Cité libre., 1 janvier 1961, mai
Xlle année, No 37 MAI 19G1 NOUVELLE SÉRIE Réginald Boisvert (p.17) et Gérard Pelletier (p.20) Castro a-t-il trahi ta révolution?(lire en page 28 l'article d'Adèle Lauzon) SOMMAIRE JE VOUDRAIS PARLER A UN HOMME Jacques TREMBLAY De la notion d'urgence Jean-Paul LEFEBVRE La revanche des cerveaux Pierre VADBONCOEUR L'essentiel, est-ce le ciel?Marthe HENRIPIN Godot au music-hall Yerri KEMPF Sommaire Page :i Cité libre et ses lecteurs Gérard Pelletier Page .[e voudrais parler à un homme Jacques Tremblay Page I- La revanche des cerveaux Pierre Vadboncocur Page 15 De la notion d'urgence Jean-Paul Lcfcbvre Page 17 La guerre de Troie cst-ctle souhaitable?Réginald Boisvcrt Page 20 Chez qui sommes-nous donc?Gérard Pelletier XIIc année, No 37 Mai 1061 Revue mensuelle Comité do rédaction Directeur: Gérard Pelletier Directeur-adjoint: Pierre-Elliott Trudeau Secrétaire de la rédaction: Jacques Hébert • Editeur et propriétaire Le Syndicat coopératif d'édition Cité libre Imprimé à Montréal par l'Imprimerie Judiciaire Enrg.Autorisé comme envoi postal de deuxième classe Ministère des Postes Ottawa Rédaction et administration 1130 est, ruo Lagauchetliro Montréal 24 —LA 3-1182 Service des abonnements: Periodica Inc.5090, av.Paplneau Montréal 34 — LA 6-3361 Abonnement annuel: $3.50 Abonnement de soutien: $10 Vente au numéro: Agence de Distribution Populaire 1130 est, rue Lagauchetière Montréal 24 — LA 3-1182 Page 22 Serions-nous des "colonialistes"?Pierre-J.-G.Vennat Page 2îi L'essentiel, est-ce le ciel?Marthe Henripin Page 28 Castro a-t-il trahi sa révolution?Adèle Lauzon Page .'Il Godot au music-hall Yerri Kempj Page '12 Dessins Normand llttdon La maqueltt typographique «si do GUloi Roborl CITÉ LIBRE NOUVELLE SÉRIE Le Syndicat Coopératif d'édition Cité Libre Pour marquer son dixième anniversaire, en janvier Cité libre s'est réorganisée.Non contente «le faire peau neuve dans sa présentation, la revue a adopté un nouveau rythme de parution.Elle est devenue mensuelle.Au plan administratif, elle constitue une coopérative d'édition en bonne ci duc forme.Les membres, actionnaires de la coopérative, sont donc les propriétaires de la revue.Réunis en assemblée générale annuelle, ils élisent un conseil (l'administration qui, à son tour, choisit le directeur de la revue.Tous les abonnés srint reconnus comme membres auxiliaires de la coopérative et invités à l'assemblée générale annuelle.Le conseil d'administration, élu lois de l'assemblée générale du 18 novembre i960, est formé des pei sonnes suivantes: PRÉSIDENT : Jean Dostalor VICE-PRESIDENT : James Hodgson SECRÉTAIRE : Claude Longpré TRÉSORIER : Yves-Aubort Côté LE CONSEIL D'ADMINISTRATION DIRECTEURS : Benoit Baril Jacques Hébert Edgar lespérance Gérard Polletior Pierro-E.Trudoau COMITÉ DE SURVEILLANCE; J.-Z.-Léon Patenaude, président Jaanno Lapointo Roland Parentoau ARCHIVISTE : Piorro Tanguay VÉRIFICATEUR : Bernard Dubé, C.A.Pour être sûr de ne pas manquer un seul numéro de CITE LIM.E nouvelle série ON S'ÀIIONNE 1.En utilisant la bulletin ci-dessous ou 2.En recopiant ce bulletin sur une feuille blanche BULLETIN D'ABONNEMENT A remplir et à adresser a: CITE LIBRE C.P.10, succursale Delorimlcr Montréal 34.Veuillez recevoir du soussigné la somme de ?$3.30 pour un abonnement d'un an h Cité Libre ?$10.00 pour un abonnement d'uu an (de soutien) A partir du mois de.1961 Au nom de.Adresse.?CADEAU s.v.p.adressa à l'abonné une carte avec mes voeux.Signé .Soussigné.Adresse. Cité Libre et ses lecteurs Gérard Pelletier "H' LS sont venus nombreux, l'autre semaine, à notre première jour-fj née d'étude, si nombreux que nous ne savions plus s'il fallait H.nous réjouir de leur nombre ou leur reprocher, au contraire, d'avoir débordé les cadres de notre organisation trop sommaire.Jacques Hébert aime répéter que le malheur de Cité libre c'est d'être dirigée par des gens qui ne croient pas assez à ce qu'ils font.En voyant quelque G00 personnes remplir le grand salon du Centre social universitaire, j'inclinais, ce jour-là, à lui donner raison, c'est-à-dire à nous blâmer sévèrement de n'avoir prévu qu'une rencontre quasi familière avec deux ou trois cents personnes.Ce que les journaux n'ont pas rapporté, il convient de le signaler ici sur le mode autocritique: cette vaste assemblée nous ayant pris au dépourvu, rien n'était en place pour lui permettre de s'exprimer.L'ordre du jour manquait de rigueur; certaine commission, trop nombreuse, dut siéger debout dans un local inadéquat; l'encadrement des groupes était insuffisant pour assurer un minimum de procédure et, pour comble de malheur, un seul micro, planté au coeur de la salle, exigeait des participants qui voulaient s'exprimer une audace quasi héroïque.Dcvrais-je pousser l'humiliation jusqu'à confesser que l'esprit de celle rencontre, pour ce qui nous concerne, fut surtout l'esprit d'escalier?Dès le lendemain, nous nous semions remplis d'idées originales sur la façon d'animer une journée de Iccteursl Nous songions à une série de confrontations entre chaque rédacteur responsable de rubrique et le groupe des abonnés intéressés à ce sujet.Nous divisions la séance en deux paris: critiques et suggestions.Nous prévoyions encore des exposés précis de nos projets.Nous.Mais tout cela se rapporte à notre prochaine rencontre.La première est révolue.Une fois battue notre coulpe, il ne reste plus qu'a dégager les éléments positifs de cette expérience. Le premier et sans doute le plus impressionnant, c'est la confiance manifestée par nos lecteurs à l'endroit de Cité libre, non pas à une équipe ni à des individus, mais à l'institution elle-même (si j'ose utiliser ce terme inflatiouuai-re) au point de cristallisation qu'elle constitue pour un certain nombre d'inquiétudes et d'idées.Le programme qu'en quelques heures nous a tracé cette assemblée, les besognes qu'elle nous a assignées ont tle quoi nous réjouir, par la confiance qu'ils révèlent, mais nous effrayer aussi par leur ampleur tout à fait démesurée.On pourrait, en pessimiste, estimer que nos lecteurs cherchent à rejeter sur le premier groupe venu le poids des taches dont ils saisissent l'uigence.je préfère toutefois une interprétation plus optimiste et veux voir dans la montagne de suggestions qu'il nous ont faites l'impatience d'avancer, la conscience du temps qui fuit et des taches urgentes.J'aurais été beaucoup plus inquiet, jusqu'à flairer l'échec et redouter le pire, si nos lecteurs rassemblés avaient tenté l'opération freinage.La première qualité d'un public lecteur, pour une revue comme la nôtre, c'est le sens du mouvement et du risque.En cette matière, le contact avec nos lecteurs nous a pleinement rassurés, c'est-à-dire qu'il nous a poussés en avant vers de nouveaux projets.• • • Je ne saurais reprendre ici la matière des discussions qui occupèrent cette journée.L'improvisation tient trop de place et les interventions restent trop touffues pour qu'il soit possible d'en dégager autre chose (pie des orientations générales.Signalons toutefois (pie les jeunes présents à la rencontre ont déploré le peu d'espace occupé dans Cité libre par les articles de leurs contemporains — et bravement accepté le défi de l'équipe: invités à remplir eux-mêmes plus d'espace dans la revue, ils ont déjà entrepris des contacts qui devraient aboutir, l'automne prochain, à la publication d'un numéro spécial sur les préoccupations actuelles des moins-de-trente-ans.Au niveau politique, lecteurs et rédacteurs ont dissipé une inquiétude exprimée par certains.Cité libre allait-elle abandonner sa fonction critique à l'endroit du gouvernement libéral au pouvoir à Québec?Allait-elle au contraire appuyer le Nouveau Parti?L'examen de ces deux questions a eu le mérite de dissiper une équivoque.Ceux qui se persuadent que la revue est passée au camp gouvernemental parce qu'elle n'a pas pris fait et cause pour le N.P.sont évidemment difficiles à détromper.Ceux qui, au contraire, interprètent, depuis juin, toutes les réserves formulées à l'endroit des Libéraux comme autant d'ail/lésions formelles au N.I'.sont tout aussi inquiets.Mais nous sommes là en pleine partisaneric: ce n'est pas notre rayon.La majorité des lecteurs, comme la plupart des rédacteurs, a fort bien compris, au contraire, qu'une revue d'idées ne saute pas à la gorge d'une équipe gouvernementale nouvelle avant de connaître le chemin qu'elle va prendre.On a compris, également, qu'une formation politique non encore portée sur les fonts baptismaux ne commandait pas fatalement l'adhésion immédiate d'une publication qui prétend juger les choses avec un certain recul.Mais il fut rappelé que Cité libre a ouvert ses colonnes à plusieurs adhérents du parti nouveau — et publié sans doute plus de textes à ce sujet que n'importe quel autre mensuel, sauf les publications du N.P.lui-même.Bref, nos lecteurs, sans ménager leurs critiques, ont volé la confiance à l'orientation générale de la revue.On a souhaité une présence plus vigilante encore aux nouvelles vagues idéologiques, une analyse plus serrée des courants nouveaux qui, depuis le 22 juin dernier, se manifestent dans notre milieu.Mais personne, sauf erreur, n'a manifesté l'inquiétude qu'exprime Pierre Vadboncocur dans son excellent article de la présente livraison.D'aptes lui, Cité libre n'aurait plus souci que de répandre ce (pie naguère elle manifestait?Ou bien cette formule est creuse, ou bien elle nous accuse de vivre sur l'acquis, refusant désormais d'assumer de nouveaux risques, d'explorer de nouveaux problèmes, de pousser plus avant la recherche entreprise.Cette allégation est-elle justifiée par les faits?Je nie permets d'en douter.C'est à la nouvelle série de Cité libre que Vadboncocur en a, peut-être par un penchant naturel aux hommes de gauche, et qui les porte à bouder tout succès (Si ça réussit, ce n'est pas "pur") peut-être plus simplement par mauvaise mémoire.Après Mgr Char-bonneuu et l'opinion publique dans l'Eglise (janvier 1960), Athéisme ouvert ou athéisme caché (mars), Un moyen satellite (avril), La notion d'opposition (mai), Les dessous de la censure (juin), Une Afrique possible (septembre), Feu l'unanimité et Requiem pour une clique (octobre), La suprématie occidentale (novembre) etc., je ne vois pas que la nouvelle série de Cité libre ait cessé de manifester.L'effort reste difficile, ardu et le