Parti pris, 1 janvier 1965, Janvier
vol.2, no S janvier 1965 prix: 75 cents — numéro spécial pour une littérature québécoise textes de : jacques brault andré brochu paul chamberland laurent girouard gérald godin pierre maheu andré major gaston miron jacques renaud Stéphane venne ¦I * * .4 ./'»••* .:. sommaire présentation .2 pierre maheu considérations contradictoires 6 I,rent girouard ainsi soit-il .13 and ré major le jouai et nous 18 gérald godin comme tout le monde ou le post-scriptum .20 jacques renaud un long chemin 25 gaston miron dire ce que je suis 33 paul chamberland notes sur le littéraire et le politique .43 jacques brault la nouvelle relation écrivain-critique 52 andré brocbu la chanson d’ici 63 Stéphane venne CHRONIQUES l’ctat associé: une idéologie de colonisés .72 paul chamberland conseils pratiques aux manifestants .77 pierre charbonneau assemblées d’information privées 79 andrée ferret ti comité de formation politique .80 mario dumais congo: de la lutte de libération nationale à la lutte de classes .82 une jeunesse qui tue 85 andré brochu de la lutte (fake) à la boxe .86 andré brochu vol.2, no 5 janvier 1965 revue politique et culturelle paraît chaque mois sur 64 pages ou plus rédaction ot administration: 2135 rue Bellechasse, app.A, Montréal 35, Québec.TEL- 722-4770 Bureau: sur semaine, de 2 à 5 et de 7 à 10 heures p.m.ou sur rendez-vous.comité de direction: abonnements: lise théborge club parti pris: j.-m.piotte comptabilité: thérèse major correction des textos: andré brochu documentation: rené beaudin éditions parti pris: I.girouard mise en page: c.e.depocas rédaction: paul chamberland claire e.depocas pierre maheu représentant en France: camillo limoges secrétariat: robert maheu • distributeur: Agence de distribution populaire, 1130 est, rue Lagauchetière, Montréal.Tel.: 523-1182 dépositaire en France: "la joie do lire" 40, rue Saint-Séverin Paris 5e.La revue n'est pas responsable des manuscrits qui lui sont adressés.Reproduction interdite sans autorisation Prix: 75 cents 12 numéros: $5.00 présentation le poète et Be permanent pierre maheu Nos camarades, écrivains, dont les textes forment la présente livraison, n'ont 7ini besoin qu'on les présente ni qu'on les explique; ils sauront bien se défendre tout seuls.Et, quant à moi, je ne vois pas à quel titre je prétendrais me faire, leur porte-parole, et je serais encore plus mal venu de • # vint, qui nous enseigna le bruit et la fureur.Il lut notre James Dean.A cause de lui, le quartier connut une période tourmentée, faite de coups malins, de petits vols et de cris féroces.Le Livre de Poche envahit le marché et changea ma vie.Malraux, Gide, Camus et Bernanos, ceux-là devaient être les vrais Héros puisqu’ils laissaient quelque chose derrière eux, des traces qui me forçaient à m’examiner, à lire mon destin, à chiffrer le réel qui était le mien.Voilà que, critiquant l’enseignement qu’on nous dispensait et me révoltant contre ce que j’appelais notre monstrueuse médiocrité collective, je tuais le chrétien en moi, arrachais de mon visage le masque du chrétien.Et me retrouvais tout nu dans la rue, la porte du collège s’étant fermée derrière moi.(e me pris alors pour un embryon de Héros.S’ils sévissaient contre moi, c’est que j’avais, moi aussi, un destin singulier auquel conformer mon esprit et mon coeur.Ce destin serait celui de l'écrivain; et ainsi je découvrirais, nouveau dieu, un autre monde, né celui-ci de mon souffle et à mon image.Mais quels étaient ce souffle et cette image?Le diable seul s’en dou-t a i t.J’eus le visage du Révolté (voir Camus), celui de la Mauvaise Conscience 14 • (voir Sartre), celui du poète-vagabond (voir Rimbaud et Miller), celui du Révolutionnaire (voir Marx), et ainsi de suite, bt mon souffle, dans ce que j’écrivais, prenait les teintes de ces divers masques.Long travestissement, qui était autant une recherche qu’une fuite; et puis le doute: la peur du vide.N’acceptant plus ces vingt (vains) visages, il me fallait trouver le mien, celui qui surgirait fatalement de mon instinct, de ce que j’avais en propre, de ce que j'étais derrière toutes ces grimaces (pie j’avais faites pour m’aider à croire à ma réalité.Car c’était alors une nécessité vitale: je devais croire en quelque chose qui ne fut pas moi, en quelque chose d’Extérieur cpii me dominât.D’où cet idéal politique (pii, m’écrasant, me justifia longtemps de ne pas écrire, et autrement dit de ne pas fouiller ma mémoire où j’aurais certainement découvert une vérité qui se fût ajustée à mon âme sans la défigurer.Tant que je me satisfaisais d’une croyance qui n’avait pas surgi de moi spontanément, comme la plante de la terre, nul besoin d’écrire, c’est-à-dire de m’aventurer, de risquer mon âme, nul besoin de créer ne me ravageait.J’étais, si je puis dire, le frivole valet d’une idéologie importée; et nul ne sait combien je me détestais de quêter hors de moi le Pain et le Vin.C’est après (il n’y a pas longtemps) que j’ai pris source et racine en moi-même.Une nouvelle témoigne de ce bouleversement: Hiverner?, nouvelle parue l’hiver dernier dans parti pris.Comme on le voit, notre vie change et il nous faut des gestes, des mots, un mouvement créateur, pour qu’on en prenne conscience.Oui, après avoir pondu cet oeuf (Hiverner?), le poussin est sorti de sa coquille, et me voilà enfin libre, enfin debout irradiant ma propre lumière, hésitant à prendre mon élan mais refusant qu’on me pousse dans le dos.S’accepter, je veux dire accepter de se voir, de se retrouver, c’est un point de départ.L’infini nous guette; et le choix n’est pas une solution, c’est un pari, un risque qu’on prend, mais un risque inévitable qui ne sera pas autre chose que notre destin.Ce risque, notre instinct seul peut nous indiquer ce qu’il doit être.Mais avant d’aller plus loin, avant de prendre la route, avant de s'enfermer dans un Destin, il faut s'appartenir, être certain que ses pas labourent la terre de son rêve vital, de son instinct.Cette certitude ne s’acquiert qu’à la condition d’avoir non pas fait le tour de soi-même mais d’avoir plongé tout entier dans son passé, y compris l’enfance, et d’en revenir possesseur et vainqueur.Quand on n’a pas triomphé de sa mémoire, quand on n’en a pas conquis les secrets, on marche dans le désert au gré des mirages.Ayant assumé son passé, on peut entrevoir l’avenir, comme si cet avenir n'était que la projection du passé, une projection dont on est le maître et le guide.• 15 Je suppose que tel est le risque que je dois prendre puisque je ne vois pas d'autre réponse à mon doute.Je pourrais bien faire ce que X fait, ce que Y mijote de faire, mais à quoi bon?si mon instinct me pousse ailleurs, s’il me dit qu’il me faut prospecter mon enfance (Les enfants de chienne) et digérer les fruits verts de mon adolescence (Transport en commun.) Je refuse à quiconque le droit de contester le bien-fondé de ma démarche puisqu’en définitive je suis le seul juge de ma vie.Ce que je tente c’est l’expérience de ma liberté, et cette expérience est plus nécessaire, à mes yeux, que le plus fervent engagement politique.Au lieu d’une solution j’exige de moi le courage d’affronter mes démons et de me venger du mal qu’ils m’ont fait et me feront encore tant que je ne les aurai pas dominés.Mes livres témoigneront de ma lucidité ou de ma naïveté: ce sont les seuls juges.Si mon instinct me trompe ou si je trompe mon instinct, mes livres le diront, et m’accableront; et je verrai alors ce qui mes restera à faire.De toutes manières, nul n’est prophète de son erreur ou de sa vérité, de son malheur ou de son bonheur.La vie et la création, si elles imposent la crucifixion à un homme, lui fournissent également le moyen de ressusciter.Quant au sens qu’on peut attribuer à ma recherche, je m’en lave les mains.De la recherche du pays à la recherche de soi, il y a, vous alliez le deviner, comme une sorte de pas en arrière.Cela dépend du point de vue.Je sais que j’aurais pu avoir la conduite contraire; mais je n’avais pas les moyens d’agir ainsi, il faut croire, et c’est autrement que j’ai agi.J’avais cru trouver mon âme ailleurs qu’en moi, mais c’était un calcul prématuré.Le poussin voulait voir le soleil, mais sa coquille l’étouffait, et il a découvert qu’il lui fallait d’abord la percer, sa coquille, pour respirer l’air nécessaire à sa survie.Que d’images pour s’expliquer son cas! Vous verrez: dans La chair de poule le poussin étouffe, sachant qu’il ne pourra voir le soleil avant d’avoir brisé sa coquille (1), dans Les enfants de chienne il revisitera son enfance mais la tète haute et les yeux libres, dans Transport en commun il refera le long trajet du vagabond qui n’imagine pas d’autre salut que dans l’oubli de soi, que dans un rôle purificateur.“Notre maîLre, le passé”, disait l’autre, un sérieux farceur.Le passé, cet inconnu, ce démon, dirais-je pour le contredire.Un passé qui nous écrase et qu’il nous faut reconnaître, oui, mais en le dominant, en l’adaptant à notre âme, en lui donnant l’air du temps et les couleurs de nos désirs.Le passé, ce tremplin: car il faut qu’il nous serve au lieu 16 • que nous le servions.11 en est ainsi de notre passé intime.Un tremplin, vous disais-je; alors, vite, connaissons-le et plions-le à notre image.Assumant le poids de notre passé, y découvrant le sens de notre vérité propre, il sera impossible que nous marchions dans le vide, que nous parlions en l’air et que nous vivions sans âme.Je le sais: je commence à posséder cette mort qui me tuait alors que je croyais lui échapper.Voilà le sens de ma vie, qui est fatalement celui de mes livres.C'est le risque que je prends et je vous souhaite d’en faire autant, ainsi soit-il.andré major ( 1 ) Je parle d’une coquille sans vous la définir.H h bien, dites-vous qu’il s’agit de la glu sociale cr morale.Et quant au soleil, que par delà la glu on entrevoit, mondieu, c’est tout ce que vous voulez, mais c’est surtout la liberté.petite vulgarité Concours littéraire du Québec Section II: littérature d’expreschion anglèse le prix: Mr Leonard Cohen ($4000) title publisher The Favorite Game New York The Viking Inc.2e prix: Mr Frank R.Scott ($3000) Signature Vancouver Klanak Press 3e prix: Mr Walter O’Hcarn ($1500) Lady Chatterly Latterly Toronto McClelland & Stewart explications: Les trois heureux gagnants font partie de la négligée minorité anglo- saxonne du Québec.Leur $8500 leur revient légalement, constitutionnellement, libéralement, servilement, canadiannement.Les éditeurs du Québec s’aperçoivent donc que les maisons d’édition du monde entier, from coasts to south, bénéficient des largesses de leur ministère des affaires culturelles, celui qui les a tant aidés ces dernières années.Ça serait-y pas que la littérature anglo-saxonne n’est pas québécoise?Ça se peut-y que cette littérature n’existe qu’à New-York, Vancouver, Toronto?• 17 le jouai et nous gérald godin Dans la nouvelle littérature québécoise, on parle beaucoup “par bougre et foutre”, comme disent les Français, ou plutôt “par B et F”, car ils sont discrets.Eu un mot, on y parle gras.Les djôs, les cl mol les, les baisés et les gosses sont partout: il pleut du cul.Ce phénomène est explicable: il est partie à un processus de rédemption dont le principal événement est que tout à coup, le jouai ait accédé à sa véritable dimension: celle d'un décalque parfait de la décadence de notre culture nationale.La plus récente tranche du rapport Parent est d’ailleurs formelle là-dessus: la province de Québec est probablement le seul pays au monde où il soit nécessaire d’enseigner la phonétique de la langue maternelle (page 40).Le jouai faisait, il n’y a pas goût de tinette, le désespoir de nos beaux esprits.11 fallait parler mieux! On en fit des slogans.On publia des “Ce qu’il ne faut pas dire”, des “Ne dites pas.mais dites”.On fonda des Offices de la langue française.On en faisait des congrès, des campagnes: la campagne contre le jouai: beau paradoxe! Entendait-on “bréquer”, on se gaussait en disant: “freiner”.On en faisait surtout des insultes au peuple et des occasions de le mépriser.C’est ainsi, quand on a la vue courte: les canoques sont plus caves que les autres, ou encore: s’ils sont pauvres, c’est de leur faute et s’ils parlent mal, c’est de leur faute.Le peuple, pour se venger d’être méprisé, traitait de tapettes et de fifis les seuls parlant bon français dans leur voisinage: les annonceurs de radio.La force d’envoûtement du mot est grand: un grand nombre de ceux-ci le devenaient.Nos élites, qui ont la vue courte, agissaient en somme comme si c’était la langue qui était malade, alors que c'est la nation qui est mal en point, la culture nationale qui est pourrie, l'état québécois qui est infirme et l’âme québécoise qui est blessée jusques au plus profond d’elle-mcmc.Le jouai en somme accentuait le fossé qui sépare ici les classes sociales.Com- 18 « me seuls à s’exprimer sont ceux qui ne varient pas jouai, le mythe prospérait: es canoques sont des baragouineurs de qualité intellectuelle inférieure, il n’appartient qu’à eux de bien parler, ce sont des frogues.Le Frère Untel, avec toute sa bonne volonté ne put proposer comme remède que du réformisme: du vent! L'autre événement pour la littérature, cette fois-ci, ce fut que quelques bourgeois comme nous répudiions nos origines.notre cours classique, nos soirées passées à gratter les classiques et surtout notre langue française pour choisir délibérément d’ccrire mal.Non pas mal, mais vrai! Moi aussi, quand je me serre les fesses, je peux parler comme un prince.On appelle ça vesscr.Je me souviens de 1961, au mois de juin, j’étais à “La Closerie des Lilas’’, dans Montparnasse.J’avais une demi-heure à tuer avant un rendezvous aux Editions Albin Michel, à deux pas de là, au 22 de la rue Huyghens.Je prenais un pot.A deux pas cle moi, qui prenait un pot comme vous et moi: un grand dégingandé à tete grise et nez indien: Samuel Beckett.Je sens quelque chose sous mon coude, je lève le bras, je regarde, c’est une plaque de cuivre fixée au bar.Elle porte une inscription: Ernest Hemingway.Il faut peu de choses à un jeune homme pour se sentir écrivain, ce fut chose faite.Mais je me trompais, je faisais un lou de moi, comme disent les anglais.Au cours d’une série d’événements qui ne vous intéresseraient pas, mais où des gens comme Ti-Zoune Guimond et Jacques Ferron, des lieux comme l’Auberge du Coin et le Club Touristique à Trois-Rivières occupent une grande place, je découvris la beauté de mes compatriotes et leur profonde santé.“La Closerie des Lilas’’, où Théophile Gautier a également sa plaque de cuivre sur un coin de table: adieu; Ernest Hemingway qui mourut en tétant une .303: adieu; Samuel Beckett qui fut le secrétaire de James Joyce: adieu; Albin Michel: adieu, fe serai d’ici ou je ne serai pas.J’écrirai jouai ou je n’écrirai pas et comme à jouai donné on ne regarde pas la bride.Le bon français c’est l’avenir souhaité du Québec, mais le jouai c’est son présent.J’aime mieux, pour moi, qu’on soit fier d’une erreur qu’humilié d’une vérité.La rédemption du jouai et de ceux qui le parlent est en cours.Dans cette rédemption, on parle beaucoup de “B et F’’ parce que le cul occupe une grande place dans toute langue populaire.Quant à ceux qui sont contre, au nom de quelque principe esthétique, on s’en crisse: ils ne font que montrer leur ignorance de la véritable nature de tout langage, en premier lieu et de la véritable situation coloniale des québécois en second lieu.Mais je ne serais pas surpris outre mesure qu’ils trouvent un auditoire car c’est un autre vice de notre société que ce sont surtout les imbéciles qui y sont écoutés.gérald godin • 19 comme tout le monde OU le post-scriptum jacques renaud C’était mon premier recueil de nouvelles.L’une des premières questions que l’on m’a posées la fois du lancement du “Cassé”, c’est la suivante: “Pourquoi donc, mon jeune ami, orthographiez-vous le mot piastre de la façon suivante: p-i-a-s-s-s-e?Hurnmm?” Je ne me souviens plus exactement de ce que j’ai répondu.J’avais un crayon dans la main droite, un verre de bière dans la main gauche, du bruit dans les deux oreilles, et des fourmis dans les jambes et je ne sais pas si vous avez remarqué les femmes qui étaient là?Pourquoi j’écris comme ça.C’est pas si bête comme question.On pourrait même se demander pourquoi on écrit.Tout ce que je peux dire, c’est que si je n’avais jamais écrit, le vrai Bou-boule je l’aurais tué.Et d’autres.Je ne suis pas exégète.P.S.Quand on aura tous crevé.* Quelque chose de neuf.Le goût du risque.Je crois que c’est ça qu’il faut laisser à ceux qui s’en viennent.On va dire qu’y se prend maintenant pour le père Renaud, le vieux de la vieille, l’apôtre des saintes missions, l’hâmi de la jeunesse, et gnagnagnan.Avec son “Cassé” joualisant, sa petite marque de commerce, v’ià-t’y pas qu’y se met à pontifier.20 • 11 faut inventer, créer, renouveler, ou bien, plus simplement, donner une voix à ceux qui parlent trop mal pour pouvoir se faire entendre.Il faut donner le goût à ceux qui vont venir après nous de risquer, d’inventer, de réinventer, de refaire ou de défaire le Québec.Ils en feront bien ce qu’ils voudront, pourvu qu'ils en fassent quelque chose.Nous ne pourrons que leur donner le goût de faire quelque chose, mais nous ne leur dirons pas quoi faire.S’ils nous écoutent comme nous écoutons ceux que nous appelons les Vieux, avec un petit air de mépris, un petit sourire en coin, en nous frottant les deux mains dans un grilicitement de métal, en nous frottant les deux mains l’une contre l’autre comme deux pelles de fossoyeurs.Les Vieux, c’est nous autres dans pas longtemps.Ceux qui nous suivent trouveront deux millions et demi de bonnes raisons pour nous débarquer, pour prendre notre place.On s’en trouve pas, nous autres, des Bonnes raisons?Ils ne seront pas plus bêtes que nous.Ils vont nous débarquer.Si on ne leur donne rien.Si on ne leur fait pas de la place.Si on ne leur donne rien.Même pas un tays.Même pas au moins l’expression a plus authentique possible de ce pays.Crever, mon pt’it vieux, crever, on va tous finir par y passer.Rentre-toi ça dans la caboche une fois pour toutes.La mort, moi, je ne sais pas ce qui vient après, mais je sais qu’avant c’est la vie et je ne voudrais pas qu’un jour on me reproche la mienne.Il faut s’aimer beaucoup soi-même et moi, je vous l’avoue, je ne m’aime pas tellement, c’est pour ça que je brise mes phrases et pas rien que mes phrases, bien d’autres choses aussi.Mon lyrisme tourne au jouai.Mais le jouai peut être lyrique, peut être un chant, du vrai Grégorien, ou bien de la gigue satanique, Montréal qui chavire et moi qui coule avec, on a de la poésie plein les os mais on a peur de sa moelle, on a le bec fin, on est plus du tout instinctif, on est vicieux, la belle affaire.Moi, quand tout flanche ou quand tout jaillit ou quand tout se détraque, je fredonne ou je hurle et tout le mauvais sort en son.Je fausse un peu, dans ce temps-là, je me passe du public et je me regarde dans le miroir.Mais j’arrive pas à m’aimer.Eh oui, je vous l’avoue, je ne m’aime pas beaucoup.Même.Des fois je m’avance voluptueusement dans une phrase bien tournée, tout ce qu’il y a de bien français, avec des mots beaux comme le ciel, beaux comme un clair de lune en Gaspésie, beaux comme une fille de seize • 21 ans.Puis je me rétracte.Je la triture, je la brise, je la concasse la phrase, je ne sais pas pourquoi.C’est peut-être la peur que j’ai de plonger dans le crachoir du faux.Parce que les beaux mots, on s’en sert surtout pour amadouer ses futures victimes.Vous connaissez le truc.Et si c’était de l’hypocrisie, les beaux mots, les belles phrases, l’esthétisme, les catins?J’sais bien, mais.Mais quoi?Il faut bien que je finisse par dire ce que je pense de la nouvelle génération littéraire.Alors, dis-le! C’est l’expression que j’éprouve chaque fois que je m’y lance dans les beautés du monde, toutes les beautés.Le pire, c’est qu’on en a besoin, des beautés.Je sens que je vais - devenir un cas pour les psychanalystes.Mais je m’en sacre, eux aussi ils vont finir par crever.Tout ce qu’on pourra leur reprocher, après le salon funéraire et les fleurs, c’est d’avoir rendu peut-être moins fous quelques toqués et de ne pas les avoir laissés refaire un peu le monde, ou sinon de dénoncer ses monstres.e m’embarque, je m’embarque.Avec: la logique cpie j’ai, je ne peux pas faire autrement que de toujours m'embarquer dans des bateaux, des bateaux.C’est ça: n’est pas toujours marin qui veut.Heece.T’as l’air fin! Ben.Ecoute.Si j’étais à ta place, je m’installerais à ma table de travail et je poursuivrais la rédaction de mon récit.Hummm.La jeune génération littéraire?La littérature?V en a qui se sont esquintés toute leur vie à vouloir dire ce que c’était.Et puis?Ils oiu tourné autour du pot, ils l’ont tâté, ils ont frappé sur le couvercle, ils n’ont jamais réussi à l’ouvrir.Ou qui le voulait.Maudit défaitiste! Renaud! Tu ne t’es pas encore aperçu que tu chiales depuis le début?Comme un grand veau?Mais il faut réfléchir, des fois, méditer, chercher, se poser des questions.C’est ça que je te dis.Mets-toi au travail.22 • Vous comprenez?On esl tout bourré de contradictions.Il faut faire le tri.On peut émettre des hypothèses.On peut écrire un bon petit texte de critique.Mais moi, je ne suis pas critique.Je ne suis pas critique littéraire.Je suis mauvais critique littéraire.Vous voulez avoir mon avis?Le jouai, c’est, je crois, alternativement, une langue de soumission, de révolte, de douleur.Parfois, les trois constantes se mêlent et ça donne un bon ragoût.Mais moi, je n’arrive pas à me révolter dans la langue de Camus.Ni à y souffrir.(Par contre j’arriverais peut-être à y loger ma soumission, autant que dans l’anglais.) Ma révolte est celle d'un Canadien-français, ses mots et ses tournures de phrases sont canadiens-français, plus spécifiquement montréalais, jouaux.Mais il y a aussi le ton personnel, le langage personnel qui met sa marque, car c’est quand même moi qui écris, un individu, et non pas la collectivité.Mes personnages parlent jouai, et moi aussi, ça m’arrive, moi, le narrateur.Pourquoi pas?|e ne vais quand même pas laisser à mes personnages le droit exclusif de se révolter dans leur langage, de crier leur révolte comme ils l’entendent bien.Et moi, là-dedans?Mes droits d’auteur?Je suis né à Montréal, j’y ai vécu une grande partie de ma vie, peintre la plus décisive, je ne suis pas né sur la lune.Le langage de ma révolte s’identifie au passage, s'identifie au milieu, c’est là pour moi une chose tellement normale.Je ne vois pas pourquoi j’irais chercher des justifications chez les sociologues ou chez un quelconque bonze d’une quelconque académie.Est-ce qu’on va continuer longtemps à fourrer une grammaire Grévisse ou l’ostensoire des puristes ou le tricolore des francophylitiques, entre la vie et les hommes, entre les écrivains et la vie, entre les écrivains et leur vie?Il y en a combien au Québec qui acceptent d’emblée l’école lettriste française?J’aime Michaux.Michaux opte à certains moments pour le lettrisme.Quand les Mahahahahaha et re lia et encore, je suis d’accord, le rythme y est, et il a bien le droit de faire ce qu’il veut avec les mots.Tout le inonde applaudit.Moi aussi.Mais vous comprendrez sans doute que je morde ma dactylo quand on bloque sur le mot p-i-a-s-s-c.]e pourrais m’étendre encore longtemps là-dessus.Mais à s’étendre sur des sujets si peu féminoïdes, on ne risque qu’une seule chose: s’endormir.C’est le sort qui a été réservé à bien des écrivains.