Relations, 1 juillet 2010, Juillet - Août
[" Envoi de Poste-publication - Enregistrement no 09261 - CONVENTION : 40012169 XT' ReLatiONS Pour qui veut une société juste NuméRO 742 août 2010 Silences Bruit, idéologie et censure L\u2019indicible de la souffrance Les noces de la musique et du silence Un ange passe Le cri sourd de Dieu Controverse Le tourisme équitable et solidaire: une voie prometteuse?5.50 $ ARTISTE INVITÉ : jOE LIMA 06538523234708 ReLatiONS NuméRO 742, juiLLet-août 2010 ACTUALITÉS\t4 HORIZONS Pedro Arrupe: un homme pour les autres 9 Marco Veilleux LE CARNET DE BERNARD ÉMOND Le réel\t10 AILLEURS La Libye: 40 ans de régime autoritaire et rentier\t28 Mouloud Idir LA FORME DU JOUR CHRONIQUE LITTÉRAIRE Huit\t30 Élise Turcotte REGARD Droits humains en Turquie: la longue route\t33 Idil Atak CONTROVERSE Le tourisme équitable et solidaire: une voie prometteuse?Rodolphe Christin\t36 Louise Constantin\t37 EN BREF\t38 MULTIMÉDIAS\t39 LIVRES\t40 Couverture: Joe Lima, Le passage, 2004, huile et cire sur toile, 95 cm x no cm foNDée eN 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis près de 70 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus dé -munis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono -iniques, politiques et religieux de notre époque.DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Amélie Descheneau-Guay PROMOTION/PUBLICITÉ Roxanne Bélair DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Goldstyn, Chloé Surprenant RÉVISION/CORRECTION Éric Massé dOSSieR SILENCES À une époque caractérisée par un bourdonnement médiatique incessant, plusieurs recherchent la paix que procure le silence, notamment dans l\u2019art ou les expériences contemplatives, méditatives et religieuses.Indispensable à la construction du sens, le silence est écoute de l\u2019autre, ouverture à l\u2019altérité et rendez-vous avec le mystère.Mais qu\u2019en est-il lorsqu\u2019il incarne l\u2019indicible, la souffrance, la maladie?Lorsqu\u2019il découle d\u2019une injonction à se taire, de la censure ou d\u2019une sanction pour avoir dénoncé l\u2019injustice, l\u2019oppression ou l\u2019exploitation?Car lorsque certains parlent et monopolisent la parole publique, d\u2019autres doivent se taire et sont contraints au mutisme.Silences\tn Jean-Claude Ravet Bruit, idéologie et censure\t13 Alain Deneault L\u2019Itinéraire: la parole des sans-voix\t15 Audrey Côté L\u2019indicible de la souffrance\t16 Éric Gagnon Ils ne diront rien et Des silences\t18 Hélène Monette Les noces de la musique et du silence\t19 Claude Vaillancourt La surdité: un silence plein de bruit\t21 Daphnée Poirier Un ange passe\t22 Sylvie Germain La fécondité du silence\t23 Suzanne Gaulin En lisant Ariel\t25 Louise Warren Le cri sourd de Dieu\t26 Jean-Claude Ravet ARTISTE INVITÉ Joe Lima est peintre, sculpteur et graveur.D\u2019origine portugaise, il vit à Montréal.Ces dernières années, il a réalisé principalement des fresques sur les thèmes de l\u2019absence, de la perte et de l\u2019incertitude.Il tente d\u2019exprimer la condition humaine en lien avec un milieu de vie, un environnement parfois mystérieux et inconnu.Ses sources d\u2019inspiration proviennent de films et de photos qu\u2019il a réalisés au Portugal et au Québec, en plus d\u2019histoires de famille qui jonglent avec le folklore et les superstitions.Depuis 1985, son travail a fait l\u2019objet de plusieurs expositions au Portugal, au Canada et au Québec.Ses œuvres font partie de différentes collections dont celle du Museu de Angra do Heroismo, aux Açores.COMITÉ DE RÉDACTION Gregory Baum, Gilles Bourque, Louise Dionne, Céline Dubé, Guy Dufresne, Jean-François Filion, Marc-André Gagnon, Mouloud Idir, Nicole Laurin, +Guy Paiement, Rolande Pinard, Jacques Racine COLLABORATEURS André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Bernard Émond, Vivian Labrie, Jean-Paul Rouleau, Carolyn Sharp, Élise Turcotte IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION LMPI / HDS Canada Relations est membre de la SODEP Les articles de Relations sont répertoriés dans Repère et dans l'Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.ISSN 0034-3781 ABONNEMENTS Ginette Thibault 8 numéros (un an) : 35 $ (t.i.) Deux ans : 65 $ (taxes incluses) À l\u2019étranger : 55 $ Étudiant : 25 S Abonnement de soutien : 100 $ (un an) TPS: RI 19003952 TVQ: 1006003784 Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada, par l\u2019entremise du Programme d'aide aux publications (PAP), pour nos dépenses d'envoi postal.Canada Envoi de Poste-publication Enregistrement n° 09261 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.:514-387-2541 téléc.: 514-387-0206 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca juillet-août 2010 RELATIONS Le sang noir de la Terre Et si la marée noire dans le golfe du Mexique atteignait notre es -prit et y laissait une trace indélébile.Il le faudrait pour l\u2019avenir du monde.Il faudrait qu\u2019elle nous laisse le goût intolérable de la bêtise - une bêtise terrible parce qu\u2019elle a la force des titans, le concours des pouvoirs, la richesse des banques, l\u2019audience des médias, et se moque de tout.Une bêtise qui tue et qui gouverne nos vies.Il le faudrait pour que son goût de mort nous soulève le cœur et nous la fasse vomir.Pour que s\u2019organise une résistance têtue contre les rapaces de la Terre qui enfoncent leurs serres et leur bec dans la chair du monde - la dévorant, la déchiquetant en multitudes de marchandises, en titres d\u2019actions, en cotes boursières.Car il faudra bien que cesse un jour ce saccage, avant qu\u2019il ne reste en guise de nature.qu\u2019une charogne.prudentes.Voulant économiser quelques centaines de millions, elle n\u2019a pas cru bon d\u2019installer un système de sécurité par sonar, ni un puits secondaire, au cas où l\u2019actionnement manuel aurait fait défaut, ce qui fut le cas.Elle a ainsi prêté flanc à la plus grande catastrophe pétrolière de l\u2019histoire, aux conséquences écologiques tragiques pour le golfe du Mexique et ses pays riverains.Les raisons?L\u2019aveuglement, l\u2019appât du gain et la complicité politique.Car il ne faut pas l\u2019oublier, cela a été possible grâce au laisser-faire du gouvernement amé -ricain et particulièrement du Minerais Management Service.Cet organisme gouvernemental chargé de surveiller et d\u2019inspecter les forages est complètement à la solde des pétrolières depuis que George W.Bush et son vice-président Dick Cheney, qui ont tous deux des intérêts dans l\u2019exploitation du pétrole, y ont mis leurs hommes de main.r joe Lima,\tAu lieu de cela, l\u2019exploitation du Le garage, 2005, pétrole en mer, à des profondeurs qui huile et cire sur\tdéfient toute possibilité de réparation toile, 52 cm x\tde bris, prolifère.Productivisme oblige.56 cm\tCertes, British Petroleum, une des plus grosses pétrolières du monde, au chiffre d\u2019affaires de plusieurs centaines de milliards de dollars, fait fi -gure de cancre parmi les autres, plus Il est difficile d\u2019imaginer l\u2019inimaginable.Pourtant, nous y sommes peu à peu contraints, en raison de la capacité qu\u2019ont les maîtres financiers du monde de nous rendre familier et prochain l\u2019horizon apocalyptique.Si cet horizon devient possible, c\u2019est qu\u2019une part essentielle de notre humanité a été délaissée avec le «progrès» technique et marchand.Ce faisant, nous nous sommes habitués à la démesure, à la déshumanisation et à la marchandisation du monde comme si elles allaient de soi, au point où la bonne société préfère se distraire dans la médiocrité pendant que la bonne marche du système broie tout sur son passage - les multitudes de laissés-pour-compte et la nature d\u2019abord.Mais il n\u2019épargnera personne, pas même ses dirigeants insouciants et serviles.Simone Weil parle du mal terrible du déracinement; Hannah Arendt de l\u2019aliénation du monde, qui nous le rend étranger, extérieur à nous-mêmes; Michel Henry et Michel Freitag de la perte de l\u2019expérience du monde sensible et symbolique.Ce souci et cette amitié avec les petites choses de la vie, cette attention à notre fragile « humanitude », cet émerveillement devant ce «quelque chose» qui nous habite et nous dépasse, et nous convie au combat solidaire, il nous faut les retrouver avant que la tempête glaciale du «progrès» laisse derrière elle le désert de l\u2019insignifiance.Rien n\u2019est joué.Contre ce qui se présente faussement comme une fatalité, l\u2019extraordinaire pouvoir de l\u2019action humaine, aussi modeste soit-elle, est toujours capable d\u2019initier des nouveaux commencements - épi-phanies de liberté.Pourquoi ne pas profiter du temps des vacances, souvent occasion de se soustraire au diktat de l\u2019utile et de se dessaisir d\u2019habitudes routinières, pour s\u2019enraciner dans l\u2019essentiel - et y puiser force et souffle?Et dans cet arrêt, pourquoi ne pas côtoyer les poètes, les prendre pour passeurs et éclaireurs, et s\u2019aventurer sur l\u2019autre rive de l\u2019existence où la parole, comme une brèche, laisse affleurer un peu du silence du monde et de sa beauté qui nous baigne?Car l\u2019inutile est plus que jamais nécessaire.Karel Kozik, philosophe et dissident tchèque, ami de Jan Patocka, en conclusion d\u2019un texte remarquable, La morale au temps de la globalisation, nous le rappelle: «le destin de l\u2019humanité n\u2019est pas de saccager la planète, mais d\u2019habiter poétiquement la Terre1.» JEAN-CLAUDE RAVET 1.Karel Kosik, La crise des temps modernes, Paris, Les Éditions de la Passion, 2003.RELATIONS juillet-août 2010 actuaütes Marché de l\u2019immobilier © et crise du logement V)(W> Voté VkCCCp>&' c'&r Vh\\ Perf-r Vh.mi tfrué Av cenrr&'Jiu& rr A c& SAcçée Vctitie AFP/bf2^/ t3n a L\u2019expansion du marché de l'immobilier, qui découle de la financiarisation de ce secteur, engendre de profondes inégalités en termes d\u2019accessibilité au logement.2000.Pendant que le nombre de logements disponibles pour la location a faiblement augmenté dans la majorité des régions du Québec, leur prix s\u2019est accru beaucoup plus rapidement.Ainsi, sous la pression d\u2019un marché en pleine ébullition, de nombreux mé -nages pour qui le logement est une source de dépenses, et non de revenus, doivent maintenant y consacrer une part grandissante de leur budget.Le Front d\u2019action populaire en réaménagement urbain (Frapru) calcule, par exemple, que le loyer mensuel moyen d\u2019un appartement de deux chambres à coucher dans la région de Montréal a augmenté de 31,4% depuis 2000, pour atteindre 669 $.À Québec, il a subi une hausse similaire de 31%, passant à 676$.Ces augmentations condamnent au-delà de 200000 ménages québécois à engloutir plus de la moitié de leur revenu dans le loyer et ne sont certainement pas étrangères à la hausse marquée, au cours de cette même période, des demandes de résiliation de bail entendues par la Régie du logement pour non-paiement du loyer1.constitue la plus forte appréciation depuis 50 ans.De plus, ce secteur de l\u2019économie a relativement peu souffert de la récente crise économique en connaissant, après un léger recul en 2008, une année 2009 et un hiver 2010 records.L\u2019optimisme à l\u2019égard du marché de l\u2019immobilier se traduit également par la multiplication des chroniques financières incitant les ménages québécois à investir dans ce secteur et qui, à l\u2019instar du magazine L\u2019actualité et de la revue Canadian Real Estate, suggèrent à leurs lecteurs des moyens de «profiter du marché de l\u2019immobilier» ou encore des façons de «combattre» l\u2019éventuelle hausse des taux d\u2019intérêts.La hausse des prix de l\u2019immobilier est cependant loin de profiter à tous, un problème d\u2019accessibilité s\u2019ajoutant à la rareté des logements qui avait caractérisé la crise du début des années LOUIS GAUDREAU WM II L'auteur est étudiant I 1 y a à peine dix ans, le Québec tra-au doctorat en sodo-\tI versait une grave crise du logement logie et chargé de\tI qui avait défrayé la manchette en cours à PUQAM raison du nombre impressionnant de ménages qui, à l\u2019approche du 1er juillet, s\u2019étaient retrouvés sans logement et de la forte contestation qu\u2019elle avait suscitée.En 2010, cette crise s\u2019exprime de façon un peu moins spectaculaire, mais persiste de manière tout aussi aiguë.La forte croissance du marché de l\u2019immobilier au cours de la dernière décennie pourrait bien en être la cause.En effet, selon deux études publiées, en mars 2010, par le Mou -vement Desjardins et la Banque Scotia, le marché de l\u2019immobilier a fait preuve d\u2019une vigueur exceptionnelle depuis le début des années 2000.Le prix des propriétés a augmenté de 112%, ce qui & c * Ç t y *s/ juillet-août 2010 RELATIONS actuaütes La forte croissance du secteur de l\u2019immobilier a été attribuée à différents facteurs tels que le climat économique favorable du début de la décennie, les nombreux incitatifs que le gouvernement canadien a mis en œuvre pour encourager l\u2019accession à la propriété et la récente faiblesse des taux d\u2019intérêt.Plus fondamentalement encore, cette croissance a été stimulée par les moyens relativement nouveaux dont disposent les banques pour prêter davantage.Ceux-ci trouvent leur origine dans l\u2019expansion de la finance capitaliste, et plus particulièrement de la titrisation financière.Cette opération, qui est d\u2019ailleurs activement promue et soutenue par le gouvernement fédéral, consiste à convertir les prêts que les institutions financières octroient à leurs clients en titres financiers.Les banques peuvent par la suite vendre leurs hypothèques « titrisées » sur les marchés financiers à des investisseurs à la recherche de nouvelles occasions de rendement.La titrisation leur permet alors d\u2019échanger une dette inscrite à leur bilan contre de l\u2019argent qui peut ainsi être employé à la création de nouveaux prêts hypothécaires.D\u2019un côté, une telle financiarisation de l\u2019immobilier accroît les possibilités de transactions sur ce marché et entretient l\u2019augmentation des prix, ce qui rend l\u2019accès au logement de plus en plus difficile.De l\u2019autre, elle consolide deux pratiques désormais constitutives du capitalisme contemporain, la spéculation et le surendettement, dont on connaît maintenant les conséquences potentielles.Considérée sous cet angle, l\u2019expansion du marché de l\u2019immobilier au cours de la dernière décennie perd un peu du lustre que certains analystes ont tenté de lui donner.Au-delà des rendements que génère présentement ce secteur, elle met également en lu -mière les profondes inégalités dont celui-ci se nourrit ainsi que les mécanismes possiblement dévastateurs sur lesquels il repose.\u2022 1.Consulter: .La réforme du statut de réfugié: des injustices en vue En plus d\u2019affecter les demandeurs d\u2019asile les plus vulnérables, le projet de loi implique un transfert de pouvoir inédit entre les mains du ministre de l\u2019Immigration et des fonctionnaires.ALAIN VALLIÈRES Le ministre de la Citoyenneté, de l\u2019Immigration et du Multiculturalisme, Jason Kenney, a présenté, le 30 mars dernier, un projet de loi intitulé Loi sur des mesures de réforme équitables concernant les réfugiés (C-11).Celui-ci a été voté en deuxième lecture le 29 avril 2010 et est étudié par le comité sur la citoyenneté et l\u2019immigration.Le gouvernement conservateur juge que trop de personnes «abusent» du système de protection des réfugiés afin de contourner les exigences et les délais de la Commission de l\u2019immigration et du statut de réfugié du Canada (CISR).Il s\u2019inspire de la Grande-Bretagne qui a adopté, en 2004, une approche fondée sur la suspicion face aux demandeurs d\u2019asile.En réformant le système d\u2019octroi du statut de réfugié, le gouvernement Harper prétend corriger ce problème tout en maintenant la «longue tradition humanitaire du Canada».Or, malgré ces déclarations d\u2019intention, aucune proposition n\u2019est faite pour pallier les abus et encore moins résoudre les problèmes liés à l\u2019examen des demandes d\u2019asile.Que contient ce projet de loi?D\u2019abord, les demandes d\u2019asile actuellement traitées par des commissaires de la CISR seraient confiées à des fonctionnaires.Une entrevue initiale de «collecte de renseignements» avec le demandeur aurait lieu dans les huit jours suivant le dépôt de la demande.Cette entrevue serait suivie d\u2019une audience à la section de la protection des réfugiés, sous la direction d\u2019un fonctionnaire formé à cet effet qui compléterait le processus dans les 60 jours.Le nouveau système proposé comprend également une procédure d\u2019appel complète permettant de présenter de nouveaux éléments de preuve et, dans certains cas, d\u2019obtenir la tenue d\u2019une audience.Le projet de loi prévoit aussi la création d\u2019une liste de pays jugés «sûrs» par le ministre.Les ressortissants des pays qui ne s\u2019y retrouvent pas verront ainsi leur droit de faire appel nié.Dans quelle mesure le ministre sera-t-il influencé par les pressions politiques de gouvernements insultés que leur pays n\u2019ait pas été qualifié de «sûr»?De même, la question de l\u2019influence de cette désignation sur les fonctionnaires se pose car ce sont eux qui devront décider, en première ligne, du sort de ceux qui demandent protection au Canada.Amnistie internationale qualifie d\u2019ailleurs cette liste de discriminatoire car elle serait incompatible avec l\u2019article 3 de la Convention relative au statut des réfugiés des Nations unies.De plus, le projet de loi touchera les réfugiés les plus vulnérables.Ceux-ci peuvent actuellement déposer, en tout temps, une demande de visa pour des L\u2019auteur est avocat et chargé de cours à l\u2019Université de Montréal RELATIONS juillet-août 2010 actuaLités Michel Chartrand en 1975 à l'UQAM Photo: Archives de la CSN L\u2019auteur est coordonnateur de PObserva -toire international sur le racisme et les discriminations, un volet de la Chaire de recherche en immi -gration, ethnicité et citoyenneté de l\u2019UQAM motifs d\u2019ordre humanitaire lorsqu\u2019ils ne répondent pas aux critères qui déterminent le statut de réfugié.De nombreux demandeurs déboutés qui ont besoin de protection tentent de demeurer au Canada par cette voie.Le projet de loi C-ll interdira dorénavant de déposer une requête dans l'année suivant le refus de la CISR.Il y a tout lieu de craindre que des personnes soient expulsées du Canada durant cette période.La possibilité de faire valoir l\u2019existence de motifs humanitaires pour demeurer au pays deviendra donc théorique pour bien des gens.Plusieurs groupes, dont Amnistie internationale, le Conseil canadien pour les réfugiés et le Centre justice et foi, ont critiqué le projet de loi C-ll.L\u2019opposition parlementaire questionne également l\u2019indépendance des fonctionnaires et la liste des pays « sûrs ».Mais le principal problème posé par cette ré -forme réside dans le transfert des pouvoirs qu\u2019elle implique.En effet, un glissement du pouvoir s\u2019opère discrètement de la CISR, le plus grand tribunal indépendant du Canada, vers le ministre, qui pourra influencer le processus d\u2019octroi du statut de réfugié.L\u2019in -dépendance de la CISR était pourtant relativement garante de la neutralité politique dans l\u2019examen des demandes d\u2019asile.En accordant un pouvoir déterminant à la fonction publique fédérale -sur laquelle le gouvernement a la main -mise-, ce nouveau système exclura des décideurs qualifiés provenant de divers horizons dont les universités, les organisations de droits de la personne et les organismes sociaux.Or, la neutralité est essentielle à la prise de décisions justes en matière de droit d\u2019asile.La protection des demandeurs d\u2019asile, dont les plus vulnérables, concerne celle des droits fondamentaux de la personne et devrait donc demeurer apolitique.\u2022 Q juillet-août 2010 RELATIONS I Michel Chartrand: prophète de notre temps Il s\u2019est révélé un critique sans compromis des pouvoirs, au nom des exploités.Ses paroles ont été des leviers pour lancer des notes d\u2019espoir pour l'avenir.ANDRÉ JACOB Tout a déjà été dit, ou presque, au sujet de Michel Chartrand, mais un qualificatif ressort : il a été un prophète, au sens biblique du terme.En effet, il mérite ce titre en raison de son engagement sans relâche dans le syndicalisme de combat et les luttes sociales, dont la promotion des droits des locataires et des accidentés du travail.À cet égard, il a créé, dans les années 1980, la Fondation pour l\u2019aide aux travailleurs et travailleuses accidentés (FATA).Ardent promoteur du coopératisme, il a aussi présidé la Caisse populaire de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), sans oublier son engagement indéfectible au plan de la solidarité internationale (Centre international de solidarité ouvrière, Québec-Chili, Québec-Palestine, etc.).Michel Chartrand s\u2019est distingué comme un infatigable militant politique.«Tout est politique», répétait-il.Nationaliste souverainiste et socialiste, il a d\u2019abord affronté le régime de Maurice Duplessis, dans les années 1950, et tenu tête au gouvernement de Pierre Elliott Trudeau, dans les années 1970-1980.Révolutionnaire souvent cloué au pilori par les différents tenants du pouvoir, il n\u2019hésita jamais à démasquer les pharisiens et vendeurs du temple de l\u2019économie, les banquiers et les spéculateurs financiers, et à dénoncer la vilenie de leurs promesses de paradis dorés.Pour lui, «créer la richesse» ne signifiait pas favoriser l\u2019accumulation égoïste de grandes fortunes supposées générer des retombées bénéfiques pour l\u2019ensemble de la population; au contraire, cela réclamait des politiques sociales équitables, un revenu minimum garanti et plus de droits sociaux pour les plus démunis.Tout comme Martin Luther King et Nelson Mandela, Michel Chartrand n\u2019a jamais hésité à mettre sa faconde au service de la recherche de la justice avec l\u2019énergie vigoureuse d\u2019un porte-étendard passionné par l\u2019espoir d\u2019un monde meilleur.Inspiré par les paroles évangéliques «aimez-vous les uns les autres», il les traduisait par un mot d\u2019ordre politique: tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.Son agir se fondait sur un jugement moral élevé et un niveau aigu de conscience critique au sens où Paulo Freire l\u2019entendait, à savoir une solide capacité d\u2019analyse et de lutte afin de changer les mentalités et les structures sociales opprimantes.En ce sens, sa parole et ses actions n\u2019ont jamais trahi ses principes.Sa principale force - son verbe -correspond à ce qu\u2019on comprend d\u2019un prophète.