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Titre :
Mon magazine
Revue qui visait à instruire et à divertir la famille, Mon Magazine (1926-1932) avait tout pour plaire à un large public, notamment de superbes pages couvertures. [...]

Mon Magazine est une revue mensuelle montréalaise qui reprend le modèle de La Canadienne (1920-1924) ainsi qu'une partie de son équipe de rédaction. La revue vise à concurrencer les magazines américains en adaptant un contenu moderne et varié à la rigueur morale du Canada français.

On trouve dans Mon Magazine des romans-feuilletons, des poésies, une chronique culinaire, des articles de vulgarisation sur la médecine et la santé publique, sur l'histoire et sur de nombreuses pratiques populaires. La revue présente aussi des publicités de produits de consommation, des biographies et des récits de voyages.

Mon Magazine est d'abord dirigé par Joseph Léon Kemmer Laflamme puis, à partir de 1928, par Édouard Fortin. Les collaborations de Gaétane de Montreuil sur la condition féminine y sont abondantes. Henriette Tassé y écrit sur les salons français, et on y trouve une chronique de l'abbé Étienne Blanchard sur la qualité de la langue française.

En plus de textes littéraires, on peut y lire des critiques littéraires de Jules-Ernest Larivière et des reproductions d'articles de Camille Roy, de Séraphin Marion et d'Albert Tessier. La revue traite aussi fréquemment de cinéma.

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1984, vol. VI, p. 113.

SAINT-JACQUES, Denis et Lucie ROBERT (dir.), La vie littéraire au Québec - 1919-1933 : le nationaliste, l'individualiste et le marchand, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 2010, vol. VI, p. 211-212.

Éditeur :
  • Montréal :Compagnie de publication Mon magazine,1926-
Contenu spécifique :
avril
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
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Références

Mon magazine, 1928-04, Collections de BAnQ.

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V LA COMPAGNIE DE PUBLICATION "MON MAGAZINE" Beauceville — Montréal Prix 25 cents Mon Magazine, Avril 192S Mon Magazine, Avril 102S 1 D'UN MOIS A L'AUTRE Où il est question SOUS PRESSE ANS quelques jours, des presses de l"'Eclai-reur Ltée", sortira un ouvrage qui aura un retentissement dans le monde des lettres.Ce livre, dû à la plume d'un de nos hommes de lettres les plus cultivés, M.Claude Henri Grignon, raconte l'émouvante épopée de Lindbergh, la vie du héros et révèle le "secret" de son vol miraculeux.L'ouvrage sera mis en vente dans les principales librairies de la province.Ce sera l'une des productions les plus captivantes de l'année.NOTRE NOUVEAU LOCAL OUS attirons l'attention de nos lecteurs sur le fait que, depuis le premier avril, les nouveaux bureaux de "Mon Magazine" sont situés au numéro 1725 de la rue St-Denis.C'est là que nos lecteurs et abonnés devront, à l'avenir, adresser toutes leurs communications.Notre numéro de téléphone est Harbour, 9464.Nous prions tous nos abonnés qui vont changer de local le premier mai prochain, de bien vouloir nous donner sans retard leur nouvelle adresse.Nous ne voudrions pas que le service de notre revue soit interrompu et, de plus, cela cause un surcroît de travail à nos braves facteurs qui en ont déjà beaucoup à remplir.PREMIERS RAYONS DE SOLEIL LS nous arrivent un peu tard et avec quelle parcimonie, les premiers rayons du soleil printanier.Cette année, le printemps tire de l'aile, nous avons des nuits froides et des journées sans beaucoup de soleil, alors que tout devrait respirer la tiédeur des beaux jours qui s'en viennent, qui devraient être déjà arrivés! N'empêche que ces dames ont sorti leur toilette de Pâques et que les modes printanières, depuis longtemps, font les délices des amateurs de jolies femmes déli-cicieusement vêtues.Quand la nature s'éveille, tout sourit, tout s'éveille et nous sentons, dans nos âmes, comme un regai nde vigueur et de santé.Une sève nouvelle monte dans les branches des arbres et les êtres, comme les choses, sentent qu'une vie nouvelle va surgir de la terre endormie.C'est la résurrection.NOTRE PATRIMOINE NATIONAL ES professions de foi rassurantes de nos chefs politiques sont à conserver avec soin, dès qu'elles constituent d'appréciables garanties dans le sens de nos meilleures traditions nationales et religieuses.Nous croyons utile, à ce titre, de mettre ici en vedette celle que faisait naguère, devant notre Législature provinciale, le chef de l'opposition conservatrice, M.Arthur Sauvé, au cours de la discussion sur le bill du Cinéma.La "morale, affirmait-il alors, doit encore prévaloir sur les exigences de la mondanité ou du commerce.On parle maintenant de coutume établie.La coutume ne fait pas et ne domine pas la morale, qui repose sur les enseignements de Dieu et sur des principes immuables.Le secret de notre force est encore dans les bonnes moeurs de notre population et dans son esprit chrétien.Les étrangers reconnaissent que notre principale garantie d'ordre et de prospérité réside dans notre esprit religieux.Il faut conserver cet esprit.Le clergé est le gardien de la morale : il ne suffit pas que son autorité soit respectée; notre devoir est de la soutenir." L'ESPRIT DES BETES Rmf| HACUN sait qu'Ichtyopolis est la capitale du Royaume des Poissons.Le hasard m'a permis de découvrir dans les Archives Océanographiques le proces-verbal suivant que je suis heureux de mettre sous les yeux de nos lecteurs.Le voici sans commentaires : "Le quatrième jour du mois de la Baleine, l'Académie û'ichtyopolis a été appelée à discuter une communication saugrenue émanée d'un soi-disant savant qui prétend que les parties solides qui émergent au-dessus de notre Ocean sont habitées par des êtres vivants.Notre illustre collègue Pansophos n'a pas eu de peine à réfuter cette ridicule hypothèse qui sous ses vigoureux coups de nageoires s'est écroulées comme un château de coquillages."La perfection de nos instruments, a-t-il fait ressortir, nous a permis d'établir que notre globe est entouré d'un fluide beaucoup plus subtil que l'eau; il est sans consistance, continuellement agité, au point qu'il bouleverse sans cesse la surface de notre Océan.Des êtres qui vivraient dans un pareil milieu seraient emportés comme de légères arêtes, à moins qu'ils ne lussent fixés au sol.De plus nous savons pertinemment que ce fluide est aux quatre cinquièmes formé d'azote, gaz complètement impropre à la combustion et à la respiration.Comment veut-on qu'on puisse vivre dans ces conditions?Et notre propre existence ne démontre-t-elle pas qu'il est impossible de vivre dans un milieu qui n'est pas saturé d'hydrogène?"Il y a mieux.A part ce fluide extrêmement subtil, rien ne sépare la surface du globe des brûlants rayons du soleil; il n'y a point là cette eau rafraîchissante qui en tempère les ardeurs.Ou les êtres que l'on prétend vivre ainsi sont privés de la vue, ou ils deviennent aveugles dès les premiers jours de leur naissance, et de toutes façons ils ne peuvent qu'être rôtis.Impossibilité de se tenir en équilibre, impossibilité de respirer, impossibilité d'y voir, inéluctable nécessité de succomber rapidement à l'action d'une chaleur desséchante, c'est plus qu'il n'en faut pour démontrer l'absurdité d'une hypothèse qui prétend qu'on peut vivre hors de l'eau.Et il y va de l'honneur de l'Académie d'Ichtyopolis de ne jamais consentir l'abdication de l'esprit piscinal devant l'incompréhensible."D'étourdissants battements de queues accueillirent cette éloquente réfutation et l'on en vota à nageoires levées l'insertion dans les Archives de l'Académie." Le Secrétaire perpétuel : SQUALE ICHTYOSAURE.SENS UNIQUE A mésaventure arrivée ces jours derniers à M.Churchill ne manque pas de piquant.On sait, en effet, que le ministre anglais ayant refusé, on se demande d'ailleurs pourquoi, ae se conformer aux prescriptions de la circulation londonienne sur la circulation automobile, se vit dresser procès-verbal par le policeman de service.Quel est, chez nous, l'agent héroïque qui oserait faire une observation semblable à l'un de nos hommes d'Etat?Il aurait trop peur qu'il lui en cuise à la première occasion.Autres pays, autres moeurs.En fait de sens, notre démocratie a celui du favoritisme.JL'LES VERNE ES français peuvent légitimement être fiers de constater qu'un de leurs écrivains soit devenu si populaire chez une nation étrangère, que celle-ci prenne l'initiative de célébrer son centenaire.C'est ce qui arrive à l'occasion de Jules Verne, en Angleterre.En réalité, peu d'auteurs secondaires ont eu un succès aussi durable et international.L'historique de ce succès est intéressant.Au début, la popularité de Verne n'existait guère que parmi la jeunesse.Bientôt, on s'aperçut qu'il y avait plus de profondeur et de science dans ses oeuvres que l'on n'y en avait découvert jusqu'alors.Aujourd'hui, cet écrivain à l'imagination si féconde est presque élevé au rang de prophète méconnu.Son "Vingt Mille lieues sous les Mers" s'est trouvé prophétique à deux points de vue : la force motrice de l'électricité, et le principe de la navigation sous-marine."Cinq Semaines en Ballon" qui, à son apparition, était regardé par le public comme le comble de la fantaisie, est singulièrement dépassé, actuellement, par la réalité."Le Tour du Monde en 80 Jours", lui aussi, est devenu une possibilité qui n'attire même plus l'attention.Mais mj-me l'étonnant "De la Terre à la Lune", quel heurte les principes de la physique la plus élémentaire, n'est plus classé parmi les impossibilités absolues, car des savants et des ingénieurs, récemment, ont remis l'idée sur le tapis."La Maison à Vapeur" ne nous surprend plus.La hardiesse des "Anglais au Pôle Nord" fait presque sourire depuis que Peary a planté sur le dit pôle le drapeau américain, et que des avions ont survolé sans grandes difficultés cet endroit si longtemps mystérieux.Nul, il est vrai, n'a encore été au "Centre de la Terre", comme certains héros de Verne; mais nous ne devons pas désespérer de voir un jour ou l'autre ouvrir cette nouvelle route pour les antipodes, tout au moins en ce qui concerne le transport du courrier.Et pourquoi pas ?MANIES ET TRUCS OFjRM A rumeur soulevée par les prix fabuleux 2|c4ra qu'on a payés au cours d'une récente vente C—tJlj* d'uutographes les manuscrits des oeuvres d'écrivains contemporains n'est pas encore éteinte.Pour nombre d'hommes de lettres cela aura été une révolution.Dans l'attente de la gloire ou de la notoriété passagère, ils vont mettre soigneusement de côté ces pages dont ils avaient naguère la gentillesse coutumière de faire don à quelque admi-ratif ami!.Mais il est quelqu'un qui avait prévu cet engouement ou du moins le connaissait.Et pourquoi ne paa le nommer?C'est Paul Valéry lui-même qui copie et recopie plusieurs fois les manuscrits, d'ailleurs peu volumineux, de ses poèmes et ne les cède, chu-chote-t-on, qu'à prix d'or à des amateurs rapaces.Est-c pour cela qu'une jeune fille, une admiratrice mécontente sans doute de ne point trouver auprès de lui l'autographe gratuit, lui ripostait un jour : —Vous êtes peut-être bien notre grand poète, mais vous êtes sûrement le premier des commerçants de France.Elle exagérait! Paul Valéry apprécie à leur valeur les manies de ses contemporains.Son>n}aire dû rrçois d'avril 1928 l'âge D'UN MOIS A L'AUTRE.1 CELIBATAIRES — MARIEZ-VOUS.2 EDITORIAL.8 LES CANADIENS-FRANÇAIS ET LE MILIEU AMERICAIN.4 LES ECORCEURS (Nouvelle).6 LE PARADIS DU PACIFIQUE.8 PAQUES.10 LES TRESORS DU GEANT.12 Page UN type DE L'ouest ., }*»» 15 PREMIER Cl:>»aâ-*J*] k i : Jfl| :: i; i-iîïWNTHJ çyii-.¦ _ • • • .•••• •••• • • diale .: .i« la cAusKinf-i'/» -JÂ^Jf: ;:.vis i : •••• BRODERIE ET" MOfJF?s.19 LA PAGE DES ENFANTS.23 a TRAVERS LE CANADA.24 LA DERNIERE CENE.25 UNE CRITIQUE D'UN GRAND MAITRE .26 PllKe LA BONNE CUISINE.27 RECETTES.28 PLANTES D'APPARTEMENTS.29 LES AILES.30 PARLONS MIEUX.(.32 UN BON MARI.3s L'EXECUTION.3S LE USINIER MOT.40 162509 2 Mon Magazine, Avril 102S Vour les\ ohstiuctions du printemps A CE printemps-ci, tout le monde se sert du TEN/TEST.C'est une économie, et le home rêvé en est plus confortable.Le TEN/TEST donne de la solidité à toute construction—il économise une tonne de charbon sur quatre — rend la maison fraîche en été, plus durable et plus saine — et augmente la valeur de revente ou permet de demander plus de loyer.Pour obtenir ces avantages, nombre de propriétaires sont à rénover leurs maisons.Protégé par des brevets, le TEN/TEST intercepte la chaleur et le froid tout comme le caoutchouc arrête l'électricité.Avant d'accepter un devis, renseignez-vous sur le TEN/TEST.Votre marchand de bois vous en expliquera les avantages, ou écrivez aux fabricants.Service 10M.Fabrication Canadienne— Vente Mondiale POUR VIVRE VIEUX Dr PARISEAU Célibataires.mariez-vous T E mariage est-il une source de ^ bonheur?Est-il un bien, est-il un mal ?Question importante et grave que tout homme s'est posée au début de sa vie non sans quelque hésitation.Pour y répondre, il faudrait d'abord définir le bonheur et ce n'est pas chose aisée.La notion du bonheur est variable : elle diffère pour chaque individu suivant ses goûts, son âge, son éducation, le milieu où il vit.Pour beaucoup le bonheur réside simplement dans la satisfaction des désirs des sens, plus ou moins raffinée, plus ou moins facilitée par la richesse.Pour d'autres il consiste dans la réalisation des rêves d'ambition; pour quelques privilégiés, dans les joies de l'intelligence, dans la découverte de la vérité scientifique ou la création de l'oeuvre d'art.Il en est enfin qui le placent par delà ces frontières, que la mort seule nous ouvre, dans les régions éthérées que l'espérance a pour patrie.Et tous ont plus ou moins tort et raison, car en ce monde ou l'absolue félicité n'existe pas, le seul moyen d'être heureux est de croire qu'on possède le bonheur.Cependant certains facteurs contribuent grandement à notre contentement intime, et le premier, indubitablement, c'est la santé.Sans elle, toute existence est plus ou moins amè-re.Aussi devons-nous nous attacher avec soin à la recherche des causes qui contribuent à nous donner cette santé physique indispensable à l'épanouissement de notre être.J'envisagerai donc le mariage à ce point de vue purement utilitaire.Médecin, je n'examinerai pas en philosophe moraliste, si le mariage est plus apte que le célibat à nous rendre heureux : le procès serait trop long et le jugement éternellement remis.Je me contenterai d'abord d'établir par des données scientifiques et précises que le mariage, malgré ses obligations et ses charges, est un gage de santé; et, que le célibataire, malgré sa liberté relative, est en état d'infériorité sanitaire.Cette vérité est indéniable si l'on consulte les statistiques.Depuis nombre d'années, des savants de tous pays, ont accumulé des observations variées, dont les résultats aussi intéressants qu'indiscutables, concourent à l'établissement d'une véritable loi sociale.Ici, les chiffres remplacent avantageusement les formules plus ou moins vagues et arbitraires.Nous savons, par exemple, que la mortalité est en moyenne deux fois plus faible chez les gens mariés que chez les célibataires, et que les premiers vivent plus longtemps que les seconds.Font exception à cette loi les unions trop hâtives.Un mari de moins de 20 ans, une épouse qui n'en a pas 18, courent plus de risques de mort que des célibataires du même âge.La proportion des fous et des criminels est plus grande chez les célibataires.Les enfants issus d'unions illégitimes subissent une mortalité beaucoup plus élevée que les enfants légitimes.Au moment de la conscription, c'est-à-dire à 20 ans, sur 1000 garçons nés .ho/s mariage, 735 sont déjà morts, ; \|ç3Jt.TJ^lire presque les trois-quarts; ; tpjijiCs Jque sur 1000 garçons légitimes 326 seulement sont décédés, c'est-à- .MiiA nfôins du tiers.'• J/îèVcriiffres sont éloquents; et il est Mû rêsfe facile de comprendre pourquoi l'homme marié se trouve dans des conditions sanitaires supérieures.C'est qu'il lui est plus aisé de contracter des habitudes de régularité et de tempérance qui sont si rares chez les vieux garçons.A-t-il l'estomac délicat?Ses repas seront ponctuellement ordonnés, ser- vis à l'heure dite, et seuls paraîtront sur la table les mets qui lui plaisent, proprement et simplement apprêtes.Le célibataire, qui bien souvent vit au restaurant, obligé de consommer des plats du jour arrosés de sauces, savantes peut-être, mais à coup sûr indigestes, est au contraire dans l'impossibilité de suivre un régime.La dyspepsie et l'entérite le guettent, et ne le manquent guère s'il va passer habituellement ses soirées dans les cafés et les clubs, dégustant petits verres et cocktails, et respirant pendant des heures une atmosphère viciée par la fumée de tabac, les odeurs de tout genre et les mille respirations des consommateurs.Ce que je viens de dire de l'estomac est aussi vrai des autres organes, poumon, foie, rein, etc.Il est donc certain que le mariage est l'inspirateur des habitudes hygiéniques de la vie journalière.J'en arrive aux maladies vénériennes, cette épée de Damoclès toujours suspendue sur la tête du célibataire.Il est bien évident qu'à ce point de vue encore, les risques de contamination sont minimes pour les époux.Si les deux conjoints sont assez respectueux de leurs devoirs pour ne pas aller cueillir ailleurs la fleur qu'ils trouvent dans leur propre jardin, ils sont assurés que jamais une maladie de cette nature ne viendra troubler la sécurité de leurs relations.L'éclosion d'une maladie vénérienne ne peut se faire que sur un terrain ensemencé d'un germe infectieux : sans contact impur, pas de danger d'infection, de contamination.Il faut savoir pourtant qu'une irritation banale, l'abus des plaisirs sexuels, peut provoquer parfois l'apparition de rougeurs et de boutons, appelés herpès, mais ces légions minimes sont toujours passagères et guérissent spontanément en quelques jours, par des soins ordinaires de propreté.Elles ne méritent pas le nom de maladies vénériennes.Le célibataire qui papillonne de la brune à la blonde, s'adresse souvent aux péripatéticiennes du trottoir, aux quarts de mondaines plus dangereuses encore, aux beautés vénales dont l'amour suit le cours de la bourse.Satisfaisant à prix d'argent ses fringales intermittentes, il croit devoir se livrer à des prouesses répétées.Il augmente de ce fait les chances de contagion, et c'est miracle s'il accomplit sans accrocs le cycle de sa verte jeunesse! La juste crainte de la contagion possible, sinon propable, peut elle-même être pour quelques-uns la source d'un autre mal.Ils fuient la femme : et ne pouvant garder une chasteté parfaite, ils s'adonnent à des plaisirs solitaires dont l'abus peut produire de graves troubles physiques et intellectuels : abaissement de l'intelligence, diminution de la vigueur corporelle, énerve-ment de l'individu, et parfois même abrutissement complet ou folie.Tous ces dangers, le célibataire n'y prête souvent qu'une médiocre attention tant qu'il est bien portant.Mais s'il tombe malade, il sent alors toute la détresse de son isolement : aucune aide désintéressée autour de lui, pas de parole amie, ni ces mille attentions délicates dont la femme aimante sait entourer son cher malade.Tels sont, en résumé, quelques-uns des inconvénients du célibat pour l'homme.Pour la femme, ils sont au moins aussi nombreux.Plus que le jeune homme, la jeune fille a besoin de tendresse, de douce intimité, d'amitié et d'amour : plus que nous elle souffre de l'isolement.La vie ne commence réellement pour elle qu'avec la vie génitale : faite pour aimer, elle ne devient elle-même que lorsque le premier baiser l'a faite femme.Jusque-là son imagination rêve, ses sens s'inquiètent et la poussent (Suite à la page 40) Mon Magazine, Avril 192S S Vol.Ill, No 1 ABONNEMENT.12.00 par année, payable d'avance, pour le Canada et l'Empire Britannique.Le numéro.25 cents.Etats-Unis.{3.00.Autres pays étrangers., $4.00 par année.Les remises peuvent être faites par mandat-poste, lettre recommandée, mandat-express ou chèque auquel on a ajouté le montant de l'échange.Enregistré comme matière de deuxième classe au bureau de poste de Beau-cevllle, P.Q iÏÏAGAZUV^ fïet/ue Canadienne de la Famille et du foyer EDOUARD FORTIN Directeur J.