(.) CITÉ LIBRE 39 L'examen de conscience est termine; nous allons maintenant chercher comment nous amender."C'est tout un monde qu'il faut édifier depuis ses fondations" a dit le Pape.Si les mots signifient quelque chose, édifier un monde depuis ses fondations, cela veut dire tout recommencer, construire un monde sur des bases nouvelles.Et comment pourrait-il en être autrement, puisque la société bourgeoise a imposé sa structure dans tous les domaines, relations sociales et économiques, mécanisme politique, modes de pensée, ct même l'attitude de l'homme en face de Dieu.Il s'agit donc de substituer à une structure sociale qui fait de l'argent la valeur suprême, un ordre où l'argent reprenne la fonction do moyen que lui assigne la théologie chrétienne.Pic XII, ct, en Espagne même, l'actuel archevêque de Saragossc dans quelques-unes de ses lettres pastorales, ont déjà bien défini les lignes générales de cet ordre nouveau.On prétendra que nous sommes des utopistes.Mais les économistes répondront que le capitalisme n'a pas toujours existé, et que la transformation du régime économique actuel n'est pas seulement une possibilité, mais que c'est une nécessité, que celte transformation est inévitable.Le seul problème est de savoir si c'est nous qui imposerons le nouvel ordre ou si on nous l'imposera.Il n'est pas question de supprimer le capital ou la planification industrielle, mais de détruire leur mode actuel de prédominance, absolu, inhumain, et d'organiser différemment les forces économiques, ct les potentiels de production.Voilà la mission des économistes chrétiens.A eux de parler, ct s'ils ne parlent pas, nous aurons le droit de mettre en doute leur christianisme.Pour prendre un exemple en Espagne, il faudrait penser au monstrueux système d'usure légale que constituent les banques ct se demander où mènera leur extraordinaire expansion actuelle, absolument démesurée; rappelons que ces banques sont dirigées par des catholiques, ct quelquefois même par des catholiques éminents.Quant aux moyens de la transformation que nous préconisons, il appartient aussi aux économistes de les définir.Il y en a deux fondamentaux: la redistribution du revenu national ct la réduction des profits.Les aménagements des salaires ne sont que des expédients provisoires ct malhonnêtes: alors que les abus du capitalisme sont toujours plus criants, il faut un certain cynisme pour préconiser des remèdes au jour le jour.Mais la transformation de la structure bourgeoise ct capitaliste ne sera possible qu'à la condition de s'attaquer d'abord à l'esprit bourgeois, qui a pénétré la société espagnole jusqu'aux moelles ct qui est responsable de l'individualisme égoistc de nos compatriotes, Ce combat contre l'esprit bourgeois pose un problème d'éducation.Or toute la structure de notre enseignement, y compris l'enseignement religieux et moral, est bourgeoise.Nous devons donc entreprendre une révision de nos méthodes pédagogiques.La désertion des jeunes est un phénomène évident pour tout le monde.Et cette désertion se produit, malgré la formation religieuse qu'ils ont reçue, beaucoup même dans des institutions religieuses, malgré la disparition complète du sectarisme des temps anciens; malgré enfin une ambiance générale qui dans quelques domaines, particulièrement dans le domaine intellectuel, évoque irrésistiblement l'internat.Tout cet appareil de surveillance mis en place par nos autorités dans le vaste champ de la culture n'empêche pas les jeunes de "s'en aller". 