résultat bien au-dessous de notre ambition intérieure.Mais il reste le même.4 ? Je voudrais parler à un homme Jacques Tremblay Avec toute l'incrédulité possible, garder la foi, voila l'homme do l'avenir.Au contraire il faut dire d'un fou qu'à force de crédulité il a perdu la foi.Cette opposition fait un texte suffisant pour toutes nos pensées; qui démêle cela est un bon conseiller et précioux ami.ALAIN Avant-propos THÈSE ET ANTITHÈSE DANS Cité Libre (oct.'60 ct jan.'61), Gérard Pelletier enregistre le décès de l'unanimité canadienne-française et, du même coup, la naissance du pluralisme.Il exprime ensuite l'espoir de voir les croyants et les incroyants, se respectant mutuellement, rester solidaires pour noue libération sociale par la mort du cléricalisme.Voilà la thèse.L'antithèse est présentée par monsieur Pierre Charbonneau, dans la livraison de décembre rie la même revue.Monsieur Charbonneau juge l'oeuvre, les intentions et la personne de son interlocuteur.Une telle amorce est un refus de collaborer.Lorsqu'on accepte de collaborer, on ne juge pas ses collaborateurs.Monsieur Charbonneau semble prêt à poser le ridicule du côté des croyants, ct des croyants seulement.Il leur refuse l'avenir.Il sait, de science certaine, que loi ou tard, les faits démontreront le ridicule de la position chrétienne.On ne travaille pas dans le ridicule.Une telle prise de position au départ est un refus de collaborer.Les protestations verbales ne nous rassurent que médiocrement.Cependant le texte de monsieur Charbonneau est sincère.Il y a dix ans, il eût même élé courageux.Il peut être l'amorce d'un échange de vues qui amènerait croyants et incroyants à une mutuelle compréhension.Et, par là, retrouvant le "respect élémentaire" de l'homme pour l'homme, croyants et incroyants pourraient travailler ensemble à l'édification d'une Cité meilleure.Mais nous ne parlons alors que de la possibilité d'amorcer un dialogue qui, dès aujourd'hui, est nécessaire si nous voulons éviter le fanatisme.POUR UN DIALOGUE HUMAIN En écho aux textes de messieurs Pelletier et Charbonneau, monsieur Bernard Jasmin nous Earle de liberté et de vérité (Cité Libre, fév.'61).a discussion avait été amorcée dans l'opposition croyant-incroyant, et monsieur Jasmin refuse de s'enfermer dans l'un ou l'autre camp.Il analyse certains éléments de notre vie spirituelle à partir de son expérience personnelle, et ajoute un témoignage, personnel encore, qui peut être reçu par "tous ceux qui croient en la valeur de l'homme".Il déplace le problème?Mais n'est-ce pas justement ce qu'il faut faire: déplacer le problème de manière à n'être pas réduits à une catégorie (chrétien, athée, agnostique, etc.), et à ne pas parler au nom d'une abstraction ("Nous les chrétiens", "Nous les athées", "Nous les agnostiques", etc.).Que le croyant parle d'abord en son nom plutôt qu'en celui de son groupe, et que l'incroyant fasse de même.Car le dialogue humain est voué à l'échec aussi longtemps que chacun des interlocuteurs est soucieux de prouver qu'il a raison, et donc que l'autre a ton.Convaincre, c'est vaincre.Le dialogue humain, qu'il esl urgent de créer ici, exige qu'on renonce à tout effort de persuasion de l'autre, pour ne chercher que l'expression de soi.Se référer à une orthodoxie ne va pas sans poursuivre l'hétérodoxie, ne va pas sans inquisition et persécution.C'est dans l'espoir qu'on réussisse à créer un climat favorable au dialogue humain cpie je présente aux lecteur de Cité Libre, les réflexions qui suivent.1.Le renversement des valeurs DIAGNOSTIC: CLÉRICALITE (COMME ON DIT APPENDICITE) Le diagnostic est établi déjà depuis un temps: notre système est le cléricalisme.Il est nécessaire de penser encore ce fait fondamental, car nous sommes loin d'en avoir éclairé tous les recoins.Il faudra finir par connaître la largeur, la hauteur ct la profondeur de notre cléricalisme.Mon idée est que nous en ignorons les ressorts les plus profonds, et j'imagine que notre anticléricalisme, plus ou moins lucide, est mu souvent par les ressorts mêmes du cléricalisme.Comme corps social — nous sommes en dehors de la question du caractère divin du christianisme — comme corps social, notre clergé n'a pas connu d'autre loi que celle de la volonté de puissance.C'est à juste titre donc que nous parlons de cléricalisme.Le cléricalisme, d'ailleurs, n'est pas seulement le fait des clercs: il faut dénoncer les clercs qui cherchent la gouverne du temporel, 5 mais aussi les laïcs qui se couvrent du prestige clérical pour dominer un peuple crédule.Le cléricalisme est mitigé en bien des domaines, à cause de l'influence du capitalisme.Les nécessités de l'industrialisation rapide ont ouvert les portes de notre monde au grand capitalisme, oui est étranger aux structures propres de notre société.Le monolitisme de la société canadienne-française s'en esl trouvé menacé.Mais, perdant l'administration matérielle de la Cité (le curé ne peut pas supplanter le maire dans une ville industrielle), le clergé dirigeait toute sa volonté de puissance sur l'administration spirituelle de la Cité.Péguy dirait: perdant le gouvernement temporel de la Cité, il se réfugiait dans "le gouvernement temporel des esprits", (l'est dans le domaine de l'éducation tpie nous trouvons l'essence de notre cléricalisme.Enseignement privé ou enseignement public, degré primaire ou degré universitaire, le cléricalisme est omniprésent.Et par là, il reste encore le premier et le dernier mot de notre société.Etant "le gouvernement temporel des esprits", il est le gouvernement tout court.Nous sommes en théocratie."En théocratie, l'éducation est un prétexte".La formule est de Gilles Leclerc (I).Elle dit, à elle seule, toute notre misère spirituelle.En théocratie, on n'éduque pas, on fabrique des sujets; on n'enseigne pas, on fait de l'apologétique; on ne pense pas, on défend des positions, l.e catéchisme ( à la mode de chez nous), la langue (gardienne de la foi), l'histoire (une épopée), la géographie (combien de malheureux infidèles à convertir?), la science (servante de la foi), tout est prétexte.11 serait utile d'illustrer ce fait par des exemples, mais là n'est pas mon propos, je voudrais analyser un peu les conséquences de ce fait.VALEURS ET CONTRE-VALEURS L'éducation, un prétexte: c'est, à la base, un premier renversement des valeurs.Dans l'éducation véritable, l'organisation sociale présente est au service de l'homme de l'avenir; en théocratie, l'éducation est un moyen de protéger et de cou-server l'organisation sociale présente.Car l'organisation sociale présente est posée dans l'absolu.Par osmose, l'absolu passe de Dieu à la société rendant officiellement un culte à Dieu; du Dieu des chrétiens au "monde chrétien et à ses malfaçons'! (1.Lcpp).En théocratie, l'éducation est une valeur renversée, une contre-valeur, Les valeurs qui ont donné son dynamisme à la pensée occidentale se retrouvent dans la pensée du Québec, mais elles sont des contre-valeurs.Le dynamisme révolutionnaire de l'Occident est issu de la rencontre historique de deux témoignages: celui de Sociale et celui du Christ.A l'origine, nous trouvons deux témoins tués pour avoir (1) Gilles Leclerc, Journal d'un Inquisiteur, Edition de l'Aube, Montréal 1960, p.177.opposé un absolu à l'ordre établi.L'Occident esl l'héritier de Sociale et du Christ.Socrate lui a donné sa foi en l'Homme, en la grandeur spirituelle de l'Homme: le Christ lui a donné son appétit toujours aussi grand de dépasser l'Homme.Par Sociale, l'Occident s'csl toujours appuyé sur l'Homme; par le Christ, l'Occident a toujours cherché plus que l'Homme.Le difficile, pour l'Occident, c'est de dépasser l'Homme, en s'ap-puyant encore sur l'Homme.La déviation de la pensée du Moyen-Age, conduisant à un verbalisme sans objet; Descartes qui oppose, à tous ses maîtres, son "Je suis"; une révolution sanglante au nom de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité; Nietzsche qui répète (pie "l'Homme doit être .surmonté"; (aventure communiste qui perd l'Homme en cherchant l'Humanité; l'opposition politique européenne, toujours axée sur l'Utopie: l'idée de justice sociale intégrale: un intellectualisme qui réussit à éloigner, infiniment, les limites de l'intelligence; un anti-intellectualisme à la recherche de la conscience-absolue, autant de phénomènes impensables en-dehors de l'Occident.Et on est occidental comme on est grand ou petit.C'est une situation à assumer.Les Utopies qui font le dynamisme de l'Occident sont notre pensée ou notre pensée n'est rien.Nous utilisons toujours des termes comme vérité, liberté, justice, charité, car l'esprit occidental a éié coulé dans ce moule.Et ces termes ont une valeur d'absolu qui remet continuellement en question le Cosmos, ou ne sont qu'une aberration de l'esprit ayant pour fin d'assurer la bonne-conscience.Là, prend naissance le renversement des valeurs, décrit une lois pour toutes par Nietzche: la réson-nance affective des ternies désignant les valeurs est utilisée par Ja bonne-conscience pour défendre une forme de société, qui n'est rien d'autre qu'un sous-produit sclérosé de la pensée dont on se réclame.Toute la métaphysique occidentale au service de la "morale des épiciers".LE "POUR" EST UN "CONTRE" Notre petit momie fermé n'a pas évité les pièges de la bonne-conscience et le renversement des valeurs dont il se réclamait.— Tout en se proclamant disciple du Christ, qui est mort pour avoir dit la vérité à contre temps, on admettra comme principe évident, au nom de la prudence, que "là vérité n'est pas toujours bonne à dire".11 faut dire la vérité lorsque cela est utile.La vérité, une valeur politique.C'est sur le caractère politique de la vérité que l'on fonde la nécessité de la censure, des contrôles et des sanctions morales et sociales.(LE SUJET: Quand la vérité est-elle bonne à dire?— LE PRINCE: Pour le savoir, tu me le demanderas.Je suis seul à savoir quand la vérité m'est bonne, quand elle ne m'est pas bonne.) — Et, la théocratie se posant dans l'absolu, on pan de l'idée absolue de justice pour arriver à'une justice-sauvéc-autant-quc-possiblc dans un : systèv 6 mc-sauvé-à-tout-prix.L'ordre établi est sans valeur, s'il tolère une seule injustice; en théocratie, l'ordre doit être sauvé même au prix de l'injustice.