Parti pris, 1 octobre 1963, Octobre
% numéro 1 NOTRE PERSPECTIVE présentation de la révolte à la révolution du duplessisme au F.LQ.vers une révolution totale paul chamberland andré brochu robert maheu denys arcand Camille limoges octobre 1963 prix: 50 cents parti pris pierre maheu [ean marc piotte yvon dionne andré major pierre vadeboncoeur andré major jacques ferron jacques godbout * sommaire NOTRE PERSPECTIVE présentation .2 de la révolte à la révolution .5 pierre maheu du duplessisme au F.L.Q.18 jean-marc piotte vers une révolution totale .31 yvon dionne POÈMES poème de l’antérévolution .37 paul chamberland un enfant du pays .41 andré brochu blancheur de moi-même .47 andré major CHRONIQUES salutations d’usage .50 pierre vadeboncoeur chronique d’une révolution .52 andré major chronique du R.I.N.55 robert maheu les divertissements .56 denys arc and paul morin .58 jacques ierron pour riches seulement .60 jacques godbout chronique de l’éducation .61 Camille limoges vulgarités .63 numéro 1 octobre 1963 revue politique et littéraire paraît chaque mois sur 64 pages • comité do rédaction: André Brochu, Paul Chamberland, Pierre Maheu, André Major, Jean-Marc Piotte.comité d'administration: Yvon Dionne, Laurent Gî-rouard, Pierro Maheu, Robert Maheu, Gérald McKenzie, Lise Théberge.• éditeur: La Revue PARTI PRIS, inc.790-B rue Champ^gneur, Montréal (8) Québec.distributeur: Agence de Distribution Populaire, 1130 est rue Lagauchetière Montréal.Tel.LA 3-1182 Les manuscrits non retenus sont rendus à leurs auteurs dans un délai d'un mois, s'ils sont accompagnés d'une enveloppe de retour affranchie.• Le ministère des Postes, à Ottawa, a autorisé l'affranchissement en numéraire et l'envoî comme objet de deuxième classe de la présente publication.Reproduction interdite.Prix 50 cents 12 numéros: $5.00 présentation Prendre parti, essentiellement, c’est assumer une situation telle qu’on la vit; c’est découvrir en l’inventant le sens de cette situation, et l’organiser en jonction des buts et des obstacles qu’on y définit.Ainsi les intellectuels de la génération qui nous précède, en prenant le parti de l”‘ objectivité”, jouaient le rôle du spectateur impartial; ils se situaient en face de, donc hors de la réalité, se condamnant du même coup à ne plus pouvoir la changer, substituant à la violence des relations et des luttes concrètes entre les hommes l’abstraite futilité du dialogue et de la discussion.Leur universalisme était un moyen de s’absenter de notre situation particulière.Nous avons, au contraire, pris le parti de ?jous situer hors de cette forme abstraite du dialogue, en refusant le critère de la Vérité éternelle qu’il implique.La parole, pour nous, a une fonction démystificatrice; elle nous se l'a ira à créer une vérité qui atteigne et transforme à la fois la réalité de notre société.C’est dire que pour nous, l’analyse, la réflexion et la parole ne sont qu’un des moments de l’action: nous ne visons à dire notre société que pour la transformer.Notre vérité, nous la créerons en créant celle d’un pays et d’un peuple encore incertains.Cette différence d’attitude entre nos deux générations révèle déjà la vérité de la situation canadienne-française.Si nos pères cri sont venus à appeler dialogue un échange de radotages, c’est que le ficuple québécois est dans une situation qui l’aliène; si nous refusons dans la colère d’accepter cette démission, c’est que les conditions de la transformation de cette situation sont aujourd’hui rassemblées.C’est à partir de ces deux thèmes centraux (aliénation et possibilité objective de son dépassement) que nous pouvons le mieux définir notre parti pris, puisqu’ils sont au centre de l’analyse de la situation sur laquelle il se fonde; ce sera, au cours des mois qui viennent, le travail de nos collaborateurs que d’exposer les résidtats de cette analyse; nous n’en donnons ici que le squelette: 1 — L’aliénation dont ?ious souffrons, et qui existe à tous les niveaux, vient de ce que nous sommes colonisés ci exploités: —au niveau politique, nous n'avons quun gouvernement provincial, dépourvu des pouvoirs et des sources de revenus essentiels, qui ne peut qu’avoir au mieux une action limitée, et au pire une politique de roi nègre, et qui de toutes façons est dépendant du VRAI gouvernement dont le contrôle nous éc ha p pe n é cessa i re ment ; — au niveau économique, la presque totalité de nos richesses naturelles et de notre industrie est dans les mains d’étrangers — Canadians ou américains; même nos possédants autochtones sont soumis au capital étranger, la récente grève à la Solbec nous le rappelle; — au niveau culturel, la dégénérescence de notre langue et l’abâ-tardissement de notre peuple témoignent de notre aliénation; “l’élite” intellectuelle clérico-bourgeoise soutient de l’intérieur le pouvoir de ceux qui nous colonisent et nous exploitent en entretenant les mythes humanistes ou religieux qui perpétuent et justifient notre soumission.2 — Nous nous libérerons bientôt de cette aliénation parce que la société québécoise est entrée dans une période révolutionnaire; — les masses exploitées prouvent quotidiennement leur mécontentement; elles se révoltent contre leur infériorité économique, et même l’autorité des “élites” n’a plus d’influence sur elles; le vote créditiste en est une preuve suffisante; — la jeunesse toute entière exige qu’on lui rende le contrôle politique de son destin; elle ne peut plus être satisfaite par des demi-mesures; elle est prête à prendre tous les moyens pour rendre à la politique sa dignité, sans même exclure la violence.Ceci n’est pas un voeu mais une constatation; — l’humanisme abstrait des bourgeois et des clercs est déjà dépassé, il devient croulant et larmoyant; la pensée révolutionnaire des jeunes intellectuels qui soutiennent l’effort de libération nationale et économique du Québec est en train de prendre le dessus.La création de PARTI-PRIS n’en est qu’un exemple. e cnn 0771 u] com A la lumière de ces données noire position est claire.Nous luttons pour l’indépendance politique du Québec parce qu’elle est une condition indispensable de notre libération; nous croyons que Vindépendance politique ne serait qu’un leurre si le Québec n’acquérait pas en même temps son indépendance économique; nous croyons enfin que le contrôle de Y économie et des moyens de production ne peut être véritable que si ce contrôle passe dans les mains de tous les québécois, à la faveur d’une transformation totale de notre système ique.L’essentiel pour nous est de nous libérer de ceux qui, à Y intérieur ime à l’extérieur du Québec, nous dominent économiquement et idéologiquement, et qui profitent de notre aliénation.L’indépendance n’est que l’un des aspects de la libération des québécois par la révolution.Nous luttons pour un Etat libre, laïque et socialiste.Au sein de la révolution qui seule pourra nous y conduire, la fonction de PARTI PRIS est double.D’abord, par rapport aux structures aliénantes qu’il s’agit de détruire, cette revue est une entreprise de démystification; nous tenterons de démonter les mythes et les idéologies qui cachent la violence qu'on nous fait, et de révéler les structures, les moyens et les auteurs de celte violence.D’autre part, par rapport à la révolution qu’il s’agit de réaliser, PARTI PRIS aura un rôle critique et réflexif; notre revue exprimera, nous l’espérons, la révolution prenant conscience d’elle-même à mesure qu’elle se fera.Dans la phase présente de la révolution, qui est celle de la prise de conscience, cela veut dire travailler à réaliser l’unité des différents groupes révolutionnaires; montrer comment l’indépendance est impossible sans le socialisme et inversement; et cela veut dire surtout que nous entendons faire de PARTI PRIS une entreprise collective.Nous voulons que nos lecteurs s’engagent avec nous à la libération des québécois.Nous ferons notre part en organisant des colloques, rencontres, etc.Nous accueillerons avec plaisir les critiques et les commentaires de nos lecteurs, et les articles qu’ils voudront nous soumettre (dans quelque domaine que ce soit, littérature, politique, recherche sociale, etc.(Pour réaliser une libération globale, il nous faut élaborer une pensée globale, attaquer sur tous les fronts à la fois).Et enfin, nous croyons que même simplement s’abonner à PARTI PRIS, c’est déjà avoir une action efficace: c’est contribuer à prouver, dans les faits, Y émergence à la conscience de soi du groupe révolutionnaire, s’y intégrer, et rapprocher le jour de la victoire de la révolution nationale et économique au Québec.PARTI PRIS de la révolte à la révolution r par p:erre maheu Les premiers jeudis du mois, jadis, ma mère me faisait faire — à haute voix — mon examen de conscience, en prévision du rituel du lendemain.Selon la gravité de mes péchés du mois, elle pleurait plus ou moins sur ma mauvaise nature, ce qui ne l’empêchait pas de profiter de mes aveux pour me surveiller mieux le mois suivant.L’été dernier, les membres arrêtés du F.L.Q.avaient vingt ans, et durant que de braves policiers leur faisaient faire leur confession, nos bonnes âmes — mi- nistres ou éditorialistes — gémissaient sur l’égarement d’une jeunesse qu’ils appelaient au “dialogue”.Décidément, rien ne change au pays du Québec.Et la similarité cle ces deux faits n’est pas une coïncidence.C’est la structure réelle d’une société qui s’exprime à la fois au niveau des individus et dans la vie politique.Les membres du F.L.Q.sont les premiers à vivre au niveau politique une expérience que nous avons tous vécue à l’école et dans nos familles.L’autorité judiciaire, les policiers “aguerris”, les donjons et l’aile psychiatrique ont remplacé la courroie du préfet ou du papa; les jérémiades humanistes d’André Laurendeau, les larmes de la maman; mais c'est la meme structure qui se révèle, la même guimauve, la même veulerie qui nous englobe, et qui camoufle la même violence cpi on nous fait depuis notre enfance.Notre enfance; c’est là vraiment que tout commence; à tel point que pour en bien parler, il faudrait parier de tout à la fois, puisque l’enfance fut notre prise de contact avec l’aliénation que nous imposait une société aliénée.C’était la famille qui incarnait pour nous cette société; la famille, institution primordiale, le vrai fondement de notre société, première cellule de l'Eglise, — premier lieu de l’emmerdement, pour nos parents et donc pour nous.Le peuple canadien-français, dépossédé de ses principales institutions politiques, avait effectué une sorte de repli culturel; et la famille, faute de mieux, était devenue la principale institution sociale; ce repli avait eu ieu sous l’égide (les curés qui eux aussi profitaient du vide politique et rempla- çaient l’éthique sociale par une morale de la crainte.Us s’étalent d’ailleurs approprié la famille, apprêtée à une douce sauce de religiosité.Les jeunes filles que dans les couvents on préparait à leur “rôle de mère’’ étaient déjà des privilégiées: la plupart ne recevaient pas une instruction inutile à la mère qu’elles allaient devenir: les “Enfants de Marie” les préparaient adéquatement, futures “Dames de sainte Anne” qu’elles sc devaient d’être.Quant aux garçons, ils avaient appris à considérer les filles comme des occasions prochaines de péché entre lesquelles apparaîtrait, miraculeusement, “la future mère de vos enfants”.Le mariage les faisait sortir de la “vie de garçon” qu’on enterrait bien gauloisement, et entrer dans le monde de la Mère, des “responsabilités”, et de la soumission aux valeurs morales.Bien sûr, l'homme conservait l’autorité en ce qui concernait la vie quotidienne de la famille; mais justement, la vie quotidienne était niée au profit d’un ordre de Valeurs éternelles incarné par la Mère.La femme, confinée à sa cuisine dans la vie réelle, se réfugiait dans la Morale, pendant que l’homme soumis à cette autorité qui avait la caution du ciel était dépossédé à son profit du sens de scs luttes quotidiennes.L’un et l’autre, à moins de sombrer dans l’avachissement, devaient se contenter d’une vie morne, où “la plus grande satisfaction, nous disaient-ils (c’étaient nos parents) était celle du devoir accompli.” mn V j U A.Nos parents étaient de la génération émigra de la campagne à la ville; les structures paroissiales s’y dissolvaient dans le pluralisme, les nécessités économiques y empêchaient les familles nombreuses: l’ordre familial traditionnel était devenu périmé.La traditionnelle division des rôles laissait au père l’extérieur, le travail; mais à la ville le travail était devenu une corvée, eL à nos pères il ne restait rien qu’une longue insatisfaction, et l’attente des vacances.Quant à nos mères, elles sentaient leur autorité perdre lentement toute signification, parce qu’elle était en dehors de la réalité; la réalité, c’était la cuisine, les oetits qui chiaient, et un curieux mé-ange d’exaspération et de résignation.On leur avait promis qu’elles seraient “les reines du foyer”; déçues, elles devinrent des martyrs.Sombrant dans la récrimination (“qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu.” et “11e fais jamais pleurer ta mère”), elles nous “avaient” par le larmoiement, et faisaient durer en vase clos, sous le signe du malheur, un ordre qui était le seul qu’elles connussent et hors duquel elles 11e concevaient pas de vie possible.Dans une telle situation les aspects les plus intemporels du système devenaient les plus importants: nous apprîmes à dire Jésus avant de savoir demander ce que nous voulions.Et comme le système était, à mesure qu’il devenait plus irréaliste, vécu de plus en plus comme un devoir, on se mit très tôt à nous dire que le Jésus en question allait pleurer si nous n’étions pas sages: c’est ainsi que nous avons eu un Dieu oleurnichard.