40 CITÉ LIBRE Que se passc-t-il donc?Bien entendu, ceux que rien n'ébranlera jamais recourent aux éternelles explications rassurantes: l'orgueil, les sens.en un mot, les ennemis de l'âme.Et, effectivement, les ennemis de l'âme sont aujourd'hui aussi réels qu'avant.Et même ils sont plus agissants, entre autres causes, parce que la structure bourgeoise cle la société les renforce, el parce que, en ce qui concerne les jeunes, l'éducation et l'enseignement bourgeois, qui participent de la mentalité régnante, sont par là-même incapables cle tes combattre ou de les neutraliser.L'attrait des forces mauvaises croit parce que celui de la vie chrétienne décroil, parce qu'on transmet aux jeunes un christianisme dégradé, inerte, d'où la grâce et la passion sont absentes.Toute l'éducation des jeunes, y compris l'éducation religieuse, est corrompue par l'individualisme el l'esprit de classe.Mais si un tel christianisme est toujours défectueux, clans les circonstances actuelles, il est absolument insupportable: l'individualisme a maintenant donné tous ses fruits, il est épuisé.Les jeunes ont derrière eux un monde révolu, et devant eux des perspectives chaotiques.Pour leur redonner espoir, il faut leur apporter un idéal communautaire; seule une éducation chrétienne vraie, toute tournée vers le prochain, pourra ranimer cette génération.!ii nous échouons, c'est la révolu-lion qui leur donnera un idéal social.Nos tâches apostoliques ne peuvent pas rester à l'écart de cette révision.Le dépérissement de nos organisations d'apostolat laïque est un fait évident.L'Action Catholique — et ce que nous en disons est encore plus valable pour les autres types d'apostolat laïque, — est un mouvement de repli; pratiquement "universelle inaction", elle ressemble plus à une retraite d'esprits timides qu'à un projet d'âmes vigoureuses, ardentes au combat.L'inefficacité des rares tentatives atteste le manque de convictions, d'énergie, et manifeste la timidité, la pusillanimité et le manque d'esprit combatif de nos organisations.La réalité authentique est tout à fait étrangère à nos organisations, qui s'en sont laissé écart et.Mais l'absence de contact avec la réalité et, cn conséquence, "l'exercice" de l'apostolat en terrain sûr, les ont affaiblies et risquent de les immobiliser tout à fait.Ainsi ce qui devait constituer un front religieux, un organe d'expansion, de propagation du christianisme s'est transformé, en vertu même de ses buts, en paradygmc cle l'appauvrissement et cle l'invalidité du catholicisme.Il est donc urgent de doter les cadres d'apostolat laïque d'une spiritualité solide, et d'un programme d'action sociale, qui serait la simple mise cn oeuvre de la "démagogie" radicale que renferme le christianisme.Mais il n'est pas étonnant que la "démagogie" effraye nos mouvements d'apostolat, puisque la plupart sont dirigés par des bourgeois opulents ut convaincus.Et pour transformer les méthodes d'apostolat, il faudra changer les dirigeants.Enfin, nous souhaitons vivement le "désembourgeoisemeiil" des cadres ecclésiastiques, des comportements, des méthodes et de la mentalité de notre Eglise hiérarchique.Nous n'avons pas l'habitude d'aborder ces sujets.A force de les considérer comme délicats et dangereux, on en a fait des tabous.Pourtant le chrétien doit savoir distinguer clairement ce qui,- dans l'Eglise du Christ, est divin, sacré, et heureusement inaccessible à nos mains pécheresses, et ce qui est humain, et qui, cn conséquence, peut devenir caduc, et être transformé.Eh bien, il n'y a rien qui puisse faire que les prêtres ne soient pas des bourgeois, si la société dans laquelle ils sont nés, ont été élevés et vivent, est une société bourgeoise.Même leur perfection personnelle ne peut les garder d'être des bourgeois.Il fut un temps cité libre 41 où un bourgeois, pouvait être un saint, comme purent être des saints un Romain, un seigneur féodal, un chevalier de la Renaissance ou un "lettré".Mais quand un type de vie sociale devient inconciliable avec tous les types possibles de vie chrétienne, les exigences religieuses doivent faire abandonner ce type de vie.Et il ne semble pas que les personnes consacrées au service de l'Eglise doivent être les dernières a l'abandonner.Ainsi, nous croyons qu'il faut se défaire des comportements publics — nous voulons dire "officiels" — qui pourraient être le signe d'une connivence avec les puissances bourgeoises, avec les Banques ou l'Industrie.Par contre, il serait bon que l'Eglise cherchât à s'appuyer à nouveau sur les fidèles, sur la