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Titre :
La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français
Éditeur :
  • Québec :[s.n.],1902-1918
Contenu spécifique :
Février
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeurs :
  • Parler français ,
  • Canada français
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La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1915-02, Collections de BAnQ.

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LÀ NOUVELLE-FRANCE FEVRIER 1915 N° 2 TOME XIV PIE X III On a dit et répété que Pie X n’a pas eu de politique et qu’il n’a pas voulu en avoir.Amis et ennemis ont affecté de voir en lui un Pape mystique et religieux succédant à un Pape diplomate et politique.Ces appréciations sont vraies ou fausses, suivant le sens qu’on donne au mot politique.Si l’on entend par politique l’immixtion dans le temporel des Etats ou dans les affaires intérieures des sociétés civiles qui ne concernent en rien les intérêts de l’Eglise, assurément Pie X n’a jamais voulu faire de politique; il a entendu laisser à César ce qui appartient à César.Mais si l’on entend par politique le gouvernement extérieur de l’Eglise et les relations nécessaires qu’elle doit avoir avec le pouvoir civil dans tous les pays du monde, rien ne serait plus inexact de dire que Pie X n’a pas eu de politique et n’a pas voulu en avoir.Ça été sûrement la grande préoccupation du dernier pontificat de gouverner d’une main très ferme et dans une direction très précise l’Eglise universelle, non seulement dans sa vie intérieure, mais dans ses relations avec les sociétés humaines.Une bonne part de son travail a été de grouper, de discipliner, d’entraîner les catholiques du monde entier et de les préparer pour une action catholique profonde, universelle, irrésistible, qui arrêterait les progrès de l’impiété et de l’athéisme social et pénétrerait d’esprit chrétien les mœurs, les institutions et les lois.Manifestement, au début du vingtième siècle, l’Eglise militante avait à lutter, dans la plupart des pays d’Europe surtout, non plus pour garder quelques droits ou privilèges plus ou moins essentiels, 50 LA NOUVELLE-FRANCE mais pour sa vie et son existence, et elle n’avait plus d’armée.Pour reconquérir à Jésus-Christ et au catholicisme le monde chrétien, de tous les catholiques, en nombre encore mais impuissants, parce que disséminés, sans discipline, sans ordre et sans tactique devant l’ennemi, il fallait faire une armée.Ça été le travail, on peut dire, toute la politique de Pie X, de réorganiser et de refaire dans le monde entier, mais surtout en Italie et en France, la grande armée catholique.Les publicistes qui ignorent l’histoire de l’Eglise et raisonnent en dehors du catéchisme, imaginent que ce qu’on appelle la politique d’un Pape, dans les relations nécessaires de l’Eglise avec les pouvoirs civils, tient uniquement à ses idées personnelles, à son tempérament, à sa formation humaine, et ne s’impose pas à lui à la fois par des principes invariables et des circonstances providentielles qu’il ne peut pas changer.Combien de catholiques, en France ou ailleurs, auxquels on a fait croire que jamais Léon XIII n’eût condamné la loi de Séparation, ni les cultuelles, ni les mutuelles, parce qu’il était un pape politique et diplomate! Combien d’autres ont cru et ont dit tout bas, qu’un RampoIIa, par exemple, ou un Ferrata, devenu pape, aurait trouvé un modus vivendi avec la République et donné, sinon une sanction canonique, au moins un tolerari posse à des lois faites uniquement pour provoquer le schisme dans l’Eglise de France.N’a-t-on pas insinué que Benoit XV ne condamnerait pas le modernisme aussi rigoureusement que son prédécesseur, ou qu’il affranchirait les associations catholiques de la soumission aux évêques, et les dispenserait de la fidélité aux principes qui sont la base de l’ordre social chrétien ?Sottises tout cela, et d’autant plus accentuées qu’elles sont propagées par des gens d’esprit qui se croient catholiques.Non moins sot, ni moins faux, ce qu’on a imprimé maintes fois, que Pie X fut le “ Pape de l’absolu ”, qui ne tenait “ aucun compte des contingences ”, réglant tout sur des principes abstraits, information suffisante des circonstances de personnes, de temps et de lieux.C’est exactement le contre-pied de la vérité.Homme d’une foi solide, d’un zèle ardent et d’un bon sens qui avait des intuitions parfois très profondes et très nettes toujours, Pie X n’était ni un idéologue, ni un rêveur, mais un homme d’action habitué dès sa jeunesse à manier les hommes et les affaires.Les hommes d’action n’ont pas accoutumé de vivre dans le “ monde de l’absolu” sans une et sans voir 51 PIE X les contingences.En fait, la politique de Pie X, notamment en Italie et en France, s’est toujours inspirée, comme elle le devait, des principes invariables et des intérêts surnaturels qui s’imposent toujours au gouvernement de l’Eglise; mais elle a prouvé qu’il a vu bien plus clair et bien plus à fond dans la vraie situation que la multitude des sages de France et d’Italie qui se sont mis si souvent en peine de l’éclairer et de la diriger (1).Le plan d’action de Pie X se trouve tout entier dans sa première excyclique, E Supremi Apostolatus.Six mois plus tard, l’encyclique Jucunda sane, à l’occasion du treizième centenaire de saint Grégoire le Grand, le reprenait et le développait avec précision.Le saint pape du moyen âge y disait éloquemment, par les grands travaux de son pontificat, tous ceux qu’entreprendrait son dernier successeur.Tous les documents pontificaux venus depuis, lettres, motu proprio, discours, sont en germe dans ces deux premiers.C’est merveille vraiment que tant de catholiques, instruits pourtant et intelligents, puisqu’ils se sont donné la mission de renseigner et de diriger les autres, que tant d’hommes d’église et même d’hommes haut placés dans l’Eglise, pleins de zèle d’ailleurs et de généreuses intentions, ne se soient pas donné la peine de comprendre ces documents et moins encore d’en faire la règle de leurs pensées et de leur action.Ne serait-ce pas l’un des grands malheurs de notre temps, que le sens surnaturel de l’obéissance soit aussi émoussé que celui de la foi chez un très grand nombre de catholiques, et que les plus intelligents soient souvent ceux qui comprennent le moins, et que parfois ceux-là mêmes qui devraient entraîner les autres à l’obéissance active et joyeuse, la retardent et l’empêchent, parce qu’ils n’entendent psa suffisamment le mot d’ordre ou qu’il leur plaît de lui en substituer un de leur façon ?Tout le long 1—La Revue des Deux-Mondes ose écrire, loc.cit.: “ Pie n’est pas théologien; “ d’un esprit ferme et d’un bon sens parfois avisé dans les questions pratiques, “ d’une piété ardente, d’une foi mystique, il écoute les théologiens et, avec eux, “ les inspirations de sa prière et de son crucifix.’’—“Pas théologien” le Pape qui a si bien saisi la portée des erreurs modernistes et dès avant l’encyclique Pascendi les a si justement caractérisées dans une formule qui resterai “ Quelquefois avisé dans les questions pratiques ” le Pape dont la clairvoyance n’a pu être surprise et trompée par aucune des campagnes insidieuses menées en France et jusques à Rome par les Pères laïques de P Eglise en France, et parfois couvertes par des cardinaux verts! Où en est donc le sérieux de l’esprit français pour qu’une grande revue puisse imprimer de pareilles niaiseries sans se discréditer ? 52 LA NOUVELLE-FRANCE de son pontificat, et ce sera peut-être sa plus amère tristesse, Pie X aura à lutter moins contre l’ennemi du dehors que contre l’inintelligence pratique et l’indiscipline souvent inconsciente d’un grand nombre dans son armée.Comme Léon XIII, il a bien compris que si partout le pouvoir tombe aux mains des ennemis de l’idée chrétienne, qui tournent contre elle les lois et toutes les ressources de la puissance publique, c’est que le mal est au plus profond, aux entrailles de la société .Si Dieu régnait dans les âmes, il ne serait pas si facilement chassé des lois et des institutions; et tant qu’il ne régnera pas dans les âmes, au moins dans les masses profondes du peuple, la lutte, si énergique et si active soit-elle, pourra compter sur des succès partiels, jamais sur une victoire décisive.Une vie chrétienne intense et sérieuse est nécessaire à la base de toute action catholique.Le mal qui ronge la société européenne, cause de tous les autres, c’est l’apostasie; pas l’apostasie officielle seulement, mais l’apostasie pratique du grand nombre dans toute la vie publique et privée.Dans les pays catholiques, la moitié de ceux qui ont la foi ne pratiquent pas leur religion, et dans quelques-uns la moitié de ceux qui pratiquent ont à peine la foi.Comment espérer faire régner le Christ dans les mœurs publiques et les lois, s’il ne règne pas d’abord dans la vie privée des catholiques ?(1) Sans doute les catholiques feront bien de s’unir entre eux et de s’entendre avec tout ce qu’il y a d’hommes honnêtes et dévoués aux traditions d’ordre social, pour agir efficacement sur les lois et leur application et sauver ce qui reste de christianisme dans les institutions; mais ce n’est pas cette action politique, là où elle est possible, qui refera l’ordre chrétien dans la société.L’ordre chrétien, encore 1—Il y a quelques années, causant avec un religieux allemand qui comptait bien une quarantaine d’années de ministère dans les grandes villes de son pays, je lui demandai l’état du catholicisme en Allemagne.Voici ce qu’il me dit dé l’état de la foi et de la pratique religieuse outre-Rhin: “ Nos catholiques, pour un très grand nombre, sont des catholiques de nom.Très libéraux pour la plupart, ils prennent des enseignements de l’Eglise ce qui leur va, et du reste ils n’ont cure! Quant à la pratique religieuse, elle est peut-être encore moindre que leur foi, je vais vous en donner une idée.J’habite Cologne — Cologne est une ville catholique, la ville sainte de l’Allemagne.Eh bien! soixante pour cent des hommes et quarante pour cent des femmes n’y font pas leurs Pâques.” 53 PIE X il se refera nécessairement dans les pays quand le plus grand nombre des catholiques vivront leur foi avec toutes ses œuvres, et qu’ils sauront la propager par des associations.Dès sa première encyclique, Pie X, comme Léon XIII, dit aux catholiques qu’ils n’auront d’influence que par les associations.II en veut partout, dans les villes et dans les campagnes, mais des associations catholiques, où l’on professe hardiment, hautement, intégralement sa religion et toute sa religion.Volontiers il eût donné pour devise à ces associations cette parole de l’Evangile: “ Cherchez d’abord le règne de Dieu et sa justice, et le reste viendra par surcroît.” II veut que ces associations se composent surtout de laïques, mais exclusivement de catholiques, et qu’on s’y occupe moins à disserter sur droits et devoirs, qu’à les enseigner en acte par leurs œuvres.L’action, voilà ce que réclament les temps présents; mais une action qui se porte sans réserve à l’observation intégrale et scrupuleuse des lois divines et des prescriptions de l’Eglise, à la profession ouverte et hardie de la religion et à toutes les œuvres de charité, sans aucune vue d’intérêt propre et terrestre.” (1) Le programme de l’action catholique de toutes les associations est clairement indiqué.Il faut par tous les moyens, et au prix de tous les efforts, déraciner entièrement cette monstrueuse et détestable iniquité propre à notre temps et par laquelle l’homme se substitue à Dieu; rendre aux lois saintes de l’Evangile leur ancienne autorité, proclamer les principes de l’Eglise sur la sainteté du mariage, l’éducation des enfants, sur la propriété et l’usage des biens temporels, sur les devoirs de ceux qui gouvernent, sur le juste équilibre à rétablir entre les diverses classes de la société, selon les principes chrétiens.Voilà le but.Le moyen : multiplier les associations, autant qu’il en faut pour les œuvres nécessaires à tous les besoins spirituels et temporels de la société au temps présent.Que tous les laïques catholiques s’y dévouent comme à un apostolat nécessaire, souvent le seul 1—E Supremi Apostolalus.Pie X n’a jamais aimé que les prêtres fassent partie des associations catholiques de secours mutuels ou autres, si ce n’est à titre de directeur, d’aviseur spirituel et d’aumônier, pour entretenir dans les membres l’esprit d’apostolat et le zèle des vrais principes catholiques.II regardait comme un malheur pour le peuple et une déchéance pour le prêtre qu’on le détourne des divines fonctions du ministère qui lui est propre, et qu’on l’expose, sur le terrain d’une vie active plutôt faite pour les laïques, aux inconvénients d’une camaraderie qui ne rend pas hommage à son caractère sacré et ne peut pas édifier les fidèles. 54 LA NGUVELLE-FRANCE qui atteigne efficacement une partie de la société.Tout l’avenir est là.Que les catholiques travaillent au salut de la société par l’action sociale, non par l’action politique.Ce n’est pas que les catholiques ne puissent exercer leurs droits politiques, comme leurs concitoyens, pourvu qu’ils fassent toujours passer les intérêts religieux avant l’intérêt politique.Mais l’action politique n’est efficace que dans certaines conditions et peut avoir en maintes circonstances plus de périls que d’avantages.L’action sociale bien dirigée ne peut avoir que des avantages pour la société et pour l’Eglise.Si elle est plus lente, elle est plus profonde, plus universelle et plus durable.Surtout elle rend meilleurs ceux qui l’exercent.Mais une action sociale catholique suppose des catholiques complets et fervents, parfaitement instruits des principes catholiques et mettant leur vie en parfaite harmonie avec leur foi.Ces catholiques, qui les formera, sinon un clergé pieux, instruit, discipliné, parfaitement apostolique, tout entier et uniquement à son divin ministère et à la direction intelligente et dévouée de toutes les œuvres de zèle?Ce clergé parfaitement préparé pour le ministère d’aujourd’hui, c’est aux évêques de le recruter, de le former, de le diriger.II faut donc que chaque évêque comprenne que, dans un temps comme le nôtre, il est général, commandant un corps d’armée.Ce corps d’armée, c’est à lui d’en choisir les officiers, de les instruire, de les former à la discipline et à la tactique afin qu’à leur tour ils recrutent des bataillons nombreux et des soldats d’élite, les entraînent et les aguerrissent, en éliminant toutes les non-valeurs.11 est responsable de la valeur de son armée.Et c’est lui qui doit diriger le bataillon sur le terrain qui lui est assigné, en suivant le plan arrêté par le général en chef, lequel seul a la vue d’ensemble du champ de bataille, et détermine les positions stratégiques qu’il faut défendre à tout prix ou enlever à l’ennemi.Que personne donc n’engage la bataille ou ne prétende la conduire à son gré sans connaître le commandement du chef suprême; mais que les chefs des corps d’armée ne comptent pas que lui seul dirigera en personne leurs bataillons, et fera à lui seul la besogne des officiers et des soldats.Il n’y a pas que ceux qui passent à l’ennemi qui sont traîtres et félons; mais ceux aussi qui ne mar 55 PIE X chent pas au commandement, ou qui mènent la bataille à leur gré et pour leur compte personnel, et font ainsi le triomphe de l’ennemi.On voit là dans ses grandes lignes tout le plan d’action de Pie X pour la reconstitution chrétienne de la société.L’œuvre de Pie X est une œuvre de concentration, Je défense et d’action catholique; il renforce les cadres de la hiérarchie en les ralliant plus étroitement autour de la Chaire de saint Pierre; il veut accroître la responsabilité et la mission du clergé; il discipline les forces laïques, qui avaient une tendance à se soustraire à l’autorité ecclésiastique, soit en prenant des allures d’indépendance, soit même parfois en s’efforçant de dominer; enfin Pie X veut rétablir la société chrétienne sur ses vraies bases et ses principes immuables, que les théories utopiques ou dissolvantes de la Révolution, le bagage romantique ou la résurrection de vieilles erreurs déjà consommées, avaient déformés ou fait perdre de vue.