à la mesure d’une mère a _ frustrée.Cependant la spontanéité de l’enfance, et notre monde citadin, faisaient que nous ne pouvions pas nous assimiler tout à fait à cet ordre; nous comprenions, en prenant conscience de notre singularité, qu’elle était une des causes de toutes ces larmes autour de nous; notre éveil à la sociabilité se fit sous le signe de la culpabilité.Et bien-tôt le Bonhomme Sept Heures vint prendre sa place en face du Petit Jésus qui pleurait; nous découvrîmes la violence, les menaces, sous les gémissements.Je passe un peu vite sur tout ceci, d’abord parce qu’il faudrait de toutes façons y consacrer une étude beaucoup plus longue, et surtout parce que les conditions de la vie familiale de chacun, malgré des constantes, sont quand même assez variables.Les grandes lignes de la situation que j’ai tenté de dégager s’incarnent plus clairement et plus régulièrement à l'école.Les soeurs et frères qui remplaçaient nos pères et mères vivaient encore plus loin du réel.La Morale affirmait scs droits, on séparait, dès l’abord, les garçons et les filles.Le vase clos de l’école reflétait le monde fermé des adultes qui nous éduquaient.C’était un monde complexe, trop vaste pour nous, inquiétant, qui nous attendait: derrière l’école, il y avait l’Eglise, derrière le frère, Monsieur le Curé, derrière l'alphabet, les feux de l’enfer et les brassards de la première communion; le système, omniprésent, nous avalait.En plus des prières que nous récitions et du catéchisme que nous apprenions par coeur, il envahissait les problèmes d’arithmétique et les leçons d’histoire.Ce système dure encore, des livres récents l’ont décrit.Ce qui me frappe surtout, ce sont les moyens qu’on prenait pour nous faire adhérer.D’abord, la persuasion, la douceur, la colle: ties étoiles et de petits angelots tout roses décoraient les cahiers des bons écoliers; sur un grand tableau, le nombre des messes auxquelles on avait assisté “pour les missions’’ s’ajoutait à celui des petits chinois qu’on avait achetés à vingt-cinq sous pièce, pour faire s’élever plus ou moins vers le trône céleste de la Sainte Vierge un petit avion représentant chaque élève.Bien sûr, les enfants des parents les plus riches achetaient plus de petits chinois que les autres; et, les résultats scolaires ayant une importance secondaire, les meilleurs élèves étaient, comme par hasard, les plus grands sinophiles! Cette technique avait l’avantage de nous faire comprendre, en découvrant l’existence des Autres, qu’ils étaient le Mal: hors du système, il ne pouvait y avoir que des païens qui abandonnent le long des routes leurs petits chinois, et des méchants qui torturent les missionnaires.Nous avions le choix entre être de petits anges, ou brûler les yeux des missionnaires, martyrs encore plus pitoyables que nos mères.J1 faut dire d'ailleurs que la courroie du frère directeur nous aidait à faire ce choix.A l'école que je fréquentais, une fois par mois, le professeur désignait au directeur, venu en classe pour la lecture des résultats scolaires, trois ou quatre mauvais élèves, candidats à la volée publique; tou: les élèves de la classe tremblaient, tous se connaissant, en secret, quelque vague culpabilité.C'était l’autre aspect du système; la peur complétait admirablement notre éducation.Ailleurs, les bonnes soeurs exigeaient qu'une élève punie leur dise “Merci ma soeur"; il fallait accepter la punition, se poser soi-même comme punissable, intérioriser son être-coupable.C'était pousser à sa limite le viol des consciences, car ce merci ma soeur ne pouvait pas être de bonne foi.Le Petit Jésus pleurait toujours, mais on lui avait adjoint Dieu-qui-voit-tout-et-nous-juge: j’en connais plusieurs qui, un jour ou l’autre, au moment d’une confession, en pissèrent littéralement dans leur culotte.Notre être nous était volé, c’était l’origine de la révolte L’école, changeant de nom, s’appela collège; le système, raffiné, s’y perpétuait.Il était de tradition, par exemple, que le préfet de discipline, après avoir administré à un élève sa première volée, l’envoyât se consoler chez le “directeur spirituel” attitré.Ce dernier, spécialiste de la douceur, s’éinouvait, comprenait, parlait de sexualité, tentait de son mieux de provoquer un salutaire atten- le Système par la voix de nos maîtres oui décidait de ce nue nous étions.Mais i # 1 nous savions bien, '^malgré tout, que nous ne coïncidions pas avec cette image que nos maîtres et la société nous présentaient de ce que nous aurions dû être.Le système exigeait dans l’absolu une adhésion totale et ontologiquement impossible; aussi vivions-nous notre singu-arité (le simple fait d’être autre que tous les autres) dans la mauvaise conscience, comme un être-pas-comme-les-au-tres\ nous chassions comme des mauvaises pensées nos velléités de vie personnelle.Dépossédés de nous-mêmes, l’exigence d’une identité condamnée nous hantait encore; nous la vécûmes comme une faille secrète, un défaut caché qui faussait d’avance tous nos efforts pour nous rendre acceptables: même ceux qui y arrivaient savaient encore, dans le doute et la honte, qu’il n’étaient acceptés et choyés que sous de fausses représentations.drissement.On nous parlait sans cesse de “la grande famille collégiale"; et en fait les curés, qu’on appelait pères et qui portaient jupe, incarnaient avec une ambiguïté profonde les deux aspects de l’autorité des parents; ils prenaient tous les moyens, des châtiments corporels à la plus gluante “compréhension".Il y avait d’ailleurs des sanctions de prévues pour celui qui aurait négligé de remet- tre régulièrement ses “billets de direction”.Inversement, certains élèves furent bien surpris de découvrir que les autorités étaient au courant de choses dont ils n’avaient parlé qu’à leur “directeur”.Au collège comme ailleurs, le souci du salut de nos âmes excusait bien quelques petites complicités.Bien sûr, il fallait aussi nous instruire; mais le Savoir aussi était au service du système.Nous étudiâmes la littérature en oubliant le dix-huitième siècle, et la philosophie en les oubliant tous, sauf celui de saint Thomas.Morceaux choisis, éditions expurgées, c’était la Culture, dont on nous vantait sans cesse les mérites, ({uc seul le “cours classique” pouvait sauvegarder, et sans laquelle on sombrait dans l’abîme du matérialisme et de la perdition.Cette culture, on ne cessait de nous répéter qu’elle nous était d’autant plus essentielle que nous étions “l’élite de demain”, et que nous porterions la responsabilité de l’exemple que notre conduite constituerait pour les masses matérialistes.L’économie, la technique, la politique, tout cela était du côté du matérialisme; la Culture, elle, n’avait rien à voir avec le quotidien: elle sc composait d’un ensemble de Vérités immuables qu’il fallait connaître pour régler sa vie et celle des autres selon el- les.C'est à ce niveau que se situait la contradiction qui nous fit faire le pas suivant.En nous racontant que nous étions I’ “élite”, on tentait de nous mettre dans le coup: le système était le nôtre, nous n’avions qu’à en prendre possession.Mais le système qu’on nous présentait était si absolu qu’il ne pouvait être à personne, si désincarné qu’il ne pouvait prendre place dans aucune vie; pour y accéder, il nous aurait fallu nous nier nous-mêmes et être, au contraire, possédés par lui.Cette exigence était impossible à satisfaire, et, la situation de notre enfance se répétant, nous étions coupables de ne pas coïncider avec l’inhumain qui, par définition, était le Bien.Déjà, enfants, la part secrète et personnelle de notre vie, extérieure au système, avait eu une saveur de culpabilité.Par exemple, vers six ou sept ans, nous avions formé, comme tous les enfants du monde à cet âge, toutes sortes de “clubs secrets”, où nous étions entre nous, en marge de l'école et de la famille.Ces groupes, normalement, sont pour l’enfant une première expérience de l’intégration sociale, une première tentative de s'identifier aux adultes.Mais, à force de suspicions, de mises en garde contre les mauvais amis et les jeux défendus, ils étaient devenus pour nous un moyen de nous retirer de la société des adultes et de nous en protéger.Ç’avait été clandestinement que nous y avions entrepris d’inventer notre être, malgré angelots et courroies.Lors de l'adolescence, cette vie personnelle interdite ne pouvait que prendre plus d’importance, alors que la pensée officielle, la Culture, s'affirmait devant nous avec une force de plus en pi us intransigeante.La tension entre les deux était devenue si forte que la coexistence n’était plus possible; il nous fallait réagir, d'une façon ou d’une autre.Certains, refusant cette prétendue Culture, se détournèrent de toute pensée et devinrent des adeptes du hit-parade et des parties.Les bons pères condamnaient ces activités qui échappaient à leur emprise.Ils avaient tort: ceux-là finirent par voir les avantages qu’il y avait à faire partie de l’élite; ils adoptèrent, ouvertement, le système dont ils se fichaient, mais qui constituait une indispensable façade.Exploiteurs de demain, ils se préparent des “carrières brillantes”, font partie de la Socitété saint Jean Baptiste, d’un Kiwanis club, et bientôt de l’Ordre Jacques Cartier: ils sont sauvés.D’autres, imbibés de Culture, s'éveillèrent lentement à la vie intellectuelle.Ils étaient les “bons élèves”, prenaient charge des journaux collégiaux, des ciné-clubs, etc.Mais ils finissaient régulièrement par s’engager dans des sentiers pleins d’embûches, lisaient des auteurs dangereux, finissaient par écrire dans ces journaux des articles révoltés, et affirmaient une déplorable autonomie: la vie intellectuelle avait son dynamisme propre, qui n’était pas celui du Système, et es bons élèves devenaient malencontreusement des cas-problèmes.Malgré tous les efforts des professeurs et directeurs spirituels, ceux qui revenaient dans le droit chemin étaient de plus en plus rares.Quelques-uns, cependant, tentaient de vivre intérieurement les idées admises, de se soumettre à la Vérité qui justifierait leur existence: ils se découvrirent La Vocation.Je suis frappé, cependant, de voir le nombre de ceux qui, après quelques années, reviennent à la vie civile en constatant l’échec nécessaire de cette démarche: le Québec n’est plus à l’heure de la Vérité tranquille.Pour la plupart d’entre nous, cette tentative n’était meme pas possible.Au moment où la vie intellectuelle se révélait comme hétérodoxe et condamnée, nous y étions déjà engagés.Nous venions d’y découvrir le moyen de sortir du cercle de la dépossession où nous étions enfermés depuis notre enfance.Le simple fait de savoir