— L'autorité n'est plus un service rendu à la société mais un privilège.Ce privilège est accordé par une puissance occulte, dont l'élu est seul à connaître les secrets, et exige, de ce fait, une obéissance aveugle.En corollaire, la liberté est le pouvoir de faire ce que demande l'Autorité.lit la politique, où s'exerce l'autorité légitime, devient une activité essentiellement corrompue.— L'absolu étant attribué à une forme sociale transitoire, tous les termes exprimant l'absolu sont vidés de leur sens.La valeur est devenue une forme en creux.CHRÉTIEN SINCÈRE HÉRÉTIQUE Le chrétien sincère n'évite pas, de par sa seule sincérité, le renversement des valeurs.L'éducation chrétienne en vase clos a l'inconvénient d'établir une équivoque entre l'intégrité de notre loi et l'intégrité de notre confort spirituel.Il nous est difficile de voir la différence entre avoir la loi ct être croyants, parce que nous avons eu la foi avant d'être croyants.Le climat dans lequel nous avons été élevés est essentiellement constitué par'la foi donnée comme solution universelle.Nous avons ainsi été éduqués dans un climat de confort spirituel qui nous est devenu vitalcmcnt nécessaire, si bien que nous défendons ce confort spirituel tout naturellement, sans même nous rendre compte que c'est notre confort spirituel que nous défendons.Notre atavisme religieux s'est mué en réflexe de défense, lit, alors que nous croyons lutter pour défendre notre foi intime, nous luttons en fait pour sauvegarder un climat spirituel confortable.La lutte pour garder l'intégrité de notre foi esl la plupart du temps une bille pour garder l'intégrité de noue confort.Et, dans cette lutte, nous oublions de sauver l'intégrité de notre être.Nous ne savons pas que l'intégrité de la foi sans l'intégrité de l'être n'est qu'une surface, parce qu'il y a alors une scission diabolique entre la foi ct l'être.Nous vivons ainsi la pire des hérésies: le dualisme.Le chrétien sincère, souvent, parle christianisme, et vit dualisme.LA MORT DE L'INTELLIGENCE Cependant, plus manifestement et plus directement, c'est l'intelligence qui est atteinte par le renversement des valeurs.En théocratie, le C.Q.F.D.est remplacé par le A.M.D.G.On satisfait à toutes les exigences lorsqu'on termine un discours par le A.M.D.G.C'est pourquoi l'intelligence n'y a jamais son compte.Une société dans laquelle l'Autorité est tout ne va pas sans obscurantisme, sans défense et glorification de l'ignorance.L'intelligence est la "servante" de l'Autorité.Elle doit être utilisée avec discernement, et seule- ment pour confirmer le système.Chez nous, le spirituel n'inclut pas l'intelligence.Dans la pensée officielle, on a complètement dissocié la nature et la surnature: la surnature est le spirituel; et tout le reste, y compris l'intelligence (y compris l'esprit), constitue un monde inférieur, vague cl contradictoire, dont il faut se méfier.Bien sur, on est bien intentionné.Mais cela fait justement partie du système: les bonnes intentions ont remplacé l'intelligence et la lucidité.11 est amusant ce proverbe qui dit qu'au royaume des aveugles, le borgne est roi.Le borgne croit être le roi des aveugles.Mais le roi des aveugles est celui qui die le plus fort que la cécité esl la pins grande vertu.Au royaume des aveugles, le borgne boit la (igné.DÉMISSION INSTITUTIONNELLE Notre histoire, depuis cent ans, est une longue suite île démissions qui commence par la démission tle l'Etat québécois devant le problème tle l'enseignement.L'Etat a remis aux mains du clergé les (barges de renseignement.Mais le clergé poursuit son bien propre el non le bien de l'intelligence.Le Département tic l'instruction publique, d'une pari, l'institution universitaire et les collèges, d'autre part, ont vécu comme si l'intelligence avait élé pour eux une tache secondaire.Il fallait d'abord sauver l'orthodoxie et la théocratie.Jusqu'ici, le D.I.P.a pu improviser n'importe quelle structure académique dans la plus parfaite immunité.Le cours primaire public apprend aux enfants à répéter mille sornettes qu'ils ne comprennent pas, mais ne leur apprend ni à lire ni à écrire ni à compter.Le cours secondaire public expérimente, à tous les cinq ans, un nouveau programme tiré des entrailles de Jupiter, mais chaque changement sur le plan académique nous conduit à une situation pire que la précédente.Le D.I.P.fait des progrès dans son genre à lui: de plus en plus irresponsable, de plus en plus irréaliste.C'est une exception lorsque l'enseignement secondaire, technique ou universitaire réussit à combler le vide laissé par le primaire.Et les quelques élans intellectuels authentiques de nos universitaires sont freinés par l'archaïsme de l'institution universitaire elle-même.Au moins jusqu'à l'avènement du Frère Untel en novembre i960, l'immunité a été assurée à notre système d'enseignement, et ce, par la démission des représentants de l'intelligence.Tout s'est passé comme si nous n'avions pas eu d'intelligentsia.Dans notre société rurale, les représentants de l'intelligent c furent sans doute peu nombreux, l'intelligence étant monopolisée par le clergé.Mais, avec l'industrialisation ct l'urbanisation, une part de l'intelligence inévitablement fut libérée.Il faut croire que l'intelligence avait été trop longtemps méprisée: libérée, elle reste vide.Les représentants de l'intelligence se contentent de porter l'intelligence comme une déco- 7 ration.L'intelligence, un petit ruban à la boutonnière, l'ourlant, il n'y a que les continuelles récriminations de l'intelltgensia qui peuvent protéger un système d'enseignement contre lui-même et contre les fonctionnaires de l'esprit.En définitive, c'est la démission de l'intelligentsia qui explique le fixisme de notre système d'enseignement.Elle esl explicable, celte démission, c'est entendu; excusable, si l'on veut; elle n'en fut pas moins corrosive.Nos démissionnaires, il ne laut pas les chercher clans le peuple, cela va de soi; il ne huit pas les chercher non plus dans le clergé: on ne demande pas au président tle la compagnie d'organiseï le syndical; nos démissionnaires, ce sont les représentants de l'intelligence, ceux-là mêmes qui imputent tous les maux au peuple ci à son gouvernement politico-religieux.Car, en-lin, l'asservissement de l'intelligence ne pouvait pas se réaliser sans la complicité des représentants de l'intelligence, écrivains, professeurs ou journalistes.2.Le renversement des renversements Le mal est profond, il est difficile d'eu guérir.Car il y a, dès l'abord, une confusion de tous les termes qui rend quasi impossible l'expression delà pensée, l'expression nécessaire à la vie de la pensée.De par le renversement des valeurs, un terme est son propre contraire.Mais il y a, plus profondément, une abc-nation au niveau des structures mentales 11 est plus difficile de se libérer d'un mode de pensée cpie d'un objet de pensée, et, la méthode étant déjà une métaphysique, la pensée retrouve, dans l'objet contraire, l'objet rejeté lui-même.L'objet n'est pas ce cpi'il apparaît seulement par ce qu'il est.l'objet renvoit encore à l'esprit l'image de l'esprit même.Education en théocratie Les mêmes maîtres ont veillé à notre formation religieuse.Notre formation n'eut donc qu'une seule couleur, ni religieuse ni humaniste.Qui a dit cpie chcz-nous même les mathématiques sont enseignées sur un mode théologiqueî La formule n'est point trop forte.Telle était bien la mentalité de nos maîtres, y compris nos maîtres de mathématiques.La présentation d'une proposition faisait-elle difficulté?La proposition n'en devenait «pie plus rigoureuse, étant imposée au nom d'une autorité occulte dont le maître était le ministre.Et le mode théologique, «pii utilise, pour soumettre l'esprit, l'argument d'autorité, se coin-plifpic toujours d'un souci apologétique.Au fait, la théologie même ne fut jamais enseignée.L'apologétique prit toute la place.Notre formation ne fut ni religieuse ni humaniste, mais dogmatique et apologétique.Notre mode de pensée: soumission systématique à une autorité occulte et interprétation îles faits de matière à ce que les faits confirment toujours notre position.ET LE BEDEAU DE S'ENFUIR Ainsi, notre initiation à la littérature fut l'étude du catalogue des auteurs à lire et des auteurs à ne pas lire.Quand nos maîtres disaient du mal d'un auteur, ils prouvaient leur avancé en faisant disparaître son oeuvre; quand ils disaient du bien d'un auteur, la platitude de leurs louanges nous faisait refuser l'oeuvre qu'ils nous offraient Deux manières de lire le catalogue en question: tel que présente ou en intervertissant les termes "à lire" et "à ne pas lire".Deux attitudes possibles: une acceptation béate ou un refus systématique.Deux attitudes également dogmatiques.— L'Histoire politicpie, religieuse ou littéraire nous fut présentée selon la technique des petites histoires roses et des épouvantails à bedeaux: l'époque à admirer, réduite à quelques petites histoires roses (le Moyen-Age: les cathédrales et les croisades); l'époque à détruire, réduite à quelques faits présentés de telle façon que les bedeaux ne puissent pas répéter avec monsieur le curé: "Oh! quelle horreur! C'est à fuir.C'est à éviter à tout prix." Toute la pensée religieuse des vieux grecs: les fêles tle Bacchus; toute la civilisation romaine: "du pain et des jeux"; toute la Réforme: Luther, gros ci gras et vicieux, défroqué vivant avec une défroquée; toute la Révolution française: le martyre du bon Louis XVI.Et le bedeau de s'enfuir, sans connaître la fin de l'Histoire.Deux attitudes possibles: l'acceptation béate ou le refus systématique.Deux attitudes également dogmatiques.— A nos esprits d'adolescents déjà enclins à 1 absolutisme, nos maîtres offraient leur super-absolutisme socio-religieux.LE MAUVAIS RÊVE Est-il nécessaire d'ajouter une expérience personnelle?— Je ne peux donner ma loi qu'à celui «pie j'aime, jamais ils ne m'ont présenté un saint «pie j'aurais pu aimer.Us m'ont conté des histoires.Des histoires horribles, leur spécialité, et des histoires roses.Quand ils parlaient d'un saint réel, ils savaient toujours l'anéantir par le système des petites histoires.Du côté religieux, je n'ai rien eu à admirer et à aimer de toute mon enfance et de toute mon adolescence.Heureusement, ils parlaient rarement du Christ.Us savaient tout juste conter des histoires sur le petit Jésus.L'amour est le seul moteur de la religion du Christ.Qu'est-ce donc que cette petite chose qu'ils appelaient la religion?