• 23 Ils se sont demande trop longtemps s’il fallait écrire que.Ecrire comme.Ecrire ainsi.Quand ils se sont réveillés, v ils avaient un pied dans la tombe et la main crispée sur une plume sèche.Alors “il est impossible, dans ce sale pays, d'écrire, on étouffe”, et il rend un dernier soupir, et l’on rend un bien tendre hommage au poète qui.Mais je ne veux pas être injuste.Il me serait peut-être trop facile d’être méchant.Sur le dos îles morts.Remarquez qu’ils s’en sacrent.Non, je suis injuste, je pense.11 est possible ici de créer une oeuvre littéraire forte et valable: Laberge, Gau-vreau et Richard et d’autres.Je voudrais dire aussi que c’est qualitativement qu’on juge de la valeur d’une oeuvre.Quantitativement?.C’est du commerce, de la publicité, de la légende.En général.Non?Alors, X-13.Ce qui importe, d’abord et avant tout, c’est d’aller jusqu’au bout d’une expé- rience humaine.Et pour ceux qui écrivent, d’exprimer par écrit leur propre expérience humaine.Ceux qui viendront après nous, après moi, feront bien ce qu’ils voudront avec nos bouquins.Ce que je veux leur laisser, c’est un témoignage (un mot commode) humain.Un témoignage d’homme, peut-être.Quand on aura tous crevé, mes petits copains.En attendant, je suis en vie et j’ai acquis au moins un droit en naissant: celui de me contredire.Mais je suis convaincu, bien convaincu qu’on est toujours le poivre de la postérité.Mais je veux quand même comme tout le monde laisser quelque chose après moi, et comme tout le monde, je ne sais pas pourquoi.jacques renaud 24 • un long chemin gaston miron Tout écrivain conscient de sa liberté et de sa responsabilité sait qu’il doil écrire souvent contre lui-meme.Il doit gagner sans relâche sur ses passions, sur ses scandales, sur sa mauvaise foi et sur ses préjugés de classe (puisque les schèmes de la culture sont encore bourgeois^ (1).Quand les conditions objectives d’une action n’existent pratiquement pas, comme ce fut longtemps le cas ici, l’écrivain colonisé, lui, en plus de devoir gagner mu* soi, écrit le plus souvent contre nature, eL c’est pourquoi, tournant en rond dans sa situation impossible, la parole lui est atroce, douloureuse.A moins que, éludant sa situation et la problématique qu elle pose, il ne se fasse transfuge, ou évadé de lui-même, ou objet de dérision ou d’autodestruction.Cela m’est arrivé.J’ai cédé, de par la force des choses et par ignorance, à ces deux oscillations désespérées.Avec des retours de paludisme littéraire, encore aujourd’hui, tant m’ont marqué ces années.C'est vers les années 1954-56 que j’ai commencé de me percevoir tel que j’étais objectivement, sans complaisance d’abord.(La Batèche).La complaisance vint par la suite déguisée à mon insu sous la forme de la dérision; j’estimais • 25 alors que la dérision, dans mon isolement, devenait mon seul recours, ma seule arme.Je mis le meilleur de moi-même à détruire ma condition de poète, à me caricaturer, à me ridiculiser, voire en public.Volontiers ce mélange de honte et de haine que je ressentais à mon égard, à l’égard de ce à quoi on me réduisait, je le retournais contre la poésie.11 n’v avait à mes yeux aucune commune mesure entre la condition de poète, (jni me privilégiait pensais-je, et la condition humiliée de tous.Quand j’eus commencé de me percevoir tel que j’étais objectivement, toute une part de ma réalité existentielle et concrète ressortit au phénomène colonial, phénomène qu'alors il était quasi impossible de saisir tant les apparences meurtrières et l’intégration subtile le dissimulaient (3).La première fois que j’entendis pénétrer en moi le mot “colonisé”, ce fut vers les années 55 ou 56.Un collaborateur de la revue Esprit en était à son premier séjour au Canada et comme, au cours d’une conversation, nous parlions du numéro spécial que cette revue avait consacré au Canada français quelques années auparavant, il me dit, entre autres choses et sans le faire exprès, que X.lui avait rapporté que Béguin, en lisant les textes manuscrits composant ce numéro, avait eu l’impression d’une résonnance de “conscience colonisée”.A cette époque, ce mot me scandalisa, mais il ne cessa de m’obséder par la suite (4).Je me mis à regarder autour de moi.et en moi, avec d’autres yeux; je me mis à déchiffrer avec voracité ma réalité ambiante, à m’expliquer et à vouloir expliquer le monde dans lequel je vivais.Je me plongeai dans toutes sortes de lectures.C’est à cette époque, 1956, que je tentai une action politique au P.S.D.Cependant, mes résistances ne tombaient pas.Mais ce qui compte, c’est justement cette perception dont j’ai parlé; au fur et à mesure, elle se changeait en pierre d’achoppement, tout en me changeant.Je ressentais de plus en plus, à la lumière qu’elle faisait dans mon esprit, ma condition comme une humiliation et comme une injustice.Puis mes résistances reprenaient le dessus: on s’était sûrement trompé sur notre compte; ce n’était pas possible, non, tout mais pas ça.Cependant, elle m’expliquait en partie ma honte antérieure, ma rage, ma haine, desquelles je n’avais pu déceler l’origine: les explications traditionnelles étaient insuffisantes à en rendre compte.26 ® Longtemps, donc, j'ai refusé d’admettre, tout en l'admettant malgré moi, que le phénomène colonial m’avait touché, en tout ou en partie.C’est alors que je devins, de 1956 à 1959, comme tout colonisé un mythomane.Je me débattis comme un énergumène, dans une lutte intérieure épuisante, contre moi-meme.Un jour, je proclamais que j’étais émancipé de tous nos tabous, nos empêchements, de nos limitations et nos bondieuseries (5); que cette situation ne me concernait pas, moi, que je n’en souffrais pas, moi; que, moi, je m’en étais sorti du cauchemar dont je parlais avec Gilles Leclerc, s’il y avait «à sortir de quoi que ce soit.En réalité, j’étais libre, mais seul, et à quoi peut bien servir une liberté en l’air?D’autres jours, sous l’évidence qui m’accablait à la suite de mon investigation, je me précipitais dans les abîmes de l’abjection, de l’ignominie, de la déréliction, bref avec toute la charge de mots d’une opération de rabaissement.La complaisance montra de nouveau le nez, cette fois elle se présentait sous les formes de la fatalité et de la ré- signation, et la situation politico-économico-sociale me servait d’alibi.Côté poésie j’invoquai, et le fis savoir avec amertume et cynisme parfois, des kyrielles de bonnes raisons en or pour ne pas affron- ter l’écriture.La paresse aidant, cela me faisait une bonne bouille et des airs de martyr ou de héros falsifié.J’ai mis quatre ans à gagner sur moi, à m’investir d’une affirmation à partir de ma réalité objective: ma situation dans ce pays, qui est ma réduction au regard de l’altérité anglo-canadienne.Ma confrontation avec l’Europe, en 59-60, finit par vaincre définitivement mes résistances et mes doutes humanistcs-démocratiques-pacifistes-universalistes-etc.Une fois que j’eus assumé ma condition de colonisé, du moins la part en moi qui est colonisée, que je l’eus revendiquée et retournée en une affirmation, j’estimai, face à l'écriture, que la seule attitude convenable résidait dans le silence, forme de protestation absolue, refus de pactiser avec le système par le biais de quoi que ce soit, fût-ce la littérature.Je précise que cette prise de position m’est tout à fait personnelle et que je n’essayai pas de l’imposer, mon action en édition en fait foi.Le seul qui en était venu là, c’était Hubert Aquin, avec qui j’en avais parlé à l’occasion; il s’est d’ailleurs expliqué dans des textes irréfutables; son point de vue comporte des différences cependant.Je maintins cette attitude idéologique assez longtemps, • 27 I avec île brèves rechutes de découragement et des démêlés nombreux avec moi-même: c’était un compte que je réglais avec la complaisance eL cela regardait l’idée que je me faisais de la littérature, sa nature, sa fonction.Tant que les conditions d’une action commune n’existaient pas dans une praxis déterminée, je me trouvais justifié dans mon attitude.Je croyais que les conditions normales à l’existence et à l’épanouissement d’une littérature n’étaient pas réalisées ici: nous étions condamnés à une littérature d’en-deça, de moribond.La perversion 'sémantique à l’échelle nationale en faussait la communication et la rejetait dans l’irréalité.Je crus que notre salut n’était pas que dans l’éducation,, mais qu’il était aussi politique, les deux ne pouvant s’exclure.L’urgence m’apparut dans cette direction et j’y donnai à plein.Cette fois, l’accusation de complaisance vint du dehors.Dans une société aliénée à elle-même, à sa langue, donc à son potentiel humain, en plus de l’aliénation prolétarienne qui pèse sur l’homme en général, donc à son produit social le travail, la force d’une revendication et d’une affirmation de sa reprise, de sa récupération, peut apparaître à plus d’un cher honnête homme comme une nouvelle complaisance et une solution de facilité, et surtout si cette affirmation se durcit dans un silence.Ainsi, de 1954 à 1959, dans les moments où je gagnais sur moi-même, j’ai écrit les poèmes de “La vie agonique”, dans lesquels j’ai tenté de cerner et de définir mon appartenance et ma spécificité en même temps que ma relation au monde et aux hommes.Je m’efforcais de me tenir à égale distance du régionalisme et de l’universalisme abstrait, deux pôles de désincarnation, deux malédictions qui ont pesé constamment sur notre littérature.Y ai-je réussi?c’est une autre affaire, j’indique une démarche.J’essayais de rejoindre le concret, le quotidien, un langage repossédé et en même temps l’universel.Je reliais la notion d’universel à celle d’identité.D’autres poètes, parmi les meilleurs, s’étaient également engagé dans cette voie.Quant à moi, je refusais toujours de publier mes poèmes en livre, bien que j’aie consenti à les donner à des revues qui oeuvraient dans une perspective d’indépendance, j’aurais fait croyais-je, le jeu de ceux qui prétendent sans broncher que nous avons tous les moyens de nous réaliser en tant qu’être au monde de culture française, (être nous-mêmes), dans le statu quo d’un système où aucune mo- 28 • è tivation socio-économique(6) ne vient rendre nécessaire la pratique de cette culture A mon avis, un démenti était apporté à ces bonnes consciences et aux privilégiés en petit nombre, par l'état de l'instrument de cette culture: la langue et son langage qui sont la présence totale d’un homme au monde selon la sémiologie.Si cette présence est altérée dans son instrument, mutilée, aucun compromis n’est possible.Nous ne pouvons plus rendre compte de la réalité.L’homme, ici, dénaturé c’est-à-dire coupé de scs liens écologiques de droit, décul-turé c’est-à-dire aliéné à sa culture, se trouve dans une situation coloniale: sa déshumanisation.L’état d’une langue reflète tous les problèmes sociaux.Les réformes, en éducation et dans d'autres domaines, ne peuvent à elles seules restituer cet homme à lui-même, setd le politique peut le rendre complètement à son homogénéité, base d’échanges des cultures.Seul il peut garantir l’intégrité culturelle de la nation et la pratique de sa nécessité vers un plus être.Nous vivons en 1965 et c’est là notre affrontement et notre voie: la naissance de notre collectif à la conscience mondiale.Comme collectivité nationale, nous avons vécu jusqu’ici d’expédients qui fu- rent nécessaires, et d’une constante panacée, les solutions culturelles: messianisme, bon parler français, biculturalisme, et maintenant éducation, [’insiste sur ceci: je tiens pour essentielle et vitale la réforme en profondeur de l’éducation, mais son efficacité en sera compromise toujours tant que le politique n’en garantira pas sa nécessité et sa pratique.Il y a un choix fondamental: être au mon- de selon une culture, c’est à dire une ontologie.En général, dans une nation et une société formées, ce choix est une donnée naturelle; sa remise en question n’alfecte que des cas individuels.La survie démographique n’est pas une garantie, l’assimilation ça existe, de même que l’acculturation.Actuellement, nous avons besoin de plus que d’une langue maternelle pour nous épanouir, nous avons besoin d’une langue qui soit aussi natale.C’est par récupération que nous posséderons notre instrument de culture et que celle-ci pourra informer la réalité.Ce n’est pas le nationalisme qui importe, c’est la conscience nationale; celle-ci ne peut être vivifiée qu'aux sources d’une culture nationale.d'elles étaient mes vues et telles elles sont encore.En 1962, je persistais néanmoins dans mon refus de l’écriture 0 • 29 et mon refus de publier, donnant la priorité à l’engagement politique et à la construction de l’indépendance.Je me trompais à demi.Les choses avaient changé.Je n’étais pas sans m'apercevoir que j’étais en contradiction avec moi-même et avec la situation galopante.Je jugeai durement mon attitude et m’avouai que je m'étais fourvoyé sur ce plan.Mon attitude n’avait et n’avait eu une valeur exemplaire que vis-à-vis de moi; pour qu’elle fût efficace, il aurait fallu que j'aie une réalité comme écrivain dans le grand public; or je m’étais nié d’une certaine façon; je n’avais de crédit que pour un petit cercle, du même avis cpie moi.D’autre part, la littérature n’est pas qu’une expressivité, elle est aussi un acte, son action en est une de dévoilement de l’aliénation et de son dépassement; elle aussi, en créant ses conditions propres, peut créer les conditions de son historicité.Publier devient donc un acte aussi probant que l’action pol iticj lie.Je me remis donc à courir mes milles de poésie.Je donnai à paraître “La marche à l’amour” et “La vie agonique”.Je me remis à écrire, péniblement, m’arrachant au sol, luttant contre la confusion qu’a engendrée dans mon esprit la dua- lité linguistique, dont je suis victime à l’égal de la majorité.Aujourd'hui, je sais que toute poésie ne peut être que nationale quand elle convient, bien entendu, à l’existence littéraire.Le plus grand poète politique de l’Espagne, c’est Lorca, parce qu’il exprime au plus haut degré le fait d’être espagnol et homme à la fois.La littérature ici, c’est ma conviction, existera collectivement et non plus à l’état individuel, le jour où elle prendra place parmi les littératures nationales, le jour où elle sera québécoise.Elle sera québécoise dans le monde et au monde.Pilon a raison contre Trudeau quand il affirme qu’à talent égal, on a des chances d’être un moins bon poète dans une situation de dépendance coloniale.J’en témoigne pour l’avoir ressentie existentiellement et concrètement, j’ai trop souffert dans ma tête.Jusqu’en 1962, mon engagement avait été surtout d’ordre intellectuel.J’avais répugné à militer plus tôt, en raison des origines de droite des premiers mouvements d’indépendance: mon option socialiste m’en éloignait.En 1962 des hommes et des femmes de toutes conditions en étaient arrivés à un choix commun: la prise en charge de notre problématique dans l’indépendance.C’est en 30 • poussant jusqu’à ses conséquences logiques mon socialisme, et par les études d’analyse sur notre société, que je concevais maintenant l’indépendance non plus seulement sur les plans de l’ontologie et du langage, mais sur le plan politique.Des courants idéologiques de gauche aboutissaient au même point.J'étais acculé, ne pouvais plus me dérober.Je n’hésitai plus à les repoindre et je poussai souvent, à mes risques, le compromis tactique.Mon engagement devait se traduire par des gestes de pair avec mon action en littérature et en édition: je participai à des meetings, des assemblées, îles manifestations populaires.Bref, je suis un militant comme tant d’autres, je dépasse ma situation; car si je me reconnais dans une situation de dépendance coloniale, ce n’est pas pour m’y complaire.Pour la première fois de nia vie, je suis en accord avec moi-même et avec une réalité à transformer jusque dans ses structures.Quand le phénomène colonial se manifeste, à quelque degré que ce soit, il réduit celui qui en est victime à sa menace.C’est pourquoi toute action, dans ces conditions, ne saurait être à mes yeux que radicalisante.Les facteurs subjectifs et objectifs doivent être radicalisés.Les événements dussent-ils nous vaincre dans l'avenir, je continuerai de penser que notre choix était justifié, cl notre action.L’humanité s’en trouverait seulement un peu plus appauvrie dans les siens.Pour terminer, puisque la littérature est “l’appel libre d’un homme à d’autres hommes’’ (Sartre), j’adresse quelques mots à certains de nos aînés immédiats avec lesquels nous divergeons ou qui sont carrément, à leur insu peut-être, nos adversaires les plus pernicieux parce qu’ils sont la négation de notre spécificité.C’est à la suite de durs et longs combats intérieurs que nous en sommes venus à notre choix, cela n’a pas été facile, ne l’est pas encore et ne le sera jamais même si notre choix s’impose; il n’est pas de tout repos d’être un homme libre et responsable, partout dans le monde.Il y a ce ci: celui qui a soufferL dans sa chair ri son esprit de sa situation collective, et par voie de conséquence individuelle; celui qui dénombre en lui “l’homme carencé’’ d’un phénomène colonial aussi particularisé soit-il, en l’occurence: ravages de la dualité linguistique, infériorisation économico-sociale, dépendance politique.(situation à laquelle le colonisé aliéné répond par la possession, ou le mimétisme, ou le repli sur soi), se perçoit davantage comme vic- • 31 time du phénomène et du système et sa revendication est d’autant plus virulente.Celui-là, de par sa prise de conscience appelle une reprise et un devenir.Nous, écrivains colonisés contribuons à cette prise de conscience.Toutefois, je sais que ceux qui s’en sont sortis par le salut personnel ou ceux à qui une situation de classe a évité le naufrage avec le grand nombre, récusent l’affirmation des éléments conscients de ce grand nombre; ils sont enfermés dans une position exclusivement individualiste, caractéristique dominante de l’idéologie bourgeoise.Les assimilés, eux, la récusent encore plus violemment; à leur insu ou (1) Sartre, dans "Qu'est-ce que la littérature", a expliqué avec force cet aspect du travail de l'écrivain, dans le contexte plus vaste de sa situation dans la sociélé et en liaison avec la fonction de la littérature.(2) Cette perception a d'abord été intuitive et située dans mon irrationalité.(3) Avant 1956, sous l'influence de Cité Libre, il me semblait que tous nos maux orîginaient du Social.Duplessis, par son blocage, incarnait le mal absolu.Dans une large mesure, le diagnostic de Cité Libre est encore valable aujourd'hui.Après 1956 cependant, il m'apparut progressivement que le duplessisme n'était pas la cause unique du blocage social, de nos manques, carences, corruptions, prétondues inaptitudes, mais aussi un effet de la structure Canadian qui donnait lieu et place au système, commo ce fut le cas pour Taschereau et les autres avant lui, et comme ce le sera pour Lesage si le mouvement actuel venait à avorter.Certes nous devons recouvrer notre vérité et réalité propres, par conviction, ils ont adopté l’image que l’altérité leur renvoie d'eux-mêmes: leur spécificité est abolie en l’autre et pour sc donner le change ils n’en ont conservé que le pittoresque, frange où mord encore le mépris de l'autre.Cependant.les contradictions s’amoncellent pour les individualistes comme pour les assimilés.Devant l'émergence tie l’authenticité et de l’efficacité retrouvécs(7) où ils se durciront et apparaîtront de plus en plus comme réactionnaires.Ou ils dépasseront leur réalité subjective en se reconnaissant solidaires de tous.(8).gaston miron bref notre personnalité, mais je n'abandonne pas le projet d'un changement radical du social, et non pas seulement dans sa forme comme on le fait encore à Cité Libre: une critique des défauts en vue de réformes et d'une purification de la structure existante.(4) A la réflexion, il me parut plus étrange que scandaleux.C'est plus tard qu'il me fit l'effet d'un scandale.(5) Mon allégeance post-surréaliste en art me donnait l'illusion de cette émancipation et liberté.(6) Selon l'expression de Maurice Beaulieu.(7) Dans "Dépossession du Monde", Jacques Berques met en lumière ces couples de forces que sont "authenticité-efficacité", "nature-culture", "spécifique-général".(8) Au terme de ce texto, je me rends compte à quel point je me suis empêtré dans ma tentative de m'expliquer de façon rationnelle.Cela prouve combien je suis encore sous la coupe des ravages de notre système interne et du phénomène colonial qui s'y superpose.32 • dire ce que je suis - notes t paul chamberland 1.—une saison en enfer J'écris maintenant sur l'heure, à l'arrivée.De tout ou de rien.J'ai conscience clc ne parler que de quelques choses : celle* qui me passionnent (haine ou a-mour).Au demeurant, de moi-même, sur le fond d’un nous qui seul rend vraies toutes paroles.Naguère, j'ai tenté de dire les choses avec apprêt.au dépens des choses.Aujourd'hui, je rature.Je dis toujours les choses avec apprêt, mais pour rendre justice aux choses, aux hommes.Ecrire étant un acte conscient, lucide (autant qu’il se peut), je n’ai d’autre souci que de Y évident, ou de Y immédiat.Non, je n’aime pas ce que j’ai été, ce que je suis.Et je cherche passionnément à vouloir ce que je serai.Le présent m’est une brûlure, un coup de fouet ; les hommes, les choses, l’espace et le temps me bousculent ; je suis traqué.Et je n’imagine pas vivre autrement pour de longues années.Je n’imagine aucune évasion.L’évasion, c’est d’ailleurs tout jugé.11 faut faire sauter les prisons de l’intérieur lorsqu’on est enchaîné dans le seul lieu où l'on puisse vivre.J'ai nommé Venfer catiadien-français.Ecrire : ciseler ?L’Oeuvre, le Livre.Quel alibi ! Quelle dérision ! Dans un inonde (ici même, c’est le seul) où l'on défigure, déracine, détruit à chaque jour un homme, un peuple ?Dans ce misérable patelin de cocus et d'enragés ?Oui, je désespère de toute architecture, de toute organisation, de tout ouvrage.Du moins pour maintenant.Dans cette désagrégation, ce pourrissement de la pensée, de la parole, de la vie même.Une seule règle de style s’impose : hurler.Une seule éthique est praticable : la violence.Si l'on tient encore à la santé, à la vie, à la liberté.La matière de tout discours m'est une pâte humaine qui respire, qui saigne, qui se hérisse et bande de colère, qui s'affaisse et se reprend à la boue d’origine, sans nul répit : /’humanité québécoise, qui est encore à naître.Je taille dans la chair vive ; la mienne, la nôtre.Je ne construis pas.Je détruis tout ce passé de honte comme un tas de branches mortes ; et de le crier, c’est un peu com- • 33 me d'en faire un feu de joie.Ce feu qui est le present, l’instable présent, reprise incessante du souffle, clu mouvement, de la vie.La mémoire y frémit comme un tissu dans lequel je retaille sans cesse 2.— bien écrire mal écrire Quand j’ai commencé à écrire, je bar-bottais dans la fange rose de l’état de grâce.Je bavais littéralement d’extase.Je m’habituai à l’hallucination sainte: je voyais très franchement une madone à la place d’une putain, un tabernacle au fond d’une mare, un dieu qui sommeillais au fond de chaque athée; le monde débordait de signes divins.On finit par trouver suspect le désordre de mon esprit.Dans une société où penser était le mal (j’ai tout juste l’âge qu’il faut pour avoir vécu cela), écrire, ne fût-ce que des poèmes, ne pouvait que manifester un douteux penchant pour l’hérésie.Faire de la poésie un hobby, oh ! parfaitement.L’Eglise ne défend pas l'usage des violons d’ingres ; elle les encourage plutôt : elle sait l’importance des saines distractions, de l’hygiène mentale.Pour moi, écrire, cela voulait déjà dire inventer la vie, jour après jour.Mais j’avais, à mon insu, enfreint les limites : j’avais beau chanter Dieu, dans le latin de Mallarmé, n’entrenais-je pas en moi des ferments de subversion ?J’ai ânonné du grégorien trois ans chez les curés: on m’a foutu à la porte pour “in- des raisons, des armes exigées par l’heure.Je ne me reconnais aucune fidélité, si ce n’est à la brûlante passion de l’heure présente, de l’heure à vivre, où le futur se fonde ou s’effondre.compatibilité psychologique”.