La Revue moderne., 1 décembre 1927, décembre
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la tragédie se déroula, au coeur de mon beau pays d'en-bas, où la sympathie est si profonde et si entière.C'était notre premier désastre aéronautique, et il tue justement celui-là qui nous avait, pour la première fois, présenté l'aviation, et de la façon la plus gracieuse, comme la plus pathétique, en survolant avec son célèbre "Scarabée", oiseau léger et charmant, la terre canadienne.Depuis ces jours lointains, Jacques de Lesseps nous appartint, et lorsqu'il revint définitivement vers nous, il ne trouva que des mains tendues et des coeurs disposés à l'aimer.Jamais homme ne mérita mieux la plus haute estime, car son nom fut toujours symbole d'honneur et de bravoure.Ses actes d'héroïsme de la guerre, le classent parmi les héros, et le Colonel Brocard, qui fut son chef et son ami, nous a dit de lui le plus splendide hommage.Il est mort à son poste, dans des circonstances que nous ne saurons jamais.Il est mort au Devoir, et nous devons à sa tombe un tribut sacré d'admiration et de regret.Il a "servi" jusqu'à la dernière heure.Dans la vie intime, il était bon, sincère et doux, et ceux qui bénéficiaient de son amitié éprouvaient la forte satisfaction d'être honorés par toute la noblesse que son caractère, comme sa naissance, lui conféraient.MADELEINE.Nui! de Noël.1 poésie l.Pamphile Lemay.S Jacques de Lesseps, Madeleine.!1 Les prochains eniieerls, Luc Aubry ."> Plus une une \11ire Femme, Madeleine.•> l'inis «le ('diminue, Maurice Denis.8 A Mmlherirli.(poésie).Ch.A.Milette.9 le Noël de la Marie-Jeanne, i conte), F.Cartier.17 l.lltre les deux Primée.La rédaction ls SOMMAIRE Lhres el Kenies, Louis Claude 4.'» HOMAXS: Anne Merluil, (inédit, suite et fin), Madeleine.H (est (dire lllsliilre, (complet), Jeanne Per-drlel Valsslère.1» Miileiifniilre, (à suivre), Guy de Chante-pleure.42 I Ml IN l le Courier du Mois, Madeleine.46 Etudes Graphologique)), Pierre Lumen.48 Modes Illustrées.gjj Les Ouvrages Féminins, Mme R.Vennat____ 47 La I cille Pnsle.49 I uniment eleuT uns helies, nr Plronneau.49 Les ( luises Féminines, Sueur Marthe .'.11 La Revue Moderne.— Décembre 1927 iva*-pas *?par—-j2ac^7— TAS PAS JAMAIS PRIS UNE PARTIE AVEC LA GANG, ET APRÈS UNE SÉRIE DE RACLÉES- reussis a accrocher trois tarauds) de sourire à la vue du"pot"qui grossiste préparer a ramasser la galette .en mettant ta dernière piastre au jeu POUR ATTRAPER UNE MAGISTRALE CLAQUE DE TON VIS-AVIS TIMIDE OUI VIENT DÉTENDRE UNE 5TRAIGHT FLUSH— TAS PAS PRIS UNE BONNE BLACK HORSE ?ÇA APAISE ET REMET LES NERFS.dites simplement- La Revue Moderne.— Décembre 1927 5 LES PROCHAINS CONCERTS I l.e public sérieusement amorcé par les séances d'opérette cl réussies de lu Société canadienne d'opérette, attend les grands concerts avec une hâte extrême.Uéjà quelques artistes ont pailé éblouissants et parmi ceux-là Madame Galll-Curcl et Géraldine Far-i.ii' et le ténor canadien Johnson.Le délicat concert de Mme Lucllle Angers-Déluge attira un public nombreux et enthousiaste qui fut sous le charma de l'exquise chanteuse.De même, enfin, ravirent ceux qui ciiicnt l'heur de les entendre, M.Jean V Léo-Pol Morin, pianiste.Belland, violoncelliste et Mademoiselle Germaine Malepart, pianiste.Nous attendons, le quatre décembre, en la salle Windsor, sous l'administration des concerts Bogue-Laberge, le récital du jeune violoniste canadien Roland Poisson, du Conservatoire Royal de Bruxelles, frère du ténor Jacques Gérard de l'opéra Royal de Liège, et fils de ce charmant Roméo Poisson, l'homme le plus gai et le plus charmant que nous ayions connu, doué au point de vue artistique de façon surprenante.Il était la joie de toutes les réunions où il se trouvait heureux de se prodiguer, dans des concerts, comédies et toutes distractions susceptibles de divertir la société lettrée d'Arthabaska.Quel dommage qu'il n'ait pas vu monter ses fils, mais leur talent il l'avait pressenti, et il savait que ses enfants réaliseraient tous les beaux rêves d'art qu'ils n'avait pu, lui, que rêver! M.Roland Poisson est donc né dans un milieu bien fait pour développer ses instincts artistiques, et l'encouragement de toutes parts a souri au jeune talent, que l'on qualifiait de prodigieux, de cet enfant appelé si jeune à tant de succès.M.Robert Imnnrlt, violoniste.Son oncle maternel, notre grand Suzor-Côté a fait de lui cette tête remarquable que nous sommes heureux d'offrir à l'admiration de nos lecteurs comme une bien belle oeuvre.LA TOURSEE ERAJtCELL Le Canada, grâce à M.Bernard La-berge, aura sa tournée Francell qui promet de remporter un succès, encore plus grand que celui qui a salué sa première visite chez nous.M.Francell est ténor à l'Opéra Comique de Paris, et a mérité cet éloge dont Jean Bernardy l'a qualifié: "Francell cavalier de pia-nistique élégance, comédien, tout en finesse, chanteur de haut goût, est incomparablement au-dessus des effets habituels des autres Interprètes"."Il chante avec simplicité et avec goût," écrit Pierre Lalo, tandis que le maître Gabriel Fauré déclare: "Il a fait sien le rôle de Fortunio", et que M.Henri de Curzon affirme: "Comme plastique aux lignes pures, comme jeu émouvant, comme voix excessivement prenante, il a ravi les plus difficiles".Il ravira le public canadien, qui déjà, l'an dernier, lui a fait un accueil des plus enthousiastes, et a prodigué à son art si profond dans sa simplicité, une admiration complète.M.Francell sera accompagné de Madame Francell-Fernet, qui le suit dans sa voie triomphante et participe à ses succès avec tout son beau talent de pianiste.M.Francell a trouvé l'accompagnatrice idéale, artiste susceptible de comprendre et de mettre en plei- Mme Cédia Brunit, soprano.ne valeur, "cette voix exquise et joliment menée qui donne l'impression de chanter d'une façon toute naturelle, sans jamais dépasser la limite de ses moyens personnels".Ce couple de musiciens a une fille, artiste elle-même, et que nous retrouverons, cette année, aux côtés de son père qu'elle seconde avec tout son talent plein de grâce.M.Francell.accompagné de Madame et de Mademoiselle Francell, donnera une tournée de concert à travers le Canada et les états américains, sous la direction de Bogue et Laberge.dont il faut saluer avec admiration et gratitude, les initiatives et les succès.UN FESTIVAL DEBUSSY Montréal, deuxième grande ville française du monde, n'avait jamais honoré le génie de Claude Debussy.Il fallait qu'une pareille négligence fut réparée et nous apprenons avec joie qu'un Festival Debussy aura lieu le 11 décembre prochain, au Windsor.Trois artistes spécialisés en ce genre de musique vont consacrer un programme entier à l'oeuvre du grand musicien français qui sut, par son clair et rayonnant génie, au début du 20e siècle, remettre la France au premier rang des grandes nations musicales de l'Europe.Madame Cédia Drault.mozzo-soprn- no.Léo-Pol Morin, pianiste et Robert Imandt, violoniste de New-York, sauront donner à la musique de Debussy son vrai sens.Et si ce Festival ne veut pas s'annoncer comme une fête de la virtuosité, mais plutôt de la musique française, cela ne veut pas dire que l'exécution n'en sera pas excellente.La réputation des artistes inscrits au programme est une garantie que Debussy sera, ce soir-là, dignement célébré.Notre public se doit d'encourager une fête de la musique française aussi rare que justifiée.M.Morin est récemment rentré de France et il a aussitôt repris ses leçons au studio Langelier, où de nombreux élèves l'ont retrouvé avec tant de joie.Déjà 11 a repris son activité débordante et nul doute que si Debussy est fêté chez nous par des artistes d'un tel choix, l'initiative en revient à notre grand pianiste Léo-Pol Morin.Luc AUBRY.M.Fervand Franeell, t/nnr de rOpi'ra Comique de Paris.Mademoiselle F ranci II, sa fille, soprano. G La Revue Moderne.— Décembre 1927 Je remerciai, payai, et c Plus Qu Au cune Par MADELEINE U sais, ma chère Angèle,que l'on m'a toujours reproché de ne pas savoir donner.Et cela m'humiliait car je comprenais si bien le sens de cis gourmades que grand'mère, puis papa, maman, mes soeurs, mes amies, "m'ont sans cesse distribuées depuis ma petite enfance chaque fois que j'ai " tenté un acte de générosité.J'en étais venue à me refuser le plaisir d'offrir " quelque chose autrement qu'en cachette, et à dérober mes petits bienfaits " à toute inquisition.Il m'a semblé que le mystère dont je m'entourais " plaisait assez à ceux que je faisais bénéficier de mes largesses.Seulement " on a toujours oublié de me remercier: La mère dont j'ai habillé les petits, " la vieille dont j'ai soigné les rhumatismes, le tuberculeux dont j'ai réglé les " notes d'hôpital.Et si souvent, celte phrase est montée jusqu'à moi:."Combien sont heureux ceux qui peuvent donner." Je trouvais que " c'était vrai, et jamais je ne me suis révoltée.Le rôle de donner dépasse " tellement en joie, celui de recevoir.Et comme je comprends l'âme ulcérée " de ceux qui, au bas de l'échelle, grelottent, affamés, déchirés, attendent que " d'en haut, un visage compatissant s'intéresse à tout ce qu'ils représentent de " souffrance et de lassitude humainesl " Pourtant un jour, j'ai donné mon coeur, et je crois que j'ai su comment] ' Peut-être me suis-je abusée, parce que mon mari est un être exquis qui ne ' m'a jamais fait sentir que j'ignorais l'art discret et tendre d'envelopper un ' bienfait.Quelquefois, je lui répète comme l'on m'a dit maladroite dans ' l'expression de mes dons, et alors il répond en riant: "Mais je ne suis pas ' une bonne oeuvre, moi, et je ne te prends pas pour ma bienfaitrice, dis donc, ' mais pour ma petite femme, la plus aimée, la plus jolie et la plus douce.' Mon Dieu, comme j'aurais voulu faire quelque chose de grand pour qu'il "sente combien son amour me faisait bienheureuse.Mais les années passaient, et le " bébé que nous avions tant attendu ne venait pas.Je trouvais souvent dans l'oeil songem "de mon mari, le reflet de ma propre angoisse.Autour de nous, le bataillon des amis " se multipliait comme à miracle.Nous seuls rentrions le soir dans une chambre qu'aucun " berceau n'ornait.Je cachais ma douleur; lui ne dit jamais ses regrets, mais nous espé-" rions toujours." Un jour je fus acquise à la proposition que me fit une amie, bienfaitrice d'un hôpital " d'enfants: la confection d'une foule de poupées qui décoreraient les arbres de Noël offerts "aux petits malades.Je fus enthousiasmée, et je me lançai dans de folles promesses." Mon mari me représenta vite qu'à moi seule, dans un court temps, je ne pourrais combler " tous les voeux, et me conseilla sagement de faire appel aux femmes généreuses, par la "voie des journaux.J'usai de ce moyen, et pendant une quinzaine les envois me parvinrent." Mon but était atteint.J'avais moi-même installé mes "enfants" dans deux coins du vivoir en " m'inspirant d'un ravissant dessin de Lelong.dessin dont j'encadre cette confidence que je n'adresse " qu'à toi seule, en qui j'ai une entière confiance, parce qu'il me faut tout de même dire mon secret " à quelqu'un, et que ce quelqu'un ne peut être que loi.Donc j'avais déballé tous mes colis, et " au milieu des belles poupées je me réjouissais déjà de la joie que cette distribution magnifique " mettrait aux petits coeurs attristés des enfants.Mon mari me surprit dans ce décor, et m'em-" brassa chaudement."Quel dommage, Jack, que nous n'ayions pas un tout petit à qui faire un " beau Noël." Il me ferma la bouche d'un baiser.A ce moment la porte d'entrée sonna, et nous " entendîmes bientôt la bonne qui disait: "Le colis est lourd.Madame, faut-il le faire déposer dans " le vivoir?" Oui, apportez, fis-je, et je vis deux hommes portant un lourd paquet qui avait la forme d'un " Moise.Encore des poupées.Mais si c'était un cadeau pour moi.ongédiai jusqu'à la bonne curieuse: Je présentai les ciseaux à mon mari, en lui disant simplement.I La Revue Moderne — Décembre 19 2 7 Aut 1 Ca, c'est une surprise pour nous deux, on pense à nous souhaiter 'la Noël.Au fond, je n'en croyais rien.Il coupait les cordes, 'déchirait les papiers multiples, et enfin dévoilait la si jolie chose, Angèle, que nous souhaitions: Dans des flots de dentelle, un petit ' bébé dormait, il n'avait que quelques jours.Il était beau et sentait bon, il ' dormait, et ses petits poings fermés semblaient prêts à la défense.J'étais bouleversée et mon mari ému.Ma première pensée fut toute de jalousie, 1 une femme plus heureuse avait été aimée et ne pouvant élever cet enfant, ' elle me l'envoyait; elle m'en faisait la glorieuse aumône.Une petite lettre ' était attachée au replis du drap brodé.Je l'ouvris: "Je le confie à votre ' coeur.Vous qui savez si bien donner, saurez l'aimer".La première qui ' me disait de tels mots, qui lavait tous les reproches d'une seule ligne, écrite ' dans une circonstance où tout son être devait trembler d'angoisse.J'essayai ' de regarder mon mari, mais je n'osai pas longtemps.Je jouais ma vie, ' et je le sentais.Alors je contemplai l'enfant si beau, si confiant, et je voulus ' croire que le petit Noël me .l'envoyait, et mon coeur eut un grand élan.Déli-' catement, pour ne pas Véveiller, je le sortis de l'abri, où on l'avait soigneusement emmail-' loté.Il avait une robe finement brodée, et un mignon bonnet lui donnait l'allure de ces ' frais bébés admirés dans les tableaux des Primitifs.Je mis sa petite joue sur la mienne: ' elle était chaude et ronde, ses menottes se levèrent jusqu'à mon visage, d'où elles glissèrent ' avec un geste de caresse instinctive." Mon mari s'était rapproché et il regardait notre couple avec une émotion qu'il ne ' savait pas dissimuler.Je lui demandai simplement: "Veux-tu que je le garde} " Alors, il nous enlaça, et la tête sur mon épaule, il dit dans un court sanglot: "Il sera notre fils, veux-tu ?" " Je ne tressaillis même pas à ce qui fut pour moi l'aveu décisif.Il savait que c'était un fils, ce petit être emmailloté jusqu'au cou et dont personne n'avait dénoué les'langes.' Je ne chancelai pas devant la claire vision qui m'apparut.Une autre femme avait été ' aimée, et mon mari était le père du petit être que je tenais entre mes bras.Pourquoi ' l'aurais-je repoussé ce petit qui était tout chaud contre mon coeur?Le remettre dans ' la rue, le livrer à un hospice, en faire un paria, un sans-famille, un dévoyé peut-être.Non, je le gardais, je le gardais, je le gardais] " Nous adoptâmes le petit, et lui donnâmes le nom de son père.Et je disais à tout le 'monde: -"Maintenant que j'ai un filsl"." L'enfant a aujourd'hui cinq ans, il est intelligent notre fils\ Comme je l'aime, mais 'je crois bien que c'est encore Jacques que j'aime à travers lui.L'autre, je n'y pense 'jamais, et là où d'autres auraient été rongées de jalousie, je ne songe même pas à cette 'femme qui fut la mère de mon petit André.J'imagine que Jacques ne l'a paswlaissé ' souffrir, mais je suis certaine que depuis, il ne m'a jamais été infidèle.Puis je l'aime ' assez pour tout lui pardonner."Lâché", diront celles à qui je répondrai volontiers: "Furies!" ' J'ai une âme passive, pas compliquée, peu encline aux grands drames?Il se peut.Celles qui ' auraient voulu que je détruise ma vie, que je rompe avec l'être que j'aimerais à travers toutes les ' épreuves, toutes les misères, et j'ajoute, puisque c'est vrai, toutes les déchéances, que je devienne ' une femme isolée, suspecte, méchante, aigrie de la joie des autres, à cause de ce petit être qui est ' tombé dans mes bras une veille de Noël, celles-là sont les destructrices de la bonté humaine, et je ' les haisl " Je pousse le commutateur, la pièce ruisselle de lumière.J'attends mon bien-aimé et son ' enfant, plutôt mon mari, mon fils, en songeant bonheurement que si je n'étais pas de celles qui savent donner, j'ai connu dans toute son auguste splendeur la douceur de recevoir.plus qu'aucune autre femmel I La Revue Moderne.— Décembre 19 27 PUVIS DE CHAVANNES Je n'ai pas connu Puvis de Chavannes.Je ne m'en console pas.On me dit maintenant qu'il m'aurait accueilli avec bienveillance, et que dans les jurys il montrait de la sympathie pour mes premiers tableaux, qui, d'ailleurs, procèdent de lui.Une fois je me trouvais près de Puvis, sur la plate-forme d'un omnibus; je le regardais avec une ardente curiosité, je mourais d'envie de lui crier mon admiration.Il m'en imposait.Il avait l'aspect solennel d'un président de conseil d'administration, d'un chef de grande industrie.M.Baudouin, son élève et son ami, m'affirme qu'il était tout le contraire d'un pontife; qu'il avait l'esprit jeune, le caractère enjoué, l'abord facile, qu'il aimait à rire, et que sous cette solide charpente bourguignonne se cachait une âme d'enfant, un bon cœur naïf, et la fantaisie d'un gamin de Paris.Tout de même, mon impression n'était pas entièrement fausse.Bien qu'il eût raté l'examen de Polytechnique, il y avait de l'ingénieur en lui : avec des méthodes rationnelles, il fabriquait de l'idéal en série.L'idéal! mot désuet qui sent de loin son Renan, ami de Puvis.et qui résume toute une époque et toute une philosophie.C'est ainsi que l'œuvre de Puvis se présente d'abord à mon esprit: une construction décorative et intellectuelle sortie d'un cerveau qui raisonne et qui calcule: ".Et du jugement partout," dit Poussin.Cette construction a un sens symbolique et des proportions volontaires, clairement affirmées, comme un monument d'architecture.Le maître en a donné les plans, et peu importe d'ailleurs qu'il y mette la main.L'essentiel est qu'il ait de belles idées, de bonnes mesures, et qu'il trouve des formes très générales, très lisibles et très régulières pour exprimer sa pensée.Une telle conception de l'art implique les qualités qu'on s'accorde à exiger d'un architecte ou d'un ingénieur.Est-ce bien la sienne ?C'est ce qu'on voit, ce me semble, dans une page qu'il a signée et où il explique sa méthode psychologique: "Une œuvre naît d'une sorte de confuse émotion dans laquelle elle est contenue comme l'animal dans l'œuf.La pensée qui gît dans cette émotion, je la roule jusqu'à ce qu'elle soit élucidée à mes yeux et qu'elle apparaisse avec toute la netteté possible.Alors, je cherche un spectacle qui la traduise avec certitude.C'est là du symbolisme, si vous voulez." Pour symboliser sa pensée, pour écrire son poème, Puvis de Chavannes emploie une matière éminemment plastique.Sans quoi, son art n'intéresserait personne, el les jeunes peintres de natures mortes qui méprisent le "sujet", auraient beau jeu à prétendre que la peinture à boniment comme ils disent, n'est que de la littérature.Mais cette matière plastique, Puvis la veut aussi simple, aussi générale, aussi usuelle, disons même: aussi banale que possible.Pas de tours de main, pas de virtuosité, pas de secret; c'est moins une matière qu'un "matériau", que l'élève doit employer selon le dessein du Maître.L'école en effet n'est inférieure au maître que par la qualité du dessin ou la conception de l'œuvre.Comme les anciens fresquistes, Puvis réduit au minimum les hasards de l'exécution.Si l'on pense à la technique mystérieuse, imprévisible, inanalysable d'une figure de Corot, les procédés matériels de Puvis nous paraissent plutôt d'un artisan que d'un artiste.Au rebours de bien des modernes qui n'ont que l'œil et les tloigts, l'imagination et l'intelligence du Maître font ici la valeur de la peinture.Et sans doute, je sais tout le charme du métier de Corot dans ses figures, et des impressionnistes.Mais cette conception de l'œuvre d'art réduite à une technique austère et sommaire ne manque ni de grandeur ni d'opportunité.J'avoue que je sais gré à Puvis d'avoir, en pleine période d'empirisme impressionniste, tenté d'in- dustrialiser la peinture.Industrialiser la peinture, c'est en somme substituer la méthode, telle que l'entendaient les anciens, à la fantaisie individualiste, aux tâtonnements des autodidactes.C'est ressusciter la tradition.C'est instituer une ligne de conduite selon la raison et l'expérience.C'est rétablir les conditions normales de la collaboration entre le maître et l'élève, et réaliser l'utilisation des divers talents dans l'œuvre commune.L'exemple salutaire de Puvis de Chavannes est à l'origine du mouvement décoratif moderne, bien qu'il n'ait jamais fait ce qu'on appelle de l'art appliqué, et à l'origine de la renaissance de la fresque, bien qu'il n'ait jamais peint à fresque.Il a suffi qu'il mît au service d'une intelligence et d'une imagination admirables, les ressources de son esprit de méthode, de son tempérament de chef, et la robuste éloquence d'un métier rudimentaire.* * Comment s'est développée cette imagination, comment ce grand conteur d'histoires, ce grand inventeur de fables, ce Poussin du dix-neuvième siècle, a-t-il fait jaillir de la sécheresse de l'école d'Ingres, la source d'un art nouveau ?L'histoire de la peinture le place, tout naturellement, entre Delacroix et Ingres, tout près de Chassériau, élève de ces deux grands maîtres.Généalogie facile et qu'attestent d'étroites ressemblances, par exemple entre les peintures de l'ancienne Cour des Comptes (Chassériau) et le musée d'Amiens, mais il faut aussi faire entrer dans la famille artistique de Puvis le prodigieux novateur que fut Corot, ou tout au moins l'esprit que représente Corot dans l'art français.L'école d'Ingres entretenait pieusement le culte du dessin et du style, et c'est le cas de rappeler ce que disait Poussin: que le "dessin tourne toujours au profit de la pensée".Pour Delacroix, l'imagination était la faculté maîtresse, et il avait donné, sur les murs de Saint-Sulpice, à la voûte de la bibliothèque du Palais-Bourbon, dans la coupole du Luxembourg, les plus magnifiques exemples d'un art décoratif à la fois classique et vivant.Or, une chose frappe d'abord dans une peinture de Puvis: c'est l'harmonie froide, le ton bleuâtre, argenté.Est-ce là la palette vénitienne de Delacroix ou la palette chinoise d'Ingres ?Je sais bien qu'il y a Chassériau, et surtout que l'hémicycle de la Paix qui est à la bibliothèque de la Chambre ouvre déjà à la peinture murale des horizons de lumière et de paysage français.Mais combien Delacroix et Chassériau sont loin des tonalités de Puvis.Ses gammes sont les gammes gris et argent de Corot; c'est Corot qui a découvert et fait entrer dans notre art cette délicieuse fraîcheur, cette atmosphère humide, ces harmonies bleues nacrées de l'Ile-de-France.Pour les peintres, il y a encore chez Puvis une autre influence de Corot: le régime des valeurs ramené, par une échelle de gris, à plus de finesse, de vérité et de poésie.Lointains de Corot, verdures bleutées, je vous retrouve dans le décor de Sainte Geneviève dans la campagne d'Amiens, dans le paysage parisien de l'Eté qui se trouve à l'Hôtel de Ville.Votre charme subtil, Puvis de Chavannes l'a transposé dans son œuvre, aux dimensions d'une épopée.Les figures de Corot, beaucoup plus peintes, beaucoup plus sensibles que celles de Puvis, montrent souvent des gaucheries, des déformations qui sont l'effet, non d'un système, mais de la bonhomie et de la délicieuse naïveté du peintre.Je ne recherche pas si les systèmes qui sont nés de cela, n'ont pas abouti finalement à des modes de dessin assez grossières.Je retiens que cette gaucherie d'après nature a eu chez Puvis l'heureux résultat de contrebalancer certaines habitudes académiques, certaines banalités de forme, qu'on sur- prend par exemple, dans les premiers morceaux d'Amiens (1861).Un esprit attentif distinguerait aisément devant les œuvres, ce que je n'entreprends pas d'expliquer ici, à savoir que la gaucherie des premiers paysages, VEté du musée de Chartres par exemple, doit plus à Mottez ou à Amaury Duval, au primitivisme de l'école d'Ingres, qu'à Corot.Tandis que le Pauvre pécheur et la Sainte Geneviève sont de la famille des figures de Corot.Je veux dire que le dessin en est synthétique et gauche, beaucoup moins par ce qu'il rappelle du dessin de Giotto, que parce qu'il est une transcription personnelle et spontanée de la vérité naturelle.Ce qui sort de l'observation naïve, du contact avec la vie est plus prenant que ce qui provient d'un parti-pris esthétique.Il semble bien que malgré tout le réalisme de leur maître, les élèves d'Ingres avaient fini par perdre le sens de la nature au profit de la recherche d'un style conventionnel.L'exemple de la sensibilité, de la naïveté, de l'amour passionné de Corot pour le réel, oriente l'art français, tout au contraire, vers un renouveau total, aux antipodes de l'académisme.On ferait la même observation sur le modelé sobre, à base de gris froid, et sans reflets, que Puvis semble avoir aussi emprunté à Corot.On ne pense pas ici, contrairement à l'opinion commune, diminuer Puvis de Chavannes, en avançant qu'il a subi des influences.Il n'y a que les petits talents qui peuvent se prétendre originaux.Un grand décorateur comme Puvis résume en lui tout l'effort intellectuel et artistique de son temps.Ce n'est pas par jeu que je cherche à l'arracher à Ingres et même à Delacroix, pour lé rattacher à Corot.Quel qu'ait été ce genre d'influence, il est évident qu'il y a une parenté spirituelle entre eux, et cette parenté s'affirme autant, selon moi, dans le dessin naïf et le modelé des figures que dans la tonalité générale, dans la couleur du paysage, et dans le régime de valeurs qui en fait l'unité.J'insiste en somme sur ce fait qu'il est un peintre moderne.Il n'archaïse pas, il ne répète pas: il n'est pas une fin, il est un commencement.L'optique actuelle des jeunes écoles de peinture, cubistes et post-cubistes, a tellement bouleversé les anciens points de vue que Puvis de Chavannes fait maintenant figure de pompier.Adepte de la peinture plate et de la peinture à sujet, il n'est pour eux qu'un froid continuateur des élèves d'Ingres, alors qu'il est en réalité le rénovateur de la tradition de Poussin et l'initiateur de tout le grand mouvement décoratif français.En un mot, il est démodé; comme Degas, comme Gauguin.De mon temps, il passait pour un révolutionnaire, et le mot d'ordre des académies était qu'il avait des idées, mais qu'il ne savait pas dessiner.Aujourd'hui, on le méprise à cause de la peinture à idées, qu'il représente en effet supérieurement, et aussi à cause de son dessin, trop épuré, trop classique.Simple éclipse d'ailleurs, et qui ne durera guère plus que n'a duré la défaveur d'un Delacroix.* * * Ainsi, avec un métier volontaire et pauvre, avec un sens très moderne de l'apport de Corot, entre l'académisme finissant et l'aube de l'impressionnisme, avec une connaissance approfondie des nécessités de la peinture murale, Puvis de Chavannes a rénové la décoration en France.Tout a été dit sur la qualité de sa pensée, sur la poésie de son œuvre.Je ne crois pas utile d'y insister.Je remarque pourtant que la valeur religieuse de cette œuvre ne tient pas seulement au sentiment et à l'intelligence de la Foi, qui paraissent dans les magnifiques interprétations qu'il a données des sujets chrétiens, et notamment dans VInspiration chrétienne de Lyon, et dans les deux Sainte La Revue Moderne.— Décembre 19 27 A LINDBERGH A la manière de Verhaeren.Lindbergh ! des temps nouveaux, l'A mbassadeur lit partis tu perforas humble "j'Lindbergh, l'atur, el au ventl" tu sillonnas superbe, (Pardonne-moi, la nuit, d'un héros, éperdûment*.idéal ce '•mot" Tu fondis nouveau*.qui s'imposa).sur Paris, Aigle Royal, "Je suis Et, Et, Lindbergh*" "f'Linbergh, conquérant Paroles au ventl" jailli inouies, tu pourfendis des nues, simplicité les éléments de la sublime*.et bousculas Ville-Reine "Je suis Lindb les ouragans*.tu fus le Roi\ Et tu Bolide Tu fus t'effaças ! Et l'univers Puvis de Chavannes Suite entier l'acclama ! Geneviève du Panthéon.La valeur religieuse de l'œuvre de Puvis de Chavannes, l'exemple qu'il en faut retenir pour la pratique de l'art sacré, cherchons-les plutôt dans l'humilité de son métier, dans l'austérité et la sobriété de ses moyens, dans la noblesse de ses ordonnances, dans la douceur de ses harmonies, dans cet hiératisme rajeuni par la simplicité de l'observation, qui lui a permis de donner à ses figures un si grand caractère, une éloquence si générale tout en s'abstenant soigneusement du geste théâtral et de la mièvrerie.La leçon de Puvis, pour un peintre chrétien, elle est aussi dans son symbolisme, c'est-à-dire dans l'étroite correspondance qu'il a toujours cherchée entre les formes, les signes plastiques, les harmonies colorées et, d'autre part, la pensée qu'il veut exprimer.Ce langage plastique, ce pouvoir de suggestion, ces images parlantes, il n'en a pas demandé le secret aux arts d'autrefois, à des conventions déjà fixées; il l'a trouvé en lui-même, dans la nature et dans la vie, dans l'art de son temps, dans sa propre sensibilité qui est aussi la nôtre, et dans l'effort qu'il a fait pour concrétiser, généraliser, rendre claires les formes de cette sensibilité d'abord entrevues par le regard intérieur.La méthode psychologique, le contact avec la nature, l'austérité du métier, dans l'œuvre de Puvis de Chavannes, témoignent de préoccupations intimes qu'on pourrait presque qualifier de mystiques.Son besoin de clarté et de certitude, l'équilibre de ses facultés étaient de bonnes conditions pour parvenir à la Foi, et en tout cas, le prédestinaient à considérer la peinture comme une fonction de l'intelligence, dont le but, la délectation, est un plaisir d'ordre intellectuel.Peut-être même cette conception idéaliste de son art allait-elle jusqu'à attribuer à la peinture la mission d'enseigner les vérités spirituelles.Je suis frappé de lire, dans l'explication qu'il a lui-même donnée de sa décoration de la Sorbonne, ceci: "Pour moi, l'Eloquence constitue la plus haute expression de la puissance de l'esprit humain; la première place était la seule qui lui convînt." Avant la philosophie, avant la poésie épique! Quelle confiance dans le pouvoir du discours! C'est dommage que les catholiques n'aient pas imité M.de Chennevières qui lui commanda la vie de Sainte Geneviève au Panthéon, et ne lui aient pas offert des murs pour annoncer les vérités de la Foi.Il y avait en Puvis de Chavannes l'étoffe d'un grand orateur chrétien.MAURICE DENIS.Et ton nom, pour jamais, au fronton de l'Histoire, se grava ! RÉVEILLONS Motl et four bc l'an chez Père*.de qui naquit ce nouvel Icare, dont les ailes ne fondirent point au Soleil fulgurant, mais le vainquirent*.sois loué*.Que tes mânes tressaillent de joie, à l'entendre acclamer*.Et Toi, Mère staïque, héroïne des temps antiques, remplis ton coeur de son triomphe magnifique*.Chs.-Alb.MILETTE, de il heures à minuit, le 24 sept.IÇ27 Grand Souper Dansant MENU CHOISI Orchestre et Autres Amusements "SOUVENIRS" Prière de réserver vos tables dès maintenant 1284, rue S.-Denis, Tél.: Est 2140 — et — 366, rue Ste-Catherine Ouest.Tél.: Lancaster 1809 À DOMICILE Réveillons et Dîners de Noël et du Jour de l'An QUEL attrait anticipé offre ce détint a.,- dîner de Noël et du Jour de l'An, mais comme aussi les préparatifs sont fatigants.NOUS vous épargnerons cette épreuve.Nous vous servirons directement à votre domicile ou vous fournirons le plus délicieux diner de Noël et du Jour de l'An que puissent préparer nos chefs parisiens experts.366.rue Ste-Catherine Ouest 4901, rue Sherbrooke Ouest 5718, Avenue du Parc 1284 rue S.-Denis COMMANDES: Es\ 21 III SPÉCIALITÉ : Réveillons à domicile, Thés, Banquet*, Mariages, Réceptions. La Revue Moderne.— Décembre 1927 La Revue Moderne.