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Titre :
La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français
Éditeur :
  • Québec :[s.n.],1902-1918
Contenu spécifique :
Novembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeurs :
  • Parler français ,
  • Canada français
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La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1913-11, Collections de BAnQ.

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LA NOUVELLE-FRANCE TOME XII NOVEMBRE 1913 N° 11 A PROPOS DU CENTENAIRE DE LOUIS VEUILLOT (Suite.) IV La célébration du centenaire de Louis Veuillot s’impose aux catholiques de langue française à titre de justice et de réparation, envers l’un des plus grands et des plus dévoués serviteurs de l’Eglise au siècle dernier ; je crois l’avoir suffisamment montré.Elle sera aussi une leçon aux catholiques du temps présent et les encouragera à faire hardiment, généreusement et constamment, leur devoir de catholiques et de chrétiens suivant la formule évangélique : Cherchez d’abord à assurer le règne de Dieu, et tout le reste vous viendra par surcroît.L’histoire de Louis Veuillot est un beau commentaire de cette divine parole.D’où vient en effet à Louis Veuillot cette gloire posthume ?De immense talent d’écrivain ?En partie, assurément.Mais j’ai dit que sa foi a été pour une grande part dans son génie, et elle est pour une part bien plus grande encore dans sa gloire.Sans elle la gloire lui serait-elle jamais venue ?Non, probablement.Imaginez Veuillot écrivain de premier ordre, artiste et styliste hors de prix, mais qui eût fait de sa plume comme les écrivains de son temps, même les meilleurs ; qui le relirait aujourd’hui ?Quelques dilettantes en quête de jolies phrases, qui ne le reliront pas toujours.Mais ils ont appris aux catholiques à le lire davantage et à le mieux lire.son un 482 LA NOUVELLE-FRANCE Supposez même que, dévoué au service de sa foi, il n’ait pas négligé de servir en même temps des causes purement humaines, ou que pour lui concilier des sympathies illustres, il ait consenti à l’atténuer, à en dissimuler les vérités impopulaires, qu’il ait mitigé et modernisé le catholicisme au lieu de le professer et de le défendre avec tous ses principes, toutes ses institutions et toute son histoire ; où en serait aujourd’hui sa mémoire ?Quel serait son crédit dans l’opinion ?Il serait populaire dans un certain monde, on prononcerait son nom avec éloge dans les académies, et puis.on ne le lirait plus.Mais précisément parce qu’il a été catholique, uniquement et intégralement, et que pour l’être il a méprisé toute sa vie la popularité, la fortune, les alliances honorables, les amitiés illustres, tout ce qu’ambitionnent les hommes et surtout les écrivains qui sont plus “ animaux de gloire ” 1 que la plupart des hommes, la gloire lui est venue, non des catholiques seulement, ni des catholiques surtout, mais de tous ceux qui ne peuvent s’empêcher d’admirer et d’aimer grand esprit et un grand cœur au service d’une âme plus grande encore.Et précisément parce que Louis Veuillot a vécu de sa foi, qu’il en a éclairé toutes ses pensées, imprégné tous ses sentiments et sa langue elle-même, il restera à jamais le type glorieux de l’écrivain catholique.Et sa foi communique à ses œuvres cette vertu vivifiante que Dieu donna autrefois aux ossements de son Prophète : elles peuvent faire des catholiques.C’est ce qui nous reste à dire.Heureusement l’annonce de l’apparition prochaine du tome IV et dernier de sa Vie et d’une édition de ses Œuvres complètes, rend inutile une partie de mon travail que j’abrège et précipite à sa fin pour ne pas le traîner jusqu’après le centenaire.un I Le grand besoin de nos temps troublés, c’est bien que les catholiques soient en plus grand nombre, mais c’est plus 1—C’est ainsi que S.Augustin appelle les “ poètes.” encore que ceux X PROPOS DU CENTENAIRE DE LOUIS VEUILLOT 483 qui ont l’honneur et le bonheur de l’être le soient tout à fait, toujours et partout.C’est le besoin en France : il n’y a que des catholiques complets qui sauront refaire une France catholique ; c’est le besoin au Canada : seuls des catholiques complets nous préserveront des maux qui accablent aujourd’hui nos frères les catholiques de France.Or, je ne connais pas de meilleur maître en catholicisme que Louis Veuillot.Celui-là même qui a recueilli sa succession pour reprendre et continuer avec éclat son enseignement dans l’Univers l’a appelé “ le maître de la doctrine et de l’action catholique au XIXe siècle.” 1 D’abord, personne n’apprendra mieux à nos catholiques d’aujourd’hui ce que c’est qu’un catholique, et quelle est la règle pratique de ses pensées et de ses actions dans la vie publique comme dans la vie privée, ce que des deux côtés de l’Atlantique un trop grand nombre de catholiques—pas des laïcs seulement—ne savent plus.Louis Veuillot a écrit dans son testament : “ Dans toute ma vie, je n’ai été parfaitement heureux et fier que d’une seule chose : c’est d’avoir eu l’honneur et au moins la volonté d’être catholique, c’est-à-dire obéissant aux lois de l’Eglise.” Personne n’a mieux compris, ni mieux fait comprendre, quel honneur et quelle miséricorde Dieu a faits au genre humain de lui donner dans son Eglise une tête qui est le chef de l’Eglise et le Vicaire de Jésus-Christ.Pierre, vicaire du Christ et chef de son Eglise, est la seule tête quejDieu ait donnée au genre humain pour le préserver et le guérir de toute ses erreurs de pensée et d’action, et le catholique est le seul parmi les hommes qui fasse profession de reconnaître Pierre comme son chef et de recevoir de lui la règle divine de ses pensées et de ses actions.C’est sa gloire incomparable, sa force et sa sécurité.En 1872, répondant à un correspondant de journal qui avait dit que, sur une appréciation des chances de la république, le Saint-Siège et V Univers étaient d’accord, il écrivait : l_Chan.Lecigne, Louis Veuillot.Son opportunité, dernière page. 484 LA NOUVELLE-FEANCE .Hâtons-nous de dire que cet accord se produit sans labeur aucun du Saint-Siège et ne cesse jamais.Il est impossible, absolument, que V Univers ne soit pas d’accord avec le Saint-Siège sur tous les points.Qu’il s’agisse de ja république, de l’empire, de la monarchie ou de V Univers, nous oserions mettre le Saint-Siège au défi de ne pas nous trouver d'accord avec lui.Le Saint-Siège étant la seule autorité parfaitement et de tout point légi" time qui existe aujourd’hui sur la terre, la seule qui ne veuille et ne puisse enseigner l’erreur et commander le péché, est aussi la seule ;à qui toute obéissance soit pleinement due, la seule qui assure l’obéissance contre toute inquiétude, tout faux pas et tout regret.Obéissance préventive, obéissance passive, obéissance active.Envers le Saint-Siège, là où l’obéissance reli gieuse n’est pas exigée, l’obéissance politique est encore ce qu’il y a de plus sage.En dehors des points où il ne peut ni être trompé ni se tromper, le Pape, chef et père de la société chrétienne, est le mortel qui a toujours le plus de chances pour n’être pas abusé par les considérations, les passions et les faiblesses humaines.Plus qu’un autre, et bien au-dessus de tout autre, il discerne, il voit, il dit le vrai.Religieusement et politiquement, nous avons toujours tenu cette doctrine ; il n’existe et ne peut exister aucune raison, ni religieuse, ni politique, ni personnelle, qui nous en sépare jamais.Nous chercherions eu vain ailleurs la lumière de notre esprit, le contente, ment de notre raison, la sécurité de notre âme, en un mot tout ce que nous avons là, et tout ce que nous ne pouvons perdre en restant là.Pour rentrer dans la politique, nous sommes donc là, comme ailleurs, d’accord avec le Saint-Siège ; et sans nous soustraire à la loi de notre pays tant qu’il ne voudra pas se séparer et nous séparer de la loi de l’Eglise, nous auron s toujours plus de préférence pour la forme de gouvernement que le Saint-Siège préférera.Nous ajoutons avec une conviction profonde, ou plutôt avec une entière certitude, que la France ne pourra se donner une constitution supportable et durable, qu’après qu’elle se sera, comme nous, mise d’accord avec le Saint-Siège.Jusque-là, empire, monarchie, république, rien ne sera sacré, rien ne sera solide, rien ne sera autre chose qu’un instrument de destruction et de mort.1 Ce que Louis Veuillot pensait et disait en 1872, il l’a pensé et dit toute sa vie.Pour lui, un catholique doit chercher avant tout, dans sa vie publique comme dans sa vie privée, le règne de Jésus-Christ, selon la formule évangélique : Quœrite primum regnum Del.C’est la politique de l’Eglise ^romaine.Sans se désintéresser absolument 1—Mélanges, 3° série, T.VI, p.262. X PROPOS DU CENTENAIRE