La revue de Manon, 1 août 1927, lundi 15 août 1927
No 13 Revue Littéraire la plus Distinguée des Foyers Canadiens Montréal, 15 Août 1927 année .v.v mm .•:*:•>:•:•.x-x-x-x-x-x-:- miïmsœm m m m ¦ .' ¦ • mbhmhmwh ¦¦¦ mm mmmm m&mmü mmmmi .-x-x mmmm vx+x-x ¦ fia iiPilpiPP «pÿ pp» -x-x-x-x-x-:- x-x-: x-x-x !i! -x IPI -:-x- v**; ::Xv:v®:x::-: x-x-x x-x-y.-x •v'v! iiilIM liiiiPlïl v.v.-.iili x-x-x-x- x-x-x- BE?«p v&mm xvx v.v.v.-.v.v pïil: .-Xv.v.vXvXvXv mmm >-.v.v.>ÿW -.-.-.v.-.vXv mm x-x-x*:-: ms: WAV wmm •.v.-.v.:Mva .*.*.•:¦ K DEMPSEY MALGRE Dans ce Numéro UN ROMAN COMPLET par Eva JOUAN mm .'.V.V.v.v, •v.v.:-:*>:¥x# viS: ¦V.V.-.v.¦v.v x-x-x x-x-x-x*:-:-:*:-:*:- ¦ v.v.v:;Xv> .v.v.-.v mm V.-.V.V.* v.v.Xÿ ftS*-::*: .v.-:-.-:-:-.-; -x-x- «üi v.-.-.VA WA mmmm •¦•V.V mm '.V.v .V.’.V.1»* .•.V.v v.v v .v.v, V.'.V.v;./.;.v S®#®* BS*:; ».•••• .iflliiiiii ïiiiiiw V.'.V v.v.v.v.*.*.v v.v: ¦avx;-:-:-:-: .xix-vxxvx: VA-A-iv .v.v.-.v.-.-.r-ÿ&ïyÿ.v.v.-.*.xv:-:-:-:- XyX-Xv .V.V.'.'' •V.*.¦-•v.v x-x-x-x V.*.’ mm •v.*.*.V/A *.%v •V.V.V S® 888888 >:>y«v >&.¦ mb Mmm.A®5 BftJS ¦K ¦i !v/aV SCSh m& :mm ¦ >'sÿ/Æ &£££#•£ -•¦• > :.¦MS WM g&ggss /-y.; 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mais l'univers continue sa marche.En ce qui concerne la nature, il n’est point d’immortalité individuelle, mais l’immortalité de la race et de l’espèce existe pourtant.Une génération en engendre une autre et ainsi de suite.Aucune génération ne demeure.En fait, pour nous satisfaire, tout doit se terminer.En musique, il nous faut un accord final.Dans une histoire, si elle doit nous intéresser, nous ex'geons un commencement, des complications, puis une conclusion satisfaisante.Un discours ne peut se passer de péroraison.Les choses les plus immuables que je connaisse — celles, c'est-à-dire, qui me paraissent exprimer l’éternité — ne sont pas les montagnes, ni même les étoiles, mais, assez curieusement, les rivières qui changent continuellement.Elles sont éternelles, justement parce qu’elles se renouvellent constamment.Ce même Arno, dont les flots baignent aujourd’hui Florence, était déjà là au temps du Dante.Jules César vit le même Tibre que nous.Avec orgueil, Guillaume le Conquérant regarda couler cette Tamise qui coule encore, et Jeanne d’Arc contempla cette Seine que les Parisiens voient tous les jours.Ainsi, les choses les plus véritablement éternelles ne sont pas celles qui restent à tout jamais pareilles, mais bien celles qui se renouvellent perpétuellement.De ce principe de la fin de toutes choses, le sage tire un réconfort.Il en apprend la modération dans ses joies et la patience dans ses chagrins.Dans les jours de peine, les paroles qu’il murmurera pour soutenir son courage sont les mêmes que celles qu il répétera dans la joie pour ne point laisser s’exagérer son ivresse: “Et ceci aussi passera”.A de certains moments, c’est pour nous une grande consolation que cette certitude de la fin de toutes choses.Un grand écrivain a dit: “Quand nous sommes fatigués d’avoir trop vécu, d’avoir trop espéré, d’avoir trop souffert, nous ne pouvons que remercier le ciel de ce qu’aucun mort ne revient sur terre, de ce que la rivière la plus lasse finit par arriver au repos dans la mer.” La citation n’est peut-être pas tout à fait exacte, parce que je la fais de mémoire, mais le sens en est celui-là.Nous pouvons supporter beaucoup de choses, parce que nous ne vivons qu’un jour à la fois.L’Ecriture nous le dit: “A chaque jour suffit sa peine.” L'intensité de notre vie est coupée par des périodes de repos.Chaque jour est par lui-même une petite vie, et nous offre l’image de ce jour plus long: la vie, où le matin, le midi et le soir sont la jeunesse, 1 âge mûr et la vieillesse, que nous arrivons à traverser successivement.* * * L’homme moyen a peur “d’en faire trop”.C’est pour cela qu’il est simplement un homme moyen.Toute personne qui voudra se procurer d’anciens numéros de '‘La Revue de Manon” pourra le faire en s’adressant aux bureaux de la Revue, 2035 Saint-Denis, ou en envoyant un mandat de peste.10 sous le numéro.S il avait le désir de faire plus d’ouvrage qu’on en exige poux le salaire qu’il reçoit, il serait un homme exceptionnel.Or, les hommes exceptionnels sont rares.Non pas saulement le3 génies, les hommes d’extraordinaire qualité.Simplement les hommes qui font scrupuleusement tout le travail pour lequel ils sont payés.Pour ceux-là, la demande excède toujours l’offre.Aussi l’on peut affirmer que celui qui s est donné pour règle de faire toujours un peu plus qu’on n’attend de lui est sur la route certaine du succès.Celui qui s'applique à ne fournir que le nfini-mum de rendement est sûr de rester dans la médiocrité.Je connais un grand nombre d employeurs.Or, il n’y en a pas un qui ne soit harcelé par le tourmant constant de trouver un bon personnel.Je cannais un grand nombre d’ouvrier; ceux d’entre eux qui sont satisfaits et heureux sont, sans exception, ceux qui S'efforcent de faire tout ce qu ils peuvent.Et je ne connais pas un mécontent qui n’ait pour principe d’en faire le moins possible.Le travail semble être la panacée universelle.Non seulement il facilite les rapports entre patrons et ouvriers, mais il les facilite entre les ouvriers eux-mêmes.On a débité pas mal de platitudes sur la dignité du travail, les droits des travailleurs, etc., mais peut-être n’a-t-on pas suffisamment insisté sur l’absolue nécessité du travail comme facteur de bonheur et comme garantie contre la possibilité d’une banqueroute morale.Le point faible de toute discussion sur ce sujet, c’est que chacun semble considérer comme indiscutable que le travail est une malédiction, une nécessité lamentable ! La plupart d'entre nous travaillent et, comme nous voulons faire bonne mine à mauvais jeu, nous travaillons avec courage, mais nous allons à l’ouvrage un peu comme nous irions en prison.FRANK CRANE.?î i I î î i î i ! i NOS ROMANS COMPLETS A NOS NOUVEAUX LECTEURS Voici la liste des romans complets déjà parus dans notre revue: “CENDRILLON AU BAL” par Guy Chantepleure (paru dans le numéro du 15 juin) ; “PRES DU BONHEUR” par Henri Ardel (paru dans le numéro du 1er juillet) ; “PERILS D'AMOUR” par Daniel Lesueur (paru dans le numéro du 15 juillet) ; “LE MARI DE GISELE” par H.A.DOURLIAC (paru dans le numéro du 1er août), et “MALGRE ELLE” par Eva Jouan qui paraît dans le présent numéro.Ce dernier sera suivi de “PROFIL DE VEUVE” par Paul Bourget, de l’Académie française qui paraîtra dans notre numéro du 1er septembre.On pourra se procurer les romans dé~à parus en écrivant ou en s’adressant à “La Revue de Manon”, 10:5 rue St-Denis, Montréal.Chaque roman se vend 10 cents et est expédié sans frais de poste. Page quatre LA REVUE DE [MANON [Xi outré al, 1er cÂoût 1927 î \ ?ANS l’un des tiroirs *>’ de mon secrétaire de bois de rose, je viens de retrouver ce billet, écrit au crayon par mon mari, de Strasbourg, où, au cours Tune randonnée d’étude, il s’était arrêté un soir.“J’ai revécu les heures cruelles qui m’ont fait si douloureusement souffrir î Aujourd’hui, la petite tête victorieuse, de ma Ninon, irrésistible sous ses boucles d’enfant, si dorée dans la lumière, me console de la perte de la femme aux longs cheveux tant pleurée !.” Jamais non plus, je n’oublierai la nuit tragique, où moi-même, d’un coup de ciseaux malhabile, je fis le sacrifice de ma chevelure.C’était en voyage.A Strasbourg.Dans une chambre d’hôtel.Deux jours plus tard, à Paris, un coiffeur expert avait métamorphosé le page aux mèches rebelles.Shampooing, rasoir et fer à friser devaient accomplir le miracle et ma nuque pâle se couronner de larges coques d’or bruni pareilles à un éparpillement de châtaignes au soleil.Depuis longtemps, comme toutes les têtes féminines, écervelées et modernes, je rêvais d’écourter la longue parure enveloppante aux reflets métalliques, dans laquelle, aux heures d’intimité, mon mari aimait à plonger son visage.Avoir les cheveux coupés !.Etre subitement transformée en une Ninon à boucles folles, ou en une garçonne délurée, dans un certain petit mouvement de la tête dégage la nuque rasée ! N’est-ce pas là, l’idéal ?La mode.enfin ?En société, en tête-à-tête avec mon époux très conservateur, combien de fois n’avais-je pas abordé la question ?Je l’avais formulée sous toutes ses formes, présentée sous ses aspects les plus irrésistibles.Peine perdue! Mon mari se montrait intraitable.Il était de ces hommes qui, n’ayant aimé qu’une fois dans leur vie.veulent garder intacte, toujours, l’élue de leur jour de noce.Je lui étais profondément attachée, et sur toute autre question j’aurais capitu7é.Mais sur celle-ci, c’était trop demander.T’étais femme avant tout, et cette mode nouvelle exerçait un attrait si particulier que je me sentais impuissante à lui résister plus longtemps! Je d'sais donc que nous étions en voyage.Partis de Suisse pour Paris, nous nous étions arrêtés à Strasbourg, d’où nous avions rayonné en auto à travers les Voges.C’était un joli tour, plein d’impressions de fraîcheur et de lumière cueillies aux frondaisons des vertes forêts hunrdes.Ce jour-là, après le couvent de Sainte-Odile, pieusement agenouillé dans la solitude des hauteurs boisées, nous visitions le château moyenâgeux de Kônigsbourg, sur la façade duquel se profile encore l’aîle noire de l’Aigle prussien.Parmi nos compagnons de route — des touristes anglais et américains — se glissait un couple étrange : c’étaient des Italiens, je crois.Lui, le visage banalement régulier, portait un costume gris.Elle, chose curieuse, était sans chapeau.Son ovale se dessinait très pur, un peu austère sur les lambris de chêne des vieilles salles, encadré par de sombres bandeaux à la Vierge de Botticelli.C’était une chevelure rare, aussi noire que le plu- • • • • i \ î I Par EVE mage de l’aigle du vaste portique, et enroulée sur la nuque en une masse si volumineuse et lourde, qu’à tout instant on s’attendait à la voir crouler sur la frêle personne qu’elle aurait à coup sûr inondée jusqu’aux chevilles.Cette raison seule, évidemment, empêchait la dame italienne d’adopter une coiffure au goût du jour et même de porter un chapeau, d’autant plus que cette année-là, la mode gratifiait ses adeptes d’entrées si lillipu- ¦ V : ms iiiiaiiil4 isip«r : : aa*.4Mi « .v.v *.• • mip ill».SiiiSPÉ#,,: jiliiil mr- llitS )aurais je n oublierai la nuit tragique.tiennes, que les coiffures d’aspect normal elles-mêmes s’en trouvaient souvent embarrassées.Je suivais l’Italienne des des yeux sans parvenir à me rendre compte du sentiment exact qu’elle m’inspirait : admiration.pitié, je ne sais.A un moment donné, comme devant moi, elle traversait une passerelle, je me tournai vers mon mari pour l’interroger des yeux.Il comprit ma question, mais secoua la tête, pour me contraindre au silence.Le monsieur en gris nous suivait en effet, et toute réflexion aurait pu être surprise.Quelques instants plus tard, comme nous parvenions au sommet d’une tour, durant une seconde encore, le noble profil de la dame étrangère se dessina devant moi, en si complète harmonie avec ce cadre des temps passés que je fus obligée d’abdiquer toute réserve et de l’admirer uniquement en regrettant toutefois qu’un hennin et une longue traîne soyeuse ne fussent venus mettre la dernière note à cette pure silhouette de jadis.La journée touchait à sa fin.Elle avait Hé chaude.Une certaine lassitude commençait à se faire sentir.Brusquement, sans transition, l’humeur de mon mari avait changé.Il avait cru s’apercevoir que deux de nos compagnons de route, des Américains à face glabre et à monocle, se retrouvaient trop fréquemment sur son passage et cette constatation avait suffi pour le rendre maussade et taciturne au-delà de toute expression.Il ne les quittait pas des Yeux.Je le connaissais trop bien pour ne pas savoir qu’avant que l’ennemi n’eût disparu le l’horison, son humeur ne varierait pas! Cette réflexion n’était certes pas faite pour me faire envisager les choses sous un jour bien gai.Je me sentais fatiguée et aspirais à reprendre le chemin de Strasbourg.Au retour, en effet, notre auto filant à une allure exaspérée, mit une distance respectable entre les deux gentlemen et nous.Arrivés à destination, nous montâmes rapidement à notre hôtel, où nous avions à nous changer pour le d ner, puis nous redescendîmes en ville, en quête d’un restaurant à la mode.Il fut vite trouvé, et quelques instants plus tard, sur sa terrasse fleurie, sous la manière d’or des a,bat-jour lilliputiens, au son d’un orchestre tzigane, nous parcourions hâtivement la carte apportée par un maîtrer d’hôtel qui, debout, rigide, impeccable, attendait nos ordres.Autour des petites tables éblouissantes de cristaux et le long de la balustrade de pierre de la terrasse, c’était un éparpillement de jo ies femmes en toilettes du soir, vivantes fleurs de chair arrachées à quelque serre de luxe et jetées là, à profusion.Toutes, ou presque, avaient les cheveux coupés.Il y avait des fines têtes nimbées par la mousse de leur chevelure pâle ou rougies au henné.D’autres, brunes, la nuque hardiment dégagée par le rasoir d’un coiffeur de renom, avaient leurs cheveux plaqués en ondes sombres sur les tempes, au coin des yeux luisants et bleutés savamment allongés à la mauresque.Et les lèvres rieuses avivées par le fard, butinaient, mutines, dans le calice des couples de champagne ou celui des minuscules cuillères doublées de vermeil oui inlassablement plongeaient et replongeaient dans la tranche napolitaine ou la crème glacée du café Chantilly.Des habits noirs évoluaient parmi ce parterre de fleurs féminines dont montait dans la nuit un chaud parfum troublant.Mon regard amusé du coup d’oeil, allait s’abaisser sur mon assiette, lorqu’à une des tables dressées en face de la nôtre, par-dessus les canapés de caviar et la carapace écarlate des langoustes à la mayonnaise, il rencontra tout à coup, le monocle impertinent des deux Gentlemen du château de Kônigsbourg.Déjà, mon mari les avait aperçus, je vis ses traits se contracter, tandis qu’un pli amer creusait sa lèvre.Eperdue, je tentai de détourner coûte que coûte son attention.et à voix basse, mais avec volubilité, je me lançs; à tort et à travers dans un flot tumultueux de réflexions jetées au hasard et plus ou moins à propos sur tout ce qui nous entourait.Mais j’aboutis à l’effet contraire du but visé, car mon mari, attribuant ce nouvel engoulement de mon esprit à un secret désir de plaire, ne me répondit plus que par monosyllabes et de façon laconique et décourageante, que je iMontréal, 15 zAoût 1927 LA REVUE DE MANON P Age cinq me trouvai bientôt à bout d’arguments.Il me contredisait véritablement en tout, comme pour me faire expier sa mauvaise humeur.Je n’en pouvais plus et me sentais devenir nerveuse à mon tour.Du reste, l’atmosphère était à l’orage.Le ciel, de minute en minute, s’irradiait d’éclairs.Derrière un bosquet d’orangers taillés en boule l’orchestre tzigane préludait à une