(1) Ce plan d’action Pie X le mit d’abord en œuvre en Italie.Aux premiers jours de son pontificat, comme du reste aux premiers jours de son prédécesseur, il parut y avoir, sinon un rapprochement, au moins une détente dans les relations entre le Vatican et le Quirinal.Si la monarchie usurpatrice avait su et pu faire respecter dans Rome même la souveraine dignité du Pape et l’entière liberté des catholiques de la Ville et du monde, si surtout elle avait su rendre à l”Egtise catholique et à son chef toute leur liberté d’action dans le royaume et au delà, peut-être Pie X eût-i! consenti à la laisser bénéficier de l’activité des forces catholiques tenues enchaînées par le non expedit de Pie IX et de Léon XIII.Depuis 1870 les catholiques italiens, libres de concourir aux élections municipales et administratives, devaient s’abstenir de prendre part aux élections législatives.C’était la grève politique ordonnée non contre l’ordre social mais contre un régime politique hostile à l’Eglise.Cette abstention fut sévèrement prescrite et maintenue dans tous les cas, jusqu’en 1904: ne elettori ne eletti.Voyant toutefois la marée montante du socialisme en Italie, Pie X eut raison de craindre que cette abstention totale des catholiques ne précipitât le triomphe de l’anarchie sociale, qui emporterait avec la monarchie italienne tout ordre social et ce que la Révolution a épargné jusqu’ici d’institutions catholiques.II permit donc aux catholiques italiens, dans des 1—aventino—Le Gouvernement de Pie X, 2e édit., p.12.Tout cet ouvrage est à lire; il donne l’intelligence d’un grand nombre de documents du dernier pontificat. 56 LA NOUVELLE-FRANCE cas particuliers, de prendre part aux élections législatives, c’est-à-dire chaque fois que dans une circonscription électorale, les catholiques, en unissant leurs votes, assureraient l’élection d’un député du parti de l’ordre ou la défaite d’un candidat anarchiste et socialiste.Mais la demande devait être faite pour chaque cas particulier par l’évêque du lieu, et la dispense accordée par le Pape.Dans aucun cas le Pape n’entendait accorder aux catholiques l’autorisation de briguer eux-mêmes les suffrages, encore moins de se présenter aux élections comme candidats catholiques ou d’un parti catholique quelconque.Pie X était convaincu que les catholiques d’Italie étaient hors d’état de faire de la politique catholique, sans être vaincus d’avance par la coalition des adversaires, monarchistes, républicains, socialistes, et sans renforcer le mouvement anticlérical.“ La masse du peuple (en Italie) a été détachée de l’Eglise par les théories révolutionnaires et parfois par la faute du clergé.” (1) II faut reconquérir le peuple à la fois par l’action évangélique du prêtre et l’action sociale catholique des laïques, et en attendant, ralentir autant qu’on le peut la marche en avant et l’accès au pouvoir des partis subversifs.Tant que les catholiques n’auront pas rallié autour d’eux, par leur propagande sociale et par leur action dans les élections administratives, un nombre suffisant de suffrages pour commander une majorité certaine dans les élections législatives, leur présence à Montecitorio ne peut être qu’un embarras pour le Vatican, un danger pour le catholicisme et pour l’ordre social.Seuls au Parlement, les partis politiques, tous anticléricaux, doivent se diviser pour gouverner, et leur division fait la tranquillité précaire de l’Eglise et la sécurité relative de l’ordre social.Du jour où ils auront devant eux un commencement de parti catholique, ou un groupe qui en tienne lieu, ils s’uniront pour l’accabler avec un programme d’anticléricalisme qu’ils seront sûrs de faire triompher.Les événements n’ont que trop démontré combien le Pape avait vu juste.1—AVENTiNO—op.cil.On fait remarquer que Pie X regrettait qu’il fût nécessaire que la dispense du Non expedit dût être demandée par les évêques: il eût préféré qu’elle pût être demandée par les laïques, avec le visa de l’évêque.Pour le moment on ne pouvait pas compter suffisamment sur la discrétion et la discipline des catholiques laïques, et il en fut ainsi jusqu’à la mort de Pie X. 57 PIE X Dès 1904, quelques catholiques prirent sur eux de briguer les suffrages, et trois ou quatre vinrent occuper au Parlement une position aussi inutile qu’embarrassée.En 1909, l’indiscipline ne se tint malheureusement pas dans les rangs inférieurs de l’armée catholique; elle monta jusqu’aux officiers et jusque dans les rangs de l’état-major.Le Pape eut ce chagrin et le monde catholique cet étonnement, de voir des candidatures catholiques que le Vatican n’approuvait pas, couvertes et patronnées pas certaines directions diocésaines et jusque par des porporati de la Curie et d’ailleurs.La conséquence fut qu’une vingtaine de députés catholiques apportèrent à Montecitorio une parole et des votes sans influence, et provoquèrent dans le Parlement et dans le pays une recrudescence d’anticléricalisme.Qu’ils auraient rendu un fier service à l’Eglise et à leur patrie, si au lieu de se porter candidats, ils se fussent occupés activement selon les vues du Pape à étendre et propager l’influence catholique dans les masses populaires, à s’emparer des municipes et des conseils provinciaux, à organiser fortement dans toute l’Italie l’union électorale catholique qui, au moment opportun, aurait pu, par un vote compact, affranchir le pouvoir législatif de la tutelle maçonnique.Mais rarement l’ambition sait attendre quand elle est vaniteuse.Et qu’y a-t-il de plus vaniteux que l’ambition d’un aspirant à la politique, en Italie, comme en tout pays parlementaire ?Cette triste expérience donnera-t-elle aux catholiques d’Italie la sagesse pratique que leur eût assurée une docilité plus grande aux désirs de leur Chef suprême?Quoi qu’il en soit, Pie X a merveilleusement conçu et organisé l’action catholique en Italie.Il n’a presque rien créé.Il a tout transformé et organisé.En homme de gouvernement, il a profité de toutes les fautes pour resserrer davantage les liens de la discipline et de la subordination dans les associations catholiques, les adapter au cadre hiérarchique, et en faire aux mains du Chef de l’Eglise une organisation puissante qui pourra sauver la société italienne quand elle voudra être sauvée.Raphael Gervais.(A suivre) ESSAI SDR L’ORIGINE DES DÉNÉS DE L’AMERIQUE DU NORD II LES TRIBUS DÉNÉES ET LEURS CARACTÉRISTIQUES Une condition indispensable de succès dans toute comparaison, c’est la connaissance aussi exacte que possible des deux points qui doivent en être l’objet.Des notions générales sur le sujet auquel se rattachent ces points ne peuvent naturellement que faciliter leur parfaite compréhension.Quelques mots sur les tribus dénées, leur habitat actuel et leurs principales caractéristiques, tant physiques que morales, ainsi que sur leur organisation sociale, leurs mœurs et leurs coutumes, seront donc bienvenus du lecteur.Les Dénés (“hommes”), que des savants américains s’obstinent à appeler du nom impropre d’Athapaskains, qui convient uniquement à l’une de leurs tribus, forment l’une des principales familles ethniques de l’Amérique du Nord, (l) On peut les diviser en trois groupes principaux : les Dénés septentrionaux, les Dénés intermédiaires, ou du Pacifique, et les Dénés méridionaux.L’habitat des premiers est délimité par une ligne qui, partant de la baie d’Hudson, à l’est, suit la hauteur des terres entre les fleuves Churchill et Nelson, puis coïncide avec le premier presque jusqu au lac Froid.De là, cette ligne continue jusqu’au col de la Cache Tête-Jaune, dans les montagnes Rocheuses, et, se dirigeant vers le sud, va au lac Quesnel, à l’est du Fraser, qu’elle traverse ensuite pour descendre aux monts Lillouet, par 51° 30' environ.Toute la région au nord de cette ligne, y compris l’Alaska, mais à l’exception d’une lisière de terre le long du Pacifique, où sont 1.—En 1848, Henry R.Schoolcraft les appela Arctides dans un livre, The Indian and bis Wigwam, qui est un véritable pot-pourri de toutes sortes de seignements sur les aborigènes américains.Inutile d’ajouter que ce vocable qui pouvait paraître approprié il y a 67 ans, alors que l’étendue de la race dénée n’était point encore connue, est loin de l’être aujourd’hui qu’il est de notoriété publique parmi les ethnologues que, numériquement parlant, la majeure partie de sa population se trouve bien loin du cercle arctique—défait, dans le sud des Etats-Unis, ainsi qu’on ne tardera pas à le voir.ren- ESSAI SUR L’ORIGINE DES DENES DE L'AMERIQUE DU NORD 59 cantonnés quatre stocks hétérogènes, et le long de la mer Glaciale, où résident les Esquimaux, appartient à cette grande famille linguistique.Les Iles Britanniques, la France et l’Italie, l’Espagne et le Portugal, la Suisse et la Belgique, l’Allemagne et l’Autriche pourraient facilement tenir dans son périmètre.Une trentaine de tribus qui, au point de vue numérique, ne sont plus guère aujourd’hui qu’une ombre de ce qu’elles étaient autrefois, se partagent cet immense territoire.La plus importante comme nombre et habitat est celle des Loucheux, ainsi nommés à cause d’un strabisme assez commun dans l’une de leurs sous-divisions.Celles-ci sont au nombre de quatorze, et forment autant de sous-tribus qui se distinguent par de légères différences dans la langue ainsi que dans les dispositions, mœurs et coutumes.Les Loucheux peuplent à leur manière l’Alaska, le Youkon et le Bas-Mackenzie, à l’exception des côtes, et forment un total de quelque 5,300 âmes.Ce sont les aborigènes connus des Anglais sous le nom de Kutchin, par lequel on voudrait représenter la finale (kut’qin avec explosion linguale) des mots qui désignent leurs sous-tribus.C’est l’équivalent de gens de, peuple de (tel ou tel pays), le -iens de Parisiens, le -ois de Québécois.Ils sont en général grands et bien proportionnés, bons chasseurs et passionnés pour la verroterie et tout ce qui peut rehausser l’éclat de leur costume.Ce dernier était, il n’y a pas encore longtemps, remarquable par la forme pointue de sa partie inférieure.Les voisins immédiats des Loucheux sont les Peaux-de-Lièvre, qui doivent leur nom à la matière de leurs anciens vêtements non moins qu’à leur timidité naturelle.Ils ne comptent guère que 600 âmes, et passent leur vie à errer des steppes qui s’étendent à l’ouest du grand lac des Ours jusqu’aux confins des Esquimaux.Les Esclaves chassent, au nombre d’environ 1,100, près du grand lac qui porte leur nom, du fort Simpson au fort Norman.Leur grande timidité ainsi que leurs revers passés sont responsables de l’épithète peu flatteuse sous laquelle ils sont aujourd’hui connus.Ils se subdivisent en cinq groupes distincts.Les Plats-Côtés-de-Chien, ou Flancs-de-Chien (les Dog-Ribs des Anglais), ne sont pas difficiles dans leur généalogie.Ils croient humble- 60 LA NOUVELLE-FRANCE ment descendre d’un père de race canine, et forment une population nomade de 1,150 âmes, gens tranquilles pour la plupart et destinés à être plutôt victimes que bourreaux.Leur territoire s’étend de celui des Peaux-de-Lièvre à la rivière de Back.Les Couteaux-Jaunes, qui tirent leur nom d’une mine de cuivre natif dont ils faisaient autrefois toutes sortes d’armes qu’ils troquaient avec les tribus avoisinantes, sont plus agressifs, et leurs mœurs n’ont jamais été bien pures.Leur population ne dépasse pas aujourd’hui le chiffre de 500 et a pour habitat la triste région qui sépare le grand lac des Esclaves de la rivière du Cuivre (Coppermine) inclusivement.Les Montagnais, qu’il ne faut pas confondre avec la tribu algon-quine du même nom, dont la plupart des Canadiens de l’est ont plus ou moins entendu parler, sont les Chippewayans des Anglais.C’est une tribu importante, de caractère doux et de dispositions au progrès assez marquées.Avec les Athabaskains, elle ne compte pas moins de 4,000 âmes.Ses membres chassent du lac Athabaska au pays des Cris, et ils ont toujours été une source de consolations pour les missionnaires qui s’en sont occupés.Les Mangeurs-de-Caribou, dont le nom trahit le menu et l’occupation ordinaires, vont et viennent sur les terribles Terres Stériles, ou Barren Grounds, qui s’étendent presque de l’extrémité orientale du lac Athabaska à la baie d’Hudson, ou peu s’en faut.Ils constituent un groupe de 1,700 nomades moins prompts à adopter les mœurs et coutumes, ainsi que la religion, des étrangers.Les cariboux, ou rennes, traversent annuellement leurs terres de chasse en troupeaux excessivement nombreux.Affiliés depuis peut-être deux siècles à la confédération des Pieds-Noirs, tribu algonquine et par conséquent étrangère aux Dénés, sont en outre les Sards, rejeton de la tribu nomade et aussi primitive que possible des Castors dont l’habitat est juste à l’est des montagnes Rocheuses.La tribu de ces derniers n’est elle-même, en tant qu’entité ethnique, que le résultat d’une scission dans les rangs des Sékanais.Bien que classés ci-dessous parmi les Dénés de l’ouest, les Sékanais