société, sur les membres de la société, qui sont Fils de l'Eglise, ct non sur les "sociétés".Il nous semble que toute autre conduite risquerait de donner lieu à une série de compromis dont on ne pourrait dire qu'ils sont saints, et dont nous souhaitons de toute notre âme voir notre Hiérarchie délivrée.Ce sont ces compromis qui expliquent la peur certaine qu'ont de nombreux prêtres, non de "faire de la démagogie", mais de commenter ct de communiquer aux fidèles la doctrine sociale de l'Eglise, ct, en particulier, les documents récents, émanant du Saint-Siège ou des évêques espagnols, par exemple le Document des Archevêques.Or, actuellement, on ne met personne en prison pour avoir répété littéralement la doctrine officielle de l'Eglise: puisque c'est là toute la démagogie qu'on peut reprocher aux prêtres.Et pourtant, personne ne pourra dire que cette "démagogie" n'est pas rare.C'est que la peur d'affronter la bourgeoisie injuste ct la société déchristianisée, va souvent de pair avec une mentalité embourgeoisée, qui empêche de bien voir les choses.Il est absolument indispensable que nos prêtres se convainquent que le christianisme commence par là.Il en a toujours été ainsi, mais aujourd'hui plus que jamais.Que nos prêtres se rendent compte que toute leur oeuvre apostolique, que toute leur valeur ct toute leur sainteté personnelles seront vaines aussi longtemps que le peuple continuera à penser qu'on a inventé le christianisme pour que lui le pratique et que les autres en tirent profit.Qu'il est absurde de prétendre que l'amour de Dieu puisse signifier quelque chose d'autre qu'un affront pour tous ceux qui souffrent ct sont humiliés, aussi longtemps qu'une société qui se dit chrétienne, et qui le clame sans cesse, ne pratiquera pas l'amour des hommes.Notre catholicisme perd du terrain, à vue d'oeil, parce qu'il refuse de s'affirmer dans les termes justes, en termes justes, en termes de charité ct de justice.Notre Eglise doit s'en rendre compte avant qu'il ne soit trop tard.Tout ce qui précède nous motre que nous devons remettre toutes nos idées en question.Jusqu'à maintenant, le catholicisme espagnol, retranche dans la médiocrité ct dans l'accessoire, s'est dressé contre tout effort de réflexion ct contre toute tentative de retour à la réalité permanente de l'Eglise.Dans le demi-siècle écoulé, le comportement intellectuel de nos catholiques a été tel que les esprits les meilleurs, pourvus des plus hautes qualités humaines ont été rejetés loin de nous; aucun grand esprit n'a pu respirer parmi nous.Nous n'ignorons pas la part de la décision personnelle dans toute aventure d'abandon de l'Eglise.Il est néanmoins étrange que, dans la première moitié de ce siècle — pour ne pas parler du siècle précédent — une société catholique, une nation catholique ait vu se tourner contre clic ses esprits les plus puissants.La France, l'Allemagne, ces pays où la religion est contestée, peuvent présenter, pour la même période, face à la culture non-chrétienne, une brillante série d'hommes éminents, 42 CITÉ LIBRE exemplaires, quelquefois exceptionnels, qui soutiennent la comparaison avec les incroyants.L'Espagne, non.N'est-ce pas là une formidable accusation contre notre obscurantisme traditionnel?Sinon, qu'on nous explique ce que cela signifie.On dirait aussi qu'un véritable ressentiment tragique contre la vie se développe; on se demande jusqu'où cela ira.Lo catholicisme espagnol ne sait rien faire d'autre que poursuivre de sa haine des hommes qui le plus souvent n'ont commis d'autre délit que de ne pas pouvoir le supporter.Avant toute chose, nos éminences catholiques doivent se soumettre à une cure de courage intellectuel.Et il en faut déjà un grand pour reconnaître que dans ce demi-siècle, en Espagne, les catholiques n'ont été pour rien dans la production intellectuelle de valeur, et que les Espagnols n'ont été pour rien dans les oeuvres valables du catholicisme européen.Nous accueillerions volontiers les exceptions qu'on voudrait bien nous signaler.Nous répétons