L'Echo du Cabinet de lecture paroissial de Montréal., 1 juin 1869, Les esquimaux
LES ESQUIMAUX.(Suite.) Portrait dos Esquimaux de Boothia, leur science géographique, leur horreur pour le plum-puddtnff.—La jambe de bois.—Vols commis, curieuse manière d’en découvrir les auteurs.La bonne harmonie troublée.—Chasse au boeuf musqué.—Ce que peut engloutir un estomac d’Esquimau.La relation de Parry nou3 a fait connaître les Esquimaux qui avoisinent la baio d Iludson; colle de sir John Ross va nous fournir des détails non moins piquants sur ceux que l’on rencontre plus à l’ouest, dans les environs du polo magnétique.John lloss est 1 un des plus célèbres explorateurs des mers arctiques.Dans une première expédition tentée en 1818, il avait enrichi la science géographique de découvertes nombreuses.Il en entreprit, en 1821*, une seconde qui est restée célèbre par ses dramatiques péripéties.Après avoir reconnu la terre de Boothia, un détachement, conduit par James Ross, lieutenant et neveu de l’illustre navigateur, eut le premier la gloire de planter, le 1er Juin 1830, le drapeau britannique sur le pôle magnétique nord du globe, qui est lo point vers lequel se dirige l’aiguille aimantée; mais, bloqué par les glaces pendant quatre mortels hivers, Ross dut abandonner son navire, la Victory, à l’endroit il peu près où, huit ans auparavant, Parry avait laissé la Fury démantelée.Echappé par miracle d’un emprisonnement sans exemple dans les fastes de la navigation arctique, Ross, repatriô par Y Isabelle, revint en Angleterre, où depuis deux ans on le tenait pour mort.C est durant le premier hivernage à Félix-IIarbour, par 50° de latitude nord et 95° de longitude occidentale, que furent observés les faits que nous allons raconter.Vers le commencement de l’année 1830, les marins de sir John infor-meunt lem capitaine que de leur observatoire, ils avaient vu dos hommes.Ross courut aussitôt dans la direction qu’ils lui avaient indiquée, et no taula pas, en effet, a apercevoir quatre Esquimaux, près d’une montagne de glace.A sa vue, ils se retirèrent derrière la montagne ; mais comme il continua a avancer, un assez grand nombre d’entre eux se montrèrent tout coup, tonnant un corps do dix do front sur trois de profondeur.Après les procédés d’usage en pareille circonstance, on s’aborda et la cordialité s’en suivit.Ces Esquimaux étaient au nombre de trente et un.Ils venaient du sud, ils avaient édifié leurs huttes à quelque distance vers le nord, et a\«aient aperçu le vaisseau la veille.Ils portaient sur des traîneaux un vieillard et deux d’entre eux qui étaient boiteux. Ils étaient tous enveloppés dans une immense quantité tle vêtements, principalement en peau de renne, chaussés de deux paires de bottes, e quelques-uns d’une paire de souliers en sus, ce qui, avec leur capuchon, leur donnait en hauteur et en épaisseur des dimensions très-supérieures à la réalité.Certains portaient sur leurs habits des franges faites avec des nerfs ou avec do petits os attachés ensemble.Des peaux de glouton, d’hermine et de veau marin gris semblaient aussi leur servir d’ornements.Les traits do la plupart d’entre eux respiraient la santé et la bonne humeur.Leur peau n’était pas aussi cuivrée que celle des autres Esquimaux du nord.Ils étaient plus propres, et, chose remarquable, leurs cheveux étaient coupés courts et arrangés avec soin.Ils ne firent aucune difficulté de se rendre au navire.Les gravures, jointes aux relations des voyages précédents, et qui représentaient des types de leur race, leur firent le plus grand plaisir.Les miroirs produisirent sur eux leur effet ordinaire, et leur surprise fut au comble, quand ils se virent dans la grande glace du navire.Les mets européens n’eurent pas le même succès.L’un d’eux auquel on offrit un morceau de viande, le mangea et poussa le savoir-vivre jusqu’à dire que cela était fort bon ; mais, à force do questions, le commandant Ross lui fit avouer qu'il n’avait pas dit ce qu’il pensait, et ses compagnons, en ayant reçu la permission, s’empressèrent do jeter les morceaux qui leur avaient été donnés.On offrit ensuite de l’huile au même individu.Il la