complainte hongroise.C’était un “lied” empreint de cette nostalgie indéfinissable des chansons slaves.Je sentis des larmes gonfler ma gorge, mais je me raidis et cabrée, prête au combat, je cherchais une nouvelle réplique, lorsque derrière un des piliers de la terrasse, j’aperçus, se levant et traversant le restaurant, le monsieur en gris de l’après-midi, suivi de la dame aux bandeaux noirs.Dans cette ambiance moderne, dernière création du goût du jour, cette coiffure de fresque de chapelle me parut soudain archaïque, et encombrant le chignon qui écrasait la nuque.Cette fois-ci je ne me contins plus: “Absurde, susurrai-je, mille fois absurde! Plutôt sacrifier à la mode ses cheveux, tous ses cheveux, que d’être rayée à jamais des silhouettes modernes et de porter dans le monde une ligne de tête aussi surannée!” Cette fois-ci, encore, la voix de mon mari s’interposa tranchante: “Toute femme est libre d’adopter la coiffure qui lui plaît, et si cette dame opte pour celle-ci, c’est qu’elle a jugé qu’elle lui sied mieux que toute autre.” Il y eut un eblouissement.Un coup de tonnerre ébranla la terrasse et pressées, crépitantes, de grosses gouttes de pluie se mirent à tomber.Ce fut un affole-meit, un vacarme assourdissant pendant quelques secondes.On se sauvait en tous sens.Les cristaux s’entrechoquaient dans la rumeur des chaises renversées.Les sommeliers perdaient la tête.Les abat-jour de soie des petites lampes se collaient contre des ampoules électriques, pareils à de grosses campanules meurtries par l’averse.Sur la nappe, une phalène s’était abattue palpitante.Pourquoi, dans mon coeur, ai-je entendu tinter le grelot d’un petit rire de délivrance?Une heure plus tard, de retour à l’hôtel, en peignoir blanc, devant ma coiffeuse, je souriais à l’agonie du dernier de mes scrupules.Avant que mon mari ne redescendit du fumoir, d’une voix contenue, je l’avais prié de me remettre l’étui des ciseaux resté dans l’une de ses valises.Il me plaisait de le voir préparer lui-même, l’instrument du sacrifice.Et, maintenant, seule, devant la glace, je glissai le peigne d’écaille de la racine des cheveux à leur extrémité cuivrée.J’aimais à les sentir, une dernière fois, inonder mes épaules de leur caresse.Puis, brusquement, avec un rire de délire, saisissant les ciseaux, je les plongeai dans ia masse fauve.Elle résistait.Jamais je n’oublierai le contact froid de la lame sur ma nuque moite.Une pensée exalta't ma force: “Si tu tardes, tout est perdu !” Alors, rendant plus avide la morsure de l’instrument, je domptai la résistance rencontrée, et pendant quelques secondes ce fut un crissement continu.Un effort encore, et la masse soyeuse, dégageant ma nuque, s’effondra sur le tapis avec un soupir étouffé.Le sacrifice était consommé.Le miroir me renvoyait l’image d’un page aux yeux dilatés et hagards.Je menais, en effet, de percevoir dans le couloir le pas de mon mari qui s’approchait, et tout à coup, j’eus peur ! J’avais laissé tomber, les ciseaux et d’un mouvement instinctif, je serrais mon peignoir autour de moi.La porte s’ouvrit.Il >°5ntra.Sans me jeter un regard, encore sous l’impression de la scène pénible du restaurant, il se mit à arpenter la chambre.Une ride sombre barrait son front.Ce manège était loin de me rassurer.Cependant, prête à la lutte, les joues en feu, je relevai la tête dans un mouvement de défi et attendis.Comme il se baissait pour ramasser les ciseaux qu’il avait heutés du pied, il aperçut soudain, sur le tapis, mes cheveux épars, comme une jonchée de feuilles mortes.Il releva alors les yeux et les traits décomposés par une pâleur subite, il me dévisagea : “Tu as fait ça ?” Sa voix sourde sifflait, et je sentais mes poignets meurtris par ses doigts d’acier.Jamais, jusqu’à ce jour, mon mari ne m’avait touchée.Je tentai de me dégager, mais l’étreinte se * resserra.Je le bravai : “Chaque femme n’est-elle pas libre de ses actes ?” Alors il comprit et me lâcha, mais son poing retomba violemment sur la coiffeuse avec une imprécation, et un fracas tel que toute la chambre oscilla : “Coquette, tu n’es qu’une coquette ! ! Et pour cela tu n’as pas craint de m’infliger le plus grand chagrin de ma vie!.” Il s’était appuyé à un meuble, comme pris de malaise.Ses lèvres tremblaient.J’eus pitié.Je m’approchai, humble, repentante.J’allais parler.me disculper.l’entourer, peut-être, de mes bras.Il me repoussa : “Pas un mot, pas un geste, tu entends.Epargne-moi, du moins la * comédie de l’amour !.” Et comme je restais devant lui, attendant encore, ?\ ouvrit brusquement *a porte et so i t.J’étais seule ! Alors, à bo t de forces, je me laissai tomber sur mon lit ! Et ce soir-là,la lumière de la veilleuse n’éclaira sur l’oreiller qu’une pauvre Ninon éplorée.L’horloge de la cathédrale sonna les heures : Une, deux, trois ! Il ne revenait pas.L’obscurité du dehors avivait mon angoisse.Des images se dressaient devant moi, tragiques Je le voyais effondré sur un banc perdu, dans un coin d’ombre de quelque promenade publique,, seul, avec sa souffrance de sanglots, blême sous l’humidité brumeuse de la nuit.Puis, hallucinée par la fièvre, j’évoquais le fleuve noir glissant le long de la berge.Si le flot, déjà, roulait son corps vers quelque gouffre lointain ?Je n’en pouvais plus.Mes tempes me paraissaient broyées par un étau de fer.Il me semblait que toute ma tête allait éclater.La souffrance m’acheva.Tout se rouilla.Je m’assoupis.Le jour blanchissait les rideaux lorsque je fus réveillée par quelqu’un qui entrait.Je poussai un soupir de soulagement.C’était lui ! Mais combien changé ! Ses yeux gonflés par les larmes étaient soulignés d’un trait noir et son visage avait une teinte cadavérique.Je compris alors ce qu’il avait souffert.Mais il ne se tourna pas de mon côté, s’affairant dans la pièce.Je l’entendis classer bruyamment des flacons et de menus objets de toilette dans sa trousse de voyage.Puis ce fut le déclanchement sec des valises qui se referment.Alors, seulement, il s’approcha de mon lit et posant d’un geste bref sur la console une liasse de billets de banque et un ticket de chemin de fer de 1ère classe, il me lança : “Pour ' Paris, tu as un train à neuf heures, un autre à midi ! Tu veux ta liberté ! La voilà !” J’allais parler, supplier peut-être.Il ne m’en laissa pas le temps.Déjà, il était sorti.Et la porte se referma sur lui.Je me retrouvais seule.Seule !.pour le retour ! C’était bien la première fois que cela m’arrivait.Jamais jusqu’ici, mon mari n’avait toléré me voir entreprendre le plus petit voyage sans lui.J’en venais même à me demander sérieusement si avec ma chevelure, je n’avais pas fait 1 ablation de son amour, ultime hypothèse qui jusqu’alors m’eût paru impossible.Je sentais une défaite en moi, mais comme j’étais femme avant tout, pour rien au monde je n’aurais voulu me l’avouer.N’avais-je pas été entraînée par la logique des événements ?Alors, pourquoi rien regretter ?Résolue à étouffer tout remords, je me repelotonnai dans mon lit.Il n’était pas sept heures et l’express pour Paris ne partait qu’à neuf.J’avais le temps de m’assoupir encore.Mais mes efforts pour m’adonner au repos demeurèrent vains.Le sommeil restait sourd à mon appel.Et dans mon lit, je m’agitais, me tournant et me retournant en tous sens.Nerveuse, je finis par me lever pour passer à la salle de bain.A cet instant, je remarquai que sur le tapis, toute trace du drame de la veille avait disparu.En partant, mon pauvre mari avait emporté la chevelure sacrifiée que hier encore, il aimait tant à respirer longuement en y plongeant son visage.Ce souvenir m’émut.Mais comme le sentiment de ma solitude imposée me pesait, je jugeai tout attendrissement indigne, de moi, et avec une certaine crânerie, tandis que dans la baignoire l’eau ruisselait sur mes épaules, je tentai même de fredonner une chanson.Mais le son' s’étrangla au fond de ma gorge.Une demi-heure plus tard, devant la glace, en costume de voyage, je cherchais la solution d’un grave problème, comment descendre au premier déjeuner sans paraître trop ridicule avec les mèches inégales qui tout autour de ma tête flottaient, raides encore du coup de ciseau hâtif.J’y parvins cependant en enfonçant jusqu’aux yeux le très petit chapeau de paille tête de nègre, dont la note sombre fit valoir le reflet doré des cheveux.La glace, interrogée, me rassura.Puis d’une main fébrile, j’assemblai mes légers bagages.J’avais hâte de fuir cette chambre qui m’accablait de reproches.Dehors, la pluie tombait toujours, une pluie grise et morne, sous un ciel écrasant.Sur un avant-toit, au bord d’une gouttière, un matou pleurait.Ah partir, partir ! ! ! Dans le couloir, un nouveau scrupule m’assaillit : “Qu’allait-cn penser en bas de me voir descendre seule et seule encore quitter l’hôtel ?” Se doutait-on de quelque chose, ou croirait-on pas plutôt que notre aimable envolée à deux avait pris fin là, à Strasbourg, et que je n’étais, somme toute, pour employer l’expression de Paul et Victor Marquette, qu’un de ces oiseaux de passage, qui après la dernière becquetée de baisers lustre ses plumes et s’envole ?Cette pensée me fit rougir en passant dans le hall, devant le bureau du directeur.où il me sembla que j’attirais l’attention plus particulièrement que de coutume et que quelques regards me (A suivre page 30) Nous serons reconnaissants à nos lecteurs de bien vouloir encourager nos annonceurs.Ils méritent toute leur confiance. Page six l"Montréal, 15 '^4 out 1927 fl LA REVUE BE MANON I les ouvrages d’Hoff- $ mann ont été qualifiés de fantastiques, l’existence de l’homme mérite également ce qualificatif.Ne fut-il pas, en effet, fantastique, ce personnage qui sut réunir, en un seul individu, un littérateur, un compositeur de musique, un chef d’orchestre et un dessinateur ?Hoffmann fut, en effet, tout cela, sans cesser d’exercer sa profes-’ sion de magistrat.1 Cet homme universel naquit à Koenigsberg, le 24 janvier 1776.Il a, naturellement, raconté longuement son enfance dans ses écrits, et cela de façon délicieuse, mais un peu inquiétante tout de même pour le bon équilibre de son esprit.C’est ainsi qu’il décrit, dans une de ses lettres, une certaine soirée chez ses parents, au cours de laquelle un avocat, ami de la famille, s’était amusé à découper des silhouettes et à les projeter en ombres chinoises sur les murs.Ce petit jeu suffit à faire immédiatement délirer son imagination d’enfant.Ces ombres évoquèrent aussitôt dans son esprit des souvenirs mystiques.Il voit sa tante la religieuse, la nonne musicenne qui était morte et qu’il avait beaucoup aimée; il frémit en devinant, parmi les silhouettes, l’ombre grotesque de son oncle, et il se met à sangloter.On démêle, tout de suite, dans ces exagérations maladives la disposition fantasque de eet enfant, qui ne peut voir une silhouette sur un mur sans évoquer la mort et les hallucinations de la musique.La musique ! Ce fut une des grandes passions de sa vie.Il fut élevé au milieu de ses accords.Son père jouait de la viole de gambe et ses tantes chéries, du clavecin, dans cette vieille maison de la rue de France où il passa son enfance.Elle eût été heureuse cette enfance, en dépit de la séparation qui intervint entre son père et sa mère.Elle eût été heureuse s’il n’avait pas eu un oncle.Oh ! cet oncle ! c’était son cauchemar.Cet oncle Otto s’était mis dans la tête d’élever son neveu, et il le tyrannisait, avec les meilleures intentions du monde, sous prétexte de remplacer son père défaillant.Cet oncle était un petit homme ventru, aux idées étroites, qui s’était imaginé de régler minutieusement la vie de son gamin de neveu selon le programme d’éducation de Kant, qui était alors à la mode.Lever, coucher, repas, promenades après les repas, etc.Oh ! ces promenades, imposées, dans le grand jardin qui s’étendait derrière la maison, comme elles auraient paru lugubres à l’enfant si la débordante imagination n’avait réussi à les occuper agréablement ! Quand Ernest eut six ans, l’oncle songea à son éducation, et il l’envoya à l’école luthérienne, où le latin était très en honneur .L’enfant y fit figure d’écolier peu sociable.Il vivait seul, redouté de ses camarades, qu’il criblait de ses boutades et des railleries à l’emporte-pièce.Sa grande joie, c’étaient ses leçons de piano que lui donnait l’organiste Pod-bieski.Le professeur était, avec raison, LES ROMANS DE LA VIE par JULES CANCEL 3 V.1 •.¦•'••V m m m % 5 / « Hoffmann, d’après une gravure allemande contemporaine Hoffmann, écrivain, peintre, caricaturiste, compositeur, cerveau génial mais désordonné, connut une vie effroyablement agitée, misérable et telle que nous la conte ici Jules Chancel.stupéfait des progrès réalisés par son élève.A sept ans, celui-ci transposait tout seul un morceau, qui lui avait paru trop difficile dans un ton et qu’il avait mis dans un autre.L’oncle Otto, au lieu d’admirer ce tour de force, le punit et s’opposa à ce que fût poussée plus loin l’éducation musicale de ce gamin si prodigieusement doué.Vers onze ans.Hoffmann montra pour le dessin les mêmes aptitudes que pour la musique.Il faisait des caricatures magistrales, d’instinct, et sans qu’on lui ait donné les moindres principes.Heureusement, à cette époque, le ter- ?rible oncle Otto se dérangea.Il se mit à quitter la maison, laissant plus de liberté à Hoffmann et à son ami, le petit Hippel, qui était censé venir travailler avec lui.Au lieu de traduire Xéno-phon et Virgile, Hoffmann s’avisa de piocher dans la bibliothèque de l’oncle.Les deux enfants ouvrirent “le Voyage sentimental” de Goethe et se passionnèrent pour la tristesse de Werther, mais ce qui les séduisit le plus, ce furent les “Confessions” de Rousseau.Ces lectures étaient coupées par des escalades le loëg du mur qui séparait la maison d’un pensionnat de jeunes filles, avec lesquelles on ébaucha quelque)* correspondances.Hoffmann se désespérait parce qu’on lui avait dit qu’il était laid, et, en effet, son visage était tourmenté, sa tournure peu élégante, mais ses yeux, si expressifs, lui donnaient un charme qu’il ignorait.