DE LOUIS VEUILLOT 485 des institutions politiques et sociales, elle s’accommode de toutes celles qui ne sont en rien contraires aux principes de l’Evangile et aux intérêts des âmes.Un catholique peut-il se croire sérieusement plus sage que l’Eglise et comprendre mieux qu’elle le service des grands intérêts dont elle a la garde ?Sans doute, les catholiques ne sont pas plus que d’autres privés de leurs droits de citoyens.Ils restent libres de donner ou de refuser leur suffrage suivant leurs prédilections, chaque fois que les principes de la foi et les droits de la conscience ne sont pas en cause.Mais lorsque les fondements mêmes de l’ordre social sont détruits ou menacés, lorsque des intérêts humains viennent en compétition avec les intérêts de Dieu, c’est pour eux l’heure de se rappeler que, membre d’une société divine bien autrement nécessaire que la société civile, ils ne travailleront efficacement à la stabilité et à la prospérité de celle-ci qu’en assurant les droits et la protection de celle-là.Or, pour protéger et servir efficacement les droits de Dieu et de la conscience, les catholiques peuvent-ils mieux faire que de prendre pour règle unique de leur action la pensée de l’Eglise ?S’ils en prennent une autre, ils n’arriveront jamais à s’entendre pour agir, ou si même ils agissent de concert plus avec les conseils de la prudence humaine qu’avec ceux de la foi et de la sagesse divine, ils n’aboutiront qu’à des expédients et à des compromis qui n’ont jamais rien fondé de durable et de sérieux.Louis Veuillot, entre tous les catholiques de son temps, a eu cette intuition de la foi : La société humaine est perdue en Europe parce qu’elle a voulu secouer et rejeter celui qui est l’unique fondement de tout ordre social, Jésus-Christ.Tout ce qu’on bâtit sur un autre fondement est destiné à périr, et rien ne s’édifiera de sérieux, ni de durable, que sur le fondement unique donné par Dieu à tout l’ordre humain.L’ignorer, c’est avoir une foi trop courte et méconnaître les lois de la Providence.Vous voulez sauver la société et par elle ensuite régénérer les âmes ?Vous commencez par la fin pour finir par le commencement.Commencez par assainir l’opinion, les idées, les mœurs, les lois, et ensuite viendront les institutions et tout l’ordre LA NOUVELLE-FRANCE 486 social chrétien.Commencez par croire vous-même et par professer que Jésus-Christ seul peut sauver votre société, que de lui seul elle peut recevoir les vérités et les vertus nécessaires à l’ordre social, et que Jésus-Christ ne parle et n’agit en ce monde que par son Eglise, et que la direction de l’Eglise vient de son Chef qui est le Pape.Ce que vous croyez des lèvres, professez-le par vos actes.N’essayez pas de suggérer au Chef de l’Eglise votre propre direction, de lui faire endosser vos illusions et vos utopies, si ardent que soit votre zèle et si pures que soient vos intentions : mais attendez dans l’humilité, la docilité et la simplicité de votre esprit et la droiture de votre volonté, de ses lèvres la parole qui éclairera tous les doutes, dissipera toutes les incertitudes, indiquera la voie à suivre, l’écueil à éviter, puis cherchez dans la sincérité de votre âme à vous conformer à sa direction et non à la tirer adroitement à vous pour justifier, à vos yeux et aux yeux des fidèles moins avertis, vos erreurs de pensée et de conduite.Si vous êtes catholiques comme vous le devez être, si haut placés que vous soyez dans votre estime et dans celle des autres, si grands que vous soyez en réalité et par les dons de l’intelligence, et par les services éminents rendus à la société et à l’Eglise, et par des fonctions divines qui vous mettent plus près du ciel que de la terre, vous ne serez jamais que la main ou le bras de l’Eglise : c’est Pierre seul qui en est la tête.Et dans l’Eglise c’est la tête qui dirige : la main ne peut avoir d’autre sagesse que d’obéir à la tête.L’obéissance, l’obéissance filiale, l’obéissance joyeuse, l’obéissance enthousiaste, l’obéissance d’esprit, de cœur et d’action, c’est la vertu qui fait le catholique.L’obéissance à l’Eglise et à celui qui en est le chef, c’est ce qui fait la joie, l’honneur et la force du catholique.Qui l’a mieux prêchée de parole et d’exemple que Louis Veuillot ?Un jour, vers 1850, je crois, après une lutte douloureuse soutenue contre des amis bien chers, pour ne pas perdre en partie le fruit de longues et héroïques batailles livrées pendant plusieurs années, il imposa silence à sa plume par respect pour le Saint-Siège—qui avait conseillé aux catholiques d’accepter une loi imparfaite, il est vrai, mais dont ils pourraient tirer parti.Pie IX recevant son frère lui dit : “ Vous vous êtes conduits en vrais fils d’obéissance.” 487 X PROPOS DU CENTENAIRE DE LOUIS VEÜILLOT Plus tard, en 1872, une parole de Pie IX avait blâmé les divisions entre les catholiques de France, l’insoumission dus uns et l’apreté des autres dans la discussion.Ni Louis Veuillot, ni l’Univers, n’étaient nommés ; mais il eut l’humilité et la sincérité de reconnaître que lui et les siens étaient repris dans ces autres et rappelés à plus de modération et de charité pour les personnes.En recevant avis de cette parole, il écrivit dans l’Univers (lt> avril 1872) : Nos adversaires feront ce qu’ils jugeront à propos.Notre affaire, à nous, est d’obéir et de chercher par quel moyen nous pourrons, pour notre part, procurer l’accord qui nous est également recommandé.Nous ferons notre possible.Nous aurons bientôt vu si nous pouvons réussir.Dès à présent, il suffit de dire que nous ne nous prendrons point pour seuls juges de nos efforts, et que, même, nous considérerons pour rien notre propre jugement.Nous sommes des enfants d’obéissance ; notre principale et unique affaire est d’obéir.Si donc le Juge estime que notre oeuvre ne peut plus recevoir de nous le caractère que réclame l’intérêt de l’Eglise, elle sera terminée et nous disparaîtrons.1 1—Mélanges, 3e s., T.VI, p.259___Il écrivait encore au sujet de cet inci- dent ( Univers, 4 mai 1872) : “ Si l’on pouvait être assez homme sans être assez chrétien, il nous semble que nous ferions encore de la politique catholique par simple amour de la raison.La raison nous dit qu'il faut avoir une tête ; elle le prouve très correctement et irréfragablement.Mais par l’exercice même de la raison, cette chose simple est devenue d’une pratique si compliquée et si difficile, qu’il n’y a plus que la foi qui fournisse le procédé.La raison s’est mise hors d’état de produire un roi ; il y a longtemps qu’elle a décrété l’impossibilité de garder un Pape, et récemment, on l’entendait déraisonner sur ce chapitre jusque parmi les sommités quasi divines du genre humain.Le long spectacle du mal et la terrible gravité du péril n’y font rien : Vacéphalisme ravage la société ; la raison qui le condamne en est malade, même là où il ne semblait pas qu’elle pût jamais être atteinte ; les catholiques sont entamés, et le Concile a dû étendre le dogme sur la plaie.“ Préservés par la foi de ce mauvais air, qui ne sera changé, nous le craignons, qu’à force d’orages, nous avons combattu pour garder notre tête, conformément à la raison et en dépit des prétentions de la raison.A ce combat, nous avons gagné de nous créer une obligation plus pressante d’obéir, et l’obéissance est pour nous une douceur et un honneur que d’autres peuvent sentir moins.” On peut lire, dans les lettres à Charlotte de Grammont, la CVIe où il parle dans l’intimité du même incident.On voit là combien la pensée intime répondait à la parole publique. 