but avec avidité et la trouva excellente.Une lutte à la course ayant été engagée entre l’un do ces enfants du Nord et un marin de l’expédition, il y eut entre les deux champions une telle réciprocité de courtoisie qu’on ne put dire quel était le vainqueur.Une danse au violon, à laquelle les visiteurs prirent la part la plus vive, termina cette heureuse journée.On les reconduisit à une certaine distance et on promit d’aller les visiter lo lendemain, ce qui eut lieu.Par leur mode de constructions et de distributions, leurs matériaux et leur mobilier, leurs huttes étaient toutes pareilles à celles dont nous avons fait la description dans les numéros précédents.Leurs provisions do chair de renne et de veau marin étaient enterrées sous la neige, suivant la coutume de ces peuples, qui amassent ces provisions pendant l’été et les conservent ainsi pour la saison des grands froids.Les femmes n’étaient pas des beautés ; mais, par leur conduite et leur tenue, elles n’étaient 'pas inférieures à leurs maris.Toutes celles qui avaient dépassé treize ans semblaient être mariées.D’une petite taille, elles avaient des traits pleins de douceur.Toutes étaient plus ou moins tatouées, surtout sur le front et de chaque coté de la bouche et du menton.Leurs vêtements ne différaient guère de ceux des hommes, mais à la différence de ceux-ci, leurs cheveux, pour l’ordre et la propreté, laissaient beaucoup à désirer.Du reste, elles parurent fort sensibles aux cadeaux de verroterie et d’aiguilles qui leur furent prodigués.Ces naturels connaissaient Igloulik, l’île Winter, la baie Répuise.Il n’y avait que treize jours qu’ils avaient quitté Akooli, localité située en face de cette baie ; ils étaient venus à l’endroit où ils se trouvaient, pour se rapprocher de la mer libre, qu’ils disaient être à quelque distance vers le nord.Ils ajoutaient que la terre qu’on voyait à l’est était une île, et qu’ils étaient venus on longeant la côte occidentale, où il y avait plusieurs grandes rivières ; mais il ne fut pas possible d’apprendre d’eux s’il y avait un passage au sud de cette île ou de la pointe occidentale qu’on avait en vue.C’était pourtant par ce seul point que la Victory pouvait espérer d’aller plus loin.On no pouvait douter que la terre à l’est ne fût le continent américain.Huit de ces hommes suivirent les gens de l’expédition au vaisseau.Pendant le trajet, un coup de vent très-froid étant parti d’une vallée, l’un d’eux s’écria que le capitaine avait une joue gelée; il fit sur-le-champ une boule de neige, l’en frotta et resta constamment auprès de lui, lui recommandant souvent de couvrir sa joue d’une main, pour prévenir le retour du même accident.De retour au vaisseau, on abandonna six des Esquimaux aux soins de l’équipage, et les deux autres qui étaient des chefs, furent invités à la table du capitaine.La vue des couteaux, des fourchettes et des autres objets les émerveilla ; mais, après avoir observé pendant quelques intants les mouvements de leurs convives européens, ils se servirent de ces ustensiles, si nouveaux pour eux, avec autant de dextérité que s’il y eussent été habitués toute leur vie.Leur goût sembla même subitement amélioré.Ils parurent manger avec plaisir de la viande conservée ; mais f riz, le fioma0e ne leur donnèrent que du dégoût, et ce qui fut particulièrement humiliant peur la cuisine britannique, ils n’accueillirent pas mieux un plum-pudding dont on attendait pourtant le plus grand effet sur des estomacs qui savouraient comme de grandes friandises de la graisse de veau marin et de l’huile rance ; l’eau-de-vie ne leur parut pas moins détestable.Cette peuplade n’avait donc point encore cc goût fatal qui, en pervertissant lo caractère moral de ses voisins du sud do 1 Amérique, a accéléré leur extermination.Les jours suivants, les communications avec ces sauvages continuèrent.On s’efforça d’en tirer des renseignements sur les contrées voisines, et ils ue se montrèrent pas étrangers aux éléments de la géographie.Quelques-uns firent des petites cartes ou des lieux connus des voyageurs, notamment la baio et la rivière Wagcr, les lacs voisins de la baie Répuise, ainsi