que le renouvellement de la pensée est nécessaire ct urgent dans tous les domaines: politique, social, économique, intellectuel.Dans tous ces domaines, nous sommes restés en arrière.Ou mieux, nous sommes à la remorque.Et, en tant que catholiques, nous sommes convaincus que ce renouvellement n'est pas seulement une nécessité historique, mais une nécessité surnaturelle.C'est ce double impératif, surnaturel et historique, qui a poussé notre groupe fraternel de prêtres et de laïcs à lancer cette pierre dans le marais de la vie espagnole, au risque qu'on la ramasse pour nous la jeter à la tête, au lieu de la joindre aux matériaux d'une construction nouvelle.Ces pages paraîtront dures, impitoyables.Pur-tant, nous ne sommes pas des défaitistes.C'est parce que nous aimons l'Espagne ct que nous croyons à un destin de l'Espagne, et pas seulement à son affirmation rhétorique, c'est pour ces raisons que nous nous sommes imposé cet effort de sincérité ct de sévérité.Nous ne nous jugeons ni meilleurs ni pires que les autres.Nous n'avons pas la prétention de détenir la formule magique d'un brillant avenir, qui nous serait assuré sans lutte.Nous croyons simplement que la marche du temps, qui sépare les hommes ct distingue les générations, que la différence de situation historique nous font voir les choses d'une autre manière.Beaucoup de choses sont révolues.Quelques-unes furent bonnes à un moment donné; d'autres furent toujours mauvaises.Elles sont aujourd'hui pareillement insupportables.Nous demandons à ce monde d'hier de ne pas obstruer la voie du Christ ct de son d'Eglise vers les hommes d'aujourd'hui.Et si ce monde d'hier se dit catholique, notre prière est encore p.lus pressante.Au nom de Dieu, que notre catholicisme ne gêne pas le développement du catholicisme d'aujourd'hui et de demain, le seul possible.Nous ne voulons pas que se répète la tragédie espagnole.Nous ne voulons plus voir nos frères identifier l'injustice ct la stupidité à la Foi dans le Christ et dans son Eglise, ct abandonner un monde inhabitable, où ils crurent n'avoir rien à faire.Pour le malheur de tous, ils ne découvrirent pas à temps que s'il faut supporter la médiocrité des chrétiens, il n'est pas nécessaire de l'adopter, ct que s'il faut être humble, il n'est, pas obligatoire d'être stupide.Pour nous, nous affirmons notre décision inébranlable de rester fidèle à la Sainte Eglise de Dieu et de son Fils Jésus, qui est catholique, apostolique ct romaine.Mais nous affirmons aussi notre décision, aussi inébranlable que la première, de vivre ct de mourir hors de ce catholicisme espagnol qui nous parait frappé de mort. Faites vos jeux (Où il est) traité des vertus Je rentrais un soir assez tard pour que la rue fût déserte.Devant les deux murailles des maisons et leur palissade d'automobiles, j'imaginais deux villes fortifiées s'affrontant.Le trottoir y jouait le rôle du fossé.A l'heure qu'il était on avait tiré à l'intérieur des murs, par des trappes secrètes, les piétons abattus.Je trouvais Daniel-Rops bien intelligent de comparer notre époque au Moyen-Age.Ainsi parfois le soir se tient-on des propos déraisonnables.L'intersection prochaine était plus éclairée.Quand je fus à courte distance, je pus distinguer une guirlande d'ampoules suspendue au-dessus d'un bataillon d'autos.Que ilis-je, une guirlande?Un dôme de constellations éblouissait des voilures d'occasion.A deux pas de moi un panneau-réclame criait que le passant passait devant "le rêve de sa vie", fe repris mes sens tout à fait.Un individu est là, sur la rue transversale, à regarder vaguement autour de lui.11 fait un pas, s'arrête, marche de nouveau avec l'indifférence du flâneur.M'a-t-il aperçu, je ne sais.Mais dès que je suis rentré clans l'ombre, son pas change légèrement de rythme et il se dirige vers la nouvelle Huick hissée sur une plate-forme.J'aimerais me tromper, mais il me semble qu'il brûlait de la posséder.11 a dû l'apercevoir un soir en revenant du travail.Un homme d'un certain âge, qui prend la vie au