— Décembre 1927 11 Anne Mérival Roman inédit Par MADELEINE Résumé des Chapitres Parus dans nos Editions d'Octobre et de Novembre Répondant à l'appel du grand Quotidien qui sollicitait son talent, Anne Mérival a quitté son village, malgré les protestations de Jean, son ami d'enfance, son "Promis".Résolue à ne pas laisser se tarir les sources fécondes qu'elle sent dans tout son être, et à donner de son coeur à la femme canadienne, dont le rôle dans la société l'intéresse profondément.Pour tout le bien qu'elle se sent la force d'accomplir, elle reste sourde à l'amour enveloppant de Jean et décide de suivre sa voie.Dans une conférence, son talent fut consacré, et Anne connut les joies du vrai triomphe; pendant qu'elle parlait, deux yeux obstinément fixés sur elle la troublèrent délicieusement.Elle l'écrivit à Jean et le rassura, tout de suite, par ces mots charmants: Calmez-vous, mon cher jaloux, ces yeux-là sont mariés, et passent pour être des yeux fidèles.Mais ces yeux-là devaient se mettre sur sa roule; Paul Rambert, intellectuel et politicien influent, s'intéresse vivement à la jeune journaliste, pour avoir un jour connu son père, et l'avoir estimé et apprécié.Cependant, Anne se refuse à partager les idées purement féministes de son amie Claire Benjamin, et sa plume hésite à plaider la cause du féminisme moderne.son Jean traite les revendications féminines avec tant de mépris.Il haït même ses succès à elle; ses lettres touchantes, où perce une inquiétude un peu jalouse, laisse Anne toute bouleversée.L'avenir l'effraie.Elle voudrait tant que Jean mit sur un pied d'égalité aon talent littéraire et le talent musical de sa "Payse" Henriette; mais il se refuse à croire que la musique puisse traduire les sentiments de l'âme avec la même intensité que la plume.Oh, être comme celte Henriette.regretter Clair-Ruisseau, et n'aspirer qu'à y vivre dans l'ombre, et à y mourir.Anne a des révoltes.les sources vives, qui chantent en elle, la poussant à vivre sa vie.Accompagnée d'un camarade: Henri Daunois, elle assiste à une réception chez les Rambert.Toute la sagesse d'Henriette est impuissante à la retenir.Pauvre Jean.soupire Henriette.Oui, pauvre Jean, qui à la même heure arrivait tout joyeux se promettant une bonne soirée.Il fallut toute la sollici ude et la persuasion d'Henriette, pour le consoler de cette déception.Anne revint de cette soirée un peu attristée de la froideur de l'hôtesse, mais charmée du bon accueil du maître de la maison, et parfaitement heureuse d'avoir pendant quelques instants conversé en toute simplicité avec M.Laurier qui gardait de son Père à elle, un souvenir vivace.Mais l'échéance approche.et quand Jean réclamera, Anne sent avec terreur qu'elle ne pourra pas payer.Ingénument, elle se raconte à Paid Rambert qu'elle croise assez souvent sur sa route, sans songer à s'en étonner.Puis vient la dépêche de Jean: "REÇU".A l'occasion du départ d'Henriette qui vient de remporter le prix d'Europe et qui part incessamment, elle reçoit une lettre de Rambert, elle y répond tout de suite; et ainsi s'établit entre Paul Rambert et Anne, cette intimité que les lettres ont le don de créer.Du Nord où il s'est réfugié avec sa femme malade, Rambert écrit à Anne ses inquiétudes.Puis à l'Hôtel-Dieu où on l'a transportée, madame Rambert s'éteint doucement., Anne part pour Clair-Ruisseau, où pendant quelques jours elle veut retremper son âme aux souvenirs d'anlan, essayer de retrouver dans sa vieille maison, le coeur d'enfant qu'elle y a laissé.Elle s'arrêta un moment pour regarder l'adorable paysage des hautes montagnes qui encaissaient la vallée et regarder la rivière limpide où les petits cailloux blancs riaient au soleil.Elle écouta la chanson de l'eau rieuse, chanson qui avait bercé tant de rêves, alors qu'elle pensait ne jamais changer d'horizon, et que l'amour de Jean satisfaisait son cœur.Elle salua son village qui s'éveillait radieux, et soudain, pour lui souhaiter la bienvenue, l'angelus sonna.Anne s'arrêta et tout naturellement lui revint le geste désappris de s'incliner au son de la cloche.Elle poussa la barrière qui grinça un gémissement.L'herbe, tout autour de la maison, avait été fauchée, et Anne remercia Jean qui, seul, avait pu ainsi préparer l'accueil à sa petite amie qui ne devait pas, en rentrant dans sa demeure, recevoir une impression d'abandon."Pauvre Jean" dit-elle, pour le remercier."Pauvre Jean" ! C'est ainsi qu'elle le nommait toujours, maintenant, lorsqu'elle pensait à lui.Elle poussa la porte et entra.Au lieu de poussière et de désordre, elle trouva tout propre et rangé.Là encore, elle reconnut l'attention de son ami, et un remords lui vint d'être venue seule, alors que, sans doute, il avait espéré la ramener dans le logis de son enfance.D'une potiche de vieille faïence émergeait toute une moisson de fleurs.La maison sentait bon, elle lui faisait fête.Anne rentrait comme si elle revenait d'une promenade, et un moment elle crut qu'elle n'était jamais partie et que la vie d'autrefois n'était pas interrompue.Elle reprit possession de toutes les chambres, et remonta le cours de ses souvenirs.Pauvre petite Anne et pauvre petite vie! L'émotion qui la tenaillait mettait de la fièvre à ses joues et du feu dans ses yeux.Elle avait la nette impression d'être devenue une étrangère pour toutes les choses qui étaient là et que rien de son passé ne la reconnaissait.Cette pensée étreignait sa gorge et le supplice de son cœur alourdi soudain crispait sa poitrine.Elle avait escompté son retour comme une joie immense, et voilà qu'elle se sentait, au centre de ses pénates retrouvées, encore une absente.Elle aurait éprouvé, à pleurer, presque de la joie, mais les larmes sont souvent une récompense.et Anne ne trouva pas ce bienfait.Elle errait de pièce en pièce, à la recherche de ses souvenirs, et rien du passé ne criait vers elle.Alors elle comprit combien elle n'était plus elle-même, et se soumit à la douleur d'être devenue une étrangère à ses dieux familiers.Elle parla tout haut, pour rompre le maléfice qui l'envoûtait, mais sa voix mourut sous les poutres qui jalonnaient le plafond de leur robuste soutien.Elle comprit qu'elle était venue pour un adieu définitif, et que dorénavant elle resterait une déracinée, que la maison natale reverrait sans joie.Ce reniement la frappa comme une déchéance, mais elle ne se révolta pas.Un élan l'emporta vers la vie qu'elle avait voulue, et un flot joyeux balaya tout.C'en était fait de son désir de retour.Puisque tout restait silencieux à son approche, c'est que plus rien ici n'était pour elle."Personne n'est maître de son cœur", songeait-elle, "et j'irai, comme tous les autres, vers mon destin." Maintenant, elle pouvait repartir.Elle aurait voulu retourner vers la ville, sans que personne ne la revît.Mais il y avait Jean, son pauvre Jean.Et le cœur d'Anne souffrait de penser à lui.Elle lui devait ces quelques jours, les derniers, pendant lesquels elle s'efforcerait de le convaincre que la perdre ne pouvait pas être un malheur.Elle ne voulait pas, dans cette maison qui avait abrité son âme puérile et douce, parler de passion et nommer l'élu de son cœur.Dans leurs cadres, son père et sa mère souriaient, comme ils lui avaient toujours souri dans la vie.Elle imagina que leurs regards l'absolvaient dans leur merveilleuse expression d'amour, et de toute son âme elle les en bénit.Elle avait fini d'errer de pièce en pièce, et de redire le "souviens-toi" de son pèlerinage.Sa montre marquait neuf heures.Le village maintenant ne dormait plus et Anne sentit le désir de retourner vers la vie.Elle traversa le jardin qui embaumait le seringa, et die cueillit les fleurettes blanches à l'un des arbustes.Elle vit que les arbres n'avaient pas une plaie, et que toutes les branches portaient un léger mouvement.Cependant maints petits détails réclamaient: ici, un peu de peinture; là une restauration; plus loin une planche à remplacer.Elle songea à quelques belles campagnes où les clôtures n'existaient pas, et qui lui avaient paru si jolies, et elle se demanda si elle ne ferait pas bien d'abolir la sienne.Non, elle ne changerait rien à sa maison, elle aimait à la voir entourée de ce fragile enclos qui la faisait plus privée, plus à elle.A elle, et pour combien de temps ?Anne se posa la question, mais ne voulut pas y répondre tout de suite.Elle reculait instinctivement l'heure des décisions.Une petite fille la regardait venir en souriant.Anne essayait de la reconnaître et n'y parvenait pas: — Vous ne me remettez pas, Mm'zelle Mérival ?Je suis Louise, la petite Louise à la Marie à Germain .— Comme tu es devenue grande, fit Anne en l'embrassant, ravie de retrouver cette façon savoureuse de se présenter au village, en nommant les prénoms de deux ou trois générations, pour éviter la confusion des noms de famille se répétant à l'infini: — Tu es bien Louise Tremblay ?Et comment va ta maman, ton papa, tes petits frères ?.Elle prit la main de l'enfant qui continua de cheminer à ses côtés, en lui donnant les nouvelles du canton et quand Anne atteignit la maison des Deschâtelets, elle savait que le fils de Joseph à Pierre allait épouser la fille de François à Philippe, et que le père Grandin avait vendu son clos d'en bas à la veuve Prévost qui y avait bâti une maison pour loger son fils Emile nouvellement marié à la fille de Côme à Séraphin, qui lui avait apporté en dot le moulin du bord de l'eau, une vache, un cochon, deux moutons, dix couvertures de laine du pays, deux douzaines de draps, des tas de serviettes, sans compter le ménage que Louise décrivait avec ravissement.Elle apprit encore que Monsieur le Curé avait défendu aux filles de sortir avec les garçons, le soir, et qu'il avait dit du haut de la chaire que, s'il rencontrait des couples passé huit heures, il les séparerait et irait reconduire les jeunes filles chez leurs pa- 12 La Revue Moderne — Décembre 1 9 2 7 rents.La maîtresse d'école était partie parce qu'elle avait battu Tit Louis avec une hart, et que le père de Tit Louis l'avait insultée.Puis l'enfant interrogea Anne: — Venez-vous pour rester, Mam'zelle Anne ?Et c'est-y vrai que vous allez vous marier avec le Docteur Deschâtelets ?C'est un beau garçon, le docteur, fit-elle, d'un ton entendu.Puis, c'est un vrai monsieur, qui n'est pas fier, et qui parle au pauvre monde, comme si c'était du monde riche.Anne savait que l'enfant irait colporter partout sa réponse, elle eut soin de l'esquiver.— Me voici arrivée, petite Louise.Tu diras à ta maman qu'elle a une gentille petite fille, et que j'irai la voir bientôt.— Maman sera bien contente, parce qu'elle reçoit la gazette où vous écrivez, et qu'elle aime bien la lire.Anne fut touchée de cet hommage naïf qui lui sembla la pensée de tout son village.Madame Deschâtelets, la main abritant ses yeux, regardait monter Anne vers la maison.Elle eut, en la reconnaissant, un grand cri joyeux: — Vite, Jean, viens voir qui nous arrive! Dans un élan de tendresse, elle pressa Anne sur son cœur, puis à Jean accouru, et qui, restait embarrassé elle cria: — Mais, embrasse-là, voyons, il y a des mois que tu ne l'as vue.En voilà des manières! —Nous ne vous attendions que ce soir, ma petite, et nous mettions tout en toilette pour que la maison ait un air de fête.Regardez Philippe qui lave l'auto dans la cour.Il astique ferme, le brave gâs, c'est sa façon de montrer comme il est content, lui aussi, de vous voir.Mais elle n'a pas déjeuné, cette petite-là, s'avi-sa-t-elle.Jean non plus.Vous allez donc manger tous les deux, de bons œufs, du beurre frais, de la crème douce, puis des confitures.Les aimez-vous toujours, Anne ?— Surtout les vôtres, Madame, nulle part je n'en ai goûté de meilleures.Anne expliqua l'heure tardive de son arrivée, sa visite à la vieille maison, sa joie de trouver tout en ordre.Et levant les yeux vers Jean qui la regardait extasié; — C'est vous, Jean, qui m'avez ainsi préparé le retour.Je vous remercie.— Il était tout simple qu'il agit ainsi, répondit si mère, et j'espère que tout le long de sa vie, il songera à votre plaisir.Ii-, |i.ircik-s -,i simples de la douce femme avaie.it l'autorité d'une décision.Evidemment, ce mariage sur lequel elle avait édifié l'avenir de son fils, était lié à toutes ses pensées comme à tous ses projets, et rien ne l'en pourrait désintéresser.Elle vit Anne pâle d'émotion, et la crut bouleversée par ce retour vers la maison où elle avait tant de souvenirs.Cette femme, qui n'avait vécu que par le cœur, ne pouvait rester insensible à un (el sentiment, et ses attentions envers la jeune fille se firent plus tendres, plus maternelles.Jean avait compris que, pour ne pas alarmer sa mère, il devait feindre la gaieté qui était si loin de son esprit, et,dans l'atmosphère qu'on lui créait ainsi, l'âme endolorie de la visiteuse se rassénérait.Elle vivait au jour le jour."Comme il ferait bon, pensait-elle, de n'avoir connu que ces tendresses-là, et de pouvoir s'arrêter ici pour toute sa vie." Jean et Anne eurent tous les loisirs de se parler, mais ils ne se dirent rien.Tous deux pensaient "demain", dans le besoin de retarder le déchirement de la séparation.Je parlerai avant de partir, se disait Anne, tandis que Jean songeait qu'il ne pourrait dire le mot qui provoquerait la définitive rupture.Dans leur pensée, tout était fini du beau roman de leur jeunesse, mais ni l'un ni l'autre ne voulait parler le premier.Anne s'exaspérait de sa lâcheté, et ainsi elle arriva à quelques jours du départ, sans avoir rien dit.Elle savait, par une lettre de Daunois que Paul Rambert avait reçu ses fleurs, et'sa pensée Anne Mérival n'allait pas jusqu'à imaginer des fleurs couchées sur un cerceuil.Elle ne voulait pas, de crainte de la joie qu'elle ferait jaillir en elle, songer à cette mort qui légitimait son rêve mais elle se sentait délivrée du poids d'un amour défendu.Le soir du 31 juillet, sous la large vérandah, Anne jouissait de la beauté du soir en attendant Jean parti chercher le courrier du soir.Elle aimait ces moments de solitude que Madame Deschâtelets avait choisi pour ses prières, et où elle était absolument seule.Elle rêvassait simplement, délivrée du souci de s'observer, heureuse de cette détente qui l'isolait en face d'elle-même.Tous ces jours de vacance, elle avait refusé les journaux: "Non, non, j'aurai toute l'année pour les lire; ici, je me repose, je suis la journaliste en vacances".Et la nouvelle, que l'on avait commentée devant elle, de l'assasinat de l'héritier d'Autriche et de sa femme, ne l'avait pas alarmée comme un crime qui devait ébranler le monde.Il semblait que rien de ce qui n'était pas la tragédie de son âme, ne pouvait l'occuper.Elle perçut le pas de Jean qui faisait gémir le gravier de l'allée, et l'écouta venir à elle.Il froissait nerveusement son journal, et semblait ne pouvoir parler.Elle eut l'intuition que quelque chose de grave se passait, qui les dominait de très haut.— Anne, c'est la guerre, la France mobilise.Dans trois jours ses armées seront aux frontières allemandes.On croit que l'attaque se fera du côté de la Belgique.L'Allemagne attendait son heure, et elle s'est formidablement armée.— La guerre, répéta Anne, la guerre ! Jean s'était assis à ses pieds, et son visage, éclairé par un reflet de lune, apparaissait transfiguré: — Pourvu que l'Angleterre marche.Est-ce que l'on sait jamais avec elle ?— L'Angleterre ne marchera que si elle sent ses intérêts menacés.— La France sera-t-elle encore seule comme en 70, et aura-t-elle l'éternelle crainte d'être frappée dans le dos ?O Anne, se sont des instants pareils qui nous révèlent ce que nous ignorons de notre âme: son invincible attachement à la France belle et fiére entre toutes les patries, et dont le sourire éclaire le monde, Songez un peu, petite fille, à ce que représente son soleil; imaginez qu'il s'éteigne un moment.Que deviendrait l'humanité plongée soudain dans les ténèbres ?Mais pour qu'elle ne meure pas, cette fois-ci, sous l'étreinte abominable qui va la terrasser, il faut des forces surhumaines qu'elle seule ne pourra trouver.On la proclame affaissée, minée, à bout.Vous n'y croyez pas à cette débâcle, moi non plus, parce que nous avons la foi absolue en son immortalité.Et puis si elle devait disparaître, croyez-vous que la vie vaudrait ensuite d'être vécue, alors que serait morte la Beauté, que serait morte la Joie! Jamais Jean ne lui avait ainsi parlé, et Anne émue de savoir sa pensée tout contre la sienne, descendit sa petite main sur ses cheveux.Il arrêta un moment pour savourer cette caresse qui le récompensait, puis il poursuivit : — Anne, ne croyez-vous pas que tous ceux qui l'aiment devront se lever et courir à son secours.Et nous, qui lui devons tant, resterons-nous insensibles et muets devant la leçon d'héroïsme dont elle va, une fois encore, magnifier la vie ?— Que pourrons-nous pour elle, Jean, de si loin ?— Si loin que nous soyions, nous pouvons nous rapprocher, et mettre notre cœur à côté du sien, pour qu'elle le sente battre très-fort.Nous pouvons aller là-bas, nous battre.mourir pour elle.— Jean ! — Oui, mourir pour elle, ne serait-ce pas un peu lui payer notre dette.— Jean ! — Un soir que l'on se serait bien battu, s'endormir sur un champ de bataille, face à un ciel criblé d'étoiles.des étoiles que nous aurions allumées .se dire que la vie a été belle, mais que la mort l'est encore plus, et au nom de sa bien-aimée ajouter celui de la douce France.Croyez-vous qu'une autre mort, Anne, puisse valoir celle-là ?— Mais, Jean, vous ne songez pas.— Si, j'y songe.depuis quelques jours, depuis que je lis dans ces journaux, que vos petites mains refusaient de prendre, les sinistres nouvelles qui faisaient pressentir la guerre.Alors j'ai décidé que je serais l'un des premiers à partir.— Jean, pensez-vous à tous ceux qui vous aiment ?— Ceux qui m'aiment seront fiers de moi, Anne, car je serai digne de leur amour.Le danger ne signifie rien, voyez-vous, la mort peut tout aussi bien me prendre bêtement au premier coin de route.Il y a une heure marquée au grand cadran.Si cette heure-là s'auréolait d'héroïsme pour le pauvre Jean, ne seriez-vous pas un peu contente de lui ?— Jean, je vous en supplie, attendez, ne songez pas à partir maintenant.— Attendre, mais pourquoi ?Si l'Angleterre ne se porte pas au secours de la France, croyez-vous qu'on laissera partir les soldats des colonies ?Nous serons barrés ici, et tout s'opposera à nos desseins.Je sais que des milliers des nôtres donneraient leur vie avec élan, mais cet élan sera vite anéanti.Puis si, comme je veux le croire, l'Angleterre obéit à l'appel impérieux qui lui commandede prendre place aux côtés de la France, le Canada sera sûrement appelé à mobiliser des troupes, mais ces troupes seront de formation anglaise, et nous serons perdus au milieu de soldats qui nous sont étrangers tout autant que si nous n'habitions pas le même pays.Non, Anne, il est un régiment dont je rêve, celui où aboutissent des malheureux, des méconnus et souventdes déchusqui veulent refaire leur âme, et dans un incognito sublime volent à la mort pour racheter une faute ou réhausser un sacrifice.La Légion étrangère, vous le savez, Anne, est un corps d'élite que la France a toujours rangé en face des pires dangers, parce que ces soldats n'accepteraient jamais d'être vaincus!.C'est parmi eux que je rêve de combattre.Anne s'était penchée jusqu'à lui, et il sentit les pleurs qui tombaient maintenant sur ses cheveux où la petite main s'était crispée.La voix de Jean se fit plus douce: — Ma petite fille, pourquoi pleurez-vous sur moi, me croyez-vous malheureux de tourner ainsi ma volonté vers quelque chose de grand ?Ici, nous avons la vie trop facile, voyez-vous, et l'effort nous apparaît comme un geste gigantesque, quand pour d'autres, pour des Français surtout, l'acte de donner sa vie sciemment et librement est tout simple.Il avait maintenant descendu la petite main d'Anne pour y poser sa joue brûlante: — Pourquoi vous apparait-il extraordinaire que j'agisse comme un Français.N'en suis-je pas un?Les siècles auraient-ils détruit les instincts de générosité et de bravoure que des générations de héros nous ont légués.Non, Anne, tout sommeille en nous; il s'agit qu'un appel retentisse pour que notre âme nous commande : en avant ! — Dites-moi, Jean, fit Anne oppressée, dites-le moi, que je ne suis pour rien dans cette résolution, dites-moi que vous n'avez pas trouvé ce moyen de nous rendre libres tous les deux, dites-le-moi — Taisez-vous, petite folle, et ne vous faites plus ainsi du mal.Je partirai, parce que j'ai le goût de la grande et belle aventure de me battre pour la France, parce que je le dois d'abord, et que je le désire ensuite.Je croyais que ma vie s'écoulerait ici dans le calme et l'oubli, près de mère, à vos côtés, mais voilà que la vie me projette hors du cadre accoutumé et me commande d'être un vaillant.L'appel est irrésistible, Anne, et il faut que vous m'approuviez d'y obéir. Lu 'Revue Moderne.— Décembre 1927 1S — Je vous approuve et je vous admire, Jean, et à côté de vous qui vous révélez si grand, combien je me sens petite.Mais votre mère, qui n'a que vous, et qui n'est plus jeune, votre mère, Jean, aura-t-elle le courage de supporter la seule idée que la mort à tout instant peut vous prendre ?— Maman est petite-fille et fille de soldats.L'ancêtre est venu avec le Royal-Roussillon ; un aïeul se battit à Carillon, l'autre tomba à Châteauguay, et le père de ma mère mourut à Saint-Eustache pendant la rébellion de 1837, «l'une balle au front.Comme vous voyez, Anne; ils ont tous été des soldats; je ne ferai donc que reprendre la tradition.Ils étaient maintenant debout, l'un en face de l'autre, et la lune rendait encore plus tragique la pâleur de leur visage.Ils se regardaient dans les yeux, comme s'ils venaient de se découvrir une âme nouvelle.Anne eut vers son ami d'enfance le geste éternel des confiances, et dans les bras qui s'ouvraient elle se mit à sangloter désespérément.Ce fut lui, alors, qui caressa la tête brune abandonnée sur son épaule, et avec des mots berceurs consola le gros chagrin de sa toute petite fille.Le lendemain, une dépêche rappela Anne au journal, quatre jours avant la fin de ses vacances, quatre jours qu'elle aurait tant voulu donner à Jean.Il n'eut pas une révolte, pas même un mot pour se plaindre, il acceptait ce sacrifice comme le premier acte de sa nouvelle destinée.L'entrée en lice de l'Angleterre ne modifia pas la décision de Jean.Il savait que le Canada enverrait des troupes, mais il ne se souciait pas d'être enrégimenté dans une brigade anglaise.Il obtint facilement son passeport, car l'on n'exigeait pas encore d'explications de la part des voyageurs.Il était prêt à partir le 10 août, quand on lui apprit que le bateau de la Transatlantique quitterait son quai de New-York, dès le 9.Déjà des précautions se prenaient pour déjouer les manœuvres ennemies, sur mer, comme sur terre.Anne ne l'attendait que le lendemain, et afin de lui réserver sa journée, elle se multipliait dans les divers comités qui surgissaient de partout, pour organiser la Croix-Rouge et les secours d'assistance à la Belgique où les hordes boches accomplissaient leur œuvre d'affreuse dévastation.Lorsque Jean se présenta à sa maison et au journal, il ne la trouva pas, et ne put lui laisser qu'un mot d'adieu."La délivrance,—avait dit Anne Mérival à Henriette Mélines, mais je sens qu'elle viendra" En effet, elle était venue, et si brutale, si décisive, laissant l« remords ineffaçable d'avoir été désirée! XII Anne fut déchirée de ce départ et pendant quelques jours elle eut peine à agir.Tant que Jean était là, elle trouvait tout simple de le sacrifier, maintenant qu'il était parti, il lui devenait presque sacré.Elle fut sauvée de sa douleur par la fièvre qui agitait le peuple entier.Elle assista au départ des contingents de soldats français et elle fut impressionnée par la tenue des mères, des jeunes femmes et des fiancées qui regardaient partir leurs bien-aimés, sans défaillance, et ne cédaient à leur chagrin que lorsque le bateau qui les emportait était assez loin pour que leur douleur puisse éclater, sans rien enlever au sacrifice vaillant que tous ces hommes accomplissaient avec une intrépide confiance.Ils allaient à la mort, ils le savaient, mais ils partaient, le sourire aux lèvres, l'œil allumé d'une fière joie, puisqu'ils couraient au secours de la patrie menacée.— Comme notre patriotisme nous semble falot, comparé à celui de tous ces braves, disait Claire Benjamin, et comment oser être lâche en face d'une telle bravoure! Je me pique pourtant de froideur, vous le savez, Anne, eh bien! ma petite, depuis que je regarde par tir tous ces hommes qui, du premier coup, ont répondu ou devancé l'appel, et vont joyeux se Anne Mérival battre pour leur patrie, quand j'entends ces soldats français parler de la revanche, je deviens émue à pleurer.Comme leurs femmes doivent être fières d'eux! Vous aussi, Anne, vous pouvez être fière de Jean.Dans la grande tragédie où nous allons tous jouer un rôle, il a choisi le meilleur.Sa mère a accepté l'affreuse séparation.Elle a l'âme cornélienne, cette femme, et combien peu de Canadiennes auront ce courage.Il ne faudra pas les en blâmer; rien dans notre éducation ne les a préparées à une telle catastrophe.Il faut donc comprendre le sentiment d'épouvante qui règne chez nos femmes affolées à la seule pensée que leurs fils peuvent partir.Elles ont élevé leurs enfants pour la paix, et elles refuseront d'accepter la guerre, parce que la guerre ne se fait pas chez nous.Elles ne songeront pas combien elles sont privilégiées de ne pas habiter les zones douloureuses où une longue théorie de femmes passe par les routes sinistres, en traînant des enfants accrochés à leurs jupes.Elles n'auront toutes qu'une idée fixe: sauver leurs petits.Elles ne sauveront rien du tout, car voyez-vous, Anne, cette guerre-ci, c'est la guerre du monde entier, la lutte du droit contre la force, et si la civilisation ne terrasse pas la barbarie, croyez-vous vraiment que ce sera la peine de vivre?.Celles parmi nous qui comprennent la guerre comme une croisade mille fois sainte, ont un devoir qui doit les dominer, tant que durera la tragédie, un devoir absolu; Servir*.Il ne faut plus penser qu'à cela, et l'heure n'est pas aux regrets stériles, et aux larmes inutiles.Pardonnnez-moi de vous parler ainsi, mais vous devez à votre talent de faire votre part, et je sais, ma petite Anne, que vous ne faillirez pas à la tâche.L'organi-nisation qui requiert en ce moment toute notre attention c'est la Croix-Rouge.Les comités s'organisent.Nous aurons une section canadienne-française; nous y travaillerons.Toutes les initiatives devront nous intéresser.A propos, cet après-midi, je suis passée au comité belge; j'y ai rencontré M.Rambert qui m'a recommandé de vous y emmener: "Nous essayons, —m'a-t-il dit—de grouper toutes les femmes qui ont de l'esprit public".J'ai promis que vous m'accompagneriez à l'assemblée de demain où doit s'établir le conseil permanent des oeuvres.Le cœur d'Anne s'était mis à battre.Rien qu'à l'évocation de ce nom, tout son être avait frémi.Mon Dieu, comme elle l'aimait pourtant, et comment expliquer que ce sentiment eut pris en son cœur une place qui laissait dans l'ombre tout, même la pensée de Jean exilé.Elle eut besoin de savoir: — J'irai avec vous, Claire, je ferai d'ailleurs tout ce que vous voudrez.Mais puisque vous me parlez de Rambert (elle disait Rambert tout court) comment l'avez-vous trouvé ?.changé?.triste?.Je ne l'ai même pas entrevu depuis la mort de sa femme.— Changé?non, peut-être un peu pâle.Vous savez qu'il est chargé de l'organisation générale des œuvres de guerre qui lui donne une besogne énorme.Triste?Non.plutôt grave, ce qui n'est pas étonnant, avec sa claire vision des choses et les responsabilités qui pèsent sur lui.—Quel homme remarquable, ajouta Claire, comme négligemment.— Mais Anne eut l'intuition que cette femme si fine la devinait, et lui marquait discrètement qu'elle était comprise.Et la joie remonta dans les yeux qui avaient pleuré.Le lendemain, à l'heure dite, Anne retrouvait Claire au Comité Central des œuvres de guerre.Elles prirent place sur des banquettes tout au fond de la salle.L'assemblée fut bientôt ouverte par Paul Rambert.Il parla de la violence de l'attaque qui avait terrassé la vaillante petite Belgique, fit ressortir la générosité de ce pays, la vaillance de son roi, le stoïcisme de sa reine.Il dépeignit la grande misère des femmes et des enfants assaillis et violentés, et quand il parla des petites mains que l'on coupait aux bébés belges, un sanglot monta de la salle bouleversée.Enfin, il traça admirablement le devoir de l'humanité pensante.— C'est un grand orateur, chuchota Claire Benjamin, tandis qu'Anne pensait: C'est surtout un grand cœur! An moment où il terminait, Paul Rambert aperçut Anne, et un éclair joyeux flambait dans le regard dont il l'enveloppa.L'élection d'un conseil suivit immédiatement.Elu président, Rambert interpella Anne pour lui demander d'être l'une des secrétaires du nouveau comité.Elle eut un simple geste pour accepter le rôle qu'on lui destinait, et quand elle regarda Claire Benjamin, celle-ci, souriante, lui dit: — Vous avez bien fait d'accepter.D'abord ce sera un plaisir de travailler avec un président tel que celui-là, et cela vous tiendra cons-tammment occupée.— Mademoiselle ma secrétaire, nous allons nous mettre tout de suite à l'œuvre! Anne rougit violemment.Elle n'avait pas vu venir Rambert, et son émoi était visible.Ils parlèrent rapidement de la tâche qu'ils accompliraient ensemble et fixèrent la prochaine séance de travail.Il la regardait attentivement et vit qu'elle avait pleuré.Il fut touché de cet hommage plus que de n'importe quel succès.Anne, en se retrouvant seule, dans sa petite chambre, se livra à la joie insensée qui venait de jaillir en elle.Comme elle l'aimait pourtant, puisque sa seule présence avait chassé le souvenir de Jean, et qu'elle n'avait pas un remords de déserter sitôt celui qui allait peut-être mourir parce qu'elle n'avait plus su l'aimer.Etait-ce sa faute, après tout ?Elle n'avait jamais demandé à un tel amour de l'envahir; il avait pris possession de son être, sans même qu'elle s'en doutât; et maintenant, pour le garder, elle sentait qu'elle passerait au travers de tous les obstacles, qu'elle endurerait toutes les douleurs.Heureuse à la pensée qu'elle le reverrait demain, elle s'endormit, en refermant ses deux bras sur le cœur joyeux où elle avait enfermé son adoré.Le lendemain la trouva tôt levée et vite rendue au travail.Elle trouva ses camarades tristes et consternés.Les dépêches annonçaient des désastres continuels, la Belgique saccagée, la France mutilée et l'avance sur Paris, Paris où le Kaiser avait juré de déjeuner dès le début de septembre.Les mots glissaient sur Anne; il semblait qu'elle ne pût accepter la certitude d'un malheur, et elle affirma aux alarmistes, avec une belle sérénité : — Cela ne fait rien, les Français doivent gagner; ils gagneront, Laissez faire.attendez .vous verrez.L'un de ses camarades, énervé, lui jeta: — Vous êtes agaçante, Mademoiselle Mérival, avec votre optimisme .Ne sentez-vous pas que la partie est perdue, et que la France est fichue! — Fichue, la France, ce n'est pas vrai! fit Anne avec véhémence, en toisant le jeune rédacteur abasourdi.Quand tout le monde dirait que la France est battue, vous m'entendez, moi, je ne le croirais pas! Il ne faut pas songer un instant qu'une pareille chose puisse être vraie! Et vous, Godon, en tisonnant ainsi nos inquiétudes, vous vous faites et vous nous faites du mal.— Bien dit! lui cria Bouliane de son coin.Il fautavoirdu nerf, quediable! et ne pass'affoler ainsi aux premiers revers.Je pense comme Mademoiselle Mérival: la France ne sera pas battue, parce qu'elle ne peut pas être battue.Voilà tout, mais c'est assez! Et maintenant, les gâs, abattez-moi de la besogne et rondement.Lévesque, à vos dépêches! Et vous, Daunois, votre article, et optimiste, hein ? u La Revue Moderne.