que plusieurs criques et rivières sur la cute, étaient correctement placés.Di-s la seconde visite, on eut mome la preuve que, dans ces notions de géographie, certaines de leurs femmes pouvaientje disputer à leurs maris. L’une d’entre elles appelée Tiriksia, comprit fort bien ce que signifiait une carte qu’on lui montra, et quand on lui eut donné un crayon, elle en traça une autre, à sa manière, qui ressemblait assez à la première, maig qui contenait beaucoup plus d’îles.Par une précaution trop justifiée par la pauvreté des régions qu’elle dessinait, elle eut mémo soin de marquer des points où les voyageurs devaient s’arrêter chaque soir, et ceux ou l’on pouvait se procurer des vivres.On voit par là que les seules nécessités de la vie sauvage peuvent inculquer, mémo aux femmes, certaines aptitudes que souvent l’éducation ne parvient pas à leur donner au sein de la civilisation.A son talent de géographe, Tiriksia joignait celui d’excellente couturière en peaux de renne et de veau marin.Elle fit cadeau au capitaine d’un costume complet de femme d’Esquimau, travaillé avec soin, orné avec art, et reçut en retour un mouchoir de soie qu’elle avait distingué particulièrement parmi le3 objets offerts à sa vue.A quelques jours de là, l’expédition rendit au fils de cette femme le plus précieux service.Il s’appelait Tulluahiu.Ayant perdu depuis longtemps une jambe, il était venu au navire dans un traîneau tiré par un de ses compagnons.Le chirurgien l’examina, et, pensant qu’il était possible de lui adapter une jambe de bois, il fit venir sur le champ le charpentier pour prendre la mesure.Tulluahiu, voyant ce dont il s’agissait, fut saisi d’un transport de joie inexprimable.On lui expliqua que sa nouvelle jambe serait prête dans trois jours.On lui donna, ainsi qu’à son compagnon, une des caisses d’étain qui avaient contenu les viandes conservées, et ils partirent l’un et l’autre au comble de la félicité.“ Que personne ne s’imagine connaître la valeur d’un présent, dit à ce sujet la relation, avant d’avoir appris quel bonheur peuvent produire un grain de verre bleu, un bouton jaune, une aiguille ou un fragment d’un vieux cercle de fer.” Tulluahiu, comme on lo pense bien, ne manqua pas de venir essayer sa jambe.En dépit d’un froid épouvantable, il arriva accompagné de son ami Otookin, d’une vieille femme, de quatre hommes et de deux jeunes gens, qu’il avait voulu rendre témoins de sa miraculeuse transformation.On fit l’essai de la jambe ; mais, comme le charpentier avait à y mettre la dernière main, Tulluahiu fut renvoyé au lendemain.Ce jour-là, aussi ponctuel que la veille, il eut la satisfaction de voir la jambe attachée à son genou, et apprenant aussitôt à en faire usage, il se mit à se promener avec un air d’extase où perçait une admiration des plus profondes pour le génie chirurgical du charpentier.Sa reconnaissance et celle do SC3 compatriotes se manifestèrent d’une manière aussi plaisante que vive.L’armurier du vaisseau touchait à sa fin.L’ami de Tulluahiu, Otookin, était angekok, c’est-à-dire, comme on le sait, sorcier et médecin en même temps ; Tulluahiu et ses compagnons proposèrent aussitôt d’employer sa puissance magique en faveur du malade.Le nom du navire fut gravé sur la jambe, et son possesseur, n’étant pas encore habitué à s’en servir pour entreprendre avec elle une course de deux milles sur la glace et sur la neige, dut se contenter, h son grand regret, de l’emporter sur son traîneau ; mais peu de jours après, on apprit qu’il avait pu aller à la chasse du veau marin, et à cette nouvelle on répondit par une autre de nature à l’enchanter encore plus, s’il était possible.Le charpentier avait imaginé un pied plus convenable pour marcher sur la neige.Informé de ce surcroît de bonne fortune, l’heureux Tulluahiu accourut encore, avec un grand nombre do scs compagnons et une troupe d’enfants, pour chercher son nouveau pied, et il en fut charmé à ce point qu’on eut toutes les peines du monde à l’empêcher de repartir sur-le-champ pour en faire immédiatement l’essai.Lui et ses amis semblaient accablés de la grandeur d’un tel bienfait.L’expédition ne tarda pas h le revoir ; il avait fait à pied tout le trajet, environ neuf milles et demi.