|e m’étais trompé de porte, ignorant que la pensée c’était Aristotéîicothomas, et la poésie, Porclaudel.De quel fatras il m’a fallu sortir pour arriver à saisir les plus simples vérités, telles : un poète est un homme qui choisit de parler à d’autres hommes, ses compatriotes, ses contemporains ; de leur .parler d’eux-memes et de lùi-même, sans fard.Ce choix le définit essentiellement.Mais j’allais devenir ce monstre qu’est l’écrivain can a cli en-français.Je dois dire, plus généralement, ce monstre qu’est le canadien-français.Car un écrivain témoigne, mieux que beaucoup, de ses compatriotes : il les dit, malgré qu’il en ait souvent.Il n’a pas le choix : témoigner de lui-même (que peut-il faire d’autre ?), c’est toujours témoigner des siens.Et celui qui choisit l’abstention, l’exil en France, ou en Objectivité, en Universalité ou en Beau-Langage, trahit, en le fuyant, Je particularisme canaclien-français, qui, toujours intact, le poursuit, l’atteint et le ronge de l’intérieur.S’en défendre avec autant de contention qu’Ethier- 34 • Blais ou Paul Toupin, c’est une façon de s’y empêtrer jusqu’au cou; on croule sous le poids de ses phobies.Du moment que je choisis de vivre et d’écrire ici, je choisis d’entrer irrémédiablement dans le malheur : le malheur et la damnation d’être canadien-français.Je ne suis capable que d’un cri rauque : celui de la naissance ; avant, toute parole est fausse, grincement de dents sous le haillon de la mort canadienne, dans les limbes prénatales.Il me faut triompher d’une inhibition première : celle du malêtre, celle du non-être.Non, vraiment, je n’éructe la première vérité qu’une fois plongé dans la marde jusqu’au cou.Il importe ensuite à*inventer le présent, le futur * d'inventer la vie, le bonheur, en tout cas de l’appeler avec toute l’énergie du désespoir, de la colère, de la vengeance.A chacun de produire ses propres modulations ; je sais seulement qu’il n’existe qu’un seul thème: notre écoeuremcnt collectif.J’allais devenir un écrivain canadien* français.Je l'ai échappé belle.J’avais pourtant bien commencé : je suis un “cours classique”; j'avais la vocation ; et j apprenais, j’apprenais.Je m’élevais toujours plus au-dessus de la vulgarité, du sort commun.Je me purifiais avec rage : avec cette rage que seule pouvait m’inspirer la profonde stupidité de ces paysans butés mes compatriotes.Je m’avançais d’un pas royal dans son temple adorer l’Eternel.J’allais être sacré : l’élu, le rare, l’évadé du bourbier commun ; j’allais être d’autant plus grand que mon peu- ple était petit.J’étais déjà, l'élite de demain.On interprétait mal ma “conversion” si l’on me prêtait une dévotion systématique pour la médiocrité, pour la bêtise.Nous sommes un peuple taré, et je nous ai d’abord cordialement méprisés.Ne pas l’admettre serait faire montre d’une insigne mauvaise foi.Certains, pour se croire authentiques, ont besoin de prolétaires bien caractéristiques, n’est-ce pas : ils “s’authentifient” sur le dos de la misère commune.Moi, je trouve ça dégoûtant.Du voyeurisme de petits bourgeois désoeuvrés.Je préfère encore le cynisme, c’est plus franc.Non, il ne s’agit pas de tourner le mépris en une vinasse édifiante, mais de haïr, en nous et hors de nous, ce qui nous déshumanise.Il importe seulement que je m’englobe dans ce mépris.Au départ, je suis dans le bain.J’allais donc devenir un poète cana-dien-français.Il m’a fallu tout désapprendre.Revenir en arrière, vers le pays réel, celui qui parle mal, celui qui vit mal, vers ce pavs d’au-clelà du mépris et de la détestation, vers cette terre de limbes et de fureurs souterraines.Vivre au ras de terre, écrire auprès des hommes réels qui me côtoient et que je suis par toute la substance vive de mon être.Ecrire, c’est alors choisir de mal écrire, parce qu’il s’agit de réfléchir le mal vivre.C’est le bien écrire qui est le mensonge, c’ejt la correction qui est l'aberration, c’est la pureté-du-style qui est, ici et maintenant, l’insignifiance.Je • 35 vomis aujourd’hui ce bavardage aseptique qu’on me proposa en modèle d’écriture, ce délire doré qui rature les plaies des miens, et les trahit.Je ne mets pas le feu aux dictionnaires et à la grammaire I Lorsque j’oppose le mal écrire au bien écrire, je ne me propose pas d’abattre la syntaxe au profit du hoquet.Je constate que le dire et la chose à dire se situent dès le départ au niveau du hoquet.Un langage ne peut être vrai que s’il colle étroitement à la chose à dire.Sa vérité, c’est sa transparence.On ne peut dire le mal, le pourrissement, l’écocurement, dans un langage serein, “correct” ; il faut que mes paroles soient ébranlées dans leur fondement même, par la déstructuration qui est celle du langage commun, de la vie de tous.C’est la seule façon de vivre ce que je dis.Je sais bien que le projet d’écrire implique une volonté de structuration, d’achèvement, de bonheur : que la signification éclate, évidente.Mais je sais aussi qu’il n’y a de littérature signifiante qu’enracinée dans une réalité, une vie commune — et l’écrivain, le poète ne s'v enracine qu’en se fondant tout d’ibord sur le quotidien langage.Mais le langage que nous parlons est un néant de signification, à l’image même de l’abrutissement, de l’inconsistance canadienne-française.Mais c’est aussi notre seule vie, notre seule vérité: il faut la dire, il faut dire l’informe, il faut faire parler le non-sens, il faut déraison-ner.Nous avons besoin d’“horriblcs travailleurs’’.Vouloir bien écrire, et je veux dire rechercher une éternelle,, qualité française ensemble que poursuivre l'oeuvre belle, c’est se vouer au formalisme le plus plat: l’insignifiance de Yaboli bibelot ou l’inconsistance subtile de la phrase qui n’écoute et ne sait qu’elle-même.Aberration mentale qui réfléchit à l’envers la débilité des parlant-joual.On a simplement changé de registre.Monsieur Ethier-Blais, le vrai provincialisme n’est pas ce que vous croyez; il consiste bien plutôt à balbutier notre âme de gueux dans un langage de riche.Ecrire, ici, si l’on veut parler vrai, c’est vouloir relever un défi quasi-insoutenable: témoigner, en l’articulant, d’une incohérence, d’un désordre inscrits aux sources memes de la vie et de la conscience.Je le dis : il faut vouloir déraisonner ; nous n’avons pas â pratiquer un long raisonné dérèglement de tous les sens qui nous fut imposé par deux cents ans d’oppression et de lent génocide.Je le dis : je ne peux parler qu'à partir d'une déraison, d’une folie élémentaire.Et écrire, pour moi, c’est d’abord incohé-rer (J).Parce que la seule vérité qui m’importe et me concerne, vitalement, est l'inhumain, l’instructuré qui nous définit en tant que canadiens-français.La boue.Oui, la boue, qui est aussi limon d’origine, matière de la création : nos corps et nos consciences, qu’il faut frapper à l'effigie du matin.Mal écrire, c’est descendre aux enfers de notre mal 36 • vivre, en tirer l’Eurydice de notre humanité québécoise ; c’est d'abord pousser à la limite la déraison, l’incohérence fondamentale, pour qu’elle éclate sur le surgissement d’une parole, d'une raison, d’une vie qui soient produites à notre image.Nous sommes, tout à la fois, 3.—je est un autre je l ai appris de Miron : il n'existe pas de salut individuel.Le croire, c’est choisir une déraison à la seconde puissance.A la seconde puissance parce que chacun participe d'abord à l'abrutissement de tous.La croyance au salut individuel ne conduit qu’au redoublement halluciné, d’autant plus lancinant qu'il esL solitaire, de l’échec collectif ; on sombre dans la putréfaction du marais intérieur : Saint-Denys Garneau.Certains, soucieux d’étiquettes plus que de vérités, jugeront ces propos nationalistes ; mais c’est pour s'éviter le souci d'affronter et de comprendre notre intolérable quotidienneté.C'est dans ma vie de tous les jours que j’éprouve jusqu’à la nausée, jusqu’au délire, que pas une dimension de ma vie, de ma pensée, de mon amour n’échappe à l'cn-ler canadien.La passion de l’intégrité, du désintéressement! S’échapper du bourbier ! Du merdier collectif ! Le croire, ce n’est qu’y retomber plus à fond.Ophée et la brute.Nous devons d’abord nous convertir à l’horizon de boue qui circonscrit notre seule vie afin de tirer de cette boue l’homme qu’il nous tarde d’etre, un visage ressemblant, impré-gnable aux radiations de l’univers, des autres.Nous ne sommes pas assez sains, nous n’existons pas assez pour permettre le surgissement d’authentiques individualités : cedes qui médiatiseraient l’ac-complissement collectif ; une circulation d’énergie qui permettrait ^‘inconscience” heureuse d’un organisme sain, et, par conséquent, le libre jeu de chaque fonction.Je reconnais la profonde vérité de ces vers de Miron : Parce que je suis en danger de moi-meme à toi et tous deux le sommes de nous-mêmes aux autres.Je suis incapable de démêler ma situation individuelle de la condition commune: celle-ci me traverse de part en part ; la plus secrète intimité m’est un refuge impossible.Je n’existe pas, pas encore; je n’est qu’une torture, un point dérisoire, affolé dans le grouillement d’une sous-humanité déboussolée, d’un nous forcené et pantelant.• 37 Ecrire, c’est une façon d’exercer sa conscience.L'apprentissage de l'écriture et de la vie, une fois dissipées les vapeurs de l’émoi verbal, m’accule, aujourd’hui, à réfléchir le malheur canadicn-f ran gais, à projeter Vhumanité québécoise.Rien en moi qui ne soit ébranlé par le mal canadien et le combat exigé pour nous en délivrer.Rien n’est plus faux que d’interpréter mon engagement individuel dans une lutte collective comme la subordination d’un libre-écrire à un a-priori politique et idéologique.A l’heu-nésente, je suis tout ce que je fais — utte politique et dire poétique — à partir d’une seule et vitale exigence : m’humaniser par V humanisation de tous, défendre ma liberté en me fondant sur la libération commune.Je n’obéis pas à un rêve de grandeur mais à un impératif d’hygiène; la mégalomanie des nationalistes qui nous ont précédés n'avait pour fonction que de cacher leur volonté de puissance, c’est-à-dire la mauvaise conscience de leur faiblesse.Duplessis fut le surhomme des sous-hommes.Je cherchai d’abord à inventer des figures légendaires pour exorciser la damnation collective qui m’empoisonnait ; ce n’était là qu’une façon plus subtile de me dérober : en élevant notre malheur à la pureté d’un archétype.Défiguration dérisoire parce qu’elle manquait l’essentiel : le caractère intolérable de notre particularisme de dégradés, de marginaux de la culture et de l’humanité, de matériel touristique et de réserve entretenue.Le plus parfait contre-archétype.J’allais inventer des Ennemis plus “vrais” que les vrais, pour éviter le combat d’allure douteuse auquel nous accule la réalité.Je n’ai pas pu.Fort heureusement : les dollard-des-ormeaux et les madelei-ne-de-verchères du vingtième ne résistent pas aux vérités ide macadam et de speakwhite qui sont les seules.Les images, les Mythes, les Vérités, la Poésie, eh bien ! tout cela ne m’appartient pas, tout cela est de l’Autre, a été défini par l’Autre qui décide depuis toujours de l’universel cl du vrai en nous particularisant.Je ne serai vrai, nous ne serons vrais que hors d’un 'universel qui consacre notre folklorisation.Faire éclater ce vrai qui est nous-mêmes, en assumant le particularisme et l'exceptionnel qui nous séparent des autres, est-ce une contradiction ?Oui, mais une contradiction qui n’a rien à voir avec la sérénité de la logique.Elle s’inscrit, au contraire, clans la tourbe sanglante de notre quotidienneté ; elle commande à notre origine même.On ne peut échapper à cette contradiction qu’c?/ cessant d’exister : elle est nous-mêmes.Nous ne pouvons en triompher qu’en la faisant voler en éclats : en particularisant l’autre à son tour, pour désencombrer les horizons de l’universel véritable.J’accomplis ce que Césairc appelle un “retour au pays natal”.C’est alors que s’inaugure une étrange mais vitale conjugaison : celle qui enferme le je et le nous en un seid mouvement.Le retour au pavs natal, à l’homme réel, au pays 38 • reel, impose deux attitudes rigoureusement liées : 1— je me reconnais tel que je suis, tel que la situation m'a fait, tel que je m’apparais une fois dissipés tous les mirages cpii s’interposaient entre ma condition et ma conscience ; 2— je nous reconnais tels que nous sommes, je prends acte de notre vie, de notre misère, de notre malheur, de notre écoeu-rement.Ces démarches n’en font qu’une: je nous retrouve au plus intime de ma chair et de ma conscience.Oui, naguère, j’invoquais des idoles, des archétypes : le veilleur, la sentinelle, l’éclaireur.Terre Québec n’échappe pas tout à fait à cette poursuite de fantômes.Puis je m’inventai une autre métamorphose : l'afficheur.Mais le béton du réel avait dissipé la brume des belles images ; j’avais tiré cette image non de la légende mais du fait : les Québec Libre et les F.L.Q.avaient éclaté un peu partout sur les murs de Montréal.Bref, j’étais rendu à l’évidence “non-poétique” de ma responsabilité : l’afficheur n’était plus un être suspendu entre ciel et terre, mais c’était moi, toi, nous.Alors, à mon insu, s’organisa un curieux échange entre le je et le nous.Ou plutôt, se cristallisa cette inter-pénétration des dimen- sions individuelle et collective de mon être : un nouveau je surgit qui disait nous.Je ne pouvais plus démêler mon destin individuel du destin collectif : le nous a investi le je.Je ne sais plus quand je me dis ou je nous dit : le je de l'afficheur hurle dit l’homme québécois que je suis et que nous sommes.Dans ce JE collectif, je me perds et me retrouve à la fois; je me débarrasse de cette illusoire différence individuelle, de ce salut sans les autres qui sont les miens, et je m’engage par tout ce que je suis, comme individu, dans l’aventure du destin ei du salut collectifs, dans cette fondation de l'homme québécois, qui peut seule me renouveler dans l’humanité.4.— l’improvisation Je ne sais plus ce qu’est la poésie.Il m’a fallu un long chemin, et laborieux, pour en arriver à cette précieuse ignorance : elle me permet enfin de parler.La pauvreté d'un petit matin frileux OU TOUT EST PERMIS de nouveau.Où tout est divinement présent, vierge, intact.plus de fatras ! Je peux bien dire mes préférences: une saison en enfer, le cahier d'un retour au pays natal, l’ombre de Maiakovsky et la santé forcenée d'un Mingus, d’un Coltrane.Je ne sais plus ce qu’est la poésie: je inc dépoétise.Ma démarche n’a rien à voir avec l’anti-poésie, l'anti-littérature, cette surabondance de décadents.La • 39 dépoétisation dont je parle résulte du constat de ma pauvreté natale, de la nudité canadienne-française: je ne peux plus ouvrir la bouche, désormais, sans cesser d’éprouver la pression du quotidien québécois qui m’est une bien plus vigoureuse “contestation” de la “littérature” que l’affolement supercivilisé des vieilles littératures.La dépoétisation, ainsi que je la conçois — mon inhumaine condition — ronge le coeur de la poésie à la fois comme un ver (détérioration des formes “établies”) et comme un germe (l’urgence d’un langage qui nous signifie).Je suis au rez-de-chaussée de ma vie, comme je l’écris ailleurs.Pour moi, écrire, c’est surgir de l'heure présente, inventer du plus brûlant de l'actuel, insoucieux de formes et de bel achèvement.Je ne cisèle pas des bijoux, je murmure, je pleure, je m'angoisse, je m’écoeure, je me mets à espérer, je me venge, j’ouvre les vannes de la colère, de l’enthousiasme et de l’espoir.A Je ne souffre aucun décalage entre la poésie et la vie quotidienne; il n’existe pas d’attitude, d’univers poétiques.Je ne passe pas d’un monde à l’autre, qui serait meilleur, plus consolant, plus élevé.Entreprise de démystification, de démythification.Les transes de l'inspiration, les limber du secret intérieur, les monstres sacrés, les images d'outre-monde, la métaphysique, l’échappée hors des plats-soucis-de-l’existence; il importe, au contraire, de dire la banalité de la vie quotidienne, du quotidien québécois, plutôt, le rêve et le réel entrelacés: le perpétuel passage de l’imaginaire au réel, oui constitue le vécu quotidien dans son essence même.Pour donner à ma pensée une tournure paradoxale: dévoiler brutalement dans l’éclat des plus lointaines étoiles l’émotion de cinq heures au coin d’une rue achalandée.De la poésie, de la poésie, oui, et à plein! Mais que l’on en sorte! On sera d'autant plus tenté d’v rentrer.¥ La substance de dieu est celle-là même de la journée, de la semaine.Au fond, il s’agit d’abolir l'antinomie du proche et du lointain, de montrer leur étroite parenté Les mondes les plus fabuleux ne sont que Y envers du besoin le plus humble: sa vérité.Il faut Je dire.Et pour cela il faut cesser d’ouvrir la bouche en ô, d'échapper rarement, très rarement, comme par condescendance, quelques abolis bibelots d’inanitéchété-ra.Tout ce fétichisme, toute cette pacotille qui encombre la poésie, en pervertit l’usage.11 faut se tenir prêt à tout sacrifier, y compris le vers et l'image, pour dire vrai.Parfois seuls les grognements signifient.Ou bien la vulgarité, ou bien, cela dépend.Seul le banal est vrai.Je veux faire cesser la scandaleuse opposition entre l’imaginaire et le quotidien; je veux un langage où les deux soient livrés pêle-mêle, signifiant l'un par l’autre.C'est la seule façon de dire ce qu’il importe de dire: l’humain, toutes les dimensions de la vie.La Beauté est peut-être morte, tant pis! Je ne veux pas sacrifier, à une 40 • Idole, des hommes défigurés, les miens au premier chef.Il ne m’est pas facile d'expliquer ces choses.Il est peut-être vain de le faire.Au fond, je veux dire simplement: j’aimerais qu’on ne “change” pas d’“âme” en usant de la poésie: celle des heures “sans histoires”, “sans poésie” est la seule vraie.Que le rêve entre par l’escalier ou par la fenêtre, s’installe dans toutes les pièces et prenne le visage des choses habituelles: /'habituel peut alors s’illuminer.Il n’existe plus alors qu’un seul espace, qu’une seule durée, où le simple geste de saluer un ami ouvre l’empan des galaxies et l’envergure des choeurs célestes.Tout doit être vécu dans ce seul monde qu'enferment le jour e! la semaine.On ne peut comprendre le réel que par l’imaginaire et vice-versa.Les plus hautes fantaisies — Dieu, le Mvthe — ne recouvrent leur vérité, ne • * signifient que lorsqu’on dévoile leur racine: le besoin humain.Mais aussi longtemps que notre vie sera inhumaine — au Québec et ailleurs v — nous ne cesserons pas d’être écartelés entre des mondes incompatibles.Dans ces conditions, faire de la poésie, pour moi.c’est tenter de vivre cette contradiction à fond, selon une visée de réconciliation de toutes les parts de l’homme.L'attitude poétique qui me semble convenir à la volonté de réconciliation entre l’imaginaire et le réel, le rêve et le quotidien, la véritable surréalité, est Liai provisa t ion.L’improvisation, je l’entends dans le sens et l’esprit du jazz.La poésie-improvisation procède de la même attitude devant la vie que celle qui éclate dans le jazz.L’improvisation comme mode du langage poétique, c’est à Paul-Marie La-pointe (2) que j’en dois l’idée et l’exemple.L'improvisation n’a rien à voir avec a négligence et l’abandon de toute règle, bien au contraire.Mais ici la règle ne s impose pas à priori: elle fait corps avec l’invention du poème lui-même.Elle doit d’ailleurs “tirer son excellence d’un artisanat préalable”.Formellement, à l’instar du jazz, elle est faite de “la reprise d’un thème sur différents modes” qui “crée l’identité”.Cttte poésie diffère des poésies classiques, qui sont cl’abord artisanales, ciselées, ouvrées au sens d’une quête de la perfection formelle”.Ce qui m’apparaît capital, c’est l'absence de préméditation, du moins consciente.Il ne s’agit pas que du pur et simple automatisme verbal des surréalistes, qui est recherche de rapports nouveaux.gratuits, inédits, entre les idées, entre les êtres: mais de rendre nulle la distance entre Vimagination quotidienne et rimpulsion vers le merveilleux qui “cause” la parole poétique.L’absence de préméditation m’est nécessaire pour faire obstacle au décollage de la conscience d’avec la réalité immédiate: la quintessence des émotions dans l’Oeuvre fétichisée.Les rêves les plus audacieux traduisent le plus élémentaire besoin, celui de vivre, d’être bien, d’aimer, d’etre libre, ici et maintenant.L’absence • 41 tic prémédita lion, en ce sens, équivaut au refus de toute émotion spéciale qui viendrait m’arracher, moi homme-com-me-les-autres, à l’humanité commune, pour m’élever au niveau d’un monde transcendant, accessible au moyen des seules transes de Vinspiration, ou de l’inhumaine impassibilité de l'oeuvre longuement polie.Le poème doit participer de la fugacité, voire du débraillé de l’heure, pourvu, encore une fois, que, comme parole, il possède la fermeté la netteté d’un style, c’est-à-dire se fonde sur un savoir-faire préalable.Bien sûr, la fidélité de l'imagination poétique à la banalité quotidienne, n’a rien à voir avec une sorte de minutie photographique.L'instantané n’est bon, tout au plus, que pour les touristes de la conscience.L’élément irréductible qui donne sa forme à la poésie est le rythme.L’attitude de non- préméditation propre à la poésie-improvisation s’incarne, à ce niveau, par le désir, moins de calquer le langage parlé, que d’en reproduire la respiration, le plus étroitement possible: scs heurts, ses irrégularités, scs syncopes, ses illogismes, scs faiblesses et ses à-coup.Notre langue parlée, cela va de soi.Ici la dépoétisation devient authentification de la poésie: l’image vient d’un seul tenant, les racines encore toute fumantes de la terre nourricière du quotidien.Je suis contre la poésie-prestige, la poésie-mystère, la poésie-bibelot, la poésie-aspirine, la poésie-clystère.Le poète est un homme qui parle à quelqu'un.Ecrivant je vois sans cesse le visage de celui qui m’entendra.Contre une poésie de consommation de luxe, je veux une poésie critique: que le poète invite le ecteur à cette critique active qui ne ménage aucune part de l’humain, du banal au mvthiquc.La poésie n’a pas de fonction privilégiée: elle n’est vraie qu’en disant la conscience commune, plus précisément sa part obscure.Le poète n’est qu’un homme ordinaire: on n’a pas à distinguer son visage.Un jour, “la poésie sera faite par tous’’ (d’après Lautrémont-Eluard).(1) Hubert Aquin a dit ces choses lumineusement dans son article "Profession: écrivain”, Parti Pris, vol.1 no.4, janvier 1963.(2) Paul-Marie Lapointe, "note pour une poétique contemporaine", Littérature du Québec, l’omc 1, témoignages de 17 poètes, pages 88 à 90.42 • i notes sur le littéraire et le politique jacques brault 1 - J’appelle éloquence tout langage mythique.L’cloquence travestit l’action en exuLoire, elle débride la passion comme une plaie infectée, elle ne vit que de l’inconditionnel et de la croyance.Son paradoxe: elle est le langage des extrêmes et du “juste milieu’’, de la magie et de la digestion, des faméliques et des omnivores.(’appelle poésie le langage-va leur et où la totalité verbale se veut objet et lin, extérieure et inaliénable.La poésie tend à cire le sens.(’appelle prose le langage-outil, opératoire et apte à libérer le sens qu’il a.L’ennui, c’est que la prose et la poésie pures n’existent pas; elles sont toutes deux éloquentes.D’où le problème — plus pratique que théorique — des rapports du politique (prose) et du littéraire (poésie) qui sont sans cesse menacés de s’absorber l’un l’autre, de se figer, de s’essentialiser, de se naturaliser, pour tout dire, de se mythifier.Le couple na-tionnl-socinliste, tant qu’il ne divorcera pas, chacun tie ses termes restera marqué d’infamie.Le langage mythique nous impose, par sa perpétuelle vêture, l’illusion de posséder le sens; mais c’est le sens qui nous possède.2 - Chaque homme est un faisceau de divers plans d’existence; là est le risque, et la liberté.Ce fait d’être nombreux pose à chacun un problème de cohérence, d’unification, bref d’identité.Cette tache sans fin de se choisir, et donc d’exister d’une existence où le soi est toujours mêlé à ses contraires, pèse lourd à plusieurs.C’est ici que les idéologies politiques exercent leur pouvoir de fascination.Elles offrent, en somme, de nous délivrer de ce problème des choix en le réglant une fois pour toutes.Désormais, nul souci de l’avenir, nul souci des fins, un corps de doctrines s’en occupe.Ce confort idéologique coûte une bagatelle: • 48 l'incertitude de la liberté.Au surplus, il laisse une bonne marge d'activité, de décision, celle des moyens.Ici coloniser la révolution demeure o peut-être une étape inévitable, mais, précisément, la révolution totale, quand elle réussit, a pour effet de bouleverser la situation et les structures dans lesquelles l’idéologie révolutionnaire fut pensée, voulue, mise en branle.Il est donc aussi nécessaire qu’entre autres les écrivains engagés n’enfournent pas le littéraire dans le politique.Nous attendons d’eux que notre langage nous précède et, pour ainsi dire, raccorde ceux que nous sommes et ceux que nous serons.3 - Tout cela, le dicible et l’indicible, emmêlé, à peine réfléchi dans ce (pie je dis et ne dis pas, tout cela n’appelle que le cri.Mais j'ai voulu écrire ce cri, et sans attendre qu’il retombe en murmure, en silence.On ne s’est guère privé, je le sais, de cris sur soi et contre soi.Notre littérature raconte une histoire de petite misère et de grandiloquence.Encore aujourd’hui, les tribunes libres des journaux s’alimentent de cris: bravos, injures, proclamations.Quiconque ici laisse cou- rir sa phrase sur plus de cinq lignes risque la faute de syntaxe ou à tout le moins l’embarras, l’inachevé: la suite à la prochaine phrase qui de préférence sera courte, très.Ce n’est pas que nous soyons particulièrement inaptes à la correction du langage (qui est une modalité de l’existence sociale), ni que nous souffrions de quelque maladie congénitale de la parole.Non.La raison me paraît être d’ordre politique.Les mots, les rapports de mots ne nous disent pas.Nous parlons, nous écrivons, comme le signale fort bien l’expression courante, “de manière empruntée’’.Ce langage n’est pas de nous, par nous, pour nous, entre nous, il n’est pas nous, il n’est qu’indirect, intransitif, il nous arrive tout fait, emballé, ficelé, d’ailleurs.Il connaît tout, il a vu le monde, il est bavard, bien nourri, il a des ancêtres et des enfants qui sont l’avenir, il raconte la justice, l’économie, la rue quotidienne et l’amour.C’est le français.C’est le miroir de notre honte.Car nous, à part le brouet d’Amérique, nous mangeons à longueur de journées du jouai.