— Puisque je ne suis pas assez beau pour plaire, s’écria-t-il avec rage, je voudrais être un monstre de laideur afin que ces demoiselles soient forcées de faire attention à moi ! Toujours les exagérations d’un caractère outrancier.C’est l’adolescence.Hoffmann étudie Kant comme tout jeune Allemand de cette époque, mais, en même temps, il peint des tableaux qu’il distribue aux jeunes filles ses amies et fait de la musique avec acharnement, puisqu’il donne déjà des leçons.aux dames ! Mais cette belle vie ne dura pas.Le jeune homme perdit, en quelques mois, son père et sa mère et se vit obligé de quitter Koenigsberg : les années errantes allaient commencer.En dépit de ses occupations multiples, Hoffmann avait réussi à passer l’examen de l’administration judiciaire, et avait obtenu, en 1795.grâce à l’appui de son ami Hippel, un emploi d’auditeur à la régence de Koenigsberg.Peu temps après, celui de référendaire à la cour suprême de Berlin.Ainsi qu’on le voit, sa carrière s’annonçait rapide et brûlante, mais une gaminerie de l’artiste vint nuire à l’avancement du magistrat.Un conflit, comme il s’en est toujours produit, en Allemagne, entre l’élément civil et l’élément militaire, avait éclaté à Posen, et le général von Zashot avait déclaré qu’il se chargeait de mettre au pas tous ces robins qui prétendaient le défier.Mais les robins ne se laissèrent pas mettre au pas, et Hoffmann, surtout, jura de se vengef.Durant tout l’hiver, il dessina des caricatures que ses amis reproduisirent à plusieurs exemplaires, et, au premier bal du carnaval, deux d’entre eux.déguisés en colporteurs italiens, distribuèrent ces dessins à la société.Tout le monde se disputa la caricature du général von Zashot, cléguisé en petit tambour et battant le rappel avec deux cuillers sur une théière.Le général fut furieux et se plaignit au roi.Une enquête fut ordonnée, mais on ne put découvrir le vrai coupable.Cela n’empêcha pas le vindicatif général d’obtenir le déplacement de la plus grande partie des hommes de loi de la ville, qu’il soupçonnait d’être cMontréal, 15 z/lout 1927 LA REVUE DE A N O N Page sept les auteurs de la fameuse caricature.Hoffmann, naturellement, fut une des victimes et on le nomma dans un effroyable trou de Pologne, qui s’appelle Plock, aux modiques appointements de 800 écus par an.Effrayé à l’idée de se rendre tout seul dans ce désert.Hoffmann se décida à écouter une de ses amies qui s’était mis dans la tête de le marier et, le 26 juillet 1802, il épousait une jeune fille douce et jolie qui, pour lui, avait le principal avantage de parler polonnais.Il devait d’ailleurs, la rendre parfaitement malheureuse.A-t-il assez gémi contre son exil de Plock ?Les a-t-il regretté ses malheureuses caricatures ! On trouve, dans ses lettres à ses amies, des descriptions effroyables de cette petite ville de 3000 habitants, où les porcs divaguent par les rues, et où l’en faisait de si mauvaise musique chez ce M.Reichenberg, qui n’était même pas capable de tenir convenablement sa partie dans un quatuor.Heureusement, ou malheureusement pour l’exilé, il y avait dans ce trou un cabaret qui s’appelait “la Ressource”, où l’on mangeait du caviar et où l’on buvait du vin de Hongrie.C’est dans ce cabaret qu’Hoffmann prit l’habitude de boire, mais, entre deux pots, il commença se-pendant à écrire dans “l’indépendant” de Kotzbue.Il y publia “Une lettre d’un moine à son ami de la capitale”, qui peut être considérée comme son début dans la littérature.En même temps, il prenait part à un concours de pièces de théâtre doté d’un prix de cent pièces d’or, qui /v • aurait bien certainement fait son affaire s’il l’avait gagné.Hoffmann fut classé le premier, mais le directeur du concours, en habile homme, déclara qu’aucune des pièces n’était digne du prix et garda l’argent.Petit à petit, dans l’oisiveté de cette petite ville, nous voyons naître et se développer les facultés fantastiques d’Hoffmann, et il note lui-même, dans son journal, ce que certains de ses biographes ont appelé les prémices de sa folie.Le 3 octobre, il écrivait, après avoir feuilleté un livre sur la magie : “Il faudra un jour, que je construise un automate pour l’édification de mon âme.” “Le 6 janvier, jour des Rois, bu du vin de l’évêque; état de tension effrayante le soir: tous mes nerfs excités par le vin épicé.Hanté par les avertissements de mort, par le doubles, comme le dit Hamlet, il y a plus de choses entre le ciel et la terre que n’en soupçonne notre philosophie.” Malerré ce commencement d’hallucina-tton, Hoffmann se tourne de plus en plus vers la musique.Au mois de juillet 1805, sa femme met au monde une fille.Il l'appelle Cécile, en souvenir de la patronne des musiciens, et compose, en son honneur, une messe solennelle.Puis il écrit coup sur coup, deux opéras-comiques: “le Joyeux musicien” et “le Chanoine de Milan”.Pendant l’hiver, il préside à la fondation de l’Académie de Mu-s;que de Varsovie et s’improvise chef d’orchestre Le voilà lancé à fond sur ce nouveau dada.Il manque une salle à son orchestre! Il lui en trouvera une et se met en tête de la décorer luî-mmêe.Parfois, les plaideurs, lassés de l’attendre en vain au tribunal, venaient le chercher dans cette salle, et ile le trouvaient, vêtu d’une blouse grise et perché sur le haut d’un échafaudage.Hoffmann solicité ainsi par ses différentes fassions, disait avec humour : — Il faudra tout de même que je demande au grand chancelier ce que je dois choisir: la peinture ou bien la musique.On le voit, il n’était pas question du droit.D’ailleurs, des événements imprévus se chargèrent de répondre à ces questions.Le 28 novembre 1806, les armées françaises entraient à Varsovie; la Pologne devenait indépendante, et les fonctionnaires prussiens se trouvaient brusquement jetés sur le pavé.On va voir que c’est ce coup de sort qui lança définitivement Hoffman, non pas vers la peinture, ni vers la musique, mais vers la littérature.La vie d’Hoffman à Varsovie devint plus que précaire.Il logeait adns une mansarde se son ancienne salle de musique et mangeait chez les religieux les jours où il chantait les offices.Le reste du temps, il le passait, dans une guinguette, à regarder Napoléon défilant à la tête de ses troupes.S’il avait été seul, cette existence eût été à la rigueur possible, mais il avait la charge de sa malheureuse femme et de sa fillette.Aussi l’excès de ces difficultés le rend malade.Sa maladie, il est vrai, est toute spéciale : il a la fièvre, et cette f’èvre se traduit, chez lui, par un état d’excitation cérébrale extraordinaire.—"Cet après-midi, explique-t-il à son médecin, qui lui tâtait le pouls avec inquiétude, j’ai entendu la “Flûte enchantée”.Je vais vous l’expliquet.Et il commenta toute lar partition de Mozart avec une parfaite clarté : “il ne la connaissait pas”.Quelques mois plus tard, la situation devient encore pltis critique.Sa fille ¦Cécile meurt, et sa femme est gravement malade.Il n’a, pour subsister, que le produit des dessins et des caricatures qu’il vend pour quelques sous aux soldats.Une annonce dans un journal, par laquelle il sollicitait un emploi de chef d’orchestre, lui fait faire connaissance avec le directeur du théâtre de Bamberg.Celui-ci lui envoie un livret d’opéra-comique, en le priant d’en écrire la musique, afin qu’il puisse se rendre compte de son talent.Comme c’est commode d’écrire la musique quand on meurt de faim ! Hoffmann en était là.Il restait cinq jours entiers en ne mangeant qu’un petit morceau de pain, et ce fut dans cette période de demi-hallucination qu’il rêva son entrevue avec le chevalier Gluck.qui était mort depuis vingt ans.Enf’n.le contrat le nommant chef d’orchestre à Bamberg est signé.Il passe, on ne sait comment, les deux mois qui le séparent de la date du 25 septembre et prend possession de sa place.Il se lance avec une fougue infernale dans son nouveau métier.Il est à la fois chef d’orchestre.régisseur, compositeur, libre-tiste, décorateur, mais, hé’as ! tout ce travail n’empêche pas le théâtre de faire faire de mauvaises affaires et de fermer quelques mois plus tard.Voilà de nouveau Hoffmann sur le pavé, sans emploi et sans un sou en poche.Alors, il se retourne vers la littérature et écrit, pour la gazette musicale de Leipzig, une série d’articles qui furent bientôt remarquées.C’étaient : ses “Observations sur Beethoven” et, enfin, ses “Morceaux fantastiques à la manière de CaUot”.On le renomme chef d’orchestre du théâtre de Dresde.Il y court, mais Napoléon le suit de près et entre à Dresde comme il était entré à Varsovie.C’en était trop ! Hoffmann, furieux contre ce concurrent qui semblait le poursuivre personnellement, se met aux gages d’un marchand d’estampes de Leipzig et des- sine pour lui une série de gravures vengeresses contre Napoléon./ Ses amis s’étaient pourtant émus de la détresse du grand génial malchanceux et arrivèrent à le faire réintégrer dans ses fonctions administratives.C’était la fin de ses misères.Il put, dès lors, écrire dans des conditions normales, et donne successivement “les Elixirs du Diable” où se développe déjà la thèse si à la mode actuellement, du dédoublement de la personnalité.En 1819.nouveau cataclysme.Il est désigné, en sa qualité de conseiller, pe ur faire partie d’une commission chargée de juger les étudiants coupables de libéralisme.Il refuse avec dignité de se soumettre aux ordres de ses chefs, qui prétendaient lui imposer des jugements et, aussitôt, ou le relève de ses fonctions.C’était la destitution, mais, hélas ! elle n’était plus à craindre pour lui.Depuis quinze jours, Hoffmann était très malade.Usé par les excès de boisson, vieux à quarante ans, il souffrait cruellement.Le 24 janvier, jour de son anniversaire, ses amis s’étaient réunis chez lui; il était assis dans un fauteuil, pouvant à peine bouger.Au cours de la-conversation, quelqu’un vint à dire que la vie n’était pas le plus précieux des biens.Alors, Hoffmann se souleva de son fauteuil et s’écria : — Non, non, vivre !.Vivre seulement à n’importe quel prix ! La paralysie était presque complète.Hoffmann ne désarme pas encore.Il exige qu’on lui fasse un traitement terrible, qui consistait, à lui appliquer des fers rouges tout le long de la moelle épinière.La nuit, ses plaies se rouvrent, et il appelle son garde, non pour le soigner.mais pour lui dicter la suite de son dernnier manuscrit.Au matin, il était mort.Sa succession était déficitaire; ses créanciers firent vendre ses meubles et jusqu’à son bel uniforme brodé de conseiller.Ainsi se termina cette vie effroyable d’un génie universel.Jules CHANCEL.\ I ^ -o- ,~ Jusqu’au XVIIIe siècle, on ignorait l’art de se poudrer le visage Les élégantes de l’antiquité ont connu toutes sortes de parfums, d’onguents, de teintures et les bains de lait, et les bains de fraises écrasées.Se poudraient-elles le visage, comme le font non seulement les élégantes, mais, à peu près toutes les femmes d’aujourd’hui?Oui.disent les uns; la coquette sous toutes ses formes est vieille comme le monde.Non, disent les autres; si l’usage de se poudred les cheveux est vieux comme la coquetterie elle-même, celui de se poudrer le visage remonte seulement au XVIIIe siècle.On se poudrait les cheveux sous Charles IX avec des poudres violettes; elles devinrent jaunes sous Henri III; mais la poudre pour le visage apparut avec la Régence.Bientôt, elle envahit la chevelure et les hautes coiffures prirent des tons de neige.Cependant cette mode ne gagna pas le peuple Elle était l’apanage de l’aristocratie.Aujourd’hui, la poudre de riz dont la couleur varie du blanc à l’ocre, suivant les teints, a sa place dans le sac de toute femme,, à quelque rang qu’elle appartienne. *ï >¦( /Bibii natimtà m** COP PS SAIN La fait le sante bonheur La Bière BLACK HORSE donne !a fois * a bonheur * et sante Essaye la z / • » »*• .M •?*•*+• «sr~ê- DAWES IMontréal, 15 ^4out 1927 LA REVUE DE cM A N 0 N Rage nm) Nos Poètes Canadiens VIVE LA CANADIENNE (Fragment) Dans maints pays, la voix du peuple entonne L'hymne national pour fêter la couronne Ou la révolte, ou le sinistre airain Qui gronde et tue en la sanglante plaine Plus poétique est notre gai refrain : Vive la Canadienne ! Nous préférons chanter, sur des rythmes joyeux, Le charme symbolique et troublant des beaux yeux Qui planent sur notre âme en y versant leur rêve, Et, dans l’ombre morose, étincelant puor nous, Semblent garder encore, au fond de leurs prunelles, De nos soleils ardents les splendeurs immortelles.Vivent la Canadienne et ses jolis yeux doux ! Restés Français par la galanterie, Ensemble nous fêtons la femme et la patrie.Si la vertu n’est pas un vague mot, Notre chanson n’est frivole ni vaine, Et l’avenir le prouvera bientôt Vive la Canadienne ! Pour saluer l’orgueil des drapeaux outragés Qui flottent, solennels, dans les grands jours de fièvre, Elle connaît des chants tragiques et légers, Et les fiers souvenirs frissonnent sur sa lèvre.Nous mettons un espoir sublime à ses genoux, Car c’est en bon français qu’elle nous dit: Je t’aime; Entre ses bras divins s’écrit notre poème, Vivent la Canadienne et ses jolis yeux doux.Sur le sentier où vont nos destinées, Combien de pauvres fleurs, hélas ! gisent fanées.Mais il en est dont les grands vents du Nord ! Nont pas terni la beauté souveraine; Nous saurons bien les ravir à la Mort ! Vive la Canadienne ! Fils d’Albion ! Dieu mit des obstacles sacrés Devant nos coeurs français qui narguent les Conquêtes ! Notre peuple, jamais vous ne l’engloutirez Dans l’Océan vorace où grondent vos tempêtes ! Vous n’étoufferez jamais sous un jargon jaloux La langue maternelle élégante et sonore ! Vous n’éteindrez jamais l’astre de notre aurore : La Canadienne aux beaux yeux doux ! CHARLES GILL.Feu Charles Gill //• / LES BAISERS Connaissez-vous les doux baisers d’espoir, Qui font rêver, au printemps de la vie; Les baisers purs qui promettent, un soir, Un avenir de longue griserie ?Connaissez-vous les longs baisers d’amour, Les baisers fous, pleins de fièvre et de flamme, Qui grisent l’homme et font rêver, un jour, Que le ciel vit dans un baiser de femme ?Connaissez-vous les baisers consolants Qui font revivre, aux heures de détresse, Les baisers doux des lèvres des mamans, Les bons baisers de sincère tendresse ?Baisers, baisers, brindilles de bonheur, Aux jours de joie, aux heures de folie, Qu’adviendrait-il de notre pauvre coeur, S’il n’avait pas votre invresse infinie ! OSCAR LeMYRE.(Extrait de Rêver, Chanter, Pleurer.) Pensées et Proverbes Le coeur a la forme d’une urne, c’est le vase sacré rempli de secrets.Alfred de Vigny." " T — Pour garder la jeunesse du corps il faut garder celle le l’esprit Valentine Bouvet.11 faut rire avant d’être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.La Bruyère.Les femmes n’apprennent rien; elles devinent tout.Arsène Honssaye.Les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu’entre les mains du talent.Bivarol.Il y a de la grandeur à s’acquitter constamment du moindre devoir.Fléchier.Le courage le plus nécessaire en ce monde n’est pas toujours d’une nature héroïque.• Samuel Smiles.Soyez plutôt une valeur méconnue qu’une médiocrité vantée, le plus souvent par la réclame.