— Décembre 1927 Daunois regardait Anne avec admiration: — Il n'y pas à dire, vous êtes une vaillante! Vous venez de ranimer tout le monde, voyez-les! En lui-même, il pensait que, pour avoir autant de foi, il fallait qu'Anne fût heureuse, et si elle était heureuse, c'est qu'elle avait revu Rambert.XIII Les mois passaient.Anne travaillait, chaque jour, avec Rambert, soit dans une œuvre, soit dans l'autre.En les voyant si assidus à la tâche et si unis dans leur dévouement, il arriva que plus d'un conclut à une entente encore plus profonde, celle qui noue les âmes indissolublement.Mais le respect entourait ces deux êtres de talent et de courage qui donnaient l'exemple du sacrifice et de la vaillance.Les jours passaient dans un travail acharné.De comité en comité Anne, promenait son ardeur infatigable.Elle rédigeait pour son journal des articles optimistes et sentis.A côté des œuvres de guerre de plus en plus nombreuses, les œuvres locales appelaient son aide, et ce fut dans un vrai tourbillon de charité que l'année se passa, assombrie souvent par les sinistres nouvelles des champs de bataille, éclairée parfois par la nouvelle d'une grande victoire qui, suivant celle de la Marne, faisait pressentir qu'à la longue, "on les aura", ces féroces ennemis qui semaient sur leur route les horreurs renouvelées et aggravées des temps les plus reculés de la barbarie.Plusieurs régiments canadiens étaient déjà partis.Ils étaient maintenant sous les ordres de l'Amirauté anglaise.Les lettres se faisaient de plus en plus tristes.Embourbés dans les champs de brun il< Sdlislniry, nr» soldats passaienl une pénible période d'entraînement, et les Canadiens-Français écrivaient; "Comme nous serons heureux, le jour où nous pourrons nous battre, et mourrir s'il le faut pour la France".Un sourd mécontentement régnait.De sentir malheureux les braves qui avaient fait le beau geste de partir librement, toute la population se sentait opprimée Personne ne comprenait ce campement malsain de Salisbury, et l'élan spontané de notre race en fut singulièrement entravé.Anne comprenait combien Jean avait su choisir.Maintenant, il n'était plus possible de tenter l'enrôlement dans les unités françaises, mais le ministre de la guerre autorisait la création de régiments canadiens-français, et plusieurs s'organisèrent aussitôt qui devaient plus tard renouveler,en se fondant dans le 22e Régiment, les forces de cet admirable bataillon, qui fut si souvent à l'honneur.Les nouvelles de France arrivaient chaque semaine.Jean avait retrouvé Henriette dont il vantait la force de caractère.Il la comparaît à tant d'hommes qui, à la première alarme, avaient quitté les écoles où ils apprenaient leur art et avaient hâtivement regagné leur pays de crainte de se battre ou même de souffrir au cas d'un siège qui affamerait Paris, Henriette, vaillante, avait voulu, elle aussi, servir."Elle est tout bonnement admirable.Elle "donne ses services dans une ambulance et il "faut la voir travailler, le jour, la nuit, aussi "longtemps que l'on a besoin d'elle.Solli-"citée de partir, elle a donné à tous ces fuyards "qui prétendaient aimer la France, l'exemple "de ce que c'est qu'aimer.On la voit auprès "des réfugiés, et si pitoyable, si généreuse, si "comprenante.Elle donne plus qu'elle ne "devrait, je le crains.Vous ne savez pas de "quel secours elle m'est à moi-même.Elle "n'est plus la jeune fille un peu distante et "distraite que nous avons connue.Elle va de "l'avant maintenant, et ceux qui souffrent "trouvent le chemin de son cœur si chaud et si "tendre".• "De son côté, Henriette, dans ses longues lettres à Claire Benjamin, comme à Anne vantait le courage et la conduite de Jean: "Cesdeux êtres-là sont en parfaiteharmonie".avait déclaré Claire, et peut-être trouverez Anne Mérival vous, petite Anne, dans cette entente la libération qui vous fera heureuse.— Jean et moi avions formé des projets, mais ce n'est ni lui ni moi qui n'avons pas voulu, Claire, c'est mon cœur qui s'est détaché tout doucement.— Il n'en pas moins vrai que vous hésitez à aller vers l'amour qui vous sollicite.— Je n'hésite pas, Claire, et si Rambert me disait tantôt qu'il m'aime, je tomberais dans ses bras.Je suis à bout de force et de courage! Je l'aime à ne voir et n'entendre que lui.J'ai honte de l'avouer, mais si triste que soit !a vie, elle m'apparaît resplendissante lorsqu'il est là, et lorsque le son de sa voix me fait vibrer.A quoi j'obéis ?Le sais-je ?A l'attraction qui fait que deux êtres se recherchent ?Avant de le connaître, j'ignorais l'amour, car j'appelais l'amour cette bonne et sincère tendresse que m'inspirait Jean.Mon Dieu, comme tout cela n'est rien, Claire, à côté du sentiment qui aujourd'hui m'emporte.Je n'étais alors qu'une petite fille ,.Maintenant, lorsque la main de Paul se pose sur la mienne, je me sens une femme, au feu qui coule dans mes veines, et à l'éblouissement qui m'affole.Et si je devais être séparée de lui, je n'y résisterais pas.Les beaux yeux expressifs de Claire Benjamin s'étaient voilés.Elle dit doucement, presque bas: — Anne, est-ce que vous ne savez pas que Rambert à demandé â servir, et que le Ministre doit lui accorder bientôt une commission pour lever un régiment, dont il aura le commandement ?Elle s'arrêta, car Anne, livide, s'était écrasée à ses pieds.— Ma petite, ma petite Anne, je vous en prie, soyez raisonnable.S'il n'a pas osé vous avouer son départ, c'est qu'il vous aime, et qu'il a peur de votre chagrin.Elle la dorlotait tendrement comme si elle, avait été une maman, trouvant dans son cœur sincère les mots qui apaisent.Sous ses caresses et ses paroles, la douleur de la jeune fille se calmait, et son espoir remontait: — La guerre finira avant qu'il ne parte, Claire, il faut que la guerre finisse.Et Claire, en la serrant tout contre elle, répétait : — Oui, la guerre finira.il faut qu'elle finisse! La sonnerie du téléphone retentit impérieuse.Claire, sur un geste d'Anne, s'empressa: — C'est vous, Daunois?.Oui, Claire.vous voulez parler à Anne.Non.c'est moi que vous cherchiez.Hein?.oui.Un accident d'auto.Où cela ?.Un camion oui,.sur la route de Sainte-Rose.oui.à l'hôpital.Rien de grave.Oui, oui, merci, Daunois, vous êtes un merveilleux ami, merci.au revoir.Pendant ce colloque, Anne s'était dressée, et Claire ne put dissimuler.Elle comprit qu'il était nécessaire de tout dire: — Oui, en revenant d'une assemblée à Sainte-Rose, la voiture de Rambert a été frappée par un camion.Le chauffeur, tué sur le coup.Rambert n'est que légèrement blessé.Je vous jure, Anne, qu'il a dit légèrement.Soyez courageuse, je vous en prie puisqu'il n'est pas en danger.Ce ne fut pas Paul Rambert qui mourut.XIV "Là-bas, sur la terre de France, un grand soldat s'est endormi dans l'immortel sacrifice.Une petite croix de bois marquera la place où il est tombé, une petite croix qui portera son nom: Jean Deschâtelets.Il s'est battu comme un preux.Tout le sang des soldats qu'il portait en ses veines, il l'a versé pour la justice et la liberté.Il est mort en souriant, heureux d'offrir sa vie pour le rachat de tous ceux qu'il a vus souffrir, et pour que justice soit faite de leurs infâmes bourreaux.Il ne faut pas pleurer sur lui qui fut grand, sincère et glorieux, et dont le trépas fut une utile et grande chose." Ces lignes, écrites pas Daunois, parurent dans le Patriote de l'Est, en date du 15 novembre 1916 elles entouraient la photographie du jeune légionnaire de vingt-cinq ans Canadien-français qui avait noblement mis sa jeunesse au service de la France, et qui était mort héroïquement pour Elle! — Que voilà donc une jolie malade, ce matin, fit gaiment Claire Benjamin, en entrant dans la chambre toute fleurie d'Anne Mérival.On dirait que toutes les roses de Noël sont tombées ici.Montrez-moi vos yeux ?.Brillants à souhait.Vos lèvres ?.Roses.Vous ressuscitez, petite Anne, mais ce que vous nous en avez donné des inquiétudes.Enfin, n'y pensons plus, puisque vous voilà guérie! — Comment vous remercier, Claire, ma grande Claire ?Vous avez été adorable pour moi! Quelle faible femme je suis de m'être écroulée ainsi, au moment où je pouvais être utile.— Vous n'en pouviez plus, pauvrette, vos nerfs, exaspérés par le travail et le chagrin, criaient grâce.Cette maladie vous a donné le repos dont vous aviez besoin.Songez que les années de guerre comptent double, et que, pendant plus de deux ans, vous avez apporté aux œuvres de toutes sortes un dévouement de chaque minute.Vous passiez une grande partie de vos nuits à écrire.Vous étiez à bout, quand tous ces événements ont survenu en tourbillon.— Oui, l'accident de Rambert, la mort de Jean, celle de sa mère.C'était trop, à la fois.J'ai l'impression, que maintenant, je ne pourrai jamais être heureuse.Sans moi, Jean serait toujours là, et sa mère vivrait encore.— Anne, n'attachez pas à vos actes une telle importance.Nous vivons en des temps qui nous dominent, ne l'oubliez pas.Jean est parti parce qu'il devait partir.Il se serait arrache de vos bras, s'il l'avait fallu, pour voler à la mort glorieuse qui fut la sienne.Jean n'était pas le malheureux que vous avez cru .Lui aussi a connu le grand bonheur.Il l'a donné.Le nom qui monta à ses lèvres, le dernier ne fut pas le vôtre, Anne, mais celui d'une autre.J'ai là des lettres qui vous diront tout et libéreront votre esprit encore asservi à d'imaginaires responsabilités.Tout être ne peut donner que ce qu'il possède.Aussi l'amour que vous n'aviez pas pour Jean, il le trouva miraculeusement dans un autre cœur, et cet amour-là le fit devenir un héros! Les yeux d'Anne brillaient étrangement: — Henriette ?interrogea-t-elle.— Oui, Henriette, à qui ce bonheur était dû .Il y a là des lettres que vous devrez lire pour tout comprendre,—fit-elle en désignant une large enveloppe,—il y a là-dedans le testament de Madame Deschâtelets.Vous savez qu'elle avait prévu que Jean pouvait mourir avant elle, et elle vous instituait alors sa légataire universelle, à quelques restrictions près.Pendant que vous aviez la fièvre, la fortune tombait chez vous.Une lettre du notaire annexée au testament vous apprendra que vous héritez d'une soixantaine de mille dollars.Et vous ne me parlez pas de Rambert, Anne ?.Pourtant, je sais que vous ne m'écoutez plus depuis un moment, et que vous ne pensez qu'à lui.— Claire, dans ma fièvre, je le voyais partout .— Et vous l'appeliez tout le temps.Il vous entendait, car il a passé, lui aussi, de longues heures à vous soigner, et tandis que je me reposais, lui vous veillait, en écoutant le délire d'amour qui montait, frémissant vers La Revue Moderne.— Décembre 1927 15 lui.H sait combien vous l'aimez, et lui vous adore, petite fille, à rendre jaloux les anges du bon Dieu.— O Claire, Claire, qu'il fait bon de vivre!.— Et vous pourrez être heureuse, Anne, car Paul Rambert ne partira pas, Son bras droit, I mi I in ('¦ il.mis l'ai i ii Ici il d'auto, est suffisamment raccommodé pour qu'il puisse s'en servir, mais il est, de ce fait "réformé", et vous le garderez, ma petite amoureuse, à vous, bien à vous.Maintenant, vous allez lire ces lettres et papiers, ensuite nous causerons .Pendant ce temps, je cours déjeuner."Clair-Ruisseau, le 1 septembre, 1915.Ceci est l'expression de mes dernières volontés: Je donne mon âme à Dieu, et le prie de me prendre en sa Divine Miséricorde! Je lègue tout ce que je possède à mon fils unique Jean Deschâtelets, actuellement soldat dans la Légion Etrangère, en service au front français, Au cas où la mort de mon dit fils Jean précéderait la mienne, j'institue sa fiancée, Anne Mérival, ma légataire universelle, avec charge de remettre la maison de Clair-Ruisseau et ses dépendances à mon neveu Louis Deschâtelets, qui devra lui-même transmettre cette propriété à un descendant mâle afin que le nom reste attaché à cette demeure qui, depuis des générations, abrite des Deschâtelets.Anne Mérival gardera la libre et entière disposition de tout le reste de mes biens, dont elle saura employer une large partie à faire du bien.Marie-Ange Barré-Deschâtelets." Anne évoque la belle tête grave de cette femme qui l'aima et eut confiance en elle jusqu'au bout, et le regret de l'avoir perdue monte en elle, lancinant."Claire, ma grande et sage Claire, écrivait Henriette, au moment où vous recevrez cette lettre, vous aurez appris la mort héroïque de Jean, mon Jean, Claire, tout ce que j'aimais 'dans la vie, tout ce qui faisait la joie de 'mon cœur s'en est allé.Jean! Je crie vers 'lui, et rien ne répond plus à mon appel.Jean est mort, une balle l'a tué, et tandis qu'il mourait, je l'attendais dans ma petite chambre, avec une hâte folle de revoir celui qui fût mon bien-aimé,.O Claire, se peut-il que tout soit fini, que je ne reverrai plus ses yeux d'amour, que je n'entendrai plus sa voix caressante dire mon nom.Lorsqu'il vint à moi, dès son arrivée à Paris, c'est le souvenir d'Anne qu'il cherchait, d'Anne qui avait été le beau rêve de sa jeunesse, et qu'il avait perdue.Il me parla d'elle avec tendresse.Il avait bien senti par quelles alternatives passaient les sentiments de notre petite amie, et l'affreuse crainte qu'elle avait de le faire souffrir.Lui même n'eut pas le courage de lui avouer, non son détachement, car à ce moment, il l'aimait toujours, mais sa résolution absolue de lui rendre toute sa liberté.Il avait deviné, à de légers indices, vers qui allait le cœur de notre chère Anne, et la pensée qu'elle serait heureuse le consolait de la perdre.Il avait un cœur parfait, Claire, et on pouvait lui donner toute sa confiance.Je fis plus, je lui donnai tout mon amour.Perdus, tous deux, dans ce grand Paris ou tout nous parlait de douleurs, ou nous ne rencontrions que des femmes en deuil et des soldats exaltés de patriotisme, nous nous serrâmes l'un contre ^l'autre II ne savait pas que je l'aimais, il le comprit le jour où lui-même subit l'entraînement.Quels souvenirs je garde, Claire, 'qui seront dorénavant toute ma vie! A chaque permission il accourait à Paris, et de plus en plus notre amour grandissait.Nous avions tous deux vaguement conscience qu'il fallait confesser à Anne ce qui se passait, mais les jours passaient, et nous n'en avons rien fait.Vous savez qu'il fut blessé dés sa pre- Anne Mérival "mière bataille, puis soigné dans une ambulance du front, et assez tôt évacué sur Versailles pour sa convalescence.Là, il avait con-"quis l'affection de l'infirmière-major, Madame "Henriette de Verneuil, femme d'un grand "esprit et d'une intelligente bonté.Jean "s'attacha à cette femme charmante qui avait "un fils de son âge, au front, et qui trouvait le "courage de passer ses jours et ses nuits à "soigner les blessés.Du reste, elles sont toutes "ainsi les Françaises, et comme nous compre-"nons que les fils soient des héros quand nous "regardons agir leurs mères! Madame de "Verneuil vint elle-même m'apprendre la "présence de Jean à son ambulance, et "m'offrit, pour que je puisse le voir tous les "jours, d'occuper sa chambre, en ville, alors "qu'elle couchait à l'ambulance." Je sais que "vous êtes tous deux, loin des vôtres, m'avait "écrit Madame de Verneuil, votre présence "journalière aidera mon jeune malade "à guérir." Il n'y a vraiment que les Françaises pour penser à de telles délicatesses et "les exercer envers des inconnus.Des inconnus! "protestait Madame de Verneuil, pouvez-vous "être des inconnus quand vous nous offrez "votre sang, vous jeune guerrier, et quand "vous nous donnez tout votre dévouement, "vous, infirmière volontaire! La noble femme! "Et elles sont légion, ici, celles qui lui ressem-"blent.Lorsque Jean fut guéri, je retournai "à Paris où il vint bientôt me rejoindre pour "quelques jours.Ces jours, Claire, sont toute "ma vie.Nous nous aimions si parfaitement, "et nous ne voulions ni l'un ni l'autre penser "à l'heure qui nous séparerait.Cette heure vint "trop vite.Jean devait partir par un convoi de "soldats à minuit et se diriger vers la ligne de feu, "où combattait la Légion Etrangère.Il avait "pris à son métier un goût très vif, et il adorait ses "frères d'armes, dont il ne cessait d'exalter le "courage, Je vous assure, Claire, que le sien "ne leur cédait en rien.Nous étions tristes "atrocement, et dans la tristesse, Claire, l'on "s'aime plus tendrement.Nous étions seuls "dans ma petite chambre de la rue Bonaparte, "et, tout près l'un de l'autre, nous échangions "des promesses et des baisers.Je mis ma "tête sur son épaule, il me serra dans ses bras, "nos lèvres se joignirent.puis.Nous nous "aimions trop, Claire, pour ne pas nous aimer "tout-à-fait.Je ne puis croire que ce fut "une faute, car cette faute-là devient toute ma "raison de vivre, maintenant que Jean m'a "quittée à jamais.Il est mort, Claire, com-"ment voulez-vous que je puisse regretter de "l'avoir rendu heureux ?En me serrant tout "près de lui, dans son dernier adieu, il répétait: "Dans trois mois, je reviendrai, et alors, tu "seras mienne devant la loi comme devant "Dieu".J'eus, en le quittant, la nette impres-"sion que je ne le reverrais plus jamais, et je "souffris à un point intraduisible! Ses lettres "étaient des poèmes d'amour, Claire, et jamais "cœur ne fut plus fervent ni plus tendre.En "attendant son retour, il me disait les démarches à faire pour préparer notre mariage, les "papiers à réunir, les gens à voir.Il pensait "à tout, et combien chères m'étaient ses plus "simples pensées.Pas une fois, il ne me parla "de la mort.Il ne pensait qu'à la vie, la "vie qui allait être la nôtre.Puis est venue "la nouvelle effroyable.Je ne suis pas morte, "parce que je devais vivre.Vivre, Claire, "pour que Jean ne meure pas tout-à-fait."vous me comprenez ?Il est parti sans rien "savoir, je ne voulais ni l'inquiéter, ni l'attris-"ter, alors qu'il avait tant besoin de garder son "moral.Et je suis effroyablement seule dans "ce grand Paris qui est devenu le centre de "toutes les douleurs.La mienne passera inaperçue.Je me suis créé des amitiés qui m'ai-"deront.J'ai pour voisine une jeune femme "qui porte le deuil de celui qu'elle aimait.Je "ne lui ai rien dit, mais rien qu'à la façon dont "elle s'empresse auprès de moi, je comprends "qu'elle a deviné, et qu'elle m'approuve.Les "temps où nous vivons ont développé dans les "consciences une sensibilité telle à l'égard des "combattants, qu'il semble presque justice que "nous leur abandonnions tout ce qui augmente "leur courage et exalte leur désir de la victoire."Je ne serai donc ni délaissée, ni méprisée, "Claire, mais, comprise et aidée, par les fem-"mes qui m'entourent.Elles ont atteint, à "force de souffrir, à la plus sublime compréhen-"sion humaine."Mais avant tout, Claire, ma grande Claire, "je viens à vous, vous dire que je souffre et que "rien ne peut amortir le regret que j'ai d'avoir "perdu Jean.Combien il me paraît injuste "qu'il soit parti, alors que nous avions connu le "bonheur de nous aimer.Claire comment vi-"vrai-je en portant un cœur si lourd, dites, ma "tendre et douce Claire, comment ferai-je ?"Maintenant, il me reste une mission à vous "confier.Je veux que vous disiez tout à Anne."Elle ne peut concevoir aucune pensée de "reproche, mais, la connaissant comme je la "connais, je sais qu'elle n'acceptera son propre "bonheur que lorsqu'elle sera délivrée entière-"ment du passé.Je lui apporte la libération "qui lui permettra d'aller sans remords vers "l'avenir.Elle aime, qu'elle soit heureuse! Ce "qui est arrivé était écrit au grand livre de nos "vies.J'ai pris le bonheur dont elle n'a pas "voulu; elle est trop juste pour m'en punir, "et trop bonne pour ne pas me comprendre."C'est donc vous qui lui direz tout, Claire, à "l'heure où vous croirez que cet aveu peut aider "à son bonheur, Ajoutez que Jean l'aimait toujours 'mais.autrement, comme un ami, un "frère.Dites-lui encore qu'elle est restée pour "moi, et avec vous, Claire, la plus tendrement "chérie.Un à un, les petits feuillets s'étaient éparpillés sur le lit d'Anne, le dernier tomba.Les yeux d'Anne se fermèrent.Alors ce fut le déroulement de tous ces souvenirs qui passèrent sur l'écran de sa conscience pour recevoir le définitif jugement.Cette sensitive que l'amour avait impérieusement amenée en face du destin qu'elle avait désiré, voulait regarder en arrière.Toute son enfance surgit en quelques tableaux où Jean occupait le premier plan.Des ondes de tendresse passaient en son cœur et l'attendrissaient.Elle se rappelait de quoi s'était fait leur affection: de tous les petits détails que la vie, quotidiennement, tisse autour des êtres, la vie qui emprisonne tant de volontés.Il avait fallu la séparation pour faire naître la divergence des pensées, mais l'amour seul avait pu les éclairer.Dans tous les tableaux qui s'estompaient, Anne entrevoyait Henriette à l'ar-rière-plan, presque invisible.Aurait-elle jamais soupçonné que cette belle jeune fille à l'air digne et calme, sur laquelle tout semblait glisser et qui n'avait dépensée que pour son art, saurait aimer dans toute sa plénitude, et ferait litière de tout pour que son bien-aimé fût heureux.La vraie, la suprême délivrance, ce n'était par la mort de Jean, cette mort qui l'aurait sans cesse torturée, qui la lui apportait, mais elle la recevait des mains de sa grande Henriette, transfigurée de passion, et qui, sous ses voiles de deuil, lui apparaissait la belle et tragique figure de la Douleur réparatrice! Elle lui devenait sacrée pour tout ce qu'elle effaçait du passé, pour tout ce qu'elle incarnait de l'avenir.Maintenant, ce n'est plus seule et émouvante que lui viendrait l'image de Jean, mais liée à celle d'Henriette, dans le tableau rayonnant de leur amour victorieux.— Comme la vie coûte cher, soupira-t-elle, tout haut.Claire Benjamin, rentrée doucement, prit la la main d'Anne, petite main moite d'émotion, et répondit: — Si cher qu'elle coûte, petite fille, dites-moi, en souriant, que le prix en vaut la peine?— O Claire, comme tout cela me dépasse, moi qui ne sais rien encore des grands sacrifices, moi qui ne sais qu'aimer tout bas. 16 La Revue Moderne.— Décembre 1 ctite de mes pensées, mais ce secret, Claire, il n'est pas à nous, il appartient à Henriette, et au cher héros qu'elle aima.Le violer serait sacrilège, ne croyez-vous pas ?— Oui, je le crois, répondit Claire gravement.J'ai l'impression, Claire, d'arriver d'un long voyage, et je me demande ce que deviennent mes amis.Votre mère ?— Maman, toujours vaillante et sereine.Elle est la plus jeune de nous, et les jumelles même, avec leur exubérante gaieté, ne la trouvent pas vieille pour elles.Elles sont comme des camarades, vraiment, et vous devriez les entendre ! Je me fais l'effet d'un père Anne Mérival de famille, et d'un père de famille qui serait très vieux.Anne regardait avec tendresse cette femme admirable dont la vie se résumait en un devoir continuel, et qui pratiquait, sans une distraction, l'art de s'oublier.— Et Daunois, que devient-il ?— En voilà un ami, et qui n'abandonne pas dans le malheur.Vous n'avez pas idée de tous les services qu'il nous a rendus pendant votre maladie.Nous n'avions qu'à l'appeler pour le voir aussitôt arriver.Quel homme de cœur et quel charmant caractère.Ma sœur Louise et lui sont devenus de vrais amis, confia-t-elle avec un accent d'espoir.Anne eut un tressaillement heureux: "Comme tout se place", songea-t-elle, et une fois de plus, Claire Benjamin lui apportait la paix, Anne pouvait donc en toute liberté obéir à l'élan de son cœur; son bonheur ne jaillirait pas des ruines qu'elle aurait amoncelées.Une crainte cependant grondait encore sourdement au fond d'elle-même, et les yeux dans les yeux, de son amie, elle jeta sa confidence: — J'ai peur, Claire, j'ai peur que l'amour que j'éprouve soit trop parfait et trop entier.Je suis une petite fille presque primitive; lui, a connu la vie à deux; des comparaisons s'imposeront; i ressentira peut-être des regrets.Il me trouvera moins intelligente et moins raffinée que l'autre.peut-être ne pourra-t-il oublier dans mes bras celle qui fut la compagne de ses débuts, de sa jeunesse.Alors, je souffrirai sans doute de ne pouvoir endormir sa peine.— Enfant, qui se forge des chimères, enfant qui a peur du bonheur, et met la main devant ses yeux pour ne pas le regarder en face.Vous ignorez donc votre charme souverain, Anne.Le subissant, comme il le subit, Paul Rambert connaîtra avec vous la joie incomparable des âmes assorties.La femme de sa jeunesse lui convenait moins que vous.Elle était intelligente, mais froide, et son esprit étroit la rendait mal indulgente; elle avait un besoin de domination qu'elle n'aurait jamais su réprimer.Au début de sa vie, alors qu'il était encore timide et craintif, qu'il manquait de confiance en lui, Rambert accepta la direction de sa femme, plus tard il la subit plus ou moins patiemment.Cet homme a une personnalité trop forte et trop développée, pour se laisser tenir en laisse; il aurait secoué le joug un jour ou l'autre.La mort l'a en quelque sorte dé- livré, si triste que cela soit.Avec votre nature fine et sensible' votre docilité et voira faiblesse, votre culture affinée, votre talent discret et sincère, vous serez la femme qu'il adorera «le guider amoureusement, et dont il suivra avec ravissement le lumineux sillage II aime l'âme limpide et fraîche qui rayonne à travers tout ce que vous écrivez et loin, de vous demander le sacrifice de votre carrière, il vous en favorisera succès.Paul Rambert a pu épouser une femme avant vous, Anne, mais vous serez, vous, sa femme, comprenez-moi bien, et lui, il est vraiment celui qui devait venir sur la terre pour faire votre bonheur.Votre mariage sera donc de ceux de qui l'on dit "qu'ils sont écrits au ciel." Anne exultait à ses paroles qui lui promettaient le paradis sur terre.Et soudain, le remords lui vint de tout ce qu'elle demandait à l'intelligence et à l'âme de cette amie, sans s'inquiéter de ce que ses confidences pouvaient éveiller de mélancolie dans ce cœur qui, pour accoutumé qu'il fût de s'oublier, pouvait tout de même avoir ses instants de révolte: — Me direz-vous, maintenant, Claire, pourquoi vous êtes si bonne et comment j'ai mérité une amitié telle que la vôtre ?Je vous ai donné si peu.Un jour, vous m'avez sollicitée de réclamer pour la femme des droits auxquels vous-même aspiriez.J'aurais pu appuyer ces revendications: j'ai refusé de les défendre.Loin de m'en vouloir, vous m'avez, depuis, prodigué un dévouement jamais lassé, et chaque fois que vous vous penchez vers moi, c'est pour me verser de l'apaisement et de la joie .Claire, ne demandez-vous rien à la vie pour vous-même ?Pourtant.toutêtrecaresseune pensée, un espoir.Vous, vous devinez le secret des âmes et vous ne demandez jamais à personne la sympathie dont vous devez avoir aussi besoin.— Non, à personne, mais à Celui-là, fit-elle en désignant le Christ placé à la tête du lit d'Anne.— Oui, quand la vie est trop dure, je vais à Lui.Très jeune, j'avais rêvé de me faire religieuse.La catastrophe est venue qui a sabré tous mes projets, et m'a donné la tâche que vous savez.Alors j'essaie de faire du bien d'autre façon, et voilà tout.Voyant que les yeux d'Anne brillaient de larmes, Claire Benjamin, ravissante de résignation conclut: — Petite fille, que voulez-vous, la vie coûte si cher! FIN -n rrenez vos ciseaux et découpez ce coupon II vaut $1.00 _ LA REVUE MODERNE j y 12 magnifiques numéros pour le prix de 8 J I En nous envoyant ce coupon avec la somme de $2.00 vous vous assurez la réception régulière tous les mois de La Revue Moderne, la publication préférée de la famille canadienne-française.La Revue Moderne, ' 198, rue Notre-Dame Est, Montréal.I I Messi, urs, I Je profite de votre offre spéciale et vous prie de me faire le service de I La Revue Moderne pendant une période de douze mois.Ci-joint, veuillez \ trouver la somme de $2.00.i 1 ¦ Nom.-.1 I I ¦ Prix «Tnhonnpnipnl aux i tau-Cals) «MM.Adressi La Revue Moderne.— Décembre 19 27 17 Le Noël de la Marie-Jeanne LE trois-mâls "Marie-Jeanne" roulait depuis quinze ans les mers du Nord, ramenant avec lui, après chaque saison, un lourd chargement de pêche.Le patron Jean Ledru et son petit équipage de huit hommes, gaillards solides et courageux, avaient solidairement vécu ensemble les houles des tempêtes, les heures d'angoisse à la manœuvre quand le danger menaçant rôde.Ensemble, ils avaient glissé, fantômes dans les prisons du brouillard ; ensemble aussi, ils avaient reposé leurs muscles après les journée* de bonnes prises; ainsi en souvenir des heures, bonnes ou mauvaises vécues en commun, (mauvaises plutôt que bonnes); un sentiment d'affection fruste et de calme confiance les confondait et les unissait tous.Jean Ledru n'était le chef qu'aux heures de danger ou quand un différend demandait un arbitre.Chacun connaissait sa manœuvre, chacun la remplissait mécaniquement, comme il mangeait, travaillait, ou dormait.La Marie-Jeanne et ses hommes ne faisaient qu'un corps, le bon vent les menait toujours.Cet automne-là avait été extraordinairement fructueux.On ramenait à Fécamp une pêche miraculeuse.La saison se faisait complice des pêcheurs.Jour après jour le soleil se levait sur une mer éclatante qu'il semait de mille feux.Les bras ne suffisaient plus pour tirer le poisson hors de l'eau, le pont grouillait sous la masse, les nageoires battaient, les éventails des queues frappaient le bois avec rage; de temps en temps un corps souple, que le soleil habillait de diamants, lançait dans l'air sa vive courbe gracieuse.Il fallait faire vite pour éven-trer, parer cette marée fraîche.et la sueur des hommes se mêlait à la saumure.Petit à petit, chalutiers et goélettes se retiraient des bancs de pêche.Un automne si beau se prolongeant si loin, impressionnait et défrayait la superstition des marins.Pour avoir tant été bercés par elle, ils prêtent une âme à la mer, elle sème les tempêtes à sa guise.Des tremblements de terre sous-marins,.des vents que la terre envoie.tout ça, c'est des histoires.C'est elle qui les fait tourbillonner, la gueuse, avec la même facilité qu'elle gonfle ses vagues, et quand elle le veut.Jean Ledru, à l'âme forte, se moquait des craintes, et bientôt la Marie-Jeanne vit s'éloigner la dernière voile, le dernier jet de fumée, et resta seule, petit point isolé sous le soleil riant, tandis qu'au pays, anxieux, les pères, les jeunes mères et les enfants surveillaient l'entrée des barques.Novembre s'écoulait, la pêche donnait toujours, et l'équipage chantait .Puis une nuit, le doux clapotis de l'eau qui les avait bercés sans arrêt depuis des semaines, se gonfla avec rage, et se rua de toutes parts sur l'embarcation audacieuse qui avait voulu la braver.Vite à la manœuvre! Dans la tempête déchaînée chacun gagne son poste."Ce n'est rien,.une affaire de quelques heures et nous gagnerons le large." Ce fut une affaire de cinq jours.sans répit.sans repos.Quand le calme revint et que l'on fit son compte, des larmes coulèrent sur les visages bronzés des survivants.Yves Léguée avait vu le mousse emporté par un paquet de mer .Fernand Tellier gisait là, écrasé sous le mât rompu de l'avant.Pierre Denis manquait à l'appel, la gueuse l'avait pris lui aussi.Jean Ledru, sa vieille face ravagée de douleur, regardait tristement, lentement, autour de lui; les mâts n'étaient plus que tronçons, des cordages arrachés quelques lambeaux traînaient, le gouvernail brisé livrait la gcëlette à la mer vengeresse, et pourtant le soleil riait encore.Il ne restait qu'un seul espoir, être entraînés par les courants vers les lignes de navigation.En prévision d'une attente qui pouvait être longue chacun décida de prendre chaque jour la plus minime portion de vivres; Jean Ledru déchira les draps de son lit pour en faire des signaux; puis tous les cinq s'agenouillant, se recommandèrent à la Madone.Ils lui promirent un pèlerinage au retour, ils feraient de leurs mains une miniature exacte de la Marie-Jeanne, Jean Ledru la portant en tête, ils iraient la lui offrir dans son sanctuaire sur la falaise normande, et graviraient pieds nus la rude côte de pierre.Puis, ayant prié, ils s'assirent autour du mât brisé et, égrenant leurs chapelets, attendirent.Les longues heures d'espoir et de découragement alternées commencèrent.La nuit, ils se remplaçaient l'un l'autre dans une vigie constante; trois jours passèrent; les yeux Au pays, les pères, les jeunes mères guettaient l'entrée des barques toujours scrutaient l'horizon.Depuis quelques instants, Yves Léguée fixait le même point lointain; et tout-à-coup, la figure éclairée de joie, ne pouvant parler, il tendit le doigt.Tous regardèrent.Là-bas, tout là-bas, où le ciel et la mer se confondent, c'est la forme d'un vapeur qui se dessine.Vite aux signaux; les bras s'agitent secouant les lambeaux blancs; les poitrines se soulèvent et halètent des cris fous; pauvres appels d'espoir perdus dans l'infini .Le navire passe.Ils n'ont pas été vus.Devant les faces ravagées de ses vieux compagnons, Jean Ledru, le chef se redresse:."Un autre viendra, ne vous découragez pas." Et la vigie recommence.Elle se prolongea.Le froid devenait vif, les hommes mal nourris sentaient leurs forces les trahir.Un matin de fin décembre, Jean ledru en s'éveillant fut surpris du calme inusité qui l'entourait, chancelant, les yeux à demi brouillés par la faiblesse, il monta l'escalier du pont.Un voile épais d'un gris monotone noyait l'air et cachait les eaux; la goélette presque immobile semblait un bateau mort sur une mer sombre sans remous.Autour du mât brisé, groupés, les quatre survivants le regardaient venir.Leurs traits décharnés où les yeux agrandis se consumaient de fièvre, se détachaient glabres dans le brouillard gris.Jean Ledru eut peur son pauvre cerveau fatigué se brouilla; ces figures presque immatérielles dans cette immatérialité grise ce n'était, ce ne pouvait être ses hommes, mais leurs ombres.leurs corps étaient revenus de l'au-delà pour le juger lui, leur capitaine dont l'audace folle les avait conduits à la mort.Fasciné et horrifié tout ensemble, il approche.Que vont dire ces bouches blêmes qui s'entrouvrent ?.quelle malédiction vont-elles jeter sur lui ?.il est tout près maintenant; à genoux auprès d'eux.Un triste sourire pâle éclaire les traits moribonds, les mains faiblement se soulèvent pour se poser sur le vieux chef aimé, les lèvres articulent en y faisant passer toute leur rude tendresse ce seul mot :.Patron.Lui, ravagé, bégaie avec douleur: Mes enfants.mes pauvres enfants.Ils n'ont plus maintenant la force de descendre aux couchettes de l'entrepont, les vivres sont presque épuisés, il reste quelque biscuits et un peu d'eau fraîche.A moins d'un miracle c'est la fin .Mais le savent-ils?.Le froid les engourdit et ils s'en vont sans douleur.Leurs cerveaux embrumés se peuplent d'images, de visions qu'ils croient réelles.Leur couche n'est plus le pont glacé de la goélette condamnée, mais le lit moelleux là-bas dans la maison chaude.la femme va et vient par la salle claire.les enfants gazouillent.les géraniums fleurissent aux fenêtres.p;ir la porte ouverte d'où l'on voit la mer, le soleil entre à flots.Le brouillard se resserre, enveloppant tout d'une demi nuit.Tout-à-coup, là, tout près, le voile gris lentement se déchire; Jean Ledru péniblement s'accoude et regarde de tous ses yeux.Une main invisible semble soulever les voiles une à une: à travers la brume, maintenant plus légère, un château féerique se dessine; ses murs de jade pâ'e sont délicatement taillés et colorés, iis s'élancent hardis dans les airs en aiguilles dentelées fantastiques; les cinq moribonds maintenant le contemplent; émerveillés, les misérables faces de squelettes se tendent vers lui.Une grande déchirure s'est faite dans les voiles qui le dissimulaient; les murs, tout-à-l'heure de jade, sont maintenant du marbre le plus éclatant qu'une lumière intense et invisible éclaire.Tout-à-coup, au sommet de la plus haute tour, une forme se détache, rayonnante; la figure au regard d'adorable douceur et au sourire divin se penche sur les cinq moribonds; elle s'incline et ses bras tendus les attirent.Eux, extasiés, se soulèvent avec effort pour aller vers elle et murmurent : La Madone.La Madone.Les portes du Paradis.Quelques jours plus tard, la note suivante parvenait aux journaux de France: Le 25 décembre au matin, près des îles Madeleine la goélette Marie-Jeanne, de Fécamp, s*e»1 brisée contre un iceberg; le choc a été entendu de la côte; des épaves portant son nom ont été retrouvées sur les rochers à marée basse, la mer n'a pas rendu les corps.FRANCOISF.CARTIER.CHEZ LA BLANCHISSEUSE — C'est la grève, mon bon monsieur.Si vous voulei vos faux-cols, faudra que vous repassiez. 