Ça, c’est bien nous: un cri pâteux.Il est inévitable, en l’occurrence, que notre littérature n’en soit qu’une poésie.Et surtout d’éloquence.Langage de confins et d’exorcisme, cette poésie dans la mesure où elle succombe à l’éloquence, est un indice d’impuissance politique, d’inhabitation prosaïque du quotidien — de servage.Si d’aventure ce langage pauvre sous ses 44 • riches oripeaux nous prend au corps et nous amène dans la rue, il tourne à l’éloquence radicale, à l’excès, à la sécurité de l’absolu à la danse là où il faudrait la marche, au tumulte là où il faudrait l’action.Mais ces remarques sont vaines qui en demeurent au constat.La liberté de parole, puisque c’est de cela qu’il s'agit, ne se prend qu’avec la liberté politique totale.Le Québec est encore à prendre; et pour l'heure ce langage, français et jouai, reste le lieu d’une litanie, d’une kyrielle de cris.4- On trouve chez Roland Barthes (Le degré zéro de Vécriture, Mythologies etc.) une morale du signe qui tente de rapporter l’un à l’autre le littéraire et le politique.Un langage instaure l’ambiguïté quand le signe se donne comme produit et tout à la fois trouvé.De ce croisement naît le mythe, qui est la forme littéraire, polie et digestive, de la violence politique faite à l’indigène.Nous connaissons bien ce mixte, nous en vivons, si j’ose dire.La violence policière, par exemple, parce qu'elle aura été faite dans l'exercice des fonctions du policier, s’affecte d'un coefficient de naturalité.Cette violence-là garde malgré les protestations et les enquêtes (?) un fondement légitime; seront punis (?) les policiers cpii auront manqué du sens des proportions.Car il importe avant tout de garder égale à elle-même l’inégalité sociale, sinon les droits du colon, le respect de la personne de l’oppresseur, le souci du bien commun, bref les valeurs qui transcendent toute situation particulière, tout cela foutrait le camp.La seule façon de dissiper l’ambiguïté de ce langage où le politique fait dans la littérature universelle, c’est de rompre le mythe, c’est d’opposer le signe produit et le signe trouvé, la prose et la poésie.D’un côté, une algèbre et l’artifice; de l’autre, une invention et la vérité naïve.Cela est une tâche de libération.Mais la révolution, dont la réussite se doit d’être incontestable, peut-elle inventer un langage qui sépare le littéraire et le politique, la révolution peut-elle se passer de l’éloquence?Une volonté de tenir tout le langage dans la responsabilité postule la liberté de tout le langage, et tel est le fondement du caractère politique de ce langage.En effet, le langage bourgeois a pour fonction principale d’éterniser le sens, sous couvert d’un certain relativisme.La poésie elle aussi, quoique à des fins différentes; l’imposture de la poésie commence lorsqu’elle prétend absorber tout le langage de la situation et placer en quelque sorte tous les signes actuels dans sa dépendance.« 45 C’est bien pourquoi la prose constitue le seul véritable langage de combat politique, la seule littérature engagée.Car elle est le seul langage conditionnel, qui ne répugne pas à montrer du doigt son artifice et au besoin à lui opposer un autre artifice.La prose n’a de cesse qu’clle n’objective et ne dévoile ce qui est caché dans la nuit subjective, ce qui joue à l’innocence de la Nature Humaine.Bien plus: la prose est faite pour la prospection et pour la reconnaissance en terrain découvert.Elle n’est pas qu’engagée, elle engage.Il lui importe peu de sortir du littéraire, ou de n’y garder qu’un pied, elle est toute à son affaire cpii est de prendre la parole comme on prend l’air et le soleil.Mais il y a des limites.L’histoire n’est pas qu’historique, l’homme n'est pas tout entier transparent à scs actes, le langage n’est pas assimilable à une monnaie ou à un instrument.Et la liberté, de surcroît.ne se prend pas comme une chose.Le littéraire ne s’achève pas dans le politique.La limite des limites, c’est que parler, écrire, n’est qu’une façon médiate d’agir.De plus, la prose n’est littéraire que dans la mesure où elle est poétique.L’ambiguïté subsiste donc, même pour la littérature engagée.Les écrivains, quelque part qu’ils y prennent, ne font pas la révolution.Ils sont nécessaires à leur place, comme ces poètes qui reprennent au ciel le feu dont les hommes ont besoin pour que flambe leur prison.5 - L’écrivain, tout révolutionnaire qu’il se veuille, ne sera jamais parmi les exploités.S’il en a le courage et la lucidité, il se méfiera de son désir souvent forcené de partager une condition dont tous ceux qui en souffrent ne demandent qu’à sortir.Surtout s’il est philosophe ou poète, cet écrivain vit en partie ailleurs, il a une existence qualifiée, avant meme que d’en crever doucement ou violemment, il a nommé son mal, il n’est plus tout à fait dedans.Du moment qu’il éprouve et sait, dans Vordre du langage, quelle inexistence signifie l’aliénation, il a commencé de perdre l’innocence de la victime, sa mort n’aura pas ce caractère de perte sèche, irréparable à l’infini qu’est la mon du petit indien dans l’enfer de l’Amazonie ,ou encore (dans ce domaine, nous avons un vaste choix) la mort depuis longtemps commencée de tous ceux qui chez nous n’en sortent pas, même en rêve, car ils ne sauront jamais ce que c’est que cette innommable peur au ventre comme une espèce de ver solitaire.Rien, absolument rien ne rachètera ces échecs absolus qui eurent, un jour de vagissements, un nom, un sens de chair, mais il est passé, cet appel, dans un souffle sur leur front, car ils ne l’ont, en vérité, jamais entendu.Cela n'est pas triste, cela est insignifiant.L'écrivain, au contraire, est condamné aux signes.Je ne dis pas que sa vie est meilleure; simplement, il est déjà sauvé.Comme il a l'impression de ne pas mériter ce salut, cette espèce de grâce native, ou plutôt de le mériter au détriment des sous-liommes, alors il veut expier, payer lui aussi le prix de l'infra-angage, car l’abondance, la souplesse, l’amour des mots le rendent riche.Mais rien n’y fera, à moins qu’il ne quitte définitivement la littérature.Même en ce cas, il restera “du bon côté’’; un riche (jni se dépouille ne devient pas pauvre, au contraire: il s’enrichit d'un sens nouveau, quand il ne se coiffe pas d’une auréole.La fameuse distanciation, chez Brecht, vise à substituer la prose à l’éloquence et même à la poésie dans la mesure où celle-ci se laisse aller à l’éloquence.Contre le héros, Brecht dresse l’homme quotidien, car l’épique lui paraît incapable de révéler le caractère transformable de la société.Cette répulsion pour le héros trouve sa genèse dans le refus d’une identification symbolique au pouvoir charismatique (Hitler).Il s’agit donc de prononcer la rupture de l’indifférencié et le refus de l’amalgame, pour instaurer, dans une période de troubles extrêmes où l’oppresseur cherche à pervertir la moindre révolte, une dialectique de la patience et de l’éclat.Cela concerne la littérature.Car les signes, dans cette mise à distance, cessent d’etre compacts, le mythe montre le bout de l’oreille et bientôt tout son visage, le sens devient double, triple, nombreux, il est réversible et imprévisible.Le langage oscille comme l’aiguille d'une boussole affolée et les temps sont mûrs pour que la prose prenne le relai de la poésie.Je tiens pour trompeuse et mythique toute poésie qui se prétend engagée et dont la réussite n'est que l’envers de l’échec de la prose.La littérature québécoise compte décidément trop de poétise urs et pas assez de prosateurs; c’est le symptôme qu’elle est encore une littérature tribale, rituelle, et où l’écriture va du sacré au profané, de l’éloquence à l’cloquence.La poésie, que j’ai l'air ici de mépriser, est à mes yeux bien autre chose qu’un “genre littéraire’’ plus difficile à entendre que les autres.Elle est tout le langage de la venue et du retour, de l’origine eL du raccordement, mais comme elle n’existe qu’au présent, elle ne s’écrit que mêlée à la prose, risquée dans la prose qu’elle a pour tâche de fonder et d’ouvrir au monde.Cette remarque est banale, mais nous sommes en train de l’oublier, nous qui éprouvons, une fois de plus, la tentation de la littérature nationaliste, c’est-à-dire paroissiale.• 47 Lors d’une conférence prononcée à Montréal (en 1946, je crois), Sartre remarqua que l’Occupation en France avait obligé les écrivains résistants à l’économie verbale: un seul mot de trop, et cela signifiait pour le typographe quelques secondes de plus au travail, le temps nécessaire à la Gestapo d’enfoncer la porte de l’imprimerie clandestine.Dans une situation aussi radicale, tout ce qu’on écrit ne peut que tirer à conséquence.L’engagement est alors sans équivoque, net, sans partage possible.Mais il est plutôt exceptionnel que l’écrivain dans son travail même d’écrire soit reconduit à une telle pureté, à une efficacité aussi claire, à une coïncidence aussi parfaite de l’écriture et de l’action.Risquer la vie d’un ou de plusieurs camarades à chaque ligne que l’on écrit, cela est une règle stylistique qui coupe court à toute velléité de complaisance, mais cela est aussi effrayant que rassurant.Par une telle règle, nous gagnons l’innocence de l’action directe: celle grâce à quoi nous nous donnons des fins qui soient à la hauteur de la situation et nous haussent du même coup à la hauteur de notre écriture.Les compromis, ceci avancé, cela retenu, les tactiques et les louvoiements, toutes les contradictions de la démarche littéraire, tous les mensonges, sont justifiés, absouts à Fa-varice.L’homme se réconcilie avec l’écrivain et le sauve; l’erreur, toujours possible, se substitue absolument à la faute.Ecrire est alors une bonne action.Mais cette netteté, cette propreté aux mains sales, l’écrivain ne les mérite qu’à la faveur d’un pacte dont il devrait bien savoir qu’il ne durera pas.Un jour, la guerre finira, la révolution triomphera, et il ne sera plus nécessaire comme avant d'écrire sous la pression des faits, dans la sauvegarde du moment historique.Il y aura de nouveau une distance longue et tortueuse entre l’écriture et l’action politique.Le risque de chaque mot à écrire devra être couru de l’intérieur même du langage.On comprend que la paix signifie souvent la mort d’une certaine littérature engagée.C’est aussi qu’une situation radicale a pour effet de radicaliser celui qui s’y enferme.Il n’y a plus dès lors d’existence possible; on n’est que ce que l’histoire veut (pie l’on soit.Ainsi, le mythe du héros national s’achève sur une mort que l’on s’ingénie à magnifier en sur-vie.Tous les ennemis tués ou dispersés, le héros (à fusil ou à plume) se sent seul, inadapté à cette étrange paix, dépossédé de sa haine sacrée de l’Autre.Contre qui s’engager maintenant, il n’y a plus personne au rendez-vous de la lutte ouverte et du face 48 • à face.Donc, il faut que le héros meure, sous peine d'exister, de retomber dans la condition humaine et, suprême disgrace, de “faire de la politique”, d’accomplir des tâches sans envergure et presque toujours sans signification immédiate.Cet exemple nous est d'un précieux enseignement.L’écrivain qui s’engage ne le peut faire que pour des raisons politiques.Toute autre raison, invoquée ou non, porte à faux: rien d’autre, ni la mauvaise conscience littéraire, ni la culpabilité bourgeoise, ni le désir d’en finir avec Dieu ou papa, ne peut prétendre à fonder dans l’écriture un ordre de conduites politiques.IJ y a trop d’écrivains qui s’engagent comme s’il s’agissait pour eux de se garantir une espèce de sécurité morale, et c’est alors considérer l’action politique comme une cure de libération et d’adaptation ,ou encore comme une occasion de nettoyer l’écriture de ses taches d’esthétisme.L’important pour eux, en définitive, c’est d'etre de leur temps, à tout prix, fût-ce au prix d’embrasser la marche de ce temps, en se prêtant à l’écriture politisée comme à un jeu violent, une espèce de risque total et enivrant par cela même qu’il compense tout de suite et largement tout échec possible de l’entreprise sur le plan littéraire.Un roman pèse-t-il bien lourd à côté du milliard d’hommes sous-alimentés?Voilà une grande question propre à déblayer le terrain.Répondre non, c’est décider de ranger son papier, sa machine à écrire (ou, plus modestement, son stylo), et d’aller s'engager.Point.Répondre oui, c’est s’en remettre aux pires justi-lications et, bien qu’on s’efforce de s’en faire accroire, ne plus ignorer qu’on se range du côté des bien nourris.Face au dilemme, certains écrivains optent pour une solution simple: ils engagent l’écriture.D’autres se divisent: ils écrivent et agissent séparément.Mais la question demeure; elle ne porte pas sur l’homme qui écrit, clic concerne l’oeuvre de l’écrivain.Elle n’exige qu’un oui ou un non.Aussi n’est-ce pas une question, car telle quelle, elle oblige inconsidérément à se porter aux extrêmes, eL ce, autant pour ce qui est du politique que du lit-raire.Ce n’est pas une question, c’est un ultimatum.Un milliard d’hommes meurent à petit feu parce qu’ils ont passé le seuil même du désespoir.Mais le refus du manichéisme ne doit pas nous aveugler: il y a des coupables et qui sont de la même famille que nos exploiteurs.Tant • 49 qu’ils s’engraisseront de l’ordre établi, la faim ira de pays en pays gruger son os.De cela, toi et moi nous ne pouvons actuellement répondre.Sinon, tie radicalisme en radicalisme, l’action politique elle-même deviendrait impossible, du moins pour le très grand nombre.Celui qui dans un secrétariat adresse des tracts, celui qui regroupe en association les ouvriers d’une usine de village, tous les sans grade de la politi-c ue, y compris celle qui nettoie les cendriers des chefs du parti révolutionnaire, toute cette armée de l’ombre ne trouverait sa justification pratique que dans l’Autre, ce qui n’est proprement qu’exister par procuration ou délégation.Et des hommes, ici, ailleurs, continuent à crever de faim et de honte.Le pamphlet n’y peut pas davantage que le roman.Hors des situations immédiatement données comme situations-limites, l’écrivain ne peut qu’écrire, faire ce que lui seul peut faire et qui doit être fait: des poèmes, des romans, des essais, etc.De dérisoires objets en papier.11 faut cela, je le pense et je le crois, il faut ce langage de liberté dans un monde où les hommes ne sont pas libres, il faut cette gratuité engagée entre les hommes et les sociétés, il faut cette dé-)ense, ce luxe, comme il faut à la larve uimaine un chant inutile qui le soir orenne en elle la place que n’a pas prise a nourriture, ou celle que n’ont jamais prise la femme et les enfants.Tl faut cela pour que la faim ne prenne pas toute la place, pour qu’il reste encore une chance d’humanité, il faut cela pour que le fils qui lui sera peut-être sauvé associe le souvenir du père (qui mourra sans doute dans la dernière des dérélictions) ne fut-ce qu’à une lueur de tendresse vraie, quelque chose comme un possible resté au bord de la crevasse après que tout a basculé dans l’anonymat.Il faut que la mort de l’Autre, y compris celle de l’ennemi juré, ait un minimum de sens, il faut cpie ce soit qucAqu un qui meure pour que nous soyons réconciliés à travers nos actes homicides.Sinon la haine d’un moment fait du mal nécessaire une nécessité sans fin.Et demain celui qu’on torture aujourd’hui sera tortionnaire.Quand le politique va à ses affaires pressantes et décide à chaud, le littéraire se doit de faire entendre notre voix commune, et ce n’est pas trahison qu’il dise que nous ne sommes pas tous clu même côté, mais que c’est là une façon, la dernière sans doute, d’être ensemble: tous des hommes.9 - L’écrivain qui a honte d’écrire sans caution politique immédiate est en effet peut-être mieux d’abandonner.Son rêve est mauvais qui désire que la situation fasse pour lui son oeuvre.Quant à l’autre, qui fait son oeuvre envers et contre 50 • la situation, je ne suis pas en peine de lui: sa honte ne sera jamais que celle de ne pas écrire, pas assez, et pas assc/ bien, c'est-à-dire dans le lieu et le moment de son choix.Certes, nul que je sache n'est délégué à la parole.Mais du moment que l’on a choisi de parler, d’écrire — même occasionnellement — rengagement est pour lors situé dans le langage.La responsabilité n’est pas ailleurs, sans quoi l’on tombe dans un moralisme d’église: on juge l’oeuvre-action au bien qu’elle cause aux fidèles, au mal qu’elle cause aux infidèles.Toute une littérature, révolutionnaire sous de fausses représentations, a aussi joué le rôle amollissant de la nesse du coeur.Des durs de durs y éniliaient à qui mieux sur le compte d’un pauvre héros qui pour parvenir au Bien devait séjourner dans l’Enfer; on reconnaît là le fameux drame de conscience de l’écrivain bourgeois qui a décidé de passer au prolétariat.De se convertir.Et il fait des livres là-dessus, il se raconte toujours, sur le mode de l’auto-accusation, il clame son regret sincère et son ferme propos.Bref, il demande l’absolution.De tous ces propos épars on pourrait tirer ceci: un phénomène comme celui de la littérature engagée peur être nui- sible autant à la politique qu’à la littérature.Aussi: il ne peut guère y avoir de littérature proprement révolutionnaire au sens politique du mot révolutionnaire qui pour moi est le seul sens qui ne Lrompe pas.La littérature est pré-révolutionnaire eL post-révolutionnaire.Car le moment historique de la révolution est de nature ponctuelle, il ne supporte pas l’entre-deux de la liberté existentielle, il exige l’inconditionné, et donc meL en échec (ou, au mieux: entre parenthèses.) la poésie et la philosophie.La révolution, jusqu’à maintenant, n’a usé que de l’éloquence, hé oui! c’est-à-dire d’une pédagogie de l’action et qui consent dangereusement au mythe tie l’idéologisme.Du point de vue littéraire, ce langage ne peut être que transitoire, car il est de type initiatique et aliénant.A la littérature il appartient dès maintenant d’aller de l’avant par ses moyens propres et de projeter pour tous les hommes cettes liberté que nous ne sommes pas encore.A ce titre, l’écrivain s engage, et politiquement, mais il n’agit pas vraiment ce qu’il dévoile, il s’exclut de la marche de l’aujourd’hui, c’est un être en marge eL il arrive qu’il en souffre.11 ne sera jamais tel que ce qu’il fait paraître.jacqucs bran 11 / • 51 la nouvelle relation écrivain-critique andré brochu On m’a demandé de collaborer à ce manifeste en la qualité de critique: la critique fait partie de la littérature, elle peut meme être à sa façon une création.Cependant, elle constitue une discipline bien particulière, et sur un certain plan elle s’oppose à l’activité de l’écrivain dit “d'imagination”: celui-ci s’arrache au V» * totalisé pour explorer l’intotalisé, alors que le critique part d’une intuition de l’in totalisé pour prospecter le totalisé.Les démarches se font en sens contraire: installé dans son époque, le critique se nourrit, comme l’historien, des oeuvres faites.11 peut pressentir et, dans une certaine mesure, susciter les oeuvres nouvelles, mais de la façon limitée qu’un théoricien, peu mêlé à l’action, peut anticiper sur ie* transformations de la société.Aussi une alternative s’imposait-elle: ou bien rédiger un manifeste critique, qui eût fort différé des articles de cette livraison; ou bien, m’attacher à situer mon entreprise par rapport à celle des écrivains de ma génération.Cette solti- O tion, plus exigeante, présentait l’avantage d’une plus grande intégration au présent manifeste.Je m’y suis rallié d’autant plus facilement que j’avais déjà eu l’occasion de développer mes théories critiques dans cette revue (vol.1, no 2); elles ont certes évolué depuis un an, mais parti pris n’est pas le lieu le mieux indiqué pour y faire des exposés méthodologiques, fussent-ils d’ordre littéraire.Quel rapports précis la critique nouvelle entretient-elle avec la littérature nouvelle?Qu’y a-t-il de commun — et de différent — entre les “écrivains de parti pris” et moi?(Je m’empresse de noter que plusieurs romanciers, poètes, hommes de théâtre, et sans doute quelques critiques, de la même génération que nous, n’ont pas encore eu l’occasion de se manifester et modifieront à coup sûr la configuration littéraire présente.) Si je m’arrête à un trait commun 52 • à Renaud, Girouard, Major et Godin, e m’aperçois qu’ils choisissent d’instinct le cri, la colère contre toute intcllectualité; or, dans un même mouvement, je demande à la critique d’être moins subjective, moins impressionniste; de se donner une rigueur et de chercher moins à juger qu’à comprendre.Attitudes trop opposées pour n ôtre pas dialectiquement liées.identité et tradition La tâche que je me suis fixée comme critique, c’est la découverte d’une identité québécoise à travers les oeuvres qui constituent notre tradition.Le roman du XIXe siècle n’a pas, jusqu’ici, fait l’objet d’un examen littéraire réel; les historiens de la littérature (les plus représentatifs sont MM.Paul Wyczynski et Réginald Hamel) et quelques sociologues s’y sont seuls intéressé.Or la critique littéraire aurait bien tort d’abandonner aux seuls historiens ou sociologues des oeuvres où s’ébauche véritablement toute une lyrique collective, toute une problématique de l’imaginaire qui est au commencement de notre littérature, qui est son enfance même avec ses traumatismes, ses images obsédantes, sa façon propre de structurer la réalité, sa C’est à ce niveau des “attitudes” que le rapprochement.doiL s’effectuer; je tenterai d’abord de définir la mienne en critique, puis celle de mes camarades, pour enfin tenter de les mettre en relation.Evidemment, cette tentative esL limitée puisque je suis moi-même dans le coup; ce sera au critique futur, bénéficiant du recul nécessaire, de dégager le sens réel de notre confrontation.façon propre d’habiter l’être.Les Anciens Canadiens, par exemple, sont beaucoup plus qu’un document sur les coutumes de nos ancêtres à l’époque de la Conquête; le roman comporte une lyrique souterraine extrêmement riche, centrée sur le thème du fleuve (songeons aux admirables récits de la débâcle, du naufrage: à cet épisode où la Corriveau, célèbre pour avoir tué son mari dans des circonstances ignobles, l'année même de la Conquête, et qui s’attaquait aux passants après son exécution, veut traverser le fleuve sur le dos d'un des personnages, pour rejoindre les feux follets de Elle d’Orléans, etc.), le thème de la maison, etc.Je ne puis malheureusement élaborer davantage dans le cadre de ceL article, mais tout au plus souligner l’exis- • 53 tence de valeurs littéraires réelles dans les oeuvres du passé, ces valeurs littéraires imoliauant nécessairement, une “den-* * sué existentielle”, individuelle et collec-tive, qu’on a à tort mésestimée.La critique littéraire nouvelle, non plus dualiste mais dialectique, se doit d’envisager les oeuvi es selon leur continuité profonde cpii les sauve d’être simplement un échec, quand bien même elles le seraient au plan esthétique.D’ailleurs, à ce moment, le critique doit pouvoir montrer de l'intérieur, et non par référence à de pseudo-critères objectifs, comment l’oeuvre manque a elle-même, aux exigences qu’elle s’impose: en analysant avec sérieux les oeuvres d’un Chauveau, d’un Gérin-Lajoie, d’un Bourassa et de tant d’autres, il se trouve à rendre compte de l’obscure volonté d’art qui les animait, à révéler les structures, certes imparfaites mais significatives, de leurs univers romanesques et peut déboucher, par delà Vesthétique (et: non en dehors) sur une vision anthropologico-structu-relle qui donne son sens total à cette littérature Approfondir la conscience culturelle d’une époque par un examen renouvelé des oeuvres, c’est aussi approfondir la conscience collective, et non plus dans ce qui la limite face aux autres collectivités, mais dans ce qui assure sa communion avec elles dans la tentative — toujours défaite, toujours refaite — de créer l'homme.Si ie ï %* r Li les diverses déviations de la critique* le sociologisme, le psychologisme, l’historicisine, qui considèrent l’oeuvre corne un document, je ne refuse aucunement, une fois l’étude littéraire menée à son terme, un dépassement de la critique en cette anthropologie structurelle (dont Sartre réclame l’avènement, dans la préface à la Critique de la raison dialectique, tome I), qui est la totalisation du savoir