sérieux, un honnête père de famille.11 arrive mais il a besoin de tout ce qu'il gagne.Je me plais à imaginer tout cela.Un appliqué en tout cas, on le voit à ses vêtements.Il n'aura pas voulu qu'on soupçonne le tourment qui l'accable, et il aura dit à sa femme qu'il allait prendre l'air de la nuit.Je songeais en m'éloiguant que le sentiment naturel que nous éprouvons devant pareil spectacle, autant qu'il nous est permis de le ressentir sans orgueil, est un sentiment de pitié.Voici un homme que tourmente le démon de l'avarice.Nous avons mal pour lui.Nous voudrions apaiser le feu qui le consume, le ravir à l'esclavage des choses et l'aider à prendre un doux empire sur 44 CITÉ LIDRi: le monde physique."El les anges s'approchèrent pour le servir".Et toute la création matérielle s'empresserait autour de son esprit délivré.La vue du mal physique est intolérable.Nous nous portons spontanément au secours des affligés.Le coeur pur, ou comme on dit si discrètement, le juste éprouverait non seulement devant le mal physique mais surtout devant le mal moral, et non seulement devant ce misérable attachement aux choses qui passent mais plus encore devant de plus grandes passions, un profond sentiment de compassion.Non seulement l'avarice mais la colère, l'intempérance et la haine doivent exciter sa pitié.L'origine du mot compassion nous révèle son double sens.Nous pâtissons avec quelqu'un.Nous partageons sa souffrance, mais sans prendre part au mal qui l'accable.Nous sommes de la même pauvre nature que lui cependant, et seule une victoire nous préserverait du mal.Ainsi dans la compassion voit-on encore une passion aux prises avec une passion, le feu de la vérité emportant sur son passage le feu de l'erreur.Mais plus le mal est spirituel, et plus nous avons de peine, hélas! à compatir.Qui a pitié de l'orgueilleux?Quand nous voyons un ami se blesser au travail, nous ne calculons pas pour le soulager.Nous éprouvons encore une pitié instinctive devant la pauvre femme qui convoite un magnifique mobilier de cuisine, ou le brave petit homme tombé sur des publications impudiques.Nous voudrions les divertir.Notre corps, qui est physique et connaît lui aussi une compassion, nous aide beaucoup si le mal est physique ou si l'objet physique de la passion dépasse évidemment les torecs de celui qui en souffre.Et nous nous portons naturellement au secours de la faiblesse.Mais si la pauvre femme est voleuse?Si le brave petit homme est une fripouille?Et pour aller au pire, si le passionné est un orgueilleux ou un haineux qui exerce précisément contre nous sa haine ou sa volonté de domination?Et pourtant un visage peu sympathique, c'est presque toujours le cas.Nous sommes à peu près tous des récidivistes.La compassion nous porte à considérer que si l'un est enfant, l'autre, tout adulte qu'il soit devant le mal, est infirme.Et c'est pourquoi le missionnaire, sous tout rapport infirmier, porte la vérité à des êtres à peu près sots ou parfaitement vicieux.Me permettrez-vous de dire d'un mot toute ma pensée?L'amour des hommes est impossible sans l'amour de la vérité, qui est une personne; et la pitié impossible sans la piété.Jean-Guy BLAIN CITÉ LIBRE 45 N.D.L.R.— Le métier de prophète s'est avéré singulièrement difficile, ces derniers mois, pour les observateurs de la politique française.Ceux qui s'obstinaient a ne voir en De Gaulle qu'un exécuteur fasei-sant des volontés militaires et "ultra" ont dû reviser leur jugement.Et ceux qui croient la partie gagnée, dès aujourd'hui, pour la démocratie et le bon sens, devront peut-être demain modérer leur optimisme.En publiant ici le point de vue d'un jeune Français de Montréal, qui prend partie contre De Gaulle, Cité libre veut surtout souligner l'existcncc d'une position minoritaire qui ne s'est guère exprimée chez nous, que les événements du jour contredisent, mais qu'on ne saurait ignorer si l'on veut comprendre quelque chose à la suite des événements.LES FRANÇAIS PARLENT AUX FRANÇAIS ou POURQUOI DUPLESSIS A RAISON Puisse toute chose dite habituelle vous inquiéter.Dans la règle découvrez l'abus.