Ésaïe, prophète biblique, illustre bien la force de la parole publique : « Malheur! Nation pécheresse, peuple chargé de crimes, race de malfaisants, fils corrompus, [.] apprenez à faire le bien, recherchez la justice, secourez l\u2019opprimé, rendez justice à l\u2019orphelin, défendez la veuve! » (1, 4.17).De la même manière, Michel Chartrand n\u2019a jamais hésité à utiliser des mots percutants pour dénoncer la corruption et les collusions entre les différents niveaux de pouvoir, tout comme il ne s\u2019est jamais privé de bousculer les vendeurs d\u2019illusions comme les «lucides» du néolibéralisme éco- actuaLités © nomique.Ses réactions épidermiques et son indignation face aux injustices le portaient à clamer la vérité en des termes simples, directs, clairs et compréhensibles.Il questionnait et choquait mais toujours pour mieux ébranler les certitudes des pouvoirs en place, entrebâiller des portes sur des perspectives d\u2019avenir et briser le conformisme idéologique, social et politique trop souvent porteur d\u2019individualisme, de cynisme, d\u2019aveuglement et de passivité.Enfin, faut-il le souligner, malgré ses nombreux engagements publics, cet homme de parole se ressourçait par la lecture, la réflexion ainsi que dans la profondeur et la force du silence.N\u2019est-ce pas, encore là, la caractéristique d\u2019un véritable prophète?\u2022 Climax politique en Bolivie La conférence mondiale des peuples sur le changement climatique et les droits de la «Terre mère» a mis de l\u2019avant des propositions que les pays du Nord doivent prendre en compte.MARIE MAZALTO Convoqué par le gouvernement socialiste d\u2019Evo Morales, ce sommet, qui s\u2019est tenu du 20 au 22 avril 2010 àTiquipaya, en Bolivie, a bénéficié de la participation de plus de 20000 personnes originaires de 136 pays.Le gouvernement et les ONG organisatrices avaient comme objectif principal de rompre avec une ap -proche qui légitime exclusivement l\u2019expertise scientifique afin de donner une voue aux peuples et de poser socialement et politiquement la problématique du changement climatique.Depuis l\u2019annonce de sa tenue, au sortir de l\u2019échec de la rencontre de Copenhague organisée en 2009 sous les auspices de l\u2019ONU, ce sommet est apparu comme un défi lancé aux pays du Nord par les pays d\u2019Amérique latine à tendance socialiste (Bolivie, Cuba, Venezuela, etc.).C\u2019est que Copenhague a révélé les failles de la « démocratie» internationale, certains pays du L\u2019auteure est coordonnatrice du programme Communautés, territoires et gestion des richesses naturelles de l'Association des populations des montagnes du monde, et chercheure associée à la Chaire C.-A.Poissant de l'UQAM et au CIRAD, en France RELATIONS juillet-août 2010 actuaütes CAMBI# CLIMATIC# * Cft^CI&IUSyOT #u* Impactos en los Dertcho» Mumanoi, Econômlco».0.Sociale» y Culturales.séquences négatives de la fonte rapide des glaciers sur l\u2019accès à l\u2019eau; les peuples autochtones ont témoigné des impacts sociaux et environnementaux désastreux des grands projets miniers sur leurs terres ancestrales.Ils ont été nombreux à parler, entre autres, de la déforestation, de la pollution, de l\u2019assèchement des rivières et des lacs comme facteurs déclencheurs d\u2019un exode rural massif.En culminant le 22 avril - journée mondiale de la «Terre mère» depuis 2009 - le sommet de Tiquipaya a été l\u2019occasion de rappeler que le futur de l\u2019humanité dépend de sa capacité à reconnaître les dangers du modèle de développement dominant basé sur une exploitation sans limite des ressources naturelles, et à prendre ses responsabilités pour défendre les droits de la «Terre mère» (la pachamama).Au-delà du constat et de la dénonciation, les participants ont esquissé les bases de propositions alternatives.Dans «l\u2019Accord des peuples», qui reprend les conclusions des groupes de travail, les propositions avancées vont de la notion de dette climatique à l\u2019instauration d\u2019un tribunal de justice climatique, ou encore un projet de référendum mondial sur les causes structurelles du changement climatique.Cette rencontre a ouvert un espace de réflexion critique et de mobilisation citoyenne sur la problématique du changement climatique à l\u2019échelle du continent sud-américain.Reste à espérer que cette approche et les propositions avancées trouveront un écho auprès des pays du Nord, notamment lors de la prochaine rencontre de l\u2019ONU sur le changement climatique, qui se tiendra en décembre 2010 à Cancün, au Mexique.Consulter: .\u2022 photo: The City Project Nord y ayant imposé unilatéralement un pseudo-consensus.Celui-ci ne fait que traduire leur résistance à s\u2019engager pour limiter les impacts négatifs du modèle de développement productivité et du mode de vie consumériste sur le réchauffement du climat mondial.Fort du premier gouvernement «autochtone» et socialiste de son histoire, l\u2019État plurinational de Bolivie s\u2019est posé en leader en initiant une réflexion sur les causes structurelles du processus de changement climatique.Ainsi, la rencontre de Tiquipaya a été l\u2019occasion d\u2019affirmer de manière virulente que le changement climatique est une des conséquences directes du mode de production capitaliste qui, dans ses fondements, constitue une menace pour toute source de vie sur Terre.Affiche illustrant\tÀ ce titre, ce sommet a pris des la «Terre mère».airs de rencontre altermondia-photo : Marie Mazaito liste en présentant une fin de non-recevoir à ce système.Les thématiques empruntaient à la fois à la culture des peuples autochtones andins (Aymara et Quechua) et aux valeurs humanistes occidentales (Déclaration des droits de l\u2019Homme).Les débats ont été orientés autour de principes qui placent les équilibres sociaux et naturels et le «bien-vivre» collectif au centre du projet social, économique et politique - en opposition avec un « mieux-vivre » conçu comme une course effrénée au bonheur individuel.En plus des interventions très attendues de personnalités telles que Vandana Shiva ou Naomi Klein et des discours du chef de l\u2019État bolivien et de son homologue vénézuélien Hugo Châvez, plusieurs centaines d\u2019évènements organisés par les participants se sont tenus parallèlement au travail de fond mené au sein des 17 tables de travail.Ainsi, loin des débats d\u2019experts, des centaines de groupes sociaux, d\u2019ONG, de représentants des pays du Nord et du Sud, d\u2019élus ou de simples citoyens, aux côtés de milliers de Boliviens, ont répondu à l\u2019appel lancé pour enclencher un dialogue social sur le thème du changement climatique.Les participants sont venus témoigner, s\u2019informer, débattre et dénoncer les impacts négatifs du «capitalisme mondial» et la dégradation rapide des conditions d\u2019accès aux ressources naturelles dans leurs territoires.Les peuples de montagne et des villes ont évoqué les con- iuillet-août 2010 RELATIONS HORIZONS Pedro Arrupe: un homme pour les autres MARCO VEILLEUX Témoin et figure lumineuse du XXe siècle, le père Arrupe (1907-1991) a été supérieur général de la Compagnie de Jésus de 1965 à 1983.Sous son leadership, l\u2019ordre religieux fondé par Ignace de Loyola au XVIe siècle se renouvellera en profondeur.Inspirés par le concile Vatican II (1962-1965) qui venait d\u2019affirmer que «les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ», les jésuites procèdent alors à un vaste discernement.Au cœur des pauvretés et des injustices criantes qui divisent plus que jamais les peuples et défigurent nos sociétés, les fils de saint Ignace reconnaissent des «structures de péchés collectifs» à combattre et à changer.Dorénavant, leur mission se définira comme un « service de la foi, dont la promotion de la justice constitue une exigence absolue», car «la promotion de la justice apparaît partie intégrante du service de la foi».Le rayonnement du père Arrupe dé -passera largement les communautés des jésuites - 26 000 jésuites dispersés dans une bonne centaine de pays à son époque.Dans l\u2019ensemble de l\u2019Église autant que dans le monde séculier, il sera reconnu comme un maître spirituel, un prophète de la justice, un apôtre de la paix et un leader d\u2019envergure internationale.Aujourd\u2019hui encore, lorsque les jésuites et leurs collaborateurs et collaboratrices laïques s\u2019engagent dans des œuvres d\u2019analyse, de transformation et de solidarité so - ciales (recouvrant le champ de ce que l\u2019on appelle «l\u2019apostolat social»), ils s\u2019inscrivent directement dans la lignée de Pedro Arrupe.Ils cherchent à être, comme ce dernier y invita sans cesse ses contemporains, «des hommes et des femmes pour les autres».Au fond, le charisme du père Arrupe, c\u2019est d\u2019avoir su inspirer et guider une relecture radicale de la mission de la Compagnie de Jésus dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui.Sous sa gou- Pedro Arrupe avait discerné qu\u2019à notre époque, cet amour et ce service du prochain ne pouvaient plus faire l\u2019économie d\u2019une analyse critique et d\u2019un combat pour transformer les structures génératrices d\u2019oppression, d'aliénation et d\u2019injustice.verne, en effet, les jésuites ont actualisé une des intuitions fondamentales de saint Ignace pour qui l\u2019authenticité d\u2019une expérience chrétienne se vérifie ultimement dans «l\u2019amour et le service» du prochain.Entre nos beaux discours sur Dieu ou nos appartenances politiques, d\u2019une part, et nos sentiments religieux ou nos quêtes identitaires, d\u2019autre part, intervient toujours le test des «pratiques».Ces dernières deviennent des médiations pour incarner la foi, les idées et les émotions dans une éthique sociale.«Aimer et servir» le prochain, c\u2019est s\u2019engager dans un «faire», dans une action, dans des gestes concrets «pour les autres ».Pedro Arrupe avait discerné qu\u2019à notre époque, cet amour et ce service du prochain ne pouvaient plus faire l\u2019économie d\u2019une analyse critique et d\u2019un combat pour transformer les structures génératrices d\u2019oppression, d\u2019aliénation et d\u2019injustice.Pour lui, «dans un monde où l\u2019on reconnaît maintenant la force des structures so -ciales, économiques et politiques, où l\u2019on découvre aussi leurs mécanismes et leurs lois, le service évangélique ne peut se passer d\u2019une action compé -tente sur ses structures ».C\u2019est ainsi qu\u2019il fonda, en 1980, le Service jésuite des réfugiés - une organisation non gouvernementale présente maintenant dans plus de 50 pays et au service de 40 millions de personnes.Partout dans le monde, dans sa foulée, des jésuites et leurs collaborateurs et collaboratrices s\u2019engagent, que ce soit à la frontière sud des États-Unis, en solidarité avec les travailleurs mexicains et les sans-papiers; en Haïti, au service des enfants issus de milieux populaires dans les écoles du réseau Foi et Joie; en Afrique, auprès des malades du sida; en Amérique du Sud, aux côtés des populations autochtones expropriées par des compagnies minières; au Québec, avec les jeunes de la rue et les décrocheurs, etc.Et dans de nombreux pays, on voit aussi naître des centres jésuites d\u2019action et de recherche sociales (comme le Centre justice et foi de Montréal).Dans toutes ces œuvres d\u2019apostolat social, les héritiers et héritières de Pedro Arrupe cherchent à être véritablement « des hommes et des femmes pour les autres».Ce qui peut les conduire parfois - et le père Arrupe le savait d\u2019expérience - à vivre eux-mêmes la pauvreté et l\u2019humiliation, par solidarité avec tous les pauvres et les humiliés en qui les croyants discernent l\u2019image même de Jésus Christ.\u2022 L'auteur est délégué à l'apostolat social pour la Province jésuite du Canada français RELATIONS juillet-août 2010 Le caRNet DeBeRNaRD emoND LE RÉEL Le réel existe.Malgré tout ce qu\u2019on dira de la déréalisation du monde, de la puissance des médias, du poids écrasant de la culture de masse, du déluge d\u2019images mensongères auquel nous sommes quotidiennement soumis, de la cacophonie ininterrompue qui nous accompagne et rend l\u2019acte de pensée de plus en plus difficile et précaire, le réel existe.Il continue d\u2019exister malgré tout.Nous vivons pourtant dans un des pays du monde où le réel est le plus difficile à voir.Les enfants faméliques, les réfugiés entassés dans des camps et les cadavres des victimes d\u2019attentats-suicides que l\u2019on voit aux informations télévisées n\u2019ont pas de réalité.Les naufragés de nos villes qui mendient dans les rues n\u2019ont pas de réalité.La minorisation de notre nation, la déculturation progressive de notre peuple et sa mort annoncée n\u2019ont pas de réalité.Ce qui est réel, c\u2019est ce dont on parle à Tout le monde en parle; c\u2019est la vie des gens riches et célèbres, des sportifs, des vedettes, des gens d\u2019affaires; ce sont leurs maisons, leurs bateaux, leurs vacances, leurs amours, leur argent; ce qui est réel, ce sont les chances qu\u2019a le Canadien de remporter la coupe Stanley, les succès du Cirque du Soleil qui nous représente si bien à l\u2019étranger et l\u2019admiration universelle dont jouit Céline Dion; ce qui est réel, c\u2019est que le Canada, notre pays, «jouit d\u2019une réputation internationale enviable » et que nos soldats « remplissent une mission humanitaire en Afghanistan ».Alors les enfants affamés, les réfugiés, les sans-abri, les cadavres déchiquetés n\u2019existent pas.Il faut qu\u2019ils n\u2019existent pas si nous voulons pouvoir croire que nous sommes encore humains.Mais il arrive pourtant que, malgré les injonctions des spin doctors et l\u2019ingéniosité des publicitaires, malgré le conditionnement de la société du spectacle, l\u2019anesthésie de la consommation à outrance et le rire obligatoire, malgré les drogues, les calmants et l\u2019alcool que nous consommons pour le tenir à distance, un peu de réel réussisse à surnager.Et ça fait mal.Le regard des naufragés fait mal.L\u2019arrogance des puissants fait mal.L\u2019insondable stupidité des médias de masse fait mal.Notre responsabilité - par-dessus tout notre responsabilité personnelle - fait mal.Nous avons les mains sales, nous savons que nos fonds de pension se construisent sur la mise à sac de la planète et la détresse des chômeurs, et ça fait mal.Nous savons que notre indifférence et notre veulerie sont la source du marasme politique dont nous feignons de nous plaindre et ça fait mal.Mais cette douleur est notre chance et notre espoir; c\u2019est en elle que subsiste un peu de notre humanité; c\u2019est à partir d\u2019elle que pourra se construire notre refus.Le refus est nécessaire : il n\u2019y a pas d\u2019histoire sans refus.Sans refus, le Québec se serait fondu depuis longtemps dans l\u2019Amérique anglo-saxonne.Sans refus, le vote des femmes, l\u2019éducation gratuite et obligatoire, les normes de santé et de sécurité au travail n\u2019auraient jamais vu le jour.Sans refus, il y aurait encore des enfants dans les mines et on vendrait des hommes et des femmes sur la place publique.ES juillet-août 2010 RELATIONS Et ne me parlez pas du nécessaire consensus, de l\u2019obligation d\u2019être ras-sembleur et de ne pas effaroucher les électeurs du centre; ne me parlez pas de relations publiques et de stratégie de marketing.Il faut dire non.Il faut dire non parce que le réel existe.Il faut dire non d\u2019abord, il faut dire non tout de suite.Ce non initial est la condition de tout le reste.Mais peut-être fermerons-nous encore les yeux?Peut-être nous laisserons-nous encore bercer par le ronronnement de nos téléviseurs; peut-être croirons-nous que le monde virtuel que nous habitons de plus en plus a autant de réalité que celui dont nous venons; peut-être nous convaincrons-nous que tout va bien, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes et que de toute manière, nous ne pouvons rien changer?Mais le réel se chargera de se rappeler à nous.Les crises annoncées du pétrole et de l\u2019eau, les bouleversements écologiques et les mouvements massifs de population qui en résulteront, la compétition belliqueuse entre les États pour des ressources de plus en plus rares vont nous rappeler que le réel existe.La marginalisation de notre culture commune, la dissolution des liens sociaux et les incivilités qui en résulteront vont nous rappeler que le réel existe.Et ça fera mal.Et cette douleur sera notre chance et notre espoir.\u2022 dOSSieR JEAN-CLAUDE RAVET Il est peu de réalité essentielle à l\u2019existence qui soit si peu prise en compte que le silence.Pourtant, sans silence, pas de parole, pas de musique.Ni repos, ni sommeil.Le silence, c\u2019est un peu la demeure des poètes, l\u2019oxygène de la pensée et du jugement, l\u2019horizon des rêves, le lien qui nous rattache au sens.Peut-on imaginer la liberté, la beauté, l\u2019amour, l\u2019amitié sans silence?Sans cet espace de dialogue avec soi, cette \u2022porte ouverte sur l\u2019imaginaire, cette discrétion devant l\u2019inconnu, cette attention, émerveillée ou inquiète, aux choses et aux êtres - au monde?Et pourtant, le peu d\u2019intérêt que nous portons au silence - en tant que dimension de la vie individuelle et collective - n\u2019est pas étranger à l\u2019emprise toujours plus grande du bruit, de la pub, du caquetage médiatique, qui pourchassent le silence dans ses derniers retranchements.S\u2019arrêter sur le silence comme enjeu de société n\u2019est donc pas fortuit.Dans le dossier Silences, divers aspects de cette réalité aux multiples visages sont évoqués, en lien avec l\u2019idéologie, le pouvoir, la souffrance, l\u2019exclusion sociale, la musique, la surdité, la fragilité humaine, la vie contemplative, Dieu.Je voudrais, en quelques Joe Lima, En s'approchant des nuages (détail), 2004, diptyque, huile et cire sur toile, 81 cm x 250 cm lignes, en évoquer d\u2019autres qui permettront en même temps de dégager le fond sur lequel se détachent ses différentes expressions.Dans le présent dossier, il nous paraissait important de faire ressortir la dimension essentielle du silence, sa dimension vitale.Mais en même temps qu\u2019expression de la fragile condition humaine qu\u2019il nous faut habiter sans esquive, le silence est aussi la conséquence tragique d\u2019une vie mutilée.Le silence possède donc aussi un côté obscur.Il peut, d\u2019abord, signifier l\u2019exclusion, l\u2019étouffement, la censure.Alors, il n\u2019est plus l\u2019horizon de la parole, il en est le carcan.La parole qui nous fait être, qui nous relie aux autres et nous fait ensemble transformer humainement le monde, est couramment interdite, sanctionnée, ravalée par ceux qui font sentir leur pouvoir -social, politique, économique, religieux - sur les autres.L\u2019injonction de se taire est une arme puissante entre les mains de ceux qui veulent dominer et imposer leur parole.Cela se voit dans les religions quand le recours à la vérité de Dieu sert à étouffer les consciences.En pays RELATIONS juillet-août 2010 ;ieR « Les bûches tombaient sur cet ordre fragile maintenu en suspens par l\u2019alliance de l\u2019absurde et de l\u2019amour.Tantôt m\u2019était soufflé au visage l\u2019embrasement, tantôt une âcre fumée.Le héros malade me souriait de son lit lorsqu\u2019il ne tenait pas clos ses yeux pour souffrir.Auprès de lui, ai-je appris à rester silencieux?» René Char, Le bruit de l\u2019allumette totalitaires, le silence prend la forme d\u2019une servitude consentie par peur de la terreur: ne pas faire de bruit dans l\u2019espace public, s\u2019abstenir même de penser, surtout ne plus dialoguer avec soi pour mieux accepter l\u2019inacceptable et se renier sans remords.En régime dit démocratique, où on a l\u2019impression que la parole est libérée et partagée, ces mécanismes serviles opèrent de manière plus subtile : le discours dominant est martelé par les médias de masse, les clichés politiques se substituent aux débats publics, la société-spectacle stimule le divertissement aux dépens du jugement critique, les différents filtres sociaux distribuent la prise de parole ou la contiennent, dépendant du lieu ou de la classe d\u2019où l\u2019on parle.Une des finalités du projet démocratique est précisément de rompre ce silence et les structures sociales qui le reproduisent.Cela se fait, entre autres, en se réappropriant la parole à travers l\u2019éducation populaire et la mobilisation citoyenne.En donnant la voix aux sans-voix.En rendant visibles ceux qu\u2019on ne veut ni voir ni entendre parce qu\u2019ils mettent à nu l\u2019inégalité et l\u2019injustice.Comment penser à ce silence qui détruit sans avoir en tête ceux qui, ayant subi la torture, un viol, une agression humiliante, sont cloîtrés dans un silence atroce qui les ronge lentement?Le scandale des prêtres pédophiles a révélé l\u2019histoire douloureuse d\u2019enfants agressés sexuellement, prisonniers du silence.Comment nommer en effet l\u2019indicible, comment sortir de la honte?Comment rendre compréhensible pour soi, comme pour les autres, l\u2019insensé?Comment reprendre pied dans l\u2019existence quand, dans l\u2019avilissement et la déchéance, notre être s\u2019est liquéfié?C\u2019est à quoi bien des vies sont pourtant souvent confrontées : émerger de l\u2019épaisseur de la douleur et ainsi apprendre à vivre avec elle, dans un souvenir plus ou moins apaisé.Creuser un chemin à la parole, pour que celle-ci fasse œuvre, tant soit peu, de cicatrisation.Certains se débattront une grande partie de leur existence avec cette douleur sans parole.D\u2019autres n\u2019y réussiront pas, mettant un terme à leur agonie ou sombrant dans la folie.De nombreux survivants des camps de concentration nazis ont laissé en héritage à l\u2019humanité la trace précieuse de ces voix émergeant du silence, emportant avec elles des fragments de sens.Antelme, Celan, Kertész, Levi, Wiesel et tant d\u2019autres.Confrontés dans leur chair à l\u2019inhumanité de l\u2019univers concentrationnaire, ils ont cherché à témoigner de l\u2019indicible.C\u2019était une question de survie.Les mots, les visages, les récits, les poèmes, les images qu\u2019ils ont greffés à l\u2019horreur - tout en gardant encore les traces du néant - ont contribué à arracher des pans de l\u2019absurde et permettent à qui les reçoit de devenir des survivants à leur tour, c\u2019est-à-dire des êtres qui comprennent ce qu\u2019il en retourne de vivre.Cela donne aussi à comprendre comment le silence, même dans la douleur infinie - dans la mesure où il n\u2019est pas bâillon et instrument occulte entre les mains de pouvoirs écrasants - peut être aussi un lieu de guérison.Avec le silence, nous renouons avec une vérité fondamentale de la vie : tout dans l\u2019existence ne peut et ne doit être dit.Chaque chose, chaque être a sa part d\u2019ombre, dont il ne se dégage jamais totalement.Chacun d\u2019entre nous habite le silence et la parole, terres fertiles d\u2019humanité.