humain et où la littérature élargit sa signification dans sa relation aux autres disciplines humaines.Il n’est pas inutile de préciser ici que j’envisage la critique comme une action, parallèle à l’action politique de parti pris bien cpie moins engagée dans l’actualité: il s’agit, pour moi comme pour mes camarades, de faire prendre une conscience dynamique de lui-même à mon peuple, et ce en le révélant à lui-même dans sa tradition culturelle qui n’a jamais cessé d’inventer et d’approfondir ses valeurs.Je remarque d’ailleurs que les mêmes époques retiennent notre attention: Malien, Piotte et Ghamberland ont surtout traité de la Conquête, de ses répercussions sur la société du dix-neuvième siècle, et de Cité libre: quant à moi, mes études jusqu’ici ont porté sur le roman du siècle dernier et sur le roman de 194t) à I960: ce sont les deux pôles de notre tradition, son début et sa fin, sa cause et son effet.Quelle continuité s’é-tablii-il entre les deux?Comment une “façon d’être littéraire” spécifique surgit-elle, dès 1837 avec le Chercheur de trésors, et s’approfondi t elle d’oeuvre en oeuvre?Quel éclairage singulier apporte-t-elle à la compréhension du milieu 54 • historique et social?Répondre à ces questions, c’est ajouter à la conscience québécoise actuelle une dimension qui ne peut manquer de l’enrichir, et même de la stimuler: c’est préparer à la révolution, qui commence après la prise du pouvoir, les moyens de s'identifier face aux tâches nouvelles qu’elle devra affronter.Pour donner une illustration concrète de ce que j’entends par la perspective d’anthropologie structurelle, je me référerai à deux oeuvres qui appartiennent à la même génération littéraire et qui, toutes deux, explorent en profondeur une même réalité existentielle à travers des thématiques fort différentes.Il va de soi que ces thématiques, non seulement singularisent la “vérité” de l’époque, mais encore nous la montrent sous c eux éclairages différents qui permettent d’en juger la richesse et la profondeur.Ici, ie me contenterai simplement de “réduire” les oeuvres en question à une vérité commune — non identique mais analogique —, sans remonter de cette vérité aux oeuvres pour rendre compte de leur diversité.En étudiant Yves Thériault (cf.parti pris, été 1964), j’ai découvert, par une méthode d’approche critique et non sociologique, psychologique ou autre (bien c ue la critique soit toujours informée des sciences humaines parallèles), une dialectique centrale commune à ses romans; en bref, c’est la suivante: dans les romans du Sud (cf.Commettants de Cari-dad) le héros affronte, à travers la bête, les valeurs de la Mère qui l’écrasent, alors que dans les romans du Nord (cf.Agagita), la bête représente les valeurs du Pcre ei le héros en triomphe.Or ces deux univers sont idéalisés, et de plus, irréconciliables: l’écliec de Cul-de-Sac, me semble-t-il, s’explique par une tentative manquée de synthèse des univers du Père et de la Mère, dans l’espace non j 31 il s idéal mais réel du Québec.Une problématique fort parente se révèle dans Bonheur dfoccasion, de Ga-briellc Roy.Des recherches m’ont permis de découvrir que toute l’oeuvre aboutit à une irréductible opposition entre l’univers “circulaire” de la femme et l’univers “rectiligne” de l’homme; la femme s’identifie à un espace clos, fermé, maternel, la femme est essentiellement la mère face à l’homme constamment sollicité par l’évasion.Florentine et Jean sont dans la même relation entre eux que la place Saint-Henri et le train qui la traverse (Bonh.d’Occ., éd.Flammarion, pp.42-43): le train est le symbole même de la liberté qui sollicite |can: il est, comme lui, “ce qui prend de la vitesse dans le faubourg” pour s’élancer vers l’aventure.Si Jean refuse Florentine, c’est à cause des valeurs, non pas d’épouse mais de mère, et de misère (les deux termes sont synonymes dans le roman) qu’elle représente, au même litre que Saint-Henri, lieu des valeurs maternelles.Tout le roman nous montre la dissolution de la \amille, groupe fermé circulaire, oii trône la mère (Rose-Anna), au profit du régiment, groupe • 55 linéaire cl masculin tjui représente l’aventure, l’inconnu et l’évasion.Ces indications sont très schématiques, mais permettent de constater la présence, au coeui même de deux oeuvres d’une même époque (celle de Cité libre.), d’un antagonisme fondamental entre les valeurs du père ei de la mère, de l’homme et de la femme.Par valeurs du père et de la mère, j’entends des valeurs totales, des valeurs d’être, qui ont des implications essentielles dans tous les ordres de la vie, implications que les filiations thématiques dans les oeuvres permettent à l’anthropologie structurelle de détecter eL d’approfondir.Les considérations que je viens d’esquisser visaient à définir mon attitude critique, et à rapprocher mon entreprise du travai1 de dévoilement de la réalité, tel que l’envisage parti pris.Je parle ici îles théoriciens politiques: Chamberland, Mahcu, Piotte.Quant aux “écrivains de parti pris” (je ne retiens que les auteurs de récits ou de romans; la question de la poésie est plus complexe; disons que les romanciers, dans la conjoncture présente, institutionnalisent davantage le mouvement littéraire que les poètes), ma relation à eux, sur ce plan, me semble s’apparenter à la relation qu’ils entretiennent avec la revue.Entre Major, romancier et moi, critique, il y a au moins en commun une même allégeance, non seulement politique mais idéologique.Pourtant nous pratiquons la littérature de façon fort différente: lui l'invente, moi je l’inventorie; lui cherche à s’v créer et à lui créer une identité, moi ie cherche cette identité dans les oeuvres faites, dans la tradition re-créée.Vovons plus exactement ce qui caractérise la littérature nouvelle.identité et invention Les écrivains de parti pris rejettent la théorie l’intellectualité, la “littérature’’.Ils recourent, pour s’exprimer, à un langage qui n’en est pas un: le jouai.Et si, par aventure (car ce n’est pas toujours le cas) l’oeuvre s’avère un échec, ils triomphent: quel mensonge ce serait d’exprimer l’échec par une réussite.L’important, de toutes façons, c’est qu’ils aient “la’’ critique sur le dos, qu’il ne soit pas permis d’écrire comme ils écrivent — et pour bien décourager la cri- 56 • lique on la provoque, plus ou moins ouvertement.“La critique je m’en fous”, déclarait Girouard à la télévision.Les jeunes écrivains révent tous, non pas d’être méconnus comme le voulait Baudelaire, et sauvés par la postérité, mais d’être reconnus par le peuple et répudiés par les “pontifes littéraires”.Ce n’est d’ailleurs pas nouveau: Thériault affiche un même mépris face à la critique.Retenons un aspect propre aux oeuvres d'un Girouard, d'un Godin, d'un Major et d’un Renaud: toutes constituent une entreprise contre le langage.Cependant — et je fais exception ici pour la Ville inhumaine — elles ne remettent pas en question les structures mêmes du récit: elles développent un sujet de façon suivie, sans multiplier les techniques.Ce qu’elles renouvellent, c’est le ton_, la voix même de la narration.On peut aussi parler d’un nouveau rapport établi entre le personnage et le narrateur, bien qu’il n’y ait pas — sauf chez Girouard — contestation du personnage comme tel: simplement, le narrateur se met en cause aussi bien que son héros.Ti-Jean existe, l’auteur y croit, mais il y a aussi Renaud qui existe et qui est engagé dans la même aventure que lui.Cela vaut également pour Major.Le monopole du personnage est brisé: l’auteur n’a plus à se plier à sa vision, à jouer le jeu, sc faire absent.Ce qu’il signilie ainsi c'est que le personnage, les valeurs d’existence qu’il représente, sont aussi réelles que lui.Ti-Jean existe autant que Renaud, Renaud nous fait bien comprendre d’ailleurs que c’est lui.Emile Drolet, au contraire, n’existe pas au même titre ou de la même façon que l’auteur: bien au contraire, il est son envers.Girouard nous prévient dès le début qu’il riesl pas son personnage, ce “dialecticien bébête”; qu'il le méprise, au même titre que le lecteur.Aussi l'échec de l’oeuvre ne saurait mettre en cause le talent de l’auteur, DroleL seul en est coupable.On voit une fois de plus ce en quoi, à mon sens, Girouard diffère de ses confrères.Comment expliquer ces traits communs et ces divergences?Renaud (prenons-le comme exemple) n’est pas le premier à recourir au patois indigène.Grignon, Ringuet, Bessette (la Bagarre) et beaucoup d’autres l’ont fait avant lui, du moins dans les dialogues.Or, il me semble que ce langage prend ici un sens nouveau.Il y avait toujours eu deux traditions bien marquées dans notre littérature: l’une de correction, d’élégance dans le maniement d’une langue bien française; l’autre, de familiarité dans le style au profit de la vérité des personnages, des sentiments, etc.Au départ, la première est axée sur les valeurs universelles et l’autre sur les valeurs régionales: le théâtre nous en fournit un exemple typique dans les personnes de Paul Toupin et de Marcel Dubé.Le premier exprime, avec des mots choisis, des sentiments universels tandis que le second se situe au coeur même de notre réalité québécoise, dans ce qu’elle a de plus régional.• 57 Dans le roman, une même opposition se remarque: entre un Roger Lemelin et un Pierre Baillargeon, qui constituent deux extrêmes.Ce qui importe, c’est qu’un français châtié apparaissait, clans les années quarante, comme le véhicule de l’universel, alors que l’emploi d'une langue plus “québécoise” signifiait un choix du régional.Par la suite, la relation a évolué: nous avons Claire Martin et Jacques Goclbout, en opposition à Claude Jasmin.Les premiers sont beaucoup plus enracinés dans la réalité québécoise que Toupin ou Baillargeon; par contre Jasmin, qui aurait pu lui aussi emprunter une langue correcte et naturelle, maintient le choix d’une langue (et d’un style) “québécois”.Or c’est cette même lignée Lemelin-Jasmin qui triomphe chez Renaud, Major, Goclin et qui acquiert vraiment ses lettres de noblesse.Quel est le sens de leur langage?Pas plus que le style de Godbout n'est “universaliste”, celui du Cassé n’est “régiona-liste”: une nouvelle opposition se crée, au niveau d’un même enracinement, et peut se définir ainsi: le “jouai”, dans le Cassé, n’a pas le sens d’un langage ré-gionaliste mais prolétarien; le français élégant de Godbout n’a pas le sens d'un langage universaliste mais bourgeois.Par prolétarien ou bourgeois, je n’entends pas une option politique mais une identification “pré-réflexive”.Et je ne reproche aucunement à l'auteur de VAquarium d’écrire comme un petit-bourgeois: je veux simplement dire que la réalité des classes s’est manifestée (enfin!) dans notre littérature et explique que Jasmin ou Renaud ne puissent écrire avec le style de Claude Mathieu.La.vérité chez ce dernier consiste à contester de l’intérieur la bourgeoisie, en livrant au regard de tous la réalité de nos “Simone”.C’est ainsi qu’il rejoint l’entreprise de parti pris.Quant aux romanciers de parti pris, ils sont eux-mêmes déclassés: porte-parole du peuple, et pourtant exclus du peuple par la conscience de leur condition et par leurs études, ils sont nos Richard Wright; ils refusent la littérature et pourtant ils écrivent: voilà leur vérité profonde.J’ai fait plus haut quelques exceptions au sujet de Girouard; c’est que son attitude me semble quelque peu équivoque et confond les langages du “bourgeois” et du “prolétaire”.D’une part, ses préoccupations formelles (négation du personnage, bouleversement des structures) le placent du côté des écrivains de condition bourgeoise; d’autre part, il partage avec les autres le refus volontaire de la littérature et du beau langage.Nous verrons dans ses prochaines oeuvres comment il tentera de résoudre cette contradiction.Rejetant la littérature par fidélité à leur identification prolétarienne, mes camarades romanciers rejettent du même coup celui qui l’incarne dans ce qu’elle a de rituel et de spécifique: le critique.Pour eux il ne fait aucun doute qu'être critique, c’est être bourgeois: respecter la grammaire, se pencher avec compréhension sur les oeuvres, un peu à la façon de 58 • leurs papas.En 1940, c'éiait différent: le critique représentait les critères universels.Il comparait les Contes pour un homme seul à Giono et Ramuz, considé- rait la littérature canadien ne-française comme une province de la littérature française.Essayons d’approfondir cette relation écrivains-critiques.tradition et invention Je connais peu d’auteurs d’ici qui n’entretiennent une hostilité plus ou moins marquée — parfois délirante — à l’endroit de la critique.Ce qui est plus remarquable, c’est que chaque écrivain a sa tête de Turc, choisie de préférence parmi les critiques de sa génération.En somme, il importe assez peu pour un jeune que Gilles Marcotte l’apprécie ou non: de toute façon, il ne peut le juger que selon des nonnes ou des categories “dépassées”.Cela vaut aussi en politique; si jamais, par un retour certes imprévisible, Gérard Pelletier ou Jean Pèlerin se ralliaient aux options de parti pris, les rédacteurs en seraient fort ennuyés: c’est que les objectifs fixés répondent aux besoins d'aujourd’hui, et non d’hier et ne peuvent être compris qu’à partir des conditions actuelles et selon la problématique qui en découle.Cependant, il m’apparaît que Vopposition d’un Pelletier joue comme telle un rôle positif dans l’élaboration dialectique de la pensée nouvelle, dans la mesure où elle approfondit sans cesse davantage la raison totalisée en regard de la raison totalisante.Ce que, dans un premier mouvement, nous rejetions surtout de sa pensée, et ce qui était d’ailleurs sa signification objective dans la conjoncture récente, représente en fait son côté le plus négatif: le refus du national, oui continuait à se définir contre A le nationalisme macabre du régime du-plessiste.Mais l’aspect positif de sa pensée (la lutte pour des mesures sociales concrètes), dont les limites nous apparaissent aujourd’hui mais ne pouvaient nous apparaître il y a deux ou trois ans, s’il demeure lié à son aspect anti-national et devient par le fait même l’objet, lui aussi, de notre négation, constitue tout de même une objection encore valable et féconde dans l’immédiat.De même que la pensée de Cité libre est dépassée dans son anti-nationalisme, celle de parti pris risquait de le devenir dans son refus, au début valable cl justifiable, de ce qu’on peut appeler P’empiriçme”.Plus exactement, je dirais que la pensée de parti pris était au débu» “globaliste” en tant qu'elle se refusait à cet “empirisme”; et qu'elle • 59 devient vraiment totalisante en tant qu’elle tend à le récupérer et à l’intégrer au profit d’une pensée pratique de la révolution.Le même phénomène se produit en critique: tout “dépassé” qu’il soit dans l'absolu — et le jeune écrivain vit son entreprise dans l’absolu — Gilles Marcotte continue à poser des problèmes réels à la critique d’aujourd’hui.Voilà bien un point où mon attitude est susceptible de différer de celle de mes camarades.Pour eux, la critique ce n’est plus Marcotte mais c’est, par exemple, le P.André Vachon (qui certes s'identifie à la nouvelle génération critique).Cependant.pour le P.Vachon comme pour moi, Marcotte continue certes à représenter un aspect de la critique.Universaliste (et par conséquent moraliste, dogmatique, etc.), comme Pelletier est internationaliste, Marcotte est tout de même le premier à avoir situé son étude au niveau des thèmes, comme Pelletier introduisait un souci des réformes sociales concrètes.Les thèmes, il les considérait isolément: quant à nous, nous tentons de les analyser dans leurs relations, dans la structure qui les sous-tend, bref dans leur totalité.I .’empirisme de Pelletier rejoint l’étude des thèmes de Marcotte, de même que le nouveau structuralisme critique s’apparente à la pensée totalisante de parti pris.Mais, s’il existe une relation entre la critique littéraire et la pensée d’une époque, comment définir la relation critique-écrivain?Il faut d'abord tenir compte d’un antagonisme “naturel”: il se manifeste ici, mais aussi dans toutes les sociétés.Cependant, cet antagonisme prend partout, et selon chaque époque, des formes particulières.L’écrivain québécois est hostile au critique, on le sait.Et les critiques, c’est le comble, intériorisent cette agressivité, se dévorent allègrement les uns les autres, avec une certaine répartition des rôles qui se retrouve dans tout groupe menacé: Guy Robert, par exemple, permet à celui-ci de détester moins franchement celui-là en drainant tout vers lui.C’est ainsi qu’il assure au reste du groupe une santé relative: deux critiques ne se rencontrent jamais sans déblatérer contre cet innocent polygraphe, c’est une condition indispensable à leur sérénité.Mais passons.t La colère de l’écrivain contre le critique est trop complaisante pour n'être pas entachée de mauvaise foi.En fait, il m’apoaraît que le critique a toujours joué — et assumé avec un tantinet de masochisme, c’est là sa part de responsabilité — un rôle de bouc-émissaire: ce que l’écrivain ressent d’insécurité, d’inquiétude fondamentales, il s’en délivre en projetant sur le critique son propre refus devant l’oeuvre faite au profit de l’oeuvre à faire.Si le critique n'incarnait pas, à la façon d'un génie mauvais, ce refus préalable au dépassement, le rejet serait moins facile: publier, c’est abandonner son oeuvre au Refus.Quand bien même l'accueil de la presse serait 60 • favorable, il serait l’effet d’un malentendu puisque le critique ne peut jamais comprendre l'oeuvre comme son auteur la comprend.Et c’est bien sûr: l'auteur vit son oeuvre de l’intérieur, il ne la voit pas, ne peut avoir sur elle de regard objectif.Aussi sera-t-il toujours “incompris” et scandalisé de ce que le critique la traite en objet — soit en la jugeant, soit en l’interprétant selon des schèmes culturels parfois très étrangers aux siens.Que le critique soit la conscience malheureuse de l’écrivain, cela s’exprime de façon manifeste dans la légende si accréditée du “critique, écrivain manqué” (le critique ne se fait d’ailleurs pas faute de prouver le bien-fondé de cette opinion).Mais que signifie en réalité cette expression, sinon que le critique est l’incarnation du manque même, ressenti par chaque écrivain, à exister comme valeur certaine à ses propres yeux?Et au Québec, où l’auteur se voit contesté non seulement dans son existence individuelle, comme créateur, mais aussi sans son appartenance à une collectivité menacée, le critique fait figure à la fois de raté et de déraciné.Cela vaut sans doute moins pour aujourd’hui: j’ai indiqué plus haut que l’opposition régionalisme-universalisme s’était convertie en opposition prolétariat-bourgeoisie.A l’époque où Lemelin publiait, ses romans, le critique incarnait nécessairement les critères universels, c’est-à-dire “européens”, et mettait dos à dos, pour les mesurer, Denis Boucher et Julien Sorel.Aujourd’hui le critique incarne deux institutions qui au fond n'en font qu’une: la Littérature et la Bourgeoisie.On fait bien sentir au critique qu’il est bourgeois; que de fois m’a-t-on reproché, à parti pris, d'enseigner à l’Université: être chômeur est tellement plus digne.Cela m’a à ce point “complexé” que j’en suis venu à assumer, à la revue, la tâche la plus littéraire et la plus bourgeoise qui soit: la correction des textes.Après tout un professeur, en période révolutionnaire, n’est bon qu’à ça.Mais non; je commence à répudier mes complexes.11 m’apparaît maintenant que créateur et critique conditionnent mutuellement leurs attitudes.Si Marcotte est “moraliste”, c’est de la même façon que Thériault (la problématique de ses romans est foncièrement morale: elle met en cause les “lois” de la survie face aux déviations produites chez l’homme par la perte du contact avec la nature); si, pour ma part, je prétends dévoiler l’oeuvre, c’est à la façon de Chamberland cpii, dans ses éditoriaux ou ses poèmes, dévoilé la société, ou de Renaud, Major, Godin dans leurs récits.L’antagonisme écrivain-critique était vécu dans l’absolu en '40, où l’on avait encore de la réalité une “vision tragique”.Si, aujourd’hui, rejetant l’illusion moraliste qui engendrera toujours le moralisme critique, l’écrivain accède à une vision vraiment dialectique de la réalité, il n’est pas improbable qu’il parvienne à saisir sa démarche, non plus • 01 comme le contraire absolu de la démarche critique, mais comme liée à elle dans une meme quête de dépassement vers les valeurs nouvelles à instaurer.Sur un autre plan, il n’est pas indifférent, pour l’appréciation critique des oeuvres de ma génération, que je m’intéresse aussi, aux oeuvres du dix-neuvième siècle canadien-français, ou à celles de 1940-60: si l’écrivain nouveau se doit de rejeter la tradition pour instaurer les valeurs révolutionnaires, le critique actuel se doit de rattacher cette prospection à la tradition qui la permet et qui, secrètement, l’alimente.Cela s’impose d’autant plus que, selon Jacques Beraue, la révolution comporte toujours un retour au fondamental et s’accompagne d’une surrection de larges Ko/c.Il n’est pas inutile de mentionner que, si j’ai fait quelque état, dans cet article, de mes relations personnelles avec l’équipe de parti pris, c’est que plusieurs intellectuels engages dans une ligne de recherche précise ont aussi, à un certain moment, ressenti un certain malaise devant, non pas l’intransigeance de scs options politiques, mais la valorisation presque exclusive d’une action immédiate, certes naturelle au début de la revue.Le manifeste de septembre dernier, en approfondissant les objectifs du mouvement, a aussi corrigé cette attitude.plages de la tradition restée jusque là enfouie et méconnue.Aujourd’hui un seuil est atteint, où la perspective révolutionnaire nous rend sensible et pour ainsi dire tangible l’existence de toute la tradition — d'où, en critique comme dans la pensée, le retour actuel aux sources bien plus profond que dans la génération de Cité libre.Et voici qu’une tradition, qui fut pendant plus d’un siècle celle de l’échec, est affectée soudain dans sa totalité d’un signe positif, se convertit en réussite.Cette réussite, les jeunes écrivains la réalisent immédiatement dans des oeuvres libérées; le critique, pour sa part, sait maintenant la rechercher dans les oeuvres qui, depuis 1837, témoignent d’une irréductible volonté de vivre.andré brochu i 62 • la chanson d’ici Stéphane venne Pour entendre, en spectacle ou sur disques, des chansons faites par des gens d’ici, il se trouve un public qui consent à débourser près d’un million de dollars par année.C’est énorme; et ça le devient encore plus si on considère que: le: au début des années '50, la chanson d’ici ne bénéficiait d’aucune diffusion efficace 2c: aucun autre secteur de la création artistique au Québec n’occasionne pareille circulation d’argent 8e: cette circulation est spontanée, nullement provoquée par la catalyse des subventions de l’Etat -le: ce million, à quelques fuites près (la Cie Columbia, chez qui sont faits les enregistrements de Vigneault, Léveil-lée, Gauthier, Calvé, Julien, est une filiale d’une firme étrangère) reste à nous 5e: cette circulation d’argent origine principalement d’une couche sociale économiquement faible, celle des étudiants, ce qui donne au million un poids plus lourd que son équivalent d'or.Un million, chez nous, c’est un gros mot.Et son association avec la situation de la chanson d'ici laisse deviner qu’il peut se trouver là un phénomène qui dépasse l’engouement: la chanson s’est donné une forme nouvelle et originale, a créé son propre circuit de diffusion, a échafaudé ses propres mythes.Et l’interaction de ces éléments assure à la chanson une solution d'évolution.le mythe leclerc Quand le phénomène a commencé, c’était déjà avec presque tous ses éléments actuels renfermés dans une personne: un homme à Paris chantait des chansons d’une allure nouvelle dont il était l’auteur et le compositeur et qui portaient le langage et les images d’ici; il s’accompagnait à la guitare; on l'appelait d’un • 63 surnom, “le Canadien”, et non par son nom, Félix Leclerc.Il fit là-bas un gros succès, des disques et des disciples.C’est quand il est revenu de Paris que nous le reconnûmes.Il le fallait bien: sa renommée faisait la nôtre et Paris avait décrété que les Canadiens-Français et leur pays ressemblaient à Félix Leclerc et à scs chansons.On nous donnait un point de repère, un début d’identité.Nous étions cela donc nous étions.Et nous fûmes des salles pleines à le reconnaître à chaque fois qu’il chantait quelque part, et à nous reconnaître en lui.La génération, cependant, qui