n’en occupaient pas moins originairement le versant oriental aussi bien que le versant occidental des montagnes Rocheuses.Tout en ESSAI SUR L’ORIGINE DES DÊNES DE L’AMERIQUE DU NORD 61 conservant leur langue au sein de la confédération pied-noire, les Sarcis ont adopté la plupart des coutumes, et beaucoup de la mentalité, des Indiens dont ils partagent maintenant la bonne comme la mauvaise fortune.Au nord des Sékanais et Castors, quelques bandes dénées, généralement assez peu populeuses mais très sauvages, se partagent en outre les deux versants des montagnes Rocheuses.Aucune d’elles n’est importante, excepté en ce qu’elles représentent ce qu’on pourrait peut-être appeler le prototype de la nation dénée: gens simples, même naïfs, par conséquent superstitieux à l’excès, moraux à leur manière, passionnés pour les jeux de hasard et, au point de vue social, de véritables anarchistes, ou peu s’en faut.En Colombie Britannique, les principales tribus dénées sont, du nord au sud: les Nahanais, ou Gens du Soleil Couchant, dans le voisinage de la Stickine et au pays Cassiar; population: à peu près un millier d’âmes; les Sékanais, gens simples et honnêtes, non loin des montagnes Rocheuses, d’où ils tirent leur nom, jusqu’à la fourche du lac Tatla (450 âmes) ; les Babines, grands parleurs et ennemis de toute innovation dans les coutumes qu’ils tiennent de leurs ancêtres, qui peuplent les environs du lac auquel ils ont donné leur nom, ainsi que la vallée de la Bulkley, au nombre de 530; les Porteurs, gens progressifs et plus ou moins orgueilleux, dont l’habitat s’étend de la fourche du lac Tatla au fort Alexandre, sur le Fraser (970 âmes), et les Tchilkotines, ou Chilcotins, dont les bandes ne forment plus qu’une population de 450 âmes et sont maintenant établies dans la vallée de la rivière qui porte leur nom, mais chassent à une grande distance au nord et au sud.Les Dénés de l’ouest sont un excellent exemple de l’évolution que subissent au contact de peuples psychologiquement supérieurs des tribus plus simples et de force de volonté inférieure.Chilcotins, Porteurs, Babines et Nahanais occidentaux ont depuis longtemps adopté à peu près toute la sociologie, et une bonne partie de la mythologie, de leurs voisins de la côte, Tsimpsianes, Plaidas et autres.Les Chilcotins se sont, en outre, laissés considérablement influencer par leurs voisins hétérogènes du sud, les Chouchouapes—ce qui ne veut pourtant pas dire qu’aucune de ces tribus n’a conservé de caractéristiques de la race dénée. 62 LA NOUVELLE-FRANCE Ainsi les Babines doivent leur nom à la proéminence de la lèvre inférieure qui résultait, chez leurs femmes, de l’introduction entre les dents et la lèvre d’un labret, morceau de bois dur ou d’os dont elles étaient “ornées” depuis l’âge de quinze ans ou à peu près.Cette coutume, empruntée aux Tsimpsianes de la côte, avait cours autrefois tout le long du littoral du Pacifique nord.Les Porteurs sont plus originaux et c’est une coutume qui leur est propre qui leur a valu leur nom distinctif.Chez eux la crémation des cadavres était en honneur, et les veuves portaient continuellement pendant au moins deux ou trois ans, dans de petits sacs en écorce de bouleau les quelques restes calcinés des ossements de leur défunt mari qui avaient résisté aux ravages des flammes.Il va sans dire que toutes ces tribus, dont l’agrégat ne dépasse pas aujourd’hui 19,390 âmes, étaient autrefois bien plus populeuses, sans pourtant avoir jamais eu une population proportionnée à l’étendue de leur territoire.Quelques-unes d’entre elles comptaient avant l’arrivée des blancs quatre ou cinq fois plus de membres qu’aujour-d’hui.Ainsi l’une d’elles, celle des Babines, avait encore en 1812 au moins 2,000 âmes dans une partie de son territoire qui n’en compte plus que 274 (2), et cette remarquable diminution n’est pas due à un déplacement de la sous-tribu, mais à des causes naturelles.La division des Dénés intermédiaires n’est guère importante, excepté en ce qu’elle constitue comme une série de jalons qui trahissent la marche qu’ont probablement suivie les tribus méridionales pour atteindre leur habitat actuel.Les plus en vue parmi les groupes qui la composent sont les Umquas et autres bandes apparentées dans l’Orégon, qui ne comptent aujourd’hui pas plus de 280 individus; les Houpas, sur la rivière Trinité, Californie, qui sont encore 450, sans compter quelques autres restes de tribus plus ou moins disséminés dans le même territoire.Bien que ne comprenant guère que deux tribus, la division méridionale des Dénés est de beaucoup supérieure en nombre aux deux autres réunies ensemble.De fait, je ne crois pas me tromper en 2—D.-VV.Harmon, A Journal of Voyages and Travels in the Interior oj North America, pp.218-19 de l’édition originale. ESSAI SUR L'ORIGINE DES DENES DE u'AMERIQUE DU NORD 63 affirmant que l’une de ces deux tribus, celle des Navajos, est la plus populeuse de toutes les tribus aborigènes au nord du Mexique, puisque, à elle seule, elle ne compte pas moins de 28,500 individus dans les limites de sa réserve ou à côté.Cette réserve s’étend surtout dans (’Arizona et le Nouveau-Mexique.Elle prend aussi une petite partie de l’Utah.Les Navajos sont par nature religieux à leur manière; je dirais même qu’ils manifestent des tendances au mysticisme.Mais il ne faut point perdre de vue que, de concert avec les Dénés intermédiaires, ils ont adopté la plupart des coutumes des familles hétérogènes qui les entourent.Leur mentalité se ressent aussi de leur voisinage, bien que, sous bien des rapports, elle trahisse encore des caractéristiques communes à toute la race dénée.Les superbes couvertures tissées à la main par leurs femmes et les pièces d’argenterie ouvrée qui sont dues au talent des hommes les ont rendus fameux parmi les stocks aborigènes des Etats-Unis.Ils ont eu un passé assez orageux et plus d’un démêlé avec les autorités américaines—ce qui, comme on le sait, ne veut pas nécessairement dire qu’ils aient toujours été dans leur tort.Quoi qu’il en soit ils mènent aujourd’hui une vie pastorale assez paisible et paraissent satisfaits dans l’immense région, où le sable alterne avec les montagnes, qui est devenue leur aride patrimoine.D’humeur plus tapageuse sont leurs frères, les Apaches, que l’on a pourtant réussi à parquer dans des réserves à quelque distance du Mexique, c’est-à-dire dans les Etats du Nouveau-Mexique, de l’Arizona et de {'Oklahoma.Leur population actuelle est de 6,068 âmes.Leur réputation de sauvagerie est assez connue pour qu’il ne soit pas nécessaire de la rappeler.Une dernière tribu des Dénés méridionaux que quelques-uns regardent comme se rattachant à celle des Apaches, bien qu’elle ait eu une existence séparée, est la tribu des Lipanes qu’on peut regarder aujourd’hui comme éteinte en tant qu’entité ethnique.Après bien des vicissitudes, de nombreux déplacements et des misères dues à leur peu de respect pour le bien d’autrui, les restes de cette tribu ont fini par s’amalgamer avec des congénères ou même des bandes indigènes étrangères à leur stock. 64 LA NOUVELLE-FRANCE Le grand total pour toute la famille dénée, telle que nous la connaissons aujourd’hui, est de 53,700 âmes.Ces Indiens ne se ressemblent pas beaucoup plus physique qu’en ce qui est de la mentalité.Ainsi, pour ne mentionner que deux tribus à territoire contigu, les Porteurs de la Colombie Britannique sont en général brachycéphales et quelquefois légèrement prognathes, tandis que les Sékanais, leurs voisins de l’est, sont plutôt dolichocéphales et aussi sveltes que les Porteurs sont corpulents.De leur côté, les Chilcotins sont courts et trapus, tandis que certaines femmes nahanaises sont remarquables par un teint qui, sans être jamais aussi clair que celui des blanches, est cependant beaucoup moins bistré que celui de leurs congénères du même sexe.Tous partagent quand même les caractéristiques générales de la race américaine : cheveux grossiers, plats et très noirs, yeux de même couleur, mains et pieds petits, teint plus ou moins basané et pommettes généralement assez saillantes.Leurs sens, surtout celui de la vue et la mémoire locale, sont considérablement plus développés chez eux que parmi les races qui vivent moins en contact avec la nature.Vous voyagez avec l’un de leurs chasseurs, par exemple, dans les profondeurs de la forêt arctique, ou dans les bois touffus de la Colombie Britannique.Tout à coup, sans mot dire, vous voyez votre compagnon se baisser par terre et examiner le sol que vous foulez.Un brin d’herbe ou deux, légèrement recourbés à des distances régulières, ont attiré son attention.Un caribou, ou un ours, a passé par là il y a tant de temps, vous dira-t-il alors.Vous vous étonnez et demandez du regard une explication; elle ne tarde pas à venir.Les rares brins d’herbe foulés aux pieds sur le sol presque nu de la forêt lui ont révélé ce passage, et la forme et le degré plus ou moins grand de fraîcheur de la piste, que seul son œil d’Argus peut percevoir, déterminent pour lui et la nature de l’animal et le temps qui s’est écoulé depuis qu’il vous a précédé à travers bois.Plus loin, votre guide pourra vous dire : Cette branche d’arbre n’était point cassée lorsque je passai par ici la dernière fois, il y a cinq ou six ans; cette entaille dans le tronc de ce tremble a également été faite depuis mon dernier voyage dans ces parages.Puis, si vous débouchez dans la montagne, vous le verrez soudain coucher au point de vue ESSAI SUR L'ORIGINE DES DÉNÉS DE l’amÉRIQUE DU NORD 65 en joue une marmotte ou même un animal plus petit, que vos yeux se refusent absolument à vous laisser apercevoir.Rien n’échappe aux siens, et il n’oubliera jamais ce qu’il a vu une fois.Au point de vue psychologique, si nous comparons les Dénés avec leurs voisins hétérogènes, nous pouvons, dans l’immense majorité des cas, affirmer qu’ils sont de nature plus religieuse, moins ancrés dans les préjugés de leur éducation pré-européenne, très honnêtes entre eux, passionnés pour les jeux de hasard et, étant donné leurs lumières, d’une moralité au-dessus de celle des autres tribus américaines.Mais ce qui les distingue surtout est une simplicité d’esprit qui ne permet de voir même dans leurs hommes faits autre chose que de grands enfants.Ce qui, je le répète, n’empêche nullement que chaque tribu ait quelque caractéristique spéciale qui la distingue des autres.Par nécessité autant que par goût, la plupart des Dénés sont, ou étaient il y a cinquante ans, de purs nomades, courant constamment après le gros gibier, tel que le caribou et l’orignal, qui sert à leur subsistance, ainsi que les différents animaux à fourrure qu’ils se procurent au moyen de pièges et lacets, ours, loups, renards, lynx, martres, etc.Dans l’Extrême-Est, ainsi que nous l’avons vu, le renne joue un rôle tout à fait prépondérant dans l’économie domestique de ces Indiens.Ceux qui fréquentent les grands lacs du nord s’adonnent en outre à la pêche, et l’on peut même dire que, dans l’Extrême-Ouest, le saumon est pour le Chilcotin, le Porteur et le Babine ce que le blé est pour le blanc, le riz pour le Chinois, le veau marin pour l’Esquimau et ce que le bison était il y a cent ans pour le naturel des grandes prairies américaines.Ils le prennent en immenses quantités, I’éventrent et le tailladent, puis le font sécher au soleil et à la fumée, et s’en servent ensuite en guise de pain quotidien, même lorsqu’ils se livrent à la chasse aux animaux à fourrure.Cette chasse se fait par les familles, ou les groupes de familles appelés clans (qu’on ne trouve qu’à l’ouest des montagnes Rocheuses et dans le sud), sur des territoires dont les limites déterminées par les ancêtres sont scrupuleusement gardées.Etant pour la plupart condamnés à une vie de déplacements continuels, ces Indiens n’avaient 66 LA NOUVELLE-FRANCE point originairement de chefs proprement dits (3).A l’est des montagnes Rocheuses, le système patriarchal prévalait, c’est-à-dire qu’un père de famill e vivait dans les bois et les montagnes à la tête de ses enfants et petits-enfants, mariés ou célibataires.S’il était actif, généreux et quelque peu autoritaire, il s’adjoignait souvent d’autres familles ou individus qui le regardaient plus ou moins comme leur supérieur.II acquérait ainsi une certaine influence et pouvait passer pour ce que nous appelons chef, sans en avoir jamais les prérogatives réelles telles que nous les concevons.Car son autorité restait toujours plutôt morale que coercitive, pour la raison bien simple que ses ordres n’étaient jamais accompagnés d’aucune sanction.Dans l’ouest, du moins chez les Porteurs, les Babines et une partie des Nahanais, l’organisation de la société se conformait au système matriarchal, c’est-à-dire que la succession aux titres et aux propriétés foncières suivait la ligne féminine.Ainsi ces tribus avaient ce qu’on pourrait appeler des nobles héréditaires, qui possédaient seuls les terres de chasse et jouissaient dans leur clan ou le village— car bien que chasseurs une bonne partie de l’année, ils avaient aussi des villages—d’une considération proportionnée à la générosité dont ils faisaient preuve dans les grandes fêtes publiques appelées patlaches, qui sont communes à toutes les tribus de la côte nord-ouest.Celles-ci consistaient dans la distribution avec grand apparat d’immenses quantités de provisions, peaux tannées et autres effets à des multitudes d’indiens de clans étrangers à celui du donateur.Or parmi ces peuplades les titres et les privilèges qui en découlaient descendaient, non pas de père en fils, mais d’oncle à neveu maternel.C’est ce que les sociologues appellent la matriarchie.Pour comprendre ce système, il faut se bien pénétrer de trois points essentiels : 1° on ne pouvait se marier dans son clan, d’où est là un point de plus de ressemblance entre les sociétés primitives américaine et asiatique, que je pourrais mettre en relief dans les pages qui vont suivre.Qu il me suffise en ce moment de citer un voyageur anglais au territoire des Tchouktchis, d’après lequel “un Korai.