\u2022 oe Lima, Le com, 2004 huile et cire sur toile 51 cm x 51 cm juillet-août 2010 RELATIONS Bruit, idéologie, censure Beaucoup de bruit pour rien?Non pas.Le bruit social de notre époque est bien l\u2019indispensable complice d\u2019une réalité où l\u2019on confine l\u2019essentiel au silence.ALAIN DENEAULT Pour imposer le silence, les élites intiment aujourd\u2019hui à ceux qui tendent à se prononcer sur des questions délicates de faire du bruit, à la manière du tableau indicateur d\u2019un stade.Cette référence au «silence» pour penser l\u2019effet de la censure se révèle donc insuffisante.Certes, faire taire est à l\u2019ordre du jour des puissants.À Ottawa, les journalistes de la colline parlementaire nous en passent un papier.Ils déplorent la restriction des liens avec les figures ministérielles, l\u2019application carentielle de la Loi sur l\u2019accès à l'information et la rétention manifeste d\u2019informations concernant maints sujets éminents.Mais le silence n\u2019est jamais aussi bien imposé qu\u2019en enjoignant activement au bruit.En confondant, par exemple, la tenue des Jeux olympiques avec une affaire d\u2019État, le gouvernement canadien en est venu à proroger les travaux de la Chambre des communes.Le principe : s\u2019assurer le silence en confinant les affaires publiques aux stades où on nous appelle à faire du bruit.La presse sportive fait son travail.Même assourdissement au Parlement de Québec ou à l\u2019hôtel de ville de Montréal, relativement à des dossiers sulfureux qui requièrent des enquêtes publiques.Il s\u2019agit de laisser sombrer ces affaires occultes dans le brouhaha d\u2019incroyables soirées du hockey.On assiste aux mêmes précautions dans les affaires de l\u2019élite privée.De maintes manières, le raffut garantira le silence.On a, à juste titre, beaucoup insisté ces derniers temps sur le problème des poursuites-bâillons (SLAPP).Il est vrai que même des universitaires étatsuniens hésitent publiquement aujourd\u2019hui à présenter leurs travaux au Canada, un pays où le premier ministre du Québec (Jean Charest) peut intenter une SLAPP à son ancien ministre de la Justice (Marc Bellemare), quand ce n\u2019est pas le premier ministre du Canada (Stephen Harper) qui met en demeure le chef de l\u2019opposition officielle (Stéphane Dion dans l\u2019affaire Cadman).Mais se taire ne suffit plus.Entre autres mesures 1.\tLa Guerre du foot, et autres guerres et aventures, Paris, Plon, 2003, pp.213 et suiv.2.\tIbid., pp.166 et 167.dilatoires pour épuiser ceux qui réfléchissent à la chose publique, les procédés judiciaires pour faire valoir le droit à la réputation - un droit historiquement dominant ici, selon le professeur en droit public Pierre Trudel - s\u2019accompagnent du claironnement induit de ce qu\u2019il faudrait en réalité penser des chefs de file de l\u2019industrie et de la finance.Cela va des déclarations cœrcitives, dans le cadre de règlements judiciaires hors cours, aux prix de reconnaissance que la classe dirigeante s\u2019offre abondamment à elle-même, en passant par la publicité de prestige quelle se paie dans des institutions de recherche ou lors d\u2019activités culturelles.Cette élite ne se prémunit pas seulement contre la critique, elle nous invite avec insistance à penser du bien d\u2019elle.L\u2019auteur a publié Offshore.Paradis f seaux et souveraineté criminelle (Écosociété/ La Fabrique, 2010) et, avec Delphine Abadie et William Sacher, Noir LES BRUITS DE FOND Canada.Pillage, corruption et criminalité en Afrique Le silence reste une donne incontournable pour appréhen- (Écosociété, 2008) der les systèmes de pouvoir.« Quel silence émane des pays dont les prisons sont bondées!1 », écrivait dans ses pages perspicaces sur le sujet le journaliste et essayiste Ryszard Kapuscinski.Ce silence, on en mesure la gravité et la lourdeur précisément le jour où quelqu\u2019un s\u2019emploie à le briser.C\u2019est Roberto Saviano, l\u2019auteur de Gomorra.Dans l\u2019empire de la camorra (Gallimard, 2007), qui fait front contre Yomertà régnant en Campanie, ou le journaliste Denis Robert qui cherche à comprendre, à ses dépens, la nature des transactions que permettent de consigner ces notaires archi-privés que sont les chambres de compensation internationales qui agissent sous le sceau du secret bancaire.Mais le bruit de fond social ne fait pas qu\u2019accompagner ce silence, il s\u2019en veut un indispensable complément.Il nous éloigne précisément de cette attention au silence et à ce qu\u2019il étouffe.Kapuscinski expliquait le lien entre l\u2019impératif social du silence et la production obligée de bruits de fond sociaux par notre rapport pathologique au «bureau», celui auquel nous visse sans ménagement l\u2019ordre occurrent.Ce bureau résume soudainement l\u2019en-soi de toute signification sociale.C\u2019est à partir de lui - et de lui seul - qu\u2019il faudra faire de soi-même un sujet productif pour se justifier aux yeux d\u2019autrui.Produire du sens selon la définition qu\u2019en ont ceux qui nous rémunèrent.«Une fois installé à un bureau, l\u2019homme devient incapable de s\u2019en détacher.La perte de son bureau deviendra littéralement une catastrophe, une calamité, une plongée dans l\u2019abîme.[.] Assis à son bureau, l\u2019homme se met à penser différemment, il change son point de vue sur le monde, son échelle de valeurs2.» L\u2019auteure ne l\u2019avancera pas aussi crûment, mais quelque chose de cet état d\u2019esprit pointe dans l\u2019étude empirique Le silence reste une donne incontournable pour appréhender ies systèmes de pouvoir.RELATIONS juillet-août 2010 EO Joe Lima, Sorti des bois, 2004, huile et cire sur toile, 82 cm x 122 cm Délaisser l\u2019idéologie provoque un silence suscitant souvent un sentiment de déréliction.Cette situation est de nature à susciter l\u2019angoisse.Pourtant, c\u2019est là le terreau à partir duquel la pensée critique pourrait retrouver ses droits.qu\u2019Andrée Lajoie a menée sur l\u2019aliénation relative des universitaires aux subventions de recherche et autres avantages administratifs.L\u2019attachement aux privilèges, aux signes de réussite et au conformisme idéologique détermine nombre de comportements scientifiques.La valeur de la recherche, ne parlons plus de la «pensée», devient, selon le jargon consacré, nommément quantifiable et strictement utilitaire auprès des partenaires sociaux qui l\u2019orientent, la ciblent et la financent.Qu\u2019on le regrette ou s\u2019en félicite, on le constate.C\u2019est l\u2019histoire répétée des collègues ajustant «leurs intérêts de recherche à ceux du moment, à la fois pour obtenir du financement et pour la reconnaissance sociale des pairs et de l\u2019institution qui va avec [elle]3.» Dans le domaine du journalisme, il suffit de consulter les offres d\u2019emploi pour comprendre à quel point les reporters deviennent les ouvriers d\u2019une industrie du bruit de fond, s\u2019affairant simultanément à alimenter des blogues, des sites Web interactifs, des imprimés et des bulletins radiophoniques, en agrémentant le tout d\u2019images qu\u2019ils auront captées eux-mêmes au cours de leurs « enquêtes ».Dans le domaine diplomatique, une administration européenne a constaté récemment un nombre considérable de cas de dépression au sein d\u2019un de ses services.le personnel ne supportant plus de devoir continuellement surmonter l\u2019écart substantiel qu\u2019il observait entre ce qu\u2019il savait et ce qu\u2019il était sommé d\u2019affirmer publiquement.LE TERREAU DE LA PENSÉE CRITIQUE Dans ce monde assourdi dont la routine prévoit qu\u2019on confine l\u2019essentiel au silence en faisant activement du bruit, défier le discours officiel ne devient plus outrancier ou séditieux, mais honteux.Un tremblement de voix et même un doute aussi subitement sincère qu\u2019étrange gagneront en maintes occasions celui qui s\u2019essaie simplement à nommer un chat un chat.Ce témoignage revient souvent chez les plus jeunes qui cherchent à se frayer un chemin vers le débat politique.Ne pas partager les prémisses de l\u2019idéologie condamne à l\u2019isolement.C\u2019est que celle-ci ne se résume pas strictement à un dogme rigide tournant à vide, mais aussi à une boussole permettant au sujet soumis à un ordre de se repérer et de s\u2019orienter.Comment peut-on évoluer dans un régime libéral si on y récuse jusqu\u2019au bien-fondé des principes de concurrence, de propriété illimitée, d\u2019enrichissement personnel et, pour tout dire, d\u2019égoïsme érigé en système?Difficile, même si on en vient à souffrir des contradictions qu\u2019il implique historiquement, de délaisser les propositions idéologiques du régime sans se mettre à nu par rapport à lui.Le lexique de l\u2019idéologie de l\u2019heure se pré- sente comme un ensemble de clés pour se dépatouiller dans l\u2019aire des rapports de force.On ne réfléchit pas idéologiquement: c\u2019est une contradiction.On avalise l\u2019idéologie en fonction des forces en présence et de la nécessité vitale qu\u2019on éprouve de se positionner face à elles, et non en fonction de son bien-fondé philosophique ou politique4.Délaisser l\u2019idéologie provoque un silence suscitant souvent un sentiment de déréliction.Cette situation est de nature à susciter l\u2019angoisse.Pourtant, c\u2019est là le terreau à partir duquel la pensée critique pourrait retrouver ses droits.C\u2019est dans ce silence angoissé qu\u2019une réflexion affranchie trouve les conditions de sa gestation, si tant est qu\u2019on s\u2019y consacre.Mais à travers le bruit de fond ambiant, les propositions idéologiques du régime savent le rendre indésirable et même effrayant.L\u2019efficacité idéologique a pour double résultat de calfeutrer ce silence par le bruit pour y refouler ce qui pourrait contrarier la représentation autorisée du monde, d'une part, et pour rendre étrangement inquiétante, d\u2019autre part, toute émanation de sens qui d\u2019aventure en surgirait.Pour symptôme de cet impératif tapageur, il y a cette injonction mille fois entendue par quiconque critique quoi que ce soit: «Oui, mais, vous, que proposez-vous?».On intime en ce sens à tout sujet de trouver en lui-même et pour lui-même de nécessaires raccords aux propositions de l\u2019idéologie: «Proposez tout de même quelque chose.Vite! De l\u2019expertise, tout de suite! Inscrivez-vous dans le cadre, suivez-le fil, enchaînez-vous à ce qui se dit déjà, prononcez-vous sur le sondage, commentez la réforme, additionnez votre voix à la radio, mouillez-vous, que votre proposition se fonde à la toile de fond.Faites du bruit!».Ne pas tant faire silence que faire en sorte que tous entonnent d\u2019eux-mêmes, à l\u2019unisson, le la du corpus de l\u2019heure.# 3.\tVive la recherche libre!, Montréal, Liber, 2009, p.123.4.\tIsabelle Garo, L\u2019idéologie ou la pensée embarquée, Paris, La Fabrique, 2009.H juillet-août 2010 RELATIONS L'Itinéraire : la parole des sans-voix AUDREY COTÉ «L\u2019Itinéraire m\u2019a fait prendre conscience que j\u2019ai du courage.Le courage de me battre et de prendre la parole.» Josée-Louise, camelot Josée-Louise est une survivante.Une survivante du silence tacitement imposé à ceux et celles que la vie a évincés de la course à la performance, à la productivité et à la consommation.En effet, il n\u2019est pas nécessaire d\u2019avoir vécu dans la rue pour subir l\u2019exclusion qui condamne à «l\u2019itinérance sociale», c\u2019est-à-dire à l\u2019incapacité de trouver sa place au sein de la société actuelle.Ne pas y trouver sa place, c\u2019est d\u2019abord ne pas avoir de droit de parole et être contraint au silence parce qu\u2019on a honte.Honte de ne pas exister socialement, de ne pas travailler «comme tout le monde», de ne pas avoir «réussi» professionnellement - biens matériels inclus.Josée-Louise a mis du temps à trouver sa «voix» et à se sentir pleinement intégrée et utile à la société.«Avant d\u2019arriver à L\u2019Itinéraire, je ne trouvais pas ma place dans la société parce que mon caractère trop exubérant faisait peur à tout le monde.Je me sentais toujours exclue alors qu\u2019au-jourd\u2019hui, je me sens dans mon élément», témoigne celle qui occupe les fonctions de journaliste de rue depuis près d'un an grâce à un programme d\u2019insertion sociale.Balafrés par la vie ou éclopés du marché de l\u2019emploi sont de plus en plus nombreux à joindre les rangs des camelots du magazine.Certains sont des survivants d\u2019un monde qui use les travailleurs jusqu\u2019à la corde avant de les jeter dehors sans préavis.« Quand t\u2019as pas d\u2019emploi, ta parole ne vaut rien! », s\u2019exclame Josée-Louise.Quelques- uns ont connu des problèmes liés à l\u2019extrême pauvreté, à la toxicomanie et à l\u2019alcoolisme.La vie n\u2019est pas un long fleuve tranquille et nous sommes tous susceptibles de vivre un jour ou l\u2019autre une souffrance telle qu\u2019il faille l\u2019anesthésier de toutes sortes de manières pour survivre.en attendant d\u2019avoir la force et les moyens d\u2019y faire face.Certains arrivent à L\u2019Itinéraire silencieux, couvant la tristesse ou la rage sous le manteau qui leur permet d\u2019abriter leur magazine «pour ne pas le maganer».Pour plusieurs, participer à un tel projet, c\u2019est retrouver une dignité perdue entre le casse-tête du «chèque de BS» trop rachitique pour payer l\u2019épicerie et le loyer, et le mépris des passants devant le quêteux à la main tendue.En achetant le magazine 1 $ pour le revendre 2$ dans la rue, les camelots deviennent des «travailleurs autonomes» qui distribuent une revue offrant une alternative aux médias de masse.Mieux encore, ils retrouvent leur droit de parole par l\u2019entremise de chroniques comme «Mot de camelot».Cela contribue à les sortir de l\u2019isolement qui préside à un certain mutisme social.Pour certains, la possibilité d\u2019interviewer des artistes qu\u2019ils admirent et d\u2019apprendre les rudiments du journalisme ouvre sur une véritable passion.Chaque camelot qui le désire est accompagné par l\u2019équipe de rédaction dans ses démarches journalistiques: recherche, entrevues, écriture, création.À leur arrivée, plusieurs croient qu\u2019ils n\u2019ont rien à dire.«À part la drogue, la dépression et la rue, il ne m\u2019est rien arrivé», nous confiait récemment un camelot.Il faut alors leur faire prendre conscience de l\u2019immense richesse de leur vécu et faire émerger le désir de faire entendre leur voix, de sortir du silence.Les expériences de vie aussi extrêmes que l\u2019itinérance, la toxicomanie ou la dépression majeure poussent souvent à une extrême lucidité, une connaissance intime de soi et une rare sérénité.C\u2019est d\u2019ailleurs pourquoi la prise de parole des camelots interpelle aussi spontanément les lecteurs.Dans un univers médiatique trop souvent monopolisé par les mêmes voix, leurs mots francs, sans fioritures, libres de toute «expertise» et désintéressés sont un vent de fraîcheur, d\u2019authenticité, de fragilité humaine.L'auteure est rédactrice en chef à LItinéraire ES RELATIONS juillet-août 2010 dOSSieR L\u2019indicible de la souffrance L\u2019auteur, sociologue, est chercheur au CSSS de la Vieille-Capitale et professeur associé au Département d'anthropologie de l\u2019Université Laval Joe Lima, Carder un secret, 2005, fresque, 96 cm x 122 cm La souffrance peut parfois laisser sans voix.Mais cette expérience du silence n\u2019est pas qu\u2019impuissance; elle nous apprend que tout ne doit pas être dit dans l\u2019épreuve, afin de laisser ouverte la signification de la douleur.ÉRIC GAGNON La souffrance est impuissance de la parole.Elle est, pour une large part, expérience d\u2019un silence qu\u2019il faut rompre, le désir pressant et douloureux de parler tout en ne sachant quoi dire, ni par où commencer; expérience d\u2019une histoire qui n\u2019arrive pas à prendre forme, du sens qui se dérobe, des mots qui paraissent soudainement inadéquats, vides ou dérisoires.Elle est aussi expérience d\u2019un vertige, d\u2019une violente cassure, d\u2019un basculement du monde sous ses pieds qui laisse sans voix: la maladie soudainement présente et la mort imminente, l\u2019abandon qui laisse désemparé, la violence qui ruine toute justification.Elle est ce vide angoissant et l\u2019absence de réponse, un silence qui est privation d\u2019un monde où l\u2019on se croyait en sécurité, où l\u2019on avait un avenir, où l\u2019on pouvait faire confiance.La souffrance est une expérience de la parole qui fait mal dans tout le corps, dans les articulations qui font tenir ensemble tout notre être et dans les jointures qui le relient à l\u2019espace et au temps.Elle est difficulté à s\u2019orienter et se diriger.Elle est le sentiment d\u2019un empêchement, d\u2019une impossibilité à se relever, d\u2019une existence irrémédiablement compromise.Son silence est immobilité, froideur et lucidité tout à la fois.«Un navire pris dans le pôle, Comme en un piège de cristal» Charles Baudelaire, L\u2019Irrémédiable La souffrance est expérience du silence que l\u2019on porte en soi, mais également du silence que l\u2019on rencontre devant soi.Le silence de ceux qui souffrent et auquel on ne sait répondre.Un silence pour lequel on ne trouve pas les mots et qui laisse également sans voix : le silence de la dépression profonde, que l\u2019on hésite à La souffrance est expérience du silence que l\u2019on porte en soi, mais également du silence que l\u2019on rencontre devant soi.Le silence de ceux qui souffrent et auquel on ne sait répondre.aborder et à entendre de peur de voir le vide qu\u2019elle nous imposerait de regarder; le silence de l\u2019enfant trahi ou du corps torturé, qu\u2019une parole inappropriée trahirait ou blesserait davantage et repousserait plus profondément dans le mutisme; le silence d\u2019un pronostic fatal et de l\u2019anéantissement de tous les projets; le silence de la maladie d\u2019Alzheimer, derrière lequel on devine un désarroi et la peur, mais sans jamais savoir ce que la personne ressent, demande ou désire réellement.La souffrance appelle la parole et la décourage tout à la fois.Elle est expérience de la parole dont elle fait sentir la fragilité, la nécessité en même temps que les limites, son pouvoir de réparer comme celui de tout ruiner.Quelle histoire raconter et à quelles fins?Par où commencer et vers quelle conclusion se diriger?Comment nommer une violence sans blesser à nouveau?Que répondre à la confession d\u2019un malheur et que faire d\u2019une confidence?Comment entendre, sachant qu\u2019on ne peut tout entendre?Comment répondre, sinon en hésitant?La souffrance oblige à douter de ce que l\u2019on sait, rend dérisoire tout ce que l\u2019on pourrait dire, en même temps qu\u2019elle oblige à risquer un mot, à tenter de combler l\u2019abîme qui s\u2019est creusé entre la personne qui souffre, les autres et le monde.juillet-août 2010 RELATIONS « Le silence contient une affirmation et un doute.En achevant la phrase ou en mettant provisoirement fin à la conversation, il décide de ne rien ajouter, de s\u2019en tenir à ce qui est dit.Il demande de croire à la parole et d\u2019affirmer malgré le manque de certitude, de se prononcer malgré le doute, de départager le vrai et le faux, le juste et l\u2019injuste, même s\u2019il y a encore tant à dire, pour que les mots ne soient pas arbitraires, les jugements tous équivalents et la parole vide.Il préserve la confiance en la parole en cherchant à être à la hauteur de ce qui porte silencieusement les mots.Il est promesse faite par celui qui parle à ceux qui ont parlé avant lui et qui parleront après lui, d\u2019une certaine permanence des mots et du sens, de la mémoire et de certaines intentions, sans lesquels la parole et le silence lui-même ne seraient plus possibles.Mais il sait aussi que d\u2019autres choses pourraient être dites et devront être dites, que les conclusions sont provisoires, et fait confiance à ceux qui viendront se joindre à la conversation, dans l\u2019imprévisibilité et la nouveauté de leur parole, la naissance, dirait Arendt.Le silence laisse ainsi dans le vide.Il laisse dans l\u2019incertitude de ce qui a été dit et de ce qui se dira, dans l\u2019indétermination d\u2019une parole dont on ne sait si elle sera comprise ou reprise.Le silence place devant un abîme: interruption définitive pour celui qui va mourir et temporaire pour ceux qui survivent et qui reprendront la parole, laissant dans l\u2019inachèvement et l\u2019interrogation.Il rappelle la mort et la finitude, et c\u2019est pourquoi il est souvent insupportable.Ainsi le recouvre-t-on souvent de mots, d\u2019une parole continue.Le monde contemporain si bavard craint le silence, ce que le devenir de la parole a d\u2019incertain.Il parle d\u2019abondance, pour ne pas laisser le silence s\u2019étendre.» Extrait de Éric Gagnon, Les promesses du silence.Essai sur la parole, Montréal, Liber, 2006, p.126-127 Mais le silence n\u2019est pas qu\u2019impuissance.Il n\u2019est pas qu\u2019un obstacle à surmonter, une résistance à faire tomber.Si réduire la souffrance ou apprendre à vivre avec elle, c\u2019est un peu réapprendre à parler et trouver les mots, c\u2019est aussi, et simultanément, apprendre à se taire et consentir au silence.La souffrance en effet demande la parole, mais également le silence.Elle voudrait pouvoir se soustraire aux questions et aux réponses, refuser de répondre pour échapper aux discours qui croient détenir le sens de ce qui nous arrive; pour ne pas s\u2019enfermer dans une explication ou un récit qui attribue la faute à sa propre conduite ou à celle des autres, et vivre ainsi dans la culpabilité ou le reproche; pour ne pas croire à la fatalité d\u2019un destin ou d\u2019une haine, qui priverait de toute espérance; pour ne pas être en butte à l\u2019échec, à l\u2019impossibilité d\u2019y changer quelque chose, à la dureté du monde.La parole redonne un sens aux événements et à l\u2019existence, avec le risque cependant de nous y enfermer.Le malade se gardera ainsi de tout dire au médecin de ses douleurs, de ses symptômes ou des médicaments qu\u2019il prend, pour ne pas se soumettre entièrement au diagnostic et au pronostic, et ainsi garder un contrôle sur sa vie.La victime d\u2019un traumatisme se gardera de tout raconter à son thérapeute, parce qu\u2019avoir à le dire fait trop mal, mais également pour ne pas être dépossédée de son histoire et ne pas en fixer définitivement le sens et les conclusions.Le réfugié politique se gardera de tout dévoiler aux fonctionnaires de l\u2019immigration, aux divers intervenants, à ses propres enfants, qui, chacun à leur tour, année après année, chercheront à en savoir plus des persécutions dont il fut l\u2019objet, des malheurs qui l\u2019ont frappé, de la douleur et de la mort qui l\u2019habitent désormais.Non parce qu\u2019il a nécessairement quelque chose à cacher, un mensonge ou une honte, mais pour ne pas être captif lui aussi de son passé, pour ne pas demeurer éternellement un réfugié et une victime, pour devenir autre chose qu\u2019une histoire malheureuse.