le recevait alors, n’était plus la même que celle qui l’avait laissé crever de faim quelques années avant.C’était déjà la suivante.Car Leclerc chanta dans les salles de collèges et de couvents, dans les auditoriums d’universités.La génération de ceux qui n'ont rien à perdre et tout à récupérer, voilà celle qui a nationalisé Félix Leclerc.Mais Leclerc, malgré tout, n’était pas de la bonne génération.Etranger chez les gens de son âge qui l’avaient jadis ignoré, il ne pouvait être que le père adoptif du public qui le faisait vivre.On le vénérait, une troupe de chansonniers porta plus tard le nom d’une de ses chansons, les “Bozos”, une boîte s’appela “Le p’tit bonheur”.Mais on le considère comme un être à part, on hésite à l’appeler chansonnier, et Leclerc lui-même ne va que rarement, et encore de moins en moins, dans les boîtes à chanson.Il a fait découvrir une possibilité, ce fut assez pour faire de lui un mythe, lui assigner un rôle historique; mais on le plafonnait du même coup.Le public a pris de Leclerc l’idée d’une chanson d'ici, puis il en a fait son affaire.C'est après Leclerc que le phénomène commence (on remarque que ceux qui interprètent la chanson “canadienne” omettent presque systématiquement de chanter du Leclerc) et sans lui.les chansonniers Le mythe du “chansonnier” s’est défini de façon rapide et précise.Le chansonnier doit être jeune (et voilà Leclerc éliminé complètement), n’avoir pas choisi de faire de la chanson mais y avoir plutôt une espèce de vocation (les adeptes se gardent bien de retenii que Léveil-lée était étudiant en relations industrielles ou que Vigneault fut professeur à Laval), il doit donner son spectacle sans “artifices”, dans un cadre le plus dépouillé possible, avec le minimum de musiciens, idéalement sans autre accompagnateur que lui-même à la guitare ou au piano, il est un peu lourdaud en scène (non seulement on le lui pardonne mais on soupçonnerait de tricherie celui qui viserait à l'aisance et la diversité des grands du music-hall), et, principalement, il doit avoir composé les paroles cl la musique des chansons qu’il interprète, et y parler préférablement à la première personne.Bref, en faisant du chansonnier un personnage mythique (1), le public exige de lui qu’il soit un homme qui risque toute son existence dans une chanson, sans recourir à rien ni personne, ni à un jarolier ni à un compositeur, ni à une KiLterie de réflecteurs ni à des accompagnateurs brillants: un homme seul dans l'espace restreint de la scène, et surtout seul responsable de tout ce qui s'y passe.Qu'il soit aussi, cela va de soi, un homme d’ici: si on fait à Léveillée et Vigneault, à la Place des Arts et à la Comédie Canadienne, le meme succès qu’à Aznavour et Bécaud, ce n’est pas tant un jugement sur la valeur des spectacles que la proclamation d’une relation vitale entre certains artistes et le ntblic d’ici.Le spectacle des vedettes rançaises est un divertissement qu’on applaudit avec frénésie, mais celui des chansonniers est un rite, presque un devoir, qui exige du public un engagement entier.les boîtes Y a-t-il rien de plus inconfortable qu’une boîte à chanson 1 Mises en comparaison avec les grandes salles de spectacle.avec les cabarets et la Salle Bonn- venture, les boîtes ont plutôt l’air de catacombes.Mais la chanson d'ici n’était ni assez prestigieuse ni assez “commerciale'' pour qu’on lui lève les rideaux des salles officielles.Mais la chanson, ça n’existe pas en dehors d’un habitat favorable, en dehors d’un canal de diffusion.La chanson, ici, ça n’existe pas sur papier (fait à noter: la plupart des chansonniers ne savent pas écrire la musique, la plupart des interprètes ne savent pas la lire; les chansons sont mémorisées, transmises de bouche à bouche, et quand elles sont compilées.elles le sont grâce à des gens qui ne font pas partie du groupe, les pianis-tes-accompagnateurs, les gens des compagnies de disques; on remarque aussi que les éditions en feuilles des chansons restent invendues, inutiles, alors qu’en France la musique en feuille possède une clientèle proportionnelle à son utilité).C’est depuis I960 (la Butte à Mathieu vient de fêter son cinquième anniversaire) que la chanson a créé son habitat, à partir de rien, d'aucune notion, d’aucune tradition.Ft si on tente d’appliquer aux boîtes à chanson les critères d’exploitation en vigueur dans le monde officiel du spectacle au Québec et dans la presque totalité de la vie artistique d’ici, on est obligé de les condamner, de les considérer n comme autant d’absurdités, de mettre une croix sur leur viabilité.Car depuis toujours, ici, les entreprises d’exploitation commerciale des oeuvres d’art se rangent docilement du côté de la tradi-11 • 05 lion, sans jamais contester la validité de ses exigences ni leur efficacité.Les établissements (salles, cabarets, cinémas) vont se situer dans les secteurs dits commerciaux des villes, consacrent à la publicité un montant déterminé, cette publicité passant obligatoirement par les media officiellement recommandés; ils doivent de préférence diversifier leurs sources de revenus (les cabarets vivent du spectacle mais bien davantage de la vente de l’alcool, les impressario font leur argent dans les salles, mais aussi en vendant leur matériel à la T.V.), présenter des oeuvres et des artistes dont la rentabilité est bien assise, ne pas jouer au “talent scout”.situation fausse L’habitat traditionnel de l’art chez nous, est fabriqué en vertu des normes qu'on applique dans toutes les métropoles du monde occidental, dans les villes riches.Le raisonnement est simple: nous sommes un Canada manifestement riche, Montréal est indubitablement la métropole, donc la vie artistique doit rouler en quatrième vitesse, sinon “le monde va nous prendre pour des sauvages”.Et nous branchons derechef nos salles sur les grands circuits d’impressario américains, comme si nous avions per capita, nous les Canadiens-Français, les memes sommes à consacrer à notre divertissement (lire: culture) que les New-Yorkais, les Bostoniens ou meme les Torontois.Et nous éditons romans et poèmes d'une littérature de luxe comme si quelqu’un quelque part chez nous en avait besoin.Parce que c’est ainsi que les choses doivent se passer en Amérique.N'empêche qu’on n’est pas si en Amérique qu’on en a l’air.N’empêche que la Place des Arts, construite ‘‘parce qu’il est invraisemblable qu’une ville comme Montréal n’ait pas sa grande salle de spectacles”, accumule les déficits.N’empêche que les libraires et les éditeurs ont besoin des octrois pour vivre, et l’Etat les leur donne, du mieux qu’il peut, au nom de la culture, “parce qu’il est invraisemblable qu’une population comme la nôtre etc., etc.”.La vie artistique d’ici marche sur des échasses, en fonction d’une clientèle qui n’existe pas, en vertu de normes qui ne sont pas les nôtres; et les subventions de l’état perpétuent l’absurdité.Et c’est ce monde absurde qui a qualifié les boîtes à chansons d’absurdes, mettant sous le même adjectif les chansonniers et leurs oeuvres et leur fermant les portes.Pourtant, en cinq ans, il a surgi une quarantaine de boîtes à chanson de par le Québec, qui ne vendent pas d’alcool, qui sont situées en dehors des centres commerciaux où les loyers sont par ailleurs exhorbitants, qui offrent sans presque de réclame un produit nouveau, qui possèdent une clientèle régulière et visi- 66 • blement croissante, qui ne faiL pas appel à la charité de l’Etat.L’absurditc n’est simplement pas du côté qu’on pensait.L'afisurdité, elle est plutôt du côté de la Place des Arts qui veut posséder à la fois le niveau de programmation des grandes salles d’Amérique (niveau permis par les grands circuits américains et unions d’artistes correspondantes) et une identité nationale en rapport avec l’endroit où elle est située (identité symbolisée par l’octroi de la juridiction exclusive à l’union locale).Actors’ Equity vient de nous mettre en demeure de choisir: des spectacles ou bien une identité, l’un ou l’autre.Et que doivent logiquement choisir les promoteurs d’une salle de Spectacles?Ils sont mignons leurs scrupules, eux qui ont pourtant déjà choisi à l’instant même qu’ils levaient la première pelletée de terre.la légitimité Mais jusqu’à nouvel ordre, c’est la Place des Arts qui est l’enfant légitime: on lui a coupé le ruban en grande pompe lors de son inauguration, on lui verse une pension, on lui fait attention.Elle est l’enfant du devoir et des convenances.La boîte à chanson serait plutôt la fille naturelle, et pour ainsi dire l’enfant du plaisir, l’impérieux plaisir d’un pu- blic vrai ayant des besoins originaux qu’il sait où et comment satisfaire.Et si les boîtes à chansons ont l’air de cénacles, ce n’est qu’à partir de l’extérieur, vues du côté des légitimes.Il s’y donne des spectacles différents, par un groupe d’artistes qui n’a pas bénéficié de la promotion officielle, devant un public tellement attentif et déjà bourré de tant de tics que ceux de l’extérieur pensent tout de suite que ce public est initié à certains signes, à certaines clés qui permettent de comprendre.Car tant que les légitimes, les subventionnés et les publicisés croiront que la spontanéité populaire est de leur côté, ils diront que artifice, la cabale, le mystère, cette distorsion de l'entendement, sont de l’autre.Ce sont les compagnies de disques qui ont le plus vite compris l’absurdité de la version officielle.Ce n’est pas sorcier: •10 boîtes accueillent 150 personnes par fin de semaine (total: G000 personnes), sans parler des spectacles donnés dans les collèges et les universités.Voilà pour le disque une clientèle à qui on n’a même pas besoin de vanter le produit.Par conséquent, les compagnies de disques misent plus sur les chansonniers que sur les vedettes officiellement “commerciales”.Les chansonniers sont entrés sur le marché du disque, en effet, via les longs-jeux (coût moyen: $5000.) et non par les 15-tours (coût moyen: $500.).Les résultats sont assez foudroyants: des vedettes comme Ferland, Léveillée, Vigneault peuvent vendre jusqu’à 50,000 copies, et un nouveau venu comme Pier- • 07 re I,étourneau vend 10,000 exemplaires en un an de son premier microsillon.Cela lait beaucoup “d’initiés”.D’autre part, les chansonniers sont les premiers à déboucher sur le marché international (les compagnies Sélect et Columbia ont conclu les ententes avec des firmes françaises et américaines) il est bon de noter, du meme coup, la confiance exubérante des compagnies de disques à l'égard des chansonniers: la compagnie Sélect vient de miser, et ce n’est pas la première fois, S6000 sur la fortune d’un nouveau venu # (2), et les directeurs de Columbia font enregistrer des chansonniers sans meme comprendre le français, et encore moins le français à la Vigneault.la chanson: récupération Les boîtes à chanson, en s’inscrivant en marge de la légitimité, mais au coeur d’un public qui a finalement donné sa réalité à un circuit cjui traverse maintenant tout le Québec, se sont en même temps placées en marge de la concurrence: ce circuit est le seul à offrir à l’en-vi le produit en demande, le seul où se soit mise au point la formule qui permet au chansonnier d’être à l'aise en scène et de pouvoir vivre de ses cachets.Parfois, ce circuit s’étend du côté de la légitimité: les chansonniers font salle comble à la Place des Arts, à la Comédie Canadienne, au Plateau, au Palais Montcalm, et bien avant les vedettes dites commerciales.Rien ne s’oppose à ce que cette extension ne soit une prise de possession en force, rien si ce n’est qu’il aille acquérir une certaine maîtrise de l’appareil technique des grandes salles; ce n’est qu’une question de temps.La chanson est en train de prendre possession d’un public, d’un circuit de salles, des moyens de diffusion conventionnels, des débouchés sur l’extérieur.Mais il convient de dire plutôt: un certain public, tout en se formant, a suscité la création d’un produit qui lui ressemble et armé duquel il met la main sur les moyens de diffusion d’ici, nos salles, notre radio et noLre T.V (3) La radio, qui se nourrit principalement de 45-tours, a longtemps résisté.Les disc-jockeys sont moins au courant du marché des microsillons, dressent leurs programmations en fonction du marché qu’ils connaissent, celui des disques à petit format, et furent longtemps à dire que c’était le seul marché exploitable.Mais quand une salle de 1500 personnes frémit et applaudit dès les mesures d’intro des “Vieux Pianos” ou de “Feuille de gui”, ça vous fait réfléchir un disc-jockey.Et nombreux sont-ils maintenant à reconnaître qu’il se trouve d'autres critères que la vente des 45-tours et la quantité d’appels reçus au poste pour évaluer le marché.C’est ainsi que la chanson gagne peu à peu sa légitimité mais les raisons ini- 68 • liales de son illégitimité demeurent.Ce qui change, c'est la notion de légitimité.Mais la rencontre entre le chansonnier et le public persiste à vouloir se faire en marge, car si le disque et la radio leur sont clc plus en plus favorables, il ne semble pas que les chansonniers ni leur public veuillent se contenter qu’on leur donne la légitimité, le droit de cité.Ils veulent plus: ils exigent pour eux le privilège exclusif de légitimiser.De leur point de vue, ce sont eux qui légitimiste nt la Place des Arts en y mettant les pieds (4).le public Car le public, en créant ex nihilo le circuit des boîtes, a goûté à la royauté et pris l’habitude du plaisir d’être maître chez lui.Comme ce public était jeune, son goût n’était pas encore biaisé par le lessivage de cerveaux d’un système d’exploitation qui se targue de parler au nom du “goût populaire”.Ce public n’était pas encore enrégimenté dans ce “goût populaire”, pouvait encore choisir.Il l’a fait.II a fait scs vedettes et les a faites fortes: les chiffres sont là.Mais ce monde du spectacle, devenu fort, se refuse à négocier avec l’autre monde, refuse les alliances.11 va jusqu'à ne pas utiliser les unités de mesure officielles.Par exemple les chiffres de vente des disques de chansonniers ne sont pas publiés: ça n’intéresse personne (5).Et paradoxalement, il n'est pas rare, dans une boîte à chanson, qu'on applaudisse également la petite et la grosse vedette.Car il n’y a pas de modes: il n’y a que des sympathies, il n’y a que reconnaître.Et fort de ce pouvoir de reconnaître, le public légilimise à la grande eau, avec l’assurance de celui qui sait être le seul capable de mener l’opération à terme: il peut en effet juger un nouveau venu (il n’y a pas d’auclition devant comité chez les chansonniers, mais plutôt, sporadiquement, un spectacle où quiconque le désire peut monter sur la scène devant le public), le réclamer (les directeurs des boîtes et leurs clients se connaissent à la longue assez bien), acheter son disque et le publiciser (avant et après les spectacles, dans les boîtes, on fait tourner les disques des chansonniers: le juke-box y est proscrit: il ne contient cjue des 45-tours et ses distributeurs sont de mèche avec l’autre monde), en faire une vedette et l'entretenir.Le public de la chanson tient son univers par tous les bouts.Dans l’autre monde, c’est l’absurde contraire qui se passe: les teenagers c]ni achètent les disques n’ont pas accès aux cabarets où se produisent leurs vedettes, et cette rupture permet aux promoteurs de surenchérir de part et d’autre de la brèche.Mais le public des chansonniers refuse de se laisser déposséder par le contact avec un autre systè- • 69 me que le sien propre; il se sent trop bien chez lui, clans ses boîtes, avec ses artistes et ses chansons.Il a le pouvoir et ne consent pas à le partager, à fédérer son monde avec l’autre (6).la chanson Si le public des chansonniers ne prête jamais sa trompe d’Eustache aux vedettes des 45-tours, c’est qu’il présume être le seul en droit de définir ce qu’est la chanson d’ici.Et pourquoi prendrait-il la peine de justifier ce droit, quand ceux qui le taxent d’outrecuidance écoutent la chanson en dansant, en criant ou en faisant la lessive.Il voit qu’il est le seul à écouter la chanson comme on regarde une peinture (7) et ça lui suffit.Par son âge et à cause de la situation exceptionnelle où ses présomptions le rangent, le public de la chanson, qui se trouve pourtant tout à fait normal, se voit regarder comme un snob, devenir celui-qui-ne-suit-pas-le-courant.Conscient de cette mise en marge, il l'accepte comme caractéristique de son univers, et sera naturellement porté (8) à aimer des chansons mettant en cause des parias.Les deux chansons les mieux connues de Vigneault et de Léveillée sont “Jack Monoloy” et “Les Vieux pianos” respectivement.La première: l’histoire d’un Indien rejeté à cause de sa race, mais qu'un suicide spectaculaire transporté par les nuages au pays des canots et des billots familiers, scs instruments de travail, au pays sans ségrégation.Dans la seconde: la tristesse d'une intro en mineur se transforme, au moyen d'une curieuse modulation vers une tonalité majeure, en une expression plus violente qui ressemble à une résurrection.Car en aucun cas la mise en marge n’est une impasse, une condamnation définitive.Quand il se regarde, le public de la chanson ne se trouve pas triste d’être isolé mais heureux d’être rassemblé.Tout est question de point de vue.Et s’il a mis si peu de temps à adopter Vigneault, c’est que son imagerie fait se côtoyer dans l’allégresse des gens pour qui la proximité est l’occasion de se singulariser, de se dépasser.Ce n’est pas l’imagerie elle-même qui sert au public de miroir plus ou moins idéal, mais ses lignes de force.(9) conclusion i Mon propos n’est pas de faire une anthologie des chansonniers.Ceux que j’ai cités ne le furent qu’à titre d’exemples, pour illustrer les relations que je tentais de deviner entre la chanson, ses 70 • créateurs, son public, son habitat.Et s'il vient à d’autres J’intuition que ces relations sont à l’image d’une synthèse plus vaste, politique, qui demande à être traduite dans les faits, je leur cède la place avec empressement.Et je compte, en échange, qu’ils ne viendront pas me dire comment il faut que je fasse mes chansons.Stéphane venne (1) Il esc remarquable qu’on retienne du chansonnier, comme personnage, exclusivement ce qui touche son art, et que jamais il ne soit, question de sa vie intime.(2) .moi* (3) Nos rares films, et surtout nos longs métrages (sauf "I.e Chat dans le sac" de Gilles Groulx, au générique duquel apparaissent les noms de Vivaldi et de Coltrane) ont souvent leur trame musicale composée par un chansonnier, en partie ou en entier.(4) Ceux qui sont allés voir Léveillée et Vigneault à la Place des Arts furent pour une bonne part les mêmes qui en chahutèrent l’ouverture.(î) Ce n’est un secret pour personne: les "ratings" sont truqués, chaque poste à son palmarès.(6) Les seuls à s’en plaindre sont les interprètes de l’autre monde qui demandent des chansons d’ici, mais que nos auteurs-compositeurs ne leur donnent pas, le plus souvent par indifférence.(7) Et du même coup, il passe outre à la discussion oiseuse: la chanson est-elle un art?majeur ou mineur?Pour lui, la chanson est au niveau où il la regarde.(S) Le prototype du chansonnier fut Marc Gélinas, à la faveur d’une célémission qui s’appelait "Beau temps, mauvais temps”, au cours de laquelle un adolescent faisait et chantait une chanson qui s’intitulait "Le Bossu".(9) Il ne faut plus se méprendre: pour un public à 90% citadin, Natashquan c’est de l’exotisme, c’est ailleurs, c’est loin.On n’a même pas envie d’y aller.Il ne faut pas faire de Vigneault un poète paysan.Son pays d’origine n’est plus un lieu, c’est le moyen de prendre une distance mentale vers un lieu imaginaire où il organise à sa guise les luttes et les sympathies des gens entre eux et avec le monde.C’est l’existence de ces rapports qui fait de la Côte Nord un lieu privilégié dans ses chansons.Les attaches sentimentales de l’auteur sont accessoires: c’est ce qu’il en fait qui intéresse le public, et le défi aussi que cela comporte.ECO CONTEMPORANEO revista de exploracion humana suscription: 6 numéros u$s 2,50 solicite un ejemplar gratuito C.C.Central 1933 — Buenos Aires Argentina • 71 chroniques note éditoriale la thèse de l’état associé: une idéologie de colonisés paui chambcrland Révolution Québécoise, dans sa livraison de novembre dernier, adressait à parti pris un article signé “Jean Roche-fort”: l’auteur y justifiait son refus du “préalable de l’indépendance” de notre manifeste de septembre 64, au nom de la visée révolutionnaire.Il proposait, toujours dans la même perspective, l’option de l’état associé.L’auteur y déploie un effort d’analyse qui, juste dans son ensemble, n’en est pas moins coiffé d’une conclusion indéfendable.Pour tout dire, la thèse ou l’hypothèse, comme on voudra, de l’état associé nous paraît relever davantage de la mystification que de la conscience politique et révolutionnaire.Voudrait-on lui trouver une justification d’ordre tactique que l'examen des faits en montrerait le néant.Nous allons tenter de le fa i re.L’auteur s’inscrit en faux contre ce que nous avons nommé, par ailleurs: “l’appui tactique à la bourgeoisie”: “l’indépendance, préalable à la révolution En fait, cette formule n’est pas sans accuser une certaine ambiguité: elle peut donner lieu à une interprétation tout-à-fait contradictoire par rapport au sens que nous lui voulons; elle sépare deux moments de la décolonisation dont seul le second peut être considéré comme réellement révolutionymire: celui de l’accession des classes laborieuses au pouvoir économico-politique.Ce moment est formé par les luttes sociales et politiques que nous visons dans ce que yious appelons le “second front”.En fait Vindépeyidance véritable ne peut être un seul préalable à la révolution: il s’agit de libérer un pays qui EST essentiellement ses classes laborieuses.72 • Car le système colonial fait des élites dirigeantes des représentants objectifs du colonisateur, et des agents de Vimpérialisme.Scinder le mouvement de décolonisation en deux figures qui seraient extérieures l’une par rapport à l’autre, ce serait réduire l’indépendance à une idée vide de contenu, par conséquent mystificatrice, puisqu’elle demeurerait étrangère aux dimensions réelles de la décolonisation: le triomphe sur le capitalisme autochtone et étranger; et ce serait également “formaliser” la révolution en la coupant du vécu collectif québécois, en substituant à l’affrontement réel qui doit opposer le prolétariat national au capitalisme étranger une sorte de Révolution mythique qui met aux prises le Prolétaire et le Capitaliste.Il n’y a qu’une seule révolution à faire: celle qui enveloppe toutes les formes de l’aliénation canadienne-française: culturelle et socio-économique.En deçà des “problèmes” qu’il ?ious faut affronter, un mal québécois pourrit notre société.Non, il n’existe pas trois ou deux sortes d’indépendance: celle des bourgeois est une indépendance-bidon.Ceux qui s’opposent à Voption indépendantiste, ou même en retardent seulement l’adoption, méconnaissent la nature véritable du mouvement de décolonisation: ils don-nent fatalemejit dans les demi-mesures — l’état associé en est une — qui ne peuvent que sentir les classes au pouvoir, quelles qu’elles soient.Que l’on cesse de restreindre arbitrairement l’indépendance à sa lecture juridique; peu importe le mo- ment ou elle sera “officialisée” — moment “bourgeois" ou moment révolutionnaire — si, dès maintenant, on s’efforce au premier chef, d’accroître la force et de former la conscience des classes laborieuses dont le triomphe consacre seul le mouvement de décolonisation.