-A.FORTIN Ocrant-aénéral AVRIL 192S ADMINISTRATION GÉNÉRALE 1725 rue St-Denis, Montréal.Tél.Harbour 9464.ATTENTION.Chan»annnt d'adraa»».Nou» chanfeona l'adraaa* d'un abonni à aa demanda, mai» il faut donner l'ancienne edreeee «n même tempe qua la noutelle pour qua la changement pulaae étra fait.Publie" te 1er du mot* par LA COMPAGNIE) DE PUBLICATION DE "MON MAGAZINE" LIMITES.MONTREAL.Faits et commentaires NOTRE AMBITION Nous pouvons assurer nos lecteurs qu'à l'avenir le service de "Mon Magazine'' leur sera fait au commencement de chaque mois.Les éditeurs ont pris les mesures nécesaires pour que la revue soit expédiée sans interruption.Maintenir une publication du genre de celle que nous publions actuellement n'est pas une mince affaire.Cela demande une mise de capital considérable et une organisation compliquée.Les difficultés des débuts ont été heureusement surmontées et, aujourd'hui, notre province de Québec peut compter sur l'appui d'un magazine que nous allons essayer de rendre aussi intéressant et aussi complet que possible.Pour atteindre ce but, nous avons besoin de deux puissants appuis: le concours de nos lecteurs, leur aide financier (bien modique, il est vrai, mais combien efficace lorsqu'il se chiffre par des milliers de souscripteurs) et la collaboration des nôtres qui sont en mesure de pouvoir tenir une plume convenablement.C'est là, surtout, que nous désirons voir venir l'aide dont nous avons besom.Un eminent polémiste français a écrit avec raison: "Avoir un bulletin de vote et ne pas s'en servir pour le bien; avoir une plume et ne pas la mettre au service du droit; être capable d'influence et se renfermer dans un abattement lâche; avoir une parole et ne pas la faire sonner pour la justice; en un mot, être vivant et faire comme si ion était mort, c'est offenser la religion aussi bien que le patriotisme." Lorsque le P.Sertillanges traçait ces lignes véhémentes, il marquait bien le devoir de ceux qui refusent de coopérer aux oeuvres d'expansion morale de toute une race.Nous faisons donc appel à la bonne volonté des ouvriers de la plume qui peuvent collaborer à notre revue.Nos colonnes leur sont ouvertes et.sans leur promettre les généreux cachets de nos grands confrères américains, nous croyons pouvoir assurer à nos collaborateurs que leur effort intellectuel sera récompensé aussi généreusement que nous le permettra notre caisse.Mais c'est surtout pour le bien qu'ils ont à accomplir que nous tenons à demander l'appui de nos meilleures plumes canadiennes-françaises.Elles peuvent accomplir une besogne dont les conséquences heureuses serviront au développement intellectuel de notre race et à l'avancement des lettres, chez nous.PHILOSOPHIE On nous communique cette page amusante sur les beautés de notre climat.Llle vaut la peine d'être mise en vedette.Avec les beaux jours qui nous arrivent, ces lignes fortifiantes nous feront mieux aimer notre climat québécois."On s'en plaint souvent.On lui impute tous les méfaits.On le dénigre, et parfois il semble prendre plaisir à donner raison à ses pires ennemis.D'autres fois il s'en venge: il se fait doux, charmant, ensoleillé, à l'époque des frimas et des tempêtes.Le plus sûr moyen de le justifier avec raison est de le comparer.Il a ce trait de ressemblance, si j'ose dire, avec certain politique de France, qu'on le méprise quand on l'examine, qu'on l'admire quand on le compare.Pendant que l'hiver nous a apporté, cette année, depuis décembre jusqu'à la mi-janvier, à part quelques rares mauvais jours, des ciels très doux, des brises d'avril, et a permis aux automobilistes de multiplier leurs randonnées, comme aux beaux jours du printemps, vingt autres pays se lamentent.jurent contre les vents, la pluie, le froid et les ouragans.Et qui ne sont cependant pas juchés dans le Nord comme nous.Détroit gémit en ce moment sous .une épidémie de rhume, de diphtérie, causée par sa mauvaise température.La Louisiane, dont nous disons parfois: "C'est là que je voudrais vivre", n'en finit plus de réparer les dégâts de son climat.L e nord de l'Italie a grelotté lamentablement pendant des semaines.L'Ouest américain redoute en tremblant ses tornades périodiques.La pluie et les vents ont dévasté l'Autriche.L'Angleterre est baignée et Londres se noie .Chez nous il fait froid, mais il fait sain.Le printemps est long: — il n'est pas infesté de moustiques et d'humidité chaude, amollissante.Novembre est pluvieux: — cela fournit une saison où fleurissent les parapluies.Janvier descend jusqu'à 30°: — cela, mieux que les chaleurs de juillet, explique intelligemment aux femmes pourquoi on sort les fourrures.L'été est court: —¦ il gagne en vigueur ce qu'il perd en nombre de jours; tout y mûrit, et de belles moissons se dorent, pour ceux qui consentent encore à rester à la campagne et ne viennent pas à la ville récolter .des misères.Béni soit notre climat! .pourvu qu'on le compare.GALANTERIE MINISTERIELLE Dans la politique comme partout ailleurs, il est des instants joyeux, des heures où nos politiciens — ou nos politiques, comme vous aimerez mieux — saisissent la moindre occasion pour se distraire et se payer, parfois, la tête de leur contradicteur.Le premier-ministre de notre province, sans être un pince-sans-rire, a reçu du ciel le don de savoir user avec aisance et discrétion de cette arme si difficile à manier du sarcasme léger.Nous en trouvons une preuve dans cette visite que vient de nous faire cette excellente mademoiselle McPhail, d'Ontario.Mlle McPhail est donc venue, à Montréal, adresser la parole au "Women's Club" et elle a parlé à ses soeurs québécoises du droit de vote pour son admirable sexe.Dans son discours, elle a fait une charge à fond de train contre la Législature de Québec et le premier-ministre Tas-chereau parce qu'ils n'ont pas encore accordé le suffrage aux femmes de notre province.Nous connaissons la galanterie du chef du gouvernement pour savoir qu'il répondrait à cette championne du féminisme sans la blesser (les femmes sont un peu susceptibles, même en politique).—"Quand une jolie femme s'occupe de moi", nous déclara tout d'abord l'hon.M.Taschereau."j'en suis toujours charmé et Mlle McPhail n'échappe pas à ces bonnes dispositions de ma part (oh! non, et vous allez le constater .)."// est tout de même intéressant", continua le premier-ministre, "de voir Miss McPhatl, habitant d'Ontario, venir nous dire comment gouverner notre province.Chez un homme, ce serait de l'impertinence, chez une jolie femme, c'est une gaminerie de jeune fille .// faut pardonner cette petite incursion à notre député féministe car depuis qu'elle siège au Parlement fédéral elle a attaché son nom à tant de réformes politiques et sociales que nous devons lui avoir de la reconnaissance si elle veut bien nous aider.—"Oui", dit l'hon.M.Taschereau en souriant (le premier-ministre n'avait pas du tout l'humeur chagrine), "oui.et j'ai remarqué que Mlle McPhail avait donné de bons conseils à nos femmes: "N'obéissez pas trop aveuglement à vos maris", a-t-elle dit.—"Et vice versa, sans doute?" —"Non", s'empressa de répondre le premier-ministre, sans perdre son meilleur sourire, "dans ses conseils aux hommes, elle n'a pas parlé d'obéissance (heureusement!) Encore un voyage comme celui-là ", dit l'hon.M.Taschereau, "et miss McPhail trouvera un mari dans la province de Québec .—"Un mari qui sera peut-être un jour député de Grey-Sud-Est .de Grey-Nord-Est plutôt.—"Peut-être Mlle McPhatl" (mariée), continua l'hon.M.Taschereau."apprendra comme notre joug est doux et facile à porter.Jusqu'à ce qu'elle y soit soumise, je décline la compétence d'une jeune fille pour guider nos bonnes mères canadiennes".Quant à l'effet des conseils de Miss McPhail sur la politique du gouvernement de Québec, le premier-ministre n'a pas dit ce qu'il serait, mais à son air.il était facile de juger que l'attaque à fond de train ne produira rien d'anormal.L'hon.M.Taschereau et ses collègues se contenteront probablement d'adresser une copie du speech de la courageuse demoiselle à M.Tremblay, député de Maisonneuve.qui disait l'autre jour à la Chambre que les femmes devraient avoir le droit de suffrage (même si elles n'en veulent pas), car lorsqu'elles auront voix au chapitre .des élections, leurs maris resteront à la maison, le soir, au lieu de .courir la prétantaine. 4 Mon Magazine, Avril 192S Les Canadiens-français et k mi liai Américain Causent faite par M.BEAUDRY LEMAN, gérant général de la Banque Canadienne Nationale, au Cercle Universitaire de Montréal, le samedi 10 mars dernier.Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, /"^'EST la coutume en France de terminer le dîner VJ par un mets composé d'amandes et de raisins secs et qui s'appelle un "mendiant".Le Cercle Universitaire a voulu ce soir se conformer à la coutume française et vous ne tarderez pas à constater que les questions économiques peuvent être classées dans la catégorie des aliments secs et indigestes.Par ailleurs, le rôle de mendiant présente des avantages; voyez avec quelle bienveillance et avec quelle douceur M.le docteur Parizeau s'est penché sur ce pauvre et dites-moi, Mesdames, à qui n'a plus l'illusion de pouvoir vous captiver, quel espoir reste-t-il donc, sinon celui de vous émouvoir?Avant d'entamer cette causerie, je dois vous avouer que je profite de l'absence de notre président, M.Edouard Montpetit, pour explorer un petit coin de son vaste domaine.Je prévois déjà le reproche que vous ne manquerez pas de m'adresser, vous surtout.Mesdames.Vous me direz avec raison que M.Mont-petit cultive non seulement les plantes robustes de l'économie politique, mais aussi les fruits savoureux et les fleurs parfumées de la littérature, et que ce n'était vraiment pas la peine de vous mener promener dans la partie la plus aride de son jardin.Le Canada est-il en Amérique?Le premier bambin rencontré au sortir de l'école vous répondra "Oui" et se demandera si vous tombez de la lune.Posez la question à un observateur des phénomènes économiques, et précisez-la en lui demandant si le Canada français est en Amérique, peut-être sera-t-il embarrassé de répondre par oui ou par non, et dira-t-il oui et non.La question est, en effet, moins simple qu'elle ne paraît et il nous a semblé que pour l'exposer il fallait rien de moins que les trois points classiques : lo — Dans quel milieu la Providence nous a-t-elle placés et ce milieu a-t-il évolué ?2o — Devons-nous nous adapter au milieu américain ou résister à son ambiance ?3o — Quelle orientation devons-nous donner à notre développement ?Ce sujet ouvre d'immenses horizons, mais rassurez-vous : je le réduirai à des proportions beaucoup plus modestes, puisque je ne désire envisager la question que sous l'angle économique et du seul point de vue des affaires, laissant prudemment à d'autres le soin d'étudier le problème dans ses conséquences religieuses, nationales et politiques.Deux économistes français très distingués ont, récemment et à quelques mois d'intervalle, publié des études sur les Etats-Unis et leurs observations présentent pour nous le plus vif intérêt.Il suffit de lire "LES ETATS-UNIS D'AUJOURD'HUI", par M.André Siegfried, et "QUI SERA LE MAITRE : EUROPE OU AMERIQUE ?" de M.Lucien Romier, pour comprendre les principales caractéristiques de la civilisation américaine, pour dégager les traits qui la différencient de la civilisation européenne, et enfin pour nous convaincre que nous n'avons pas la faculté d'opter pour l'une ou pour l'autre."Les Etats-Unis, écrit M.Lucien Romier, ont construit leur civilisation sur un modèle qui ne ressemble guère et qui souvent s'oppose au modèle de l'Europe, et cela non par ignorance, incompréhension ou hostilité; c'est le résultat de conditions, de besoins et de soucis différents.La suprématie du facteur économique et social sur le facteur politique dans le destin des Etats-Unis les éloigne plus que rien autre de la tradition européenne.Société toute économique, impliquant une perpétuelle concurrence et un perpétuel renouvellement, la société américaine ne dispense personne, quel que soit son âge, de concourir et de se renouveler : Ford lui-même, au ternie de sa carrière, doit recommencer." Ecoutons maintenant M.André Siegfried : "Dans une atmosphère nettoyée de traditions et d'obstacles politiques, le peuple américain est en train de se créer une société complètement originale dont la ressemblance avec la nôtre tend à n'être que superficielle.Peut-être même s'agit-il d'un âge nouveau de l'humanité, reléguant l'Europe, qui n'en est plus l'animateur, dans l'histoire, avec un idéal appartenant désormais au passé.La vieille civilisation de l'Europe, il faut s'en rendre compte, n'a pas traversé l'Atlantique.Le renouvellement américain n'est pas seulement, comme on le croit d'ordinaire, dans le degré des dimensions mais dans la nature même des conceptions.Avec une même origine ethnique et religieuse, l'Europe et l'Amérique tendent à diverger maintenant dans leur hiérarchie des valeurs.On est en présence d'une société de rendement, presque d'une théocratie de rendement, qui vise finalement à produire des choses en- core plus que des hommes.L'Europe gaspille les hommes et épargne les choses, l'Amérique gaspille les choses mais épargne les hommes.Ce déplacement du centre de gravité dans la vie personnelle de chacun correspond à une révolution des conceptions sociales sur lesquelles l'Europe occidentale jusqu'hier encore basait son équilibre moral." La civilisation américaine a été déterminée en grande partie par les avantages d'un territoire immense.C'est cette immensité qui a permis à l'Amérique de s'adapter rapidement aux conditions créées par l'avènement du machinisme, alors que l'exiguité relative des pays de la vieille Europe y opposait de sérieux obstacles.M.Lucien Romier fait ressortir ce contraste avec une grande netteté : "Le règne des machines, dit-il, a produit dans le monde depuis cent ans des faits de peuplement qui apparaissent C'EST une profonde et sage leçon d'économie politique et de patriotisme que donnait, au Cercle Universitaire de Montréal, en mars dernier, le distingué gérant de notre grande institution bancaire canadienne-française, à une société d'élite, venue pour entendre sa parole autorisée.M.Beaudry Léman est non seulement un économiste averti, un ingénieur qui aurait connu de brillants succès s'il se fut attaché à l'exercice de sa profession, mais il est également un fin lettré et nos lecteurs, « la lecture des lignes dont nous avons l'avantage de leur fournir la primeur, jugeront comme nous comme il n'est pas toujours facile de traiter un sujet aussi sérieux avec un tel souci de la phrase et de l'harmonie.Sommes-nous et devons-nous être un pays d'Amérique?Telle a été la réponse qu'a donnée, à cette question, le conférencier et la conduite que nous devrions suivre.Mieux observer ce que font nos voisins du sud et aussi nos compatriotes anglo-saxons qui, à ce point de vue, ont pris joliment de l'avance sur nous; apprendre à nous adapter leurs moyens, à nous assimiler ce qu'il y a de bon chez eux.Restons Canadiens, certes, mais adaptons notre vie économique à la situation, nous serons alors meilleurs Canadiens.Il est certain qu'ensuite nous pourrons jouer dans notre pays et pour son avancement le rôle que nous avons trop facilement cédé aux autres dans le passé.Emparons-nous du sol.La formule est belle; mais comme le disait M.Beaudry Léman: "Finirons-nous enfin par comprendre qu'il ne s'agit pas seulement de la bonne terre arable, mais aussi de nos forêts immenses, de nos puissantes chutes d'eau, de nos mines, de nos voies navigables, de toutes les ressources qui n'attendent que notre effort pour nous donner de la richesse?" résumés comme suit : La population de l'univers a prodigieusement augmenté en nombre; elle s'est groupée en foules compactes et spécialisées autour des sources de travail et des foyers industriels qui avaient déterminé son accroissement.Les cadres des vieux Etats étaient conçus à la mesure et pour les besoins d'une population beaucoup moins nombreuse et moins soumise au travail spécialisé.Ils avaient été construits lentement dans l'illusion du définitif et avec le souci permanent de ménager une hiérarchie des valeurs.Ces cadres ont reçu brusquement l'afflux des masses nouvelles.Les masses tout de suite les supportèrent avec impatience et ils résistèrent aux masses en les comprimant.D'où un malaise universel et profond.Or, aux Etats-Unis, le conflit ne pouvait exister sérieusement entre une masse nouvelle et des cadres pré-établis.La civilisation américaine s'est donc formée en civilisation de masse, par la masse et pour la masse, sans plan préconçu, sans résistance à vaincre, sans pression tyrannique, d'un mouvement tout naturel, et elle a amené un relèvement incontestable de la dignité moyenne de l'homme.Déjà s'opposent nettement les deux types de civilisation : le type européen, civilisation de l'invention personnelle et du bien-être individuel; le type américain, civilisation de l'entreprise (très différente de l'invention) et du bien-être social.On peut préférer l'un ou l'autre type.Mais si l'on tient compte d'une part des exigences des masses par rapport à l'objet de la civilisation, et, d'autre part, des tendances mêmes du capitalisme vers des formules de plus en plus collectives ou impersonnelles, on doit reconnaître que dans le cycle actuel le type américain a les meilleures chances de triompher." Ces deux écrivains reconnaissent que la civilisation américaine, si elle présente des avantages, offre aussi des inconvénients, et qu'elle n'est pas exempte de dangers.Ils considèrent qu'elle répond à une autre conception de la vie et qu'elle représente une ère nouvelle.M.Romier nous dit : "Originale et profondément novatrice dans le domaine social, la civilisation américaine reste passive dans l'ordre des arts et de l'intellectualité pure".Puis il ajoute : "Au demeurant l'artiste, le savant, le philosophe, doivent se rendre compte que les mesures, les plans, les harmonies ne sont plus tout à fait les mêmes dans un monde domine par la vitesse et par la masse que dans le monde recueilli d'autrefois." M.Siegfried voit entre l'Europe et l'Amérique l'"opposition entre deux âges successifs de notre humanité occidentale répondant à deux conceptions de la vie : celle de l'homme considéré, non seulement comme agent de production ou de progrès, mais comme esprit indépendant et comme fin en soi; et celle de la grande production industrielle enrôlant dans la conquête matérielle l'individu tout entier." Des témoignages que nous venons de citer, il ressort que la civilisation américaine diffère de la civilisation européenne et cela à cause d'un ensemble de conditions auquel l'individu peut se soustraire dans une certaine mesure, mais auquel la masse ne peut échapper, et qui a le caractère d'une loi physique.L'influence du milieu n'est d'ailleurs pas un fait particulier aux Etats-Unis.Les autres pays de l'Amérique la subissent également- M.Ferrero, dans son livre "LE GENIE LATIN ET LE MONDE MODERNE", en relève la manifestation au Brésil et en Argentine.Le Canada en est-il exempt?Pouvons-nous, dans le domaine économique, y perpétuer la civilisation fran.aise, et nos compatriotes anglo-canadiens peuvent-ils y prolonger la civilisation britannique?Permettez-nous encore une fois de passer la parole à M.Siegfried : "Les Américains, dit-il, ont d'ores et déjà le sentiment que le Canada n'est pas un pays étranger, que les Canadiens et les Américains forment en realité un seul et même peuple.On ne trouverait sans doute pas ailleurs de situation analogue.Qu'il y ait une frontière, que le drapeau soit différent, que le pouvoir politique obéisse, de part et d'autre, à des impulsions distinctes, ce sont autant de considérations presque secondaires au prix de ce fait essentiel que, des deux côtés d'une ligne purement théorique, qu'aucune force armée ne garde, règne la même civilisation (américaine et non britannique), la même langue (qui se parle avec le même accent), les mêmes moeurs et surtout le même "standard of living".Par ce niveau matériel de l'existence les Canadiens sont rivés, économiquement et socialement, aux Américains : ils n'accepteraient jamais de se solidariser avec l'Europe sur la base d'un niveau inférieur.Il y a là un argument de fait contre lequel ni le sentiment ni la politique ne saurait prévaloir".Et plus loin : "Il est inutile de prévoir le jour, annoncé depuis trois-quarts de siècle, où le Canada se séparera de l'Angleterre, parce que ce jour est arrivé.L'allégeance politique peut durer indéfiniment, et ce ne sont certainement pas les Canadiens qui se donneront spontanément aux Etats-Unis; mais par la culture, par les solidarités qui désormais le lient, le Canada ne peut plus graviter autour d'un centre qui ne serait pas dans le nouveau continent." L'opinion de M.Siegfried n'est sûrement pas partagée par tout le monde au Canada, mais elle mérite d'être notée en raison de l'avertissement qu'elle comporte.Remarquez, Mesdames et Messieurs, qu'il ne s'agit pas des Canadiens-français, mais bien de tous les Canadiens sans distinction d'origine, de race et de croyance.Nous sera-t-il permis de conclure, en tenant compte des observations de MM.Siegfried, Romier et Ferrero, et après avoir regardé avec un peu d'attention autour de nous, que le Canada est terre d'Amérique et que les causes qui ont produit certains phénomè- Mon Magazine, Avril 192S 5 nés de civilisation dans les autres pays d'Amérique ne pourront manquer d'exercer leur influence sur le Canada tout entier?La Providence nous a donc placés dans un milieu américain.Il nous reste, pour terminer l'examen de notre premier point, à voir si ce milieu a évolué.Les conditions de la vie en Amérique et en Europe, sont-elles les mêmes que celles qui existaient il y a cinquante ans?Voici comment s'exprime à ce sujet M.Daniel-Rops dans un article sur "la jeunesse et le machinisme" : — "Enfants d'un siècle aux fantaisies tragiques, nous vivons sous le règne de la machine.Il est hors de doute que les machines transforment profondément ce qui constitue encore la base de notre civilisation.Nous avons eu une civilisation agricole, puis une civilisation commerciale : de plus en plus nous allons vers une civilisation industrielle.Et peut-être, comme l'a suggéré M.Lucien Romier, l'erreur de la France a-t-elle été de ne pas s'adapter assez promptement, au cours du dix-neuvième siècle, aux éléments de la civilisation nouvelle.Ceux qui prétendent se refuser aux transformations du machinisme n'étayent leur argumentation que sur des mots, non sur des réalités précises et durables- On peut dire en principe que le but de l'intelligence est moins de combattre le machinisme que de lui donner des directives et de le dominer.La vérité profonde est qu'une civilisation peut être aussi belle, aussi riche intellectuellement au siècle des avions qu'à celui des diligences.C'est moins une question d'esprit que de caractère, d'âme pour tout dire.C'est donc par sa résistance intelligente qui aboutira en fait à donner des directives à la société machiniste au lieu d'en recevoir d'elle, que l'individu affirmera les droits de l'esprit et son désir de ne pas les laisser déchoir." Milieu américain, évolution machiniste, n'est-il pas de la plus haute importance de tenir compte de ces deux éléments dans la formation morale et intellectuelle des générations qui doivent vivre dans cette atmosphère et qui sont soumises à l'influence de leur siècle?Ne trouvons-nous pas dans les observations que nous avons citées longuement matière à de sérieuses réflexions?Ces réflexions nous amènent tout naturellement au deuxième point que nous devons traiter et que nous n'abordons pas sans hésitation.Devons-nous nous adapter au milieu américain ou résister à son ambiance ?La génération qui pousse et celles qui la suivront demandent que la question soit sérieusement étudiée, afin que les directives qui s'imposent soient données, non seulement dans l'école mais aussi dans la famille.Trop de plaintes et trop de récriminations se font entendre, trop d'insouciance et trop de redditions se manifestent, pour que nous restions indifférents devant ce problème dont dépend notre avenir.Or, où pouvons-nous avec plus de confiance parler de nos inquiétudes et de nos appréhensions que dans un milieu universitaire où se groupent les forces vives d'une nation ?Une université n'est pas tant un ensemble de facultés, chargées de la formation professionnelle de spécialistes et réunies sous une commune administration, qu'un foyer moral et intellectuel où se concentrent l'idéal et les aspirations d'un peuple, et d'où rayonne l'inspiration qui mettra en valeur les qualités et les ressources de ce peuple.Faut-il nous adapter au milieu américain?Il me semble que nous devons répondre : Oui, dans le domaine économique.Que l'on regrette, voire même quo l'on déplore la tendance de plus en plus marquée vers la standardisation et vers la disparition de la petite industrie spécialisée et du travail individuel, à la fois créateur et novateur, je le comprends, mais serait-il permis de suggérer que cette forme de l'activité industrielle n'est pas la mieux adaptée à notre condition et à nos besoins.D'ailleurs, à cet égard, l'Europe s'américanise rapidement et ne vit pas seulement de ses petites industries.Elle en a , comme l'Amérique, de très grandes, et, toutes proportions gardées, elle adopte les méthodes qui assurent le meilleur rendement.Chacun est enclin, suivant ses sympathies, à généraliser la louange ou le blâme.Tout n'est pas condamnable dans la standardisation, qui a donné des résultats vraiment extraordinaires.Ainsi, aux Etats-Unis, "les types de paniers communément employés pour le ramassage des raisins étaient au nombre de 78 et ce nombre a été réduit sans inconvénient à 11, de 210 formes de bouteilles on a pu passer à 20, de 175 espèces de roues d'automobiles à 4, de 66 dimensions de briques à 7, de 287 genres de pneus à "2, et depuis 1921, dans cinquante articles divers, le Ministère du Commerce a réduit en moyenne de 73% la vaine complexité des types antérieurement fabriqués".La standardisation est une discipline que s'imposent à la fois le producteur et le consommateur et qui a eu pour résultat de mettre à la portée de la masse des produits qui, il y a peu d'années, étaient réservés à un petit nombre de privilégiés.Au risque d'être accusé d'avoir l'âme enfoncée dans la matière, je ne puis concevoir que notre culture latine et notre humanisme soient sérieusement menacés du fait que nous aurons à notre disposition moins de formes de bouteilles, moins d'espèces de roues d'automobile et moins de genre de pneus.Mais je constate d'autre part que notre main d'oeuvre, qui est habile, loyale et modérée dans ses revendications, ne travaille pas pour nous et que notre influence dans les entreprises où nos capitaux sont dispersés est insignifiante.Pour se dispenser d'une énergique initiative dans le domaine industriel, commercial et financier on cherche une trop facile excuse dans le lieu commun que les Canadiens français sont pauvres.La vérité est que leur richesse individuelle a beaucoup augmenté, en même temps que diminuait inquiétante constatation, l'importance des affaires M.BEAUDRY LEMAN (tirant general ete la Banque Cainulii nne Nationale.soumises à leur direction.Il faut bien reconnaître que les nôtres sont mal préparés à tirer parti de leurs ressources.Le crédit, le capital, la richesse sont des instruments dont il faut apprendre l'usage com ie des autres instruments de travail.Il ne suffit pas de façonner de tels outils pour les mettre aussitôt au service du voisin qui sait en tirer profit.Il est indispensable d'en apprendre l'emploi afin de les mettre au service de notre idéal moral et national.Notre pays, à coté des Français qui l'ont colonisé et des Anglos-Saxons qui se sont associés avec nous pour réaliser la confédération canadienne, est peuplé comme les Etats-Unis par des hommes d'origines diverses.Cette population cosmopolite, dont l'immigration augmente progressivement l'influence, ne pourrait constituer au Canada une civilisation de race, comme celles des vieux pays d'Europe; elle se fondra probablement dans une société économique, comme celle des Etats-Unis.Notre attitude à l'égard de la civilisation américaine me paraît présenter une grande similitude avec une autre expérience humaine, que vous me permettrez de vous raconter en m'inspirant de la mythologie hindoue.Twash-tri, en langage sanscrit correspond au Vulcain de la Grèce antique, et on lui attribue la création du monde.Après avoir terminé son oeuvre qui comprenait l'homme, il se trouva, dit-on, dépourvu de matériaux pour lui façonner une compagne.Il se plongea dans une profonde méditation, puis dédai- gnant les rognures matérielles de l'univers, il groupa en un faisceau inextricable et impénétrable un certain nombre de qualités, d'instincts et de forces disparates qu'il sut si bien disposer que le produit était harmonieux et charmant.Je vous fais grâce des détails qui sont rapportés dans les vieux livres sanscrits; ils paraîtraient bien puérils à la femme moderne, car on y rencontre de fréquentes allusions à la saveur parfumée du miel, à la cruauté du tigre, à la chaleur douce de l'àtre, à la froideur glaciale de l'hiver, à la douceur du duvet et à la dureté du diamant.Il est évident que tout cela remonte à une période préhistorique et que si c'est toujours vrai, c'est bien démodé.Or donc, Twashtri donna à l'homme cette compagne.Une semaine s'écoula et l'homme revint vers Twashtri et lui dit : "Bon et puissant seigneur, la compagne que vous m'avez donnée empoisonne mon existence.Elle parle sans cesse, me fait perdre mon temps, se lamente à tout propos, et dépense à se parer tout le produit de mon travail".Twashtri ennuyé des doléances de l'homme lui reprit sa femme.Mais huit jours plus tard Twashtri vit de nouveau se prosterner devant lui l'homme qu'il avait créé fier et digne et qu'il retrouvait humble et penaud pour lui redemander sa compagne.L'homme se rappelait seulement qu'elle dansait et chantait pour l'égayer, qu'elle le consolait dans ses peines, l'encourageait dans ses efforts, et le soignait dans la maladie.Twashtri.ému par l'accent de sincérité et par le désespoir de l'homme, lui rendit sa compagne.Trois jours à peine s'étaient écoulés que déjà l'homme se présentait de nouveau devant Twashtri et lui disait : "Seigneur, seigneur, je n'y comprends plus rien, mais je suis sûr que la femme me donne plus d'ennuis que d'agrément.Je vous supplie de me séparer d'elle".Cette fois Twashtri entra dans une grande colère et dit à l'homme : "Va ton chemin et tire-toi d'affaire comme tu pourras".L'homme eut beau clamer ou'il ne pouvait vivre avec elle, Twashtri lui signifia qu'il ne pouvait davantage vivre sans elle.L'homme dès lors s'engagea dans les sentiers de la vie en murmurant : "Puisse le Ciel m'aider, car je ne puis vivre avec elle ni sans elle!" Est-ce là notre situation à l'égard de la civilisation américaine et devons-nous dire que nous ne pouvons vivre avec elle ni sans elle.Il semble cependant qu'il soit possible, tout en nous adaptant au milieu dans lequel nous sommes appelés à nous développer, de conserver dans cette ambiance certaines des caractéristiques de notre race.Citons encore M.Daniel-Rops, qui conclut en ces termes l'article dont nous parlions plus haut : "Les intellectuels les meilleurs ne seront pas ceux qui stérilement tournés vers le passé *n regretteront les charmes, mais plutôt ceux qui pour sauver l'humanisme même s'accommoderont de la civilisation nouvelle pour la mieux guider.L'élite intellectuelle doit-elle se détourner de la vie de l'esprit pour ne plus se soucier que des réalités techniques?Nous avons répondu : Non.Mais doit-elle se maintenir dans un quant à soi vain et dangereux, laisser les hommes de la civilisation machiniste établir à leur gré une sorte de nouvelle barbarie, ce serait encore plus périlleux.Que les jeunes hommes d'aujourd'hui les plus intelligents et les plus cultivés, au lieu de désespérer, adhèrent passionnément à leur siècle, il en vaut la peine.En s'efforçant de devenir des chefs, qu'ils prennent la direction du mouvement et ainsi seront franchies sans effort les années d'incertitude." Il nous reste à étudier par quels moyens nous pouvons nous adapter à notre milieu.Quelle orientation devons-nous donner à notre dé\eloppement ?Il me semble que dans un milieu de civilisation économique et à l'âge du machinisme, il appartient au groupe technique français du Canada, plus qu'à tout autre, de se familiariser avec les méthodes et les instruments de cette civilisation et de ce siècle.A défaut d'apprendre à les utiliser et à les faire servir à la conservation de leur idéal de perfection, les Canadiens français seront submergés par le flot de ceux qui, au Canada et dans le reste de l'Amérique du Nord, seront pourvus de moyens d'actions plus effectifs et mieux adaptés aux conditions de notre pays.Il parait désirable de donner un coup de barre énergique dans le domaine de l'enseigne-(Suite à la page 31 ) 6 Mon Magazine, Avril 1928 Nouvelle canadienne inédite LES ÉCORCEURS Par H.MYRIEL GENDRE A U DANS chaque foyer il y a toujours un meuble antique, un vieux buffet qui garde jalousement des objets précieux, des pièces qui sont des reliques et, parmi tant d'autres riens, des riens qui sont des trésors.Image de la mémoire qui recèle les choses du passé.Ce soir, tandis qu'au dehors le ciel est grouillant d'étoiles et que la douceur moite du temps pèse sur les derniers vestiges de la neige fondante, j'aime à m'asseoir devant l'âtre clair où pétille la bûche d'érable qui veut chanter l'avril à sa manière.Avec l'avidité d'un numismate qui refait sa collection d'antiquailles, je veux fouiller à loisir dans les tiroirs de ma pensée où dorment entassés pêle-mêle et sans art les chiffons d'antan et les guipures au charme désuet, les peintures un peu fanées et les perles oubliées, à côté de la bonne étoffe du pays et de l'étoffe même de ma vie.Je veux oublier les vicissitudes de l'heure pour me prêter à l'étrange volupté de vivre deux fois par la magique évocation du souvenir.Et voici que je retrouve, fleurant bon, encore tout imprégné et saturé de parfums vieux, un fait qui date de plusieurs années: avec lui se dessine devant mes yeux le profil vénéré de grand'maman.C'est elle, en effet, qui me l'a tant de fois et si bien raconte, quand j'étais plus jeune.Je me rappelle qu'elle commençait toujours en donnant quelques petites tapes du revers de sa main sur son blanc tablier pour dissimuler à mes yeux l'émotion grosse qui perlait dans une larme sous sa paupière.Car il s'agissait bien de la mystérieuse disparition de son jeune frère Béloni.Je recueille avec piété ce fait authentique et veux l'écrire, pour le lecteur, à ma manière et au fil de la plume.S'il n'a pu le reconstituer dans la naïve et poétique simplicité du récit de l'aïeule, l'auteur n'en a pas moins voulu conserver certaines bribes de ces expressions typiques ou pittoresques et qui ont cours aujourd'hui encore dans la langue de nos vieux sucriers de la Bcauce.—Un vrai beau temps, ce matin, les gâs.On va avoir "en belle" à "pleumer" du bouleau aujourd'hui.Je crois que les hommes vont nous attendre pour monter dans le bois.Si vous voulez, on va se "greyer" pour aller les prendre.C'était celui qu'on appelait avec une complaisante familiarité le père Thomas qui venait de s'adresser à ses garçons.II faisait petit jour.Un ciel clair comme de la belle vitre.Pas un nuage de près ni de loin.A peine un soupçon de brise qui ne parvenait même pas à rider les minuscules flaques d'eau que la récente fonte des neiges avait amassées un peu partout.Ah! réellement, il faisait bon de pressentir une aussi belle matinée! Cela donne du coeur à l'ouvrage qui.alors, a moins l'aspect d'un fardeau que celui d'un agréable délassement.Et.respirant à pleins poumons l'air matinal venant de la forêt, ces hommes qui aimaient la terre et la forêt comme leurs nourricières, qui étaient attachés à elles par toutes les fibres de leur vie comme l'écorce à l'arbre, délectaient à l'avance la griserie de travailler dans le bois par une tiède journée de printemps, plus fiers et plus indépendants dans ces domaines de la nature qu'un roi dans son empire.C'étaient de bien braves gens que la famille du père Thomas.Et du monde vaillant et matineux.s'il y en avait.Les jours prévus où l'on devait abattre beaucoup de besogne, il n'était pas rare qu'on se levât au chant du coq.Ce matin-là.quelques jours avant Pâques, ils s'étaient donc levés tôt et se préparaient pour la journée qu'ils devaient passer dans le bois avec quelques paysans du voisinage.Tandis que la femme, une vaillante aussi, apprêtait leur provision de frugale nourriture, on s'assurait du bon état des outils.Cette année-là, le printemps avait été hâtif, et les sucres s'étaient faits de bonne heure.Prévoyant beaucoup de besogne pour l'automne suivant, nos hommes résolurent donc d'aller écorcer le bouleau dont ils avaient besoin pour l'année à venir pendant le stage qui suit la coulée de l'eau d'érable et la récolte du sucre, stage qui s'annonçait tranquille.M.MYRIEL GENDREAU Membre de la Société des Poètes Canadiens et auteur de "La Belle au Bois Chantant", dont la seconde édition est en préparation, qui publie une nouvelle inédite dans notre présent numéro.Prêts en un rien de temps dans leur costume sommaire, chapeau de feutre mou, chemise de flanelle et la culotte de drap épais, dont les jambes disparaissaient dans les "bottes sauvages" bien étanches, ils se dirigèrent chez les voisins.Béloni était de la partie.C'était le plus jeune des garçons.17 ans.Peut-être moins musclé que ses frères aînés et moins apte pour la rude besogne, bien que travailleur, on ne manquait cependant pas de l'emmener à tous les travaux pour le plaisir d'avoir la compagnie de ce gai luron qui riait toujours franc comme un beau brin de jeunesse qu'il était.A cette époque, remontons de plus de trois quarts de siècle.St-François était une petite paroisse fort loin de laisser prévoir les agrandissements et la prospérité qui en ont fait la magnifique paroisse, une des plus florissantes de la région, telle qu'elle est de nos jours.Rien d'extraordinaire ne pouvait la distinguer des autres paroisses à leur début, parce que toutes portent sur le socle obscur du monument de leur fondation des noms de colons qui furent des héros, de missionnaires qui furent des saints et ceux d'une poignée de gens dont le coeur valait un continent.Rien d'extraordinaire, si ce n'est que l'agglomération des quelque vingt-cinq ou trente maisons qu'elle comptait alors formaient comme les mailles fortes d'une chaîne incoercible autour de leur chapelle et n'avaient pour guider leurs simples destinées que les préceptes de l'Evangile, l'amour du sol et du foyer et la voix de leur pasteur.Le littoral de la Chaudière n'était alors presque entièrement qu'un immense pan boisé percé de ci de là d'éclaircies" qui étaient des hameaux et des paroisses: proprettes habitations, coquettes sans afféterie, sises à l'avenant sur les bords d'une rivière charmante de cascades et d'ombrages, et buvant à pleines gorgées le soleil, semblables à des corbeilles d'oiseaux perdues au sein des ramures touffues.Si quelque chasseur, en quête d'aventure, eût gravi jusqu'à son sommet le plus élevé un des versants de la vallée et que là, pour jouir du spectacle, il eût promené ses regards autour de lui, il eût remarqué que.de tous côtés, la forêt entrelaçait ses mille ramifications en un massif inextricable; il eût été charmé de voir que la vallée, à ses pieds, s'offrait comme un vaste berceau de verdure au fond duquel s'éveillait le fier clocher d'une ville naissante.Le gibier abondait partout et procurait aux habitants des chasses facilement fructueuses.Mais si l'on rencontrait en quantité, dans ces régions, le chevreuil, le renard et autres bêtes inoffensives, le voisinage était souvent visité d'un hôte moins doux et qui était le maître de céans incontesté dans toute l'étendue de la forêt qui courait jusqu'aux lignes et au-delà.C'était encore à l'époque où la superstition avait beaucoup d'emprise sur les esprits: l'époque où l'imagination peuplait l'espace de fantasmagories: l'époque également des "coffres" et des "bombes" remplis d'or et d'argent et qu'on enfouissait dans le sol par manière d'épargne.On découvrait parfois de ces trésors laissés par l'Algonquin qui avait "gagné" vers les lignes à l'approche des blancs.La journée s'avançait et passait rapidement pour nos hommes à leur travail.Il était coutume, en ces temps-là, qu'on écor-çait.plusieurs mois avant le sucre, le bouleau pour fabriquer ce qu'on appelait des "cassots", récipients qui servaient, les uns, de plus grande dimension, à recueillir l'eau d'érable; les autres, confectionnés plus petits, délicats et jolis, étaient destinés à recevoir la tire et le sucre mis à part pour la consommation à la maison ou la vente sur le marché de la ville de Québec.Les opérations de l'écorçage se pratiquaient généralement à l'automne, ce qui permettait à nos sucriers d'occuper leurs loisirs d'hiver par la fabrication, entre autres choses, de ces "cassots".L'écorce dégagée de l'arbre, on l'apportait par quantité à la maison.On la faisait alors chauf fer sur le poêle pour lui donner le degré de souplesse et de flexibilité désiré.On la taillait ensuite en lisières rectangulaires, qu'on relevait des quatre coins de manière à former les parois.Les deux coins de chaque extrémité étant rapprochés puis joints ensemble, une petite cheville Mon Magazine, Avril 1928 7 pointue en forme d'épine les y fixait définitivement, de la même façon qu'on épingle deux feuilles pour les rattacher ensemble.Le "cassot" était alors fini et de belle apparence.Comme tout était primitif alors, l'érable une fois entaillé d'un coup de "gouge", sorte de ciseau arrondi, une "goudrille" de cèdre servait à recueillir à sa source l'eau sucrée et la laissait tomber dans les énormes "cassots" qu'on visitait l'après-midi.