488 LA NOUVELLE-FRANCE Ce qui manque à un grand nombre des catholiques de France—et peut-être la France est-elle un peu partout—, c’est d’avoir une tête.Ils en ont une que Dieu leur a donnée pour les éclairer, les diriger, les conduire, non seulement dans l’œuvre de leur salut éternel, mais dans le travail non moins difficile de régénération et de restauration chrétienne de la société.Au lieu de l’écouter docilement et de la suivre en toute humilité et obéissance, persuadés qu’en elle se trouve la plus haute sagesse humaine assistée de la sagesse divine, ils font la sourde oreille ou feignent de ne trouver dans ses paroles les plus claires et les ‘plus précises que l’écho de leurs rêves et de leurs hallucinations ; et chacun abonde en son sens et cherche le bien par une voie que lui seul s’est tracée.Et c’est pourquoi nos frères les catholiques dépensent beaucoup de zèle et d’ardeur à travailler le sol et à l’ensemencer, et ne récoltent guère en proportion de leur travail.J’ose dire que la lecture habituelle et sérieuse de Louis Veuillot et l’étude approfondie de ses Œuvres changeraient la mentalité déplorable d’un grand nombre de catholiques qui est, bien plus que les persécutions et les attaques de la libre pensée, la grande plaie et le grand danger de l’Eglise.Aucune lecture, que je sache, ne développe et n’affermit davantage la foi au Pape et l’obéissance au Pape.Or, le jour où tous les catholiques, au lieu de se diviser pour suivre chacun sa voie, se grouperont autour du Chef que Dieu leur a donné pour faire l’unité des esprits et des volontés, ce jour-là ils pourront tout et le salut de la société sera assuré.Louis Veuillot n’enseignera pas seulement aux catholiques la confiance et l’obéissance au seul Chef qui puisse les unir et les conduire à la victoire ; il dissipera souvent d’un mot leurs erreurs et leurs illusions.Il n’en est pas une des plus en vogue depuis un quart de siècle qu’il n’ait connue, jugée, réfutée et renvoyée dans le monde infini des sottises et des chimères de l’esprit humain.Tous nos découvreurs de vérités nouvelles reconnaîtront chez lui leurs trouvailles dûment classées et étiquetées comme des ignorances, des illusions, des erreurs très authentiques et déjà anciennes, par un maître X PROPOS DU CENTENAIRE DE LOUIS VEUILLOT 489 dont le sens catholique et le jugement ne sont jamais eu défaut.Ils apprendront là que la vraie science, qui n’est jamais à court pour trouver le remède à tous les maux de l’âme et à toutes les plaies de la société, se trouve dans les deux seuls livres que nos savants et nos économistes d’aujourd’hui oublient de comprendre et d’étudier : le catéchisme et l’Evangile.Quelles merveilles ne verrions-nous pas si les catholiques de France et les nôtres, pas les laïques seulement, apprenaient enfin leur catéchisme ?.comme l’avait appris Louis Veuillot ! s’ils aimaient à chercher dans l’Evangile ce qu’il y trouvait ! Quelle plénitude de sens chrétien et d’esprit catholique ils y puiseraient ! Du moins, l’étude de ses Œuvres leur apprendra quels trésors de science et de sagesse pratique la religion catholique met entre leurs mains, si comme lui ils savent et veulent les faire fructifier.Ils y verront tout ce qu’il y a de conséquences pratiques à tirer de ces principes catholiques que tous connaissent et que le grand nombre oublient d’appliquer au moment opportun.Louis Veuillot est à cet égard un maître incomparable.Il n’a pas écrit un seul livre pour exposer longuement des principes, ni même fait un seul traité sur aucun des devoirs des catholiques dans les temps présents.Il ne se sentait aucun goût, peut-être aucune aptitude, pour les théories, si élevées qu’elles fussent.Il allait naturellement à l’action, mais en homme qui sait ce qu’il veut, pourquoi il le veut, sachant bien que pratiquement les principes ne valent que par les actes.Il pensait comme Joad : La foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère ?Mais il tenait aussi que les actes eux-mêmes ne valent que par les principes qui les produisent, et que si la foi est vaine qui n’agit pas, l’action ne produit rien de parfaitement bon, sérieux et durable, qui ne s’inspire pas de la foi.Cette application constante et universelle des principes catholiques à toutes les circonstances de la vie publique et de la vie privée, c’est sûrement l’un des besoins les plus urgents des catholiques modernes.Celui-là le savait bien qui, voulant travailler efficace 49 0 LA NOUVELLE-FRANCE ment et pratiquement au relèvement des âmes, à l’exaltation de la sainte Eglise et au salut des sociétés humaines, a pris pour unique article de son programme : Instaurare omnia in Christo ; ce qui peut se traduire : Tout pénétrer des principes de la foi.Ce qui rend inappréciables les Œuvres de Louis Veuillet et les met à la portée de tous les esprits d’une certaine culture, c’est qu’il ne se perd jamais en longues spéculations théologiques ou philosophiques, qui n’intéressent guère le grand nombre et que personne ne lit plus guère que les curieux de plus en plus rares d’intellectualisme ; mais il traite uniquement du fait du jour qu’il doit apprécier, d’une démarche à faire ou à éviter, de ce qui fait la vie pratique d'un chacun, et juge tout et apprécie tout en s’inspirant uniquement des principes et des sentiments de la foi.C’est un perpétuel enseignement, et le plus efficace, celui de l’exemple, de sens catholique et de bon sens chrétien.Combien cet enseignement nous est nécessaire, et continuellement, à nous, catholiques du Canada, et combien indispensable aussi à nos frères les catholiques de France que tout, dans les institutions, les mœurs et les conditions inévitables de nos sociétés modernes, invite à mettre de côté ou au moins à dissimuler les principes catholiques.Chez nous, les lois, il est vrai, sont plus chrétiennes, les écoles primaires sont franchement catholiques, et si l’enseignement secondaire et universitaire est en partie pratiquement neutre, il est cependant entre les mains de l’Eglise et soumis à sa haute surveillance.Mais jusqu’à présent nous n’avons pas eu d’institution qui forme une classe dirigeante pour l’action catholique.L’initiation et la formation à la vie publique et à l’action sociale se fait par une presse qui est tout ce qu’on veut, excepté catholique, et par des livres dont les plus méritants n’enseignent aucune erreur contraire aux vérités de la foi aux principes de la morale catholique, ou par des hommes qui se sont faits eux-mêmes, mais pas toujours en suivant les données de la foi.Combien de nos frères de France ont à résister à bien d’autres périls et à bien d’autres séductions ! Presque tous ont à souffrir, et ou X PROPOS 1)U CENTENAIRE DE LOUIS VEUILLOT 491 souvent sans s’en rendre bien compte, d’avoir été soumis, même dans des institutions ecclésiastiques, au programme universitaire rédigé en dehors de toute préoccupation catholique et, par suite, d’avoir à se défaire du préjugé que le catholicisme n’a rien à voir à la culture littéraire et scientifique, qu’en littérature il produit l’ennui, et dans les sciences met obstacle au progrès.N’eussent-ils pas pris, dès leur éducation première ou secondaire, des germes de cet acatholicisme inconscient qui est la grande maladie des esprits modernes, ils sont tellement saturés de livres et de journaux où la foi est simplement ignorée, qu’ils finissent bientôt par penser qu’elle n’a plus sa place au soleil.Aux uns et aux autres la connaissance et la fréquentation habituelle de Louis Veuillot sera l’une des meilleures sauvegardes.Ils apprendront là à juger tout du point de vue catholique.Peu à peu, au contact habituel du Maître, ils se feront une mentalité supérieure qui corrigera les étroitesses, les ignorances et les insuffisances de leur foi, et les préservera des infiltrations rationalistes.Ils apprendront de lui non seulement à penser, mais à parler toujours en catholiques ; et sur leurs lèvres et sous leur plume la belle langue française restera ce qu’elle fut au grand siècle et ce qu’elle est toujours dans toutes ses pages, le véhicule naturel des sentiments chrétiens et de la pensée catholique.De Maistre disait que si dans sa bibliothèque quelqu’un se sent attiré vers les Œuvres de Voltaire, Dieu ne l’aime pas.Il dirait aujourd’hui que si quelqu’un se sent attiré vers les Œuvres de Louis Veuillot, si surtout il les fréquente et les goûte, il est impossible que Dieu ne l’aime pas, puisqu’il est impossible qu’il n’aime pas pardessus toutes choses la sainte Eglise catholique et le règne de Dieu sur les âmes et sur la société.Il Mais, si l’on veut répandre les Œuvres de Louis Veuillot et en encourager la lecture et l’étude, il faut les rendre plus accessibles à la foule de ceux à qui elles peuvent être utiles, partout où se parle la 492 LA NOUVELLE-FRANCE langue française.Il faudrait qu’elles soient à la portée et entre les mains de tous ceux qui ont une culture classique ou plus qu’élémentaire, et notamment qu’elles soient dans toutes les bibliothèques des institutions catholiques, des cercles, des associations qui s’occupent à un titre ou à un autre de littérature ou d’action catholique et sociale.Pour cela, il faut une édition nouvelle et complète de ses Œuvres.On la prépare à l’occasion du centenaire, et si elle est faite avec soin et accessible aux fortunes modestes, elles auront, nous disent les libraires, un grand succès au Canada comme en France.On doit commencer par publier le tome IV et dernier de la Vie de Louis Veuillot par son frère.Encore qu’il ne soit pas indispensable au très grand nombre des lecteurs, il achèvera de mettre dans son vrai jour la figure de ce grand serviteur de l’Eglise, et fera mieux comprendre le caractère et la portée de son œuvre.Déjà, un grand nombre de pages ne se comprennent parfaitement que par la Vie.Il faut ensuite que cette édition soit munie de notes courtes et simples, qui seront de plus en plus nécessaires à l’intelligence du texte, et donneront plus d’intérêt