“ Cette jambe de bois, dit le capitaine, nous éleva plus haut dans l’esprit de cette tribu (pie n’auraient pu le faire toutes les merveilles de l’Europe.” Elle amena un incident assez.plaisant.Un des naturels ayant mal a une jambe, vint demander qu’on lui en fit une par précaution ; c était un moyen de se procurer un morceau de bois.On répondit a 1 astucieux Esquimau que la première chose à faire pour obtenir co qu’il désirait, c’était de se faire couper sa mauvaise jambe.Il n’insista plus.Les relations avec les naturels continuèrent sur le pied le plus amical.Des achats, des échanges de bons offices les cimentèrent.Cependant, les voyageurs eurent le regret de se convaincre que leurs nouveaux amis n’étaient pas, comme ils l’avaient cru d’abord, des modèles d’honnêteté parfaite.Plusieurs choses avaient notoirement disparu, telles qu’un marteau, des mouchettos, un verro de lunettes, et, en dernier lieu une loupe.Le capitaine, d’après certaines circonstances, soupçonnait l'angekok Otookin de s être approprié co dernier objet.Ses soupçons se confirmèrent ; étant allé visiter co docteur primitif, qui souffrait d’uno enflure ii une joue, il le trouva très-peu disposé a le laisser entrer dans sa hutte.Ross, après avoir examiné le patient, lui dit aussitôt que son mal tenait au verre magique.Otookin avoua sur le champ le vol et promit de rapporter la loupe lo lendemain.Ross le quitta en lui recommandant de no pas oublier de le faire, l’assurant que, s’il y manquait, son autre joue enflerait indubitablement.Il fut exact, et sa terreur était si grande qu’il remit outre la loupe, non Roulement le marteau, mais mémo un hameçon et un f.r de harpon quo le capitaine lui avait donnés en échange d’un arc, et qu’il possédait, par conséquent, t\ titre légitime, ltoss accepta pour lui faire plus d’impression, la punition qu’il s’infligeait à, lui-même, et renouvela lo troccomme si le premier eut été sans valeur.Deux jours après, Ross revit le sorcier, il était désespéré, il n’avait pu tuer un seul veau marin, et il attribuait sa mauvaise fortune au verre magique ; le capitaine le consola en l’assurant, qu’il aurait meilleure chance sous deux jours.Quant aux mouchettes et au verre do lunettes, 1e bruit publie apprit aux voyageurs qu’une vieille femme les possédait, et bientôt un accident leur donna la preuve qu’ils avaient été volés plus qu’ils ne pensaient.On avait tiré des coups do fusil pour faire des expériences sur la vitesse du son.Un Esquimau qui avait accompagné le commander James Ross à l’observatoire, lui demanda ce que disaient le3 fusils.“ Ils disent, répondit l’Anglais, les noms do tous ceux qui nous ont pris quelque chose.” Ces paroles ayant été rapportées à la tribu, une assemblée générale eut lieu immédiatement, et il y fut décidé qn’on rendrait tout ce qui avait été pris.Grâce à cette circonstance, l’expédition, en sus des objets dont la disparition avait été remarquée, rentra en possession d’un morceau do fer, d’un fragment de cercle de même métal et d’un rouet de poulie.Dans les mois suivants, le commander Ross fit trois voyages de découvertes dans l'intérieur du pays.Une terrible rupture faillit éclater entre les voyageurs et les naturels au moment de son départ pour la troisième excursion.Ross, se proposant d’aller visiter dans lo nord un endroit dont la connaissance pouvait être importante, avait profité d’uno visite qu’avait faito au navire, la veille du jour fixé pour son départ, une troupe nombreuse d’Esquimaux, pour engager l'un d’entre eux à lui servir de guide.Mais qu’elle n’est pas sa surprise et celle de sa suite en arrivant lo lendemain au village de leurs bons amis de la veille ?Un profond silence a remplacé le3 cris de joie par lesquels on les accueillait habituellement.Bientôt ils apperçoivent les Esquimaux armés do leurs couteaux, sombres, courroucés.Les femmes, les enfants ont été mis à l’écart, ce qui est lo signo do la guerre.Tout à coup uu vieillard so précipite hors d’uno hutte, agitant en l’air un de ces couteaux dont ils se servent pour