qu’il y avait des systèmes différents de celui qui nous écrasait, et que l’autorité de celui-ci était donc relative, constituait donc une libération majeure; en plus, et comme naturellement, nous étions attirés surtout par les auteurs (Gide, Sartre, les surréalistes ou d’autres scion le cas) qui affirmaient le plus hautement la liberté.Nous attendions d’eux qu’ils nous rendent à nous-mêmes, nous fassent retrouver notre identité, et nous permettent, comme en une nouvelle naissance, de lui accorder une valeur positive.Sortant des coins d’ombre et de remords où elle avait été confinée, notre singularité devenait l’essentiel.Mais le système, relégué à l’inessentiel, gardait tout de même son importance:.sa négation constituait Ten vers de notre démarche.10 • C'est dire que celle découverte de la vie inicllecluclle se faisait dans l’ambiguité.En effet, assumer notre singularité et noire vrai visage, c’était aussi, implicitement, rejeter le masque qu’on nous avait imposé.Les oeuvres que nous lisions étaient condamnées, la liberté intellectuelle mal vue, nous le savions bien.Seulement, nous tentions, dans l'incertitude, de nous définir plutôt malgré le système que contre lui.Le plus grand “danger” était là, et nos maîtres le savaient bien: nous risquions d'échapper à leur emprise.Ils nous le firent bien voir: ils nous accusèrent de mauvais esprit et d’influence pernicieuse, allant souvent, pour ces raisons ou d'autres de même acabit, jusqu’à nous renvoyer de leurs collèges.Ils confirmaient ainsi, du haut de leur autorité-qui-vicnt-de-Dieu, notre singularité, mais en en soulignant l’envers, la face négative.Nous étions des révoltés et des méchants; et comme notre démarche n’était pas encore assurée, comme nous ne savions pas bien où nous voulions aller positivement, comme d’autre part cette nomination avait le poids du consensus social et de l’autorité, nous ne pûmes éviter de nous reconnaître dans cette image déformée qu’on nous présentait de nous.Nous avions voulu nous assumer comme sujets libres, et nous nous retrouvions VUS et jugés en tant que tels; la société-tribunal avait transformé en essence notre ébauche de projet, et celte essence nous collait à la peau.Nous avions dès lors notre rôle: nous fûmes “beatniks” et révoltés, comme d’autres avec leur veste de cuir et leur moto étaient “jeunes délinquants”.Nous prenions systématiquement, dans notre morale, notre pensée, et notre comportement, le contrepied des normes socialement admises; nous nous opposions avec ferveur, nous étions agressivement scandaleux.La forme de cette révolte variait selon les individus, mais la démarche était fondamentalement la même.Tout nous était matière à opposition; c’était, pour reprendre l’expression d’un précurseur, un Refus Global.Mais notre acharnement était inutile: nous avions été possédés encore une fois.L'essentiel, c’était redevenu le système, l’ordre de Valeurs contre lequel nous nous révoltions; car justement, notre révolte était encore une façon de nous y référer; il était, fût-ce à litre île repoussoir, au centre de nos préoccupations.C’était d’après lui que nous nous définissions, et de lui seul que nous tenions notre être de révoltés.Nous tentions bien de former des groupes, qui avaient leurs rites, leur morale, leurs lieux de rendez-vous (en général des restaurants, qui changeaient tous les ans); mais ces groupes n’avaient pas d'unité interne, ils ne pouvaient pas nous offrir de repères positifs, puisqu’ils n’existaient eux-mêmes que par leur opposition à l’ordre établi, et que leurs membres n’avaient en commun que la révolte.Malgré l’existence de ces groupes, chacun pour soi devait se débrouiller seul avec une détresse que nul n’osait avouer.No- • 11 tre être, une fois de plus, nous était volé; le sens de nos gestes ne dépendait pas de nous, il allait s’inscrire dans l’ordre de Valeurs qui nous niait.Aussi avions-nous beau chercher de plus en plus loin en nous-mêmes notre essence, nous ne trouvions que le vide: elle était hors de nous, chez les bourgeois et les curés.Nous ne pouvions trouver dans la révolte que la solitude, le mal-être et le vide intérieur dont témoignent les dernières toiles de Borduas, expression d’une révolte poussée jusqu’à la limite.Cependant, pour bien comprendre ce qui nous arrivait, il faut revenir au point de départ, c’est-à-dire au système désincarné qui, dans les vases clos de la famille et des collèges, nous aliénait.11 nous enlevait à nous-mêmes, et nous nous étions révoltés pour tenter de nous inventer contre lui.Comme on n’est que ce qu’on invente d’être, l’illusoire identité que nous recherchions nous échappait; et il vint un moment où nous fûmes convaincus que c’était la révolte qui était à l’origine de la dépossession, et non le contraire.Nous décrétâmes alors qu’elle n’avait été qu’une vulgaire crise d’adolescence, et nous en cnrtîinpc cane vAir nnp r’éfnit Hlr V • • * * y V VJ W* V *—¦- — — — que le mouvement qui nous faisait la dépasser avait son origine.Nous disions alors que nous en avions assez de nous opposer, que de toutes façons le système et la Morale officiels nous importaient fort peu, et que nous voulions être des hommes libres et agir positivement, sans nous occuper du reste.Mais si nous pouvions prendre cette attitude, c’était que notre révolte avait été efficace: elle n’avait pas changé le monde autour de nous (elle n’y aspirait pas d’ailleurs) mais elle nous avait changés; elle avait agi comme une cure de désintoxication, elle nous avait libérés; la Morale, cette mère castratrice, nous l’avions violée tant et plus, au point qu’elle ne nous en imposait plus: dans la réprobation ou le scandale que nous causions, nous avions découvert notre force.Ainsi, le fait même que nous la dépassions prouvait que notre révolte, loin d’être un échec, avait été un moment nécessaire et réussi de notre libération.Mais il était normal qu’au moment de la dépasser nous n’en voyions que les aspects négatifs.de la révolte à la révolution Nous croyions, sortant de la révolte, pouvoir être des hommes, tout simplement, sans nous soucier du reste, et assumer positivement notre liberté.La belle affaire! Seulement notre société n’avait rien à faire de notre vierge liberté.Le Québec était enfoncé dans un immobilisme et un irréalisme qui allaient sans cesse s’aggravant de génération en génération; nos pères, par cx- 12 • cmple, les gens de Cité Libre, étaient eux aussi partis d'une certaine révolte moins radicale que la nôtre, mais révolte tout de même; mais ils avaient trouvé à leur volonté d’opposition l'objet rêvé, le providentiel Duplessis, et ils étaient devenus la loyale Opposition de sa Majesté: la société avait utilisé leur révolte, ils avaient pris leur place, jouaient leur rôle dans le bon fonctionnement des institutions.Une fois le glorieux épouvantail décédé, ils se retrouvèrent, à leur grande surprise, au pouvoir.Us auraient dû y être depuis longtemps, et, à cause de ce retard, la société n’avait pas de rôle à nous offrir.Le renversement de l’Union nationale, c’était l'affaire de nos pères, non la nôtre.Entre temps, Duplessis avait été au mouvoir durant vingt ans; en en sortant, e Québec n’était pas avancé d’un pouce de plus.Cet arrêt, cette fixation — à laquelle l’opposition participait autant que le pouvoir — avait créé une sorte de barrage, contre lequel les générations montantes venaient s’accumuler; le jeu politique se déroulait entre des hommes dont les expériences marquantes avaient été la dépression économique et la crise que créa au Québec l'urbanisation; les structures n’avaient pas évolué, elles n'avaient plus de rapport avec notre réalité.Et ce décalage était tel que la révolte, que nous avions vécu dans la solitude, était en fait la réaction commune de toute une jeunesse à laquelle la société n’avait rien à offrir.Des vestes de cuir au F.L.Q., en passant par les associa- tions d'étudiants et les Copains, les moins de trente ans prennent aujourd’hui conscience qu’ils forment une nouvelle classe d’âge, dont l'expérience est si différente de celle de la génération précédente que la conciliation — sauf en de rares exceptions — est impossible.L’apparition de cette nouvelle force est si évidente que nos pères en sont conscients.Aussi nous appellent-ils au “dialogue”.Mais il est trop tard: ce que nous avons à dire ne saurait être dit dans le langage de l’“élite” qui est aujourd’hui au pouvoir, et notre positivité ne saurait s’incarner dans des cadres qui nient notre réalité.Cette révolte s’est faite contre l’idéologie mystificatrice par laquelle notre société se justifie; nous avons été forcés, pour exister, de défier les tabous, de renverser les mythes de cette idéologie; moralement comme autrement, nous sommes dépucelés, on ne nous aura plus si facilement.Ayant délogé cette pensée officielle, nous avons vite compris qu'il était impossible d'“être des hommes” et d’agir positivement dans une société faussée au point de départ.Accepter de nous y intégrer, d’y jouer notre rôle, c’aurait été accepter de revenir à la futilité, retomber dans le manque d’être dont nous voulions sortir.Car cette société, dépossédée de ses organes essentiels, est coupée de son être; on peut bien y “dialoguer” ou y agir, cela ne tire pas à conséquences, puisque les leviers de l’action sont ailleurs, à Ottawa, • 13 avec l’argent et l’autorité.L’aliénation dont nous avons souffert individuellement ne faisait que refléter celle d’un peuple qui, relativement au contexte nord-amérciain, est sous-développé, parce qu’il est COLONISE; en comprenant cela, nous avons compris que dès lors, nous n’avions plus rien à faire à l’intérieur des structures établies; que pour pouvoir inventer notre positivité et no- tre etre-père, il nous fallait d'abord assumer notre être-fils, notre force de négation et de révolte, et transformer globalement cette société dont les idéologies qui nous niaient ne sont que le reflet: nous ne nous libérerons du système opprimant de nos pères et de Notre Père qui nous juge qu'en nous libérant de ceux qui nous aliènent, politiquement et économiquement.la lutte révolutionnaire Notre révolte, finalement, n’aura pas été une crise d’adolescence, mais un premier pas vers notre passage à l’attitude révolutionnaire.Elle était déjà une mise en question totale de notre société; et c’était, en elle, la réalité que nous affir- mions contre l’irréalisme des structures et des idéologies.Elle était justifiée, en ce sens qu’elle avait raison clans scs exigences; mais elle était condamnée à l’é- chec parce qu’elle demeurait individuelle, et ne pouvait pas, concrètement, sc donner les moyens de satisfaire à ces exigences.Plusieurs générations clc nos aînés, qui n’étaient ni plus bêtes ni plus lâches que nous, ont vécu cette révolte et son échec.Si c’est nous et non eux qui avons réussi à la positiviscr, à assumer son sens révolutionnaire, c’est, tout simplement, que la situation était devenue objectivement révolutionnaire.(Cela sonne comme une lapalissade, je le sais).L’idéologie retardant de plus en plus sur la réalité, des jeunes hommes de plus en plus nombreux ont été exclus de facto du système des forces politiques; finalement ils ont été assez nombreux pour prendre conscience du fait qu'ils pouvaient dire nous; notre révol-le devenait une affaire de groupe; nous découvrions notre solidarité; c’était déjà, face aux rapports d’extériorité qui définissent l’aliénation, nous engager dans la révolution.Les plus âgés d’entre nous, les gens de la génération de Liberté, par exemple, ont du attendre longtemps cette prise de conscience.Dans leur refus, ils étaient encore isolés, d’où la tentation, parfois, de l’esthétisme, qui est une voie d’évitement comme une autre.Les plus jeunes, au contraire, arrivent quand la situation est mûre; ils savent que l’histoire nous appartient, que c’est ;\ nous de prendre l’initiative.Leur révolte pas- 14 • sc immédiatement à l’action, et, pour nous affirmer, est prête à ni laquer de front, violemment, les structures qui empêchent notre solidarité et nos buts de se réaliser.C’est ainsi que les membres du F.L.O., tentant d'être des précurseurs, ont parié sur la solidarité que la jeunesse éprouverait envers leur violence.Ceux qui tirent profit de notre aliénation, les élites au pouvoir, ont bien compris la force explosive de leur action; les membres du F.L.Q.