à la lecture.Combien d’allusions, parfaitement saisissables à Paris et en France, il y a cinquante l’étaient moins ailleurs et ne le seraient plus nulle part, aujourd’hui que le souvenir de tant de faits et de personnages plus ou moins en vue est à peu près effacé.Sans doute, il y faudra de la discrétion : la multitude des notes qui ne sont pas indispensables aurait le double inconvénient de surcharger inutilement les volumes et d’impatienter les lecteurs intelligents.Parfois il suffira de renvoyer le lecteur à la Vie de Louis Veuillot par Eugène, en indiquant la page ou le chapitre.En général, les premières séries des Mélanges sont munies d’exposés sommaires qui donnent l’occasion des articles reproduits et les rendent parfaitement clairs et intelligibles.Les deux dernières, la quatrième surtout, auraient besoin de notes explicatives, d’autant que parfois, même sans allusion à des faits ou à des inconnus, le style n’a plus toujours la même limpidité.ans, personnages X PROPOS DU CENTENAIRE DE LOUIS VEUILLOT 493 La partie des Œuvres qui gagnera davantage à être annotée avec intelligence et discrétion, c’est la Correspondance.La première publication a été hâtive, incomplète, et nécessairement sans ordre suffisant.L’édition du Centenaire devra être parfaite et définitive pour toute la correspondance connue déjà.Rien n’y doit manquer de ce qui peut rendre la lecture plus utile et plus attrayante.Pour les lettres intimes, les lettres à sa sœur, à madame de Pitray, à Charlotte de Grammont, il suffira le plus souvent d’indiquer la date et le lieu d’où elles sont écrites.Pour les lettres à divers, si l’on sait l’ordre des dates, il faut que la table en indique le sujet, et si l’on suit l’ordre des matières, qu’elle indique soigneusement la date.Ce travail d’annotation est relativement facile aujourd’hui pour les survivants de l’ancien Univers et les intimes de la famille Veuillot, et il ne saurait retarder la publication des Œuvres complètes.Plus tard, il deviendra très difficile, même impossible.Mais il ne suffira pas pour donner à l’œuvre de Louis Veuillot toute sa portée pratique.Il faudra faire suivre cette grande édition d’une table complète par ordre des matières,—qui ne ferait pas nécessairement partie des Œuvres, parce qu’à une classe de lecteurs elle n’est nullement nécessaire, mais que les publicistes, et autres qui ont besoin de trouver sur un sujet donné la pensée du maître, puissent consulter facilement.Cette table, qui pourra venir en son temps, sera indispensable pour toutes les bibliothèques où l’on pourra consulter les Œuvres complètes, et se trouvera bientôt entre les mains de tous les publicistes catholiques.De même, pour assurer une plus grande et plus rapide diffusion des Œuvres de Louis Veuillot, il semble nécessaire de les diviser en trois ou quatre séries qui pourraient au besoin se vendre séparément ou successivement.Une série contiendrait la correspondance ; une autre, les Mélanges et autres polémiques non encore reproduites ; une troisième, les livres proprement dits, non contenus dans les Mélanges ; une quatrième, les œuvres poétiques et de piété.Pour la propagande surtout, cette division par séries distinctes et séparables serait de 4M LA NOUVELLE-FRANCE première nécessité.Il faudrait même subdiviser les séries.Combien, ne pouvant acquérir en même temps toute la série des Œuvres, acquerraient volontiers et avec profit successivement chacune des séries partielles ! Nul doute que les institutions catholiques d’éducation, ici comme en France, ne tiennent à voir Louis Veuillot entre les mains de la jeunesse.Cette disposition pratique leur permettrait de faciliter ainsi l’acquisition des séries les plus utiles et les plus accessibles aux jeunes gens, et parfois celles des Œuvres complètes par séries successives.Ce n’est pas tout.Si l’on veut populariser davantage l’œuvre de Louis Veuillot, il faudra songer à faire bientôt une édition de propagande, à bon marché, au moins de la partie de ses Œuvres qui est plus accessible au grand nombre des lecteurs.Il faudra même des recueils ou certaines éditions spéciales pour les jeunes gens, pour leur faire prendre de bonne heure le goût de cette littérature si saine et si fortifiante pour l’esprit et pour le cœur.Il ne s’agit plus ici d’un succès de librairie ou de gloire littéraire, mais d’un apostolat pour assainir l’esprit et le goût des catholiques, et de les prémunir dès les jeunes années contre tous les germes d’erreurs et de vices que charrient la mauvaise presse, les livres impies ou sceptiques et la littérature malpropre ou moderniste.C’est un fait d’expérience que qui lit avec intérêt les Œuvres de Louis Veuillot prend vite en dédain les lectures frivoles ou malsaines.C’est pourquoi il faut les mettre à la portée des jeunes gens dès leur cours classique ou universitaire, afin qu’elles neutralisent l’influence de prétendus classiques qui perdent souvent l’esprit sous prétexte d’apprendre la langue.Le succès ne peut manquer à une édition bien faite des Œuvres de Louis Veuillot, ni en France, ni au Canada.Quel catholique instruit ou qui désire l’être ne voudra l’avoir dans sa bibliothèque ?A lui seul Louis Veuillot peut remplacer tant d’auteurs : et quel auteur pourrait le remplacer dans la bibliothèque d’un catholique intelligent ?On vient de fonder en France une ligue : Pro Pontifice et Ecclena.Il me vient à l’esprit que rien ne facilitera mieux le travail de cette 495 À PROPOS DU CENTENAIRE DE LOUIS VEÜILLOT ligue et ne préparera mieux le terrain à son action, que cette édition des Œuvres complètes de ce grand serviteur du Pape et de l’Eglise.Louis Veuillot a fait, pendant quarante ans, avec son journal et ses livres, ce qu'entreprend la ligue, lui laïc; il a été pour elle un précurseur et un modèle.Avec quel enthousiasme il l’eût accueillie et avec quel dévouement il l’eût servie 1 Nul doute qu’elle saura, en propageant ses Œuvres, reconnaître et glorifier les services qu’il a rendus à la cause commune et le mettre à même de les continuer après sa mort.Lui aussi il aurait pu prendre pour devise de son journal et de toute sa vie : Pro Pontifice et Ecclesia.Ai-je eu raison d’espérer et de prédire que la célébration du centenaire n’est pas pour Louis Veuillot la gloire définitive, mais le commencement d’une action et d’une influence qui ne feront qua grandir d’ici à un demi-siècle ?L’avenir le dira.Quoi qu’il en soit, ceux qui ont eu la pensée de commémorer ces fêtes du centenaire par l’achèvement de son histoire et une édition complète et définitive de ses Œuvres leur ont donné leur nécessaire couronnement.Il n’y aura manqué que d’en faire accepter la dédicace au Pape qui a pris pour programme de son Pontificat : Ins-taurare omnia in Christo.Le grand écrivain aurait ainsi la récompense et la gloire humaines qu’il eût préférées à toutes les autres et qu’aucun écrivain laïque n’a jamais mieux méritées.Raphaël Gervais. 496 LA NOUVELLE-FRANCE L’APOLOGÉTIQUE CHRÉTIENNE SA NATURE ET SON RÔLE (A propos d’un ouvrage récent.1) Il nous est très agréable, et c’est pour nous un honneur, d’avoir à présenter, aux lecteurs de la Nouvelle-France, le récent volume publié par Sir A.-B.Routhier : De l’Homme à Dieu.Bien qu’il semble le fruit naturel de toute une vie, aucun des travaux précédents de l’éminent écrivain ne nous y avait préparé ; cependant, il n’étonnera aucun de ceux qui connaissent la personnalité de l’honorable juge : si un travail de ce genre devait être fait, c’est bien lui qui devait le faire.Dans sa Lettre-Préface, Mgr L.-A.Paquet en donne la raison : «.Tous ceux qui ont suivi, depuis cinquante ans, votre belle carrière d’orateur et d’homme de lettres, savent quel large souffle chrétien anime, constamment, et vos discours, et vos écrits.» M.Routhier a pensé qu’il était temps de faire plus et mieux, et de donner, à son œuvre littéraire, un couronnement digne de sa foi.Le sujet était tout indiqué : quel vrai chrétien n’a pas le désir ardent de faire partager ses convictions à ceux qui l’entourent.Or, plus peut-être de nos jours qu’à aucune autre époque, les études de théologie, de philosophie et d’histoire revêtent le caractère de l’apologétique.La raison en est simple : jamais les croyances religieuses n’avaient été attaquées avec tant de système et de persévérance ; jamais la science philosophique ou expérimentale n’avait été mise à contribution pour saper et ébranler plus fortement dans leurs bases les dogmes de notre foi ; il fallait donc, à ces attaques multiples et venant de tous côtés, répondre par les arguments mêmes dont se servait l’ennemi.De là est né l’Apologétique, laquelle n’est autre que cette partie de la Théologie qui traite scientifiquement de la justification et de la défense de la foi chrétienne si fréquemment attaquée, soit au nom de la Science, soit au nom de la Raison.1___De l'Homme à Dieu.Manuel d’apologétique pour les hommes du monde, par Sir Adolphe-B.Routhier, 1912. l’apologétique chrétienne 497 L’incompatibilité de la Foi et de la Raison ! A-t-on vent proclamé ce dogme de l’incrédulité 1 Et cependant, comment admettre que Dieu, le Père des lumières, l’auteur de la raison aussi bien que de la foi, ait voulu que ces deux flambeaux qui viennent de lui, eussent entre eux des rayons contradictoires, et qu’au lieu d’éclairer l’homme, ils ne contribuassent qu’à l’éblouir et à le troubler dans sa marche vers l’éternité ! Puis, voici la Science !