était le chef oOumwaidjik, ou plutôt c était un notable, car il n’y a point de chef parmi les Tchouktchis” (H.de Windt, Through the Gold-Fields oj Alaska to Bering Straits, p.195; Londres, ESSAI SUR L'ORIGINE DES DENES DE L’AMERIQUE DU NORD 67 l’institution connue sous le nom d’exogamie; 2° les enfants suivaient le clan de la mère, et le père était pour eux comme un étranger, parce que de clan différent, et 3° les titres et les biens fonds qui leur étaient attachés, comme les terres de chasse, ne pouvaient s’aliéner, c’est-à-dire passer à un autre clan.II résultait de cette dernière loi fondamentale que l’héritier devait être un descendant maternel, c’est-à-dire le fils de la sœur du chef, ou “noble”, qui était naturellement du même clan que lui parce que fils de sa sœur, tandis que le propre fils de ce chef appartenait au clan de sa mère qui, comme épouse, devait être étrangère à celui de son mari.A cette organisation sociale, non moins qu’au système religieux des Dénés, se rattachaient des totems, ou génies protecteurs et symboles visibles d’une parenté tout artificielle, dont j’aurai l’occasion de parler dans les pages qui vont suivre.Je serai aussi maintes fois amené à traiter plus au long des mœurs et coutumes de ces peuplades au cours d’excursions sociologiques dans lesquelles le lecteur voudra bien m’accompagner, dès que j’aurai brièvement esquissé l’habitat et les principales caractéristiques des populations asiatiques avec lesquelles nous serons appelés à les comparer. 68 LA NOUVELLE-FRANCE III PEUPLADES SIBÉRIENNES Comme dans le cas des sauvages dénés, les quelques renseignements ethnographiques et sociologiques que je vais maintenant offrir au lecteur seront complétés au fur et à mesure que l’occasion s’en présentera au cours de cet essai.L’essentiel, en ce moment, est d’avoir quelque idée de l’habitat de ces nations.Or j’avoue qu’il est assez difficile à donner d’une manière précise, et cela pour deux raisons : d’abord parce qu’aucune classification systématique de ces peuples n’a jamais encore été tentée, que je sache, et, en second lieu, à cause des déplacements assez fréquents de groupes ethniques qui n’ont, pour la plupart, aucun centre fixe.D’aucuns ont même, durant les dernières cinquante années, empiété notablement sur le territoire de leurs voisins.D’un autre côté, je ne prétends aucunement donner une liste complète des peuplades sibériennes.Je m’efforcerai seulement de n’omettre aucune de celles qui devront être mentionnées dans cette petite étude.En commençant par le sud-est, nous avons les Golds, gens avancés au point de vue de la civilisation, qui vivent dans la vallée de l’Amour et tout près des Chinois, auxquels ils ont emprunté beaucoup des principes d’art qu’ils mettent à exécution dans leurs broderies, la confection de leurs paniers, etc.Le principal centre de la peuplade est Khaborovsk et ses environs.Comme ces indigènes ne paraissent pas avoir eu beaucoup à faire avec le peuplement de l’Amérique, je n’en dirai pas plus long sur leur compte.Vient alors la tribu des Gilyaks, que Richard-J.Bush, auteur d’un intéressant volume sur la Sibérie, appelle Gilaks.Ces aborigènes habitent le delta de la rivière Amour et le nord de l’île Saghalin, juste au sud de la mer d’Okhotsk.Ils sont, comme apparentés aux Mongols.On les dit très habiles dans l’art de sculpter le bois, et les Chinois les connaissent comme les “habillés de poisson”.Leur population est estimée à 8,000.Dans la d’Okhotsk se trouvent certaines îles qui sont aussi peuplées de Gilyaks ou Giljakes, ainsi que S.Muller écrit leur assez les Tongouses, en peaux mer nom. ESSAI SUR L’ORIGINE DES DENES DE L'AMERIQUE DU NORD 69 Viennent ensuite les Kamtchadales, ou habitants du Kamtchatka.Leur population ne paraît pas dépasser aujourd’hui le chiffre de 2,000, ce qui est insignifiant pour un si grand pays.Ils sont obligeants, doux et hospitaliers.A l’instar des Dénés occidentaux, ils ont généralement deux résidences par famille: l’une pour l’hiver, et l’autre pour la pêche du saumon, à quelque cinq milles l’une de l’autre.Le saumon est, comme parmi les Indiens de la Colombie Britannique, le pain quotidien de cette petite peuplade.Des débris de poterie préhistorique ont été récemment découverts chez eux, côte à côte avec des pièces de monnaie japonaise.Un certain élément kourile se fait parfois remarquer dans I’Extrême-Sud de leur territoire, indice d’infiltration ethnique facile à comprendre.La grande majorité des auteurs appellent Kamtchadales ou Kam-schadales les habitants de ce territoire.F.-A.Colder, dans un volume qui vient de paraître, Russian Expansion on the Pacific, (1).écrit pourtant leur nom Kamchadels, et Elie Boudinot, le fameux partisan de l’origine hébraïque de nos Indiens, en parle comme des Kamt-schatkians.Israel Worsley est le seul à appeler leur pays Kamp-schatka.Juste au nord des Kamtchadales proprement dits et dans la partie septentrionale du Kamtchatka, nous avons les Koriaks, ou Koryacks (les Koraks de Bush, Sarytschew et Kennan; les Koriacs de Coxe, les Karaikees de Dobell, les Korækis de Wrangell, les Ka-reaks de Whymper et les Korjaks de Muller).Ces indigènes ont d’immenses troupeaux de rennes, variant entre cinq et dix mille par famille aisée.Ils sont divisés en Koriaks sédentaires et en Koriaks nomades.Les premiers vivent autour du golfe Penzhinsk; les seconds, qui forment une quarantaine de bandes séparées, errent sur les grandes steppes qui s’étendent entre les 58e et 63e degrés de latitude nord.Leur frontière méridionale est la colonie de la rivière Tigil, sur la côte occidentale, où ils vont chaque année faire la traite des fourrures.On les trouve rarement au nord du village de Penzhina, à deux cents milles de l’extrémité de la mer d’Okhotsk.Ils sont si nomades qu’ils campent rarement plus d’une semaine à la même place.1—Cleveland, 1914. 70 LA NOUVELLE-FRANCE Cette inconstance apparente est pour eux une véritable nécessité, attendu qu’au bout de ce temps leurs troupeaux ne trouvent plus rien à manger.Ils sont hardis et de nature indépendante.Ils ont pour guide, ou chef, le propriétaire d’une des plus fortes bandes de rennes.Cet homme exerce sur eux une certaine autorité en ce qui regarde les mouvements du groupe auquel il préside, mais rien de plus.II n’est point chef dans notre sens du mot.Par ailleurs, ces nomades sont de véritables socialistes, qui n’ont pas plus de respect pour le Czar, leur souverain nominal, que pour le plus pouilleux de leur tribu si celui-ci est en état de leur rendre service.Ils offrent souvent des sacrifices de chiens à l’Etre Suprême, qu’ils appellent parfois Celui-qui-est-en-haut, équivalent du Yuttœre des anciens Porteurs de la Colombie Britannique.Ils ne font point partie de la grande famille ouralo-altaïque, pas plus que les Tchouktchis, les Gilyaks, les Kamtchadales, les Youkaghirs, les Ostiaks et les Kots du Yeniséi.Pour différencier ce groupe ethnique, on a récemment donné à ceux qui le composent le nom de Palæo-Asiatiques, ou anciens Asiatiques.Une cinquième peuplade de la Sibérie orientale consiste dans un certain nombre d’Esquimaux, qui fréquentent la baie d’Anadyr, ainsi que le côté asiatique du détroit de Behring.Ils s’appellent Onkilons, et ont toutes les mœurs et coutumes de leurs congénères américains, dont ils partagent, du reste, la vie pauvre et souffreteuse.Viennent ensuite les Tchouktchis, dont le nom bizarre a beaucoup exercé l’ingénuité des voyageurs.Les auteurs de langue anglaise les donnent pour la plupart comme les Chuckchees; Georges Simpson écrit leur nom Tchucktchis; pour William Coxe ce sont les Tschut-skis, et pour Daniel Wilson les Tschuktehis; Ferdinand de Wrangell voit en eux des Tchuckches, Bush des Tehuktchus, Muller des Tschuk-tschians, Gawrila Sarytschew des Tschukschens, et Peter Dobell des Tchooktchees.Les Tchouktchis forment deux classes bien distinctes, celle des pêcheurs et celle des pasteurs ou bergers.Les premiers, qui sont plus ou moins sédentaires, peuplent le littoral du détroit de Behring et de la partie de l’océan Arctique immédiatement à l’ouest jus- ESSAI SUR L'ORIGINE DES DENES DE L’AMERIQUE DU NORD 71 qu’à la baie Tchaun.Ils passent pour les gens les plus sales qui existent sous le soleil (2)—titre que les Mongols leur disputent de très près.Les Tchouktchis pasteurs sont ainsi nommés à cause des grands troupeaux de rennes qu’ils élèvent et au contact journalier desquels ils passent leur vie nomade, errant immédiatement au sud de leurs congénères, c’est-à-dire de la baie d’Anadyr à celle de Tchaun.Les premiers forment une population d’environ 2,000 âmes; les seconds, qui sont de véritables sauvages, grands et forts gaillards, sont évalués à 12,000 ou 13,000.Ce sont les mêmes aborigènes que le lieutenant W.-H.Hooper appelle Tuskis dans son intéressant ouvrage The Tents of the Tuski (3).A l’Ouest des Tchouktchis, se trouve l’habitat des Youkaghirs (les Yukahiris de Latham, les Iukahirs de Wrangell, les Jukagirens de Sarytschew, que la carte de Shestakof (1727) appelle indifféremment Oukagorys et Yukagorys, et les Yukaghirs des auteurs anglais en général).Ce stock est aujourd’hui bien réduit, pas autant qu’on pourrait le croire à première vue, si l’on ne comptait-que les indigènes qui parlent la langue originelle de ce groupe.Un nombre assez considérable de gens qui lui appartiennent en réalité ont perdu leur langue maternelle pour adopter le russe, le tongouse ou le yakoute.Ceux qui se sont russianisés ont pour habitat actuel la vallée inférieure de la rivière Omoldon et de la Kolyma, ainsi que les bords des deux Anui.Les Youkaghirs qui se sont faits Ton-gouses occupent la tundra (4) qui se déroule entre I’Indigirka et la Yuna, et ceux’ qui parlent aujourd’hui le yakoute sont établis sur la tundra qui s’étend entre ce dernier cours d’eau et la Léna.Les Youkaghirs qui ont conservé leur individualité nationale ont maintenant deux dialectes, celui de la Kolyma et celui de la Tundra.Le premier est restreint au territoire de la Yassachna et du Kor- 2—V.H.de Windt, Through lhe Gold-Fields of Alaska to Bering Straits, p.201, et la plupart des auteurs qui ont traité de ces aborigènes.3.—Londres, 1853.4 On entend par lundra une plaine inculte légèrement ondulée, couverte de mousse et de lichen et par endroits assez humide et même marécageuse.Ces plaines se trouvent surtout en Russie et en Sibérie, bien qu’on en trouve aussi en Alaska, ou Je nom (qui est un mot russe) est d’autant plus approprie que ce pays fut, comme on le sait, originairement sous la juridiction du gouvernement moscovite. 72 LA NOUVELLE-FRANCE dokon, et le second a cours entre le grand lac Tchouktchi et la rivière Alaseya.L’habitat des tribus qui parlent ces dialectes se trouve bien avant sous le cercle polaire.On les dit un peu moins immorales et plus propres que les peuplades qui les entourent.II y avait en outre autrefois les Chuwantzys, Tchuwanzes ou Chelagis, ainsi que les Omokis, nations aujourd’hui disparues, dont au moins la première parlait un dialecte du youkaghir, et se trouvait à l’est de la Kolyma.Nous aurons l’occasion d’en reparler.Les Yakoutes (Yakutis de Geo.Simpson, Jakuts de Sarytschew, lakuts de Wrangell, Jakuhtis de Muller, Yakoutys de la carte de Shestakof, et Iakhuts de Whymper) sont d’origine turque selon certains auteurs, qui vont jusqu’à dire que leur langue pourrait être comprise dans les faubourgs de Constantinople.Si l’on admettait cette descendance, on pourrait vraisemblablement mettre à son compte le manque de sens moral qui caractérise cette peuplade.Mais, s’il faut en croire des explorateurs consciencieux qui les ont étudiés sur place et ont pris connaissance de leurs traditions, comme P.Dobell, John Ledyard, Ferdinand de Wrangell et Markham, ils sont de purs Tartares.Ce dernier va même jusqu’à assurer qu’ils sont les descendants de quinze mille familles tartares qui, conduites dans les solitudes hyperboréennes de la Sibérie par Sheibani Khan, petit-fils du grand Genghis Khan, gagnèrent graduellement l’océan Arctique, après s’être établis dans un pays où d’autres habitants les avaient précédés pour disparaître ensuite, ainsi que l’attestent de nombreuses yourtes abandonnées sur les bords du Kolyma et de l’Anadyr—nouveau témoignage en faveur de l’existence à une époque assez reculée des peuplades que nous avons déjà mentionnées comme disparues (5).D’après Wrangell, les traces de ces nations préhistoriques se retrouvent jusqu’au détroit de Behring et le cap Chelagskoi, ce dernier ainsi nommé en souvenir d’elles (6).Ces yourtes étaient des demeures souterraines, telles qu’on en voyait il y a peu de temps encore dans l’Amérique du Nord, notamment chez les Chouchouapes et les Chil-cotins, tandis que les Yakoutes logent dans des demeures en peaux.5— Nous voulons parler ici des Chelagis et des Omokis.6— Narrative of an Expedition to the Polar Sea, p.372 ; Londres, 1841. ESSAI SUR l‘0RIG1NE DES DENES DE L*AMERIQUE DU NORD 73 Wrangell dit rapporter leurs traditions lorsqu’il nous apprend que leur premier ancêtre fut un Tartare nommé Sachalar qui, ayant abandonné son propre pays de l’autre côté des montagnes, s’établit à Kirenga, sur la Léna, où il prit une Tongouse pour femme.Le fait que les Yakoutes s’appellent eux-mêmes Sachalary semblerait confirmer cette tradition (7).Quoi qu’il en soit de leur origine, on trouve maintenant les Yakoutes tout le long de la Léna, à partir de sa source presque jusqu’à son embouchure dans la mer Glaciale.Du temps de Wrangell, c’est-à-dire il y a près de cent ans, ils erraient aussi dans la vallée de 1’Indigirka, juste à l’ouest de la Kolyma.On les dit les plus industrieux des aborigènes de la Sibérie orientale.Ils s’adonnent à l’agriculture et travaillent l’ivoire et le fer.Ils passent aussi pour former la tribu la plus populeuse de l’est de la Sibérie.A l’ouest des Yakoutes sont les Tongouses (les Tungus ou Tun-guses de la plupart des écrivains anglais qui prononcent I’u comme notre ou.les Tongusees de P.Dobell, les Tunguzes d’Erman, les Tungusis de Coxe, les Tungusians de Bush, les Tungus de Brinton et de quelques autres, les Toungouz d’Atkinson et les Tungusiis de Muller.) Ces indigènes forment un groupe de population si important qu’on le fait souvent constituer une famille ethnique distincte.A l’instar des Koriaks, mais en moins grand nombre, ils élèvent des rennes, dont ils tirent encore meilleur parti, puisqu’ils s’en servent comme de bêtes de somme.Leur habitat a pour limite septentrionale la mer Glaciale entre le 110e et le 140e degré de longitude, c’est-à-dire l’immense presqu’île au nord-est de l’embouchure de la Iana et le pays qui s’étend au sud.Du moins, tel était il y a cent cinquante ans leur patrimoine ancestral, qui a quelque peu diminué depuis.Ils ont pour voisins méridionaux la grande famille mongole.Ils sont divisés en Tongouses sédentaires et en Tongouses nomades.Ces derniers, qui sont aussi connus sous le nom de Lamoutes (Gamuts, Lamoots ou Lamutkis), sont peut-être les moins immoraux des aborigènes sibériens et ont, en général, un caractère paisible et doux.Quelques-unes de leurs bandes se sont établies dans le Kam- 7—Ibid., p.23. 