* * * « Le silence est comme l\u2019ébauche de mille métamorphoses.» Yves Bonnefoy, Rimbaud par lui-même Garder le silence, c\u2019est conserver la capacité de raconter autrement ce qui nous arrive, d\u2019en faire un autre récit, et par là même, se ménager les chances d\u2019un autre destin, d\u2019un autre avenir.C\u2019est se retenir de tout expliquer, de tout juger, c\u2019est laisser ouverte la signification de ce qui est ar -rivé et de ce qui pourra survenir.C\u2019est refuser non seulement de s\u2019exposer au regard des autres, au jugement qu\u2019ils pourraient poser sur notre histoire - regard toujours partiel et faussé - mais se soustraire également à l\u2019interprétation que l\u2019on peut faire de sa propre expérience.C\u2019est se méfier d\u2019une réponse qui serait le dernier mot, qui n\u2019ouvre sur rien et maintient sur place; une réponse qui ne répond à rien.Le silence n\u2019est pas seulement l\u2019indicible, ce qui désespérément n\u2019arrive pas à se dire, les mots qui nous manquent.C\u2019est aussi la réserve, ce qui n\u2019a pas besoin de se dire et peut demeurer silencieux.Pas de parole sans le silence qui la contient et la rend possible en même temps.Le silence est au centre du rapport secret que chacun entretient avec soi, les autres et la mort.Il préserve cet écart avec les autres, qui permet à la parole de circuler, aux questions de demeurer ouvertes; il maintient cet écart avec soi-même, sans lequel on demeure captif de sa mémoire; il sauvegarde la capacité d\u2019imaginer.Si le vide angoissant et incompréhensible de la souffrance réclame la parole et le sens, il commande aussi le silence.La souffrance enseigne finalement ce qu\u2019est la parole; ce qu\u2019elle vise et ce qu\u2019elle retient, la manière dont nous vivons dans et avec le silence - sans toujours savoir quand et comment le briser.\u2022 RELATIONS juillet-août 2010 L\u2019auteure est écrivaine et poète Ils ne diront rien CJ est une histoire militaire.Avec des stations d\u2019essence et des ruines.C\u2019est une histoire militaire avec des colliers brillants et des aigles en or géants sur les bâtiments.C\u2019est une histoire de mitraillettes décoratives et de cartes postales splendides.C\u2019est une histoire en couleurs qui n\u2019existent pas.C\u2019est blanc sur la photo et sombre dans la vie.C\u2019est bleu dans le livre et mort dans la rue.C\u2019est la peau basanée au poste de police, le banquier en lunettes noires sur la place fourmillante de soldats.C\u2019est le cliquetis des armes et matraques, le pas lent des foules de vieillards.C\u2019est une fiction qui s\u2019appelle le monde, on y a toujours cru.C'est une histoire d'optimistes ayant mené bataille, gagné leurs épaulettes, ayant fait place nette, yeux doux, bouche cousue, affaires d\u2019or.Et le silence est d\u2019or.Ils ne diront rien.Il y aura des anges mais pas ici.Ici, il y aura la loi du silence, des soldats étranges dans leurs guérites, surveillant les gens, le bonheur qui avance, préoccupé, tendu, rigide comme un soldat qui foudroie les gens du regard, tous, policés par la candeur et la violence noyée dans les mares de silence.Ils ne diront rien, les uns et les autres, rien ne se dira, personne n'écoutera personne.On mettra des sourds dans les guérites, habillés en soldats, on leur demandera de surveiller le bonheur.Une grande comédie fera frémir la foule, terriblement heureuse.Les gens seront heureux dans la tyrannie du bonheur, plus grands que nature, surveillés, encadrés par l\u2019image, comme dans un rêve.Ils avanceront comme des gens heureux que rien ne trouble, le cœur crispé, le sourire à peine perceptible, les yeux inquiets.Ils feront les gestes du bonheur, délestés du désastre.Ahuris dans le diesel de la canicule, ils enverront des cartes haute définition où le bleu trop bleu devient rouge et jaune, où la foule blanche danse, haute en couleurs, comme si l\u2019image était l\u2019icône sacrée, la force fabulée de leur propre vie à eux qui passent au ralenti devant les guérites où tout se tient, le droit, la loi, la liberté du mensonge en habit empesé, armé.Ce sera tout.Tout comme le bonheur matraqué dans la tête, comme une certitude, fanatique, absolue.Un militaire apparaîtra sur la photo, ils ne verront rien.Ils souriront, épuisés.Ils diront: c\u2019est aussi beau que dans le guide, le monde entier, soudainement, un peu lourd entre leurs mains.HÉLÈNE MONETTE, INÉDIT, PROJET D\u2019ÉCRITURE Là OÙ ÉTAIT ICI.Joe Lima, La cuisine, 2004, huile et cire sur toile, 41 cm x 56 cm Des silences Des silences regardent les soldats passer avec des yeux sans vitre des fenêtres sans châssis les guerres sont longues et aveugles parmi le cri d\u2019une foule jamais foulée, jamais touchée de l\u2019espérance toujours ce silence et ces fous avec des paupières sans arrière-pensée des cils collés aux joues et le temps déguerpit debout en plein sommeil réel en plein soleil couché les nuits sont courtes et muettes et la vie attend peut-être d\u2019y croire avant de se lever.avril 1981 HÉLÈNE MONETTE, PASSIONS, La PRAIRIE, ÉDITIONS DE LA P\u2019TITE VOISINE, 1982.EH juillet-août 2010 RELATIONS Les noces de la musique et du silence La musique naît du silence et retourne à lui.Il est sa condition d\u2019existence.Et c\u2019est de cette relation complice et mystérieuse qu\u2019elle tire son pouvoir réel.temps de silence se glissent traîtreusement et dans une grande irrégularité au sein de lignes mélodiques courtes et en apparence inoffensives.Mais surtout, le silence est la condition idéale dans laquelle le musicien doit exercer son art.La musique, sorte de bruit domestiqué et stylisé à l\u2019extrême, ne supporte pas la concurrence d\u2019autres bruits plus hasardeux, ceux qui surgissent de partout et qui s\u2019échappent sans aucun contrôle.Certes, avec humilité, les musiciens ont appris à jouer dans toutes les circonstances, à répéter dans le fatras constant des bruits quotidiens, à se donner en spectacle devant des publics bruyants et peu attentifs.Mais le vrai recueillement du musicien, le vrai cérémonial du concert, exige le silence absolu, comme une terre fertile d\u2019où naîtra la plus belle des musiques.En général, les salles de concerts classiques d\u2019aujourd\u2019hui ont réussi à devenir de ces lieux rares où l\u2019on recueille le silence afin d\u2019honorer la musique comme elle le mérite.CLAUDE VAILLANCOURT La musique est-elle l\u2019ennemie du silence?On pourrait le croire par l\u2019acharnement avec lequel on diffuse de la musique enregistrée partout dans les lieux publics - jusque dans les toilettes.Comme si le vide angoissant laissé par l\u2019absence de sons constants et soi-disant apaisants permettait à tous les excès de se produire.Mais cette musique omniprésente, doucereuse, que l\u2019on entend d\u2019une oreille inattentive, est elle-même une forme de dénégation du pouvoir réel de la musique.Une musique qui, sous sa forme la plus vraie, s\u2019élabore dans une relation complexe avec le silence, à la fois son contraire, son double négatif, son origine et son aboutissement.Pour le musicien, le silence a deux significations.D\u2019abord, sur un plan technique, il renvoie aux notes que l\u2019on ne joue pas, ces temps où l\u2019on se tait, soigneusement indiqués sur une partition.On pourrait croire que ces passages sont un repos pour l\u2019interprète, un moment où il détend ses doigts et retrouve son souffle avant de reprendre en force la suite du morceau.Les passages de silence constituent au contraire l\u2019une des plus grandes difficultés.Le virtuose doit alors se transformer en arithméticien, compter précisément les temps de silence et reprendre son jeu à une fraction de seconde près, exactement là où l\u2019indique la partition.Et cela, avec une attaque précise et ferme, et un son bien rempli, obtenu du premier coup, non pas un son chancelant, marqué par la maladresse et l\u2019hésitation.Dans le jazz, musique syncopée et imprévisible, bien intégrer les silences devient même la difficulté suprême, alors que les DE L\u2019AUDACE La pièce 4\u201933\u201d de John Cage a célébré les noces de la musique et du silence.Cette pièce très connue est en même L'auteur est écrivain temps une provocation: pendant 4 minutes 33 secondes, un pianiste sur scène ne joue pas.La musique se compose, selon les vœux de Cage, de tous les bruits entendus dans la salle.Peut-être est-il possible d\u2019imaginer une salle parfaitement silencieuse : la musique deviendrait ainsi son envers, La musique, sous sa forme la plus vraie, s\u2019élabore dans une relation complexe avec le silence, à la fois son contraire, son double négatif, son origine et son aboutissement.un silence parfait, absolu, celui que l\u2019on entend si rarement et qui devient aussi magique et aussi rare qu'une très grande œuvre musicale.La pièce de Cage est en fait une quête de pureté, comme les toiles blanches de Malevitch ou de Rauschenberg, une entreprise folle et absurde, expérience éphémère de la modernité artistique au XXe siècle, mais aussi l\u2019aboutissement d\u2019une certaine pratique audacieuse du silence dans la musique.Pendant le long règne du baroque, la basse continue, cet accompagnement imperturbable et régulier de la mélodie, excluait le silence dans la musique.Il faùdra attendre Haydn et ses quatuors à cordes pour que la musique s\u2019émancipe une fois pour toute d\u2019un accompagnement aussi obstiné.Et c\u2019est sous la forme d\u2019une blague musicale, RELATIONS juillet-août 2010 H dOSSieR dans un quatuor justement nommé La plaisanterie, que le \u2022 silence fait une brutale apparition dans le continuum d\u2019une partition.Dans les dernières mesures, au lieu de la fin attendue, Haydn interrompt sèchement une phrase musicale, suivie de quelques temps d\u2019un silence total.Et cela avant de reprendre la musique, de s\u2019arrêter encore, tout aussi inopinément, et de terminer le morceau au beau milieu d\u2019une phrase inachevée.Vous saisissez la plaisanterie: à cause de cet étrange hoquet, le public est désorienté et ne sait plus quand applaudir.Mais l\u2019intrusion inattendue de ces silences est étonnante et va plus loin que la simple plaisanterie.L\u2019un des plus grands défis du compositeur: bien réussir ce moment suprême où la musique plonge dans le silence, cette petite mort qui est aussi la fin de la pièce et une consécration pour les musiciens.Ce même Haydn a aussi brisé le cérémonial du concert avec sa symphonie Les adieux.L\u2019histoire est connue : pour protester contre la décision de son mécène d\u2019empêcher ses musiciens de voir leur famille, Haydn a ajouté au finale de sa symphonie un passage pendant lequel les musiciens quittent l\u2019un après l\u2019autre l\u2019orchestre après avoir allumé une chandelle.La scène se vide progressivement alors que la musique baisse en intensité, si bien que dans une infinie douceur, la symphonie se glisse dans le silence, un silence profond, rempli des soupirs des musiciens privés de ce qui leur est le plus cher, à cause des caprices d\u2019un prince.Inutile d\u2019ajouter que devant un tel coup, le prince en question, Nicolas Esterhazy, a dû céder aux revendications de son orchestre, Ces deux pièces renvoient à l\u2019un des plus grands défis du compositeur: bien réussir ce moment suprême où la musique plonge dans le silence, cette petite mort qui est aussi la fin de la pièce et une consécration pour les musiciens.Ce défi devient particulièrement considérable alors que les salles de concerts s\u2019agrandissent et que des spectateurs toujours plus nombreux s\u2019assemblent pour consacrer de longues minutes à l\u2019écoute attentive de pièces musicales.Pour Beethoven, par exemple, la chute dans le silence semble un véritable traumatisme, qu\u2019il faut camoufler par une agitation sans pareille.Comme le dit Michel Tournier: « Il voudrait arrêter sa musique.Il ne peut pas, elle refuse de s\u2019arrêter.Il freine en vain.Il lui assène des accords qui ressemblent à autant de coups de bâton sur la tête.La bête tombe.On croirait que c\u2019est fini.Non! Elle se relève et ça repart.Il faut recommencer.Il y a là-dedans une mise à mort bâclée.» Quoi qu\u2019en dise un Tournier moqueur, il y a surtout, dans les finales de Beethoven, une foudroyante mise en scène du silence à venir.Gustav Mahler préfère parfois adopter l\u2019approche opposée et termine ses monuments de musique que sont ses symphonies dans une modestie qui étonne après tant de pages éclatantes et spectaculaires.Le finale de sa 9e symphonie, par exemple, est une longue et langoureuse plongée dans la parfaite tranquillité, par des phrases qui s\u2019étirent à n\u2019en plus finir jusqu\u2019à disparaître enfin dans un silence qui naît tout naturellement des derniers sons.La relation entre le chef Kent Nagano et les mélomanes montréalais s\u2019est nouée de façon spontanée quand celui-ci, lors d\u2019une interprétation magistrale de la symphonie, a su prolonger de façon exceptionnelle le silence à la toute fin de la pièce, en retardant le plus longtemps possible des applaudissements vifs et emportés qui auraient gâché ce moment de grâce.DYONISOS ET APOLLON L\u2019une des utilisations les plus réussies du silence en musique: Berlioz qui le fait intervenir en plein cœur d\u2019un drame qu\u2019il choisit de raconter non pas à l\u2019aide des mots, mais par la seule puissance de la musique instrumentale.Dans Roméo et Juliette, plus précisément dans la scène au tombeau, le compositeur fait suivre le doux réveil de Juliette par un silence inattendu, qui surprend alors qu\u2019elle sort du sommeil presque mortel dans lequel l\u2019avait plongée un philtre et qu\u2019elle redevient pleine de vie.«Un silence tellement riche, tellement chargé de sens qu\u2019il constitue peut-être le moment de la partition où nous étreint l\u2019émotion la plus vive», en a dit le musicologue Henri Barraud.À l'opposé, on peut se demander si les concerts de musique populaire en tous styles (pop, rock, jazz, etc.) ne marquent pas un inquiétant divorce entre la musique et le silence, tant leur cérémonial exige désormais une continuité sonore sans faille et à haut volume.Le spectateur a droit à de la musique enregistrée avant la prestation des musiciens, puis au concert en tant que tel avec les instruments puissamment amplifiés, auquel s\u2019ajoute la réaction plus qu\u2019enthousiaste de la foule, marquée par des applaudissements, des cris, des sifflements et cela, parfois, au beau milieu des pièces, au point d\u2019enterrer ce qu\u2019il est pourtant venu entendre; et, pour finir, retour à d\u2019autre musique enregistrée.Ce bruyant rituel correspond à l\u2019envie de s\u2019éclater, de s\u2019étourdir, dans notre ère du vide où paradoxalement l\u2019on craint plus que tout le vide, incarné par un silence qui vous saisit comme une perte de sens et vous emporte dans son abîme.Mais notre époque donne aussi vie à ces autres musiques qui naissent et évoluent en complicité avec le silence.Comme si plus que jamais, le Dyonisien - l\u2019esprit éperdu de la fête - et l\u2019Apollinien - l\u2019aspiration à la beauté et à la perfection - se développaient dans des mondes parallèles entre lesquels il est pourtant possible de circuler.\u2022 J juillet-août 2010 RELATIONS La surdité: un silence plein de bruit\u2019 DAPHNÉE POIRIER Les personnes sourdes sont systématiquement renvoyées au silence par ceux qui entendent.Si elles sont contraintes au mutisme, c\u2019est au nom d\u2019une norme sociale qui relève d\u2019une société centrée sur l\u2019audition, les sons et les bruits ambiants.Autrement dit, les personnes sourdes savent qu\u2019elles vivent dans le silence parce que notre société «audio-centrée» leur enseigne qu\u2019elles en font l'expérience: «Tout comme la nuit chez l\u2019aveugle, le silence est une idée qui s\u2019impose à celui qui entend», nous dit le psychanalyste Michel Poizat.Les trajectoires de vie des personnes sourdes sont multiples et il serait périlleux de généraliser leurs conditions.La personne née sourde, par exemple, n\u2019a jamais fait l\u2019expérience d\u2019entendre alors que celle qui l\u2019est devenue, subitement ou progressivement, fait l\u2019expérience d\u2019une privation, voire d\u2019un enfermement.Elle ne perçoit plus ou trisée, peuvent être jugés disgracieux.Ils peuvent déranger, voire troubler les individus dotés de l\u2019ouïe.Réprimés par les normes et les codes de la société, ces bruits sont en fait ceux d\u2019une voix non exercée, d\u2019une voix non « dressée», dirait le philosophe Michel Foucault.Lorsque celle-ci est «disciplinée» selon les codes socialement admis, c\u2019est souvent au prix élevé d\u2019un effort individuel constant.Mais les personnes sourdes émettent aussi des «sons» gracieux: des gestes précis qui fendent l\u2019air, la valse des mains ou encore des expressions faciales et corporelles qui se donnent à voir et que l\u2019on entend.Cette expressivité est susceptible de subjuguer, de surprendre, voire de déranger celui qui n\u2019y est pas habitué.Elle confirme surtout que les sourds, ceux qui communiquent avec la langue des signes, ont les deux pieds dans la dimension symbolique de l\u2019existence.Il suffit d\u2019assister à des pièces de théâtre de personnes sourdes pour s\u2019en convaincre.Elles sont porteuses d\u2019un rapport au sens qui est possible autrement que par la parole et les sons.Cette condition confirme que les personnes sourdes n\u2019appartiennent pas à l\u2019univers de l\u2019animalité ou à celui de l\u2019insensé, univers auxquels elles ont été identifiées historiquement.L\u2019auteure est docteure en sociologie peu les sons et les bruits ambiants qu\u2019elle produit et qui proviennent de l\u2019extérieur.Cette différence du rapport au silence, définie par un état de manque ou non, est déterminante.Elle établit l'existence même du vocable «silence» en tant qu\u2019absence ou présence de bruits.En effet, la personne sourde de naissance peut être amenée à une certaine compréhension du silence.Mais pour connaître pleinement la signification du silence, il est nécessaire d\u2019avoir fait l\u2019expérience sensible des sons et des bruits.Contrairement à la croyance populaire, le monde des personnes sourdes est loin d\u2019être silencieux.11 est constitué de bruits ambiants, mais aussi de sons qu\u2019elles émettent.Elles ne sont d\u2019ailleurs habituellement pas muettes - malgré l\u2019expression familière «sourd et muet».Elles produisent, avec leur bouche, des sons qui viennent appuyer l\u2019expression de sentiments comme la joie, la colère ou la peine.Dans certains cas, ces sons, issus d\u2019une voix potentiellement maîtrisable, mais difficilement maî- La langue des signes, qui enracine les individus dans le monde du sens, constitue «la voix sourde».Expression d\u2019un riche univers symbolique, elle permet le partage entre les membres d\u2019une communauté qui revendiquent une appartenance culturelle.Cette voix, qui peut être étrangère à la personne qui entend, la confrontant à l\u2019autre, au différent, à l\u2019étrangeté, ouvre une voie vers le symbolique.