— Ils se sont mis dans la tète de voir eux-mêmes à ma formation humaniste, et ils ont su arranger les choses pour qu'il n'y ait rien là à admirer et à aimer.Ils nous ont fait faire quelques versions latines et grecques, mais les latins et les grecs — ces païens! —, ils ont pris bien soin de ne pas nous les faire connaître.Us nous ont fait passer des examens d'histoire littéraire, mais ils nous avaient donné les réponses d'avance.Ils ont bien réussi: tous les hommes qu'ils nous ont 8 présentés, tous les auteurs dont ils nous ont fait lire quelques morceaux prudemment choisis, tous nous apparaissaient insignifiants et étrangers à nos petites misères d'adolescents.Heureusement, ils se sont arrêtés au XVIIe siècle, piquant seulement une pointe au XVIIle siècle pour condamner Voltaire.L'amour porté à quelques grands hommes est le seul fondement de l'humanisme.Qu'est-ce donc que cette petite chose qu'ils appelaient l'humanisme?— Telle est, en deux mots, le système éducatif tpie j'ai subi.Bien sûr, un tel système n'est pas sans faille.J'ai rencontré quelques témoins authentiques tle l'existence tpti ont droit à une reconnaissance éternelle.Mais n'est-ce- pas là justement la plus lourde charge contre le système tpie de devoir présenter ces témoins comme des trouble-fête?(1) NOTRE MODE DE PENSÉE Notre pensée est née et a vécu dans le dogmatisme.La pensée dogmatique est celle qui exige que tout objet ait une place définie dans un système unique et exclusif.Interpréter tous les faits, en nier au besoin et verbaliser les villes; que tous les faits viennent confirmer des catégories pré-éta-blies et posées dans l'absolu; que toutes les analyses de situation, faites à la lumière tlu système, donnent une solution définitive; la négation pratique de la possibilité d'errer, accompagnée souvent de maintes protestations verbales: voilà les schèmes aberrants imposés à notre esprit.Voilà le verre déformant tpie porte notre oeil.LE "CONTRE" EST UN "POUR" A ce niveau, nos affranchis ne le sont qu'à demi.Ils ont souffert de la petitesse du monde qu'on leur montrait, et ils l'ont refusé.Mais ils n'ont pas toujours su que le monde est petit à cause de l'oeil qui le regarde, et qu'une conversion à la grandeur doit être d'abord une conversion personnelle.Il y a une manière cléricale d'être anticlérical, une manière dogmatique d'être anti-dogmatique et une manière religieuse d'être antireligieux.L'illustration n'est pas difficile ici.Ne nous arrêtons pas à dégager le caractère proprement "rc- (1) Un ami à qui je faisais lire ce texte m'écrivait: "Le reproche majeur que nous avons le droit de faire à nos maîtres, c'est qu'ils n'aimaient rien.Les "méchants" avaient confisqué l'amour.Nos maîtres parlaient de Dieu ou de la culture ou de la littérature par "devoir" ct jamais par amour.Ils ne nous ont fait aimer aucun grand mort.Or l'humanisme, c'est le culte des grands morts qui demeurent de grands vivants.Nos maîtres n'aimaient rien, ni les classiques ni les contemporains.Ils "coupaient tout".— Qui encore pourraient corroborer cette impression: on aurait dit que l'enseignement humaniste avait pour but d'atrophier nos facultés d'amour ct d'admiration?La peur de vivre conduisant à la négation et à la destruction de la vie.ligicux" de certaines "chapelles" athées ou agnostiques de la Métropole.Je pense, ici, plus simplement, aux raisons pour lesquelles Sartre est si souvent considéré comme un demi-dieu par l'affranchi.Je prends l'exemple de Sartre parce qu'il est le nom le plus souvent cité, mais surtout paire qu'il est l'auteur dont l'oeuvre proprement philosophique est la moins lue par ses tenants.Jusqu'au caractère occulte de l'autorité qui est sauvé.Je pense encore au besoin affectif de poser d'un côté la science, la grandeur et l'honneur, de l'autre côté l'obscurantisme, le ridicule et le mercantilisme.Notre affranchi parle, lui aussi, de science certaine.Lui aussi, il parle de sou interprétation de l'Histoire et des faits, interprétation tlans laquelle on perd l'Histoire et les faits.Lui aussi, il se permet d'extrapoler dans l'avenir son interprétation des faits passés, et de prédire l'avènement prochain et définitif du Royaume.Et pourquoi serait-il souvent sur l'autre, puisque demain l'autre n'existera plus?Enfin, nos affranchis ont-ils trouvé mieux tpie la technique tles épouvantails à bedeaux pour se défendre contre le cléricalisme et la religion?11 est amusant de voir avec quelle satisfaction nos affranchis collectionnent, pour fortifier leur foi (ou anti-foi), les vices des clercs, le capitalisme ébonté des communautés religieuses et le jésuitisme tles jésuites.Epouvantait servi à un chrétien contre l'athéisme: "La dégénérescence morale de celui-ci ou de celui-là".Epouvantai! servi à un affranchi contre la religion: "Le pauvre mourant à la porte d'un hôpital catholique".PAROLE D'AFFRANCHIS "C'est une préjugé qui veut qu'une raison raille soil plus une raison qu'une raison souple ou plutôt qui veut que de la raison raide sou plus de la raison que de la raison souple.C'est le même préjugé qui veut qu'une logique raide soit plus une logique qu'une logique souple.Et qu'une méthode scientifique, qu'une méthode scientifique souple.Et surtout qu'une morale raide soit plus une morale, et plus de la morale, qu'une morale souple.C'est comme si on disait tpie les mathématiques de la droite sont plus des mathématiques que les mathématiques de la courbe.Il est évident au contraire que ce sont les méthodes souples, les logiques souples, les morales souples qui sont les plus sévères, étant les plus serrées".— Ainsi parlait Péguy.Si quelqu'un reprenait ces paroles, je comprendrais qu'il est sauvé de l'aliénation caractéristique de la pensée québécoise.Il ne suffit pas de dire: "Pas de Scigncurl Pas de Scigncurl" pour être sauvé du Québec.Echanger un dogmatisme contre un dogmatisme, ce n'est pas sortir du Moyen-Age.Les barricades dressées dans les rues de Paris à propos d'une discussion "philosophique" sont une fort belle image du Moyen-Age, car il y avait des gens des deux côtés des barricades.Et aucun philosophe.9 3.Pour un dialogue humain L'utilisation des valeurs à seule fin d'assurer la bonne-conscience et, par là, de garantir la stabilité de la théocratie est en fait le renversement des valeurs dont ou se réclame.La valeur, cpti vaut par elle-même et qui exige toujours, devient instrument de domination et de conservatisme.Les valeurs religieuses, l'intelligence et même l'opposition ont perdu leur dynamisme propre.I.e produit d'une considération militariste des valeurs est l'ambivalence et.la confusion.Toute la pensée québécoise est marquée d'un même indice: la confusion, ("est la pensée religieuse qui en souffre directement, mais, le profane étant encore discuté en termes religieux, la confusion atteint tous les domaines.Par le renversement des valeurs, vérité veut dire erreur utile; justice, injustice admise; Providence, démission des hommes; religion, honorabilité.L'enseignement doctrinaire a créé le mot-solulion-uni-vcrsclle et le mot-tabou.Le premier imbécile venu peut clore n'importe quelle discussion publique en prononçant "ex professo" une quelconque formule magique comme Providence, doctrine sociale de l'Eglise; citation de Pie XII, ou comme socialisme, laïcisme ci athéisme.Que la (or-mule magique ail ou non une référence au problème discuté, l'assemblée se tait béatement ou se divise eu deux camps irréductibles, el chacun retournera à ses occupations Gros-Jean comme devant.L'IMPOSSIBLE DIALOGUE En une telle conjoncture, il y a des discussions à ne pas provoquer! Tous les problèmes sur lesquels s'est appesanti noire dogmatisme, sont inex-piaillement confondus avec la question de l'adhésion à une société cléricalistc et théocratique.Ces problèmes-là, il ne faut pas les poser publiquement, parce qu'on ne peut pas les mal poser.Ou, tout au moins, il faut les poser en des termes nouveaux, de manière qu'il n'y ait aucune référence possible aux schenics de la pensée officielle.Autrement, on se butera toujours à la confusion, et on sera toujours conduit à une impasse.L'éditorialiste de la revue Relations, en octobre IDfiO, s'étonnait quoi tlans les conférences de l'I.C.A.P.sur le tiers-monde, on n'ait pas cité "les grands apôtres tic l'Europe et les grands missionnaires de l'Asie et tic l'Afrique, les encycliques de Benoît XV, de Pic XI et de Pie XII".Le bon père ne comprend pas que l'on puisse parler du colonialisme ou de la culture occidentale sans situer le problème par rapport à l'Evangile.Ce qu'ils ne savent pas, les bons jésuites, c'est que l'Evangile a tellement été traîné dans toutes les platitudes domestiques qu'on ne peut plus s'y référer directement sans poser, comme fond de scène, ces platitudes dont justement il faut se débarrasser si on ne veut pas en crever.Les conféren- ciers sont-ils "à ce stage premier d'anticléricalisme qui ne leur permet pas d'aborder sans parti pris l'étude du facteur religieux dans les affaires publiques?" se demandent les bons pères.Disons simplement que, chez nous le facteur religieux doit cire lui aussi discuté en termes profanes, parce que les choses profanes ont toujours été discutées en termes religieux.En discutant les choses profanes en termes religieux, on a profané les termes religieux.Les termes profanes, une partie du moins (ceux qui n'étaient pas trop près des termes religieux), sont restés "purs".Pour retrouver une certaine pureté de pensée, il faut utiliser les termes purs, non les termes profanés.LES CONDITIONS DU DIALOGUE I.Avant tle créer ici un dialogue humain, il faudra d'abord vaincre la confusion.C'est-à-dire donner tous ses droits à l'intelligence, à la clarté intellectuelle.Poser les problèmes en termes simples, concrets cl maîtrisés par l'intelligence.C'est l'intelligence qui a le plus souffert du cléricalisme.Elle a tellement été écrasée sous le dogmatisme ci la mythologie qu'elle est, à toute fin pratique, inexistante.Libérée, elle reste vide.Toute (re) naissance pour nous doit cire d'abord intellectuelle.Revaloriser l'intelligence, c'est une condition préalable de tout dialogue humain.C'est entendu, la spiritualité du XXe siècle est née de l'échec de l'intelligence.Mais avant le XXe siècle, il y a eu le XVIlie, et il n'y aurait pas eu