74 LA NOUVELLE-FRANCE tchatka depuis une cinquantaine d’années.Les Tongouses de la Léna sont agriculteurs aussi bien que pasteurs.Ils passent pour très industrieux.Au point de vue de l’art, on prétend que les Tongouses qui vivent dans les vallées de l’Amour et de I’Ussuri sont sans rivaux en ce qui est de la décoration des paniers en écorce de bouleau.Une tache sur l’écusson national des Tongouses consiste dans leur habitude de mettre à mort ceux des leurs qui sont devenus infirmes par suite de l’âge ou de toute autre cause.Mais loin de considérer cette pratique comme inhumaine, ils la croient au contraire la meilleure preuve de sympathie qu’ils puissent donner à ceux qui souffrent.Du reste, ces derniers sont généralement les premiers à demander pareille “faveur.” En grande cérémonie et au milieu d’une foule d’amis réunis pour la circonstance, on les étrangle donc délibérément; mais dans le cas de ceux qui sont particulièrement chers, on a soin au préalable, et pour leur éviter toute souffrance, de leur faire respirer une substance qui les insensibilise.Cette pratique était aussi en honneur chez plusieurs tribus de l’Amérique du Nord avant l’arrivée des blancs.Le terme Tongouse sert parfois à désigner les Mantchous qui conquirent la Chine, ainsi que d’autres peuplades sibériennes qui ne sont, en réalité, que leurs proches parents.D’aucuns, parmi lesquels je citeiai le Dr.D.-G.Brinton, veulent que ce nom ne soit autre que la mot tartare tongus, cochon, qui indique suffisamment ce que pensent des manières de ceux qui le portent les nomades des grandes plaines asiatiques, qui ne sont pourtant pas eux-mêmes des parangons de propreté.A propos de nom, une similitude qui peut avoir sa valeur au point de vue ethnologique consiste dans le sens qui s’attache à celui que portent ces aborigènes, de concert avec d’autres peuples tant asiatiques qu’américains.Ainsi que nous l’avons vu, Déné signifie “hommes” dans la langue des sauvages qui s’en servent pour désigner leur nation.Tandis que les consonnes qui entrent dans la composition de ce vocable restent immuables (d et t ne différent point à leurs yeux), les voyelles varient légèrement suivant les dialectes.Ainsi les Castors s’appellent Dané, les Montagnais et d’autres Déné, les ESSAI SUR L’ORIGINE DES DENES DE L’AMERIQUE DU NORD 75 Mauvais-Monde Dîné, les PIats-Côtés-de-Chien Dune, les Porteurs Tœnë, les Babines et les Chilcotins Tœni.Or les Tongouses se donnent à eux-mêmes le nom de Donki, qui a la même signification, et l’on doit en dire autant du mot Innuit par lequel les Esquimaux se connaissent entre eux.Tel est en outre le sens en aléoutien du mot Yakoute, qui désigne l’importante peuplade dont nous avons déjà parlé; tel aussi celui des deux qualificatifs Hasovo et Nyenech dont se parent les Samoyèdes, nation assez à l’ouest des Tongouses que nous décrirons à son tour par ordre géographique.Immédiatement à l’ouest des Tongouses, se trouvent les Yéniséens, ou habitants de la vallée du Yéniséi, agrégat de chasseurs et de pêcheurs qui ont des huttes mobiles, faites de quelques perches recouvertes d’écorce de bouleau.Ils s’occupent aussi quelque peu d’ouvrages de forge et, en ce qui est de leurs idées religieuses, peuvent être représentés comme ayant gardé leur paganisme primitif.Nous avons maintenant les Ostiaks, que certains ethnographes considèrent comme une division de la nation décrite au paragraphe suivant.De même que les Yéniséens, ce sont des chasseurs et des pêcheurs généralement d’assez petite stature.Ils se trouvent, au nombre de 18,840, dans le gouvernement de Tobolsk; mais le district de Beresov, dans la vallée de l’Obi, où ils confinent à ces derniers, est leur principal territoire.On leur assigne une population totale d’environ 100,000 âmes.Leurs voisins de l’ouest sont les Samoyèdes (les Samoyads de G.Jackson, les Samoèds de Bush, les Samojeds de Muller et les Samoides de l’explorateur Thomas Simpson).Ces indigènes occupent un vaste territoire.De fait, on les trouve en Europe aussi bien qu’en Asie.Ils paraissent avoir occupé autrefois presque toute la région entre les monts Altaï et l’océan Glacial.Aujourd’hui on les divise habituellement en Samoyèdes du sud et Samoyèdes du nord.Les premiers sont aussi connus sous le nom de Soiots.On les trouve dans la région de I’UIesa, sur le versant septentrional des monts Saian et à l’extrémité sud-ouest du lac Baikal.Les seconds s’appellent eux-mêmes Hasovos et se subdivisent en Youraks, dont l’habitat est entre Mezèn et la vallée du Yéniséi, 76 LA NOUVELLE-FRANCE et les Tawgis, qui peuplent la contrée désolée entre le Yéniséi et la rivière Khatanga, à l’est de la grande péninsule septentrionale de l’Asie.Malgré une dépopulation remarquable due aux maladies contagieuses et à l’abus des boissons fortes, ils passent pour compter encore environ 20,000 âmes, chiffre que l’Encyclopédie Catholique réduit à 11,931.Ce sont de rudes sauvages vêtus de peaux de bêtes, qui pêchent et chassent avec des outils en pierre ou en os.Quant aux Kirghiz, ou Kirghis, appelés aussi Kasakkirghizes et Kirghiz-Kazaks, ils forment une nation de race turque qui, au nombre de 2,500,000, peuple l’immense territoire qui s’étend entre le Volga, en Russie, et I’Irtish, Sibérie occidentale, le Turkestan chinois, les monts Alatau, le Syr-Daria et la mer Caspienne.Ils sont remarquables par leur amour de la liberté et du grand air.C’est dire qu’ils sont de purs nomades.Ils ont des pâturages à plus de 10,000 pieds d’altitude, dans un pays qu’on appelle quelquefois la Tartarie indépendante.Les Kirghiz sont très hospitaliers, et, à chaque visite d’étrangers qu’ils reçoivent, ils tuent non pas le veau gras, qu’ils n’ont point, mais un mouton engraissé, que possède toute famille aisée, coutume qui ne peut qu’encourager l’oisiveté et le manque d’industrie chez une certaine classe de leurs compatriotes.Ils sont exclusivement carnivores ; de moins, ils ne touchent jamais aux fruits de toute espèce, petits et gros, qui croissent à profusion dans leur pays.“Les légumes et les fruits sont faits pour les oiseaux et les animaux,” disent-ils, “et ceux-ci servent à la nourriture de l’homme” (8).A l’instar des Tartares, qui passent la majeure partie de leur vie à cheval, les Kirghiz sont en outre des cavaliers émérites, et aucun accident ne semble capable de les séparer de leur monture.Nous venons de mentionner les Tartares.Ce que l’ethnologue Latham appelle de ce nom n’est ni la grande famille turque, ni les Mongols, pas plus que les Mantchous pris séparément, mais ces trois groupes ensemble.8—Mme Atkinson, Recn'leclions oj Tartar Steppes and their Inhabitants, p.149.; Londres, 1868. ESSAI SUR L’ORIGINE DES DÉNÉS DE l’amÉRIQUE DU NORD 77 Pour ne pas être accusé d’affectation, je me sers dans le cours de ces pages de l’expression consacrée par l’usage français pour désigner cette nation.Chacun sait que son vrai nom est Tatare, et qu’il fut changé en Tartare par un certain Pape auquel des représentants de cette race étaient présentés.A la vue de la mine sauvage et des traits grossiers de ses visiteurs, on dit en effet que le Pontife ne put s’empêcher de s’écrier : Non quidem T atari, sed Tartari, ce ne sont pas des Tatares, mais des Tartares (ou des citoyens de l’enfer).Par Mongols on entend communément l’agrégat des tribus apparentées qui errent à partir de la grande muraille de la Chine jusqu’aux frontières des groupes septentrionaux que nous avons déjà passés en revue.Ceux de la Sibérie forment deux classes distinctes: les Mongols de la frontière chinoise, qui comprennent les Bouriates (ou Buriats, qu’Erman appelle Buraets), indigènes qui confinent aux Tongouses, et, dans la vallée de I’IIi et du lac Tenghiz, les dotes, qui sont les voisins des Kirghiz.Les premiers passent pour former une population de pas moins de 288,589 âmes.Sur le Volga et dans l’Asie occidentale nous avons les Kalmouks (Kalmucks), gens de proportions aussi athlétiques que d’apparence écœurante : horriblement sales et de mine féroce, avec des cheveux d’un noir d’ébène, un nez camus, d’énormes oreilles et des pommettes très saillantes; en un mot, de véritables sauvages qui vont à moitié nus.Quoique nomades, ils ont, de concert avec les Kirghiz, ce qu’on pourrait appeler des villages ambulants connus dans leur pays sous le nom d’aouls.Avec leurs congénères soumis aux Chinois, ils forment une population de plusieurs millions divisée en un grand nombre de tribus (9).9—Les renseignements contenus dans le présent chapitre ont été puisés aux meilleures sources, tant anciennes que modernes, et j’ai pris soin de contrôler les premières par les dernières.On peut donc les considérer comme exacts.J’ai parlé de déplacements notables comme ayant été le fait de plusieurs des peuplades ci-dessus énumérées.On pourra s’en rendre compte en comparant avec les habitats décrits au cours de ce chapitre les limites territoriales suivantes que j’emprunte à la “Carte des Découvertes russes” publiée par l’Académie Royale des Sciences de Saint-Pétersbourg, et reproduite en anglais à la fin des Voyages from Asia to America de S.Muller, dont la seconde édition fut imprimée à Londres en 1764.A l’époque où parut ce document, les Gilaki (Gilyaks) avaient leur habitat juste à l’embouchure de la rivière Amour, ou Sagalin, et les Kamtschadali (Kam 78 LA NOUVELLE-FRANCE Comme nous n’aurons guère l’occasion de les mentionner dans les pages qui vont suivre, cette brève mention suffira.Nous pouvons maintenant procéder à la comparaison de ces différentes peuplades avec nos Dénés d’Amérique.tchadales) dans l’extrémité sud du Kamtchatka, dont la partie septentrionale, entre les rivières liar et Anadyr, est représentée comme peuplée alors de Korjaks (Koriaks).A ceux-ci appartenaient aussi les tundras qui s’étendent immédiatement à l’ouest de la baie Penschinskaja.Le territoire assigné sur cette carte aux Jukagiri (Youkaghirs) se trouve juste au nord et au nord-ouest, ayant pour limite-la rivière Jana, où il confine à celui des Jakuti, ou Yakoutes.L’habitat des Tchouk tchis, “dont l’étendue n’est point encore connue,” déclare l’antique document est marqué comme étant sur les bords de la mer, à I’extrém ité nord-ouest de la Sibérie, et aucune mention d’Esquimaux n’y est faite.Cette vieille carte représente les Yakoutes comme habitant depuis le confluent de l’Aldan avec la Léna, jusqu’à l’embouchure de cette dernière, ainsi que sur Kolyma, au sud de la partie orientale de la nation youkaghire.La part faite aux Tungusi (Tongouses) sur le document russo anglais est des plus généreuses.Nous les voyons, en effet, non’seulement près de la mer d’Okhotzk, dans le voisinage d’Okhotzkoi Ostrog, mais encore au sud-ouest de ce village, peuplant la région arrosée par les sources de l’Aldan, et jusque dans la “Tartarie Chinoise,” vers le 54e degré de latitude nord.De là ils se répandent au sud du lac Baikal (au nord duquel cette carte met les Buriati, ou Bouriates).Puis, loin, bien loin dans le nord-ouest, nous les retrouvons dans la vallée du Haut-Yéniséi, sur la rive droite de ce fleuve, où ils ont pour voisins les Ostiaki (Ostiaks), à l’ouest de ce fleuve, et les Samojads (Samoyèdes), à l’est et à l’ouest de son embouchure, c’est-à-dire jusqu’à la rivière Anabara, à l’est, et la baie Obscaia, à l’ouest.Ce serait peut-être rendre service à ceux qui voudraient se livrer à des études spéciales sur ces pays et les peuplades qui s’y meuvent—en même temps que donner quelque idée des dépenses encourues pour mener à bonne fin un travail comme celui-ci—que de les prévenir que le modeste ouvrage qui contient cette précieuse carte, un volume de XLII-76 pages seulement, se vend aujourd’hui au prix modéré de cinq livres sterling et cinq chelins.Heureux encore est le collectionneur qui parvient à mettre la main sur l’un des très rares exemplaires qui sont parfois offerts par les bouquinistes d’Europe! A.-G.Morice, O.M.I. NIETZSCHE ET LA MENTALITÉ ALLEMANDE En Europe depuis le commencement de la guerre, à Montréal depuis la conférence de M.André Lechtenberger, Nietzsche a beaucoup fait parler de lui, en bien comme en mal.Jamais homme peut-être n’a été apprécié si diversement dans le même temps et les mêmes milieux.Les uns ont voulu voir en lui le père de la mentalité allemande, l’inspirateur du germanisme agressif et impitoyable, l’initiateur de la Weltpolitik suivie par le Kaiser et qui devait fatalement aboutir à la guerre actuelle.Les autres l’ont défendu avec conviction contre de telles imputations, en mettant en lumière son mépris de la kultur et des vertus allemandes, sa haine de l’empire bismarkien et son opinion cent fois exprimée, et sur tous les tons, que le peuple allemand “est le plus borné du monde.” On s’étonnerait que des idées si opposées puissent avoir cours si l’on ne savait que Nietzsche a écrit un bon nombre d’ouvrages, que sa pensée a été changeante et souvent contradictoire, qu’à des lecteurs superficiels et non avertis elle donne lieu à des interprétations peu concordantes.Sa probité intellectuelle était à ce point intransigeante, écrit Emile Faguet, qu’elle “le forçait à penser, à dire, à écrire des choses contradictoires et contraires à sa pensée générale, si, au moment où il les concevait, elles lui semblaient vraies.” Ce n’est donc pas une mince tâche que de concilier des opinions diamétralement opposées, comme celles dont j’ai plus haut donné un aperçu.C’est pourtant ce que je vais essayer de faire, quoi qu’on puisse penser et dire de mon audace.Si je manque à convaincre mes lecteurs, ce ne sera pas la première fois.Pour enfermer toute ma pensée dans un bref énoncé, je dirai que la mégalomanie allemande, la soif d’hégémonie mondiale des Allemands, leur “volonté de puissance”, procèdent d’un syllogisme dont Fichte et Nietzsche ont successivement formulé les prémisses.Fichte a posé la majeure dès 1808 dans ses Discours à la nation allemande; Nietzsche posa la mineure quelque soixante ans plus tard avec sa théorie du surhomme; les pangermanistes ne devaient pas tarder à tirer les conclusions. 80 LA NOUVELLE-FRANCE Je m’explique: Dans ses Discours à la nation allemande Fichte fournit au nationalisme germanique sa philosophie et sa formule, auxquelles il est depuis resté fidèle; le pangermanisme n’en est que la stricte application.