* Mme Léon Bertaux. Page dix LA REVUE DE SM A N 0 N l"Montréal, 15 cAoût 1927 spfâs WiièSM ^•V 1 RogfcT$_ La femme devant le miroir Parfumerie ALBERT BELLEFONTAINE Tel.Lancaster 1108-1109 1670 St-Denis fabricants do célèbre Parfum ROSE DES ALPES Ua boaqact dans ckaqse goitto MONTREAL NOUVELLE CREATION Je t’aime Le parfum que vous aimerez Aussi charmant que son nom Secrets et recettes de beauté SOYONS BELLES! Conseils sur le maquillage.Le premier conseil à retenir, à mettre en pratique est celui-ci: pas d’abus ! Ayez, pour vous maquiller, le goût, la main légère d’une artiste, ainsi vous rehausserez vos dons naturels et assurerez votre charme.Le second conseil est de connaître bien son visage.Avant de puiser parmi les petites boîtes à rouge, à noir, à bleu, à mauve, précieuses couleurs de la divine palette des Grâces, étudiez soigneusement, au miroir, vos traits, leurs qualités et leurs défauts — qui n’en a pas ! — Songez à vous très égoïstement; pour une fois, cet égoïsme, cette personnalité, seront de la sagesse.Avant de procéder au maquillage, il est nécessaire de préparer la peau à cette opération délicate.La bien nettoyer pour ne pas ancrer, dans les pores, la poussière ou des corps étrangers nuisibles.Pour ce nettoyage, beaucoup de personnes emploient l’éther.On présente au flacon d’éther un tampon d’ouate et on le passe ensuite vivement sur le visage.Il existe dans le commerce des produits spéciaux pour ce nettoyage et cet assouplissement de l’épiderme, chacune saura reconnaître celui qui lui sied, et le choisir parmi la foule ! Il y a aussi crèmes et cold-cream, servant à un massage préliminaire qui mettra les muscles en place.Quand on est embarrassée sur le produit à prendre, on peut employer le beurre de cacao, si on ne craint pas son parfum un peu spécial ou bien une vaseline préparée à cet usage.Voici le visage nettoyé, massé, il faut l’enduire de crème ou de lait pour mettre entre la peau et le maquillage une sorte de masque isolant défenseur; la graisse joue ce rôle, mais il faut une graisse raffinée précieusement composée pour son emploi de confiance, c’est d’elle que dépendra la santé de l’épiderme, l’éclat du maquillage, en un mot la beauté de “l’ouvrage” ! Ainsi vous comprenez, chères lectrices, l’importance d’un produit qui a fait ses preuves.Le moment est venu de faire appel aux spécialistes avertis et de desserrer les cordons de la bourse.Ne regardons pas au prix quand il s’agit d’excellentes choses ! La lésinerie en affaire de coquetterie peut être dangereuse, à moins de posséder un de ces solides épidermes que toutes les barbaries laissent intacts, miraculeusement.Ce n’est malheureusement pas une généralité.Le masque gras étant étendu sur le visage, la minute est venue de commencer le minutieux travail.Arrêtons-nous encore là à quelques détails.Avez-vous bien choisi le fard, la poudre qui s’accordent à votre beauté ?C’est votre teint, la couleur de vos prunelles, celle de votre chevelure qui devront guider votre détermination dans le choix des nuances aussi délicates que nombreuses ! Il existe en poudre pour ennuager votre minois, en rouges liquides, gras ou secs pour l’incarnat de vos lèvres, vos oreilles, vos joues, vos narines, en bistre pour orner votre doux regard, une échelle variée de tons de dégradés qui peuvent faire merveille si vous savez adroitement y reconnaître ce qu’il vous faut.Rappelez-vous que le but du maquillage n’est pas de donner au visage un aspect étrange, original, mais d’y ajouter la joliesse et de créer l’illusion la plus délicieuse.PSYCHE.La plus Grande Maison d’accessoires de Barbiers, et Salons de Beauté de Montréal LA REVUE DE (MANON Page onçe l’Montréal, 15 zAout 1927 Dernières Nouvelles des Studios MARCELINE DAY vient d'être choisie par Lon Chaney pour er le premier rôle féminin dans son prochain film “The pnotist”.Conrad Nagel et H.B.Walthall sont aussi de la :ribution.Directeur, Ted Browning.JUNE MATHIS, la célèbre scénariste, vient de mourir subitement, alors qu’elle assistait avec sa mère à une représentation dans un grand théâtre du Broadway, à New-York.June Mathis était universellement connue dans le monde du cinéma.C’est elle qui la première a remarqué Rodolphe Valentino et l’a rendu célèbre en lui confiant le rôle de Julio Desnoyers dans “Les Quatre Cavaliers de lApocalypse”.On annonce pour prochainement le mariage de Norma Shearer avec Irving Thalberg, jeune producteur très riche.m CLARA BOW vient de signer un nouveau contrat avec la Compagnie Paramount pour un an.Elle tourne actuellement “Hula”.La Compagnie F.B.O.aura bientôt terminé “The Harvester” et vient de commercer à tourner “The Coward” avec Warner Baxter.Les films dans lesquels figure Estelle Taylor, l’épouse de Jack Dempsey, sont actuellement en très grande demande par les gérants de théâtre de cinéma.EVELYN BRENT souffre actuellement d’un empoisonnement de sang assez grave, causé par une piqûre d’araignée, alors qu’elle était à poser une scène à Mojane Desert.Par une étrange coïncidence, aujourd hui reposent dans la crypte de June Mathis, à Hollywood, les dépouilles mortelles de trois personnes intimement liées au cours d’une des plus grandes productions, “Les Quatre Cavaliers de l Apocalypse”: June Mathis, scénariste de ce film et qui découvrit le grand talent de Rodolphe Valentino, Max Karger, le producteur, et Rodolphe Valentino, l’interprète du principal rôle, Julio Desnoyers.Ces trois personnes sont décédées dans l’espace d’une année et dorment leur dernier sommeil côte à côte.Lorsque le corps de Valentino fut déposé dans cette crypte, June Mathis fut la dernière personne qui s’agenouilla, et baisant le drap qui couvrait le cercueil, dit en pleurant: “Rudy, Rudy, repose en paix.Je viendrai bientôt te rejoindre.” Hit Rodolphe Valentino dans “The Eagle” (Cie Paramount) Numéro Souvenir “RODOLPHE A l’occasion du premier anniversaire de la mort du grand artiste, “LA REVUE DE MANON”, pour répondre au désir d’un grand nombre de ses lecteurs, publiera dans son prochain numéro (1er Septembre) un “NUMERO-SOUVENIR” de Rodolphe Valentino.Ce numéro contiendra un nombre considérable de photographies du grand acteur disparu, avec notes appropriées et constituera le plus beau souvenir de celui qui reste toujours l’idole de l’écran.Ce numéro-souvenir sera en vente dans tous les dépôts de la ville et du Canada, au prix de 10 sous l’exemplaire.Retenez d’avance votre exemplaire chez votre marchand de journaux." “ Page dou^e LA REV V B B B SM A N O N (Montréal, 15 zAoût 1927 Bicycles neufs et usagés à vendre: nous faisons les réparations et ven dons toutes sortes d’accessoires Automobiles Cadillac et Studebaker de luxe, modèle 1926, mariages, sépultures et promenades.louer pour bapt BICYCLETTES A LOUER TARIF: 0.30 du mille pour voyages en ville et en campagne à l’heure ou $1.00 pour la journée Lizotte Magasin: 1811, IBERVILLE Tél.Amherst 7062 Rés.: 1885, Préfontaine Tél.Cl.7490-W “LA PASSION DE ST-JEROME” Après deux années d’un travail laborieux et couronné de succès, la célèbre “Passion de St-Jérôme” est revenu cette année encore une fois à l’affiche, avec tout un perfectionnement théâtral nouveau et une mise en scène parfiate.Grâce au dévouement et à l’initiative toujours en éveil de ce prêtre-artiste, M.l’abbé Ethier, les scènes de ce “mystère” biblique nous sont données, cette année, avec une ampleur et une solennité toute religieuse et à la fois très intéressante.Les 500 personnages et les 150 chantres que nécessite ce grand drame ont acquis maintenant une expérience de la scène assez parfaite, pour nous rendre le spectacle de plus en plus plaisant.Que chacun se le dise et qu’on le sache bien la “Passion de St-Jérôme” n’est pas seulement un spectacle religieux, mais il fait maintenant partie de notre tradition nationale, et c’est presque un devoir pour chacun de se rendre à cette imposante représentation, afin de revivre dans toute l’exactitude des temps et de l’époque, ce drame unique de l’Homme-Dieu mourant pour le rachat de l’humanité.Le rôle sublime du Christ est confié à M.H.Charland, dont la réputation artis- tique peut rivaliser avec celle d’artistes consommés et professionnels.Au dire de connaisseurs M.H.Charland est arrivé dans ce rôle grandiose à atteindre un perfectionnement tel, qu’un dimanche, à la scène du crucifiement, plusieurs personnes dans cet immense auditoire, étaient à se demander si cet homme de chair et d’os n’avait pas été tout-à-coup substitué par le Christ lui-même tant il en avait l’esprit et le cœur.Ces représentations magnifiques sont commencées depuis le premier dimanche, 7 août, pour se continuer tous les dimanches jusqu’à la fin de septembre.On pourra se procurer des billets chez: Ed.Archambault, 312, Ste-Catherine Est, Montréal, ou au Presbytère St-Jérôme, par correspondance.Les prix d’entrée seront les mêmes que l’an dernier: $2.50, $2.25 et $1.50, (taxe comprise, tous réservés).Des trains spéciaux du C.P.R.à prix réduits, partiront tous les dimanches de la gare Viger à 12 h.et du Mile-End à 12 h.15.(Communiqué.) LES PETITS TRAVAUX FEMININS De jolies boîtes Voici quelques idées permettant d'exécuter à peu de frais quelques accessoires féminins, boîte à mouchoirs, bo te à gants, bo te à bonbons, bo te à bijoux, dont on pourra faire de petits cadeaux qui seront fort appréciés.Pour les bo tes à mouchoirs et à gants il faudra utiliser des cartonnages genre botes de papier à lettres que l’on recouvrira de cretonne à fleurs ou de toile unie que Ion pourra broder, de points de noeud ou de perlage.Il va sans dire que l’on pourra peindre la décoration au lieu de la broder.Un papier fantaisie pourra être collé à l’intérieur de la bo te.Pour les boîtes à bonbons il sera préférable d utiliser des boîtes en fer-blanc rondes ou ovales dont l’extérieur seulement sera recouvert et décoré.Enfin une boîte à bijoux pourra en même temps servir de pelote.Pour cela il suffira d interposer entre le dessus du couvercle et le tissu qui recouvrira le tout un petit sac de même dimension que ce couvercle et bourré de son.LYSE MARTEL.- o -0- .LES RECETTES DE “LA REVUE DE MANON” La santé de Pestomac La purée de pommes de terre ou en robe des champs est le mets des convalescents.Le poisson bouilli garni d'une noix de beurre au moment de servir est léger à l’estomac.La poire et la pomme cuites sont des aliments riches et réconfortants.Parlons teinture Toutes les couleurs prennent sur le blanc.Le rouge se teint bien en violet et en brun, mal en noir et en vert.Le bleu se teint bien en noir, mal en vert ou en violet.Le gris se teint bien en bleu et en noir, le beige en brun et en noir.Pour décorer la table Un moyen amusant et fort simple consiste à saupoudrer légèrement d’acide borique les feuillages verts qui accompagnent les fleurs.L’effet est charmant aux lumières. iMontréal, 15 zAoût 1927 Page treize LA REVUE DE [MANON Jack Dempsey, l’ex-champion poids-lourd du monde, a accompli un retour sensationnel en mettant hors de combat Jack Sharkey en sept rondes, au Yankee Stadium, New-York, le 22 juillet dernier- Par sa brillante victoire sur son jeune et redoutable adversaire, Dempsey a reconquis le droit de se battre avec Gene Tunney, le champion actuel, qui, Fan dernier, lui a ravi son titre de champion.Jack Dempsey, en battant Sharkey, a renversé toutes les théories des "fameux experts” qui lui prédisaient une défaite.Dempsey a prouvé qu’avec un bon gérant comme Leo P.Flyn et un entraînement sérieux, il pouvait, malgré ses 32 ans, vaincre d’une façon décisive son plus jeune adversaire, âgé de 26 ans.Cette mémorable bataille a attiré une foule de plus de 80,000 personnes au Yankee Stadium et a rapporté une recette de $1,083,529.70.La part de Dempsey fut de $352,000, Sharkey a reçu $210,426, et le promoteur Richard $260,000.00, alors que le trésor américain a touché comme taxe $98,502.70 et l’état de New-York a perçu pour sa part $49,251.00.Le coup qu’a porté Jack Dempsey à l’estomac de Sharkey a soulevé une formidable protestation de la part des adversaires de Dempsey.Ceux-ci prétendaient que le coup donné trop bas, constituait un "foui”, mais d’après la décision de l’arbitre, ce coup avait atteint Sharkey au bas de l’estomac et ne constituait pas un "foui”, et que le coup décisif fut porté avec une force terrible sur le menton, côte droit, et qui envoya crouler au plancher Sharkey "knock-out”.Sharkey resta près de cinq minutes écrasé, face contre le plancher, avant de pouvoir prendre connaissance.Voici l’opinion de Jack O’Sullivan, l’arbitre de la rencontre et qui, dans l’estime de James A.Farley, président de la commission de boxe de l’Etat de New-York, est juste et conforme aux faits qui se sont déroulés au cours de cette mémorable bataille."Au début de la septième ronde, je vis Dempsey porter un coup vicieux au creux de l’estomac de Sharkey.Celui-ci plia en deux sous la force du coup, et laissa tomber ses deux bras, laissant ainsi une "ouverture”, et c’est alors que Dempsey, prompt comme l’éclair, porta avec une force terrible un coup de sa gauche à la pointe du menton de Sharkey."Celui-ci, complètement assommé, alla au plancher, la tête la première, et y resta alors que je comptais les dix secondes réglementaires."Je suis convaincu qu’il n’y a pas eu de "foui”.Ce coup à l’estomac, pour plusieurs, a paru bas, mais en réalité il n’a pas été plus bas que la ceinture.Ce qui a pu donner cette illusion, c’est que la ceinture du maillot de Sharkey était beaucoup plus haute que celle de Dempsey."Pour moi, je n’ai aucun doute que Sharkey a été mis hors de combat d’une façon absolument conforme aux règlements et que Dempsey est encore un formidable adversaire avec qui il faut compter.Je n’ai que des louanges à l’adresse de Sharkey qui avait pour lui un grand avantage sous le rapport de la jeunesse, de l’enthousiasme et de l’agilité.Mais, par contre, il faisait face à un adversaire décidé à vaincre et possédant une terrible gauche qui a déjà démoli Firpo, Carpentier et autres.” Cette opinion de l’arbitre O’Sullivan est d’ailleurs partagée par les personnes suivantes, qui comptent dans le domaine de la boxe: Bob Edgren, Hype Igo, Sid Mercer, Paul Galico, Jimmy De Forest, Jim Corbett, Gene Tunney, Henry Farrell, Walter St.Denis, Billy Hamilton et Tex Richard.Rodolphe Valentino et Jack Dempsey ¦fi : mmi LA PROCHAINE RENCONTRE ENTRE JACK DEMPSEY ET GENE TUNNEY La prochaine rencontre entre Jack Dempsey et Gene Tunney pour le championnat du monde aura lieu à Chicago, le 22 septembre prochain, au South Park Soldiers Field.Tex Richard donnera une somme de $100,000.00 à “La Légion Américaine” pour l’usage du South Park Soldiers Field.Tex Richard compte sur une assistance de 200,000 spectateurs et sur une recette de $1,600,000.00.Gene Tunney recevra pour sa part $750,000.00, alors que Dempsey recevra $300,000.00. Page quatorze l'Montréal, 15 cAoût 1927 LA REVUE DE [MANON NOTRE ROMAN COMPLET MALGRÉ ELLE Par EVA JOUAN I.