À l\u2019opposé d\u2019une volonté de «dressage» des comportements selon les normes de ceux qui entendent, il convient d\u2019adopter une attitude d\u2019apprivoisement au nom de l\u2019ouverture à autrui et d\u2019acceptation de la différence.Joe Lima, Géant s'accroupissant, 2004, triptyque, huile et cire sur toile, 82 cm x 376 cm 1.Expression tirée du film Les Enfants du silence de Randa Haines, États-Unis, 1986.RELATIONS juillet-août 2010 El dOSSieR L'auteure est écrivaine Un ange passe Le silence nous fait peur parce qu\u2019il dévoile ce que nous avons bien souvent coutume de masquer par la parole: notre fragilité.Accueillir le silence est ainsi la condition d\u2019une relation authentique à soi et aux autres, et d\u2019une véritable parole.SYLVIE GERMAIN « U Mais pourquoi ce malaise cette confuse alarme, comme si le silence s\u2019ouvrant entre deux ou plusieurs personnes était porteur d\u2019un danger?n ange passe», on emploie souvent cette formule lorsqu\u2019une conversation s\u2019épuise et qu\u2019un silence s\u2019installe, menaçant de se prolonger.Par cette expression, toujours dite sur un ton de plaisanterie, on cherche à désamorcer au plus vite l\u2019embarras que ne manque jamais de provoquer une situation d\u2019assèchement de la parole.Un peu d\u2019ironie pour masquer une gêne, voire une peur.Mais pour- ______________________________ quoi ce malaise, cette confuse alarme, comme si le silence s\u2019ouvrant entre deux ou plusieurs personnes était porteur d\u2019un danger?Mange qui passe à la tombée des mots serait-il donc un esprit mauvais?Le danger, pourtant, se loge bien davantage dans la parole, dès qu\u2019elle déborde et se dérègle, ce qui est fréquent, ainsi que le rappelle l\u2019Épître de Jacques: « La langue est un petit membre et se vante de grands effets.Voyez comme il faut peu de feu pour faire flamber une vaste forêt! La langue aussi est un feu, le monde du mal [.] Il n\u2019est pas d\u2019espèce, aussi bien de bêtes fauves que d\u2019oiseaux, de reptiles que de poissons, que l\u2019espèce humaine n\u2019arrive à dompter.Mais la langue, nul homme ne peut la dompter : fléau fluctuant, plein d\u2019un poison mortel!» (Je 3, 5-8).Ce sont rarement de «bons anges» qui circulent à travers nos paroles, plus souvent s\u2019y glissent des «démons», ceux de l\u2019orgueil, de la jalousie, de la médisance, du mensonge, de la flatterie, de la colère, du mépris ou de l\u2019indifférence.« Plus que les orages, plus que les mers, ils ont lancé des cris, les humains.Quelles surcharges de silence doivent habiter le cosmos pour que le chant du grillon nous soit demeuré audible, à nous, hommes vociférants, et pour que les étoiles nous semblent silencieuses, dans cet éther que nous invectivons! ».R.M.Rilke, Chant éloigné, trad.j.-Y.Masson Si nous nous méfions tant du silence et nous ingénions à le combler par toutes sortes de bruitages - dont le langage alors réduit à du bavardage, aussi raffiné fût-il en apparence -, c\u2019est parce que nous sentons qu\u2019il recèle un pouvoir singulier, inquiétant: celui de nous dévoiler, à nous-mêmes et aux autres, dans notre fragilité.Nous nous cachons dans des fatras de mots comme l\u2019homme et la femme en Éden dans des feuilles de figuier sitôt qu\u2019ils prirent conscience de leur nudité.Car il s\u2019agit bien ici de nudité - du cœur et de l\u2019esprit; le silence en effet nous dépouille, il nous «simplifie», il nous éclaire furtivement de l\u2019intérieur en nous reconduisant à notre seul souffle, et à celui des autres, nos interlocuteurs mis pareillement à nu par l\u2019éclosion d\u2019un silence imprévu.LE SILENCE COMME UN SOUFFLE Le souffle: pure expression de vie, signature à la fois si délicate et si pénétrante, infime et bouleversante, de la présence d\u2019un vivant.Comme la lumière, il frémit à la lisière de la matière et de l\u2019immatériel, entre mystère et merveille.Le souffle des vivants, en écho à celui du Vivant, en lien organique avec Lui, qui est sa source.« Respirer, ô invisible poème! Échange pur et qui jamais ne cesse entre notre être propre Et les espaces du monde.» R.M.Rilke, Sonnets à Orphée II, 1, trad.j.-F.Angelloz.Dieu: un souffle, «une voix de fin silence» - ainsi se révéla-t-U à Élie au mont Horeb (1er Livre des Rois 19,12).Mais Élie n\u2019aurait jamais pu le percevoir, ce soupir très ténu, s\u2019il n\u2019avait pas au préalable fait taire les bruits autour de lui, et surtout les tumultes tapis en lui, grondant au vil juillet-août 2010 RELATIONS fond de lui: ses émotions violentes, sa colère contre Jézabel - la reine adoratrice de Baal - et contre tous les faux prophètes, sa peur, son découragement et «le zèle jaloux» qui le brûle pour son Seigneur qu\u2019il conçoit et vénère comme «Dieu des puissances».Mais ce n\u2019est pas par voie de puissance que son Seigneur, précisément, va se manifester à lui, tout au contraire, c\u2019est en finesse, en douceur, dans un ténu bruissement de silence, lui signifiant ainsi qu\u2019il préfère un cœur humble et attentif à un cœur trop ardent et guerrier.«Car c\u2019est l\u2019amour qui me plaît et non les sacrifices, la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes» (Osée 6, 6).La connaissance de Dieu, la sagesse de l\u2019amour, l\u2019intelligence de la fraternité: tout est lié, tout s\u2019irrigue, se féconde.La connaissance de Dieu, qui est ouverture sur un espace d\u2019étonnement et de désir illimité, libère l\u2019amour de la force d\u2019attraction qu\u2019exerce sans cesse l\u2019ego.Elle le décentre et l\u2019introduit dans la clarté de la sagesse, de la sagacité, du respect de l\u2019autre et du souci pour lui - l\u2019autre, mon prochain, irréductiblement autre, insaisissable, impossédable.Elle est la source du déploiement de l\u2019amour, de la saveur de la sagesse - savoir, sapience, sagesse, saveur; tous ces mots ont une même origine qui renvoie au goût, à l\u2019odeur.Pour accéder à cette source de haute sapidité spirituelle, affective et intellectuelle, il est nécessaire de faire en soi une pause, un vide, un silence, car elle est d\u2019une discrétion extrême, cachée au plus intime de soi.Tout encombrement de bruits, de paroles vaines, l\u2019obstrue et en empêche l\u2019élan.Le Christ a beaucoup parlé; toutes ses paroles rapportées par les évangélistes sont pesées, parfaitement mûries, montées du plus profond de son être de part en part inspiré par l\u2019Esprit.Mais bien peu de ces paroles, jusqu\u2019à aujourd\u2019hui, sont entendues en vérité, même quand nous les écoutons et pensons les avoir comprises.Car c\u2019est au-dedans, et non du dehors, qu\u2019il faut les recevoir et les laisser à nouveau mûrir.«Combien de discussions - entre peuples aussi bien qu\u2019entre individus - s\u2019égarent dans les clameurs Le silence est au cœur de la vie contemplative des moniales cloîtrées.Que signifie-t-il pour ces femmes?L\u2019une d\u2019entre elles tente de traduire pour nous cette expérience - ce chemin - où s\u2019engage tout leur être: ouverture, humanisation, beauté, communion dans la souffrance, résistance à l\u2019injustice, lumière et amour en sont quelques jalons, qui se résument en un nom : Dieu.La fécondité du silence SUZANNE GAULIN Il y a quelque part en nous une source silencieuse et pure dont nous pressentons la présence, le secret, le charme et la beauté.Cette source est la partie la plus précieuse de nous-mêmes, le lieu d\u2019où jaillit notre identité la plus profonde.Elle murmure au-dedans et fraie son chemin, souvent en secret.Si elle parvient à la conscience, elle suscite « l\u2019éveil » - l\u2019éveil du regard et du cœur.C\u2019est alors une vraie nais- sance : naissance à soi-même, aux autres, au monde.C\u2019est la grande ouverture, lieu de la communion.On peut parler d\u2019un premier niveau de silence, d\u2019une première «humanisation du regard et du cœur».Aiguisé par cette beauté, le regard s\u2019ouvrira sur des horizons plus vastes, le cœur y entend le murmure d\u2019une autre source, celle de l\u2019humanité qui a soif de son accomplissement.Mystérieusement, les deux sources se com-pénètrent.L\u2019humanité porte en elle une espérance qui aspire à être libérée.Des femmes et des hommes de tout horizon entendent ce gémissement et cet appel.Un chemin nouveau s\u2019ouvre ainsi à eux.Le silence premier s\u2019élargit aux cris et aux détresses du monde qui mettent à nu un autre silence : celui de la souffrance et de la solitude, de la blessure et de la désespérance.C\u2019est la source des engagements les plus divers et les plus profonds.S'investir pour faire reculer les frontières du mal, de l\u2019injustice, de l\u2019oppression.Susciter ces dynamismes de vie, de créativité qui redonnent sens et dignité.Libérer les petites pousses fragiles et puissantes d\u2019une joe Lima, Nuage rouge, 2004, fresque, 96 cm x122 cm L'auteure est l\u2019abbesse du monastère des darisses à Valleyfield RELATIONS juillet-août 2010 H dOSSieR de l\u2019amour-propre ou dans les subtilités de la mauvaise foi, parce que les mots s\u2019abattent du dehors, comme des coups de bélier, au lieu de naître du silence, comme les témoins de la Vérité [.] Toute parole est vaine qui n\u2019est pas redite au-dedans, avec le consentement de l\u2019amour», observe Maurice Zundel (L\u2019évangile intérieur, éd.Saint-Augustin, 1997, p.83).Le Christ, plus encore, s\u2019est tu -souvent, intensément.Pour prier, en se retirant à l\u2019écart, et s\u2019entretenir seul à seul avec son Père; pour garder secret ce qui devait l\u2019être ou qui ne pouvait être compris, comme ce fut le cas lors des conflits avec ses détracteurs et, plus encore, lors de son procès; pour créer un champ de résonance autour des paroles qu\u2019il venait de proférer et donner à chacun le temps de l\u2019écouter, le soin de s\u2019appliquer à cette écoute, et le désir d\u2019en pénétrer le sens; pour aussi, parfois, creuser un contrechamp de résonance autour des mots de haine, de fureur, de menace lancés par ses adversaires et les fielleux de toutes sortes.Ainsi, face aux juges autoproclamés venus le défier en exhibant la femme adultère1, le Christ se tait, il se baisse et s\u2019absente un moment pour déjouer le piège qui lui est tendu, neutraliser la violence ambiante qui n\u2019attend qu\u2019un mot, un regard, pour déferler.Par cette attitude d\u2019apaisement, de recul, il donne à chacun la possibilité de s\u2019extraire, au moins un instant, du troupeau des bien-pensants prêts à tuer en toute bonne conscience, et de redevenir un individu responsable de ses paroles et de ses actes.Puis, sur fond de ce silence qu\u2019il a imposé par sur- prise, il lâche une poignée de mots - qui prennent alors une sonorité particulière, un relief abrupt.«Que celui qui n\u2019a jamais péché lui jette la première pierre» (Jean 8, 11).Ses paroles vibrent du silence qui les a précédées, et dans celui qui s\u2019est glissé en eux, contre leur gré.Quant à la femme accusée, par avance condamnée et soudain délivrée, elle se tient à la fin de la rencontre dans un orbe de silence et de paix; peut-être est-ce cet orbe invisible qu\u2019il dessinait tandis qu\u2019il «traçait des traits sur le sol».L\u2019ange qui vient de traverser la parenthèse de ce silence est vraiment un souffle de l\u2019Esprit.À propos de cet épisode, Maurice Zundel parlait de «pédagogie silencieuse».Celle-ci joue un rôle éminent dans l\u2019enseignement du Christ.Tant d\u2019anges sont passés dans les clairières de silence qu\u2019il a semées partout sur son chemin.Des anges de lumière, de patience, de sagesse et de miséricorde.Des anges de délivrance et de «joie spacieuse».\u2022 «Derrière les étoiles à l\u2019Orient L\u2019ange attend que je me fasse plus limpide.» R.M.Rilke, Poèmes A la nuit, trad.G.Althen et J.Y.Masson.1.L\u2019épisode de la femme adultère se retrouve dans l\u2019évangile de Jean (8, 3-11).Il commence ainsi: «Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme surprise en adultère et, la plaçant au milieu, ils lui disent: \"Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d\u2019adultère.Or, dans la Loi, Moïse nous a commandé de lapider cette femme-là.Toi donc, que dis-tu?\u201d» Pour accéder à cette source de haute sapidité spirituelle, affective et intellectuelle, il est nécessaire de faire en soi une pause, un vide, un silence, car elle est d\u2019une discrétion extrême, cachée au plus intime de soi.espérance jamais détruite.Le meilleur des énergies y est consacré.Le don enraciné dans l\u2019éveil du cœur s\u2019y creuse et s\u2019y nourrit de ce qu\u2019il sème.Demeure pourtant un autre seuil, une étape cruciale à franchir vers l\u2019ultime fécondité du silence.À un moment ou l\u2019autre de l\u2019engagement, surgira un choix décisif.Comment, dans le feu du combat, ne pas détruire ce qu\u2019on veut libérer?On ne peut faire avancer le règne de la dignité humaine qu\u2019en la respectant.Comment rassembler toutes les forces vives sans créer un nouvel ordre de division?Ici émerge le silence-vérité qui crée la distance critique et permet de garder le cap sur l\u2019essentiel.Ce silence, souvent déchirant, deviendra le terreau où germera l\u2019amour.En réalité, le dernier mot du silence est amour.Ou plutôt, seul l\u2019amour engendre ce silence qui permet de percer, sans rien exclure, les murailles du mal et de la souffrance, et de les ouvrir sur la lumière.Seul l\u2019amour, qui est pure désappropriation, possède ce dynamisme créateur qui libère les énergies ouvrant sur un avenir plus humain.Dans le christianisme, cet amour, ce silence créateur qu\u2019il engendre, a un nom: Jésus Christ en son mystérieux silence de la croix ouvrant sur la résurrection.L\u2019appel à la vie contemplative est un appel à entrer en ce silence sacré, à y investir toute sa vie, pour le garder présent et vivant, au cœur de l\u2019humanité.Il est loin d\u2019un silence paisible, favorisant une douce prière.Il est le lieu où le mystère de la blessure et du mal s\u2019engouffre dans la puissance de Vie qui creuse le cœur du disciple à la mesure du don infini offert par le Père, en son Fils, à l\u2019humanité.Laisser ce silence vivant prendre chair dans sa propre chair, lui offrir lieu et demeure en notre terre, fonde la fécondité essentielle de la vie contemplative chrétienne.Tout autre fruit - service de la compassion, espace d\u2019intériorité, interpellation à l\u2019essentiel, partage et solidarité - n\u2019est pour nous, moniales, que le jaillissement de la source souterraine où baigne notre engagement fondamental qu\u2019aucune utilité apparente ne pourra jamais compenser.m juillet-août 2010 RELATIONS joe Lima, Lumière nocturne, 2005, diptyque, huile et cire sur toile, 40 cm x 104 cm En lisant Ariel L\u2019auteure est écrivaine et poète les cerfs dressés dans la brume\tleurs sabots dans le trèfle le temps ne recule pas les vitres les miroirs\tl\u2019inconnu retiennent le jour\tparfois je suis entourée d\u2019arbres, de gouttes d\u2019eau tout se tient sur mes genoux entre mes pieds\tde faïences muettes le cœur penché\tsous d\u2019épais nuages le corps en arrêt\tun rocher, une maison dans un courant d\u2019air\tje suis seule et solide le mot scellée\tmon inquiétude n\u2019est pas de moi\tse détache je l\u2019entends\tqu\u2019on la capture une suffocation\tavant qu\u2019elle ne prenne dans la page de gauche\tle visage d\u2019une morte \td\u2019un seul coup le silence l\u2019attente demande les yeux \tLOUISE WARREN, 12 MAI 2010 rester ici attendre attendre et regarder respirer doucement recouvrir mes épaules équilibrer le froid il se passera forcément quelque chose que sont devenus pas de meubles pas de plantes pas de couleurs à peine une lumière blanche sur le dos de la poussière sur les vêtements aller et venir penser aux yeux des bêtes à leurs pattes fines m RELATIONS juillet-août 2010 dOSSieR Le cri sourd de Dieu L\u2019accueil de l\u2019autre dans sa souffrance, le combat contre toute forme d\u2019injustice, la solidarité avec les appauvris et les exclus de la société font écho au silence de Dieu.JEAN-CLAUDE RAVET L\u2019auteur est rédacteur\tieu s\u2019est retiré du monde.Ses traces demeurent en chef à Relations I 1 dans les pierres sculptées à sa mémoire, dans les signes qu\u2019arborent les croyants, dans leurs fêtes, leurs rites et leurs paroles, quoique le plus souvent inaudibles.Mais ni la cité, ni la nature n\u2019en portent plus la marque.Il fut un temps où Dieu était le maître incontesté du monde.Il trônait au milieu de ses créatures.Tout se faisait et se défaisait selon son plan indéchiffrable.Il parlait fort et clair, et la nature était son porte-voix.Les hommes et les femmes obéissaient naturellement à ses lois.Ce temps est révolu.La modernité a ébranlé irrémédiablement ce rapport religieux au monde.Plusieurs contrées ont beau encore baigner dans la religiosité culturelle, accorder à la religion une place centrale dans la vie collective, rendre un culte national à Dieu ou même proposer la théocratie comme modèle politique exemplaire, il n\u2019en demeure pas moins que la place qu\u2019occupe Dieu dans le monde lui est, tout au plus, prêtée.Dorénavant, il dépend en effet de la volonté souveraine des êtres humains de lui accorder une place, par là même toujours précaire.La parole de Dieu, fût-elle incontestable pour certains croyants, ne dit plus rien aux autres.Sauf à entretenir facticement - et autoritairement - une transcendance verticale devant laquelle il faudrait obstinément se soumettre et renoncer à notre expérience sensible et rationnelle, cette désacralisation du monde se présente désormais à nous comme notre environnement commun.La voix de Dieu s\u2019est tue autour de nous.Cela ne suppose pas qu\u2019on n\u2019y prête pas l\u2019oreille, qu\u2019on ne puisse plus l\u2019entendre ni la partager.Cela veut dire que la parole de Dieu, comme sa présence, n\u2019a de fondement que dans notre propre existence fragile.Qu\u2019elle n\u2019a de vérité, de «réalité» tangible, que dans l\u2019acte d\u2019interprétation, c\u2019est-à-dire dans le détour inévitable de notre parole, qui en est, en quelque sorte, l\u2019assise, le socle chancelant.Elle est fondamentalement voix du silence.Cette éclipse de Dieu a fait son entrée dans l\u2019histoire en grande partie grâce au travail de déconstruction du chris- Tendre l\u2019oreille, consentir à écouter le silence de Dieu, c\u2019est entendre la musique, le chant du monde et le bruissement de la vie mêlés aux cris de joie et d\u2019espérance, de rage et de révolte.tianisme.Avec le christianisme, «il y a comme une impuissance de Dieu sans nous», disait Merleau-Ponty.«La transcendance ne surplombe plus l\u2019homme: il en devient étrangement le porteur privilégié » (Signes, Gallimard, 1960, p.88).Dans l\u2019image du Christ, Dieu embrasse la condition humaine jusqu\u2019à se dépouiller radicalement de la condition divine.C\u2019est ce qu\u2019on a appelé la kénose (l\u2019anéantissement) du Dieu incarné: l\u2019infini fait contingence, l\u2019éternité faite temps, la toute puissance divine devenue fragilité.La parole de Dieu faite chair en vient à se confondre dès lors au silence - cette terre natale du langage - conférant toute autorité et beauté à la parole et à la liberté humaines.Le silence de Dieu est tout entier amour du monde et de l\u2019humanité.Mais cet amour ne détourne pas les yeux de la souffrance, de l\u2019injustice et du mal.L\u2019expérience de la beauté et de la liberté s\u2019y enracine.C\u2019est pourquoi, dans la tradition chrétienne, l\u2019incarnation de Dieu - louange inconditionnelle à la beauté de la vie - est inextricablement liée à l\u2019image du Dieu crucifié, abandonné de Dieu, au côté de tous les opprimés, humiliés, fusillés, torturés, «silenciés» de l\u2019histoire.Deux écrivains juifs ont évoqué de manière poignante cette condition divine.D\u2019abord Élie Wiesel, dans La nuit.Détenu à Auschwitz, il entend un détenu se demander « Où est donc Dieu?», à la vue d\u2019un adolescent que les SS viennent de pendre et qui agonise devant les hommes du camp attroupés autour de la potence.En même temps, il entend sourdre en lui une voix qui répond: «Où est-il ?Le voici - il est pendu, ici, à cette potence.» Également détenu à m juillet-août 2010 RELATIONS Auschwitz, Primo Levi raconte pour sa part, dans Si c\u2019est un homme, ce moment où les SS sont venus dans son dortoir désigner ceux qui passeraient à la chambre à gaz.La sélection faite, il entendit un rabbin remercier Dieu de l\u2019avoir épargné.Au nom des sacrifiés des chambres à gaz, cette prière le révulse et il se dit: «Si j\u2019étais Dieu, je cracherais cette prière.» Qu\u2019est-ce qu\u2019un Dieu non seulement impuissant devant la misère et la souffrance du monde, mais qui y a fait sa demeure?Qu\u2019est-ce sinon un Dieu inutile, un Dieu innommable enfoui dans l\u2019indicible de l\u2019existence.Un Dieu vers lequel on se tourne en ne pouvant pas ne pas éprouver la profondeur tragique du monde.Mais cette inutilité de Dieu est, en elle-même, source de subversion.Dieu n\u2019est plus prétexte pour détourner les yeux du monde.Dieu ne vide plus le sens du monde.Il le creuse pour qu\u2019on y puise toutes les significations.Dieu habite le silence - «demeure des victimes» (Nelly Sachs) - pour que la parole humaine brise les murs de l\u2019humiliation et de l\u2019indifférence ainsi que les chaînes de l\u2019oppression, arrache les œillères de la vie insouciante et repue, et fasse de l\u2019existence le lieu de la responsabilité, de la solidarité et du partage.Tendre l\u2019oreille, consentir à écouter le silence de Dieu, c\u2019est entendre la musique, le chant du monde et le bruissement de la vie mêlés aux cris de joie et d\u2019espérance, de rage et de révolte.C\u2019est entrer dans la lutte contre ce qui défigure l\u2019existence.Ce Dieu silencieux ne cherche pas à être servi.C\u2019est dans le service des pauvres, des humiliés, qu\u2019il trouve son plaisir.Le prophète Isaïe rappelle outrageusement aux gens pieux cette vérité du Dieu caché : « Ils veulent être près de Dieu :\tJoe Lima, Silence \u201cPourquoi, quand nous jeûnons, ne le vois-tu pas, quand d'après-midi, fresque, nous nous mortifions, ne le sais-tu pas?\u201d C\u2019est qu'au jour où 96 cm x 122 cm vous jeûnez, vous traitez des affaires et opprimez tous vos ouvriers [.] N\u2019est-ce pas ceci, le jeûne que j\u2019aime, parole du Seigneur Yahvé : détacher les chaînes injustes, dénouer les liens du joug, renvoyer libres ceux qui sont maltraités, rompre tous les jougs?» (Isaïe 58, 1-14).Jésus ne dit pas autre chose dans le fameux passage du Jugement dernier (Matthieu 25).Le silence de Dieu résonne dans l\u2019histoire comme le sang des Abel qui crie du sol vers Dieu - le cri même de Dieu.Une seule réponse de notre part l\u2019apaise: «Je veux être le gardien de mon frère!» (Genèse 4, 9-11).