“On n’a qu’à modifier le mot de Siéyès pour résumer la doctrine de Fichte : “Qu’a été jusqu’ici l’Allemagne?Rien.Que veut- elle être ?Tout”.Mais il faut ajouter que pour Fichte, il n’y a pas de milieu entre ces deux situations: L’Allemagne ne sera rien si elle n’est tout.Fichte déduisait sa théorie sur l’Allemagne de la théorie de Rousseau sur l’état de nature, sur l’état primitif de l’humanité, considéré comme un âge de bonté, de moralité, de vertu idéale, de virginité divine par opposition à une civilisation qui avait tout corrompu.Le peuple allemand représentait la nature et les autres peuples, la civilisation.II fallait donc qu’il ne lui parvînt rien des autres peuples et pour cela qu’il les anéantît, qu’il les rendît, par la conquête et l’oppression, totalement improductifs.Ils sont inchangeables, disait-il textuellement, il faudrait" leur arracher l’âme du corps.Qu’il n’y ait que nous, ou nous ne compterons pas; nous n avons pas d’autre moyen de compter.Ayons une culture, mais qui ne soit qu’allemande.” (1) A la fin du XIXe siècle la philosophie de Rousseau, où Fichte avait pris son principal point d’appui, était bien démodée; le charme qu’elle avait trop longtemps exercée sur les esprits étant rompu, elle n’offrait plus de résistance et était trop apte à céder sous la pression d’une critique serrée.Au reste, le peuple allemand n’était plus que vertueux: il était devenu fort, et plus fort encore tueux.Il fallait donc qu’une philosophie de la force se fît jour et vînt étayer celle de Fichte sur l’état de nature.Le ne pouvait plus se passer d’une doctrine qui soutînt sa marche conquérante, qui légitimât les instincts de proie et les poussées de violence qu’il encadre; qui conférât aux aspirations les plus matérielles de la race allemande et de l’Etat prussien les titres de l’absolu et de l’idéal.Il trouva tout cela dans la philosophie de Nietzsche, quand celui-ci ne fut plus la pour défendre son œuvre contre pareille interprétation.que ver- pangermanisme Pierre Lasserre, Revue Hebdomadaire du 7 nov.1914. NIETZSCHE ET LA MENTALITE ALLEMANDE 81 Je n’ai pas qualité pour commenter savamment la philosophie de Nietzsche, mais j’en trouve dans une récente livraison du Corres-dant un exposé succint que je transcris tel quel.Elle est simple et peut se résumer en peu de mots: II considérait l’humanité co rime composée de deux types fondamentalement différents, le faible et le fort, l’être fait pour obéir et celui fait pour commander la foule, la populace et l’aristocrate, ce dernier en petit nombre.Dans la lutte entre ces deux types chacun cherche naturellement à opposer sa moralité à l’autre et à déprécier celles des qualités de son adversaire qui sont dangereuses pour lui.Ainsi le faible loue la douceur et la compassion et vante la pauvreté et la renonciation.Comme le christianisme s’est développé parmi les faibles et les humbles, au milieu de la population esclave de Rome, et exalte cette moralité , Nietzsche s’en déclarait l’adversaire et se proclamait lui-même l’anté-Christ.II estimait et jugeait toutes choses du point de vue de la moralité du fort et l’idéal était d’arriver à la production, selon lui nécessaire, d’une race plus forte, plus puissante et plus dominatrice, le Uebermenscb, le surhomme, par le culte et la pratique des qualités et de la moralité des forts.” (2) II semble bien certain que jamais Nietzsche ne songea à voir dans les Allemands des surhommes, ni à prétendre que ses compatriotes fussent destinés au rôle de race supérieure et dominatrice de l’avenir.Nous avons vu qu’il était loin de les juger aussi favorablement.II détestait l’Empire, qu’il tenait responsable de la dégradation de l’esprit allemand, et pourtant qu’est-ce qui pouvait mieux que l’Empire et l’unité acheminer la race allemande vers une hégémonie européenne ou mondiale, si tant est que c’eût été là le rêve qu’il caressait?II est probable que jamais une telle pensée n’effleura son esprit.II ne fut pas de ces philosophes qui forgent des idéologies dont ils veulent que la race dont ils sont soit seule à profiter.Cette sorte de nationalisme lui fut toujours étrangère.II voulait faire de sa doctrine le principe directeur de toutes les sociétés, de tous les Etats.S’autoriser de la philosophie de Nietzsche pour élever d’emblée l’ensemble de la nation allemande au rang des surhommes, c’est en réalité se mettre en contradiction avec elle, puisque dans une telle agglomération, les aristocrates, les forts, les surhommes, au sens que Nietzsche donne à ce mot, sont forcément en nombre restreint.Mais les théoriciens du pangermanisme n’étaient pas hommes à s’embarrasser de pareilles distinctions; esprits déliés, ils eurent (2) Franck Levray, Correspondant, 10 nov.1914. 82 LA NOUVELLE-FRANCE tôt fait de comprendre quel parti ils pourraient tirer de la doctrine nietzschéenne en la détournant de sa signification primitive pour la plier à une interprétation arbitraire en la démarquant au besoin, en la dosant selon les milieux divers où elle était destinée à pénétrer.Ils étaient en présence d’un peuple débordant de confiance en sa force, orgueilleux de sa kultur et de ses vertus, ne doutant déjà plus de sa supériorité dans tous les domaines et très porté à prendre ses appétits les plus vulgaires pour des aspirations surhumaines, partant bien préparé à recevoir le nouveau Coran.A leur signal l’Allemagne intellectuelle s’est mise à l’œuvre pour inculquer à la nation allemande tout entière la moralité des forts, avec tout ce qu’elle comporte de mépris pour les droits des faibles et d’insensibilité a l’endroit de leurs souffrances.Nous avons pu voir depuis le commencement de la guerre à quel point ils y ont réussi.Prêtons un instant l’oreille à l’un des plus célèbres d’entre eux, Maximilien Harden, proclamant les nouveaux droits de l’Allemagne: droit d’asservir qui lui plaît, droit de tailler à sa guise dans l’héritage des autres nations, droit de garder tout ce qu’elle aura la volonté de prendre, droits dérivés de sa seule force et que sa seule force limite: Inutile de broder, inutile de démontrer, diplomates en redingotes et en lunettes, que nous sommes d’honnêtes gens à l’humeur pacifique.Cecil Rhodes— un grand homme! un géant en souliers vernis et au poumon tuberculeux!—l’a rugi à la face ratatinée des pédants : “Cette guerre est juste parce qu’elle sert à mon peuple, parce qu’elle accroît la puissance de mon pays.” Enfonçons cette maxime à coups de marteau dans tous les coeurs.Elle l’emporte sur des tous les murs, sur les hôtels de centaines de Livres Blancs.Affichons-la sur ville, aux coins des rues—des grandes affiches rouge sang!.Renonçons à nos misérables efforts pour excuser l’action de l’Allemagne, cessons de déverser de méprisables injures sur l’ennemi.Ce n’est pas contre notre volonté que nous nous sommes jetés dans cette aventure gigantesque.Elle ne nous a pas été imposée par surprise.Nous l’avons voulue, nous devions la vouloir.Nous ne comparaissons pas devant le tribunal de l’Europe; nous ne reconnaissons pas semblable juridiction.Notre force créera une loi nouvelle en Europe.C’est l’Allemagne qui frappe.Quand elle aura conquis de nouveaux domaines pour son génie, alors les prêtres de tous les dieux vanteront la guerre bénie.L’Allemagne ne fait pas cette guerre pour punir des coupables ou pour libérer des peuples opprimés et se reposer ensuite dans la conscience de sa magnanimité désintéressée.Elle la fait en raison de la conviction immuable que ses œuvres lui donnent droit à plus de place dans le monde et à de plus larges débouchés pour son activité. NIETZSCHE ET LA MENTALITE ALLEMANDE 83 Max Harden ajoute qu’il n’y eut jamais guerre plus légitime que celle qui a écrasé la Belgique et jamais de guerre qui ait été la cause d’un bienfait plus grand pour le peuple conquis.Le cas de Max Harden n’est pas isolé, n’est pas exceptionnel; ils sont des centaines: généraux, professeurs d’universités, publicistes, hommes de lettres, à tenir un pareil langage, renchérissant à qui mieux mieux, cherchant qui l’emportera en fait de cynisme, de vantardises, de rodomontades et d’affirmations d’avance démenties par les événement.Nietzsche portera-t-il devant l’Histoire la responsabilité de la terrifiante mentalité qui s’est fait jour par toute l’Allemagne depuis que la guerre est déclarée?J’incline très fortement à le croire, parce qu’il a mis à la portée des intellectuels allemands une arme qui sans doute ne leur était pas spécialement destinée, mais dont il ne tenait qu’à eux de se servir et de la plier à l’usage qui leur conviendrait.En serrant de plus près l’analyse des spéculations nietzschéennes, peut-être arriverons-nous aussi à plus de précision.Le Nietzschéisme, écrit le critique américain Paul Elmer Moore, (1) est une glorification de la guerre.C’est en un sens à peu près tout ce que l’on veut y voir, car son auteur était un maître phraseur, qui se souciait peu de mettre de la suite dans ses discours, de sorte que le diable et les anges pourraient citer ses écrits avec une égale conviction, de même qu’ils citent, assure-t-on, des œuvres plus orthodoxes.Mais à travers l’ensemble de ses phrases décousues transparaît une tendance assez bien définie de pensée et de sentiment, et voilà bien ce qui a dynamiquement opéré sur tant d’esprits pratiques du Fatherland.En résumé, la force du Nietzschéisme peut se définir comme suit: Une violente répudiation de toute foi ou tradition qui reconnaît un pouvoir de droit et justice en dehors des impulsions naturelles et exerce un veto à l’encontre des penchants volontaires de notre nature; une identification de la contrainte de soi avec la dégénérescence et de l’égoïsme conscient avec la santé; la recherche du bonheur dans la victoire sur les autres plutôt que dans la victoire sur soi-même, et le rejet de toute sympathie pour les faibles entraînant une renonciation même partielle au privilège de la force; une distinction bien tranchée entre les individus supérieurs et la foule servile; une substitution de la volonté de puissance au simple instinct de survivance du Darwinisme, avec cette conséquence que la lutte instinctive et inconsciente doit s’intensifier en une bataille consciente pour atteindre à la domination; la concurrence vitale avec ses règles de fair-play et ses limitations imposées par la tradition se muant en une glorification de la guerre en tant que suprême épreuve de la force, obtenant sa pleine justification dans les succès.(1) Dans un périodique de New-York, The Nation, cité par le Literary Digest. 84 LA NOUVELLE-FRANCE Telle est l’essence de la philosophie distillée par un esprit supérieur du pragmatisme de Luther (qu’il loue pour sa profondeur et son courage, mais condamne pour sa religiosité), de la politique de Frédéric le Grand (qu’il regardait à peine moins que Napoléon comme le génie de la guerre et de la conquête) et de la déification romantique de son développement émotif.Comment douterons-nous que cette doctrine, entre des mains expertes, soit devenue une force, une force qui, soigneusement dirigée, dût victorieusement circonvenir des esprits qui n’étaient d’avance que trop disposés à céder devant elle?Nous, Latins, Celtes ou Anglo-Saxons, nous figurons difficilement qu’une théorie métaphysique de la vie puisse servir à façonner le caractère de toute une nation et influencer sérieusement sa politique.Les événements se sont chargés de nous prouver qu’il en est pourtant ainsi en Allemagne, à cause du tempérament de la race, du sérieux qu’elle apporte à tout ce qu’elle fait, et parce qu’une partie de la doctrine avait hanté l’oreille populaire depuis l’époque lointaine où Luther déclarait “la guerre une affaire divine en soi, aussi utile et nécessaire au monde que le boire et le manger ou tout autre travail.” Nombre d’auteurs ont insisté sur ce point, et M.Paul Elmer Moore le remarque à son tour, l’esprit du militarisme ne s’est pas limité à une coterie d’officiers prussiens, mais s’est étendu à la masse de la nation allemande.L’unanimité de la presse, les manifestes adressés aux pays neutres par les intellectuels les plus renommés, l’empressement des moralistes, des poètes et des artistes à l’éponge sur les pires actes de vandalisme de l’armée, tout à montrer que quelque chose est à l’œuvre réellement différent du patriotisme ou du chauvinisme qui anime les autres pays.Ce quelque chose ou, comme dirait Nietzsche lui-même, nouvelle valeur,” dont la force de pénétration, appuyée sur l’orgueil et tous les secrets instincts de la race, n’est comparable qu’à celle qu’eut le Coran pendant les premiers siècles après l’hégire; il semble bien qu’on devra l’appeler le Nietzschéisme.passer concourt cette Ferdinand Paradis. LE PÈRE BUTEUX ET LE DRAME DU ST-MAURICE (1652) “ Le 10e jour de May le P.Jacques Buteux, en compagnie d’un Français nommé Fonta-rabie et d’un Huron nommé Thomas Tson-doutannen, fut tué par une bande de 14 Iroquois.Les deux français demeurèrent morts sur la place; le Huron fut emmené prisonnier; ce fut dans les Trois Rivières au troisième portage.Le Huron se sauva du depuis des mains des Iroquois, et arriva aux Trois Rivières le 28 du même mois, qui donna nouvelle de la défaite.”—Journal des Jésuites.