étaient “dangereux”: on le leur a bien fait voir.Le public dans la salle manifestait, lors de l’enquête du coroner, sa sympathie pour les prévenus: on le fit ex-dure.On a fait en sorte que les accusés se sentent isolés: il a fallu plusieurs jours avant qu’ils puissent voir leurs avocats.Ils formaient un groupe: on les a isolés dans des cellules différentes, on a même trouvé moyen qu’ils ne se rencontrent )as au palais de justice, on les a forcés t e témoigner les uns contre les autres: il fallait briser l’unité de ce groupe.A ceux qui ont cédé, qui ont accepté de se reconnaître, dans la honte, comme des enfants égarés, de pauvres adolescents devenus criminels de droit commun, on a accordé la “protection de la cour” et la liberté provisoire; c’est la méthode de la douceur avachie, les “pères spirituels” et les angelots de notre enfance.A ceux qui ont refusé d’incriminer d’autres membres du groupe, qui ont affirmé leurs convictions politiques, on a accordé le “confort” des donjons et de l’aile psychiatrique; c’est la cour- roie, la violence qui complète le dypti-que.D’une façon comme de l’autre, ces 1 j *¦ jeunes gens incarnent notre dilemme; comme eux, quoique moins tragiquement, nous avons tous à choisir entre la fierté, la colère et la révolution, d’une part, et le doute, la honte et la démission, d’autre part; les accusés du F.L.Q., emprisonnes, maltraités, humiliés, ont gagné leur pari; ils sont notre miroir et nous ne pouvons éviter de nous reconnaître en eux.Quant au groupe de PARTI PRIS, il ne me déplairait pas de dire qu’il veut être un Front Intellectuel de Libération du Québec.Et puisque la révolution québécoise est actuellement dans sa phase de prise de conscience, notre première tache sera la démystification; notre travail critique fera violence aux mythes établis, nous tenterons de détruire, en en découvrant les contradictions, la moralité et la légalité officielles, afin de permettre l’établissement de relations authentiques entre les hommes.On dira, on l’a déjà dit, que nous sommes dans “l’adolescence de l'esprit”, révoltés, négatifs.Mais nous savons qu’il est des moments où les tâches les plus pressantes que réclame la situation sont des tâches de négation; on nous fera peut-être le coup de “la nouvelle et brillante génération littéraire”, on le fait déjà à certains d’entre nous: c’est le coup de la douceur flatteuse, nous le connaissons déjà.On dira surtout que nous sommes des intellectuels isolés, que nous ne représentons qu’une infime • 15 partie de la jeunesse.On tentera de T-« /I ^ O l/\ y\« • /* A noua irtinSricI il ia 01.111 lih.ii., uuu^ ai 1031.Les gens en place manquent à un tel point d'imagination que nous devinons d'avance les attitudes qu'ils prendront devant nous.Cela n'est d'ailleurs pas difficile, puisqu'ils reprendront, pour tenter de désamorcer l’explosion que nous annonçons, les mêmes vieilles tactiques contre lesquelles nous avons appris, depuis notre enfance, à nous défendre.On ne prend pas les mêmes personnes deux fois dans le même piège.Et notre défense est d'autant plus facile, que, cette fois, un élément nouveau rendra leurs tactiques fondatalement inadaptées; nous formons, dans les faits, un groupe dont les intérêts soutiennent la solidarité.Tout, maintenant, s’oriente autour de cette nouvelle donnée.En nous constituant en groupe-sujet, nous posons nos adversaires comme groupe-objet.Désormais, l'essentiel, c’est nous; nous n’écrirons pas pour “dialoguer”, pour confronter nos idées avec celles de ceux qui deviennent, de jour en jour plus objectivement, nos ennemis; mais pour construire avec ceux qui, à l’intérieur du groupe révolutionnaire, deviennent de jour en jour plus objectivement nos frères, une pensée qui devienne une de nos armes.Car une pensée révolutionnaire ne peut pas se réduire à une théorie préfabriquée: c’est le groupe en fusion qui, en prenant conscience de soi, dépasse ses I*# ¦ 1 # r • • • • • 4 / % 4 ¦ ^ 4- ^1 « 4 /\ ^ »• rm 4 m ^ M r» ¦ (iiitiiauuiid u iiuiuiL oco ciojyjii anwiiO; 111 - vente son avenir en se libérant de son passé.PARTI PRIS, ce sera un instrument de travail au service de cette définition du groupe par lui-même.Nous tenterons de faire en sorte que ce groupe s’étende graduellement jusqu’à englober tout le monde: la révolution, c'est, cela.Et comme ce groupe se fonde sur les exigences totales de notre révolte, nous aurons alors créé une société où l’individu, rendu à soi-même, retrouve enfin la face positive de sa liberté —que nous avions cherchée seuls et en vain dans la révolte.Que l’on m’entende bien, nous n’avons pas envie de cultiver nos belles âmes, ni de nous sacrifier au “respect de la personne” abstraite qu'on nous prêche depuis si longtemps.C’est dans notre être social même que nous coïnciderons avec nous-mêmes, dans notre travail, dans une praxis librement assumée, mais à la condition que le regard d’autrui devienne pour chacun une confirmation de sa liberté.Alors que la repossession de soi-même est impossible dans la solitude, l’intersubjectivité peut être un soutien réciproque au lieu d’être une contestation: si la société, au lieu d'être au-dessus de tous, c’est nous tous en tant que groupe.Cela se fera: il suffit que la révolution s’accomplisse et se perpétue, que la base ait une part réel- 16 • le à la direction des affaires, que la Morale cède le nas aux hommes.Alors les hommes entre eux pourront se rejoindre directement, sans passer par des structures qui déshumanisent d'avance leurs rapports, et ainsi se reconnaître librement comme des camarades et des frères.Voilà.Je me suis laissé entraîner dans le lyrisme.Mais pour une fois, je n’en suis pas gêné.Et quant à ceux qui auront trouvé ridicules ces mots, camarade, frère, j’ai bien le regret d'ajouter qu'il faudra qu’ils aient débarrassé le terrain pour que nous puissions l’être, frères Pierre MAHEU • 17 du duulessisme au F.L.Q H par jeaii-rnarc piotte à pierre vadeboncoeur “For good or ill, we are one family.We can bring ourselves to disaster in family quarrels or to happiness by means of harmony.” The Royal Bank of Canada, Montreal, june 1963.“Il n’y a pas de parenté qui vaille l’égalité.La langue n’est qu’un prétexte; le véritable enjeu est l’honneur de l’homme, qui ne peut se concevoir dans l’abaissement d’un peuple au profit d’un autre.” Simon, dans La tête du roi de Jacques Ferron.La conquête de 1760 plaça le peuple du Québec dans un état d’infériorité et de servitude.Appuyés par une métropole, les Anglais s’installèrent au pays et le contrôlèrent.Les seigneurs et les riches de descendance française quittèrent le Canada: leur nouvelle situation ne leur permettait plus de réaliser des profits par le commerce.Les quelques commerçants canadiens qui s’obstinèrent a demeurer au pays furent bientôt réduits à des rôles subalternes.Bref, la conquête entraîna, pour les Canadiens, la perte du contrôle politique et écono- rcligion cl à la inique du pays.Les faits les obligèrent de se restreindre à la culture.En 1789, les bourgeois français substituèrent, aux structures périmées de la société féodale, leurs propres structures.La bourgeoisie, nouvelle classe dirigeante, remplaçait l’aristocratie et le clergé.La société féodale se caractérisait par la hiérarchie très stricte qui reliait les différents groupes de la société, par le formalisme des institutions et par le paternalisme de l’élite dirigeante.Les droits civils ont été instaurés par les 18 * bourgeois: l’éliic féodale n’avait pas de devoirs parce que les hommes n’avaient pas de droits.Ce cpii unissait les seigneurs et les clercs à leurs sujets était un lien de supérieur à inférieur: le supérieur protège le faible.L’élite était charitable: elle n’était pas juste; elle octroyait des dons: elle ne remplissait pas des devoirs.Nous n’avons pas subi l?s heureuses conséquences de la révolution française.Nos liens avec la France étaient rompus et nous ne possédions plus de bourgeoisie.De ce fait provient, en partie, les ressemblances de notre société avec celles du Moyen Age: le formalisme des institutions, le paternalisme de notre société, la toute puissance de la religion.D’ailleurs, notre clergé s’est aperçu très tôt des changements apportés par cette révolution.Il s’y opposa et, ainsi, s’opposa à la Fiance.(1) Il prit position pour es dominateurs contre les Français et les Canadiens.Pourvu que les Anglais respectent leurs privilèges en religion et en morale, ils les soutiendront.Notre élite est très puissante.Par les moyens d’information, par les écoles et les églises, elle conditionne et contrôle l’opinion publique.Son travail n’est d’ailleurs pas difficile: elle n’a qu’à perpétuer l’esprit féodal.De plus, elle s’appuie sur des faits: nous ne contrôlons pas la politique et l’économie de notre pays.Il ne s’agit alors que de convaincre le peuple québécois de la non-valeur de l’économie et de la politique pour une nation.Ainsi le compromis est sauvegardé: le pouvoir politique et économique aux “Canadians” et le pouvoir culturel et moral aux curés.Le processus à suivre est simple.On s’appuie sur un fait de base: nous ne participons pas activement à la vie de a nation “Canadian”.Il s’agit alors d’entraîner le peuple à se définir en fonction de scs dominateurs: nous sommes ce qu'il ne sont pas.On valorise ensuite ce qui nous différencie d’eux — même nos lacunes — et on esscntialise ce s différences: nous sommes le peuple le plus catholique du monde, le plus cultivé de l'Amérique, etc.Ces caractéristiques définissent notre identité.Voilà noire essence.C’est dire que nous ne changerons pas: ce qui est essentiel ne se modifie pas.Ce nationalisme négatif définit la période que nous allons étudier.Les forces centripètes de ce nationalisme nous repliaient sur nous-mêmes.Mais à l’encontre de ce repli maladif, se développaient les forces centrifuges de l’industrialisation qui devaient entraîner l’éclatement (les rapports étroits qui structuraient notre société durant ces années de négativité.Les structures de notre société ne se sont pas adaptées normalement au processus évolutif des forces productives.Les clercs utilisèrent tous leurs pouvoirs pour s'y opposer: la révolution qui secoue le Québec est la conséquence de cette réaction.• 19 le repli culturel ragriculturisme L'idéologie agriculturisle sc propagea lorsque débuta l'industrialisation du Québec.Les “Canadians” et les Américains développèrent les ressources naturelles de notre pays: la classe dirigeante s’opposa à cette industrialisation et prôna le retour à la terre.“Nous sommes, dit l’historien de l'U.N., les voisins d’un peuple nombreux, puissant et dynamique, dont certains éléments vont jusqu’à proclamer la primauté de la technique.Nous ne croyons pas à la primauté de la technique.Nous ne croyons pas qu’il faut penser avec les mains.Nous prétendons, nous, Canadiens français, représenter une civilisation particulière et apporter une note originale sur le continent américain(2)”.La civilisation industrielle est matérialiste: retournons à la spiritualité de la terre.L'avenir sera industriel: sauvegardons nos traditions.L’urbanisation de notre société nous plonge dans un milieu protestant et, ainsi, désorganise nos traditions familiales et religieuses: demeurons dans les comtés ruraux.Nos clercs, qui se faisaient fort de propager ces slogans, ne profitaient pas moins des avantages de l'industrialisation: ils ne cultivaient pas la terre.On essaya de faire croire au peuple que la prospérité provenait de la culture des terres: “L'agriculture doit être à la base de notre prospérité.La famille rurale est la véritable cellule de notre société ca-nadienne-française.Nous sommes tous d’accord sur ce point (3).” On alla jusqu’à dire que le haut développement agricole caractérise les peuples supérieurs.Cette surévaluation de la culture de la terre explique les sommes importantes consacrées par l’Etat du Québec aux questions agricoles.Pendant que les clercs — porteurs de robes ou non -— ridiculisaient l’industrialisation et valorisaient l’agriculture, les étrangers avaient tout le champ libre pour développer nos ressources naturelles: le compromis se perpétuait.D’ailleurs, ils possédaient plusieurs cordes à leur arc pour nous tromper.Ils nous ordonnaient de nous détourner de l’industrialisation — ainsi, nous demeurions ignorants de ce que nous ne pratiquions pas — puis ils essentialisaient notre incompétence commerciale: nous, peuple du Québec, n’avons pas l’esprit des affaires.Pour montrer la méchanceté des québécois qui — malgré leurs conseils — s’étaient occupés de commerce, ils nous disaient: les commerçants cana-diens-français se mangent entre eux.On ignorait délibérément que dans la situation de domination où nous étions placés, il était normal que les québécois 20 • qui désiraient sc tailler une place dans l'économie de notre pays se livrent à des luttes fratricides: on ne jette pas des miettes à des chiens affamés sans entraîner ces sortes de combats.