\u2022 * * * «Si les prophètes faisaient irruption par les portes de la nuit et cherchaient une oreille tel un pays natal - Oreille de l\u2019humanité ô toi, envahie d'orties, entendrais-tu?» Nelly Sachs, Éclipse d\u2019étoile POUR PROLONGER LA RÉFLEXION LIVRES BRETON, Philippe et LE BRETON, David, Le silence et la parole contre les excès de communications, Toulouse, Erès, 2009.GAGNON, Éric, Les promesses du silence: essai sur la parole, Montréal, Liber, 2006.GERMAIN, Sylvie, Hors Champs, Paris, Albin Michel, 2009.GERMAIN, Sylvie, Les échos du silence, Paris, Albin Michel, 2006.HASKY, Pierre, Le sang de la Chine - Quand le silence tue, Paris, Grasset et Fasquelle, 2005.LATULIPPE, Josée et PLOUFFE, Gilbert (dir.), Silence, que dis-tu?, Montréal, Novalis, 2001.LE BRETON, David, Du silence: essai d\u2019anthropologie, Paris, Métailié, 1997.MICHEL, François, Le silence et sa réponse: essai, Paris, j.-C.Lattes, 1986.POIZAT, Michel, La voix sourde, Paris, Métailié, 1996.ZUNDEL, Maurice, Dans le silence de Dieu: articles, Québec, Anne Sigier, 2001.REVUES BIANCHI, Enzo, «Silence et 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peuple.Elle a plutôt donné naissance à un régime autoritaire, centré sur Mouammar Kadhafi.Longtemps honni par les puissances occidentales, le régime devient de plus en plus attrayant en raison de la manne pétrolière.MOULOUD IDIR L\u2019auteur, politologue, est agent de recherche et de communication au Centre justice et foi et membre du Groupe de recherche et d\u2019initiatives pour la libération de l\u2019Afrique (Grila) En septembre dernier, le colonel Mouammar Kadhafi célébrait avec faste ses 40 ans de règne à la tête de l\u2019État libyen.De nombreux présidents d\u2019Afrique noire, d\u2019Amérique latine et du monde arabe étaient de la fête.Alors que Kadhafi espérait la présence des hauts dignitaires occidentaux - ce qui aurait consacré sa réintégration au sein de la communauté internationale - ceux-ci ont décliné l\u2019invitation, préférant être représentés par leurs ministres ou ambassadeurs.C\u2019est en septembre 1969 que le jeune capitaine Kadhafi, alors âgé de 27 ans, a renversé le vieux roi Mohammed Idris el-Sanousi, sous l\u2019impulsion du Mouvement des Officiers libres.Les officiers renversaient alors un régime monarchique en crise qui peinait à s\u2019émanciper de la tutelle occidentale.Rappelons que c\u2019est de façon négociée et sous le patronage des puissances occidentales - qui se disputaient notamment la manne pétrolière nouvellement découverte - GRÈCE ITALIE TURQUIE CHYPRE^- SYRIE LIBAN TUNISIE ISRAËLrf ~ :Jire JORDANIE ALGERIE LIBYE ÉGYPTE SOUDAN NIGER TCHAD que la Libye accéda, en 1951, à son indépendance face à l\u2019occupant italien.Son alliance avec les pays occidentaux ainsi que son incapacité à insuffler un véritable projet émancipateur pour le peuple libyen avaient fini par discréditer complètement le régime monarchique.Le contexte de l\u2019époque était alors caractérisé par l\u2019appel de la jeunesse libyenne et des classes moyennes citadines à une « deuxième indépendance» de la Libye pour infléchir la tutelle occidentale encore prégnante.En effet, la jeunesse avait été sensibilisée au messianisme d\u2019un discours panarabiste (d\u2019affirmation nationale arabe) dont la figure de proue était le voisin égyptien Gamal Abdel Nasser.Aussi, le maintien des bases militaires britanniques et étasuniennes, et la mainmise des oligopoles pétroliers étrangers ont été des sources de mécontentement que canalisera le Mouvement des Officiers libres.LE RÉGIME RÉVOLUTIONNAIRE Le régime libyen actuel se targue d\u2019avoir gagné la bataille de l\u2019indépendance pétrolière car, à coups de nationalisations, la «nouvelle république» exigea et obtint, au début des années 1970, la renégociation des contrats de concessions.La Libye nationalisera alors ses réseaux de distribution possédés par des filiales de Shell, Esso et AGIR Cette nationalisation de l\u2019industrie pétrolière s\u2019est accompagnée de la signature de conventions de joint-ventures ne laissant aux sociétés étrangères que des participations minoritaires.Les revenus tirés de la rente pétrolière permettent d\u2019ailleurs au pouvoir libyen de surseoir sa légitimité.Cependant, entre le discours largement «révolutionnaire» et socialisant du régime libyen et la réalité, il y a un pas.Les retombées de la manne pétrolière sont largement en-deçà des attentes, compte-tenu des réserves qui ont fourni, en 2008, 100 milliards de dollars à un État dont la population n\u2019est que de 5,8 millions d\u2019habitants.Certes, en permettant à sa population d\u2019accéder à un relatif bien-être matériel (qui n\u2019a pas d\u2019équivalent au Maghreb), le régime libyen s\u2019est érigé en véritable bienfaiteur.La contrepartie est l\u2019emprise d\u2019un autoritarisme féroce et un étatisme apolitique et antidémocratique.Sous prétexte d\u2019incarner la souveraineté populaire dans son entièreté, le régime s\u2019oppose à toute forme d\u2019expression politique et interdit tout parti d\u2019opposition ou toute association de la société civile le remettant en cause.Officiellement, les «fondements de l\u2019autorité du peuple» reposent sur un système politique dit de «démocratie directe» qui prétend abolir la séparation entre gouvernants et gouvernés.Le peuple est donc censé exercer son autorité souveraine à travers des congrès et des comités populaires.Ces congrès se réunissent sur une base territoriale (quartiers, municipalités) et sectorielle (la santé, l\u2019éducation, l\u2019agriculture, l\u2019industrie), et les comités populaires sont leurs instances exécutives.Cette structure politique repose, sur le plan idéologique, sur la volonté de combattre les substituts du «pouvoir du peuple», puisque, pour le régime, la démocratie représentative est une imposture.Les partis ne représentent qu\u2019une fraction du peuple, alors que la souveraineté populaire serait «indivisible».m juillet-août 2010 RELATIONS aiLLeuRS Mais en réalité, ces congrès et comités - dont le mandat est d\u2019identifier des enjeux de société importants - n\u2019ont de populaires que le nom.Ils sont dépourvus d\u2019attributions formelles et précises pouvant permettre à la population d\u2019y exposer clairement ses doléances.Ils sont largement noyautés par différents acteurs qui gravitent autour des systèmes policier, militaire et administratif, tissant ainsi des liens d\u2019allégeance en vue de tirer les bénéfices de la rente pétrolière.Les quelques espaces d\u2019autonomie grugés par des acteurs locaux qui œuvrent au sein de ces comités populaires sont d\u2019ailleurs vite l\u2019objet d\u2019un encadrement plus systématique de la part du régime.La décentralisation du pouvoir participe ainsi d\u2019une logique de décentralisation de la responsabilité des problèmes.En effet, en impliquant des acteurs locaux dans la gestion des comités, le régime espère détourner vers eux les critiques du peuple.L\u2019ALIGNEMENT SUR LA MONDIALISATION Malgré un discours révolutionnaire destiné à la consommation interne, le régime autoritaire libyen se caractérise, depuis un certain temps, par une inflexion de plus en plus capitaliste.Il est bien décidé à profiter financièrement de la normalisation de ses relations avec plusieurs pays avec lesquels il était en rupture de ban jusqu\u2019à récemment.Rappelons qu\u2019en 1988, un avion de la Pan Am explose au-dessus de Lockerbie, en Écosse, puis un vol français de l\u2019UTA s\u2019abîme dans le dé- sert du Niger.Tripoli est accusé d\u2019être à l\u2019origine des actes terroristes, et le Conseil de sécurité de l\u2019ONU, sous l\u2019influence des États-Unis et de la Grande-Bretagne, impose des sanctions en 1992, dont l\u2019embargo sur les installations pétrolières.Elles ne seront levées qu\u2019en 2003, sous l\u2019impulsion du lobby pétrolier étasunien et moyennant des compensations financières de la Libye aux familles des victimes.Tout en offrant ces compensations, Kadhafi, à maintes occasions, accusa publiquement le gouvernement américain d\u2019être à la source du crash de l\u2019avion de la compagnie Itavia au large de la Sicile, le 27 juin 1980, qui fit 81 morts.Les États-Unis, aux dires du dirigeant libyen, étaient convaincus qu\u2019il se trouvait dans l\u2019appareil.Désormais, avec la flambée du prix du pétrole et le chaos irakien, la Libye est devenue très attrayante.Le pays a procédé à la vente aux enchères de ses blocs pétroliers aux compagnies étrangères, lesquelles réalisent que le potentiel économique libyen va bien au-delà du 1,5 million de barils de pétrole par jour.Selon le politologue Luis Martinez, le régime tient le couteau par le manche: «Les Occidentaux doivent s\u2019adapter à nous, disent les Libyens.Sinon nous sommes prêts à accepter les investissements de la Russie et de la Chine.Au niveau de l\u2019armement, le marché est si compétitif que les Eu -ropéens ont intérêt à séduire le régime de Kadhafi s\u2019ils ne veulent pas se faire dépasser par d\u2019autres.»' Après 40 ans de régime autoritaire dit «révolutionnaire», la grande diffi- culté pour Tripoli est maintenant d\u2019assumer, sur le plan interne, une conversion politique qui se déploie à vive allure et dans tous les domaines.En effet, la Libye met de l\u2019avant la convergence de ses intérêts avec ceux des États-Unis et de l\u2019Europe.Le pays renonce même à se doter d\u2019une capacité de nuisance en mettant un terme à son programme nucléaire embryonnaire.Il libéralise également son secteur pétrolier et offre à l\u2019Europe des garanties sur son approvisionnement en énergie.De nouvelles élites, formées aux États-Unis, émergent dans les domaines pétrolier et sécuritaire ainsi libéralisés, marginalisant progressivement les anciens «révolutionnaires » formés en Europe de l\u2019Est.Pour ces élites, la Libye doit impérativement s\u2019ancrer dans le monde occidental.Mais comment défaire sans remous un régime qui s\u2019est fondé sur un discours révolutionnaire?Pour les réformateurs, le modèle à suivre est celui de la Chine communiste: faire cohabiter le «patrimoine révolutionnaire» avec l\u2019économie de marché capitaliste.Comme le souligne le politologue Aziz Fall, l\u2019analyse du régime libyen actuel doit être attentive aux circuits dans lesquels sont investis et engloutis des fonds considérables, et qui sont l\u2019équivalent de ceux des pétromonarchies du Golfe.D\u2019autant plus que ce régime a vite compris, par l\u2019entremise de l\u2019Italie et de la Suisse, les rouages des placements financiers internationaux.Quant au scénario de l\u2019après-Kadhafi, il préfigure vraisemblablement une succession qui prendra la forme d\u2019une dynastie, le fils succédant au père.Saïf al-islam, fils cadet de Mouammar Kadhafi est, pour l\u2019instant, donné pour successeur.En attendant, le régime continue d\u2019user de son atout pétrolier pour différer toute forme d\u2019ouverture démocratique.Mais pour combien de temps encore?\u2022 Kadhafi est accueilli en France le 10 décembre 2007, après 34 ans d'absence.Photo: AP/Rex Features, tous droits réservés 1.Dans une entrevue au quotidien suisse Le Temps, 29 juillet 2008.RELATIONS juillet-août 2010 ES La fpRme du jour CHRONiçue LittéRaiRe Huit TEXTE: ÉLISE TURCOTTE ILLUSTRATION : CHLOÉ SURPRENANT Le robinier a entendu les soupirs d\u2019un passant.Je me suis mise à la fenêtre pour regarder le silence en noir et blanc -vieux film de guerre, vieilles paroles ternies -j'ai déplié le secret de ma maladie.J\u2019ai revécu dans la forme des mots, encore étendue près du volcan qui crachait ses nuages, encore silhouette de la destruction, refrain de la nuit, j\u2019ai pensé jusqu\u2019à l\u2019autre partie de la tristesse en feu, j\u2019ai rampé jusqu\u2019au souffle du vent sous la terre.Tu étais tout à la fois; l\u2019ennui qui secouait ses insectes sur nous, l\u2019oubli qui miroitait dans un piano droit.C\u2019était un jour de juillet, je rêvais de mon année sortie du froid, sans consolation, je visitais la demeure des enfants perdus.Il y avait une ombre sur la solitude, car j\u2019étais toujours là, et j\u2019étais l\u2019hôte de ma propre voix.m juillet-août 2010 RELATIONS RELATIONS juillet-août 2010 m Chloé Surprenant, « La demeure des enfants perdus», 2010, acrylique et collage sur toile, 101 cm x 122 cm PROCHaiN NUméRO Le numéro de septembre de la revue Relations sera disponible en kiosques et en librairies le 3 septembre.Pensez à le réserver.Il comprendra notamment un dossier sur: la désobéissance civile Elle est présente dans de multiples luttes sociales couvertes par Relations.De l\u2019Amazonie à la Palestine en passant par le Québec, la loi cautionne ou engendre elle-même des injustices qui légitiment et justifient le recours à la désobéissance des citoyens pour tenter de forcer la création d\u2019une loi plus juste.Face au déficit démocratique grandissant dans nos sociétés, mieux comprendre les origines, les caractéristiques et la légitimité de cette forme d\u2019action non-violente nous paraît essentiel.Notre regard se portera sur certaines expériences vécues au Québec, en Europe et en Amérique latine, à l\u2019aune d\u2019enjeux parfois inédits, comme la propagation des organismes génétiquement modifiés (OGM).Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Internet : .a, \\ >e\\ Artisans de non-violence, Portraits \u2022\tune controverse sur le droit de vote; \u2022\tune étude sur l\u2019état de l\u2019information au Québec; \u2022\tune réflexion sur le Nicaragua; \u2022\tle nouveau carnet signé par Brigitte Haentjens; \u2022\tla nouvelle chronique littéraire de Louise Warren; \u2022\tles œuvres de la collection « Artisans de non-violence » du Centre de ressources sur la non-violence.Oui, je désire un abonnement de\tan(s), au montant de\t$ nom \t\t\t\t\t j\t\tReLatioNS ADRESSE\t\t\t\t\t :\t\t8 NUMÉROS PAR ANNÉE, 44 PAGES VII IF\t!\t\t5,50 $ PLUS TAXES ronF postai\tTÉLÉPHONE (\t)\ti\tABONNEZ-VOUS.par téléphone: 514-387-2541, p.226 par télécopieur: 514-387-0206 par courriel : relations@cjf.qc.ca par la poste : Relations Ginette Thibault TOI IRRIFI\t__\t:\t\t Je désire également offri à la personne suivante : NOM\tr un abonnement de\tan (s), au montant de\t$\t ADRFSSF\t\t25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2PiS6 1\tVII IF\t\t CODF POSTAL\tTFI FPHONE (\t)\tUn an: 35$ Deux ans : 65 $ À l\u2019étranger (un an) : 55 $ Étudiant : 25 $ (sur justificatif) Abonnement de soutien : ioo $ (un an) Montant total :\t$ Je paie par chèque (à l\u2019ordre de Relations) EL\t \tou par carte de crédit\t NUMÉRO DE LA CARTE\t\t \tSIGNATURE\twww.revuerelations.qc.ca \t\t i RefiaRD Droits humains en Turquie: la longue route La question des droits fondamentaux en Turquie n\u2019est pas résolue, en particulier ceux des femmes, de la minorité kurde et des migrants irréguliers.L\u2019amélioration de leur sort constitue un test pour l\u2019État de droit.IDIL ATAK Dans la période qui a suivi l\u2019arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP parti conservateur et islamiste modéré) en 2002, la Turquie a accompli des progrès considérables en matière de droits humains.Cela est attribuable à la stabilité politique et à la détermination du gouvernement de joindre l\u2019Union européenne (UE).Des structures de promotion des droits humains ont été créées au sein de l\u2019exécutif et du législatif.La peine de mort a été abolie.La prééminence des traités internationaux comme la Convention européenne des droits de l\u2019homme (CEDH) sur la loi nationale a été reconnue.D\u2019importantes mesures correctives ont été adoptées pour encadrer le pouvoir des forces de sécurité.Les atteintes aux droits humains ont diminué.Cependant, les problèmes structurels demeurent.Le bilan des activités de la Cour européenne des droits de l\u2019homme (Cour EDH) montre que les droits et libertés fondamentaux ont continué d\u2019être bafoués en 2009.Parmi les 47 États parties à la Cour EDH, la Turquie est le pays qui a été l\u2019objet du plus grand nombre d\u2019arrêts.Ceux-ci révèlent la gravité de la situation: risque de mauvais traitements d\u2019étrangers en cas de renvoi vers l\u2019Iran ou l\u2019Irak; sanctions disciplinaires infligées à des fonctionnaires en raison de leur participation à une grève; manquement du système judiciaire à fournir une solution adéquate face à des violences internes graves; refus d\u2019inscrire au registre foncier, au nom d\u2019une fondation de l\u2019Église orthodoxe grecque, des biens possédés par elle de manière ininterrompue pendant plus de vingt ans; exclusion temporaire d\u2019étudiants ayant demandé à la direction de l\u2019université de mettre en place des cours facultatifs de langue kurde; emprisonnement d\u2019un mineur dans une prison pour adultes; recours à la force policière excessive pour disperser une manifestation non autorisée (mais pacifique) sur la voie publique; décisions de justice suspendant la publication de journaux dans le cadre de la législation antiterroriste.1.National Research on Domestic Violence Against Women in Turkey 2008, recherche menée par la Direction générale du statut de la femme, Commission européenne, Turquie, 2009.Les arrêts de la Cour EDH sont emblématiques des problèmes les plus pressants auxquels fait face la Turquie dans le domaine des droits fondamentaux.Parmi ceux-ci, la condition des femmes, les droits de la minorité kurde et ceux des étrangers s\u2019avèrent particulièrement épineux.LES FEMMES EN QUÊTE D\u2019ÉGALITÉ La Turquie est fîère d\u2019avoir accordé aux femmes le droit de vote et d\u2019être élues dès 1934, bien avant plusieurs pays européens.Les femmes jouissent de l\u2019égalité devant la loi.Le cadre juridique garantissant leurs droits est progressive- L'auteure est docteure ment mis en place.Parmi les récents efforts, mentionnons en droit et boursière la création, en mars 2009, d\u2019un comité consultatif parle- au Centre justice et foi mentaire pouvant être saisi de plaintes de discrimination fondée sur le sexe.Toutefois, il existe un écart considérable entre la législation et la réalité.Aujourd\u2019hui, alors que l\u2019électorat turc est composé de 51% de femmes (soit 35,5 millions de personnes), leur représentation dans la vie politique reste marginale, que ce soit au parlement ou au niveau des pouvoirs locaux et régionaux.Sur les 550 sièges du parlement, les femmes n\u2019en occupent que 50.Seules deux femmes ont été élues maires à la suite des élections locales du 29 mars 2009.Les femmes font l\u2019objet de discriminations en matière d\u2019emploi, d\u2019éducation et de santé.Cette situation est exacerbée par les disparités socio-économiques et régionales.L\u2019égalité salariale est loin d\u2019être garantie.Sur dix jeunes non diplômés, sept sont des femmes qui ont des emplois précaires à bas revenus, souvent dans les secteurs économiques informels.Le taux de scolarisation des filles demeure bas comparé aux Etats membres de l\u2019UE et de l\u2019OCDE.L\u2019accès à l\u2019éducation reste un réel défi dans certaines régions où des pratiques coutumières imposent un rôle stéréotypé aux hommes et aux femmes.La violence domestique, les crimes d\u2019honneur et les mariages forcés sont les problèmes les plus préoccupants.En 2008,39 % des femmes ont subi des violences physiques et 15 % ont souffert d\u2019abus sexuel.Plus de cinquante personnes ont été victimes de crimes d\u2019honneur.Face à ces menaces, les femmes se trouvent socialement et juridiquement isolées.Parmi les victimes, 48,5 % ont préféré garder le silence et ne pas se plaindre.Seules 4 % ont porté plainte à la police et 1 % a demandé de l\u2019aide auprès des établissements publics qui offrent refuge aux victimes1.Ni la police, ni le système judiciaire n\u2019assurent une protection effective.Les tribunaux ne sont pas assez rapides pour ordonner des L\u2019accès à l\u2019éducation reste un réel défi dans certaines régions où des pratiques coutumières imposent un rôle stéréotypé aux hommes et aux femmes.RELATIONS juillet-août 2010 ¦itSZl 'z=r~~ jggggl : CJtT^.7^±5 r^\u2014J \u2014\u2014\u2022 i wl\u20ac ¦\u2014f =^Si itàpSSSasni sSSsasS^ s=se^ pcK \u2022;: 'isiai S«ssS=S=s RefiaRD Istanbul.Photo Zeynep Akcay mesures de protection provisoire.Peu de poursuites sont engagées et de sanctions dissuasives prononcées à l\u2019encontre des responsables.Au cours des dernières années, des campagnes de sensibilisation ont été lancées et des programmes de formation dispensés à l\u2019intention des procureurs, des juges, de la police et des intervenants sociaux.Ces initiatives sont louables.Toutefois, leur effet à court terme est limité.Des mesures immédiates de prévention et de protection doivent être prises contre la violence à l\u2019égard des femmes.LES DROITS DE LA MINORITÉ KURDE Les autorités turques n\u2019ont toujours pas trouvé une solution satisfaisante à la question kurde.De 1984 à 1999, les conflits armés entre les forces de l\u2019ordre et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) - reconnu comme organisation terroriste par l\u2019UE et les États-Unis - ont coûté la vie à plus de 30 000 personnes, majoritairement des civils.L\u2019état de siège décrété dans le sud-est du pays et le climat d\u2019insécurité généralisée ont eu un effet dévastateur sur l\u2019exercice des droits et libertés.Il est vrai qu\u2019au cours de la dernière décennie, on note une amélioration quant au respect des droits culturels et politiques des Kurdes.L\u2019enseignement privé en langue kurde est désormais autorisé tout comme les publications et la diffusion d\u2019émissions de radio et de télévision.Plusieurs préfectures offrent des services en kurde à la population.La minorité kurde dispose d\u2019une assise politique à la suite de l\u2019élection de vingt de ses députés au Parlement, lors des élections législatives de 2007.Des initiatives sont prises pour améliorer le sort des personnes déplacées en raison de la violence et de la détérioration de leur situation socioéconomique dans la région du sud-est.Des infrastructures et des logements sont reconstruits pour favoriser leur réintégration.Des indemnités sont versées pour des préjudices m juillet-août 2010 RELATIONS financiers subis du fait d\u2019activités terroristes et d\u2019opérations de lutte contre le terrorisme survenues de 1987 à 2005.Ces changements auraient été inimaginables il y a quelques années alors que les autorités turques niaient l\u2019existence même de la minorité kurde.Les progrès ne doivent cependant pas cacher que des problèmes persistent.Le plus grave étant l\u2019absence de la paix civile dans la région du