—que d’erreurs on commet en son nom !— Loin de la redouter, l’Eglise l’a toujours bénie et encouragée : elle n’oublie pas qu’elle représente ici-bas Celui qui a voulu être appelé le Dieu des sciences, Deus scientiarum.Mais, de son côté, la Science ne doit pas perdre de vue ses limites et ses frontières, qu’elle ne saurait franchir, sans s’exposer à courir les aventures.“La dernière démarche de la raison, dit Pascal, est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui dépassent la raison.” Voilà ce qu’ont admis tous les vrais savants : Képler, Bacon, Newton, Leibnitz, Ampère, Cauchy, et cet incomparable Pasteur, moins grand par ses études que par l’acte de foi du paysan breton.Mais, à côté de cette science honnête, sérieuse, qui dans ses travaux ne désire et ne cherche que le vrai, il en est une autre, déloyale, perfide, passionnée, et ne semblant avoir d’autre but que de ruiner l’édifice de la foi.Elle tourmente et torture, pour ainsi dire, toute la création, pour en extorquer, coûte que coûte, des oracles conformes à ses désirs et à ses haines.C’est de cette science qu’on a pu dire avec raison qu’elle a fait banqueroute.Ajoutons qu’au lieu d’une, elle en a fait deux : la première, en mettant, la plupart du temps, l’hypothèse à la place de la réalité, et en créant des théories plus ou moins fantaisistes qui ont été démenties par la vraie science ; la seconde, plus grave et plus frauduleuse que la première, en déclarant que désormais la science serait l’unique religion de l’humanité.Et, là même encore, n’allons pas nous méprendre sur la vraie mission de l’Eglise, et nous l’imaginer comme la souveraine dispensatrice du vrai, du bien et du beau, et s’imposant aux peuples par des bienfaits de tous genres.En réalité, c’est la rapetisser, et reléguer ainsi au second plan sa mission surnaturelle.Cette mission est exclusivement morale, comportant des vérités à croire, des vertus à pratiquer et des œuvres de sanctification à remplir.Mais, “ l’Eglise à la tête de la civilisation et du progrès naturel ” est une formule incomplète.L’Eglise ne déteste ni ne craint les savants et la science ; elle utilise même volontiers leur concours ; mais elle n’entend pas assez sou- 498 LA NOUVELLE-FRANCE qu’on se méprenne pour cela sur sa mission qui est essentiellement morale et surnaturelle.Concluons donc cette digression par cet énoncé : Pour qui voudrait y regarder superficiellement, P Apologétique remplirait assez bien ce rôle que l’on a condensé dans une formule très suggestive et très impropre : « Réconcilier la Foi avec la Science et la Raison.» La théologie suppose la foi dont elle expose, enchaîne, développe, confirme, féconde les enseignements ; tandis que l’apologétique essaye de rendre la foi possible, la montre raisonnable et obligatoire ; elle se propose principalement d’éclairer et de convaincre les incrédules, et de fortifier les croyances de ceux que le doute pourrait envahir.En un mot, elle doit conduire l’homme à l’acte de foi.Une des conséquences déplorables de la philosophie kantienne est la tendance d’un grand nombre de nos contemporains à soustraire les motifs de la foi au verdict de la raison.« La foi n’est affaire ni de raisonnement ni d’expérience.On ne démontre pas la divinité du Christ, on l’affirme ou on l’a nie ; on y croit ou on n’y croit pas, comme à l’immortalité de l’âme, comme à l’existence de Dieu A son tour, M.E.Faguet dit : « L’idéal ne se prouve en aucune façon ; on ne l’aime qu’en y croyant, sans aucune raison d’y croire, ce qui est proprement un acte de foi.L’acte de foi consiste à dire : Je crois parce que j’aime.» 1 2 3 Quelques années auparavant, M.J.Lemaître, dans les Contemporains, n’avait-il pas écrit : « La vérité de la religion catholique ne se démontre pas.On ne saurait croire au surnaturel pour des motifs rationnels.» Et cela, il le disait précisément dans l’étude qu’il consacrait au R.P.Monsabré, le plus sérieux apologiste peut-être, à coup sûr le plus éloquent, de tout notre siècle, et dont toute l’œuvre est une victorieuse démonstration.A ces affirmations, il faut répondre avec le cardinal Pie : “ Qu’une chose doive être crue, ce n’est pas la foi qui le voit, c’est la raison.” Et avec Mgr d’Hulst : “ La foi est un assentiment donné à la parole de Dieu.; mais avant de se donner, le croyant a besoin de s’assurer que Dieu a vraiment parlé.Ce nue Dieu enseigne, je dois le croire ; mais la question de savoir si Dieu a enseigné, est une question de fait, et l’enquête que j’institue pour la résoudre est d’ordre rationnel." 1 » 3 1— F.Brunetière, La Science et la Religion.2— La religion de nos contemporains, dans la Revue bleue, 11 janv.1896.3— Maisonneuve, Apologétique. l’apologétique chrétienne 499 L’apologétique m’impose pas la foi ; elle la propose, elle y conduit en produisant la certitude.Louis Eacine, dans son poème de La Religion, condensait le dessein de son œuvre par ce vers bien connu : La raison, dans mes vers, conduit l’homme à la foi.Et, ainsi, il résumait la fin principale de l’apologétique.Ce vers eût pu servir d’épigraphe au volume de M.Eouthier dont, quoi qu’il paraisse, nous ne nous sommes pas éloigné un instant, en expliquant, par tout ce que nous venons de dire, le but et la raison d’être de son travail.S’il le dédie à son fils, et le déclare timidement un “ essai ”, c’est aux hommes du monde qu’il le destine, et les hommes du monde le liront avec plaisir, le goûteront volontiers, précisément peut-être parce qu’il est l’œuvre de l’un d’entre eux.L’argumenta sa valeur : il est impossible, en effet, dans l’examen sur le mouvement de la pensée théologique et religieuse en notre siècle, de ne pas remarquer la part, sinon prépondérante, du moins considérable des laïques.Je ne parle pas des cas exceptionnels, comme celui de Ward, un des grands convertis d’Oxford, enseignant la théologie aux ecclésiastiques anglais, ou comme celui de de Maistre, faisant un sermon pour être débité par un jeune prêtre dans une église de Pétersbourg.A ceux que nous venons de nommer il faut joindre—pour ne rien dire ici de Montalembert et de Falloux, malgré les exagérations de leur libéralisme—Bonald, qui lança la sociologie chrétienne, et Donoso Cortès, qui montra l’antagonisme absolu du libéralisme et de l’idée chrétienne ; plus une pléiade de brillants écrivains qui n’ont cessé de montrer le catholicisme vivant et pensant : Cochin, Foisset, Hello, Blanc de Saint-Bonnet, Keller, Le Play, Ollé-Laprune, Charaux, Goyau, Joly, etc.Tout d’abord, les théologiens de profession s’effrayèrent de ces empiétements.Chateaubriand fut attaqué vivement par l’abbé Morellet ; le livre Du Pape étonna d’abord à Borne et dérouta les vieux théologiens par ses allures toutes nouvelles ; Y Essai sur le Libéralisme, de Donoso Cortès, eût sombré peut-être sous les coups de l’abbé Gaduel, si l’auteur n’eût aussitôt soumis son œuvre au jugement du Pape ; Aug.Nicolas faillit être mis à l’Index.Bien de plus explicable.Un laïque arrive difficilement à la précision de la pensée et à l’exactitude de l’expression en ces matières.Sûr de ses intentions, il y va de confiance, et dit de son mieux ce 500 LA NOUVELLE-FRANCE qu’il a entrevu.Mais, comme la vérité catholique va d’ordinaire entre deux erreurs, notre théologien improvisé risque de parler tantôt comme Bains et tantôt comme Pélage.Tous n’ont pas, comme de Maistre, Donoso Cortès ou Veuillot, la perfection du sens catholique.et c’est dommage, car ils peuvent rendre de grands services à la vérité.En effet, sans parler de ce qui ne dépend pas de la robe qu’on porte, du talent, de la culture humaine, du style, les laïques ont souvent certains avantages.D’abord — et ceci soit dit non sans réserves—ils se mettent plus facilement au point ; ils savent mieux les préoccupations du lecteur : ce qui lui manque, par où il prend les questions, à quoi il s’intéresse et ce qu’il peut comprendre.Puis, le théologien, vivant toujours dans la vérité, finit par se familiariser avec elle ; ni sa beauté incomparable, ni sa supériorité, ni sa bienfaisante influence ne le frappent autant.Le laïque, qui voit