18 La Revue Moderne.— Décembre 19 27 Suggestion Pour Cadeaux de Noël Un abonnement à La Revue Moderne Rien ne plaira autant à ceux à qui vous réservez un cadeau aux Fêtes qu'un abonnement à LA REVUE MODERNE.Ce genre de cadeau est très populaire à la ville comme à la campagne, car c'est réellement un cadeau que vous donnez douze fois.Chaque donateur ou donatrice d'un abonnement-étrennes à LA REVUE MODERNE peut nous confier sa carte de visite accompagnée de ses souhaits, et nous aurons le soin d'attacher cette carte à la Revue qui sera envoyée sous une enveloppe spécialement préparée à cette fin.Faites-nous parvenir ces abonnements au plus tôt afin d'éviter les erreurs qui peuvent surgir dans la hâte des derniers moments.Profitez du tarif spécial et envoyez-nous vos abon-nements AUJOURD'HUI ! Prix de l'abonnement d'une année : Au Canada.$2.00 Aux Etats-Unis.$3.00 3 abonnements pour $5.00 2 abonnements pour $5.00 (Découpez ici) La Revue Moderne, 198, rue Notre-Dame, Est, Montréal.Messieurs, Je désire offrir comme cadeau, un abonnement à La Revue Moderne, aux personnes dont les noms et adresses suivent: ¦i $ rA-» » ip ± *^v* vj» jju »j- tJjt* »j» i.»y» vv" vT" *"T" *T* fcT" *T" vT" fcT* fcT* îp rA^ rA> An rA*» Ajb rA"» Ah * rA-» ¦I rA-» wh rA-1» n rA-» A rA-* rA-» Jjv rA-» rin rA-» MM rA-» hBi rA-» dn rA-» nBh rA-» nu rA-» cA*» hBi rA> in eje* rA-» HH rA-» ¦¦b rA-» Au dn rj|£» rA-» u rA-» Hgb rA-» JJv rA-* A rA-» A rA-> rA-» A rA-» A 3|c wBt rA-» wb rA-» A rA-» A rA«» Mb •je* rA*> A rA-» Mb A rA-» A yjb Nom.Adresse.____ __ ._ _ ^ Ci-joint, veuillez trouver la somme de $.^ainsi que les cartes il souhaits (/m vous voudrez bien attacher à la Revue que vous expédierez aux personnes sus-mentionnées.\V Nom.!_____._.Im.______.A dresse.Ent re "F les i tance eux Oui entre les deux "FRANCE", nous avons pensé qu'il serait agréable de créer des liens d amicale camaraderie.Depuis quelque temps déjà, plusieurs de nos lectrices manifestaient ce désir d'entrer en correspondance avec des cousines de France, dans le but d'échanger des idées, des sentiments, des impressions, et de se créer de nouveaux horizons.Voilà que dans sa bonté, Madame la Directrice a voulu faire du rêve de ses fidèles lectrices, une réalité; et c'est ainsi que vient de naître la correspondance entre les deux "FRANCE".Nous donnons tout de suite quelques adresses de Cousines d'outre-mer, qui désirent des correspondants chez nous; et à qui on peut écrire directement et immédiatement : Melle Darot, Rue de Nantcrre, 29, à Asnières, Seine, France.Mde Durand, Argagnon, Basses-Pyrénées, France.Melle Marie Henriette Gaudon, Rue Zaccharie, 14, Paris, France.Melle G.François, Inst., Somette-Eaucourt, Somme, Ham., France.Melle Marthe Mazièies, Rue Foudan-drye, 123, Bordeaux, France.Melle Laure Schell, 1, Quai Lezay, Marnésia, Strasbourg, Bas-Rhin, France.Mde Anna Porreux, 23, 39 Rue Elisée Reclus, Bordeaux, France.Melles Duchaîne et Brivet, 13, Passage Martin, Villeurbanne, Rhône, France.Melle Rosette Mazan, chez Mde Goudot, 66, Boulevard des Brotteaux, Lyon, France.Mme Bernardy de Clavières, 9, Boulevard Théodore-Thunner, Marseille, France.Melle Lucienne Tinneru, 9, rue Téniers, Bruxelles, Belgique.II est des correspondants qui désirent faire échange sous un "Pseudonyme".Pour correspondre avec ces dernières, il faudra adresser les lettres à la Revue Moderne, sous double enveloppe, l'enveloppe intérieure renfermant la lettre et portant la suscription, c'est-à-dire le "Pseudonyme" plus l'affranchissement pour l'Europe.On y joindra 10 sous, argent ou timbres, pour couvrir nos frais comme intermédiaires, et on mettra le tout dans une autre enveloppe qu'on nous adressera directement à la Revue Moderne et ainsi libellée: Courrier entre les deux FRANCE.Voici quelques pseudonymes des correspondantes qui désirent garder l'incognito: Melle Dolores B.Vendéenne."Un Clocher dans la Plaine"."Mes Verts Sapins"."Mioche"."Sur les Rives du Mékong (en Chine)"."Je Descends de la Lune"."Myosotis Bleu"."Une fervente Collectionneuse"."Jeanne, (Italienne)"."Pavillon de l'Amour".Ne pas oublier pour ces correspondantes, d'adresser les lettres à la Revue Moderne, comme ilest dit plus haut.La REVUE MODERNE, 198 Notre-Dame Est, Montréal.Nos lectrices se souviennent du bien accompli pendant la GRANDE GUERRE par l'œuvre des Marraines de Guerre.On vient d'avoir la pensée de créer une œuvre semblable en faveur des malades dans quelques sanatoria.Ces malades n'ont pas toujours les moyens de payer leur correspondance.Les correspondantes canadiennes à qui sourirait cette œuvre des Marraines, devraient agir envers leurs correspondantes malades, en les gâtant comme de vraies filleules.Au Sanatorium de Berck, France.On peut faire son choix dans la liste ci-dessous: Yvonne, 13 ans; Alice, 17 ans; Marie-Louise, 16 ans; Marthe, 16 ans; Renée, 22 ans; Raymonde, 13 ans; Fernande, et Marcelly, 18 ans toutes les deux; Bcrthe, 30 ans; Hélène, 34 ans; Valentine, 33 ans.Au Sanatorium de Ploenmcur, Kerpape, France.On a aussi besoin de Marraines.S'adresser à ?Ste-Thérèse de St-Pierre.Et maintenant, chez-nous: Nos petites sœurs malades au Sanatorium du Lac Edouard, demandent aussi des correspondantes: Voici la liste.Lorraine Boulay, Marie-Jeanne Coutu, Mathilda Lavigne, Pierrette Ladouceur, Muguctte L'Heureux, l'itchounette, Germaine Tremblay.Voilà des invitations qui s'adressent au cœur et à l'esprit tout à la fois, et qui promettent des "heureuses." La Revue Moderne.— Décembre 1927 U ROM A N COMPLET Cest Votre Histoire Par JEANNE PERDRIEL-VA ISS 1ERE L'histoire de tous ceux qui, si durement, furent traversés par ces années de tourmente.I Qui les réveillera de leur terrible bonheur ?J.P.V.L'automobile qui, depuis un instant, roulait sur le plateau, se trouva tout d'un coup au sommet de la côte; Calixte, assis auprès du chauffeur, se retourna vivement: — Regardez, maman, c'est joliment plus beau que Morgat! D'un signe de tête, Mme Antréville approuva.La pente dévalait rapide et rectiligne, sa pâleur sablonneuse tranchait le paysage en deux.A droite, une coupe d'indigo; le petit port se massait, adossé à la dune qui l'abrite des vents de noroît; a gauche, une large baie, le cirque dressé des falaises, la griffe de la Pointe des Pois s'abattant formidable sur l'Ouest immense et miroitant.Et tout autour de l'horizon, la mer brillait d'une couleur tendre, argentée par les rubans de courants.L'automobile glissait; Saturnin, le chauffeur, fila devant l'église, traversa la place et se trouva sur le quai.La marée s'y heurtait à petits clapotis chantants.Saturnin stoppa devant une maison à un seul étage dont le toit d'ardoise s'allonge, percé de fenêtres mansardées.En lettres peintes, l'enseigne s'étalait sur la façade: Hôtel de la Mer, Veuve Le Hur.Calixte avait déjà sauté à terre.— Alors, c'est ici ?demanda Charles Antréville.Il toisait la terrasse où des groupes de touristes, béatement, sirotaient quelque apéritif tout en suivant des yeux le mouvement des barques de pêche.— C'est ici, fit Didier Cubzac.Se tournant vers Mme Antréville, le jeune homme ajouta: — Que dites-vous de cette rusticité ?Est-ce assez avenant et naïf ?Charles haussa les épaules; la réflexion du "critique d'art", comme il appelait Cubzac, ne lui masquait pas l'épaisseur des verres, ni l'étain des cuillers désargentées, ni les mouches qui paissaient à même le sucre.Christine Antréville répondit: — C'est amusant.Cubzac n'en demandait pas plus.Il avait pris l'habitude de parcourir avec Mme Antréville les expositions et les musées, provoquant son approbation, appuyant son jugement sur le sien: il ne goûtait pleinemeut que ce dont elle jouissait avec lui.Charles Antréville regardait la route: — Ils ont passé par Quimper, dit Calixte, ces dames se sont arrêtées dans toutes les boutiques.Mme Antréville passa son bras sous celui de son fils.Pressant légèrement le bras de Calixte: — Ça va?dit Mme Antréville avec sollicitude.— Très bien! fit le jeune homme.Le fils était déjà plus grand que sa mère; sans qu'ils se ressemblassent, une sensibilité de même ordre se devinait en eux.— Les Hottières vont arriver, reprit Calixte qui poursuivait une pensée, serons-nous obligés de suivre toutes leurs promenades ?— Non, reprit spontanément Christine, chacun prendra sa liberté.Cubzac approuva d'un signe; depuis longtemps son opinion était faite: Mme des Hottières et Mme Lagrange ne l'attiraient point, il "se sentait leur déplaire"; avec Sallanches, il n'avait pas deux idées communes; seul Legrand des Hottières, l'associé d'Antréville, le laissait en confiance malgré sa froideur.Les trois promeneurs revenaient sur leurs pas.Sur le quai, une automobile de luxe se rangeait à côté de la leur que Saturnin n'avait pas encore garée.Grande émotion à l'Hôtel de la Mer; les servantes s'ébrouent, la plus mûre, Eugénie, crie à travers la salle: — Mam'zelle Maryvône, y a maintenant deux autos! Et d'un autre côté: — Dépêche-toi, Soazic, va aider "ceux-là" à descendre, tu vois bien que moi je sers les clients, débrouille-toi, aussi donc! Mme des Hottières et Mme Lagrange, sa sœur, sont debout dans leur voiture, elles s'interpellent: — Où est le coussin rouge ?— Tu l'avais sous tes pieds! — Pas du tout!.", ah! le voici!.Léon, Léon! prenez donc Pouf, mettez-lui sa chaîne, je ne veux pas qu'il traîne avec tous ces chiens malpropres.M.Legrand des Hottières, posément, reçoit le bull et passe à son collier la bélière nickelée de l'esclavage.Mme Lagrange, à laquelle Ludovic Sallanches tend une main empressée, se débarrasse d'un épais manteau; elle en sort éclatante comme une pomme pas mûre, déroulant l'écharpe qui serrait à ses tempes un bonnet de taffetas froncé.Congestionnée, Mlle Le Hur paraît enfin, sa face ronde épanouie: — Bonsoir, messieurs et dames, entrez donc, s'il vous plaît.Antréville a rejoint les arrivants: — Avez-vous fait bonne route ?C'est Sallanches qui répond: — Oui, mais ces dames n'ont pas goûté.Et, se trournant vers tes deux sœurs: — Il est un peu tard pour la tasse d'eau chaude; un verre de Porto?— Entendu! répond Mme Lagrange qui affecte une allure garçonnière.Elle s'installe avec sa sœur.Mme Antréville et Cubzac reviennent sans hâte; ils prennent place à leur tour, conviés par Sallanches.— Calixte! où a donc passé Calixte?Le jeune homme est sur la cale auprès de Mlle Le Hur; tous deux regardent les grosses bêtes visqueuses que les pêcheurs jettent à leurs pieds.— Calixte! Calixte! appelle Mme Antréville.Le jeune homme rejoint Christine: — Ce petit port est merveilleux! dit-il, nous allons y séjourner, n'est-ce pas, maman ?Les verres sont vides, Mme des Hottières questionne: — Et les chambres ?Sur quoi allons-nous tomber ?Nous ne pouvons tout de même pas habiter cette masure ?Soazic entend le propos et court avertir Mme Le Hur.Une vieille femme entre par la porte de la cour: coiffée selon l'ancienne mode du pays, ses tempes prennent, sous le reflet bleuâtre de la mousseline, une délicatesse d'ivoire, quelques fins cheveux blancs y ondulent, souples encore.Un nez mince, une bouche fine, des yeux de noisette, Mme Le Hur ressemble à un portrait de donatrice dessiné par un primitif.— Soazic, dit-elle, si ces dames veulent se rendre dans leurs appartements, conduis-les jusqu'à l'annexe.Et ces messieurs ?Combien de chambres en tout ?— Dites donc, Cubzac, fait Antréville, c'est vous qui nous avez traînés jusqu'ici, je ne m'occuperai de rien, servez-nous de fourrier.— Avec plaisir, répond le jeune homme.Et pour parler à la vieille Bretonne dont la dignité le ravit, le "critique d'art" se lève, respectueusement.— Sept heures?certainement non, je ne dînerai pas à sept heures! Que ferions-nous de la soirée dans ce pays-ci ?Avertissez-les, dites-leur de dresser la table pour huit heures et quart, c'est tout ce que je puis accorder aux mœurs locales.— Bien, bien.fait des Hottières indifférent.— Du reste, Sido n'est pas plus prête que moi.— C'est possible, mais Mme Antréville est descendue.— Oh! Christine.Léa des Hottières soulève légèrement ses bedes épaules: — Christine court les falaises et s'extasie sur les couchers de soleil.— Elle sort avec Calixte.Léa des Hottières passe doucement sur son visage un tampon d'ouate imprégné d'une mystérieuse substance parfumée; elle rentre les lèvres, tend son cou, se penche à droite, à gauche, devant le miroir à trois faces installé sur une table au tapis déteint.Cette onction terminée, une couche de poudre au page de la reine étendue sur sa face, Léa répond: — Calixte n'occupe pas sa mère autant que vous affectez de le croire, il sert de prétexte aux promenades avec Cubzac.• — Le "critique d'art", poursuit-elle, c'est une romance que ce garçon-là! il m'ennuierait bien!.après tout, c'est leur affaire.Legrand des Hottières donne ses ordres pour retarder le dîner.— Pas avant huit heures et quart; ayez soin du couvert, ces dames y tiennent beaucoup.— C'est ça qui va être embêtant, constate Soazic, faire manger ceux-là après tous les autres, on peut pourtant pas leur donner des restes ?— Mais va donc, bavarde! cherche une belle nappe et plie les serviettes en éventail.Entre deux carafes, Mme Le Hur a placé un vase de verre bleu plein de reines-marguerites violettes et roses; Les huit convives prennent place; Ludovic Sailanches entre Mmes Lagrange et des Hottières, Didier auprès de Mme Antréville.Calixte s'empare du menu dont il fait la lecture, Sallanches s'excuse auprès de ses voisines: — Nous ne nous sommes pas résignés à enfiler nos smokings.— On vous met à l'amende, répond Mme Lagrange, ça vaut une bouteille de Moet! — Eh bien! tout de suite! Hé! petite fille, une bouteille suivie de quelques autres! Enlevez ces vagues boissons, apportez des coupes, nous dînerons au Champagne.Le vin mousse, la gaieté s'établit.Le corsage de Mme des Hottières accuse des épaules parfaites, son cou est long, son profil aquilin; aucune spontanéité dans ce visage de composition.Un compliment de Sallanches est cependant bien accueilli, mais Sidonie Lagrange s'applique à occuper son voisin; elle a échangé sa robe verte contre un crêpe de Chine citron favorable à ses bandeaux noirs, elle est plus maigre que sa sœur, plus jeune un peu, elle ouvre démesurément les yeux à toute occasion; ses dents, un peu avançantes mais belles, ont, dit-on, croqué presque totalement la fortune de son mari défunt.Sallanches — le Sallanches des grandes savonneries de Marseille — serait un successeur appréciable.Antréville boit gaillardement, ce gros garçon solide prend de la vie les agréments faciles.Ces dames parlent de toilette, Mme Antréville a parcouru Camarct: — Une grosse toile, on en peut faire des robes, j'ai demandé le prix dans la boutique, c'est pour rien.— Christine possède un flair spécial pour les occasions, déclare Sidonie Lagrange.— Les occasions ?intervient Antréville, pourquoi des occasions ?-— Laisse les soldes aux madames sans le sou qui n'ont pour se nipper que du fil blanc et de l'ingéniosité, je ne souffre pas les femmes frusquées comme des trottins! Christine se redresse: — Ai-je l'air d'une midinette?— Oh! Madame!.s'exclame Cubzac.Calixte prend la main de sa mère et l'embrasse avec une vivacité enfantine.Léa réprime son ironie: — Vous êtes encadrée par des admirateurs! .Ils expriment le sentiment général.Sido se penche vers Sallanches: — Qu'allons-nous faire?Il n'est pas neuf heures et demie.On se lève.Antréville et des Hottières se dirigent vers le Notic, le reste de la bande les suit, sans projet arrêté.— Didier manque d'entrain, ce soir, remarque Calixte.— Mais non, mais non.Et Mme des Hottières d'une voix mince: — Il attend le clair de lune.— Madame, vous ne croyez pas si bien dire! Au-dessus des falaises de Trez-Rouz, une lumière rose teinte l'atmosphère, la lune monte, énorme, couleur d'abricot, tel un fruit humide et gonflé; un filet d'argent s'allonge sur le port.Instinctivement, Christine, Didier et Calixte se laissent distancer.Ils s'arrêtent, retenus par l'heure incomparable, muets tous trois.L'enfant, parce que cette beauté comble momentanément les désirs d'une nature sensible et enthousiaste, Didier parce que la nuit d'été s'appuie à la fois sur le cœur de Christine et sur le sien.La jetée se termine en forme de spatule: un terreplein supporte la Tour Dorée,— château de brique construit par Vauban, —et la petite chapelle de Roc'hamadour, elle aussi guerrière, puisque sa flèche fut emportée par un boulet anglais, en 1684, pendant la bataille de Camaret.Calixte s'avance d'un pas souple, il est vêtu de flanelle blanche, ses cheveux, au soleil, brillent d'un or enfantin.L'heure est matinale, les promeneurs peu nombreux; Calixte cependant rencontre Saturnin qui prépare des lignes.— Où irez-vous pêcher, Saturnin ?— Je ne sais pas trop, la mer descend, je vais tâcher de trouver un youyou avec des gosses pour me conduire du côté du Gouin.— Quels sont ces bateaux mouillés auprès de la cale ?— Des dundees, monsieur Calixte.Les marins attendent la douane, mais tout à coup, interpellant le plus éloigné: — Je crois bien que je ne me trompe pas, hé! Jérôme Le Goff! Un homme se retourne, la face tannée, vêtu de toile rousse, chaussé de sabots.— Tu ne me reconnais pas ?insiste le chauffeur.La figure du "langoustier" s'éclaire: — Cré tonnerre! tu as changé! c'est-i Doué possible, c'est-i'toi, "crochu" ?— Oui, "brezou", c'est moi, Saturnin Chevrel, ton compagnon de plat sur le Dupetit-Thouars! Jérôme Le Goff, patron du Neptune, son père, le vieux Laumic, doyen des patrons-pêcheurs de Camaret, sa femme, ses enfants attendent sur la cale le débarquement des langoustes; Saturnin fait connaissance avec chacun d'eux.On l'invite à souper et, du coup, Jérôme Le Goff propose à Calixte une bête étrange à figure d orchidée dont la couleur et la forme ravissent le jeune garçon: La Revue Moderne.— Décembre 1927 Sanatorium PRÉVOST, Inc.Institution unique située à CARTIER VILLE, P.Q.(à quelques minutes de Montréal) Maladies Nerveuses, Cure de Repos, de Régime et de Désintoxication, Maladies de la Nutrition, Convalescence.Institution fondée par feu le Docteur ALBERT PREVOST ex-médecin légiste de l'Université de Paris et ex-professeur de Neurologie de l'Université de Montréal.Médecin en charge : Docteur EDGAR LANGLOIS Spécialiste des Maladies Nerveuses, assistant à la clinique de Neurologie de l'Hôpital Notre-Dame.Médecin-adjoint : Ecole de garde-malades ™ /"ijac a i «Mcinic dirigée par Dr.CHAS.A.LANOLOlo MHe CHARLOTTE TASSE Radiologiste.Garde-malade en chef.PAS DE MALADIES MENTALES OU CONTAGIEUSES Téléphone : Atlantic 7200 Ecrivez pour prospectus C'est Votre Histoire Un remède souverain pour lesmaladies des femmes Gratis.— Un traitement de 10 jours.Orange l.ily est un remède certain pour les maladies féminines.On l'applique sur la partie douloureuse et les tissus malades l'absorbent.L'obstruction disparait et le soulagement est non seulement physique, mais aussi mental ; les vaisseaux sanguins et les nerfs se fortifient et la circulation devient normale.Ce traitement est basé entièrement sur les procédés scientifiques modernes et agit directement sur la cause du trouDle ; il est souverain dans tous les troubles féminins, y compris règles douloureuses ou retardataires, leucorrhée, descentes, etc.l'rix $2.00 la botte, suffisante pour un traitement d'un mois.Gratis; Un tracement d'essai de 10 jours, valar> Se, sera envoyé à toute femme souffrante m'envoyant son adresse, Envoyez .1 timbres et adressez Mme LYDIA W.LADD, Dept.64, Wind»or, Ontario.En vente dans toi»*-* les meilleures pharmacies.REPRESENTANTS Il nous faut un représentant dans chaque ville et village du Canada.Réservez votre territoire aujoutd'hui en éciivant au Gérant de Circulation, LA REVUE MODERNE [M, rue Notre-Dame, Est.Montréal, Que.— C'est une cavaque.On ne peut pas mettre ces bêtes-là avec les langoustes, explique Jérôme I.e GofT, elles les dévoreraient, tant elles sont voraces; mais c'est bon à manger, vous pouvez la faire cuire.Les douaniers arrivent, un remue-ménage emplit la coque du dundee; Calixte, chargé de son trésor, se dirige vers la maison.Christine n'a pas encore quitté sa chambre, Calixte entre radieux, la cavaque entre ses mains ruisselantes: — Comme c'est joli! d'où viens-tu, mon fils ?Le jeune homme pose l'animal sur le plancher, s'asseoit aux pieds de sa mère, raconte sa promenade.Christine, de temps en temps, passe une main sur cette tète dorée; relevant le front, Calixte lui sourit.— Nous avons bien fait de venir à la mer, déclare Christine, tu as déjà le teint mieux coloré.Calixte s'assombrit: — Je ne peux jamais terminer une année scolaire! quand passerai-je mon baccalauréat ?Péremptoirement, la mère répond: — Quand tu le pourras, rien ne presse; ne parlons pas de cela! As-tu bien dormi ?— Oui, je commence à me sentir reposé; quel beau pays!.— A propos, il faut écrire aux petits, Calixte; j'ai reçu une carte d'Annette constresignée d'Alban; ils ne s'ennuient pas, Mademoiselle les occupe et les distrait, mais ils pensent que nous nous amusons beaucoup, et alors.— C'est vrai, les pauvres gamins, on aurait dû les emmener! — C'était difficile, ton père n'aime pas à s'encombrer d'eux lorsqu'il prend la route, un voyage circulaire fatigue les enfants.— Nous les dédommagerons en août.Savez-vous, maman, si Dani des Hot-tières va bientôt nous rejoindre ?— Sa mère l'attend, il quittera Paris dès que les résultats de son examen seront officiels.— Il va être admissible, il travaillera son oral, son séjour sera court.— Je le regretterai pour toi, qui n'as pas de compagnon de ton âge.— Je ne m'ennuie jamais là où vous êtes, maman.— Christine! Christine! que se passe-t-il ?Vous arriverez la dernière ce matin! C'est Mme Lagrange qui parle, elle se tient debout dans le jardinet qui sépare du sentier l'annexe de l'Hôtel de la Mer.Hâtez-vous! il est question de partir en bateau, tout le monde n'est pas d'accord: mon beau-frère se défile, votre mari parle d'emporter des provisions pour naufragés, Sallanches se range du côté du beau sexe, naturellement, et Cubzac se flétrit sur pied, sevré de la suave rosée de vos regards! nous devons trancher la question avant le déjeuner.Christine et Calixte rejoignent la bande, on discute: Un flottement se produit: à quoi s'ar-rêtera-t-on ?— Allons à la Pointe-dcs-Pois, propose Calixte, ces dames pourront se rendre en automobile jusque sur le cap.— C'est loin ?— Une petite lieue.Antréville allonge les lèvres.— La trotte ne me dit rien.— Venez avec nous, propose Sido; vous, ma sœur, mon beau-frère, Sallanches, le chauffeur et moi, nous tiendrons sans peine dans la limousine.Oublié avec intention, Cubzac se félicite: la journée s'annonce plus plaisante qu'il ne l'espérait.Christine approuve: — C'est convenu, nous partirons à trois heures; rendez-vous à quatre heures tout là-bas, au sémaphore.Vous nous accompagnerez,Cubzac.La chaleur est forte, la route monte en plein soleil; les dernières maisons du bourg sont dépassées, voici la lande et le grand souffle qui, pressant comme un rouleau, la rase à quelques centimètres du sol.Le lieu est chargé de richesse mystérieuses.Parvenus au sommet du plateau, les promeneurs s'arrêtent: de ce -point, les regards ne savent que choisir.Par-dessus le port de Camarct, pardessus la presqu'île de Quélcrn, les fonds de la rade de Brest apparaissent: le double estuaire de l'Aulne et de l'Elorn, le renflement du Mcnez-llom, les creux, les pointes, les îles.Cubzac étend la main vers le paysage bleuâtre: — Des lacs italiens! fait-il, ne dirait-on pas l'un île ces "fonds" sur lesquels Vinci et ses élèves plaçaient leurs merveilleux portraits ?— Quelle solitude! Comme pour rétorquer cette parole, une f i m un blanche apparaît, nie lui entre deux roches, les coudes aux genoux, le menton sur ses paumes.Une grande natte flotte sur les épaules de la jeune fille, elle ne se retourne point, mais quelqu'un qui était auprès d'elle s'élance vers Mme Antréville: — Je ne me trompe pas, c'est Christine! — Tante Marie! quelle surprise! que faites-vous ici ?— J'y habite, ma nièce! — A Camaret ?— Pas tout à fait, à Pen-Hat.Mlle Kerglaz désigne une chaumière isolée sur la dune, face au grand écueil qu'on appelle le Lion du Toulinguet.— C'est vrai! je savais que vous possédiez sur la côte bretonne une petite maison d'été: Pen-Hat, je me souviens de Pen-Hat, mais j'avais oublié que Pen-Hat était en Camaret; y êtes-vous seule?Mlle Kerglaz fait un geste: La jeune fille se lève et s'approche.Présentations: — Mademoiselle Cervais, Madame Antréville, ma nièce.— Monsieur Cubzac, mon fils Calixte.Mlle Kerglaz interroge: — Ton mari ?— Il est ici.— Annette et Alban ?— Ils vont bien.Je les ai laissés au Vésinet.— J'ai grand plaisir à te voir, reprend Mlle Kerglaz, mais vous excursionnez .— Nous nous rendons à la Pointe, Charles et nos amis,—toute une bande— nous y ont donné rendez-vous pour quatre heures.Mlle Kerglaz consulte sa montre: — Ne vous mettez pas en retard; mais au retour, arrêtez-vous à Pen-Hat, c'est à peu près sur votre chemin.— Entendu, ma tante, à tout à l'heure.Christine ajoute spontanément: —Je suis si contente de vous retrouver! à Paris, on n'a pas le temps.Les promeneurs s'éloignent, tante Marie et Monique se glissent de nouveau entre les rochers.Mlle Kerglaz explique: — Vous ne connaissez pas ma nièce?elle habite Le Vésinet, mais elle a un pied-à-terre à Paris où les affaires retiennent M.Antréville.— J'ai entendu prononcer leur nom, répond Monique, n'y a-t-il pas une banque ?,.— Des Hottières-Antréville.— C'est cela.— Le milieu est très mondain, Christine suit le torrent; de mon côté, je suis occupée: nous nous voyons à peine, cependant j'aime beaucoup ma nièce.— Mme Antréville paraît charmante.— Elle a une belle fille de huit ans, un petit garçon de six et Calixte qui a un beau visage, quelque chose de clair.— Tante Marie, vous parlez toujours de la clarté! Et Monique sourit.Mlle Kerglaz reste grave, les yeux fixés sur l'horizon: — Un visage clair, c'est une âme qui vit: "La vie est la lumière des hommes".— Rentrons, nous préparerons du the! Les deux femmes suivent le sentier des douaniers: à gauche, dévalent des pentes rapides, couvertes d'une herbe glissante; à droite, s'étend une lande rase, sans la moindre trace d'arbrisseau, et, de ce paysage de pierre, un chant s'élève, inlassable et radieux.— Ecoutez, Monique, dit Mlle Kerglaz, écoutez l'été qui s'exprime, sentez-vous la joie de la création ?comme c'est bon de vivre, de rendre grâces! — Tante Marie, répond Monique en passant tendrement son bras sous celui de sa vieille amie, quelle jeunesse est en vous! — Vous plaisantez, Monique! — Oh! non, dit la jeune fille avec élan, j'admire! quand vous aviez quinze ans, tante Marie, éprouviez-vous un autre frémissement en face de la nature ?votre émotion pouvait-elle être plus fraîche, plus intense ?— Plus intense, je ne crois pas; c'était La Revue Moderne.— Décembre 19 2 7 C'est Votre Histoire différent, mais pas plus fort; j'avais quelques tendances à la mélancolie, tout cela (ut balayé, heureusement.Voici la barrière; la femme de ménage, en partant, a caché la clef sous une roche, Monique va l'y prendre, elle ouvre la poi t* de la maison.C'est une chaumière très basse; de plain-pied avec la lande, elle semble avoir poussé à môme, couleur de sable et de rocher.Son toit d'ardoise est le reflet des jours de tempête quand les ciels de iiomit abattent sur la mer, entre deux éclaircics, l'acier des grands nuages vagabonds.— Tante Marie, dit Monique, il faut VOUS hâter, une automobile vient de passer sur la route, j'y ai distingué deux femmes très élégantes, ce doivent être les amies de Mme Antréville, celle-ci n'est pas loin.Mme Antréville et son fils sont introduits dans la saile, pièce assez vaste qui occupe toute la profondeur de la maison.A l'est, une fenêtre ouvre sur la presqu'île; à l'ouest,—juste en face,—une verrière encadre le l.ion du Toulinguet et le grand désert liquide, aveuglant sous le soleil.Calixte a reconnu la maison: — Ma tante, dit-il, hier au soir, en arrivant à Camaret, tout en haut de la grande côte, nos premiers regards ont été pour votre chaumière; elle était traversée par le soleil; cela m'a frappé.— Ici, dit Monique, on vit dans la lumière.Calixte ne comprend pas l'intention, mais il éprouve un singulier plaisir à entendre la jeune fille engager directement la conversation avec lui.• Habitué au monde, Calixte est exempt des gaucheries de son âge, cependant Monique l'intimide, il se sent maladroit; il reste assis tandis qu'elle verse le thé, il faut que Mme Antréville s'en étonne: — Eh bien, Calixte, te laisseras-tu servir par Mlle Gervais?Quoi donc l'engourdit ainsi ?en vérité, il ne sait pas.Tante Marie explique à sa nièce: — Nous sommes ici toutes deux, une femme du pays nous fait un vague service.Monique joue les bergères avec une grâce extrême.Son père, le baron Gervais, a bien voulu me la confier; il est très occupé, c'est l'époque des courses; Monique avait besoin d'une petite cure marine; sa tante, Mme de Saint-Rummel, ne peut supporter l'air violent de nos côtes, j'ai eu l'heureuse fortune d'emmener mon élève.— Oh! tante Marie, interrompt Mlle Gervais, c'est moi que vous comblez.