-—Tu es jeune et souple, toi.Béloni, proposa le père Thomas, si tu voulais, tu nous devancerais au camp pour y faire du feu et nous préparer a souper.On n'en aura plus pour longtemps à "pleumcr".ce soir.Dans une demi-heure, nous te rejoindrons.Or.le jeune garçon partit, alerte et joyeux, en fredonnant, par le sentier qui conduisait au camp, tandis que le couteau continuait ses incisions, que les écorces se dégageaient des troncs et couvraient tour à tour le sol de larges oripeaux d'or.Quelques-unes plus étroites venant parfois à rouler par terre en ondulant, ces lames, séparées de leur appui naturel, devaient bien ressembler un peu, dans leur splendeur déchue et leur veuve beauté, à ces belles tresses soyeuses dont le ciseau de la mode a dénudé la nuque de nos oréades modernes.Ce qui fut dit par le père Thomas fut fait.Une demi-heure après le départ de Béloni, on prit le sentier du camp.En entrant dans la cabane, une expression de surprise, qui devint bientôt de la consternation, se peignit sur les visages pâlis de nos travailleurs.Le camp était vide.Pas de feu.Pas de soupe sur la table.Aucune trace que Béloni y était venu.On examine d'abord les alentours sans trouver une parole: on jette un cri d'appel, puis un deuxième, puis un troisième qui demeurent sans réponse.Alors le père Thomas, la voix tremblante, laisse échapper ces mots qui étaient dans la pensée de tous et que nul n'avait osé prononcer le premier, ces mots sinistres et qui avaient presque toujours un son et un sens funèbres: "Ecarté!" —"Ecarté"! murmurèrent les autres voix.Plus de doute possible, le jeune Béloni avait dû courir pour arriver le plus tôt au camp et perdre le seul sentier battu qui y menait.Le temps n'était pas aux conjectures.D'ailleurs, une seule était possible, ou plutôt deux: ou Béloni s'était "écarté" ou encore quelque bête avait pu le dévorer.On s'éloigna du camp, chacun dans une direction opposée, sans toutefois aller trop loin dans la nuit tombante.Et l'on criait et l'on appelait à toute force de poumons.Pas de réponse.On ne perdit pas de temps.Les heures et les minutes étaient inappréciables: chacune d'elles valaient peut-être la vie du jeune disparu.On ne coucha pas au camp.On se réunit et descendit d'un pas rapide et nerveux qui s'accélérait parfois en course folle et l'on apprit la triste nouvelle à la famille.Comme l'écair.le bruit de la disparition du jeune Béloni à Thomas se répandit dans toute la paroisse.Le curé, averti, fit sonner la cloche pour signifier aux "gens du loin" quelque chose d'anormal.L'n grand nombre décidèrent de partir sur-le-champ à la recherche du jeune homme.On forma groupe et l'on monta d'une allure précipitée, chacun étant muni de quelque objet utile dans la circonstance, qui d'un porte-voix, qui d'une trompette, qui d'un sifflet, qui d'une corne retentissante, qui d'un fanal.Toute la nuit durant, on parcourut les lieux du camp et loin dans les alentours.Toute la nuit durant, on cria, appela, siffla, donna des signaux de tous genres.Pas de réponse.Aucune trace, aucun signe de vie de la part de celui qu'on cherchait avec tant d'anxiété.On s'était apporté des provi- sions de bouche, et la journée du lendemain se passa entière dans les mêmes recherches et la même agitation.Mais leurs efforts surhumains restaient infructueux.Au village, on ne parla plus que de la mystérieuse et si subite disparition du jeune Béloni.La famille du père Thomas était folle de peine.Le père Thomas se faisait des reproches de l'avoir laissé partir seul, bien que le camp n'était pas à une très grande distance du lieu de leur travail.On priait à l'église et se confiait à la divine Providence, qui dispose des événements et de nos vies d'après ses sages mais parfois terribles décrets.Toute la paroisse en émoi s'essayait par des paroles d'encouragement et de sympathie à réconforter les pauvres parents inconsolables de la perte de leur fils.Alleluia l ALLELUIA! Vois donc, Juif pervers, ta [démence.Il a vaincu la mort et son règne commence.Pouvait-il s'endormir, lui, l'éternel réveil?L'humanité s'élève avec lui dans la gloire; Jusqu'à la (in des temps on dira sa victoire De soleil en soleil-Alléluia! La mort était un sombre gouffre Où venait s'engloutir tout ce qui chante ou [souffre.L'homme vivait sans but et mourait sans [espoir.Il allait, comme au vent du nord s'en va la [feuille.Comme le raisin mûr que la vendange cueille.S'en va dans le pressoir.Montez, Alléluias, montez! Non, jamais heure l'our les pauvres humains n'aura sonné [ meilleure.La haine s'est enfuie au souffle de l'amour; L'Eternel a levé le terrible anathème Qui pesait comme un joug sur le front sans [baptême.Depuis le premier jour! Alléluia! Petits que l'orgueilleux dédaigne.Grands qu'on envie, et dont en secret le [coeur saigne.Passants accoutumés du chemin des douleurs.Un baume va couler, divin, sur nos blessures.Et les baisers ardents des lèvres les plus pures Iront sécher vos pleura.Alléluia! Le Christ s'est levé plein de vie! Homme simple, à genoux! A genoux, fier [génie! Par le monde il s'en va semant la vérité.La nuit n'est plus.Salut à la nouvelle aurore! Le passé t'appelait, tout l'avenir t'adore, Divin Ressuscité ! P.Le M A Y.(Les Epis).Certains paroissiens descendirent à Lévis pour consulter l'oracle de "savants" reconnus de loin pour leur science de divination.L'un était un tireur de cartes" et l'autre de la nation huronne et "jongleur".Tous deux, interrogés séparément sur la même question, rendirent une réponse à peu près identique: —Le jeune homme a perdu son chemin en courant Arrivé près d'un ruisseau après avoir beaucoup marché et couru, fait et refait le même cercle vicieux cent fois; à un endroit qui est à environ trois milles du camp, en "gagnant" sur le nord.Il s'y pencha pour étancher sa soif.A cet endroit était un très gros arbre, au pied duquel il s'assit pour se reposer et reprendre haleine.Il a dû s'y endormir et être dévoré par une bête fauve.Allez, cherchez cet endroit, vous y trouverez encore des ossements." Les porteurs de la nouvelle, revenant en voi- ture par le chemin difficile qui longeait la Chaudière, arrivèrent à St-François le jour de Pâques au matin.A chacun des paroissiens réunis de bonne heure à la chapelle, ce matin de grande fête, on fit part du message.Le curé fut consulté sur une décision â prendre.Pleins de confiance en leur père spirituel, ils le prièrent instamment de bien vouloir les accompagner.On décida d'aller à la recherche des restes du disparu en se guidant sur les indications des messagers.Le bon pasteur, rempli de compassion pour ses ouailles et la famille éprouvée, ne les déconseilla point mais leur dit au contraire: —Mes enfants, j'irai avec vous.Puisse le Dieu tout-puissant bénir nos efforts.Il n'y eut qu'une messe basse et l'on partit au son de la cloche qui devait sonner par intervalles jusqu'à leur retour.Quelle journée radieuse! Et quelle clarté douce elle répandait dans l'espace embaumé! C'était Pâques; c'était son sourire sur les tristesses de la terre et les amertumes de cette vallée de larmes.Le soleil, rayonnant et comme neuf dans l'azur clair, avait bien dû "danser ".ce matin de Pâques fleuries! Irradiant sa flamme en larges fusées lumineuses, il semblait déployer sous le ciel un diaphane éventail du plus pur cristal.Partout, la nature embaumait, chantait, murmurait un refrain, un hymne, une modulation d'amour, de jeunesse et d'espérance.Pâques, c'était bien Pâques sur la paroisse morne et déserte' Pâques dans les herbes qui habillaient déjà les verts coteaux et qui semblaient des fleurs! Pâques dans la gorge délirante des oiseaux! Pâques dans les allègres clapotis des ruisseaux et le bruit des chutes.Pâques dans les bois où la brise balançait les rameaux comme des harpes éoliennes .Pâques dans la cloche qui sonnait, sonnait, sonnait.On l'entendait parfois de loin, dans les risées intermittentes du vent, comme un appel à la vie.Et bientôt, c'était comme la voix plcuran te d un glas funèbre qui tinte pour un trépassé.Jamais la cloche n'avait sonné comme cela! Au pied d'un gros arbre, auprès d'un miscau, le curé recueillit quelques ossements.On s'en revint.Là-bas, la cloche sonnait.Pas un mot ne s'échangea dans le funèbre cortège.Seuls des soupirs et des sanglots gonflaient les poitrines, étreignaient les gorges et rompaient le silence de cette foule accablée de fatigues et de peine.A l'église, le soir.le prêtre bénit les restes mortels de celui qui fut le cher Béloni, la belle jeunesse de la paroisse.Le pasteur fit à ses paroissiens une courte mais impressionnante allocution, tandis que les larmes et les sanglots de l'assistance parlaient aussi fort que sa voix émue.Parmi la foule, le père Thomas restait immobile, sa tête aux cheveux couleur des dernières neiges enfouie dans l'abime de ses vieilles mains calleuses où on aurait pu voir filtrer de grosses gouttes brillantes, tombant aussi dru qu'il peut encore en couler sous la blessure du fer sur l'écorcc du vieil érable.Non, jamais, la cloche n'avait sonné comme cela! Jamais, non plus, ses paroles harmonieuses, unies aux paroles réconfortantes du saint représentant de Dieu, n'avaient eu pour les habitants de St-François une telle expression de la voix d'En-Haut.ne leur avaient apporté un tel baume dans leurs blessures et de tels accents de pénétrante et céleste consolation.Jamais, non plus, elles ne leur avaient fait comprendre, comme en ce soir de Pâques, aux approches de la nuit dans leur modeste chapelle rustique, le sens de la foi dans la résurrection de la chair et de l'immortalité dans une autre vie. 8 Mon Magazine, Avril 192S A vol d'oiseau Lionel W.de Vis-Norton J^e Paradis du Pacifique Les Iles Hawaïennes LES Iles Hawaïennes, situées au milieu de l'Océan Pacifique, sont les plus isolées de notre globe terrestre: leur plus proche voisine, la Californie, est à 2.000 milles.Sur une carte géographique, on trouve en plein océan Pacifique quelques points noirs à peine visibles, ce sont elles, les îles merveilleuses, sorties de la mer par une éruption de volcans.Et qui d'entre nous connaît la richesse, la beauté, la production de ce pays, aux pèches fructueuses, aux fleurs merveilleuses, aux arbres verdoyants, baignées d'un soleil qui prodigue toute l'année ses rayons bienfaisants?En 1778.le Capitaine James Cook, de la Marine Royale Anglaise, découvrit dans l'Océan Pacifique un groupe d'îles auxquelles il donna le nom d'Iles Sandwich en l'honneur du premier Lord de l'Amirauté Anglaise, le comte de Sandwich, et des lors, marins, guerriers, marchands, tous rapportaient de leurs voyages des histoires merveilleuses sur ce pays.Ce n'est qu'en 1898 que la République de Hawaï fut annexée aux Etats-Unis, et son gouvernement mis en vigueur le 14 juin 1900.Lors de leur découverte, ces îles étaient habitées par une race non civilisée, heureuse, douce, amoureuse de la musique et des beautés de leur nature, pratiquant sauvagement une religion ayant pour dieu une idole.TABU.Cette religion était d'une sévérité excessive pour les femmes qui ne pouvaient manger dans aucun temps de l'année des bananes, des cocos, de la tortue, etc.Elles ne pouvaient prendre leur repas avec un homme, ni cuire leur nourriture dans sa maison, de sorte que chaque famille avait deux maisons et deux fourneaux.Ces sauvages vinrent habiter ces îles il y a des centaines et des centaines d'années, venant de l'Inde tout probablement, car leur figure brune, leurs lèvres épaisses et rouges, leurs yeux très noirs sont bien la caractéristique des habitants de la Polynésie.Cette vie près de la mer, cette nourriture naturelle, a fait ces hommes superbes, agiles, nageurs puissants et rapides.Aujourd'hui, cette race ne constitue que l'infime partie de la population des Iles Hawaïennes; cette population, d'environ 320,000 habitants, est composée pour les deux tiers de descendance orientale, mais très rapidement américanisée; 40% de la population est japonaise et les purs Hawaïains ne se chiffrent qu'à 22.000, répartis dans toutes les îles.Chinois, Coréens.Filipinos, Portugais.Espagnols, Porto-Ricains, Anglais, Allemands et Américains contractent mariage sans différence de nationalité.Les Français ne se rencontrent qu'en très petit nombre.Le type hawaïen est très intelligent, hospitalier, bien eduqué.et pour la plupart très instruit.Il parle, outre sa langue, l'anglais parfaitement et occupe plusieurs positions sociales.II aime la politique, fait d'excellents commis, policiers, et c'est amusant de voir un de ces fonctionnaires publics, à la figure bronzée, tout vêtu de blanc, caché sous une immense ombrelle, et d'une main nonchalante (ce qui est particulier au type hawaïain), donner la direction de ce trafic multicolore, car chaque race porte le costume national.Et c'est charmant de voir une jeune fille chinoise, dans son pyjamas de soie bleu ciel, marchant avec une Japonaise, drapée dans son kimono peint de mille papillons aux cent couleurs, de lanternes et de pagodes orientales, serré à la taille par une large ceinture nouée en arrière par une boucle aux longs pendants, montée sur ses souliers de bois à double talons.Et plus loin, une Porto-Ricaine portant une Ion.gue robe de soie rouge vif, et qui tombe jusqu'au pied, cette robe est recouverte d'une courte chemisette de tissu transparent, ornée d'ailes énormes comme un papillon.Puis un blanc, un Européen ou Américain, vêtu de duck blanc des pieds à la tête, portant un helmet sur sa tête pour se préserver des rayons ardents du soleil.Celui-ci est suivi par une jolie petite Hawaïaine avec sa longue robe de soie noire à la "Mother Hubbard" et ses longues tresses noires souples et ondulées descendant jusqu'à ses genoux.Ce territoire s'étend sur une distance d'à peu près 1.500 milles, composé d'un grand nombre d'îles échelonnées à travers l'Océan Pacifique, mais le groupe principal des îles, partant de l'île KUAI à l'île HAWAI, couvre une distance de 6,400 milles carrés, situé dans les limites nord du Tropique du Cancer, sur une latitude de Les fameuses îles Hawaïennes ont toujours été, pour les personnes qui n'ont pas eu l'avantage de visiter ce pays merveilleux, une terre de rêve et d'enchantement.C'est un paradis dont on vante les charmes enivrants et dont on ne se lasse pas d'écouter les récits légendaires.Nous devons à la plume d'un ami de "Mon Magazine" les notes intéressantes que nous publions aujourd'hui et qui ne manqueront pas de captiver l'attention de nos lecteurs.M.de Vis-Norton est un savant géologue anglais, qui a pour mission d'étudier les troubles volcaniques qui se produisent continuellement sur cette terre hawaïenne.Car Hawaï est le pays des volcans et, par les nuits tropicales, le firmament est constamment illuminé des rougeurs que projettent vers les étoiles les laves enflammées.Nous lui savons gré d'avoir voulu fournir à notre revue ces enseignements que sa correspondante, au Canada, a bien voulu traduire de l'anglais.1 8°54' et une longitude de 1 54°50'.Le climat est d'une uniformité étonnante, ne variant que de quelques degrés et constituant un été perpétuel.La pluie ne tombe que le soir et rafraîchit toute cette production, gardant verte et brillante cette verdure éternelle.Une brise venant de la mer souffle presque continuellement, rendant frais les jours les plus chauds.Le thermomètre ne baisse jamais plus bas que 50' et ne monte pas plus haut que 85'.Pas de tempêtes, ni de changements subits de température.Pas de moustiques dangereux ni de bêtes féroces.Et lorsqu'en décembre, janvier et février nous chauffons nos pieds aux flammes des foyers, eux, ces heureux vivants, se font paresseusement chauffer, étendus sur le sable fin de la plage de Hawaï, laissant l'eau tiède de l'Océan baigner leurs pieds.En un mot, c'est le climat le plus parfait du monde.Avec une température idéale, une végétation splendide s'en suit.Mai.juin et juillet voient fleurir des centaines de variétés de fleurs de toutes sortes, telles que les éblouissantes "Cassias" rose et or, les "Poincianas" rouge flamme et les "Jacarandas" mauves.Les fruits, tels que I"'ananas", le "guava" et le "mango", sont dans leur pleine maturité.Toutes les plantes rares, les fruits exquis, les fleurs aux mille tons chatoyants se sont donnés rendez-vous sur cette terre hawaïaine .L"'HibJcus", qui à lui seul contient une variété de 3,000 teintes, fleurit toute l'année, et rares sont les maisons qui ne possèdent leur allée d"'Hibicus" où le blanc se marie au violet, où le jaune rivalise de splendeur avec le rouge sombre et velouté, où l'or se mêle aux bleus et aux mauves.L'industrie du pays est la canne à sucre et la plantation de l'ananas.L'île Maui est le centre de l'industrie de la canne à sucre, et sur un acre de terre on récolte environ cinq tonnes de sucre brut.L'ananas se cultive sur des étendues dépassant quelquefois cinq et six milles.Le café, le tabac, le bananier, le melon, constituent une source de revenus extraordinaire.En 1926, l'industrie de la canne à sucre a rapporté au territoire de Hawaï la somme énorme de cent millions, et l'ananas plus de 200 millions de dollars.Au Canada, vous offrirez à votre hôte un verre de vin fabriqué chez vous.A Hawaï, le visiteur sera reçu avec une tasse de café KONA HAWAÏAIN.un pot de gelée de GUAVA.ou une confiture de POHA.Aucun grain n'est cultivé, si ce n'est le blé-d'Inde qui couvre des champs de plusieurs milles.Les principales îles du territoire hawaïain sont: KANI, NIIHAU, OAHU.MOLOKAI, LAUAI, MAUI, KAHOOLAWE et HAWAI, qui est la plus considérable et qui donne son nom à tout le territoire.Sa capitale, HILO, est le port de mer principal.C'est le centre le plus riche pour la culture de la canne à sucre.Située à l'entrée de la baie de Hilo, cette ville rivalise de richesses, par ses boulevards, ses maisons somptueuses, ses perfectionnements, son administration parfaite, avec les villes européennes, américaines et canadiennes les plus modernes.Mais la ville la plus importante, la Ville Reine, la New-York de l'Ouest, HONOLULU, est située sur l'île OAHU, sur les bords de la plage de Waikiki.Honolulu est le rendez-vous des excursionnistes, c'est le ventre des activités navales et militaires, commerciales et sportives.Des navires venant de toutes les directions jettent l'ancre dans son port, venant de Vancouver, Seattle, San Francisco.Los