(Dans une situation de domination, les valets ne voient pas tout de suite la cause de leur infériorité.Il faut un long processus historique pour les entraîner à tourner leur violence vers la source réelle de leurs maux: les maîtres.) La dernière aberration enseignée, en s’appuyant sur l’autorité de saints hommes, est la pauvreté: l’argent ne fait pas le bonheur.Nous n'étions pas encore conscients que si l’argent ne fait pas le bonheur, le manque d’argent, lui, instaure le malheur.la politique Depuis 1760, le gouvernement étranger a toujours favorisé, de façon explicite ou non; la subordination des Canadiens français.La mesure la plus utilisée depuis la dernière grande guerre consiste à centraliser les pouvoirs du Québec à Ottawa où les “Canadians” régnent par la force de leur majorité.Jusqu’en 1867, les Canadiens français n’ont connu que ce pouvoir étranger et hostile.Peu à peu, gouvernement et antiquébécois devinrent synonymes.Ils associèrent ces deux réalités car ils les avaient toujours vécues étroitement reliées.De plus, ils avaient perdu peu à peu l'habitude de se gouverner: de 1760 à 1867, ils demeurèrent sans gouvernement.Et pour apprendre à se gouverner de façon démocratique, il faut posséder un gouvernement qui soit nôtre.Durant cette longue période, des structures intermédiaires — famille et paroisse — prirent la place de l’Etat.Cette mentalité, imprégnée en nous par un siècle d’histoire, demeura (4).Le gouvernement qui nous fut octroyé en 1867 ne changeait pas grand-chose à notre situation politique.Toutes les grandes décisions relevaient ou relevèrent d’Ottawa.Et, le plus souvent, les décisions prises à Québec étaient commandées par les financiers “Canadians” et américains.On ne peut s’intéresser à un pouvoir tronqué, à un pouvoir qui ne l’est que de nom.Et lorsque des citoyens se désintéressent de leur gouvernement, celui-ci peut devenir fasciste.Ajoutez à ceci un fait sociologique: lorsqu’un peuple est collectivement dominé, certaines personnes de ce peuple tendent à dominer leurs compatriotes.“Telle est, dit Albert Memmi, l’histoire de la pyramide des tyranneaux: chacun, socia-ement opprimé par un plus puissant epic lui, trouve toujours un moins puissant pour se reposer sur lui, et se faire tyran à son tour (5).” Ainsi le duples-sime prend-il un tout autre sens à la lumière de ces faits; si les québécois ignorent la démocratie, cela ne relève pas — quoi qu’en pensent nos clercs — de l’essence de notre peuple, mais de situations historiquement déterminées.Les clercs, pour répandre leur propagande, s’appuient sur ces faits.La poli- • 21 tique, dit-on, est corrompue.Il faut aussi montrer l’impuissance de l’Etat.Pour ce faire, .on nous répète à qui mieux mieux l’impossibilité de faire disparaître le chômage et la misère, à cause d’une certaine faute commise par un certain couple.De plus, on répand chez les Québécois ce slogan: l’Etat est incompatible avec les libertés.Je ne veux citer, comme exemple de clercs opposés à l’Etat, que Brouillé et Ryan.Toute cette propagande massive tend à soutenir le pouvoir politique des '‘Canadians” et le pouvoir moral des clercs: si les Canadiens peuvent être convaincus de l’inutilité de l’Etat, ils ne pourront que se réfugier dans les familles, les églises.le traditionnalisme Les Québécois, rejetés hors du politique et de l’économique, encouragés par son élite à ne pas s'y intéresser, se réfugient.dans la culture, la religion, la tradition et la famille.Réaction d'autodéfense contre l'anglicisation entraînée par le contrôle des “Canadians” sur l’économie, le repli culturel consiste à sauvegarder les institutions où nous pouvons communiquer entre nous: dans les familles, les confessionnaux et les tavernes, nous parlons français dans un milieu qui est nôtre.Bref, nous compensons notre manque de contrôle sur la politique et l’économie du pays par d’autres champs d’activité.Nous avons assez expliqué, croyons-nous, le processus historique qui a conduit le peuple du Québec au repli culturel.Il serait inutile de décrire de façon élaborée la pensée traditionnaliste du milieu: nous la connaissons tous.Permettcz-nous, cependant, d’utiliser un texte dans lequel Robert Rumilly sc lance dans une envolée poétique et louange notre belle province: nous ne pourrions trouver meilleure synthèse des aberrations collectives opérées par notre situation et notre élite: “Quel honneur et quel bonheur que de s’identifier à cette province, Province sage, pétrie de bon sens; Province fidèle, qui se souvient et qui maintient; Province croyante, qui préserve sa foi comme le premier de ses biens; Province endurante, parfois meurtrie, mais jamais abattue; Province charitable, dont les médecins, les prêtres et les religieuses sont morts au chevet d’immigrants typhiques; Province tolérante, qui traite sa minorité comme aucune autre ne traite la sienne; Province féconde, dont les fils et les filles ont essaimé sur tout un continent; 22 • i Province missionnaire, dont les robes noires, brunes et blanches s’éparpillent dans tous les secteurs de la rose des vents; Province équilibrée, qui concilie, mieux qu’aucun autre pays du monde, les anciens modes de pensée et les nouveaux modes de vie; Province rayonnante, qui élève de plus en plus haut le flambeau de la civilisation catholique et française; Province diverse, province attachante, province bénie entre les dix provinces, O ma province de Québecl"(6) les forces anti-duplessistes A l’encontre de ce repli culturel se développaient des forces centrifuges qui devaient entraîner la mort du cluples-sisme.Quelles sont ces forces?Industrialisation Nous avons vu que la propagande cléricale propageait le culte de l’agriculture et de la vie rurale.Mais le déterminisme économique de l’histoire se moque bien des sermons de nos curés.L’industrialisation et l’urbanisation du Québec se réalisèrent malgré eux.Elles commencèrent avec la première guerre mondiale, se stabilisèrent durant la dépression et reprirent avec plus de puissance lors de la deuxième grande guerre.L’urbanisation de notre société s’explique aisément: les québécois, pour vivre, c evaient émigrer dans les villes pour trouver des emplois.Aussi, de 1951 à 1961, la population augmenta de 43.3% à Montréal et de 29.4% à Québec.L’économie du Québec — comme celle du Canada d’ailleurs — dépend des fluctuations du marché américain.Aussi suit-elle les étapes de développement de ce dernier.Lorsque les Etats-Unis utilisèrent de nouvelles techniques de production pour fabriquer, de façon massive, des marchandises uniformes, notre pays emboîta aussitôt le pas.Pour vendre leurs produits standardisés, les capitalistes doivent entraîner les consommateurs à uniformiser leurs demandes: ils doivent rendre nos besoins uniformes.Pour ce faire, ils ont créé la culture de masse.C’est le nouvel opium du peuple.Par cette culture, les capitalistes façonnent les besoins et les idées de chacun de telle sorte qu’ils ne soient pas destructeurs de l’ordre bourgeois.Par les journaux, la radio, le cinéma et la télévision, on entraîne les salariés à désirer le confort et la jouissance immédiate et à ne • 23 s’intéresser qu’à leurs satisfactions personnelles.(L’élaboration de ce sujet — d’ailleurs, très complexe — n’entre pas dans notre propos.Ceux qui seraient intéressés par cette question pourraient consulter l’excellente étude d’Edgar Morin, “L’esprit du temps”.) Cette culture, qui s’adresse aux individus de toutes les classes sociales, rend uniforme les besoins de chacun.La culture américaine s’opposa au repli culturel.Tandis que celui-ci s’appuyait sur la famille et l’Eglise, celle-là ne prône ( :c l'individualisme et la jouissance immédiate.L’amour, qui, dans la pensée américaine, sert de fondement à la vie personnelle, se situe au-dessus de toutes les institutions.Aussi la famille est-elle subordonnée à l’amour.Je n’en veux comme preuve que le nombre grandissant de divorces aux Etats-Unis.L’essentiel n’est plus le Ciel, mais “to enjoy life”.Le passé et l'avenir ne comptent plus: seul vaut le temps présent.Pourquoi s’intéresser à l’avenir?L’Etat, les grandes entreprises privées et les syndicats se chargent, par la création de diverses sécurités sociales (pensions de retraite, assurances diverses.), de prévoir l’avenir.L’accélération de l’histoire broie toutes les traditions: le passé devient “vieux jeu”.La culture de masse est un des facteurs importants de l’échec du nationalisme négatif.Une enquête conduite par MM.Gé-rald Fortin et Adélard Tremblay nous montre quelques-uns des effets de l’économie cl de la culture de masse au Quebec (7).Par exemple, 80ryo de nos familles définissent de la même façon les biens qu’elles jugent essentiels.C’est dire que les modes de vie des familles rurales et des familles urbaines tendent à s’identifier.Les clercs, qui encourageaient la scission entre les vies rurale et urbaine, ont été défaits par les événements.On ne peut plus identifier les villes au mal et les campagnes au bien: les paysans et les ouvriers se ressemblent.De plus, on encourageait les Québécois à vivre simplement.Ce qui, il y a dix ans, était considéré comme un luxe est aujourd’hui devenu une nécessité.Il nous fallait produire le maximum de rejetons pour obéir à la volonté de Dieu et pour ne pas être assimilés par les Anglais.De nos jours, les couples préfèrent procréer moins d’enfants et leur donner une meilleure éducation.Aussi, tandis que notre taux de natalité était de 30/1000 en 1951, il est aujourd’hui de 26.1 pour le même nombre d’habitants.La pratique des bas de laine: il faut épargner.De nos jours, 75% des pères de famille désirent épargner, mais le même pourcentage de familles vivent à crédit.Comment expliquer ce décalage entre la pensée et l’agir de nos concitoyens?C’est que, d’une part, le culture de masse a créé, chez les Québécois, des besoins qu’ils n’ont pas les moyens de satisfaire et que, d’autre part, les besoins engendrés s’imposent à nous avec plus d’exigence que les prescriptions morales 24 • de l'épargne.Aussi, la moitié de nos familles ont un revenu inférieur à celui qu’elles jugent vital.Nous pouvons tirer deux conséquences de cet état de fait: 1) le culte de l’épargne disparaîtra peu a peu sous la poussée des besoins de jouissance; 2) le décalage entre nos besoins et nos moyens financiers est un des ferments révolutionnaires qui influencera le devenir du Québec.l'infériorité économique des québécois Les clercs nous assuraient que la prospérité du pays dépend de l’agriculture.Ils nous incitaient à enrichir notre culture et notre foi car c’est par elles, disaient-ils, que les peuples se montrent supérieurs.Ils nous ont trompés.Nous sommes maintenant un peuple inférieur sur tous les plans parce que nous ne contrôlons pas l’économie et la politique de notre pays.Ils nous ont trompés: il n’y a pas de culture vivante sans les supports matériels que sont l'économique et la politique.L’industrialisation du Québec se fit )ar les étrangers.Aussi les Canadiens rançais, qui forment 80% de la population du Québec, ne contrôlent que 25% de l’économie de leur pays.Les etrangers créèrent des industries primaires et rapportèrent dans leurs pays nos matières premières.