—La Maison *Blanche \ I Une longue avenue plantée de hauts peupliers au feuillage chantant sous la brise y conduisait.On l’apercevait alors, se détachant toute blanche sur la verdure nuancée des arbres, avec son balcon enguirlandé de roses-thé, et sa tourelle de castel.Elle n’avait qu’un étage au-dessus de son rez-de-chaussée au large perron, protégé par une élégante marquise aux découpures délicates.Devant cette poétique demeure se dessinait un minuscule jardin anglais, dont les corbeilles de fleurs variées, réjouissaient le regard de leurs teintes éclatantes, rehaussées encore par la pelouse verte et fine, qui les encadrait.Un grand jardin s’étendait derrière la maison; il descendait doucement jusqu’au val où coulait un petit ruisseau aux eaux limpides.Il était partagé en deux parties par une haie de houx aux feuilles brillantes, qui l’hiver égayaient de leurs baies rouges la verdure sombre et persistante.Dans la première moitié on avait jeté à profusion les fleurs aux doux parfums et les arbustes rares, l’autre était réservée aux arbres fruitiers et aux légumes.Enfin un petit bois aux sapins toujours verts, aux chênes gigantesques enguirlandés de lierre, aux trembles dont les feuilles frissonnent au moindre souffle, terminait la propriété.Une source prenait naissance au bas de la colline, à l’ombre d’un beau chêne dont les noueux rameaux étaient pleins de nids et de chansons.Il était ravissant ce bassin naturel, aux rochers revêtus de bruyères roses et de capillaires finement découpés.Les myosotis, les pervenches, les reines-des-prés trempaient leurs tiges délicates dans son onde transparente qui descendait doucement, à travers les prairies étoilées de fleurs, pour aller se perdre dans l’océan étendant sa nappe bleue jusqu’au vallon.C’était la retraite favorite des oiseaux chanteurs.Au printemps, il s’élevait de ce point ombreux et frais un gazouillis délicieux.C’est là qu’elle aimait à s’asseoir la blonde et pâle jeune femme, qui habitait avec sa mère dans la maison blanche; elle venait chaque jour lire et rêver sous l’ombre remuante du vieux chêne, aux murmures du ruisseau, emportant dans son cours les feuilles détachées par la brise aux arbres du petit bois.Elle se nommait Madeleine, et son nom convenait bien à sa beauté mélancolique.On devinait en la regardant se pencher lassée sur la source fleurie, qu’une grande douleur avait passé sur sa vie.Depuis dix ans qu’elle résidait dans ce petit coin pittoresque de la Bretagne, Madeleine Dorval qui s’était fait bénir des pêcheurs d’Audierne par sa bonté, sa douceur, sa charité, était demeurée triste et blanche dans ses vêtements sombres que nul ruban, nul bijou, ne venaient égayer.Elle partageait sa vie entre sa mère et les pauvres qu’elle assistait chaque jour avec un dévoûment sans égal.Souvent le son d’un piano se faisait entendre dans la maison blanche, et une ravissante voix de femme se mêlait aux accords perlés qui s’en échappaient: c’était Madeleine qui chantait pour distraire sa mère.Mais lorsqu’elle se promenait solitaire dans le petit bois, jamais sa voix n’en éveillait l’échos sonore.Dans les premiers mois de son arrivée au petit castel, un immense désespoir brillait dans ses grands yeux noirs; souvent, au bord de la source, elle pleurait amèrement.Puis, peu à peu, son chagrin était devenu moins violent, et une tristesse calme lui avait succédé.ê Devant sa mère qui semblait épier, avec une tendre sollicitude, les signes de douleur sur le visage aimé penché vers elle, Madeleine affectait une gaieté que son coeur ne ressentait pas; mais elle comprenait admirablement ce que lui dictait son devoir, de fille aimante et dévouée, elle voulait s’oublier complètement et ne plus vivre que pour sa mère, sa seule affection ici-bas.II.—Vie brisce Avant de venir s’enfouir dans cette petite ville bretonne, Madeleine Dorval était une des jeunes filles en vue de Paris, - par sa beauté, ses talents et la haute situation occupée par son père, avocat célèbre et riche.Sa belle voix de soprano avait été encore développée par l’étude, et elle faisait les délices des soirées de son père, lorsqu’elle chantait d’une façon impeccable une simple mélodie, ou un grand morceau d’opéra, son réel talent se prêtant à tous les genres.D’une nature aimable et enjouée, elle plaisait à tous; ses parents l’idolâtraient comme une enfant unique et aimante ; les nombreux amis qui fréquentaient l’hôtel de l’avocat avaient su l’apprécier.La vie s’ouvrait donc pour Madeleine revêtue des plus brillantes couleurs, et l’avenir se montrait exempt d’orages; mais ces jours pleinement heureux pa^ sèrent bien vite, et furent remplacés par des jours de deuil.M.Dorval ayant vu sa fortune à peu près compromise dans un désastre financier, ne put supporter ce coup fatal qui l’atteignait en pleine prospérité.Sa santé en fut tellement ébranlée qu’il dut s’aliter.Il succomba bientôt de chagrin et de regret, laissant à ses deux aimées, avec un nom sans tache, quelques mille francs de rentes, et la petite maison du val.A la douleur d’avoir perdu un père tendre et bon, vint se joindre pour* Madeleine une grande amertume.Quelques mois avant la perte de sa fortune, M.Dorval avait fiancé sa fille à l’un de ses confrères, Henri Dorigny, jeune avocat plein d’avenir, qu’il considérait comme un homme de coeur et d’honneur.La jeune fille avait donné toute sa tendresse à ce fiancé choisi entre tous, aussi souffrit-elle doublement quand elle vit cet homme, qu’elle avait doué de toutes les qualités, se retirer peu à peu, IMPRIMEUR Notre motto: “Promptitude et satisfaction”, vous assure plein et entier contentement.Nos prix sont raisonnables.Tel.Lancaster 1907 987, boulevard Saint-Laurent, Montréal. i"Montréal, 15 cAoût 1927 Page quittée après le perte de sa dot et la mort de son père.Elle lut alors dans ce coeur étroit et sec, dans lequel elle ne croyait trouver qu’amour et dévouement: elle reconnut avec effroi qu’il n’avait vu en elle que la riche héritière et la fille d’un avocat renommé, pouvant l’aider dans sa carrière.Elle n’hésita pas un seul instant à rendre au jeune homme la parole qu’il semblait vouloir reprendre, et, bravement, sans consulter sa mère, qui sans doute lui aurait conseillé d’attendre encore, elle prétexta sa peine, son deuil, le besoin de l’isolement, et annonça son départ pour Audierne.* M.Dorigny, loin de combattre cette résolution qui le séparait de sa fiancée, l’approuva pleinement.Il l’accompagna à la gare, froid et guindé, et la quitta, sans une parole émue, aprè3 un banal serrement de main.Madeleine était fixée.Quelques jours plus tard, dans une lettre courte et digne, elle rendait à Henri la parole donnée.Il lui répondit quelques mots embarrassés que la jeune fille communiqua à sa mère, et la rupture fut complète.La pauvre abandonnée souffrit d’autant plus qu’elle voulut cacher sa douleur à Mme Dorval; et cependant, dans son violent chagrin, se glissait une consolation: son père en mourant avait cru son avenir à jamais assuré.Quel changement dans sa vie ! La jeune et belle héritière, recherchée de tous, dut rompre avec ses habitudes de confort.Plus de soirées brillantes dans lesquelles elle apparaissait couverte de fleurs et de bijoux, plus de toilettes luxueuses, de voitures doucement capitonnées, de loge au théâtre.Il lui fallut abandonner ce luxe auquel elle était habituée, pour la médiocrité dans une maison modeste.Elle dut s’accoutumer à se servir elle-même, n’ayant plus assez de fortune pour entretenir de nombreux domestiques; seule, une vieille servante, qui l’avait élevée, les suivit dans leur retraite.Madeleine regretta moins cette existence brillante pour elle que pour sa mère; elle était si malheureuse, que ce champêtre asile lui semblait le seul refuge dans lequel elle pût cacher la douleur amère, que lui causaient la mort d’un père tendrement chéri, la ruine et surtout la lâche trahison de ce fiancé qu’elle aimait de toute son âme.Mme Dorval était à cette époque une femme d’une quarantaine d’années, d’une distinction extrême.Elevée dans un château des environs de Paris, elle y avait mené cette vie oisive et fêtée qu’apporte la fortune, vie qu’elle avait continuée après son mariage.Elle était donc frappée doublement dans ses habitudes de bien-être, qu’il lui fallut abandonner subitement après la mort de son mari.LA REVUE DE MANON Mais elle était vraiment pieuse, et elle puisa la force et la résignation dans l’accomplissement complet de ses devoirs religieux, qu’elle avait un peu négligés depuis son mariage.Puis il lui restait sa fille, dont elle était l’unique appui.Elle se redressa, vaillante, sous l’épreuve, et la subit sans impatience et sans murmures, en vraie chrétienne.Ces deux femmes, aux nobles et généreux cœurs, se consacrèrent mutuellement l’une à l’autre; elles vinrent habiter la Maison blanche et ne la quittèrent plus.Elles n’y reçurent que quelques personnes jugées dignes du titre d’ami.Leur temps se partagea entre la prière, le travail, les arts et les promenades à travers les bois et les grèves charmantes d’Audierne.Quelques visites à leurs amis, aux pauvres demeures des pêcheurs, dans lesquelles elles ramenaient la joie et l’espérance, complétaient leur existence uniforme.Et les jours succédaient aux jours, sans que rien ne vint rompre le cours de leurs occupations simples et régulières.Par les relations que sa mère avait conservées à'Paris, Madeleine reçut quelques propositions de mariage.Sa dot, quoique bien amoindrie, était encore convenable pour un mari appréciant les qualités du cœur plutôt que la fortune,.Mais à chaque demande, elle répondait par un refus si nettement formulé, qu’on n’insistait pas.Mme Dorval se crut obligée de lui parler sérieusement, un jour qu’elle venait de répondre négativement à la recherche d’un riche industriel.— Réfléchis encore, ma fille, lui dit-elle, M.Esnault réunit toutes les qualités qu’une mère recherche dans le mari de son unique enfant: il consent à ne pas nous séparer, et près de lui, près de moi, tu retrouveras le bonheur perdu.— Non, mère, n’insistez pas.Jamais je ne consentirais à me marier sans aimer profondément celui qui deviendrait le compagnon de ma vie, or, je n’aime pas cet inconnu que vous me proposez, et je sais que je ne l’aimerai jamais.Mon cœur est mort à cette affection; nul ne le fera revivre.— Je vieillerai donc sans avoir l’espoir d’embrasser de blonds petits-enfants ! dit encore la mère.Il me faudra mourir en te laissant seule sur cette terre, sans ce protecteur qui me tranquiliserait pour toi à mon heure dernière ! Mon enfant aimée, je souffre de ces refus qui éloigneront de notre demeure les personnes qui s’intéressent encore à nous.Tu regretteras peut-être un jour de n’avoir pas écouté ta mère, lorsque la mort t’aura privée d’elle.— Ne parlez donc pas toujours de séparation et de mort, maman, avait ajouté Madeleine, avec une caresse pour atténuer son refus.Vous êtes toute jeune, et pendant bien des années, nous vivrons sans nous quitter, l’une pour l’autre.N’essayez pas, je vous en prie, de faire renaître ce qui n’est plus.J’avais donné tout mon cœur à celui qui m’a trahie, et je ne veux plus, je ne peux plus aimer.Acceptons la vie telle qu’elle est faite, et ne l’assombrissons pas encore par des luttes continuelles.Je ne me marierai jamais.Et la mère s’était tue, et les années avaient passé, sans faire revenir la jeune fille sur sa résolution première.Elle avait trente ans, et tout faisait présager que sa situation actuelle ne se modifierait pas.Elle ne possédait plus ces grâces de la première jeunesse, grâces éphémères, comme toutes les choses trop exquises; mais elle était charmante avec sa tête fine auréolée de beaux cheveux d’un blond doré, ses grands yeux noirs pleins de feu et de douceur, sa bouche aux lèvres pourprées, dont les coins s’abaissaient parfois sous une triste pensée, et son teint si pâle qu’il en était transparent comme un pétale de rose blanche.Elle avait conservé sa taille souple et svelte, et ce port fier qui lui donnait si grand air, lorsque, vêtue di’une simple robe, elle se rendait dans le bois pour y cueillir ces fleurs des champs qu’elle aimait entre toutes.Mme Dorval avait fini par prendre son parti de la décision de Madeleine et si une gaieté folle ne régnait pas à la Maison Blanche, la vie s’y écoulait dans une sérénité qui n’était pas sans charme.III.—Les Voisins La musique était pour Madeleine une de ses distractions préférées.M.Kermont, le curé d’Audierne, l’ayant priée de tenir le petit harmonium de l’église pendant les fêtes du mois de Marie, elle avait accepté avec joie.Elle se rendait souvent à la chapelle; elle aimait surtout à faire vibrer l’instrument mélodieux, lorsqu’elle se trouvait seule, à cette heure incertaine du soir où les étoiles commencent à semer de leurs points d’or l’azur sombre du ciel.Et parfois sa voix s’élevait sous les voûtes sonores, emplissant l’église d’harmonie.Ce n’était plus une voix humaine; la jeune fille, comme en extase, trouvait des accents divins qui ravissaient et mettaient des larmes dans tous les yeux.Elle était devenue la fille de prédilection de Mlle Rose Kermont, la sœur du curé, aimable personne, très instruite, à l’esprit pétillant, conservant encore les restes d’une grande beauté, et qui, ayant su vieillir, aimait la jeunesse.Mlle Rose n’avait pas voulu se marier pour se consacrer à ce frère unique, dont la frêle santé l’avait toujours inquiétée.Sa mère, en mourant, le lui avait confié, et, quoique jeune encore à cette époque, elle n’avait pas hésité à sacrifier ses goûts qui la poussaient au mariage, pour ne pas le quitter. Page seiit LA REVUE DE IM A N O N cMontréal, 15 Août 1927 M.Kermont n’avait jamais su la grande abnégation de sa sœur.Elle n’avait pas eu à la regretter ensuite; sa vie était douce avec ce frère qui partageait tous ses goûts, toutes ses idées.Ils aimaient la nature, les lectures sérieuses, la musique, qui était leur grand délassement pendant les longues soirées d’hiver.Ils pratiquaient la charité en nature d’élite; et Mlle Rose ne s’aperçut pas qu’elle vieillissait sans enfant: elle en avait tant autour d’elle à instruire, à aimer ! Aussi avait-elle conservé sa gaieté si franche d’autrefois, et ne possédait-elle aucune de ces manies de vieilles personnes qu’on se plaît encore à augmenter en les ridiculisant.Le presbytère, charmant cottage entouré de grands marronniers, était une demeure agréable et hospitalière dont M.Kermont et sa sœur faisaient les honneurs avec un tact parfait, une bonne grâce sans égale.M.Kermant aurait pu obtenir une cure plus importante par son instruction, sa belle intelligence et ses grandes relations, mais sa santé délicate lui imposait des ménagements infinis; il avait préféré à des postes plus élevés cette petite bourgade bretonne où il pouvait mener la vie calme qui lui convenait.Mlle Rose avait quitté la ville avec joie; elle lui préférait aussi le charme de la vie champêtre, Depuis une vingtaine d’années, ils vivaient ainsi heureux dans ce presbytère ombreux, aimés et respectés de tous.Madeleine visitait souvent la vieille demoiselle qu’elle affectionnait; elle puisait à pleines mains dans la magnifique bibliothèque du presbytère, satisfaisant ainsi son goût pour la lecture.M.Kermont dont le savoir égalait le mérite, aimait à s’entourer de toutes les œuvres remarquables des Maîtres de la musique et de la littérature.Grâce à Mlle Rose, la jeune fille s’était initiée à tous les petits secrets qu’une femme vraiment digne de ce nom ne doit pas ignorer, et les blanches