à tous niveaux.La thèse de l’état associé est tout-à-fait inconsistante pour deux raisons.7 ° Dans la mesure oit elle prévoit pratiquement l’acquisition des mêmes pouvoirs que vaudrait l’indépendance, cette thèse ne peut être que violemment refusée par les colonisateurs Canadians qui y verront tout simplement et fort justement l’effondrement du système dont ils profitent.Ils ont déjà à l’oeil ce cheval de Troie.Et alors, ce “coin de l’état associé”, en quelle autre façon fera-t-il éclater la confédération que ne le (era Vindépendance?2° lé état associé consacrerait, politiquement, pour la nouvelle bourgeoisie, la même extension de pouvoir économi-que que le ferait l’indépendance.Alors, nous ne voyons pas comment la thèse de l’état associé serait plus acceptable en regard de l'objectif révolutionnaire, en quoi elle serait plus révolutionnaire que l'indépendance (“objectif tout au plus émoi ut if”).En fait, on a créé ici un faux débat en réifiant un vague fantôme pour l’opposer à la “réalité-à-faire” de l’indépendance.Celle-ci est de toute façon un objectif qu’il faut disputer aussi à notre bourgeoisie.Ce n’est pas en refusant Vindépendantisme qu’on en empêchera les • 73 bourgeois de faire “leur” indépendance, s'ils se déterminent en ce sens.L’affrontement bourgeoisie nationale — classes laborieuses n’est qu’un moment.essentiel certes, de la lutte de décolonisation.La thèse de l’état associé n’est qu’une sorte d’indépendantisme peureux, honteux de lui-même, et qui ne peut qu’accroître la confusion dans la conscience populaire.Les classes laborieuses ne demeurent, dans leur ensemble, étrangère à l’idéologie indépendantiste que dans la mesure où cette idéologie a d’abord o reflété les intérêts d’une petite-bourgeoisie elle-même bousculée par la nouvelle bourgeoisie industrielle et d’affaires; mais rien n'est plus faux que de réduire Vidéologie indépendantiste à so?i contenu présent.Au contraire, cette idéologie, loin d’être liée, en son postulat initial, à une classe minorisée, décadente et réactionnaire, s’impose comme un "cadre” totalisant de conscience et de pratique sociales et politiques.Il n’est pas jusqu’à son formalisme présent, son "absence” aux préoccupations sociales q'iti ne témoignent de l’incapacité de la petite-bourgeoisie, qui l’a d’abord incarnée, à effectuer la pratique totalisante impliquée par cette idéologie, c’est-à-dire à “représenter” les véritables intérêts du Québec.Cette idéologie ne sera effectivement totalisante et "concrète” que si elle reflète l’intérêt des classes laborieuses du Québec: totalisante à l’égard des problèmes sociaux et économiques selon que ces problèmes appartiennent essentiellement, dans leur contenu et leur so- lution, aux classes laborieuses, aux véritables producteurs et, par conséquent, à ceux qui "font” aussi la culture et à qui elle doit profiler.En d’autres termes, la solution au problème culturel canadien-français et la solution aux problèmes socio-économiques du Québec, pour être de véritables solutiojis, n’en doivent faire qu’une, en tant qu’elles s’articulent les unes dans les autres.Seules les classes laborieuses sont en mesure d’effectuer cette unification parce que seules elles peuvent donner un caractère universel et totalisant à Vexigence nationale ou culturelle, seules elles peuvent fondre ces deux exigences en une seule dans le mouve-ment qui fait de ces classes la nation, la communauté.Or ce "transfert” d’idéologie d’une classe à l’autre est en train de s’opérer: autrement dit, Vidéologie indépendantiste tend à refléter de plus en plus les intérêts des classes laborieuses.Il faut insister ici sur l’aspect "totalitaire” ou englobant d’une idéologie de type nationaliste; elle dit: la nation, et pense représenter effectivement l’entité nationale.C’est pourquoi il est très important, de savoir qui le disent et le pensent, parce qu’a-lors l’idéologie nationaliste révèle les intérêts de classe qu’elle a tendance, spontanément, à masquer.Davantage, l’idéologie nationaliste devient en réalité polyvalente: elle représente en meme temps des intérêts divergents et recouvre plus subtilement le conflit des classes.Lorsqu’elle finit par imprégner la conscience nationale (monstre issu des 74 • consciences de classes opposées) comme c est le cas au Québec.Il serait périlleux, pour ceux qui veulent représenter et défendre les intérêts des classes laborieuses, de se penser en-dehors de cette idéologie.Car seule les classes populaires sont en mesure et ont droit d'incarner, d’etre la nation.Leur ensemble est objectivement le seul “universel”.Elles doivent “voler” ridéologie nationaliste aux classes qui les exploitent, c’est le moyen le plus sûr pour triompher de leur conscience mystifiée par le nationalisme traditionnel, comme idéologie qui masque jusqu’à aujourd’hui les conflits de classes.Mous affirmions tantôt que la première figure de Vidéologie indépendantiste tendait à s’effondrer, et cela dans la mesure même où la classe dont elle reflétait les intérêts périclite.Le caractère nettement réactionnaire du “Rallye” (Regroupement) national révèle l’inaptitude consommée de cette classe à représenter la nation.Le duplessisme, en tant que système consacrant Vemprise de notre traditionnelle petite-bourgeoisie est bel et bien mort.Il reste la bourgeoisie nouvelle, bourgeoisie d’affaires et bourgeoisie industrielle.Le pouvoir lui appartient, mais c’est un pouvoir de valet.Impose-t-elle aujourd’hui “son” idéologie nationaliste?Ira-t-elle jusqu’ait bout, jusqu’à se donner “son” indépendance?“Roche-fort” fait remarquer, justement, dans quelle mesure elle demeure profondément divisée face à cet objectif.Il faut d’ailleurs se rappeler que son nationalis- me est surtout une sorte d’“étatisme”: l’état, c’est sa force, en tant même qu’instrument économique; en renversât!t les termes, elle n’a de pouvoir économique (jne s’il est politique.De toutes façons, elle ne pourra aller jusqu’au bout pour une raison fort simple: son existence en tant que capitalisme autochtone est définitivement lié au capitalisme canado-américain.C’est pourquoi l’indépendance véritable ne peut avoir de signification que par la transformation du système économique et politique: le socialisme, comme tremplin, réalise à la fois, et en les unifiant, les aspirations motivant l’idéologie nationaliste et les exigences “techniques” qui inspirent l’étatisme.Bien sûr toute la construction de ce socialisme reste à faire et implique un nombre formidable de problèmes.Ces perspectives ne peuvent-elles pas nous faire corn prendre l’“ hésitation” de la nouvelle bourgeoisie?Car pousser à ces conclusions logiques ce qu’implique l’idéologie nationaliste, l’étatisme principalement, n’entraîne-t-il pas finalement la suppression de l’emprise colonialiste et impérialiste au Québec, emprise qui jusqu’à aujourd’hui et pour l’avenir prévisible fonde le pouvoir de la bourgeoisie nationale?Ces considérations sont forcément sommaires: on peut les considérer, tout au plus, comme des éléments d’“hypothèse de travail” qui détermine toute une stratégie politique et économique.Bref, ce que la nouvelle bourgeoisie craint à juste titre dans la toute non- • 75 velle idéologie nationaliste c'est l’exigence de la décolonisation qui signifie es-sen licitement son échec.Il faudrait parler davantage que d’“hésita lion”: la classe au pouvoir va peut-être “manquer” Vindépendance.Considérons deux ordres de faits: 1° le mécontentement de plus en plus aigu et surtout son dépassement de plus en plus marqué dans une pratique sociale et politique de la part des classes laborieuses (grèves nombreuses, marches, mémoires etc.).2° l'insistance, elle aussi de plus en plus marquée, d’un contenu socio-politique au sein de l’idéologie indépendantiste; phénomène rigoureusement contemporain de la transformation des mouvements indépendantistes (ouverture à mue he — v.p.les “crises” du R.I.N.— caractère “populaire” et socialiste des manifestations, déplacement du gros des effectifs indépendantistes de la petite-bourgeoisie vers les milieux populaires — z/.g.le groupe de Reggie Chartrand, etc.).3° Le “durcissement” du régime Lesage (v.g.le Samedi de la matraque et la grè- ve à “La Presse”) représentant de la bourgeoisie nouvelle vise l’un et l’autre de ces “groupes” et, par le fait même, tend à les rapprocher.Mais c’est là voir les choses à l’envers: le “durcissement” du régime s’effectue contre deux “groupes” qui, de plus en plus, ont objectivement partie liée.Alors que Vindépendantiste hetit-bourpeois Chalout se révèle à m ^ » toutes fins pratiques, du même “bord” que le réactionnaire La Durantaye, les matraques du Ministre de la Vengeance pleuvait aujourd’hui sur des indépendantistes qui demain appuieront tel groupe de grévistes eux aussi en butte à la dureté du régime.A ces faits et prévisions, il faudrait ajouter également le radicalisme de plus en plus conscient de la ,{classe” étudiante ou du moins de son a vu ni-garde.Où se recrute la véritable opposition au régime, à l’ordre établi?Telle est la question à laquelle il importe de répondre dans les termes les plus précis possibles si l’on veut élaborer une stratégie de la décolonisation la plus eff ica ce possi b le.parti prLs/p.c.76 • * que faire conseils pratiques aux manifestants pierre charbonneau Dans un article précédent nous avons vu comment les manifestations de Québec, lors de la visite de la “Queen”, furent des demi-cchecs attribuables au manque d’organisation.Nous voudrions aujourd’hui donner quelques conseils pratiques aux manifestants.Auparavant, il serait bon de souligner qu’il y a très peu de littérature sur le sujet, et que nos connaissances résultent en grande partie d’une autocritique des manifestations passées.préparatifs 1° Connaître de façon précise la date, Thcure, le lieu et le pourquoi de la manifestation.2 Avertir les personnes susceptibles d’y participer.3° Les femmes enceintes et les personnes atteintes de maux cardiaques devraient éviter les manifestations qui s’annoncent mouvementées.4° Si la manifestation doit être paisible, emmener des enfants.5° Il est important que les intellectuels favorables à la révolution descendent dans la rue.Leur présence sera un stimulant pour les manifestants et donnera plus de poids à la manifestation.G" Prévoir une liste d’avocats et une source d’argent au cas où vous seriez arrêtés.7° Se munir d’une carte d’identité et ne pas apporter de papiers compromettants.8° Comme la longueur et le développement d’une manifestation est souvent imprévisible, prendre un repas soutenant mais qui n’alourdit pas.9° Etre reposé et en bonne condition physique.10° Les habits doivent être propres, sans être trop de qualité.Ils doivent permettre une certaine facilité de mouvement en plus d’être adaptés à la température.Comme les flics ont reçu ordre de ne pas frapper plus haut que les épaules (1), les manteaux en nylon sont particulièrement adaptés puisqu’ils font glisser les matraques.Pour les jeunes filles, ne pas porter de souliers à talons hauts.11° Se procurer de petits drapeaux du Québec qui sont d’excellents signes de ralliement en plus de créer un sentiment de solidarité parmi les manifestants.la manifestation comme telle 1° Ecouter attentivement les directives des organisateurs, et l’ordre prévu pour la manifestation.2° Si possible, prendre une pancarte que l’on rapportera une fois la manifestation terminée.3° Si on est inexpérimenté se placer au centre de la foule.4° Dans une marche éviter de circuler en rangs serrés.• 77 5° Pour que la manifestation garde son caractère sérieux, on doit éviter l’esprit carabin v.g.s’amuser aux dépens des flics.6° S’abstenir de toute conversation avec les flics.7° Afin de tendre à l’unification des slogans et des chants, attendre les directives des leaders.8° Ne pas insulter les badauds qui semblent indifférents ou hostiles aux manifestants.9° Ne pas injurier un flic en particulier.10° Si la foule est dispersée, tendre à revenir au point de ralliement.11° Si l’on reconnaît un flic en civil, le pointer du doigt.» les arrestations a) La prévention lr' Ne jamais faire confiance à un flic.Eviter leur entourage.2° Si vous ôtes poursuivis et isolés, attirez l’attention des autres manifestants, et si possible cherchez à vous mêler à la foule.3° Eviter de se réfugier dans les entrées de magasins ou entre deux autos (2).4° Après avoir observé s’il y a ou non des flics près de vous, faites de l’obstruction lorsqu’un individu est poursuivi.b) Si vous ôtes arrêtés.1° Prendre le numéro matricule du ou des policier(s) qui vous arrête(nt).2° Se débarrasser des objets compromettants (v.g.papiers, billes, armes, etc).3° Dissimuler son paquet de cigarettes, un crayon et du papier, pour les conserver durant la période de détention.V Une fois arrivé au poste de police demander immédiatement à voir un avocat.5° Si vous faites parti d’un mouvement clandestin, sachez parler beaucoup sans rien dire.Si vous avez observé quelque chose de particulièrement intéressant comme une nouvelle technique policière, un accident, ou si vous avez été témoin d’une arrestation, contactez les organisateurs le plus tôt possible.conclusion La manifestation est un art, et un art qui s’apprend dans l’action.Le succès ou l’échec d’une telle entreprise tient souvent à une foule de petits détails qui pour paraître insignifiants n’en sont pas moins importants.Des manifestants l)ien encadrés, sachant quoi faire et comment le faire, peuvent signifier toute la différence entre un échec et une réussite.pierre charbonneau ( I ) Herr Wagner nous dit qu’il n’a “pas vu une goutte de sang” sur les photos qu’on lui a présentées.Les dites photos ne montraient en effet que la face des individus concernés.(2) J’ai connu un manifestant qui, entre deux autos, a été arrête en réparant un lacet brise .de la main gauche.78 • club parti pris (1) assemblées d’information privées andrée ferretti Parallèlement à la création de divers comités consacrés à la recherche et aux études sur les différents aspects de la vie du Québec, dans le but de faire un manuel (dont on a exposé les développements dans le numéro précédent) destiné à une formation complète et réaliste des militants, le club PARTI PRIS a décidé d’élargir ses cadres, des maintenant, en tentant de recruter de nouveaux membres dans tous les milieux et, particulièrement, parmi la classe ouvrière.Nous disposons pour la réalisation de notre projet d’un moyen très simple mais qui s’avère déjà d’une efficacité remarquable qui est RASSEMBLEE D’INFORMATION PRIVEE.Nous informons nos lecteurs de cette activité précise du Club dans l’intention, d’abord, de le renseigner sur nos méthodes de travail et, aussi, dans l’espoir d’intéresser le plus grand nombre d’entre eux à participer d’une façon occasionnelle, certes, mais précieuse à l’élaboration d’un véritable parti révolutionnaire québécois.Nous exposerons donc, dans les lignes qui suivent, la définition et le mode d’organisation d’une assemblée d’information privée.Contrairement à l’assemblée publique qui a pour principal objectif de susciter la curiosité et l’enthousiasme pour une idée ou un groupe donnés, l’organisation, l’animation et l’information dans une assemblée privée relèvent du seul souci de renseigner en profondeur, de faire l’éducation politi- que d’un groupe restreint de personnes, à l’occasion d’une réunion organisée à cette fin.L’assemblée se déroule en trois temps.D’abord, un conférencier résume brièvement la situation actuelle du Québec en soulignant tous les aspects inadmissibles de notre état de peuple colonisé et exploité.Il expose ensuite et définit les transformations exigibles à la libération québécoise dans les domaines politiques, social, culturel et économique et qui ne s’accompliront nécessairement que par la révolution.Un second temps est consacré à une période de questions et réponses échangées entre les invités et le conférencier.Cette période constitue l’élément le plus important de l’assemblée car il permet à chacun de se renseigner sur un ou plusieurs points précis de la vie politique québécoise et, la plupart du temps, de formuler ainsi un doute ou une crainte personnelle sur les changements radicaux qui découlent de la révolution et, par conséquent, avec la réponse à sa question, de remplacer un point de vue subjectif par une connaissance objective d’une donnée particulière de la situation globale; il permet également au conférencier de développer sa pensée dans une optique plus concrète en l’amenant à prendre conscience de problèmes particuliers à certains éléments de la population que, dans son exposé théorique, il avait négligé de considérer mais que l’intérêt et l’inquictu-de manifestés par le public présent lui suggèrent.Cet échange se révèle alors l’école • 79 de formation révolutionnaire par excellence, grâce à l’apport pratique, direct et consenti de chaque québécois.Enfin, nous voici au moment de l’organisation.Un second membre du club PARTI PRIS que l’on nomme recruteur et qui accompagne toujours le conférencier, invite les gens à concrétiser, s’il y a lieu, leur adhésion à la thèse d’un Québec souverain et socialiste, que le conférencier vient de défendre, en s’inscrivant membre du club.Il en résume les objectifs et les activités.Il engage ceux qui ne sont pas encore prêts à faire partie du Club, à continuer leur formation politique en s’abonnant à la revue.Enfin, si l’ambiance s’y prête, il laisse comprendre discrètement que tous les dons sont bienvenus.Nous souhaitons qu’à la lecture de ces lignes, nombreux seront nos lecteurs habituels qui comprendront quel moyen d’action efficace représente l’Assemblée d’information privée pour la formation et le recrutement de nouveaux adhérants.A ceux-là qui veulent collaborer à la transformation graduelle du club Parti Pris en un parti populaire, démocratique et révolutionnaire, nous proposons d’organiser chez eux, dans le salon, la cuisine ou la cave, une rencontre entre le club Parti Pris et dix ou douze personnes choisies parmi sa famille, ses amis, ses voisins, ses compagnons de travail, enfin parmi des gens qui ne soient pas susceptibles d’entendre parler de nous en dehors de cette occasion.Communiquez-nous, par téléphone (1) ou par lettre, la date de votre assemblée, au moins dix jours à l’avance.N’oubliez pas de mentionner votre adresse et votre numéro de téléphone et, si c’est possible, le nombre de personnes que vous attendez.Au jour désiré, deux membres des comités de direction de la revue ou du club seront chez vous pour rencontrer vos amis.Profitez de ce simple moyen d’action que l’on met à portée de votre volonté pour poser votre premier geste révolutionnaire.andrée ferretti (1) Tel.: 722-4770; ou, s’il n’y a pas de réponse: 276-8860.Adresse: club parti pris, 213 S, rue Bcllc-chasse, # A, Montreal 3 5.club parti pris (2) comité de formation politique mario dumais Les activités de la gauche québécoise doivent s’orienter vers un but unique: la création d’un parti authentiquement révolutionnaire.Une fois bien conscient de cet objectif, le militant réfléchira ensuite sur les moyens à se donner pour atteindre cette fin.Depuis plus d’un an, la revue Parti Pris poursuit un travail de démystification et d’éducation politique auprès des intellec- tuels.En septembre, elle avait déjà réuni un groupe assez important d’adeptes pour former le Club Parti Pris, organe d’éducation dont le but est de mobiliser les masses populaires.Notre volonté révolutionnaire ne doit cependant pas demeurer au stage des souhaits pieux.Aussi il importe que le noyau de militants que nous sommes, réussisse à péné- X * 80 • trer les couches de la population qui ont intérêt à transformer la société.11 semble que ce soit difficile actuellement.D’abord parce que ceux dont les intérêts exigent que les forces potentiellement révolutionnaires soient divisées remplissent leur tâche avec beaucoup d’efficacité; pensons à Montréal-Matin et a CJMS qui, systématiquement, tentent de dresser la classe laborieuse contre ses alliés naturels, les travailleurs intellectuels, nous obligeant ainsi à un patient travail de désaliénation pour que ces forces arrivent à se réunir.Ensuite parce que nos options révolutionnaires se fondent trop souvent sur une perception intuitive de nos réalités sociales.Nous devrons dorénavant fonder ces sentiments sur une connaissance précise des faits concrets.Les “révoltés du Québec’’ doivent devenir des révolutionnaires dans le vrai sens du terme, non pas des activistes, mais des militants armés d’une idéologie qui leur permet-de connaître mais surtout de comprendre leur société, et qui ensuite leur indique comment la transformer.Notre travail d’agitation, de propagande et d’éducation auprès des couches exploitées de la population sera efficace dans la mesure où chacun de nous réalisera cette révolution sur le plan personnel.Aussi le club Parti Pris, dans le but de contribuer à cette transformation, a mis sur pied un comité de formation politique.Des cours y sont donnés dont le contenu gravite autour de trois thèmes principaux: sur le plan idéologique chaque militant reçoit une formation de base à partir des principes du marxisme-léninisme; cette méthode d’analyse sociale permettra de connaître et surtout de comprendre la société québécoise, et enfin l’étude des diverses révolutions antérieures enrichira le mouvement de l’expérience que le prolétariat mondial a acquise dans ses luttes de libération.En plus du travail de formation personnelle que chaque membre du club poursuit dans l’optique que nous venons de mentionner, le comité de formation politique se réunit en séances d’étude au local de Parti Pris, situé à 2135 rue Bellechasse, #a, tous les trois derniers jeudis du mois à 8 heures.Un conférencier de l’extérieur ou un membre du club fait alors un exposé autour duquel s’élaborent des discussions; à titre d’exemple, voici quelques-uns des sujets débattus jusqu’ici: “Qu’entendons-nous par révolution?” “Quelle forme de socialisme préconisons-nous?’’ “La lutte des classes dans l’histoire du Québec.” “La révolution cubaine, origine et perspective.” Ces réunions sont ouvertes au public et non aux seuls membres du club.Les activités de ce comité, suspendues pour la période des fêtes, reprendront le jeudi 21 janvier.Le programme des réunions à venir comprendra des séances d’étude sur l’histoire de la lutte-ouvrière, ses perspectives, le syndicalisme au Québec, etc.mario dumais • 81 la décolonisation congo: de la lutte de libération nationale à la lutte de classes En juillet 1960, Lumumba est premier ministre de la nouvelle République du Congo; Tshombé, mis hors-la-loi, prend le maquis à la tête de scs gendarmes katan-gais.En juillet 1964, Tshombé est premier ministre du Congo; des disciples de Lumumba, Ghenye et Mulele, mis hors-la-loi, dirigent de la jungle l’Armée Populaire de Liberation.En quatre ans, les jeux sont complètement renverses.En quatre ans, à la lutte entre le pouvoir légitime et les forces rebelles se substitua la guerre entre une néo-bourgeoisie et des forces populaires.En quatre ans, la lutte de libération nationale se transformait en lutte de classes.Que s’est-il passé au Congo?* l'indépendance Au moment de l’indépendance, le 30 juin 1960, on se trouvait en présence d’une part des Belges, administrateurs et colons, d’autre part des Congolais, divisés eux-mêmes en petite bourgeoisie naissante et masses populaires.Ces trois groupes possédaient des intérêts divergents et se dressaient les uns contre les autres.Les colons Belges ne visaient qu’un but: conserver leur main-mise politique et économique sur l’ensemble du pays afin de garder le monopole de l’exploitation des richesses naturelles, en particulier des ressources minières.Les masses populaires, analphabètes et vivant dans une misère incroyable, tentaient péniblement, et sans succès, de se regrouper autour de quelques leaders qui ne parvenaient pas à supprimer les rivalités tribales.La petite bourgeoisie, composée de fonctionnaires subalternes, d’ouvriers spécialisés, et d’une certaine élite, s’opposait à la fois aux Belges qui bloquaient leur montée au pouvoir, et à la politisation des masses indispensables pour maintenir leurs privilèges.L’indépendance se présentait comme une formule inévitable pour certains, souhaitable pour d’autres, mais que chacun des trois groupes comptait utiliser pour servir ses intérêts.Les Belges perdaient bien sûr leur pouvoir politique, cependant conservaient leur pouvoir économique.La bourgeoisie naissante accédait au pouvoir et maintenait les structures existantes (c’est-à-dire coloniales) pour se renforcer comme classe dirigeante, conserver ses privilèges et mieux exploiter la population.Quant au prolétariat urbain et rural, il voyait dans l’indépendance la fin de sa misère et la venue d’un gouvernement populaire.Patrice lumumba Un homme devait sensiblement bouleverser la situation.Premier ministre du Congo, Lumumba ne visait qu’un seul objectif: la libération de son pays, avec comme co- * 82 • % rollaires le départ des Belges et la formation d’une unité nationale grâce à un pouvoir central fort.Les Belges ne voulaient pas partir: Ils appuyèrent et financèrent Tshombé et Ka-lonji qui proclamèrent l’indépendance du Katanga et du Sud-Kasai avant de former une fédération; coïncidence, c’étaient les provinces les plus riches où les intérêts belges dominaient et où la toute puissante Société Minière du Haut-Katanga (capitaux belges et anglo-saxons) contrôlait toutes les activités économiques.La bourgeoisie nationale ne voulait pas d’alliance avec les masses: elle sollicita l’aide américaine et l’intervention des Nations-Unies pour garantir le statu quo, briser les grèves (on se souvenait de la grève de janvier 1959 qui fit plusieurs morts) et réprimer les émeutes populaires.Lumumba s’opposa à l’un et à l’autre au nom de l’unité nationale et de la souveraineté de son pays.