(Bertolt Brecht, L'exception et la règle.) On le sait, la culture française, à la fois cartésienne et raci-nienne, sert de modèle à l'occident.A cette culture il faut ajouter quelques prestiges historiques: prise de la Bastille, Napoléon 1er et "France libre".Si un autre peuple reconnaît le rayonnement de la culture française et veut rester fidèle à renseignement, à la fois noble ct démocratique, dont l'Université de Paris est un fleuron célébré universellement, c'est bien la province de Québec.L'un des esprits les plus marquants de cette France exemplaire est André Malraux.Un sage et un enthousiaste.Malraux a eu l'intelligence d'être de gauche avant d'être de droite.L'intelligence d'écrire une Condition dite humaine avant de faire campagne pour une Constitution dite républicaine.L'intelligence de composer une Psychologie dite de l'Art avant de servir une information qui convienne au service de parachutistes dit d'action Psychologique.L'intelligence de faire parler beaucoup de lui au moment du dernier prix Nobel (lequel on attribua malencontreusement à Camus, un intellectuel non-engagé ct inactif) avant de parler beaucoup pour un général et un intellectuel d'action, Soustelle.L'intelligence d'annoncer le discours du général De Gaulle aux invités place de la République (1), le 4 sep- (1) Le 4 septembre 1958, pour atteindre la place de la République, il fallait présenter une carte officielle à quatre ou cinq contrôles assurés par des policiers ou des membres de l'ex-service d'ordre R.P.F.La foule des non-invités était maintenue dans les rues alentour.Le commissaire Bourde (son nom) avait pour maintenir l'ordre 1,500 46 CITÉ L11JKL tcmbrc 1958, en reprenant le célèbre thème des Français parlent aux Français, commençant sa harangue par "Ici Londres" et l'achevant par "Ici Paris".Pierre Meiulès-France a fait parler cle lui parce cpt'il osait s'engager, et la conspiration du silence s'est faite autour de sa conférence de presse du 7 septembre (2).Mcn-dès-Fiancc est un [uil et un communiste.Mais Malraux esl un vrai Français, il a été retransmis par Radio-Canada, il a servi à éclairer la population d'ici, son "message" "Les Français parlent aux Français" ne s'adressait-il pas un peu, d'ailleurs, dans les termes, aux Français résidant à l'étranger et aux Canadiens français?Tous les officiers et tous les sous-officiers resteront armés durant leurs permissions.Iles barrages seront établis sur toutes les grandes routes pour vérification cle tous les véhicules.Les Comités de salut public ont armé 10,000 hommes prêts à agir à différents points importants de la métropole (3).Mais cle l'autre côté de l'océan Atlantique.Pas à Montréal, où les Fiançais auront voté oui à la constitution qui aura nécessité ces "mesures" avant même d'être cn vigueur (•!).Combien, comme Jean Vincent, auront tenu à s'engager, auront su quelle responsabilité ils assumaient, auront eu l'intégrité cle gardiens de la paix, 30 compagnies de gendarmes républicains, 6 compagnies de C.R.S., 300 inspecteurs cn civil sillonnant la foule sans arrêt, 46 motocyclistes parcourant sans cesse les boulevards se terminant place de la République, 12 compagnies d'intervention munies d'un équipement spécial, placées parfois à plusieurs kilomètres de la place.Le reportage passé par Radio-Canada laissait entendre bien des clameurs "lointaines" et il y eût la phrase malheureuse de Malraux: "Et ceux qui crient, là-bas." Mais pour savoir au juste ce qui se passait assez loin des micros, il faut lire le compte-rendu de Jean Cau dans L'Express" du 11 septembre, No 378.(2) Intégralement rapporté dans L'Express du 11 septembre, no 378.