de XXe sans le XVIlle.II n'est pas question de dépasser l'intelligence avant d'avoir possédé l'intelligence.L'intelligence veut comprendre, et cette ambition doit être respectée entièrement par la société qui veut rester humaine.On a beaucoup insisté chez nous sur le fait que le communisme soviétique détruise le clergé des pays conquis; mais on n'a jamais dit que tous les représentants de l'intelligence; engagés ou non dans l'action politique, subissaient le même sort.L'intelligence libre ne reste jamais enfermée à l'intérieur d'un système exclusif.C'est pourquoi un système qui se veut exclusif déclare toujours la guerre à l'intelligence.Mais admettre un dialogue entre les hommes, c'est admettre qu'aucun n'est dépositaire exclusif de la Parole.Créer le dialogue demande donc d'abord la libération de l'intelligence.L'intelligence libre est un élément essentiel de la société qui veut éviter la stagnation et la mort spirituelle.L'intelligence libre n'est pas suffisante à elle seule, d'accord; mais elle n'en est pas moins intelligence.Revaloriser l'intelligence, je me doute un peu de ce que cela signifie.Je me doute un peu que l'intelligence ne donnera pas le dernier mot de l'humain.J'aime Pascal, Nietzsche, Bergson et Jaspcrs, mais je sais aussi que le dernier mot de l'humain ne sera pas dit tant que l'intelligence n'aura pas dit tout ce qu'elle a à dire.Commencer en niant l'intelligence, c'est commencer par 10 la fin.Commencer en niant l'intelligence, c'est faire un vide d'où rien ne sortira.L'intelligence est profane.L'intelligence est profanatrice.L'intelligence est sacrilège.C'est entendu.Mais il faut l'accepter d'abord.La foi est un saut au-delà des limites du savoir, mais il faut d'abord se rendre aux limites.L'intelligence marchera sur tomes les convictions.Je sais,cela.Je me doute même un peu que la seule voie qui s'ouvre infiniment à l'existence, c'est la foi.Je ne propose pas l'intelligence comme le dernier mot de l'humain.Mais je dis simplement que le dernier mot ne sera pas dit tant que l'intelligence n'aura pas dit le sien.Nous avons commencé par nier l'intelligence à tout prix, au risque même de passer pour profanateurs.2.Et parce que, clic/ nous, la mort de l'intelligence fut institutionnalisée, revaloriser l'intelligence ne va pas sans une action politique para-lèlc.Réorganiser renseignement est la tâche sociale la plus importante pour l'instant.Le dialogue humain ne peut pas se poursuivre longtemps en vase clos.11 ne suffit pas qu'un petit groupe accepte de vaincre en eux la confusion.11 faut que la clarté intellectuelle soit institutionnalisée à son tour, pour tpte le dialogue humain puisse s'élargir indéfiniment.Les institutions qui doivent être mise au service de l'intelligence sont premièrement les institutions d'enseignement.II n'est pas question de laisser l'organisation de l'enseignement à l'initiative privée.Aux intérêts privés l'Etat est le seul instrument qui puisse nous servir efficacement en ce domaine.Ce qui ne veut pas dire que l'enseignement soit au service d'un dogmatisme politique.Au service d'aucun dogmatisme, ni religieux ni polititpie, c'est l'opinion éclairée, c'est l'intelligentsia qui doit forcer l'Etat à organiser l'enseignement, et c'est elle aussi qui doit protéger la liberté de renseignement contre les empiétements indus.LE DIALOGUE HUMAIN Vaincre la confusion ct revaloriser l'intelligence sont les conditions préalables du dialogue humain.Et pour que le dialogue humain n'aboutisse pas à une impasse, il reste encore à vaincre le dogmatisme ct à donner au témoignage personnel tout son sens.3.Vaincre le dogmatisme, c'est-à-dire refuser à quiconque, ct à soi-même, le droit de parler au nom de la Vérité.Vouloir parler toujours au nom de la Vérité, c'est ne parler que pour exprimer des pléonasmes (vicieux ou pas), l'évidence verbale étant le seul moyen de se donner l'illusion d'exprimer la Vérité absolue.Reconnaissons qu'"il y aurait (à parler au nom de la Vérité) une sorte de saut périlleux de la connaissance dans un savoir apparent, ct aussi beaucoup de désinvolture envers la divinité" ct la Vérité (K.Jaspcrs).Reconnaissons que l'affrontement des dogmatis-mes est la porte ouverte à tous les fanatismes, à l'inquisition ct à la persécution.Le rejet du dogmatisme doit être suffisamment profond pour nous donner un oeil nouveau.Il ne s'agit pas tle rejeter seulement l'objet déformé par la pensée tpiébécoisc, il s'agit d'abord de se libérer d'une aliénation de l'esprit qui déformerait n'importe quel objet.Non pas l'objet déformé, mais le principe de la déformation.4.Donner au témoignage personne] tout sou sens.Nous n'avons pas besoin de doctrinaires, mais de témoins.La parole a une valeur humaine seulement si l'on sent qu'elle porte en elle la vie même de celui qui la propose.Le mot de Bernard Jasmin est le seul qui convienne ici: "La liberté est le chemin tle la vérité".Et la liberté est toute la vie humaine.La libre expression de soi qui laisse place à la libre expression de l'autre, qui l'exige même, voilà le dialogue humain.Pouvons-nous créer un climat de travail dans lequel chacun répond de lui-même, de son authenticité, sans se réclamer d'une secte quelconque?Un climat de travail dans lequel personne ne songe à tlire: "Nous les chrétiens", "Nous les agnostiques" ou "Nous les athées"?Car le dogmatisme du "Nous les chrétiens", tlu "Nous les agnostiques" et du "Nous les athées" est un seul et même dogmatisme.La lumière ne jaillira pas du choc de notre dogmatisme contre lui-même.De là jaillira le fanatisme."Laissez tout attaquer afin que l'on puisse tout défendre.On ne peut défondre honorablement que ce qu'on peut attaquer librement".CLEMENCEAU Notre esprit fut moulé par le dogmatisme.Le dogmatisme d'un monde homogène garda la pensée dans un tranquille sommeil.Mais l'avènement du pluralisme risque fort de provoquer une lutte fanaticpie, si notre esprit ne peut se libérer tle son mode de penser.Un dogmatisme peut se dire tolérant, lorsqu'il est seul; mais, face à un autre dogmatisme, il se définit des positions extrêmes et exclusives.Le "Crois ou meurs" posé en principe par tout dogmatisme, religieux ou non, ne demande qu'un opposant pour prendre la forme d'un tribunal d'Inquisition, d'une potence ou d'un four crématoire.11 serait naïf d'espérer voir disparaître tous les dogmatismes.Le dogmatisme ne peut disparaître que par la foi effective en la liberté, mais il a une telle emprise sur l'esprit humain justement parce que la foi en la liberté sont deux positions irréductibles.On ne passe pas continûment tle l'une à l'autre.Mais je veux croire qu'il reste suffisamment d'hommes libres pour servir ici le catalyseur.Que ceux qui croient en la liberté se reconnaissent comme tels, acceptent de créer ici un dialogue humain "à mots découverts", afin que leur présence soit le signe de contradiction qui obligera les dogmatismes à rester en deçà du fanatisme.?11 LA REVANCHE DES CERVEAUX Pierre Vadebewcoeur DEPUIS longtemps notre pensée csi collective, connue le reste encore largement la pensée juive.A-ton pleinement mesuré l'étrange condition que cela fait?On a qualifié celte pensée de monolithique, mais c'est un terme bien abstrait.Pour le comprendre tout à fait, il ne suffit pas d'examiner acàdémiqùcmcnt le contenu de celte pensée ct simplement constater l'unanimité qu'elle révèle: il faut en éprouver le caractère tyran-nique.Existc-t-il d'autres peuples qui aient comme nous ce qu'on appelle ici une "doctrine nationale", idée absente de toute autre culture, peut-être, sauf la culture israélitc?Doctrine nationale, c'est-à-dire orthodoxie culturelle et polititpie, appareillée à l'orthodoxie religieuse que du reste elle incorpore, protège et dont elle s'inspire, il y a eu tles orthodoxics totalitaires à notre époque, mais c'étaient tles instruments tle pouvoir et c'est le gouvernement qui les imposait: la doctrine nationale, dans ces cas-là, c'était celle d'un parti victorieux et despotique.Pour ce tpii est tic la nôtre, elle s'esl parfois affirmée contre le gouvernement el en ce sens elle a quelque chose tic populaire et de sociologique.NOTRE "DOCTRINE NATIONALE" Celte pensée collective que certains auteurs ont achevé de précipiter en doctrine nationale", fait plus tpie contenir un ensemble tle propositions.Elle a profondément marqué noue tournure d'esprit, au point tle faire tlu collectif et tlu national le terrain inévitable tle nos réflexions.Si l'on établissait la proportion tles écrits consacrés à nous discuter nous-mêmes, à nous confirmer tlans nos idées traditionnelles, ou au contraire, depuis quelque temps, à tenter tle nous dégager d'elles, on la trouverait énorme.La plupart tlu temps, il ne semble pas s'agir, pour l'individu, tle réfléchir ou d'oeuvrer simplement à partir de sa propre expérience et de son propre savoir, comme cela se voit tlans tles cultures diversifiées comme celle de la France, mais au contraire tle lutter pour (ou maintenant de lutter contre) notre pesante unanimité.La "doctrine nationale", la pensée collective traditionnelle, tient une place immense, elle est envoûtante.A tel point que la pensée sociale (et spécialement le socialisme), qui n'a pas chez nous de racines aussi anciennes, n'a pu y prendre une place: elle vivote et ne s'intègre pas, ce cpie l'équipe du Devoir nous fait clairement constater.Dans nos écrits, il y a toujours une référence au "nous".Nous discutons sans cesse notre condition.J'admire tpie même les poètes y noient contraints: cela parait non seulement dans leurs essais (Saint-l)envs Garneau discutant le nationalisme) mais aussi dans leurs poèmes (Pierre Trot-licr, dans sou premier recueil, ci combien d'autres, qui expriment continuellement leur lutte contre le milieu).Tout se transforme en question nationale: "noire" littérature, la langue que "nous" parlons, ci ainsi de suite Nous habitons une maison trop petite.Nous n'avons pas plutôt achevé de lire un de "nos" ailleurs que nous nous interrogeons: par lui, "notre" littérature comment e-l-elle enfin d'exister?Lise/ les revues: elles fourmillent de questions nationales.Ce qu'a fait le Frère Untel, dont on ne finira jamais, scmblc-t-il, de commenter l'aimable pamphlet, c'est encore un examen tic conscience national.REFUS ET ÉVASION Cette préoccupation collective est nettement obsessionnelle Je