(Les industries secondaires fournissent plus d'emplois que les industries primaires, et à de meilleurs salaires.Il est normal que les capitalistes étrangers veuillent faire profiter leurs compatriotes avant nous: ils ont besoin de leur soutien pour étendre l’impérialisme.) Cette fuite des matières premières vers l’étranger est une des premières causes du chômage qui sévit dans notre province.Aujourd’hui, nous avons l’illustre honneur de faire vivre 37.6% des chômeurs du Canada.De plus, 7% des Québécois sont sans travail.Comparez ce pourcentage avec le 3.3% de chômeurs pour l’Ontario (8).La domination de notre industrie par des capitalistes étrangers entraîne les petits salaires octroyés aux Québécois.Il y a moins de deux ans.le gouvernement du Québec incitait les étrangers à venir investir au pays en faisant valoir la main-d’oeuvre à bon marché que nous pouvions leur offrir.A l’intérieur même du Québec, les “Canadians” occupent les emplois les mieux rémunérés.C’est dire qu’il s’exerce une discrimination en faveur de l’élément étranger dans notre pays meme.11 ne faut pas alors se surprendre si le Québec a un niveau de vie de 30% inférieur à celui de l'Ontario et si les familles québécoises ont un pouvoir d’achat de 37% inférieur à celui des familles ontariennes.L'infériorité économique de notre peuple et le chômage qui sévit au Québec constituent deux autres ferments révolutionnaires.• 25 l'assimilation On prônait le retour à la terre pour empêcher, entre autres, l'anglicisation des Québécois: ceux-ci, pour travailler dans les usines, doivent apprendre l’anglais.Aussi, avec l’urbanisation de notre pays, notre langue fut reléguée au domaine folklorique et perdit peu à peu sa valeur.(Une langue, pour demeurer riche, doit s’exercer dans toutes les activités de l’homme et, surtout, là où il exerce son activité essentielle.La langue véhicule la culture: l’appauvrissement de celle-là conduit à l’affadissement de celle-ci.) Nous ne sommes plus canadiens, mais des êtres hybrides formés des cultures canadienne et “Canadian”.La culture de masse a aussi aidé à angliciser les Québécois.Nous écoutons aussi fréquemment les postes anglais que français, les jeunes s’abrutissent de “hitparade”, la majorité de nos cinémas présentent des films américains.Ajoutez à cela un fait psychologique: les hommes cherchent à imiter les gens qu’ils jugent supérieurs.Or, dans notre situation de “colonisés”, les “Canadians” sont en réalité supérieurs à nous: ils ont une patrie, ils jouissent d’un niveau de vie élevé, ils s’expriment bien dans leur langue, ils occupent des emplois qui exigent des responsabilités.Aussi cherche- rons-nous à les imiter et à nous assimiler à leur groupe.Mais on ne peut admirer les maîtres sans se mésestimer soi-même.Cela explique notre masochisme collectif: nous sommes incompétents et ignorants, nous sommes “la province la plus bête”.De plus, nous serons bientôt une minorité comme les autres.L’immigration se fait au detriment des Canadiens français: les immigrés préfèrent parler la langue des maîtres, la langue des affaires, c’est-à-dire la langue anglaise.Et c’est normal.D’autre part, notre taux de natalité baisse de plus en plus.Aussi, certains prévoient qu’en 1983 nous ne formerons plus que 16% de la population du Canada.Nous pourrons alors revendiquer, il sera trop tard.Dans notre réserve, nous serons les Indiens blancs d’Amérique.Cependant, l’assimilation de notre groupe à la collectivité “Canadian” n’est pas facile.Quoi qu’on en dise et quoi qu’on en pense, les “Canadians” ne la désirent pas.Pourquoi voudraient-ils supprimer leurs privilèges?D’une certaine façon, elle se fait malgré eux.D’un autre côté, il est difficile à un peuple de s’assimiler à un autre peuple: il faut au moins deux générations pour qu’une famille puisse changer de schème culturel.26 • J ^ 4 ****** oe 1 Sdu a njoa La lutte entre les forces centripètes du duplessisme et les forces centrifuges du développement économique ne pouvait s’éterniser: l’avenir devait, un jour ou l’autre, vaincre les résistances du passé.Et cette victoire des forces historiques devait être d’autant plus brutale que la réaction s’est maintenue longtemps.Le 22 juin 1960, le parti libéral s’empara du pouvoir.Son clogan II faut que ça change répondait bien aux besoins du temps.Depuis la grève de l’amiante (1949), des syndicalistes, des disciples du père G.-H.Lévesque et des intellectuels s’étaient réunis pour faire front commun contre le duplesssime.Ce groupe se définissait de façon négative: il s’agissait de renverser le régime de Duplessis avec tout ce qu’il représentait.Ils réussirent: cette victoire coïncida, incidemment, avec la mort du grand bonze, Duplessis.En 1962, les libéraux déclenchaient une élection surprise sur le thème de la nationalisation de l’électricité.Il fallait cire maître chez nous.Il ne s’agit plus maintenant de s'opposer à un régime, mais de travailler à notre libération.La mesure proposée nous permettrait, disaient-ils, de reprendre le contrôle de notre économie: nous avions pris conscience de notre infériorité économique.Le M.L.F.présente aussi un aspect intéressant.Il est l’extrême pointe du développement d’un esprit anticlérical chez les Québécois: les clercs nous ont assez trompés.Ce mouvement prône, entre autres, la séparation de l’Eglise et de l’Etat.Aussi veut-il diminuer la toute puissance de l'élite cléricale au Québec.D'ailleurs, malgré les statistiques tronquées qu’on publie sur la pratique religieuse des Québécois, les mensonges de nos clercs trompent de moins en moins de gens et ces messieurs perdent peu à peu de leur importance.Deux mouvements indépendantistes se formèrent: le P.R.Q.et le R.I.N.Leur postulat est simple: notre peuple est dominé par un autre.Tant que nous n’aurons pas conquis notre indépendance politique, l’indépendance économique et la culture canadienne-française demeureront des mythes.Si nous ne nous séparons pas, nous continuerons de nous transmettre, de génération en génération, les tares psychologiques de tout peuple colonisé.Et, si nous désirons conserver notre culture, le temps presse: les Québécois s’assimilent de plus en plus aux étrangers.Cependant le P.R.Q.et le R.I.N.divergent sur un point essentiel.Le premier s’appuie sur notre petite élite commerçante et, sur certains points, il perpétue l'esprit traditionna- • 27 liste des Québécois.Si c'est le P.R.Q, qui réussit l’indépendance, elle sc fera au profit de notre classe de sous-entrepreneurs.Le R.I.N.veut s’appuyer sur la classe ouvrière.Il ne possède pas une pensée socialiste structurée, mais son orientation est nettement progressiste.Ces deux partis ont des moyens d'action différents: le premier se sert des grands media d’information tandis que le second utilise les techniques “du porte en porte’’ et organise des manifestations.Tous deux recrutent de plus en plus d’adhérents.Durant le mois de mars, des bombes éclatèrent à Montréal.Consternation chez notre élite.Qu’arrivait-il dans notre province si pacifique?Des jeunes — qui vivaient, avec le maximum d'intensité, les contradictions qui déchirent notre société — choisissaient la violence.On nous a fait violence en 1760, en 1837 et lors des deux conscriptions: à un état de violence doit répondre la violence.D’ailleurs, pensaient-ils, la violence a un effet thérapeutique: notre peuple, endormi depuis si longtemps sous le joug “Canadian”, ne pourra se réveiller et retrouver sa dignité que dans un processus de violence.Celle-ci demeure le plus puissant moteur de l’histoire: elle aidera à propager l'idée d’indépendance.De plus, la démission des éléments progressistes de notre élite favorisa ces actes de violence.Vous n'en êtes pas convaincus?Ecoutez les jeunes parler, entre eux, des Pelletier et des Laurendeau et voyez poindre le mépris dans leurs yeux.L’histoire se précipite.Même les vieux partis deviennent, de façon positive, de plus en plus nationalistes.L’évolution des discours d’un René Lévesque ou d’un Daniel Johnson, depuis I960, est très révélatrice à ce sujet.D’autres faits?La très conservatrice association St-Jean-Baptiste opte pour l'unilinguis-me au Québec.Une fraction importante des membres de la section québécoise du N.P.D.délaisse ce parti et fonde le P.S.Q.Ce dernier prône, entre autres, une union confédérale entre les deux nations du Canada: l’application de cette mesure exigerait la transformation inté’ grale des rapports qui unissent les Québécois à leurs dominateurs.Et nous pourrions continuer cette énumération des événements qui indiquent l’évolution de notre société.demain?D’après les prédictions des économistes, le chômage qui sévit au Québec n’est pas près de disparaître.Et le chômage montre à tous, et de façon évidente, l’infériorité économique de notre peuple, infériorité due, en partie, à notre état de colonisés.Québec et Ottawa s’orientent nêces- 28 • sairement dans des voies opposées.D’une part, Ottawa — pour planifier l’économie du pays et pour pallier à ia domination économique des Etats-Unis sur le Canada — devra centraliser le maximum de pouvoirs entre ses mains.D’autre part, Québec — pour répondre aux besoins du peuple québécois et pour combattre la mainmise américaine et “Canadian" sur notre économie — devra exiger la possession du maximum de leviers politiques.Les compromis (et meme la reconnaissance par Ottawa de la particularité de notre situation) ne changeront pas les données fondamentales du problème.Tout pouvoir concédé par Ottawa sera, pour nous, insuffisant et, pour les “Canadians", la dernière bonté consentie à un peuple tapageur et traçassiez Aussi les rapports entre les deux nations continueront de s’envenimer.Les jeunes générations forment l’élément révolutionnaire des sociétés: toutes les révolutions ont été effectuées par des jeunes.Cela est bien compréhensible: la société n’a pas encore eu le temps de les enrôler dans des fonctions sociales, de les adapter.Si nous devons nous fier aux rumeurs qui circulent chez les jeunes — et ce serait préférable — la violence qui a recommencé au Québec deviendra de plus en plus organisée et systématique.Le premier F.L.Q.n’aura valu que comme expérience préliminaire.Bref, la possession tranquille et confortable de la vérité n’est pas pour tout de suite.L’histoire va continuer son accélération: bientôt, les “Canadians" ne pourront plus parler, pour nous cajoler, de notre “quiet revolution".L'indépendance politique — car indépendance politique il y aura — se fera au service de notre petite bourgeoisie ou des salariés: cela dépendra de nous.Les clercs se sont toujours révélés de meilleurs stratèges et de meilleurs tacticiens que les éléments de gauche de la province.Aussi il ne faudrait pas s’étonner s’ils réussissaient à prendre le contrôle du mouvement révolutionnaire.Hier, prédicateurs du repli culturel, ils propageront demain l’idéal de l’indépendance.Tactique habile qui leur permettrait de réaffirmer leur suprématie et de sauvegarder leurs privilèges.Inutile d’insister sur le fait que l'indépendance réalisée par les clercs ne nous ibèrerait pas.Notre économie continuerait d’être dirigée par des capitalistes étrangers.Notre politique ne serait indépendante que sur le plan légal, formel: les décisions de nos représentants seraient toujours dictées par les financiers et les industriels étrangers.De plus, les capitalistes exploiteraient — comme aujourd’hui et comme ailleurs — les travailleurs.Cependant, la récente fondation du P.S.Q.et la possibilité que ce parti devienne indépendantiste, nous permettent de conserver quelque espoir que notre indépendance politique pourra marquer le début de la libération des travailleurs.Quoi qu’il en soit, même si c’est le P.R.Q.qui réalise l’indépendance, notre société fera un pas • 29 vers l'avenir.Nous ne serons plus partagés entre Québec et Ottawa: nous saurons où combattre.Et nous en aurons fini avec notre passé d’échecs, d'humiliations et de soumissions.jean-marc piotte NOTES 1 — Cette méfiance des effets de la révolution française résista, comme le reste, à l’atteinte du temps.Ainsi, l’aumônier général de la C.T.C.C.