— Chut! fait affectueusement Mlle Kerglaz, Calixte s'est-il promené du côté des Grottes ?— Pas encore, ma tante.— Monique peut l'y conduire .D'ici, nous les suivrons des yeux, à moins que toi-même ?.— Non, merci.— Voulez-vous venir ?dit Monique.— Je vous suis, mademoiselle.Dans la clarté bieue, les adolescents descendent la dune, rapides, sautant d'un plan à l'autre avec des rebondissements de ballon lancé.Mlle Kerglaz et Mme Antréville sont seules; avec tante Marie, le convenu, les mots inutiles n'ont pas cours, Christine presque immédiatement entre en confidence: —-J'ai été inquiète pour Calixte, tante Marie; mais depuis que nous sommes en Bretagne, il va mieux.— Et ton mari ?— Charles ?toujours le même.— Cela veut dire ?Christine hausse évasivement les épaules.Elle a retiré le chapeau de paille qui l'abritait du soleil; la double lumière de la salle l'éclairé sans complaisance, ses trente-six ans supportent brillamment l'épreuve.— Tu es étonnante, dit la tante, tu ne vieillis pas.Un éclair de plaisir fait briller le regard de Christine, et Mlle Kerglaz constate une sorte de langueur satisfaite, quelque chose de sourdement voluptueux dans la quiétude du .sourire et l'épanouissement des lèvres.Fille du colonel llauteflcur, orpheline à dix-huit ans, la jeune femme a épousé Charles Antréville.C'était ce qu'on appelle "un beau mariage".Antréville, du chef de sa mère défunte, possédait une dot considérable.Son père, Jules Antréville, éleveur connu en Normandie, consentit en rechignant: — Tu ne sauras jamais compter, disait-il à son fils.F'eu après, il mourait.Charles vendit les chevaux, puis le domaine et, s'asso-ciant à l-cgrand des llottières, homme expert en matière de finances, prit en main la banque de la rue de Berri.Après la naissance de Calixte, le ménage s'installa au Vésinct, se réservant à Paris un pied-à-terre confortable.— Tu ne vieillis pas!.Christine est debout devant une glace; la lumière, sur chacune de ses joues, pose des nacres veloutées: — Pourtant, je n'emploie guère les fards! — Heureusement! — Oui, n'est-ce pas, c'est mieux ainsi; Cubzac me disait à l'instant: "Les femmes abusent de la couleur." — Cubzac?ce monsieur qui.— L'ami que je vous ai présenté tout à l'heure, un garçon très fin, un érudit, je vous l'amènerai, il vous plaira.Tante Marie laisse parler Christine: — Nous sommes montés à pied, lui, Calixte et moi; nous admirions; le reste de la bande préfère la bonne auberge au beau paysage; Charles avait donné congé au chauffeur.— C'est vrai, tu as ton automobile.— Mon auto, c'est une manière de parler, rectifie Mme Antréville, elle sert à mon mari plutôt qu'à moi; elle ne vaut pas cher, Mme des Hottières ne condescendrait pas à en faire usage, mais Charles m'en achètera une, j'en dois choisir la carrosserie.Tante Marie interrompt: — Mme des Hottières, la belle Mme des Hottières, n'est-ce pas?Christine fait une révérence grand siècle: — La belle Mme des Hottières.— Je l'ai rencontrée chez toi, elle ne m'a pas plu; as tu confiance en elle?— Confiance ?ce grand mot n'a pas cours dans le monde; je vois beaucoup Léa parce que nos maris sont associés, voilà tout; je lui préfère sa sœur, Sido Lagrange; Sido est braque, tapageuse, elle dépense un argent fou mais reste sympathique.En ce moment-ci, le manège est bien amusant, ma tante!.Christine s'installe sur une chaise basse auprès de Mlle Kerglaz et, papotant comme une petite fille: — Sallanches nous accompagne; je vous ai parlé de Sallanches, il gagne six cent mille francs par an sans avoir autre chose à faire que de les dépenser, donc Sallanches excursionne dans l'auto des Hottières.Sido, naturellement, a chargé toutes ses batteries, elle cherche à se remarier et dame! la chaumière et le cœur ne lui conviennent guère! elle guigne Ludovic Sallanches qui, du reste, est un bel homme; mais, si le jeu est curieux à suivre, c'est parce que Léa,—qui parfois semble favoriser sa sœur,—n'entend pas se dessaisir d'un chevalier servant: laquelle l'emportera ?nous mettons des enjeux, Cubzac et moi! Marie Kerglaz laisse parler la jeune femme; elle aime à écouter, démêlant vite au milieu du verbiage mondain de ses interlocuteurs, ce qui vaut à retenir, ce qui démasque le pli secret de leur caractère, la fissure de leur sagesse, la pente de leur fragilité.Sans le moindre rigorisme apparent, elle questionne: — Sur quoi mettez-vous des enjeux ?— Sur la chance de l'une ou de l'autre.— Je comprends mal peut-être, mais estimez-vous assez peu Mme des Hottières pour la juger capable d'accaparer M.Sallanches jusqu'à entraver l'avenir de sa sœur ?Christine se met à rire: — Oui, oui, nous la jugeons! — Ce n'est pas flatteur; jusqu'où ira-t-elle?Christine hausse légèrement les épaules: — Ma bonne tante, il faut prendre le monde tel qu'il est et ne pas exagérer l'importance des intrigues qui s'y déroulent.— Cependant, insiste Mlle Kerglaz, tu dois avoir une opinion: considères-tu ce manège comme inoffensif et Mme des Hottières comme une honnête femme ?— Distinguons! fait vivement Christine, Léa des Hottières témoigne d'une méchanceté inexcusable en se plaçant entre sa sœur et Sallanches, car Sido est ruinée, le mariage riche lui devient nécessaire, il y a urgence; mais, pour la question sentimentale, c'est un autre "département", la sincérité excuse tout, nul n'est responsable de son cœur.— Pourquoi ?— L'amour souffle où il veut.— Est-ce ton opinion ?La jeune femme s'est animée: — Toute expérience y conclut.Marie Kerglaz regarde sa nièce: une rapide flamme passe sur le visage mobile, la vielle fille est fixée; la vivacité de Christine équivaut à un aveu; en émettant un avis aussi péremptoire, la jeune femme ne pense pas seulement à Mme des Hottières, elle se rebiffe, elle affirme pour son propre compte.Adroitement, Mlle Kerglaz fait glisser la conversation : — M.Cubzac serait-il également un parti possible pour cette veuve en mal d'argent ?— Oh! pas du tout, ma tante! M.Cubzac est tout le contraire d'un homme pratique, d'un homme qui s'enrichit, il aime les arts, il vit "en beauté"; Mme Lagrange le juge pauvre,—partant négligeable,—Didier considère Sido comme une âme vulgaire dont le contact est insupportable.— Pourquoi se promène-t-il en sa compagnie ?— Nous sommes en bande, Didier Cubzac voyage dans notre auto.— Tu me dis qu'il est pauvre, comment s'offre-t-il d'aussi dispendieux loisirs?— Pauvre! par comparaison, ma tante; Cubzac est très simple, il jouit d'un revenu qui suffit à ses goûts, il habite chez soi, dans un gentil pavillon, à Passy; il fait de la critique à la Revue Nouvelle; assuré de son indépendance, il n'aspire pas à mieux.— Un dilettante sans ambition.— C'est le mot, je le lui dirai.Christine s'épanouit, puis ajoute: — Une très belle nature.Mlle Kerglaz désigne à sa nièce l'assiette de gâteaux demeurée sur la table: — Grignote, Christine, on a toujours faim lorsqu'on arrive à la mer.La jeune femme croque une galette: — Comme on est bien chez vous, tante Marie! Et s'attendrissant: — Bonne tante Marie, je n'ai de vraie famille que vous! — Ma petite fille! D'un élan, Christine se lève et serre Mlle Kerglaz dans ses bras: — Je sais bien que vous m'aimez; nous ne nous voyons pas souvent, mais vous avez sur moi plus d'influence que vous ne le pensez.Vous me donnez 1 impression d'un refuge.— Quelle est ta vie, Christine ?Je ne parle pas de la surface, tu vas, viens, tourbillonnes, tu imites les neuf dixièmes des femmes riches et oisives de ta condition, mais je t'accorde assez de valeur pour te classer, quant au fonds, dans le dernier dixième et je répète la question: quelle est la direction de ta vie ?Christine hausse ses sourcils bruns: — La surface, dites-vous, ma tante, oui, la surface empiète un peu, mais le moyen de s'arracher aux relations, aux obligations qu'elles entraînent, au mouvement de ces jours, moitié à Paris, moitié au Vésinct ?Je voudrais m'occuper davantage des deux petits,—convenez toutefois que Mademoiselle me seconde à la perfection,—mais comment y arriver?Les heures s'emplissent, se surchargent, rien à y faire.— Crois-tu?on dirait que tu cherches à t'étourdir; ferme un peu la porte de ton âme.Le clair visage de Mme Antréville se voile d'un désenchantement qui tire vers le menton les coins rieurs de ses lèvres, ses yeux se fixent sur un point incertain là-bas, par delà les toits du Kermeur: — Mon âme ?Ah! ma pauvre tante, je devine ce que vous allez dire, mon àmc.Que voulez-vous, la foi m'a abandonnée, c'est comme l'amour, on n'y peut rien.Avant que Mlle Kerglaz ait pu répondre, la porte s'ouvre, Monique et Calixte paraissent.— Comme tu as chaud, Calixte! Le jeune homme souffle un peu, ses yeux se creusent d'un cerne de bistre, Christine s'en aperçoit: — Tu es fatigué, dit-elle.Monique regarde son compagnon, discerne un peu d'inquiétude dans le ton maternel: — Oh! madame, c'est de ma faute! j'ai tellement l'habitude de grimper les dunes, j'ai mené la course .je suis désolée.Calixte vivement secoue la tête, rejette en arrière ses cheveux légers: — Non, non, mademoiselle, je ne suis pas fatigué .les Grottes doivent être bien belles; nous resterons à Camaret jusqu'au moment où elles seront visibles, n'est-ce pas, maman ?— Et quand cela ?— Aux grandes marées, vers la fin du mois.— C'est loin .nous verrons.Mme Antréville prend congé.Accompagnée de Calixte, Christine marche d'un pas juvénile.Mlle Kerglaz et Monique les regardent s'éloignant : — Je comprends que vous aimiez Mme Antréville, dit la jeune fille, elle" inspire la sympathie.— Et Calixte, interroge tante Marie, est-il un compagnon agTéable ?—> Oui, répond franchement l'adolescente, il me plaît; il est aimable et réservé; nous avons causé comme si nous nous connaissions depuis longremps; il est très cultivé malgré tant d'arrêts dans ses études, il aime la musique, nous avons fredonné du Ravel, nous nous sommes emballés!.— Emballés!.— Ne vous moquez pas de moi, tante Marie, j'apprendrai à mettre une sourdine "mondaine" à mes admirations; mais votre neveu n'a pas paru surpris par mon enthousiasme, lui aussi se passionne quand il est au concert.— Vous avez raison, Monique, à quinze ans, la pondération serait une vertu d'excès.— Bien sûr, et à quarante ans je serais aussi insensible qu'un mollusque! Tante Marie s'écrie: — Je ne crains pas cela pour vous! — C'est trop fort, crie Charles Antréville, cet imbécile de Saturnin l'a fait exprès! Je vais couper court aux parties de pêche, il passe son temps chez les Le Goff, il ne s'occupe pas de sa voiture! La panne s'est produite faute de soin.A présent, il faut aller à Brest, trouver une pièce de rechange.pourvu qu'elle s'ajuste exactement! nous voici bloqués; vraiment, je la trouve mauvaise — Bloqués ?répond paisiblement Christine, pas tout à fait, tu circuleras avec les Hottières.— Je n'aime pas à déranger les autres.et toi, si tu veux sortir?— Je n'y tiens pas, je me promène à pied, je me repose, le régime me réussit.— Tant mieux! ronchonne Antréville.Il ajoute: — Veux-tu venir à Brest?Il y a, ce matin, un bateau direct, on partira dans une heure; on déjeune bien au bar de la Marine, nous rentrerons par le Fret, ce soir.Christine flâne, en kimono; la perspective d'errer dans Brest, d'échanger l'odeur pure de la dune avec les relents des rues nauséabondes l'induit à se sentir lasse: — J'ai la migraine, non, je ne bougerai pas.— C'est bon, rien ne t'y oblige, Calixte m'a déjà refusé.je vais rejoindre Sallanches.— Sallanches t'accompagne ?— Certainement, ces dames aussi, et Léon des Hottières., tu parais surprise ?— Non., mais pour Léa c'est un beau tour de force: quel zèle! Une demi-heure plus tard, Christine entend une voix aiguë: — Eh bien! paresseuse, au revoir! voyez le soleil: les vents et les flots sont pour nous! Nul fantôme de petit baquet, la traversée sera liesse et divertissement! vous avez tort de ne pas en être.— Amusez-vous bien, répond Christine, au revoir! La bande s'éloigne sur la jetée.Cubzac, un livre à la main, s'asseoit dans le jardin de l'hôtel; Calixte, qui circule depuis une heure, passe devant lui, rapidement: — Vous n'allez pas en ville, Cubzac?— On est trop bien ici! Le jeune garçon répond par un geste qui veut dire: c'est mon avis! puis il monte chez sa mère, d'un trait: — J'étais sur le quai, maman, j'ai rencontré tante Marie oui fait ses provisions, elle a su que nous étions seuls, elle nous invite à déjeuner; je n'ai pas voulu qu'elle La Revue Moderne.— Décembre 1927 C'est Votre Histoire montât jusqu'ici, je vais lui porter votre réponse.— Comme elie est bonne! dit Mme Antréville, il faut la remercier, mon chéri, mais nous serions indiscrets en acceptant, elle est à peu prés sans domestique.Le visage de Calixte exprime la df'cep-tion, Christine s'en aperçoit: — Tu désires déjeuner à Pen-Hat, cela te ferait plaisir ?— Oui, beaucoup.— Accepte pour toi, un convive de ton âge est peu gênant; je déjeunerai à l'hôtel, ce pauvre Cubzac est resté pour nous tenir compagnie j'irai te chercher là-haut quand la chaleur sera tombée.Les yeux de Calixte brillent de conten-t> ment: — C'est entendu, maman, merci, à ce foir! — Tu pars déjà ?— Je remonte avec tante Marie, je l'aiderai à porter son sac; vous êtes gentille, maman! Sur le seuil, d'un geste rapide, Calixte envoie un baiser.Christine flâne; par instants, elle s'approche de la fenêtre.Didier se rôtit consciencieusement sur un banc dont la chaleur écaille la peinture, l.e soleil est si cru qu'il doit être impossible à Cubzac de maintenir son regard sur les pages de son livre; il attend; Christine se polit les ongles.Klle jouit d'une agréable sensation: retarder juste assez pour sa coquetterie le plaisir qu'elle va causer en paraissant.— Enfin, vous voici! Avant que Cubzac ait parlé,*Vhristine devine ce qu'il va lui dire; elle a déjà recueilli le compliment, la veille, à Pen-Hat et, de fait, Mme Antréville l'impose au plus indifférent.Klle est jeune, tout son être vit avec une souple activité; elle pourrait bondir sur la dune comme Calixte, comme Monique Gervais; elle le sait, mais le regard de Cubzac lui en renouvelle l'assurance et la certitude embellit.Ils échangent quelques paroles banales, leur tête-à-tête n'a pas la saveur d'une nouveauté, ils se rencontrent si souvent à Paris! Devant l'Hôlel de la Mer, Cubzac et Christine ont trouvé l'ombre de la tente; Soazic empressée dispose leur couvert dehors.La table est exiguë, intime, Cubzac et Christine déjeunent sans hâte, ils sont gais.Un grand char à bancs s'arrête, plein de touristes qui, tassés, s'ébrouent avec satisfaction; les enfants accrochent leurs lilits de përhe, les mniii'hes piquent le chewl, la troupe se précipite sous la tente et lorsque Eugénie qui introduit les nouveaux venus, leur propose une table ronde tout au fond de la salle: — Pas du tout, s'écrie l'un des arrivants, nous voulons déjeuner à l'ajr, installez-nous dehors, auprès du jeune ménage.Mme Antréville a surpris le propos; avec un rire étourdi: — Décidément, dit-elle, aujourd'hui tout le monde s'entend pour me rajeunir! Mais le visage de Cubzac, l'expression douloureuse, tourmentée de son regard coupent court à cette fusée.Christine embarrassée rougit et tourne avec obstination sa cuillère dans une tasse de café c'ft le sucre a depuis longtemps fondu.Un silence.Les yeux distraits de Cubzac errent sur les chaloupes au repos.Christine sent qu'il faut parler, elle dit au hasard: — Repardez ce Plet bleu.une vraie robe de sirène.veus imaginez-vous toute une fl< tille voilrc il, cette mousseline-là ?— Je me l'imagine, répond Cubzac, quel beau voyage à tenter sous cet augure! Je vous emmène.où le vent nous poussera-t-il ?Elle se lève un pru brusquement: — Je rentre, quelques lettres à écrire voulez-vous que, ce soir, je vous emmène à Pen-Hat ?— A vos ordres; j'irai vous chercher à quatre heures, nous prendrons le chemin des écoliers.Quelques lignes pour Annette, une carte postale pour Alhan, et Christine demeure oisive, accoudée sur sa table.Elle a presque l'envie de s'allonger sur un fauteuil comme un enfant qui boude, et de dormir."Je ne sortirai pas, pense Christine, je monterai tout juste à Pen-Hat." Au fait, pourquoi ?Christine pose son stylo-graphe, croise ses mains, y appuie son menton: à qui en ai-je ?L'image de Cubzac surgit, s'empressant et s'efTaçant à la fois.Serviteur fervent, tenu par un lien de fleurs.Mais comment maintenir un homme jeune dans ce servage platonique et satisfait ?Le danger s'insinue dans le jeu, le hasard d'une surprise et tout se trouble avec l'alternative de rompre ou de céder.Christine se redresse, chasse l'éventualité fâcheuse: ce qui serait désagréable ne doit pas survenir.Sa lassitude a disparu; un coup de peigne; un imperceptible duvet de poudre.Christine descend et sourit à Cubzac.Au sortir du jardin, ils tournent à droite.— Où me conduisez-vous ?demande Chrstine.— Fiez-vous à moi.¦—Sur une plage?Nous allons rôtir.— Non point, j'ai repéré un refuge.Didier n'a plus le visage tourmenté, Mme Antréville, toute allégée, se sent expansive, elle éprouve le besoin de récompenser: — Cubzac, vous êtes un compagnon sans défaut.Le compagnon sans défaut tourne vers son amie un sourire ému.— Ce moulin, Cubzac, ce vieux petit moulin ! Ils sont parvenus au sommet de la côte: de chaque côté du chemin, une maigre moisson ondule, décolorée par les morsures du sel.Une musique singulière s'y promène dont une oreille subtile distinguerait les modulations: l'avoine grelotte, sable 6n passé au tamis; l'orge est une soie mclle déplissée, le seigle, un taffetas neuf; la mer, en mesure, roule les galets; l'alouette trille et la brise circule, va, vient, emporte, rapproche la symphonie, tantôt découvrant la basse, tantôt accentuant le chant.Mais, passé le village du Kermeur, toute culture cesse: la lande nue, la roche, un gouffre éclatant.Christine et Didier s'arrêtent: — Quelle splcnr'eur! —Ai-je bien fait de vous amener ici ?Cubzac marche devant, le sentier dc-gringcle, renorte, rrdcscrrd, travcise un ruisseau dont les joncs s'étonnent du grand voisinage salé: — Nous arrivons! A l'abri du lourd soleil, ('ans les falaises de la Pointe, un coin d'herbe liliforme GAGNEZ Trouvez la Réponse à ceci: ALNOIBNTEERE BNERAN TSE AL LERUMIELE ni PREMIER PRIX VAV COACH NO SUPERS S1500^ EN PRIX IMPORTANT Si votre réponse obtient 125 points, le plus haut total pour la solution exacte, vous recevrez une récompense qui vous surprendra.TACHEZ DE GAGNER LE PREMIER PRIX Quel ^ZZf"tax Le mystérieux message imprimé rut la bannière ci-dessus contient six mots mêlés à dessein.Placés correctement, ils constituent le mot d'oidre d'un meilleur service de bonneterie.Chaque groupe de lettres représente un mot, et les six mots forment la devise.Par exemple.Ir deuxième ligne des lettres mélangées est "BNERAN." Placées dans l'ordre voulu, elles forment les mots "BANNER." Si vous pouvez résoudre cet intéressant problème, vous avez la chance de gagner le premier prix.Observez les règles et faites un travail propre et soigneux.REGLES 1.Ecrivez vos réponses à l'encre sur un seul côté du papier.Dans le coin supérieur de droite, inscrivez vos nom et adresse ainsi que lo nom de ce journal.Indiquez si c'est monsieur, madame ou mademoiselle.Toutes autres Indications doivent être faites sur une feuille à part.N'envoyez pas de réponse de fantaisie ou écrite à la machine.2.Les concurrents doivent avoir au moins 15 ans.Les < mployés de la Compagnie, ainsi que leurs isrents et amis sont exclus du concours.3.Les l'éclsions finales seront rendues par trois I Itoyens de Toronto, n'ayant aucun rapport "vec notre maison.Les concurrents doivent "'engager à accepter leur décision.I>es prix seront accordés selon de nombre de roirit*.275 points, le maximum ou le plus près donneront droit au premier prix.125 points seront alloues pour la solution correcte: T.O points pour la propreté et l'apparence du I r a va il, l'épellation.In ponctuation et la calligraphie, et 100 pour l'observance deH conditions du concours.LE MEILLEUR SERVICE BANNER Premier Prix UN COACH ESSEX SUPER Valeur $1020 2e.-.$150 en argent 3e .4e.5e.„ 6e—.7e .8e.75 50 35 25 15 10 Nous instituons ce concours dans le but de faire connaître le meilleur service Banner nous voulons faire connaître au public les meilleures qualités de la bonneterie Banner qui se fait en pure soie, soie et laine, et pure laine, pour chaque membre de la famille, et qui se vend à des prix d'économie.Tout concurrent qui trouvera une solution à ce mystérieux message et à qui on accordern plus de 100 points aura ta chance de gagner plus de points et une demi-douzaine de cuillers Wm, Rogers garanties, gratis, en achetant, à des prix très modiques, une variété de lingerie ou bonneterie Banner.etc.Les articles au montant minimum de $8.00, pourront être choisis dans le catalogue Banner intitulé "Prenez part à ces valeurs." 9e au 32e $5 chacun en argent.32 PRIX UNE DEMI -DOUZAINE DE DES VRAIES ROGERS& A CEUX QUI SE QUALIFIERONT PR0MPTEMENT Envoyez votre résponse S^j au plus tôt aujourd'hui Premier prix.Valeur de $1,020.00 ItatiiH-r ll»>vi,T> (im ' Tout en parlant, tante Marie et Monique prennent la route de Lagat-jar; le jeune homme les suit, il goûte entre ces deux femmes un charme dont il ne s'explique pas la douceur.La chaumière, là-haut, s'enveloppe d'une atmosphère dont l'âme sort reposée.Calixte, cependant, n'ose pas conduire ses amies jusqu'à Pen-Hat, il redescend, il rêvasse, sa matinée est embaumée par l'effleurement d'une robe blanche.La lumière caresse les toits lépreux qui luisent comme des perles grises; le clocher pointant au-dessus a saisi toutes les roses du matin; Calixte ralentit sa marche.Monique et tante Marie sortaient de l'église, une goutte d'eau bénite aux doigts de leur gant: l'église.A Paris, le dimanche, Calixte, Annette et Alban se rendent avec leur mère à la messe de midi ; M.Antréville s'en dispense, Annette porte un livre dont la reliure lui plaît beaucoup, Alban un missel plein d'images, Christine un carnet élégant: vingt pages y sont insérées, court formulaire où l'Evangile du jour est remplacé par une prière passe-partout.Calixte demeure les bras croisés, sans lire; le suisse s'avance, on quête, une voix de femme chante O Salutaris, vingt-cinq minutes sont vite passées.Monique ne se contenterait pas de cela ; la claire allégresse qui, tout à l'heure, chantait sur son visage a retenti sur la sensibilité du jeune homme.Certes, les deux femmes ne font point figures de bigotes, elles n'ont, ni l'une, ni l'autre, les mines contrites, le geste empêtré, l'allure de rat fuyant que l'on attribue à ce genre de personnes .Calixte songe.Mme des Hottières a demandé négligemment à Christine: — Qui est l'élève de Mlle Kerglaz?Vous me l'avez nommée hier quand elle a salué, Mlle Gervais, je crois?— Monique Gervais.— La fille du baron ?— Oui.— Le baron est veuf et vous constatez qu'il ne s'encombre pas de sa grande fille.— Elle est charmante, fait Christine, si naturelle! — Cette jeune fille doit posséder une dot considérable.— Je n'en sais rien.Léa observe, sur sa main gauche, le reflet de ses bagues et, d'un air naïf: — Calixte ne la quitte pas.Etonnée, Christine répond: — A leur âge, cela ne comporte aucune signification.La belle personne, indolemment, murmure: — C'est vrai, Calixte est un enfant et puis, si fragile, il vous faudra renoncer à le marier jeune.Christine se redresse: — Fragile, oui, nous avons beaucoup lutté pour sa santé, mais il se fortifie, il a repris du poids, il Léa des Hottières saisit la main de Christine: — Chère petite, ne vous affligez pas, je trouve Calixte tout modifié depuis que nous sommes à Camaret; ce séjour comporte pour lui des bienfaits inattendus.Mme Lagrange survient: — Où va-t-on cet après-midi?J'ai besoin de ruban; je ne trouve rien dans les boutiques, mais je connais une modiste à Quimper.— A Quimper! T'imagines-tu que Quimper est à trois lieues?il faudrait partir entre le café et les cigarettes; j'ai besoin de l'auto à cinq heures pour aller chercher Dani qui arrive par le Fret.— C'est vrai, dit Christine.Dani sera ici ce soir, nous fêterons le succès du joli Saint-Cyrien.Sido interrompt: — Pas encore, il n'est qu'admissible.Mais Léa réplique: —A moins de passe-droit, je suis sûre de mon fils; ses études ont été tellement brillantes! il pouvait choisir entre Navale, Saint-Cyr ou Polytechnique, ses professeurs me l'ont affirmé.Ni figue, ni raisin, Sido s'écrie: — Amen! c'est un merle blanc! Il est bien gentil quand même.Il est onze heures et demie, ces dames flânent sur le quai; de légers nuages courent, une brise assez vive rafraîchit l'air, la marée haute clapote, les gamins sautent d'un bond dans les youyous et s'en vont godillant jusqu'aux radeaux.Ces messieurs ont fait une cure de footing, on les aperçoit s'avançant.Lourde, un peu essoufflée, Mlle Le Hur accourt vers eux: — Monsieur des Hottières, on vous appelle au téléphone, faut aller bien vite à la poste! Au bout d'un quart d'heure, des Hottières reparait, son visage froid semble fermé plus qu'à l'ordinaire.Sa femme s'en aperçoit: —- Qui vous a téléphoné ?— Gouron, le fondé de pouvoirs.— A propos, Antréville, j'ai une communication à vous faire.Les deux hommes s'éloignent.Sallanches s'excuse: — On prend l'habitude de la négligence, je ne sais comment j'oserai me mettre à table avec ce vêtement poudreux.— Allons donc! en "sport", tous êtes l'homme le plus élégant de Paris.Mme Lagrange, impétueusement, interpelle des Hottières qui revient avec son associé: — Léon, pouvez-vous nous faire conduire à Quimper, j'ai des achats urgents.— A Quimper, quand cela ?— Dans l'après-midi, nous irions ensuite au Fret pour chercher votre fils.M.des Hottières retire son monocle, l'essuie lentement avec une languette de peau de daim: — Impossible, le courrier arrive à quatre heures, je désire être ici avec ma voiture prête à partir.— C'est vexant.— Attendez jusqu'à cinq heures, vous pourrez nous accompagner: Antréville et moi filerons sur Quimper, nous y rejoindrons l'express du soir.Léa intervient: — Et Dani?sera-t-il obligé de venir du Fret dans une guimbarde?— Il y a ma voiture, dit Antréville ?Personne n'interroge les banquiers sur les motifs de leur brusque décision.Après le déjeuner, cependant, Mme Antréville fait un signe à son mari: — Je monte chez moi .Charles la rejoint, et, la porte fermée: — Qu'y a-t-il ?Tu parais préoccupé; quand des Hottières frotte son monocle avec cette persistance, c'est signe de tempête.Antréville s'assure que personne ne stationne au-dessous, dans le jardin, et parlant à mi-voix: — Des bruits de guerre circulent .la Russie, l'Autriche.— Je sais, mais quel rapport?— Nous nous sommes fortement engagés dans les pétroles de l'Oural.— Et alors ?— Si la guerre éclate, de grosses difficultés nous attendent.— Crois-tu cette guerre probable ?— Les affaires s'embrouillent singulièrement; nous sommes décidés à partir.Christine insiste: — En considérant le pire, que pourrait-il advenir ?— L'arrêt de l'exploitation.— Et puis ?— La stagnation des capitaux engagés, ce qui équivaut à leur perte.— Si les Russes font la guerre, ils auront besoin de pétrole, il ieur en faudra même davantage.— C'est possible.Antréville ne paraît pas convaincu, Christine se trouble: — Quel souci ! • _ — N'exagérons rien! il ne faut jamais être l'oiseau de mauvais augure.Demain matin, à Paris .— Téléphone-moi! Le visage de Christine s'est tiré; elle ne connaît rien aux affaires; chez son père, on vivait strictement avec une solde d'officier et la petite dot de sa mère: aucun imprévu.Dans quelle proportion la Banque est-elle menacée ?Mme Antréville n'ose plus interroger.L'arrivée de Daniel des Hottières procure à Calixte un médiocre plaisir II n'éprouve aucune antipathie pour et camarade d'enfance, aucune jaiousic de son succès, mais il prévoit une entrave à sa liberté.Daniel ressemble à sa mère, il a le profil bourbonien, les yeux un peu gros et cette manière rengorgée qui cambre le buste de la belle Léa; une légère moustache brune, un monocle, héritage du tic paternel: au résumé, joli garçon.— Enfin, c'est lui! dit à ses amis Mme des Hottières.Et, s'adressant à son fils: — Sans toi, qui voulais visiter Camaret, je n'aurais jamais eu le courage d'endurer l'inconfort de ce village! Chaque fois que je rentrais dans ma chambre, j'avaisenvie d'aller t'attendre à Brest.— Pourquoi ne l'avez-vous pas fait, maman ?Cubzac insinue: — Une mère comme Mme des Hottières goûte la volupté du sacrifice! La belle Léa lui lance un regard sans douceur.Les compliments épuisés, Calixte interroge: — Quelles vacances vas-tu prendre ?— Très courtes, j'ai mon oral à travailler.— Je te montrerai le pays.Mme des Hottières surprend-elle une légère fêlure dans l'empressement poli du jeune Antréville?elle intervient: — Dani ne voudra pas te déranger, te priver de tes amies.— Oh ! madame! D'un geste, Mme des Hottières interrompt la protestation du jeune homme: — J'ai l'intention d'aller saluer Mlle Kerglaz,—je l'ai rencontrée autrefois chez vous, Christine,—elle doit me juger fort incorrecte .— Ma tante n'est pas formaliste; en villégiature, chacun prend sa liberté.La belle Léa sourit avec grâce.— Mlle Kerglaz est indulgente voudras-tu bien nous annoncer, Calixte ?Le lendemain, après la classique excursion à la Salle-Verte, le groupe se sépare, Mme Lagrange, Sallanches et Cubzac redescendent vers le bourg, tandis que Léa, Christine et les deux jeunes gens prennent sur la falaise le sentier des douaniers.Le matin, pendant quelques minutes, Calixte a rejoint ses amies, juste le temps de leur annoncer la visite des Legrand des Hottières; son plaisir de l'après-midi est à demi gâché par la présence des fâcheux.Construite avec une pierre semblable à celle des menhirs ses voisins, jaillie à même la roche qu'elle continue, la chaumière occupe une place unique sur le point culminant de la lande.Si petite, si basse sous une toiture trapue, elle commande l'horizon dans sa totalité, elle est la rose des vents ancrée au milieu, ses volets mordus par le sel et la lumière ont pris une couleur fanée.Daniel des Hottières s'intéresse aux forts de la côte: — Le Toulinguet est-il armé ?et Ker-bonn ?Y a-t-il des canons au cap de la Chèvre ?Mme des Hottières, d'un accent qui s'extasie: — Délicieux! Que penses-tu, Dani, de cet ermitage ?Considérant Mlle Kerglaz comme "une littéraire", Mme des Hottières s'entraîne à des compliments adéquats.Un léger coup frappé à la porte, la voix de tante Marie qui répond: — Entrez! Calixte introduit les visiteurs.Les présentations faites, Mme des Hottières s'assied sur un fauteuil de paille Le plancher, que Fine lave chaque samedi, est recouvert par un tapis de corde, l'échelle qui conduit au grenier descend au milieu de la pièce; un grand buffet aux ferrures polies, une travailcuse, une commode rustique sont, avec la grande table carrée, le seul mobilier de la salle.Léa, d'un regard souriant, inventorie ce qui l'entoure: — 11 doit faire bon vivre ici, dit-elle, dans cette simplification qui est une vérité.Mlle Kerglaz se met à rire: — Je ne sais si la rusticité de Pen-Hat a l'éloquence d'une vérité, mais pour la simplification nous en réalisons le maximum, je crois.Mme des Hottièr»* s'adresse à Monique: —Vous devez jouir infiniment de vos vacances en Bretagne, mademoiselle ?— Oui, madame.Mme (les Hottières se met en frais pour la jeune fille: — J'ai rencontré monsieur votre père à Chant lly, il y a trois ans, il y présentait une j ment superbe.,. La Revue Moderne.— D é c e m b r < 1 '.) 2 7 Disparue cette sensation de fatigue, cet énervemeot, cette toux saccadée! Plus de lassitude, plus d'insomnie, plus d'inquiétude au sujet de ce mal tenace du poumon! Le Tonique Pulmo m'a rendu la Jo(e de vivre.La rigueur.I énergie.|« tommdl paisible et 1 appétit ma «ont rerenui, grâce au Le Tonique Pulmo du Dr Herray eat un merveilleui reconetl ruant de l'orge ni «me, rhet lea femme» anémique*.Rép-jrateur de* forcée, régénérateur du eang et calmant dea nerf», Il leur rend vigueur et vitalité.Pour toua ceui qui requièrent un reconatl* tuant eDettlf et tana danger, père, mère qji enfants, Ir Tonique Pulmo eat tant égal.Se trouve chei votre foumlaaeur, ou votra pharmacien.THE HERVAY CHEMICAL CO., of Canada,Limited 489, rue St-Paul Ouest Tél.Main 3100.Montréal *) POUR TOUTE PERSONNE FAIBLE LaCWiié du VERRE TAILLÉ portant celle étiquette est Garantie par the national association of nrr glass manufacturers inc Manufacturé A Montréal pai GEO.PHILLIPS «, CO.LTD.OIS, ru.Si Thimoth* T*l.E>t 11}* 45-S-J.n-o • Et, se tournant vers son fils: — Tu te rappelles, Dani, ton admiration pour cette jolie bête, tu avais parié sur elle avec un enthousiasme qui nous amusait.Dani, qui ne se rappelle rien du tout, bredouille avec politesse: — Parfaitement, parfaitement.Et Mme des Hottières glisse: — Dani a hérité de moi cette passion, il adore les chevaux! — Vous montez probablement, monsieur ?