attaquer les ours.Des larmes coulent sur son visage ridé, et ses yeux égares semblent chercher les objets de sa fureur.Lo commander et le chirurgien qui l’accompagne s’approchent pour connaître la cause de tout ce mouvement ; le vieillard lève son arme pour la lancer contre eux, mais lo soleil qui l’éblouit lui fait suspendre un instant son coup, et son fils lui saisit le bras.James Ross et son compagnon, se perdant en conjectures pour deviner la cause d’uno animosité si soudaine, se mettent cependant en défense.27 Le vieillard furieux est alors saisi par ses deux fils, qui le retiennent et lui lient les bras derrière le dos, en dépit des efforts qu’il ne cesse de faire pour se dégager do ses liens ; mais les autres paraissent prêts à le seconder dans ses attaques.Néanmoins, d'après la conduite de ses deux enfants, on peut conjecturer qu’il y a divergence d’opinion entre eux.Tous ne sont donc pas également hostiles, et les pourparlers sont possibles.Sur ces entrefaites, les Esquimaux se consultent, délibèrent et se mettent en marche en doux files comme pour entourer les voyageurs.Ross, ne voulant pas se laisser couper le chemin du vaisseau, les avertit de ne pas approcher davantage ; ils s’arrêtent un instant, mais presque aussitôt continuent d’avancer, brandissant toujours leurs couteaux avec un air de menace.Se voyant à la veille d’être enveloppé, le commander los met en joue.Il va faire feu.heureusement ce seul geste les arrête.Ceux qui étaient les plus près s’enfuient ; les autres les suivent.Il est longtemps impossible d’en fairo revenir un seul.Pourtant une femme se dévoue ; elle crie au commander de ne pas tirer et s’avance avec confiance.Enfin, les voyageurs apprennent d’elle, la cause do tout ce tumulte.Le soir précédent, un des fils adoptifs du vieillard, bel enfant de sept à huit ans, avait été tué par uno pierre qui lui était tombée sur la tetc du haut d’une falaise, et les hommes blancs étaient accusés d’avoir causé ce malheur au moyen des pouvoirs surnaturels qu’on leur supposait.Sans entrer dans les détails qui suivirent, nous nous bornerons à dire quo James Ross parvint à persuader les Esquimaux de l’injustice do leurs soupçons, et qu’il ne parurent plus occupés qu’il effacer l’impression que leur conduite pouvait avoir produite.Ils insistèrent toutefois pour que le commander différât son voyage, disant qu’ils no pouvaient se servir do leurs chiens avant que trois jours so fussent écoulés depuis la mort d’un membre de la famille ; mais James Ross parvint à décider l’un d’entre eux, nommé Poo-Yet-Tah, à l’accompagner, à la condition de prendre avec lui deux de scs compagnons.En chemin, Poo-Yet-Tah ne manqua pas do faire à l’Européen des questions sur co qui l’intéressait le plus.” A l’aide do fusils, pourrait-on trouver des boeufs musqués, ou en apercevoir sur les montagnes, au moyen de ces tubes il travers lesquels regardaient toujours les hommes blancs ?’’ Ross,.qui, depuis l’aventure à laquelle il venait d’échapper, ne se souciait nulloment de passer pour sorcier, lui déclara qu’il était incapable de lui rien diro relativement aux bœufs musqués, ce qui parut le désappointer beaucoup.Le pauvre Esquimau ne comprenait pas que l’expédition, en se rendant dans les régions arctiques, eut d’autre but que d’y venir faire de bons repas avec la chair de ces animaux.Cette conversation se trouvait, au reste, entamée fort à propos.Sur la ponte d’une montagne escarpée, au pied de laquelle ils cheminaient, les yeux exercés de 1 Esquimau venaient de remarquer plusieurs traces de bœufs.Il reconnut que ces quadrupèdes avaient passé par cet endroit plusieurs jours auparavant, et, continuant ses recherches, il affirma avoir trouvé d’autres pistes, remontant, selon lui, tout au plus à la soirée précédente.Il prit aussitôt son arc et ses flèches, et partit en emmenant deux do ses chiens et en recommandant à Ross de le suivre avec son fusil et son chien favori.En arrivant sur les pistes en questions, il découpla ses chiens ; Ross mit aussi le sien en liberté, et la petite meute partit avec la rapidité de l’éclair.On la perdit bientôt de vue.Supposant