(1) Il rechercha l’aide d’autres pays africains et l’appui des Russes pour poursuivre son objectif.Révoqué le 5 septembre 1960 par le Président Kasa-vubu, il devait être exécuté en février 1961 sur l’ordre du général Mobutu.Celui-ci avait pris le pouvoir le 14 septembre 1960 par un putsh militaire, pouvoir qu’il céda en août 1961 à Adoula qui forma un gouvernement civil.Représentant la bourgeoisie nationale, fort de l’appui des Belges et des Américains, Adoula partit en guerre contre les sécessionnistes.A partir de ce moment, les gendarmes katangais de Tshombé (encadrés par d’anciens parachutistes belges, et d’anciens militaires de la défunte Légion Etrangère) se repliaient devant les troupes de l’O.N.U., et en janvier 1963 la République du Katanga était dissoute et son président s’exilait à Madrid.soulèvement populaire Avec Kasavubu comme président et Adoula comme premier ministre, la bourgeoisie nationale s’est installée au pouvoir.Toute opposition est détruite et les lumumbistes éliminés.Déjà, Gizenga, ex-vice premier ministre de Lumumba et invité à devenir membre du Cabinet Adoula avait été arreté en janvier 1962.Gbenye, ex-ministre de Lumumba et vice-président du gouvernement Adoula est démis de ses fonctions et s’enfuit en exil.Mulele et Soumialot, tous deux anciens collaborateurs de Lumumba, doivent disparaître sous peine de subir le sort de Gizenga.En septembre 1963, le président Kasavubu suspend le parlement congolais qui ne devait plus se réunir jusqu’à maintenant.La dictature s’installe, les Belges respirent et continuent à piller les richesses naturelles, les troupes de l’O.N.U.continuent à ratisser le pays et supprimer les “éléments rebelles”.A partir de l’automne 1963, la population des provinces orientales et du Kwilu se soulèvent contre le régime Adoula.Le pas est franchi: la lutte de libération nationale amorcée par Lumumba se transforme en lutte de classes.D’un côté, une classe dirigeante bourgeoise collaborant avec Belges et Américains, de l’autre un prolétariat indigène conduit par Gbenye, Mulele et Soumialot regroupés au sein" du Comité National de Libération.En quelques mois, les forces révolutionnaires contrôlent les deux tiers du territoire, tandis qu’Adoula n’exerce son pouvoir que sur Léopoldvillc et les régions périphériques.retour de tshombé De nouveau, Belges et Américains s’alarment, d’autant plus que les troupes de 83 l’O.N.U., faute d’argent, doivent se retirer en juin 1964.Devant l’incapacité du gouvernement Adoula, on se tourne vers l’allié de la veille, Tshombé, pour former un Gouvernement de Réconciliation Nationale; ce gouvernement devait comprendre Ghenye et Gizenga.Il n’en fut rien, et Tshombé devenu premier ministre en juillet 1964, s’approprie en outre les ministères des affaires étrangères, de la planification, du commerce extérieur et de l’information.11 détient ainsi tous les pouvoirs entre ses mains, le parlement ne siège toujours pas.Encadrée par les ex-gendarmes katangais revenus de leur exil en Angola, dirigée par des mercenaires blancs (les “affreux”), soutenue par des conseillers techniques américains, utilisant le matériel militaire américain, l’Armée Nationale Congolaise de Tshombé devait reconquérir peu à peu les territoires administrés par le Gouvernement Provisoire de la République Populaire du Congo successeur du Comité National de Libération, et contrôlés par l’Armée Populaire de Libération.la situation présente Fort de l’appui belge et américain, Tshombé a réussi à détruire les troupes révolutionnaires et à forcer les principaux leaders lumumbistes à quitter le pays.Cependant ceux-ci n’abandonnent pas la lutte et demeurent résolus à renverser le gouvernement bourgeois actuel.Que les Américains se retirent, que les “affreux” aillent offrir leurs services dans un autre pays (Angola, Venezuela ou ailleurs), et les forces révolutionnaires vont probablement reprendre possession des territoires abandonnés.Que Tshombé réussise à conserver l’aide américaine, comme ce semble devoir être le cas, alors Gbcnyc ira entraîner ses troupes au Ghana, en Algérie et en Egypte, avant de revenir reprendre les combats; nous aurons alors un nouveau Vietnam où une petite minorité se maintiendra au pouvoir avec les millions américains, où un peuple prendra les armes pour se libérer de la tutelle étrangère et de l’exploitation capitaliste.Et on parlera alors de neutralité du Congo.parti pris N.B.: Des lecteurs soucieux d’objectivité pourraient nous reprocher de taire “les atrocités des rebelles, les “massacres d’otages” et les “centaines de fusillés”.Malheureusement, nous sommes dans la même situation qu’eux, et nos sources d’informations demeurent les agences de presse occidentales.Aussi on peut mettre en doute l’authenticité des informations transmises; et de toute façon ce ne serait qu’un revers de la médaille.Sait-on, par exemple, que les troupes de Tshombé, après avoir “libéré un village rebelle”, passent les habitants, hommes et femmes, au lance-flamme et détruisent toutes les maisons?Une révolution ne s’analyse pas en faisant le bilan des victimes de part et d’autre des partis en présence.Ceci qu’il faut connaître, et condamner, ce sont les responsables directs de cette guerre civile imposée de l’extérieur.( I ) Pour mieux connaître la pensée politique de Lumumba, nous suggérons la lecture des "Discours de Lumumba", préfacés par Sartre.(Editions Presence Africaine).84 • l'actualité une jeunesse qui tue andré brochu Le Reste le plus héroïque des hommes.Lu guerre.Aujourd'hui com- me il 3’ a mille uns; demain comme il y a cent mille ans.Non, il ne s'agit pas de ta fratrie.Allemand ou Français, Blanc ou Noir, Fafrou ou singe de Bornéo.C'est de ta lie.Si tu ceux vivre, tue.Tue, pour t'affranchir, frour manger, pour chier.Ce qui est honteux, c'est de tuer en bande, telle heure, tel jour, en l'honneur de certains principes, à l'ombre d'un drapeau, sous le regard des vieillards, d'une façon désintéressée, ou passive.Sois seul contre tous, jeune homme, tue, tue, tu n'as pas de semblable, il n'y a que toi de vivant, tue jusqu'à ce que les autres te raccourcissent, te guillotinent, te garrottent, te pendent.Avec ou sans fra-la-la, au nom de la communauté ou du roi." Cendrars, Moragavinc L’enquête préliminaire qui s’est déroulée dernièrement à propos du meurtre du frère Lalonde, survenu en avril dernier au collège classique de Matane, met en cause trois jeunes gens “de bonne famille” qui auraient “tué dans le seul but de se procurer des sensations plus fortes que d’habitude” (voir le compte-rendu exhaustif publié dans Alio Police, 22 novembre 1964).Les deux “leaders” du trio sont des garçons d’une “intelligence qui dépasse la .moyenne” et qui font preuve d’une remarquable assurance dans le “cynisme”.Le meurtre aurait été le dernier d’une série d’actes illégaux, qui comportent des vols et une profanation de tombeau.Voilà de quoi dérouter ceux qui se penchent sur nos “quinzc-vingt-cinq” et essaient d’interpréter à tout prix leur comportement selon leurs catégories humanistes.Evidemment, les terroristes et ces jeunes meurtriers “métaphysiciens”, lecteurs de Moravagine, sont de malheureuses exceptions qui confirment tant bien que mal les règles que se donne notre société.La question qu’on oublie de se poser est la suivante: comment se fait-il que ce terrorisme, ce meurtre très “gratuit” aux yeux de nos bonnes âmes, soient possibles?Il faut préciser ici que je n’identifie pas terrorisme et meurtre gratuit: le premier est guidé par un idéal politique précis alors que le second semble guidé par des considérations plus abstraites et qui recouvrent, bien sûr, un déséquilibre psychique.Cependant on peut relier à un certain niveau de signification le meurtre du frère Lalonde aux activités terroristes, comme étant tous les deux les signes d’une exaspération très profonde, et aussi d’une conception de la morale très différente de ce qu’elle était pour les générations précédentes.Et c’est ici que nos jeunes assassins ne sont plus des cas isolés mais expriment, avec plus d’intensité et de façon plus tragique que les autres, un malaise commun a notre jeunesse.Grâce à eux, nous savons que notre jeunesse peut compter le meurtre au nombre de ses moyens d’expression, et ce en dépit de tous les jécistes qui perpétuent la tradition d’insignifiance de leurs aînés.• 85 « Au collège, comme tous les “esprits brillants” de l’époque, je parlais avec ostentation e* légèreté de suicide et de meurtre, bien sûr au fond de moi-môme que je ne pratiquerais ni l’un ni l’autre: j’étais de mauvaise foi.Pas exactement poltron, puisque poser la question en termes de “courage” revient à faire le jeu des bonnes âmes.Et je l’ai fait.A mes déclarations emphatiques sur la noblesse du suicide, on me répondait: “C’est fort joli, mais tu es trop peureux pour passer de la théorie aux actes.” Depuis, je n’ai cessé de me considérer comme un lâche.Quand la question s’est posée, pour plusieurs jeunes, de se lancer ou non dans le terrorisme, je fus aussi “déchiré” qu’un Gérard Pelletier.Aujourd’hui, je crois que la question de ma lâcheté importe peu — qu’elle était elle-même de mauvaise foi puisque je cher-, chais par elle à atteindre à la sécurité des essences: que la réponse fût oui et j’incarnais confortablement la frousse, mon destin était réglé.C’est d’ailleurs vers cette hypothèse que je glissai.Le problème est autre: aujourd’hui, des jeunes peuvent mettre en pratique ce que j’envisageais, moi, d’un point de vue théorique.Peu importe qu’ils aient raison ou pas, qu’ils soient plus “braves” ou non que moi: ce qu’ils signifient, dans le Québec de ’64, c'est l’impossibilité d’adhérer à une morale où le bien et le mal sont distingués au profit des exploiteurs; c’est l’impossibilité de vivre dans une société violente et injuste (exemple récent: le Québec emprunte la livrée du colonisateur; un consortium canadien-français et haïtien, où le premier élément prédomine, contrôle maintenant la presque totalité des services publics en Haïti), qui ne peut mener les plus intelligents qu’à des solutions radicales: soit la Révolte, mais une révolte réelle, une révolte qui tue; soit la révolution, qui veut dépasser l’opposition statu quo-révolte par une transformation de la société présente en une société où il soit enfin possible de vivre, sans Claude Wagner, sans Claude Ryan, bref sans Jean-Louis Lévesque — et peut-être avec le frère Lalonde.Le Père Vachon écrivait, dans le Devoir du 7 novembre, une phrase que la jeunesse actuelle semble vouloir assumer: “Il faut assassiner son père”.On n’y a vu qu’un joli paradoxe, et il n’est pas sûr que le meurtre du bon “frère” soit la meilleure façon de liquider ce que Maheu appelle l’“Oedipe colonial”.Mais, sang ou pas, révolte ou révolution, ceux qui vivent la * déréliction actuelle sont bien décidés à en sortir.andré brochu les sports de la lutte (fake) à la boxe andré brochu Sous le régime de feu M.Duplessis, la population québécoise comprenait une quasi-totalité de bonnes âmes et une petite secte d’esprits mauvais qu’on qualifiait tour à tour de gauchistes, de socialistes et de communistes, termes alors équivalents et chargés d’une grande force émotive; les saines valeurs de la tradition résidaient •H 86 • dans le peuple, les idées subversives étant le fait d’une clique d’intellectuels à l’endroit desquels on connaît le mépris légendaire du “Cheuf”.Mais on connaît aussi l’attrait du fruit lorsqu’il est défendu: le gauchisme, à force d’etre conspué, faisait son petit bonhomme de chemin, expression inconsciente des intérêts que le régime ne savait pas intégrer à ses conceptions économiques, politiques, sociales et culturelles.De sorte que, le Fétiche enterré, un grand soupir de soulagement fit frissonner les arbres de la belle province.Ce fut alors un intellectuel, donc un gauehiste-socialiste-communistc, issu du peuple et capable de lui faire comprendre des problèmes auxquels on ne l’avait guère sensibilisé, qui cristallisa la négation du régime pourrissant.Chétif, nerveux, enroué, intelligent et vulgarisateur de génie, René Lévesque jouissait d’une popularité de vedette: en lui, le peuple se découvrait intelligent; il incarnait l’intelligence pour tout un peuple, en lui elle triomphait dans la mesure môme de sa maigreur, de sa laideur et de l’usure même de la voix.Lévesque, c’était l’anti-Maurice-Richard; il devait beaucoup aux sportifs, car il les complétait (sans les remplacer) dans l’imagerie populaire.Flanqué de Johnny Rougeau — la lutte connaissait alors sa vogue maxima; sport moins astucieux que le hockey, elle n’était qu’un prétexte, d’ailleurs transparent (“la lutte c’est du fake”) à l’exaltation du corps à l’état brut(e) — il incarna l’esprit et contribua dans une grande mesure à faire tomber l’Union nationale.H laissa aussi tomber Johnny: c’était la revanche de l’intelligence sur la foi, bonne et mauvaise, foi en la lutte et aux fétiches, et il n’est pas inutile de souligner que le parti libéral faisait et fait toujours de l’éducation (promotion des valeurs de l’esprit) la pierre angulaire de son programme.Ce n’est que plus tard que le ministre des Richesses naturelles songea à nationaliser l’électricité: il vola momentanément la vedette à Gérin-Lajoie, comprenant sans doute que l’intelligence avait besoin d’hormones.Toujours est-il que, la pensée ayant conquis ses droits, et une nouvelle bourgeoisie, plus ambitieuse que la première, ayant commencé à se constituer autour de la nouvelle équipe — une loi de l’histoire voulant que l’on profite davantage d’une société industrielle, donc assez évoluée pour recevoir l’industrialisation, que d’une société libérale primaire — l’opposition peuple-élite se trouva dépassée.Le rapport Parent, qui est en voie d’actualiser les véritables promesses du parti libéral en permettant l'accès de la masse à la culture, achèvera le triomphe de l’éducation et contribuera bien malgré lui à parfaire le mouvement qui se dessine dès aujourd’hui: la prise de conscience des classes par elles-mêmes.Cette prise de conscience ne se fait pas sans soubresauts: la classe intellectuelle petite-bourgeoise découvrit d’abord la mystification confédérative.Ce fut si scandaleux que des bombes éclatèrent: ^‘extrémisme”, ainsi baptisé par les gens au pouvoir, était né et prenait la place qu’occupait autrefois le “gauchisme-socialisme-communisme”.Puis cette intelligentsia bourgeoise découvrit et posa l’existence de l’autre: la classe prolétaire^ qui actuellement commence à se reconnaître.Phénomène significatif c’est un boxeur, Reggie Chartrand — la boxe est un sport aussi “corporel” que la lutte, mais plus “intelligent” — qui cristallise actuellement la conscience prolétarienne, en filiation plus ou moins directe avec la mentalité populaire d’antan.Mais cette conversion de l’antagonisme duplessiste peuple-élite en antagonisme “extrémiste” prolétariat-bourgeoisie (ou prolétariat-néo-bourgeoisie, pour être plus exact), qui est en fait l’antagonisme révolutionnaire, ne s’est pas encore accomplie: elle est en voie de, formation.Et un catalyseur s’est reconnu, en opposition à l’extrémisme: il pourrait s’appeler le “mo- • 87 dératisme”.Lamontagne est son prophète; il l’est même si bien qu’il en prophétise la disparition inéluctable: “Alors la voix des modérés du Canada français cessera de se faire entendre et nous irons tous à la catastrophe.” Je souligne l’emploi du futur; vraiment convaincu de la possibilité d’éviter la catastrophe confédérative, M.Lamontagne exprimerait ses craintes sur le mode conditionnel.Les modérés sont en train de constituer la bourgeoisie nouvelle face au prolétariat (auquel se rallie une partie de l’élite “bourgeoise” présente).L’opposition actuelle au régime Lesage, ce sont les agriculteurs, les mécontents de tous ordres (et ils sont de plus en plus nombreux) et l’intelligentsia, forcément de condition “bourgeoise” mais qui travaille à la désintégration de sa propre classe qui est au pouvoir.On voit ce phénomène nouveau, plus saisissant encore que la “popularité” d’un René Lévesque en 1960: Pierre Maheu, adressant la parole aux assemblées de Reggie Chartrand.Johnny Rougeau et Lévesque, c’était le corps et l’esprit; Chartrand et Maheu, c’est la conscience populaire et sa conscience réfléchie.Une véritable “praxis” révolutionnaire ne peut surgir que de l’union de ces deux consciences.Claude Ryan, vicaire de Lamontagne, prêche la modération: c’est de plus en plus un autre mot pour signifier la bourgeoisie.Or, curieusement, cette bourgeoisie sent ses intérêts menacés et entend les défendre avec matraques s’il le faut.On a donc le phénomène très curieux de “modérés violents”: “M.Ryan a cependant mis son auditoire en garde contre l’attitude de panique de certains modérés qui y vont de propos dogmatiques et arbitraires.” (Le Devoir, 3 déc., p.9.) L’opposition fictive modération-extrémisme est en voie de se résoudre dans la véritable opposition de notre temps: celle d’une bourgeoisie au pouvoir qui s’accroche à ses privilèges, et d’un prolétariat qui, déjà, -commence à penser à prendre sa place.La lutte est morte avant Michel Norman* din: il n’y a guère survécu.L’Union nationale, elle, est morte avec son chef.Fini, le fake.Lu boxe est autrement plus sérieuse.andré brochu jVo/i\ Pour les lecteurs français, nous précisons que le sport appelé “lutte” au Québec se traduit, dans la langue de Racine, par le terme “catching”.Le Parisien raffiné voit dans le “catching” un symbole fascinant de la barbarie américaine, parallèle au “western” et au film de “gangster”.Au Québec, la "lutte” était trop liée «à notre destin national pour que nous songions à l’angliciser; en elle, nous nous reconnaissions comme Canadiens français, occupés à des agressions fictives style “géant Borabo à son frère Poumapi”.Nos orateurs autonomistes “menaient la guerre contre Ottawa” — belle guerre digne de don Quichotte qui nous rapportait des reliques de moulins à vent! La “lutte” électorale, aussi truquée que celle du Forum, se faisait à coups de piastres et de gros mots.Notre agressivité dérivait en tariboles et en Faribault.Ce n’était pas faraud.A.B.88 • 1 CAMPAGNE D'ABONNEMENT Même si ies gars de parti pris sont conscients et bons poètes.je leur dis: ne laites pas en sorte que l’on puisse dire de vous que vous êtes des “grands-parleux-et-des-petits-faiseux”.P.-A.Gauthier, LA COGNEE A vous balader dans la bagnole paternelle, ou le “sport car” qu’il vous a offert, vous présentez plutôt l’allure de révolutionnaire de palais.André Péclet, "Le démocrate" (organe du NPD au Québec) / .une revue mensuelle qui est Tune des plus attachantes et des plus courageuses de notre temps, parti pris connaît des débuts fulgurants.allie à l’intelligence une sorte de flamme terrible.de surcroît, ils enrichissent la poésie française d’un “engagement” unique depuis la guerre.Alain Bosquet, "Combat" Ils ont de la culture.Ils possèdent une capacité de réflexion qui commande le respect.Je n’écris pas ces lignes par complaisance.Je serai l’une des premières cibles de cette pensée révolutionnaire.Claude Ryan, "Le Devoir" .il est évident que les “théoriciens” de parti pris ne font que démarquer les grandes lignes de la pensée marxiste-léniniste.Gérard Pelletier, "Cité Libre" .le Parti Communiste canadien est en fait bien dépassé par l’évolution idéolo gique de l’équipe de parti pris.D.Anderson "Sous le drapeau du socialisme" (revue de la commission africaine de la quatrième internationale) Est-il seulement possible, pour un citoyen sain d’esprit, de considérer ce rêve farfelu comme un objectif politique valable?Gérard Pelletier, "Cité Libre" La revue qui suscite ces commentaires a maintenant mille abonnés.Pour organiser son action politique, elle veut se donner un secrétaire permanent.L'objectif, pour y arriver: doubler ce nombre d'abonnés.Faites votre part, abonnez-vous sans tarder.Bulletin d'abonnement au verso. BULLETIN D’ABONNEMENT PARTS PRIS Veuillez m'inscrire pour un abonnement de ?six mois, ?un an, à PARTI PRIS, à partir du numéro de .196.Ci-joint un ?chèque, ?mandat poste, au montant de .TARIF: Abonnement ordinaire — de soutien — outre-mer (avion' six mois (6 nos) $2.50 $ 5.00 $ 5.00 un an (12 nos) $5.00 $10.00 $10.00 le 196 (Signature) Nom Adresse .Ville .Profession BULLETIN D’INSCRIPTION CLUB PARTI PRIS Veuillez m’inscrire pour une période de ?six mois, ?un an, au CLUB PARTI PRIS, à partir du mois de .Ci-joint un ?chèque, un ?mandat poste, au montant de.TARIF: Un dollar par mois (comprenant l'abonnement à la revue).Le.196_ NOM: .% Adresse: .Ville: .Téléphone:.Profession: .Faire parvenir ces bulletins à PARTI PRIS, 2135 Bellechasse, app.A, Montréal AGENCE DU LIVRE FRANÇAIS 8180, rue Saint-Hubert, Montréal, 271-6888 PARTI PRIS pour parti pris, prenez donc le parti d'acheter tous vos livres chez le distributeur des éditions PARTI PRIS.Le propriétaire, lui, a pris le parti de tenir dans les rayons de sa librairie tous les livres rares que vous ne trouvez jamais nulle part ailleurs, à Montréal.POLITIQUE - ECONOMIQUE — SOCIOLOGIE — PEDAGOGIE LIVRES D’ART - PLEIADE — COLLECTONS DE POCHE le CASSE - la VILLE INHUMAINE - BLUES POUR UN HOMME AVERTI — LE CABOCHON - TAXI, métier de crève-faim et toute la bonne littérature QUEBECOISE.8180, rue Saint-Hubert, Montréal, 271-6888 AGENCE DU LIVRE FRANÇAIS I -PARTISANS NO 18- Socialisme-communisme aujourd’hui — Qu’est-ce que le socialisme, de Joh.Kniefe — Positions actuelles, de F.de Masso — Autogestion et socialisme, de Gérard Ghaliand — Planifier n’est pas socialiser, de A.Huard — Catéchisme communiste de Frédérich Engels — Témoignages Chroniques, les livres, etc.3,90 frs le numéro — Abonnement étranger 6 nos 26 francs ccp Paris F.Maspero éditeur, 6.556.60,1 place paul painlevé Paris 5ème Pour un QUEBEC Politiquement souverain, économiquement libre et socialement juste.“QUEBEC LIBRE”, le plus fort tirage des publications ’ indépendantistes.en vente partout, 15c abonnement: $2.00 pour 12 numéros — de soutien: $5.00 C.P.206 station “N” MONTREAL Tel.: 279-2100 I librairie la QUÉBÉCOISE Spécialisée en Canadiana 169 est, rue Beaubien Montréal 10, Qué.G.A.Brien Trépanier Directeur Restaurant AU PASSANT REPAS COMPLET ET CASSE-CROÛTE CUISINE QUÉBÉCOISE Ouvert jour et nuit 2101 de l'Eglise, Côte Saint-Paul Prop.: Robert Ouellette Les éditions parti pris Les éditions parti pris publieront en 1964-65 un minimum de dix volumes, répartis dans ses trois nouvelles collections (paroles, aspects, raisons) et sous une nouvelle présentation format de poche.Nous sommes maintenant en mesure de vous offrir les deux formes de participation suivantes: bulletin de souscription Veuillez m'inscrire comme membre permanent des éditions parti pris: ?1) pour un montant de $6.00.Je choisirai dans les dix prochaines parutions des volumes d'une valeur de $7.50.Les éditions me feront parvenir un bulletin de commande à chaque parution.H] 2) pour les dix prochaines parutions au montant de $9.00.Les éditions me feront parvenir automatiquement ces volumes lors de leur sortie sur le marché.(Valeur approximative de $13.00).Nom .Adresse .Ville .Ci-joint un Q] chèque, un ?mandat poste, au montant de Bulletin de commande — volumes déjà parus éditions parti pris Veuillez me faire parvenir les titres suivants: ! I la ville inhumaine, roman de Laurenî Girouard .$2.00 ?blues pour un homme averti, pièce télévisée de Claude Jasmin .$1.00 PI le taxi, métier de crève-faim, étude de Germain Archambault $1.00 P] le cassé, nouvelles de Jacques Renaud .$1.00 I | le cabochon, roman d'André Major j | l'afficheur hurle, poème de Paul Chamberlund (à paraître en janvier) $1.50 ! | la chair de poule, nouvelles d'André Major (à paraître en février) $1.50 Nom Adresse .Ville .Ci-joint un ?chèque, P] mandat de poste, au montant de Faire parvenir ces bulletins à Les éditions parti pris, 2135 Bellechasse, app.A, Montréal. les éditions parti pris présentent: de paui chamberland, un long poème véhément et passionné parutions récentes le cassé, de jacques renaud le cabochon, d’andré major — mercredi, le 27 janvier à 8 heures 30 — à la salle de la Fraternité des Policiers 480 Gilford (entre St-Laurent et St-Denis) — trois orateurs: pierre lefebvre: la libération, pourquoi?pierre maheu: le québec de demain: fidel Castro ou tshombé?andrée ferretti: le québécois responsable.Vous êtes cordialement invités à cette assemblée, gui sera, pour les indépendantistes socialistes, l’occasion de se reconnaître et de s’organiser.
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