Angeles, Sydney, Manille, Hong-Kong, Shanghai, Yokohama, et nombre d'autres villes aussi importantes.Cette ville possède des édifices merveilleux, des hôtels situés dans les parties commerciales et résidentielles de la ville comme sur la plage.Ces hôtels sont administrés sur le plan Américain, à l'exception que la majorité des domestiques, garçons de table, chauffeurs d'automobile sont tous japonais.Des cafés, restaurants, salles de thé, de danse, s'échelonnent le long des boulevards et des avenues, mêlés aux librairies publiques, hôpitaux spacieux, cliniques, écoles.Chose extraordinaire pour un pays aussi cosmopolite, la position de détective est à peu près la plus tranquille.Les routes à travers ces îles sont merveilleuses, et depuis la Rolls-Royce jusqu'à l'humble Ford, des chars de toutes marques circulent continuellement, car Honolulu et toutes ces villes sont riches, même très riches.Le système de communication entre ces îles se fait par bateau et aéroplane.Le système d'instruction est à peu près celui des "High Schools" et universités américaines, s'étendant sur un plan de 250 écoles employant 2,450 professeurs annuellement.Toutes les religions se pratiquent aux Iles Hawaïaines.depuis la religion des Mormons, des Boudhistes.des protestants de toutes sectes, jusqu'au catholicisme.Les églises sont pour la plupart en plein air, entourées d'immenses jar- Mon Magazine, Avril 192S 9 dins.Le plus vieux temple à Honolulu, le temple KAWAIAHOA, est bâti entièrement de corail, où le service religieux se fait en anglais et en hawaïain.Un mot sur cette langue étrange.L'alphabet se compose de 12 lettres et se prononce comme l'espagnol, elle possède toutes nos voyelles.Pour exemple: Oui, se dit AE.Non, AOLE.Maison, HALE.Pain, PALA-OA, et le mot employé par l'entière population des Iles Hawaïaines, mot de bienvenue au visiteur, mot d'amitié, de sympathie, d'affection, d'amour et qui a la douceur du miel attique, c'est ALOHA.L'Hawaïain est courtois, affable, et s'attache facilement, il vouera à un bienfaiteur une reconnaissance éternelle et dont il donnera des preuves en toutes occasions.Mais il est des plus superstitieux, et les légendes pullulent dans chaque île, qui ont toutes reçu leur nom d'un dieu mythologique, et chacune porte sa légende personnelle.MAUI, par exemple, qui possède le fameux volcan HALEAKALA, volcan éteint, et le parc National Hawaïain, immensément riche, tire son nom du dieu MAUI qui remplit de poissons les eaux qui entourent son île, et attrapa un jour le soleil au lasso, pour l'obliger à briller continuellement au-dessus d'elle.Et ce dieu PELE, dieu du feu.qui possède sa maison dans le cratère du KILAUEÀ .Ils croient que pour le pêcheur.Les principaux poissons sont le AHI, le PAKUIKUI.tout noir avec une queue rouge et blanche, rond, énorme.Tous sont de couleurs éclatantes avec des têtes jaunes et rouges, des cercles bleus autour des yeux, quelques-uns ressemblent à des joueurs de football avec leurs chandails jaune et noir.Un autre non moins merveilleux est l'OCTOPUS, avec ses larges tentacules, capable d'enserrer un homme, et le poisson volant MALOLO qui a donné son nom à un superbe paquebot faisant le service entre San Francisco et Honolulu.L'oiseau du pays est le Mynah Indien qui ressemble un peu à notre corneille, avec cette différence qu'il porte autour des yeux un anneau jaune orange; il imite tous les sons qu'il entend, même l'aboiement d'un chien.C'est à peu près le seul oiseau important de ces îles qui n'en possèdent qu'une petite quantité.Tous nos sports d'été se pratiquent là-bas.Tennis, golf, natation, canotage, football, rugby, ce dernier très en faveur, et par-dessus tout le sport national, "surf-riding".Ce jeu consiste en une planche de neuf pieds de long, taillée dans un bois très dur.le KOA.Le bout est arrondi, et avec les mains les naturels rament jusqu'à un mille à peu près de la rive, puis tournant la figure au rivage ils attendent qu'une vague énorme les emporte avec elle à une vitesse de Hawaï est le pays volcanique par excellence.Le plus gros volcan, KALEAKALA.éteint depuis nombre d'années, est appelé la "Maison du Soleil".Il est haut de 10,000 pieds et son ascension se fait à cheval ou à pied.Sur le sommet la vue est unique, et des couchers de soleil capable d'exciter l'art de plus d'un peintre célèbre.L'ouverture de ce cratère a une circonférence de 26 milles et un mille de profondeur.La descente se fait à dos de cheval, celui-ci s'as-seyant sur ses pattes de derrière, se laisse glisser, et dans cette profondeur descend.Là.pendant une journée, il faut marcher afin d'atteindre un campement pour la nuit.Cette cave contient une vapeur qui descend de l'ouverture du cratère.Cette vapeur condensée est la seule eau qui se puisse trouver pendant ce voyage et si, par mé-garde, un voyageur passe sans y puiser, il lui faudra se résigner à mourir de soif.C'est pourquoi un grand nombre de guides sont assignés pour conduire les voyageurs dans ces caves souterraines.Du sommet de la montagne, la vue s'étend sur toutes les îles du territoire et l'on aperçoit la haute cime neigeuse de cet autre volcan en action, le MAUNA KEA (13.825 pieds), le plus célèbre du monde entier, et le MAUNA LOA (13.675 pieds) qui jette des laves à cinq et six cents pieds de hauteur sur une longueur de un mille environ.Sur les ifi Ces petites hawaïennes n'ont pour tout vêtement qu'un rayon de soleil.tout ce qui existe possède la vie et se reproduit, par exemple que les gros coquillages qu'ils trouvent sur le sable de la mer sont les "Pères coquilles"; les plus petites qui sont percées de mille trous aux différentes couleurs sont les "Mères coquilles", et les toutes petites attachées aux rochers sont les "Bébés coquilles" et que ces dernières deviendront énormes, pourvu que Dieu leur prête vie.Ou encore, si un naturel trouve un récif de corail à l'entrée d'une petite baie, c'est que le dieu l'a chassé de ses colonies, et qu il vient se poser à la bouche de cette baie pour se reproduire et former cette entrée au dieu injuste.Le naturel a gardé aussi plusieurs de ses vieilles coutumes, ainsi à l'arrivée d'un paquebot, l'orchestre hawaïain se fait entendre et joue dans un parc toute la nuit.Ils chantent par groupe des mélodies lentes, accompagnées de leur ukelele ou guitare hawaïaine.Ils s'installent sous les palmiers à la lueur de la lune et danse la HULA.Ils font cuire encore leur nourriture dans leur IMU, fourneau construit dans la terre, pèchent à la torche la nuit et organisent des courses de natation nocturne.Mais les huttes de pailles sont choses du passé, et l'on ne les retrouve que dans les musées.La pêche dans ces îles est merveilleuses, et des poissons pesant jusqu'à 100 livres sont quelquefois la cause de deux ou trois heures d'excitation 25 à 30 milles à l'heure.Ce sport demande une agilité, un sang-froid qui ne s'acquierre qu'après une très longue pratique.Les naturels sont si aptes à ce sport qu'ils le pratiquent en se tenant sur la tête ou emportant sur leurs épaules un camarade debout, exécutant mille prouesses.On dit qu'un jour le Prince de Galles, voyageant aux Iles Hawaïaines, voulut essayer ce sport nouveau pour lui et en fut quitte pour un bain forcé, d'où il sortit sain et sauf grâce à un de ces habiles nageurs.Mais cette équipée ne lui enleva pas son sourire et sa gaieté et il recommença de nouveau.Chaque année, il se fait un carnaval en l'honneur de ce sport, ce qui donne lieu à des réjouissances de toutes sortes.Là se sortent les drapeaux portant les emblèmes des pécheurs, les lanternes orientales et les étoffes multicolores.Les villes hawaïennes ne manquent pas de clubs sportifs et autres.Hilo et Honolulu ont les Rotariens et les Elks, ces derniers ayant un édifice somptueux sur la plage de Waikiki.Clubs sociaux, tels que le Commercial Club.University, Pacific et le Country Club.Des associations, telles que le Y.M.C.A.et le Y.W.C.A., l'Armée du Salut, le "Boy and Girl Scouts" et le Pan-Pacific Union dont les quartiers généraux, club et institutions de recherches, à Honolulu, possèdent d'importants conférenciers.flancs du KILAUEA (volcan en action dont le cratère mesure 3,000 pieds de diamètre), est bâti un observatoire scientifique qui s'occupe d'éruptions volcaniques et de l'étude des secousses sis-miques.très fréquentes en ces parages.Hawaï étant un territoire des Etats-Unis, c'est le Président de la République Américaine qui nomme le gouverneur et les principaux juges de ces îles, mais la législature locale et les représentants des comtés de Kauai, Honolulu.(Oahu), Maui et Hawaï, ainsi que la mairie de Honolulu est élective.La législature s'assemble tous les deux ans et siège 60 jours; le gouverneur nomme alors des représentants pour chaque département, nomination sujette à l'approbation de la majorité du Sénat territorial.Honolulu publie plusieurs quotidiens et hebdomadaires, revues et magazines.Et si.quelque soir, il vous prend fantaisie d'entendre un concert purement hawaïain.vous aurez un plaisir à la Station KGU, Honolulu.Là vous pourrez entendre la fameuse musique hawaïenne, mélodieuse, les ukeleles et les guitares accompagner des voix mielleuses, des choeurs mixtes aux souples intonations, des voix dont la renommée s'étend dans l'univers entier.Et ce seul plaisir de votre oreille vous fera rêver un peu à ce pays féerique, à cette terre enchanteresse d'un éternel printemps . 10 Mon Magazine, Avril 1928 Pa&e d'autrefois PAUL BOURGET PAQUES RESURRECTION I .nient, tristement, Elisabeth de Fresne avait gravi la pente de la colline, boisée et close d'un mur, qui servait de parc à sa villa.Elle s'était assise, à même le roc, sur la terrasse, ménagée là en des jours plus heureux et d'où ses yeux pouvaient voir l'un des plus vastes paysages de mer et de montagne qui soit en Provence, si beau qu'il a valu à cette partie des environs d'Hyères le surnon de Costebelle.A ses pieds, les cimes inégales des pins d'Alep verdoyaient, frissonnaient sous la brise venue du golfe qui lui-même bleuissait plus loin, fermé, d'un côté, par les deux longues et minces chaussées de la presqu'île de Giens, de l'autre, par la pointe fortifiée de Brégançon.L'île de Porquerolles et ses rochers dentelés, celle de Port-Cros et sa Vigie, celle du Levant et ses landes nues barraient là-bas l'horizon.A la gauche de la jeune femme, s'étendait la sombre chaine des Maures, au bas de laquelle Hyères elle-même étageait ses maisons blanches.Et le radieux soleil enveloppait d'une gloire cette forêt, ces flots, ces îles, ces collines, ces façades lointaines, — un' divin soleil de la fin de mars, qui, plus près, caressait la villa peinte en rose et les allées du jardin attenant au parc, avec leurs mimosas fleuris, leurs bordures d'iris violets, d'oeillets blancs et rouges, leurs massifs, de roses pâles et de larges anémones.Dans le petit bois de pins, des bruyères, hautes comme des arbres, remuaient au vent de mer leurs grappes d'un blanc très doux, les lauriers-thyms leurs bouquets d'un blanc très clair.Cette brise roulait, avec cet arôme marin, la senteur mêlée de ces résines et de ces corolles, celle aussi des plantes sauvages, des romarins et des cystes.De-ci de-là, les formes des végétaux exotiques s'apercevaient confusément : les larges palmes des dattiers, les poignards tordus des agaves, les barbes aiguës des yuccas.Et cette adorable vision d'un printemps presque oriental s'achevait," s'enchantait, s'ennoblissait d'un charme plus pur encore par le tintement pieux d'une cloche de chapelle.Cette voix de la petite église qui domine toute cette contrée et s'appelle du beau nom de Notre-Itume de Consolation, s'épandait dans cet air lumineux, balsamique et tiède, par frêles vibrations argentines.Elle annonçait que cette glorieuse matinée de printemps était aussi la matinée de Pâques, et cette fête de la résurrection s'harmonisait si bien avec l'universelle joie de vivre, partout éparse, que cette merveilleuse nature semblait, elle aussi, par ce soleil, par cette mer, par ces fleurs, proclamer le triomphe de l'Amour qui a vaincu la Mort.II Hélas! c'était justement cette fête de la Vie, dans la Nature et dans l'Eglise, dans le ciel visible et dans l'invisible, qui accablait la jeune femme d'une plus cruelle mélancolie, par ce miraculeux matin de Pâques.Le sombre crêpe dont elle était vêtue, et qui parait d'une grâce attendrissante sa délicate beauté blonde, racontait un deuil, porté plus désespérément dans son coeur.Ses doux yeux bleus, presque ternis d'avoir trop pleuré, semblaient blessés par le rayonnant éclat du beau jour.Son front pâli se voilait d'une pensée plus douloureuse, à chaque sonnerie de la cloche.Elle avait perdu un fils — son unique fils — quatre mois auparavant, et, dans cette âme de mère, la blessure ouverte saignait davantage, à regarder cette féerie du printemps nouveau que son cher André ne verrait pas, à écouter cet appel vers un Dieu qu'elle ne priait plus, qu'elle ne pouvait plus prier depuis qu'il lui avait pris son enfant.Assise sur la chaude terrasse, elle regardait de ce machinal et indifférent regard de désespoir.De tous les points de l'admirable horizon, des images s'élevaient pour elle, et des cortèges d'idées suivaient ces images, qui lui rendaient plus précis, plus intolérables les moindres détails de son malheur.Cette mort presque soudaine d'un garçon de six ans, emporté par une méningite en quelques jours, c'était déjà une bien dure épreuve.Des circonstances personnelles en avaient aggravé le poids encore, et la jeune femme les réalisait à nouveau, une par une, devant ce paysage, chargé pour elle de tant de passé.Cette eau miroitante du paisible golfe, c'était la mer, l'infranchissable mer, sur laquelle Ludovic de Fresne, son mari, avait dû partir pour l'Extrême-Orient, dix mois plus tôt.Elle avait accompagné le lieutenant de vaisseau à Toulon, épouse si tourmentée, mère si heureuse! Et maintenant qu'elle aurait eu tant besoin de lui, pour supporter l'horri- ble chose, des milliers et des milliers de lieues les séparaient l'un de l'autre, truand reviendrait-il lui dire les paroles qui lui rendraient le courage de vivre pour faire son devoir?.Quel devoir?Le son de la cloche qui annon.ait la messe, à laquelle sa révolte intérieure l'empêchait d'assister, le lui répétait trop nettement.Si Mme de Fresne s'était mise debout, elle aurait pu, sur le ruban de route, qui, de la porte de la villa, serpente à travers les bois jusque vers la chapelle, apercevoir une voiture trainee par un poney, et, dans cette voiture, deux enfants en deuil comme elle : un garçon de neuf ans, une fillette de huit.Ces deux enfants, Guy et Alice, étaient ceux de son mari, qui les avait eus d'un premier mariage.Elle se souvenait.Quand elle avait épousé l'officier de marine, qui était en même temps son cousin, comme la pitié pour les deux orph ;lins avait été sincère en elle! Comme toute sa conscience s'était tendue à leur remplacer la morte, au point qu'à leur âge de neuf et huit ans, ils ignoraient qu'elle ne fût pas leur vraie mère! Quand elle avait eu elle-même un fils, avec quel scrupule elle c'était appliquée à ne jamais montrer une préférence à celai-ci I Elle n'avait même pas eu besoin d'effort.Tant que les trois blondes têtes avaient couru, joué, ri autour d'elle, son coeur s'était naturellement partagé entre elles trois.Pourquoi n'en était-il plus ainsi maintenant ?Pourquoi?.La jeune femme n'avait qu'à se tourner à gauche, vers un point qu'elle connaissait trop bien, pour avoir la réponse à cette question.Là-bas, par delà les dernières maisons de la ville, une dépression marquait le creux d'une vallée, celle du cimetière.Depuis le jour oû elle avait vu de ses yeux — son courage était allé jusque-là — le petit cercueil de son pauvre André glisser le long des cordes dans le caveau fraîchement creusé, une atroce impression s'était emparée d'elle, qu'en vain, elle avait combattue, qu'elle combattait toujours, et toujours en vain; et, par cette matinée de fête, elle l'avait sentie plus forte danf son coeur.Elle ne pouvait pardonner aux deux enfants de son mari d'être gais, d'être jeunes, de marcher, de parler, de respirer, d'exister enfin, tandis que l'autre, le petit, son petit, gisait immobile dans sa tombe.Elle n'avait pas seulement cessé de les aimer.Par moments, il lui semblait, et tout son être en frissonnait de remords, qu'elle les haïssait, comme s'ils eussent volé à l'absent sa part de joie, de santé, de lumière.De les entendre l'appeler : "Maman" lui donnait une maladive et cruelle envie de leur crier : "Taisez-vous, je ne suis pas votre mère!." afin que ces deux syllabes ne lui fussent plus adressées par personne, puisque la chère et fine bouche qui seule avait le droit de les prononcer vraiment ne devait jamais les lui redire.Ce matin, cette passionnée rancune contre ses beaux-enfants l'avait remuée plus profondément.Elle avait voulu, comme les autres années, leur remettre elle-même leurs oeufs de Pâques.Elle pouvait se rendre cette justice, en effet : plus cette injuste haine grandissait dans son âme, plus elle appliquait son énergie à n'en rien trahir dans se» actes.Les enfants étaient donc venus dans sa chambre.Elle avait vu leurs yeux éclairés par la fièvre de l'impatience, leurs mains ouvrir en tremblant les gros oeufs de bois colorié, leurs visages s'extasier devant les objets qu'elle leur avait choisis : une jolie épingle pour le petit garçon, une chaine avec une croix pour la fille.Dieu! Les innocents, mais les durs bourreaux, et qui lui avaient retourné le couteau dans le coeur rien qu'à lui montrer leur joie naïve, ce plaisir de vivre et d'être au monde, qui égayait même leurs vêtements noirs! L'autre lui était apparu en pensée, avec un reproche d'être oublié dans ses yeux sans chaleur.Un sanglot lui était monté à la gorge, qu'elle avait eu pourtant la force d'étouffer, et c'est pour tromper un peu cette surprise aiguë de sa douleur qu'elle était venue seule, tandis que Guy et Alice se rendaient à la messe, s'asseoir sur cette terrasse déserte.N'aurait-elle pas dû savoir, pourtant, que sa plaie intime s'aviverait dans cette félicité de toute la nature, au lieu de s'y endormir ?Ill L'eau du golfe continuait de miroiter et de bleuir, les îles de dresser leurs falaises violettes sur l'horizon sans nuages, les montagnes de développer leurs molles, leurs voluptueuses lignes, les fleurs d'exhaler leurs parfums, les pins d'Alep de tamiser, de filtrer la lumière en une impalpable poudre d'or, les exotiquss arbustes de palpiter sous ce ciel, comme au ressouvenir des lointains climats, patries de leurs puissantes essences.La cloche seule s'était tue dans la tour ajourée de la chapelle.Et, dans ce silence de la campagne heureuse, les voix du regret et du désespoir grondaient, grondaient toujours plus violentes au fond du coeur de la mère, — la voix de la révolte aussi, et de la haine! Une fois de plus, les impressions trop .pénibles que lui infligeait le contraste, entre cette léte de la vie, épanouie autour d'elle, et son irréparable deuil, se ramassaient dans cet étrange sentiment d'une irrésistible antipathie contre le bonheur de ses beaux-enfants.C'était, dans les profondeurs de son être intime, le soulèvement d'une colère envieuse qui lui faisait honte sans qu'elle pût s'en rendre maîtresse.Oui, elle enviait, à ce demi-frère et à cette demi-soeur de son André, tout ce printemps que son cher petit mort ne pouvait plus respirer, tout cet avenir illimité que leur adolescence avait devant soi.Elle s'étonnait elle-même de leur en vouloir avec cette frénésie d'aversion, et sans qu'elle en pût donner d'autre motif, sinon qu'à la seule idée de leur visage, elle se sentait des entrailles de marâtre, et, contre ces fruits du premier lit, une instinctive, une furieuse horreur, dont elle ne se croyait pas capable.Certes, c'était bien injuste.Mais y a-t-il une justice en ce monde?Non, les deux enfants ne méritaient pas que la seconde femme de leur père, celle à qui l'absent les avait confiés, les enveloppât l'un et l'autre dans cet inique ressentiment.Mais elle-même, avait-elle mérité que son ange lui fût ravi de cette soudaine et terrible manière?.Cette femme, qui avait été pieuse et douce, indulgente et dévouée, qui l'était encore, dans ses actions, par la force acquise de ses premières vertus, subissait cette dépravation de la douleur trop constamment aiguë et trop intense : un démon de méchanceté, de férocité presque, s'agitait en elle, qui lui arracha soudain, devant ce paysage où tout était harmonie, apaisement, beauté, cette phrase monstrueuse qu'elle cria tout haut, à qui?