le commander trop fatigué pour courir comme lui après les chiens et le gibier, Poo-Yet-Tah ralentit poliment son pas, bien que Ross l’engageat à n’en rien faire, et, comme celui-ci lui manifestait la crainte de perdre la proie ; “ les chiens, répondit-il, savent leur besogne.” Après deux heures d’une marche pénible, voyant que les traces des chiens ne suivaient plus celles des bœufs, l’Esquimau en conclut que le gibier était trouvé et tenu en arrêt.Sa conjecture so vérifia.Comme il tournait le coin d’une montagne, un superbe bœuf musqué, arrêté devant les trois chiens, se présenta à leur vuo.A ce moment Poo-Yet-Tah prend l’avance ; il a déjà décoché deux flèches à l’animal ; la seconde, le frappant sur une cote, est retombée à terre et ne l’a pas seulement distrait do 1 attention qu’il porte aux attaques des chiens.Ceux-ci le harcèlent en tournant autour de lui, battant en retraite quand il leur fait face, et lui mordant les jambes quand il se retourne pour leur échapper.Le bœuf tremblant de rage, s’efforce de les atteindre, mais leur agilité et leur expérience déjouent ses efforts.L’Esquimau continue à tirer sans produire aucun effet, ayant beaucoup do peine à trouver une occasion favorablo pour décocher ses flèches, et perdant beaucoup de temps à les ramasser.Il était aisé de voir que ses armes étaient insuffisantes pour un tel combat ou du moins qu’il lui faudrait plusieurs heures pour remporter la victoire* Indépendamment du prix qu’il attachait à la proie, Ross tenait à prouver à son compagnon la supériorité des armes européennes.A la distance d’environ deux toises, il fait feu sur le bœuf avec deux balles.Le coup porte et l’animal tombe, mais, se relevant à l’instant même, il court sur les deux chasseurs, qui se réfugient derrière une pierre énorme.En les poursuivant, le ruminant s’y frappe la tête et tombe de nouveau avec un bruit qui fait retentir la terre.L’Esquimau prend alors son couteau pour 1 en percer, mais 1 animal se releve encoro et force son trop prompt adversaire a se réfugier derrière les cliiens qui recommencent leurs attaques.Perdant tant de sang que scs longs poils en sont couverts, la pauvre bôto semble conserver toute sa force et toute sa rage.Cependant, derrièro la pierre, Ross a rechargé son fusil, et il se prépare à tirer un second coup quand le bœuf se précipite sur lui.Poo-Yet-Tah, vivement alarmé, lui crie de se replacer derrière la pierre, mais il a eu le temps d’ajuster deux coups partent et le terrible quadrupède tombe pour ne plus se relever.Une balle lui avait traversé le cœur, et l’autre lui avait fracassé l’épaule.A la vue de son ennemi terrassé, le premier mouvement de l’Esquimau fut de crier et de sauter de joio.Saisi d’étonnement en voyant l’effet des armes à feu, il se mit à examiner soigneusement les trous que les balles avaient faits à la peau de l’animal, et fit remarquer au commander que le corps avait été traversé de part en part ; mais ce qui lui causa le plus de surprise ce fut de voir l’épaule fracassée : “ Je n’oublierai jamais, dit James Ross, l’air de terreur avec lequel il me dit, en me regardant en face ; now ek poke ! elle est brisée !.” Il y avait alors dix-huit heures qu’ils n’avaient rien pris.Ross s’attendait à voir son Esquimau songer immédiatement à se préparer un dîner avec sa proie, mais ce dernier avait encore plus de prudence que do gourmandise.Il savait que la violence du froid, en gelant le corps du bœuf, allait en faire une masse qui défierait dents et couteaux, s’il n’était dépécé à l’instant, et l’écorcher fut son premier soin, il se contenta, pour le moment do mêler le sang chaud du bœuf avec de la neige pour la faire fondre et en étancher sa soif.Par la même raison, il divisa la bête en quatre quartiers, et no pouvant les emporter, il les couvrit d’une petite hutte de neige pour être sûr do les retrouver au retour, en ayant soin, bien entendu, d’en distraire ce qui était nécessaire pour le ropas du soir.Chemin faisant, ils découvrirent un autre bœuf musqué, mais ils étaient trop fatigués pour lo poursuivre.L’Esquimau assura que cela importent peu, quo l’animal resterait dans