mains qui venaient de jouer une brillante sonate, ne dédaignaient pas de s’occuper des soins vulgaires de la cuisine et du ménage.Elle connaissait à fond l’art de soigner les malades; elle faisait en maîtresse ces tisanes de toutes sortes qui apportent tant de soulagement à ceux qui souffrent; elle excellait aussi dans la fabrication des liqueurs et des confitures.Au moment des fruits, il s’élevait du presbytère et de la Maison Blanche un suave parfum de fraises et de framboises: les confitures exquises, joie des convalescents et des enfants, cuisaient sur les grands fourneaux, surveillées par les ménagères attentives,.Oh ! les confitures de Mlle Rose ! elles étaient connues, appréciées à une lieue à la ronde ! Bien souvent la vieille demoiselle en avait expédié de pleins pots aux presbytères des environs, lorsque l’on y attendait la visite de Monseigneur.Mme Dorval était aussi entrée en relations de bonne amitié avec M.Villemain, le notaire du pays, à la nature très hospitalière.Sa jeune femme et ses trois jolis enfants avaient plu de suite aux deux Parisiennes; elles se faisaient de fréquentes visites.Les deux fillettes, Claire et Marie, aimaient beaucoup Madeleine; malgré la grande disproportion des âges, elles se complaisaient dans sa société, et leur grande amie oubliait ses tristesses, pour leur sourire et les amuser.Mme Villemain avait une santé chancelante; de violentes migraines la retenaient souvent au logis; aussi était-elle très aise de confier ses filles à la tendre et affectueuse sollicitude de Mlle Dorval.Lorsque son fils Raoul venait passer les vacances à Audierne, sa première visite était pour la Maison blanche.Il sympathisait avec cette belle Madeleine, son aînée de cinq ans, et se posait déjà comme son chevalier; il lui offrait le bras au retour de la promenade, et était toujours disposé à lui cueillir la gerbe parfumée qu’elle souhaitait.Ses sœurs le plaisantaient sur cet empressement, et la jeune fille ne pouvait s’empêcher de sourire, lorsque les vacances lui ramenaient son jeune amoureux.Grâce à ce voisinage plein de sympathie, Madeleine avait senti s’apaiser ce chagrin qui assombrissait sa vie.En contact journalier avec cette Rose si dévouée à son frère, si bonne, si charitable à tous, elle avait rougi de cet état de marasme dans lequel elle persistait à vivre.Acceptant enfin bravement un avenir dénué de grands bonheurs, mais non de douces joies, elle s’était complètement oubliée, pour ne plus songer qu’aux autres.Sa mère d’abord l’avait occupée.Elle avait retrouvé pour elle ce sourire plein de charme, qui la rendait si séduisante; elle l’entourait de soins, de ces attentions délicates, qui touchent profondément, parce qu’elles viennent du cœur.Les pauvres avaient été consolés et visités à leur tour.En s’initiant à leur existence de travail et de souffrance, Madeleine s’était ingéniée à y apporter du soulagement, et sa bourse se vidait souvent sur le lit d’une veuve, ou d’un ouvrier incapable de travailler.Simple dans sa toilette, dédaignant les bijoux, elle consacrait toutes ses économies à soulager les infortunes; elle se privait souvent pour rendre la part des malheureux plus grande.Aussi était-elle bénie et aimée dans tout le pays, et, le soir, dans leurs prières, les petits enfants mêlaient toujours son nom à celui de Mlle Rose.Sa vie étant remplie par le travail, les bonnes œuvres et des distractions élevées, Madeleine avait recouvré le calme de l’esprit et du cœur et s’était reprise à sou- rire.Mais elle ne faisait plus de rêves; elle oubliait complètement qu’elle était belle, encore jeune, et ne voulait plus penser qu’elle aurait pu être une femme aimée, une mère heureuse.Son cœur avait été blessé, son espoir trompé, sa bonne foi trahie, et, défiante des hommes, elle ne voulait même plus y songer.Puis ayant rompu avec toutes ses relations mondaines, ne quittant plus cette petite ville du Finistère, elle n’aurait pu y rencontrer l’époux rêvé, en admettant qu’elle eût encore songé au mariage.Elle voulait vivre et mourir dans le castel au balcon enguirlandé de roses, champêtre asile où elle avait rencontré, sinon le bonheur, du moins la paix de l’âme.IV.—Dans le petit bois Ce beau jour de mai, Madeleine était sortie pour respirer l’air salin qui montait de la grève, et renouveler ses corbeilles de fleurs sauvages et de pierre.Elle attendait ce soir-là sa filleule, Reine Percival, et voulalit orner de verdures et de fleurs toutes les pièces du cottage.Le ciel était radieux: un clair et bienfaisant soleil apportait avec lui la chaleur et la vie; les oiseaux, en liesse, chantaient sous les frondaisons printanières, et sur tous les buissons, comme dans l’herbe folle, le renouveau avait jeté, en prodigue les fleurs les plus fraîches et les plus parfumées.La jeune femme jouissait pleinement de cette belle journée; elle allait à pas lents, sa tête blonde coiffée d’un rustique chapeau de paille blanche, orné d’un fouillis de dentelle de même teinte.Elle s’abritait encore des rayons vraiment ardents du soleil sous une grande ombrelle rouge, qui donnait à ses joues pâles une légère teinte rosée.Sa simple robe grise, sans aucun ornement, faisait valoir sa taille fine et tombait à grands plis droits jusqu’à ses pieds chaussés de mignons souliers découverts.Elle était charmante ainsi, dans cette simplicité de bon goût.A la voir marcher sur le sentier herbu dont elle froissait à peine les tiges, on ne lui aurait pas donné vingt ans.Elle entra dans le bois afin di’y cueillir les longues et souples branches de lierre qui s’attachent aux grands arbres.Tout était chants, couleurs et parfums dans ce petit bois ombreux: les aubépines, les églantiers étaient en pleine floraison, et sur mainte branche il y avait un nid gazouilleur.La brise faisait chanter les feuilles, et la chanson des flots s’y mêlait en harmonieux accords.Madeleine s’assit un instant sous un chêne à l’épaisse ramure, écoutant le murmure de la forêt, aspirant les douces senteurs de toutes ces ravissantes fleurs du printemps, qu’un rayon fait éclore et 4 qui vivent si peu. cMontréal, 15 zAoût 1927 LA REVUE DE ÜVl A N 0 N Page dix-sept Les papillons, ces autres fleurs ailées, se jouaient sous l’ombre remuante des arbres, la frôlant de leurs ailes diaprées.Oui, la jeune femme était heureuse.Elle avait oublié les hommes et leurs mensonges, et jouissait en poète c7-e cette fête de la nature, qui semblait être donnée pour elle seule.Un grand apaisement s’était fait en elle, et les yeux fixés sur la mer étincelant au loin, elle se prit à déclamer tout haut ces vers du grand poète: “Mais la nature est là, qui t’invite et qui t'aime, .Plonge-toi dans son sein qu'elle t’ouvre toujours ! “Quand tout change pour toi, la nature est la même, “Et le même soleil se lève sur les jours.” % Puis, un peu confuse de s’être livrée ainsi à cet accès de lyrisme, elle se leva et se mit à cueillir du lierre.Une branche, aux mignonnes feuilles dentelées, d’un vert d’émeraude, la plus jolie de toutes, se trouvait un peu hors d’atteinte; c’est en vain que la jeune femme se haussait sur la pointe des pieds, elle ne pouvait réussir à l’enlever du grand chêne.— Voulez-vous me permettre de vous aider, Mademoiselle ?dit une voix d’homme résonnant tout à coup sous les arbres du petit bois.i | Madeleine, interdite, tourna la tête, et rencontra les yeux d’un inconnu qui souriait doucement en soulevant respectueusement son chapeau.C’était un grand jeune homme de trente ans, à l’épaisse et soyeuse barbe blonde; ses cheveux d’un châtain clair étaient coupés ras, dégageant son front large et blanc; ses yeux étaient bleus, francs et rieurs.Toute sa personne annonçait la force jointe à l’élégance.Mlle Dorval avait trop l’usage du monde pour se laisser intimider par un étranger qui paraissait du reste être de son milieu.Elle sourit aussi, et répondit: — Je serais en effet désireuse de posséder cette branche de lierre.Le jeune homme leva le bras, cueillit la liane et la lui tendit.Madeleine le remercia, et rassemblant ses fleurs et ses feuillages, elle parut désireuse de reprendre son chemin.L’inconnu, la tête toujours découverte, lui dit: - [.— Seriez-vous assez bonne, Mademoiselle, pour me renseigner sur le chemin à prendre pour me rendre à Audierne ?Je veux m’arrêter quelques jours dans cette ville, et désirant jouir de cette su-, perbe matinée, j’ai abandonné la voiture qui transporte mes bagages; je ne sais si je suis dans la bonne voie.— Prenez ce sentier, Monsieur suivez-le jusqu’au bout, il vous conduira sur la route d’Audierne, dont vous apercevrez alors les maisons.— Merci mille fois de votre renseignement, Mademoiselle ! Je connaissais déjà la plage charmante d’Audierne, mais j’ignorais l'existence de ce petit bois fleuri, où l’on entend un harmonieux écho qui répète de bien jolis vers ! Et saluant profondément la jeune jemme, l’inconnu prit le sentier et s’éloigna rapidement.Madeleine, toute confuse d’avoir été surprise dans sa rêverie, ouvrit sa grande ombrelle et se hâta de se perdre dans le bois.Elle s’en allait, mécontente d’elle-même et de cet homme qui s’était permis de lui parler de choses intimes.— Il aurait dû, se disait-elle, avoir le tact de ne pas me faire savoir qu’il se trouvait là, depuis quelque temps, peut-être ?Il m’espionnait donc ?Mais dans quel but ?il ne me connaît pas.,.Au fait, reprit-elle en secouant sa tête blonde, que m’importe cet étranger que je ne reverrai sans doute jamais ! Allons, achevons notre cueillette, et rentrons.Elle était arrivée à la source chantante, son coin préféré.Elle s’arrêta sur ses bords, fit une grosse gerbe des fleurs délicates qui croissaient partout autour d’elle, et, reprenant sa marche de son pas élastique, elle rentra à la Maison blanche.Sans parler de cette rencontre à sa mère, Madeleine disposa ses fleurs dans les corbeilles, et prépara tout pour recevoir sa filleule aimée, la jolie Reine.Mme Percival avait été et était encore • la meilleure amie de Mme Dorval; elle s’était mariée assez tard avec un médecin renommé.Reine, sa fille aînée, avait dix-huit ans; ses deux fils, frais blondins de treize et de quinze ans, étaient encore au collège.Madeleine avait été la marraine de Reine; elle affectionnait cette enfant qui chaque année venait la visiter dans son ermitage.Depuis la mort de son père, la jeune fille n’avait plus voulu retourner à Paris; cette ville lui rappelait de trop douloureux souvenirs.Elle avait rompu avec toutes Ses brillantes relations, ne conservant que celles de ces amis fidèles avec qui elle et sa mère entretenaient une correspondance active.Reine arriva rose et souriante à la Maison blanche, conduite par la femme de chambre de sa mère, et réveilla bientôt tous les échos de sa vive gaieté.Elle caressa le gros chien de garde, Paros, blanc comme le marbre qui portait ce nom.Il sommeillait dans sa niche; mais il remua la queue en aboyant joyeusement à son approche.Elle appela les pigeons familiers qui voltigeaient autour de sa tête blonde, et fleurit son corsage d’une des roses-thé du balcon.Puis, entrant dans la maison, elle embrassa sur les deux joues Marie, la vieille servante, qui avait vu naître Madeleine, fct qu’on traitait en amie plutôt qu’en do- mestique, et s’écria, en jetant son chapeau sur un siège: — Que je suis donc heureuse de me retrouver à la Maison blanche ! Ah ! marraine, que tu as raison de ne jamais la quitter ! — Si tu la revoyais lorsque l’hiver l’a dépouillée de tous ses gais ornements, répondit Madeleine, tu la trouverais bien triste, chère mignonnne.Aujourd’hui, le soleil brille, les oiseaux chantent, les fleurs embaument l’air, tout est joli, tout e3t fête, et je comprends fort bien ton exclamation; mais reviens au mois de décembre, et nous verrons si ton entrée est aussi enthousiaste.— Au mois de décembre comme maintenant, je serais tout heureuse de revenir, puisque je vous retrouverais toutes deux, mes bonnes et chères amies, qui me gâtez à l’envi, et que j’aime de tout mon coeur.Puis, le temps m’importe peu; je suis toujours gaie, moi, et mon humeur ne dépend pas d’un rayon plus ou moins chaud et brillant; je suis si heureuse ! Père m’appelle son rossignol, il a raison, je chante toujours.— Puisses-tu rester toujours ainsi, ma fille aimée, dit Madeleine en soupirant; ’ 4P puisse la vie ne t’offrir que ses roses: tant d’autres ont été tellement déchirés par ses épines !.Reine entendit le soupir et vit l’air triste de Mme Dorval, aussi prenant sa marraine par la main, elle l’entraîna en disant: — Viens me montrer ma chambrette bleue, je suis sûre que je vais la trouver toute fleurie.Elles sortirent toutes deux du salon et montèrent l’escalier que des plantes vertes réjouissaient.Reine forçait Madeleine à courir et !a faisait sourire par la gaieté de ses promptes et vives reparties.La chambre blanche et bleue était en effet parée de fleurs et de fuillage.Tout y attestait qu’une main attentive et aimante y avait passé.Sur la table étaient rangés l’écritoire et les livres préférés; différents petits bibelots embellissaient les étagères et les meubles; le lierre du petit bois entourait la glace de la cheminée de verts festons, et formait un cadre charmant au frais visage qui se plaçait devant le miroir pour redresser quelques bouclettes défrisées par le voyage.Re:ne était blonde et rose comme la fée du printemps.Ses grands et beaux yeux bleus, frangés de longs cils bruns et surmontés de fins sourcils de même teinte, rayonnaient d’intelligence; sa bouche un peu épaisse, mais rouge comme une fleur de grenade, montrait en s’entr’ouvrant une rangée de petites dents blanches; sa taille ronde, ses mains mignonnes et ses pieds d’Andalouse en formaient une petite personne pleine de charme.Elle riait toujours, cette jolie Reine : la vie lui était si douce ! Page dix-huit LA REVUE DE [MANON [Montréal, 15 cAoût 1927 Affectionnée de ses parents, de ses frères, de ses amies, l’avenir lui apparaissait souriant, ou plutôt elle n’y songeait pas, jouissant du présent et ne cioyant pas qu’une peine quelconque pût la toucher.N’était-elle pas à ce beau printemps de la vie que l’on nomme la jeunesse ! Jours heureux que ceux qui s’écoulent de la quinzième à la vingtième année ! Tout vous est sourire, tous vous est enchantement.Les chagrins vous effleurent à peine; on a tant d’illusions, tant de confiance en la destinée ! La mort, on n’y pense jamais.Les trahisons, on n’y croit pas.C’est 1 âge des fortes croyances et des grandes espérances.Reine changea de toilette pour faire honneur, disait-elle, à sa belle marraine qui rajeunissait tous les jours comme une marraine des contes de fées.