(1652.) Il y a trois cent quinze ans, dans une ville historique qui s’élevait au sein des vastes plaines de la Picardie si cruellement dévastées en ces derniers temps par l’invasion allemande, naissait un petit enfant d’une faible complexion, mais qui, devenu adulte, devait offrir un grand exemple de force d’âme et d’héroïque endurance.Au baptême on lui donna un nom d’apôtre: il s’appela Jacques Buteux.Né à Abbeville au mois d’avril de l’année 1600, il entra dans la Compagnie de Jésus, à Rouen, en 1620, et fut envoyé dans les missions du Canada en 1634.Il devait périr misérablement, obscurément, dix-huit ans plus tard, dans une région alors inconnue, que l’industrie moderne a, de nos jours, rendue célèbre: la région de La Tuque, de Grand’Mère et de Shawinigan.Le premier acte de courage que devaient accomplir nos missionnaires venus de France, au dix-septième siècle, était d’affronter les dangers de la traversée de l’Océan dans de pauvres voiliers dépourvus de confort, et de subir pendant des semaines et même des mois les multiples inconvénients du roulis et du tangage.Le Père Buteux ne pouvait échapper ni à ces dangers, ni à ces inconvénients.Arrivé à Québec, une tâche nouvelle s’imposa à son zèle d’apôtre: celle d’apprendre la langue des sauvages qu’il devait évangéliser.Car il appartient aux prêtres de parler le langage des peuples aux- 86 LA NOUVELLE-FRANCE quels ils s’adressent, et elle est bien erronée cette doctrine récemment préconisée d’après laquelle ce serait aux peuples à apprendre le langage de leurs prêtres.Le bon Père fut bientôt en état de se faire comprendre des Algonquins et des Montagnais dont il devint un des missionnaires attitrés.Toujours souffrant et d’un tempérament maladif, il lui arriva souvent de sentir intensivement l’aiguillon de la faim.A quelqu’un qui avait le droit de connaître toute sa pensée, ce grand fervent de la pénitence et du sacrifice déclarait qu’il aspirait au martyre.Le bûcher des cruels Iroquois ne l’effrayait pas: “ Pour moi, disait-il, je m’estimerais heureux si Dieu permettait que je tombasse entre les mains de ces infidèles; leur cruauté est grande et mourir à petit feu est un horrible tourment, mais la grâce surmonte tout et un acte d’amour de Dieu au milieu des flammes est plus pur que ne le sont toutes nos dévotions séparées des souffrances.” Il ressentait pour les nations sauvages qu’il avait évangélisées (à Québec, à Tadoussac, à Gaspé, à Plie Percée, aux Trois-Rivières, à Richelieu et ailleurs) de véritables “ tendresses de père ” et savait se faire aimer de tous ceux à qui il avait procuré le don inestimable et divin de la foi.Mais c’étaient surtout les Attikamègues ou Poissons Blancs qui étaient ses enfants de prédilection.Cette nation occupait les terres lointaines du haut du fleuve Saint-Maurice, appelé alors Rivière des Trois Rivières, à cause des trois chenaux de son embouchure.II y a une différence de niveau de 1300 pieds entre les sources du Saint-Maurice, à la hauteur des terres, et son embouchure, sur le fleuve Saint-Laurent (1).De là le régime tourmenté de la rivière et le nombre considérable de ses chutes, cascades et rapides, correspondant à un nombre égal de portages (2).Les berges de cette grande rivière du nord sont le plus escarpées et toute la région avoisinante est extrêmement difficile à parcourir.C’est un pays d’une grande richesse forestière généralement peu propre à l’agriculture.Au prix de mille peines souvent , mais 1— Charles-Edouard Gauvin, arpenteur-géomètre.2— Les portages de la Loutre, de la Montagne, de la Chaudière, de I’IIe, des Coeurs, du Rapide-Blanc, de la Tuque, des Piles, de Grand’Mère, des Hêtres, de Shawinigan, des Grès, de la Gabelle, des Trois-Roches, des Forges, et quelques autres. 87 LE PÈRE BUTEUX ET LE DRAME DU ST-MAURICE et de persistants efforts, le Père Buteux traversa toute cette région et se rendit, en 1651, jusque chez ses chers Attikamègues, “ les enfants de son cœur,” dit le Père Ragueneau (1), et dont il avait fait un peuple de fervents chrétiens après les avoir tirés de la barbarie.Le Père Buteux passa l’hiver de 1651-52 aux Trois-Rivières et y donna des instructions à plusieurs groupes de sauvages encore païens ou déjà convertis.Parmi ceux-ci se trouvaient quelques Attikamègues qui le prièrent avec instances de retourner dans leur pays, où il aurait l’occasion de rencontrer plusieurs nations variant de l’extrême nord.Le bon Père consentit à se rendre à leur désir.Le 3 avril 1652, il écrivit au R.P.Paul Ragueneau, supérieur général des Jésuites à Québec, pour lui annoncer son départ prochain.“ C’est à ce coup, dit-il, qu’il faut espérer que nous partirons.Dieu veuille que les résolutions soient fermes et qu’enfin nous partions une bonne fois, et que le ciel soit le terme de notre voyage.Les Attikamègues étaient au nombre d’environ soixante âmes, — hommes, femmes et enfants.“ Les provisions de la petite troupe, continue le P.Buteux, sont entre les mains de Celui qui nourrit les oiseaux du Ciel.Je pars accompagné de mes misères; j’ai grand besoin de prières; je demande en toute humilité celles de Votre Révérence et de nos Pères.Le cœur me dit que le temps de mon bonheur approche.Le Père emmena avec lui deux bons et pieux chrétiens qui devaient l’accompagner à son retour aux Trois-Rivières: un soldat français nommé Pierre Fontarabie et un Huron converti appelé Thomas Tsondoutannen.(2) Le groupe attikamègue, missionnaire en tête, se mit en marche dès le 4 avril.Le moment ne pouvait être plus mal choisi.La fonte des neiges rendait presque impraticables les rares sentiers de la forêt; la débâcle des lacs et des rivières s’annonçait prochaine; toute navigation était impossible; d’autre part les oiseaux migrateurs n’étaient pas encore revenus des pays chauds et la chasse et la pêche n’offraient que peu de resssources; on courait au-devant de la misère et de la 1— Lettre du 4 octobre 1652 au Provincial des Jésuites.2— “ Le 4 d’Avril, le P.Buteux partit des Trois Rivières pour la mission aux Attikamègues avec Tsondoutannen, Huron, et Fontarabie ”.— Journal des Jésuites (1652). 88 LA NOUVELLE-FRANCE faim.Celles-ci ne furent pas lentes à assaillir les pauvres nomades, qui eurent beaucoup à souffrir, “ étant souvent plusieurs jours sans que leur chasse donnât de quoi vivre.” Après un trajet relativement court mais excessivement pénible, la caravane épuisée fit halte à un endroit situé probablement au delà de la chute de Grand’Mère, où l’on pouvait commodément dresser des tentes.Elle dut y rester quelque temps, immobilisée.Il fallut, un peu plus tard, prendre un parti extrême, se décider à I’éparpille-ment, afin d’échapper aux pires éventualités.Le missionnaire entendit les confessions, célébra l’office divin, distribua la sainte communion, donna à tous des conseils; puis les indigènes se dispersèrent par petites bandes, espérant par là pouvoir plus facilement éviter la famine et la mort.Le Père Buteux, Lontarabie et Tsondoutannen partirent les derniers.Aucun Attikamègue ne les accompagnait.Ils reprirent le chemin des Trois-Rivières (1) en se servant d’un léger canot d’écorce qu’ils avaient eux-mêmes construit et qu’ils pouvaient aisément transporter dans les portages.Partis du lieu de leur campement le 9 mai, jour de l’Ascension, les trois voyageurs arrivèrent, le lendemain, à un portage qui longeait, affirme-t-on, le tumultueux Saint-Maurice à l’endroit où il se précipite d’une hauteur de 135 pieds et forme h.cataracte de Shawinigan.Ils avaient mis pied à terre et s’apprêtaient à franchir ce portage difficile — le troisième rencontré depuis la veille — lorsque, soudain, un cri féroce retentit dans les airs.Au même moment quatorze Iroquois sortirent d’une embuscade, s’emparèrent du Huron, qu’ils garottèrent, puis criblèrent de balles le Jésuite et le soldat français, qu’ils achevèrent à coups de hache et de couteau.Le missionnaire fut percé de plusieurs balles et eut un bras cassé.II prononça avec ferveur le nom de Jésus et expira aussitôt ainsi que son compagnon.Tous deux furent dépouillés de leurs vêtements et jetés dans la rivière, les blanches vagues du rapide ou de la cataracte leur servant de linceul.Les Iroquois demeurèrent plusieurs jours au même endroit.Ils y étaient encore le 13 mai.(2) 1— Telle est l’opinion très vraisemblable de M.Benjamin Suite.2— On m’a dit, à Shawinigan même, que c’est bien là, près de la chute principale du Saint-Maurice, que le P.Buteux fut massacré.Ce qui est certain, c’est que toute la région du Saint-Maurice fut témoin du zèle héroïque de l’apôtre des Attikamègues assassiné par les Iroquois. 89 CHRONIQUE SCIENTIFIQUE Toujours lié, et destiné à subir le supplice du feu dans l’un des Cinq Cantons, le Huron Tsondoutannen fut emmené loin du théâtre de la tragédie du 10 mai et conduit en un endroit d’où il réussit à s’évader, malgré la surveillance dont il était l’objet.Il atteignit les Trois-Rivières le 28 mai (1) et fit connaître aux Pères de la résidence le drame sanglant dont il avait été le témoin et tous les incidents de la dernière mission du bien-aimé religieux dont il avait été l’humble compagnon.Et le nom de Jacques Buteux, entouré de vénération et de respect, fut inscrit aux meilleures pages des annales religieuses et historiques de la Nouvelle-France.Ernest Gagnon.Québec, 14 janvier 1915.CHRONIQUE SCIENTIFIQUE LA CRÉMATION ET LA SCIENCE II existe en France une excellente association, la Société médicale de saint Luc, saint Corne, saint Damien, créée pour entretenir des rapports de confraternité et d’édification entre les médecins chrétiens.Cette société publie un Bulletin où figurent les travaux de ses membres, faits à un point de vue professionnel ou à un point de vue philosophique pour le but qu’elle poursuit.Dans le no.d’août 1913 de ce précieux Bulletin, je trouve, sous la signature de M.le Dr.Brohan, une ample étude sur la crémation à laquelle je voudrais emprunter quelques faits et quelques considérations dans le domaine scientifique, qui est celui où je m’aventure le plus volontiers.1—Le Journal des Jésuites dit le 28 mai; le P.Ragueneau dit le 8 juin.Il faut remarquer que le Journal était rédigé “ au jour le jour,” tandis que la lettre du P.Ragueneau où est relatée la mort du P.Buteux, ne fut écrite que cinq mois après l’événement. 90 LA NOUVELLE-FRANCE La crémation est un mode de funérailles qui, sans être encore très répandu dans les pays ou règne la civilisation chrétienne, tend cependant à y prendre de l’extension.La propagande qui se fait en sa faveur trouve sa source, indiscutablement, dans le sectarisme anti-religieux.Toutefois, ce sectarisme n’est jamais assez loyal pour s’avouer ouvertement; et les partisans de la crémation, affectant la plus absolue indifférence en matière religieuse, déclarent hautement que ni le culte ni les croyances ne sont en jeu dans la question: il ne s’agit là, nous est-il affirmé, que de sauvegarder l’hygiène publique et de mettre la société à l’abri de toute contamination ayant pour cause la décomposition des cadavres dans les cimetières.L’attaque étant portée sur le terrain scientifique, c’est donc là aussi que nous devons y chercher une réponse.Les éléments de cette réponse nous sont fournis par quelques savants très autorisés, dont les observations nous apprennent que, moyennant certaines précautions faciles à prendre, les cimetières ne constituent nullement un danger pour la santé publique, et surtout que celle-ci n’a rien à gagner à la substitution de la crémation à la sépulture chrétienne.Le principal argument invoqué en faveur de la crémation est le danger des cimetières, accusés de constituer des foyers de pestilence très propres à infecter l’air atmosphérique et à contaminer les eaux souterraines utilisées comme boisson.Les allégations sont purement imaginaires, et ne reposent sur aucune observation scientifique; au contraire, des recherches précises en ont fait justice.C’est ainsi qu’il est établi que les gaz soi-disant délétères, que l’on suppose tout-à-fait gratuitement se dégager des cadavres, n’ont jamais fait périr ni un gardien de cimetière, ni un fossoyeur, ni un employé des pompes funèbres.La moyenne de la longévité dans cette classe sociale n’est pas inférieure à celle que les statistiques révèlent dans les professions les moins dangereuses.Un savant qui a fait une étude spéciale et rigoureuse de la question, le Dr Dauchez, assure qu’aucun médecin “n’oserait affirmer avoir couru de véritables dangers pendant les longues séances de dissection passées dans les amphithéâtres sur des sujets déjà fort altérés.Injectés ou non, ces cadavres, dont l’odeur se dégage sans 91 CHRONIQUE SCIENTIFIQUE cesse dans les vastes charniers, n’ont jamais entraîné la mort d’aucun sujet sain.” Le professeur Ambroise Tardieu, dans l’article Inhumation du “Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques”, montre que les affirmations émises sur la présence de gaz dangereux dans les caveaux mortuaires sont souvent exagérées et d’une manière générale contredites par les analyses chimiques.On a dit et répété que la décomposition des cadavres engendre des carbures, des sulfures et des phosphures hydrogénés et cyano-génés, c’est-à-dire des produits inflammables et vénéneux.II est possible que dans certaines conditions ces gaz toxiques se dégagent réellement des cadavres.Cependant, ayant examiné à l’aide des ressources de la chimie le contenu de soixante cercueils de plomb qui avaient renfermé des corps de tout âge, enfants, adultes, vieillards, et dont la date d’inhumation s’échelonnait entre une semaine et quatre-vingt-dix années, Tardieu ne put y trouver la moindre trace des gaz incriminés.Dans tous les cas, les gaz constatés dans les cercueils étaient composés, pour la presque totalité, d’azote et d’acide carbonique, c’est-à-dire de produits irrespirables, impropres à entretenir la flamme et par suite la vie, mais ininflammables, non-toxiques,— donc, incapables de nuire lorsqu’ils se dégagent à l’air libre, comme c’est le cas pour les cimetières.Les miasmes soi-disant délétères des tombeaux ne sont donc qu’un mythe, un épouvantail imaginaire.Devrons-nous davantage considérer les cimetières comme des sources de contamination des eaux, et donner sur ce point raison à ceux qui les proscrivent au nom de l’hygiène?Les témoignages compétents qui affirment la proposition contraire sont assez nombreux.Dès 1878, discutant au Congrès d’hygiène la question de la crémation, les chimistes Durand-CIeye, Schlœsing et Proust faisaient observer que le sol constitue certainement le filtre le plus parfait pour l’épuration des eaux souillées par des matières organiques.Ce n’est pas seulement dans l’étendue très restreinte des cimetières que la terre reçoit dans son sein des substances ayant vécu; partout où elle s’étend, ses couches, par le seul jeu des forces naturelles, constituent un réceptacle des cadavres animaux et végétaux; par- 92 LA NOUVELLE-FRANCE tout où elle s’étend, elle s’incorpore les déchets de la vie, livrés aux microbes de la putréfaction.Cependant, en dépit de cette souillure permanente, de ce contact général avec les cadavres, les sources qui sortent de la terre ne sont-elles pas pures et exemptes de contamination?En 1881, une Commission spéciale, saisie de la question, déclarait, à la suite de minutieuses recherches, que l’eau des puits situés au voisinage des cimetières parisiens n’était nullement souillée par le fait de ce voisinage.La science pourrait même presque affirmer que l’inhumation dans les cimetières de personnes ayant succombé à des maladies infectieuses ne présente aucun danger pour l’hygiène publique, et n’est pas une cause de dissémination de ces maladies.A l’appui, j’emprunte une déclaration du célèbre professeur Brouardel, maître incontesté dans le domaine de la médecine sanitaire et légale : “Il n’est pas démontré, dit-il, qu’une fois inhumés les cadavres des cholériques puissent être un agent de propagation de cette maladie; nous n’en avons pas rencontré jusqu’ici une seule observation probante.” Cette remarque, d’ordre négatif, doit évidemment être corroborée par des expériences positives.De telles expériences