à la nature?à Dieu?au printemps ?—Ah! Si seulement l'un d'eux était mort aussi!.Elle s'entendit prononcer ces mots, où s'exhalait la frénésie de sa souffrance, avec une sorte de stupeur, qui la fit se relever du banc de pierre où elle s'était assise.Elle passa les mains sur ses yeux, comme pour exorciser la tentation de cet abominable souhait, et elle recommença de marcher à travers le bois, d'un pas rapide maintenant, comme si elle eût voulu fuir le trop lumineux paysage, fuir la vue du chemin par où devaient revenir ses beaux-enfants, fuir ses pensées, se fuir elle-même.Elle allait, choisissant, dans cet immense parc à demi sauvage, les sentiers étroits, presque impraticables, où les ramures séchées accrochaient sa robe, où les pommes de pins craquaient et glissaient sous son pas, où ses mains écartaient sans cesse quelque arbuste épineux, quelque branche trop haute de bruyère.Et, en même temps qu'elle marchait de la sorte, meurtrissant, avec un sauvage délire, ses pieds aux aspérités du chemin, ses doigts aux rudesses des feuillages, sa pensées allait, allait, elle aussi.Le violent sursaut de haine qu'elle venait de subir à nouveau contre ses beaux-enfants s'était apaisé.Mais il lui en restait au coeur une lassitude plus grande, et ce fond d'invincible répulsion qu'elle s'avouait à présent, qu'elle jugeait presque légitime, comme la représaille permise à son malheur.Elle marchait, et une résolution se précisait en elle, qui l'avait hantée souvent, jamais avec cette netteté hypnotisante.A quoi bon continuer, vis-à-vis de ces deux êtres dont la seule présence lui était un supplice, cette corvée, cette comédie plutôt, d'une maternité menteuse?Pourquoi ne pas se débarrasser de l'un et de l'autre, en les traitant, comme, après tout, tant de vrais parents traitent leurs vrais fils et leurs vraies filles?Au lieu de les garder, ainsi qu'elle faisait, à la maison, pourquoi ne pas les envoyer, lui au collège, elle au couvent, afin de rester seule avec son enfant mort, sans plus jamais entendre autour d'elle ces voix, ces rires, ces jeux, ces mouvements qui insultaient à la souffrance?Ils ne seraient pas heureux — Guy qu'elle savait si sensible, Alice qu'elle connaissait si délicate, — dans la promiscuité d'un internat.Combien d'autres petits garçons et d'autres petites filles de leur âge subissaient, à cette minute, cet exil hors de la famille et qui n'en grandissaient pas moins?Et puis, s'ils n'étaient pas heureux, ce ne serait que juste.Elisabeth savait aussi qu'à son lit de mort leur mère avait supplié leur père de renoncer à sa carrière, pour ne plus les quitter, de les aimer pour deux, puisqu'ils n'allaient plus avoir que lui.Avec quelle pitié, la jeune belle-mère avait autrefois accepté ce testament, et comme elle avait traduit ce suprême voeu : Mon Magazine, Avril 192S 11 —Puisqu'il continue de servir, c'est moi qui jamais ne les quitterai, moi qui serai là toujours, pour être ce qu'elle aurait été! Les renvoyer, ces orphelins, du foyer paternel, était-ce obéir au désir sacré de la morte, de celle dont elle avait pris la place, et qu'elle avait juré, qu'elle s'était juré de remplacer?La conscience d'Elisabeth lui répondait bien que non.Mais la marâtre une fois éveillée ne s'endort pas si vite.Détour étrange d'une sensibilité trop malade, la vivante éprouvait, pour cette morte, dont les enfants tandis que le sien n'était plus, cette acre jalousie rétrospective qui corrompt de son poison tant de seconds mariages, et fait, des meilleures créatures quelquefois, les plus implacables, les plus inconscients des bourreaux.Précisément parce que cet internat au collège et au couvent avait dû être un des cauchemars de la mourante, la belle-mère y goûtait un obscur attrait de vengeance.Et elle sentait aussi que ce n'était là qu'un commencement, un premier pas sur une route de cruauté où elle ne s'arrêterait plus.respirer longtemps.Une noble sensibilité peut bien se laisser entraîner à des résolutions indignes d'elle, dans un accès d'égarement commencer de les exécuter.Elle ne peut pas s'y complaire.Quand la jeune femme se fut dit : "Mon parti est pris; avant huit jours, je ne les aurai plus à la maison", elle essaya de ne plus penser, ni à ces enfants pour qui elle allait être si dure, ni à la vilenie du rôle qu'elle devrait jouer vis-à-vis du père.Instinctivement, elle s'efTorça d'endormir le scrupule qui s'élevait déjà des profondeurs si pures de sa conscience, en s'absorbant dans le souvenir de son André.Elle évoqua le petit fantôme, avec une ardeur de regret qui le lui rendit présent à nouveau, comme si elle ne l'eût pas vu rigide dans sa couchette, avec sa paupre bouche ouverte et sans un souffle, ses yeux clos, ses mains couleur de cire jointes sur le crucifix, comme si les hommes noirs ne fussent pas venus clouer la planche de la bière sur cette frêle chose immobile, hier un joyeux, un insouciant enfant.Il était là, encore, auprès d'elle, avec le reflet de ce clair soleil sur ses boucles dorées.Le père reviendrait.Que lui dirait-elle?Ici la tentation se faisait plus coupable encore.La belle-mère était le seul témoin que les enfants eussent auprès du marin absent.Il était si aisé d'écrire à cet homme qu'elle n'avait pu continuer de les garder, a cause de tel ou tel défaut.Elle n'aurait même pas besoin de mentir.Le petit garçon était naturellement colère, la petite fille naturellement répondeu-se.Jusqu'ici, Elisabeth s'était toujours mise, comme eût fait la mère, entre les fautes des orphelins et les sévérités de l'officier.Qu'elle agît autrement — n'était-ce pas son droit?— et l'envoi au collège et au couvent paraissait si simple, si utile, si indispensable!.Elle aurait touché à la tendresse que le père portait aux orphelins! Que cela ressemblait peu à ses résolutions passées!.Pourquoi pas, si elle devait moins souffrir?.IV Il y a, pour chaque âme, une atmosphère d'idées qui lui est propre et hors de quoi elle ne saurait La vision se fit si précise, si obsédante que la mère éprouva l'irrésistible désir de donner une pâture réelle à sa tendresse, le besoin de faire une action où ce fils idolâtré fut mêlé, un appétit passionné de le servir.Elle commença de cueillir les brins les plus beaux, parmi ces touffes de bruyère blanche, pour les lui porter et en parer sa chambre.Depuis le jour où la dépouille de l'enfant avait quitté la villa pour le cimetière — cette villa ironiquement nommée "la Villa Rose" — la mère n'avait pas permis qu'un seul meuble fût change dans cette chambre.Elle avait déjà obtenu de son mari qu'aussitôt revenu, il achèterait la maison, louée d'abord à cause du voisinage de Toulon, quand le lieutenant de vaisseau était attaché à ce port.Que de femmes ont ainsi, mères, épouses ou filles, tenté de prolonger l'existence d'un être adoré, en lui conservant tous les objets qui lui furent familiers?Et puis la prêtresse de ce culte domestique disparait elle-même, et les reliques qui firent son trésor ne sont plus que la vénale défroque d'un mobilier usé et démodé.Qui blâmera un coeur fidèle de défendre un peu, contre l'inévitable destruction, ce cadre d'humbles et précieuses choses, si personnelles qu'elles sont presque des personnes ?Depuis ces quatre mois, la mère n'avait jamais manqué d'aller, chaque matin et chaque soir, dans cette petite chambre à coucher où le dernier soupir de son fils avait passé.Elle ouvrait elle-même les volets, enlevait la poussière des meubles, dépliait les petits vêtements qui gardaient la forme du petit corps.C'était ce rite inutile et passionné de sa piété navrée qu'elle allait accomplir encore.La gerbe des bruyères s'était épaissie jusqu'à être trop lourde pour ses mains.Elle les tenait maintenant a pleins bras, et, toute heureuse et désespérée à la fois de cette vaine moisson, elle redescendait vers la villa, qui apparaissait à travers les pins d'Alep, les palmiers et les yuccas, toute rose en effet, couleur de joie et d'espérance.Et c'était une tragique et poignante apparition que cette jeune femme blonde, tout en noir, avec sa gerbe odorante de bruyère blanche, en train de marcher vers cette maison aux teintes claires, sous ce clair azur, dans ce verdoyant jardin — comme on s'achemine vers une pierre de tombe, pour la fleurir et y pleurer! V La mère était entrée dans la villa par la porte de derrière, si abimée dans ses pensées, qu'elle n'avait même pas remarqué le cocher en train de laver, devant l'écurie, les roues de la charrette anglaise, — ce qui signifiait que sa mélancolique promenade avait duré bien plus que la messe.Guy et Alice étaient rentrés depuis longtemps déjà.Aussi, comme Elisabeth s'engageait dans le couloir sur lequel donnait la chambre du mort, ce lui fut un sursaut presque fantastique de voir la porte entr'ouverte et d'entendre des voix, celles des deux enfanta, dont la seule image avait hanté toute sa matinée d'une obsession de haine et d'injustice.Que faisaient-ils, dans cette pièce où elle avait défendu que personne pénétrât jamais, et qui eût été tout à fait obscure, si un rayon de soleil ne l'eut, entre l'interstice de la fenêtre et l'entre-bàillement de la porte, coupée comme par une barre de clarté?Sa brassée de bruyère toujours serrée contre son coeur, dont les battements redoublaient, elle s'arrêta pour écouter ce que disaient les deux visiteurs, dont elle distinguait mal les gestes, et, avec une émotion, dont elle n'aurait su dire si elle était délicieuse ou déchirante, elle comprit que ce demi-frère et cette demi-soeur du pauvre André l'avaient devancée dans le pèlerinage de tendresse qu'elle venait d'accomplir.Par cette radieuse matinée, les deux tendres enfants s'étaient rappelé le compagnon de leurs jeux, qui n'était plus là.Ils lui avaient cueilli des fleurs dans le jardin, comme elle dans le parc, et, par une puérilité attendrissante, ils avaient voulu associer l'absent à la fête du jour en lui apportant un présent de Pâques, des oeufs achetés à la porte de la chapelle : —Il faut mettre ce bouquet ici, disait la voix d'Aline.Tu te souviens des beaux insectes dorés que nous prenions pour lui dans les roses?—Et là les oeufs, disait la voix de Guy, comme nous l'avions fait l'année dernière.Il était si content! Comme je voudrais le revoir et l'embrasser! —C'est impossible, puisqu'il est mort.Mais nous le retrouverons au ciel, reprenait la petite fille.—Si pourtant il ressuscitait?répondait le petit garçon.Lazare est bien ressuscité, et Notro-Sei-gneur.Je le demunde au bon Dieu tous les soirs et tous les matins.Maman aussi, j'en suis sûr.Ce serait un miracle, voilà tout.Et pourquoi le bon Dieu ne nous l'accorderait-il pas?Car, enfin, il y a des miracles.Le naïf croyant de neuf ans qui prononçait ces paroles ne se doutait pas qu'en effet un miracle s'accomplissait à sa voix, tout près de lui, — une résurrection aussi, celle de la justice et de la pitié, de l'affection et du devoir, des généreuses et hautes vertus, dans l'âme de celle qui avait été si près de devenir, pour sa soeur et pour lui, la plus implacable des marâtres.De surprendre ainsi la preuve enfantine du souvenir que les deux orphelins gardaient à leur frère mort, venait de la remuer jusque dans la chair de sa chair, et, avec une crainte d'être grondés, changée aussitôt en une si douée effusion, Guy et Alice virent la porte s'ouvrir toute grande, et la mère entrer, — leur mère — et elle leur tendait ses fleurs en leur disant : —Donnez-lui celles-là avec les vôtres.Et elle les prenait tous deux à la fois, les serrant contre sa poitrine, passionnément, follement, comme elle eût serré l'autre.Ne les retrouvait-elle pas, eux aussi, après les avoir perdus?Et elle pleurait des larmes d'une souffrance égale, mais adoucie de tendresse, comme si l'esprit de son ange envolé lui eût soupiré tout bas : —Aime-les de tant m'aimer!.La hideuse rancune, les résolutions mauvaises, la cruelle envie, tous les ferments des basses passions se fondaient, se résolvaient, s'en allaient dans ces baisers.Une fois de plus le grand mystère de renouveau, célébré par l'Eglise, et visible sur ce paysage de printemps, s'accomplissait dans un coeur humain : — la Vie venait d'en chasser la Mort, l'Amour venait d'y vaincre la Haine.PAUL IJOURGET.de l'Académie française. 12 Mon Magazine, Avril 192S ROMAN CANADIEN INEDIT -=====^============^=============== LES T RÉSORS DU GÉANT par Henri Lapointe CHAPITRE I ^OUS sommes au milieu d'une immense forêt, à I ™ la fin de novembre 1922.Il est sept heures du soir; l'obscurité est très profonde.Une tempête fait rage et un déluge descend lamentablement du ciel.Le vent hurle en secouant les arbres dénudés.Les oiseaux se sont tus et les bêtes sauvages se sont cloîtrées dans leurs antres.Cependant deux êtres humains subissent tous les assauts des éléments déchaînés.L'un des malheureux est un colosse d'une trentaine d'années et son compagnon un tout jeune homme de taille moyenne Chacun est chargé d'un long sac de toile et ploie sous le fardeau qui s'alourdit implacablement de minute en minute.—Potence! fait le gros homme, d'une voix sourde, a-t-on jamais vu pareil déluge?—Je me sens trempé jusqu'à la moelle des os! répond l'autre en claquant nerveusement des dents.—Et dire que, depuis ce matin, nous marchons péniblement et que nous n'avons pas rencontré un seul être vivant! —Nous n'avons aperçu aucun oiseau, pas même la plus petite bête des bois.—Il n'y a que des aventuriers comme nous qui persistent à affronter une semblable tempête.—Nous ne pouvons rebrousser chemin, ni coucher sur le sol humide et glacé.—Si, d'ici une heure, nous ne trouvons un gîte, je me couche à côté du chemin, s'écrie tragiquement M géant.—J'admets que nous serions mieux, bien abrités, reposés et restaurés, que tremblants dans nos habits mouillés, les jambes brisées de fatigue et l'estomac vide.—Il était souverainement téméraire d'entreprendre une randonnée de trente milles, en pleine forêt et à cette saison, alors qu'une de ces longues pluies d'automne commençait.—Souvenez-vous que nous avions parcouru dix bons milles quand les écluses du ciel s'ouvrirent pour de bon.Alors, plutôt que de retourner sur nos pas, nous avons décidé d'aller à la première porte demander l'hospitalité.—C'est vrai, mais batèche! depuis notre départ nous n'avons vu aucune habitation et, à présent que la nuit est venue, nous courons le risque de passer devant une maison sans nous en douter.—Je persiste à espérer que, comme dans les contes de ma grand'mère, nous allons bientôt voir une petite lumière briller joyeusement.—Je souhaite que ta prédiction se réalise mais je ne me fais pas illusion.Plus de cinq milles nous séparent encore de l'auberge Turlotte et dans l'état de fatigue où je suis, sous la pluie battante, dans une obscurité de plus en plus opaque, écrasé sous mon sac de hardes, je n'y parviendrai jamais!.II me prend de folles envies de ne pas faire un pas de plus et de m'étendre sur la mousse qui tapisse les grands bois! —Monsieur Béland, ne faites donc pas la femmelette! A quoi vous serviraient votre force herculéenne et votre endurance proverbiale, si vous baissiez pavillon devant un nain comme moi.—Pourquoi t'ai-je suivi dans cette folle équipée?soupira tristement le colosse.—Vous ne regretterez pas vos peines quand nous aurons trouvé le trésor.—Je ne crois plus à l'existence de ce trésor dans cette forêt impénétrable.—J'espère toujours le succès de notre entreprise, moi.Trêve de bavardage, il faut pour le quart d'heure trouver un gîte.—N'allons pas plus loin! —Hop, mon ami, commandez à vos jambes fléchissantes et suivez-moi comme un géant que vous êtes.Le brave petit homme prit résolument les devants et le colosse, rassemblant toute son énergie s'attacha vaillamment à ses pas.Ils cheminaient, depuis une heure, péniblement de la sorte quand, soudain, à un détour de la route, la clarté d'une lampe vint leur frapper les yeux.Une joie surhumaine fit place à l'angoisse qui les étreignait.—Tu vas aller y demander l'hospitalité, fit le colosse.—Pourquoi moi plutôt que vous?—Parce que tu sais mieux que moi te présenter et que, par ailleurs, ton physique est plus invitant; ma carrure de bison et mes traits rudes pourraient terrifier les habitants de cette masure, perdue dans les bois.—Alors, tenez-vous à l'écart pendant que je frappe à la porte.A ce moment, ils venaient d'arriver en face de la construction rustique Ils jetèrent un regard circulaire pour chercher à découvrir une autre maison à proximité.A leur gauche, ils virent une pâle lumière filtrer à travers les carreaux d'une petite fenêtre; à leur droite, ils crurent distinguer une longue masse sombre.Le géant fit flamber une allumette et, à la clarté tremblotante, découvrit que cette hutte était une étable dont la porte n'était fermée qu'à l'aide d'une cheville.Afin de se soustraire au déluge interminable, le géant se rua vers l'étable, enleva la cheville et pénétra dans la bâtisse.Son compagnon lui passa son sac de toile et se dirigea joyeusement vers la maison éclairée pendant que le colosse jetait les colis sur le plancher raboteux de l'écurie et s'y laissait choir, exténué, presque inconscient.Toc, toc, toc.Un hurlement déchira aussitôt la nuit.Toc, toc, toc.nouveau hurlement cependant moins féroce.Le voyageur entendit des pas légers traverser la pièce et une voix féminine commander : —Tais-toi, Noiraud et va te coucher sous le poêle! Qui est là?.—Je suis un malheureux voyageur qui demande un abri pour la nuit.—Nous ne sommes ici que deux vieillards, mon mari et moi et nous ne logeons jamais personne.Allez chez Turlotte, à cinq milles d'ici.—Mais, ma bonne dame, plaida tristement l'homme à la porte, il pleut à verse, la nuit est noire comme dans l'antre du loup, je ne sais pas le chemin et je suis mourant de fatigue.La femme alla consulter son époux qui fumait près du poêle.—Veux-tu, vieux, implora-t-elle avec bonté, que j'ouvre ?—Non, non.Tu sais que, depuis l'aventure du Polonais Polsuk, on nous a donné la permission de refuser d'héberger les hommes qui passent à notre porte.D'ailleurs, nous ne tenons pas auberge et quant à Turlotte, c'est son gagne-pain.—Tu as raison mais cependant l'homme qui demande à coucher est peut-être incapable de s'y rendre et comme il n'y a pas d'habitation d'ici là il pourrait lui arriver malheur.—Par un temps pareil, il n'avait qu'à rester prudemment à l'abri.—Je parierais qu'il a été surpris par la tempête et qu'il a vaillamment poursuivi sa route.—Alors, qu'il se rende chez Turlotte et il y trouvera un bon gîte.—Mais, mon cher petit vieux, il fait un temps à ne pas laisser Noiraud coucher dehors et il me semble inhumain d'abandonner un homme de notre race à la fureur des éléments.—Ce n'est pas la première fois, depuis un mois, que nous fermons impitoyablement notre porte à des étrangers.Jean nous a bien recommandé de ne pas abriter d'inconnus.—D'accord, mais le malheureux à notre porte est peut-être un homme honnête et paisible, aux prises avec les misères de la vie d'aventures?—Tes arguments sont logiques et très grande est ta bonté envers le prochain, mais ma décision est prise : je n'ouvre pas la porte.Si notre homme était un vieillard, je l'abriterais, mais à sa voix j'ai reconnu un adolescent.Eh bien, puisqu'il a quitté l'école pour courir la prétentaine, qu'il en subisse les conséquences! Tos, toc, toc.La réponse éclata comme un coup de foudre : —Passez votre chemin! Eloignez-vous ou sinon je lâche mon chien! —Permettez-moi de me retirer dans votre étable.—Pour y allumer l'incendie, gardez-vous-en bien! Tout à l'heure, je vais avec ma carabine aller à l'écurie et gare à vous si je vous y découvre! Jugeant superflue toute nouvelle supplication, le voyageur s'éloigna tristement de la maison et alla rejoindre son compagnon : —Monsieur Béland, fit-il amèrement, il faut reprendre nos baluchons et les porter plus loin.Pas de réponse : le géant dormait déjà profondément.Le petit homme le secoua rudement et quand le colosse fut sur pied : —Maintenant que vous êtes bien reposé, reprenez votre sac et rendons-nous chez Turlotte.