(l’ancien C.S.N.), l’abbé Maxime Fortin, écrivait sous le pseudonyme d’Aubert du Lac: “Ces sociétés ouvrières (les unions internationales) sont le fruit de la révolution sociale qui, au commencement du dernier siècle, suivit comme une fille, sa mère, la révolution française, apparemment politique.Elles sont nées de la haine contre Dieu, contre l’Eglise, contre la religion, contre l’ordre et contre l’autorité surtout patronale.’’ Aubert du Lac, L’action catholique, Québec, le 3 avril 1916.Cité par Pierre Elliott Trudeau, “La province de Québec au moment de la grève”.La grève de l'amiante, éd.Cité libre, p.33.2 — Rumilly, Robert, Quinze années de réa- lisations.Les faits parlent.Montréal, 1956, p.151.3 — Id., p.9.4 — Brunet, Michel, “Trois dominantes de la pensée canadienne-française”.Ecrits du Canada français, 111 (1957): 31-117.5 — Memmi, Albert, Portrait du colonisé pré- cédé du portrait du colonisateur.Buchet/ Chastel, 1957, p.26.6 — Rumilly, Robert, Quinze années de réa- lisations.Les faits parlent, p.233.7 — Fortin, Gérard, “La famille canadienne- française devant l’économie de masse”.Le Devoir, le 22 juin 1963.8 — Statistiques pour le mois de mai 1963.Statistiques de la province de Québec, vol.11, no.3, p.16.30 • vers une révolution totale par yvon dionne Quand les hommes sont habitués à ¦ x# une forme d'oppression — état du salarié face au fournisseur de capital, du noir vis-à-vis l'homme blanc, des nations colonisées face à l’impérialisme — ils sont aussitôt portés à concevoir leur état comme naturel, fatal et insurmontable.Ce fatalisme cependant cède la place à la révolte, lorsque ces hommes prennent conscience de leur condition et qu’ils espèrent pouvoir un jour y mettre fin.Ainsi, l’espoir naît lorsqu’on en arrive à la conviction que TOUT PEUT ETRE SURMONTE, que la société elle-même, dans ses manifestations les plus complexes, est en continuelle transformation.et que l'homme est la source rie ce changement — par son travail, ses révoltes, son idéal.La conscience des problèmes qui confrontent l’humanité, la recherche de solutions adéquates, ainsi que la volonté de les mettre en pratique, tout cela conduit inévitablement à une REVOLUTION TOTALE; “totale”, parce qu’elle englobe la totalité de la vie d’un peuple: économie, structures sociales, organisa- tion politique, culture.Elle ne se borne pas à un déplacement des pouvoirs politiques: elle vise surtout à un changement radical dans les structures de la société.C'est la société qu’il s’agit de construire sur DES BASES NOUVELLES.Une Révolution totale ne signifie pas la destruction de tout ce qui existe (ce qui serait à la fois absurde et impossible), mais plutôt le DEPASSEMENT de l’état actuel des choses, la solution des contradictions inhérentes à l’ordre social présent, la refonte de la société dans un nouveau moule, où seront éliminées ces mêmes contradictions.L’analyse de la situation québécoise nous mène à la constatation de deux contradictions fondamentales: 1— le Québec est dominé par l’impérialisme canado-américain; 2— notre société est caractérisée par l'appropriation privée des richesses nationales et par l’exploitation du travail salarié.Comment résoudre ces contradictions?Telle est la question à laquelle je m’efforcerai de répondre brièvement.• 31 une république française en amérique La première étape vers une Révolu-tion totale est l’indépendance politique du Québec.11 se trouve encore des gens pour nier aux Canadiens français leur existence en tant que nation distincte.Mais il est mille lois plus facile de démontrer que l’expression “nation canadienne” ne possède aucun fondement objectif.M.Jean-Marc Léger l’a très bien souligné dans une réponse qu’il fit à un éditorial paru dans le “Montreal Star” (Cf.Le Devoir, 29 juillet).Tout se résume à ceci: l’Etat ne peut pas être un critère de nationalité, car ce serait justifier par là l’annexion, la domination, et finalement l’assimilation des peuples faibles et minoritaires.Exemple: le Canada français.L'élément principal qui caractérise une nation est d’ordre culturel et, plus précisément, linguistique.De cette définition découle le droit à l’autodétermination de toute nation ayant une certaine importance — géographiquement et numériquement.Quelques-uns poussent le cynisme jusqu’à nous accorder ce droit, mais ils affirment par contre que nous n’avons pas le droit de nous en servir.Eh bien, nous n’avons actuellement AUCUN intérêt à NE PAS nous en servir, pour la simple raison que la Confédération est un frein à l'émancipation du Québec, au lieu d'en être le support.Qu’on en juge par les réactions d’Ottawa aux mesures adoptées au compte-goutte par le cabinet Lesage.Ce ne sont que refus, réponses évasives ou discours démagogiques.La conférence fédérale-provinciale de juillet dernier, que M.Lesage a qualifiée béatement d’étape vers une ère nouvelle, illustre bien la situation de valet du Québec dans la Confédération.De 'Nr cette conférence le Québec, quoi qu’on en dise, est sorti perdant.Aucun “pis-aller” n’est admissible.Il s’agissait d’obtenir pour la province les moyens fiscaux nécessaires pour qu’elle puisse aider elle-même les municipalités, en élargissant notre champ de taxation.Au lieu de cela, c’est Ottawa qui conserve l’offensive, qui décide.Il en est de même, bien que sur un plan différent, de la Commission d’enquête sur le biculturalisme.S’il n’était question que d’enquêter, aucune objection.L’objectivité risque de disparaître lorsque nous arrivons à l’interprétation des faits.Or, nous savons déjà quelle politique ont suivie les membres de la commission dans le passé.Aucun changement notable n’est à prévoir.Une seule ligne de pensée les unit: la réforme de la constitution actuelle.Mais une Confédération, même remaniée, quand l'économie du Québec est dominée par le capital étranger, ne ferait que nous donner un semblant d’égalité, sur le plan 32 • linguistique.C’est à cela qu’en arrivera la Commission: c’est pourquoi elle est de trop.La réelle égalité des deux nations au Canada sera démontrée, non pas par des Constitutions nouvelles ou autres morceaux de papier du genre, mais par la séparation de fait du Québec d'avec les autres provinces.Il ne s’agit pas d'un “divorce"; il aurait fallu d'abord être mariés.Et le mariage suppose au départ l’égalité des deux partenaires, ce qui n’était guère le cas en 1867.Se séparer ne veut pas dire s’isoler du reste du monde, ainsi qu’aiment à nous le faire croire les ennemis de l'indépendance du Québec, qui n'ont d’ailleurs souvent jamais étudié objectivement la question.Nous ne serons pas plus “isolés” que le Brésil, le Mexique ou tout autre pays (le Canada par exemple.) La Confédération, au contraire, ISOLE le Québec, en lui enlevant tout pouvoir en matière internationale.M.Pearson, récemment (il y a un mois environ), donnait une variante de cet “argument", en disant qu’un Québec libre serait noyé dans une mer anglo-saxonne.Mais serait-on plus “noyés" qu’aujourd'hui?La Confédération est-elle une protection efficace contre la “mer anglo-saxonne"?Non, décidément, puisque la Confédération favorise l'assimilation des Canadiens français.De tels “arguments", on le voit, ne résistent pas à l’examen, comme quoi l'impérialisme est injustifiable, parce qu’injuste.A 1’ “unité des deux nations" au Canada, nous devons répondre par l’unité des travailleurs de TOUTES les nations.Les travailleurs canadiens-anglais montreront réellement leur “bonne volonté" lorsqu’ils appuieront le mouvement pour l’indépendance du Québec, ce qui les obligera du même coup à lutter, dans ce domaine au moins, contre LEUR bourgeoisie et contre l'impérialisme en général.Autre argument, ties valable à mon avis: la séparation du Québec d’avec la Confédération éliminera les divisions qu’a suscitées la question nationale depuis la Conquête de 1760 et, par le fait même, elle favorisera la lutte pour le socialisme tant au Québec que dans le reste du Canada.Les arguments en faveur de la création d'une République française en Amérique sont multiples.On trouvera dans cette revue d’autres études qui développent plus longuement ce sujet.socialisme et libération économique La deuxième étape vers une Révolution totale est la nationalisation de toutes les entreprises de quelque importance contrôlées de l'étranger.L'idée d'obtenir une libération économique du Québec sans nationaliser le capital étranger est parfaitement puérile.M.Gérard Filion, le directeur de la SGF, ne disait-il pas un jour qu'il est plus avantageux, pour un capitaliste • 33 canadien-français “d’être actionnaire minoritaire d'une grande entreprise prospère, que le seul propriétaire d'une usine ou d'un commerce en voie de disparition"?Le seul secteur où nous sommes à peu près les maîtres — la petite entreprise — est en train de disparaître peu i peu.La politique de la SGF est d'en aider quelques-unes, afin de leur permettre de s'agrandir, de progresser, ou simplement de se renflouer.Mais que fait-on de la grande entreprise?C’est vers elle que doivent converger tous nos efforts de libération économique.Inutile de dire qu'il n’est pas question, pour la Société Générale de Financement, de viser au contrôle de ces grandes entreprises, même si l'article 5 de la loi constituant la SGF souligne que celle-ci a le pouvoir “d’acquérir, par souscription ou autrement, des actions, des obligations ou autres valeurs de TOUTE entreprise”.En effet, si nos capitalistes, qui contrôlent eux-mêmes une partie de l'épargne québécoise, se voient obligés de devenir “minoritaires dans une entreprise prospère”, comment la SGF, qui elle possède des moyens de fortune, pourrait-elle acheter suffisamment d'actions ordinaires de compagnies canado-américaines ou anglaises pour en avoir la direction?Et pense-t-on sincèrement que les capitalistes étrangers se départiront ainsi librement d’une source de profit considérable, sans l’action coercitive de l'Etat qui accompagne toute nationalisation?M.Jean Lesage répétait souvent, durant les dernières élections provinciales, que la nationalisation de l'électricité était la “clé”.Qu’attend-il donc pour s’en servir?.Ajoutons que l'article 92 de l'Acte de l’Amérique du Nord britannique (notons que s’il y avait eu “égalité” en 1867, il aurait fallu écrire “bi-ethnique”, non pas “britannique”.), stipule que seule “la constitution en corporation de compagnies pour des objets provinciaux” appartient à la législation provinciale.Pour nationaliser l'électricité, Québec a payé une forte indemnité.Mais s'il faut toujours emprunter aux Etats-Unis pour racheter des entreprises elles-mêmes sous contrôle américain, dans la plupart des cas, il est clair que de cette façon la libération économique du Québec est remise aux calendes grecques.L'expropriation est le seul moyen efficace dont nous disposons pour obtenir cette libération.Cependant, de par l'acte de 1867, il nous est refusé d’exproprier une entreprise ayant reçu sa charte du gouvernement fédéral (ce qui est le cas pour un grand nombre d’entreprises, et parmi les plus importantes).D’où nous pouvons conclure qu’z7 est utopique d'espérer une libération économique du Québec dans les cadres de la Confédération, d'une part, et du capitalisme, de Vautre.La nationalisation du capital étranger au Québec créerait un large secteur socialiste dans l'économie nationale.On pourrait définir le socialisme comme l'organisation rationnelle de la société moderne, industrielle, en jonction des besoins de là collectivité et, en définitive, des individus.L'instaurer, c’est remettre entre les mains du peuple les richesses nationales, exploitées auparavant au profit d’une classe privilégiée, et qui se trouve en grande partie, dans notre cas, dans d'autres pays.Cette propriété collective, publique, sera la base d'une réelle planification, par le peuple et pour le bien du peuple.Parler de planification quand les moyens de production sont la propriété d'une classe privilégiée, c'est mettre la charrue devant les boeufs.Il est parfaitement logique que les moyens de production, étant le fruit du travail de millions de gens, dcviemient la propriété des travailleurs.Dans une société socialiste, les investissements proviennent des fonds publics, non plus de l'étranger; nous avons ainsi la meilleure garantie d’une indépendance économique complète et durable.une démocratie nouvelle Les tâches de la Révolution québécoise, la lutte contre l'impérialisme et la Réaction intérieure, exigeront l'UNI-TE de toutes les forces démocratiques dans un Front commun.Ce dont nous aurons besoin, c’est d’un GOUVERNEMENT D’UNITE NATIONALE.Si le socialisme instaure une société-supérieure, il représente aussi une démocratie supérieure, où le “pouvoir du peuple” reflète l'appropriation collective, publique, des moyens de production.Il est en effet illusoire de parler de démocratie, quand le peuple ne possède pas les moyens de production.La démocratie suppose l’égalité des hommes, et une égalité fondamentale est réalisée sous le socialisme au moyen de l'appropriation collective.La démocratie socialiste est nouvelle — par son contenu, du fait de l’inexistence de la bourgeoisie, laquelle sous le capitalisme avait, en dernière instance, le contrôle de l’Etat; — par sa forme, du fait de l’abolition du régime parlementaire qui reflétait les contradictions inhérentes au capitalisme.Or dans une société socialiste, où la propriété collective établit nécessairement entre les individus une interdépendance réelle, il ne peut y avoir, compte tenu de tous les facteurs, qu'un seul intérêt: celui du peuple.Cette communauté d'intérêts détermine l'existence d’un FRONT national et populaire (union de plusieurs partis), dans lequel la critique pour le bien général remplace la politicaillerie bourgeoise.Autrement dit, l’impossibilité pour les partis bourgeois de se manifester en régime socialiste est le résultat de l'élimination de la bourgeoisie elle-même, élimination qui peut se faire avec ou sans indemnisation du capital exproprié, suivant les circonstances.