ne crois pas qu'un seul écrivain s'en soit vraiment dégagé, saut s'il s'est plus ou moins expatrié.Traumatisme historique, convalescence interminable, le malade est centré sur lui-même.J'en étais excédé, pour ma part, ct cherchais à m'évader de cette obsession.Je trouvai un sujet, tpii ne concernait pas d'abord la province de Québec: quelle chance) J'écrivis un essai sur le syndicalisme américain, mais ce déplacement géographique tle nia pensée m'avait demandé nu effort loin à fait délibéré! Cette expérience, d'ailleurs, pourrais-je la répéter?Notre culture est si tyra unique à cet égard que se libérer de l'obsession qu'elle entretient équivaut presque à se déraciner.Que ce soit tlans sa vie ou dans son oeuvre, un liomme tle chez nous qui a le goûl de la liberté et qui aspire à agir selon sa liberté a l'impression tle perdre pied.C'est comme s'il allait faire un saut.Refus global pan d'une résolution de ce genre: ce fut un saul vertigineux.Un Saint-De-nys Garneau, qui au contraire resta sur place, subit lucidement la paralysie de tout son être ct finit par eu mourir.Mais rompre mène a quoi?Rompre esl sans doute le premier mouvement auquel notre culture pousse noire liberté, rompre avec loui, rompre avec tous les gardiens de notre orthodoxie globale.Mais rompre est un acte violent, au-delà duquel il y a risque de ne pas retrou- 12 ver d'assiette.Rompre n'est pas se détacher, car le détachement suit la formation de liens nouveaux.Mais chacun chez nous se trouve plus ou moins dans la situation d'un homme qui a des allai lies qu'il ne désire plus mais dont il peut à peine se libérer parce qu'il n'en a pas formé d'autres.Cela se vérifie de cent manières différentes et dans bien des domaines.I.a plupart de nos poètes sont de cela d'admirables témoins: leur poésie est une îxiésic de refus, d'évasion gratuite et epii ne trouve guère son au-delà, sa vie à elle, son ingénuité.Combien d'oeuvres véritablement dégagées, parmi les leurs?D.AUTRES EXEMPLES Mais il y a d'autres exemples.La politique nationaliste d'avant 1950, qui était toute entière contenue dans la pensée collective el statique dont je parle, provoquait la liberté de pensée à rompre avec elle d'une manière radicale: par une prise de position anti-nationaliste, voire anti-nationale.Je le sais bien, pour avoir moi-même fait ce pas.Ce n'est pas par hasard que la seule grande rupture qui ait été suivie d'une oeuvre accomplie lut celle de Borduas.Son oeuvre positive, étant picturale, utilisait un langage essentiellement libre et conue lequel une dialectique ne pouvait guère avoir de prise.Mais dans son oeuvre écrite, quels tourments, combien peu de grâce, quelle violence concentrée, quel poids, et dans sa vie quels avatars! De plus, certaines démarches, certains actes de sa vie, qui chez un autre homme el dans une autre culture eussent éié affaires purement privées, prenaient chez lui un caractère de manifeste et de protestation, comme si une révolution en dépendit.Notre culture le rejoignait jusque dans sa vie privée et même là le forçait à "représenter"! On a aussi l'impression qu'un romancier, s'il n'a pas le goût de faire vivre à ses personnages l'amertume et les empêchements de notre condition et s'imagine pouvoir créer des êtres libres, fait un saut dans l'inconnu.Il révélera vite le sens du choix qu'il aura fait d'un univers de liberté: son histoire, ses personnages, auront quelque chose d'arbitraire.On comprend qu'un romancier aussi sincère que Robert Elie n'ait jamais fait un pareil bond, mais son oeuvre est amoindrie par les limites de l'espace spirituel qui est le nôtre.Pour pathétique que soit le chant d'un Saint-Denys Garneau el si justes que soient le peu de notes qu'il utilise, il reste que son oeuvre est une oeuvre écrasée.On pourrait, jusqu'à un certain point, dire la même chose de celle de Robert Elie, car elle esl très comparable à celle du poète.Mais d'autres, ceux qui veulent choisir de vivre selon la gamine entière île la vie, il me semble qu'ils doivent se sentir au bord de l'impossible et d'une véritable tentation d'artiste.Notre pensée collective, noire tradition dogmatique, avec le jansénisme qui le caractérise, nous tiennent donc très profondément.Jean Le-moyne a dit avec assez de colère ce que notre culture a fait de l'amour ci de la liberté spirituelle.11 n'est point besoin d'y revenir.TENTATIVE DE LIBÉRATION Il ya cependant quelque chose de changé.Depuis quinze ans environ, on assiste à une tentative tle libération.Refus global lut un manifeste, l.u grève de l'amiante lut aussi un manifeste.Cité libre fui un manifeste trimestriel.Les expositions de peinture ont été une série de manifestes.L'Association laïque de langue française à son tour manifeste.Les poètes publient des poèmes-manifestes.Le régime Duplcssis scellait d'un cercle de fer une situation déjà fermée.Il faisait peser rénorme poids tle l'Etal sur une condition déjà sans liberté.Il rendait cette condition intolérable, car il y ajoutait l'odieux de la contrainte politique, sous les traits assez répugnants d'un homme sans culture cl sans justice.Sous Duplcssis, la contrainte sociologique se doublait d'une police, se durcissait par I instrument d'un Liai tracassier'.La liberté n'était plus seulement gênée, elle était pourchassée.C était le temps où Jacques Pcr-reault prononçait une causerie politique sur la peur et en parlait avec l'accent d'un homme violent et supérieur.Le gouvernement Duplcssis ne fut pas pour rien dans une certaine révolution qui s'opéra dans les consciences.Mais ces relations sont difficiles à évaluer.Une chose est certaine, c'est qu'un nombre grandissant d'intellectuels s'affirmèrent.Qu'apportaient-ils de nouveau?Les idées personnelles comptaient pour fort peu dans noire cul-turc, en ce sens qu'elles ne paraissaient jamais pouvoir entamer la pensée collective dont nous avions hérité; affaires d'excentriques.Nonobstant celle promesse de futilité, il se forma alors une espèce de tradition nouvelle, dont plusieurs commencent à s'affoler, et par laquelle la pensée de l'individu, revalorisée, tente de se substituer à la pensée collective comme source des idées dont nous vivrons demain.C'est un pari que nous n'avions pas fait depuis plus de cent ans.Ce n'est pas un pari facile.11 devait l'être davantage il y a un siècle.L'histoire en tout cas témoigne, sur cette époque lointaine, d'une liberté d'allure autrement plus grande que celle d'aujourd'hui.Le prestige des libéraux, les révolutionnaires d'alors, était grand.On tombe parfois sur des bribes de petite histoire qui en disent long.Chaque famille garde le souvenir de quelque tête forte, dont elle est parfois très fière.Foi vigoureuse, en général, mais esprit d'indépendance aussi violent, que nous avons bien perdu.13 II ne me parait point douteux — je le sais d'intuition et à peine de savoir historique — que cette liberté de jadis a dû provoquer quelque part dans la dernière moitié du 19e siècle une réaction intégriste extrêmement conséquente et systématique, si bien (pie la première moitié du présent siècle présente pour nous le caractère achevé d'une société qui a vaincu l'individu.Si mou hypothèse est exacte, la cohésion politique des 60,000 Français du temps de la Conquête s'est traduite au XXe siècle, c'est-à-dire après la réaction anti-libérale, sous la forme d'une systématisation idéologique étroite qui achève notre aventure historique.Cette unanimité de L'esprit, ou plutôt de la contrainte, de la propagande el de la soumission, scellée par l'autorité, finit par se confondre avec le fait de notre résistance.Nous voilà donc, à partir de ce moment, collectifs des pieds à la tête, formant village, sans échappée possible, et imperméables à tout ce qui est étranger ou révolté.Nous voilà réalisés, sauf qu'on nous a bel et bien tués.Je préfère la cohésion politique de jadis, instinctive mais saine, entêtée mais non totalitaire, idéologiqucmcnl peu fixée, mais relativement libre, politique au premier chef, ci qui après tout produisit I'apincau.A partir de la fin du dernier siècle, nous sommes uns et solidement tenus clans l'unité.Cela sera pesant, lourdement présent.Nous serons ligotés jusqu'à l'àme.Nous vivrons contenus par celte totalité.Nous serons conditionnés par .elle Nous aurons constamment celle nation dirigée en nous, qui parlera pour nous, comme dans un ventriloque.LA RÉVOLUTIONS DES IDÉES EST COMMENCÉE Qu'est-ce donc que la tendance nouvelle?Le contre-pied de tout cela.La jeunesse a essayé les remises en question et découvert que cela pouvait changer quelque chose.Les intégristes n'ont plus cette jeunesse bien en mains.Ceci est nouveau: l'apparition d'une foule d'intellectuels tapageurs et plus ou moins révoltés qui se croient efficaces et effectivement le deviennent.On ne pouvait plus loucher à rien, parce que tout se tenait.II ne fallait surtout pas toucher au système d'éducation, non plus qu'a l'agriculture familiale, à l'Ecole sociale populaire, au système de la propriété, à l'histoire de la philosophie; ni aux couleurs édifiantes de l'histoire nationale, ni à aucune oeuvre, bonne ou mauvaise, appartenant à quelque partie du clergé.Aussi ne touchait-on plus à rien, sauf pour tripoter.Le tripotage a été, pendant cinquante ans, à peu près la seule manière de pratiquer la liberté.Mais la transformation à laquelle nous assistons dresse maintenant l'individu, qui estime en avoir assez avalé et qui a décidé de se poser comme une force historique.La révolution des idées esl commencée (Il y aura un jour une thèse à faire pour démontrer jusqu'à quel point cette rénovation aura été en partie at-tribuable à l'influence de l'art et du mouvement artistique, lequel n'a pas trente ans chez nous).11 est piquant de voir que cette révolution s'accompagne d'une recrudescence du nationalisme, preuve s'il en fût que la "doctrine nationale'' étouffait la nation! Mais attention! Quelques-uns, maintenant, cessent de manifester parce qu'ils cherchent à réaliser leurs manifestes passés.Cité libre répand aujourd'hui ce qu'elle annonçait naguère.En politique, le parti libéral, en réalisant un peu des manifestes passés, noie du même coup dans son sein une partie des manifestants.Cela est mauvais pour autant que s'en trouvent amoindries les chances du mouvement individualiste et novateur qu'avaient commencé de créer, au milieu d'une tradition, ceux qui rompaient avec elle.Je crains une diminution d'audace, car déjà l'on compose beaucoup.C'est pourquoi, en particulier, il faut tenir au socialisme: a-t-on assez réfléchi à sa valeur de rupture?