—Tu veux rire, n'est-ce pas?Ici l'on va nous héberger! .—Il faut que nous repartions sans délai.—Je refuse de marcher encore cette nuit! Je vais coucher dans cette écurie! tonna le géant.—Bientôt, le vieillard va venir nous chasser à l'aide de sa carabine.Il m'a défendu d'entrer dans l'étable.—Qu'elle vienne donc, cette vieille brute, essayer de m'en faire sortir! lança le colosse d'une voix menaçante.—Voyons, M.Béland, ne faites pas le méchant! Prenons nos baluchons et fuyons ces lieux inhospitaliers! —Potence de potence! émit sourdement le gros homme, ce n'est pas chrétien que de nous condamner à marcher encore si longuement dans ce chemin fangeux, sous ce déluge, au milieu de ténèbres si épaisses! —Mon ami, ce n'est là qu'une des nombreuses vicissitudes de la vie d'aventures et, nous allons en voir bien d'autres.Voyons, ne sommes-nous pas à la recherche d'un "chien"?Eh bien acceptons sans nous plaindre le sort de chiens errants.—Les habitants de cette maison nous laissent coucher dehors et leur chien est à l'abri! formula tristement le géant.Béland ne pouvait se déterminer à repartir.Il vacillait sur ses jambes lasses et ne parvenait pas à se décider à reprendre son sac.Il fut tiré de sa rêverie douloureuse par la voix de son camarade qui disait avec un enthousiasme bien simulé : —Mon ami, une bonne table et un lit moelleux nous attendent chez Turlotte! Prenez votre bagage et suivez-moi! Joignant aussitôt le geste à la parole, le petit homme se baissa, ramassa son baluchon qu'il entrevoyait vaguement, se le hissa sur l'épaule et se mit en marche- Le colosse, entraîné par l'exemple de son vaillant ami, fit de même mais avec une contrainte évidente car il ne put s'empêcher de dire rageusement, en montrant le poing à l'habitation : —Potence de mon âme! j'enfoncerais plutôt la porte! —-Venez, M.Béland, invita son compagnon en le tirant par la manche, nous sommes capables de parcourir encore cinq petits milles! La tempête semblait redoubler de violence.La pluie tombait sans trêve et le vent tordait les arbres avec une fureur croissante pendant que nos deux voyageurs cheminaient laborieusement.Les ténèbres leur permettaient à peine de suivre un sentier qui serpentait entre les arbres gigantesques et les énormes cailloux.Parfois, ils allaient buter contre quelque gros tronc renversé; ils comprenaient alors, avec horreur, qu'ils avaient laissé le chemin et, c'est de peine et de misère qu'ils retrouvaient la bonne voie.Dix fois déjà, ils avaient erré au hasard quand, tout-à-coup, avec un ensemble parfait, ils tombèrent dans un profond ruisseau : le géant eut de l'eau à la taille et son camarade but à la grande tasse.—Potence, n'étions-nous pas assez trempés! exclama Béland.—Prenez patience, nous sommes déjà à mi-chemin.—Tu cherches, par un mensonge, à m'encourager car tu sais bien que nous n'avons pas couvert un mille.—Disons qu'il nous en reste encore quatre.Il ne faut plus s'arrêter car nous frissonnerions aussitôt dans nos habits trempés.Luttons encore quelques heures contre les éléments acharnés à notre perte! —Luttons, c'est facile à dire; mais, dans cette obscurité, la lutte me semble impossible et le sol me fascine comme un serpent.—La mousse froide vous tuerait si vous y passiez la nuit.—Que faire, alors?-—Il faut marcher.—En nous hospitalisant, les vieux nous eussent évité toutes ces misères, fit le géant, en serrant nerveusement les poings.—Ces gens craignaient tout des aventuriers comme nous.—Nous ne sommes pas des bandits et ces peureux-là vont nous loger de force! —Que dites-vous là?—Je vais aller enfoncer la porte de la masure si on ne m'y laisse entrer de bon gré, explosa le colosse avec un geste terrible.Le petit homme eut peur.Bien qu'il n'eut pu apercevoir que vaguement le geste du géant, il avait saisi l'expression énergique de son verbe et, comme il ne connaissait qu'imparfaitement son ami, il ne savait pas à quels excès la colère pourrait l'emporter.^ _Je vais, à nouveau, aller tenter de nous faire héberger.Ces vieux, si craintifs soient-ils, ne doivent pas être sourds à toute pitié! Ils revinrent péniblement sur leurs pas et se retrouvèrent enfin devant la maison isolée- Aucune lumière n'y brillait plus.Ils jetèrent leurs sacs sur le sol et le petit voyageur alla frapper résolument à la porte, toc, toc, toc.Béland, l'air sombre et résolu, prêt à répondre aux objections qu'il pressentait, se tenait sur les talons de son compagnon.Ils entendirent un grondement étouffé et le chien vint flairer, mais sans donner de la voix.—On vient de cogner, entendirent-ils dire par la voix féminine.—C'est encore le même importun.—Si c'était notre Jean? Mon Magazine, Avril 13 —Il se serait nommé.—Si c'est le malheureux de tout à l'heure, revenant faire appel à notre charité?—En ce cas, je changerai, peut-être, ma décision.—Vieux, va ouvrir à ce pauvre voyageur! implora la femme.—Et, si c'est un malfaiteur?.objecta timidement l'homme.—Il ne nous veut aucun mal car Noiraud n'aboie pas.D'ailleurs, écoute, le bruit de la pluie froide et la plainte des arbres qui s'entrechoquent, pendant que cet homme grelotte sur notre seuil! Voyons, cours ouvrir! Le vieillard alla allumer la lampe, se rendit à la porte et demanda : —Qui est là?.Que voulez-vous?—Je m'appelle Paul Allaire et je vais périr si vous ne me logez.—Je vais vous ouvrir, fit le vieux en tirant le gros verrou.Il entrouvit ensuite prudemment la porte, jeta au dehors un regard apeuré et aperçut le petit homme que la lumière de la lampe frappait en plein visage.A la vue d'une figure honnête et franche, de beaux yeux bleus limpides, des traits aristocratiques et d'un port noble, ses craintes s'envolèrent promptement et, esquissant un sourire invitant, il fit signe au jeune homme d'entrer dans la maison.Mais, comme Paul Allaire en franchissait le seuil, le vieillard vit soudain avec épouvante le géant qui s'était tenu à l'écart et qui maintenant suivait docilement son compagnon.Alors, obéissant instinctivement à un sentiment de frayeur folle, le vieux repoussa brutalement le gros homme, ferma précipitamment la porte et se mit en devoir de la barricader.Il n'en eut pas le temps.D'un vigoureux coup d'épaule Béland ouvrit brusquement la porte et le vieillard rebondit à l'autre bout de l'appartement.—Entre nos sacs, Paul! tonna le colosse en jetant un oeil menaçant au vieux qui se relevait péniblement.Ce dernier croyait sa dernière heure venue.Sa frayeur était telle qu'il ne songeait pas à s'emparer de sa puissante carabine et qu'il ne pensait même pas à lancer le chien sur les intrus.L'animal, couché sous le poêle, montrait des crocs formidables et, les yeux attachés à ceux de son maître, semblait attendre un signal qui ne venait pas.Un coup de vent vint faire crépiter la pluie dans la maison et la lampe vint près de s'éteindre.—Paul, va fermer la porte! commanda encore le géant.Quand ce fut fait, le colosse prit son baluchon tout mouillé, le projeta près du poêle et s'exclama d'une voix terrible mais dans laquelle l'on discernait plus d'angoisse que de cplère : —Potence de mon âme, nous allons coucher ici! La femme avait tout entendu et même tout contemplé car la porte de sa chambre était restée ouverte.Elle avait d'abord été terrifiée de l'entrée par trop cavalière des étrangers mais son âme maternelle avait cependant vite fait de deviner le désarroi moral et physique des deux hommes.Ces malheureux, perdus dans la forêt, trempés jusqu'aux os, mourants de fatigue et vraisemblablement aussi d'inanition, ne cherchaient qu'un asile pour la nuit.Pourquoi ne pas tendre une main se-courable vers ces pauvres vaincus de la vie?Bientôt la vieille, en robe de nuit, se levait et s'approchait du groupe, en souriant avec une grande bonté.—Ne craignez rien, monsieur, disait à ce moment le gros homme, nous ne vous ferons pas de mal.Allez vous recoucher sans inquiétude, nous allons nous allonger près du poêle, la tète sur nos sacs de voyage! —Vous coucherez dans un bon lit, fit la vieille.—Vous êtes notre Providence, ma bonne dame, s'écria joyeusement Paul Allaire.—Ne vous démangez pas pour nous, madame, car nous tombons de fatigue et nous dormirons bien sur le plancher.Ce qui nous fait le plus de bien, c'est la chaleur du foyer.—Pauvres malheureux, je vous plains de tout coeur.—Nous sommes en route pour la Rivière du Chien et la tempête nous a désemparés.—Vous êtes ici chez vous, répondit généreusement la femme.—Nous sommes bien touchés de votre bonté à notre égard et nous désirons vous causer le moins de trouble possible.Allez vous coucher, ma bonne dame, et nous allons nous étendre près du poêle.—Mais, cela n'a pas le sens commun de vous coucher comme ça.sans manger et sans vêtements secs! se récria la femme avec compassion.—Il le faut bien, madame, fit Paul avec un soupir résigné.—Je vais vous préparer de la nourriture, après vous avoir procuré des bons bas de laine.—Ne prenez donc pas tant de peine pour nous! protesta Béland.—A présent que vous êtes sous notre toit, nous avons des devoirs d'hospitalité à remplir.Enlevez vos chaussures et mettez vos bas près du feu.Mais, j'y pense tout-à-coup, monsieur Allaire, les sous-vêtements de mon mari vous iront comme un gant.—C'est trop de bonté, madame, protesta poliment Allaire.—Nullement.Je cours déposer dans votre cham- bre des vêtements de rechange que vous irez endosser avant de vous attabler, car vous allez prendre une bouchée avant de vous coucher.—Vous êtes bien bonne, madame, prononça le colosse en la regardant avec gratitude, tout en cherchant à éteindre les feux de son regard.Le pauvre géant se faisait illusion s'il croyait devoir s'efforcer d'adoucir son expression terrible, car il avait maintenant les yeux humides d'émotion reconnaissante et présentait plutôt l'image d'un esclave gracié que celle d'un maître redoutable.—Je suis peiné de constater, monsieur, que je ne pourrai vous donner une rechange car mon mari est tout petit et mon fils Jean est gros comme une écha-lotte.—Je serai le plus heureux des mortels si, ce soir, vous me procurez un lit capable de résister sous mon poids! fit en souriant le colosse.—Il a été construit par mon vieux et l'ex-prési-dent Taft, pesant près de •100 livres, ne saurait l'ébranler.—C'est un lit à tout épreuve! s'amusa le vieillard, revenu de ses alarmes.La vieille alla chercher les rechanges promises et Allaire pénétra bientôt dans la chambre qu'on lui indiqua pendant que le géant, resté près du poêle, changeait de bas.Ensuite, la femme s'occupa de préparer une succulente omelette, plaça sur la table un gros pain, de sa dernière cuite, du bon sirop d'érable, des tartes aux bluets et un appétissant gâteau.—Vous êtes trop bonne! répétaient les deux hommes.—Nous avons peu de chose à vous offrir, mais c'est de bon coeur.—Nous n'avons pas la table de l'hôtel Windsor, fit le vieillard.—Vous nous comblez.Nous nous serions contentés d'une tranche de pain beurrée et vous nous servez un repas princier, répondit Paul.—Attablez-vous, tout de suite, et nous voulons que vous mangiez à satiété.—Nous ne nous ferons pas supplier! affirma le géant en s'approchant de la table.Les deux amis récitèrent le Bénédicité et s'assirent ensuite.—Le menu n'est guère compliqué, remarqua le vieillard.—Alors, la qualité l'emporte sur la diversité, proclama joyeusement Paul Allaire entre deux bouchées.La femme les regardait maintenant dévorer et, de temps à autre, elle souriait à son époux et, des yeux, lui faisait signe de remarquer avec quel plaisir leurs visiteurs dégustaient sa cuisine.Les deux aventuriers étaient si heureux de manger qu'ils ne pensaient plus à parler.Enfin, presque rassasiés, ils prirent un morceau de gâteau et le savourèrent à petites bouchées pendant qu'ils couvraient d'un regard de gratitude les deux vieillards.—D'où venez-vous?questionna soudain la femme.—Nous venons de Montréal, répondit Paul.—Nous v avons demeuré de longues années, expliqua le vieux.—Vous étiez courageux de quitter la ville pour venir vous enterrer dans cette forêt impénétrable, s'écria Paul Allaire.—Nous ne regrettons pas la ville, répondit le vieux avec conviction.—Il n'y a ici aucune distraction et les bêtes sauvages s'ébattent durant la nuit autour de votre maison, dit Paul avec commisération.—Nous ne craignons rien des animaux de la forêt.—N'avez-vous qu'un fils?questionna David Béland.—Nous n'avons qu'un garçon, Jean, mais nous sommes les parents d'une brave fille qui s'appelle Marcelle.—La pauvre demoiselle doit périr d'ennui dans cette solitude?s'exclama Paul Allaire.—Marcelle est toujours gaie comme un pinson.Nous sommes ici sur la rive d'un grand lac de toute beauté.Nous avons deux embarcations : un canot d'écorce et une chaloupe à rames.Les beaux soirs d'été, pour fuir les moustiques importunes, nous embarquons tous quatre dans notre grande barque.Marcelle guide le l'aviron, les hommes nagent mollement et moi je tricotte tout en mêlant ma voix cassée à la voix harmonieuse et puissante de ma fille; car dès que nous voguons, notre rossignol humain commence ses chansons.—Durant ces promenades, vous arrive-t-il de jeter la ligne?—Rarement car c'est Jean qui tient à s'occuper de nous procurer le poisson dont nous avons besoin.Le poisson est ici si abondant qu'une journée de pêche emplirait notre chaloupe.—La chasse doit être aussi très fructueuse?demanda Béland.—La gent ailée est ici légion et les plus belles pièces de venaison viennent s'abreuver candidement dans notre lac.Jean est un chasseur dans l'âme et il est heureux de nous procurer de la viande frai-che, au besoin, déclara joyeusement le vieillard.—N'a-t-il pas été élevé à la ville?s'étonna Paul Allaire.—Oui, monsieur, mais je crois qu'il a hérité de son grand'père maternel la passion de la chasse.Jean, tout petit, ne parlait que de fusils, de chasses aux grands fauves : lions, tigres, panthères, etc.A dix ans, il fallut lui acheter une carabine à air comprimé, et, les jours de congé, il passait le temps à tirer sur les moineaux.—En fait d'oiseaux il n'avait, à la ville, que ces petits vagabonds et pour carnassiers, les maigres chats de gouttière! s'amusa Paul.—Je comprends que vous deux et monsieur Jean puissiez vous plaire dans cette solitude, puisque vous y trouvez des divertissements, mais je doute fort que votre demoiselle ne regrette la ville, déclara Paul Allaire.—Marcelle est un Roger Bontemps : elle est toujours de bonne humeur, ne se préoccupe pas du tout de l'avenir, chante du matin au soir, a un faible pour les chaises berceuses et caresse follement les chats.—J'ai déjà remarqué que vous possédiez plusieurs Raminagrobis, s'amusa Paul.—Nous n'en savons pas le nombre, car dès que des chatons arrivent chez nous, Marcelle ne veut pas consentir à en laisser tuer un seul, répondit le vieux, en éclatant de rire.—Marcelle a le caractère d'une vieille fille, fit la mère.—Quel âge a-t-elle?s'informa David Béland.—Elle a vingt ans.—Elle ne sera pas de sitôt vieille fille, répondit Paul, et je trouve qu'elle agit sagement en ne se mettant pas martel en tête.Elle sait que dans ces parages-ci la visite d'un amoureux tous les soirs de veillée est impossible.—Marcelle possède un grand nombre d'adorateurs, mais je vous ai dit qu'elle ferait une vieille fille, répliqua en souriant la mère.—Où est-elle présentement?s'informa David Béland.—Elle est cuisinière, à dix milles d'ici, dans une exploitation forestière employant plus de soixante bûcherons.—Y est-elle seule de son sexe?demanda encore David.—L'épouse du patron et leur fille vont passer l'hiver avec elle.—Votre fille n'a-t-elle là aucun parent?—Son frère, Jean, est marmiton et veille jalousement sur elle.Sa tâche est très simple car les bûcherons ont pour Marcelle une profonde vénération et, malgré son jeune âge, la respectent comme une mère.—D'où lui vient ce culte?—Sa bonne humeur, ses talents culinaires et son dévouement d'infirmière l'ont fait surnommer "l'ange des grands bois", fit la mère.—Après ce que vous venez de nous dire, j'ai hâte de la connaître! s'exclama joyeusement Paul Allaire.—Vous allez la voir si vous vous rendez au campement Alderson, car c'est là qu'elle passe l'hiver, expliqua le vieux.—Nous avons effectivement l'intention d'y séjourner quelque temps.—Vous donnerez de nos nouvelles à nos chers enfants.Ils vont être dans une mortelle inquiétude après la tempête d'aujourd'hui.—Y a-t-il longtemps que vous les avez vus?—Une couple de mois, mais nous leur causons tous les jours.—Vous n'avez pourtant pas le téléphone?—Monsieur Alderson a fait construire une ligne téléphonique reliant ses campements à la gare du chemin de fer.Cependant, ce n'est pas un grand succès car le service est fréquemment interrompu par la chute des arbres.Ainsi, aujourd'hui notre appareil ne fonctionne pas et le service ne sera pas rétabli avant plusieurs jours.—Pendant ce temps, si vous tombiez malades, vous ne pourriez appeler personne à votre secours?se lamenta le géant.—En effet, répondit la vieille, mais depuis que nous sommes ici, nous jouissons d'une santé parfaite et.comme il ne faut pas douter de la Providence, nous ne nous inquiétons de rien.A ce moment les deux voyageurs quittèrent la table et allèrent s'asseoir près du poêle.David Belaud alluma sa pipe et demanda ensuite : —Mon bon monsieur, permettez-moi de vous demander votre nom et comment il se fait que vous soyez ici avec votre famille.—Je vais vous répondre en quelques mots.Je m'appelle Pierre Larisière et, depuis six ans, j'habite cette maison avec ma femme et mes deux enfants.—Est-ce là toute votre famille?s'enquit le colosse.—Nous avions deux autres grands garçons.La vieille poussa un long soupir et, du coin de son tablier, elle essuya une larme qui lui etail VMM spontanément et le vieillard dit d'une voix triste mais résignée : —Nous demeurions alors à Montréal et nos deux fils ont suivi l'exemple de leurs vaillants compatriotes; enrôlés dès le début de la Grande Guerre, ils combattirent durant quatre ans, pour tomber glorieusement quelques mois avant l'armistii Un silence douloureux suivit ces paroles; ce fut la vieille qui le rompit : —Nous avons dit, comme le saint homme Job : (Suite à la page 14) H Mon Magazine, Avril 1928 I Les trésors du Géant (Suite de la page 13) Dieu nous les avait donnés; il nous les a ravis.Que son saint nom soit béni.Et nous avons remercié le Ciel que notre Jean ne fut d'âge militaire, car le petit imprudent parlait de suivre ses frères à la chasse aux Boches.—J'ai hâte de serrer la main de ce vaillant garçon! fit David.—Maintenant, dites-nous pourquoi vous avez quitté la ville.—Un jour, notre Jean, se lia d'amitié avec un voisin, de deux ans son aîné, qui était venu passer un hiver dans ces parages-ci pour le compte de M.Alderson.Le garnement fit à notre fils un tableau si enchanteur du travail forestier et des exploits merveilleux des chasseurs de l'endroit que, l'automne venu, Jean ne voulut plus entendre parler de retourner à l'école mais de s'enfoncer avec son ami dans la forêt.Réalisant enfin qu'il voulait à tout prix tenter l'aventure, je lui donnai mon consentement et, à quinze ans, il pénétrait dans les grands bois, nanti d'une forte carabine et d'une énorme fusil.—Je parie que le gaillard était au comble de la joie, fit Paul.—Il anticipait de grandes tueries et nous promettait des trophés.—Comment tourna l'aventure?demanda en souriant Béland.—Il nous revint, le printemps suivant, avec une collection de trophés des plus divers et pour des centaines de piastres de fourrures.Avec un enthousiasme délirant, il nous avoua son intention de retourner dans ce pays de cocagne.Il parlait même de_ nous entraîner à sa suite : sa mère serait cuisinière et moi marmiton.Sur ces entrefaites le gardien de la ferme Alderson mourut et Jean réussit à nous obtenir la position que j'occupe maintenant : fermier de M.Alderson.—Pourquoi ne logez-vous pas les hommes embauchés par le patron?—Nous fûmes victimes d'une sauvage agression, il y a un peu plus d'un mois.Alors, M.Alderson nous a conseillé de ne plus ouvrir notre porte qu'à bon escient.