de plus près les tempêtes et les naufrages, goûte mieux la sécurité du port ; comparant doctrine à doctrine, explication à explication, il sent mieux tous ses avantages de chrétien, et, plus facilement, son âme s’élève et chante tout haut ce que l’autre ne savait dire premièrement qu’à Dieu ; enfin, comme il découvre à nouveau pour lui-même ces régions de la vérité catholique dont le théologien a maintes fois parcouru les sentiers battus, il donne parfois à son exposition je ne sais quoi de plus humain et de plus vivant, quelque chose de moins appris et de moins répété : la doctrine ancienne reparaît chez lui plus neuve, plus originale, plus de ce temps et de ce monde.Et ainsi, la théologie se renouvelle extérieurement sous des plumes moins théologiques.M.Routhier n’a point la prétention de dire ce que nul n’avait dit avant lui ou de révolutionner les données théologiques de l’Apologétique.Mais, après tant d’autres qui l’ont devancé dans le même chemin, et dans le cercle d’étude qu’il s’est tracé, il ne manque pas d’intéresser le lecteur qui l’accompagne.Il a beaucoup lu, beaucoup étudié ; et, comme tous ceux qui ont beaucoup étudié et beaucoup lu, il confesse humblement qu’il n’est ni un savant, ni un philosophe, ni un théologien.S’il avait ajouté : ni un littérateur, c’eût été complet, et nous aurions eu une quadruple raison de partir en guerre contre lui.Du reste, il semble bien que ce soit un peu ce qu’il veut dire quand il annonce que, ayant à parler au vulgaire, il veut parler comme le vulgaire, avec des arguments que le vulgaire comprendra.Or, M.Routhier sait trop bien que même le vulgaire—si tant est que vulgaire il y a,—est friand de l’apologétique chrétienne 501 bonne littérature.et il a eu raison de conserver sa manière, celle des grandes circonstances, digne du sujet qu’il avait à traiter : de même qu’il est des genres littéraires, il est aussi des genres de style ; ceux-ci doivent s’adapter à ceux-là.Au reste, que M.le juge nous le pardonne, mais, en prenant les mots dans leur sens obvie, ce n’est point le vulgaire qui lira son livre.Quelle que soit la simplicité du style et des arguments, les ouvrages d’apologétique ont en général peu de succès dans les bibliothèques publiques ; nous devons le regretter, évidemment, mais c’est un fait : ce genre de littérature s’adresse plutôt aux intelligences cultivées, lesquelles Apparent rari nantes in gurgite vasto.Nous voulons dire que les intelligences aptes à ce genre d’études sont assez rares parmi la masse du peuple.Il reste donc vrai que c’est à peu près seulement pour « les hommes du monde » que ce volume est écrit, et l’auteur a eu raison de le leur dédier.Qu’y trouveront-ils ?Nous pouvons, semble-t-il, résumer ainsi les trois parties qui forment l’ensemble de tout l’ouvrage : Il y a un seul Dieu, principe et fin de toutes choses, créateur du monde; source de toute vie.Chaque homme a une âme faite à l’image de Dieu, laquelle, venue de Lui, va naturellement et surnaturellement à Lui.Le lien nécessaire entre l’homme et Dieu, c’est la religion, et la religion révélée.Mais puisqu’il n’y a qu’un Dieu, il ne doit y avoir qu’une religion vraie.Et, parmi les quatre religions qui se prétendent révélées, une seule est divine : celle qui a été « annoncée » dès l’origine du monde, qui a été définitivement établie par Jésus-Christ et qui est conservée, propagée, expliquée par l’Eglise catholique romaine.Tels sont les points fondamentaux, invariables, toujours les mêmes, que l’apologétique défend contre les difficultés et les objections, toujours renouvelées, des sciences et de l’histoire.M.Routhier n’a pas pensé qu’il fût bon de dire autre chose, ou de s’écarter de ce plan.Mais nous disons que ce travail a sur ses devanciers l’avantage d’être “ à jour ”, L’auteur, en effet, très au courant des productions littéraires de notre époque, surtout de celles qui concernent son étude, cite, commente, réfute, apprécie, selon qu’il est nécessaire, et toujours à propos, les assertions d’un grand nombre d’ouvrages humides encore des presses dont ils sont sortis.Non pas qu’il fasse fi des anciens : ils sont, à proprement parler, les vrais maîtres de l’apologétique ; il s’appuie au contraire sur leurs doc- 502 LA NOUVELLE-FRANCE trines.Parmi les uns et les autres, il rencontre des adversaires"; nous constatons alors avec lui que les erreurs présentes ne sont que des rénovations ; et que, somme toute, si les disciples égalent leurs maîtres en malice, ils leur sont inférieurs en esprit.Le point de départ est donc l’Homme.Au fond, toutes les morales se ramènent à deux théories : ou bien l’homme n’a rien à espérer de l’avenir, qu’il vive pour le présent ; ou bien l’homme est fait pour quelque chose d’autre et de mieux que la terre, qu’il vive pour mériter ce bonheur supérieur dont il ressent le désir.On ne peut, évidemment, poursuivre à la fois ces deux fins, bonheur futur, bonheur présent, sans subordonner l’une à l’autre ; et, pour un catholique, le choix est fait ; c’est le présent qui est un moyen pour l’avenir ; et la poursuite du bonheur immédiat n’est pas notre idéal ; nous sommes faits pour mieux que cela.Il n’est aucun homme qui ne soit persuadé de son impuissance.Et ce sentiment de sa faiblesse lui met au cœur le vif désir de rencontrer une puissance supérieure qu’il puisse appeler au secours de sa détresse.Par ailleurs, il s’aperçoit vite de l’insuffisance des demi-bonheurs terrestres dont la réalisation laisse chaque fois au cœur, sinon la fatigue et le dégoût, du moins l’espoir d’une joie meilleure que demain promet toujours sans la donner jamais.A cette angoisse, il n’est d’autre remède que l’espoir de trouver, dans une autre vie, le bien supérieur pour lequel l’homme est fait, et qu’il cherche en vain dans ce monde.C’est ce qu’exprimait saint Augustin dans cette phrase si connue et si vraie : “ Vous nous avez faits pour vous, Seigneur, et notre cœur est sans repos, jusqu’à ce qu’il se repose en Vous.” La vieille morale chrétienne employait un raisonnement limpide.Elle disait : Nous n’existons pas par nous-mêmes.Nous ne sommes que des créatures à qui Dieu prête par bonté une existence qu’il aurait aussi bien pu ne pas nous octroyer.Il est donc notre maître et nous lui appartenons ; il a le droit de faire de nous ce qu’il lui plaît sans que nous ayons à réclamer.Il nous assigne un but et nous ordonne d’y tendre ; obéissons.Ne vivant que par Dieu, nous'n’avons à vivre que pour lui.Obéir à son ordre, tendre au but qu’il fixe, voilà toute la morale.Ce n’était pas très compliqué.On savait d’où venait l’ordre et pourquoi il était légitime ; on savait que la conscience n’était qu’une promulgation intérieure de cet ordre ; et le législateur se réservait de récompenser ou de punir, selon qu’on s’était soumis ou non à ses lois.On a bien changé tout cela ! Aujourd’hui, on ne veut plus que L’APOLOGÉTIQUE CHRÉTIENNE 503 Dieu ait à intervenir dans la conduite humaine ; et la conscience, comme une boussole affolée, cherche partout comment justifier les prescriptions qu’elle répète encore, par habitude et sans savoir pourquoi.Il paraît bien que ce soient là les réflexions qui découlent de la première partie de l’ouvrage que nous étudions.Poursuivons.Avant d’étudier la personnalité du Christ, il importait de déblayer le terrain.En trois chapitres, l’auteur étudie le Bouddhisme, le Judaïsme, le Mahométisme, “ dans leurs origines, leur histoire, leurs doctrines, la vie de leurs fondateurs, et dans ce que ces religions ont fait pour l’humanité.” Du mystère religieux bouddhiste, que restera-t-il finalement malgré le grand nombre de ses adeptes ?Jusqu’à présent, ces peuples ont croupi dans l’ignorance et la barbarie.Ceux que la civilisation entame tournent à l’athéisme pour la plupart ; nos missionnaires font quelques conquêtes.L’avenir n’est pas là.Au reste, rien dans le Bouddhisme, ni le prestige de son fondateur, ni la qualité de sa doctrine, ni les circonstances qui ont accompagné son établissement ne permettent de lui assigner une origine divine.Il est si peu une religion divine, qu’en réalité, malgré les apparences, il ne professe rien moins que l’athéisme.S’attaquant au Judaïsme, l’auteur établit une distinction—il le fallait—entre le judaïsme ancien et le judaïsme moderne, entre celui qui a précédé l’ère chrétienne et celui qui l’a suivie.Le premier, favorisé d’une révélation incomplète, devait disparaître quand la révélation complémentaire serait apportée par le Messie prophétisé.Le second ne répond plus aux aspirations de l’humanité ; il fut et demeure la religion d’un peuple.Encore n’est-il plus désormais qu’une ombre de religion, sans culte et sans doctrine précise.Il ne subsiste guère que comme tradition et comme attitude.L’élite intellectuelle