sud-est.Les confrontations armées sporadiques qui ont repris depuis quelques années radicalisent la position des parties.La consolidation des réformes s\u2019avère difficile comme en témoigne le blocage de l\u2019« initiative démocratique » lancée par le gouvernement au cours de l\u2019été 2009.Ce plan visait à accorder plus de droits à la minorité kurde afin de mettre fin au conflit.Le premier ministre a dû faire marche arrière face à la protestation des principaux partis d\u2019opposition qui craignent qu\u2019une telle ouverture mette en danger l\u2019intégrité territoriale de la Turquie.L\u2019expression non-violente des opinions sur la question kurde peut être restreinte au nom de la lutte contre le terrorisme.Plusieurs membres et dirigeants du Parti de la société démocratique (DTP) - pro-kurde - ont été arrêtés, en 2009, pour des liens présumés avec l\u2019organisation terroriste.Le 11 décembre 2009, le DTP a été dissous par la Cour constitutionnelle car il était accusé de devenir « un centre d\u2019activités mettant en péril l\u2019unité de l\u2019État en raison de ses liens avec des activités et des organisations terroristes ».Les 37 responsables de ce parti ont été bannis de la vie politique pour cinq ans.Ces développements montrent l\u2019urgence d\u2019amender la législation antidémocratique sur les partis politiques et la Constitution.Le DTP est, en effet, le 27e parti interdit depuis 1961.La reconnaissance des droits des minorités demeure un processus fragile.Il est nécessaire que la Turquie déploie des efforts pour une acceptation pleine des Kurdes en tant que composante spécifique de sa population.Ces efforts devraient comprendre des réaménagements politiques et institutionnels en vue de renforcer la démocratie locale et le développement d\u2019une politique sociale contre la marginalisation des personnes déplacées.Enfin, une culture de réconciliation devrait être favorisée.GENDARME DES FRONTIÈRES EXTÉRIEURES DE L\u2019UNION EUROPÉENNE Les migrants irréguliers sont les nouveaux exclus de la société turque.Située à proximité des zones d\u2019instabilité et de déficit démocratique chronique, la Turquie constitue un point important de passage sur la route des migrations forcées.Chaque année, environ 300000 clandestins originaires du Moyen-Orient, d\u2019Asie du Sud et d\u2019Afrique entrent dans ce pays.Contrairement aux droits des femmes et des minorités, la perspective d\u2019adhésion à l\u2019UE a paradoxalement abouti à la détérioration des droits humains des migrants irréguliers en Turquie.C\u2019est à partir de la fin des années 1990 que la lutte contre la migration clandestine devient l\u2019un des enjeux majeurs des négociations.L\u2019UE demande à la Turquie de prendre des mesures pour empêcher les étrangers de poursuivre leur chemin vers l\u2019Europe.Le phénomène est criminalisé.Les effectifs du personnel de contrôle frontalier et des patrouilles maritimes sont revus à la hausse.La transposition, en droit interne, des normes européennes est accompagnée d\u2019une intensification de la coopération opérationnelle avec l\u2019UE, d\u2019un transfert de l\u2019expertise et de fonds européens vers la Turquie.Des atteintes aux droits humains se multiplient.Les migrants irréguliers sont détenus pendant de longues périodes.Selon l\u2019Association des droits de l\u2019homme, 46 000 étrangers ont été placés « en garde à vue » dans des conditions inhumaines au cours de 2008.Leur accès à la procédure de détermination du statut de réfugié est limité, tout comme leur droit à un recours effectif contre les décisions de l\u2019administration.Ils font l\u2019objet d\u2019expulsions collectives vers l\u2019Iran et l\u2019Irak.Le cas de migrants irréguliers morts ou blessés aux frontières turques est régulièrement relaté dans les médias (noyade, asphyxie, accident de route, accident lié aux mines terrestres, violence policière, etc.).Les mesures répressives remettent en question la tradition de tolérance administrative à l\u2019encontre des clandestins et aligne les politiques turques sur celles des États membres de l\u2019UE sans que les tribunaux nationaux aient eu le temps de développer une jurisprudence protectrice cohérente.L\u2019UE se désintéresse du sort de cette population qu\u2019elle ne souhaite pas voir sur son territoire.Cela ne doit pas faire oublier aux autorités turques qu\u2019elles doivent traiter les migrants irréguliers en stricte conformité avec les normes constitutionnelles et les obligations internationales de protection des droits humains.La volonté politique d\u2019adhérer à l\u2019UE joue un rôle déterminant dans le processus de démocratisation de la Turquie.La distension des relations avec l\u2019Union explique en partie le ralentissement des réformes.La situation des femmes, de la minorité kurde et des migrants irréguliers, qui forment les populations les plus vulnérables de la société turque, cristallise les limites des progrès en matière de droits humains.L\u2019amélioration de leur sort constitue un test pour l\u2019État de droit.Les conditions actuelles ne sont toutefois pas propices à la poursuite de la réforme des institutions démocratiques.La scène politique est polarisée.Un climat de suspicion règne entre l\u2019armée, le gouvernement et le judiciaire.Le 23 février 2010, plusieurs officiers de haut rang de l\u2019armée turque ont été arrêtés et inculpés pour avoir cherché à déstabiliser les institutions démocratiques du pays et à renverser le gouvernement.Il s\u2019agit du dernier épisode d\u2019une série de complots présumés contre le gouvernement, mis au jour depuis juin 2007.Près de deux cents personnes, notamment des journalistes, des universitaires et des militaires sont actuellement jugées pour appartenance à un réseau criminel appelé « Erge-nekon ».Ces procès ébranlent l\u2019image de l\u2019armée turque considérée comme la gardienne de la laïcité et du nationalisme.Ils attisent les tensions entre l\u2019AKP et ses opposants.Le principal parti d\u2019opposition (gauche nationaliste) et les forces armées soupçonnent le gouvernement d\u2019avoir un plan caché d\u2019islamisation du pays.Le système judiciaire, qui apparaît comme l\u2019ultime arbitre dans l\u2019affaire Er-genekon, est lui-même profondément affecté par les divisions de la scène politique, plusieurs observateurs doutant de l\u2019indépendance et de l\u2019impartialité des tribunaux.Cette situation met aussi en danger le processus d'adhésion du pays à l\u2019UE.Rappelons que depuis l\u2019ouverture des négociations d\u2019adhésion, en 2004, la Turquie se trouve dans l\u2019obligation de respecter les critères de Copenhague qui exigent qu\u2019un pays candidat soit une démocratie stable, respectueuse des droits humains, de la règle de droit et de la protection des minorités.Les événements récents montrent l\u2019urgence d\u2019une révision radicale de la Constitution issue du coup d\u2019État de 1980.Il est essentiel que les principaux acteurs surmontent leurs divisions pour consolider les réformes.Le chemin de la Turquie démocratique semble long et ardu.\u2022 L\u2019expression non-violente des opinions sur la question kurde peut être restreinte au nom de la lutte contre le terrorisme.RELATIONS coNtRoveRse Le tourisme équitable et solidaire: une voie prometteuse?L\u2019auteur, sociologue, est l\u2019auteur du Manuel de l'antitourisme (Écosociété, 2010) Éthiques ou équitables, ces formes de voyage ne règlent pas les maux fondamentaux du tourisme.RODOLPHE CHRISTIN Le tourisme est pratiqué par moins de 5% de la population mondiale.Certes, ce chiffre ne tient pas compte des touristes qui ne franchissent pas de frontière, mais ceux-ci ne sont pas les «héros» de l\u2019industrie touristique.En effet, le développement de «l\u2019ordre touristique mondial», selon l\u2019Organisation mondiale du tourisme, repose sur les voyages lointains de courte durée.C\u2019est donc cette minorité de saute-frontières « avionnée » qui représente le fer de lance de l\u2019industrie touristique.L\u2019ego-hédonisme de cette population, dont le loisir repose sur la mobilité facile, semble aujourd\u2019hui tempéré par les préoccupations liées au «tourisme durable », « tourisme équitable » et autre «écotourisme».Certes, ces termes ne désignent pas les mêmes réalités, mais il est d\u2019usage de les utiliser tour à tour sous l\u2019égide d\u2019un concept englobant, celui de «tourisme éthique».Ce concept a une vertu : faire durer le tourisme, menacé de vague à l\u2019âme.Les voyagistes en profitent: ils ont trouvé un nouveau produit.Les touristes aussi : ils peuvent se faire plaisir sans remords.À l\u2019heure actuelle, mieux vaut voyager éthique que voyager sans scrupules.Mais ces tourismes-là ne soignent pas les maux fondamentaux du tourisme (eux-mêmes liés à un état sociétal particulier), même s\u2019ils veillent à répartir plus équitablement les richesses, à utiliser des matériaux durables ou recyclables, ou à valoriser les écosystèmes en respectant, par exemple, ce principe commercial du développement durable: un lion rapporte davantage vivant que mort (notons qu\u2019avec ce principe, les parcs africains, déjà anciens, n\u2019ont jamais pu éradiquer le braconnage).FAUSSES SOLUTIONS Ces tourismes ne règlent pas le pro -blême touristique.Prenons quelques exemples afin d\u2019illustrer cette affirmation péremptoire.Le tourisme éthique n\u2019élimine pas la pression touristique sur les environnements: l\u2019usage immodéré de l\u2019avion, par exemple, n\u2019est pas forcément remis en cause, même si, sur place, on préférera les dromadaires plutôt que les véhicules tout-terrain pour se déplacer.Le tourisme éthique n\u2019élimine pas non plus la mainmise du commerce sur le voyage lui-même.On reste dans un rapport de clients à prestataires.L\u2019autochtone se doit d\u2019être serviable, compétent et souriant.On est donc loin de la mythologie de la rencontre désintéressée, spontanée et conviviale.Le tourisme éthique demeure inscrit dans une logique «aménagiste» des territoires et ne contrevient pas à ce que j\u2019appelle le « management du monde».Au plan de l\u2019offre, le tourisme est une manière de mettre les territoires en production et d\u2019enfermer le voyage dans des circuits élaborés autour de passages obligés.PENSER LE VOYAGE AUTREMENT Le tourisme éthique n\u2019est donc pas une véritable alternative.Réfléchissons.Le voyage ne gagnerait-il pas à être réimaginé comme un itinéraire, avec ses hauts et ses bas, ses ruptures et ses rencontres, une inscription dans la durée, plutôt que comme l\u2019attraction formatée d\u2019une destination aux allures de cliché?Considérer l\u2019importance de l\u2019itinéraire permet de sortir des sentiers battus, sans forcément aller très loin.Je veux aller à la montagne.Et si j\u2019y allais tout simplement à pied au départ de chez moi?Je verrais alors le monde d\u2019un autre œil.L\u2019itinéraire, donc le monde, commence sur le pas de ma porte et la lenteur est l\u2019atout de la découverte.Plutôt qu\u2019en prenant l\u2019avion, allons-y à vitesse d\u2019homme ou d\u2019animal.Si c\u2019est trop loin, prenons le temps nécessaire, ou bien révisons nos ambitions.Sortons des passages obligés : rendons-nous où, justement, il n\u2019y a théoriquement rien à voir, c\u2019est là que des pans entiers de la réalité se dévoilent.Une société se découvre aussi dans ses espaces interstitiels, dont les dépliants publicitaires ne parlent jamais.L\u2019exploration commence ici même.\u2022 m juillet-août 2010 RELATIONS coNtROveRse Loin du gaspillage et de l\u2019artificialité associés au tourisme de masse, le tourisme équitable et solidaire est de plus en plus connu.Certains n\u2019y voient pas une rupture suffisante avec les travers du modèle dominant.D\u2019autres y voient une pratique du voyage plus humaniste et, surtout, offrant une perspective d\u2019émancipation à des communautés démunies.Le tourisme équitable et solidaire est un outil au service du développement des communautés locales.LOUISE CONSTANTIN «Nous avons toujours été des pêcheurs.À cause de la surexploitation de la ressource, nous n\u2019arrivions plus à gagner notre vie, et nos enfants partaient aux États-Unis pour trouver du travail.Nous nous sommes tournés vers le tourisme.Nous avons formé une coopérative, reçu un prêt et de la formation, et maintenant toute notre communauté y travaille.» Un membre de la coopérative de Yunuén, Pâtzcuaro, État du Michoacân.«Avant la création de la coopérative, nous n'étions rien, nous n\u2019avions aucune identité civique et nous n\u2019avions pas accès aux services sociaux.Aujourd'hui, nous sommes des citoyens pleinement reconnus, et nous pouvons envoyer nos enfants à l\u2019école.Nous ne dépendons pas de l\u2019aide du gouvernement.C\u2019est grâce à nos efforts que nous et nos enfants pouvons manger, et c\u2019est grâce au tourisme que nous gagnons notre vie.»\t¦ Deux membres de la coopérative de services ÉCOTOURISTIQUES DE La VENTANILLA, CÔTE DU Pacifique, État d\u2019Oaxaca.« Cela fait sept ans que nous n\u2019avons pas coupé un seul arbre dans la région.Nous travaillons maintenant à la protection de la forêt, et le tourisme a remplacé l\u2019exploitation forestière et minière comme source de revenus.» Le COMMISSAIRE DE LA COLLECTIVITÉ DU CERRO Prieto dans la réserve des papillons MONARQUES, ÉTAT DU MlCHOACÂN.Ces témoignages représentent un échantillon des réponses à la question que j\u2019ai posée dans toutes les communautés que j\u2019ai visitées au Mexique en vue de répertorier des «destinations équitables», soit: «Pourquoi avez-vous décidé de faire du tourisme?» La situation économique déplorable des populations du Sud est abondamment documentée.La pauvreté croissante résultant des conditions commerciales inéquitables entre le Nord et le Sud entraîne l\u2019exode des jeunes vers les pays du Nord, un phénomène en expansion selon les Nations unies.Pour le Mexique seulement, l\u2019OCDE estimait, en 2005, le nombre de migrants vers les États-Unis à 600 000 par an.L\u2019INITIATIVE DES COMMUNAUTÉS Dans ce contexte, des communautés ont cherché des solutions et le tourisme leur est apparu comme un moyen de remplacer les activités traditionnelles en déclin et de contribuer au développement socio-économique de leur collectivité.Malheureusement, si l\u2019offre d\u2019un tourisme géré par les communautés locales augmente dans les pays du Sud, force est de constater que les touristes attendus ne sont pas au rendez-vous.Malgré l\u2019intérêt que suscite le tourisme alternatif dans les médias, la proportion de ce marché dans l\u2019ensemble de l\u2019industrie tou -ristique ne dépasserait pas 0,5%.La crainte que l\u2019arrivée de « hordes de touristes» ne vienne perturber l\u2019ordre social et l\u2019équilibre environnemental est donc très éloignée de la réalité.D\u2019autre part, les communautés, loin de subir passivement le tourisme, exercent elles-mêmes un contrôle sur le nombre de visiteurs qu\u2019elles sont prêtes à accueillir - et parfois aussi sur les comportements de ces derniers -, car elles tiennent à préserver leur tranquillité et leur mode de vie.Le tourisme équitable se distingue justement par l\u2019accent mis sur des voyages faits en petits groupes, ce qui facilite des rapports plus humains et une meilleure communication entre visiteurs et visités.Il prévoit en outre des circuits plus restreints, réduisant ainsi la durée et l\u2019étendue des déplacements.En ce sens, il se rapproche de la philosophie du slow travel en permettant aux voyageurs de rompre le rythme frénétique de notre univers de production et de consommation pour mieux s\u2019imprégner de la culture des populations visitées.UN ENRICHISSEMENT LOCAL Enfin, la plupart des communautés ont intégré le tourisme à un projet de développement durable: protection d\u2019espèces animales en péril, mise en valeur de leur patrimoine naturel et culturel et développement économique communautaire.Les voyageurs ayant des préoccupations humanitaires ou écologiques ont donc la satisfaction, en pratiquant le tourisme équitable, de savoir que l\u2019argent qu\u2019ils dépensent restera sur place et contribuera à l'amélioration des conditions de vie des populations locales et à la protection de l\u2019environnement.Le tourisme demeure le privilège des populations du Nord: un septième de la population a les moyens de visiter les six autres septièmes.C\u2019est le secteur économique qui connaît la plus forte croissance.Les populations du Sud l\u2019ont bien compris et cherchent à utiliser cet important levier économique dans leur intérêt.Dans ce sens, le tourisme équitable représente une interface solidaire entre le Sud et le Nord.\u2022 L\u2019auteure est conseillère en tourisme équitable RELATIONS juillet-août 2010 m eN BRef BERNARD ÉMOND HONORÉ LI Université Saint-Paul a décerné .un doctorat honoris causa à Bernard Émond, dont les carnets sont parus dans Relations tout au long de l\u2019année 2009-2010.La cérémonie, qui a eu lieu ce printemps, a mis en lumière l\u2019oeuvre originale du cinéaste, dont les thèmes principaux sont la dignité et la fragilité humaines, ainsi que la perte des repères culturels.Bernard Émond a entamé des études anthropologiques avant de se consacrer au septième art.Il a réalisé, entre autres, une trilogie sur les trois vertus théologales (la foi, l\u2019espérance et la charité): La Neuvaine (2005), Contre toute espérance (2006) et La Donation (2009), ainsi que plusieurs documentaires maintes fois primés.DROITS DES AUTOCHTONES X A l\u2019automne 2007, le Canada faisait volte-face en votant contre l\u2019adoption de la déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones - dont il avait pourtant participé à l\u2019élaboration (voir Léger, Marie, «Honte au Canada», Relations, décembre 2007).Le gouvernement conservateur jugeait le texte flou et s\u2019inquiétait d\u2019éventuelles revendications territoriales.À la suite des pressions exercées par plusieurs organisations sociales et politiques, il s\u2019est récemment engagé à adopter la déclaration au cours des prochains mois, en vérifiant toutefois la compatibilité de celle-ci avec la Constitution canadienne.Les représentants autochtones s\u2019en inquiètent car ce sont les lois nationales qui devraient s\u2019ajuster au droit international.Ils craignent également que la déclaration devienne une «coquille vide», alors que les violations contre les communautés autochtones sont «systémiques et généralisées».ÉTIQUETAGE OBLIGATOIRE Des agriculteurs, des associations de consommateurs et des groupes environnementaux et de femmes ont récemment formé une coalition qui exige que le Canada cesse d\u2019aligner ses positions sur celles des États-Unis et de l\u2019industrie des biotechnologies dans le cadre de négociations internationales sur l\u2019étiquetage des aliments génétiquement modifiés.Une position plus souple (semblable à celle du Brésil, par exemple) permettrait d\u2019inscrire le droit, pour tous les pays qui le veulent, d\u2019adopter souverainement des règles d\u2019étiquetage des OGM, codifiées dans le programme Codex alimentarius des Nations unies.Cela permettrait à ces pays de se protéger d\u2019éventuelles poursuites de l\u2019industrie des biotechnologies en vertu des accords de l\u2019Organisation mondiale du commerce (OMC).Renseignements: .NOUVEAU PROVINCIAL I ean-Marc Biron est le nouveau J Provincial des jésuites de la Province au Canada français et d\u2019Haïti.Il entrera en fonction le 31 juillet afin de remplacer Daniel LeBlond, qui a accompli son mandat de six ans.Directeur du centre de spiritualité Manrèse à Québec depuis septembre 2008, Jean-Marc Biron a principalement œuvré au Centre justice et foi (CJF).En 1993, il commence à y travailler comme responsable des programmes.Il est ensuite nommé directeur de 1994 à 1997, et de 2001 à 2007.C\u2019est à ce titre qu\u2019il a assumé la direction de Relations et qu\u2019il a fait partie de son comité de rédaction.L\u2019équipe de Relations lui souhaite bon succès dans ses nouvelles fonctions! jÉSUITES MENACÉS DE MORT Ismael Moreno, directeur de la radio jésuite Progreso, au Honduras (voir son article dans notre numéro d\u2019octobre-novembre 2009), et Gerardo Chévez, reporter à cette même station, ont récemment été menacés de mort pour avoir pris la défense d\u2019une femme qui a été victime de violation des droits humains.Les intimidations répétées font aussi partie de la vie du jésuite Javier Giraldo, qui œuvre au Centre de recherche et d\u2019éducation populaire pour la paix, à Bogota, en Colombie.Il a également reçu des menaces de mort de la milice d\u2019extrê-me-droite Acciôn Nacional, après avoir dénoncé plus de 200 assassinats impunis, commis par les paramilitaires et la guérilla armée.Sa lutte pour la justice et les droits humains se poursuit.Consulter: (en espagnol).CRISES HUMANITAIRES Le colloque annuel de la Chaire de recherche en mondialisation, citoyenneté et démocratie (MCD) de l\u2019UQAM aura lieu les 2 et 3 septembre 2010.Intitulé «Crise humanitaire: de l\u2019impératif moral à l\u2019exigence politique», l\u2019événement prendra comme point de départ la catastrophe qui a frappé Haïti afin de réfléchir aux tensions révélées par ce type de situation.Comment l\u2019aide humanitaire se conçoit-elle dans un monde globalisé où s\u2019entrecroisent des espaces de solidarité et de citoyenneté, les territoires de la souveraineté et les instances décisionnelles?Comment organiser une solidarité de longue durée dans un contexte médiatique d\u2019information-spectacle?Renseignements au .m juillet-août 2010 RELATIONS muLtimeDias DVD INTÉRIEURS DU DELTA RÉALISATION ET PRODUCTION : SYLVAIN L\u2019ESPÉRANCE LES FILMS DU TRICYCLE QUÉBEC, 2009, 76 MIN.Réalisateur d\u2019Un fleuve humain (2006), film chord sur les habitants des rives du fleuve Niger, au Mali, Sylvain L\u2019Espérance tente cette fois d\u2019apprivoiser une seule de ces familles, dont le mode de vie traditionnel est menacé par la globalisation économique et ses conséquences environnementales.Le réalisateur part à la rencontre d\u2019une attachante famille de pêcheurs de l\u2019ethnie Bozo, afin d\u2019écouter leur parole, mais aussi leur silence, leur désespoir et leur espérance.Il observe humblement leur réalité quotidienne, leurs gestes séculaires ponctués de longues conversations ininterrompues entre les anciens dans une langue poétique et métaphorique.Son film nous plonge dans cette plaine aride «qui semble être le centre du monde».Les Bozo ont su s\u2019adapter aux caprices des milieux halieutiques depuis la nuit des temps.Fidèles au génie des eaux Dye Dye, avec qui ils ont signé un pacte sacré, ils ont pu y pêcher selon des rites ancestraux.Mais les offrandes et les interdits scrupuleusement respectés ne permettent plus de remplir les nasses, les génies des eaux semblant eux-mêmes désorientés par la pollution, la sécheresse, le réchauffement climatique et la surpêche.En effet, les efforts laborieux et souvent vains des pêcheurs se déroulent maintenant dans un contexte marqué par une perturbation de l\u2019écosystème sahélien et l\u2019épuisement des ressources du fleuve Niger.Les troncs servant à fabriquer les pirogues sont de plus en plus rares.