—Quelles brutes ont osé assaillir de paisibles et vénérables vieillards comme vous, demanda le géant en serrant les poings.—C'était un homme d'une taille gigantesque.—Pourquoi vous a-t-il attaqué?s'étonna Paul.—Parce que c'est la terreur des alentours! s'écria le vieux en réprimant un frisson d'épouvante.—Ainsi, vous avez ici l'"Ange de la Forêt, et "La terreur des grands Bois", fit observer le géant.—Ce sinistre individu est-il Canadien?questionna Paul.—C'est, parait-il, un émigré polonais, nommé Polsuk, dans notre pays depuis une couple d'années.—Que fait-il de bon ici ?demanda Béland.—Il travaille au campement Alderson où vous allez.—S'il est batailleur, il va trouver chaussure à son pied, n'est-ce pas?fit Allaire en clignant de l'oeil à son gros compagnon.—Je ne lui chercherai pas querelle, mais je ne plierai pas devant lui! répondit gravement le colosse.—Vous devrez, inévitablement vous mesurer avec lui car, pour conserver sa réputation de champion boxeur, il a la manie de rosser les géants.—N'a-t-il pas encore rencontré son maître?s'étonna Paul.—Personne n'a pu lui faire mordre la poussière, et maintenant la terreur qu'il inspire est si grande que nul n'ose s'y frotter.—Qu'il s'attaque à moi et je me défendrai! déclara David Béland.—Vous nous avez parlé de l'agresseur mais vous ne nous avez pas raconté l'agression, fit remarquer Paul Allaire.—Voici, en peu de mots, toute l'histoire : Sur la brurrante, cet homme redoutable vint nous demander asile pour la nuit.Nous lui servîmes un bon repas, au cours duquel le Polonais sortit de sa poche une bouteille de whisky frelaté.II vida par terre la tasse de thé que nous lui avions servi et la remplit de la liqueur de feu.L'instant d'après, l'ivrogne lançait sur le plancher la bouteille vidée, buvait d'un trait la tasse et la projetait violemment contre le mur.La tasse m'avait effleuré la tète mais je n'étais pas au bout de mes peines car, soudain, la brute, me criait : Que faites-vous ici, vous?Je veux dormir en paix.Prompt comme la foudre, il fondait sur moi, me prenait entre ses bras puissants et allait me jeter au dehors sur le tas de bois de chauffage.Il retourna aussitôt à la maison pour en chasser mon épouse mais celle-ci n'avait pas attendu le retour de la brute et s'était prudemment esquivée par l'autre porte.—Nous avons du passer cette nuit-là enfermés dans l'étable! expliqua la vieille.—Pourquoi votre gros chien n'a-t-il pas chassé ce Polonais de malheur?questionna David Béland.—Nous ne l'avions pas à cette époque; c'est Jean, après cette aventure, qui nous l'a procuré.—Mais, votre Noiraud ne semble pas féroce et, tout à l'heure, il ne s'est pas porté à votre secours?déclara Paul Allaire.—C'est parce que vous n'aviez pas de mauvaises intentions.D'ailleurs, sur un signe de nous, il vous sauterait tout de suite à la gorge! assura madame Larisière.—Gare au Polonais s'il revient nous faire des misères! fit le vieux.—Gare à lui s'il touche à mon compagnon! exclama Paul.—Je ne me laisserai pas rosser sans résistance! —Fasse le Ciel que vous ne tombiez entre les mains du Polonais! gémit le vieillard.—Je parierais que ce monsieur peut lui tenir tête! fit la vieille.—Madame, je ne sais pas la boxe mais je me dé-f?nds avec acharnement et, dès que le Polonais le voudra, nous ferons un maître! —Bravo! exclama Paul Allaire.Le géant consulta à ce moment l'horloge et s'écria avec surprise : —Minuit, déjà, ne serait-il pas temps que vous preniez quelque repos?—Quant à moi, je passerais volontiers la nuit à causer, fit joyeusement madame Larisière.Nous ne recevons pas souvent de la visite aussi agréable.—J'aurais pourtant bien aimé à apprendre par quel concours de circonstances vous êtes venus en nos parages, déclara le vieillard.—Nous ne savons pas encore le nom du compagnon de M.Allaire, ajouta la vieille.—Je me nomme David Béland et , comme il est bien tard, avec votre permission, je vous raconterai demain ma courte histoire.—Je sais que vous êtes bien las; alors, je n'insisterai pas et je vais tout de suite vous préparer des lampes, répondit la dame en se dirigeant vers une petite tablette sur laquelle plusieurs petites lampes à pétrole étaient posées.Nous n'avons pas la lumière électrique, mais ces lampes vous serviront quelque peu dans vos chambres, expliqua-t-elle en les présentant aux deux voyageurs.—Nous nous serions passé de lumière, fit poliment Allaire.—Bonne nuit, leur souhaita la généreuse mère, j'espère que vous ne trouverez pas les lits trop durs car nous n'avons pas de sommiers élastiques.—Madame, vous nous comblez de bonheur; nous nous attendions de dormir simplement sur le plancher.—Bonne nuit, firent les vieux en se dirigeant vers leurs lits.Allaire et Béland, les saluèrent une dernière fois et gagnèrent leurs chambres.En bon catholique, chacun de nos héros récita pieusement sa prière et se glissa entre les draps, d'une propreté méticuleuse.Au dehors, la tempête faisait toujours rage.Mais maintenant, couchés mollement à l'abri, les aventuriers eurent tôt fait de tomber en un sommeil de plomb.C'était l'oubli momentané des misères de ce monde.CHAPITRE II Le lendemain matin, il pleuvait encore à torrent-Le jour s'était fait depuis longtemps lorsque les deux voyageurs s'éveillèrent.Ils se sentaient bien reposés et, malgré la pluie diluvienne, envisageaient sans crainte la course de dix milles qui les séparait du campement Alderson.Après s'être habillé et avoir récité sa courte prière habituelle, Paul sortit de sa chambre et se trouva dans la cuisine.Ce spacieux appartement occupait la moitié de la construction; l'autre partie formait trois chambres.Il y avait, au grenier, plusieurs lits occupés pendant l'été par les hommes chargés d'aider les Larisière dans les travaux de la ferme.Une grande propreté régnait partout.Contrairement à la pratique de plusieurs colons, les seaux contenant la nourriture des bêtes à soies n'avaient pas, dans la maison, la place d'honneur: la femme les avait relégués à l'étable, dans une grande boîte hors de la portée des animaux.David Béland s'était levé quelques minutes avant Paul et celui-ci le vit en train de faire sa toilette; les vieux étaient absents.—Vous avez une barbe de huit jours.Ne songez-vous pas à vous raser?demanda le petit homme, avec étonnement.—Nullement, car j'ai décidé de me laisser croître la barbe et les cheveux tout l'hiver, répondit sérieusement Béland.—Voyons, ne soyez pas ridicule à ce point.Y a-t-il rien de plus grotesque qu'un jeune homme affublé d'une barbe hirsute et d'une chevelure d'Absolon?—Je ne vise ni à la beauté ni à l'élégance.Je ne suis pas beau garçon comme toi! —Je vous assure que, fraîchement rasé, vous auriez l'air plus civilisé.—Il n'est pas nécessaire de me bichonner et de me pommader pour m'enfoncer dans les bois! —Vous oubliez que nous allons être présentés à mademoiselle Marcelle.—Elle est habituée à voir des visages poilus! —D'accord, mais vous venez de Montréal! —Quand je viendrais de Paris, je garderais ma barbe qui me donne l'aspect de l'ours que je suis! A ce moment, le géant prit le peigne accroché par les dents à la cordelette retenant le miroir modeste placé à côté de l'évier rudimentaire et le fit pénétrer dans sa noire tignasse.Emprisonné solidement, le peigne, malgré les efforts du colosse, ne bougea plus.—Vous feriez mieux de vous servir d'un clou! ricana Paul Allaire.—J'ai l'article qu'il me faut, répondit David en allant fouiller dans son paletot.Il exhiba bientôt un énorme démêloir de fer à l'aide duquel il carda son épaisse toison.Ensuite, il céda sa place à Paul et s'en alla jeter un regard par la fenêtre sur la nappe liquide recouverte alors d'une brume presque opaque.La porte s'ouvrit soudain et la femme entra, portant une chaudière débordante d'écume blanche.—Nos visiteurs sont déjà debout! fit-elle joyeusement.—Nous avons fait la paresse! confessa le gros homme.—Aimez-vous le lait chaud ?questionna la fermière.—Je n'en ai jamais bu, répondit Allaire.—Je vais le faire passer dans l'aérateur, pour en chasser les gaz, et vous me direz s'il est breuvage plus agréable à boire.—Ce matin, nous ne boirons que du lait, déclara Paul.—Vous n'aurez pas que ce nectar pour déjeuner.—Ne changez rien à votre ordinaire! protesta David.—Donnez-nous un verre de lait et une tranche de pain et nous allons nous remettre en route, dit Paul Allaire.—Que diriez-vous de crêpes appétissantes servies avec du sucre du pays ?—Va pour les crêpes et le sucre d'érable! s'écrièrent les deux amis.A cet instant, le vieux, tenant en ses mains une grosse poule, apparut dans la porte et demanda, en souriant aux voyageurs : —Ma vieille, est-ce cette volaille que nous allons tuer?—C'est elle, mais tu n'as pas le temps de la plumer avant le repas.—Le temps de tordre le cou à ce volatile, messieurs, et je viens m'attabler avec vous, dit le père Larisière en partant occire la pièce de résistance du repas de midi.—Ne tuez pas cette volaille à notre intention, car nous ne dinerons pas ici! cria David Béland.—Vous ne quitterez pas mon toit avant le beau temps, répondit solennellement le vieillard.Quelques minutes plus tard, les trois hommes étaient à table et engloutissaient avec délice les crêpes succulentes que la femme leur servait chaudes, de la poêle dans leur assiette.Avec une seule poêle, elle avait fort à faire pour fournir les gloutons.Nos voyageurs avaient délaissé le thé pour le lait riche et savoureux.Quand ils furent rassasiés, la cuisinière s'attabla pendant que les fumeurs s'approchaient de la boîte de bran de scie servant de crachoir.—Il nous est impossible, par un temps pareil, de vous faire visiter notre ferme, alors causons, fit le père Larisière en allumant sa pipe, pendant que Béland s'apprêtait à l'imiter.—Contez-nous votre histoire, M.Bcland, proposa la vieille., .—Elle n'est pas compliquée, ma chère dame.J ai vingt-cinq ans.Je suis né dans un petit village, à soixante milles du chemin de fer, et à venir au printemps dernier, je n'avais jamais quitté ces parages.—Vous n'aviez encore vu ni locomotive ni auto?questionna la mère._Les automobiles se rendaient chez nous depuis plusieurs années, car nous avons de très bons che-(Suite à la page 33) Mon Magazine, Avril 192S 15 Silhouettes des Prairies Un T>?pe de l'Ouest J.B.CÔTÉ Virgile K.Hundredbucks VIRGILE K.Sandaim est un fermier cossu.Il n'a pas toujours été riche, oh! non: même qu'il a tiré le diable par la queue pendant plusieurs années sur son homestead des prairies jusqu'au moment ou, grace à un coup de hazard, il récolta douze mille boisseaux de blé.Il émigra dans l'Ouest dans un wagon dit "colonial" avec un billet de moissonneur de dix-huit dollars, mais il a soigneusement oublié cela, car aujourd'hui c'est un gros bonnet.Il n'a pas toujours le teint frais comme son classique prototype immortalisé par l'illustre La Bruyère, mais en revanche il a le nez d'un riche coloris allant du rouge au violet pour avoir fréquenté avec assiduité les débits de boisson clandestins de son village.Ses "affaires" l'appellent au village tous les jours ou il préside avec importance les réunions habituelles d'oisifs et de flâneurs dans les boutiques de machines agricoles ou les magasins.Il y pérore avec l'aplomb et l'aisance des ignorants, ne tolérant pas la contradiction, tranchant toutes les questions sur un ton doctoral et décisif.Il distribue avec libéralité les conseils à ses auditeurs en ayant soin de citer comme modèle à imiter sa manière de faire.Il cause automobiles et moteurs en connaisseur comme autrefois il discutait chevaux, et il émaillc ses dissertations d'une grande variété de termes techniques qu'il ne comprend pas et dont il massacre impitoyablement la prononciation.Il est aussi très versé dans les choses du radio, et c'est avec aisance qu'il barbotte la-dedans, mais il ne s'embarrasse pas pour si peu.Naturellement, son appareil est le meilleur et a été fabriqué spécialement pour lui a un prix de faveur.La dernière production sensationnelle du cinéma ne lui est pas inconnue et il sait en apprécier les étoiles avec sa compétence ordinaire.Il connait les noms de toutes les grandes artistes de l'écran, et sait comme en toute autre chose pontifier sur ce sujet.Il ignore crassement.cependant, le nom du premier évéque du Nord-Ouest et les grands noms de l'histoire du Canada.Comme son vocabulaire n'est pas à la hauteur de sa loquacité, attendu qu'il a fait son cours d'étude dans les chantiers de la Gatineau ou du St-Mauricc.il est obligé de continuellement boucher les vides par l'addition de jurons et de blasphèmes dans son discours.Ses périodes ronflantes commencent et se terminent invariablement par les mots: "Christ" et "Calvaire".Il pense de cette façon donner de la vigueur à sa conversation qui serait sans cela terne et décousue.Il conduit lui-même son auto—un Chrysler ou un Nash, fermé naturellement — pas de Ford pour lui.c'est trop vulgaire, et d'ailleurs il lui faut une marque ayant un nom sonore et exotique dans lequel il puisse mordre 3vec énergie comme dans un beau juron.Sa dignité exige une vitesse jamais inférieure à 45 milles à l'heure et c'est en tourbillon qu'il passe sur la route, heureux de soulever un épais nuage de poussière qui voile et enveloppe les lignes indécises de la voiture.La vision de son profil est imprécise et c'est à peine si on peut distinguer le gros cigare qu'il mâche de travers à la façon recherchée des "commis de bar" d'autrefois.Avant la grosse récolte de douze mille minots.cependant, il était très satisfait d'aller à ses affaires au "pas tranquille et lent" de deux robustes boeufs.II prend toujours part aux élections de commissaires d'école, de conseillers municipaux et de syndics de paroisse et il profite de ces occasions pour critiquer vertement l'administration des affaires.Ces assemblées sont pour lui des aubaines superbes de poser à l'orateur et aussi il en profite généreusement.Comme il en impose par son verbe tonitruant, sa faconde, son audace et surtout par le fait qu'il est un gros contribuable, on pose sa candidature et on l'élit — ô beautés du régime démocratique — à une charge importante dans le gouvernement des affaires de sa paroisse, et c'est parfois là le premier pas qui le conduira à la législature et même à la chambre des communes.Il se fait prier et exhibe une fausse modestie qui stimule les nigauds à le pousser de l'avant et n'accepte finalement la charge que lorsqu'elle lui a été offerte avec force flatteries et flagorneries.On ignore cependant qu'il est allé la veille, à la faveur de la nuit, visiter quelques contribuables: des débiteurs à la gêne, qu'il tient sous sa griffe, et leur a signifié en termes non équivoques l'ordre de se rendre à 1 endroit de l'élection en temps pour poser sa candidature et faire le nécessaire pour le faire élire, sinon qu'il se verrait dans la fâcheuse nécessité d'avoir besoin des argents que ceux-ci lui doivent.II remercie les électeurs avec modération et condescendance et leur donne l'assurance que la justice va régner sous son administration, mais on ne tarde pas à constater que les routes qui sont construites les premières sont celles qui favorisent la plus-value de ses nombreux "quarts" et que ceux qui émergent le plus souvent au budget sont toujours ses fils, ses gendres et ses proches amis.C'est un patriote ardent et enthousiaste II est de toutes les assemblées, banquets, fêtes, voyages, réceptions, démonstrations patriotiques.On peut l'y voir gesticuler furieusement, roulant des yeux terribles et furibonds contre des ennemis réels ou imaginaires de la race et il se rengorge en entendant murmurer autour de lui: "Quel brave Canadien!" Il a et donne l'illusion de personnifier à lui seul toute l'intégrité de la race Cependant, si dans une réunion survient un étranger quelconque, il perd subitement l'usage de sa langue et passe sans transition à l'usage de l'anglais et il se laisserait plutôt arracher la langue que de répondre par une parole française â la conversation de ses amis en présence de cet étranger qui peut aussi bien être un Allemand, un Polonais ou un "Sweede".interdit d'une telle courtoisie.Quand il va à la ville, c'est sans sourciller qu'il s'enregistre à l'hôtel sous le nom de VIRGILE K.HUNDREDBUCKS M ) et est insensible aux sourires moqueurs des commis."Les Anglais, dit-il en matière d'explication, ont trop de mal à prononcer Sandaim." Il est difficile de pousser plus loin l'amabilité.Il est en cela plus heureux qu'un certain Laframboise qui émigra un jour de l'Orégon dans l'Alberta sous le nom de Manyberries et perdit de ce chef une grande partie de ses bagages.Les employés du chemin de fer ne purent jamais comprendre comment Laframboise dans l'Orégon devenait Manyberries dans l'Alberta.Virgile Hundredbucks aime à amplifier sur son honnêteté.Il réussit toujours â créer l'impression de posséder seul l'essence de cette vertu.Cependant il ne se fait pas scrupule de renvoyer sous un prétexte futile, sans le payer, un pauvre diable de serviteur qu'il aura fait travailler dure ment, mal nourri, quatorze heures par jour.Comme il est riche et craint, il réussit à faire croire dans son entourage que c'est lui qui est la victime et qu'il est trop tendre pour les travailleurs à son emploi qui en abusent pour l'exploiter.Qui.en effet, aurait l'audace de soupçonner un aussi digne citoyen de la plus légère indélicatesse! Ce sont ces mêmes sentiments d'honorabilité et de générosité qui le portent à venir en aide à ses voisins moins fortunés que lui au moyen de petits prêts d'argent, solidement garantis d'ailleurs, et portant intérêt au taux de 12% en plus d'un petit "bonus" qui peut aller jusqu'à soixante-quinze dollars sur une avance de trois cents, et qu'il a soin de déduire du montant du prêt.Il possède généralement sept "quarts" — je ne comprends pas encore pourquoi ce chiffre biblique de sept représente aussi souvent les possessions foncières de tous les Virgile K.Hun dredbucks — cependant il ne paie à la fabrique de sa paroisse une contribution que sur un seul "quart".Si le curé veut insister pour avoir un règlement plus équitable de ses "droits et dimes", il devient modeste devant la nécessité d'ouvrir son portefeuille, et est de ceux qui se tirent d'affaire par l'argument décis'f: "Je ne dépense pas de vos hosties.Monsieur le Curé." Et en cela, il dit généralement la vérité.Quand il vient à la messe du dimanche, il s'arrange pour arriver à la dernière minute et se rend à son banc toujours situé bien en vue dans l'église, d'un pas digne et mesuré, et son air semble dire au Bon Dieu: "Hein, tu es fl.itte de me voir à la messe." S'il entre dans un magasin, il aime qu'on s empresse autour de lui avec déférence et obséquiosité.Il achète avec délibération et modération, critique le marchand et ses marchandises sur un ton élevé afin d être entendu des autres clients qui sont dans le magasin.En feuilletant cependant les livres du marchand, on pourrait V trouver son nom en tête de comptes anciens, très anciens même, dont les montants en dollars s'expriment au moyen de quatre chiffres et qui n'ont été soldés parfois qu'après des délais de deux, trois ou quatre années.Ceci était au temps où il ne possédait pas encore de char fermé.Il a aussi oublié ces détails désagréables car il est depuis devenu un client fidèle de T.Eaton Il ne donne au marchand local que les miettes de sa clientèle et encore ne vient-il acheter que pour se donner l'occasion de dénigrer publiquement les marchands de son village et exalter les mérites des maisons d'affaires par correspondance.Avec cela il est teinté de radicalisme et de bol-chévisme et ne manque jamais l'occasion de déblatérer contre la soi-disant exploitation du pauvre fermier par les commerçants et appelle à grands cris le jour bienheureux où il n'y aura plus d'intermédiaires, mais rien que des habitants.Ce hâbleur, ce boursoufflé.cet hypocrite, cet ignorant croit et se développe un peu partout dans les prairies, et chaque localité possède quelque Virgile K.Hundredbucks dont les caractéristiques sont plus ou moins variés mais les grands traits toujours identiques.KI>I It < ¦
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