du monde juif a passé au rationalisme philosophique ou à l’indifférentisme religieux.Vous vous rappelez la tentation de Jésus: Satan lui montre les royaumes de la terre et lui offre de les mettre en son pouvoir.Il semble bien que le prince du monde ait fait la même offre à Israël, et qu’Israël l’ait acceptée.Pratiquement, le Judaïsme en est surtout là.Le Mahométisme, comme les deux religions précédentes, doit être écarté.Il n’est pas douteux que la doctrine de Mahomet satisfasse, en partie, les besoins de l’âme.L’immortalité de l’âme et la résurrec- 504 LA NOUVELLE-FRANCE tion des corps sont au nombre de ses dogmes.Mais, à côté de cela, que d’ombres, que de ténèbres ! Sa prodigieuse pénétration ne trouve guère d’autre explication que dans sa singulière facilité pour une morale très douce à la nature.pour ne rien dire de plus.Il reste donc deux questions en présence, intimement liées entre elles, et si parfaitement connexes que la réponse à l’une d’elles est la solution indirecte de l’autre : 1° Jésus-Christ est-il Dieu ?2° La religion chrétienne est-elle vraie ?On a le droit de répondre affirmativement à la première, lorsqu’on a analysé et approfondi la personnalité du Christ, son témoignage et celui des prophètes.Les miracles opérés par Jésus, les prédictions réalisées dont il est l’objet, le fait de sa résurrection annoncée par lui, sa sainteté et sa doctrine, sont des preuves solides.C’est précisément là la matière principale développée au cours de la troisième partie de ce volume ; et, comme nous l’avons dit, le second problème résultant du premier, l’auteur n’a pas eu de peine à établir la transcendance de la religion du Christ.C’est une victorieuse réponse aux négations contemporaines ; c’est un acte de foi opposé à certains blasphèmes auxquels on donne une tapageuse publicité.N’avons-nous pas eu, récemment,le scandale— non inouï—de voir couronner par l’Académie des sciences morales et politiques de France un ouvrage, La Conscience collective et la morale, par Arthur Bauer, où cette proposition hérétique était énoncée, à savoir que “ nulle religion existante ne peut montrer la marque certaine de son origine divine.” Après cela on a beau jeu à s’en aller répétant : la Foi s’en va ! Le croyez-vous, vraiment ?Pensez-vous que la foi puisse s’en aller, et, dans un cœur, absolument disparaître ?Il est indéniable qu’elle subit, à cette heure, un grave dépérissement.Elle n’occupe plus dans les mœurs la grande place qu’elle occupait autrefois ; son influence diminue, son domaine se rétrécit au point de faire passer dans la pratique de la vie les actes de sa foi politique avant les manifestations de son Credo de catholique.Mais, décidément, il est temps de le dire, ni la science, ni le raisonnement—quoi qu’on prétende—n’ont à intervenir comme prétexte dans cette question.En effet, les hommes même instruits, capables de discuter les choses de la religion avec quelque compétence, sont très rares.Et si quelqu’un prétend ne pas croire parce que, après un examen sérieux et impartial, sa raison ou la science lui défendent de croire, le plus souvent il vous trompe ou il se trompe.En réalité, on ne croit pas, ou plutôt on ne veut pas croire, ou parce qu’on ignore la religion, ou parce que les croyan- t l’apologétique chrétienne 505 ces sont gênantes et contrarient douloureusement l’idéal—nous voulons dire le terre à terre—de vie qu’on s’est fait.L’incrédulité ne vient pas de la force ; elle vient de la faiblesse, et son siège est moins dans la tête que dans le cœur.La nature humaine ne se ment pas à elle-même : il y a beau temps que le Psalmiste a fait cette remarque de fine psychologie : « Les négations impies ne sont que des défaillances de la volonté.» En un jour de bon sens, Sainte-Beuve faisait cet aveu : “ Quiconque a méconnu Jésus-Christ, regardez-y de près, ou dans l’intelligence ou dans le cœur, il lui a manqué quelque chose.” Et à notre époque où, dit-on, les hommes dignes de ce nom sont rares, remarquons ceci : Il n’y a pas d’hommes où il n’y a pas de caractèies ; il n’a pas de caractères où il n’y a pas de principes, de doctrines, d’affirmations ; il n’y a pas d’affirmations, de doctrines, de principes, où il n’y a pas de foi religieuse.On n’aura des hommes que par Dieu.Nous sommes donc naturellement amené à tirer cette conclusion : Au risque d’étonner, il faut bien admettre que l’apologétique rationnelle, malgré les innombrables travaux qu’elles a produits, n’a pas, semble-t-il, sauvé beaucoup d’âmes.C’est que la préparation rationnelle n’est pas suffisante pour amener pratiquement l’incroyant à la foi.Car, pour produire l’acte de foi, ce n’est pas seulement l’intelligence qui entre en jeu, mais encore la grâce de Dieu et la bonne volonté.La question de la vérité religieuse n’est pas purement intellectuelle.Cette vérité n’est pas une vérité abstraite ; c’est une vérité vivante.Elle ne s’adresse pas dans l’homme à la seule intelligence, elle s’adresse au cœur et à la volonté.Elle doit être sentie autant que comprise, et voulue autant que sentie 1.Cependant, sans être aucunement suffisante pour la préparation de la foi, l’apologétique rationnelle peut être utile à l’occasion et, dans certains cas particuliers, pour la justification de la foi.Elle est même nécessaire, en un certain sens, à l’Eglise qui doit pouvoir fournir officiellement, pour la tranquillité des fidèles, la justification rationnelle de la foi qu’elle impose.Il s’ensuit que la préparation efficace à la foi est surtout la préparation du cœur et de la volonté.« Le cœur a des raisons que la raison ne connaît point » : c’est au cœur qu’il faut viser plutôt qu’à l’intelligence.Pour convertir, il faut moins instruire que toucher.Et le secret pour toucher les cœurs, c’est celui que nous indique saint Paul : être d’abord des saints.1—Paul Bourget.Prélace de Newman par G.Grappe. 506 LA NOUVELLE-FRANCE Le lecteur voudra bien nous pardonner de nous être laissé apparemment déborder par notre sujet.Qu’il veuille bien ne pas oublier que la Nouvelle-France, en son genre, est aussi une revue d’apologétique ; et que, pour goûter, ainsi qu’il convenait, le livre de M.Routhier, il était nécessaire de rappeler ces quelques notions qui démontrent davantage la certitude de son but et l’excellente ordonnance de sa marche.Et pour tout dire, ajoutons que, comme il convenait au sujet traité, le style, clair, limpide, coule ainsi qu’un beau fleuve tranquille, majestueux, sans émotion bruyante, toujours soutenu, toujours égal à lui-même ; il expose « des idées qui s’enchaînent avec aisance, il développe des raisonnements dont la conclusion est toujours solide et concluante.» L’auteur a généralement évité de tomber dans l’amplification oratoire, tout en donnant libre allure à d’éloquentes réflexions que personne ne sera tenté de lui reprocher.On sent continuellement, à travers ce calme extérieur, un cœur ému, le cœur du chrétien qui défend et son Dieu et sa Foi.Redisons les paroles de M81 L.-A.Paquet: «Tout homme de bonne foi, après avoir parcouru ces pages d’une lecture à la fois agréable et instructive, se convaincra sans peine que, de toutes les religions parues sur la terre, seul le Christianisme, fondé sur les enseignements du Christ et de son Eglise, mérite notre créance.«Je vous félicite de cette œuvre par laquelle est ainsi glorifié le nom chrétien, et qui ajoute à votre propre nom d’écrivain catholique un si beau lustre ; et j’ai la persuasion que tous ceux à qui ce livre est destiné le liront avec un réel profit.» 1 2 Ajoutons qu’il mettra plus de lumière dans les intelligences et plus d’amour dans les cœurs.Il inspirera plus d’attachement et de tendresse pour Jésus-Christ, et pour l’Eglise catholique qui continue son œuvre divine ici-bas.Jouffroy écrivait un jour, dans un accès de jeunesse et de sombre mélancolie, comment les dogmes finissent.Il y a de cela près de cent ans ! Le lecteur verra pourquoi et comment, par la grâce de Dieu, les dogmes demeurent en dépit des hommes, de leurs fautes et de leurs attaques ; et, sentant que la vie est dans la foi, il n’hésitera pas à livrer son intelligence et son cœur à Jésus, en répétant la parole de saint Pierre : “ Seigneur, à qui irions-nous ?c’est vous qui avez les paroles de la vie éternelle ; nous croyons et nous connaissons que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu.» 2 P.P.1— Lettre-préface.2— Jean, VI, 69-70. EN TERRITOIRE FRANCO-AMÉRICAIN 607 EN TERRITOIRE FRANCO-AMERICAIN Ils nous quittèrent.Pourquoi ?Quelques-uns, appelés par leur service dans la future république, avaient préféré ne pas rentrer au foyer après la cession de leur pays.Les périls d’une Union hybride en avaient effrayés d’autres qui s’étaient compromis dans un soulèvement politique : ils prirent la ligne quarante-cinquième pour un filet protecteur.D’un grand nombre les yeux furent éblouis par la prospérité qui suivit la guerre de Sécession.