— Oui, mademoiselle, quand je sortirai de Saint-Cyr.je choisirai la cavalerie.— Un de mes cousins qui est à Saumur fait des acrobaties de cow-boy! —Mais vous-même, mademoiselle, devez être une bonne écuyère ?— Je monte un peu.Mme des Hottières sourit: — A vous voir, on pressent vos qualités sportives: la souplesse, la vigueur je suis certaine que vous jouez merveilleusement au tennis.Calixte écoute une conversation dont il parait exclu: Le sport! ce jeu des muscles qui le hante obstinément! il oubliait son adolescence maladive et voilà des propos qui le "replongent dans une amertume remâchée.Mlle Kerglaz perçoit une ombre sur le visage de son neveu.— En ce moment, dit-elle, la jeunesse accorde grand crédit aux jeux du plein air, elle a raison; il ne faudrait pas cependant que la culture de l'esprit y perdit tous ses droits.A ce propos, j'aurai besoin de mes revues, les as-tu lues, Calixte ?— En partie, ma tante, je vous les remonterai ce soir.— Rapporte-moi seulement le numéro du 1er juillet, celui qui contient un article sur Rimbaud.Monique vivement tourne la tête vers Calixte, ses yeux s'animent: — Aimez-vous Rimbaud ?Je n'ai pu en lire que des fragments, mais quel vertige! Ni Mme des Hottières, ni Daniel ne connaissent le poète des "Illu.ninations"; cependant le visage de Léa reflète l'expression enthousiaste de ses interlocuteurs; ses lèvres très roses laissent tomber: — Les livres sont les amis de la solitude, ils ont ici leur place tout indiquée; un poète trouverait à Pen-Hat matière à son inspiration.Monique se pince les livres, elle sourit avec une gaminerie amusée: — C'est déjà fait, dit-elle; un poète a écrit de très jolies strophes sur la chaumière.— Vraiment ?les savez-vous par cœur ?Vous nous feriez grand plaisir en les récitant ! Monique hésite, son regard interroge Mlle Kerglaz: — Non, madame, je dis mal les vers, je ne sais qu'à moitié ceux-là.Christine ne s'est guère mêlée à la conversation; pour dire quelque chose, elle demande: — Qui a écrit cette poésie ?Nouvel embarras de Monique dont le sourire malicieux s'accentue: — Un jeune poète très modeste.Lés des Hottières s'aperçoit que Calixte (iiiirne entre ses mains le manche recourbé de sa canne et demeure singulièrement silencieux.La belle personne se lève, complimente, elle espère retrouver Mlle Kerglaz à Paris: — Je suis une profane, mademoiselle, mais j'apprécie tout ce qu'une personne de votre valeur m'accorde en me recevant, pourrai-je entendre une de vos conférences?le Cycle breton.C'est Votre Histoire Monique corrige: — De l'influence du Cycle breton — C'est cela, de l'influence! Oh! mademoiselle, quel talent, quelle énergie! Mme des Hottières et Christine consultent toutes deux leur montre-bracelet; elles sont arrivées au bas de la côte de l.agat-Jar.Soazic, qui a guetté le retour de ces dames, court à leur rencontre: — C'est toutes les deux aussi qu'on a demandées au téléphone, allez vite à la poste qu'a dit la demoiselle! C'est l'heure du courrier, quelques personnes attendent : Un carillon retentit: — Allo, Paris .oui, c'est Cainaret.Mme des Hottières, Hôtel de la Mer .je lui passe l'appareil.Vous pouvez causer.Christine, malgré elle, surprend quelques paroles; aussi, quand arrive son tour de prendre les écouteurs elle est à peu près renseignée.La communication est brève: — Eh bien ?.tant mieux .Oui, je suis bien contente .et les enfants?Alban s'amuse?Annette est sage?.oui, dis-leur que je prolongerai sans doute à cause de Calixte, la mer fait tant de bien à Calixte! Bon, au revoir embrasse les enfants.Léa, qui décachette son courrier, attend Christine sur la place, les deux femmes se regardent.— Enfin, formule Christine comme se parlant à elle-même, tout paraît s'arranger.Avec difficulté, Mme des Hottières enfonce une grande feuille de vélin dans une enveloppe doublée: — Oui, fait-elle froidement, on dirait.* * Midi sonnant, Christine, Cubzac et Calixte se mettent à table sur la terrasse de l'Hôtel de la Mer.Une même impression d'aise les détend tous les trois, Calixte résume le sentiment de chacun en constatant: — On est bien.L'effort de parler romprait la somnolente douceur dont s'enveloppent le "critique d'art" et Mme Antréville, mais leur attitude équivaut à une approbation.Calixte, dévidant avec logique le fil d'une commune pensée, continue: — Ils doivent être à Carhaix, en train de déjeuner, ils passeront par Loudéac, Lamballe, ils seront à Dinard vers sept heures du soir.Soazic a posé les hors-d'œuvre sur la table.— C'est singulier, fait Christine avec un geste paresseux, je n'ai jamais eu moins envie de me bouger.Je voudrais m'étendre au soleil sur le sable, ne plus savoir l'heure, vivre avec un cerveau arrêté comme un rouage qui se repose.Calixte est tout à coup distrait: — Tante Marie! —Tu fais erreur, il est midi, tante Marie déjeune.— Je vous affirme, maman, qu'elle est entrée chez l'épicière .Excusez-moi, je vous demande deux minutes.Que peut-il se passer ?Calixte à grandes enjambées disparaît dans une ruelle.Christine hoche la tête: — Quelle imagination! Cubzac sourit, plein d'affectueuse indulgence : — Il s'inquiète pour Mlle Gcrvais .ô jeunesse! — Cela lui passera, comme aux autres .Mais Christine n'a pas le temps de poursuivre ses réflexions désenchantées, Calixte revient: — Un des enfants l.ambazen est malade.Ma tante est venue chercher des remèdes, elle va soigner ce petit.— Très tien.Mme Antréville reprend sa conversation avec Cubzac.Calixte ne s'y mêle |>lllS Cubzac organise l'après-midi.— Je vais prendre une heure de sieste, dit Calixte, il fait trop chaud.Il ne dort pas, mais la somnolence accentue singulièrement les images qui occupent sa pensée.Il se représente l'une de ces chaumières entrevues au cours de récentes promenades: Pâtre immense, le lit-clos à deux étages, la table longue.Monique entre avec Mlle Kerglaz, Monique en souliers blancs, en robe blanche, Monique toute neigeuse comme un cygne, il semble qu'elle est là surtout pour être belle, pour chasser tout ce qui n'est pas blanc et rayonnant comme sa personne.Elle ouvre ses yeux francs et regarde du côté de la porte.Calixte se réveille tout à fait, passe ses mains sur son visage, saute sur le parquet, pousse une chaise.De sa chambre qui est contiguë, Mme Antréville l'entend, elle frappe à la cloison: — Je t'ai attendu pour sortir.— Je suis prêt, maman.Ils s'acheminent tous trois.Calixte a pris l'habitude de voir Cubzac à côte de sa mère; mais une grande passion commande son jugement: comment n'admirerait-on pas, comment n'aimerait-on pas une femme aussi merveilleuse que sa mère ?Ils se sont assis sur le sable, ils ont des livres, Cubzac prend des notes.Calixte se remue, regarde sa montre et se lève: — Quatre heures, le courrier arrive.— Tu attends des lettres ?— Je vais acheter les journaux.Cubzac suit des yeux le jeune homme qui s'éloigne très vite.— Calixte ne tient pas en place! Déjà le jeune homme a disparu.Les feuilles sont remplies de nouvelles dramatiques: Calixte parcourt, puis met le journal dans sa poche, sa lecture ne l'absorbait pas.Que faire ?Il erre, il consulte sa montre: six heures: elles ne sont plus au village, je ne risque pas de les y rencontrer.Calixte se hâte: derrière lui, le bourg, la dune ondulée; déjà, sur la pente déclive, vers le suri, on a coupé un champ de seigle prématurément mûr.La lumière s'emplit d'une poussière dorée, le bois patiné des fléaux reluit; la paille foulée sent bon.Les hommes s'essuient le visage, sortent une bouteille tenue au frais sous les sureaux et l'un d'eux, familièrement: — Vous n'aviez jamais vu ça, hein, monsieur Calixte ?Calixte surpris reconnaît un camarade des Le GofT.Celui-ci met son fléau rlans les mains du jeune homme, il explique: — Les nôtres sont ronds; à Ouessant, ils sont plats, je ne sais pas si ça vaut mieux, chacun son habitude, n'est-ce pas?— Je vous croyais sur le Neptune ?— On partira ces jours-ci, c'est pourquoi on se presse pour aider les femmes.Le soleil descend peu à peu, Calixte hésite: peut-être sont-elles encore chez les l.ambazen?Si je les rencontrais?Il BANQUE PROVINCIALE Président: L'Hoti.SIR Vice Président I M \'ir»-Prénident: M.DU CANADA Capital autorisé .$3,000.000.00 Capital payé et surplus.5,776,000.00 in «uccursale* dan* le* province* de Québec, Ontario, Nouveau-Brunawick et de l'Ile du Prince-Edouard.H.LAPORTE, C.P Tancréde BIENVENU.S.-J.B.ROLLAND.EXTRAIT DES REGLEMENTS APPROUVES PAR LES ACTIONNAIRES Aucun prêt ne sera (ait par la Banque à ses Directeurs ni à aucun d'eux.Un montant égal à au moins cinquante pour cent (50%) de tous les dépôts d'Epargne, tel que constaté par le dernier rapport au Gouvernement Fédéral, sera tenu continuellement en espèces, en prêts garantis par actions ou obligations, et autres valeurs facilement négociables.Bureau de contrôle pour le département d'Epargne (Commissaires-Censeurs) Président L'Hon N.PERODEAU, Lieutenant-Gouverneur delà Province de Québec.Vice-Président: L'hon.E.-L.Patenacdb, c.r., m.p.p.M.Samuel Casavant. La Revue Moderne.— Décembre 1 U 27 25 C'est Votre Histoire aimerait qu'on le vît, mais une sauvagerie adolescente le tourmente.Très développé intellectuellement, mais retardé en apparence par une santé fragile, Calixtc est timide.Il se sent "page" auprès de Monique "princesse"; Monique qui jouit à la fois d'une santé exubérante et de l'aisance qu'apporte une "grande branche", la situation exceptionnelle d'une famille dans le monde.Calixte ne demandera pas où demeure Louise Lambazen; il flâne, jetant un regard rapide sur chaque chaumière; décidément, elles ne sont plus au Kermeur.Tout à coup, il aperçoit une silhouette blanche, rougit, revient sur ses pas et se retrouve sur l'aire où il reste debout, immobile.Une main se pose sur son épaule, il sursaute: — Tante Marie! — Je t'ai appelé.— Je n'ai pas entendu.Le bruit rend impossible une conversation suivie, ce qui met en gaieté Monique, qui, pour parler, fait un cornet avec ses deux mains, son rire a gagné Calixte.Mlle Kerglaz les regarde; une préoccupation surgit dans son esprit.La camaraderie des deux jeunes gens s'est rapidement teintée d'attrait sentimental, son devoir n'est-il pas d'y couper court ?Solution excessive qui ne la satisfait pas.Mlle Kerglaz réfléchit: Monique?Quel danger court le cœur de son élève?Mlle Gervais n'est pas une pensionnaire dont l'imagination s'accroche au premier jeune garçon rencontré, Calixte lui plaît, c'est indiscutable, il est charmant, il écrit des vers pour elle, mais Monique a quinze ans; demain, cette idylle de vacances sera tout à fait oubliée.Et Calixte?Pour lui, tout est profit; ses seize ans ne risquent pas la fidélité qui fait souffrir, et les journées passées à Pen-Hat lui révèlent une atmosphère; sa nature sensible est en quête d'une direction, oÛ la trouvera-t-il ?Les scrupules de Mlle Kerglaz cèdent peu à peu: une prudence timorée n'entraverait-elle pas un bienfait ?Ses regards vont de la tête blonde à la tête brune, les deux fronts portent la même noblesse; quelque chose de mystérieux, une de ces intuitions dont Mlle Kerglaz possède l'expérience spirituelle, lui conseille de laisser faire: pour les purs, tout est pur.— Et maintenant, dit Monique, puisque vous le permettez, tante Marie, je retourne chez les Lambazen.— Allez, mon enfant, je vous remplacerai ce soir.Mlle Kerglaz et son neveu prennent seuls la route qui conduit à Pen-Hat, mais Calixte emporte de la joie.La vieille fille et le jeune homme poursuivent en silence leurs pensées.A mesure que Calixte s'éloigne du Kermeur, l'absence de Monique s'affirme plus nettement, le regret survient.Calixte questionne: — Pierre Lambazen scra-t-il bientôt guéri ?— L'état dangereux se prolongera pendant quelques jours, la convalescence sera longue.— Pauvre petit! ces gens-là manquent de tout, ils vous ont, heureusement! A Paris, on ne voit pas les pauvres; on donne, maman ne refuse jamais: sa bourse est ouverte,—papa la çronde quelquefois pour avoir eu les mains trop larges,— mais il lui est impossible de faire plus; ses obligations mondaines maman est invitée partout, elle est si aimable et si jol ie! L'accent du jeune homme attendrit tante Marie: — J'aime beaucoup ta mère, répond-elle.Puis, après un temps, elle ajoute: — Et toi aussi, mon enfant.La gorge de Calixte se serre légèrement; il passe son bras sous celui de la vieille fille.Tous deux sentent se nouer entre leurs âmes un sentiment que les contingences n'entameront plus.Au-dessus du cap Saint-Mathieu, des pannes da nuage s'accumulent; le ciel devient opaque.Protégée par un vêtement de sport, Christine se dirige vers Pen-Hat.A mesure qu'elle monte, le vent se fait plus violent; passé les Ecoles, Mme Antréville s'arrête, tourne le dos un instant, respire, enfonce son bonnet sur sa tête, croise hermétiquement son manteau; elle se met en route plus lentement et, lorsqu'ella débouche sur la lande, une telle rafale le happe qu'elle se demande: irai-jejplus loin ?Il semble à Mme Antréville qu'elle remonte un torrent dont les eaux stridentes traversent ses vêtements, s'insinuent sur sa peau fouaillée et emplissent ses oreilles d'une clameur d'avalanche.Christine se courbe, la tête rentrée dans les épaules, ployant les genoux à chaque pas.Tante Marie qui la voit venir ouvre la porte; dès que l'écran de la maison s'est interposé entre elle et le vent, Mme Antréville, d'une grande aspiration, reprend haleine, les joues colorées, les yeux brillants, elle s'écrie: — J'atteins le paradis, je l'ai bien gagné, j'ai cru ne jamais arriver jusqu'ici! — Je ne t'attendais pas aujourd'hui, tu es courageuse, tu es bien gentille! — Je voulais prendre moi-même des nouvelles de vos névralgies.Christine se débarrasse de son vêtement, retire son bonnet, soulève à deux mains sa chevelure et s'installe dans un fauteuil.La salle, pareille à une lanterne, trépide; son vitrage résonne et, sur le toit, un tel bruit s'abat qu'on dirait d'une cavalerie manœuvrant dans le grenier.Pour s'entendre, les deux femmes se rapprochent : — Calixte est au Kermeur, dit Mlle Kerglaz, Monique continue à soigner le petit Pierre, elle est partie étourdiment, munie d'un vêtement trop léger, des grains torrentiels peuvent survenir, j'ai prié Calixte de lui porter un imperméable, il l'accompagnera pour le retour.— Il doit être joliment content! Tante Marie sourit, puis, se levant: — J'oubliais! Elle desserre la coulisse d'un sac en soie ramagée et, proposant des bonbons à sa nièce: — Calixte t'a remerciée de ma part, mais j'aurais voulu descendre: excuse-moi .tu nous as trop gâtées, Christine! — Ma pauvre tante, je vous aime bien et je vous admire beaucoup.—Contente-toi de m'aimer.La mélancolie qui, lors de sa première visite à Pen-Hat a voilé le visage de Christine, se répand à nouveau sur ses traits: Le vent qui, dans sa fuite éperdue, rencontre l'obstacle massif de la chaumière, se divise en deux courants rageurs qui tournent autour des murailles, les serrent, font craquer les charpentes comme une noix.— Qu'est-ce qui te tourmente ?continue Mlle Kerglaz, tu n'as pas à te plaindre de ton mari, ton fils aîné est charmant, les petits sont beaux et forts, tu es riche, beaucoup plus riche que ne le furent tes parents, il me paraît qu'au milieu de telles satisfactions honnêtes.A nouveau le silence tombe; Mlle Kerglaz sent un léger raidissement de la part de sa nièce, elle lui prend la main qu'elle caresse avec douceur: — Petite fille! Cette parole maternelle contient une qualité de tendresse qui détend la jeune femme: — Explique-toi! — C'est trouble, tante Marie, c'est obscur, une sorte de gêne, un mécontentement de moi-même dont je me sens incapable de discerner la raison.— Chez un être sain comme toi, je ne crois pas aux effets sans cause, je veux dire à un malaise, si momentané soit-il, dont on ne puisse découvrir l'origine.Faisons un peu de psychologie.Pour ne paraître ni indiscrète, pi pédante, tante Marie s'excuse: — Tu sais, je m'occupe d'éducation, je suis portée vers ces recherches, c'est ma déformation professionnelle! — Cherchez, tante Marie! — Cherchons, mon enfant! Mlle Kerglaz parait se recueillir, une paix lumineuse enveloppe son visage.— Les amis qui t'entourent, dit-elle.— Les amis?interrompt Christine, il convient d'entendre ce mot à la façon mondaine, pour la plupart tout au moins; je vous affirme que, sans les relations quotidiennes de nos maris, la belle Léa n'aurait aucun droit à mon intimité! — Je lui préfère sa soeur, Sido est plus sincère.Mlle Kerglaz ne peut s'empêcher de rire: _— Mme ! u range est sans fortune, me dis-tu; que va-t-elle faire à Dinard au milieu des gens qu'aucune dépense n'arrêtera ?— Elle se débrouille.Hottières, sans le dire à Léa, paiera l'hôtel de sa belle-sœur, Sallanches offrira le Casino, le théâtre, le thé.Une moue de dégoût effleure les lèvres de Mlle Kerglaz: — Quel manque de dignité! — Mais, ma tante, Léa ne refusera pas davantage les billets d'entrée et les cinq heures exquis de chez Le Bras.— Mme des Hottières est pratique.— Très pratique.Elle dépense, mais strictement pour soi-même.— Et quel profit tire M.Sallanches de ces générosités ?— "Cela est une autre histoire", comme dirait Kipling, je ne sais pas ces dames s'ingénient à l'accaparer; Sallanches possède non seulement ses usines de Marseille, mais une fortune foncière; il a des forêts dans l'Estérel, des villas au Cap-Martin, cela pose un homme, quel qu'il soit, cela lui attire des flatteurs, sinon des amis.— Dans certains milieux.— Hélas! ma tante, dans presque tous les milieux.Oui, je sais ce que vous me direz, je réagis plus que d'autres en face des puissances de l'argent, je ne suis pas pour rien la fille d'un officier pauvre et satisfait de porter,—suivant le vieux dicton militaire,—"plus d'or sur ses manches que dans ses poches"; je vous affirme que je ne subis pas béatement le prestige de la richesse, mais je regarde autour de moi, et je constate.Pour Sido, le cas est très clair.— Elle veut devenir Mme Sallanches.— Elle le veut de toute sa séduction.— La vie est une chose compliquée.La tempête renforcée s'acharne sur la petite maison qui, cramponnée au-dessus de l'abîme, se défend par la cohésion de ses pierres.Les lames courent les unes sur les autres, creusées de gueules ouvertes, hérissées de crinières sinistres; l'hydre aux mille têtes aboie et rugit, lançant sur la côte des langues chargées de bave qui avalent d'un coup le sable et les galets.Un assaut plus violent de la rafale fait tressaillir Christine, mille démons sifflent et ricanent; absorbée, Mlle Kerglaz n'entend pas.Mme Antréville regarde sa tante, elle songe brusquement à la lampe perpétuelle que les vierges sages protègent de leurs deux mains et dont nul souffle ne fait vaciller la flamme.Mlle Kerglaz reprend enfin: —- Tu ne me parles pas de M.Cubzac ?Christine rosit imperceptiblement: — Que vous en dirai-je, ma tante ?vous avez vu Cubzac, c'est un tout autre homme que Sallanches.— Certainement; à quoi s'occupe-t-il ?— Il est très doué, c'est un artiste.— Qui ne produit rien, tu me l'as dit; mais, par ailleurs ?Mme Antréville est embarrassée: — Comment, par ailleurs ?— Oui, il fait de-ci, de-là, une critique d'amateur et le reste de son temps s'emploie à te faire la cour ?Mlle Kerglaz veut ménager son ouaille, elle a prononcé ces dernières paroles sur un ton à demi plaisant.Christine ne s'en froisse pas, elle rit: — Une cour dont je ne suis pas autrement troublée! — Ton mari, qu'en pense-t-il ?— S'il fallait que Charles s'offusquât chaque fois qu'un homme m'adresse quelque galanterie.— J'entends, tu jouis d'une liberté complète.— Du moment où je n'en abuse pas.— N'importe, ton mari est un imprudent.— Vous voudriez qu'il fût ombrageux, tyrannique, qu'il me rendît la vie insupportable! — Non point.— Nous avons la réputation de former un bon ménage.— Vous êtes bien élevés, vos caractères ne se heurtent pas, mais, à part vos enfant»,- quels liens profonds vous unissent ?— On ne joue pas les jeunes mariés pen-dans dix-sept ans) — Il y a la manière.Christine s'exclame: — Les anciens l'ont si bien compris u'ils mirent au nombre de leurs dieux hilémon et Baucis: évidemment ces jeunes vieillards furent les seuls de leur espèce; l'amour n'a qu'un temps.— Tu veux dire la passion; l'amour dans le mariage est d'une tout autre qualité.— Ah! ma pauvre tante! Mlle Kerglaz comprend: — Je suis une vieille fille, tu penses de moi: que peut-elle connaître d'un état qu'elle n'a pas exj>érimenté ?Christine se défend poliment: — Non.ma tante, vous êtes si intelligente, vous avez reçu tant de confidences.— Tous les états de la vie, Christine, tournent autour du même pivot; l'instabilité est humaine, rien ne s'établit qui persiste si le sable est à la base; on vit, mais comment ?Pelotonnée dans son fauteuil, les coudes aux genoux, Mme Antréville soupire: — Au petit bonheur! — C'est bien cela, au hasard, trébuchant, se rattrapant, glissant à nouveau.tu te satisfais du régime, quand il t'a débilitée, l'appui manque, tu ressens aujourd'hui le malaise du voyageur sous les pieds duquel la terre tremble sans qu'il se rende compte d'où le vertige provient.Charles?Cubzac?les deux images passent devant Mme Antréville; se méprenant encore sur l'intention profonde de Mlle Kerglaz: — Quel appui ?dit-elle, pour qui ou ou contre quoi ?précisez, puisque je me confie à vous! Mlle Kerglaz est tentée de répondre: "à moitié!" mais elle se gardera d'effaroucher cette âme onbrageuse: — Je t'en remercie, mon enfant, tu peux, — en quelque circonstance que ce soit,—compter sur ma bonne volonté; mais préciser n'est pas facile: pour qui ?demandes-tu, pour toi; contre qui ?contre toi ! et quel appui ?l'appui dont je te parle ne sera apporté ni par mon affection, ni par aucune autre amitié; tu ne peux le trouver qu'en toi, c'est-à-dire au-dessus de toi.Peut-être es-tu trop heureuse encore pour l'y vouloir chercher.Mme Antréville frissonne: — Trop heureuse, dites-vous?j'ai porté ma part de soucis: j'ai perdu mes parents lorsque j'avais tant besoin d'eux, j'ai soigné Calixte dans l'angoisse, il me semble que j'ai bien droit à jouir du jour et du soleil! Ah! ma bonne tante, vous êtes une sainte femme, vous vivez dans la compagnie des anges.Mlle Kerglaz veut parler, Christine lancée l'arrête: — J'admire, fait-elle, j'admire de toutes mes forces! seulement, cela n'est pas pour moi.La vie mystique est un livre dont je ne saurai jamais déchiffrer le grimoire, je marche sur le sol.mais je m'incline devant ceux qui ont des ailes: vous êtes une sainte et moi une pauvre femme comme tout le monde! Mlle Kerglaz déteste qu'on la canonise, sa modestie bousculée lui fait battre da paupières, elle rougit tandis qu'une expression infiniment jeune pare son visage de candeur.: — Tu dis des sottises, Christine, je ne suis pas une sainte et tu n'es pas une "pauvre femme comme tout le monde," tu vaux plus que tu ne le crois.Mme Antréville, debout, enfile rapidement son imperméable, se coiffe et, consultant sa montre: — le "critique d'art" m'attend, mais soyez rassurée, tante Marie!.Elle éclate de rire: — Je vous abandonne Calixte que vous comblez.Avant de quitter Pen-Hat.sur le seuil, dans l'étroit espace abrité du vent, Christine se retourne, serre très fort dans ses bras Mlle Kerglaz: — Je vous aime tout plein! au revoir! Avec un sous-entendu malicieux, elle ajoute: — Me voici de nouveau le jouet des vents! Le rire de Mme Antréville fuse da^.s la tempête qui la pousse aux épaules et la contraint à courir.Tante Marie la regarde qui diminue, rapide, et disparait au tournant de la route.Refermant la porte, tante Marie joint les mains, elle soupire: — Pauvres gens! qui les réveillera de leur terrible bonheur?Le plus souvent, lorsque Chri>tine 26 La Revue Moderne.— Décembre 19 27 C'est Votre Histoire " Demain' fait'e,lc'demain- reçoit une lettre de son mari, elle la passe à Calixte; le jeune homme lit quelques phrases courtes où s'inscrivent les noms d'Annette et d'Alban, d'une pièce de théâtre, d'un homme d'affaires rencontré.La dernière lettre de Charles Antréville reste enfermée dans le buvard de Christine; elle dit seulement: — J'ai reçu des nouvelles de ton père.— Tout va bien.— Tout va bien.Les petits se sont amusés au garden-party des Enfants tuberculeux.— I.es petits! nous serons contents de les revoir, n'est-ce pas, maman ?— Partons! fait en plaisantant Mme Antréville.— Encore quelques jours, puisqu'on ne nous réclame pas.Christine caresse du bout des doigts la souple chevelure de son fils: — Va, mon grand, jouis le plus possible de ce bon séjour! Calixte se mire dans la glace d'une armoire boiteuse: il a bruni, son cou s'est musclé, sa poitrine s'emplit d'air avec un mouvement plus large, son regard ne présente plus cette apparence de lac morne qui épouvantait sa mère.— J'ai bonne mine! Christine le regarde avec une tendresse un peu malicieuse, un flot de sang rosit le visage de Calixte, il fait le geste de chercher sa canne et le béret marin dont il se coiffe: — Au revoir, maman, à ce soir! La dune embaume le miel, d'innombrables |K-tites immortelles y sont en fleurs; le jeune homme, au hasard des vallonné- LA NAISSANCE DU BEBE L'AVAIT EPUISEE Une Femme d'Ottawa fortifié© en prenant le Composé Végétal de Lydia E.Pinkham Ottawa, Ont — "La naissance d« mon troisième bébé m'avait affreusement épuisée.J'avais des douleurs terribles dans le bas du corps et craignais une maladie grave.Constamment fatiguée, je n'avais pas d'appétit.Ma belle-soeur prend le Composé Végétal de Lydia E.Pinkham qu'elle ne cesse de louanger et ma pria de l'essayer.Les résultats ont été magnifiques et je suis toujours bien portante.Dès que quelqu'un a besoin d'un tonique efficace, je sais tout de suite lequel lui recommander."—Mme René Paquin, 312 Cum-berland St., Ottawa, Ontario.Maux de dos Terribles ITamilton, Ont.— "Après la naissance de mon bébé, j'avais d'affreux maux de dos et de tête.Me sentant fatiguée dès mon lever, je ne pouvais faire mon ouvrage.Le pire était mes douleurs de côté au moindre mouvement.J'étais obligée de m'as-seoir ou me coucher ensuite.Mes maux m'empêchaient de tenir ma maison aussi bien que j'aurais vouai ke faire.Une voisine me dit d'es-rayer le Composé Végétal de Lydia E.Pinkham, qu'il me fortifierait.J'étais soulagée avant d'avoir fini Ta première bouteille, et depuis je n'ai jamais souffert." — Mme T.M aride, 60 Burton St., Hamilton, Ontario.ments veloutés, prend le chemin de Pcn-Hat.Restée seule, Mme Antréville s'assombrit.Une semaine vient de s'écouler dont les jours ont glissé comme des perles; le délicat avertissement de tante Marie, ce petit frisson de l'âme ressenti auprès de la vieille fille, n'ont été qu'un parfum fugace, évaporé par le grand vent.Et d'abord, Cubzac s'est appliqué: il s'est montré si fraternel qu'un peu plus la coquetterie de Christine protestait! mais les jours,—ciel marin varié par ies sautes du vent,—ne furent pas tous aussi limpides.Avec la belle présomption de la fillette qui se dérobe, d'un rapide mouvement d'épaule, au jeu provocant du collin-maillard, Christine conduit le "critique d'art" par des chemins dangereux.Elle prend à son tour l'habitude de l'attendre, elle s'ennuie en son absence et leur plaisir de se trouver ensemble éclate aux regards les moins avertis.Huit jours pendant lesquels Christine Antréville a posé loin d'elle — livre ennuyeux qu'on rouvrira plus tard—tout ce qui défend l'équilibre menacé de sa vie.Au courrier, la lettre de Charles est arrivée: "ne t'inquiète pas outre mesure, notre agent d'Odessa demeure optimiste quant à l'exploitation, au rendement, à la vente des pétroles; mais, du point de vue de la tension politique, la situation est sérieuse, le conflit austro-serbe est une torche jetée à travers l'Europe; quels incendies allumera-t-elle ?" Christine n'est pas au courant; dans les journaux qu'elle parcourt, elle passe le plus souvent la "politique étrangère", elle lit l'article de tête, le "Courrier des théâtres", la "Revue des livres", la "Chronique mondaine".Quels incendies?Mme Antréville coiffe son panama, jette une écharpe sur ses épaules.Elle marche vite le long de la falaise; le port n'a jamais vécu plus activement: les bateaux rentrent, rapides, gros pigeons roux qui se hâtent vers le colombier; ils offrent leurs deux ailes tendues, on dirait que la mer marche sous eux; l'un double le môle, un autre arrive par derrière, ses voiles matées, droit comme un cygne.Christine enfile la pente raboteuse, les cailloux roulent sous ses pieds.A la poste, il y a encombrement: Soazic attend, chargée d'un télégramme, elle explique: — C'est demain les régates, il y a beaucoup de touristes à l'hôtel.— Je voudrais téléphoner, dit Christine.Nerveuse, Mme Antréville stationne; au bout d'un moment la receveuse l'avertit: — Vous ne pourrez pas téléphoner ce soir.Il est cinq heures, vous n'aurez pas la communication avant une heure et demie, le bureau ferme à six heures.— Et demain matin ?— Demain dimanche, jusqu'à dix heures, oui.Des chaloupes accostent, leurs avirons ruisselant de perles salées; des cyclistes, gris de poussière, sautent à terre devant les auberges; des pensionnaires en col bleu, un léger bagage roulé dans une toile cirée, dévalent par la route de Roscanvel; une vie joyeuse se hâte dans la clarté orageuse; Christine soucieuse cherche Cubzac.Il vient à elle, perçoit une ombre sur le clair visage: — Qu'y a-t-il ?— One lettre de Paris.Egoïstement attaché à ce qui le préoccupe, Cubzac demande: — On vous rappelle ?— Non, répond Christine, mon mari me parle de la tension politique, il semble inquiet; que pensez-vous des événements?— La guerre peut en surgir.— Pas pour nous ?— Mais si.— Et vous ne m'en parliez pas ?Vous n'y pensiez pas?Le "critique d'art" regarde avec une admiration mélancolique les grands yeux anxieux, les petites mains nerveuses qui tirent les pans de l'écharpe: — J'y ai pensé plus d'une fois, niais à quoi bon vous inquiéter?— Oh! — Vous voici tout affolée par une simple supposition, on apporte toujours assez vite les nouvelles fâcheuses.— Vous aviez l'air si calme! — Je suis auprès de vous, dit simplement Cubzac, j'en profite autant que je puis, qui sait ?.Mme Antréville écoute attentivement les explications du "critique", il répète ce qu'il a lu en y ajoutant quelques déductions personnelles.Tous deux marchent sur les dalles humides.Christine et Cubzac arrivent au Notic, ils prennent la jetée qui conduit au môle.Christine se sent lasse, l'émotion lui coupe les genoux.Sur le galet, autour des chantiers de construction, des billes de bois sont allongées.— Asseyons-nous, fait la jeune femme.Cubzac a fini de parler, sa compagne demeure absorbée, les yeux fixés sur les pierres polies.La halte n'est plus sentimentale, un rideau de fer, celui qu'on laisse tomber entre le public et la tragédie, semble séparer de l'heure frivole du matin la dure réalité du soir.Au bout d'un instant: — Et si c'était la guerre, qu'advien-drait-ii de vous tous ?Calixte est trop jeune, heureusement, mais .— Antréville a quarante ans, il ne sera pas immédiatement mobilisé; des Hot-tières, plus âgé, ne sera pas mobilisé du tout, il pourra défendre sans coupure les intérêts de la Banque.— La guerre, Cubzac, la guerre! Quelle chose horrible! Cubzac se tait pendant une minute; puis répond: — Il n'y a pas lieu de vous agiter: personnellement vous êtes à l'abri.Christine perçoit une amertume secrète dans l'accent du jeune homme; elle lui prend la main: — Et vous, mon pauvre Cubzac ?