À maints endroits, les voitures passent sur le lit asséché et poussiéreux du fleuve.Les filets faméliques sont attrapés par des mains de plus en plus menues dans les bras d\u2019un fleuve tout aussi anémié.intérieurs du delta ^SSf LES FILMS - Le néolibéralisme et son joug du marché continuent de faire miroiter aux Bozo des lendemains meilleurs.Le film montre pourtant que la mondialisation bouleverse cette petite communauté sans la récompenser en retour.Les gens vivent de petits crédits, de services, d\u2019entraide, de frustrations ravalées, de détermination et de volonté divine.Et le temps est loin où l\u2019on brûlait de l\u2019huile de karité pour s\u2019éclairer; le «progrès» a imposé d\u2019autres sources plus énergivores.Or, quand les prix de l\u2019essence et du pétrole montent, c\u2019est le niveau de vie des riverains qui chute dramatiquement.Les Bozo, s\u2019ils rêvent encore de progrès, sont conscients que les forts les divisent pour mieux les confiner à leur misérable condition: «C\u2019est notre progrès qui nous piège», nous dit l\u2019un deux.L\u2019instruction «à l\u2019occidentale» et l\u2019introduction de l\u2019argent a changé leurs mœurs au point où seuls ceux qui en disposent peuvent affronter la rareté des denrées de base.Les anciens, amers, flairent que si le président venait s\u2019enquérir des besoins de leur hameau, les gens s\u2019abstiendraient de lui dire quoi que ce soit.De toute façon, dans cette contrée sablonneuse et aride, c\u2019est peine perdue: tout est pour Bamako, la capitale du pays.Quand l\u2019orage bruyant s\u2019abat dans le dénuement, seule la lumière du ciel trahit la présence de frêles paillottes courageusement arrimées au sable, malgré la féroce bourrasque.Imperturbable, la vie reprend.Sourires, rires et abnégations sont les réponses de ces gens face à l\u2019adversité.Bien sûr, on-creusera d\u2019autres pirogues, on les peindra de signes chatoyants, on rapiécera les fragiles filets.À l\u2019aube, des mains gercées extirperont de l\u2019eau quelques branches et objets pollués, parfois un poisson qui n\u2019a plus la force de frétiller.Malgré la violence de la globalisation, le fleuve Niger s\u2019écoule, imperturbable, impassible.Plus haut, dans le delta du Niger, on prévoit de grands aménagements pour faire pousser du riz.Mais à quel prix?Les Bozo resteront pêcheurs, et tant que le génie du fleuve sera là, ils s\u2019échangeront leur maigres offrandes.« Celui qui te donne du poisson à la saison des hautes eaux est ton véritable ami».C\u2019est en effet dans le besoin que l\u2019on reconnaît les amis.Un jour, le Bozo ira donc porter le poisson à ceux qui, plus haut dans le delta du Niger, font pousser du riz mais qui ont encore faim.C\u2019est l\u2019optimisme de l\u2019Afrique qui triomphera.AZIZ SALMONE FALL RELATIONS juillet-août 2010 m LiVRes UN BIJOU D\u2019HISTOIRE Lucien Lemieux UNE HISTOIRE RELIGIEUSE DU QUÉBEC Photographies de Marianne McEwen Montréal, Novalis, 2010, 191 p.Lucien Lemieux est un historien bien connu, spécialiste de l\u2019histoire de l\u2019Église du Québec.Il introduit son ouvrage de la façon suivante: «Cette publication ne se présente pas comme une œuvre scientifique exhaustive.Elle ressort d\u2019un cours de niveau universi- taire offert depuis quelques années.Ses objectifs étaient de faire connaître l\u2019histoire de la population québécoise sous son angle religieux en lien avec les autres facettes de la vie des gens et d\u2019ouvrir cette histoire à ce qui s\u2019est passé dans le pays devenu le Canada actuel, de même qu\u2019en certains autres pays, surtout dans le domaine religieux» (p.6).Le livre comprend neuf chapitres.Dans les six premiers, qui sont proprement historiques, on est en présence d\u2019un véritable bijou, soit une information abondante et précise, et une ampleur du regard respectueuse des confessions et traditions.Le chapitre sur les éléments religieux des peuples autochtones est excellent et celui sur la mise en place du triomphalisme (le long siècle de 1840 à 1940) est éclairant sur la prépondérance de l\u2019ultramontanisme, la vie religieuse consacrée, la querelle entre l\u2019autorité ecclésiastique et l\u2019Institut canadien concernant les livres prohibés, les pratiques et dévotions, la religion et la langue et l\u2019immigration juive.J\u2019y ai appris, entre autres, comment l\u2019encyclique Rerum Nova-rum (1891) avait tempéré le conservatisme des évêques d\u2019ici et donné une chance au syndicalisme naissant.Le sixième chapitre évoque rapidement l\u2019épiscopat de Joseph Charbonneau, l\u2019émergence de l\u2019Action catholique, les débuts de l\u2019œcuménisme (en page 119, l\u2019auteur mentionne la contribution d\u2019Irénée Beaubien à l\u2019Inquiry Forum), la crise de la culture et de la société des années 1960.Les trois derniers chapitres se rapprochent de ce qu\u2019on pourrait appeler une interprétation pastorale et offrent une perspective sur les voies à privilégier pour l\u2019avenir.Le chapitre 7 signale l\u2019importance des valeurs telles que la solidarité, l\u2019entraide, l\u2019honnêteté.Le chapitre 8 identifie les diverses voies ouvertes pour renouveler l\u2019Église catholique: recherche spirituelle, croissance dans la foi, diversité religieuse, femmes et ministère, le bilan de 1982 sur le rapport Dumont, la déconfessionnalisation scolaire, les Amérindiens.Le dernier chapitre insiste sur le caractère inédit de la société actuelle et donc sur la nouvelle relation entre religion et culture.Très solides au plan de l\u2019information, ces trois derniers chapitres m\u2019ont paru plus faibles au plan de la rigueur de la pensée.Le ton est plus engagé, parfois militant («De faux prophètes tentaient alors de \u201ccracher\u201d sur le passé», p.130).L\u2019auteur déplore la mise en veilleuse du concile Vatican II et les velléités de retour à une religion plus traditionnelle.«Le pluralisme religieux va-t-il tenir le coup dans une société portée à s\u2019uniformiser socialement, économiquement, politiquement?Il n\u2019y a rien de pire en histoire que la foule.» (p.164).Pour l\u2019auteur, la dimension religieuse de l\u2019être humain est fondamentale.Mais elle ne doit pas s\u2019affirmer dans une religion close qui ferait fi des espérances des êtres humains.Dans le contexte actuel du passage à l\u2019éthique et à la culture religieuse dans le domaine de l\u2019éducation, voici un livre opportun, voire essentiel.À signaler: un index des noms de personnes, une bibliographie sélective impressionnante, des photographies splendides et une grande qualité d\u2019édition.ANDRÉ BEAUCHAMP REGARD CRITIQUE SUR LA BOURSE ATTAC-Québec (collectif) LA BOURSE CONTRE LA VIE -DÉRIVE ET EXCROISSANCE DES MARCHÉS FINANCIERS Montréal, Multimondes, 2010, 208 p.5'ubprime, Swap, Future.ces termes font maintenant partie du langage des experts de la «science» économique.Le discours médiatique actuel, s\u2019il fait état des produits dérivés financiers, procède rarement à une analyse approfondie de ce système.C\u2019est à cette tâche pédagogique nécessaire qu\u2019un collectif d\u2019auteurs, réunis par l\u2019Association pour la taxation des transactions financières et pour l'action citoyenne (ATTAC-Québec), se consacre dans ce récent essai.Cet ouvrage intéressera quiconque désire se familiariser avec le fonctionnement plutôt obscur de notre économie financia-risée, de même que ceux qui souhaitent acquérir certaines munitions intellectuelles afin de critiquer intelligemment l\u2019ordre dominant.Les diverses contributions, qui proviennent pour la plupart de spécialistes des questions économiques, tentent de démystifier le fonctionnement des marchés financiers et de dénoncer la place prépondérante qu\u2019ils ont pris dans nos vies.Dans le premier chapitre, Gilles Dostaler montre, à travers un historique de la Bourse, que la finance n\u2019est pas une perversion du système capitaliste, mais qu\u2019elle est plutôt l\u2019une de ses institutions centrales.Tout en dénonçant la dérive spéculative du capitalisme globalisé, Jacques B.Gélinas rappelle que sa puissance a été rendue possible m juillet-août 2010 RELATIONS ATTAC-Québec LiVR.es par des décisions politiques.Il en appelle à une « re-régulation » du système financier afin que l\u2019économie soit au service de la population, et non l\u2019inverse.Gaétan Breton s\u2019intéresse quant à lui aux transformations de la gouvernance des entreprises dans un contexte de financiarisation de l\u2019économie.Selon lui, une modification substantielle des fonctions de l\u2019entreprise s\u2019opère avec la montée en puissance d\u2019une économie financiarisée : l\u2019entreprise ne tire plus l\u2019essentiel de ses revenus de la production de biens et services, mais plutôt de ses activités spéculatives.Raymond Favreau, décédé peu avant la sortie de cet ouvrage qu\u2019il a initié, a écrit deux chapitres importants.Dans un premier temps, il analyse le caractère profondément déstabilisateur des produits dérivés et des fonds spéculatifs.Pour contrer leurs effets pervers, l\u2019auteur propose une série de solutions comme la régulation Bourse contre I ÜÜ ¦ et excroiswnce i MÙLtiMONDESi des produits dérivés, l\u2019interdiction de la titrisation et la nationalisation, voire l\u2019abolition des Bourses.Dans sa seconde contribution, Favreau analyse les transformations des régimes de retraites qui sont de plus en plus soumis aux aléas des fluctuations boursières.Cette question est d\u2019autant plus préoccupante que c\u2019est l\u2019épargne des travailleurs qui sert trop souvent à nourrir les dérives du système financier.Trois autres textes se penchent sur la domination de la finance dans nos vies, selon des angles plus spécifiques.Lucie Mercier montre que la réforme du Code des professions du Québec permet aux activités des sociétés professionnelles d\u2019être cotées en bourse, ce qui participe à la privatisation des services publics.Dans une fine analyse de la mise en place des marchés du carbone, Louis Gaudreau et Éric Pineault montrent que ceux-ci, loin de rencontrer les promesses espérées par certains environnementalistes séduits par le «capitalisme vert», risquent plutôt de nous conduire à l\u2019éclatement d\u2019une prochaine bulle qui, bien que verte, n\u2019en demeurera pas moins spéculative.Claude Vaillancourt décortique quant à lui les représentations culturelles de la Bourse à travers différentes œuvres littéraires et cinématographiques qui en ont offert de troublants miroirs.André Thibault plaide en conclusion pour une décolonisation de notre imaginaire social, qui est dominé par l\u2019économie.Face à l\u2019ampleur de la crise actuelle qui n\u2019est pas uniquement économique, mais bien environnemen- PUL Presses de l\u2019Université Laval Les curés de campagne on t généralemen t vécu des carrières épuisantes mais lucratives.Serge GAGNON SERGE GAGNON L\u2019ARGEnî du curé de campagne RELATIONS juillet-août 2010 ES LiVR.es tale, politique et sociale, il est d\u2019autant plus urgent d\u2019opérer une rupture avec l\u2019ordre dominant.À la lecture de cet ouvrage, il est inspirant de constater que plusieurs œuvrent à une transformation radicale (à la racine) de notre économie et de notre société.MAXIME OUELLET FRAGILITÉ FÉCONDE Bernard Ugeux (dir.) LA FRAGILITÉ -FAIBLESSE OU RICHESSE?Paris, Albin Michel, 2009, 217 p.Ce livre collectif reprend les communications présentées lors d\u2019un colloque tenu à Toulouse, en janvier 2009, à l\u2019instigation de l\u2019Institut de théologie, en collaboration avec L\u2019Arche de Jean Vanier.La première partie, «Traverser la fragilité», nous rappelle que les fragilités sont la condition de la parole, selon la Bible et la psychanalyse.Une économiste, Elena Lasida, explique, par ailleurs, que la fragilité en économie peut aussi bien être une menace qu\u2019une chance.À partir de son expérience du deuil, une théologienne protestante, Lytta Basset, pose la question: comment traverser la fragilisation due à la perte et au deuil?Elle retrace les différentes étapes, en prenant pour exemple le récit évangélique qui montre Jésus fragilisé par la mort de son ami Lazare.Dans la deuxième partie, «Fragilité de l\u2019autre, fragilité de soi», Jean Vanier montre, dans un très beau texte, comment de la fragilité peuvent jaillir la lumière et la beauté, «un appel, un cri pour la relation» (p.105).Il insiste sur le fait que la fragilité dérange dans un monde où s\u2019impose la tyrannie de la normalité.Citant l\u2019exemple de L\u2019Arche dont il est le fondateur, il insiste sur la compassion à l\u2019endroit des plus faibles.Elle diffère de la pitié, du don unilatéral et recherche plutôt la communion des cœurs.La vraie compassion aide l\u2019autre à se remettre debout.Elle transforme ainsi les forts et leur permet d\u2019assumer leurs propres fragilités.Xavier Emmanuelli, cofondateur de Médecins sans frontières, évoque la difficile rencontre de la grande fragilité - celle des exclus, des sans-abris, des clochards mais aussi des grands malades et des mourants.Sa propre expérience lui enseigne qu\u2019on ne peut accompagner ces personnes et éprouver de la compassion à leur égard sans fl LA FRAGILITE faiblesse ou richesse ?Marie Balmary \u2022 Lytta Basset Xavier Emmanuelli \u2022 Éric Geoffroy Jean-Marie Gueullette \u2022 Elena Lasida Lama Puntso \u2022 Bernard Ugeux Jean Vanier ¦ ALBIN MICHEL assumer sa propre fragilité.Sinon, il serait impossible de créer des liens.Le théologien jean-Marie Gueullette analyse pour sa part la souffrance des médecins en s\u2019appuyant sur une enquête de l\u2019Association médicale canadienne.Leur formation leur interdit de se reconnaître fragiles dans un système fondé sur la compétition.Pour un jeune médecin, avouer sa fragilité serait se mettre hors-jeu.La troisième partie du livre, «Fragilité des hommes et chemin spirituel », présente le point de vue de Lama Puntso, moine et enseignant bouddhiste.Il souligne que la fragilité résulte du refus de l\u2019impermanence qui caractérise la vie humaine, de la résistance aux changements.Toutefois, la contemplation de cette impermanence permet de l\u2019intégrer, de ne pas s\u2019y opposer.Le bouddhisme nous apprend aussi à transformer la fragilité par la méditation, dont le but ultime est la vacuité, autrement dit la plénitu- de.Il en est de même du soufisme présenté par l\u2019islamologue Éric Geoffroy.Une sourate affirme que l\u2019homme a été créé faible mais que le secours de Dieu lui est assuré.Le Coran enseigne qu\u2019il faut avoir conscience des faibles et des opprimés dans une famille, une fratrie, un couple ou à l\u2019échelle mondiale.Ce qui pourrait fonder une théologie islamique de la libération.L\u2019Islam reviendrait ainsi à ses racines.Dans un texte sur la fécondité de la fragilité, Bernard Ugeux démontre comment l\u2019expérience de la fragilité peut être la plus douloureuse ou la plus féconde des expériences.Elle nous confronte à nos limites et à nos blessures.Elle nous fait douter de l\u2019amour et de la toute-puissance de Dieu.Pourtant, la vulnérabilité de Dieu se révèle en Jésus.Cette part de fragilité que chacun porte à différentes étapes de sa vie peut susciter le meilleur en nous.Elle peut nous ouvrir à la souffrance de l\u2019autre, «à cette dimension de l\u2019amour de Dieu, un amour sans attente, juste le don, dans la démaîtrise» (p.105).Un très beau livre qui nous invite à réfléchir sereinement à notre propre fragilité.NICOLE LAURIN 20 juillet 2007, a réussi en 57 courtes années de vie à faire davantage pour l\u2019environnement, la ville et le vélo que la plupart de nos politiciens, de nos fonctionnaires et de nos militants, hommes et femmes confondus.C\u2019est à elle que l\u2019on doit largement Le Monde à bicyclette et son vaste héritage de LA PASIONARIA DU VÉLO Claire Morissette DEUX ROUES, UN AVENIR -LE VÉLO EN VILLE Montréal, Écosociété, 2009, 253 p.Cette recension se veut un hommage et un devoir de mémoire.Claire Morissette, décédée du cancer le m juillet-août 2010 RELATIONS LiVR.es pistes cyclables, Communauto et son service d\u2019auto-partage, et Cyclo Nord-Sud, cette ONG qui redonne à nos vieilles bicyclettes une deuxième, voire une troisième vie dans les pays du Sud.Sans compter le livre Deux roues, un avenir, auquel les éditions Écosociété font l\u2019honneur de leur collection «Re-Trouvailles», quinze ans après sa première parution.«Conceptrice et initiatrice, organisatrice et coordonnatrice, journaliste et rédactrice, spécialiste du transport approprié, mobilisatrice autour de consensus alternatifs, mordue de vie associative, relationniste et lobbyiste, maître-chanteuse de politiciens, documentaliste, comptable, recherchiste en faisabilité, rédactrice de plans d\u2019affaires et de projections financières, agente de financement, scribouilleuse de demandes de subventions, infographiste, vendeuse de pubs, webmestre, logisticienne, menuisière, mécanicienne, décoratrice et laveuse de planchers, femme à tout faire quoi! Voilà une pragmatique engagée, les mains dans la pâte jusqu\u2019aux coudes, éprise d\u2019action et de résultats» (citation tirée du site Web de Cyclo Nord-Sud).Difficile de mieux décrire que dans ses propres mots ce petit bout de femme débordant d\u2019énergie, de vision et de projets! Ce n\u2019est que justice que les générations à venir puissent se rappeler son irremplaçable contribution en pédalant désormais sur la piste cyclable Claire-Morissette qui traverse le Claire Morissette Deux roues, un avenir Le vélo en ville Préface de Robert Silverman écosociété\tREnx>üTAiLLg« cœur de Montréal d\u2019est en ouest, le long du boulevard Maisonneuve.Ce livre est à l\u2019image de sa vie: celle d\u2019une militante, rigoureuse et ludique.Elle qui n\u2019était pas une intellectuelle, n\u2019a pas hésité à répondre positivement à une commande d\u2019Écosociété qui venait d\u2019être fondée: pourquoi n\u2019écrirais-tu pas un livre sur le vélo, sa place dans la société et son avenir?Puisant dans ses vingt années d\u2019expériences, de recherches et de contacts avec les initiatives cyclistes d\u2019un peu partout dans le monde, Claire a produit ce livre qui constitue, encore aujourd\u2019hui, une référence incontournable pour quiconque s\u2019intéresse non seulement au vélo mais aussi aux enjeux du transport et du développement urbains.Alliant le témoignage personnel et poétique à une documentation abondante et méconnue, Claire traite tour à tour des avantages encore inégalés de la bicyclette (chap.1), de la guerre sans merci et extrêmement coûteuse que lui livre l\u2019automobile depuis un siècle (2), de l\u2019histoire étonnante et pleine de surprises du vélo (3), de la ville recyclée, pour reprendre son beau jeu de mots, et de la situation actuelle de la bicy -dette à travers le monde (4).Elle aborde ensuite le rapport entre le vélo et les femmes et son apport significatif au féminisme (5), les problèmes concrets qui se posent aux cyclistes urbains et la nécessité de s\u2019impliquer pour les régler (6), l\u2019histoire des luttes montréalaises pour la reconnaissance concrète des cyclistes et les victoires importantes qui ont marqué les débuts d\u2019une «Vé-lorution» encore à poursuivre (7).Les deux derniers chapitres font place aux aspects plus techniques de la mécanique du vélo et aux diverses pratiques en toutes saisons.Et l\u2019auteure de conclure sur un savoureux dialogue intitulé « Le vélo rêvé »! Cette réédition s\u2019accompagne d\u2019une substantielle préface de Robert Silverman, le complice de Claire à l\u2019origine du Monde à bicyclette.Il retrace les progrès accomplis depuis 15 ans et montre la contribution considérable que, grâce à l\u2019imagination, à l\u2019audace et à la persévérance de ce petit groupe de militants convaincus, la bicyclette a apporté à l\u2019évolution et à l\u2019humanisation d\u2019une métropole comme Montréal.Merci, Claire, pour cet héritage inestimable! DOMINIQUE BOISVERT Notre prochain numéro: Sexualité et spiritualité (418) 653-6353 cahiersi@centremanrese.org www.centremanrese.org La spiritualité en dialogue avec la culture contemporaine Cahiers de spiritualité ignatienne 3 numéros pur un Vous avez manqué un numéro?illimini ReLatiONS L\u2019ogre de la finance Crise actuelle : les leçons du passe Les salaries pris dans l\u2019engrenage Sortir de l'emprise financière d\u2019ur prêtre tort onraire limai ReLatiONS Technoscience: la boîte de Pandore Les derives de la bio-industrie Le Canada vendu a la techno economie G* Cà Mill in ! Arbour nmi ni] Le Canada justifie l'injustifiable Le combat crucial des femmes Un dossier accablant Quand l\u2019atrocité * ReLatiONS Le combat! impunité |ust«e tnternatonale : 'a longue route Les luttes pour la mémoire en Amérique latine Quand r.os !o.s encouragent la cupidité l'impunité des minières canadiennes a l\u2019étranger Entendre la coWe de Dieu morts mm ni ReLatiONS La souveraineté et ses angles uébecois: plaidoyer n gouvernement lililiil ReLatiONS 'fini «y ut »i*.v sociétéJitssr La beauté du monde Marie Chcuinard Helene Dorion Miod Frctag Micnel Connevil e Nicole Laurin Jocelyne Mcntpctit Wajd< Vouamad Jean P
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