(3) Pour savoir exactement dans quelles conditions, dans quelle clandestinité cl par quels hommes a été préparée puis menée à bien l'effervescence politique cn France des derniers mois, il est absolument nécessaire de lire trois exemplaires de L'Express, 22 mai, No 362; 29 mai, No 367; 26 juin, No 367 bis.On lira aussi avec profit dans plusieurs des derniers numéros de France-Observateur plusieurs enquêtes sur les différents groupements formés à Alger et s'étant installés cn France, ainsi qu'une analyse du "Service d'Information et d'Action psychologique" et des critiques économiques importantes de Sauvy.Ceci, à parts égales, pour l'information et la psychologie.(4) Ce n'est sans doute pas au seul Malraux, cette fois, qu'il faut attribuer l'intelligence d'avoir fait voter les Français résidant à l'étranger, tandis qu'on plébiscitait les Africains et qu'on assurait les votes algériens en cn confiant l'organisation à l'armée. CITÉ LIBRE 47 dire N O N?(Quant à se- demander amibien tiendront pour une preuve de plus le fait que ce soit justement l'article de Vincent, le plus honnête et le plus dialectique, le seul d'une vigueur sûre ct utile dans trois pages du Devoir consacrées au référendum français, le samedi 20 septembre.?Il n'y a de déductions et de plébiieites cpie ceux qu'on mérite.) "De Gaulle propose aux Français une 5e République forte et libérale" titrait Jean-Marc Léger.Qui affirmait que tout serait compromis, tout ce qui a été fait, si la France ne volait pas pour la constitution De Gaulle — Malraux — Soustcllc — paras.Concluant: "Seul un "intellectualisme" maladif ou un dangereux sectarisme peuvent cacher ces vérités d'évidence".Argument suffisant.l'eu trouveront que c'est énoncer une politique de maniaque épicpie, politique à la Savonarole, à la Maurras, entre autres types repensés et perfectionnés par Malraux, celui-ci ayant évité (intellectualisme maladif puisque l'Espoir le mena jusqu'à la République des invités et des gardes-mobiles.L'article de Jean-Marc Léger était l'article "officiel" du Devoir, l'article de Jean Vincent étant simplement l'expression d'une opinion.Je ne sais pas si c'est à dessein cpie Vincent fil allusion au franquisme.Je sais cpie l'Espagne est une preuve, une "vérité d'évidence".L'Espagne avec son système politicpie entre les mains de l'armée ct du clergé qui se justifient l'un l'autre au pouvoir, l'Espagne dont la presse officielle approuve le projet De Gaulle, l'Espagne où, lorsqu'on ne fait pas partie du clergé, de l'armée ou de la haute noblesse (l'authentique ou l'achetée), on n'a pas de quoi se payer des études, l'Espagne où on est ouvrier à quatorze ans, avec le droit de grève très officiellement et la déportation aux Asturics très réellement si l'on se met en grève.(Pour ceux qui se méfient sagement des rapprochements hasardeux, notons cpie le fascisme était impensable en Espagne lorsque Franco était au Maroc, comme il était impensable en France en 19'1G, la "Résistance" était là pour le prouver — impensable.) xxx Le problème essentiel dans la province de Québec est le problème de l'enseignement.Toute une action politique est menée en fonction des conditions déplorables dans lesquelles sont les universités canadiennes-françaises.A-t-on assez reproché à Duplessis de prétendre s'en tenir aux études primaires?".les grandes organisations représentatives des enseignants français — le Syndicat national des instituteurs, le Syndicat national de l'Enseignement secondaire, le Syndicat national de 48 CITÉ LIBIŒ l'Enseignement technique — décident tomes à l'unanimité (moins deux ou trois voix) de se prononcer au nom de leurs adhérents, pour le Non au Référendum.Plus de 200,000 maîtres de l'enseignement réunis dans leurs syndicats autonomes, rigoureusement indépendants de tout parti politique, prennent ainsi position.Ils s'engagent dans la bataille, contrairement à leur tradition, parce qu'ils considèrent qu'en cette occasion très particulière c'est leur devoir de le faire"(5).DEVOIR: Ce à quoi on est obligé.Exercice qu'un maître donne à ses élèves.Etre favorable à une Constitution contre laquelle prend position tout le corps enseignant français; que doit en penser Duplessis?Vous ave/, raison, monsieur Duplessis, on ne saurait trop se méfier de l'intellectualisme maladif, c'est un devoir cpie de l'éviter