cet endroit pendant quelque temps, et qu’il serait facile de le retrouver lo lendemain matin.Un bon souper, ou plutôt un bon déjeuner, car ils n’arrivèrent à la hutte qu’îi cinq heures du matin, fut le prix de leurs fatigues.La venaison était excellente ; mais Ross avait peine dormi quatre ou cinq heures, qu’il fut réveillé par les cris de Poo-Yet-Tah et les aboiements des chiens.Le bœuf musqué vu la veille avait agité le sommeil du sauvage.Parti depuis plus d’une heure pour courir après ce nouveau gibier, il avait trouvé l’animal sur le haut d’une montagne escarpée, l’avait gravie avec ses chiens, et le bœuf, en cherchant à s’échapper, était tombé du haut du rocher et s’était tué.On se rendit sur place.La chute du bœuf d’une hauteur do trente pieds sur un bloc do granit lui avait brisé tous les os.Le guide s’empressa de lui faire subir les mêmes opérations qu’au premier.Le lendemain, un ouragan violent no leur ayant pas permis do sortir de la hutte, Ross y trouva une occasion de causer à loisir avec les guides, et chercha à obtenir d’eux une explication plus complète de la scène de fureur que nous avons décrite plus haut.Poo-Yet-Tah désirait lui-même cette explication.A peine Ross eut-il entamé ce sujet que l’Esquimau se mit à parler arec une vivacité, une véhémence, qui firent d’abord craindre au commander que l’animosité ne se fut de nouveau emparée do lui ; mais Ross eut bientôt lieu de se convaincre du contraire.Le feu de son débit ne tenait qu’au désir de justifier ses compatriotes et lui-même, en exprimant vivement à Ross la conviction profonde où ils étaient de la trahison, et de la malveillance des hommes blancs.Il ajouta que l’erreur ayant été reconnue, la réconciliation devait être sincère.Il remercia plusieurs fois Ross de n’avoir pas tué son père (c’est ainsi qu’il appellait le furieux vieillard), ou de no lui avoir pas fracturé l’épaule comme au bœuf musqué.A cet égard pourtant, il ne paraissait pas, d’après ce qui s’était passé, parfaitement tranquille sur l’avenir.Ross l’assura qu’il n’avait rien à craindre de semblable, en ajoutant que les hommes blancs étaient tous attachés à sa nation, et que leur plus grand désir était de rester ses amis.Ce titre de père donné par Poo-Yet-Tah au vieillard en question étonna le commander, car il ne paraissait exister entre cc3 deux hommes qu’uno différence de quelques années ; mais voici comment Poo-Yet-Tah expliqua la chose.Son père et sa mère s’étaient amiablemcnt séparés peu de temps après sa naissance, le mari ayant cédé sa femme à un autre homme dont elle avait eu quatre fils.Ce second mari s’était noyé, laissant comme on voit, à la veuve une grande fortune, c’est-à-dire cinq enfants obligés de pourvoir aux besoins de leurs parents, dans leur vieillesse, Elle se trouva donc un troisième mari.Ce fut le vieillard qui était frère du premier, mais elle n’eut aucun enfant de ce mariage, ce qui détermina les époux a adopter deux petits-fils dont l’enfant tué par une pierre était l’aîné.Le vieillard n’était donc que le beau-père de Poo-Yet-Tah.La conversation n’empêcha pas les trois Esquimaux de donner à leurs mâchoires une activité plus conforme à leurs goûts.Ils ne s’occupèrent pendant toute la journée qu’à tailler la chair du boeuf en aiguillettes longues et étroites et à les avaler.Le cou, le dos, les côtes disparurent successivement, les effrayants mangeurs se reposant parfois pour prendre haleine, se plaignant de ne pouvoir plus manger, se couchant sur le dos, mais recommençant dès qu’ils se trouvaient en état d’engloutir de nouveaux morceaux.A la vue d'un tel appétit, le commander se sentit à la fois stupéfait et humilié pour notre nature.“ Brutes dégoûtantes ! s’écrie-t-il, l’hyène même une fois repue se repose, mais l’impossibilité absolue de faire entrer une bouchée de plus dans leur estomac pouvait seule arrêter la gloutonnerie do ces créatures qui avaient reçu du ciel le don de la raison ! ” Il passa la main sur l’estomac de Poo-Yet-Tah ; sa dilatation était prodigieuse.Le plus rude-mangeur de l’Europe en serait mort dix fois.N.N.
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