• 35 Le “pouvoir du peuple” ne se mesure pas au nombre de partis politiques, mais à la participation consciente des masses laborieuses à la vie économique, sociale, politique et culturelle de la nation.Cette participation nécessite une forte décentralisation de la vie politique, pour que le plus grand nombre possible de gens gèrent les affaires publiques, de même qu'un Front populaire assez large et suffisamment lié aux problèmes clu peuple.En somme, si la représentation populaire, la démocratie, est impossible sans le principe électif au suffrage universel, elle est par contre possible sans le système parlementaire.POUR TERMINER, soulignons que “socialisme, démocratie populaire et in- dépendance” ?^ - — i^uvmuLv.sont uoï.> tenues composant en fait une seule réalité — le premier en tant que système social où le peuple est maître du pouvoir économique; le deuxième où il a réellement, en conséquence du premier, le contrôle du mouvoir politique; et le troisième, fina-ement, en tant qu’Etat nouveau, libre et français, où la nation, le peuple et l’Etat correspondent de façon presque parfaite.Yvon DIONNE 33 • poème de i’antérévolution paul chamberland Je verrai le visage clu feu s’accroître à la vaste fleur des pavés au corps gerces de ma saison et mordre jusqu’à les briser les amarres du froid Le froid nous a tenus en haute trahison peuple-bedo aux messes d’un lent minuit blême La roue sanglante des révoltes d’un âge à l’autre a tourné retourné mais ce n’était qu’au cabestan des litanies mauvaise petite flamme que très vite un ange anglais et romain fixait exorcisée au bleu manteau de Marie petite étoile étouffée dans l’écrin d’encens c’était notre coeur saigné goutte à goutte que nous regardions attendris battre à l’unisson d’une paupière poudrée Visage trop longtemps secret aux plis creux de la peur, visage qui nous rend à la dure passion de naître notre pays c’était si loin entre Baffin et les Grands Lacs entre la Baie d’Hudson et les monts Notre-Dame cette chair vive et sourd-muette d’un faible et grand oiseau crucifié sur l’Amérique des yankees • 37 Je verrai le visage du feu sourdre au terroir de nos jurons fendre les portes barricadées de nos nuits Je le verrai d’un coup s’abattre contre nos visages et fouiller à fond nos veines rendre nos corps intacts à la fougue jumelle du fleuve et de la mine nous rendre neufs à l’Elément Nous nous reconnaîtrons de glaise et de désir Nous serons de nos armes de ce temps des christs rouges qui vendangent les rois et tirent des prisons des nations blasonnées aux couleurs de l’enclume O visage du feu d’où les peuples fiers et nus se forgent une raison un pays du seul cri né des liens fracturés vous aura-t-il fallu flamber de l’Asie à l’Afrique et de l’Afrique aux nègreries latines incendier les tropiques d’un mer à l’autre pour enfin nous tirer des mâchoires du pôle et dresser dans nos corps ensommeillés de taupes l’incendie d’être libres et d’épouser au long de ses mille blessures notre terre Québec # 38 • Il "J’entends rugir dans le grand inconscient résineux les tourbillons des abattis de nos colères.” Gaston Miron Matin parfumé de résine où l’acte quotidien devient le geste rare du héros le devoir nu de commencer Je retourne au coeur noir de ma terre je veux boire au sommeil de son nom la force d’origine et le sang de ses armes Je me tiens droit dans la blessure du premier matin et je traverse la rose nocturne qui s’illumine et tremble au silence saigné du bois le vent m’érige qui me soit complice et fouet je mords à l’écorce immédiate ô résine ô parfum primordial et j’exige la science nue de naître au tranchant de mon nom j’exige d'être au lieu premier de mon affirmation Matin d’odeurs clouées au tympan de la mort où rare et seul le cri de vivre ouvre à jamais les vannes du jour L’âme de la résine ne s’invente pas de l’arbre dur mais de la fibre inquiète et du poignet de l’homme qui partage l'espace au biseau de ses veines La résine est odeur de frontières en toi je passe du désir à la mort je vis je suis sobre et vivant j'ai tout mon sang pour mon pays et ma vigueur pour l’y ensourccr libre et dru comme ses chcnes et ses rocs comme sa luzerne et scs fleuves libre et dru comme l’obscur de sa racine américaine et le silence de son mal • 39 entre nous Se pays à Thérèse Mieux que de la bouc des printemps Mieux que des feuilles mortes et du vent ras ce mauvais marin de mes fièvres de tes lèvres de tes lèvres à la fatigue du ciel rouge et tendre ostensoir béant à nouveau l’aurore de la riche saison de tes bras je m’élève et je me bats par les muettes nuits de l’enfance défiée petit batailleur aux genoux en sang je m'entête à rebours par tous les sentiers hagards par les tranchées et les forêts vendues Je sangle pas à pas les anciennes terreurs et les fougères délivrées m'enserrent nuptial Tu ne sauras jamais tu ne sauras jamais ce qui saisit le monde en ce matin d’où je nais pour qu'il vienne ainsi trembler à tes cils y boire son secret et le secret de ma colère heureuse De tes lèvres oh! le sang chantant plus clair de la caresse des couteaux fusant tournoi dans la clairière de ton corps livré aux terribles fenaisons de la guerre J’entends gémir la nuit de ton oeil brun la plainte-mère au nid feuillu de la rosée et la bête illuminée qui enfante — ô profonde terre déchirée d’où je m’érige droit parmi les herbes drues et les armes du jour Non je n’aurai même pas ce sanglot d’être libre dans le dur éclat de ma force je marche déjà sur les blés amoureux et le monde accablé sous ma brusque tendresse bêle et bave à mes talons à ma cuirasse Je crie ce jour de ma naissance au front tatoué de colère du ciel enfin terrassé qui croule dans mes membres Paul CHÀMBERLAND 40 • un enfant du pays andré brochu J'ai désappris le chant Jusqu’à hier je chante — dès l’aube — il n’y a pas si loin de la mère au poème Du poème au pays Mais fausse était ma joie Faux le pays Si l’amour est en berne Fausse était cette mère aux ongles biseautés J’étais rivé A mille doigts à mille absences “Mère tu m’as livré cru aux ronces Mere tu as versé le kérosène et l’abandon sur mes bûchers Mère tu as forcé un à un les retranchements de mon âme plaie bée.” J’était rivé à la terreur de mes clapiers Mon chant était absence dans la plénitude du jour Ne jouait que d'absence J’ai désappris le chant l'enchantement • 41 Il Que chanterais-je les moissons qui me sont interdites Les paradis couleur de clair de lune de l’amour Nulle amour ne m’attend je suis couleur de terre J’ai la cendre aux fesses et au coeur J’ai plein d’injures contre Dieu Nulle amour ne m’attend au détour de mes ans Mon pays a vendu son honneur et son pain Je n’ai pas d’âme à perdre et le ciel est trop loin Je n’ai que la terreur d’etre trop vain Chaque cri m’est compté Chaque silence Je n’ai que mon espoir à jeter aux chiens J’ai tué ma mère un soir de juin Je n’ai que mon pays à aimer renier O mon pays ô mon opprobe * i Par contre or cependant Là-bas s’insurge l’héritage Par contre or cependant Là-bas tonnent les bombes des enfants.42 • l’espoir pays sauvé Je me disais Je ne suis pas poète Je n’ai pas coeur aux larmes aux chansons Et je m’ennuyais très malin Je me mirais aux vitres du silence J’aimais aussi et j’étais bête J’aimais moi-même en cheveux longs Regards vains perdus traqués oubliés Sentinelles de mes rêves Regards haute vigie de ma terreur Je me disais je ne suis pas poète Et je marchais sans lendemains Quand soudain L’ESPOIR L’espoir en coup de feu L’espoir comme un éclat de bombe au ventre de la peur Comme la peur tant il est neuf L’espoir d’étreindre l'aube dans mes bras une fois l’aube délivrée L’espoir pays sauvé Regards vaincs terreurs dans les vignes du songe Je vous ai consignés dans les vitrines du passé Et aveugle je marche et aveugle je crie L’amour en bandoulière et le fusil au poing J’ai laissé ma tendresse où je l’avais trahie J’ai trahi confiance bonheur et pardon Et je m’avance au pas de la colcre Vers l'homme qui se lève au bout de l'horizon Homme de mon pays frère de ma colère Homme ma seule déraison ET JE CRIAIS JE CRIE A TOUTES SENTINELLES VIVE LA RÉVOLUTION .omance “O sn vein- de la pauvre Lé!” (Anna de Noadles) Amour du mois de mai amour La femme pavoise nos tours Et le pays à bout d’écorce Comme le bouleau de la cour Se ressève à même la force Se ressève jusqu’à l’oiseau Qui nidifie dans les carreaux * n# Du jour et l’aube se pavoise Elle de fleurs et d’arbrisseaux L’aube corncilleuse et grivoise L’aube comme le coup de dents Dedans le pain vrai sacrement A l’usage des âmes veuves L’aube messe du mendiant Qui rêve des églises neuves • 45 El de l’été recommencé Dans la chaleur des peupliers Sous le soleil couleur de rouille O saveur de la pauvreté Disait la comtesse de Nouilles Elle mourut dans son château Entre la poire eL le gâteau Sa belle âme fut prélevée Avec la pointe d’un couteau Et dans un écrin déposée Amour du mois de mai bonheur La femme pavoise nos coeurs De ses mille et mille tendresses Et mendiants du jour meilleur Nous disons merde à la comtesse Ainsi qu’aux pigeons voyageurs De billeLs tendres colporteurs Notre amour à nous c’est la sève Dedans nos bras vive liqueur Et c’est le pays qui se lève Sur la charogne des seigneurs. blancheur de moi-même nndré major Marielle blancheur de moi-même ta lèvre sucre changé en rivière entre mes dents métamorphose plus heureuse que le vin ton amour s’ouvre en larges coulées de miel et de chaleur tu creuses en mon frisson un espace nid plus précaire que l’anse de ta paume et rien ne ceint mieux ton poignet que mon baiser je t’aime sourire à la joie de ma nuque Marielle par le chemin de ta main sur mon front j’incline saveur du désir vers de long raidissement de mon amour Marielle muscles ouverts à la complicité muscles accomplissant leur nombre parfait souffre l’instant de hautevoltige Marielle lutte pour reprendre racine en moi-même • 47 par l'eau dure de ton oeil par son effroi je suis protecteur de la chair vent indéracinable supportant tes ailes tendres Marielle perte du temps pour le reuouement des premières lois du monde perte du temps pour la justification de la sève uour l’éclatement des poings retenus en eux-mêmes e rétablissement de la pureté dans sa chair la plus adorable Marielle blancheur de moi-même je me souviens d’un frémissement long comme le fleuve et je t’attends dans mes hanches mains à l’appui de ma santé oh la garantie de ton sourire toi verte clarté 48 • soleil au noeud de moi-même tu me chantes aux yeux
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