— Regarde-toi dans ce miroir si joliment entouré de lierre, lui dit-elle, et vois si tu n’es pas aussi jeune que moi.La jeune femme, en souriant, entoura le cou de sa mignonne filleule d’un bras caressant, et se pencha vers la glace.Elle était bien belle, en effet, la pâle Madeleine; la joie de revoir sa Reine lui redonnait une seconde jeunesse.Ses grands yeux noirs brillaient d’un doux éclat, ses cheveux d’or ondulaient sur son front blanc et sa bouche fraîche s’entr’ouvrait sous un clair sourire.Qu’avait-elle besoin de Bijoux ?Dans sa modeste robe grise, elle était plus charmeuse que la petite Parisienne qui se pressait tendrement contre elle dans sa très luxeuse toilette blanche aux rubans satinés.Mais elle était encore bien jeune lorsque le vent de l’adversité avait soufflé sur sa vie; ses traits n’avaient pas été altérés par les cruels revers et les poignants chagrins de ce temps d’épreuves.Depuis, dans sa retraite, loin de ces fêtes mondaines qui flétrissent si vite les femmes qui s’y livrent tout entières, sa beauté s’était conservée; elle semblait un peu plus sévère peut-être, mais séduisait toujours.— Allons, belle marraine, embrasse-moi, dit l’espiègle, et maintenant que ton sourire est revenu, descendons visiter ton castel.Montre-moi les changements apportés dans ton domaine par ta main diligente; puis nous irons présenter nos amitiés à Mlle Rose.Elle m’offrira, je l’espère, une tartine de ses délicieuses confitures, et un bol de lait parfumé de Blanchette, sa jolie chèvre.Et les deux jeunes femmes descendirent joyeusement le perron qui menait au jardin.V.—Au Presbytère 4.L’étranger, continuant sa route, atteignit bientôt les premières 'maisons d’Audierne.Il marchait en homme sûr de son chemin; ce ne devait pas être la première fois qu’il visitait la petite ville.Il ne tarda pas à arriver devant la maison ombragée par les grands marronniers roses et blancs qui abritait M.Kermont, le curé d’Audierne, et sa soeur, Mlle Rose.Il entra dans le jardin où s’épanouissaient les roses et les pervenches.Au bruit de ses pas, une servante, à la coiffe de mousseline aux larges ailes, vint à sa rencontre et lui demanda ce qu’il désirait.— Mademoiselle Kermont est-elle visible ?lui répondit le jeune homme.La bonne le fit entrer dans un petit salon fleuri aux sièges revêtus de tapisseries, ouvrage patient de la maîtresse du logis.Il régnait dans cette pièce une ombre fraîche et une senteur exquise.Une minute plus tard, Mlle Rose entra, souriante.— Bonjour, tante ! dit le jeune homme, en allant à elle les bras tendus.— Maurice, mon cher enfant!.répondit la vieille demoiselle tout émue.Quelle agréable surprise ! Et elle le baisa avec une grande et vive tendresse.Maurice Melvil était un petit cousin de Mlle Kermont, mais il l’appelait sa tante, se7on les coutumes de Bretagne qui veulent que le jeune cousin devienne le neveu de sa vieille cousine.Il avait perdu son père étant tout enfant, et sa mère n’avait alors vécu que pour lui.Us habitaient Bordeaux, où le jeune garçon termina ses études classiques, et commença celle de la peinture pour laquelle il avait un goût très prononcé.En possession d’une belle fortune, Mme Melvil partit pour Paris, afin que Maurice put se livrer tout entier à l’art qu’il gimait, au milieu des merveilles de la grande ville.Il eut les meilleurs maîtres et exposa bientôt au salon, où ses tableaux furent appréciés selon leur réel j'érite.1 1 II venait souvent avec sa mère passer Quelques jours chez M.Kermont et son aimable soeur, qui l’aimaient beaucoup.Mme Melvil étant tombée malade, son fils ne la quitta plus, la soignant avec un dévouement admirable.Ce fut a^ors Mlle Rose qui se dérangea peur voir sa cousine.Elle quittait chaque année son calme presbytère pour la tumultueuse capitale; elle le faisait sans regret, sachant que sa présence était toujours agréable à la pauvre infirme.Puis Mme Melvil mourut.Maurice, en proie à un amer chagrin, quitta Paris, où tout lui rappelait la chère regrettée, et entreprit de grands et longs voyages pour essayer de calmer sa v*ve douleur.Il visita l’Egypte, la contrée des sphinx et des pyramdes; Pompéï, la ville mystérieuse qui, après tant de siècles, nous livre ses trésors; Vénise et ses lagunes; la Suède aux monts neigeux, aux grands lacs bleus; la brumeuse Angleterre; la pittoresque et verte Irlande.Il ne revint en France qu’après cinq ans d’absence.Sa première visite fut pour la tombe de la chère morte qu’il n’avait pu oublier.Il consacra la seconde au vieux presbytère où résidaient ses meilleurs amis.Malgré son teint cuivré par les voyages, la vieille demoiselle reconnut de suite son neveu; elle se hâta d’appeler son frère pour qu’il pût souhaiter la bienvenue au voyageur.— Tu nous resteras quelques temps, mon cher enfant ?lui dit M.Kermont.Nous ne t’avons pas vu depuis de longues années, et nous serons bien heureux si ton séjour à Audierne peut se prolonger.— Je vous consacrerai certainement queques jours, oncle, mais j’ai rapporté de mes longues excursions une foule d’esquisses dont je voudrais me servir pour composer plusieurs tableaux, et je vous avoue que j’ai hâte de retrouver mon atelier et mes pinceaux.— Tu les a délaissée pendant des années, tes pinceaux, dit Mlle Rose, tu peux donc encore les négliger pendant deux ou trois mois; car c’est décidé, mon petit, nous te garderons une partie de la belle saison.1 I | ! ||¥|^ — Non, tante Rose, laissez-moi retourner en ce moment à Paris, et je vous promets une longue visite en août, le beau mois des vacances.— Nous verrons.En attendant de prendre une détermination, je crois qu’il est urgent de passer dans la salle à manger afin de t’offrir, sans plus tarder, quelques rafraîchissements.Et glissant sa main, restée fine et blanche, sous le bras du jeune homme, cilel l’entrana dans la ‘salle, où une légère et appétissante collation avait été servie.1 Mil \W\\ i i -* Tout en se retournant, Maurice bavardait, et ses vieux amis, rajeunis par sa présence, l'écoutaient en souriant, ill parla de ses voyages, des choses merveilleuses qu’il avait vues et entendues : il revint encore à la mort de sa mère, dont il conservait toujours un souvenir poignant.— Vous rappelez-vous, tante Rose, des derniers moments de notre chère morte?Quelle résignation ! comme elle oubliait ses souffrances pour ne songer qu’au fils qu’elle allait laisser seul, aux chers amis qu’elle quittait pour toujours, du moins sur cette terre.Et le jeune homme essuya deux larmes qui coulaient sur ses joues bronzées.— Oui, dit Mlle Rose, elle a souffert avec résignation, elle est morte en chrétienne.Mais dans ton chagrin, cher enfant, tu as du moins la consolation d’avoir adouci ses dernières heures.Et pour mettre un terme à cette conversation attristante, la vieille demoiselle entraîna Maurice au jardin, sous prétexte de lui fairè admirer sa tonnelle • .» toute fleurie de roses.Assis sur des c’Montréal, 15 zAoût 1927 LA REVUE DE SM A N 0 N Page dix-neuf sièges rustiques, ils continuèrent à causer.— Je ne vous connaissais pas ce champêtre berceau, tante; qu’il est joli et qu’on se trouve bien sous son ombre parfumée.Il est vrai qu’il y a des années que je suis venu à Audierne; j’en avais presque perdu le souvenir, du moins le souvenir de la route qui y conduit, et sans une aimable jeune fille que j’ai rencontrée sous la ramée, je ne sais à quelle heure je vous serais arrivé.Et il se mit à retracer la scène charmante du petit bois, il parla de la rêveuse se récitant des vers de Lamartine, en se croyant bien seule à l’ombre du grand chêne.1 ! ji'*llj —C’est Madeleine, s’écria Mlle Rose, c’est bien ma blonde amie aux yeux noirs que tu as rencontrée sous ses bosquets favoris.! : il | L | yjÿj — Mais, tante, votre amie doit avoir au moins trente ans, si je me rappelle les détails que vous me donniez sur vos voisines dans vos aimables lettres ?Or cette Velléda au lierre est toute jeune.C’est bien une blonde aux grands yeux sombres, mais ce n’est pas une personne dont les malheurs peuvent exciter la sympathie et non l’admiration.A cet âge, le visage et la tournure n’ont plus l’attrait, le charme de la jeunesse.— Je me trompe sans doute, répondit la vieille demoiselle avec un malicieux sourire; c’est peut-être une jeune châtelaine des environs qui aura eu la fantaisie de se promener dans le bois de Magda.La conversation en resta là, la tante ne désirant pas la prolonger sur ce sujet là, et le neveu s’en fut dans sa chambre, afin de réparer le désordre de sa toilette A de voyage.Le déjeuner les réunit.Maurice était vraiment très distingué dans ce costume bien fait, d’un gris foncé! Sa Taille, au-dessus de la moyenne, était bien prise; il avait les mains fines, les pieds étroits et un air de fierté dans le port de sa tête, qui n’était pas dénué de bonté.Il avait trente ans et se trouvait dans tout l’épanouissement de sa virile beauté.Après avoir fumé son cigare dans l’allée des marronniers, il revint dans le salon et se mit au piano, jouant à sa tante un air italien à l’harmonie langoureuse.La vieille demoiselle travaillait à une draperie d’autel dans l’embrasure de la fenêtre, mais son esprit ne se fixait pas sur le travail délicat qu’elle avait entrepris; elle paraissait rêveuse et souvent ses yeux s’arrêtaient avec émotion sur ,7e jeune musicien.Le morceau terminé, Maurice s’assit sur un escabeau aux pieds de sa tante et reprit la causerie familière et tendre.Soudain on entendit de frais éclats de rire, et la porte du salon s’ouvrit, poussée par une main impatiente.Une jeune fille toute vêtue de blanc, depuis son grand chapeau de paille cou-a ert de pâquerettes jusqu’à ses petites bottines, entra en bondissant et s’arrêta, interdite, devant le groupe formé par la tante et le neveu.C’était notre jeune amie Reine, qui se hâtait de rendre au presbytère la visite projetée.Madeleine, qui la suivait de près, demeura aussi saisie de surprise et ses joues se couvrirent d’une teinte rose, en reconnaissant' l’incUvidu du tfetit Lois dans ce jeune homme, qui venait de se lever et s’inclinait respectueusement.Mlle Rose vint à l’aide de ses visiteuses; s’avançant vers Reine qui reprenait son assurance, elle l’embrassa et puis présenta Maurice aux jeunes femmes en leur disant : — Mon neveu, Maurice Melvil, dont je vous ai souvent entretenu, Madeleine ; U arrive enfin d’un long voyage et sa première étape est pour Audierne où résident ses vieux amis.Maurice, je suis heureuse de te faire faire connaissance avec ma chère Magda et sa filleule, Reine Perclval, ajouta-t-elle en se tournant légèrement vers le voyageur.Les jeunes gens se saluèrent; on prit des sièges, et la conversation s’engagea.Maurice ne pouvait détacher ses regards de Madeleine.Il reconnaissait en elle sa gracieuse apparition du petit bois, et il se demandait comment elle avait pu conserver à trente ans, après ses cruels chagrins, cette royale beauté, qui éclipsait celle de la petite Reine, rayonnante pourtant dans le frais éclat de ses dix-huit printemps.Il se rappelait maintenant le sourire ironique de Mlle Rose et s’en voulait de sa phrase cruelle' en parlant de vieille fille aux charmes fanés.Il en était gêné devant Madeleine et demeurait presque silencieux.Reine avait heureusement recouvré son babil d’oiseau; elle racontait mille folles à leur vieille amie, qui riait en lui donnant la réplipue.Elles étaient seules à discourir.Mlle Dcrval ne pouvait retrouver cette indifférence qui la rendait insensible à toute nouveauté.Elle se souvenait aussi des paroles du jeune homme dans le petit bois, et elle était intimidée par sa présence dans le salon toujours si hospitalier pour elle jusque-là.Elle ne se reconnaissait plus la froide Madeleine.Elle, toujours si sûre d’elle-même, se sentait troublée à ce point devant cet étranger ! D’où provenait donc cette émotion ?Sans doute, se disait-elle, la gêne que j’éprouve devant le neveu de Mlle Rose, vient de notre rencontre dans le bois.Il m’a sûrement entendue déclamer, et il doit avoir de moi une étrange opinion.A mon âge, on ne doit pas être ainsi; je devrais laisser cela à ma blonde filleule.Je n’aurais jamais reconnu le cousin de M.Kermont dans cet inconnu de la promenade.Il est vrai que je n’avais vu de lui qu’une photographie prise lorsqu'il avait vingt ans.Cette barbe le change complètement.Puis il a les cheveux ras, et à cette époque il portait les flottants.Tout en discourant ainsi avec elle-même, Madeleine ne prenait aucune part aux propos échangés entre les autres interlocuteurs, aussi tressaillit-elle en entendant Mlle Rose l’interpeller.— Vous donnerez une partie à Reine dans le coeur à la Vierge que nous préparons pour la fête du 31 mai, n’est-ce pas, Magda ?Il ne lui faudra pas plus de quelques jours pour la connaître, et sa jolie voix de mezzo-soprano viendra en aide à celles des petites Villemain.Quant à vous, ma chère enfant, je n’ai pas besoin de vous dire d’étudier l’Ave IHaria de Gounod, vous exécutez ce morceau à ravir, et votre voix est digne de se mêler à celles des anges qui chantent les louanges de Dieu.Il nous faut clôturer ce beau mois de Marie.Tu entendras nos jeunes filles, Maurice : Madeleine a opéré des miracles, elle en a fait de véritables chanteuses.— Tante, dit la jeune femme, qui donnait souvent ce nom à la vieille demoiselle, mais oui rougit cette fois de l’avoir dit, vous me flattez outre mesure.Ces demoiselles avaient toutes de jolies voix, et mon travail n’a pas été pénible.Quant à la mienne, elle serait, je crois, fort discordante parmi celles des séraphins.Allons, Reine, Acheva-t-elle, il est temps de nous retirer; mère doit nous attendre, il est bientôt l’heure du dîner.Elle se leva, tendit la main à Mlle Rose qui les embrassa toutes les deux, et saluant le jeune homme, elle disparut avec sa filleule, sans permettre à la maîtresse de la maison de les accompagner.Elle est ravissante, tante Rose! s’écria Maurice, dès que les jeunes femmes eurent franchi la grille.¦—Chut ! enthousiaste; elles ont de bonnes oreilles, ces jeunes personnes, et elles pourraient bien t’entendre.Oui, elle est très mignonne, cette petite Reine, et sa toilette blanche lui va fort bien.— Qui donc vous parle de Mlle Reine, tante ?répondit-il vivement.Je l’ai à peine remarquée.C’est de Mlle Dorval qu’il s’agit.— Quoi ! cette fille vieillie et attristée peut exciter une telle admiration de ta Notre roman complet qui paraîtra dans le prochain numéro - PROFIL DE VEUVE Par Paul Bourget de l’Académie Française Page vingt lMontréal, 15 cAoût 1927 part ! répliqua-t-elle plaisamment.— Ah ! tante, je vous en prie, oubliez ces malheureuses paroles ! Elle est belle, bien belle, cette jeune femme, et il est bien à p’amdre celui qui a dédaigné un pareil trésor.— Oui, un véritable trésor, mon enfant, car elle est bonne autant que charmante.Elle ferait le bonheur de l’être qui serait assez heureux pour toucher son coeur.J’avais formulé de beaux projets, ajouta-t-elle après un silence, mais je crois qu'ils ne pourront jama’s se réaliser.Elle a déjà refusé tant de fois de se marier ! — Elle est donc faite du marbre le plus froid ! s’écria Maurice.Heureux, trois *ois heureux, en effet, le Pygmalion qui pourra, d’un souffle épris, animer cette belle Galathée ! M.Kermont apparaissait sous l’allée des marronniers.La tante et le neveu suspendirent leur causerie pour aller à sa rencontre.