— Je suis sous-lieutenant de réserve, je partirai tout de suite, mon régiment se forme à Cholet, contingent vendéen.Le buste de Christine est courbé, elle allonge les bras, ses mains se rejoignent au-dessus de ses genoux, elle secoue la tête: — Non, Cubzac, ce n'est pas possible, personne ne désire la guerre, tout cela s'arrangera au dernier moment.Sans conviction,, le jeune homme réplique: — Souhaitons-le.la préoccupation de Christine sépare sa pensée de celle de Cubzac; auprès d'elle, il reprend une place secondaire, il le sent, un poids lui tire le coeur.Muets tous deux, ils reviennent lentement.Cubzac interroge: — Avez-vous averti Calixte ?— Non, il était si gai! — lia seize ans, c'est une jeune homme.Mme Antréville passe une main sur son front: .Il pleut, le mur de granit qui entoure le parvis de l'église se lèpre de taches foncées; la messe de huit heures est dite; ( '.ilixte, placé au bas de la nef, est aussitôt dehors; il attend ses amies au milieu d'une bousculade de parapluies ouverts dont les baleines maladroites piquent la soie tendue du voisin ou, menaçantes, accrochent les voilettes, les coiffes, les chevelures.Tante Marie et Monique rejoignent Calixte, et, sous l'averse qui devient torrentielle, la jeune fille s'exclame: — Quelle malchance pour les régates! Calixte est optimiste: — Le père Le C.off affirme que, si le vent remonte, le ciel sera dégagé pour midi.— Si le vent remonte, souligne tante Marie peu convaincue.— Il remontera, et j'ai une proposition à vous faire: Jérôme Le Goff, l'ami de Saturnin, vous invite à bord du "Neptune" pour cet après-midi.Monique s'enquiert vivement: — Court-il ?— Non, mais il nous mènera dans le Goulet et nous suivrons les régates d'une manière intéressante.— Le fait est, dit Monique, que, de terre, pour le public, le spectacle est assez décevant.— Sur le "Neptune" nous serons renseignés et puis il y a le plaisir de la promenade en mer.Monique est joyeuse: '—Vous voulez bien, tante Marie?— Nous descendrons aussitôt après le déjeuner et, suivant le temps, nous prendrons une décision.Les deux jeunes gens s'écrient: — Il fera beau, tante Marie! merci, tante Marie! Mlle Kerglaz leur fait un signe: — Laissez-moi achever: si nous n'embarquons pas, dis à ta mère, Calixte, que nous prendrons le thé avec elle; depuis longtemps elle nous en a priées.Rentrant au bourg, Calixte est surpris d'apercevoir Mme Antréville; distante de cinquante pas, Christine ne voit point son fils, elle traverse rapidement la place, elle entre dans le bureau de poste; Calixte y pénètre à son tour.— Bonjour, maman! Mme Antréville se retourne, son visage est préoccupé.— Vous téléphonez ?continue Calixte, demandez à papa ce qu'il pense des événements.— Attends-moi, nous téléphonerons ensemble.— Dans combien de temps la communication ?— Une demi-heure.— J'ai promis une réponse à Jérôme Le Goff, j'y cours et je reviens.Dix minutes plus tard, Calixte ouvre la porte, Mme Antréville est dans la cabine, elle cause; sans quitter l'appareil, elle passe un écouteur à son fils: Calixte est ici, dit-elle.Frôlant de son front la tête de sa mère: — Bonjour, papa! fait le jeune homme d'une voix joyeuse, Puis il se recule.— C'est entendu, reprend Mme Antréville, demain matin.Oui, par Brest, nous passerons la voiture sur le bateau, ce sera plus pratique.C'est cela, quarante huit heures, nous coucherons à Rennes Allo! Allo! Allo! on a coupé.allo! pourquoi a-t-on coupé?Plus rien.— Rentrons, fait Christine, je t'expliquerai.Calixte la suit machinalement, une pensée l'obsède: c'est la dernière journée.FONDEE EN 1895 242 EST, RUE S.-CATHERINE Ha Société Cooperattbe be Jfraig Jfunératreg Téléphone Est 1235 Bureau Général CAPITAL.$100,000.00 " 0513 Bureau du Gérant ACTIF au 31 déc.1925 - 429,079.63 " 2447 Chambres mortuaires RESERVE au 31 déc.1925 - 356,203.83 W.A.WAVLAND, Gérant Assurance! funéraires et entrepreneurs de pompes funèbres.La maison la plus considérable au Canada.Prospectus envoyé sur demande. La Revue Moderne.— Décembre 19 2 7 27 C'est Votre Histoire A peine entré flans la chambre de sa mère: — Alors, maman, nous partons?.Christine saisit un tremblement dans la voix de Calixtc; la petite peine sentimentale du jeune homme qui, en toute autre circonstance, attendrirait son cœur maternel, lui apparaît incidente et ncgli- Ki-.ililc.— Oui, ton père estime que des complications graves sont imminentes.— La Banque fait de grosses affaires avec la Russie, n'est-ce pas, maman ?— Oui, personnellement, nous sommes exposes à une catastrophe; mais il y a pis que cela, Calixte, ton père s'est exprimé en termes voilés, cependant j'ai compris.D'une voix un peu enrouée le jeune homme prononce: -i- La guerre ?Mme Antréville fit signe que oui.Elle a retiré son vêtement mouillé, son petit bonnet d'automobile; ses cheveux, que l'humidité éprouve, retombent sur son front et frisent sur son cou.Elle va, vient, commençant machinalement à rassembler ses livres, ses photographies, ses objets familiers: — Aurait-on cru possible un pareil coup de foudre?J'ai hâte d'être à Paris! on lance tant de faux bruits .spéculation peut-être ?personne en France ne veut la guerre, on fera tout pour l'éviter, j'espère bien qu'on y parviendra! Calixte est demeuré immobile; à travers le store perlé de la pluie il regarde la Pointe de Quélern dont il a admiré le fort et les canons: — La guerre.à quel âge peut-on s'engager, maman ?Christine sursaute: — Je n'en sais rien.d'ailleurs, avec ta santé.— Je vais bien.Redressé dans un élan viril, l'adolescent paraît grandi.Il s'approche de Christine, passe un bras autour des épaules de sa mère et d'une voix grave, d'une voix d'homme.— Ne vous tourmentez pas, chérie, on verra bien.Les nerfs tendus depuis la veille, Christine éclate en sanglots.Saturnin veut revoir entièrement sa voiture, il n'accompagnera pas son camarade Le Gofif.Tante Marie, Monique et Calixte renoncent à la promenade.Une embellie semble poindre, la foule des promeneurs s'éparpille, le tables sortent sur le seuil des auberges, quelques couples tournent au son d'un accordéon; une gaieté populaire circule, naïvement confiante.Cette vue encourage Christine: — Convenez, dit-elle à Cubzac, que l'attitude de ce peuple riant et dansant est tout à fait rassurante; on a dû s'affoler dans les milieux financiers.— Peut-être.Mlle Kerglaz et Monique descendent, Calixte les a déjà prévenues, un sentiment profond les étreint toutes deux.Soazic apporte le thé et Christine pensant tout haut: — Quelle gaieté aujourd'hui!.— C'est les régates, répond la petite.La table est placée à l'une des deux extrémités de la tente; rapprochés, ils parlent à mi-voix; Monique est assise auprès de Calixte, Christine interroge tante Marie: — Resterez-vous à Pen-Hat ?— Certainement non! — Si notre départ n'était pas aussi précipité, je vous proposerais deux places.— Merci, Christine, nous nous retrouverons à Paris.La gorge un peu serrée, Calixte demande: — Et vous, Monique ?— Je rentrerai à la Yalvcrtc, mon père décidera, mais j'espère bien ne pas demeurer inactive.Un silence s'établit, séparant chacun de son voisin, sauf les deux jeunes êtres dont se rejoint la tendre rêverie; Calixte n'ose pas préciser: Vous reverrai-je ?Et Monique dit seulement: — Quand nous serons à Paris, j'irai chaque jour chez Mlle Kerglaz.Six heures sonnent, tante Marie se lève.— Je vous reconduis, fait Calixte.— Moi aussi, ajoute Christine.— Non, j'accepte seulement Calixte, je te laisse à tes préparatifs; demain, au sortir de la messe, nous viendrons t'em-brasser et te mettre en voiture.— Mais, ma tante .— Cela ne nous dérangera pas, au contraire, nous saurons les nouvelles du matin.A sept heures et demie, l'automobile est prête, elle stationne devant 1"'Inscription maritime"; Saturnin, qu'entoure la tribu des I^e GofT, écoute le vieux Laumic: — Oui, raconte le marin, j'étais au banquet des régates, hier au soir, il y avait des autorités, le Conseiller général, l'Administrateur de la Marine; moi, j'étais le troisième après le maire, comme doyen des patrons-pêcheurs; c'était beau, on a trinqué plusieurs fois, le Conseiller général a fait un discours, M.Haret, l'Administrateur, allait lui répondre et puis voilà qu'on lui a remis un téle-gramme, il a eu l'air tout drôle, il est parti, on l'a attendu un petit moment et puis, dame, il ne revenait pas, on a bu à la Marine! Tante Marie et Monique sont auprès de l'automobile, le moteur ronfle, Christine a pris sa place.Cubzac est debout dans la voiture, Calixte ne se décide pas à monter; son front d'ange, sur lequel le vent agite des mèches claires luit dans la fraîcheur matinale; il regarde Monique dont les yeux francs ne se dérobent pas.Baissant la voix, Mlle Kerglaz questionne anxieusement: — Avez-vous appris quelque chose ?Cubzac se penche: — Hier, pendant le banquet des régates, un télégramme en clair a été remis à M.Baret: Ouvrez le pli V, rappelez les officiers permissionnaires; c'était le premier signal de la mobilisation.Saturnin tire sa montre: — Je crois que si madame ne veut pas manquer le bateau.Christine est pâle: — Adieu! dit-elle.— Adieu! Adieu! Mais la voix claire de Monique: — Pas adieu, au revoir! La voiture démarre.III Beati paupenis spiritu' Saint Matthieu, v.3.Calixte se souleva sur le coude gauche, allongea péniblement le bras droit et baissa la mèche qui fumait.Christine leva la tête: — Tu souffres.— Très peu; si ce n'était cette impossibilité de bouger.Dans le poêle, un peu de charbon agonisait.Christine resserra son écharpe.Calixte se remit à lire, Christine à perler une tunique.Une cour ouvrant sur l'étroite voie, le carré d'un jardin à la française, isolaient la bâtisse où Christine et ses enfants s'étaient réfugiés.Les propriétaires de l'immeuble s'étant décidés à le louer par étages, Christine avait obtenu deux pièces et un cabinet.Ce dernier servait de cuisine.Les deux chambres étaient basses d'étage, mais vastes; Christine y avait pu tasser un certain nombre de beaux meubles; cela rendait plus facile à ses enfants, —à elle-même,—le brutal changement de vie imposé par les événements.De temps en temps, alors que son aiguille puisait une perle dans la coupe, Christine jetait un coup d'oeil sur Calixte: il s'absorbait, soutenant son livre de sa main gauche, tandis que les doigts de la main droite tourmentaient un crayon ou griffonnaient quelques notes sur une feuille volante.Les traits du jeune homme s'étaient accentués, une virilité grave y remplaçait le charme clair de l'adolescence, Christine surprenait aussi dans les yeux de ton fils, lorsqu'il souffrait, le lointain reflet de ses détressse d'enfant, cela rapide et masqué par un sourire dès qu'il se sentait observé.A l'autre bout de la pièce, Alban qui dormait se retourna d'un saut de carpe: — Deux buts! ça fait deux buts! — Il rêve, dit Christine, il a tant de plaisir au football.Le perlage était presque achevé.Mme Antréville se redressa; Calixte posa son crayon : — Vous êtes lasse, maman, vous avez mal entre les épaules, allez vous reposer.— J'ai presque fini c'est toi qui est las, tu vas dormir, je tâcherai, demain matin, de réveiller Alban sans te déranger.— Bonsoir, mon Calixte.Christine prit entre ses bras la tête de Tous les médecins recommandent les serviettes sanitaires Kotex LES médecins recommandent à toutes les r* femmes l'emploi des serviettes sanitaires Kotex de préférence aux produits préparés à la maison, ou autre pis-aller, lesquels sont si souvent préjudiciables à la santé.Car Kotex est la méthode scientifique qui procure aux femmes la plus grande liberté d'action lorsqu'elles sont hvgiéniqucment affectées.Il fait disparaître toute inquiétude.Kotex est des plus confortables.Il est souple, et cependant sur.Lorsque vous désirez en disposer, vous le jetez, comme vous feriez d'un papier de toilette.Autre caractéristique importante: Il dé-odorise, chose que toute femme apprécie.Chez tous les bons marchands et dans toutes les bonnes pharmacies.Il vaut plusieurs fois le léger supplément qu'il coûte.K O T e X ScTvtetttis Sanitaires Kotex Régulier: 75c li douzaine Kotex-Super: $1.20 la douzaine GRATIS Khr""" K O T e X Fabrication can idirnnf Kotex Company of Canada, Ltd., 330 Bay Street, Toronto 2, Ontario.Veuillez m'envoyer un échantillon de Kotex et votre brochure sur "L'Hygiène Intime", sous enveloppe blanche.Nom.—.AkdrCUC au long._. 28 La Revue M o cricusc-ment: — Est-ce que vous connaissez le capitaine des Hottièrcs ?Mlle Kerglaz eut un mouvement de surprise: — Ah ! c'est .— Oui ., le fils du banquier qui a perdu sa fortune.les pétroles, vous savez ?— J'ai aperçu ce jeune homme avant la guerre, je ne l'aurais pas reconnu.— Et sa mère ?Tante Marie fit un geste évasif: — Je ne crois pas.— Si, quand vous entriez dans le salon, une belle |x.-rsonne, — N'ai-je pas entendu nommer Mme Suèvres ?— Oui, c'était une Mlle Suèvres, fille de l'ingénieur, elle est divorcée.' — Divorcée ?— Il n'y a pas longtemps, son mari est parti pour la Chine, il tâche de se remonter, elle ne voulait pas le suivre, vous comprenez.— Quelle triste chose! La princesse regarda son poignet: — Hé! fit-elle très haut, houit heures! houit heures moins cinq minutes! il me semble que si vous allez au concert! Un brouhaha, des capes jetées sur ies épaules.Quelques personnes s'attardent, elles dînent à Thalassa.Dani des Hottières a laissé partir la foule, il s'avance vers Mme de Saint-Rummel, prolonge le baise-main avec une familiarité qu'il veut rendre fervente, Mme de Saint-Rummel cède: — Restez à dîner, Dani.A table, tante Marie parle peu, Mme de Saint-Rummel cependant l'a poliment interrogée: — Faites-vous encore des conféienres, mademoiselle ?Et, pour renseigner ses invités: — Mlle Kerglaz s'occupe beaucoup du Cercle des Jeunes Filles Catholiques, elle parle admirablement.Les convives, à qui ies jeunes filles catholiques et les conférences sont totalement indifférentes, émettent quelques banalités; la conversation dévie, tante Marie est soulagée.Elle écoute: c'est à la fois pour elle un plaisir discret et une détente.Tantôt sa finesse s'amuse, tantôt son esprit s'évade, s'abstrait, se repose, non dans la méditation d'un objet précis, mais dans l'atmosphère de méditation où il est accoutumé de vivre.On discute à propos du concert: — Pour mon compte, dit Monique, je vous prierai de m'excuscr, ma tante, j'ai un commencement de migraine; je tiendrai un instant compagnie à Mlle Kerglaz et j'irai me reposer.Mme de Saint-Rummel comprend: — Dani m'accompagnera.Une lueur dure passe dans les yeux du jeune homme, mais aussitôt, il accepte avec empressement.Avec une insistance de maniaque, l'un des convives, naïvement, propose à Monique son rcniidi : — Des comprimés.non, non, pas ce que vous croyez, cela vient de Suède., dix minutes, on ne sent plus rien! Mme de Saint-Rummel se tait.Quand Monique se trouve seule avec Mlle Kerglaz: — Eh bien ?— Je suis déjà renseignée.La jeune fille reprend sa petite chaise: l'épanchement les confidences, ceia va être délicieux.Elle pose ses coudes sur les genoux de tante Marie, et, la tête levée vers elle: — Racontez! Mlle Kerglaz sourit: — Vous aviez ce soir deux prétendants, tous deux de belle allure, il faut le leur accorder.— Je sais qui vous a instruite.Cette excellente princesse est bien amusante, vous l'avez conquise, elle m'a tirée à part pour me dire: "Votre amie est une femme remarquable, beaucoup, beaucoup d'esprit!" Tante Marie est umuée: — Je n'ai pas prononcé quatre mots! — Justement, c'est à cause de cela! la princesse n'écoute jamais ce qu'on lui répond, elle considère qu'on interrompt sa démonstration et en conserve,—sinon une secrète rancune, car elle est bonne,— mais un déplaisir qui persiste.Monique ajoute: — Et vous avez vu Mme Suèvres.— Oui, ma surprise n'est pas encore passée.Mlle Kerglaz évite de critiquer, Monique devine: — A Paris, ma tante ne recevrait pas cette femme divorcée, ici les circonstanc* s lui ont forcé la main.C'est une histoire, ce sont plusieurs histoires.Le silence s'est fait dans la villa, on n'entend plu- que le grand bruissement mouillé de la mer.— Vous rappelez-vous, pendant la guerre, cette mode furieuse des marraines et des filleuls ?— Oui.au début, ce fut bien touchant; j'ai eu des filleuls, moi aussi, ils étaient des régions envahies, il y avait un mineur, un garçon boulanger, deux paysans, ils m'appelaient ma "maman de guerre".— De vrais filleuls, des abandonnés, des pauvres; mais la belle i>cnsée initiale a souvent dévié! Tellement, lit Mlle Kerglaz, qu'il vaut mieux passer outre. so La Revue Moderne.— Décembre 1927 C'est Voire Histoire D'un air entendu, Monique reprend: — Le cas qui nous occupe reste correct, mais ce filleul n'avait pas besoin de cette marraine, ni cette marraine de ce filleul.Je ne sais plus comment cela a commencé, j'ai passé six mois sans voir ma tante; uand je l'ai retrouvée, une correspon-ance s'échangeait, elle me mit une lettre entre les mains: "Vois comme cela est joliment écrit " La lecture de cette lettre me causa une impression singulière; certes le tour était élégant, mais il y avait autre chose.Quand je la lui rendis, ma tante, l'air satisfait, me questionna du bout des lèvres: — Qu'en penses-tu ?Volontairement indifférente: — C'est bien.Ma tante pinça les lèvres: — Tu pourrais dire tout à fait remarquable! Elle me poussait; tant pis, du tac au tac: — Il y manque, répondis-je, le respect qui.Ma tante leva une main: — Enfant que tu es! Son sourire se faisait énigmatique; je constatai avec ahurissement que sa vanité ('égarait à un jeu ridicule! — Monique! — Tante Marie, j'aime beaucoup ma tante Saint-Rummel, mais, puisque je vous parle, laissez-moi dire tout: le filleul s'affichait sentimental et ma tante savourait cette prose de bonbon fondant avec une naïveté! — Mon enfant, dit doucement Mlle Kerglaz, il faut se montrer indulgent aux faiblesses de l'imagination; votre tante a été belle: les femmes qui vivent dans le luxe ont tant soin de leur personne qu'elles s'imaginent ne pas vieillir.— Tout de même, dit Monique sur le ton tranchant de la jeunesse, il y a les miroirs! Vous êtes plus jeune que ma tante, est-ce que vous attendez le Prince Charmant ?— Votre comparaison ne tient pas debout! Ce soir, les hommages du capitaine des Hottières s'adressaient-ils à Mme de Saint-Rummel ?— J'ai réfléchi sur tout cela, tante Marie, j'ai vu clair.Je ne reproche pas à ma tante cet aveuglement qui l'incline à être dupe, elle aura toujours des flatteurs parce que sa situation mondaine comporte les hypocrisies, c'est M.des Hottières que je juge sévèrement.— Il a trouvé ce moyen pour gagner les bonnes grâces de Mme de Saint-Rummel, le voici traité en familier, tout cela pour vos beaux yeux.Monique secouait la tête: — Je n'admets pas le calcul, la rouerie.Mme des Hottières, depuis l'après-midi où vous l'avez reçue à Pen-Hat, a décidé d'entrer en relations avec ma famille.Elle s'est arrangée pour rencontrer mon père, le complimenter sur moi.Papa, qui la trouve jolie femme, a répondu galamment; cela ne l'engageait à rien, Mme des Hottières ne pouvait lui rendre visite, il n'y a pas de femme dans la maison.— Je vois que vous tenez cela pour un ancien complot.Et plaisamment: — Le coup de foudre, peut-être ?— Il n'y a rien en moi pour le provoquer; à cette époque, mes quinze ans, mes grosses tresses roulées .non, tante Marie! si j'avais été la fille d'un pauvre gentilhomme campagnard chargé d'enfants, Dani des Hottières ne se serait pas aperçu de ma présence.—Cependant, vous lui plaisez.— C'est possible.Monique battit un peu des paupières pour ajouter: — Moi aussi, je le trouve beau, mais je ne veux pas l'épouser.Elle appuya: — Non, non, ne fût-ce qu'à cause de sa famille! Et, véhémente: — Mme des Hottières a divorcé, ce que je ne puis admettre; dans certains cas, néanmoins, tout en conservant une réprobation de principe, on s'explique que des personnes sans foi, et qui sont très malheureuses, se refusent à souffrir; mais Mme des Hottières (était libre, satisfaite gâtée, elle a cherché je ne sais quelle querelle à son mari quand le pauvre homme a été ruiné.— Depuis quand se trouve-t-ellc a Cannes ?— Elle va, vient, et — cela est la seconde histoire—elle passe la saison au Cap-Martin chez M.Sallanches.Mlle Kerglaz dressa l'oreille: — M.Sallanches ?— Mon père possédait des terrains au Cap-Martin; il y avait fait construire un grand pavillon qui portait le nom de ma mère, Béatrice; ma tante Saint-Rummel s'y installait chaque hiver.— Je croyais même la Béatrice propriété de madame votre tante.— Non, et désormais, cette maison n'appartient plus à aucun de nous; ma tante est ici en location, mon père a vendu la Béatrice à son voisin M.Sallanches qui habite la Pinède.Sallanches est le plus grand proprétaire foncier du Cap-Martin.— Quelle fortune! — Il était déjà très riche en 1014; pendant la guerre, ses usines ont travaillé pour l'Etat.Bref, mon père ayant eu, paraît-il, à se louer des procédés de M.Sallanches—au moment où nos terrains sont passés entre ses mains—n'a pu refuser à Mme des Hottières de l'introduire à Thalassa.Présentée par Sallanches, mère de Dani, il ne restait à ma tante qu'à entr'ouvrir sa porte.— Mme des Hottières n'a-t-elle pas une sœur ?— Oui, elle est aussi dans le Midi, mais la condescendance ne s'étend pas jusqu'à elle, il n'en a jamais été question.— Avez-vous regretté la Béatrice ?— Un peu mon père voulait acheter un domaine contigu à la Valverte: des prairies admirables, l'élevage du cheval s'y fera tout seul; mon père aura dans six mois la première écurie de France, c'est la grande passion de sa vie .je crois qu'il y réussit.Mlle Kerglaz remarqua le "je crois" prononcé sans grande conviction; mais Monique ne s'arrêtait pas à cela, elle reprit : — A présent, parlons du diplomate, la princesse Cincusko à dû vous le présenter.— Non, il dansait avec Mlle Donnazac.— Il finira par l'épouser, elle est intelligente, hardie, dénuée de préjugés.— Ce n'est pas elle qu'il recherche.— La princesse a voulu pressentir ma tante, mais elle a senti que ie moment ne convenait pas, elle attend que les Hottières aient laissé la place et travaille à les démolir.— Si elle y parvient ?— Elle n'en profitera pas, je suis édifiée, M.d'Aventin ne m'aime pas.— Il vous accorde une ostensible admiration.— Evidemment, je plais encore à celui-là! vous n'imaginez pas combien II est irritant de plaire ! — Les femmes, en général, ne raisonnent pas comme vous, les plus hautaines se font gloire du grossier hommage d'un goujat ! — Pas moi, cela me blesse, certains regards me donnent l'impression d'une limace sur mes épaules et, pour en revenir à M.d'Aventin, quand on prétend aimer une jeune fille, on rompt certains liens inavouables.— Qui vous met au courant de telles histoires ?— Qui?tout le monde; je vous assure qu'on ne s'en tient pas aux allusions; Simone Donnazac—elle se pique de savoir tout ce qui se passe à Cannes— ne se gêne pas pour lancer des pointes à M.d'Aventin, on trouve cela tout naturel.Monique soupire: — Moi, je retarde un peu, ce doit être de votre faute, tante Marie! Mlle Kerglaz caresse la jeune tête: — Eh bien, Monique, tout me semble clair, vous n'épouserez ni M.d'Aventin.ni le capitaine des Hottières, vous attendrez celui qui vous offrira en même temps que l'amour l'estime et la confiance: nous prierons Dieu de vous l'envoyer.Monique soupira nerveusement, puis resta muette; Mlle Kerglaz comprit qu'il lui restait à dire quelque chose de plus embarrassant: — Est-ce là tout ce qui vous préoccupe ?Résolument : — Non, ce qui me tourmente, ce pourquoi j'ai besoin de^vous, c'est ma propre faiblesse; mon âme n'est pas en place, elle subit des oscillations.cela provient d'impressions contradictoires cjui me torturent et dont je rougis: je n'aime pas M.des Hottières, non, je ne l'aime pas, je ne l'estime qu'à demi et cependant.L'aveu coûtait à Monique, Mlle Kerglaz l'aida: — Vous avez refusé de danser avec lui, n'est-ce pas significatif?Monique eut comme un gémissement: — Je ne veux plus danser avec lui .quand nous tournons avec lenteur au rythme énervant de la musique, je sens que je perds la lucidité qui contrôle, que je suis le courant comme un bateau dont les avirons pendent le long du bord.Et, sanglotant tout à fait: — Tante Marie, n'est-ce pas qu'il y a lieu d'avoir honte de soi ?Les jeunes épaules se soulevaient, les larmes coulaient sur les mains de Mlle Kerglaz.— Calmez-vous, chérie, calmez-vous! Monique continuait dans une fringale d'hu miliation: — Jamais je ne me reprocherai assez fort une semblable lâcheté! songez à quel abîme elle pourrait me conduire: lier ma vie à un homme que je n'estime pas! Elle avait relevé la tête, elle s'essuyait les yeux, frottant ses paupières comme un enfant: — Si vous saviez quelle atmosphère on respire ici! Tante Marie sourit imperceptiblement, puis, avec douceur: — Vous êtes une créature humaine, vous subissez la tentation, mais votre intention est droite puisque vous y résistez et—ce qui vaut mieux—voulez la fuir.— Alors, implora l'enfant, je ne vous scandalise pas trop?J'étais trop orgueilleuse sans doute, je me détournais avec trop de répulsion des êtres qu'un mauvais souffle effleurait Quelle pénitence! tante Marie, c'est affreux.Tante Marie prit entre ses mains la tête humiliée, la releva, regarda l'enfant aux yeux: — Monique, dit-elle, écoute-moi.D'instinct, elle employait le tutoiement quand elle voulait pénétrer jusqu'à l'âme de " sa fille".— Ecoute-moi et ne t'agite pas dans le scrupule, nous mettrons les choses au point pendant la quinzaine que je vais passer à Thalassa.Monique jeta ses bras au cou de Mlle Kerglaz: — Quinze jours, c'est vrai! que cela sera bon! rien qu'à vous entendre, je reprends courage, je suis allégée ., vous m'aimez toujours autant, dites?— Ma fille! — C'est que .j'avais peur! — Et maintenant, tu vas dormir, te reposer en paix.Mlle Kerglaz posait sa main droite sur le front de l'enfant, elle y traça du pouce une petite croix: — En paix! *** Calixte et sa mère avaient assisté à une messe de minuit, Annette et Alban rentraient d'une messe matinale; Christine qui faisait sa chambre les entendait parlementer, se disputer à mi-voix dans la cuisine: — Il faudra bien que tu le dises, autant vaut tout de suite.— Tu m'ennuies, répondait Annette, tais-toi! laisse-moi tranquille! — Eh bien! ma fille, reprenait le garçon, si tu crois que maman ne verra rien! — Je sais bien qu'elle le verra, mais tu n'as rien à dire! d'ailleurs, je ne porterai plus une horreur pareille1 Christine ouvrit brusquement la porte: — Qu'est-ce qu'il y a encore ?Elle était lasse, nerveuse, elle avait passé la soirée de la veille à établir des comptes.Comptes de pauvre qui sont courts et toujours trop longs cependant, soustractions terribles qui, tirant par dessous, font écrouler le patient effort.Pendant la messe; elle retenait ses larmes à cause de Calixte: — Qu'avez-vous à vous chamailler ?Et, poussant une exclamation: — Ah! te voilà bien! mais qu'as-tu fait ?D'un ton qu'elle voulait rendre léger: — Je vais réparer cela, dit Annette.Sa mère, d'un geste rapide, 1a fit virevolter devant elle: — Couverte de boue! et ici.oh! Annette! L'accent de Christine, d'abord impa- L a R r n ii etit cri de contentement: — Chut! fit t'aiixte.I ersistaient quelques soupirs convulsifs: — Calixte, Calixte! Quelle surprise! Comme tu nous gâtes! Alban n'y tenait plus: — Je peux voir ?Un cri de joie: — C'est mon "truc" pour les billes, mais il est bien plus chic que celui de mon camarade! Calixte se mit à rire: — Bien sûr: il est neuf.— Et un cent d'agates par-dessus le marché! L'enfant bondit sur Calixte, l'embrassa comme on bouscule et, déjà à genoux sur le tapis, fit rouler les premières billes.le nuage était passé.— Quel beau ruban! disait Annette, le sac de maman est noué par une simple faveur, tandis que le mien! — C'est pour tes cheveux.— Il pense à tout, fit Christine.Le jeune homme s'épanouissait; cette responsabilité de la famille qu'il voulait à toute force assumer, lui faisait les épaules plus larges et le cœur plus viril.Et comme Mme Antréville interrogeait: — Comment t'y prends-ru ?tu m'as remis hier l'argent de Riquelet, ferais-tu des miracles ?Calixte tira de son portefeuille la coupure d'un journal et la tendit à Christine: — Le Fardeau léger, conte, par Calixte Antréville.Annette et Alban manifestaient bruyamment, Christine lisait, la fierté, une joie qui contenait beaucoup d'espérance remuaient le fond de son âme: — C'est charmant , murmurait-elle.Une allégresse impiévue, plus sensible par réaction, se propageait autour de la table; on sonna: — Cubzac, dit Calixte.Le "critique d'art" se tenait à la porte: — J'arrive un peu tôt, mais.D'une main, il déposa sur la table un objet lourd qui avait une apparence de pâté en croûte et de l'autre jeta sur les genoux de Christine une gerbe de mimosa.Les fleurs qui, sans doute, sortaient de leur emballage, avaient encore ce pli que leur donne l'entassement.Leurs délicates feuilles sensitives, fermées comme un livre, détendaient inégalement leurs palmes, mais leu.s grappes en forme de plumes n'avaient pas trop perdu leur duvet, ce jaune radieux éclairait la pièce où le jour d'hiver mesurait ses rayons.Christine enfouit son visage dans le bouquet.Les paupières closes, humant voluptueusement l'odeur fine et forte, elle muimura: — Délicieux! Puis, tendant à Didier une main qu'il baisa: — Je ne vous remercie pas, la joie des visages vous parle, chacun est heureux de vous voir ici.Apporte un couvert, Annette! Après le repas, Cubzac s'allongea sur la méridienne et tira des cigarettes.Sa maigreur s'était accrue, ses yeux clairs luisaient dans un masque terne.— Vous ne devriez pas fumer, dit Christine.Il haussa légèrement les épaules en tirant une première bouffée: — Aucun régime ne me réparera.Encourageant, Calixte s'empressait: — Vous vous portez mieux, Cubzac.— Peut-être; je respire un peu moins mal, mais un "gazé" se croit guéri, essaie île reprendre la vie normale, vlan! une gifle le jette par terre; c'est le coup sur la tête du noyé qui gagnait la surface et y avalait deux gorgées d'air.— Il vous faudrait du soleil, soupira Christine.— J'ai une fenêtre en plein midi, le Bois tout près.Annette plaçait son mot: — Si vous alliez sur la Côte d'Azur comme tante Marie.— Mlle Kerglaz est-elle dans le Midi ?— Oui, continua la fillette loquace, villa Thalassa, boulevard de la Croisette, chez Mme de Saint-Rummel.— Mme de Saint-Kummcl hivernait généralement au Cap-Martin, villa Béatrice.S'adressant à Christine: — La Béatrice qui appartient aux Gervais est proche voisine de la Pinède, et savez-vous qui Sallanches héberge en ce moment ?Mme l.agrange et son aimable sœur.— Qui vous a renseigné, Cubzac ?— Des amis, la Côte d'Azur tient le record des potinières.Dans la pièce voisine, Alban roulait ses billes, Annette avait noué ses cheveux avec le ruban choisi par Calixte: — Maman, vi»t-elle dire, il va être l'heure de partir.Ci-bzac voulut se lever: — Ne bougez pas, dit Mme Antréville, les enfants ont reçu des places pour une matinée, Calixte se dévoue, il les accompagnera.— Mais vous-même ?— Je n'ai pas l'intention de sortir, ma récréation sera une flânerie au coin du feu, en votre compagnie.Pour aérer la pièce, Christine ouvrit un instant la fenêtre: celle-ci donnait sur un espace carré, au fond duquel les locataires du premier entretenaient un jardin à la française assorti aux rampes de fer forgé et aux cartouches allégoriques qui, sous chaque fenêtre, déroulaient l'histoire des saisons.Le regard de Christine se promenait sur l'étroite pelouse qui encadrait le bassin, sur les bordures de lierre, les buis taillés en boule, les petites allées nettement sablées.Elle pensa tout haut: — C'est une chance d'avoir cela sous les yeux! — Vous avez su tirer parti de chaque chose, répondit Cubzac, tout est bon chez vous.Christine revint s'asseoir auprès du poêle: — C'est bien relatif, mon pauvre ami! Lorsqu'ils se trouvaient seuls, le passé s'imposait à leur mémoire, plus intact dans l'esprit de Cubzac, évolué mais fidèle dans celui de Mme Antréville.— Vous disiez, fit-elle, que Léa et Sido sont installées chez Sallanches ?C'est assez piquant.— La partie se joue serrée, elle dure depuis longtemps.Vous rappelez-vous, en 1914, nous avions parié quelque chose ?— Pourquoi Sallanches n'épouse-t-il pas Sido?Didier Cubzac tira une bouffée, regarda un instant la fumée: — Peuh! c'est une impulsive, elle a mal manœuvré.— Pendant la guerre, ne s'est-elle pas éprise d'un blessé beau parleur, mais sans éducation ni fortune?