-fc Toujours actuel.On peut trouver des articles d'un intérêt toujours actuel au sommaire de quelques vieux numéros de Cité Libre dont nous pouvons disposer au prix de 0.50 l'exemplaire.• Ne 7 mai 1953 La médecine, profession sociale Denis Lazure, François Léger • No 10 oct.1954 Les évolutions de la mentalité'au Canada français François Hertel • No 13 nov.1955 L'éducation populaire au Canada français J.-Paul Lefebvre • No 16 fév.1957 Flagrance d'une injustice: l'école et les immigrants J.-Mare Léger On envoie son chèque, mandat ou argent à 1130 est, rue Lagauchetière ou 6612, rue Viau, Montréal 14 ARTICLE 9a ou DE LA NOTION D'URGENCE Jean-Paul Lefebvre CE serait être (le mauvaise loi ou manifester une partisancric aveugle que cle nier les efforts entrepris depuis quelques temps par le gouvernement actuel de la province de Québec en vue d'accroître l'efficacité globale de notre système d'éducation.A l'occasion d'une causerie qu'il prononçait le 11 mars dernier, le ministre de la Jeunesse, M.Paul Gérin-Lajoie, annonçait l'adoption imminente de mesures visant à élever l'Age de la fréquentation scolaire obligatoire, à réaliser la gratuité scolaire jusqu'au niveau de la lie année, à rendre plus adéquat le mode d'élection des commissaires d'écoles, et à faciliter le recrutement intensif du personnel enseignant.Cle sont là de très bonnes nouvelles et il faut espérer que dans un avenir aussi rapproché que possible, le gouvernement libéral pourra pousser plus avant ses réalisations dans le domaine de l'éducation, comme d'ailleurs il en avait fait la promesse avant les dernières élections provinciales.Une lacune importante me semble cependant devoir être relevée dans les propos du ministre cle la Jeunesse, comme dans les projets avoués du gouvernement.En présentant ce qu'il a lui-même cpialifié "d'un sommaire des principaux problèmes qui requièrent une intervention aussi prompte cpie possible des autorités compétentes", M.Gérin-Lajoic n'a pas soufflé mot clés intentions ou des projets du gouvernement actuel concernant l'éducation des adultes.Ce qui me chagrine, ce n'est pas que mon article 9a.exposé dans la livraison de nov.1900 de Cité Libre n'ait pas encore été adopté par le parti libéral, mais c'est tout simplement qu'une déficience grave de notre système d'éducation semble méconnue et ignorée du gouvernement actuel de la province de Québec.A la décharge du gouvernement Lesage, il faut évidemment admettre que la succession de M.Duplessis n'était pas un héritage de tout repos, mais c'est là une excuse que l'on ne pourra pas invoquer indéfiniment.En dépit de la multitude des lâches à accomplir l'Etat, gardien du bien commun, ne saurait ignorer un besoin vital de la communauté sans que notre devoir de citoyen ne nous oblige à souligner le fait.DEUX PUISSANTS TÉMOIGNAGES Je ne veux pas reprendre ici l'argumentation déjà exposée pour démontrer le caractère essentiel de l'éducation des adultes que l'opinion unanime des spécialistes en éducation à travers le monde se plait maintenant à reconnaître comme partie intégrante tle l'éducation tout court.Je veux me contenter pour aujourd'hui de fournir à l'appui tle celle argumentation deux témoignages qui m'apparaissent d'une valeur et d'une qualité particulières.Le sociologue Fcrnand Diunont publiait récemment, tlans les cahiers de Recherches Sociologiques de l'Université Laval, le texte d'une communication préparée pour le dernier congrès cle l'ACFAS.Sous le titre: "L'aménagement clii territoire: quelques perspectives globales", Fcrnand Dumont analyse avec la clarté ct la profondeur qui lui sont coutumières, les conditions pratiques de réalisation d'un aménagement rationnel du territoire.Il cite trois conditions: 1.— La collaboration dans les tentatives d'aménagement, avec les mouvements sociaux et les associations volontaires, 2.— la mobilisation psychologique tles populations locales et le dégagement d'élites locales authentiques, 3.— certaines incidentes sur les structures de l'administration publique.Le lecteur aura vile deviné que c'est surtout à la deuxième condition que je désire m'arréter.A ce propos Fcrnand Dumont écrit: "on ne s'étonnera pas de voir un sociologue insister particulièrement ici: même si nous réussissons à modifier toutes les structures de notre société qui bloquent actuellement les tentatives d'aménagement du territoire, celles-ci ne pourront réussir, ou tout au moins transformer en profondeur la configuration cle notre société, si notre population elle-même ne modifie pas sa façon de voir ses propres problèmes.Le théorème de Thomas l'exprime fort bien: "Quand les hommes considèrent certaines situations comme réelles, elles sonl réelles dans leurs conséquences." On me permettra de rapprocher de cetle affirmation du sociologue Fcrnand Dumont un passage de ce que j'écrivais dans Cité Libre: "Dans un autre ordre d'idées, pourquoi le Service d'éducation des adultes de l'Etat provincial ne se verrait-il pas confier la tâche de faire connaître ct de vulgariser les données recueillies par le Conseil d'orientation éto- 15 nomiquc et les équipes de chercheurs que le parti libéral a promis de mobiliser?"II serait intéressant, par exemple, que des groupes de syndicalistes, de maires, d'industriels et de leaders agricoles se retrouvent à une session où l'on étudierait les données de la planification économique régionale.Sans le souci de former des leaders locaux susceptibles de mettre en oeuvre (ou de bloquer) les politiques d'ensemble dont nous avons besoin, les plus savantes trouvailles de nos meilleurs experts risquent de rester lettre morte." Une fois lancé dans les citations, j'enchaîne maintenant avec un extrait de l'excellent article publié dans le sixième cahier d'information et de documentation de l'Institut canadien d'Education des adultes sous la signature de Joffre Duma-zedier: "En réalité, ce cpti nous apparaît important à affirmer et à faire comprendre, c'est que, peu à peu, un statut nouveau de la Culture populaire tend à se faire jour dans la nation.De nombreux problèmes fondamentaux pour l'avenir de nos sociétés ont été longtemps traités sans lien avec la Culture Populaire.Or, actuellement, grâce aux recherches effectuées ces dernières années, des relations se manifestent entre celle-ci et les phénomènes majeurs de la vie moderne: l'expansion économique, l'aménagement du territoire, la promotion industrielle, la vitalité syndicale, la diffusion de la culture artistique dans les masses, etc.L'écart entre la participation réelle du public à ces phénomènes, ci sa participation nécessaire pour réaliser la démocratie, fixé les dimensions de la Culture Populaire par rapport à l'ensemble des problèmes économiques, sociaux, scientifiques, artistiques des nations ou des groupes de nations." PROCÉDONS PAR ÉTAPES Ce qui me fait croire que le gouvernement provincial serait inexcusable de ne pas amorcer tout de suite une action sérieuse dans le domaine de l'éducation des adultes c'est, d'une part, que l'urgence de cette tache m'appâtait évidente et, d'autre part, tpte les frais encourus seraient négligeables eu comparaison des sommes qui sont nécessaires pour mettre a point notre système d'enseignement aux niveaux primaire, secondaire et universitaire.Certes, la Commission royale d'enquête sur les problèmes de l'éducation pourra faire des recommandations à cet effet comme elle le fera pour les autres domaines, mais il y a tant à faire au point de vue de l'éducation des adultes et la participation actuelle du gouvernement provincial est si mince qu'on ne serait pas excusable d'attendre deux ou trois ans avant d'amorcer les réalisations qui s'imposent.Si la province de Québec veut suivre le cou- rant universel qui classe définitivement l'éducation des adultes comme partie intégrante d'un système d'éducation adapté aux besoins de l'ère technologique, nous devrons prévoir dans 10 ou 15 ans des budgets considérables pour ce secteur d'activité.Pour l'instant, il faudrait au moins ne pas avoir peur d'amorcer le mouvement dans les domaines où les besoins sont évidents et les conditions préalables à une action efficace déjà réalisées.Il en est ainsi des programmes d'éducation civique et de formation générale à l'intention des cailles régionaux, des cours de formation dispensés par les mouvements de jeunesse, des cours d'extension que donnent ou pourraient donner les institutions d'enseignement secondaires et le reste.D'autres domaines devraient faire l'objet d'en-quêtes plus approfondies.Ainsi en est-il de l'utilisation de la radio et de la télévision comme instruments d'enseignement et d'éducation.Déjà la Société Radio-Canada, par son Service des Emissions éducatives et d'affaires publiques, a réalisé une tâche considérable en diffusant un grand nombre d'émissions d'une portée éducative certaine.Pourtant, nous sommes loin d'avoir atteint dans ce domaine le rendement ultimum.Les difficultés constitutionnelles d'une part, le manque d'imagination d'autre part, nous ont jusqu'ici privés des avantages de la télévision éducative à l'école.Pour sortir de l'impasse et de la stagnation, le gouvernement provincial doit agir sans plus tarder.Eu outre de débloquer d'une façon ou de l'autre le secteur de la télévision scolaire, il faut songer à une utilisation beaucoup plus systématique de la T.V.en vue de la formation générale et du perfectionnement professionnel chez les adultes.11 faut pour cela étudier le rôle respectif de la télévision d'Etat et des postes privés, du Conseil de l'Instruction publique, des Universités, des Commissions scolaires et des groupes bénévoles (tels: l'Institut Canadien d'Education îles Adultes, les associations de parents, ainsi de suite.) Pourquoi devrions-nous toujours être 10 ou 15 ans en retard?Signalons, par exemple, qu'en 195!), on a constitué à Toronto la Metropolitan Educational Télévision Association.Cette agence diffuse pour l'instant des émissions éducatives sur les canaux privés de télévision, mais songe à inaugurer bientôt le premier poste de télévision éducative au Canada (Canal 19).L'université de Toronto, la Commission Scolaire de Toronto, le Royal Ontario Muséum et plusieurs autres institutions forment le META, que supporte financièrement le Ministère provincial de l'éducation.Quant à nos voisins du sud, ils ont tellement d'avance sur nous qu'il est démoralisant de nous comparer à eux.Il existe actuellement aux Etats-Unis pas moins de 52 postes de télévision sans but lucratif, consacrés entièrement à des fins éducatives.