ont été faites sur des cadavres d’animaux ayant à peu près le volume du corps humain, et enterrés dans des sols variés après avoir préalablement reçu des cultures de microbes pathogènes déterminés.Losener, auteur de ces expériences, a noté que dans les cadavres inhumés le bacille de la fièvre typhoïde disparaît en trois semaines environ, le bacille du choléra en un mois, le bacille de la tuberculose ordinairement en moins de deux mois.De plus, jamais les bactéries pathogènes introduites dans les cadavres ne se retrouvèrent dans la terre des fosses, même dans celle placée immédiatement au-dessous des corps.Ainsi la souillure du sol des cimetières et de ses nappes d’eau par les microbes enterrés avec les cadavres ne peut se faire que très exceptionnellement, très difficilement, et en tout cas d’une manière très temporaire.Nous pouvons donc faire nôtre la conclusion du Dr.Ch.Le Maout dans son Essai sur l’hygiène des cimetières: “Les eaux provenant des terrains d’inhumation ne peuvent, grâce au pouvoir naturel d’épu-tion du sol qui s’exerce pendant la durée de leur filtration à travers 93 CHRONIQUE SCIENTIFIQUE les couches géologiques, être contaminées par les produits chimiques de la décomposition des cadavres ou par la présence d’êtres organisés inférieurs.La corruption de l’atmosphère des nécropoles est identique à celle des villes dont elles dépendent, et aucun méphitisme ne peut exister dans celle des cimetières exploités suivant les principes de l’hygiène, pas plus que la couche aérienne qui les enveloppe n’est le réceptacle de germes pathogènes plus nombreux et plus virulents qu’ailleurs.” L’incinération des cadavres réunis en grandes masses, comme c’est le cas dans les épidémies et les guerres, n’offre même pas d’avantages réels.Après la guerre franco-allemande de 1871, le Conseil d’hygiène et de salubrité de l’arrondissement de Sédan avait approuvé un projet tendant à l’exhumation et à [’incinération de tous les cadavres de soldats enterrés dans la région.Mais le Comité consultatif d’hygiène publique de France s’y opposa, et se borna à donner le conseil de recouvrir les tranchées contenant les cadavres d’un tumulus peu élevé, et d’y ensemencer des graines de plantes très avides d’azote.Inutile ou inapplicable au point de vue hygiénique, la crémation comporte sous d’autres rapports des inconvénients graves.Elle supprime toute possibilité d’exhumation juridique et d’expertise judiciaire post mortem dans les cas où ces deux opérations sont nécessaires.Aussi le Conseil d’hygiène, sur le rapport d’une Commission composée de Boulet, Boussingault et Troost, n’a-t-il pas hésité à trouver “dans la crémation de très sérieux inconvénients au point de vue de la médecine légale et, par suite, au point de vue de la sécurité publique”.Des arguments qui précèdent, il est facile de conclure que l’Eglise, lorsqu’elle défend la crémation au nom de la morale chrétienne, lorsqu’elle prohibe ce traitement indigne d’un corps qui par l’Eucharistie a participé au Corps et au Sang de Notre-Seigneur, ne se montre nullement en contradiction avec la science, puisqu’au point de vue scientifique les avantages de la crémation sont nuis et même négatifs’ A.Acloque.Wimereux (Pas-de-Calais) 27 sept., 1914. PAGES ROMAINES LE THÉÂTRE DU TREMBLEMENT DE TERRE Le 13 janvier, un peu avant huit heures du matin, le sol de Rome s’ébranlait, ému par l’une de ces forces souterraines qui viennent assez souvent porter la désolation là où elles s’affirment davantage.En un clin d’œil, les rues furent peuplées de gens dont la toilette négligée manifestait les sentiments de peur qui avaient saisi toutes les âmes.Et chacun de regarder attentivement les façades des maisons, y cherchant les traces delà secousse qui, dans son mouvement ondulatoire, semblait en avoir disloqué les briques ou les pierres.Bientôt, on se racontait la chute de l’une des colossales statues des apôtres qui surmontent la façade de la basilique de Saint-Jean de Latran, le renversement de la croix qui dominait le fronton de S.Paul-hors-les-murs, les dégâts survenus à la coupole de S.Carlo ai Catinari, au clocher de S.André delle Fratte, à la colonnade du Bernin qui précède S.Pierre, et l’on se demandait avec anxiété quelle pouvait être l’étendue du désastre en dehors de Rome.Vers midi, le télégraphe apporte des noms débordants de tristesse : Avez-ano, Pescina, Sora furent les premiers qui émurent la pitié de tous les C’était sur les bords du lac Fucin, dans la glorieuse vallée du Liris, que le tremblement de terre avait accumulé le plus de ruines et fait le plus de victimes.Et, ce n’est pas la première fois que cette province des Abruzzes était dévastée par le même fléau.Dans la série des tremblements de terre qui, ne cessant de se renouveler à dater du mois d’octobre 1702 au mois de juillet 1703, jètèrent l’Italie dans une épouvante facile à comprendre, Norcia et ses environs dans le domaine temporel pontifical, non moins que le province des Abruzzes, eurent le plus à souffrir.Aujourd’hui, le centre du phénomène destructeur a été l’ancien lac Fucin (662 mètres d’altitude), dans les environs duquel s’élevaient ces malheureux pays aujourd’hui réduits en des ruines accumulées.César, Claude tentèrent en vain de dessécher ce lac dont les eaux sans écoulement causaient bien des ravages quand les pluies en augmentaient trop le volume.Claude célébra par de grandes fêtes l’inauguration de l’émissoire qui fut fait pour permettre au lac de s’écouler.Cecanal souterrain, le plus long que l’antiquité ait creusé, mesurait plus de cinq kilomètres de long.Moins bien exécuté que tant d’autres travaux romains, il s’obstrua en partie, puis tout à fait, si bien que le lac redevint un nouveau danger pour ses riverains de 1832 à 1875.Seul le prince Torlonia, se substituant à la société qui avait pris l’entreprise du dessèchement du lac, [réussit à conduire à bonne fin l’œuvre commencée et, de ce fait, donna à l’agriculture 160 kilomètres carrés de terres labourables.Les Marses, peuple de la famille sabellique, furent les habitants les plus célèbres des montagnes qui entourent le lac Fucin.Braves entre les plus braves guerriers, leur courage invincible avait fait naître ce proverbe si connu: Nec de Marsis, nec sine Marsis posse triumpbari.La guerre sociale ou des alliés qui éclata, l’an 91 avant J.C-, porte également le nom de guerre marsique à du rôle principal qui y jouèrent les Marses.Et dans le cours des siècles, les villes qui gardèrent le souvenir de ces puissants ancêtres, non moins que celles qui s’élevèrent dans leurs environs, c’est-à-dire, soit dans le voisinage du lac Fucin, soit dans la gracieuse vallée du Liris, donnèrent naissance à des hommes dont l’histoire garde encore jalousement les noms.Décius, Attilius Regulus, l’orateur Valerius naquirent à Sora, qui est la clef des Abruzzes, et que les Romains conquirent sur les Volsques trois siècles avant J.C.Non loin de là, dans la petite île S.Paolo, que l’on croit être l’ancienne nsula Arpinas, Cicéron vint au monde et en fit le théâtre de ses dialogues cœurs.cause 95 PAGES ROMAINES sur les Lois.En une époque plus rapprochée, Sora fut encore illustrée par la naissance du célèbre Baromus, (1538) et Pescina, en 1602, par celle du cardinal Mazarin.C’est dans ces contrées dont l’histoire est tantôt illuminée par les illustrations qui s’y succédèrent, tantôt assombrie par les cataclysmes qui en provoquèrent la désolation, à Celano, où sur onze mille habitants le dernier tremblement de terre vient de faire trois mille victimes, que naquit Thomas de Celano, l’auteur présumé du Dies Iræ (en 1253).Tout au moins lui en attribue-t-on la composition musicale.Quoi d’étonnant que cette prose, où les supplications émues se mêlent aux terrifiantes descriptions, soit sortie d’une âme vivant en un pays où tout rappelait la puissance de Dieu et la faiblesse de l’homme! Ce fut encore dans cette province des Abruzzes, mais au nord du lac Fucin, que, pendant de longues années, celui qui devait être plus tard le pape S.Pierre Céiestin mena la vie érémitique sur le mont Morone.Le 29 août 1294, la ville d’Aquila, qui dans la suite devait garder son tombeau, vit l’étrange spectacle de ce pape nommé malgré lui et dont le consentement avait été arraché, faire entrée solennelle entouré des rois de Naples et de Hongrie.Charles II et André III, qui chevauchaient à ses côtés, escorté par le Sacré-Collège qui l’avait élu le 7 juillet précédent, et suivi, disent les chroniques, de pas plus de deux cent mille les parties de l’Italie.son personnes accourues de toutes Ce sont tous ces pays aux souvenirs si féconds dont le sort excite la plus profonde pitié.Venere, fraction de Pescina, compte 600 morts sur mille habitants.Paterno est complètement détruit.A Celano, sur onze mille habitants trois mille victimes, le chateau des Orsini construit en 1480 démoli, et tant la secousse sismique a été particulièrement violente en ces pays, que la route qui y conduit s’est entrouverte sur une largeur variant de 20 à 30 mètres et sur une profondeur de 0.30 centimètres.Cerchio complètement détruit ne garde que 250 survivants de ses 2600 habitants.L’église principale en s’écroulant a enseveli une foule pieuse groupée autour de la chaire où prêchait un religieux passioniste.San Benedetto des Marses, construit sur l’emplacement de l’ancienne Mar-ruvium, ville principale des Marses, dont on voyait encore des ruines imposantes, a complètement disparu.Avezzano, Tagliacozzo présentent un spectacle indescriptible qui arrache les larmes et dont la terreur rend muet de stupéfaction.Eglises, humbles demeures, chateau construit autrefois par les Colonna, palais Torlonia, gare du chemin de fer, demeures des services administratifs, il ne reste plus rien.Pescina, dont la route ici affaissée, là soulevée, a été comme ondulée par les secousses sismiques, n’a plus une habitation qui soit restée debout.Plus de 4000 victimes sont ensevelies sous les décombres.Eglises, hôpital, préfecture, tout est écroulé.A Rieti, les tombes du cimetière se sont entrouvertes, les chapelles funéraires se sont démolies, mettant a nu l’horrible spectacle de la décomposition des cadavres ensevelis.Détruites, les petites villes de Ortucchio avec 2,400 habitants, Gioia de Mars avec sa population de 3,500 âmes, Cappodocia, Gastello à Fiume, Petrellai Liri, Verrechie, Capistrello, où sur 500 habitants en survit seulement une trentaine, et tant d’autres villages ou cités, dont les noms s’ajoutent à cette funeste liste.Sora, que l’on surnommait la petite Rome à cause de ses palais, ne garde de ses belles constructions que les murs maîtres dont les grandes crevasses laissent voir les désastres intérieurs.Sept sœurs de charité ont été ensevelies là, sous les ruines de leur chapelle, où elles étaient réunies pour assister à la messe.La charmante Isola del Liri, Arpino, l’ancien Arpinum des Volsques, patrie de Marius, du chevalier d’Arpin( Giuseppe Cesari, 1560-1640), ont également leurs victimes humaines et leurs destructions matérielles.Bref, si terrible que 96 LA NOUVELLE-FRANCE fût le désastre de Messine, il est surpassé par celui des Abruzzes, affirment ceux qui ont été témoins de l’un et de l’autre.Une tempête de neige, qui quelques jours lus tard vint s’abattre sur ces contrées infortunées, ajouta encore à l’horreur de situation, en rendant beaucoup plus difficiles les travaux de sauvetage entrepris immédiatement par le gouvernement italien et par les sociétés charitables de Rome et d’ailleurs.A la demande de Benoît XV, l’un des premiers convois des blessés retrouvés connue sous le nom de K eur sous les ruines fut dirigé vers cette portion du Vatican, l’hospice Samte-Marthe, aménagée autrefois par Léon XIII, lors de l’épidémie cholérique qui dévasta Rome sous son pontificat.Construit par Pie IX pour servir de demeure aux bénéficiers de S.Pierre qui u’y habitèrent jamais, réservé aux victimes du choléra qui n’y vinrent point, destiné ensuite par Léon XIII à être le logement des pèlerins ouvriers qui accouraient de l’étranger pour s’incliner sous la main bénissante du pape, ce grand immeuble fut le quartier général des pèlerinages ouvriers.Pie X en ouvrit les portes aux victimes du tremblement de terre de Messine, dans l’espoir d’aller lui-même, sans sortir du Vatican, leur porter ses consolations et ses généreuses aumônes.Malgré son désir, il put recevoir, il ne put pas aller au chevet de ceux qui souffraient sur les lits que sa charité leur avait ménagés.Rome avait alors le célèbre Nathan, l’ancien chef de la francmaçonnerie, comme syndic.Ses insolences envers la Papauté étaient trop fréquentes pour ne pas craindre qu’il ne cherchât peut-être à se rencontrer avec l’auguste Pontife, dans un hôpital dont les portes ne pouvaient lui être refusées, pour manquer de respect à la plus haute autorité de la terre qu’il insultait chaque année officiellement dans son discours du 20 septembre.Pie X s’abstint d’aller vers les réfugiés; il les reçut chez lui, dès qu’ils pouvaient se lever et venir en ses appartements du Vatican.Rome ayant aujourd’hui à sa tête le prince Colonna, Benoit XV n’avait plus à craindre une atteinte quelconque à la grandeur de sa dignité, et dès le premier jour, faisant abattre la petite cloison qui servait de limite au Vatican du côté de Sainte-Marthe, il est allé porter aux survivants de la grande catastrophe, avec les bénédictions de son cœur, les largesses de ses aumônes, et ces paroles pleines d’espérance qui semblent des sourires du ciel quand elles tombent de la bouche de celui qui représente ici-bas la grande miséricorde d’en-haut.Tite-Live raconte que lorsque Rome était secouée par des tremblements de terre, les Romains s’empressaient d’apaiser la colère des dieux par des prières publiques, ces fléaux étant toujours le présage de quelque grave événement.“Nunquam Urbs Roma tremuit, ut non juturi eventus aliem id prœnuntium esset.S’il en est ainsi, quel sera le grave évènement qui suivra celui-ci?En attendant, la catastrophe des Abruzzes a provoqué des prières publiques dans les églises de Rome et surtout un magnifique élan de charité dans toutes les classes en faveur des victimes.Celui qui a promis de récompenser la main qui donne un peu d’eau froide à l’infortuné qui a soif, ne pourra que bénir ceux dont les cœurs se sont largement ouverts pour donner généreusement.Ce cataclysme sera une source de bénédiction.Don Paolo-Agos Le Directeur-propriétaire, Imprimerie de L’EVENEMENT 30, rue de la Fabrique, Québec.L’abbé L.Lindsay
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