— Un coup de tête, elle a failli le suivre, mais cela se passait en décembre 1918: à cette époque, Sallanches revenu au Cap-Martin, Léa lui expédiait Dani en convalescence, bon prétexte pour Mme Suèvres qui s'installait elle-même à la Pinède; la jalousie mordit Mme Lagrange, elle a tout lâché pour se rendre au Cap-Martin.— Triste monde! conclut Mme Antréville.— Je n'ai jamais éprouvé de sympathie pour Sallanches, répondit Cubzac, mais je le supposais plus sérieux: les femmes prennent sur lui une influence qui lui jouera quelque mauvais tour.Un maigre feu craquait dans la corbeille de fonte, déjà le crépuscule venait.C'était l'heure où, av^nt la guerre, Cubzac et Christine faisaient quelques courses ensemble.Sept ans! pour l'un et l'autre, le bilan de ces années pesait bien lourd Cubzac se trouvait à Belfort lorsque, en 1915, Charles Antréville était entré à l'hôpital.Dans la salle des typhiques où on l'avait transporté, des vides se faisaient journellement; Antréville sentit le danger, il parla: — Nous sommes ruinés; Legrand des Hottières,—qui est un honnête homme,— fera de son mieux pour redresser nos affaires, qu'on lui fasse confiance; mais il y a Christine et les trois enfants.J'ai été imprudent, Cubzac, la vie était facile, on ne se refusait aucun plaisir, on ne savait pas .si j'étais seul, je ne regretterais rien, mais il y a Christine et les trois enfants.Son regard déjà terni errait dans le vague, épuisé par l'effort, il répétait: — Les trois enfants!.Cubzac, à cette minute, écarta comme honteuse cette pensée: "Christine va être libre" qu'un démon secret lui soufflait à l'oreille.La grande misère de l'heure, l'anonymat tragique de l'hôpital, cette figure de soldat mourant, relevaient au-dessus de soi-même.Il prit la main devenue squelettique, il la serra: — Tout ce que je pourrai, je le ferai pour eux.— Merci, merci.L'image survivait, précise; non point à cause du portrait dont l'ombre encrassait la pâte, mais parce que cette mort avait ouvert une voie, suscité des devoirs nouveaux.Chacun d'eux,—Christine et Cubzac,— mis en face de sa conscience après plusieurs années, savait qu'il n'avait pas failli; c'est pourquoi l'amitié, cette récompense parfaite, se solidifiait entre eux en s'épurant.Cubzac, réformé en 1917, n'était pas rentré dans sa jolie garçonnière, il avait vendu le pavillon de la rue Vineuse.I .i vieille Valérie, désorientée, avait pris une loge de concierge et c'est par elle que, la guerre temiinée, Didier obtenait un appartement très modeste dans l'immeuble qu'elle surveillait, à Auteuil.Christine, soupçonnant un revers de fortune, n'avait jamais questionne son ami: les "peines d'argent' l'avaient tellement obsé-dée depuis quelques annt-es!.elle s'appliquait à se taire, malade qui a peur de réveiller son mal; mais Didier, quelquefois, laissait percer son souci d'être si souvent malade, alors qu'il devrait travailler.Les revues dans lesquelles il écrivait avant la guerre avaient plus ou moins disp(fu; certaines s'étaient fondues avec des nrmes importantes; à l'assaut de chaque rubrique, une foule affamée se ruait et les directeurs riaient au nez de ce "dilettante" qui prétendait à rétribution! Cubzac s'obstina, il finit par obtenir, dans un quotidien, la chronique des expositions de peinture.Il s'en tirait avec érudition et délicatesse, en lettré, en gentilhomme; on le payait à la ligne, rognant ses articles quand ceux-ci risquaient d'empiéter sur la réclame.Mais les démarches vaines, pour lui, n'avaient pas pris forme d'humiliation; Christine n'en aurait pu dire autant.Les débris de son luxe desservaient la jeune femme; une fourrure de prix protégeait ses épaules: le regard s'y arrêtait de ceux à qui elle proposait son travail.— Je n'aime pas à employer les femmes du monde, lui avait répondu crûment une patronne fraîchement enrichie, elles s'imaginent que tout leur est dû, elles sont irrégulières à la besogne.— Quelques-unes peut-être, avait répliqué Mme Antréville, mais. 32 La Revue Moderne.— Décembre 10 27 C'est Votre Histoire — Je ne veux que des ouvrières de profession, demandez à vos amies de vous donner de l'ouvrage, les gens comme vous n'ont qu'à s'aider entre eux.Ses amies! auprès de plusieurs, sa situation de femme du monde lui nuisait également.L'une prétendait: "C'est difficile, on n'ose pas faire une observation, refuser un travail qui ne platt pas." L'autre renchérissait: "Et payer?Comme le geste est déplaisant!" D'autres témoignaient de meilleures intentions, mais il fallait se déranger ou écrire: "Christine n'a pas le téléphone." Mme Antréville avait expérimenté aussi la difficulté de se mettre au travail sans spécialisation.Son intelligence, sa culture la tendaient apte à beaucoup de choses mais le pas à franchir est grand entre le chiffonnage et la tâche.Après d'angoissantes hésitations, elle avait choisi la broderie.Le goût des couleurs voyantes chamarrait la mode.Autrefois, pour son amusement, Mme Antréville crayonnait; elle relevait des motifs dans les musées, chez les marchands d'objets exotiques: à présent, ces dessins devenaient des pochoirs, des broderies en série; elle venait d'obtenir .a commande de quelques pièces uniques, travail intéressant et plus rémunérateur.Cubzac s'informa: — Avez-vous terminé la tunique aurore ?Mme Antréville déploya un crêpe subtil sur lequel jais mat, soie et cristal composaient de lourds enroulements.Didier examinait: — J'aimerais une ligne qui arrêtât le motif.ici, par exemple, une ligne épaisse: points de nœud, jais blanc.Christine s'exclama: — Voilà ce que je cherchais, d'un coup vous mettez au point! Et, devenue gaie: — Qui nous eût dit que nos incursions dans l'art nous conduiraient à faire de la mode ?Didier sourit par complaisance.La pauvreté que, pour son compte, il accep-t«h sans amertume, lui semblait insupportable pour Christine.Mme Antréville avait allumé une lampe, Cubzac se leva: — Il est temps que je rentre chez moi, c'est loin.— Couvrez-vous bien, Cubzac, il fait sec, heureusement.Sous la banalité de la phrase, il sentit une sollicitude très tendre et s'éloigna le cœur un peu réchauffé, au milieu de la foule des jours de fête, dans les rues qui sentaient la pelure d'orange et les marrons grillés.Mlle Kerglaz était sortie de bonne heure, elle avait entendu la inesse à Notre-Dame de Bon-Voyage; comme elle remontait dans sa chambre, on lui apporta le courrier.l'n chocolat épais fumait devant elle.Tout en déjeunant, elle parcourait sa correspondance; enfin, comme Un dessert, une lettre de Calixte: "(hère tante Marie, écrivait le jeune homme, vous avez pris la peine d'entrer chez Kiquetet deux heures avant votre départ, je ne vous ai pas vue, mais j'ai quand même trouvé cela bien bon."Votre fidélité est si totale, votre soin de nous si fervent qu'il en découle une certitude pleine d'allégresse."Ceux qui effleurent seulement l'amitié, ceux qui se dispersent, les frivoles, les inconstants négligent un des plus beaux présents de la vie.A dire vrai, les sentiments sont à la mesure des cœurs et peu de cœurs à la dimension du vôtre."Ce soir, tante Marie, je suis content et il faut que je vous l'écrive; la journée de Noël n'a pas été vaine, j'ai apporté à maman une joie que je vous envoie toute fraîche à vous aussi: un premier conte publié par le Nouveau-Paris.C'est un petit sourire sur notre ordinaire rechigné, maman s'y est détendue, elle en a besoin, surtout en ers jours où votre sérénité nous manque."Combien nous sommes avides, égoïstes! mais n'en tenez pas compte, jouistwz de tout là-bas, jouissez-en pour plusieurs afin de nous rapporter toutes vives les chaudes images méridionales."Je parlais de votre sérénité, c'est autre chose, c'est davantage, c'est le sens de la vie qu'il faudrait dire.En considérant celle-ci comme une étoffe, ne pensez-vous pas que la plupart des gens la brossent à rebours?" A votre contact, on se persuade ceci: la direction des événements nous échappe en partie, mais nous sommes libres quant à leur retentissement profond sur nous.La même essence, suivant le vase qui la reçoit, sera liqueur ou vinaigre, tant pis pour ceux qui n'ont pas nettoyé le flacon ou le laissent ouvert à tous les vents! "Avec vous, on ne peut jamais être tout à fait dénué; on recueille, même si les fruits ont des piquants, c'est un profit."Vous affirmez que, si cette science est en vous, elle n'est pas de vous, vous vous effacez dans la lumière et c'est là où il nous faut vous suivre.Soyez patiente à nous guider."Maman a terminé la tunique aurore, le "critique" déclare que c'est bien, j'ajoute, un petit chef-d'œuvre de goût."Annette profite de ses vacances; que dire de plus pour cette grosse fille sans souci ?Alban s'enrichit, il gagne des billes, les revend, il emplit le Luxembourg de son négoce."Vous savez quelle tendresse, quelle reconnaissance vont de nous tous, vers vous! "Calixte".Mlle Kerglaz, ses doigts rejoints sur le bord de la table, ferma un instant les yeux.Chaque fois que le témoignage lui venait, aussi direct de son action sur les âmes, elle sentait le besoin immédiat de courber la tête et de s'humilier.Il lui semblait qu'elle élevait en ses mains indignes le calice de vérité.A travers sa méditation, des images passaient: Christine se débattant au milieu de combinaisons empiriques, creusant un trou pour en boucher un autre et cela malgré l'ordre et la bonne volonté, parce que la dépense flottait au hasard de la hausse et les recettes au petit bonheur d'un travail mal assuré; Calixte, que le rebondissement de la jeunesse et les possibilités qu'il démêlait en soi arrachaient par instants aux tiraillements du quotidien; Monique comblée par le dehors mais, au moral, totalement isolée, pleine de trouble au seuil de la vie, cherchant à mettre en accord ses gestes et son .âme, touchante de bonne volonté.Pour elle, qui savait, qui, depuis plusieurs années, recevait la confidence de ces jeunes êtres, un lien se formait.Jusqu'où une pensée humaine rapproche-t-elle ceux dont elle rejoint les images dans le silence de la réflexion.?Mais, pour le dehors, tout ce qui constitue, non seulement le rempart factice des idées reçues, mais les barrières de la délicatesse, élevait un mur qu'il ne fallait pas tourner.Les manœuvres de Mme Suèvres répugnaient à Mlle Kerglaz.On ne pénètre pas l'intention des âmes, cela nous contraint à respecter l'apparence.Tout au fond de soi, Mlle Kerglaz se répétait: c'est dommage! comme c'est dommage! Un index impatient qui frappe: — Entrez, Monique! La jeune fille est joyeuse: — Tante Marie, je vous emmène! une grande promenade! four en comprendre l'emprise, il faut que vous connaissiez ce pays.L'express les conduit jusqu'à Saint-Raphael; elles prennent une automobile et continuent la route vers l'ouest.Bientôt la baie de Saint-Tropez leur apparaît.Mlle Kerglaz a l'impression que, pour la première fois, la mer orientale l'éblouit.Depuis son arrivée à Cannes, les flots, devant la Croisette, tendaient un bleu anonyme.Ici, c'est l'indigo épais au bord duquel le petit port dore découpe une silhouette italienne.L'intensité de la couleur alourdit la mer, elle écrête vers le large dans un mouvement qui roule des bijoux.Il est onze heures du matin; une lumière vive tombe sur les forêts de chênes-lièges, sur les pins prêts à fleurir; quelques-uns, puissamment hauts, vigoureux, larges, ouvrent des parasols compacts, des rondeurs sans bavures, le dôme lisse de gigantesques champignons.— Où me conduisez-vous, Monique ?La route s'engage dans la forêt, les mimosas commencent à fleurir; la mer réapparaît, différente, d'un bleu plus cristallin; le cap Lardier s'allonge à gauche, la Pointe de Cavalaire à droite, les Iles d'Or sur l'horizon.Monique fait arrêter la voiture: — A présent, je vous guiderai.Le long de la tranchée creusée par la route, l'ocre et le vermillon coulent entre les racines des pins; puis, à mesure qu'on s'enfonce dans la brousse, le sol se modifie, la rocaille rouge se mêle au marbre qui roule sous les -pieds, tout endiamanté de mica.Le sentier suit le lit d'un torrent; des deux côtés, les cystes enchevêtrent une verdure funéraire, inextricable, et les bruyères jaillissent, hautes de quatre à cinq mètres, secouant sur les passantes un nuage de pollen embaumé.Monique arrête Mlle Kerglaz à ce point de la forêt où, tout d'un coup, la brousse fait place au thym, aux lavandes, tandis qu'une étroite calanque écarte la roche pour y enfoncer son azur.Mlle Kerglaz s'assied.Monique à côté d'elle, et toutes deux un instant demeurent silencieuses.Pas de vent, tout juste ce frisson qui fait bruire dans les branches un choeur à bouches fermées; la chaleur développe l'odeur des pins, des eucalyptus et celle, plus insidieuse, des genêts d'Espagne, des petites plantes foulées au ras du sol.Marie Kerglaz se rappelle une autre mer, une côte occidentale et décharnée, la lande gréseuse, le vent terrible, les pluies qui croulent d'un ciel rapide et bas, la lutte continuelle de l'homme avec la nature, mais ici.— Quelle facilité! murmure-t-elle.Monique fait écho: — Quelle dangereuse facilité! Elle reprend, s'excitant: — Je ne vous l'ai pas soufflé, cela est venu sur vos lèvres parce que, pour tout être qui pense et qui sent, l'impression s'impose.Il ne faut pas conduire sur cette côte, tante Marie, ceux qui doivent combattre et se ressaisir.Et sans laisser à Mlle Kerglaz le temps d'une réponse: — Vous m'avez enseigné que l'âme ne peut pas être dupe: elle doit parvenir à cet équilibre qui neutralise les courants extérieurs; depuis que je vis sous ceclimat, la notion vacille en moi de cette sagesse; la faute en est à la caresse dissolvante de ce pays; on ne s'y possède plus, on y est possédé ! Baignée dans l'odeur musquée de la forêt, tante Marie répond sans hâte: — Je comprends oui, tout est trop tiède, trop aisé, trop beau il faut venir ici pour se réparer, cette atmosphère convient à la blessure, elle exaspère certaines santés.Vous subissez, Monique, l'enivrement des Barbares quand la descente des Alpes les jetait en Italie; mais la réaction vous est possible, vous valez mieux que cet asservissement de l'être à la couleur du temps.Se jetant au cou de tante Marie: — Aidez-moi! dit Monique; tenez, voici mon courrier de ce matin.Mlle Kerglaz n'eut pas besoin de commencer par la signature, le ton lui fit, dès les premières lignes, deviner le capitaine des Hottières.— Pourquoi tolérez-vous cette correspondance ?— Je n'y réponds pas, je l'ai prié de cesser.— Avertissez votre tante.Monique fit la moue, Marie Kerglaz reprit: — Brûlez sans lire.— Oui.Tante Marie mesurait le singulier envoûtement subi par ce jeune être loyal; elle en était surprise comme d'une solution fausse dans un problème bien raisonné; mais sa psychologie, heureusement, n'était point mathématique, elle tenait compte de ce fonds obscur qui met l'âme aux prises avec des puissances ténébreuses, des facteurs étrangers à elle-même, ce qui, détruisant toute logique, s'assimile à l'accident.Tante Marie arrachait une tige de lavande, elle pressait entre ses doigts les fleurs sauvages, plus poivrées que celles des jardins, mais le paysage ne lui importait plus; une légère angoisse survenait en elle: cet homme veut compromettre Monique.D'une voix ferme elle prononça: — Il faut en sortir.L'enfant répondit: — C'est pour cela que je vous ai appelée; quand vous êtes auprès de moi, tout s'éclaire, je ne puis rien me permettre qui soit indigne de vous.Mlle Kerglaz embrassa Monique, puis, les sourcils rapprochés, se prit à réfléchir.Mlle Gervais, pendant ce temps, déchirait menu la lettre du capitaine des Hottières et sortait de son sac une feuille imprimée; toute étendue, [avec une versatilité naïve: — Autre chose, dit-elle, ceci est pour vous, tante Marie! — Pour moi ?— Le Nouveau Paris, 11 décembre.Du doight, Monique souligna une signature: Calixte Antréville.— J'ai pensé, tante Marie, que cela vous ferait plaisir; et à présent que j'ai, par hasard, renoué avec la pensée de ce compagnon d'autrefois, donnez-moi quelques détails: que sont devenus les Antréville?IV Les brouillards de l'hiver pesaient sur la poitrine de Cubzac, il dut s'aliter pendant quelques jours.Valérie qui, depuis la vente du pavillon de la rue Vineuse, était concierge à Au-teuil, résolut de prévenir Mme Antréville.Elle arriva rue Férou, essoufflée, se hâtant; Christine s'effraya: — M.Cubzac serait-il malade?— Ma pauvre madame, c'est ça même! Je connais trop madame pour ne pas savoir qu'elle serait contrariée de ne pas être prévenue.Monsieur est tout seul dans sa chambre, je ne monte pas aussi souvent qu'il faudrait.— Etes-vous inquiète, Valérie ?— Ma foi, madame, pas plus qu'à l'ordinaire, c'est une crise comme Monsieur en a.Il ne sait pas que je viens rue Férou, il en serait fâché, il a tant peur de déranger Madame! Christine est émue: — Vous avez raison, Valérie, je vous remercie, il fallait me prévenir.— Monsieur sacrifierait tout pour Madame et les enfants, et comme Madame n'est pas une ingrate.Christine fait asseoir Valérie.— Vous êtes fatiguée, prenez quelque chose ?Valérie refuse, elle regarde autour d'elle: — Que de changements pour tout le monde! deux chambres et une vilaine cuisine pour Madame habituée au joli appartement du boulevard et à la grande maison du Vésinet! — On se fait à tout, dit Christine.Valérie continue: — Si encore Monsieur n'avait pas vendu le pavillon, les appartements convenaient pour deux ménages, Madame et les enfants auraient été autrement mieux qu'ici et mon pauvre Monsieur aurait conservé sa chambre et son fumoir.Enfin, il a cru bien faire! Distraitement et pour couper court: — Certainement, dit Christine.s Mais Valérie, avec un regard insistant: — D'ailleurs, Madame sait bien pourquoi Monsieur a vendu le pavillon ?— Non, Valérie, je ne me serais pas permis.Valérie pousse un ah!.si étonné, que Mme Antréville reste en suspens.— Monsieur n'a rien dit à Madame?Agacée, Mme Antréville répond: — Je vous ai dit que non, Valérie, laissons cette affaire.Mme Antréville est debout, la vieille, servante reste assise: — Tout de même, il faut que je parle, ça ne serait pas juste que Madame ignore cela, et si Monsieur devenait plus malade.— Je ne vous comprends plus du tout, Valérie.— Madame sait bien que j'ai élevé M.Didier; Mme Cubzac était nerveuse, un peu maladive, moi j'avais perdu mon mari et mon fils; M.Didier, c'était comme mon enfant.— Je sais, Valérie.— Si je rappelle tout ça à Madame, c'est pour que Madame comprenne que je ne suis ni curieuse ni bavarde.La conversation menaçait de s'enliser dans les souvenirs chers aux nourrices.Christine brusqua; son travail, la visite qu'elle comptait faire à Didier ne laissaient pas de place aux bavardages.— Alors?dit-elle impatiemment.— C'était pendant la guerre, Monsieur était en permission; un soir, je vois entrer M.des Hottières,—bien changé le pauvre monsieur!—M.Cubzac lui tend les mains et voilà qu'il lui dit: "J'ai trouvé un moyen, des Hottières, le pavillon n'est plus utile à qui s'en retourne sur le front et n'en reviendra peut-être jamais, je vais vendre." C'était plus fort que moi,— La Revue Moderne.— Dér°.nibre 1927 C'est Votre Histoire Madame le comprendra,—je restai figée à la porte; ces messieurs continuaient à parler:—"J'ai trouvé un acquéreur, disait M.Cubzac, sitdt l'affaire conclue, je vous remettrai les fonds.—Avcz-vous bien réfléchi ?Le sacrifice est gros, ne craignez-vous pas un regret?" M.Cubzac jeta fa cigarette dans le foyer et se retournant, les mains dans ses poches,:—"Non, j'ai promis à Antréville mourant de m'oo uper des siens, cette somme sera portée au compte des enfants Antréville, faites-la prospérer, mon ami, j'ai confiance en vous." Je fermai la porte, ces messieurs, absorbés, ne prenaient pas garde à moi.Le lendemain, Monsieur remarqua que j'avais les yeux rouges: "—Qu'as-tu, Valérie?" Je ne répondis pas, il in-.ist.iil, je finis p.ir .|ir«-: "—Ce que fait Monsieur ne me regarde pas, mais tout de môme, le pavillon, tous les souvenirs de la défunte Madame." M.Didier posa une main sur mon épaule: "—Tu as entendu, ma bonne Valérie ?Kh! bien, sois discrète.Les souvenirs, dis-tu ?—Il hochait la tète en regardant autour de lui et j'ai retenu ses paroles,— les souvenirs?Oui, en un autre temps le sacrifice en serait bien cruel, mais la guerre nous a dépris de beaucoup de choses.Peut-on mettre en balance avec une question sentimentale la souffrance d'une femme et de trois enfants?Nous quitterons le pavillon, Valérie, tu déposeras les grosses pièces au garde-meuble et tu me trouveras un petit appartement pas bien cher.Plus tard, nous verrons." Mme Antréville, debout, adossée à la porte de la cuisine, demeurait muette; des larmes coulaient sur son visage: "Je ne me suis doutée de rien! ." La vieille femme, gagnée par l'émotion, sortit son mouchoir: — Je le pensais bien.Monsieur m'avait fait promettre le silence.Je n'ai jamais dit un mot à personne; mais pour Madame, c'est différent, j'ai pensé que Madame devair savoir parce que, si Monsieur venait à mourir Les pleurs coupèrent la phrase de Valérie: Christine enfonça son chapeau sur sa tête: — Partons! — Que Madame ne laisse rien voir! supplia la vieille servante.Monsieur serait en colère après moi, il est malade.Cubzac s'était levé, il avait roulé auprès du feu un gros fauteuil capitonné; lorsqu'il vit entrer Christine, il poussa un ah! de joyeux étonnement, puis, menaçant du doigt Valérie qui avait introduit la jeune femme: — C'est toi qui es allée chez Mme Antréville! Tu n'en feras jamais d'autres! — Elle a bien fait, répondit péremptoirement Christine, cela vous apprendra, vous n'aviez qu'à m'avertir vous-même.La bienfaisante présence animait le visage du malade, la voix de Mme Antréville lui semblait plus émouvante qu'à l'ordinaire, chargée d'une sourde musique qui lui fondait le cœur.Christine regardait cet homme qui, sept ans plus tôt, réglait sa vie sur un frivole désœuvrement; le goût des arts,—tel un arbre trop éventé,—ne mûrissait alors pour lui que des fruits espacés et mesquins.L'épreuve était venue, l'obligation à l'effort; des zones profondes, stagnantes jusqu'alors, avaient été remuées, le "dilettante" avait senti que, pour ne pas demeurer honteusement au-dessous du devoir, il était nécessaire de se dépasser.Christine connaissait le dévouement de Cubzac: il l'avait aimée d'amour, l'amitié d'aujourd'hui en demeurait enrichie comme ces liqueurs qui roulent des paillettes d'or; mais combien, parmi ceux qui ont désiré une femme, sont susceptibles d'un sacrifice réfléchi ?Cubzac était assis à contre-jour, la lumière fine d'un bel après-midi d'hiver poudrait le teint délicat de Christine; la course, l'émotion la rajeunissaient.Pendant quelques secondes, Cubzac oublia la maladie, Us vicissitudes, sein lianlaiit à cette douceur harmonieuse, récompensé par ce visage ensoleillé.Lorsqu'elle sortit, talonné par l'heure, il demeura pensif.Les fonds produits par la vente du pavillon avaient été placés dans une affaire commerciale, un entrepôt d'huile, à Marseille.Depuis plus d'une année, des Hottières était en Kxt renie Orient, mais il avait confié l'entrepôt à un gérant honnête.C'était du dix pour cent assuré et sans doute, un peu plus tard, une vente à gros bénéfices.Les mois se passaient, Didier, ne recevant aucun dividende, avait écrit à Marseille.La réponse vint, évasive: impos- sible d'entrer en relations avec tout autre que M.des Hottières; ce dernier, tenu au courant, réglerait directement le compte de ses actionnaires.Didier patienta pendant quelques semaines, puis transmit à des Hottières la réponse ambiguë de son gérant.Il y avait bientôt trois mois de cela.La visite de Christine avait réveillé le souci de Cubzac, aiguillonné sa hâte: quand donc aiderait-il effectivement ses amis de la rue Férou ?Il calculait: les journaux ont annoncé l'entrée du "Haiphong" dans le port de Marseille, le courrier d'Extrême-Orient doit être à Paris aujourd'hui.Une clef tourna dans la serrure, Valérie tendit une lettre.Le* doigts du malade s'en saisirent: "Je suis très préoccupé, écrivait des Hottières, mon gérant est mort il y a six mois, sa femme a continué les affaires, aidée d'un employé qui ne m'inspire pas confiance.Je ne sais où nous allons avec cet individu.Si vous pouvez vous rendre à Marseille immédiatement, je vous conseille de voir Sallanches.Il connaît à fond tout le Midi commercial et peut nous renseigner sérieusement."J'ai perdu de vue Sallanches depuis nos revers, mais je ne doute pas de sa bonne volonté: une immense fortune la rendra facilement agissante."Je lui écris par ce courrier; si vous pouvez l'atteindre, cela vaudra beaucoup mieux." Cubzac posa la lettre auprès de lui, sa respiration se faisait plus courte; je dois partir d'urgence et cette crise absurde me retient.Quand prendrai-je la route ?Puis, crispé par une ironie impatiente: Sallanches! Hottières s'adressant à Sallanches! cela serait comique si ce n'était navrant.Didier se prit la tête entre les mains; le spectre de ta malchance s'asseyait sur le fauteuil où, quelques minutes plus tôt, souriait Mme Antréville; la malchance, ce je ne sais quoi qui cccroche au tournant et qui se compose de notre maladresse, de la malice d'autrui, de l'enchevêtrement mystérieux des circonstances contraires.Didier Cubzac se redressa, s'entêta: "J'irai, on verra bien!" • • * Une haie d'égaves et de cactus défendait la première terrasse; des lances terribles, armées de dents de scie mêlaient leur éclat d'argent bleuâtre aux mains grasses et piquantes des figuiers de Barbarie; l'ensemble était sauvage, image d'Afrique, défense contre les fauves, violence des formes primitives.Au delà, le jardin s'étendait: petits bois de yuccas enchevêtrant leurs têtes-de-loup rigides, genêts, mimosas, mimosas surtout.Sallanches en possédait la collection complète: quatre-vingt-dix espèces fleurissant a tour de rôle jusqu'au plus fort de l'été.Les premiers, les plus souples, les plus radieux, embaumaient les terrasses, le parc, débordaient, se répandaient sur la côte tout entière qui n'était plus qu'un bouquet, une lumière, un enivrement.Derrière la villa, dans cette pinède qui lui donnait son nom, Sallanches avait fait organiser un stand; il s'y exerçait au tir chaque matin, entre son heure d'escrime, de tennis ou de golf.Le sport, à ses yeux, présentait un double avantage: culture de la beauté physique, étiquette de luxe, affirmation aristocratique des grands loisirs de celui qui s'y adonnait.Depuis que Léa s'était tout à fait installée à la Pinède, Sido n'y paraissait que par intermittence.Joueuse, une singulière veine la favorisait; elle riait, il y avait dans son rire la frénésie du risque, l'insolence du succès, je ne sais quoi d'un peu fou qu'elle portait en soi et qu'excitait une vie sans frein.Elle s'étourdissait jusqu'à rompre ses nerfs d acier et, dans la brusque prostration de leur déficience, mâchait une rancune violente contre Sallanches, qui était versatile, et surtout contre cette sœur mauvaise qui le tenait à son détriment.I.a belle Mme Suèvres, ce jour-là, allongeait au soleil un corps de Diane; quoi qu'en eût dit la princesse Cincusko, rien n avait encore visiblement faibli dans cette ligne que dessinait un crêpe soyeux.Le valet de chambre apportait le courrier, journaux du soir, lettres, invitations.Mme Suèvres fit le triage et, tout à coup, s'arrêtant: — L'é-criture de mon mari! Sailanches remontait les terrasses; d'un doigt allongé, Léa griffa l'enveloppe chargée de timbres chinois.— Que peut-il me vouloir?— Je me le demande, lisez donc! Sallanches glissa rapidement l'ouvre-lettre.La première impression de Léa, toute instinctive, avait été désagréable; l'écriture de Legrand des Hottières remuait le passé; pendant une demi-seconde, elle avait oublie qu'ils étaient devenus l'un à l'autre légalement étrangers et que rien •de ce qui tourmentait le pauvre homme ne pouvait atteindre son égoïsme.A présent elle jouissait de songer à cela, elle s'allongeait sur la chaise de rotin avec des étirements de chatte impérieuse et nouait sur sa nuque la blancheur fardée de ses mains.Sallanches qui, d'abord, fronçait le sourcil, se rassérénait également.— Alors ?— Rien, une lettre d'affaires.Elle le regardait, les lèvres entr'ouvertes par un langoureux sourire: — Peut-on voir ?Sallanches lui tendit la lettre.Mme Suèvres se redressa; l'expression caressante de tout à l'heure avait disparu, un autre sourire durcissait l'arc pincé des lèvies, visiblement, elle triomphait.D'un geste dédaigneux, jetant les feuillets sur la table de jardin: — Peuh! tout ce que M.des Hottières entreprendra se terminera de la sorte; rien à faire avec des cerveaux de cette espèce.Sallanches hésitait, fuyant le regard appuyé sur le sien: — Je verrai.les enfants Antréville sont intéressés là dedans, Cubzac aussi, me semble-t-il.— Cubzac n'a besoin de rien, fit péremptoirement Mme Suèvres, il n'a jamais travaillé, il vivait de son revenu.Les enfants Antréville sont pupilles de la nation, l'aîné atteint l'âge où l'on doit se suffire, Annette est chez sa tante.Je l'ai rencontrée dernièrement, cette Mlle Ker-glaz, sa mise de religieuse laïcisée posait une tache baroque dans le salon Saint-Rummel; c'est une dévote qui essaie d'influencer Monique Gervais; elle a dû convertir Christine qui deviendra comme elle un être sans besoins; ces gens-là n'ont que faire de l'argent.Sallanches, se taisait, perplexe.— Croyez-moi, Sallanches, si je me permets un conseil, c'est parce que je prévois mille difficultés, relisez bien cette lettre: le gérant est mort, sa femme ne vaut pas grand'chose et le soi-disant contremaître est un nervi.Ils ont déjà tout croqué.— Un nhqu.it à sauver, peut-être.— Sauver quoi ?ce gibier-là glisse entre les mains, ils sont insolvables; vous vous mettrez en peine pour un néant.— C'est possible.Assise auprès de Sallanches, la belle personne posa un avant-bras parfumé sur l'épaule de l'homme hésitant: — Il y a eu des malversations, vous ne sauriez prendre en main une affaire dépréciée .Et comme Sallanches hésite encore, Léa soupire convulsivement: — C'est plus fort que moi, Ludo, mais il m'est pénible de vous sentir en rapport avec M.des Hottières .— C'est impersonnel.— Autrefois, cet homme me séparait de vous .de toi que j'aimais en silence, j'ai tant souffert!.Déchirez cela, Ludo! Sallanches a enveloppé de son bras la taille inclinée de Mme Suèvres; celle-ci, frémissante d'avoir triomphé, se dresse, à côte de lui: — Que nous importe tout cela qui grouille de par le monde ?il y a vous et moi, Ludo, et rien d'autre! Derrière eux, par la porte ouverte sur la vérandah, une glace lointaine offre son miroir, Léa se retourne et Sallanches avec elle: toute droite, elle parait presque aussi grande que lui.Ils sont forts, ils ont atteint le sommet de la vie.L'homme robuste et brun, la femme éclatante d'un or factice forment un couple orgueilleux! — Regardez! dit-elle, en se serrant contre lui.Ils décidèrent que leur mariage aurait lieu à Paris, formalité rapide,—deux signatures à la mairie du dix-septième,—à cause de Dani, il était préférable de ne pas entourer d'apparat cette union civile, la nouvelle des fiançailles se répandit aussitôt: — I>e personnel a bavardé .disait Lé-a qui affectait du mécontentement.En réalité, elle avait lancé le propos: Sallanches ne se dédirait pas.Sido l'apprit un certain soir, à Monte Carlo.Depuis quinze jours on ne l'avait pas vue à la Pinède.Mme I.agrange était assise à la table de jeu, ses mains adroites lançaient la mise; tout à coup, la chance tourna, Sido perdait; autour d'elle des propos s'échangeaient, Mme Lagrange perçut celui-ci: — La belle Léa le tient, c'est officiel.— Pas possible ?— Le mariage aura lieu à Paris, dans un mois.Il parut à Sido que l'on ricanait.Son sac ne contenait plus que quelques billets de cent francs, elle se leva, et comme on s'en étonnait: — Je laisse passer la guigne! vous verrez cela tout à l'heure! Un de ses compagnons s'empressa: — Laisser passer la guigne ?très sage, cela! voulez-vous me faire l'honneur d'accepter à souper?nous reviendrons aussitôt après.C'était un étranger hivernant à Monte-Carlo.Sido accepta; ils sortirent de la maison de jeu, elle retenait une exaspération qui lui tordait les nerfs.Lorsqu'ils furent installés devant une chère luxueuse, l'étranger parla: Femmes Décharnées Ne courez pas de risque!
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