* 16 La guerre de Troie est-elle souhaitable?o> Régirtald Boisvert QU'IL y ail danger de guerre, cela ne lait plus de doute pour personne.Déjà, sur le front de l'éducation, les positions ont commencé de se durcir.Certains laïques annoncent dès à présent leur intention de mener, par paliers, la lutte jusqu'à la laïcisation intégrale de l'enseignement.Et Gérard Filion prédit déjà à ces derniers cpie le milieu combattra violemment leurs propositions radicales.Le cardinal Léger, clans son message tle Pâques, escomptait lui aussi la facile tléfaite de ceux qui tentent d'organiser clic/ nous "un ordre social sans référence à la religion": "Ne craigne/ pas, dit-il, la colère tles pharisiens cle la liberté tle nos païens modernes, car leurs démarches actuelles ne seront pas plus efficaces tpie le sceau impérial apposé sur celte pierre sépulcrale derrière laquelle on avait prétendu ensevelir le Vainqueur de la mort." La comparaison cloche.Le sceau cpii marque chez nous la porte de renseignement, ce n'est certes pas celui de César.Notre César tremble devant les grands-prêtres.Mais passons.Ce qui nie paraît le plus étrange, c'est la tranquille assurance du cardinal en l'écrasement définitif tles laïcisants.Le plus probable, au contraire, en cas de conflit, c'est leur victoire éventuelle.Sur ce point précis, l'Eglise esl en recul presque partout dans le monde, et ce, depuis la Renaissance.Presque partout, elle perd graduellement toute influence sur les structures temporelles, même dans maints pays traditionnellement catholiques.Ainsi que le dit Marcel Rioux, l'Etat québécois, en adoptant un système d'écoles neutres, "se conformerait à la pratique de la plupart des Etats modernes." Dans le Québec, ce n'est pas d'influence qu'il s'agit présentement, mais tic main-mise pure ct simple.Quanti le cardinal Léger parle d"'un système d'éducation fondé sur les valeurs éternelles de la foi et de la morale", il dit vrai.Mais notre système d'éducation n'est pas fondé que sur ces valeurs.Sous le couvert d'une notion périmée, le rôle de suppléance de l'Eglise en éducation, le clergé s'est assuré un véritable monopole.11 n'y a pour ainsi dire chez nous d'éducation, du moins au primaire et au secondaire, que par les clercs.Et qu'on ne vienne pas m'opposer que nos insti- (1) Cf.l'article de Maurice Blain, Cita Libre, avril 1061: "La guerre de Troie n'a pas eu lieu".unions emploient de plus en plus de professeurs laïcs; par la force tles choses, l'enseignement tpie ceux-ci dispensent est contrôlé par les clercs qui les emploient: ce qui revient au même.UN CHEF-D'OEUVRE D'INTÉGRISME Avec les résultats que l'on sait, Michel Brunct dénonçait récemment la tournure "apologétique" que prend chez nous l'enseignement de l'Histoire.Comment pourrait-il en être autrement, quand le postulat tle base de cet enseignement, c'est que noire Histoire est une "épopée mystique"?Et cpie dire de notre enseignement de la littérature, où une conception étriquée cle la morale et cle l'orthodoxie prend si souvent le pas sur la valeur littéraire?où les "meilleurs" auteurs sonl si souvent les ailleurs "tle tout repos"?Quant à la philosophie, on nous enseigne encore qu'elle est "la servante cle la théologie", que "le thomisme est le cadre idéal du savoir." Cette dernière assertion n'est guère contestée cpie par quelques rares augustiniens ei/ou scotistes presque honteux, que l'on n'accepte qu'au bas bout de la table, en parents pauvres.Nos discussions philosophiques se résument à peu près à ces douces querelles de couvents — et l'on s'étonne qu'il n'y ait pas chez nous de philosophes, de penseurs-Mais on nous dit depuis si longtemps cpie tout est pensé d'avance! Disons le mot: notre système d'éducation est un chef-d'œuvre d'intégrisme religieux, étayé de formidables structures clérico-polltiqucs.L'intégrisme bloque un nombre effarant d'avenues de recherches en matières profanes.II brime, il étouffe, ou mieux il endort la curiosité intellectuelle.Et voilà pourquoi votre Province est muette.comme sont intellectuellement — ct socialement — muettes toutes les chrétientés où le clergé garde la main-mise sur l'éducation: où sont les penseurs et les novateurs de l'Irlande, de l'Espagne catholique, du Portugal?EST-CE RÉALISABLE?Devant un tel état de fait, on comprend la réaction d'un Jean LeMoync, à qui il apparaît que "la création d'un système d'éducation non con- 17 fcssionnclle assurerait à beaucoup un salut humain à peine possible dans le contexte actuel." "Il m'apparalt aussi, dit LeMoync, que pareille initiative non confessionnelle serait même le salut du système catholique par la réaction d'assainissement et de maturation epte déterminerait l'attrait de renseignement neutre." Si je comprends bien, selon LeMoync, la peur pourrait être la meilleure conseillère du clergé, elle l'amènerait à instituer les réformes qu'il s'est toujours refusé à instaurer spontanément.Mais re "secteur scolaire laïc, égal en droit et parallèle aux secteurs catholique et protestant" que réclame le Mouvement laïque, est-il réalisable en fait?Dans son récent article à Cité Libre, le nouveau président du Mouvement, Maurice Ulain, établissait clairement les difficultés à surmonter: "Le premier, d'ordre financier: en effet, comment concilier la dispersion des neutres avec la nécessité d'une entité géographique limitée sur laquelle repose toute l'économie de la taxation scolaire; ce cpti en fait conduit fatalement à la double imposition, démocratiquement irrecevable et économiquement ruineuse.Le second, d'ordre pédagogique: la juridiction de la loi de l'Instruction publique s'arrête au degré primaire.Même pratiquée à un prix exorbitant, que signi-ficrait une école neutre limitée au seul degré primaire, sans autre débouché, vers le secondaire et le supérieur, que le système bi-confcssionnel?" Ulain éuumèrc, en un raisonnement très serré, tous les obstacles à prévoir, puis il conclut en bonne logique: "Seul un système scolaire public et non-confessionnel à tous les degrés, dans lequel l'Etat pourra assurer le bien commun intellectuel de toute la nation, nous épargnera certaines crises inévitables." (I) C'est ici que surgit le super-obstacle.LE SUPER-OBSTACLE Gérard Fil ion écrivait, dans Le Devoir du II avril: "Alors, quels seront les résultats concrets du congrès de samedi dernier?Us (sic) coaliseront toutes les forces de résistance du Canada français — elles sont nombreuses et puissantes — contré toute modification au système scolaire." Il ne faut pas perdre de vue ce fait incontestable: une des caractéristiques de la société québécoise, c'est qu'elle constitue, massivement, une chrétienté sans cloute malade, mais spirituellement authentique.Ce fait, mente s'il coïncide (1) Je tiens à dire ici que je suis un croyant, et que l'établissement d"'un ordre social sans référence à la religion" répugne à ma conscience.Le lecteur est donc prévenu que sur cette question, pour reprendre une distinction chère à Mantain, je m'exprime, non pas en tant que laïc (au sens ccclésial du terme), mais du moins en laïc.avec celui du "concubinage de l'Eglise et de l'Etat" (LeMoyne), ne me paraît pas devoir y être nécessairement, inséparablement lié.Il est peu vraisemblable cpie la disparition de ce concubinage, la fin de toute collusion entre clercs et politiciens, entraîneraient l'effondrement de notre chrétienté: au contraire, selon moi, ces lèpres la rongent avec l'efficacité la plus sûre.Cette chrétienté névrosée mais vivante, il est évident qu'elle n'acceptera pas la neutralité intégrale de l'enseignement, seule conclusion logique aux prémisses des laïcisants.Fût-elle parfaitement saine, elle ne l'accepterait pas davantage.Les chrétiens désirent, partout et toujours, que les maisons d'enseignement cpie fréquentent leurs enfants soient sous le signe chrétien.A plus forte raison chez nous.Vouloir supprimer ce signe, c'est jouer le jeu de l'aile militante des intégristes.On convaincra aisément notre peuple que la défense de la loi et de la morale exigent le maintien intégral des structures et de l'esprit actuels.Ou évoquera une lois de plus les vieux spectres: crucifix brûlés et piétines, clochers détruits, églises profanées.;.Nos maîtres prendront des airs de victimes.et resteront nos maîtres.Pour un temps mais très long, et epii serait marqué de combien de querelles, de combien de désastres pour tous — surtout pour les jeunes, qui se trouveraient placés dans le champ de tir îles deux camps.C'est au nom de la démocratie que l'on réclame la neutralité scolaire.La démocratie, telle cpie je l'entends, se traduit en pratique par ceci: la majorité gouverne, et respecte les droits des minorités.MINISTÈRE DE L'ÉDUCATION Par le jeu démocratique, les chrétiens du Québec peuvent exiger, ils exigeront en fait — et c'est leur droit — que les écoles demeurent sous le signe chrétien, et que le gouvernement, qui à toutes fins pratiques émane principalement de leurs votes, s'alimente principalement de leurs argents, favorise et subventionne renseignement officiel de la religion.Mais nos chrétiens doivent également apprendre que les neutres ont droit à l'enseignement neutre.Ce droit, Maurice Blain a raison, ne saurait être satisfait par un régime d'exception, l'option de dissidence offerte actuellement.Cet enseignement, les neutres doivent pouvoir l'obtenir facilement, commodément, dans toutes les écoles de l'Etat.Pour ce, il faudrait d'abord que nos écoles fussent des écoles d'Etat, ce qu'elles ne sont pas, au niveau secondaire tout au moins, l'enseignement privé étant chez nous érigé en système.Ceci nous amène à la question d'un Ministère de l'Education.11 n'est que normal qu'un tel ministère soit créé au plus tôt, il est môme im-.18 pensable que nous ne l'ayons pas encore.C'est la condition essentielle, non pas de la ri-organisation, mais de Y organisation de notre enseignement, qui, on s'en rend compte
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