^ La guerre ne fut pas la seule cause de ces départs.Sur les bords laurentiens les enfants pullulaient ; leurs bras étaient incapables de travailler un sol pourtant fécond.Plusieurs familles désespéraient de satisfaire l’ambition naturelle aux terriens, celle d’acquérir un domaine et de se dire propriétaires.Là-bas, des fabriques sans nombre réclamaient plus de mains que le pays n’en pouvait fournir.Un métier attendait chaque ouvrier, de quelque âge qu’il fût, et lui procurait chaque semaine des lingots.Le travail n’y subissait pas les longues intermittences qu’imposent à l’habitant les mois d’hiver.Le pays n’était pas une terre d’exil.On y comptait des devanciers, on y retrouverait des parents et des amis, et l’on s’établirait près d’eux.Ce sol d’ailleurs gardait la trace de pas connus.Des évêques, des missionnaires, des soldats, des coureurs, tous Français, en avaient parcouru les vastes prairies, franchi les montagnes et longé les fleuves.Aucune mer n’en séparait la patrie.Des convois traversaient chaque jour la ligne tracée par la politique.On reviendrait, on pourrait du moins revenir, le gousset chargé d’or, acheter un chez soi et reposer en terre canadienne.L’on quitta.I Et l’on essaima.Nos gens apportaient avec eux ces qualités de la race : le respect de la loi divine, le sens familial, le goût du labeur.Plus l’on créerait de mains pour activer les machines, plus aussi l’on entasserait d’or dans le bas de laine, et plus l’on ferait germer de joie au foyer.A l’héritage, chaque enfant aurait une part moins abondante ; tous en recevraient une, proportionnée à leurs besoins.Les nouveau-nés seraient autant de serviteurs du bon Dieu.Il en est si peu sur terre I 508 LA NOUVELLE-FRANCE Pour toutes ces raisons, nos gens peuplèrent.En 1900, les officiers du cens dénombraient ainsi les nôtres : Nés de parents canadiens Nés au Canada 305,160 583,341 1,378 198,451 4,110 22,204 Région de l'Atlantique-Nord “ de l'Atlantique-Sud.'• du Centre-Nord.“ du Centre-Sud.de l’Ouest.636 77,019 1,460 10,791 Alaska.Hawaï.Soldats et marins 115 4 502 810,105 De ces 810,105, les six Etats de la Nouvelle-Angleterre comptaient à eux seuls 508,362.Dès 1908, en vertu d’un accroissement de 42.o°/0, soit 215, 170, ce chiffre était devenu 723,532 : Maine.New-Hampshire Vermont.Massachusetts Rhode-Jsland__ Connecticut.395,066 91,567 84,011 58,217 366,879 76,775 46,083 723,532 Le peuple canadien double sa population tous les trente-six ans.Si la prolification dans les autres Etats s’est maintenue à ce niveau, on estime qu’en 1908 nos gens étaient, dans tout le territoire, 1,200,000.Ils essaimèrent.Et ils se souvinrent.On n’est pas un vrai Canadien français, si l’on ne garde intacte sa foi catholique.On ne garde pas sa foi intacte, si l’on ne conserve sa langue maternelle.On ne conserve pas sa langue, si l’on ne la réchauffe sans cesse à la flamme du foyer domestique, au feu pétillant de la presse, dans la serre chaude de l’école et de l’église paroissiales. EN TERRITOIRE FRANCO-AMÉRICAIN 509 Nos gens fondèrent des paroisses.En 1908, dans les huit diocèses correspondant aux six Etats, leurs établissements se chiffraient ainsi : Paroisses Missions Prêtres séculiers réguliers 20 2 33 Boston.Hartford .Springfield.Burlington .Portland.Manchester.Providence .Fall River.31 13 7 14 16 38 5 59 14 48 39 31 11 30 40 40 16 38 25 15 17 42 21 8 16 28 17 1 202 101 302 130 Dans ces paroisses nos gens appelèrent des prêtres de chez eux ; on vient d’en voir le nombre.NN.SS.Blanchette (Norbert, Magloire) et Lamy, Mgr Brochu ; les abbés Mignault, Quevillon, Primeau, Bédard, Gagnier, Magnan ouvrirent la marche et moururent.D’autres les suivirent et déployèrent tous un zèle si pareil qu’on ne saurait désigner les uns sans faire injure aux autres.Avec une prévoyante perspicacité ils choisirent, dans leur troupeau, des brebis destinées à devenir des guides.La vieille province reçut dans ses collèges tout un contingent de futurs pasteurs (3,500 en 1908).De la vieille province encore accoururent des communautés.Trente congrégations de religieuses comptaient, en 1908, 1985 membres et 119 provenaient des instituts de Frères.A ceux-là s’adjoignirent des Oblats et des Dominicains.Nos gens installèrent Frères et Sœurs dans leurs écoles paroissiales.En cette même année 1908, outre un collège et quatorze académies où se formaient 1000 enfants des deux sexes, outre les orphelinats qui groupaient 2618 bambins, les huit diocèses possédaient : Elèves canadiens 7,263 4,009 6,171 3,508 8,833 6,073 7,414 11,712 54,983 Ecoles canadiennes 15 Boston.».Burlington.Fall River.Hartford.Manchester.Portland.Providence.Springfield.17 14 10 19 13 14 31 133 510 LA.NOUVELLE-FRANCE Nos gens lancèrent des journaux.En 1908 toujours, leur presse comprenait sept feuilles quotidiennes, une feuille bi-hebdomadaire et quinze hebdomadaires.Depuis 1906, ses rédacteurs sont réunis en Association des journalistes franco-américains de la Nouvelle-Angleterre.Ils organisèrent des sociétés nationales : 142 locales, 6 générales.Ces dernières comptaient, en 1908 : Succursales Membres 19,576 11,158 897 8.500 12,000 1.500 53,631 A celles-là sont venues s’ajouter la société du Denier de Saint-Pierre, la Société historique franco-américaine,Y Association catholique de la jeunesse franco-américaine, les Brigadiers volontaires.De 1865 à 1881, excepté en 1877, tous ces groupements ont tenu chaque année un congrès.Outre la grande convention de Springfield (octobre 1901), six assemblées plénières ont eu lien depuis 1880.Nos gens se souvenaient.Union Saint-Jean-Baptiste.Association canado-américaine Chevaliers de Jacques-Cartier.Forestiers franco-américains.Artisans canadiens français.Société de l’Assomption .255 159 4 40 75 17 550 Et ils s’imposèrent.C’est dans l’industrie surtout qu’ils figurent.Leurs aptitudes pour la mécanique, la souplesse de leur esprit, leurs allures pacifiques font d’eux des contremaîtres habiles dans les ateliers de tissage, des expérimentateurs recherchés par les fabricants.On les a vus participer activement aux affaires publiques.Si l’Etat du Massachusetts possède seul une organisation politique et nationale, dans quatre autres l’élément franco-américain exerce son influence.On y comptait, en 1907 : Députée Sénateurs Maine.Massachusetts .New Hampshire Connecticut.Rhode-Island.5 2 6 1 18 2 4 2 35 5 EN TERRITOIRE FRANCO-AMÉRICAIN 511 Dans l’arène fédérale, les honorables Broussard, Vital Bougy et l’abbé Gabriel Richard siégèrent au Congrès.Quelques-uns des leurs sont montés au tribunal : les juges Lebceuf, Breaux et Dubuque.D’autres représentèrent leur Etat à titre de procureurs généraux : Granger, Boivert et Hogue.Quelques-uns sont devenus consuls à l’étranger : Beaupré, Gaulin, Bélisle, Demers, Authier, Daudelin, ou bien furent chargés de veiller aux intérêts supérieurs de l’éducation.Certains, comme les honorables Archambault et Pierre Ménard, ont occupé les fonctions de lieutenants-gouverneurs.Enfin, presque en même temps, deux atteignaient les postes les plus élevés : l’un, l’honorable Aram Pothier, était réélu quatre fois gouverneur du Rhode Island ; l’autre, Mgr Albert Guertin, était sacré évêque de Manchester.Et nous n’avons parlé ni du mutualiste et journaliste Ferdinand Gagnon ni du major Edmond Mallet, collectionneur et bibliophile, ni des nombreux fondateurs de villes américaines.1 Nos gens s’imposèrent.Et ils jouirent.Déjà la vie paroissiale établissait entre eux un continuel contact.Le rapprochement dans un même centre des membres d’une même famille ou d’un même village québécois, les rapports avec des prêtres de leur nationalité, les réunions de congrégations pieuses et les veillées du soir, le labeur commun dans les usines ou les magasins, tout cela leur procurait les bienfaits de la grande consolatrice, l’amitié.Leurs coutumes, leurs habitudes, leurs traditions n’étaient pas troublées.Pourvu qu’ils fussent fidèles à leurs devoirs de citoyens, on se préoccupait assez peu de savoir quel culte ils pratiquaient, quelle langue ils parlaient.On les laissait libres de se grouper en sociétés nationales du moment que, cherchant à se protéger, ils ne gênaient pas les voisins.Quand des autorités moins larges que les pouvoirs politiques s’avisèrent parfois, on ne sait par quel fanatisme, quelle jalousie ou quelle animosité, de briser le cercle étroit où.1—Tous ces renseignements et statistiques, nous les devons à une étude fouillée de trois de nos compatriotes franco-américains, les journalistes Favreau, Laflamme et La vigne.Cf.French Catholics in the United States
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