- ' I Sur la route, les jeunes filles causaient aussi du voyageur.— Il est fort bien, le neveu de tante Rose ! d'sait Reine.Le connaissais-tu, Madeleine ?—• Non, c’est la première fois que je me trouve en sa présence.Mlle Rose m’en a souvent parlé; elle paraissait désireuse de me le faire connaître; mais pendant les premières années de notre séjour à Audierne, il ne quittait pas sa mère, atteinte de paralysie, et depuis qu’il l’a perdue, il voyage toujours.Sa tante m’a proposé bien souvent de l’accompagner dans le voyage annuel qu’elle faisait à Paris: elle aurait voulu me présenter à sa cousine; depuis la mort de père, tu le sais, je n’ai jamais voulu y retourner.Je n’ai donc pas eu l’occasion de vo’r M.Melvil avant ce jour.— Et quelle est ton appréciation sur lui ?reprit Reine.— Je le trouve très distingué; il a vraiment l’air d’un galant homme.C’était, parat-il un bon fils : il a soigné sa mère avec un dévouement adsolu.La jeune fille ne répondit pas, mais elle devint rêveuse, et sa marraine elle-même ne paraissant pas disposée à entretenir la conversation, la route s’acheva dans un silence relatif.\ VI.—Le bouquet d’églantines 0 M.Melvil, dès le lendemain de son arrivée, était allé à la Maison Blanche, afin de présenter ses hommages à Mme Dorval et à sa fille, et s’y était montré aimable et spirituel causeur.Il avait beaucoup plu à la mère de Madeleine.Quant à la jeune femme, elle avait gardé ses impressions pour elle.Mlle Rose envoya sa bonne, un matin, prier Mme Dorval de se joindre à elle pour une promenade champêtre.Elle voulait faire visiter à son neveu les ruines d’un cloître qui se trouve à quelques kilamètres d’Audierne.On devait partir après le déjeuner, et goûter sur l’herbe, LA REVUE D E SM A N Ü N à l’ombre des chênes séculaires entourant le monastère.Mlles Vuillemain, les filles du notaire, deux gentilles brunettes de dix-huit à vingt ans, leur frère Raoul, l’avocat, et l’un de ses amis, Gaston Lorans, un jeune médecin, devaient être de la partie.Les jeunes gens partiraient les premiers; puis les dames les rejoindraient dans une légère voiture à mulet que Mlle Kermont conduisait elle-même.Son frère, un peu fatigué d’une longue course entreprise dans la campagne pour visiter un malade, ne les accompagnerait pas.Raoul Vuillemain, le grand admirateur de Madeleine, avait vingt-cinq ans; il ¦venait d’être reçu avocat, et sa conversation enjouée, ses grands yeux noirs et rieurs en faisaient un très gentil garçon, r était arrivé à Audierne depuis quelques jours avec son ami Gaston, et l’on parlait d'un mariage prochain entre le jeune médec'n et Claire, l’aînée des jeunes filles du notaire.Reine battit des mains à cette aimable proposition; elle se hâta de revêtir une robe de foulard crème à grands bouquets de roses, moins fraîches que ses joues animées par le plaisir qu’elle se promettait pendant cette promenade champêtre.Madeleine prit une toilette bleu marine semée de délicates feuilles blanches, au grand déplaisir de sa filleule qui trouvait ce costume beaucoup trop sombre pour cet après-midi ensoleillé.— Tu t’habiUes vraiment comme une Vieille femme ! lui dit-elle, tout en courroux; bonne amie Dorval ne devrait pas 4 te le permettre.Laisse-moi au moins éclaircir ton corsage, en y joignant ce joli fichu de dentelle.Et la jeune femme, pour ne pas fâcher son enfant gâtée, se prêta docilement à ^es caprices, en se laissant parer de la vaporeuse dentelle.— Là, dit Reine, en l’entraînant devant une glace, regarde-toi maintenant : n’es-tu pas cent fois plus belle ?Madeleine embrassa sa filleule en souriant, pour la remercier de l’avoir embellie, et les trois femmes s’acheminèrent vers le presbytère.Elles y trouvèrent la société au complet, sauf le bon curé qui lisait son bréviaire au jardin.Les jeunes gens, ayant voulu assister au départ de ces dames, devaient prendre les petits sentiers, afin de regagner le temps perdu et d’arriver avec la voiture.Cla're et Marie Vuillemain étaient charmantes dans leurs robes roses garnies de broderies blanches.Mlle Rose elle-même avait fait un brin de toilette, et semblait toute rajeunie sous le bouquet de violettes de Parme, qui ornait son chapeau de paille noire.Ils partirent, les uns par la grande loute, les autres par les chemins ombreux de la forêt, et se retrouvèrent tous a.i vieux cloître.On visita les ruines envahies par le lierre de cet ancien cciuvent de soeurs cloîtrées, abandonné depuis de longues années, et dont quelques parties étaient assez bien conservées.La chapelle entre autres, dans laquelle on venait dire la messe à l’époque de la fête de sainte Anne, patronne de l’ancien monastère, avait été réparée avec intelligence, et gardait encore de beaux restes de sculpture.Le choeur, aux piliers de granit dont les chapiteaux étaient ornés de feuilles d’acanthe admirablement sculptées dans la pierre, offrait dans une niche en marbre blanc la statue de sainte Anne instruisant la Vierge enfant.La chaire était une petite merveille en chêne noirci par le temps et fouillé de fines arabesques.Quoique connaissant déjà cette antique chapelle, les jeunes gens l’admirèrent encore : on ne se lasse pas de la vue du beau.Ils laissèrent Mme Dorval et Mlle Rose se prosterner devant la patronne des Bretons, et se plurent à errer dans le cloître à demi-ruiné, dont les arcades portaient dans leurs moulures les nids des légères hirondelles, qui voltigeaient, éperdues, en voyant leurs habituelle quiétude troublée.Reine paraissait se plaire dans la compagnie de M.Melvil; elle l’écoutait discuter sur les beautés des ruines, et se rangeait toujours de son avis.Maurice recherchait pourtant plutôt celui de sa belle marraine, qui causait aimablement avec tous, ayant recouvré son calme, et semblait indifférente aux regards émus et craintifs que le jeune voyageur lui jetait à la dérobée.Il s’éloigna un instant et revint vers elle, les mains pleines de magnifiques églantines.Ils se trouvaient tous deux un peu à l’écart, les jeunes gens étant occupés à regarder un n'd d’hirondelles qui contenait quatre oiselets, dont les grosses têtes et les becs largement ouverts se montraient au bord du frêle berceau.Maurice tendit à la jeune femme son bouquet de roses sauvages en lui disant: — Voudriez-vous, Mademoiselle, accep-ier ces fleurs parfumées ?— Offrez-les plutôt à ces jeunes filles, Monsieur, répondit-elle; elles en orneront leurs cheveux et vous sauront gré de votre amabilité.— Acceptez-les, Mademoiselle, ie vous en prie ! insista le jeune homme.Si vous me les refusiez, je croirai que vous me gardez rancune de mon indiscrétion de l’autre jour.Madeleine se troubla maigre elle et ne voulant pas pro’onger cette scène, elle prit les fleurs.— Je les donnerai de votre part à mes 'eunes anr'es.— N’en garderez-vous pas une seule ?continua Maurice.Elle fut empêchée de répondre par la 9 venue de Reine qui fronçait son fin sourcil, en voyant le groupe formé par sa marraine et le jeune peintre.• # ^Montréal, 15 zAoût 1927 Page vingt-et-unc — M.Melvil me charge de vous offrir ces fleurs, mesdemoiselles, dit Madeleine en s’avançant : Le visage contracté de Heine se rasséréna; elle prit avec empressement la branche d’églantine que sa marraine lui présentait.— Il en reste encore pour vous, messieurs, reprit la jeune femme.Tout le bouquet n’en contenait qu’une blanche, et comme c’est ma couleur favorite, je m’en empare.Et elle mit la frêle fleur à son fichu de dentelle.Maurice, en recevant des mains de l’amie de sa tante la rose embaumée, se troubla, et sa main trembla en effleurant •a sienne.Madeleine s’aperçut de cette émotion: elle s’en irrita comme si le jeune homme venait de l’offenser.Oubliant son rôle de chaperon, elle quitta le cloître et revint dans la chapelle retrouver sa mère et sa vieille amie.Vous venez nous rappeler le goûter, ma chère Magda ?d't Mlle Rose, en se levant à sa vue.Nous nous hâtons de nous rendre sous le vieux chêne.Et toute la compagnie se trouva bientôt réunie autour d’une nappe blanche où était disposée une collation des plus appétissante.Les merveilleuses confitures du presbytère figuraient dans le menu et chacun y fit honneur.Raoul Vuillema'n ne quittait pas Reine; il semblait lui faire une cour assidue.Ils se voyaient fréquemment à Paris, et le jeune homme était toujours le fidèle chevalier de la jeune fille, qui accueillait alors ses avances avec plaisir.Mais l’arrivée de l’avocat à Audierne avait semblé déplaire à Reine : elle ne se prêtait plus à l’innocent JÇiirt çfuii Bamusait jadis.Aussi, lorsque Raoul vint s’assoeir près d’elle sur la mousse fine et verte de la pelousse, fit-elle une légère moue, en regardant, avec une certaine déconvenue, Maurice qui se plaçait entre sa tante et Madeleine.Oui, le voyageur avait conquis la caquette Parisienne.Il n’avait pourtant rien des grâces mignardes de l’avocat, et ne trouvait pas comme lui le mot plaisant à lancer dans une conversation languissante ; mais sa virile beauté, la légère teinte de tristesse empreinte sur son visage, attiraient la frêle enfant et la captivaient.Etrange chose que ce sentiment, qui éclate instantanément dans le coeur et qu’on appelle l’amour ! L’âme de Reine semblait avoir été touchée par l’insondable mystère; elle se tournait vers Maurice comme la fleur vers la lumière.Et lui ne voyait rien : ni les rougeurs subites, ni l’éclat du regard, ni son émoi, quand par hasard il s’adressait à elle.Non, une autre image l’occupait, et celle vers qui allait son coeur ne l’aimerait sans doute jamais.Pourquoi son amour n’allait-il pas à Reine ?Elle était belle, spirituelle, riche, LA REVUE DE {MANON D?en élevée; elle lui aurait apporté le bonheur dans sa petite main blanche.Etrange, bien étrange sentiment qui bouleverse souvent toute une vie, en faisant commettre d’irréparables erreurs.Raoul ne s’apercevait pas du changement survenu dans l’attidute de Reine à Sun égard, ou du moins il ne s’en inquiétait, sachant la jeune fille un peu fantasque et d’humeur mobile.Il causait gaiement de Paris et de ses habitants, et il lança tout à coup cette nouvelle : — M.Dorigny, l’avocat à la mode, se décide enfin à se marier; il épouse une dot magnifique, mais quel petit avorton la lui apporte ! Mlle Berthe Durand, fille d’un banquier millionnaire est laide à souhait, et me semble complètement nulle.— En effet, dit Reine en riant; la pauvre Berthe n’est pas favorisée du côté de la beauté; mais ses magnifiques toilettes font passer ses désavantages physiques.Mlle Rose et Mme Dorval regardèrent Madeleine à la dérobée, craignant que cette nouvelle lancée par l’imprudent causeur ne lui eût fait de la peine.Mais elle avait conservé tout son calme.La plus légère rougeur ne vint pas teinter ses joues pâles; elle continuait à causer avec Maurice qui était certes plus ému qu’elle.Le reste de la société, qui n’était pas dans le secret, continua à discourir quelques temps sur ce nouveau mariage mondain, puis la conversation prit tout naturellement une autre direction et l’on sc mit à parler d’autre chose.• • VII.—Sous le charme C’était le lendemain de la visite aux ruines que le salut à la Vierge devait être chanté dans la petite église d’Au-dierne.Toutes les jeunes filles avaient aidé’ Mlle Rose à parer la chapelle, et leurs mains de fées avaient accompli de véritables merveilles.La Reine des anges rayonnait au milieu des fleurs et des lumières.Une gerbe de roses embaumées avait été placée aux pieds de la statue, véritable oeuvre d’art en marbre blanc, représentant une Imma- culée-Conception, don du vénérable prêtre à sa chère église.Des fleurs de toutes essences : fleurs de serre et fleurs des champs, des arbustes verts formaient un dôme et un tapis ravissant à Marie qui semblait sourire à ses enfants, du haut de ce trône terrestre.Us étaient tous réunis ce soir autour de leur patronne; et les pêcheurs, et les marins priaient avec ferveur l’Etoile de la mer de protéger toujours leurs barques fragiles du choc souvent terrible! des grands flots courroucés.Et les jeunes filles, de leurs voix fraîches et pures, entonnèrent les litanies de la Vierge, en cette langue latine si harmonieuse, qui semble porter plus sûrement nos prières à Dieu.Madeleine accompagnait sur le petit harmonium, et mêlait son admirable voix de soprano à celle de ses jeunes élèves.Puis, après l’hymne à Marie qui fut très bien chantée, et dans laquelle Reine lit parfaitement sa partie, la jeune femme commença le prélude de Bach, sur lequel Gounod a adapté son\ splendide “Ave Maria’’.Et sa voix s’éleva mélodieuse et pure, et tous les fronts se courbèrent comme si un ange descendu du ciel bleu tût fait entendre ce chant divin dans l’église bretonne.Maurice écoutait, ému au plus haut point.Jamais une jouissance plus vive ne s’était emparée de sen âme comme ce soir-là, dans ce pieux asile.Il avait entendu de grands artistes et, artiste lui-même, initié à toutes les oeuvres du talent, il les avait comprises et goûtées; mais cette voix qui s’élevait îoujours plus haut dans la chapelle nVtait plus une voix de la terre.Le jeune homme, plongé dans une profonde extase, n’aurait plus voulu revenir à la vie réelle : ce moment lui était si doux ! Et des larmes bienfaisantes, de douces larmes, comme il n’en avait pas versé depuis très longtemps, dilatèrent son coeur meurtri, et l’avenir, qu’il voyait si sombre depuis la mort de sa mère s’éclaira de la lueur rose de l’aurore.Le chant avait cessé, le prêtre récitait les oraisons qui précèdent la bénédiction que Maurice avait encore la tête entre les mains.Quand l’ostensoir brilla dans les mains de l’officiant, le jeune homme courba le front plus encore, et implora la Vierge bénie.Il lui demanda d’unir sa vie à ce'le de la jeune femme qui d’un seul regard l’avait conquis.Lorsqu’il se releva, ses yeux se portèrent sur la statue; il lui parut qu’elle s’animait pour recevoir son invocation.On se retrouve dans le petit salon de Mlle Rose.Maurice put alors complimenter Madeleine.Il la remercia de la douce émotion ressentie dans la chapelle, alors que l’“Ave Maria” montait vers le ciel, tel le chant d’un ange.Il était encore si ému, qu’il tremblait en lui parlant.Elle, toujours si sûre d’elle-même, si froide, ne put s’empêcher de rougir en recevant ces compliments qu’elle devinait sincères.A peine balbutia-t-elle quelques mots.Mlle Kermont, qui ne voyait pas sans une secrète satisfaction l’embarras des deux jeunes gens, prit alors la parole : — Puisque le soprano de Madeleine te plaît à ce point, il est facile de te procurer encore le charme de l’entendre, Mettez-vous au piano, ma belle, et chantez pour cet enthousiaste.— Vraiment, tante, dit vivement Maurice, je voudrais rester ce soir sur cett€ Page vivgt-deux LA REV U E 9 Ç SM A N O N
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