et s'en tenir aux études primaires.11 faut penser à assurer l'impensable.Les étutles primaires ont toujours suffi pour former îles corps d'élite de parachutistes ou des groupes Simca de briseurs de grèves, des préfets-capitaines et des services d'ordre pour tout renouveau national.Pour voler "oui" l'école primaire suffit.Patience ct fermeté, foi en l'église et l'armée, le Malraux du Québec ira un jour à une Place d'Armes des invités et de la police municipale ((>) prévenir: "Ici Montréal! Les Elançais parlent aux Elançais!" El l'on vous prendra pour arbitre, monsieur Duplessis qui comprenez dès aujourd'hui les méfaits de l'intellectualisme et du socialisme maladif, pour sauver le Québec, lui redonner une unité nationale et une indépendante forte.La règle de trois s'apprend à l'école primaire.Ici Londres, iei Paris, ici Montréal.C'est une tradition qu'on peut retenir sans aller a l'Université.Ce n'est pas le NON de tous les corps enseignants qui y changera quoi line ce soit.Ni Claude Fournier: "Un engrenage qui tourne encore dessine le remous par où destendent les hommes que j'aime." Pour un pays Ton et libéral.Oui.Patrick STRARAM (5) J.-J.Scrvan-Schrciber, dans L'Express du 11 septembre, No 378.Annoncée sur deux petites colonnes au bas de la page 7, page réservée aux chroniques hebdomadaires "Université, Jeunesse" par Combat le 10 septembre, No 4,416.(6) Les différentes milices organisées en France recrutent sans demander de casier judiciaire.Vous avez raison, Monsieur Duplessis, laissez attendre trois étudiants illuminés ct demandez à Langlois de récupérer quelques vagabonds pour nettoyer la ville.On pourra toujours les rallier.Intégration, intégration! Flèche de tout bois UN NOUVEAU TYPE: PYBUS On ne saurait s'appeler le président Pybus sans relever du comique universel.Toutes les conditions habituelles de la farce du monsieur à breloques, bourgeois à col dur, nanti et ne gardant sa morgue que grâce à l'absence providentielle de la Roture dans son cercle d'intimes, me paraissent entourer ce monsieur que je ne connais pas et qui, l'autre jour, a publiquement philosophé.Cet important diseur de pas grand'chose, qui était, le 7 octobre, président de la Chambre de Commerce du Canada, et l'est peut-être encore, éructeur en poste des inodores lieux-communs du capitalisme, n'a pas manqué sa présidentielle chance de faire ce qu'il pouvait pour l'avancement de la bêtise sociologique.Par la bouche de Pybus, le négoce aristocratique a, une fois de plus, et dans l'ordinaire style de pensée des barons de la combine, rencontré, par nécessité, le domaine de la réflexion.La rencontre du capitalisme et des idées est toujours saugrenue, le monde entier, sauf les Américains, sait bien cela.Mr.Chairman avait une suggestion à faire sur la façon de mettre fin aux conflits industriels.Il l'a faite.L'arbitrage obligatoire.Pour régler les conflits qui "menacent de s'éterniser".L'autorité de l'Etat s'exerçant par le truchement de tribunaux "impartiaux".Quand la plaisanterie à suffisamment duré."Quand les représentants de la direction et des syndicats ne peuvent en venir à un accord et qu'ils ne se préoccupent pas de leurs responsabilités envers la communauté." "Je suis assez optimiste pour croire que le bon sens prévaudra," ajoute ce commercial oracle, ce qui constitue certes une puissante observation.Mais le bon sens, mon cher Pybus, habite précisément environ un million de présidents de rien du tout, qui par malchance trouvent que vos histoires de justice distributive ne valent pas la minute de silence étouffé avec laquelle ils vous écoutent, rate dilatée.A tous les contes de magistrats dispensateurs, ils préféreront sans doute, histoire de sens commun, continuer — vous avez la formule — de menacer de vous éterniser! P.V. CITE L1BUE DIRECTEURS: Pierre-E.TRUDEAU - Gérard PELLETIER SECRÉTAIRE DE RÉDACTION: Guy CORMIER Abonnement: 4 numéros, $2.00 C.P.10 - Station Delorimier Montréal (34) — P.Q., Canada.
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